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+The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Micah Clarke - Tome III
+ La Bataille de Sedgemoor
+
+Author: Arthur Conan Doyle
+
+Translator: Albert Savine
+
+Release Date: June 29, 2006 [EBook #18718]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Arthur Conan Doyle
+
+
+
+
+MICAH CLARKE
+
+Tome III
+
+LA BATAILLE DE SEDGEMOOR
+
+(1910)
+
+Table des matières
+
+I--L'Affaire du Pont de Keynsham.
+II--La Bataille dans la Cathédrale de Wells.
+III--Du grand cri qui part d'une maison isolée.
+IV--L'escrimeur à la jaquette brune.
+V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de
+ la fondrière.
+VI--La Bataille de Sedgemoor.
+VII--Ma périlleuse aventure au moulin.
+VIII--La venue de Salomon Sprent.
+IX--Le Diable en perruque et en robe.
+X--Où tout prend fin.
+
+
+
+
+I--L'Affaire du Pont de Keynsham.
+
+
+Le lundi 21 juin 1685 se leva très sombre, avec un vent violent, des
+nuages noirs se mouvaient lourdement dans le ciel, et une pluie fine,
+continuelle, tombait.
+
+Néanmoins, quelques instants après l'aube, les clairons de Monmouth se
+firent entendre dans tous les quartiers de la ville, depuis le pont sur
+la Tone jusqu'à Shuttern.
+
+À l'heure dite, les régiments se rassemblèrent.
+
+L'appel fut fait et l'avant-garde traversa d'un pas alerte la porte de
+l'Est.
+
+On sortit dans le même ordre que lors de l'entrée, notre régiment et les
+bourgeois de Taunton formant l'arrière-garde.
+
+Le maire Timewell et Saxon s'étaient partagé l'organisation de cette
+partie de l'armée, et comme c'étaient des gens qui avaient longtemps
+servi, ils placèrent l'artillerie dans une situation moins exposée et
+postèrent une forte troupe de cavalerie à l'arrière, à une portée de
+canon, pour faire face à toute attaque des dragons du Roi.
+
+On fut unanime à constater que l'armée avait fait de grands progrès au
+point de vue de l'ordre et de la discipline pendant notre halte de trois
+jours, grâce sans doute à la peine, que nous avions prise pour l'exercer
+sans relâche, et à notre attitude militaire.
+
+En rangs solides, serrés, les hommes allaient, faisant jaillir la boue
+liquide ou épaisse, tout en échangeant de rudes plaisanteries
+campagnardes ou en chantant un couplet entraînant d'une chanson ou d'un
+hymne.
+
+Sir Gervas chevauchait en tête de ses mousquetaires, dont les queues
+enfarinées pendaient molles et moites, et toutes dégoûtantes d'eau.
+
+Les piquiers de Lockarby et ma compagnie de faucheurs étaient pour la
+plupart des travailleurs des champs, endurcis à toutes les intempéries,
+et ils marchaient patiemment, les gouttes de pluie coulant sur leurs
+faces hâlées.
+
+En avant se trouvait l'infanterie de Taunton, en arrière la file
+encombrante des chariots à bagages, que suivait la cavalerie.
+
+Ce fut ainsi que la longue ligne se déroula par-dessus les hauteurs.
+
+Quand on fut arrivé au sommet, où la route commence à descendre sur
+l'autre versant, on commanda une halte pour permettre aux régiments de
+se serrer et nous jetâmes un coup d'oeil en arrière sur cette jolie
+ville qu'un si grand nombre des nôtres ne devaient pas revoir.
+
+Nous apercevions sans peine sur les murailles sombres et les toits des
+maisons le flottement, l'agitation des mouchoirs blancs de ceux que nous
+quittions.
+
+Ruben chevauchait bride à bride avec moi, sa chemise de rechange battant
+au vent et ses grands piquiers, la figure toute épanouie d'un large
+rire, marchant derrière lui, mais ses pensées et ses regards étaient
+trop loin de là pour qu'il pût les remarquer.
+
+Pendant que nous regardions, une longue flèche de lumière solaire
+jaillit entre les deux bancs de nuages qui doraient le sommet du clocher
+de Sainte-Madeleine et l'étendard royal qui y flottait encore.
+
+Cet incident fut salué comme un présage favorable et une acclamation
+retentissante se propagea de rang en rang.
+
+À cette vue, on agita les chapeaux et il y eût un grand cliquetis
+d'armes.
+
+Alors les clairons sonnèrent en fanfare.
+
+Les tambours battirent une marche guerrière.
+
+Ruben rentra sa chemise dans son havresac.
+
+Et l'on se remit en route à travers la boue, la vase, les nuages mornes
+toujours suspendus sur nous, s'appuyant sur les collines non moins
+mornes à notre droite et à notre gauche.
+
+Un chercheur de présage aurait peut-être dit que le ciel pleurait sur
+notre fatale aventure.
+
+Pendant tout le jour, on marcha péniblement sur des routes qui n'étaient
+que des fondrières, avec de la boue jusqu'aux chevilles.
+
+Le soir, on se dirigea vers Bridgewater, où nous fîmes quelques recrues
+et ajoutâmes quelques centaines de livres à notre caisse militaire, car
+c'était une localité prospère, avec un commerce très actif de cabotage
+qui s'étendait sur tout le cours de la rivière de Parret.
+
+Après avoir passé une nuit sous des abris confortables, nous repartîmes
+par un temps pire encore que la veille.
+
+Dans cette région, le sol est une vaste fondrière, même au temps le plus
+sec, mais de fortes pluies avaient fait déborder les mares et les
+avaient changées en vastes lacs des deux côtés de la route.
+
+Cela avait peut-être un bon côté pour nous, car nous étions aussi
+protégés contre les raids de la cavalerie du Roi, mais notre marche en
+était très ralentie.
+
+Et, tout le jour, on ne fit que barboter dans la vase et la boue.
+
+Les gouttes de pluies brillaient sur les canons des fusils et
+ruisselaient sur les flancs des chevaux au pied lourd.
+
+Nous longeâmes la Parret enflée, traversâmes Eastover, le paisible
+village de Bawdrip.
+
+Nous franchîmes la hauteur de Polden.
+
+Les clairons sonnèrent enfin la halte sous les bosquets d'Ashcot et un
+grossier repas fut servi aux hommes.
+
+Puis en route sous la pluie impitoyable!
+
+On traversa le parc boisé de l'Auberge au joueur de flûte, puis Wallon,
+où l'inondation menaçait les chaumières.
+
+On longea les vergers de Street et on arriva ainsi, à la tombée de la
+nuit, dans la vieille et grise cité de Glastonbury, où les bonnes gens
+firent de leur mieux pour faire oublier, par leur chaleureux accueil,
+les souffrances que causait le mauvais temps.
+
+Le lendemain matin fut encore pluvieux et inclément.
+
+En conséquence, l'armée fit une étape pour attendre Wells.
+
+C'est une ville assez importante, avec une belle cathédrale, qui possède
+un grand nombre de figures sculptées placées dans des niches à
+l'extérieur, comme nous en avions vu à Salisbury.
+
+Les habitants étaient fort bien disposés pour la cause protestante et
+l'armée fut si bien accueillie que sa nourriture coûta peu à la caisse
+militaire.
+
+Ce fut au cours de cette étape que nous vînmes pour la première fois en
+contact avec la cavalerie royale.
+
+Plus d'une fois, quand la buée de la pluie s'éclaircissait, nous avions
+vu l'éclat des armes sur les collines basses qui dominaient la route, et
+nos éclaireurs étaient revenus annoncer qu'ils avaient aperçu sur nos
+deux flancs de fortes troupes de dragons.
+
+À un certain moment, ils se massèrent en grand nombre sur nos derrières,
+comme s'ils se proposaient d'attaquer nos bagages.
+
+Mais Saxon disposa des deux côtés un régiment de piquiers, de sorte
+qu'ils se dispersèrent et qu'on ne revit plus leurs armes luire que sur
+les hauteurs.
+
+On partit de Wells, le 24, pour gagner Shepton Mallet, sans cesser
+d'entrevoir derrière nous et de chaque côté les maudits sabres et
+casques.
+
+Ce soir là, nous étions près du pont de Keynsham, à moins de deux
+lieues, à vol d'oiseau, de Bristol.
+
+Plusieurs de nos cavaliers passèrent la rivière à gué et s'avancèrent
+presque jusqu'aux murailles.
+
+Le matin, les nuages, chargés de pluie, avaient fini par s'éclaircir.
+
+Aussi Ruben et moi, nous descendîmes lentement sur nos montures la pente
+d'une des vertes collines qui s'élevaient à l'arrière du camp, dans
+l'espoir d'apercevoir quelques indices de l'ennemi.
+
+Nos hommes avaient été laissés libres.
+
+Ils étaient éparpillés sur l'herbe, essayant d'allumer des feux avec du
+bois mouillé ou mettant leurs habits à sécher au soleil.
+
+C'était là une troupe bien étrange à voir.
+
+Ils étaient cuirassés de boue de la tête aux pieds.
+
+Leurs chapeaux ramollis s'étaient déformés, leurs armes rouillées, leurs
+bottes si usées que beaucoup marchaient nu-pieds, et que d'autres
+avaient roulé leurs mouchoirs autour de leurs pieds.
+
+Et pourtant leur court passage par la vie militaire avait fait de ces
+rustres aux bonnes figures, des gaillards aux regards farouches, à
+moitié rasés, aux joues creuses, sachant «présenter armes» ou «mettre la
+pique sur l'épaule», comme s'ils n'avaient fait que cela depuis leur
+enfance.
+
+Les officiers ne se trouvaient pas mieux partagés que les hommes.
+
+D'ailleurs, mes chers enfants, nul officier, quand il est de service, ne
+s'abaisserait à se procurer un confortable que tous ne pourraient point
+partager avec lui.
+
+Il doit prendre place au feu du bivouac, partager l'ordinaire du soldat,
+ou bien tout laisser-là, car il est un embarras, une pierre
+d'achoppement.
+
+Nos habits étaient en bouillie, nos cuirasses rougies par la rouille,
+nos chevaux aussi tachés, aussi éclaboussés que s'ils s'étaient roulés
+dans la vase.
+
+Même nos épées et nos pistolets étaient dans une condition telle que
+nous avions de la peine à dégainer les unes et faire partir les autres.
+
+Seul Sir Gervas réussit à maintenir jusqu'au bout sur son costume et sa
+personne la propreté poussée jusqu'à la coquetterie.
+
+Que faisait-il pendant les gardes de nuit et comment arrivait-il à
+dormir?
+
+Ce fut toujours un mystère pour moi, car chaque jour il se montrait à
+l'appel du clairon lavé, parfumé, brossé, la perruque bien arrangée,
+avec des vêtements desquels jusqu'à la dernière éclaboussure avait été
+enlevée soigneusement.
+
+À l'arçon de sa selle était toujours suspendu la boîte pleine de farine
+où nous l'avions vu puiser à Taunton, et ses braves mousquetaires
+avaient la tête dûment poudrée tous les matins, bien que leurs queues
+redevinssent une heure après aussi brunes que la nature les avait
+faites, bien que la farine s'en allât en minces filets laiteux sur leurs
+larges dos, en formant des grumeaux sur les bords de leurs habits.
+
+Ce fut une longue lutte contre le mauvais temps et le baronnet, mais ce
+fut notre camarade qui l'emporta.
+
+--Il fut un temps où on m'appelait le Gros Ruben, disait mon ami, comme
+nous chevauchions côte à côte sur la route tortueuse. Avec trop peu de
+ce qui est solide et trop de l'élément liquide, je finirai par être le
+squelette Ruben avant de revoir Havant. Je suis aussi plein d'eau de
+pluie que les barils de mon père de bière d'octobre. Je voudrais, Micah,
+que vous me tordiez et que vous me mettiez à sécher sur un de ces
+buissons.
+
+--Si vous êtes mouillé, les gens du Roi Jacques doivent l'être encore
+plus, dis-je, car après tout nous avons été abrités tant bien que mal.
+
+--C'est une piètre consolation, quand vous crevez de faim, de savoir que
+votre prochain est dans la même situation. Je vous en donne ma parole,
+Micah, j'ai serré ma ceinture d'un cran lundi; d'un autre mardi, d'un
+hier, et d'un autre aujourd'hui. Je vous le dis, je fonds comme un
+glaçon au soleil.
+
+--Si vous en venez à être réduit à rien, dis-je en riant, qu'est-ce que
+nous aurons à raconter sur vous à Taunton? Depuis que vous avez endossé
+la cuirasse et que vous êtes à la conquête des coeurs de nos
+demoiselles, vous nous avez dépassés tous en importance, et vous êtes
+devenu un homme de poids, un homme considérable.
+
+--J'avais plus de substance, plus de poids, avant de me mettre à traîner
+sur les routes de la campagne comme un colporteur de Hambledon, dit-il.
+Mais pour dire la vérité vraie et parler sérieusement, Micah, c'est une
+chose étrange de sentir que le monde qui se trouve tout entier devant
+vous, vos espérances, vos ambitions, tout en un mot, se tiennent dans le
+petit espace que peut couvrir un bonnet et que supportent deux petits
+pieds. Il me semble qu'elle est ce qu'il y a de plus noble, de plus
+élevé en moi, et que si j'étais arraché d'elle, je resterais à jamais un
+être incomplet, inachevé. Avec elle, je ne demande pas autre chose. Sans
+elle, tout le reste n'est rien.
+
+--Mais avez-vous parlé au vieillard? demandai-je. Êtes-vous fiancé en
+règle?
+
+--Je lui ai parlé, répondit mon ami, mais il était si occupé à garnir
+les cartouches, que je n'ai pu obtenir son attention. Lorsque j'ai fait
+une nouvelle tentative, il était en train de compter les piques de
+rechange dans la salle d'armes du château, avec une taille et un
+encrier. Je lui ai dit que j'étais venu pour solliciter la main de sa
+petite-fille. Sur quoi il s'est tourné vers moi, et m'a demandé: «Quelle
+main?» d'un air si distrait qu'il était évident que son esprit était
+ailleurs. Mais à la troisième tentative, le jour où vous êtes revenu de
+Badminton, j'ai présenté enfin ma requête, mais il a pris feu aussitôt,
+pour me dire que ce n'était pas la saison de pareilles sottises,
+ajoutant que j'aurais à attendre que le Roi Monmouth fut sur le trône et
+qu'alors je pourrais lui faire ma demande. Je vous réponds qu'il ne
+traitait pas ces choses-là de sottises, il y a cinquante ans, quand il
+faisait lui-même sa cour.
+
+--Du moins il ne vous a pas refusé, dis-je. Cela vaut autant qu'une
+promesse, de vous dire que si l'entreprise réussit, vous réussirez
+aussi.
+
+--Sur ma foi, s'écria Ruben, si un homme pouvait amener ce résultat,
+rien qu'avec sa lame, il n'y en a point qui s'y intéresse aussi vivement
+que moi. Non! Pas même Monmouth en personne. Depuis longtemps l'apprenti
+Derrick a levé les yeux jusqu'à la petite-fille de son maître et le
+vieux était prêt à faire de lui son fils, tant il était enchanté de le
+voir si pieux et si zélé. Mais j'ai appris indirectement que ce n'est
+qu'un débauché, un homme aux plaisirs bas, bien qu'il cache ses frasques
+sous des dehors pieux. J'ai pensé, tout comme vous, qu'il était à la
+tête des tapageurs qui ont tenté d'enlever Mistress Ruth, et pourtant
+sur ma foi! je n'ai guère sujet de les blâmer sévèrement puisqu'ils
+m'ont rendu le plus grand service que jamais des gens aient rendu. En
+attendant, avant notre départ de Wells, il y a deux nuits, j'ai saisi
+l'occasion de dire quelques mots à ce sujet à Maître Derrick et de
+l'avertir de ne comploter aucune trahison contre elle, s'il tenait à sa
+vie.
+
+--Et comment a-t-il accueilli cette bienveillante sommation?
+
+--Comme un rat accueille un piège à rat. Il a grogné quelques mots de
+haine dévote et s'est esquivé.
+
+--Sur ma vie, mon garçon, dis-je, vous avez eu autant d'aventures de
+votre côté que moi du mien. Mais nous voici au sommet de la hauteur,
+avec une perspective aussi étendue qu'on peut le souhaiter.
+
+Juste au-dessous de nous courrait l'Avon, traversant en longues courbes
+un pays boisé et renvoyant les rayons du soleil tantôt sur un point,
+tantôt sur un autre.
+
+On eût dit une rangée de soleils minuscules sur une corde d'argent.
+
+De l'autre côté, le pays paisible, aux teintes variées, montait et
+descendait en ondulations, qui présentaient à la vue champs de blés et
+vergers, et s'étendait au loin pour finir en une lisière de forêts, sur
+les collines lointaines de Malvern.
+
+À notre droite étaient les hauteurs verdoyantes des environs de Bath, à
+notre gauche les crêtes déchiquetées des Mendips, Bristol, la reine du
+pays, tapie derrière ses fortifications, et plus en arrière, les eaux
+grises du Canal, avec des voiles blanches comme la neige.
+
+À nos pieds se trouvaient le pont de Keynsham, notre armée formant des
+taches sombres sur le vert des champs, la fumée des bivouacs et les voix
+des conversations flottant encore dans l'air de l'été.
+
+Une route longeait les bords de l'Avon du côté du Comté de Somerset.
+
+Sur cette route s'avançaient deux escadrons de cavalerie, qui se
+proposaient d'établir des postes avancés sur notre flanc d'est.
+
+Comme ils défilaient à grand bruit, sans grand ordre, ils avaient à
+traverser un bois de pins, dans lequel la route fait un brusque détour.
+
+Nous étions en train de contempler la scène, quand tout à coup, pareil à
+l'éclair qui jaillit du nuage, un escadron des Horseguards fit demi-tour
+pour se lancer sur le terrain découvert, et passant rapidement à
+l'allure du trot, puis du galop, fondit comme un tourbillon d'habits
+bleus et d'acier sur nos escadrons surpris.
+
+Des rangs de tête partit le bruit des carabines qu'on épaule, mais en un
+instant, les Gardes passèrent à travers eux et fondirent sur le second
+escadron.
+
+Pendant quelque temps les braves paysans tinrent ferme.
+
+La masse compacte d'hommes et de chevaux oscillait, avançant, reculant,
+les lames de sabre tournoyant au dessus d'elle en éclairs d'une lumière
+rageuse.
+
+Puis, des habits bleus se montrèrent çà et là parmi les habits de bure.
+
+La lutte reporta ses mouvements furieux sur une centaine de pas en
+arrière.
+
+La masse épaisse fut fendue en deux et les Gardes du Roi s'élancèrent
+comme un flot dans la brèche, s'épandant à droite et à gauche, forçant
+les haies, franchissant les fossés, sabrant de la pointe et du tranchant
+les cavaliers qui fuyaient.
+
+Toute la scène, ces chevaux qui frappaient du pied, ces crinières
+agitées, ces cris de triomphe ou de désespoir, ces halètements pénibles,
+cette sonorité musicale de l'acier qui heurte l'acier, ce fut pour nous,
+qui étions sur la hauteur, comme une vision désordonnée, tant elle fut
+prompte à paraître et à disparaître.
+
+Un coup de clairon sec, impérieux, ramena les Bleus sur la route, où ils
+se reformèrent et partirent au petit trop avant que de nouveaux
+escadrons eussent le temps de venir du camp.
+
+Le soleil continuait à briller, la rivière à se rider.
+
+Il ne restait plus rien qu'un long amas d'hommes et de chevaux pour
+marquer le passage de la tempête infernale qui avait éclaté sur nous si
+brusquement.
+
+Pendant que les Bleus s'éloignaient, nous remarquâmes un officier isolé
+qui formait l'arrière-garde.
+
+Il chevauchait très lentement, comme s'il trouvait fort mauvais de
+tourner le dos même à une armée entière.
+
+L'intervalle entre l'escadron et lui ne cessait de s'accroître, mais il
+ne faisait rien pour hâter le pas.
+
+Il allait tranquillement son train, jetant de temps à autre un regard en
+arrière pour voir s'il était suivi.
+
+La même idée surgit simultanément dans l'esprit de mon camarade et dans
+le mien, et nous la devinâmes en échangeant un coup d'oeil.
+
+--Prenons ce sentier, cria-t-il avec vivacité. Il nous mènera au delà du
+bouquet d'arbres et il est encaissé dans toute sa longueur.
+
+--Conduisons les chevaux à la main, jusqu'à ce que nous soyons sur un
+meilleur terrain, répondis-je. Nous lui couperons la retraite, si nous
+avons de la chance.
+
+Sans prendre le temps d'en dire davantage, nous nous hâtâmes de
+descendre par le sentier inégal, où nous glissions et faisions des
+rainures dans le gazon détrempé par la pluie.
+
+Puis nous remettant en selle, nous parcourûmes le défilé, traversâmes le
+bouquet d'arbre, et nous nous trouvâmes sur la route assez tôt pour voir
+l'escadron disparaître dans le lointain et nous trouver face à face avec
+l'officier isolé.
+
+C'était un homme brûlé par le soleil, aux traits fortement marqués, aux
+moustaches noires.
+
+Il montait un grand cheval osseux, de robe châtain.
+
+À notre apparition sur la route, il fit halte pour nous examiner de
+près.
+
+Puis s'étant convaincu de nos intentions hostiles, il dégaina son épée,
+tira de son arçon un pistolet, avec la main gauche, puis mettant la
+bride entre ses dents, il planta ses éperons dans les flancs de son
+cheval, et se lança sur nous à fond de train.
+
+Comme nous nous élancions sur lui, Ruben à sa gauche, et moi à droite,
+il me lança un violent coup de sabre, et en même temps fit feu sur mon
+camarade.
+
+La balle effleura la joue de Ruben, laissant sur son passage une ligne
+rouge semblable à celle qu'aurait produite un coup de fouet, en même
+temps que la poudre lui noircissait la figure.
+
+Mais le coup de sabre ne m'atteignit pas.
+
+Au moment où nos chevaux se touchaient presque dans leur course, je
+l'arrachai de sa selle et l'attirai en travers de la mienne, la figure
+en haut.
+
+Le brave Covenant partit un peu ralenti par son double fardeau, et avant
+que les Gardes se fussent aperçus qu'ils avaient perdu leur officier,
+nous avions amené celui-ci, malgré, ses efforts et ses mouvements
+désespérés jusqu'en vue du camp de Monmouth.
+
+--Il m'a rasé de près, l'ami, dit Ruben en portant la main à sa joue; il
+m'a tatoué la figure avec de la poudre, si bien qu'on va me prendre pour
+le frère cadet de Salomon Sprent.
+
+--Grâce à Dieu, vous n'avez pas de mal, dis-je. Regardez, voici notre
+cavalerie qui s'avance sur le haut de la route. Lord Grey est à sa tête.
+Ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'amener notre prisonnier au
+camp, puisque nous ne servons à rien ici.
+
+--Au nom du Christ, s'écria celui-ci, tuez-moi ou mettez-moi à terre, je
+ne saurais souffrir d'être porté de cette façon comme un enfant à moitié
+sevré, à travers tout votre campement de rustauds qui ricanent.
+
+--Je ne veux nullement me divertir aux dépens d'un brave, répondis-je.
+Si vous consentez à donner votre parole de rester avec nous, vous
+marcherez entre nous.
+
+--Volontiers, dit-il en se laissant glisser à terre et rajustant son
+uniforme froissé. Par ma foi, messieurs, vous m'aurez appris à ne point
+faire fi de mes ennemis. Je serais resté auprès de mon escadron, si
+j'avais cru à la possibilité de rencontrer des avant-postes ou des
+vedettes.
+
+--Nous étions sur la hauteur, avant de vous avoir coupé, dit Ruben. Si
+cette balle de pistolet était allée plus droit, c'est plutôt moi qui
+aurais été coupé. Diable! Micah! Il n'y a qu'un instant je grognais
+parce que j'avais maigri, mais si j'avais eu la joue aussi ronde que
+jadis, le morceau de plomb l'aurait traversée.
+
+--Où vous ai-je déjà vus? demanda notre prisonnier, en fixant sur moi
+ses yeux noirs. Ah! oui, j'y suis, c'était à l'hôtellerie de Salisbury,
+où notre écervelé de camarade, Horsford, a dégainé contre un vieux
+soldat qui était avec vous. Pour moi, je me nomme Ogilvy... Major
+Ogilvy, des Horseguards bleus. J'ai été vraiment enchanté d'apprendre
+que vous aviez échappé aux mâtins. Après votre départ, quelques mots ont
+fait entrevoir votre véritable destination, et un ou deux faiseurs
+d'embarras, en qui le zèle étouffe l'humanité, ont lancé les chiens sur
+votre piste.
+
+--Je me souviens bien de vous, répondis-je. Vous allez trouver au camp
+le colonel Décimus Saxon, mon ancien compagnon. Sans doute vous serez
+bientôt échangé contre quelqu'un de nos prisonniers.
+
+--Il est bien plus probable que je serai égorgé, dit-il en souriant. Je
+crains que Feversham, dans ses dispositions présentes, ne s'arrête guère
+à faire des prisonniers et Monmouth sera peut-être tenté de le payer de
+la même monnaie. Après tout, c'est la fortune de la guerre et je dois
+expier mon défaut de prudence militaire. À dire vrai, j'avais à ce
+moment là l'esprit bien loin des batailles et des embuscades, car il
+errait dans la direction de l'eau régale et de son action sur les
+métaux, jusqu'au moment où votre apparition m'a rappelé à l'état
+militaire.
+
+--La cavalerie est hors de vue, dit Ruben, en jetant un coup d'oeil
+derrière lui, la nôtre aussi bien que la leur. Mais je vois un groupe
+d'hommes, là-bas, de l'autre côté de l'Avon, et ici, sur le flanc de la
+hauteur, n'apercevez-vous pas le reflet de l'acier?
+
+--Il y a là de l'infanterie, dis-je, en fermant à demi les yeux. Il me
+semble que je peux distinguer quatre ou cinq régiments et autant
+d'étendards de cavalerie. Il faut informer de cela, sans aucun retard,
+le Roi Monmouth.
+
+--Il est au fait, dit Ruben. Le voici là-bas, sous les arbres, entouré
+du conseil. Voyez, l'un d'eux arrive à cheval de ce côté-ci.
+
+En effet, un cavalier s'était détaché du groupe et galopait vers nous.
+
+--Monsieur, dit-il, en saluant, si vous êtes le Capitaine Clarke, le roi
+vous ordonne de vous rendre au Conseil.
+
+--Alors, m'écriai-je, je laisse le major sous votre garde, Ruben.
+Veillez à ce qu'il soit aussi bien que le comportent nos ressources.
+
+Sur ces mots, j'éperonnai mon cheval et je rejoignis bientôt le groupe
+formé autour du Roi.
+
+Il y avait là Grey, Wade, Buyse, Ferguson, Saxon, Hollis, et une
+vingtaine d'autres.
+
+Tous avaient l'air très grave et examinaient la vallée à l'aide de leurs
+longues-vues.
+
+Monmouth lui-même avait mis pied à terre et était adossé au tronc d'un
+arbre, les bras croisés sur sa poitrine, et le plus profond désespoir
+était peint sur sa figure.
+
+Derrière l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir
+à la robe lustrée, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique
+crinière, comme un vrai roi de la race chevaline.
+
+--Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour à tour sur les
+chefs ses yeux éteints, il semblerait que la Providence soit contre
+nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle mésaventure.
+
+--Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre négligence,
+s'écria hardiment Saxon. Si nous avions marchés sur Bristol hier soir,
+nous serions à l'heure actuelle du bon côté des remparts.
+
+--Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie était si
+proche, s'écria Wade.
+
+--Je vous ai dit ce qui en résulterait et le colonel Buyse l'a dit
+également, ainsi que le digne Maire de Taunton, répondit Saxon. Mais je
+n'ai rien à gagner en pleurant sur une cruche cassée. Nous devons même
+faire de notre mieux pour la raccommoder.
+
+--Avançons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Très-Haut, dit
+Ferguson. Si c'est sa puissante volonté que nous la prenions, eh bien
+nous y entrerons, quand même fauconneaux et sacres seraient aussi
+nombreux que les pavés des rues.
+
+--Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! crièrent avec ardeur
+plusieurs Puritains.
+
+--Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse,
+éclatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la
+saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voilà tous pressés de
+partir. Il y a là une armée forte, autant que je puis en juger, de cinq
+mille hommes sur la rive droite de la rivière. Nous sommes du mauvais
+côté et cependant vous parlez de la passer et d'assiéger Bristol sans
+pièces de siège, sans bêches, et avec ces forces sur nos derrières. La
+ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts
+l'avant-garde de l'armée qui vient à son secours? Est-ce que cela nous
+aidera à combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une
+place forte, d'où la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire
+une attaque sur notre flanc? Je le répète, c'est de la folie.
+
+Ce que disait le guerrier allemand était d'une vérité si évidente que
+les fanatiques eux-mêmes furent réduits au silence.
+
+Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches
+rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, étaient des arguments que
+les plus téméraires ne pouvaient dédaigner.
+
+--Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec
+impatience de la cravache ornée de pierres précieuses sur ses bottes de
+cheval.
+
+--De passer la rivière et de les prendre corps à corps avant qu'ils
+aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton
+bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est
+pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forcément.
+Si nous la perdons, nous aurons toujours tenté un coup hardi et nous ne
+pouvons faire davantage.
+
+--Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi.
+
+--Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement.
+Mais nous ne pouvons guère le faire en traversant la rivière, sur un
+seul pont étroit en face d'une armée aussi forte. Je suis d'avis de
+détruire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer
+la bataille dans une position que nous pourrons choisir.
+
+--Nous n'avons pas encore sommé Bath, dit Wade. Faisons ce que propose
+le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et
+envoyons un trompette au gouverneur.
+
+--Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de
+marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de
+traverser le comté de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le
+Cheshire. Votre Majesté a bien des partisans dans ce pays-là!
+
+Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui
+a perdu la tête.
+
+--Que dois-je faire? s'écria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis
+contradictoires, quand je sais que de ma décision dépend non seulement
+mon succès, mais encore la vie de ces pauvres et fidèles paysans et gens
+de métier.
+
+--Avec les humbles égards que je dois à Votre Majesté, dit Lord Grey,
+qui à ce moment même revenait de la manoeuvre de la cavalerie, comme il
+y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce côté-ci de l'Avon, je
+conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'où nous
+pourrons passer dans le Comté de Wilts, où nous savons que nous serons
+bien accueillis.
+
+--Qu'il en soit ainsi, s'écria le Roi, avec la précipitation d'un homme
+qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce
+qu'il sent que tous les plans sont également sans issue. Qu'en
+dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai reçu
+ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous
+clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fidélité à
+leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui
+faudra employer la moitié de la nation à garder l'autre, d'ici à peu.
+
+--En somme, Votre Majesté en viendra à le garder, suggéra Wade. Il
+pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Maîtres un de
+ces matins.
+
+--Ha! Ha! Croyez-vous? s'écria Monmouth en se frottant les mains,
+pendant que sa figure s'éclairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez
+peut-être dit la vérité. La cause d'Henri paraissait perdue le jour où
+la bataille de Bosworth trancha le débat. À vos postes, gentilshommes!
+Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir
+Stephen, vous couvrirez l'arrière-garde et protégerez les bagages. C'est
+un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques.
+
+Le conseil se dispersa aussitôt.
+
+Chacun de ses membres regagna à cheval son régiment.
+
+Tout le camp fut bientôt en mouvement, au son des clairons, au roulement
+des tambours, de sorte qu'en très peu de temps l'armée fut déployée en
+ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lancèrent sur la route
+qui mène à Bath.
+
+L'avant-garde était composée de cinq cents cavaliers avec les miliciens
+du Comté de Devon.
+
+Après eux, et dans l'ordre suivant venaient le régiment des marins, les
+hommes du nord du Somerset; le premier régiment des bourgeois de
+Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et
+sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les
+bûcherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du
+district de Quantock.
+
+Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et
+quatre enseignes de cavalerie comme arrière-garde.
+
+Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham
+suivant la même direction sur l'autre bord de l'Avon.
+
+Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait passé à
+gué la rivière et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen
+couvraient les bagages si habilement, tenaient tête d'un air si résolu
+et faisaient pétiller la fusillade avec tant d'à-propos, quand nous
+étions serrés de trop près, que l'ennemi ne se hasarda point à charger à
+fond.
+
+
+
+
+II--La Bataille dans la Cathédrale de Wells.
+
+
+Me voici maintenant bel et bien lié aux roues du char de l'histoire, mes
+chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et à mesure les noms, les
+lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en résulte pour mon
+récit.
+
+Alors que se déroulait un pareil drame, il serait impertinent de parler
+de moi, si ce n'est comme le témoin ou l'auditeur de ce qui peut vous
+faire paraître plus vivantes ces scènes d'autrefois.
+
+Il n'est point agréable pour moi de m'étendre sur ce sujet, mais
+convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun rôle dans
+les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance
+que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs
+efforts ne se dépensèrent point en pure perte, comme on le dirait
+peut-être à première vue.
+
+Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le trône, et si
+la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se développe
+librement, nous en sommes, selon moi, redevables à ces patauds du Comté
+de Somerset.
+
+Ils furent les premiers à faire voir combien il faudrait peu de chose
+pour ébranler le trône d'un monarque impopulaire.
+
+L'armée de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur
+Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres
+fuyaient, abandonnés de tous, à la surface de la terre.
+
+Dans la nuit du 27 juin, ou plutôt dans la matinée du 28, nous arrivâmes
+à la ville de Frome, très mouillés, dans un état lamentable, car la
+pluie avait recommencé, et toutes les routes étaient des fondrières
+boueuses.
+
+De là, nous partîmes le lendemain pour Wells.
+
+On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le
+temps de sécher leurs habits et de se refaire après leurs privations.
+
+Dans l'après-midi, une revue de notre régiment du comté de Wills eut
+lieu dans le parvis de la cathédrale, et Monmouth nous fit des éloges,
+bien mérités d'ailleurs, pour les progrès accomplis en si peu de temps
+dans notre allure martiale.
+
+Comme nous retournions à nos quartiers, après avoir renvoyé nos hommes,
+nous aperçûmes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de
+Bagworthy rassemblés sur la place en face de la cathédrale, et écoutant
+l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char.
+
+Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'était un
+de ces sectaires extrêmes en qui la religion court le danger de tourner
+à la folie furieuse.
+
+Les bruits sourds et les gémissements qui montaient des rangs de la
+foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes étaient bien
+d'accord avec les dispositions de son auditoire.
+
+Aussi nous fîmes une halte tout près de la foule, pour écouter son
+discours.
+
+C'était un homme à barbe rouge, à la figure farouche, avec une toison en
+désordre qui retombait sur ses yeux luisants, et doué d'une voix rauque
+qui retentissait dans toute la place.
+
+--Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous
+pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur
+nous? Pourquoi n'avons-nous pas délivré ce pays, ainsi que Judith
+délivra Béthulie?
+
+Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est résulté rien de
+bon, et pour un temps de santé, nous vivons dans la peine.
+
+Pourquoi cela, vous dis-je?
+
+En vérité, frères, c'est parce que nous avons agi à la légère avec le
+Seigneur, parce que nous n'avons pas été entièrement de coeur avec lui.
+
+Oui, nous l'avons loué en paroles, mais par nos actions, nous lui avons
+témoigné de la froideur.
+
+Vous le savez bien, le Prélatisme est chose maudite, qui mérite les
+sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant.
+
+Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette
+circonstance, nous, ses serviteurs?
+
+N'avons-nous pas vu des églises prélatistes, églises des formes et des
+apparences, où la créature est confondue avec le Créateur?
+
+Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas
+négligé de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas
+sanctionnées?
+
+Le voilà le péché d'une génération tiède et prête à reculer!
+
+La voilà la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son
+peuple!
+
+Voyez, à Shepton et à Frome, nous avons laissé derrière nous de
+pareilles églises.
+
+À Gastonbury aussi, nous avons épargné ces murailles coupables qui
+furent élevées par les mains des idolâtres de jadis.
+
+Malheur à vous, si après avoir mis la main à la charrue du Seigneur,
+vous tournez le dos à la besogne!
+
+Regardez par ici...
+
+Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cathédrale:
+
+--Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal?
+
+Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de
+Dieu.
+
+N'est-ce point ici que le nommé Ken, paré de son sot rochet, de ses
+joyaux puérils, peut prêcher des doctrines sans âme, et menteuses,
+lesquelles ne sont que le vieux ragoût du Papisme servi sous un nom
+nouveau?
+
+Est-ce que nous souffririons pareille chose?
+
+Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand Être, nous laisserons
+subsister cette tache pestiférée!
+
+Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'étendons pas
+la main pour venir à son aide?
+
+Nous avons laissé derrière nous les autres temples du Prélatisme,
+laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes frères?
+
+--Non, non, hurla la foule, agitée par des mouvements d'orage.
+
+--Allons-nous le démolir jusqu'à ce qu'il n'en reste pas pierre sur
+pierre?
+
+--Oui! Oui! cria-t-on.
+
+--Maintenant? Tout de suite?...
+
+--Oui, oui!
+
+--Alors, à l'oeuvre! cria-t-il, et s'élançant à bas de son char, il se
+précipita vers la cathédrale, suivi de près par la tourbe d'enragés
+fanatiques.
+
+Les uns s'amassèrent, hurlant, vociférant, pour franchir les portes
+ouvertes.
+
+D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux piédestaux de la
+façade, martelaient les ornements sculptés, se cramponnaient aux
+vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche.
+
+--Il faut mettre un terme à ce désordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous
+ne pouvons laisser insulter et salir toute l'Église d'Angleterre pour
+plaire à une bande de braillards à la tête échauffée. Le pillage de
+cette cathédrale ferait plus de tort à notre cause que la perte d'une
+bataille rangée. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous
+ferons de notre mieux pour les retenir jusque-là.
+
+--Hé, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers
+dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni empêcher les
+émeutiers. Courez au quartier et dites à Barker de former la compagnie,
+la mèche allumée. Je puis être de quelque utilité ici.
+
+--Ah! voici Buyse, s'écria joyeusement Saxon, en voyant le colosse
+allemand se frayer passage à travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il
+faut que nous sauvions la cathédrale, mylord. Ils la mettraient à sac et
+la brûleraient.
+
+--Par ici, gentilshommes, s'écria un homme âgé, aux cheveux gris, qui
+accourait à nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant à sa
+ceinture. Oh! hâtez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque
+autorité sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et
+ils finiront par démolir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne
+restera pas un Apôtre. Ils ont apporté un tonneau de bière et ils sont
+en train de le défoncer sur le maître-autel. Oh! Hélas! Peut-on voir
+chose pareille dans un pays chrétien!
+
+Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son désespoir et sa
+souffrance.
+
+--C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a
+vieilli dans la cathédrale.
+
+--Voilà le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le
+vieillard en s'ouvrant courageusement passage à travers la foule.
+Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tombé aussi!
+
+Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit à l'intérieur de la
+cathédrale, annonçant une nouvelle profanation des fanatiques.
+
+Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin à une porte basse en
+chêne qu'il ouvrit à force de faire grincer des barreaux et craquer des
+gonds.
+
+Nous nous glissâmes tant bien que mal par cette ouverture et suivîmes du
+pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dallé qui débouchait
+dans la cathédrale par une petite porte tout près du maître-autel.
+
+Le vaste édifice était plein d'émeutiers qui couraient de tous côtés,
+détruisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre.
+
+Un grand nombre d'entre eux étaient des fanatiques sincères, disciples
+du prédicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres
+que leurs figures suffisaient à désigner comme des coquins et des
+simples voleurs, tels que toute armée en ramasse sur son passage.
+
+Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou
+lançaient les livres de prières à travers les vitraux des fenêtres, les
+autres déracinaient les massifs candélabres de bronze, emportant tout ce
+qui paraissait évidemment avoir quelque valeur.
+
+Un individu déguenillé, huché dans la chaire, s'employait à déchirer le
+velours cramoisi qu'il jetait dans la foule.
+
+Un autre avait renversé le pupitre, où on lisait les livres saints, et
+s'évertuait à tordre la monture de bronze pour l'enlever.
+
+Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait passé une corde au cou
+de l'évangéliste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment même
+de notre entrée, la statue oscilla quelques instants et finit par
+s'abattre à grand bruit sur les dalles de marbre.
+
+Les vociférations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le
+craquement des boiseries démolies, des fenêtres brisées, le bruit sourd
+de la maçonnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus
+assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que
+plusieurs émeutiers firent taire enfin en crevant les soufflets.
+
+Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la scène qui se
+passait juste en face de nous au maître-autel.
+
+On y avait placé un tonneau de bière.
+
+Une douzaine de bandits s'étaient groupés tout autour.
+
+L'un d'eux, avec des gestes indécents, avait grimpé dessus et s'occupait
+à défoncer le tonneau à coups de hachette.
+
+Au moment de notre entrée, il venait de réussir à l'ouvrir.
+
+La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de
+bruyants éclats de rire, faisait circuler des cuillers à pot et des
+gobelets.
+
+Le soldat allemand lança un juron grossier, d'une voix saccadée, à ce
+spectacle, se frayant à coups d'épaules un passage à travers les
+tapageurs.
+
+Il sauta sur l'autel.
+
+Le meneur de l'orgie était penché sur son baril, la cruche à la main,
+quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet.
+
+En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la tête plongée
+d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit
+en écumant de tous côtés.
+
+Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur à
+demi-noyé qui s'y trouvait et lança le tout à grand bruit sur les larges
+degrés de marbre qui partaient du centre de l'église.
+
+En même temps, aidés d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient
+suivis dans la cathédrale, nous repoussâmes les camarades de l'individu
+et les rejetâmes derrière la grille qui séparait le choeur de la nef.
+
+Notre attaque eut pour effet de mettre un terme à la dévastation, mais
+en détournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque là,
+s'exerçait sur les murs et les fenêtres.
+
+Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonné par les
+vandales et la bande entière se précipita avec un rauque bourdonnement
+de rage.
+
+Toute discipline, tout ordre disparut dans leur frénésie pieuse.
+
+--Abattez les Prélatistes! hurlaient-ils. À bas les partisans de
+l'Antéchrist! Massacrons-les aux cornes mêmes de l'autel. À bas! À bas!
+
+Ils se massèrent des deux côtés, en une cohue sauvage, à demi folle, les
+uns armés, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de
+cette fièvre, de cette rage qui aboutissent au meurtre.
+
+--C'est une guerre civile compliquée d'une autre guerre civile, dit Lord
+Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux à faire que de
+dégainer, gentilshommes, et de défendre l'ouverture de la grille, si
+nous pouvons tenir bon jusqu'à ce qu'il arrive de l'aide.
+
+Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapière et se posta au haut
+des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un côté, Buyse, Ruben et moi de
+l'autre.
+
+Il y avait juste l'espace nécessaire pour permettre à six hommes de
+manier efficacement leurs armes.
+
+En conséquence, notre faible troupe d'auxiliaires se répartit le long de
+la grille.
+
+Heureusement elle était assez haute et assez solide pour qu'il fût
+périlleux de l'escalader en présence d'adversaires.
+
+Le désordre avait fait place à une véritable mutinerie parmi ces hommes
+des marais et des mines.
+
+Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour.
+
+Les clameurs de rage étaient renvoyées en échos par les hautes voûtes du
+toit, comme les hurlements d'une meute de loups.
+
+--Marchez en avant, mes frères, criait le prédicant fanatique qui avait
+déterminé l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils
+soient à une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux.
+Reculerons-nous devant son oeuvre à cause d'une épée nue?
+Souffrirons-nous que l'autel prélatiste soit sauvé par ces fils
+d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur!
+
+--Au nom du Seigneur! s'écria la foule, avec une sorte de voix
+haletante, accompagnée d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme
+sur le point de se lancer dans un bain glacé. Au nom du Seigneur!
+
+Et ils arrivèrent des deux côtés, gagnant en nombre et en impulsion, si
+bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe
+même de nos épées.
+
+Je ne saurais dire ce qui se passa à ma droite ou à ma gauche pendant la
+mêlée, car il y avait tant de gens qui nous serraient de près, et la
+lutte était si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se
+maintenir.
+
+Le nombre même de nos agresseurs était une circonstance favorable pour
+nous, car il les gênait dans le maniement de l'épée.
+
+Un gros mineur me lança un furieux coup de faux, mais il me manqua et
+perdit l'équilibre par suite de l'élan qu'il avait pris pour frapper, et
+je lui passai mon épée à travers le corps avant qu'il pût se remettre
+debout.
+
+Ce fut la première fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un
+homme dans un moment de colère, et je n'oublierai jamais la figure pâle,
+effarée, qu'il tourna vers moi par-dessus son épaule avant de tomber.
+
+Un autre me prit corps à corps avant que j'eusse dégagé mon arme, mais
+je l'écartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa tête le
+plat de mon épée, et je l'étendis sans connaissance sur le pavé.
+
+Dieu le sait, je n'avais nul désir d'ôter la vie à ces fanatiques
+égarés, ignorants, mais la nôtre était en jeu.
+
+Un homme des marais, qui avait plutôt l'air d'une bête sauvage velue que
+d'un être humain, s'élança au dessus de mon arme et me saisit par les
+genoux pendant qu'un autre abattait son fléau sur mon casque, d'où le
+coup glissa sur mon épaule.
+
+Un troisième me porta un coup de pique et m'atteignit à la cuisse, mais
+d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la
+tête.
+
+À cette vue, l'homme au fléau recula.
+
+Une violente ruade me délivra de la créature sans armes, aux apparences
+simiesques, qui était à mes pieds, si bien que je me trouvai débarrassé
+de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une
+égratignure à la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'épaule.
+
+Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient également
+réussi à écarter leurs agresseurs.
+
+Saxon tenait de la main gauche sa rapière sanglante.
+
+Le sang coulait à petites gouttes d'une blessure légère qu'il avait
+reçue à la main droite.
+
+Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de
+Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entassés.
+
+Au moment où je le regardai, il avait tiré sa tabatière et il
+s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui
+présentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'étaient rencontrés dans
+un café de Londres.
+
+Buyse s'appuyait sur son grand sabre et considérait d'un air sombre un
+corps décapité, qui gisait devant lui, et qu'à ses vêtements je reconnus
+pour être celui du prédicant.
+
+Pour Ruben, il était sain et sauf, mais il témoignait une vive
+inquiétude au sujet de ma légère entaille, malgré tout ce que je fis
+pour lui prouver que c'était moins grave que tant de déchirures causées
+par les branches ou les épines, que nous avions jadis reçues en allant
+ensemble cueillir les mûres.
+
+Les fanatiques, bien qu'ils eussent été repoussés, n'étaient pas gens à
+s'en tenir à une première défaite.
+
+Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver à
+forcer notre ligne, mais cet échec ne servit qu'à exaspérer leur furie.
+
+Ils se rassemblèrent, haletants, dans une aile de l'église, pendant une
+ou deux minutes.
+
+Puis, poussant un hurlement de rage, ils s'élancèrent une seconde fois
+et firent un effort désespéré pour se frayer un passage jusqu'à l'autel.
+
+Cette fois, la lutte fut plus acharnée, plus prolongée que la première.
+
+Un de nos hommes reçut un coup de poignard au coeur, à travers les
+barreaux et tomba sans pousser un gémissement.
+
+Un autre fut étourdi par un bloc de maçonnerie que lança sur lui un
+gigantesque montagnard.
+
+Ruben fut jeté à terre d'un coup de massue, et il aurait été traîné au
+dehors et haché en morceaux, si je ne m'étais pas dressé au-dessus de
+lui et si je n'avais pas écarté ses adversaires.
+
+Sir Gervas perdit l'équilibre sous le flot des assaillants, mais quoique
+étendu à terre, il se débattait comme un chat sauvage blessé, frappant
+furieusement tout ce qui se trouvait à sa portée.
+
+Buyse et Saxon, dos à dos, se tenaient debout solidement au milieu de la
+foule bouillonnante, qui s'élançait sur eux, et chacun de leurs coups
+d'épée lancés à toute volée abattait son homme.
+
+Mais dans une pareille lutte, le nombre devait l'emporter, et pour ma
+part je dois reconnaître que je commençais à avoir des craintes sur le
+dénouement de notre querelle, quand les pas lourds d'une troupe
+disciplinée résonnèrent dans la cathédrale.
+
+C'étaient les mousquetaires du baronnet qui arrivaient en hâte par la
+nef centrale.
+
+Les fanatiques n'attendirent pas leur charge.
+
+Ils s'enfuirent par-dessus les bancs, les stalles, poursuivis par nos
+alliés furieux de voir à terre leur bien-aimé capitaine.
+
+Il y eut une ou deux minutes d'effarements, des bruits de pas, des coups
+de poignard, des plaintes sourdes, des fracas de crosses de mousquets
+tombant sur les dalles de marbre.
+
+Parmi les émeutiers, quelques-uns furent tués, mais le plus grand nombre
+jetèrent leurs armes et furent arrêtés sur l'ordre de Lord Grey.
+
+En même temps, une forte garde fut placée aux portes, pour s'opposer à
+toute nouvelle explosion de la rage sectaire.
+
+Lorsqu'enfin la cathédrale fut vide et l'ordre rétabli, nous pûmes à
+loisir regarder autour de nous et nous rendre compte de ce que nous
+avions souffert.
+
+Dans toutes mes pérégrinations, dans les nombreuses guerres auxquelles
+j'ai pris part, à côté desquelles cette affaire de Monmouth ne fut
+qu'une simple escarmouche, je ne vis jamais scène plus étrange ou plus
+émouvante.
+
+À la faible et solennelle lueur, le tas de cadavres en avant de la
+grille, avec leurs membres tordus, leurs faces blêmes et contractées,
+avait un aspect fort mélancolique, des plus fantastiques.
+
+La lumière du soir, passant par un des rares vitraux, qui n'avaient
+point été brisés, jetait de grandes taches d'un rouge vif et d'un vert
+livide sur l'amas de corps immobiles.
+
+Quelques blessés étaient assis dans les stalles du premier rang ou
+gisaient sur les marches, demandant à boire d'une voix plaintive.
+
+Aucun de ceux de notre petite troupe ne s'était tiré d'affaire sans
+égratignure.
+
+Trois de nos hommes avaient été bel et bien égorgés; un quatrième gisait
+assommé.
+
+Buyse et Sir Gervas avaient de fortes contusions, Saxon une entaille au
+bras droit.
+
+Ruben avait été abattu d'un coup de gourdin et aurait été certainement
+massacré sans la forte trempe de la cuirasse donnée par Sir Jacob
+Clancing qui avait détourné un violent coup de pique.
+
+Quant à moi, ce n'est guère la peine d'en parler, mais j'entendais dans
+ma tête des bourdonnements comparables au chant de la bouilloire d'une
+ménagère, et ma botte était pleine de sang, ce qui était peut-être un
+bienfait involontaire. Sneckson, notre barbier de Havant, ne cessait-il
+pas de me corner aux oreilles qu'après une saignée je ne m'en trouverais
+que mieux.
+
+Pendant ce temps, toutes les troupes avaient été réunies et on avait
+écrasé la mutinerie sans retard.
+
+Sans doute il y avait parmi les Puritains bien des gens qui ne voulaient
+aucun bien aux Prélatistes, mais aucun, à part les fanatiques les plus
+écervelés, ne pouvait se dissimuler que la mise à sac de la Cathédrale
+armerait toute l'Église d'Angleterre et ruinerait la cause pour laquelle
+ils combattaient.
+
+En tout cas, de grands ravages avaient été commis, car, pendant que la
+bande du dedans s'était occupée à briser tout ce qui se trouvait sous sa
+main, d'autres, au dehors, avaient abattu les corniches, les
+gargouilles, avaient même arraché le plomb qui couvrait la toiture et
+l'avait jeté en grandes feuilles à ceux d'en bas.
+
+Ce dernier forfait servit du moins à quelque chose, car l'armée n'était
+pas trop bien approvisionnée de munitions.
+
+Le plomb fut donc recueilli par l'ordre de Monmouth et on en fondit des
+balles.
+
+On garda à vue quelque temps les prisonniers, mais on jugea imprudent de
+les punir, en sorte qu'on finit par leur pardonner, en les renvoyant de
+l'armée.
+
+Le second jour de notre arrivée à Wells, comme le temps était enfin
+redevenu beau et ensoleillé, une revue générale de l'armée fut passée
+dans la campagne autour de la ville.
+
+On trouva alors que l'infanterie comptait six régiments de neuf cents
+hommes, en tout cinq mille quatre cents.
+
+Sur ce nombre, quinze cents étaient armés de mousquets; deux mille
+étaient des piquiers, les autres armés de faux des paysans avec des
+fléaux et des maillets.
+
+Quelques corps, comme le nôtre et celui de Taunton, pouvaient prétendre
+à passer pour des soldats, mais le plus grand nombre étaient encore des
+laboureurs et des artisans auxquels on aurait mis des armes à la main.
+
+Et pourtant, mal armés, mal dressés, c'étaient toujours des Anglais
+pleins de vigueur et d'endurance, de courage et de zèle religieux.
+
+Le léger et mobile Monmouth reprenait courage, en voyant leur attitude
+énergique, en écoutant leurs cordiales acclamations.
+
+Comme je me trouvais à cheval près de son état-major, je l'entendis
+parler avec enthousiasme à ceux qui étaient à côté de lui et demander
+s'ils croyaient possible que ces beaux gaillards fussent battus par des
+mercenaires sans entrain.
+
+--Qu'en dites-vous, Wade? s'écria-t-il. Est-ce que nous ne verrons
+jamais un sourire sur la figure que vous faites? Ne voyez-vous pas le
+sac de laine qui vous attend, lorsque vous jetez les yeux sur ces braves
+garçons?
+
+--Dieu me préserve de dire un seul mot pour refroidir l'ardeur de Votre
+Majesté, répondit l'homme de loi, mais je me rappelle le temps où Votre
+Majesté, à la tête de mercenaires pareils à ceux de l'ennemi, tailla en
+pièces et mit en déroute des hommes aussi braves que ceux-ci au Pont de
+Bothwell.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, dit le Roi en passant la main sur son front
+par un geste qui lui était habituel quand il était vexé, fâché.
+C'étaient de vaillants hommes, les Covenantaires de l'Ouest, et pourtant
+ils n'ont pu résister au choc de nos bataillons. Mais ils n'étaient
+point dressés, tandis que ceux-ci savent combattre en ligne et exécuter
+un feu de file avec autant de précision qu'on peut le désirer.
+
+--Quand même nous n'aurions ni un canon, ni un pétrinal, dit Ferguson,
+quand nous n'aurions pas même une épée, quand nous serions réduits à nos
+mains, le Seigneur nous donnerait la victoire, si cela semblait bon à
+ses yeux qui voient tout.
+
+--Toutes les batailles sont affaire de chance, Votre Majesté, fit
+remarquer Saxon, dont le bras était entouré d'un mouchoir. Un incident
+heureux, une faute légère, un hasard que nul ne saurait prévoir peuvent
+survenir selon toute vraisemblance et faire pencher la balance. J'ai
+perdu alors que j'avais l'air de gagner et j'ai gagné quand j'étais sur
+le point de perdre. C'est une partie incertaine, et personne ne peut
+savoir comment elle tournera avant que la dernière carte soit abattue.
+
+--Non, pas tant que les enjeux sont encore sur la table, dit Buyse de sa
+voix profonde et gutturale. Plus d'un général gagne ce que vous appelez
+la partie et cependant perd la belle.
+
+--La partie, c'est la bataille, et la belle c'est la campagne, dit le
+Roi en souriant. Notre ami allemand est un maître en métaphores de
+bivouac. Mais je trouve que nos pauvres chevaux sont dans un piteux
+état. Que dirait notre cousin Guillaume, là-bas, à la Haye, s'il voyait
+un pareil défilé?
+
+Pendant cet entretien, la longue colonne d'infanterie avait défilé
+jusqu'au bout, portant encore les étendards avec lesquels elle était
+venue à la guerre, mais fort endommagés par le vent et les intempéries.
+
+Les remarques de Monmouth avaient été provoquées par l'aspect des dix
+escadrons de cavalerie qui suivaient les fantassins.
+
+Les chevaux avaient été terriblement fatigués par le travail continuel
+et la pluie incessante.
+
+Les cavaliers, ayant laissé la rouille atteindre leurs casques et leurs
+cuirasses, avaient l'air aussi mal en point que leurs montures.
+
+Il était évident pour le moins expérimenté d'entre nous que, si nous
+voulions tenir bon, nous devions surtout compter sur notre infanterie.
+
+Le reflet des armes, se multipliant sur les crêtes des basses collines,
+tout autour de nous, et brillant çà et là, quand les rayons du soleil
+les frappaient, nous montraient combien l'ennemi était fort sur le point
+même qui était le plus faible de notre côté.
+
+Mais en somme cette revue de Wells nous ragaillardit, car elle nous fît
+voir que les hommes conservaient leur entrain, et qu'ils ne nous en
+voulaient pas de la rude façon dont nous avions traités les fanatiques
+de la veille.
+
+La cavalerie de l'ennemi voltigea autour de nous, pendant ces jours-là,
+mais son infanterie avait été retardée par le mauvais temps et le
+débordement des cours d'eau.
+
+Le dernier jour de juin, on partit de Wells et on traversa des plaines
+égales, couvertes de roseaux.
+
+Puis on franchit les basses collines de Polden, pour arriver à
+Bridgewater, où nous attendaient quelques recrues.
+
+Monmouth songea un instant à y faire halte et commença même à élever
+quelques ouvrages de terre, mais on lui fit remarquer que lors même
+qu'il pourrait tenir bon dans la ville, il ne s'y trouvait des
+provisions que pour peu de jours.
+
+Le pays environnant avait été nettoyé si complètement qu'on ne devait
+guère s'attendre à en retirer davantage.
+
+Les ouvrages furent donc abandonnés.
+
+Ainsi donc, bel et bien réduits aux abois, sans la moindre fente pour
+nous échapper, nous attendîmes l'approche de l'ennemi.
+
+
+
+
+III--Du grand cri qui part d'une maison isolée.
+
+
+Là se terminent nos marches et contremarches monotones.
+
+Nous étions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les
+forces du gouvernement.
+
+Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soulèvement, d'un mouvement en
+notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre.
+
+Partout, les Dissenters étaient jetés en prison, et l'Église avait le
+dessus.
+
+La milice des comtés, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait
+contre nous.
+
+Six régiments hollandais, prêtés par le Prince d'Orange, étaient arrivés
+à Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route.
+
+La capitale avait mis sur pied dix mille hommes.
+
+Partout on enrôlait, on marchait pour renforcer l'élite de l'armée
+anglaise, qui était déjà dans le comté de Somerset.
+
+Et tout cela dans le but d'écraser cinq ou six mille pieds terreux et
+pêcheurs, à demi armés, sans un penny, prêts à sacrifier leurs
+existences pour un homme et pour une idée.
+
+Mais c'était une idée noble, une de celles qui méritent amplement qu'on
+leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'était un sacrifice bien placé.
+
+En effet, ces pauvres paysans auraient éprouvé de grandes difficultés à
+dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au
+plus profond de leur coeur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils
+luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils défendaient la véritable
+personnalité de leur pays contre ceux qui voulaient détruire les
+systèmes de jadis, grâce auxquels elle avait marché à la tête des
+nations.
+
+Trois ans plus tard, on vit cela clairement.
+
+Alors on reconnut que nos compagnons illettrés avaient aperçu et
+apprécié les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se
+disaient leurs supérieurs.
+
+Il y a, selon mon opinion, des phases du progrès humain, auxquelles
+convient admirablement l'Église Romaine.
+
+Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-être
+préférable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle
+s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorité.
+
+Mais l'Angleterre avait rejeté ses langes et était devenue une pépinière
+d'hommes énergiques et de penseurs, disposés à ne s'incliner devant
+aucune autre autorité que celle que reconnaissaient leur raison et leur
+conscience.
+
+C'était une tentative désespérée, inutile, et folle que de vouloir
+ramener les gens à une croyance que leur développement avait dépassée.
+
+Et c'était pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec
+l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour alliée une Église puissante et
+opulente.
+
+Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la
+colère de son peuple, mais présentement, plongé dans sa torpeur après
+les longues guerres civiles et le règne corrompu de Charles, la masse de
+la nation n'était pas en mesure de se rendre compte quel était l'enjeu.
+
+Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme
+emporté s'en prend au porteur de fâcheuses nouvelles.
+
+N'y a-t-il pas de quoi s'étonner, mes chers enfants, quand on voit une
+pensée, qui n'était qu'une sorte de vague fantôme, prendre une forme
+vivante et se transformer en la réalité la plus tragique.
+
+À un bout de la chaîne est un roi qui s'opiniâtre dans un thème de
+doctrine.
+
+À l'autre, six mille hommes prêts à tout, persécutés, pourchassés d'un
+comté à l'autre, et qui, enfin, réduits aux abois, se dressent sur les
+landes désolées de Bridgewater, leur coeur aussi plein d'amertume et de
+désespoir que s'ils étaient des bêtes de proie traquées.
+
+La théologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets.
+
+Mais si l'idée, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, était
+digne, que dirons-nous de l'homme qui avait été choisi comme champion de
+leur cause?
+
+Hélas, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef!
+
+Oscillant contre les cimes de la confiance et les abîmes du désespoir,
+un jour faisant choix de ses conseillers d'état, et le lendemain parlant
+d'abandonner secrètement l'armée, il parût dès le premier jour possédé
+du démon même de l'inconstance.
+
+Et pourtant il avait acquis une belle réputation avant son entreprise.
+
+En Écosse, il avait conquis une renommée magnifique, non seulement par
+sa victoire, mais encore par sa modération, la pitié avec laquelle il
+avait traité les vaincus.
+
+Sur le Continent, il avait commandé une brigade anglaise d'une manière
+qui lui avait valu les éloges de vieux soldats de Louis et de l'Empire.
+
+Et pourtant, maintenant que sa tête et sa fortune étaient en jeu, il
+était faible, irrésolu, poltron.
+
+Selon le langage de mon père, «toute vertu s'était écartée de lui.»
+
+Je le déclare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la
+tête penchée sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur à un
+enterrement, jetant une atmosphère de sombre désespoir tout autour de
+lui, j'ai senti qu'un pareil homme, même s'il réussissait, ne porterait
+jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui
+serait arrachée par une main plus forte, peut-être celle d'un de ses
+propres généraux.
+
+Je rendrai cette justice à Monmouth de dire que depuis le jour où il fut
+enfin décidé qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison
+qu'il était impossible de faire autrement, il montra un caractère plus
+digne d'un soldat et d'un homme.
+
+Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut négligé pour
+donner du coeur à nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine
+bataille.
+
+Du matin au soir, nous étions à l'oeuvre, apprenant à notre infanterie à
+se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, à
+s'appuyer les uns sur les autres, à attendre les ordres de leurs
+officiers.
+
+Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du château
+jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de prières et de sermons.
+
+Les officiers n'eurent plus de désordres à combattre, car les troupes
+les répugnaient elles-mêmes.
+
+Un homme, qui s'était montré dans les rues échauffé par le vin, faillit
+être pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville
+comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte
+querelle.
+
+Quant à leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils
+étaient aussi intrépides que des lions, et le seul danger à craindre
+était une témérité capable de les entraîner à de folles entreprises.
+
+Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques
+musulmans, et ce n'était pas chose aisée que d'imposer par l'exercice, à
+des gaillards à tête aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige
+la guerre.
+
+Le troisième jour de notre halte à Bridgewater, les provisions
+diminuèrent d'inquiétante façon par suite de ce fait, que nous avions
+déjà épuisé auparavant cette région, grâce aussi à la vigilance de la
+cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres.
+
+Lord Gray décida donc d'envoyer deux escadrons, à la faveur de la nuit,
+faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger.
+
+Le commandement de cette petite expédition fut confié au Major Hooker,
+vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui
+s'était rendu utile en imposant une sorte d'ordre à ces fortes têtes
+qu'étaient les fermiers et les yeomen.
+
+Sir Gervas Jérôme et moi, nous demandâmes à Lord Grey à faire partie de
+la troupe de fourrageurs.
+
+Cette faveur nous fut accordée avec empressement, car on ne se remuait
+guère dans la ville.
+
+Nous partîmes de Bridport à onze heures par une nuit sans lune, dans
+l'intention de reconnaître le pays du côté de Boroughbridge et
+d'Athelney.
+
+Nous étions prévenus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans
+cette région, que c'était un pays fertile et où nous pouvions compter
+sur des quantités suffisantes de provisions.
+
+Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que
+notre bonne chance nous ferait trouver.
+
+Notre commandant décida qu'un escadron marcherait devant les charrettes,
+et un autre derrière, avec une petite troupe d'avant-garde sous les
+ordres de Sir Gervas, qui le précéderait de quelques centaines de pas.
+
+Nous sortîmes de la ville dans cet ordre au moment où résonnaient les
+derniers coups de clairon et nous suivîmes à grand train les routes
+sombres et silencieuses, en faisant apparaître aux fenêtres des
+cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous
+regardaient disparaître dans l'obscurité.
+
+Cette chevauchée se représente très distinctement à mon esprit lorsque
+j'y pense.
+
+Le noir contour des saules taillés en têtards passe rapidement devant
+nous.
+
+La brise gémit à travers les osiers.
+
+Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers
+sur le sol, le tintement des fourreaux contre les étriers, autant de
+souvenir de ces temps passés que l'oeil et l'oreille peuvent également
+évoquer.
+
+Le baronnet et moi nous marchions en tête, côte à côte.
+
+Ses légers propos où il contait l'existence qu'on mène à la ville, les
+fragments de chansons ou de tirades empruntés à Cowley ou à Waller,
+étaient un véritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas très
+sociable.
+
+--On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il,
+pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs
+des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi
+être jaloux de vous, qui êtes né et avez vécu à la campagne. Quels
+plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons généreux de la
+nature, à la condition toutefois qu'on y trouve à sa portée un
+perruquier, un marchand de tabac à priser, un parfumeur, et un ou deux
+tailleurs passables? Joignons-y un bon café, un théâtre, et je crois que
+je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple,
+pastorale.
+
+--À la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que
+le séjour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science
+et de la philosophie tout ce qu'il y a de véritable vie dans l'homme.
+
+--Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie
+se réduit à bien peu de chose, répondit-il. À dire vrai, j'ai plus vécu
+et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons
+passées à faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en
+guenilles, que je n'en appris jamais au temps où j'étais page à la Cour,
+où j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose fâcheuse
+pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de préoccupation plus grave
+que la façon de tourner un compliment ou de danser une courante.
+Pardieu! mon garçon, j'ai de grandes obligations à votre charpentier.
+Ainsi qu'il le dit dans sa lettre, à moins qu'un homme n'arrive à mettre
+en oeuvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces
+volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent
+leur destination, ne fût ce qu'en pondant des oeufs. Diable, voilà que
+je me fais prêcheur. C'est une religion nouvelle pour moi.
+
+--Mais, dis-je, quand vous étiez dans l'opulence, vous avez dû vous
+rendre utile à quelqu'un. Sans cela comment peut-on dépenser tant
+d'argent et ne s'en trouver pas plus avancé?
+
+--Ah! cher et bucolique Micah! s'écria-t-il avec un rire joyeux,
+parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle,
+en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des trésors de
+l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilité un sac d'écus
+prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui dépense
+l'argent ne le mange pas et qu'il se borne à le transmettre à un autre
+qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous
+transmettions notre argent à des gens qui ne le méritaient point et
+qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et débauchée au
+détriment des professions honnêtes. Par ma foi, mon garçon, quand je
+pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de débauche,
+de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que
+nous avions formés, je sens qu'en couvant une nichée pareille de ces
+êtres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne
+saurait défaire, n'ai-je pas vu de ces gens là sur trente rangs de
+profondeur, à mon petit lever, rampant autour de mon lit...
+
+--Autour de votre lit! m'écriai-je.
+
+--Oui, c'était la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste ornée
+de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait été admis
+qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume _négligé_,
+robe de chambre et pantoufles.
+
+La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'étende
+jamais jusqu'à Havant.
+
+L'homme désoeuvré de la ville doit soumettre sa vie à une certaine
+règle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode.
+
+Personne, à Londres, n'y fut plus docile que moi.
+
+J'étais très réglé dans mes irrégularités, très rangé dans mes
+désordres.
+
+Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du
+matin, chose excellente pour les maux de tête, et un très léger repas,
+un filet d'ortolan, une aile de canard.
+
+Puis venait le lever.
+
+Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parlé, sans
+doute il pouvait s'y trouver çà et là d'honnêtes gens dans l'indigence,
+des gens de lettres besogneux en quête d'une guinée, un pédant sans
+élève, la tête pleine d'érudition antique, mais les poches mal garnies
+de monnaie moderne.
+
+Cela tenait non seulement à ce qu'on me reconnaissait quelque influence
+personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais accès facile
+auprès de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et
+d'autres dont la volonté suffisait pour faire ou défaire un homme.
+
+Remarquez-vous ces lumières sur la gauche? Ne serait-il pas à propos
+d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose?
+
+--Hooker a des ordres pour se rendre à une certaine ferme, répondis-je.
+Nous pourrions visiter celle-ci à notre retour, si nous en avions le
+temps. Nous repasserons par ici avant le jour.
+
+--Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, dussé-je aller à cheval
+jusque dans le Surrey. Je veux être pendu, si j'ose regarder en face mes
+mousquetaires à moins de leur rapporter quelque chose à faire rôtir au
+bout de leur baguette.
+
+Ils n'avaient rien eu de plus savoureux à se mettre sous la dent que
+leurs balles, au moment où je les ai quittés.
+
+Mais je parlais de ma vie d'autrefois à Londres.
+
+Notre journée était bien remplie.
+
+Un homme de qualité avait-il du goût pour le sport? Il y avait toujours
+de quoi l'intéresser.
+
+Il pouvait aller voir tirer à l'épée à Hockley, ou les combats de corps
+à Shoo-Lane, ou les combats d'animaux à Southwark, ou aller tirer à la
+cible de Tothill Fields.
+
+Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes
+médicinales de Saint-James, ou profiter de la marée basse pour aller par
+la rivière jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre
+en voiture à Islington pour boire la crème, mais il lui fallait avant
+tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode
+pour un gentleman fashionable dans sa tenue.
+
+Vous le voyez, Clarke, nous étions des gens fort actifs, dans notre
+désoeuvrement, et ce n'étaient pas les occupations qui nous manquaient.
+
+Puis, le soir venu, il y avait les théâtres pour nous attirer, les
+jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le théâtre de la Reine, et
+entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurât quelque
+amusement.
+
+--Là du moins, dis-je, votre temps était bien employé, vous ne pouviez
+écouter les grandes pensées et les phrases sublimes de Shakespeare, de
+Massinger, sans en sentir en votre âme quelque effet.
+
+Sir Gervas eut un rire silencieux.
+
+--Vous me rafraîchissez autant que cet air délicieux de la campagne,
+Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous êtes. Si nous
+fréquentions le théâtre, ce n'était point pour voir les pièces.
+
+--Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je.
+
+--Pour nous voir les uns les autres, répondit-il. La mode exigeait, je
+vous l'assure, qu'un homme fashionable restât debout, tournant le dos à
+la scène depuis que le rideau se levait jusqu'à ce qu'il tombât.
+
+C'était les vendeuses d'oranges à taquiner, et je vous réponds qu'elles
+ont la langue bien pendue, ces donzelles.
+
+C'étaient les masques du parterre, dont les petits loups noirs
+invitaient à l'indiscrétion.
+
+C'étaient les beautés de la ville, les célébrités de la Cour, autant de
+cibles pour nos monocles.
+
+La pièce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux à faire que d'écouter
+des alexandrins ou d'apprécier le mérite des hexamètres!
+
+Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress
+Oldfield paraissaient en scène, nous faisions entendre nos
+bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'était
+la beauté de la femme plutôt que l'actrice.
+
+--Et la pièce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher.
+
+--Souper? Oui certes. On allait parfois à la maison du Rhin, d'autres
+fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses préférences à ce
+point de vue.
+
+Puis c'étaient les dés et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le
+hasard, le primero, à votre choix.
+
+Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafés, où l'on
+servait souvent un arrière-souper aux os grillés et fortement épicés et
+aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin.
+
+Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes,
+ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir à la
+ville avec moi et voir toutes ces choses-là par vous-même.
+
+--À parler franchement, cela ne me tente guère, répondis-je. J'ai le
+caractère lent et solennel, et dans les scènes de cette sorte je ferais
+l'effet d'une tête de mort sur la table du festin.
+
+Sir Gervas allait répondre quand tout à coup le silence de la nuit fut
+déchiré par un cri très long, perçant, qui fit frémir jusqu'aux
+dernières fibres de notre corps.
+
+Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse.
+
+Nous arrêtâmes nos chevaux.
+
+Nos hommes en firent autant derrière nous, et nous tendîmes l'oreille
+pour saisir quelque indice qui nous fit connaître de quel côté venait ce
+bruit.
+
+Les uns étaient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que
+c'était de notre gauche.
+
+Bientôt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie.
+
+C'était celui d'une femme qui expire dans la souffrance.
+
+--C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses
+étriers et sondant les ténèbres du regard. Il y a une maison au delà des
+deux champs. J'aperçois une faible lumière, comme celle d'une fenêtre
+dont les volets seraient fermés.
+
+--N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience,
+car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne
+savait pas du tout quel parti prendre.
+
+--Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres à
+l'armée, et je n'ai en aucune manière le droit de me détourner de mon
+trajet pour m'occuper d'autres incidents.
+
+--Par la mort, mon homme! s'écria Sir Gervas. Il y a une femme en
+danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant
+appeler vainement au secours? Écoutez, c'est encore elle.
+
+Et comme il parlait encore, le cri de détresse partit de nouveau de la
+maison isolée.
+
+--Non, je ne peux en supporter davantage, m'écriai-je.
+
+Mon sang bouillonnait dans mes veines.
+
+--Major Hooker, allez exécuter vos ordres, mon ami et moi nous vous
+quitterons ici. Nous saurons justifier notre manière d'agir devant le
+Roi; venez, Sir Gervas.
+
+--Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke.
+Vous êtes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera à vos risques
+et périls.
+
+--En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un
+liard, répartis-je avec vivacité.
+
+Faisant faire demi-tour à Covenant, je le lançai d'un coup d'éperon dans
+un sentier étroit, labouré d'ornière profonde qui conduisait à la
+maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats.
+
+Au même instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les
+roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et
+qu'il s'était remis en route pour accomplir sa mission.
+
+--Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier.
+Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de
+discipline.
+
+--Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je à
+demi-voix. Il m'était impossible d'aller plus loin en abandonnant cette
+pauvre créature dans la détresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci?
+
+En face de nous se dessinait une masse sombre.
+
+En approchant, nous reconnûmes que c'étaient quatre chevaux attachés par
+la bride à la haie.
+
+--Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'écria un des soldats,
+qui avaient mis pied à terre pour les regarder de près. Ils portent la
+selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle
+ouvre sur un chemin qui aboutit à la maison.
+
+--Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant à bas et
+attachant son cheval à côté des autres. Mes gars, restez près des
+chevaux, et si nous appelons, venez à notre aide. Sergent Holloway, vous
+pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets.
+
+
+
+
+IV--L'escrimeur à la jaquette brune.
+
+
+Le sergent, qui était un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest,
+poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de
+lumière jaune jaillit par une porte ouverte tout à coup.
+
+Nous vîmes alors une silhouette noire et trapue qui s'élança par là à
+l'intérieur.
+
+Au même moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux
+détonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines
+entrecoupées, d'un froissement d'épées, d'un orage de jurons.
+
+Ce tapage subit nous fit hâter le pas vers la maison.
+
+Nous jetâmes un coup d'oeil par la porte ouverte et nous vîmes une
+scène, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mémoire
+sera capable d'évoquer un tableau du passé.
+
+La chambre était vaste et haute.
+
+Aux solives brunies par la fumée étaient suspendues, comme c'est la
+coutume dans le comté de Somerset, de longues rangées de jambons et de
+viandes salées.
+
+Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle.
+
+Une table grossière, chargée de plats et d'assiettes comme pour un
+repas, occupait le milieu.
+
+Juste en face de la porte brûlait un grand feu de fagots, et devant ce
+feu, chose horrible à voir, un homme était suspendu, la tête en bas, par
+une corde qui entourait ses chevilles, et qui, après avoir été passée
+dans un crochet d'une des solives du plafond, était maintenue par un
+anneau du plancher.
+
+Ce malheureux, en se débattant, avait imprimé à la corde un mouvement de
+rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de
+viande mise à rôtir.
+
+En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient
+attirés, mais sa figure rigide et son corps contracté montraient que
+notre aide était venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle
+voyait prêt à fondre sur elle.
+
+Tout près d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint
+basané, vêtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'armée
+royale, et jusque dans la mort, ils avaient gardé l'air sombre et plein
+de menace.
+
+Au centre de la pièce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de
+taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges
+épaules, vêtu d'une étoffe à côtes d'un tissu grossier, de couleur
+brune.
+
+Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une
+longue rapière à coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une
+adresse merveilleuse, et de temps à autre mettant un coup de pointe au
+bon endroit.
+
+Quoique serré de fort près, sa figure contractée, sa bouche ferme,
+l'éclat de ses yeux bien ouverts révélaient un caractère hardi.
+
+En même temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires
+prouvait que la lutte n'était pas aussi inégale qu'elle le paraissait.
+
+Au moment même où nous regardions, il fit un bond en arrière pour éviter
+une attaque à fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lancé
+obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime était
+suspendue.
+
+Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que
+le petit escrimeur ne tardait pas à recommencer sa danse dans un autre
+endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant
+d'aisance et d'adresse, la grêle de coups qui tombaient sur lui.
+
+Cette étrange scène nous tint quelques secondes dans une sorte
+d'immobilité magique, mais ce n'était pas le moment de s'attarder.
+
+Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement.
+
+Nous nous élançâmes dans la chambre, sabre en main, et fondîmes sur les
+dragons.
+
+Devenus alors inférieurs en nombre, ils s'adossèrent dans un coin et
+frappèrent avec fureur.
+
+Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre après la
+besogne diabolique qu'ils avaient commencée.
+
+Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant,
+s'exposa à un coup de pointe qui l'étendit mort sur le sol.
+
+Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas
+l'abattit.
+
+En même temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le
+blessa mortellement à la gorge.
+
+Pas un des quatre habits rouges ne s'échappa vivant, mais les corps de
+notre pauvre sergent et des vieux époux qui avaient été les premières
+victimes ajoutaient à l'horreur de la scène.
+
+--Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son coeur.
+Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens écoeuré, malade.
+
+--Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant
+sur une chaise et prenant une bouteille sur une étagère. Et même elle
+est bonne, à en juger par le bouquet. Prenez une gorgée, vous êtes aussi
+blanc qu'un drap qu'on vient de laver.
+
+--La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scènes comme celle-ci me
+glacent le sang, répondis-je en avalant une lampée du flacon.
+
+J'étais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que
+jusqu'à la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruauté ont
+produit le même effet sur moi.
+
+Je vous en donne ma parole, quand j'allai à Londres, l'automne dernier,
+la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort,
+dont les os sont à nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il
+était hors d'état de faire, m'a plus profondément écoeuré que le champ
+de bataille de Sedgemoor, ou la journée plus importante encore de
+Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant
+les retranchements.
+
+--La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le
+crains. Il n'est pas brûlé, mais, autant que je puis en juger, le pauvre
+diable mourra des suites de l'afflux du sang à la tête.
+
+--Si ce n'est que cela, remarqua l'étranger, on peut le guérir.
+
+Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du
+vieillard et ouvrit une veine.
+
+D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture,
+mais peu à peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des
+indices du retour de la sensibilité.
+
+--Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa
+poche, et maintenant qui donc êtes-vous, vous à qui je dois cette
+intervention qui a hâté le dénouement, sans y changer grand chose
+peut-être, dans le cas où vous nous auriez laissés nous arranger entre
+nous?
+
+--Nous faisons partie de l'armée de Monmouth, répondis-je. Il fait halte
+à Bridgewater et nous battons le pays à la recherche de vivres.
+
+--Et vous, qui êtes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous êtes-vous
+mêlé à cette échauffourée? Par ma foi, vous êtes un fameux petit coq
+pour avoir livré bataille à quatre coqs de cette taille.
+
+--Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et
+les rechargeant avec grand soin. Quant à ce que je suis, cela importe
+peu. Je me bornerai à dire que j'ai contribué à diminuer de quatre
+coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'oeil sur ces figures. La
+mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent à un
+ardent soleil. Ces hommes-là ont appris la guerre en combattant contre
+les païens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de
+pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus
+parmi les sauvages. Que le Seigneur ait pitié des partisans de Monmouth
+en cas de défaite. Cette racaille est plus à craindre que la corde du
+gibet ou la hache du bourreau.
+
+--Mais comment vous êtes-vous trouvé là juste à l'instant opportun?
+demandai-je.
+
+--Ah! voilà! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand
+j'entendis derrière moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ,
+ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'état où se trouve le
+pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop.
+
+Ils se dirigèrent vers cette ferme, et bientôt des clameurs et d'autres
+indices me révélèrent la besogne infernale à laquelle ils se livraient.
+
+Aussitôt je laissai ma jument dans le champ, et je me hâtai d'accourir.
+
+Je vis par la fenêtre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui
+faire avouer où il tenait son argent caché, et pourtant, à mon avis, ni
+lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent à
+cacher, après que deux armées ont été campées chez eux l'une après
+l'autre.
+
+Voyant qu'il persistait à se taire, ils l'ont hissé en l'air, et
+certainement ils l'auraient fait griller comme une bécasse, si je
+n'étais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes
+aboyeurs.
+
+Les autres se sont jetés sur moi, mais j'en ai piqué un à l'avant-bras,
+et sans doute je leur aurais bien réglé leur compte à tous deux si vous
+n'étiez pas arrivés.
+
+--Voilà qui a été gaillardement mené, m'écriai-je. Mais où donc ai-je
+déjà entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot?
+
+--Ah! répondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je
+ne saurais dire.
+
+--Il m'est familier, dis-je.
+
+Il secoua ses larges épaules et se remit à examiner l'amorce de ses
+pistolets, avec une expression où il y avait à la foi du défi et de
+l'embarras.
+
+C'était un homme fort trapu, à la poitrine saillante, avec une figure
+farouche, une mâchoire carrée.
+
+Une cicatrice blanche qui ressemblait à la trace d'une entaille faite
+avec un couteau traversait son front.
+
+Il était coiffé d'un bonnet de cavalier, galonné d'or, et portait une
+jaquette de drap brun foncé, très salie par les intempéries, une paire
+de bottes montantes tachées de rouille, et une petite perruque ronde.
+
+Sir Gervas qui, depuis un instant, considérait notre homme avec
+attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la
+cuisse:
+
+--C'est tout naturel! s'écria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me
+rappeler où j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient
+fort clairement.
+
+L'homme nous jeta tour à tour un regard sournois, tout en baissant la
+tête.
+
+--Il parait que je suis tombé parmi des connaissances, dit-il d'un ton
+farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes
+jeunes messieurs, que votre mémoire vous trompe.
+
+--Pas le moins du monde, répondit tranquillement le baronnet.
+
+Puis, se penchant en avant, il dit à l'oreille de l'homme quelques mots
+qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas,
+comme pour s'esquiver de la maison.
+
+--Non, non, s'écria Sir Gervas, en s'élançant entre lui et la porte,
+vous ne nous échapperez pas. Allons, mon garçon, ne portez pas la main à
+votre épée. Assez de sang versé pour une nuit. D'ailleurs nous ne
+voulons pas vous faire du mal.
+
+--Que comptez-vous donc faire alors? Où voulez-vous en venir?
+demanda-t-il de l'air d'une bête féroce prise au piège.
+
+--Je suis plein de bienveillance à votre égard, mon ami, après ce qui
+s'est passé cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour
+vivre, du moment où vous avez un vrai coeur d'homme? Que je périsse s'il
+m'est jamais arrivé d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et
+votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte,
+n'est guère de celles qui échappent à l'attention.
+
+--Supposons que ce soit bien moi... Et après? demanda l'homme d'un ton
+rébarbatif.
+
+--Il n'y a pas de «supposons», je l'affirmerais sous serment. Mais je ne
+le ferais pas, mon garçon. Non, lors même que je vous prendrais sur le
+fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour
+surprendre nos paroles, jadis j'étais juge de paix dans le Surrey, et
+notre ami ici présent fut amené devant moi, sous l'imputation de se
+promener à cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants
+un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut déféré aux
+assises, mais auparavant il s'évada, et cela lui sauva le cou. J'en suis
+tout à fait enchanté, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant
+homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde à Tyburn.
+
+--Et maintenant je me rappelle bien où j'ai entendu votre nom, dis-je.
+N'étiez-vous pas détenu dans la prison du Duc de Beaufort à Badminton et
+n'avez-vous pas réussi à vous évader de la vieille tour des Botelers?
+
+--Eh bien non, gentilshommes, répondit-il en s'asseyant sur la table et
+balançant sans façons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce
+serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en
+effet, ce même Hector Marot, dont le nom répand la terreur sur la grande
+route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'intérieur des
+prisons.
+
+Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je _fasse_ les
+grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier à de
+pauvres gens, ni fait du mal à quiconque ne cherchait point à m'en
+faire. Au contraire, j'ai souvent risqué ma vie et mes membres pour
+tirer les gens de danger.
+
+--Nous sommes en mesure de vous rendre témoignage de cela, répondis-je,
+car si ces quatre habits rouges ont expié leurs crimes, comme ils le
+méritaient, c'est grâce à vous plutôt qu'à nous.
+
+--Non, je n'ai pas grand mérite à revendiquer pour cela, répondit notre
+nouvelle connaissance. La vérité, c'est que j'avais d'autres comptes à
+régler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai été charmé de
+cette occasion de me frotter à eux.
+
+Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laissés avec les
+chevaux, vinrent accompagnés de plusieurs fermiers et métayers des
+environs.
+
+Ils furent épouvantés à la vue du carnage, et fort inquiets de la
+vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales.
+
+--Au nom du Christ, monsieur, s'écria l'un d'eux, un vieux paysan à
+figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour
+qu'ils aient l'air d'avoir péri dans une rencontre fortuite avec vos
+hommes. Si l'on venait à savoir qu'ils ont été tués dans une ferme, il
+ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car même
+maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal à empêcher ces
+diables de Tanger de nous couper la gorge.
+
+--Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de
+franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces
+et de faire payer l'écot aux autres.
+
+--Eh bien, écoutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans
+effrayés, je vais faire marché avec vous au sujet de l'affaire. Nous
+sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra guère que nous
+rentrions les mains vides.
+
+Si vous consentez, entre vous tous, à nous fournir un char, à le remplir
+de pain, ainsi que de légumes, avec une douzaine de jeunes boeufs
+par-dessus le marché, non seulement nous vous délivrerons du souci de
+cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez payés au prix
+ordinaire du marché, si vous venez chercher votre argent au camp
+protestant.
+
+--Je peux donner les boeufs, dit le vieillard que nous avions secouru et
+qui était assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma
+pauvre compagne a été cruellement assassinée, peu m'importe ce qui
+adviendra du bétail.
+
+Je la ferai enterrer dans le cimetière de Durston.
+
+Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux
+seulement purger la terre d'un de ces diables incarnés.
+
+--Bien dit, grand-papa! s'écria Hector Marot. Je suis d'avis que cette
+vieille canardière que je vois accrochée là-bas, quand elle aura une
+bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra
+abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage.
+
+--Elle a été une compagne fidèle pour moi, dit le vieillard, dont les
+joues ridées étaient mouillées de larmes. Pendant trente semailles et
+trente moissons, nous avons travaillé ensemble. Mais voici des semailles
+qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme.
+
+--Si vous partez à la guerre, grand-père Swain, nous aurons soin de
+votre domaine, dit le fermier qui avait parlé le premier. Quant aux
+légumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charretée, mais
+trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger.
+
+S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous préférons que
+tout cela aille à la bonne cause.
+
+Par ici, Miles, réveillez les valets de ferme et veillez à ce qu'ils se
+hâtent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis
+les épinards, et aussi la viande séchée.
+
+--Alors nous n'avons qu'à faire notre part du contrat, dit Hector Marot.
+
+Avec l'aide de nos hommes, nous traînâmes du dehors les cadavres des
+quatre dragons et de notre sergent et les étendîmes en travers du chemin
+à quelque distance de là.
+
+Nous promenâmes les chevaux autour des corps et entre eux de façon à
+pétrir le sol, et à faire croire à une escarmouche de cavalerie.
+
+Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lavé le sol de
+briques de la cuisine et fait disparaître toutes traces du tragique
+événement.
+
+La femme assassinée avait été montée dans sa chambre, en sorte qu'il ne
+restait plus rien pour rappeler ce qui s'était passé, si ce n'est le
+malheureux fermier.
+
+Il était assis au même endroit, l'air désolé, le menton appuyé sur ses
+mains noueuses, déformées par le travail, les yeux mornes et vides,
+regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui.
+
+Le chargement des chars fut prestement opéré et le petit troupeau de
+boeufs fut bientôt amené d'un champ voisin.
+
+Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan à cheval
+arriva nous annonçant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait
+entre le camp et nous.
+
+C'était-là une grave nouvelle, car nous étions sept en tout, et nous ne
+pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombrés des
+provisions.
+
+--Que faire pour Hooker? suggérai-je. Ne ferions-nous pas bien de le
+rejoindre et de le prévenir?
+
+--Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer
+s'il est sur la route d'Athelney.
+
+Et sur ces mots, il éperonna son cheval et disparut au galop dans la
+nuit.
+
+--Puisque nous avons de pareils éclaireurs de bonne volonté dans le
+pays, fis-je remarquer, il est aisé de savoir pour quel parti penchent
+les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons.
+Il pourra donc se défendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir?
+
+--Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, suggéra Sir
+Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker
+et alors réunir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable
+colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux
+croisés, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un
+siège bien conduit.
+
+--Certes, répondis-je, après avoir quitté le Major Hooker d'une façon
+aussi cavalière, il serait humiliant d'avoir à lui demander des secours,
+maintenant qu'il y a du danger.
+
+--Ho! Ho! s'écria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien
+profondément pour trouver le fond de votre philosophie stoïcienne, cher
+Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilité, vous êtes
+assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur.
+Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne
+contre une autre que nous ne verrons pas même l'ombre d'un habit rouge.
+
+--Si vous agréez mon avis, gentilshommes, dit le détrousseur de grands
+chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le
+meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu'à votre
+camp. Ce serait bien étrange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse
+faire perdre la piste à ces lourdauds de soldats.
+
+--Voilà une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'écria
+le baronnet. Maître Marot, une prise de ma tabatière... C'est toujours
+un gage d'amitié qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que
+nos relations se bornent jusqu'à présent à avoir failli vous pendre en
+une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie
+pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus
+présentable!
+
+--Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauchées nocturnes,
+répondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car
+l'orient s'éclaire déjà et il fera jour avant que nous arrivions à
+Bridgewater.
+
+Laissant derrière nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route
+avec toutes les précautions militaires, Marot marchant avec moi à
+quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arrière-garde.
+
+Il faisait encore très sombre, bien qu'une mince ligne grise à l'horizon
+annonçât l'approche de l'aube.
+
+Mais, malgré l'obscurité, notre nouvel ami nous guida sans s'arrêter,
+sans hésiter un instant à travers un dédale de ruelles, de sentiers,
+traversant des champs, des bourbiers où parfois les charrettes
+s'enfonçaient jusqu'aux essieux, d'autres où elles grinçaient et
+cahotaient sur le roc ou les pierres.
+
+Nous fîmes tant de détours, nous changeâmes si souvent de direction dans
+notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se
+trompât, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil éclairant le paysage
+nous montrèrent le clocher de l'église paroissiale de Bridgewater.
+
+--Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat,
+pour retrouver ainsi votre chemin dans les ténèbres, s'écria Sir Gervas,
+en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes
+pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis
+las d'avoir l'oreille tendue à la rupture d'un timon. Maître Marot, nous
+vous sommes fort obligés.
+
+--Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien
+connaissez-vous avec la même exactitude toutes les régions du sud?
+
+--Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent
+aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de
+Bristol. Dans ce district-là, il n'est pas une route qui ne me soit
+familière, pas une brèche dans une haie que je ne puisse retrouver au
+milieu de la nuit la plus noire.
+
+C'est mon métier.
+
+Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient.
+
+Si j'avais un fils, je ne l'élèverais pas pour prendre ma suite.
+
+Notre métier a été gâté par les gardiens armés qu'on met sur les coches
+et par ces maudits orfèvres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent
+les espèces dans leurs coffres-forts et vous remettent en échange des
+bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux
+journal.
+
+Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai
+arrêté un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et
+je lui ai pris sept cents guinées en ces chèques de papier, comme on les
+appelle.
+
+Si cela avait été de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance
+pendant trois mois.
+
+Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tolère que des
+chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi!
+
+--Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous
+savez assez par vous-même qu'elle ne peut vous conduire qu'à votre
+perte, à la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amené à
+la prospérité?
+
+--Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'était Jones de Kingston. Il a
+_fait_ Hounslow pendant bien des années. Il a pris dix mille jaunets
+d'une seule rafle, et en homme avisé, il a juré de ne jamais plus
+risquer son cou.
+
+Il s'est rendu dans le Comté de Chester, en faisant courir je ne sais
+quelle histoire, se donnant comme arrivé des Indes. Il a acheté un
+domaine, et le voilà maintenant devenu un gentleman campagnard fort à
+l'aise, et juge de paix par-dessus le marché!
+
+Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui
+aura volé une douzaine d'oeufs, c'est une comédie aussi bonne qu'au
+théâtre.
+
+--Soit, mais vous êtes un homme, insistai-je, un homme qui, d'après ce
+que nous avons vu de votre courage et de votre adresse à manier vos
+armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle armée. Il
+serait certainement bien meilleur d'employer vos qualités à conquérir de
+l'honneur et du crédit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du
+gibet.
+
+--Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogné, riposta
+le brigand en lançant dans l'air du matin de grosses bouffées de fumée
+bleue. Nous devons tous payer notre dette à la nature, et que je le
+fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans
+dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu
+parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux à prélever un
+tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque
+carrément ma peau.
+
+--Il y a le juste et il y a l'injuste, répondis-je, et ce n'est pas avec
+des mots qu'on s'en défait. C'est un jeu qui ne rapporte guère que de
+tricher avec le juste et l'injuste.
+
+--En outre, quand même vous auriez dit vrai en ce qui concerne la
+propriété, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du
+peu de cas qu'on fait, dans votre métier de la vie humaine.
+
+--Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette différence
+que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur.
+C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue à
+deux, et les deux joueurs ont la même chance.
+
+Pas moyen d'employer des dés pipés, de _truquer_ les pièces!
+
+Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais à cheval sur la
+grande route, je vis trois gros réjouis de fermiers qui traversaient les
+champs au galop, précédés d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec
+entrain, tout ce monde à la poursuite d'un levraut inoffensif.
+
+C'était dans un pays stérile et mal peuplé, sur la lisière d'Exmoor. Je
+me dis en conséquence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'à
+faire la chasse aux chasseurs.
+
+Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse!
+
+Mes gens partent en criant comme des enragés, les pans de leurs habits
+battant au vent, hurlant après les chiens et se donnant un sport matinal
+comme il y en a guère.
+
+Ils ne remarquèrent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans
+faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arrête! et prenait
+autant de plaisir à la chasse que le plus braillard d'entre eux.
+
+Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux à mes talons pour
+compléter ce beau chapelet que nous formions, comme à une partie
+d'attrape-qui-pourra, jouée par des gamins sur la pelouse du village.
+
+--Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul.
+
+--Et bien, mes trois, gaillards forcèrent leur lièvre et tirèrent leurs
+flacons, en gens qui ont bien travaillé. Ils étaient encore à piétiner
+le levraut forcé. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied à terre pour
+lui couper les oreilles comme trophée de chasse, quand j'arrivai au
+petit galop.
+
+--Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amusés?
+
+Ils me regardèrent avec effarement, je vous en réponds, et l'un d'eux me
+demanda que diable avais-je et comment je prenais la liberté de me mêler
+à un divertissement privé.
+
+--Non, dis-je, ce n'était pas votre lièvre que je chassais.
+
+--Quoi donc alors, monsieur l'inconnu?
+
+--Eh bien, par la Vierge, c'était vous, répondis-je, et voilà bien des
+années que je n'ai mené une aussi belle chasse à courre.
+
+Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je
+m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous réponds que vous
+auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches
+leurs bourses de cuir bien pansues.
+
+Mon butin de ce matin-là se monta à soixante-dix livres, ce qui valait
+mieux que des oreilles de lièvre comme prix d'une promenade à cheval.
+
+--Est-ce qu'ils n'ont pas lancé tout le pays à votre poursuite?
+demandai-je.
+
+--Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite
+que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps à se répandre, mais
+les foulées de la bonne jument sont plus rapides encore.
+
+--Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas.
+Maintenant, notre honnête ami, car vous l'avez été honnête, avec nous,
+quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas à vous
+joindre à nous, et à vous engager au service de la bonne cause? Par ma
+foi, l'ami, vous avez bien des méfaits à expier, je le parie. Pourquoi
+ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre
+vie pour la religion réformée?
+
+--Moi! non! répondit le bandit, en arrêtant son cheval. Ma peau n'est
+rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle
+équipée? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, où
+trouverais-je son égale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que
+ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le trône d'Angleterre...
+n'est-ce pas, ma belle?
+
+--Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre
+colonel Décimus Saxon estime grandement un bon tireur à l'épée, et sa
+parole a beaucoup de poids auprès du Roi Monmouth et du Conseil.
+
+--Non, non, s'écria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste à
+son métier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis
+toujours prêt, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux
+aveugle Jim Houston, de Milverton, qui était un de mes amis. J'ai réglé
+ce compte pour toujours à sept de ces coquins et si j'avais le temps, je
+viendrais à bout de tout le régiment. Mais je ne veux pas me battre
+contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi
+ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car
+j'ai bien des choses à faire. Adieu.
+
+--Adieu! Adieu! nous écriâmes-nous en serrant ses mains brunes et
+calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide!
+
+Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route
+dans un nuage mobile de poussière.
+
+--Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir
+Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'épée et il
+faut être un tireur comme on n'en voit guère pour descendre avec deux
+balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne
+voyez-vous point des troupes aux habits rouges?
+
+--Certainement je puis les voir, répondis-je, en promenant mon regard
+sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui
+s'étendait entre les sinuosités de la Parret et les hauteurs lointaines
+de Polden. Je peux les apercevoir là-bas dans la direction de
+Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le blé.
+
+--Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit
+Sir Gervas. Un, deux, trois, et un là-bas, et deux autres en arrière,
+six régiments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce
+côté-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices
+d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre,
+s'il tient à sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'armée du Roi
+Jacques s'est refermée sur lui.
+
+--Alors il faut que nous reprenions notre commandement, répondis-je. Si
+je ne me trompe, je vois flotter nos étendards sur la place du marché.
+
+Nous donnâmes de l'éperon à nos montures fatiguées et avançâmes avec
+notre petite troupe et les vivres que nous avions réunis.
+
+Nous rentrâmes enfin à nos quartiers où nous fûmes salués par les joyeux
+vivats de nos camarades affamés.
+
+Avant midi, la bande de jeunes boeufs avait été transformée en rôtis et
+en grillades.
+
+Nos légumes et le reste de nos vivres contribuèrent à fournir le dîner
+qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait être le dernier repas.
+
+Le Major Hooker revint bientôt après avec une certaine quantité de
+vivres, mais dans une condition assez fâcheuse, car il avait eu une
+escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes.
+
+Il alla tout droit au Conseil présenter ses plaintes au sujet de la
+façon dont nous l'avions abandonné, mais les événements d'importance se
+multipliaient autour de nous, et on n'avait guère le temps d'éplucher
+les menues affaires de discipline.
+
+Quant à moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que
+comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue
+militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse.
+
+Et cependant, même aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courbé
+sous le poids des années, je suis convaincu qu'un cri de femme en
+détresse serait un signal qui me ferait accourir à son aide, aussi
+longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir
+envers les faibles dépasse tous les autres devoirs. Il est au-dessus de
+toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi
+l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le coeur de l'homme.
+
+
+
+
+V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de
+ la fondrière.
+
+
+Tout Bridgewater fut en révolution lorsque nous y fîmes notre entrée à
+cheval.
+
+Les troupes du Roi étaient à moins de quatre milles, sur la Plaine de
+Sedgemoor.
+
+Il était très probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles
+donneraient l'assaut à la ville.
+
+Quelques ouvrages grossiers avaient été élevés du côté de Eastover.
+
+Derrière eux étaient déployées en armes deux brigades, pendant que le
+reste de l'armée était gardé en réserve sur la place du marché et la
+pelouse du château.
+
+Mais dans l'après-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des
+paysans de la région des landes vinrent nous avertir que nous ne
+courions aucun danger d'un assaut.
+
+Les troupes royales s'étaient installées confortablement dans les petits
+villages du pays, et quand elles eurent réquisitionné du cidre et de la
+bière chez les fermiers, elles ne manifestèrent aucune intention de
+marcher en avant.
+
+La ville était pleine de femmes, les épouses, les mères et les soeurs de
+nos paysans. Elles étaient venues de loin et de près pour voir encore
+une fois ceux qu'elles aimaient.
+
+Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombrés en un jour
+d'affaires que ne l'étaient les rues et ruelles étroites de cette ville
+du comté de Somerset.
+
+Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits
+rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs vêtus de
+serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en
+houppelandes, gens de mer téméraires, aux faces hâlées par les
+intempéries, montagnards dégingandés de la côte du nord, tout ce monde
+se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariolée.
+
+Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiffées de chapeaux
+de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les
+exhortations.
+
+Çà et là, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes
+circulait la sombre et austère silhouette de quelque ministre puritain à
+l'ample manteau noir, au chapeau à visière, distribuant tout autour de
+lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches,
+substantiels, du répertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le
+sang aux hommes comme l'eût fait une liqueur forte.
+
+De temps à autre, une clameur sauvage montait de la foule.
+
+On eût dit le long hurlement d'un mâtin, plein d'ardeur, qui tire sur sa
+laisse et ne demande qu'à sauter à la gorge de l'ennemi.
+
+Notre régiment avait été dispensé de service, maintenant qu'il était
+clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de
+dépêcher les vivres qu'avait rapportés notre expédition nocturne.
+
+C'était un dimanche, une belle et chaude journée, avec un ciel clair,
+sans nuages, où soufflait une douce brise chargée des parfums de la
+campagne.
+
+Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonnèrent
+l'alarme, répandant par la campagne ensoleillée leur carillon musical.
+
+Les fenêtres supérieures et les toits de tuiles rouges des maisons
+étaient encombrés de femmes et d'enfants aux figures pâles, qui
+fouillaient du regard la direction de l'est, où des éclaboussures rouges
+sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis.
+
+À quatre heures, Monmouth réunit un dernier conseil de guerre sur la
+tour carrée, qui sert de base au clocher de l'église paroissiale de
+Bridgewater et d'où l'on voyait fort bien tout le pays environnant.
+
+Depuis mon voyage auprès de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de
+recevoir l'ordre d'y assister, en dépit de l'humble rang que j'occupais
+dans l'armée.
+
+Il y avait là une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait
+en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains,
+tous unis maintenant par le lien d'un commun danger.
+
+À vrai dire, l'approche d'un dénouement dans leur fortune avait fait
+disparaître en grande partie les différences de manières qui avaient
+contribué à les séparer.
+
+Le sectaire avait perdu un peu de son austérité, et il se montrait
+échauffé, plein d'ardeur à la perspective d'une bataille, en même temps
+que l'homme à la mode, si étourdi, était contraint à une gravité
+inaccoutumée en considérant le danger de sa position.
+
+Leurs vieilles querelles furent oubliées lorsqu'ils se groupèrent près
+du parapet et contemplèrent d'un air renfrogné les épaisses colonnes de
+fumée qui montaient à l'horizon.
+
+Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, pâle et hagard, la
+chevelure en désordre, de l'air d'un homme à qui le désarroi de son
+esprit a fait oublier le soin de sa personne.
+
+Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait à ses
+yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et
+blanches mains, au point que cela faisait peine à voir.
+
+Lord Grey tendit sa lunette à Saxon qui était accoudé sur la grossière
+bordure de maçonnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave.
+
+--Ce sont les mêmes hommes que j'ai commandés, dit enfin Monmouth, à
+demi-voix, comme s'il pensait tout haut. Là-bas, par la droite, je vois
+le régiment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-là;
+ils se battront. Si nous les avions de notre côté, tout irait bien.
+
+--Non, Majesté, répondit avec vivacité Lord Grey, vous ne rendez pas
+justice à vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu'à la dernière
+goutte de leur sang pour votre cause.
+
+--Regardez-les, là en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le
+fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais coeurs plus braves ne
+battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces
+vociférations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le
+déploiement rigide et régulier des bataillons exercés. Hélas! pourquoi
+ai-je arraché ces honnêtes créatures à leurs modestes foyers pour livrer
+une lutte aussi désespérée?
+
+--Écoutez cela, s'écria Wade, ils ne trouvent pas la situation
+désespérée; et nous pas davantage.
+
+Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'éleva de la foule
+compacte écoutant un prédicant qui la haranguait par une fenêtre.
+
+--C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait
+de monter. Il est comme un homme inspiré qu'un souffle puissant emporte
+là-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens prophètes.
+Il a pris pour texte: «Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Israël il
+le saura. S'il est en rébellion, ou s'il est en état de péché contre le
+Seigneur, sauve-nous en ce jour.»
+
+--Amen! Amen! crièrent pieusement plusieurs des soldats puritains,
+pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagnée du bruit des faux
+et des armes entrechoquées, montrait combien ce peuple était
+profondément remué par les paroles ardentes du fanatique.
+
+--Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air
+plus dégagé. Il est bien possible que, quand on a commandé des troupes
+régulières, comme je l'ai fait, on se sente porté à attacher une
+importance exagérée à la différence qui résulte de la discipline et de
+l'entraînement. Les braves garçons paraissent avoir le coeur haut. Que
+pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon?
+
+--Par ma foi, Majesté, j'en pense fort peu de bien, répondit Saxon avec
+rudesse. J'ai vu des armées disposées en ligne de bataille dans maints
+pays du monde et sous bien des généraux. J'ai également lu la section
+qui traite de ce sujet dans le _De re militari_ de Petrinus Bellus,
+ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renommé, mais je n'ai rien vu
+ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous
+les yeux.
+
+--Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce
+clocher carré couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Bridwater,
+petit homme à la figure anxieuse, qui paraissait évidemment fort
+embarrassé du relief où l'avait mis son office.
+
+--Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Grâce, non, c'est: Votre
+Majesté, que je voulais dire. L'autre, à deux milles plus loin, est
+Middlezoy, et enfin à gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre côté du
+Rhin.
+
+--Du Rhin, monsieur, que voulez-vous dire, demanda le Roi, sursautant
+brusquement et interpellant le timide bourgeois d'un ton si violent que
+celui-ci perdit le peu d'aplomb qui lui restait.
+
+--Mais... le Rhin... Votre Grâce... Votre Majesté... dit-il en
+bégayant, le Rhin. La Grâce de Votre Majesté ne peut pas l'ignorer,
+c'est ce que les gens du pays appellent le Rhin.
+
+--C'est un terme courant, Sire, par lequel on désigne de larges et
+profondes tranchées destinées au drainage des grandes mares de
+Sedgemoor, dit Sir Stephen Timewell.
+
+La pâleur de Monmouth s'étendit jusqu'à ses lèvres.
+
+Plusieurs des conseillers échangèrent des regards significatifs.
+
+Ils se rappelaient l'étrange et prophétique jeu de mots qui était arrivé
+de l'atelier du faiseur d'or du laboratoire au camp par mon
+intermédiaire.
+
+Mais le silence fut interrompu par le Major Hollis, vétéran qui avait
+servi sous Cromwell.
+
+Il venait de marquer sur un papier la situation des villages où était
+établi l'ennemi.
+
+--S'il plaît à Votre Majesté, il y a dans leur disposition quelque chose
+qui me rappelle celle de l'armée écossaise lors de la bataille de
+Dunbar. Cromwell occupait Dunbar, tout comme nous occupons Bridgewater.
+
+Le terrain environnant, de même marécageux et perfide, était occupé par
+l'ennemi.
+
+Il n'y avait pas dans toute l'armée un homme qui n'admît que si le vieux
+Leslie défendait jusqu'au bout sa position, il ne nous restait plus
+d'autre parti de prendre que de nous rembarquer, en abandonnant nos
+approvisionnements et notre artillerie, et à faire de notre mieux pour
+gagner Newcastle.
+
+Mais grâce à la bienveillante Providence, il manoeuvra de telle sorte
+qu'il trouva une fondrière entre son aile gauche et le reste de son
+armée.
+
+Aussi Cromwell tomba-t-il sur cette aile dès l'aube et la tailla en
+pièces, avec tant de succès, que l'armée ennemie tout entière prit la
+fuite, et que nous la poursuivîmes, en la sabrant, jusqu'aux portes même
+de Leith.
+
+Sept mille Écossais perdirent la vie, mais il ne périt qu'une centaine
+d'hommes au plus du côté des honnêtes gens.
+
+Or, Votre Majesté peut voir, grâce à ses lunettes, qu'il y a un mille de
+terrain marécageux entre ces villages, et que le plus rapproché, qui est
+Chedzoy--c'est son nom, je crois--pourrait être abordé sans que nous
+ayons à traverser le marais.
+
+Je suis très convaincu que si le Lord Général était avec nous, il nous
+engagerait à risquer une attaque de ce genre.
+
+--C'est bien hardi de faire attaquer de vieux soldats par des paysans
+qui ne sont pas formés, dit Sir Stephen Timewell. Mais, s'il faut le
+faire, je ne crois pas qu'aucun des hommes qui ont vécu au son des
+cloches de Sainte Marie-Madeleine, recule devant cette tache.
+
+--Voilà qui est bien parlé, Sir Stephen, dit Monmouth. À Dunbar,
+Cromwell avait derrière lui des vétérans, et en face de lui des gens qui
+n'avaient qu'une faible expérience de la guerre.
+
+--Cependant il y a beaucoup de bon sens dans ce qu'a dit le Major
+Hollis, remarqua Lord Grey. Il nous faut attaquer ou nous laisser corner
+peu à peu, puis affamer.
+
+Cela étant ainsi, pourquoi ne profiterions-nous pas tout de suite de la
+chance que nous offre l'ignorance ou l'insouciance de Feversham?
+
+Demain, si Churchill réussit à se faire entendre de son chef, je ne
+doute guère que nous ne trouvions leur camp disposé autrement et
+qu'ainsi nous n'ayons lieu de regretter notre occasion manquée.
+
+--Leur cavalerie est postée à Weston-zoyland, dit Wade. Maintenant le
+soleil est si ardent que son éclat et la buée, qui monte des marais,
+nous empêche presque de voir. Mais il n'y a qu'un instant, j'ai pu, à
+l'aide de mes lunettes, distinguer deux longues lignes de chevaux au
+piquet sur la lande au delà du village.
+
+En arrière, à Middlezoy, il y a deux mille hommes de milice et à
+Chedzoy, où se ferait notre attaque, cinq régiments d'infanterie
+régulière.
+
+--Si nous pouvions rompre ces derniers, tout irait bien, s'écria
+Monmouth. Quel est votre avis, Colonel Buyse?
+
+--Mon avis est toujours le même, répondit l'Allemand. Nous sommes ici
+pour nous battre, et plus tôt nous nous mettrons à la besogne, mieux
+cela vaudra.
+
+--Et le vôtre, Colonel Saxon? Êtes-vous du même avis que votre ami?
+
+--Je crois, comme le Major Hollis, Sire, que Feversham, par ses
+dispositions, s'est exposé à une attaque et que nous devons en profiter
+sans retard.
+
+Toutefois, considérant que des soldats exercés et une nombreuse
+cavalerie ont une grande supériorité en plein jour, je serais porté à
+conseiller une camisade ou attaque de nuit.
+
+--La même pensée m'est venue à l'esprit, dit Grey. Nos amis d'ici
+connaissent chaque pouce du terrain, et ils nous guideraient à Chedzoy
+dans les ténèbres aussi bien qu'en plein jour.
+
+--J'ai entendu dire, ajouta Saxon, qu'il est arrivé à leur camp des
+quantités de bière et de cidre, ainsi que du vin et des liqueurs fortes.
+
+S'il en est ainsi, nous pouvons leur donner le réveil pendant que leur
+tête sera encore toute troublée par la boisson et qu'ils ne sauront
+guère si c'est nous qui tombons sur eux ou si ce sont les diables bleus.
+
+Un choeur unanime d'approbations de tout le Conseil prouva qu'on
+accueillait avec empressement la perspective d'en venir enfin aux mains,
+après les marches et les retards énervants des dernières semaines qui
+s'étaient écoulées.
+
+--Y a-t-il quelque cavalier qui ait des objections contre ce plan?
+demanda le Roi.
+
+Nous échangeâmes tous un coup d'oeil, mais bien que maintes physionomies
+exprimassent le doute ou le découragement, aucune voix ne s'éleva contre
+l'attaque de nuit.
+
+En effet, il était, évident que dans tous les cas il fallait hasarder
+notre action et que celle-là avait au moins le mérite d'offrir plus de
+chances de succès que l'autre.
+
+Et pourtant, mes chers enfants, je puis le dire, les plus hardis d'entre
+nous se sentaient le coeur défaillir à la vue de notre chef, de son air
+abattu, mélancolique, et nous nous demandions si c'était bien là l'homme
+fait pour amener à un heureux dénouement une entreprise aussi
+hasardeuse.
+
+--Si nous sommes d'accord, prenons pour mot de passe «Soho» et
+attaquons-les le plus tôt possible après minuit.
+
+Ce qui reste à décider pour l'ordre de bataille pourra être réglé d'ici
+à ce moment-là.
+
+Maintenant, gentilshommes, vous allez rejoindre vos régiments, et vous
+vous souviendrez que, quoiqu'il arrive de ceci, soit que Monmouth mette
+sur sa tête la couronne d'Angleterre, soit qu'il devienne un fugitif en
+tous lieux pourchassé, tant que son coeur battra, il gardera toujours la
+mémoire des braves amis qui lui sont restés fidèles en cette heure de
+peine.
+
+Cette allocution simple et cordiale fit passer sur tous les fronts la
+flamme du dévouement.
+
+Au moins, il en fut ainsi pour moi, en même temps que j'éprouvais une
+pitié profonde pour ce pauvre faible gentilhomme.
+
+Nous nous serrâmes autour de lui, la main sur la poignée de nos épées,
+en lui jurant que nous lui resterions fidèles, dût l'univers entier se
+dresser entre lui et ses droits.
+
+Il n'y eut pas jusqu'aux rigides et impassibles Puritains, qui ne
+fussent émus, qui ne laissassent entrevoir un sentiment de loyauté,
+pendant que les gens de cour, transportés de zèle, tiraient leurs
+rapières et lançaient des appels à la foule, qui fut envahie par cet
+enthousiasme et emplit l'air de ses acclamations.
+
+Les yeux de Monmouth reprirent leur éclat, ses joues leur couleur,
+pendant qu'il prêtait l'oreille à ses cris.
+
+Pendant un instant, il parut ce qu'il aspirait à être, un Roi.
+
+--Je vous remercie, chers amis et sujets, cria-t-il. L'issue est aux
+mains du Tout-Puissant, mais ce que l'homme peut faire, j'en suis
+convaincu, vous le ferez cette nuit. Si Monmouth ne peut posséder
+l'Angleterre, il aura au moins six pieds de son sol. En attendant,
+retournez à vos régiments et que Dieu défende la juste cause.
+
+--Que Dieu défende la juste cause! répéta le conseil, d'une voix
+solennelle.
+
+Puis, il se sépara et laissa le Roi prendre avec Grey les dernières
+dispositions en vue de l'attaque.
+
+--Les mirliflors de la Cour sont assez disposés à brandir leurs rapières
+et à crier quand il y a quatre grands milles entre eux et l'ennemi, dit
+Saxon, pendant que nous nous faisions passage à travers la foule.
+
+Je crains qu'ils ne soient moins prompts à se mettre en avant, quand ils
+sont face à face avec une ligne de mousquetaires, et peut-être avec une
+brigade de cavalerie qui les chargera par le flanc.
+
+Mais voici l'ami Lockarby, qui apporte des nouvelles, à en juger par sa
+physionomie.
+
+--J'ai un rapport à faire, Colonel, dit Ruben accourant à nous tout
+essoufflé. Vous vous rappelez sans doute que moi et ma compagnie nous
+étions de garde aujourd'hui à la porte de l'Est?
+
+Saxon acquiesça dans un mouvement de tête.
+
+--Comme je désirais en savoir aussi long que possible sur l'ennemi, je
+grimpai sur un grand arbre qui se trouve juste à la sortie de la ville.
+
+De cet endroit, avec l'aide d'une lunette, je pus distinguer leurs
+lignes et leur camp.
+
+Pendant cet examen, le hasard me fit apercevoir un homme qui marchait
+furtivement à l'abri des bouleaux, et qui se trouvait à moitié chemin de
+leurs lignes et de la ville.
+
+Je le suivis des yeux et je m'aperçus qu'il se dirigeait de notre côté.
+
+Bientôt il fut si proche que je pus reconnaître qui il était, je connais
+bien cet homme-là, mais au lieu d'entrer dans la ville, il fit un détour
+en profitant des fossés à tourbe et sans doute trouva le moyen d'entrer
+par un autre endroit.
+
+Mais j'ai des motifs pour croire que cet homme n'est pas sincèrement
+affectionné à la cause.
+
+Je suis convaincu qu'il est allé au Camp Royal donner avis de ce que
+nous faisons et qu'il est revenu chercher de nouvelles informations.
+
+--Ha! Ha! fît Saxon, en levant les sourcils. Et comment se nomme cet
+homme-là?
+
+--Il s'appelle Derrick. Il était auparavant premier apprenti de Maître
+Timewell à Taunton. Maintenant il a un grade dans l'infanterie de
+Taunton.
+
+--Quoi, c'est ce jeune godelureau qui a levé les yeux sur Mistress Ruth.
+Et maintenant voici que l'amour fait de lui un traître?
+
+Et moi qui le prenais pour un des Élus! Je l'ai entendu sermonner les
+piquiers.
+
+Comment se fait-il qu'un individu de sa façon apporte son concours à la
+cause de l'Épiscopat?
+
+--Toujours l'amour, fis-je. Le dit amour est une jolie fleur, quand il
+pousse sans être contrarié, mais s'il rencontre des obstacles, c'est une
+bien mauvaise herbe.
+
+--Il y a dans le camp bien des gens auxquels il veut du mal, dit Ruben,
+et il perdrait l'armée pour se venger sur eux, de même qu'un gredin
+ferait couler à pic un navire rien que pour noyer un ennemi.
+
+Sir Stephen s'est attiré sa haine en refusant de contraindre sa fille à
+accepter ses hommages.
+
+Maintenant il est retourné au camp et je suis venu vous faire mon
+rapport à ce sujet afin que vous décidiez s'il y a lieu d'envoyer un
+peloton de piquiers le prendre par les talons pour l'empêcher de faire
+de l'espionnage une fois de plus.
+
+--Cela vaudrait peut-être mieux, dit Saxon, après avoir bien réfléchi,
+mais sans doute notre homme a une histoire toute prête, et qui aurait
+plus d'apparence que nos simples soupçons. Ne pourrions-nous pas le
+prendre sur le fait?
+
+Une idée me vint à l'esprit.
+
+J'avais remarqué du haut du clocher un cottage entièrement isolé à
+environ un tiers du chemin qui allait au camp ennemi.
+
+Il s'élevait au bord de la route dans un endroit situé entre deux
+marais.
+
+Quand on traversait le pays, on était obligé de passer par là.
+
+Si Derrick tentait de porter nos plans à Feversham, on pourrait lui
+couper la route à cet endroit-là, au moyen d'un poste mis à l'affût pour
+l'attendre.
+
+--Excellent, parfait! s'écria Saxon quand je lui eus fait connaître ce
+projet. Mon érudit Flamand lui-même n'eût point inventé une pareille
+ruse de guerre. Emmenez autant de pelotons que vous le croirez
+nécessaire sur ce point, et je ferai en sorte que Maître Derrick soit
+convenablement amorcé en fait de nouvelles pour Mylord Feversham.
+
+--Non, dit Ruben, une troupe qui sortirait mettrait toutes les langues
+en mouvement. Pourquoi n'irions-nous pas, Micah et moi?
+
+--En effet, cela vaudrait mieux, répondit Saxon, mais il faut engager
+votre parole que, quoi qu'il arrive, vous serez de retour avant le
+coucher du soleil, car vos hommes doivent être sous les armes une heure
+avant l'ordre de marcher.
+
+Nous nous empressâmes de faire la promesse demandée.
+
+Puis, nous étant assurés que Derrick était bien revenu au camp, Saxon
+s'arrangea de façon à laisser échapper devant lui quelques mots
+relativement à nos plans pour la nuit, pendant que nous nous rendions en
+hâte à notre poste.
+
+Quant à nos chevaux, nous les laissâmes derrière nous.
+
+Puis, nous franchîmes à la dérobée la porte de l'est, nous cachant de
+notre mieux, jusqu'au moment où nous fûmes sur la route déserte et nous
+nous trouvâmes devant la maison.
+
+C'était un cottage simple, blanchi à la chaux, à toiture de chaume.
+
+Au-dessus de la porte, un petit écriteau informait que la fermière
+vendait du lait et du beurre.
+
+Le toit ne laissait point échapper de fumée et les volets de la fenêtre
+étaient clos; d'où nous conclûmes que les habitants avaient fui loin de
+cet emplacement périlleux.
+
+Des deux côtés s'étendait le marécage, couvert de joncs et peu profond
+sur ses bords, mais plus profond à quelque distance, avec une écume
+verte qui en dissimulait la surface traîtresse.
+
+Nous frappâmes à la porte, que le temps avait salie, mais n'ayant pas
+reçu de réponse, ainsi que nous nous attendions, je m'arc-boutai contre
+elle et bientôt j'eus fait sauter les clous de la gâche.
+
+Il n'y avait qu'une pièce.
+
+Dans un coin, une échelle droite menait, par une ouverture carrée du
+plafond, à la chambre à coucher sous le toit.
+
+Trois ou quatre chaises et escabeaux étaient épars sur le sol de terre
+battue, et sur un des côtés une table, faite de planches brutes,
+supportait de grandes tasses à lait de faïence brune.
+
+Des plaques vertes sur les murs et l'affaissement d'un des côtés de la
+maison témoignaient des effets que produisait sa position dans un
+endroit humide, au voisinage des marais. Nous fûmes surpris de trouver
+encore un habitant dans l'intérieur.
+
+Au milieu de la pièce, en face de la porte par où nous étions entrés, se
+tenait debout une fillette charmante aux boucles dorées, âgée de cinq ou
+six ans.
+
+Elle avait pour costume une petite blouse blanche, propre, serrée à la
+taille par une coquette ceinture de cuir, avec une boucle brillante.
+
+Deux petites jambes potelées se laissaient entrevoir, sous la blouse,
+avec des chaussettes et des souliers de cuir, et elle se tenait
+fièrement campée, un pied en avant, en personne décidée à défendre son
+poste.
+
+Sa mignonne tête était rejetée en arrière, et ses grands yeux bleus
+exprimaient le plus vif étonnement mêlé à la bravade.
+
+À notre entrée, la petite sorcière agita de notre côté son mouchoir et
+nous fit: «Pfoutt!», comme si nous étions tous les deux de ces volailles
+importunes qu'elle avait l'habitude de chasser de la maison.
+
+Ruben et moi, nous nous arrêtâmes sur le seuil, hésitants,
+décontenancés, comme deux grands flandrins d'écoliers, contemplant cette
+petite reine des fées dont nous avions envahi les royaumes, et nous
+demandant s'il nous fallait battre en retraite ou apaiser sa colère par
+de douces et caressantes paroles.
+
+--Allez-vous-en, cria-t-elle sans cesser d'agiter les mains et de
+secouer son mouchoir. Grand-mère m'a dit de dire à tous ceux qui
+viendraient de s'en aller.
+
+--Et s'ils ne veulent pas s'en aller, demanda Ruben, que deviez-vous
+faire alors, petite ménagère?
+
+--Je devais les mettre à la porte, répondit-elle s'avançant hardiment
+contre nous et multipliant les coups de mouchoir. Vous, méchant, vous
+avez cassé le verrou de grand-mère.
+
+--Eh bien, je vais le raccommoder, répondis-je d'un air content.
+
+Puis, ramassant une pierre, j'eus bientôt consolidé la gâche déplacée.
+
+--Voilà, petite femme. La grand-mère ne s'apercevra jamais de la
+différence.
+
+--Faut vous en aller tout de même, insista-t-elle. C'est la maison à
+grand-mère, pas la vôtre.
+
+Que faire en présence de cette petite entêtée de dame des marais?
+
+Une nécessité impérieuse nous ordonnait de rester dans la maison, car il
+n'y avait pas d'autre moyen de nous cacher que nous abriter parmi ces
+terribles marécages.
+
+Et pourtant elle s'était mis en tête de nous expulser, avec une
+décision, une intrépidité qui eussent fait honte à Monmouth.
+
+--Vous vendez du lait, dit Ruben. Nous sommes las et altérés. Nous
+sommes donc venus en boire un coup.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, tout épanouie, souriante, est-ce que vous me
+paierez tout comme les gens paient grand-mère? Ah! coeur vivant, ce sera
+bien beau!
+
+Et sautant légèrement sur un escabeau, elle puisa dans les bassins qui
+étaient sur la table de quoi remplir de grandes écuelles.
+
+--Un penny, s'il vous plaît.
+
+C'était chose étrange à voir que la façon dont la petite ménagère cacha
+sa pièce de monnaie dans son tablier.
+
+Sa figure naïve brillait d'orgueil et de joie, d'avoir fait cette
+superbe affaire pour la grand-mère absente.
+
+Nous emportâmes notre lait près de la fenêtre.
+
+Nous enlevâmes les volets et nous nous assîmes de manière à bien voir
+sur la route.
+
+--Au nom du Seigneur, buvez lentement! dit Ruben à demi-voix. Il faut
+lamper à toutes petites gorgées. Sans quoi elle voudra nous mettre à la
+porte.
+
+--Maintenant que nous avons payé les droits, elle nous laissera rester,
+répondis-je.
+
+--Si vous avez fini, il faut vous en aller, dit-elle d'un ton ferme.
+
+--A-t-on jamais vu deux hommes d'armes tyrannisés ainsi par une petite
+poupée comme celle-là! dis-je en riant. Non, ma petite, nous allons nous
+arranger avec vous, en vous donnant ce shilling, qui paiera bien tout
+votre lait. Nous avons le temps de rester ici et de le boire à loisir.
+
+--Jenny, la vache, est justement en train de traverser la mare,
+fit-elle. C'est presque l'heure de la traite, et je l'amènerai si vous
+en voulez encore.
+
+--À présent! Dieu m'en garde! s'écria Ruben. Nous finirons par être
+obligés d'acheter la vache. Où est votre grand-mère, petite demoiselle?
+
+--Elle est allée à la ville, répondit l'enfant. Il y a des hommes
+méchants avec des habits rouges et des fusils, qui viennent pour voler
+et se battre, mais grand-mère les fera bientôt partir. Grand-mère est
+allée arranger tout cela.
+
+--Nous combattons contre les hommes aux habits rouges, ma poulette,
+dis-je. Nous vous aiderons à garder la maison et nous ne laisserons rien
+voler.
+
+--Oh! alors, vous pouvez rester, dit-elle en grimpant sur mes genoux,
+l'air aussi sérieux qu'un moineau perché sur un rameau. Quel grand
+garçon vous êtes?
+
+--Et pourquoi pas un homme? demandai-je.
+
+--Parce que vous n'avez pas de barbe à la figure. Tenez, grand-mère en a
+plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les garçons qui boivent
+du lait. Les hommes boivent du cidre.
+
+--Eh bien, puisque je suis un garçon, je serai votre amoureux.
+
+--Ah! non, s'écria-t-elle en secouant ses boucles dorées. Je n'aurai pas
+de longtemps l'idée de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin
+de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle
+reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-là pour se faire du mal
+les uns aux autres, puisqu'en vérité, ils sont tous frères?
+
+--Et pourquoi sont-ils tous frères, petite femme? demanda Ruben.
+
+--Parce que grand-mère dit qu'ils sont tous les fils du Père suprême,
+répondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le même père, ils doivent être
+frères. Il le faut bien, n'est-ce pas?
+
+--De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en
+regardant par la fenêtre.
+
+--Vous êtes une rare fleurette des marécages, dis-je, pendant qu'elle se
+haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose étrange à
+penser, Ruben, qu'il y ait de chaque côté de nous des milliers d'hommes,
+des chrétiens, tout prêts à verser le sang les uns des autres, et qu'il
+se trouve ici entre eux un chérubin aux yeux bleus, qui expose en
+zézayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous à notre
+foyer, le coeur calmé, et les membres intacts?
+
+--Un jour passé avec cette enfant me dégoûterait pour toujours de la
+carrière des armes, répondit Ruben. Quand je l'écoute, je sens trop ce
+qui rapproche le cavalier du boucher.
+
+--Peut-être faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les
+épaules. Nous avons mis la main à la charrue. Mais je crois que voici
+l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant là-bas sous l'ombre
+de cette rangée de saules têtards.
+
+--C'est lui, c'est certain, s'écria Ruben, en guettant par la fenêtre
+aux vitres à facettes.
+
+--Alors, ma petite, il faut vous asseoir ici, dis-je en la descendant de
+mes genoux et la mettant sur une chaise dans le coin. Il faut vous
+montrer une brave fille et ne pas bouger, quoi qu'il arrive. Le
+voulez-vous?
+
+Elle avança ses lèvres roses, et affirma d'un signe de tête.
+
+--Il arrive pas à pas, Micah, dit mon camarade, toujours debout près de
+la fenêtre. Ne dirait-on pas un renard perfide ou quelque autre bête de
+proie?
+
+Il y avait, en effet, dans son ensemble maigre, avec son costume noir,
+dans la légèreté de ses mouvements furtifs, quelque chose qui faisait
+songer à un animal cruel et plein de ruse.
+
+Il se glissa sous l'ombre des arbres et des osiers rabougris, le corps
+penché, la marche glissante, en sorte qu'il n'eût pas été facile à
+l'homme le plus clairvoyant de le voir de Bridgewater.
+
+À vrai dire, l'éloignement de la ville lui eût permis de marcher à
+découvert et de se lancer à travers la lande, mais la profondeur des
+marais de chaque côté l'avait empêché de quitter la route jusqu'à
+l'endroit où elle passait devant le cottage.
+
+Lorsqu'il se trouva en face de notre embuscade, nous nous élançâmes tous
+les deux par la porte ouverte et lui barrâmes le passage.
+
+J'ai entendu le ministre indépendant d'Emsworth faire la description de
+Satan, mais si le digne homme s'était trouvé avec nous ce jour-là, il
+n'aurait pas eu besoin de se mettre en frais d'imagination.
+
+La figure basanée de l'homme se couvrit de plaques d'une pâleur livide,
+au moment où il faisait un pas en arrière, aspirait longuement l'air, et
+lançait un éclair venimeux de ses yeux noirs à droite et à gauche, pour
+chercher quelque moyen de s'esquiver.
+
+Pendant un instant, il porta la main sur la poignée de son épée, mais sa
+raison lui dit qu'il ne pouvait guère espérer de forcer le passage
+contre nous deux.
+
+Alors il jeta les yeux tout autour de lui, mais de tous les côtés, il
+lui fallait revenir près des gens qu'il avait trahis.
+
+Il s'arrêta donc, morne, impassible, la figure allongée, piteuse, les
+yeux inquiets, toujours en mouvement.
+
+C'était le type, le symbole de la trahison.
+
+--Nous vous avons attendu quelque temps, Maître John Derrick, dis-je.
+Maintenant il vous faut retourner avec nous à la ville.
+
+--De quel droit m'arrêtez-vous? demanda-t-il d'une voix rauque et
+saccadée. Où est votre ordre? Qui vous donne mission d'inquiéter des
+gens qui voyagent paisiblement sur la grande route du Roi?
+
+--Je tiens ma mission de mon Colonel, répondis-je d'un ton bref. Vous
+êtes déjà allé ce matin au camp de Feversham.
+
+--C'est un mensonge, dit-il avec une fureur sauvage. Je me suis borné à
+faire une promenade pour prendre l'air.
+
+--C'est la vérité, dit Ruben, je vous ai vu à votre retour. Montrez-nous
+ce papier dont un bout sort de votre doublet.
+
+--Nous savons tous pourquoi vous m'avez tendu ce piège, s'écria Derrick
+avec amertume. Vous avez fait courir sur moi des bruits défavorables de
+peur que je ne vous gêne pour épouser la fille du Maire. Qu'est-ce que
+vous êtes, pour oser lever les yeux sur elle? Un simple vagabond, un
+homme sans maître, venu on ne sait d'où. De quel droit aspirez-vous à
+cueillir la fleur qui a grandi au milieu de nous? Qu'avez-vous affaire à
+elle ou à nous? Répondez-moi.
+
+--C'est une question que je ne discuterai que dans un moment et un
+endroit plus opportun, répondit Ruben avec calme. Rendez-nous votre épée
+et revenez avec nous. Pour ma part, je promets de faire tout mon
+possible pour vous sauver la vie. Si nous sommes victorieux cette nuit,
+vos misérables tentatives peuvent bien peu de chose pour nous nuire. Si
+nous sommes vaincus, il restera bien peu d'entre nous à qui vous
+puissiez nuire.
+
+--Je vous remercie de votre bienveillante protection, répondit-il
+toujours de cette voix blanche, froide, amère.
+
+Puis, débouclant son épée, il se dirigea lentement vers mon compagnon.
+
+--Vous pourrez emporter cela comme présent à Mistress Ruth, dit-il en
+tendant l'arme de la main gauche.
+
+--Et cela aussi, ajouta-t-il, en tirant vivement de sa ceinture un
+poignard qu'il plongea dans le flanc de mon pauvre ami.
+
+Cela fut fait en un instant, si brusquement que je n'eus le temps ni de
+m'élancer entre eux, ni de comprendre son intention.
+
+Le blessé s'affaissait en respirant péniblement et le poignard résonnait
+sur le chemin, à mes pieds.
+
+Le gredin lança un cri perçant de triomphe et fit un bond en arrière,
+grâce auquel il évita le furieux coup de poing que je lui lançai.
+
+Puis, il fit demi-tour et s'enfuit sur la route de toute sa vitesse.
+
+Il était bien plus léger que moi, et vêtu d'une façon moins encombrante,
+mais grâce à ma force de respiration et à la longueur de mes jambes,
+j'avais été le meilleur coureur de mon district, et bientôt le bruit de
+mes pas lui apprit qu'il n'avait aucune chance de me distancer.
+
+Deux fois il revint brusquement sur ses pas, comme fait un lièvre serré
+de près par un lévrier, et deux fois, mon épée passa à moins d'un pouce
+de lui, car, pour dire la vérité, je n'avais pas plus l'intention de
+l'épargner, que s'il s'était agi d'un serpent venimeux qui aurait, sous
+mes yeux, planté ses crochets dans le corps de mon ami.
+
+Je ne songeais pas plus à donner quartier que lui à le demander.
+
+À la fin, comme il entendait mes pas tout près de lui et mon souffle
+contre son épaule même, il s'élança comme un fou à travers les joncs, et
+courut vers le perfide marécage; avec de l'eau jusqu'à la cheville,
+jusqu'au genou, jusqu'aux cuisses, jusqu'à mi-corps.
+
+Nous luttions. Nous chancelions.
+
+Je gagnais toujours sur lui, et enfin je n'avais plus qu'à étendre le
+bras, et je faisais déjà tournoyer mon épée pour le frapper.
+
+Mais, mes chers enfants, il était écrit qu'il ne mourrait pas de la mort
+d'un homme, mais de celle d'un reptile, qu'il était.
+
+Au moment même où je l'abordais, il s'enfonça soudain, avec un bruit de
+gargouillement, et la mousse verte des eaux mortes se referma au-dessus
+de sa tête.
+
+Pas la moindre ride, pas d'éclaboussement pour indiquer l'endroit.
+
+Cela se fit brusquement, silencieusement, comme si un monstre inconnu
+l'avait happé et entraîné dans les abîmes.
+
+Comme je me dressais l'épée levée, les yeux toujours fixés sur cet
+endroit, une bulle unique, volumineuse, monta et creva à la surface.
+
+Puis tout redevint immobile, les terribles marais se déployant devant
+moi, comme le séjour même de la mort et de la désolation.
+
+Je ne sais s'il s'était trouvé sur un brusque enfoncement qui l'avait
+englouti ou si, dans son désespoir, il s'était noyé à dessein.
+
+Tout ce que je sais c'est que dans la grande lande de Sedgemoor sont
+ensevelis les os du traître et de l'espion.
+
+Je revins tant bien que mal vers le bord à travers la vase épaisse,
+collante, et je me hâtai d'accourir à l'endroit où gisait Ruben.
+
+Je me penchai sur lui, et je vis que le poignard avait traversé la bande
+de cuir qui réunissait les pièces de devant et de derrière de la
+cuirasse, que non seulement le sang coulait en abondance de la blessure,
+mais encore suintait goutte à goutte aux coins de la bouche.
+
+De mes doigts tremblants, je défis les courroies et les boucles,
+j'enlevai l'armure, et appuyai mon mouchoir contre son flanc pour
+arrêter le sang.
+
+--J'espère que vous ne l'avez pas tué, Micah? dit-il soudain, en ouvrant
+les yeux.
+
+--Une puissance plus haute que la nôtre l'a jugé, Ruben, répondis-je.
+
+--Pauvre diable! Bien des choses ont contribué à l'aigrir, dit-il à
+demi-voix.
+
+Puis il eut un nouvel évanouissement.
+
+Agenouillé près de lui, je remarquai la pâleur, la respiration pénible
+du jeune homme, et je songeai à son caractère simple, si bon, à
+l'affection que j'avais eu si peu de peine à mériter, et je n'ai aucune
+honte à en convenir, mes chers enfants, bien que je sois assez lent à
+éprouver des émotions, mes larmes se mêlèrent à son sang.
+
+Le hasard voulut que Décimus Saxon, dans un moment de loisir, montât au
+clocher pour nous regarder avec sa lunette et voir comment nous nous
+tirions d'affaire.
+
+Il remarqua quelque chose de suspect et descendit en hâte pour aller à
+la recherche d'un chirurgien habile, qu'il amena auprès de nous avec une
+escorte de piquiers.
+
+J'étais resté à genoux près de mon ami sans connaissance, et faisant
+pour le secourir ce que peut faire un ignorant, quand la troupe arriva
+et m'aida à le transporter dans le cottage, à l'abri du brûlant soleil.
+
+Les minutes me parurent des heures pendant que l'homme de l'art, l'air
+grave, examinait et sondait la blessure.
+
+--Elle ne sera probablement pas mortelle, dit-il enfin.
+
+Sur ces mots, je l'aurais presque embrassé.
+
+--La lame a rebondi sur une côte, non sans faire une légère déchirure au
+poumon. Nous allons le transporter avec nous à la ville.
+
+--Vous l'entendez? dit Saxon, d'un ton amical. C'est un homme dont
+l'opinion a du poids.
+
+ _Un médecin habile vaut à lui seul_
+ _bien plus que cent hommes de guerre._
+
+Du courage, l'ami. Vous êtes aussi pâle que si c'était vous et non lui
+qui aviez subi la saignée. Où est Derrick?
+
+--Noyé dans le marais, répondis-je.
+
+--Tant mieux, cela nous économisera six pieds de bonne corde. Mais ici
+notre position est assez dangereuse, car la cavalerie royale pourrait
+bien nous assaillir. Qu'est-ce que cette bambine si pâle et si
+tranquille qui est assise dans le coin?
+
+--C'est la gardienne de la maison. Sa grand' mère l'a laissée ici.
+
+--Vous feriez mieux de venir avec nous. Il se fera peut-être une rude
+besogne ici avant que tout soit fini.
+
+--Non, il faut que j'attende grand-mère, répondit-elle, les joues
+inondées de larmes.
+
+--Mais si moi je vous conduisais près de grand-mère, ma petite?
+demandai-je. Nous ne pouvons pas vous laisser ici.
+
+Je lui tendis les bras. L'enfant s'y élança et se serra contre ma
+poitrine, en sanglotant comme si son coeur se brisait.
+
+--Emmenez-moi, cria-t-elle. J'ai peur.
+
+Je calmai du mieux que je pus la petite créature tremblante et
+l'emportai sur mon épaule.
+
+Les faucheurs avaient passé les hampes de leurs longues armes dans les
+manches de leurs justaucorps de façon à en former une sorte de
+couchette, une civière sur laquelle on étendit le pauvre Ruben.
+
+Une légère couleur était revenue à ses joues, grâce à un cordial
+administré par le chirurgien, et il adressait à Saxon des signes de tête
+et des sourires.
+
+On partit ainsi, d'un pas lent, pour retourner à Bridgewater.
+
+Ruben fut transporté à notre logement, et je conduisis la fillette chez
+de bonnes gens de la ville qui promirent de la ramener chez elle dès que
+l'agitation aurait cessé.
+
+
+
+
+VI--La Bataille de Sedgemoor.
+
+
+Si pressants que fussent nos chagrins et nos besoins personnels, nous
+n'avions guère de loisir de nous y arrêter, car le moment approchait où
+allait se décider non seulement notre destinée à nous, mais encore celle
+de la cause protestante en Angleterre.
+
+Aucun de nous ne traitait le danger à la légère.
+
+Il n'eut fallu rien moins qu'un miracle pour nous éviter une défaite et
+la plupart d'entre nous étaient convaincus que le temps des miracles
+était passé.
+
+D'aucuns néanmoins pensaient autrement.
+
+Je crois que bon nombre de Puritains, s'ils avaient vu le ciel s'ouvrir
+cette nuit-là et les armées des Séraphins et des Chérubins en descendre
+à notre aide, auraient regardé cela comme un événement qui n'avait rien
+de merveilleux, rien d'inattendu.
+
+Toute la ville retentissait de prêches.
+
+Chaque escadron, chaque compagnie avait son prédicant de prédilection,
+parfois plus d'un, pour lui faire des harangues, des commentaires.
+
+Montés sur des tonneaux, sur des chars, ou par les fenêtres, et même du
+haut des toits, ils exhortaient la foule au dessous d'eux.
+
+Et leur éloquence ne se dépensait point en vain. Des clameurs, rauques,
+sauvages, s'élevaient des rues, mêlées de prières et d'exclamations
+désordonnées.
+
+Les hommes étaient ivres de religion, comme de vin.
+
+Ils avaient la figure échauffée, la langue pâteuse, les gestes fous.
+
+Sir Stephen et Saxon échangeaient des sourires à ce spectacle, car en
+vieux soldats qu'ils étaient, ils savaient que parmi les causes qui
+rendent un homme vaillant en prouesses et insouciant de la vie, il n'en
+est point qui soit plus énergique et plus persistante que cet accès
+religieux.
+
+Le soir, je trouvai le temps de rendre visite à mon ami blessé et le vis
+adossé à des oreillers, étendu sur son lit, respirant avec quelque
+difficulté, mais aussi en train, aussi gai que d'ordinaire.
+
+Notre prisonnier, le Major Ogilvy, qui s'était pris d'une vive affection
+pour nous, était assis près de son lit et lui lisait un vieux recueil de
+pièces de théâtre.
+
+--Cette blessure est survenue à un fâcheux moment, disait Ruben avec
+impatience. N'est-ce pas trop fort qu'une légère piqûre comme celle-là
+envoie mes hommes au combat sans leur chef, après tant de marches et
+d'exercices? J'ai été là quand on disait les grâces et je n'aurai pas à
+dîner.
+
+--Votre compagnie a été réunie à la mienne, répondis-je. Ce qui
+n'empêche pas que ces braves gens soient fort abattus de n'avoir point
+leur capitaine. Le médecin est-il venu vous voir?
+
+--Il vient de sortir, dit le Major Ogilvy, et il déclare que l'état de
+notre ami s'améliore, mais il m'a conseillé de ne point le laisser
+causer.
+
+--Vous entendez, mon garçon? dis-je en le menaçant du doigt. Si je vous
+entends dire un seul mot, je m'en vais. Vous allez échapper à un rude
+réveil cette nuit, major. Que pensez-vous de nos chances?
+
+--Je n'en ai jamais auguré rien de bon dès le début, répondit-il avec
+franchise, Monmouth agit comme un joueur ruiné, qui risque sa dernière
+pièce de monnaie sur le tapis vert. Il ne peut gagner beaucoup, mais il
+peut perdre tout.
+
+--Ah! voilà une affirmation bien tranchante, dis-je. Un succès ferait
+peut-être prendre les armes à tous les comtés de l'intérieur.
+
+--L'Angleterre n'est pas mûre pour cela, répondit le Major, en hochant
+la tête. Sans doute elle n'est pas enchantée soit du Papisme, soit d'un
+Roi papiste, mais nous savons que ce n'est là qu'un fléau passager,
+puisque l'héritier du trône, le Prince d'Orange, est protestant. Dès
+lors pourquoi s'exposer à tant de maux pour arriver à un résultat que le
+temps, uni à la patience, amènera sûrement? En outre, l'homme que vous
+soutenez a prouvé qu'il est indigne de confiance. N'a-t-il point promis
+dans sa Déclaration de laisser aux Communes le choix du monarque? Et
+pourtant, moins de huit jours après, ne s'est-il pas proclamé Roi devant
+la Croix du Marché, à Taunton? Comment croire un homme qui a aussi peu
+d'égards pour la vérité?
+
+--Trahison, Major, trahison scandaleuse! répondis-je en riant. Sans
+doute si nous pouvions commander un chef comme on commande un habit,
+nous aurions peut-être choisi un chef d'un tissu plus solide. Ce n'est
+point lui que nous soutenons par les armes, ce sont les libertés et les
+droits antiques des Anglais. Avez-vous vu Sir Gervas?
+
+Le Major Ogilvy et Ruben lui-même éclatèrent de rire.
+
+--Vous le trouverez dans la chambre au-dessus. Jamais homme à la mode ne
+se prépara pour un bal à la Cour avec autant de soin qu'il en prend pour
+le combat. Si les troupes du Roi le font prisonnier, elles s'imagineront
+certainement qu'elles tiennent le Duc. Il est venu ici nous demander
+notre avis au sujet de ses mouches, de ses culottes, et je ne sais quoi
+encore. Vous ferez mieux d'y aller.
+
+--Alors, adieu, Ruben, dis-je en lui serrant la main.
+
+--Adieu, Micah! et que Dieu vous garde de tout mal! dit-il.
+
+--Puis-je vous dire un mot à part, major? fis-je tout bas...
+
+Et je repris:
+
+--Vous ne direz pas, je pense, qu'on vous a rendu votre captivité bien
+pénible. Dès lors, puis-je vous demander de veiller sur mon ami, dans le
+cas où nous serions défaits cette nuit? À n'en pas douter, si Feversham
+a le dessus, il se fera ici une sanglante besogne. Ceux qui seront sains
+et saufs, s'en tireront comme ils pourront mais lui, il est réduit à
+l'impuissance, et il aura besoin d'un ami.
+
+Le Major me serra la main.
+
+--J'en prends Dieu à témoin, dit-il. Il ne lui arrivera rien de fâcheux.
+
+--Vous m'avez soulagé le coeur d'un grand poids, répondis-je, car je
+sais que je le laisse en sûreté. Je puis maintenant monter à cheval pour
+aller au combat l'esprit dispos.
+
+Le soldat me répondit par un sourire amical et retourna dans la chambre
+du malade, pendant que je montais l'escalier et entrais dans le logis de
+Sir Gervas Jérôme.
+
+Il était debout devant une table encombrée de pots, de brosses, de
+boîtes, d'une vingtaine d'autres menus objets achetés ou empruntés pour
+la circonstance.
+
+Un grand miroir à main était posé contre le mur, entre deux chandelles
+allumées.
+
+Devant lui, le baronnet, dont la belle et pâle figure avait une
+expression des plus sérieuses, des plus solennelles, arrangeait une
+cravate blanche de _berdash_.
+
+Ses bottes de cheval reluisaient du plus bel éclat et la couture rompue
+avait été refaite.
+
+Son baudrier, sa cuirasse, ses courroies, tout était propre et brillant.
+
+Il avait revêtu son costume le plus pimpant, le plus neuf, et avant tout
+il avait arboré une très noble et très imposante perruque entière, dont
+les boucles retombaient sur ses épaules.
+
+Depuis son coquet chapeau de cavalier jusqu'à ses éperons brillants, il
+n'avait pas sur lui un atome de poussière, pas une tache, ce qui
+contrastait fâcheusement avec mon aspect, car j'étais encore tout
+couvert d'une croûte épaisse laissée par la vase des marais de
+Sedgemoor, et les courses à cheval et la besogne faite, pendant ces deux
+jours sans trêve ni repos, avaient complété le désordre de ma toilette.
+
+--Qu'on me coupe en deux, si vous n'êtes pas venu au bon moment!
+s'écria-t-il dès mon entrée. Je viens d'envoyer en bas l'ordre de me
+monter un flacon de vin des Canaries. Ah! le voilà arrivé.
+
+À ce moment-là, une servante de l'hôtellerie entrait d'un pas menu avec
+la bouteille et les verres.
+
+--Voici une pièce d'or, ma belle enfant. C'est bien la dernière qui me
+reste au monde, la seule survivante d'une assez belle famille. Payez le
+vin à l'hôtelier, ma petite, et gardez la monnaie. Vous vous en
+achèterez des rubans pour la fête prochaine. Que le diable m'emporte, je
+n'arrive pas à arranger cette cravate sans qu'elle fasse des plis!
+
+--Il n'y a rien qui aille de travers, répondis-je. Comment peut-on
+s'occuper de pareilles bagatelles en un moment comme celui-ci?
+
+--Bagatelles! cria-t-il d'un ton fâché. Bagatelles! Bah, après tout, ce
+n'est pas la peine d'argumenter avec vous, votre intelligence bucolique
+ne s'élèverait jamais à concevoir les fines conséquences qu'il peut y
+avoir dans de pareilles affaires, le repos d'esprit que l'on éprouve
+quant tout est bien ordonné, et le malaise cruel quand quelque chose est
+de travers. Cela vient sans doute de l'éducation, et il peut se faire
+que j'en aie plus que d'autres personnes de ma condition. Je suis comme
+un chat qui passerait toute la journée à se lécher pour enlever jusqu'à
+la dernière parcelle de poussière. Cette mouche au-dessus du sourcil
+n'est-elle pas heureusement placée? Non, vous n'êtes pas même capable
+d'exprimer une opinion. Je préférerais demander l'avis de l'ami Marot,
+le chevalier du pistolet. Remplissez votre verre.
+
+--Votre compagnie vous attend près de l'église, répondis-je. Je l'ai
+aperçue sur mon passage.
+
+--Quel air avait-elle? demanda-t-il. Les hommes étaient-ils poudrés,
+propres?
+
+--Ah! pour cela, je n'ai pas eu le temps de le remarquer. J'ai vu qu'ils
+coupaient leurs mèches et préparaient leurs amorces.
+
+--J'aimerais mieux qu'ils eussent des fusils à pierre, répondit-il en
+s'aspergeant d'eau de senteur. Les fusils à mèche sont lents à charger
+et encombrants. Avez-vous assez de vin?
+
+--Je n'en prendrai pas davantage, dis-je.
+
+--Alors peut-être le Major se chargera de le finir, il ne m'arrive pas
+souvent de demander qu'on m'aide à boire une bouteille, mais je veux
+avoir toute ma tête à moi cette nuit. Descendons et allons voir nos
+hommes.
+
+Il était dix heures quand nous fûmes dans la rue.
+
+Le bourdonnement des prêcheurs et les cris du peuple s'étaient éteints,
+car les régiments s'étaient formés et se tenaient silencieux, résolus.
+
+La faible lueur des lampes et des fenêtres se jouait sur leurs rangs
+noirs et serrés.
+
+Une lune froide et claire brillait sur nous entre des nuages laineux,
+qui de temps à autre passaient sur elle.
+
+Bien loin vers le nord, de tremblants rayons de lumière papillotaient au
+ciel, allaient et venaient comme de longs doigts fiévreux.
+
+C'était une aurore boréale, un spectacle qui se voit rarement dans les
+comtés du Sud.
+
+Il n'est donc guère étonnant qu'en un moment pareil les fanatiques le
+fissent remarquer en l'interprétant comme un signe venu de l'autre
+monde, en le comparant à la colonne de feu qui guidait Israël à travers
+les périls du désert. Les trottoirs et les fenêtres étaient encombrés de
+femmes et d'enfants qui jetaient des exclamations aiguës de crainte ou
+d'étonnement, selon que l'étrange lueur croissait ou s'effaçait.
+
+--C'est pour dix heures et demie sonnant à l'horloge de Saint-Marc, dit
+Saxon, pendant que nous rejoignions à cheval le régiment. N'avons-nous
+rien à donner aux hommes?
+
+--Il y a un tonneau de cidre de Zoyland dans la cour de cette
+hôtellerie, dit Sir Gervas. Ohé! Dawson. Prenez-moi ces agrafes de
+manche en or et donnez-les en échange à monsieur l'hôtelier. Je veux
+être pendu, s'ils vont au combat avec de l'eau claire dans le corps.
+
+--Ils en sentiront le besoin avant que le matin se lève, dit Saxon,
+pendant qu'une vingtaine de piquiers couraient à l'hôtellerie. L'air des
+marais a pour effet de glacer le sang.
+
+--J'ai déjà froid, et Covenant bat des pieds pour la même raison,
+dis-je. Ne pourrions-nous pas, si nous en avons le temps promener nos
+chevaux au trot le long des lignes?
+
+--Certainement, répondit Saxon avec joie, nous ne pouvons rien faire de
+mieux.
+
+Aussi donc, agitant les rênes, nous partîmes, les fers des chevaux
+tirant des étincelles des pavés en silex, sur notre route.
+
+Derrière la cavalerie, et formant une longue ligne, qui s'étendait de la
+porte d'Eastover, en passant par la Grande Rue, jusqu'au Cornill, puis
+longeait l'église et finissait à la Croix du Porc, notre infanterie
+était rangée, silencieuse et farouche, excepté quand une voix de femme
+partant d'une fenêtre, était suivie d'une grave et courte réponse dans
+les rangs.
+
+La lumière capricieuse se reflétait sur les lames des faux ou les canons
+des fusils et montrait les lignes de figures taillées à la hache,
+contractées.
+
+Les unes étaient celles de vrais enfants sans un poil aux joues; les
+autres, celles de vieillards dont les barbes grises descendaient jusqu'à
+leurs buffleteries entrecroisées, mais toutes portaient l'empreinte du
+courage obstiné, de la résolution farouche qui se concentre sur
+elle-même.
+
+Il y avait encore ici des pêcheurs du Sud, les rudes hommes venus des
+Mendips, les sauvages chasseurs de Porlok Quay et de Minehead, les
+braconniers d'Exmoor, les habitants velus des marais d'Axbridge, les
+montagnards des Quantocks, les ouvriers en laine et en serge du Comté de
+Devon, les marchands de bestiaux de Bampton, les habits rouges de la
+milice, les solides bourgeois de Taunton, puis ceux qui en formaient
+l'élite, la véritable force, les braves paysans des plaines, en blouses.
+
+Ils avaient relevé les manches de leurs jaquettes, et montraient leurs
+bras brunis et musculeux, ainsi que c'était leur habitude, quand il y
+avait de bonne besogne à faire.
+
+Pendant que je vous parle, chers enfants, cinquante ans s'effacent comme
+un brouillard matinal, et je me revois chevauchant par la rue tortueuse,
+je revois les rangs compacts de mes braves compagnons.
+
+Braves coeurs! Ils montrèrent à tous les temps combien il faut peu
+d'entraînement pour faire de l'Anglais un soldat, et quelle race
+d'hommes se forme dans ces tranquilles, ces paisibles hameaux qui sont
+parsemés sur les pentes ensoleillées des dunes dans les Comtés de
+Somerset et de Devon.
+
+Si jamais l'Angleterre tombait à genoux sous un coup, si ceux qui se
+battent pour elle l'abandonnaient et qu'elle se vît désarmée en face de
+son ennemi, qu'elle reprenne coeur, qu'elle se rappelle que tout village
+du royaume est une caserne, que sa véritable armée permanente consiste
+dans le courage, l'endurance et la vertu simple toujours présents dans
+le coeur du plus humble des paysans.
+
+Pendant que nous passions à cheval devant la longue ligne, un lourd
+murmure de salutations et de bienvenue montait par intervalles des
+rangs, quand ils voyaient passer la sombre silhouette de Saxon, avec sa
+grande taille et sa maigreur.
+
+L'horloge commençait à sonner onze heures lorsque nous revînmes près de
+nos hommes.
+
+À ce moment même, le Roi Monmouth sortit de l'hôtellerie, qui lui
+servait de quartier général, et descendit au trot la Grande Rue, suivi
+de son état-major.
+
+Les acclamations avaient été interdites, mais les bonnets qu'on y
+agitait, les armes qu'on brandissait, témoignaient de l'ardeur de ses
+dévoués partisans.
+
+Le clairon ne devait pas commander la marche, mais à mesure que chacun
+recevait l'ordre, celui qui le suivait faisait la même manoeuvre.
+
+Le vacarme et le bruit sourd de centaines de pieds en mouvement se
+faisaient entendre de plus en plus près, jusqu'au moment où les gens de
+Frome, qui nous précédaient, se mirent en route, et nous commençâmes
+enfin le voyage qui devait être le dernier de ce monde pour beaucoup
+d'entre nous.
+
+Nous devions traverser la Parrot, passer par Eastover et suivre ensuite
+le chemin tortueux jusqu'au delà du point où Derrick avait trouvé la
+mort et du cottage isolé où nous avions vu la fillette.
+
+À partir de là, la route devient un simple sentier tracé à travers la
+plaine.
+
+Une brume dense s'étendait sur la lande, s'épaississait encore dans les
+creux et cachait à la fois la ville, que nous avions quittée, et les
+villages vers lesquels nous marchions.
+
+De temps à autre, elle se dissipait un instant, et alors je voyais sans
+peine, grâce au clair de lune, la longue ligne noire et serpentine de
+l'armée, piquée des éclairs que renvoyait l'acier et les grossiers
+étendards blancs qu'agitait la brise de la nuit.
+
+Bien loin vers la droite montait une grande flamme.
+
+Sans doute c'était une ferme devenue la proie des diables de Tanger.
+
+Nous avancions avec une grande lenteur, avec de grandes précautions,
+car, ainsi que nous l'avait appris Sir Stephen Timevell, la plaine était
+sillonnée de tranchées profondes, les _rhines_, que nous ne pouvions
+franchir qu'en certains endroits.
+
+Ces fossés avaient été creusés dans le but de drainer des terres
+marécageuses.
+
+Ils étaient remplis d'eau et de vase à la profondeur de plusieurs pieds,
+en sorte que la cavalerie elle-même ne pouvait les traverser. Les ponts
+étaient étroits, et il fallut assez longtemps à l'armée pour y défiler.
+
+Enfin, les deux derniers, et les principaux, le Fossé Noir et le Rhin de
+Langmoor, furent franchis sans accident.
+
+On commanda une halte pour mettre l'infanterie en ligne, car nous avions
+lieu de croire qu'il ne se trouvait pas d'autres troupes entre le camp
+royal et nous.
+
+Jusqu'à ce moment, notre entreprise avait admirablement réussi.
+
+Nous étions arrivés à un demi-mille du camp sans qu'il y eût eu de
+méprise ou d'accident.
+
+Les éclaireurs de l'ennemi n'avaient pas donné le moindre signe de leur
+présence.
+
+Évidemment il éprouvait à notre égard tant de dédain, qu'il ne lui était
+pas même venu à l'esprit que nous pourrions commencer l'attaque.
+
+Si jamais un général mérita d'être défait, ce fut Feversham, cette
+nuit-là!
+
+Comme nous avancions sur la lande, l'horloge de Chedzoy sonna une heure.
+
+--N'est-ce pas magnifique? dit à demi-voix Sir Gervas, quand nous
+repartîmes sur l'autre bord du Rhin de Langmoor. Est-il rien au monde
+qui se puisse comparer à l'émotion présente.
+
+--Vous parlez comme s'il s'agissait d'un combat de coq ou d'une course
+de taureau, répondis-je avec quelque froideur. C'est un moment solennel
+et triste, quel que soit le vainqueur, c'est du sang anglais qui va
+détremper le sol de l'Angleterre.
+
+--Il n'y en aura que plus de place pour ceux qui resteront, dit-il d'un
+ton léger. Regardez-moi, par là-bas, ces feux de leur bivouac, qui
+brillent à travers le brouillard. Quelle était donc la recommandation
+que vous faisait votre ami le marin? Prenez bien leur côté sous le vent,
+puis... à l'abordage! Hé, en avez-vous parlé au colonel?
+
+--Ah! non, ce n'est pas le moment de faire des plaisanteries, des jeux
+de mots, répondis-je d'un ton grave. Il y a des chances pour que bien
+peu d'entre nous voient le soleil se lever demain.
+
+--Je ne suis pas très curieux de le voir, fit-il en riant. Il sera
+quelque chose de fort semblable à celui d'hier. Par ma foi! bien que je
+ne me sois jamais levé pour en voir un en ma vie, il m'est arrivé d'en
+voir des centaines avant de me mettre au lit.
+
+--J'ai dit à l'ami Ruben les quelques choses que je désire dans le cas
+où je succomberais, dis-je. J'ai éprouvé un grand soulagement d'esprit,
+en songeant que je laisse derrière moi quelques mots d'adieu, et un
+petit souvenir à tous ceux que j'ai connus. Puis-je vous offrir un
+service de ce genre?
+
+--Hum! fit-il d'un air distrait, si je suis sous terre, vous pouvez en
+avertir Araminte... Non! laissons tranquille cette pauvre donzelle.
+Pourquoi lui envoyer des nouvelles qui l'ennuieraient?... Si par hasard
+vous allez à la Ville, le petit Tommy Chichester serait content
+d'apprendre les farces que nous avons faites dans le Somerset. Vous le
+trouverez «au Cocotier» tous les jours de la semaine de deux à quatre
+heures sonnant. Il y a aussi la mère Butterworth, que je recommanderais
+à votre attention. Elle fut la reine des nourrices, mais hélas, la
+cruauté du temps a tari la source de son métier, et elle a besoin qu'on
+s'occupe un peu de la nourrir elle-même.
+
+--Si je vis et que vous mourriez, je ferai tout ce qui sera possible
+pour elle, répondis-je. Avez-vous autre chose à me dire?
+
+--Seulement que Hacker, de la Cour Saint-Paul, n'a pas son pareil pour
+les vestes, répondit-il. C'est un renseignement de peu de valeur, mais
+il a été acheté et payé, comme tout ce qu'on apprend. Encore une chose.
+Il me reste un ou deux bijoux qui pourraient servir à faire un présent à
+la jolie Puritaine, si notre ami la conduisait à l'autel. Ah sur ma vie,
+elle lui fera lire de singuliers livres. Où en sommes-nous maintenant,
+colonel? Pourquoi restons-nous là plantés sur la lande, comme une rangée
+de hérons parmi les roseaux?
+
+--On met l'armée en ligne pour l'attaque, dit Saxon, qui était arrivé à
+cheval pendant notre entretien. Éclair et tonnerre! A-t-on jamais vu un
+camp aussi exposé à un assaut. Ah! si j'avais douze cents bons
+cavaliers, les Pandours de Wessemburg pour une heure seulement! Comme je
+vous les foulerais aux pieds, jusqu'à ce que leur camp ait l'air d'un
+champ de blé vert après la grêle.
+
+--Notre cavalerie ne peut-elle pas avancer? Le vieux soldat eut un
+profond reniflement de dédain.
+
+--Si cette bataille peut être gagnée, il faut qu'elle le soit par notre
+infanterie. Qu'attendre d'une pareille cavalerie? Tenez vos hommes bien
+en main, car nous aurons peut-être à soutenir le choc des dragons du
+Roi. On pourrait nous attaquer de flanc, car nous sommes au poste
+d'honneur.
+
+--Il y a des troupes à notre droite, répondis-je, en sondant les
+ténèbres du regard.
+
+--Oui, les bourgeois de Taunton et les paysans de Frame. Notre brigade
+couvre le flanc gauche. À côté de nous se trouvent les mineurs de
+Mendip, et je ne pouvais désirer de meilleurs camarades, si leur ardeur
+ne l'emporte pas sur la prudence. En ce moment, ils sont agenouillés
+dans la boue.
+
+--Ils ne s'en battront pas plus mal pour cela, remarquai-je, mais voici
+que les troupes se mettent en marche.
+
+--Oui, oui, dit Saxon, d'un ton joyeux, en tirant son épée et roulant
+son mouchoir autour de la poignée pour la tenir plus ferme. L'heure est
+venue! En avant!
+
+Nous partîmes avec grande lenteur et sans bruit à travers l'épais
+brouillard, nos pieds écrasant la vase du sol détrempé et y glissant.
+
+Malgré toutes les précautions possibles, la marche d'un aussi grand
+nombre d'hommes ne pouvait se faire sans produire un son sourd et
+accentué, sous des milliers de pieds en mouvement.
+
+En avant de nous, des taches d'une lumière rougeâtre papillotant à
+travers le brouillard indiquaient les feux des postes avancés du Roi.
+
+Juste en avant de nous, marchait notre cavalerie formée en une colonne
+compacte.
+
+Tout à coup, du fond de l'obscurité partit un _qui vive_ retentissant,
+suivi d'une détonation de carabine, et d'un bruit de galop.
+
+Et sur toute la ligne nous entendîmes crépiter une vive fusillade.
+
+Nous avions atteint la première ligne des avant-postes.
+
+À cette alarme, notre cavalerie chargea en jetant un grand cri et nous
+la suivîmes aussi vite que nos hommes pouvaient courir.
+
+Nous avions avancé de deux ou trois cents yards sur la lande, et nous
+entendions très distinctement les coups de clairon du Roi tout près de
+nous, quand notre cavalerie s'arrêta court, et notre marche en avant fut
+suspendue.
+
+--Sancta Maria! cria Saxon se portant en avant avec nous pour
+reconnaître la cause de cet arrêt... Il faut marcher coûte que coûte.
+Une halte en ce moment, c'est l'échec de notre camisade.
+
+--En avant, en avant, criai-je en même temps que Sir Gervas et en
+brandissant nos sabres.
+
+--C'est inutile, messieurs! cria un cornette de cavalerie en se tordant
+les mains. Nous sommes perdus, trahis. Il y a devant nous un fossé large
+d'au moins vingt pieds, sans un passage à gué.
+
+--Qu'on me fasse de la place pour mon cheval et je vais vous faire voir
+comment on franchit, s'écria le baronnet en faisant reculer son cheval.
+Maintenant, mes gars, qui veut sauter?
+
+--Non, monsieur, au nom de Dieu, dit un soldat, en mettant la main sur
+la bride. Le sergent Sexton vient de faire le saut. Tout est allé au
+fond, homme et cheval.
+
+--Dans ce cas allons-y voir, dit Saxon en se frayant un passage à
+travers la foule des cavaliers.
+
+Nous le suivîmes de tout près et nous nous vîmes enfin au bord de la
+vaste tranchée qui arrêtait notre élan.
+
+Jusqu'à ce jour, il m'a été impossible de résoudre la question qui se
+présentait à mon esprit.
+
+Était-ce par hasard ou par suite d'une trahison de la part de nos
+guides, que nous avions ignoré l'existence de ce fossé jusqu'au moment
+où nous nous trouvâmes près de son bord dans l'obscurité.
+
+Certains disent que le Rhin de Bussex, ainsi qu'on le nomme, n'était ni
+profond ni large, et que pour cette raison les gens des marais n'en
+avaient point fait mention, mais que les pluies récentes et continuelles
+lui avaient donné une dimension inconnue jusqu'alors.
+
+D'autres disent que les guides avaient été trompés par le brouillard et
+que par suite ils avaient pris une fausse direction, alors que nous
+eussions pu suivre un autre trajet et tomber ainsi sur le camp du roi
+sans traverser le fossé.
+
+Quoi qu'il en soit, il était certain que nous l'avions en face de nous,
+large, noir, menaçant, mesurant bien vingt pieds d'un bord à l'autre, et
+que le bonnet du malchanceux sergent se voyait encore au milieu, comme
+un silencieux avertissement à quiconque voudrait tenter un passage à
+gué.
+
+--Il doit y avoir un passage quelque part, criait Saxon avec
+emportement. Chaque moment vaut un escadron de cavalerie pour eux. Où
+est Mylord Grey? Le guide a-t-il été traité comme il le mérite?
+
+--Le Major Hollis a précipité le guide dans la tranchée, répondit le
+jeune cornette. Mylord Grey a suivi les bords à cheval pour trouver un
+endroit guéable.
+
+Je pris la pique d'un fantassin et la plongeai dans la vase noire et
+épaisse, au milieu de laquelle j'entrai jusqu'à la ceinture, en tenant
+de la main gauche la bride de Covenant.
+
+Nulle part je ne trouvai le fond, nulle part un endroit où le pied pût
+se poser solidement.
+
+--Holà! mon garçon, cria Saxon, en prenant un soldat par le bras, courez
+à l'arrière-garde, galopez comme si vous aviez le diable à vos trousses.
+Amenez deux charrettes à vivres, nous allons voir s'il ne nous est pas
+possible de faire un pont sur cette infernale bouillie.
+
+--Si quelques-uns de nous pouvaient s'établir à l'autre bord, nous
+tiendrions ferme jusqu'à ce qu'il vienne de l'aide, dit Sir Gervas, dès
+que le cavalier fut parti pour accomplir sa mission.
+
+Tout le long de la ligne des rebelles courut un sauvage et sourd
+grondement de rage, qui prouvait que l'armée entière avait rencontré le
+même obstacle qui s'opposait à notre attaque.
+
+De l'autre côté du fossé, les tambours battaient.
+
+Les clairons lançaient des sons aigus et l'on entendait distinctement
+les appels et les jurons des officiers qui rangeaient leurs hommes.
+
+Des lumières mobiles, à Chedzoy, à Weston-zoyland, dans les autres
+hameaux, à droite et à gauche, montraient avec quelle rapidité l'alarme
+s'étendait.
+
+Décimus Saxon allait et venait le long du fossé, mâchonnant des jurons
+étrangers, grinçant des dents en sa fureur, se dressant parfois sur ses
+étriers pour tendre son poing ganté de fer à l'ennemi.
+
+--Pour qui êtes-vous? cria une voix rauque à travers le brouillard.
+
+--Pour le Roi, hurlèrent les paysans en guise de réponse.
+
+--Pour quel Roi? cria la voix.
+
+--Pour le Roi Monmouth.
+
+--Alors feu sur eux, garçons!
+
+Et aussitôt une pluie de balles sifflèrent, chantèrent à nos oreilles.
+
+À la vue de la nappe de flamme qui jaillissait de l'obscurité, les
+chevaux affolés, imparfaitement dressés, s'emportèrent, s'élancèrent à
+toute vitesse à travers la plaine, indociles aux efforts que faisaient
+leurs cavaliers pour les arrêter.
+
+Certains prétendent, il est vrai, que ces efforts ne furent pas très
+sérieux, et que nos cavaliers, découragés par l'échec qu'avait causé le
+fossé, ne furent pas fâchés de tourner les talons à l'ennemi.
+
+Quand à Mylord Grey, je puis dire avec vérité, je le vis à la faible
+clarté au milieu des escadrons en fuite, et faisant tout ce que peut
+faire un brave cavalier pour les forcer à s'arrêter.
+
+Mais ils passèrent, ils disparurent, en traversant comme la foudre les
+rangs de l'infanterie, puis se dispersèrent sur la lande, laissant leurs
+compagnies subir tout le choc de la bataille.
+
+--Faces contre terre, les hommes! cria Saxon d'une voix qui domina le
+fracas de la mousqueterie et les cris des blessés.
+
+Les piquiers et les faucheurs se jetèrent également à terre à son
+commandement! pendant que les mousquetaires, un genou sur le sol en
+avant d'eux, chargeaient et tiraient sans avoir d'autre point de mire
+que les mèches allumées des armes de l'ennemi, qu'on voyait scintiller
+dans les ténèbres.
+
+Sur toute la ligne, de la droite à la gauche, avait éclaté une fusillade
+continue, par salves courtes et rapides du côté des soldats, par un tir
+continuel, irrégulier du côté des paysans.
+
+À l'autre aile, nos quatre canons avaient été mis en position, et nous
+entendions leur sourd et lointain grondement.
+
+--Chantez, frères, chantez, cria notre intrépide chapelain, Maître Josué
+Pettigrue, courant fort affairé, en tous sens, par les rangs couchés.
+Invoquez le Seigneur en notre jour d'épreuve!
+
+Les hommes entonnèrent un hymne sonore de louanges qui devint bientôt un
+choeur unanime, quand s'y ajoutèrent les voix des bourgeois de Taunton à
+notre droite et des mineurs à notre gauche.
+
+À ce chant, les soldats de l'autre bord répondirent par des cris
+farouches et l'air s'emplit de clameurs.
+
+Nos mousquetaires avaient été amenés au bord même du Rhin de Bussex.
+
+Les troupes royales s'étaient rapprochées de leur côté autant qu'elles
+avaient pu le faire, si bien qu'il n'y avait pas cinq longueurs de pique
+entre les deux lignes.
+
+Et pourtant si infranchissable était cette étroite séparation qu'un
+quart de mille ne nous eut pas tenus plus à l'écart, excepté que le feu
+était plus meurtrier.
+
+Nous étions si rapprochés que les bourres enflammées des mousquets de
+l'ennemi volaient en langues de feu par-dessus nos têtes et que nous
+sentions sur nos figures un courant d'air chaud passer rapidement à
+chacune de leurs décharges.
+
+Mais bien que l'atmosphère fût traversée par une véritable pluie de
+balles, les soldats visant trop haut par dessus nos rangs agenouillés,
+nous n'eûmes que peu d'hommes d'atteints.
+
+De notre côté, nous faisions de notre mieux pour empêcher les hommes de
+relever trop haut les canons des mousquets.
+
+Saxon, Sir Gervas et moi, nous passions à cheval sans interruption
+devant la ligne, allant et venant, abaissant les canons avec nos sabres,
+exhortant les hommes à viser posément, lentement.
+
+Les gémissements et les cris qui partaient de l'autre bord nous
+prouvèrent que du moins quelques-unes de nos balles n'avaient pas été
+tirées en vain.
+
+--Nous tenons ferme par ici, dis-je à Saxon. Il me semble que leur feu
+se ralentit.
+
+--C'est leur cavalerie que je crains, répondit-il, car ils peuvent
+éviter le fossé, puisqu'ils viennent des hameaux situés sur nos flancs.
+Ils peuvent tomber sur nous à n'importe quel moment.
+
+--Hallo! monsieur, cria Sir Gervas, en arrêtant son cheval sur l'extrême
+bord du fossé, et se découvrant pour saluer un officier monté qui était
+de l'autre côté, pouvez-vous nous dire si nous avons l'honneur de
+combattre la garde à pied?
+
+--Nous sommes le régiment de Dumbarton, monsieur, cria l'autre. Nous
+allons vous envoyer de quoi vous souvenir de votre rencontre avec nous.
+
+--Nous allons traverser bientôt pour faire plus ample connaissance
+répondit Sir Gervas.
+
+Mais au même instant, cheval et cavalier roulèrent dans le fossé, aux
+cris triomphants des soldats.
+
+Une demi-douzaine de ses mousquetaires s'élancèrent aussitôt dans la
+vase jusqu'à la taille et tirèrent de danger notre ami, mais sa monture
+atteinte d'une balle en plein coeur s'effondra sans se débattre.
+
+--Il n'y a pas de mal, s'écria le baronnet, en se relevant. J'aime
+autant combattre à pied, comme mes braves mousquetaires.
+
+À ces mots les hommes lancèrent une sonore acclamation et de part et
+d'autre la fusillade redoubla d'activité.
+
+Ce fut un sujet d'admiration pour moi, et aussi pour bien d'autres, que
+la vue de ces braves paysans qui, la bouche pleine de balles,
+chargeaient, amorçaient, faisaient feu avec autant de sang-froid que
+s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie, et tenaient tête à un
+régiment de vétérans qui avaient donné sur d'autres champs de bataille
+la preuve qu'il n'était inférieur à aucun des régiments anglais.
+
+La lueur grise de l'aube se glissait sur la lande, et la lutte était
+encore indécise.
+
+Le brouillard était suspendu au-dessus de nous en lambeaux effilochés,
+et la fumée de nos mousquets s'en allait en nuage brun, à travers lequel
+les longues lignes d'habits rouges se dessinaient de l'autre côté du
+Rhin pareilles à un bataillon de géants.
+
+J'avais les yeux cuisants, les lèvres desséchées par la saveur de la
+poudre.
+
+De tous côtés, mes hommes tombaient plus nombreux, car le surplus de
+lumière avait rendu le tir des soldats plus précis.
+
+Notre bon chapelain interrompit son psaume au beau milieu pour lancer à
+tue-tête une phrase de louanges et d'action de grâces, et ce fut ainsi
+qu'il trépassa, en compagnie de ses paroissiens qui gisaient autour de
+lui sur la lande.
+
+Williams _Mon-Espoir-est-au-Ciel_ et le garde-chasse Wilson, parmi les
+sous-officiers et les plus vaillants des hommes de la compagnie, étaient
+tous deux à terre, l'un mort, l'autre grièvement blessé, ce qui ne
+l'empêchait pas d'enfoncer la baguette du fusil et de cracher des balles
+dans le canon.
+
+Les deux Stukeley, de Somerton, jumeaux d'un bel avenir, étaient étendus
+muets, leurs figures livides tournées vers le ciel, unis dans la mort
+comme à leur naissance.
+
+Partout les morts s'entassaient parmi les vivants.
+
+Et pourtant pas un ne cédait la place et Saxon continuait toujours sa
+promenade à cheval au milieu d'eux, avec des paroles d'espoir et
+d'éloge.
+
+Sa figure résolue, aux traits profondément marqués, sa haute taille
+pleine de vigueur musculaire étaient un véritable phare d'espérance, aux
+yeux de ces simples campagnards.
+
+Ceux de mes faucheurs, qui pouvaient manier un mousquet, étaient mêlés à
+la ligne des tireurs, après avoir pris les armes et les munitions des
+hommes tombés.
+
+La lumière croissait graduellement.
+
+À travers les intervalles dans la fumée et le brouillard, je pus voir
+quelle tournure prenait la lutte sur d'autres points du champ de
+bataille.
+
+À droite, la lande avait pris une teinte brune, celle des hommes de
+Taunton et de Frome, qui s'étaient couchés comme nous, pour éviter le
+feu.
+
+Le long des bords du Rhin de Bussex, une ligne épaisse de leurs
+mousquetaires échangeaient des salves meurtrières, presque à bout
+portant avec l'aile gauche des régiments même que nous combattions.
+
+Celui-ci était soutenu par un second régiment aux larges revers blancs,
+qui, je crois, faisait partie de la milice du Comté de Wilts.
+
+Sur chacun des deux bords de la noire tranchée, une dense rangée de
+cadavres, bruns d'un côté, vêtus d'écarlate de l'autre servait de rideau
+à leurs camarades, qui s'abritaient derrière elle, et appuyaient les
+canons de leurs mousquets sur les corps étendus.
+
+À gauche, parmi les osiers, étaient postés cinq cents mineurs de Mendip
+et de Bagworthy.
+
+Ils chantaient à tue-tête, mais si mal armés qu'ils avaient à peine un
+mousquet à dix hommes pour répondre au tir qui les assaillait.
+
+Ne pouvant avancer, se refusant à reculer, ils se couvraient du mieux
+qu'ils pouvaient, et attendaient patiemment que leurs chefs prissent un
+parti sur ce qu'il y avait à faire.
+
+Plus loin, sur une étendue d'un demi-mille ou davantage, le long nuage
+flottant de fumée, d'où jaillissaient capricieusement des éclairs,
+prouvait que nos régiments de recrues faisaient tous bravement leur part
+de la tâche.
+
+À la gauche, l'artillerie avait cessé son feu.
+
+Les canonniers hollandais avaient laissé les insulaires arranger leurs
+affaires entre eux.
+
+Ils s'enfuirent jusqu'à Bridgewater, abandonnant leurs pièces à la
+cavalerie royale.
+
+Tel était l'aspect de la bataille quand un cri se fit entendre:
+
+--Le Roi, le Roi!
+
+Et Monmouth passa à cheval dans nos rangs, la tête nue, les yeux
+hagards, accompagné de Buyse, de Wade et d'une demi-douzaine d'autres.
+
+Ils s'arrêtèrent à une longueur de pique de moi, et Saxon, jouant de
+l'éperon pour les rejoindre, leva son épée pour saluer.
+
+Je ne pus m'empêcher de remarquer le contraste que faisait la mine calme
+et grave du vétéran, réfléchi en même temps que plein de vivacité, avec
+l'air à moitié égaré de l'homme que nous étions contraints de considérer
+comme notre chef.
+
+--Qu'en pensez-vous, Colonel Saxon? cria-t-il d'une voix éperdue.
+Comment marche la bataille? Tout va-t-il bien de votre côté? Quelle
+erreur, hélas! quelle erreur I Allons-nous battre en retraite? Qu'en
+dites-vous?
+
+--Nous tenons ferme ici, Majesté, répondit Saxon. M'est avis que si nous
+avions quelque chose dans le genre des palissades, des chevaux de frise,
+à l'espagnole, nous pourrions tenir tête même à la cavalerie.
+
+--Oh! la cavalerie! s'écria l'infortuné Monmouth. Si nous nous tirons
+d'ici, Lord Grey aura des comptes à rendre. Elle s'est sauvée comme un
+troupeau de mouton. Quel chef pourrait tirer un parti quelconque de
+pareilles troupes? Ah! malheur! malheur! Ne marcherons-nous pas en
+avant?
+
+--Il n'y a aucune raison pour avancer, Majesté, maintenant que la
+surprise a échoué, dit Saxon. J'ai envoyé chercher des charrettes pour
+faire un pont sur la tranchée, conformément au plan qui est recommandé
+dans le traité _De Vallis et fossis_, mais elles sont inutiles pour le
+moment. Nous ne pouvons que combattre dans la position où nous sommes.
+
+--Jeter des troupes de l'autre côté, ce serait les sacrifier, dit Wade.
+Nous avons fait de grosses pertes, mais d'après le coup d'oeil que
+présente le bord opposé, je trouve que vous avez arrangé proprement les
+habits rouges.
+
+--Tenez ferme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria Monmouth, d'un ton
+d'affolement. La cavalerie a fui, l'artillerie aussi. Oh! que faire avec
+de pareilles gens? Que dois-je faire, hélas! hélas!
+
+Il éperonna son cheval et partit au galop le long de la ligne continuant
+à se tordre les mains et à pousser ses lugubres lamentations.
+
+Oh! mes enfants, c'est peu de chose, bien peu de chose que la mort, mise
+en balance contre le déshonneur.
+
+Si cet homme s'était résigné silencieusement à son sort, comme le fit le
+moindre des fantassins qui avait suivi son drapeau, combien nous aurions
+été fiers et contents de parler de lui, de notre chef de sang princier.
+
+Mais laissons-le de côté.
+
+Les craintes, les agitations, les menues marques d'émotion bienveillante
+qui se produisaient à sa vue comme la brise sur l'eau, sont maintenant
+dissipées pour bien des années.
+
+Ne songeons qu'à son bon coeur et oublions sa faiblesse de caractère.
+
+Pendant que son escorte se formait pour le rejoindre, le grand Allemand
+se sépara d'elle et revint auprès de nous.
+
+--J'en ai assez d'aller et de venir au trot comme un cheval de manège
+dans une fête foraine, dit-il. Si je reste avec vous, j'entends avoir
+une part de tous les combats qui se livreront. Tout doux, ma chérie!
+Cette balle lui a écorché la queue, mais elle est trop vieux soldat pour
+faire la grimace pour des bagatelles. Hallo! l'ami, où est votre cheval?
+
+--Au fond du fossé, dit Sir Gervas en raclant avec la lame de son sabre
+la boue qui couvrait ses habits. Il est maintenant deux heures passées,
+et voici une bonne heure, que nous nous amusons à ce jeu d'enfants. Et
+avec un régiment de ligne, encore! Ce n'est pas ce que j'attendais.
+
+--Vous allez avoir bientôt de quoi vous consoler, s'écria l'Allemand,
+dont les yeux brillèrent. _Mein Gott!_ N'est-ce pas splendide!
+Regardez-moi cela, ami Saxon, regardez-moi cela.
+
+Ce n'était point un menu détail, ce qui avait éveillé l'admiration du
+soldat.
+
+Dans la buée épaisse, qui s'étendait sur notre droite, apparurent
+d'abord quelques rayons de lumière argentée, en même temps qu'un bruit
+sourd comme un roulement de tonnerre arriva à nos oreilles, comme celui
+du flot qui assaillit une côte rocheuse.
+
+Les éclairs capricieux de l'acier se firent de plus en plus nombreux.
+
+Le bruit rauque prit une ampleur croissante.
+
+Enfin, tout à coup, ce brouillard s'entr'ouvrit, et on en vit sortir
+toutes les longues lignes de la cavalerie royale, en vagues successives,
+richement teintes d'écarlate, de bleu, et d'or, un spectacle aussi
+grandiose qu'on n'en vit jamais.
+
+Il y avait, dans cette marche mesurée, régulière d'un si nombreux corps
+de cavalerie, je ne sais quoi qui donnait l'idée d'une puissance
+irrésistible.
+
+Les rangs succédant aux rangs, les lignes aux lignes, drapeaux
+flottants, crinières au vent, brillants d'acier, ils se déversaient en
+avant, formant à eux seuls une armée, dont les ailes étaient encore
+masquées par le brouillard.
+
+Comme ils s'avançaient avec ce bruit de foudre, se touchant du genou,
+bride, contre bride, on entendit venir de leur côté une telle bordée de
+jurons sonores mêlée au bruissement des harnais, au froissement de
+l'acier, au battement rythmé d'un nombre infini de sabots, qu'à moins
+d'avoir tenu bon, une simple pique de sept pieds à la main, contre un
+pareil ouragan, nul ne saurait comprendre combien il est difficile d'y
+faire face, les lèvres serrées et la main bien ferme.
+
+Mais si merveilleux que fût ce spectacle, nous n'eûmes guère le loisir
+de le contempler, comme vous le devinez bien, mes chers enfants.
+
+Saxon et l'Allemand se lancèrent parmi les piquiers et firent tout ce
+que des hommes peuvent faire pour serrer leurs rangs.
+
+Sir Gervas et moi, nous en fîmes autant pour les hommes armés de faux,
+qui avaient été exercés à se former sur trois rangs, l'un à genoux, le
+second le corps penché, le troisième debout, les armes en avant.
+
+Près de nous, les gens de Taunton s'étaient rangés en un cercle sombre,
+farouche, tout hérissé d'acier, au centre duquel on pouvait voir et
+entendre leur vénérable maire, dont la longue barbe flottait au vent,
+dont la voix perçante retentissait sur le champ de bataille.
+
+Le grondement de la cavalerie devenait de plus en plus fort.
+
+--Tenez ferme, mes braves garçons, cria Saxon d'une voix claironnante.
+Plantez en terre le bout de la pique. Appuyez-la sur le genou droit. Ne
+cédez pas d'un pouce. Ferme!
+
+Une grande clameur partit des deux côtés, et alors la vague vivante
+s'abattit sur nous.
+
+Comment espérer de décrire une pareille scène?
+
+Le craquement du bois, les cris brefs, haletants, le renâclement des
+chevaux, le choc du sabre lancé à tour de bras sur la pique.
+
+Comment espérer qu'on pourra faire voir à autrui ce dont on n'emporte
+soi-même qu'une impression aussi vague et aussi confuse?
+
+Quiconque a joué ce rôle dans une scène pareille ne se fait aucune idée
+générale de tout le combat, ainsi que le pourrait un simple spectateur,
+mais en sa mémoire se gravent les quelques détails que le hasard lui met
+directement sous les yeux.
+
+C'est ainsi qu'il n'est resté en mes souvenirs qu'un tourbillon de
+fumée, où se montrent brusquement des casques d'acier, des faces
+farouches, expressives, des naseaux rouges et béants de chevaux dont les
+pieds de devant battent l'air, comme pour éviter le tranchant des armes.
+
+Je vois aussi un jeune homme imberbe, un officier de dragons, rampant
+sûr les mains et les genoux jusque sous les faux, et j'entends le
+gémissement qu'il jette quand un des paysans le cloue à terre.
+
+Je vois un soldat barbu à grosse figure, monté sur un cheval gris et
+courant le long de la rangée de piques, y cherchant une brèche, et
+poussant des cris de rage.
+
+Dans de telles circonstances, ce sont les menus détails qui s'impriment
+dans l'esprit.
+
+Je remarquai même les grosses dents blanches et les gencives rouges de
+ces hommes.
+
+En même temps, je vis un homme à figure pâle, aux lèvres minces, qui se
+penchait sur la crinière de son cheval et me lançait un coup de pointe,
+en jurant comme un dragon seul sait le faire.
+
+Toutes ces images se mettent en mouvement, dès que je songe à cette
+charge furieuse, pendant laquelle je m'escrimai d'estoc et de taille sur
+les hommes, sur les chevaux sans songer à parer, ni à me tenir en garde.
+
+De tous côtés s'entendait un vacarme babélique de clameurs, de cris
+brefs, de pieuses exclamations parmi les paysans, de jurons parmi les
+cavaliers, mais par-dessus tout cela on discernait la voix de Saxon
+suppliant ses piquiers de tenir ferme.
+
+Puis, le nuage de cavaliers recula et pivota à travers la plaine.
+
+Le cri de triomphe de mes camarades, et une tabatière, qui me fut
+présentée ouverte, annoncèrent que nous avions fait tourner le dos aux
+escadrons les plus solides qui aient jamais suivi un timbalier.
+
+Mais si nous pouvions compter cela comme un succès, l'armée, dans son
+ensemble n'était guère en mesure d'en dire autant.
+
+L'élite des troupes avait seul pu résister au flot de grosse cavalerie
+des cuirassiers.
+
+Les paysans de Frome avaient été entièrement balayés du champ de
+bataille.
+
+Un grand nombre, cédant par le seul effet du poids et de la pression,
+avaient été jetés dans la vase fatale qui avait arrêté notre marche en
+avant.
+
+Beaucoup d'autres, cruellement sabrés, entaillés, gisaient en monceaux
+affreux à voir sur tout le terrain qu'ils avaient gardé.
+
+Un petit nombre avait échappé au sort de leurs compagnons en se joignant
+à nous.
+
+Plus loin, les gens de Taunton résistaient toujours, mais bien affaiblis
+en nombre.
+
+Un long entassement de chevaux et de cavaliers en avant de nous
+témoignaient de la vivacité de l'attaque et de l'obstination dans la
+résistance.
+
+À notre gauche, les sauvages mineurs avaient été rompus par le premier
+choc, mais ils s'étaient battus avec tant de fureur, en se jetant à
+terre et éventrant les chevaux, par des coups de couteau dirigés en
+haut, qu'ils avaient enfin fait reculer les dragons.
+
+Mais les miliciens du Comté de Devon avaient été dispersés et avaient
+subi le sort des gens de Frome.
+
+Pendant toute l'attaque, l'infanterie, postée sur l'autre bord du Rhin
+de Bussex, n'avait cessé de faire pleuvoir sur nous les balles, et nos
+mousquetaires, obligés de se défendre contre la cavalerie, n'étaient pas
+en mesure de riposter.
+
+Il ne fallait pas une grande expérience militaire pour voir que la
+bataille était perdue et la cause de Monmouth condamnée.
+
+Il faisait déjà grand jour, bien que le soleil ne fût pas encore levé.
+
+Notre cavalerie avait disparu, notre artillerie était muette, notre
+ligne percée en mains endroits, et plus d'un de nos régiments détruit.
+
+Sur le flanc droit, la cavalerie bleue de la Garde, la cavalerie de
+Tanger, et deux régiments de dragons se formaient pour une nouvelle
+attaque.
+
+Sur le flanc gauche, les gardes à pied avaient jeté un pont sur le fossé
+et se battaient corps à corps avec les hommes du Somerset septentrional.
+
+En face de nous, on entretenait une fusillade continue, à laquelle nous
+ripostions d'une façon faible et indécise, car les chariots de poudre
+s'étaient égarés dans l'obscurité, et bien des hommes s'égosillaient à
+demander des munitions.
+
+D'autres chargeaient avec de petits cailloux, faute de balles.
+
+Ajoutez à cela que les régiments, qui avaient conservé leur terrain,
+avaient été fortement entamés par la charge, et avaient perdu un tiers
+de leur effectif.
+
+Cependant les braves paysans persistaient à faire succéder les
+acclamations aux acclamations, à s'encourager mutuellement par de
+grosses plaisanteries, comme si une bataille n'était qu'un jeu un peu
+rude où l'on trouve tout naturel de continuer la partie tant qu'il reste
+quelqu'un pour y jouer son rôle.
+
+--Le Capitaine Clarke est-il ici? cria Décimus Saxon, arrivant, le bras
+droit taché de sang. Courez auprès de Sir Stephen Timewell, et dites-lui
+de réunir ses hommes aux nôtres. Séparément, nous serons rompus.
+Ensemble nous pourrons repousser une autre charge.
+
+J'éperonnai Covenant et je me dirigeai vers nos compagnons, pour leur
+transmettre l'ordre.
+
+Sir Stephen, qui avait été atteint par la balle d'un pétrinal et avait
+un mouchoir tout rougi sur sa tête blanche comme la neige, comprit la
+sagesse de cet avis et fit marcher ses compatriotes du côté indiqué.
+
+Ses mousquetaires, mieux pourvus de poudre que les nôtres, firent de
+bonne besogne en arrêtant quelque temps la fusillade meurtrière qui
+partait de l'autre bord.
+
+--Qui l'aurait cru capable de cela? s'écria Sir Stephen, les yeux
+flamboyants, lorsque Buyse et Saxon arrivèrent à sa rencontre. Qu'est-ce
+que vous pensez maintenant de notre noble monarque, de notre champion de
+la cause protestante.
+
+--Ce n'est pas un très grand homme de guerre, dit Buyse, mais peut-être
+que cela vient du défaut d'habitude plutôt que du manque de courage.
+
+--Courage? cria le vieux Maire, d'un ton de dédain. Regardez par là-bas,
+regardez-le votre Roi.
+
+Et il montra la lande, d'un geste de sa main que la colère plus encore
+que l'âge faisait trembler.
+
+Là-bas bien loin, mais fort visible sur le terrain qui avait la teinte
+foncée de la tourbe, fuyait un cavalier au costume pimpant, suivi d'une
+troupe d'autres cavaliers, lancé au galop le plus rapide qui pût
+l'éloigner du champ de bataille.
+
+Impossible de s'y tromper: c'était le lâche Monmouth.
+
+--Chut, s'écria Saxon, entendant notre cri unanime d'horreur et de
+malédiction, ne décourageons pas nos braves jeunes gens! La lâcheté est
+contagieuse. Elle gagnera toute une armée aussi vite que la fièvre
+putride.
+
+--Le lâche! cria Buyse en grinçant des dents. Et ces braves campagnards!
+C'en est trop.
+
+--Tenez bien vos piques, mes hommes, cria Saxon d'une voix tonnante.
+
+Nous eûmes à peine le temps de former notre carré et de nous jeter à
+l'intérieur que le tourbillon de cavalerie bondit de nouveau sur nous.
+
+Au moment où les gens de Taunton s'étaient réunis à nous, il s'était
+produit un point faible dans nos rangs, et ce fut par cette ouverture
+qu'en un instant les gardes bleus se frayèrent passage en écrasant tout,
+en frappant avec fureur à droite et à gauche.
+
+D'un côté les bourgeois, et nous de l'autre, nous ripostâmes par de
+violents coups de piques et de faux qui firent vider les arçons à plus
+d'un homme, mais au plus fort de la mêlée, l'artillerie royale ouvrit le
+feu pour la première fois avec un bruit de tonnerre, sur l'autre bord du
+Rhin, et un ouragan de boulets laboura nos rangs compacts, en traçant
+des sillons de morts et de blessés.
+
+En même temps un grand cri: «De la poudre! au nom du Christ, de la
+poudre!» partit des rangs des mousquetaires, qui avaient brûlé leur
+dernière charge.
+
+Le canon gronda de nouveau, et nos hommes furent de nouveau moissonnés.
+
+On eût dit que la mort en personne promenait sa faux parmi nous.
+
+À la fin, nos rangs se rompaient.
+
+Au milieu même des piqueurs, brillaient des casques d'acier.
+
+Les sabres se levaient et retombaient.
+
+Toute la troupe fut obligée de reculer, d'au moins deux cents pas, sans
+cesser de lutter furieusement, et alors elle se mêla à d'autres corps
+auxquels le choc avait fait perdre toute apparence d'ordre militaire.
+
+Pourtant on se refusait à fuir.
+
+Les gens du Devon, du Dorset, du Comté de Wills, et quelques-uns du
+Somerset, piétinés par les chevaux, sabrés par les dragons, tombant par
+vingtaines sous l'averse des boulets, continuaient à se battre avec un
+courage obstiné, désespéré pour une cause perdue et pour un homme qui
+les avait abandonnés.
+
+De quelque côté que tombât mon regard, je voyais des figures
+contractées, les dents serrées.
+
+On jetait des hurlements de rage et de défi, mais aucun cri n'annonçait
+la crainte ni le désir de se rendre.
+
+Quelques-uns se hissèrent sur les croupes des chevaux et arrachaient les
+cavaliers de leur selle.
+
+D'autres, étendus la face contre terre, coupaient les jarrets aux
+chevaux avec le tranchant de leurs faux et poignardaient les hommes
+avant qu'ils eussent le temps de se dégager.
+
+Les gardes se lançaient en tout sens, sans relâche à travers eux, et
+cependant les rangs rompus se refermaient sur eux et reprenaient la
+lutte avec entêtement.
+
+La chose devenait si désespérée et si émouvante que j'aurais presque
+désiré qu'ils se débandassent pour fuir, mais sur cette vaste lande, il
+n'y avait point d'endroit où ils pussent courir et trouver un refuge.
+
+Et pendant tout le temps qu'ils luttèrent, combattirent, noircis par la
+poudre, desséchés par la soif, versant leur sang comme s'il eût été de
+l'eau, l'homme qui s'appelait leur Roi, éperonnait son cheval,
+traversait la campagne, la bride sur le cou de sa monture, le coeur
+palpitant, n'ayant plus que l'unique pensée de sauver son cou, sans se
+demander ce qu'il adviendrait de ses vaillants partisans.
+
+Un grand nombre de fantassins se battirent jusqu'à la mort, sans donner
+ni recevoir quartier, mais enfin, dispersés, rompus, sans munitions, le
+gros des paysans se débanda et s'enfuit à travers la lande, poursuivi de
+près par la cavalerie.
+
+Saxon, Buyse et moi, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour les
+rallier, nous avions tué quelques-uns de ceux qui étaient au premier
+rang de la poursuite, lorsque soudain j'aperçus Sir Gervas, debout, sans
+chapeau, entouré d'un petit nombre de ses mousquetaires, et au milieu
+d'une cohue de dragons.
+
+Donnant de l'éperon à nos chevaux, nous nous ouvrîmes passage pour aller
+à son secours, et nous jouâmes de nos sabres de façon à le délivrer un
+instant de ses assaillants.
+
+--Sautez en croupe derrière moi, lui criai-je. Nous pourrons encore nous
+sauver.
+
+Il me regarda en souriant, et hocha la tête.
+
+--Je reste avec ma compagnie, dit-il.
+
+--Votre compagnie! cria Saxon, mais, mon garçon, vous êtes fou, votre
+compagnie est balayée jusqu'au dernier homme.
+
+--C'est ainsi que je l'entends, répondit-il, en faisant tomber un peu de
+boue attachée à sa cravate. Ne vous tourmentez pas! Ne songez qu'à
+vous-même. Adieu. Clarke. Présentez mes compliments à...
+
+Les dragons nous chargèrent de nouveau.
+
+Nous fûmes tous entraînés en arrière, en combattant avec désespoir, et
+lorsque nous pûmes regarder autour de nous, le baronnet avait disparu
+pour toujours.
+
+Nous apprîmes plus tard que les troupes royales avaient trouvé sur le
+terrain un corps qu'elles prirent pour celui de Monmouth, à cause de la
+grâce efféminée des traits et de la richesse du costume.
+
+Sans nul doute, c'était celui de notre infortuné ami, Sir Gervas Jérôme,
+dont le nom restera toujours cher à mon coeur.
+
+Dix ans après, lorsque nous entendîmes parler longtemps de la bravoure
+dont firent preuve les jeunes courtisans de la Maison du Roi de France
+et de la légèreté courageuse avec laquelle ils combattirent contre nous
+dans les Pays Bas à Steinkerque et ailleurs, j'ai toujours pensé,
+d'après le souvenir laissé en moi par Sir Gervas, que je savais quelle
+sorte de gens c'était-là.
+
+Désormais c'était le moment du sauve qui peut.
+
+En aucun endroit du champ de bataille, les insurgés ne prolongeaient la
+résistance.
+
+Les premiers rayons du soleil tombant obliquement sur la vaste et morne
+plaine éclairaient en plein la longue ligne des bataillons rouges et
+faisaient scintiller les sabres cruels qui se levaient et s'abattaient
+parmi le troupeau confus des fugitifs impuissants.
+
+L'Allemand avait été séparé de nous dans la mêlée et nous ne sûmes point
+d'abord s'il était vivant ou s'il avait péri, mais longtemps après, nous
+apprîmes qu'il était parvenu à s'échapper, bien que ce ne fût que pour
+être fait prisonnier avec le malchanceux Duc de Monmouth.
+
+Grey, Wade, Ferguson et d'autres trouvèrent aussi le moyen de
+s'esquiver, pendant que Stephen Timewell gisait au centre du cercle de
+ses bourgeois aux visages farouches.
+
+Il était mort comme il avait vécu, en vaillant Puritain anglais.
+
+Tout cela, nous le sûmes plus tard.
+
+Pour le moment, nous nous sauvions à travers la lande, pour conserver la
+vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous
+abandonnèrent bientôt pour s'attacher à une proie plus facile.
+
+Nous passions près d'un petit fourré d'arbres, lorsqu'une voix forte et
+mâle, qui disait des prières, attira notre attention.
+
+Écartant les branches, nous vîmes un homme assis, adossé à un gros bloc
+de pierre et occupé à se couper le bras avec un couteau à large lame,
+tout en récitant l'oraison dominicale, sans un arrêt, sans un
+tremblement dans sa parole.
+
+Il détourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconnûmes tous
+deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parlé comme s'étant trouvé avec
+Cromwell à Dunbar.
+
+Son bras avait été à moitié coupé par un boulet et il achevait
+tranquillement la séparation, pour se débarrasser du membre qui pendait
+inutile.
+
+Saxon lui-même si habitué qu'il fût à tous les aspects, à tous les
+incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effarés à la vue de cette
+étrange chirurgie, mais l'homme, après avoir indiqué d'un bref signe de
+tête, qu'il le reconnaissait, se remit à sa besogne d'un air farouche,
+et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui
+tenait encore, et se coucha, les lèvres pâles murmurant toujours sa
+prière[1].
+
+[Note 1: L'incident est historique et peut servir à montrer quelle
+sorte d'hommes étaient ceux qui apprirent la guerre à l'école de
+Cromwell. (Note de l'auteur).]
+
+Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs
+notre halte aurait peut-être attiré vers sa retraite les gens lancés à
+la poursuite.
+
+Nous lui jetâmes donc un flacon à moitié plein d'eau et nous reprîmes
+notre course rapide.
+
+Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des
+hommes se laissent-ils séduire, prendre au piège par des costumes
+recherchés, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur
+et de gloire, au point d'oublier, grâce à l'éclat extérieur, au
+clinquant, à l'apparat, la réelle, l'effrayante horreur de cette chose
+maudite?
+
+Qu'on ne songe point aux escadrons éblouissants, aux fanfares des
+trompettes qui réveillent les courages, qu'on songe plutôt à cet homme
+perdu sous l'ombre des aulnes et à l'acte qu'il accomplissait en un
+siècle, en un pays chrétien.
+
+Amèrement, moi qui ai grisonné sous le harnais, et vu autant de champ de
+bataille que je compte d'années dans ma vie, je devrais être le dernier
+à prêcher sur ce sujet, et pourtant, il m'est aisé de bien voir que
+s'ils sont honnêtes, les hommes doivent ou bien renoncer à la guerre ou
+bien avouer que les paroles du Rédempteur sont trop sublimes pour eux et
+qu'il est inutile de prétendre encore que son enseignement peut être mis
+en pratique.
+
+J'ai vu un ministre chrétien bénir un canon qu'on venait de fondre, un
+autre bénir un navire de guerre au moment où il glissait sur ses étais.
+
+Eux, les soi-disant représentants du Christ, ils bénissaient ces engins
+de destruction que l'homme, en sa cruauté, avait inventés pour détruire
+et mettre en pièces d'autres vers de terre comme lui.
+
+Que dirions-nous si nous lisions dans la Sainte Écriture que notre
+Seigneur bénit les béliers et les catapultes des légions?
+
+Trouverions-nous cela d'accord avec son enseignement?
+
+Mais voilà. Tant que les chefs de l'Église s'écarteront de l'esprit de
+son enseignement jusqu'au point d'habiter des palais et de se promener
+en voiture, est-il étonnant que, devant de tels exemples, le clergé
+inférieur enfreigne parfois les règles posées par leur souverain maître?
+
+En regardant derrière nous du haut des collines peu élevées qui
+s'élèvent à l'ouest de la lande, nous pûmes voir la nuée de cavaliers
+franchir le pont sur la Parret et pénétrer dans la ville de Bridgewater,
+poussant devant eux la troupe impuissante des fugitifs.
+
+Nous avions arrêté nos chevaux et nous regardions dans un silence
+attristé la fatale plaine, quand un bruit de pas de chevaux arriva à nos
+oreilles.
+
+Faisant demi-tour, nous aperçûmes deux cavaliers portant l'uniforme des
+gardes qui se dirigeaient vers nous.
+
+Ils avaient fait un détour pour nous couper la route, car ils allaient
+droit à nous l'épée haute et faisant des gestes animés.
+
+--Encore du carnage! dis-je avec ennui. Pourquoi veulent-ils nous y
+contraindre?
+
+Saxon regarda attentivement par-dessous ses paupières tombantes les
+cavaliers qui se rapprochaient, et un sourire farouche fit apparaître
+sur sa figure des milliers de plis et de rides.
+
+--C'est notre ami qui a lancé les chiens sur notre piste à Salisbury,
+dit-il. Voilà qui tombe bien! j'ai un compte à régler avec lui.
+
+C'était en effet ce jeune cornette à tête chaude que nous avions
+rencontré au début de nos aventures.
+
+Une chance fâcheuse lui avait fait reconnaître mon compagnon avec sa
+haute stature, pendant que nous quittions le champ de bataille, et
+l'avait porté à le poursuivre dans l'espoir de prendre sa revanche de
+l'affront qu'il avait reçu de lui.
+
+L'autre était un caporal porte-lance, homme bâti solidement, en vrai
+soldat, montant un lourd cheval noir qui avait une marque blanche sur le
+front.
+
+Saxon se dirigea lentement vers l'officier, pendant que le soldat et moi
+nous nous regardions les yeux dans les yeux.
+
+--Eh bien, mon garçon, entendis-je dire par mon compagnon, j'espère que
+vous avez appris l'escrime depuis notre dernière rencontre.
+
+Le jeune garde poussa un grognement de rage à cette raillerie, et
+aussitôt après, le bruit des épées annonçait qu'ils étaient aux prises.
+
+De mon côté, je n'osais pas tourner les yeux sur eux, car mon adversaire
+m'attaquait avec tant de furie que je ne pouvais faire autre chose que
+de l'écarter.
+
+On ne recourut point au pistolet d'un côté ni de l'autre: ce fut une
+franche lutte épée contre épée.
+
+Le caporal me lançait sans trêve des coups de pointe, tantôt à la
+figure, tantôt au corps, en sorte que je n'avais point l'occasion de
+donner un de ces vigoureux coups de taille qui eussent terminé
+l'affaire.
+
+Nos chevaux tournaient autour l'un de l'autre mordaient, battaient des
+pieds pendant que nous nous donnions, que nous parions les coups.
+
+Enfin nous nous trouvâmes côte à côte, à une longueur d'épée
+d'intervalle, et nous nous prîmes mutuellement à la gorge. Il tira un
+poignard de sa ceinture et m'en frappa au bras gauche, mais je lui
+lançai de mon poignet ganté de fer un coup qui le fit tomber de cheval
+et l'étendit sans mouvement sur le sol.
+
+Presque en même temps le cornette, blessé en maints endroits, vida les
+arçons.
+
+Saxon mit vivement pied à terre, ramassa le poignard que le soldat avait
+lâché et se disposait à les achever l'un et l'autre, quand je mis aussi
+pied à terre et l'en empêchai.
+
+Il se tourna vers moi avec la promptitude de l'éclair, d'un air si
+féroce que je ne pus voir la bête sauvage qui était en lui entièrement
+réveillée.
+
+--De quoi te mêles-tu? gronda-t-il. Laisse-moi faire.
+
+--Non, non, assez de sang versé, dis-je. Laissez-les à terre.
+
+--Est-ce qu'ils auraient eu quelque pitié pour nous, cria-t-il avec
+emportement et se débattant pour dégager son poignet. Ils ont perdu la
+partie. Il faut qu'ils paient.
+
+--Non, pas cela de sang-froid, dis-je d'un ton ferme. Je ne le
+permettrai pas.
+
+--Vraiment, monseigneur? railla-t-il, avec, une expression démoniaque
+dans le regard.
+
+D'une violente secousse, il se dégagea de mon étreinte, fit un bond en
+arrière et ramassa l'épée qu'il avait laissé tomber.
+
+--Eh bien! après? demandai-je en me mettant en garde, un pied de chaque
+côté du blessé.
+
+Il resta immobile une ou deux minutes, me regardant par-dessous ses
+sourcils contractés, sa figure toute bouleversée par la colère.
+
+À chaque instant, je m'attendais à le voir bondir sur moi, mais enfin,
+avec un serrement de gorge, il remit son épée au fourreau si brusquement
+qu'elle résonna.
+
+Puis d'un bond, il se remit en selle.
+
+--Nous nous séparons ici, dit-il avec froideur. J'ai été deux fois sur
+le point de vous tuer, et une troisième fois ce serait peut-être trop
+pour ma patience. Vous n'êtes pas le compagnon qu'il faut à un soldat de
+fortune. Entrez dans les ordres, mon garçon. C'est là votre vocation.
+
+--Est-ce Décimus Saxon qui parle où est-ce Will Spotterbridge?
+demandai-je, rappelant sa plaisanterie au sujet de son ancêtre. Mais son
+âpre figure ne se détendit point en un sourire pour me répondre.
+
+Il rassembla les rênes dans sa main gauche, lança un dernier regard de
+travers sur l'officier couvert de sang et partit au galop sur un des
+sentiers qui se dirigeaient vers le sud.
+
+Je restai un instant à le suivre du regard, mais il ne m'envoya pas même
+un adieu de la main.
+
+Il s'éloigna sans tourner la tête et finit par disparaître derrière une
+inégalité dans le sol de la lande.
+
+--Un ami qui s'en va! dis-je tristement, et tout cela, peut-être parce
+que je ne veux pas assister en simple spectateur à l'égorgement d'un
+homme sans défense. Un autre ami a péri sur le champ de bataille. Le
+troisième, le plus ancien, le plus cher, est étendu, blessé, à
+Bridgewater, à la merci d'une brutale soldatesque. Si je retourne à la
+maison, ce ne sera que pour apporter l'inquiétude et le danger à ceux
+que j'aime. De quel côté me diriger?
+
+Je m'attardai en quelques minutes d'irrésolution près du garde étendu à
+terre, pendant que Covenant se promenait tout doucement en broutant
+l'herbe rare, et tournait de temps à autre vers moi ses grands yeux
+noirs, comme pour m'affirmer qu'il me restait au moins un ami plein de
+constance.
+
+Je regardai dans la direction du nord les hauteurs de Polden, au sud les
+Dunes Noires, à l'ouest la longue chaîne bleue des Quantocks, à l'est la
+vaste région des landes, et nulle part je ne vis rien qui me fît espérer
+le salut.
+
+À dire vrai, je me sentais le coeur las et en ce moment, je me souciais
+fort peu de me sauver de là ou non.
+
+Un juron, proféré à demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes
+réflexions.
+
+Le caporal était assis, se frottait la tête d'un air d'étonnement, de
+stupeur, comme s'il ne savait pas au juste où il était, ni comment il se
+trouvait là.
+
+L'officier avait aussi ouvert les yeux et donné d'autres indices de son
+retour à la conscience.
+
+Évidemment les blessures n'étaient pas d'un caractère bien grave.
+
+Je ne courais aucun danger d'être poursuivi par eux, car lors même
+qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux étaient partis au trot
+pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de
+tous cotés sur la Lande.
+
+Je me mis donc en selle, et m'éloignai d'une allure lente, afin
+d'épargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin
+l'avait quelque peu fatigué.
+
+Il y avait de nombreux escadrons qui battaient séparément la plaine
+marécageuse, mais je pus les éviter et je continuai ma route au trot,
+jusqu'à ce que je fusse à huit ou dix milles du champ de bataille.
+
+Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, étaient
+abandonnés, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du
+pillage.
+
+On ne voyait pas un seul paysan.
+
+La mauvaise renommée des agneaux de Kirke avait chassé tous ceux qui
+n'avaient pas pris les armes.
+
+Enfin, après trois heures de chevauchée, je me dis que j'étais assez
+loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun
+danger.
+
+Je fis donc choix d'un endroit abrité, où une grosse touffe de
+broussailles était suspendue au-dessus d'un petit ruisseau.
+
+Je m'y assis sur un banc de mousse veloutée, j'y reposai mes membres las
+et je m'efforçai de faire disparaître de ma personne les traces du
+combat.
+
+Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon
+accoutrement que je reconnus combien avait dû être terrible la lutte à
+laquelle j'avais pris part, et combien aussi il était surprenant que je
+m'en fusse tiré presque sans une égratignure.
+
+Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donnés dans la
+bataille, mais ils avaient dû être nombreux et terribles, car le
+tranchant de mon sabre était aussi dentelé, aussi émoussé, que si
+j'avais passé une heure à frapper sur une barre de fer.
+
+De la tête aux pieds, j'étais éclaboussé de boue et couvert de sang, en
+partie le mien, mais surtout celui des autres.
+
+Mon casque était tout bosselé par les chocs.
+
+Une balle de pétrinal avait ricoché sur ma cuirasse, en la frappant
+obliquement et y laissant une rainure profonde.
+
+Deux ou trois autres fêlures ou étoiles prouvaient que l'excellente
+qualité de la plaque d'acier m'avait sauvé la vie.
+
+Mon bras gauche était raide, presque inerte par suite du coup de
+poignard donné par le caporal, mais après avoir enlevé mon doublet et
+examiné l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saigné,
+du moins elle n'intéressait que le côté extérieur de l'os et dès lors ne
+signifiait pas grand'chose.
+
+Un mouchoir trempé dans l'eau et noué serré tout autour adoucit la
+douleur et arrêta le sang.
+
+En dehors de cette égratignure, je n'avais pas été atteint, mais mes
+efforts avaient produit une raideur douloureuse et générale, comme si on
+m'avait infligé une bastonnade.
+
+La petite blessure, reçue dans la cathédrale de Wells, s'était rouverte
+et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins à
+bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'eût fait n'importe
+quel chirurgien du royaume.
+
+Après avoir passé en revue mes plaies, il me fallait maintenant
+m'occuper de ma tenue, car, à dire vrai, j'avais l'air d'un de ces
+géants couverts de sang qu'étaient accoutumés à combattre Don Bellianis
+de Grèce et autres vaillants paladins.
+
+Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite à ma vue, car
+j'étais aussi rouge que le boucher de la paroisse à l'approche de la
+Saint-Martin.
+
+Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bientôt fait disparaître
+ces traces de la guerre, et j'arrivai à effacer les marques de ma
+cuirasse et de mes bottes.
+
+Mais en ce qui concernait mes habits, c'était peine perdue que de
+vouloir les rendre plus propres et j'y renonçai de désespoir.
+
+Mon bon vieux cheval n'avait pas même été effleuré par les armes et les
+balles, en sorte que quand il fut bien arrosé, bien frictionné, il était
+en aussi bon état que jamais; et quand nous tournâmes le dos au petit
+ruisseau, nous formions un couple plus présentable qu'à notre arrivée
+sur ses bords...
+
+Il était près de midi, et je commençais à avoir grand'faim, car je
+n'avais rien mangé depuis la veille au soir.
+
+Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais
+les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas
+espérer d'y trouver quoi que ce fut.
+
+Une ou deux fois, j'aperçus des gens dans les champs ou sur la route;
+mais à la vue d'un cavalier armé, ils couraient comme si leur vie était
+menacée et plongeaient dans les fourrés comme des animaux sauvages.
+
+À un certain endroit, où un grand chêne marquait la rencontre de trois
+routes, deux cadavres se balançant à une branche prouvaient que les
+craintes des villageois étaient fondées sur l'expérience.
+
+Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient été pendus parce que
+la valeur de leurs économies s'était trouvée au-dessous de ce
+qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donné à une
+bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande
+suivante.
+
+Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la
+nourriture, je découvris un moulin à vent qui se dressait sur un tertre
+vert, au bout de quelques champs.
+
+Jugeant à son apparence qu'il avait échappé au pillage général, je pris
+le sentier qui partait de la grande route pour y conduire[2].
+
+[Note 2: Les deux lettres suivantes communiquées à l'Institut Royal
+archéologique par le Rév. C. W. Bingham, éclairent d'un jour curieux
+certains côtés de cette bataille.
+
+I
+
+À Mistress Chaffin à Chettle House.
+
+Lundi, dans la matinée. 6 juillet 1685.
+
+«Ma très chère amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu
+avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous étions sous nos
+tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tué et pris au
+moins un millier... Ils se sont enfuis à Bridgewater. On dit que nous
+avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons
+pris la plus grande partie, si ce n'est la totalité. Un habit, sur
+lequel il y avait des décorations, a été pris: il est déchiré dans le
+dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a été tué,
+mais la plupart croient qu'il était porté par un domestique. Je voudrais
+qu'il fût pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il
+sera hors d'état de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends
+grâce à Dieu de ce que je me porte très bien, sans la moindre blessure.
+Il en est de même de nos amis du comté de Dorset. Je vous prie, faites
+savoir cela à Biddy par la première occasion. Je suis votre unique et
+cher Tossey.»
+
+II
+
+Bridgewater. 7 juillet 1685.
+
+«Nous avons mis en complète déroute les ennemis de Dieu et du Roi, et à
+ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de
+toute l'armée rebelle. Nous en ramassons à toute heure dans les champs
+de blé et les fossés. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il
+a fait un récit très amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue
+à raconter. La dernière fois qu'il lui parla, ce fut au moment où son
+armée s'enfuit. Il dit qu'il était défait et devait pourvoir à sa
+sûreté. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le général à Wells, sur la
+route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est à deux milles
+de là, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se
+propose d'aller à Wells. Je serai certainement à la maison samedi au
+plus tard. Je crois que ma chère Nan aurait bien donné 500 livres pour
+que son Tossey eût servi le Roi jusqu'à la fin des guerres. Toujours à
+toi, ma chère enfant.» (Note de l'Auteur.)]
+
+
+
+
+VII--Ma périlleuse aventure au moulin.
+
+
+Au pied du moulin, il y avait un hangar, évidemment destiné à loger les
+chevaux qui apportaient le grain du fermier.
+
+Il y restait de l'herbe.
+
+Je détachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se régaler
+copieusement.
+
+Quant au moulin, il semblait silencieux et vide.
+
+Je gravis la raide échelle de bois.
+
+J'ouvris la porte d'une poussée et entrai dans une chambre ronde, dallée
+en pierre, d'où une autre échelle aboutissait au grenier situé
+au-dessus.
+
+Sur un des côtés de la chambre se trouvait une longue caisse carrée, et
+tout autour des murs étaient dressées plusieurs rangées de sacs pleins
+de farine.
+
+Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'à
+allumer.
+
+Aussi à l'aide de ma boîte à briquet, j'eus bientôt une réjouissante
+flambée.
+
+Je pris dans le sac le plus proche une grosse poignée de farine.
+
+Je la pétris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une
+galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant à
+l'idée que se ferait ma mère, si elle assistait à une aussi grossière
+cuisine.
+
+J'en suis très sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitulé le
+_Parfait cuisinier de la Cour_, que la chère créature tenait toujours de
+la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main
+droite, n'a jamais assaisonné un plat qui fût plus à mon gré en ce
+moment là.
+
+Je n'eus pas même la patience d'attendre que la galette eût pris une
+teinte rousse, je la saisis et l'avalai à moitié cuite.
+
+J'en roulai alors une seconde que je plaçai devant le feu, puis tirant
+ma pipe de ma poche, je me mis à fumer, jusqu'à ce qu'elle fût prête,
+avec toute la philosophie que je pus appeler à mon aide.
+
+J'étais perdu dans mes réflexions et je songeais avec tristesse au coup
+que ces nouvelles porteraient à mon père, quand j'en fus tiré soudain
+par un sonore éternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti à mon
+oreille.
+
+Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis
+rien que le mur massif derrière moi, et devant moi, la chambre vide.
+
+J'avais fini par me persuader que j'avais été le jouet de quelque
+illusion, quand soudain un éternuement sonore, plus bruyant et plus
+prolongé que le premier, rompit le silence.
+
+Y avait-il quelqu'un de caché dans un des sacs?
+
+Je tirai mon épée et je fis le tour de la chambre, en tâtant de la
+pointe les grands sacs de farine, sans réussir à découvrir la cause de
+ce bruit.
+
+J'étais encore à m'étonner de la chose, quand un concert tout à fait
+extraordinaire, où se mêlaient des aspirations violentes, des
+renâclements, des sifflets éclata, suivi de cris «Sainte Mère! Béni
+Rédempteur!» et autres exclamations analogues.
+
+Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur l'endroit d'où venait le
+vacarme.
+
+Je courus à la grande caisse sur laquelle je m'étais assis.
+
+J'en rejetai le couvercle et je regardai à l'intérieur.
+
+Elle était plus qu'à moitié pleine de farine, au milieu de laquelle
+était perdu un être vivant, sur lequel la poudre blanche s'était si bien
+attachée et plaquée que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il
+eût été difficile de savoir si c'était une créature humaine.
+
+Je me baissai.
+
+Je retirai l'homme de sa cachette.
+
+Aussitôt il tomba à genoux sur le sol et se mit à hurler merci, tout en
+soulevant à chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me
+mis à tousser et à éternuer.
+
+Lorsque enfin ce revêtement de farine eut commencé à se détacher, je ne
+fus pas peu surpris de voir que ce n'était ni un meunier ni un paysan,
+mais un homme armé de toutes pièces, avec un énorme sabre pendu à sa
+ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal à un glaçon,
+portant une vaste cuirasse.
+
+Son casque était resté dans le pétrin et sa chevelure d'un rouge vif, la
+seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air
+sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'épargner sa
+vie.
+
+Je trouvai que cette voix ne m'était pas inconnue et je promenai ma main
+sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'égorgeais.
+
+Impossible de se méprendre à ces joues rebondies, à ces petits yeux
+avides.
+
+Ce n'était rien moins que Maître Tetheridge, l'encombrant secrétaire
+municipal de Taunton.
+
+Mais quel changement s'était accompli chez le secrétaire que nous avions
+vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi
+devant le brave Maire le jour de notre arrivée dans le Comté de
+Somerset!
+
+Qu'étaient devenus son assurance et son air guerrier?
+
+Pendant qu'il était à genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient
+d'appréhension, et il éjaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un
+mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme
+si j'étais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner
+son exécution.
+
+--Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse Sérénissime,
+braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employé, Votre Honneur, qui a
+été entraîné dans ces affaires par la tyrannie de ses supérieurs.
+Jamais, Votre Grâce, un homme plus loyal ne porta le cuir de boeuf. Mais
+quand le Maire dit oui, l'employé peut-il dire non. Épargnez-moi, Votre
+Seigneurie, épargnez le plus repentant des misérables, qui demande
+seulement dans ses prières à servir le Roi Jacques jusqu'à la dernière
+goutte de son sang.
+
+--Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude.
+
+--Oui,... de tout mon coeur, dit-il avec ardeur.
+
+--Alors préparez-vous à mourir, criai-je, on tirant mon épée, car je
+suis un de ses officiers.
+
+À la vue de l'acier, le misérable secrétaire jeta un véritable hurlement
+de terreur.
+
+Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu'à ce que,
+levant les yeux, il s'aperçut que je riais.
+
+À cette vue, il se remit d'abord à genoux, puis se leva, en me regardant
+obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions.
+
+--Vous devez vous souvenir de moi, Maître Tetheridge, dis-je. Je suis le
+Capitaine Clarke, du régiment d'infanterie du Comté de Wilts, que
+commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjuré votre
+fidélité, alors que non seulement vous avez juré de la maintenir, mais
+que de plus vous avez fait prêter le même serment aux autres.
+
+--Pas du tout, capitaine, pas du tout, répondit-il en reprenant ses
+allures habituelles de coq de combat aussitôt qu'il s'aperçut que le
+danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sincère, aussi
+loyal que je le fus jamais.
+
+--Pour cela, je vous crois entièrement, dis-je.
+
+--Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le
+couvrait. Je me suis borné à mettre en pratique cette ruse du serpent
+qui dans tout guerrier doit être jointe au courage du lion. Vous avez lu
+Homère sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frotté d'études
+classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je
+puisse manier l'épée d'une main vigoureuse. Maître Ulysse, voilà mon
+idéal, de même qu'Ajax est le vôtre, je suppose.
+
+--M'est avis que le type du diable qui sort de la boîte vous irait bien
+mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moitié de cette galette? Comment
+vous êtes-vous trouvé dans ce pétrin?
+
+--Eh! par Sainte Marie! voici comment, répondit-il, la bouche pleine de
+pâte. C'était un stratagème, une ruse, telle qu'en conçoivent les plus
+grands généraux, qui ont toujours été fameux pour leur art à dérober
+leurs manoeuvres et se dissimuler là où on les attendait le moins. En
+effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrimé d'estoc
+et de taille jusqu'à ce que mon bras fut engourdi et ma lame émoussée,
+je m'aperçus que de tous les gens de Taunton j'étais seul resté vivant.
+Si nous étions sur le champ de bataille, vous pourriez reconnaître
+l'endroit où je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se
+sont, trouvés à portée de mon épée. Voyant que tout était perdu, et que
+nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu
+que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'éloignai
+lentement du champ de bataille. Je vous réponds qu'il y avait dans mon
+regard et dans mon port quelque chose qui empêcha leur cavalerie de me
+suivre de trop près. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon
+coup habituel de tranchant de sabre en vint aisément à bout. Hélas! j'ai
+un gros poids sur la conscience: j'ai fait à la fois des veuves et des
+orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de miséricorde!
+qu'est-ce que cela?
+
+--Ce n'est que mon cheval, dans l'écurie au-dessous, répondis-je.
+
+--Je croyais que c'étaient les dragons, dit le secrétaire en essuyant
+les gouttes de sueur qui avaient tout à coup perlé sur son front. Vous
+et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis.
+
+--Ou bien vous vous seriez remis dans le pétrin, dis-je.
+
+--Je ne vous ai pas encore expliqué comment je suis venu ici, reprit-il,
+après m'être éloigné de quelques milles du champ de bataille, je
+remarquai ce moulin et il me vint à l'esprit qu'un homme énergique
+pouvait à lui seul y tenir tête à un escadron de cavalerie. Nous ne
+sommes guère disposés à fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-être
+un vain amour-propre, mais ce sentiment-là est très fort dans la
+famille. Nous avons du sang de vaillants en nous dès le temps où mon
+ancêtre suivit Ireton en qualité de vivandier. Je m'arrêtai donc, et
+j'avais mis pied à terre pour faire mes observations quand ma brute de
+cheval donna une brusque secousse à la bride, et ainsi devenu libre,
+disparut en un instant franchissant les haies, les fossés. Il ne me
+restait donc plus qu'à compter sur ma bonne épée. Je gravis l'échelle,
+et m'occupais à combiner un plan en vue de faire bonne défense, quand
+j'entendis le pas d'un cheval, et aussitôt après vous êtes monté d'en
+bas. Je me suis à l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas été
+long à en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait
+pas étouffé, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres
+arrêté dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit
+arrivée, car dans mon aveugle colère, je vous aurais peut-être fait du
+mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez
+l'échelle, j'ai pensé que vous étiez sans doute un des suppôts du Roi
+Jacques, peut-être même le capitaine d'un de ces escadrons qui battent
+la plaine.
+
+--Voilà qui est fort clair, fort intelligible, Maître Tetheridge,
+dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous
+ai tiré de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre
+valeur. Mais en voilà assez. Quelles sont vos intentions?
+
+--C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il.
+
+--Non, pour cela, vous ne le ferez pas, répondis-je. Je ne tiens guère à
+votre compagnie. Votre bravoure débordante peut m'entraîner dans des
+mêlées que j'aimerais tout autant éviter.
+
+--Non, non, je modérerai ma valeur, s'écria-t-il. En des temps aussi
+troublés, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie
+d'un combattant qui a fait ses preuves.
+
+--Appelé à faire ses preuves a fait défaut, dis-je, agacé des propos
+fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul.
+
+--Non, vous n'avez pas besoin de vous échauffer pour cela, s'écria-t-il,
+en s'écartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux à faire
+que de rester ici jusqu'à la nuit tombante, où nous pourrons gagner la
+côte.
+
+--C'est la première fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La
+cavalerie royale trouvera assez à s'occuper avec le cidre de Zoyland et
+la bière de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler à travers, j'ai
+sur les côtes septentrionales des amis qui nous prendraient à bord de
+leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de
+vous aider, puisque vous êtes mon compagnon d'infortune. Je voudrais
+bien que Saxon fût resté avec moi. Je crains que nous ne soyons pris.
+
+--Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secrétaire je crois que
+lui aussi est un homme qui joint la ruse à la valeur. C'était un rude et
+farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos à dos avec lui
+pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de
+Sarsfield. Il était simple dans son langage, et peut-être que parfois il
+traitait avec trop peu d'égards l'honneur d'un cavalier, mais il eût été
+bon que, sur le champ de bataille, l'armée eût eu plus de chefs pareils.
+
+--Vous avez raison, répondis-je, mais maintenant que nous nous sommes
+restaurés, il est temps de songer à prendre un peu de repos, car nous
+aurons peut-être un long trajet à faire cette nuit. Je voudrais bien
+pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale.
+
+Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample
+connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il
+est facile de s'arranger. Montez cette échelle, vous trouverez dans le
+grenier une quantité de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous
+reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me
+ferai cuire une autre galette.
+
+--Restez de garde pendant deux heures, et alors réveillez-moi,
+répondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez.
+
+Il toucha la poignée de son sabre pour donner à entendre qu'il serait
+fidèle à son poste.
+
+Alors, non sans quelques fâcheux pressentiments, je montai au grenier.
+
+Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas à tomber dans un
+sommeil profond, sans rêves, bercé par la grave et mélancolique plainte
+des ailes qui tournaient en grinçant.
+
+Je fus réveillé par des pas à coté de moi et m'aperçus que le petit
+secrétaire avait gravi l'échelle et se penchait sur moi.
+
+Je lui demandai si le moment était venu pour moi de me lever.
+
+Il me répondit d'une voix étrange, fêlée, que j'avais encore une heure
+et qu'il était venu voir s'il ne pourrait pas m'être utile.
+
+J'étais trop fatigué pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans
+ses façons et la pâleur de ses joues.
+
+Je le remerciai donc de son attention.
+
+Je me retournai et fus bientôt endormi.
+
+Mon second réveil fut plus brutal, plus terrible aussi.
+
+Il y eut une invasion soudaine par l'échelle, craquant sous des pas
+lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pièce.
+
+Je me redressai brusquement.
+
+J'étendis la main pour saisir l'épée que j'avais posée à côté de moi, à
+portée de ma main.
+
+L'arme fidèle avait disparu; elle avait été dérobée pendant mon sommeil.
+
+Désarmé, et assailli à l'improviste, je fus jeté à terre et ligoté en un
+instant.
+
+Un homme tenait un pistolet près de ma tête et jurait qu'il me brûlerait
+la cervelle si je faisais un mouvement.
+
+Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes
+bras.
+
+Samson lui-même aurait eu bien de la peine à se délivrer.
+
+Je compris que mes efforts seraient inutiles.
+
+Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver.
+
+Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai
+fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui,
+car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache à
+ce monde.
+
+Et pourtant, quand je songe aux autres êtres chéris qui m'attendent sur
+l'autre rive, je crois que maintenant même la mort ne me paraîtrait
+point un mal.
+
+Sans cela, comme la vie serait chose désespérante et vide!
+
+Après m'avoir lié les bras, les soldats me traînèrent sur l'échelle,
+comme si j'avais été une botte de foin, dans la chambre de dessous,
+également pleine de soldats.
+
+Dans un coin, le misérable scribe, véritable peinture de l'Épouvante
+abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaissé s'il
+n'avait été maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal.
+
+Devant lui étaient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun,
+aux yeux pétillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une
+longue moustache blonde, qui allait à moitié chemin de ses épaules.
+
+Le premier tenait mon sabre à la main et tous deux en examinaient la
+lame avec curiosité.
+
+--C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur
+le sol de pierre et exerçant une pression de l'autre côté jusqu'à ce que
+la poignée le touchât. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de
+nom de fabricant, mais la date, 1638, est marquée sur la poignée. Où
+vous-êtes-vous procuré cela, hé, l'homme?
+
+--C'était l'épée de mon père, répondis-je.
+
+--Alors j'espère qu'il l'aura tiré pour défendre une cause meilleure que
+celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois.
+
+--Une cause tout aussi juste mais non plus juste, répondis-je; Cette
+épée a toujours été tirée pour les droits et les libertés des Anglais,
+et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des prêtres.
+
+--Quel clou pour un théâtre! Dick s'écria l'officier. Comme cela sonne
+bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des prêtres. Eh! si cela
+était débité par Betterton tout près de la rampe, une main sur le coeur,
+l'autre levée au ciel, je parie que tout le parterre se lèverait.
+
+--C'est très probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce
+n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit?
+
+--Le pendre, répondit l'officier d'un ton insouciant.
+
+--Non, non, très gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant
+brusquement à la poigne du caporal et se jetant à terre devant eux. Ne
+vous ai-je pas informé où vous pourriez trouver un des plus vigoureux
+soldats de l'armée rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu'à lui? Ne
+suis-je pas monté tout doucement pour lui dérober son épée, de peur
+qu'un des sujets du Roi ne périt en le faisant prisonnier? Sûrement,
+sûrement, vous n'allez pas me traiter avec autant de méchanceté, moi qui
+vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas
+tel que je l'ai décrit, un géant par la taille et par sa force
+extraordinaire? Toute l'armée me rendra témoignage sur ce point qu'il en
+vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livré. Assurément
+vous me relâcherez.
+
+--Voilà, qui est fort bien débité, terriblement bien, dit le petit
+officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main.
+L'emphase était juste, la prononciation nette. Un peu plus du côté des
+coulisses, caporal, s'il vous plaît. Merci! Maintenant, Dick, c'est
+votre tour d'entrer en scène.
+
+--Non, John, vous êtes par trop absurde, s'écria l'autre, impatienté. Le
+masque et les brodequins sont fort bons à leur place, mais vous regardez
+la pièce comme une réalité, au lieu de regarder la réalité comme une
+pièce. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si
+nous tenons à ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y
+a pas moyen de faire autrement.
+
+--Pour moi, je crois à la Justice de Jeddard, répondit son compagnon. Je
+commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la
+question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose
+mon opinion à qui que ce soit!
+
+--Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal,
+emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et
+ce sabre, que sa mère porterait de meilleure grâce. Puis, entendez bien,
+caporal, quelques bons coups de la courroie à étriers sur ses épaules
+dodues ne seraient pas déplacés pour le faire souvenir des dragons du
+Roi.
+
+Mon perfide compagnon fut entraîné malgré sa résistance, et bientôt une
+succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains,
+à mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annonça que l'indication
+avait été comprise.
+
+Les deux officiers coururent à la petite fenêtre du moulin et rirent à
+gorge déployée, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus
+leurs épaules, ne pouvaient s'empêcher de prendre part à leur hilarité.
+
+Je devinai ainsi que Maître Tetheridge, ainsi éperonné par la crainte,
+qui le lançait, malgré son gros ventre, à travers les haies, dans les
+fossés, présentait un coup d'oeil assez risible.
+
+--Et maintenant à l'autre, dit le petit officier en se détournant de la
+fenêtre et essuyant les larmes, que le rire avait amenées sur sa figure,
+cette poutre que voici ferait notre affaire. Où est le pendeur
+Broderick, le Jack Ketch des Royaux?
+
+--Me voici, monsieur, répondit un soldat à la figure bourrue et
+grossière, j'ai là une corde avec un noeud coulant.
+
+--Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc à la main,
+maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi?
+
+--S'il vous plaît de le savoir, monsieur, répondit l'homme, cela vient
+d'un ingrat de Presbytérien aux oreilles redressées, que j'ai pendu à
+Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait été
+à Tyburn qu'il n'aurait pas été traité avec plus d'égards, et pourtant,
+quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien,
+il m'a saisi à pleines dents et m'a emporté un bon morceau de pouce.
+
+--J'en suis fâché pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en
+pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un
+chien enragé, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-être
+donner des coups de dents et aboyer. Mais ne pâlissez donc pas. Je vous
+ai entendu prêcher la patience et le courage à vos victimes. Vous n'avez
+pas peur de la mort, n'est-ce pas?
+
+--Non, pas d'une mort chrétienne, Votre Honneur, mais dix shillings par
+semaine, ce n'est pas trop bien payé pour finir comme cela.
+
+--Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un
+ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le
+malade est tellement contracté qu'il ne fait que battre le rappel avec
+ses pieds derrière sa tête, mais ce n'est peut-être pas aussi douloureux
+que cela le paraît. Pour le moment, occupez-vous de votre office.
+
+Deux ou trois soldats me saisirent par les bras.
+
+Je m'en débarrassai de mon mieux par une secousse et je m'avançai, je
+crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre.
+
+C'était une grande solive noircie par la fumée et qui passait d'un côté
+à l'autre de la chambre.
+
+La corde fut lancée par-dessus, et le bourreau, de ses doigts
+tremblants, passa à mon cou le noeud coulant, en faisant grande
+attention à ne pas se tenir à portée de mes dents.
+
+Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se
+tinrent prêts à me lancer dans l'éternité.
+
+Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi près de
+franchir le seuil de la mort qu'à ce moment-là, et pourtant, je
+l'affirme, si terrible que fût ma position, il me fut impossible de
+penser à autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux
+Salomon Sprent, et à l'habileté avec laquelle il y avait marié le rouge
+et le bleu.
+
+Et cependant je ne perdais pas le plus léger détail de ce qui se passait
+autour de moi.
+
+La scène, cette chambre nue, dallée, l'unique et étroite fenêtre, les
+deux officiers flâneurs, élégants, les armes entassées dans le coin, et
+même le tissu de la grossière serge rouge, et les dessins des larges
+boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est
+resté nettement gravé en mon esprit.
+
+--Il faut faire notre besogne avec méthode, fit remarquer le capitaine
+de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield
+demandera peut-être quelques détails. Voyons... celui-ci est le
+dix-septième, n'est-ce pas?
+
+--Quatre à la ferme, et cinq à la croisée des routes, répondit l'autre
+on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tué d'un coup de
+feu dans la haie, et le blessé qui s'est presque sauvé en mourant, et
+les deux dans le petit bois auprès de la colline. Je ne puis m'en
+rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont été accrochés à Bridgewater
+aussitôt après le combat.
+
+Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en
+griffonnant dans son calepin. C'est affaire à Kirke et à ses hommes, qui
+sont, eux aussi, à moitié des Maures, de pendre et d'égorger sans
+distinction, ni cérémonie, mais il nous convient de donner un meilleur
+exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme?
+
+--Je me nomme le capitaine Micah Clarke, répondis-je.
+
+Les deux officiers échangèrent un regard et le plus petit siffla
+longuement.
+
+--C'est bien l'homme en question, dit-il. Voilà ce que c'est que de
+faire des questions. Je veux être pendu si je n'avais pas déjà des
+pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il était d'une
+forte carrure.
+
+--Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des
+gardes à cheval, des Bleus?
+
+--Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, répondis-je, et comme
+depuis ce jour-là il a toujours partagé avec moi l'ordinaire du soldat,
+je crois que j'ai le droit de dire que je le connais.
+
+--Enlevez la corde, dit l'officier.
+
+Et le pendeur, de fort mauvaise grâce fit passer de nouveau le noeud
+coulant par-dessus ma tête.
+
+--Jeune homme, vous êtes certainement appelé à quelque chose de grand,
+car jamais vous ne serez plus près de la tombe, excepté le jour où vous
+y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus
+actives démarches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades
+blessé qui est couché à Bridgewater. Votre nom a été transmis à tous les
+chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous êtes pris.
+Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant
+du Major peut vous éviter la cour martiale, elle vous servira fort peu
+auprès d'un juge civil, devant lequel il vous faudra comparaître, en
+définitive.
+
+--Je désire partager le même sort, les mêmes hasards que mes compagnons
+d'armes, répondis-je.
+
+--Eh bien, voilà une façon maussade d'accueillir votre délivrance!
+s'écria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de
+la bière de cantinier. Ottway en eût tiré meilleur parti. Ne
+sauriez-vous donc vous hausser à la hauteur qu'elle comporte? Où
+est-elle?
+
+--Elle? Qui? demandai-je.
+
+--Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre
+fiancée,--comme vous voudrez.
+
+--Je n'en ai d'aucune sorte, répondis-je.
+
+--Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'écria-t-il d'un ton
+désappointé. Elle aurait dû sortir des coulisses en courant, se jeter
+entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois
+salves d'applaudissements. Que voilà un beau sujet gâté, faute de
+quelqu'un pour en profiter!
+
+--Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'écria son compagnon avec
+impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le
+prisonnier dans l'église de Gommatch. Il n'est que temps de nous
+remettre en route, car dans quelques heures l'obscurité empêchera la
+poursuite.
+
+En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, où
+leurs chevaux étaient au piquet, et se remirent promptement en marche,
+sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de
+théâtre dirigeant l'arrière-garde.
+
+Le sergent, aux soins duquel j'avais été confié, grand gaillard aux
+larges épaules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et
+m'aida à le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les
+suspendit avec mon épée au pommeau de sa selle.
+
+--Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des
+dragons.
+
+--Non, le jeune homme a une honnête figure, répondit le sergent. S'il
+promet de se tenir tranquille, nous lui délierons les bras.
+
+--Je n'ai point l'intention de m'échapper, dis-je.
+
+--Alors, défaites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma
+sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent
+Gredder, servant auparavant sous Mackay et présentement dans la
+cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal
+payé que pas un au service de Sa Majesté. Par le flanc droit, et qu'on
+descende le sentier! En file sur chaque côté et moi derrière! Nos
+carabines sont amorcées, l'ami. Aussi tenez votre promesse.
+
+--Oh! vous pouvez y compter, répondis-je.
+
+--Votre petit camarade vous a joué un vilain tour, dit le sergent, car
+en nous voyant arriver par la route, il a coupé court à travers champs
+pour nous joindre, et il a fait un marché avec le capitaine, pour qu'on
+l'épargnât, à la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme
+qu'il décrivait comme un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle.
+Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous
+soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi.
+
+--Cette campagne a été ma première, répondis-je.
+
+--Et selon toute vraisemblance, elle sera votre dernière, remarqua-t-il
+avec une franchise militaire. À ce que j'ai entendu dire, le Conseil
+Privé se propose de faire un exemple tel qu'il découragera les Whigs
+pour une vingtaine d'années au moins. On fait venir de Londres un homme
+de loi dont la perruque est plus à craindre que nos casques. Il fera
+périr plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles
+de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-mêmes de
+cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres là-bas. C'est une bien
+mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les chênes anglais.
+
+--C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se prétendent
+chrétiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples
+paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur
+conscience. Que les chefs et les officiers pâtissent, ce n'est que
+juste. Ils ont joué pour gagner en cas de succès et ils ont à payer
+l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le coeur de voir
+ainsi traité ces pauvres et pieux campagnards.
+
+--Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces
+pécheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, béliers qui mènent
+le troupeau au son de leur clochette, étaient ceux qui ont mené leurs
+ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils
+pas se conformer à l'Église, pour son tourment? Le Roi s'en contente
+bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'âme si délicate
+qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais.
+La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur
+faut leur chemin à eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas
+le suivre.
+
+--Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand
+on vit honnêtement, qu'importe ce qu'on croit.
+
+--On doit garder sa vertu dans son coeur, fit le sergent Gredder, on
+doit la tenir emballée au fin fond de son havresac. Je me méfie de la
+sainteté qui s'étale à la surface, du langage nasillard, des roulements
+d'yeux, des gémissements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie.
+On la reconnaît à ce qu'elle a plus d'éclat, plus d'apparence que la
+vraie.
+
+--La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il
+que vous ayez tourné votre attention sur ces sujets? à moins qu'on ne
+les décrive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose
+en tête.
+
+--J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, répondit-il brièvement.
+
+--J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a à
+la fois des capacités et de la religion.
+
+--Oh! pour cela c'est vrai, s'écria le sergent Gredder avec chaleur.
+C'est un homme sévère, un vrai soldat, au premier coup d'oeil, mais de
+plus près il a l'âme d'un saint. Je vous réponds qu'on n'avait guère
+besoin de l'estrapade dans son régiment, car il n'y avait pas un homme
+qui ne craignit de voir la figure attristée de son colonel, plus qu'il
+ne craignait le prévôt-maréchal.
+
+Pendant toute notre longue chevauchée, je reconnus que le digne sergent
+était un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve
+d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes
+sérieuses et réfléchies.
+
+Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque côté de moi, ils étaient
+aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-là
+savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur
+loquacité quand il était question d'autre chose.
+
+Lorsque enfin nous arrivâmes dans le petit village de Gommatch, qui
+domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets réciproques que
+nous nous séparâmes, mon gardien et moi.
+
+Comme dernière faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en
+lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son
+entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre
+usage, si je manquais de le réclamer avant la fin de l'année.
+
+Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fidèle
+compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux
+interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas à comprendre cette séparation.
+
+Quoi qu'il pût m'advenir, j'étais sûr désormais qu'il était confié à la
+garde d'un brave homme qui veillerait à ce qu'il ne lui arrivât rien de
+fâcheux.
+
+
+
+
+VIII--La venue de Salomon Sprent.
+
+
+L'église de Gommatch était un petit édifice couvert de pierre, avec un
+clocher normand carré, et se dressait au milieu du hameau de ce nom.
+
+Ses grandes portes de chêne, semées de gros clous, ses hautes et
+étroites fenêtres, la rendaient bien propre à l'usage qu'on allait en
+faire.
+
+Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient été établies dans
+le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis
+par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques détails de ma capture et
+sur les raisons qui avaient empêché mon exécution sommaire.
+
+La nuit venait déjà, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues
+çà et là aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clarté sur la
+scène.
+
+Une centaine au moins de prisonniers étaient épars sur le sol dallé,
+beaucoup d'entre eux, blessés, et quelques-uns évidemment près de
+mourir.
+
+Les hommes indemnes s'étaient réunis en groupes silencieux et discrets
+autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour
+soulager leurs peines.
+
+Plusieurs avaient même ôté la plus grande partie de leurs vêtements pour
+en faire des couchettes et en couvrir les blessés.
+
+Çà et là on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens
+agenouillés, et l'on entendait résonner sous les ailes le bruit rythmé
+de leurs prières, coupées de temps à autre d'une plainte, d'un souffle
+pénible, étranglé, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour
+respirer.
+
+La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tirées, sur les
+corps en haillons salis de boue, eussent inspiré le talent d'un de ces
+peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux à la Haye.
+
+Le jeudi matin, troisième jour après la bataille, nous fûmes tous
+conduits à Bridgewater, et enfermés jusqu'à la fin de la semaine dans
+l'église de Sainte-Marie, la même du haut du clocher de laquelle
+Monmouth et ses officiers avaient examiné la position de l'armée de
+Feversham.
+
+Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus
+il paraissait évident que notre attaque de nuit avait eu toutes les
+chances de réussir.
+
+Feversham n'avait évité presque aucune des fautes que peut commettre un
+général.
+
+Il avait jugé son adversaire trop à la légère, et laissé son camp
+entièrement exposé à une surprise.
+
+Lorsque éclatèrent les coups de feu, il s'élança de son lit, mais comme
+il tardait à trouver sa perruque, il errait à tâtons par sa tente
+pendant que la bataille se décidait et il n'en sortit guère que quand
+elle fut terminée.
+
+Tous étaient unanimes à déclarer que sans le hasard qui fit négliger à
+nos guides et éclaireurs le fossé du Rhin de Bussex, nous nous serions
+trouvés au milieu des tentes avant que les hommes pussent être appelés
+aux armes.
+
+Cette seule circonstance et l'ardente énergie de John Churchill, qui
+commandait en second, ce qui par la suite le rendit célèbre sous un nom
+plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre,
+épargnèrent à l'armée royale un revers qui aurait peut-être modifié
+l'issue de la campagne[3].
+
+[Note 3: Il n'est que juste de reconnaître que selon bien des
+auteurs Ferguson était aussi énergique comme soldat que zélé pour la
+religion. Le récit qu'il fait de Sedgemoor est intéressant en ce qu'il
+exprime l'opinion de ceux qui prirent part à l'affaire sur les causes de
+leur échec. «Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans être
+d'une bien grande habileté, avaient du moins assez de courage pour se
+conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontré
+l'obstacle sus-mentionné, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons,
+un seul qui se soit lancé à la charge, ou se soit même approché de
+l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de
+nos capitaines, ne fût pas plus tôt à portée de voir leur camp qu'il eut
+la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre
+approche. Après quoi il abandonna sa charge, et partit à fond de train,
+pour s'assurer le bénéfice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon
+à tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fixé. Il fit
+valoir tout cela à son procès, mais à cela Jeffreys répondit qu'il
+méritait plus que tous autres d'être pendu, et cela pour sa perfidie
+envers Monmouth, comme pour sa trahison à l'égard du Roi. Et bien
+qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie,
+néanmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu
+qu'ils n'essayèrent pas même de charger une fois, et ne conserveront
+point leurs hommes réunis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie
+n'avait pas tiré un seul coup de pistolet, qu'elle se fût bornée à se
+tenir en position, de façon à donner à l'ennemi inquiétude et
+appréhension, l'infanterie aurait su à elle seule, aurait gagné la
+bataille, et aurait triomphé. Mais notre cavalerie se tenant dispersée
+et désunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la
+leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage à ce corps car
+l'ennemi, après avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans
+juger nécessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient
+éparpillés, cela lui permit d'attaquer enfin par derrière nos bataillons
+et d'arracher la victime de leurs mains prêtes à la saisir, et qui déjà
+étaient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur
+cavalerie ne se montait pas à plus de trois cents hommes, tandis que
+nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu
+quelque courage et avaient été commandés par un galant homme pour les
+attaquer à la fois de front et de flanc. Voilà ce que j'affirme avec
+d'autant plus de conviction, que j'en fus le témoin attristé, car
+contrairement à mon habitude, j'avais cessé mon service auprès du duc,
+qui avançait avec l'infanterie, pour me transporter près de la
+cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la première,
+ce matin-là, à engager l'action en faisant irruption et mettant le
+désordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment où nos bataillons devaient
+arriver, je fis tous les efforts dont j'étais capable, car non seulement
+je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonné leur poste, mais
+encore je réprimandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer
+à leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur à Mylord Grey
+et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont
+notre infanterie s'était en quelque sorte saisie, nous fût arrachée.
+Mais lui, au lieu d'écouter, se conduisit en homme indigne et en lâche
+poltron, déserta cette partie du champ de bataille, et abandonna son
+commandement, et en outre partit à fond de train vers le Duc, en lui
+disant que tout était perdu et qu'il n'était que temps pour lui de se
+tirer d'affaire. Et par-là, en outre de tout le mal qu'il avait déjà
+occasionné, il décida le léger et malheureux gentilhomme à quitter les
+bataillons, alors que ceux-ci étaient occupés à disputer courageusement
+à qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal à propos, au
+moment même où une certaine personne cherchait à trouver le Duc pour lui
+demander instamment de venir charger à la tête de ses troupes. Mais ce
+que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement
+deux cents cavaliers, bien montés, bien équipés, vaillants de leur
+personne, et commandés par des officiers expérimentés, ils auraient été
+victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avoué
+qu'ils avaient été sur le point de prendre la fuite, après les attaques
+faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient été battus, si
+notre cavalerie avait rempli son rôle, au lieu d'attendre dans
+l'inertie, à regarder sans agir jusqu'à ce que la cavalerie eût rétabli
+le combat, en tombant sur les derrières de nos bataillons. Et il ne faut
+point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de
+suivre leurs chefs, mais à ceux-là même qui les commandaient, et en
+particulier à Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir
+trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la lâcheté du nom
+de trahison.» _Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson_, cité dans le
+livre intitulé _Ferguson le conspirateur_, ouvrage intéressant d'un de
+ses descendants en droite ligne, avocat à Édimbourg. (Note de
+l'auteur).]
+
+Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la
+révolte de Monmouth fut aisément domptée ou que c'était dès le début une
+entreprise désespérée, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part,
+j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que
+cette poignée de paysans résolus, avec leurs piques, leurs faux, ont été
+bien près de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre.
+
+Si, après avoir supprimé la rébellion, ce conseil privé montra tant de
+férocité, c'est qu'il savait combien elle avait été proche du succès.
+
+Je ne veux pas m'étendre trop longuement sur la cruauté et la barbarie
+des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants
+entendent de tels détails.
+
+La mollesse de Feversham et la brutalité de Kirke leur ont fait, dans
+l'Ouest, une réputation qui n'est dépassée que par celle du gredin de
+haute envergure qui leur succéda.
+
+Quant à leurs victimes, quand elles eurent été pendues, coupées en
+quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire
+souffrir, elles laissèrent dans leurs petits villages, comme un trésor
+que devaient y transmettre les générations successives, la réputation
+d'hommes braves et sincères qui moururent pour une noble cause.
+
+Allez maintenant à Milverton ou à Wivoliscombe, ou Minehead, ou à
+Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la
+largeur du Comté de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oublié
+ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs.
+
+Et aujourd'hui, où est Kirke, où est Feversham?
+
+Leurs noms sont conservés, il est vrai, mais conservés dans la haine du
+pays.
+
+Comment ne pas voir que ces hommes, en châtiant d'autres hommes, se sont
+attiré un châtiment bien plus sévère?
+
+Leur péché, en vérité, les a montrés au grand jour.
+
+Ils firent tout ce dont sont capables des gens scélérats, endurcis de
+coeur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de
+l'hypocrite au sang glacé, du bigot qui occupait alors le trône.
+
+Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent.
+
+Des hommes furent perdus, dépecés et pendus de nouveau.
+
+Tous les carrefours du pays présentèrent l'épouvante des gibets.
+
+Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'à
+les rendre intolérables les angoisses de la mort, qui ne fussent
+accumulés sur ces hommes voués aux longues souffrances et pourtant on se
+raconte avec orgueil dans leur Comté natal que dans toute cette armée de
+victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne marchât à la mort le visage
+ferme, en protestant que si la chose était à refaire, elle la referait.
+
+Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs.
+
+Monmouth, à ce qu'il parait, avait été pris par les habits jaunes de
+Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'où il espérait
+s'enfuir sur le continent.
+
+Il fut traîné, amaigri, non rasé, et tremblant, hors d'un champ de
+haricots où il avait cherché un abri, et conduit à Ringwood, dans le
+Hampshire.
+
+Des rumeurs étranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs
+que nous connûmes par les grossières plaisanteries de nos gardiens.
+
+Certains dirent qu'il s'était traîné aux genoux des rustres qui
+l'avaient pris.
+
+D'après d'autres, il avait écrit au Roi, en lui offrant de faire tout et
+même de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa
+tête de l'échafaud[4].
+
+[Note 4: La lettre suivante, que Monmouth écrivit de la Tour à la
+Reine, montre bien l'état d'abjection de son âme. «Madame,--Je n'aurais
+pas la hardiesse d'écrire à Votre Majesté jusqu'au jour où j'aurai
+montré au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et
+combien je désire de vivre pour le servir. J'espère, Madame, que ce que
+j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sincère, et combien
+je déteste tous ces gens qui m'ont amené à cela. Après avoir fait cela,
+Madame, j'ai cru être dans une situation convenable pour implorer votre
+intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et
+je suis certain, Madame, d'être l'objet de votre pitié, ayant été séduit
+et attiré par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas
+d'autre objet que le désir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais
+cette peine, mais je tiens à la vie pour servir le Roi, ce que je suis
+en état de faire, et ce que je ferai au-delà de ce que je puis dire. En
+conséquence, c'est après avoir tenu compte de cela, que je puis
+m'enhardir jusqu'au point d'insister auprès de vous et vous implorer
+d'intercéder pour moi, car je suis sûr que le Roi vous écoutera. Vos
+prières ne sauraient jamais éprouver de refus, quand elles sollicitent
+la vie seulement pour servir le Roi. J'espère, Madame, que par la
+générosité et la bonté du Roi, et par votre intercession, je puis
+espérer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, entièrement employée à
+témoigner à Votre Majesté tout le sentiment imaginable de gratitude; et
+à servir le Roi en fidèle sujet. Et à être le plus dévoué et le plus
+obéissant serviteur, Monmouth.» (Note de l'auteur).]
+
+Nous rîmes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos
+ennemis.
+
+En outre, il paraissait impossible qu'en un temps où les partisans lui
+montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait
+conduit et sur qui étaient fixés les yeux de tous, montrât moins de
+courage que n'en témoigne le moindre petit tambour qui marche à pas
+menus en tête de son régiment sur le champ de bataille.
+
+Hélas, le temps nous prouva que ces histoires-là étaient vraies, et
+qu'il n'y avait aucun abîme d'infamie où ce malheureux fût prêt à
+descendre dans l'espoir de prolonger de quelques années une vie qui
+avait été une malédiction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient
+suivi.
+
+Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager
+à espérer qu'il avait trouvé un endroit où se mettre en sûreté.
+
+Ruben était toujours confiné au lit par sa blessure; il recevait les
+soins et la protection du Major Ogilvy.
+
+Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'efforça d'améliorer
+ma situation, jusqu'au jour où je lui fis entendre combien il m'était
+pénible de me voir traiter autrement que les braves garçons avec qui
+j'avais partagé les périls de la campagne.
+
+Il me fit la grande faveur d'écrire à mon père, pour l'informer que je
+me portais bien et que je n'étais point en danger imminent.
+
+En réponse à cette lettre, je reçus du vieillard une énergique et
+chrétienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses
+citations empruntées à un sermon sur la patience, par le Révérend Josiah
+Seaton, de Petersfield.
+
+Ma mère, disait-il, était profondément désolée de ma situation, mais
+soutenue par sa confiance dans les décrets de la Providence.
+
+Il joignait à cette lettre un chèque au nom du Major Ogilvy, en le
+chargeant d'en faire l'usage que je désirais.
+
+Cette somme, jointe au petit pécule que ma mère avait cousu dans mon
+collet, me fut d'une utilité incomparable, car la fièvre des prisons
+avait éclaté parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux
+malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les
+services des médecins, si bien que l'épidémie fut tuée dans le germe
+avant d'avoir pu se répandre.
+
+Dans les premiers jours d'août, nous fûmes conduits de Bridgewater à
+Taunton, et jetés avec des centaines d'autres dans le même magasin à
+laines où notre régiment avait été logé au commencement de la campagne.
+
+Nous gagnâmes peu au change.
+
+Toutefois nous nous aperçûmes que nos nouveaux gardiens étaient, en
+quelque sorte, plus rassasiés de cruauté que les premiers et que, dès
+lors, ils étaient moins exigeants envers leurs prisonniers.
+
+Non seulement on permettait de temps à autre à nos amis de nous rendre
+visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des
+journaux, grâce à un petit cadeau fait au sergent de service.
+
+Nous fûmes donc en état de passer notre temps dans un confortable
+relatif, pendant la durée d'un mois et plus qui s'écoula avant notre
+jugement.
+
+Un soir, comme j'étais adossé au mur, l'esprit vague, les yeux fixés sur
+une mince tranche de ciel qui se montrait par l'étroite fenêtre, j'en
+vins à me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva à
+mon oreille une voix qui me ramena en effet à mon foyer du Hampshire.
+
+Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'élevait à un grondement coléreux,
+ne pouvait appartenir qu'à un homme, à mon vieil ami le marin.
+
+Je m'approchai de la porte d'où venait le vacarme, et tous les doutes
+disparurent dès que j'entendis les propos échangés:
+
+--Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de
+vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux
+que vous m'ont prié de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que
+j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un
+petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous à travers mon
+aussière. Sans quoi je pourrais bien vous couler.
+
+--Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde.
+L'heure de la visite aux prisonniers est passée pour aujourd'hui, et si
+vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire
+essayer à votre dos le poids de ma hallebarde.
+
+--J'ai reçu des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pensé à
+vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouvé
+vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore à téter,
+mais tout vieux que je suis, je tiens à vous faire savoir que je ne suis
+pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'échanger des
+bordées avec n'importe quel brigand de homard à queue rouge qui aura
+jamais été pendu à l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des
+diamants du Roi. Je n'ai qu'à naviguer en arrière et à faire un signal
+au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle façon j'ai reçu la
+bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a été votre
+habit.
+
+--Le Major Ogilvy! s'écria le sergent plus respectueux. Si vous aviez
+dit que votre permission était signée du Major Ogilvy, cela se serait
+passé autrement, mais vous vous êtes mis à raconter des histoires
+d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer.
+
+--C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris à
+connaître l'anglais du Roi, grommela Salomon. à vrai dire, l'ami, c'est
+pour moi un sujet d'étonnement quand je vois que des gens de mer sont en
+état d'en remontrer aux terriens en matière d'argot. Car sur les sept
+cents hommes du navire le Worcester, le même qui coula à pic dans la
+baie de Funchal, il n'y en avait pas un, même parmi les mousses qui
+servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'à
+terre, il y a plus d'un benêt comme toi, qui pourrait aussi bien être
+Portugais, d'après le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du même
+air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demandé
+quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonné.
+
+--Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez
+une langue diablement longue.
+
+--Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire à des imbéciles, riposta
+le marin. Mon garçon, si je vous avais dans mon quart pour une croisière
+de trois ans, je ferais tout de même un homme de vous.
+
+--Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.
+
+Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronzée
+toute contractée, toute bouleversée, tant par l'effet du plaisir que lui
+donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique
+qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.
+
+Ayant jeté les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains à sa
+bouche et lança mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant
+d'une série de ohé! qui résonnèrent dans tout l'édifice.
+
+--Me voici, Salomon, dis-je en le touchant à l'épaule.
+
+--Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse. Je n'arrivais pas à
+vous voir, car mon oeil de tribord est aussi brouillé que l'air autour
+des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lancé un pot d'un quart, à
+l'auberge du Tigre, il y aura bientôt trente ans. Comment allez-vous? En
+bon état partout, dessous et dessus?
+
+--Tout va aussi bien que possible, répondis-je. Je n'ai guère sujet de
+me plaindre.
+
+--Vous n'avez pas reçu de boulet dans les manoeuvres fixes? Pas d'agrès
+de cassé. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas
+été réduit à l'état de ponton, pas été pris d'enfilade, pas subi
+d'abordage?
+
+--Rien de tout cela, dis-je en riant.
+
+--Sur ma foi, vous êtes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de
+dix ans en deux mois. Vous êtes parti en vaisseau de ligne aussi
+pimpant, aussi coquet qui ait jamais obéi à la barre, et maintenant vous
+avez l'air de ce même vaisseau, après que la bataille et la tempête ont
+usé le brillant vernis de ses flancs, et ont jeté à bas les pennons de
+la pomme de son grand mât. Mais je n'en suis pas moins content de vous
+voir en bon état dans la voilure et la membrure.
+
+--J'ai été témoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme
+de dix ans.
+
+--Oui, oui, répondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la tête
+de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si
+fâcheuse que soit la tempête, le calme reviendra toujours par la suite,
+pourvu que vous arriviez à la traverser avec votre ancre profondément
+plantée dans la Providence. Ah! mon garçon, voilà un fond qui tient
+bien! Mais si je vous connais, mon garçon, vous souffrez plus à cause de
+ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-même.
+
+--En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience
+et sans jamais se plaindre, répondis-je, et cela pour un homme pareil.
+
+--Ah! Oui, cet être au foie de poulet, grogna le marin en grinçant des
+dents.
+
+--Comment vont ma mère et mon père, demandai-je, et comment êtes-vous
+venu si loin de chez vous?
+
+--Ah! j'aurais fini par être jeté à la côte sur mes moignons d'os si
+j'avais attendu plus longtemps à mon amarrage. Donc, j'ai coupé mon
+câble, et après avoir fait une pointe au nord, jusqu'à Salisbury, j'ai
+couru sous une bonne brise.
+
+Votre père s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son
+métier comme à l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracassé par les
+juges de paix.
+
+Ils l'ont fait venir deux fois à Winchester pour l'interroger, mais ils
+ont trouvé ses papiers en règle et on n'a rien pu trouver à sa charge.
+
+Votre mère, la pauvre créature, n'a guère le loisir de bouder ou de
+s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand même
+le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion
+d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans
+la cambuse à éplucher des renoncules ou à rouler de la pâtisserie.
+
+Ils ont donné dans la prière, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et
+ils s'en réchauffent le coeur quand souffle la bise glaciale du malheur.
+
+Ils ont été enchantés de voir que je partais pour vous trouver et je
+leur ai donné ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une
+façon ou d'autre si la chose était faisable.
+
+--Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en être question.
+Comment pourriez-vous me faire sortir?
+
+--Il y a plus d'une façon, répondit-il, en baissant la voix pour
+continuer tout bas, et hochant sa tête grise de l'air d'un homme qui
+parle d'un projet qui lui à coûté bien du temps, bien des réflexions: il
+y a l'écoutillage.
+
+--L'écoutillage!
+
+--Oui, mon garçon. Quand j'étais quartier-maître sur la galère la
+_Providence_, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouvâmes
+pris entre la côte à bâbord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'après
+nous être battus jusqu'à ce que tout notre gréement fût emporté, et que
+le sang coulât à flots par nos dalots, nous fûmes pris à l'abordage et
+envoyés comme prisonniers au Texel.
+
+On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau
+puante et les rats.
+
+Les écoutilles étaient clouées et gardées par des hommes, mais malgré
+cela ils ne réussirent pas à nous garder, car les fers allèrent à la
+dérive, et Will Adams, le compagnon charpentier perça, un trou dans les
+coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la
+confusion, nous tombâmes sur l'équipage de la prise, et nous servant de
+nos chaînes comme d'assommoirs, nous redevînmes les maîtres du navire.
+
+Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire réussir un
+plan de ce genre.
+
+--Si ce magasin à laines était la galère la _Providence_, et que le
+territoire de Taunton fût la Baie de Biscaye, on pourrait essayer,
+dis-je.
+
+--En effet je me suis écarté de la passe, répondit-il en fronçant le
+sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai songé,
+et qui consiste à faire sauter le bâtiment.
+
+--Le faire sauter! m'écriai-je.
+
+--Oui, une couple de barils et une mèche à combustion lente feraient
+l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous
+enferment maintenant?
+
+--Et où seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils
+ne sauteraient pas en même temps?
+
+--Que le diable m'emporte! J'avais oublié cela! s'écria Salomon. Non, je
+préfère m'en rapporter à vous. Qu'avez-vous à proposer?
+
+Vous n'avez qu'à donner vos ordres de marche.
+
+Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de
+gouverner d'après eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en
+état d'obéir à la barre.
+
+--Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les
+choses suivre leur cours et que vous retourniez à Havant, chargé de mes
+recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils
+soient courageux et qu'ils espèrent pour le mieux.
+
+--Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car
+j'ai décidé d'unir mon sort à celui de ces pauvres gens, et si je
+pouvais les quitter, je ne le ferais pas.
+
+Faites tout votre possible pour réconforter ma mère et rappelez-moi à
+Zacharie Palmer.
+
+Votre visite a été une joie pour moi, et votre retour en sera une pour
+eux.
+
+Vous ne sauriez m'être plus utile qu'en restant là-bas.
+
+--Qu'on me noie, si j'aime à partir sans avoir frappé mon coup!
+grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus à en
+parler.
+
+Dites-moi, mon garçon, est-ce que ce grand diable aux épars minces, aux
+flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vidé, vous aurait trahi?
+
+S'il en était ainsi, par l'Éternel, tout vieux que je suis, ma lame fera
+connaissance avec la rapière interminable qui pend à sa ceinture.
+
+Je sais où il s'est retiré, où il s'est amarré, bien confortablement
+comme un bon marin, pour attendre le retour de la marée.
+
+--Comment, Saxon? m'écriai-je. Est-ce que vraiment vous sauriez où il
+est? Au nom de Dieu, parlez bas, car il y aurait un grade et cinq cents
+bonnes livres à gagner pour le premier venu de ces soldats qui mettrait
+la main sur lui.
+
+--Il est peu probable qu'ils y réussissent, dit Salomon. Sur mon trajet
+pour venir ici, j'ai fait relâche dans un endroit nommé Bruton, où il se
+trouve une auberge qui peut soutenir la comparaison avec la plupart, et
+le patron est une gaillarde qui a la langue bien pendue et de la gaieté
+dans les yeux.
+
+J'étais en train de boire un verre d'ale épicée, comme c'est mon
+habitude au sixième coup de cloche du quart du milieu, quand j'aperçus
+un grand efflanqué de charretier qui chargeait des barils de bière sur
+une charrette, dans la cour.
+
+En y regardant de plus près, il me parut que j'avais déjà vu ce nez, qui
+ressemble au bec d'un faucon, ces yeux pétillants, avec les paupières
+seulement à moitié levées, mais lorsque je l'eus entendu jurer tout seul
+en bon hollandais de Hollande, alors sa figure de proue me revint tout
+de suite à l'esprit.»
+
+J'allai faire un tour dans la cour et le touchai à l'épaule!
+
+Mordieu! mon garçon, il vous aurait fallu voir comme il fit un bond en
+arrière, en crachant et menaçant comme un chat sauvage, tous ses cheveux
+hérissés sur sa tête.
+
+Il tira prestement un couteau de dessous son grand manteau, car sans
+doute il croyait que j'allais gagner la récompense en le livrant aux
+habits rouges.
+
+Je lui dis que son secret était en sûreté avec moi et je lui demandai
+s'il savait que vous étiez prisonnier.
+
+Il me répondit qu'il le savait et qu'il prenait sur lui de faire qu'il
+ne vous arrivât rien de fâcheux, et pourtant, à vrai dire il me semblait
+qu'il avait assez de besogne à arranger sa voilure sans se mêler de
+piloter un autre.
+
+Mais je le quittai là et c'est la que je le retrouverai s'il s'est mal
+conduit envers vous.
+
+--Eh bien, dis-je, je suis tout à fait content qu'il ait trouvé ce
+refuge.
+
+Nous nous sommes séparés à propos d'une différence d'opinion, mais je
+n'ai aucun motif de me plaindre de lui. Il m'a témoigné de la bonté et
+même de l'amitié de bien des manières.
+
+--Il est aussi rusé qu'un employé du comptable, fit Salomon. J'ai vu
+Ruben Lockarby, qui vous envoie son affection. Il est encore retenu sur
+sa couchette par sa blessure, mais il est bien traité.
+
+Le major Ogilvy me dit qu'il a si bien parlé pour lui qu'il a toutes les
+chances possibles d'obtenir son acquittement, d'autant plus sûrement
+qu'il n'était pas présent à la bataille.
+
+Vous auriez, à son avis, de plus grandes chances d'être amnistié si vous
+aviez combattu moins vaillamment, mais vous vous êtes signalé comme un
+homme dangereux, surtout parce que vous vous êtes concilié l'affection
+de bien des gens du petit peuple parmi les rebelles.
+
+Le bon vieux marin resta avec moi jusqu'à une heure avancée de la nuit,
+à écouter le récit de mes aventures, et à me conter à son tour les naïfs
+commérages du village, qui intéressent le voyageur lointain plus que ne
+saurait le faire la naissance et la chute des empires.
+
+Avant de me quitter, il tira de sa bourse une grosse poignée de pièces
+d'argent et fit un tour parmi les prisonniers, s'informant de leurs
+besoins et faisant de son mieux pour les consoler dans son rude langage
+d'homme de mer.
+
+Il leur distribua aussi des pièces de monnaie pour atténuer leurs
+ennuis.
+
+Il y a dans la bienveillance du regard et dans l'honnête expression de
+la figure un langage que tous les hommes peuvent comprendre, et bien que
+les propos du marin eussent pu être tenus en grec, pour ce qui en était
+intelligible aux paysans du Comté de Somerset, ils se groupèrent autour
+de lui au moment de son départ et appelèrent sur sa tête la bénédiction
+du ciel.
+
+Il me sembla qu'avec lui une bouffée d'air pur de l'Océan avait pénétré
+dans notre prison à l'atmosphère confinée et malsaine et nous la rendait
+plus douce et plus salubre.
+
+Vers la fin d'août, les juges partirent de Londres pour cette tournée de
+crimes qui anéantit les existences et les foyers de tant d'hommes, et
+qui a laissé dans les comtés, où ils passèrent, un souvenir qui ne
+s'éteindra pas tant qu'un père pourra parler à un fils.
+
+Nous apprenions leurs actes jour par jour, car les gardiens se faisaient
+un plaisir de les rapporter en détail, en les accompagnant de propos
+grossiers et orduriers, afin de nous bien montrer ce qui nous attendait
+et pour ne nous rien laisser perdre de ce qu'ils appelaient les charmes
+de l'attente.
+
+À Winchester, la vénérable et si honorée lady Alice Lisle fut condamnée
+par le grand juge Jeffreys à être brûlée vive et il fallut tous les
+efforts, toutes les prières de ses amis, pour obtenir à grand' peine,
+qu'il lui accordât la misérable faveur de mourir sous la hache et non
+sur le bûcher.
+
+Sa belle tête fut séparée de son corps au milieu des gémissements et des
+cris de la foule rassemblée sur la place du marché de la ville.
+
+À Dorchester, on massacra en masse.
+
+Trois cents personnes furent condamnées à mort, soixante-quatorze furent
+exécutées.
+
+Enfin les squires, les plus connus comme de loyaux tories, en vinrent à
+se plaindre de ce qu'on rencontrait partout des cadavres pendus.
+
+De là les juges se rendirent à Exeter, puis à Taunton, où ils arrivèrent
+dans la première semaine de septembre, plus semblables à des bêtes
+furieuses et affamées, qui ont goûté du sang et ne peuvent plus apaiser
+leur soif d'égorgements, qu'à des hommes animés d'un esprit de justice,
+instruits par l'expérience à distinguer entre les différents degrés de
+culpabilité, ou à reconnaître l'innocent et à le protéger contre
+l'injustice.
+
+Ils avaient un beau champ pour exercer leur cruauté, car à Taunton
+seulement se trouvaient un millier d'infortunés prisonniers, parmi
+lesquels un grand nombre étaient si inhabiles à exprimer leurs pensées,
+si empêtrés dans l'étrange dialecte, qu'ils parlaient, qu'il aurait été
+tout aussi avantageux d'être nés muets, tant ils avaient peu de chance
+de faire comprendre, soit aux juges, soit aux avocats, les excuses
+qu'ils désiraient présenter.
+
+Le Lord Président de la Cour fit son entrée un lundi soir.
+
+Je le vis passer, étant à une des fenêtres de la pièce, où l'on nous
+enfermait.
+
+En tête du cortège venaient les dragons avec leurs étendards et leurs
+timbales, puis les hommes armés de leurs hallebardes, et après eux une
+longue file de voitures, qu'occupaient les hauts dignitaires de l'ordre
+judiciaire.
+
+Enfin, traîné par six juments flamandes à sa longue queue, parut un
+grand carrosse découvert, richement orné d'or massif, et dans lequel se
+prélassait, sur des coussins de velours, le juge infâme drapé d'un
+manteau de peluche cramoisie, la tête coiffée d'une grosse perruque
+blanche, si longue qu'elle retombait jusque sur ses épaules.
+
+On disait qu'il s'habillait d'écarlate, afin de jeter la terreur dans le
+coeur du peuple, et que ses salles étaient tendues de la même couleur
+pour cette raison-là.
+
+Quant à lui, il a été d'usage, depuis que sa scélératesse en est venue à
+être connue de tous, de le dépeindre comme un homme, dont l'expression
+et les traits étaient aussi hideux que l'âme qu'ils cachaient.
+
+En réalité, il en était tout autrement.
+
+Au contraire, cet homme-là, au temps de sa jeunesse, avait dû être
+remarquable par son extrême beauté.[5]
+
+[Note 5: Le portrait de Jeffreys, dans la Galerie Nationale des
+Portraits, confirme amplement l'assertion de Micah Clarke. Il est le
+plus bel homme de la collection. (Note de l'auteur.)]
+
+Il n'était pas très âgé, il est vrai, s'il n'est question que de son
+âge, lorsque je le vis, mais la débauche et la bassesse de ses moeurs
+avaient marqué leur empreinte sur sa figure sans cependant détruire
+entièrement la régularité et la beauté de ses traits.
+
+Il était brun, d'un teint qui tenait de l'Espagnol plutôt que de
+l'Anglais, avec des yeux noirs, et la peau olivâtre.
+
+Il avait un air hautain et noble, mais son caractère s'enflammait si
+aisément que la moindre contradiction le moindre tracas le faisaient
+délirer comme un fou, les yeux allumés, l'écume à la bouche.
+
+Moi-même, je l'ai vu les lèvres écumantes, la figure bouleversée par la
+fureur, semblable à un homme atteint du haut mal.
+
+Cependant il n'était guère plus maître de ses autres émotions, car, à ce
+que j'ai oui dire, il fallait fort peu de chose pour qu'il se mît à
+sangloter, à pleurer, surtout quand il avait reçu de ses supérieurs
+quelque marque de dédain.
+
+À mon avis, c'était un homme qui possédait de grandes facultés soit pour
+le bien, soit pour le mal, mais qui, en flattant ses tendances
+naturelles en ce qu'elles avaient de ténébreux, et négligeant l'autre
+côté, s'était rapproché, autant que la chose est possible, de la nature
+diabolique.
+
+Il fallait, en vérité, un gouvernement bien mauvais pour qu'un misérable
+aussi vil, aussi insolent fût choisi pour tenir les balances de la
+justice.
+
+Comme il passait, un gentleman tory, qui chevauchait à côté de sa
+voiture, attira son attention sur les figures des prisonniers, qui le
+regardaient.
+
+Il leva les yeux de leur côté, en montrant ses dents blanches dans un
+ricanement de méchanceté. Puis il s'enfonça dans ses coussins.
+
+Je remarquai que pas un seul chapeau ne se leva dans la foule sur son
+passage et que les rudes soldats eux-mêmes semblaient éprouver à sa vue
+un sentiment mélangé de frayeur et de dégoût, ainsi qu'un lion
+regarderait un vampire affreux, suceur de sang, qui se serait abattu sur
+la proie qu'il aurait lui-même jetée à terre.
+
+
+
+
+IX--Le Diable en perruque et en robe.
+
+
+L'oeuvre de carnage commença sans retard.
+
+Cette nuit même, le grand gibet fut dressé devant l'Hôtellerie du _Blanc
+Cerf_.
+
+Pendant des heures, nous pûmes entendre les coups des maillets, les
+scies coupant les poutres, en même temps que l'obscène concert de la
+suite du Président, qui se divertissaient bruyamment avec les officiers
+du régiment de Tanger, dans la salle qui donnait sur la rue et avait vue
+sur le gibet.
+
+Du côté des prisonniers, la nuit se passa en prière et en méditation,
+les hommes au coeur énergique raffermissant leurs frères plus faibles,
+les exhortant à se montrer virils, à marcher à la mort d'une manière qui
+servirait d'exemple dans le monde entier aux vrais protestants.
+
+Les Puritains, qui étaient ecclésiastiques, avaient été, pour la
+plupart, pendus séance tenante, après la bataille, mais il en était
+resté un petit nombre pour soutenir le courage de leur troupeau et lui
+montrer comment on marche au supplice.
+
+Jamais je ne vis rien d'aussi admirable que la fermeté calme et
+l'entrain avec lesquels ces pauvres paysans envisageaient leur destin.
+
+Leur bravoure sur le champ de bataille n'était rien auprès de celle
+qu'ils montrèrent dans l'abattoir légal.
+
+Ce fut ainsi, parmi les prières dites à voix basse et les appels à la
+miséricorde divine, de ces voix qui n'avaient jamais encore imploré la
+pitié humaine, que se leva le matin, le dernier matin, que beaucoup
+d'entre nous avaient à passer sur la terre.
+
+L'audience aurait dû s'ouvrir à neuf heures, mais mylord le Président
+était indisposé pour avoir prolongé la veillée en compagnie du colonel
+Kirke.
+
+Il était près de onze heures quand les trompettes et les crieurs
+annoncèrent qu'il avait pris place.
+
+Les prisonniers furent appelés par leurs noms, l'un après l'autre, les
+plus marquants les premiers.
+
+Ils nous quittèrent avec des poignées de mains, des bénédictions, mais
+nous ne les revîmes plus, nous ne les entendîmes plus.
+
+Seulement un bruyant roulement de timbales s'entendait de temps à autre.
+
+Il avait pour but, à ce que nos gardiens nous dirent, de couvrir les
+dernières paroles que les victimes pourraient prononcer et qui
+porteraient leur fruit dans l'âme des auditeurs.
+
+Le défilé des martyrs, qui marchaient d'un pas ferme, le sourire aux
+lèvres à leur destin, dura pendant toute cette longue journée d'automne,
+si bien qu'enfin les grossiers soldats de garde furent réduits à un
+silencieux respect devant un courage qu'ils ne pouvaient s'empêcher de
+reconnaître comme plus élevé et plus noble que le leur.
+
+On peut qualifier de débats la façon dont furent traités ces héros, et
+c'étaient en effet des débats, mais non dans le sens que nous autres
+Anglais donnons à ce mot.
+
+Cela ne consistait qu'à être amené devant le juge et insulté avant
+d'être traîné au gibet.
+
+La salle du tribunal était la voie semée d'épines qui aboutissait à
+l'échafaud.
+
+À quoi bon présenter un témoin qu'on faisait taire par des clameurs, par
+des jurons, par les menaces du Président qui braillait, jurait au point
+que les bourgeois épouvantés de Fore Street pouvaient l'entendre?
+
+J'ai ouï dire par des personnes qui se trouvaient là en ce jour qu'il
+tint des propos dignes d'un possédé du démon, que ses yeux noirs
+étincelaient d'un éclat qui n'avaient presque rien d'humain.
+
+Le jury s'effaçait devant lui comme devant une créature venimeuse,
+lorsqu'il tournait sur lui son regard funeste.
+
+Parfois, à ce qu'on m'a rapporté, sa sévérité faisait place à une gaieté
+plus terrible encore. Il se renversait sur son siège de magistrat en
+riant au point que les larmes coulaient en sautillant sur son hermine.
+
+Ce premier jour, près de cent personnes furent exécutées ou condamnées à
+mort.
+
+Je m'étais attendu à être appelé l'un des premiers, et je l'aurais été
+sans doute sans les actives démarches du Major Ogilvy.
+
+En fait, le second jour se passa sans qu'on se fût occupé de moi.
+
+Le troisième et le quatrième jour, la boucherie se ralentit, non point
+que la pitié s'éveillât dans l'âme du juge, mais parce que les grands
+propriétaires tories et les principaux partisans du gouvernement avaient
+encore des entrailles compatissantes, que révoltait ce massacre de gens
+sans défense.
+
+Sans l'influence que ces gentlemen exercèrent sur le juge, je suis
+convaincu que Jeffreys aurait pendu jusqu'au dernier les onze cents
+prisonniers enfermés alors à Taunton.
+
+Quoi qu'il en soit, deux cent cinquante d'entre eux furent sacrifiés à
+la soif de sang humain de ce monstre maudit.
+
+Le huitième jour des assises, il ne restait plus que cinquante de nous
+dans le magasin aux laines.
+
+En effet, dans ces quelques derniers jours, les prisonniers avaient été
+jugés par fournées de dix, de vingt.
+
+Mais cette fois nous fûmes tous emmenés comme un troupeau, sous escorte,
+dans la salle d'audience.
+
+On nous entassa à la barre en aussi grand nombre qu'il pouvait en tenir,
+pendant que les autres étaient parqués, comme les veaux au marché, dans
+le centre de la salle.
+
+Le juge était vautré sur un siège élevé, avec un dais au-dessus de lui,
+les deux autres juges installés sur des sièges moins hauts, à ses deux
+côtés.
+
+À droite, se trouvait le compartiment des jurés, douze personnes
+soigneusement triées, des tories de la vieille école, fermes partisans
+des doctrines de la non-résistance et du droit divin des rois.
+
+La Couronne avait pris les précautions les plus minutieuses pour le
+choix de ces hommes.
+
+Il n'y en avait pas un seul qui n'eût condamné son propre père, sur le
+plus léger soupçon qu'il penchait vers le presbytérianisme ou pour les
+Whigs.
+
+Juste au-dessous du juge se trouvait une grande table couverte de drap
+vert, et jonchée de papiers.
+
+À la droite s'alignait la longue rangée des légistes de la Couronne,
+gens farouches, aux mines de furets.
+
+Chacun d'eux tenait une liasse de papiers, qu'ils flairaient de temps en
+temps.
+
+On eût dit autant de mâtins cherchant la piste sur laquelle ils
+comptaient nous poursuivre jusqu'au bout.
+
+De l'autre côté de la table était assis un seul homme, jeune, à figure
+fraîche, en perruque et en robe, avec des manières nerveuses d'une
+prudence craintive.
+
+C'était l'avocat, Maître Helstrop, que, dans sa clémence, la Couronne
+avait consenti à nous accorder, de peur que quelqu'un n'eût la hardiesse
+de déclarer que nous n'avions pas été jugés dans les formes légales.
+
+Le reste de la salle était occupé par les serviteurs de la suite des
+juges, par les soldats de la garnison, qui se conduisaient là comme dans
+leur lieu habituel de flânerie et regardaient toute la cérémonie comme
+un genre de divertissement qui ne coûtait rien, qui riaient bruyamment
+aux grossiers sarcasmes, aux brutales plaisanteries de Sa Seigneurie.
+
+Le clerc ayant bredouillé la formule légale d'après laquelle nous, les
+prisonniers à la barre, ayant secoué toute crainte de Dieu, nous nous
+étions assemblés illégalement, traîtreusement, et cetera, le Lord juge
+de paix déclara qu'il prenait l'affaire en main, selon son habitude:
+
+--J'espère que nous nous tirerons heureusement de ceci, dit-il
+brusquement, j'espère qu'un jugement ne tombera pas sur cet édifice.
+A-t-on jamais vu tant de scélératesse entassée dans une seule salle
+d'audience? Vit-on jamais pareille collection de faces criminelles? Ah!
+coquins, je vois une corde toute prête pour chacun, de vous. N'as-tu
+point peur du jugement? N'as-tu point peur du feu d'enfer? Vous, le
+barbon, dans le coin, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu en vous
+assez de la grâce de Dieu pour vous empêcher de prendre les armes contre
+votre très gracieux et très affectueux souverain.
+
+--J'ai suivi les conseils de ma conscience, mylord, dit le vénérable
+drapier de Wellington, auquel il s'adressait.
+
+--Ha! votre conscience! hurla Jeffreys. Un prédicant qui a une
+conscience! Où était-elle votre conscience, il y a deux mois, scélérats,
+coquin? Votre conscience ne vous servira guère, monsieur, quand vous
+danserez en l'air avec la corde au cou. A-t-on jamais vu pareille
+scélératesse? A-t-on jamais entendu pareille effronterie? Et vous, grand
+pendard de rebelle, n'aurez-vous pas assez de grâce pour tenir les yeux
+baissés? Faut-il que vous osiez regarder la justice en face, comme si
+vous étiez un honnête homme! Est-ce que vous n'avez pas peur, monsieur?
+Ne voyez-vous pas la mort qui vous attend?
+
+--Je l'ai déjà vue, mylord, et je n'en ai pas peur, répondis-je.
+
+--Race de vipères! cria-t-il en levant les mains. Le meilleur des pères,
+le plus bienveillant des rois! Ayez soin que mes paroles soient
+transcrites sur le procès-verbal, greffier! Le plus indulgent des
+parents. Mais il faut ramener par le fouet à l'obéissance les enfants
+indociles.
+
+Et sur ces mots, il eut un ricanement féroce.
+
+--Le roi épargnera tout nouveau souci sur ce point à vos parents
+naturels. S'ils tenaient à vous conserver, ils n'avaient qu'à vous
+élever dans de meilleurs principes. Coquins, nous allons être
+miséricordieux envers vous.--Oh! miséricordieux, miséricordieux! Combien
+sont-ils ici, greffier?
+
+--Cinquante-un, mylord.
+
+--Ô égout de vilenie! Cinquante-un coquins fieffés comme il n'y en eut
+jamais de traînés sur claie! Oh! quelle masse de corruption nous avons
+là! Qui défend les vilains?
+
+--Je défends les prisonniers, Votre Seigneurerie, répondit le jeune
+légiste.
+
+--Maître Helstrop! Maître Helstrop, cria Jeffreys, agitant sa grande
+perruque au point d'en faire tomber la poudre, vous êtes dans toutes ces
+sales affaires, Maître Helstrop. Vous pourriez bien vous trouver dans un
+cas fâcheux, Maître Helstrop. Parfois il me semble que je vous vois
+vous-même sur la sellette, Maître Helstrop. Il pourrait bien arriver que
+vous ayez aussi besoin d'un gentleman de robe longue, Maître Helstrop.
+Ah! prenez garde, prenez garde.
+
+--Je suis désigné par la couronne, Votre Seigneurie, dit le légiste
+d'une voix tremblante.
+
+--Dois-je donc m'entendre répliquer! brailla Jeffreys, dont les yeux
+noirs s'allumèrent d'une rage démoniaque Serais-je insulté dans mon
+propre tribunal? Faudra-t-il que tout plaideur d'une pièce de cinq
+liards, parce que le hasard lui aura mis une perruque et une robe,
+vienne contredire le Lord juge et sauter à la figure de celui qui
+préside le Tribunal? Oh! Maître Helstrop, je crains de vivre assez
+longtemps pour vous voir arriver quelque malheur.
+
+--J'implore le pardon de Votre Seigneurie, s'écria l'avocat au coeur
+défaillant, la figure aussi blanche que le papier de sa nomination.
+
+--Prenez garde à vos paroles et à vos actes, répondit Jeffreys d'un ton
+de menace. Faites en sorte de ne pas exagérer le zèle à défendre l'écume
+de la terre. Eh bien, maintenant, voyons. Qu'est-ce que ces cinquante-un
+bandits désirent dire pour leur défense? Messieurs du jury, je vous prie
+de remarquer l'air de coupeurs de gorge qu'ont toutes ces figures. Il
+est heureux que le Colonel Kirke ait donné au tribunal une garde
+suffisante, car avec eux ni la justice ni l'Église ne sont en sûreté.
+
+--Quarante d'entre eux demandent à plaider coupables sur l'accusation
+d'avoir pris les armes contre le Roi, répondit notre avocat.
+
+--Ah! hurla le juge, vit-on jamais une imprudence aussi incomparable?
+Vit-on jamais une effronterie aussi invétérée? Coupables, disent-ils?
+Ont-ils exprimé leur repentir de cette faute contre le meilleur, le plus
+patient monarque! Écrivez ces mots sur le procès-verbal, greffier.
+
+--Ils ont refusé d'exprimer du repentir, Votre Seigneurerie, répondit le
+conseiller de la défense.
+
+--Oh! les parricides! les impudents coquins! cria le juge. Mettez
+ensemble ces quarante-là de ce côté-ci de l'enceinte. Oh! messieurs,
+avez-vous jamais vu une pareille concentration de vice! Regardez comment
+la bassesse, la scélératesse peuvent se dresser, la tête haute. Oh!
+monstres endurcis! Mais les onze autres! Peuvent-ils donc espérer que
+nous ajouterons foi à ce mensonge transparent? à cette ruse palpable?
+Pourront-ils le faire avaler à la Cour?
+
+--Mylord, leurs moyens de défense n'ont pas encore été formulés,
+balbutia Maître Helstrop.
+
+--Je suis capable de flairer un mensonge avant qu'il ne soit exprimé,
+gronda le juge. Je suis capable de le lire aussi vite que vous de le
+concevoir. Allons! Allons! le temps de la Cour est précieux. Proposez
+des moyens de défense ou asseyez-vous et qu'on prononce la sentence.
+
+--Ces hommes, Mylord, dit le défenseur, qui tremblait au point que le
+parchemin se froissait avec bruit sous sa main, ces onze hommes, mylord...
+
+--Onze diables, mylord, interrompit Jeffreys.
+
+--Ce sont des paysans innocents, mylord, et qui aiment Dieu et le Roi.
+Ils ne se sont mêlés en aucune façon dans cette récente affaire. Ils ont
+été traînés hors de leur maison, mylord, non point parce qu'on les
+soupçonnait, mais parce qu'ils étaient hors d'état de satisfaire la
+rapacité de certains simples soldats qui, déçus dans leur espoir de
+butin...
+
+--Oh! honte! honte! cria Jeffreys d'une voix tonnante, trois fois honte!
+Maître Helstrop, ne vous suffit-il pas de soutenir des rebelles, et
+faut-il encore que vous sortiez de votre sujet pour calomnier les
+troupes du Roi? Où en vient le monde? En un mot, qu'allèguent ces
+coquins pour leur défense?
+
+--Un alibi, Votre Seigneurerie!
+
+--Ha! L'argument connu de tous les gredins. Ont-ils des témoins?
+
+--Nous avons ici une liste de quarante témoins, Votre Seigneurerie. Ils
+attendent en bas. Beaucoup d'entre eux ont fait un long trajet, se sont
+exposés à bien de la peine, à des ennuis.
+
+--Que sont-ils? Qui sont-ils? cria Jeffreys.
+
+--Ce sont des gens de la campagne, Votre Seigneurerie, des cultivateurs,
+des fermiers, les voisins de ces pauvres gens, qu'ils connaissaient
+bien, et qui peuvent parler de ce qu'ils ont fait.
+
+--Des cultivateurs, des fermiers, cria le juge à tue-tête, mais alors
+ils appartiennent à la même classe que ces hommes-là. Voudriez-vous que
+nous acceptions le serment de ces gens-là, qui sont eux-mêmes des Whigs,
+des Presbytériens, des prêcheurs, des camarades de taverne de ceux que
+nous sommes en train de juger? Je parie qu'ils ont concerté cela à
+loisir tout en buvant leur bière. À loisir, à loisir, les coquins.
+
+--Ne voulez-vous pas entendre les témoins, Votre Seigneurie? s'écria
+notre avocat, rappelé à un faible sentiment d'énergie par cet outrage.
+
+--Pas un mot d'eux, monsieur, dit Jeffreys. Je me demande si mon devoir
+envers le Roi, mon bon maître,--écrivez «bon maître» greffier,--ne
+m'autorise pas à faire asseoir tous vos témoins sur la sellette comme
+complices et fauteurs de trahison.
+
+--S'il plaît à Votre Seigneurie, cria un des prisonniers, j'ai pour
+témoins M. Johnson, du Bas Stowey, qui est un bon Tory, et aussi M.
+Shepperton le clergyman.
+
+--Il n'en est que plus honteux pour eux de se montrer dans une cause
+pareille, riposta Jeffreys. Que devons-nous dire, gentlemen du jury, en
+voyant la noblesse de campagne et le clergé de l'Église Établie soutenir
+de cette manière la trahison et la rébellion? Assurément c'est le
+dernier jour qui approche. Vous êtes un Whig des plus mal intentionnés,
+des plus dangereux, pour les avoir entraînés si loin de leur devoir.
+
+--Mais écoutez-moi, Mylord, s'écria un des prisonniers.
+
+--Vous écouter, veau mugissant! cria le juge. Nous n'avons pas autre
+chose à entendre. Vous figurez-vous que vous êtes revenu à votre
+conciliabule, pour oser élever ainsi la voix. Vous entendre! Parbleu!
+Nous vous écouterons du bout d'une corde avant peu de jours.
+
+--Nous avons peine à croire, dit un des conseillers de la Couronne, en
+se dressant soudain, avec un grand bruit de papiers froissés, nous avons
+peine à croire qu'il soit nécessaire pour la Couronne de préciser aucun
+cas. Nous avons déjà entendu bien des fois toute l'histoire de cette
+damnable, de cette exécrable entreprise. Les hommes, qui comparaissent
+devant Votre Seigneurie, se sont, pour la plupart, reconnus coupables,
+et parmi ceux qui s'obstinent, il n'y en a pas un qui ait pu nous donner
+quelque sujet de le croire innocent de l'horrible crime dont il est
+accusé. En conséquence les gentlemen de la robe longue sont d'accord
+pour déclarer que le jury peut être requis tout de suite de prononcer un
+seul verdict sur la totalité des accusés.
+
+--Et c'est... demanda Jeffreys, en se tournant vers le chef des jurés
+pour l'interroger du regard.
+
+--Coupable, Votre Seigneurie, dit celui-ci, en ricanant, pendant que les
+jurés ses confrères hochaient la tête et échangeaient des rires.
+
+--Naturellement, naturellement! Coupables comme Judas Iscariote, cria le
+juge, en regardant d'un air triomphant la foule des paysans et bourgeois
+qui se trouvait devant lui. Faites-les avancer un peu, huissiers, afin
+que je puisse les considérer plus avantageusement. Oh! les rusés!
+N'est-ce pas que vous voilà pris! N'est-ce pas que vous êtes cernés? Où
+pouvez-vous fuir maintenant? Ne voyez-vous pas l'enfer s'ouvrir à vos
+pieds? Eh! n'est-ce pas que vous avez peur? Oh! elle sera courte,
+courte, votre confession.
+
+On eût dit que le diable en personne était entré en cet homme, car tout
+en parlant, il se tordait d'un rire infernal et tapotait le coussin
+rouge qui était devant lui.
+
+Je promenai un regard sur mes compagnons, mais il semblait que leurs
+figures eussent été taillées dans le marbre.
+
+S'il avait compté voir un oeil se mouiller, une lèvre trembler, cette
+satisfaction lui était refusée.
+
+--Si j'étais libre d'agir, dit-il, pas un de vous n'échapperait à la
+corde. Oui, et si j'étais libre d'agir, certains dont l'estomac est trop
+délicat pour cette besogne et qui prétendent servir le Roi du bout des
+lèvres, tout en intercédant pour ses pires ennemis, auraient eux-mêmes
+de quoi garder un souvenir des assises de Taunton. Oh! les plus ingrats
+des rebelles! N'avez-vous pas entendu comme quoi votre très tendre et
+très miséricordieux monarque, le meilleur des hommes (greffier; mettez
+cela par écrit) cédant à l'intercession de ce grand et charitable homme
+d'état, Lord Sunderland, (greffier, écrivez cela) a pitié de vous. Cela
+ne vous a-t-il pas amollis? Cela ne vous a-t-il pas inspiré l'horreur de
+vous-mêmes? Je le déclare, quand j'y songe...
+
+...Et sur ces mots, la respiration lui manqua tout à coup.
+
+Il éclata en sanglots, les larmes ruisselèrent sur ses joues...
+
+--... Quand j'y songe, à cette patience chrétienne, à cette ineffable
+miséricorde, je me sens contraint d'évoquer en mon esprit ce Grand Juge
+devant lequel nous tous, et même moi, nous aurons un jour à rendre nos
+comptes. Faut-il recommencer greffier, ou bien est-ce déjà écrit?
+
+--C'est écrit, Votre Seigneurie.
+
+--Alors écrivez en marge: «sanglots.» Il est bon que le Roi soit
+instruit de notre opinion en pareille matière. Sachez donc, vous les
+rebelles les plus perfides et les plus dénaturés, que ce bon père, que
+vous avez repoussé du talon, est venu s'interposer entre vous et les
+lois offensées par vous. Sur son ordre, j'écarte de vous le châtiment
+que vous avez mérité. Si vraiment vous êtes capables de prier, si vos
+conciliabules mortels pour l'âme n'ont pas chassé de vous toute grâce,
+tombez à genoux, et exprimez votre gratitude en apprenant de moi qu'il
+vous est accordé à tous un pardon entier.
+
+Alors le juge se leva de son siège, comme s'il allait descendre du
+tribunal, et nous échangeâmes des regards stupéfaits sous l'impression
+de ce dénouement si inattendu du procès.
+
+Les soldats et les gens de loi ne furent pas moins ébahis, pendant qu'un
+murmure de joie et d'approbation se faisait entendre, parmi les quelques
+campagnards qui avaient eu la hardiesse de s'aventurer dans cette
+enceinte maudite.
+
+--Toutefois, reprit Jeffreys, en se tournant, un malicieux sourire sur
+les lèvres, ce pardon est subordonné à certaines conditions et réserves.
+Vous serez tous conduits d'ici à Poole, enchaînés, et vous y trouverez
+un navire qui vous attend. Vous serez enfermés avec d'autres dans la
+cale dudit navire et transportés aux frais du Roi dans les Plantations,
+pour y être vendus comme esclaves. Puisse Dieu vous donner des maîtres
+qui sachent faire un usage libéral du bâton et du cuir pour amollir vos
+esprits obstinés et vous porter à de meilleures pensées.
+
+Il était de nouveau sur le point de se retirer, lorsqu'un des
+conseillers de la Couronne lui dit un mot à demi-voix.
+
+--Une bonne idée! s'écria le juge. J'avais oublié. Ramenez les
+prisonniers, huissiers. Peut-être vous figurez-vous que par les
+Plantations j'entends les possessions de Sa Majesté en Amérique.
+Malheureusement il s'y trouve déjà trop de gens de votre religion. Vous
+seriez tous au milieu d'amis qui vous encourageraient peut-être dans
+votre mauvaise voie et mettraient ainsi votre salut en danger. Vous y
+envoyer, ce serait ajouter du bois au feu, tout en se flattant
+d'éteindre l'incendie. Ainsi donc, par les Plantations, j'entends les
+Barbades, où vous vous trouverez avec les autres esclaves, qui ont
+peut-être la peau plus noire que la vôtre, mais dont j'ose affirmer
+qu'ils ont l'âme plus blanche.
+
+Le procès se termina sur ce speech final, et nous fûmes ramenés, à
+travers la foule qui emplissait les rues, dans la prison d'où nous
+avions été tirés.
+
+Des deux côtés de la rue, sur notre passage, nous pûmes voir les membres
+de nos anciens compagnons se balançant au vent, et leurs têtes fichées
+sur des perches et des piques nous regardaient en ricanant.
+
+Nul pays sauvage du coeur de la païenne Afrique ne devait présenter un
+spectacle égalant en horreur celui de la ville anglaise de Taunton,
+pendant qu'y régnèrent Jeffreys et Kirke.
+
+Il y avait de la mort dans l'air.
+
+Les citadins allaient et venaient timides, silencieux, osant à peine
+s'habiller de noir en mémoire de ceux qu'ils avaient aimés et perdus, de
+peur qu'on ne bâtit sur ce fait une accusation de trahison.
+
+À peine étions-nous de retour dans le magasin aux laines qu'un sergent
+entra, accompagnant un homme long, à figure pâle, aux dents saillantes,
+que son costume bleu clair, ses culottes de soie blanche, l'épée à
+pommeau d'or, les brillantes boucles de ses souliers, permettaient de
+ranger parmi ces raffinés de Londres que l'intérêt ou la curiosité
+avaient amenés sur le théâtre de la rébellion. Il marchait à petits pas
+sur la pointe des pieds comme un maître de danse français, en agitant
+son mouchoir parfumé devant son nez mince et proéminent, et respirait
+des sels aromatiques contenus dans un flacon bleu qu'il tenait de la
+main gauche.
+
+--Par le Seigneur! s'écria-t-il, mais la puanteur de ces sales
+misérables est de force à vous couper la respiration! Oui, parle
+Seigneur, qu'on m'arrache les organes vitaux si je me risquerais parmi
+eux à moins d'être, comme je le suis, un véritable débauché d'enfer! Y
+a-t-il quelque danger d'attraper la fièvre des prisons, sergent?
+
+--Ils sont tous aussi sains que des carpes, Votre Honneur, dit le
+sous-officier, en portant la main à son bonnet.
+
+--Hé! Hé! s'écria le raffiné, avec un rire suraigu. Ce n'est pas souvent
+que vous recevez la visite d'une personne de qualité, j'en suis sûr.
+C'est pour affaires, sergent, pour affaires. _Auri sacra fames_. Vous
+vous rappelez, sergent, ce que dit Virgilius Maro.
+
+--Jamais entendu causer ce gentleman, monsieur, du moins à ma
+connaissance, dit le sergent.
+
+--Hé! Hé! jamais entendu causer? Hé! Voilà qui aura du succès chez
+Slaughter, sergent. Voilà qui fera bien pouffer de rire chez Slaughter.
+Par mon âme! Mais quand je lance une histoire, les gens se plaignent de
+ne pouvoir se faire servir, car les garçons rient tellement qu'on ne
+peut tirer d'eux aucun travail. Oh! qu'on me saigne! Mais voilà une
+troupe bien sale, bien profane. Faites approcher les mousquetaires,
+sergent, de peur qu'ils ne sautent sur moi.
+
+--Nous y veillerons, Votre-Honneur.
+
+--Il m'est accordé une douzaine d'entre eux, et le capitaine Pogram m'a
+offert douze livres par tête. Mais il me faut de solides coquins,
+solides, robustes, car le voyage en tue beaucoup, sergent, et le climat
+les éprouve pareillement. Ah! en voici un qu'il me faut. Oui, c'est très
+vrai. Il est jeune. Il a en lui beaucoup de vie et beaucoup de force.
+Marquez-le à part, sergent. Marquez-le.
+
+--Il se nomme Clarke, dit le soldat. Je l'ai marqué.
+
+--Si celui-ci est le clerc, je désirerais avoir un prêtre pour faire la
+paire, s'écria le fat, en reniflant son flacon. Saisissez-vous la
+plaisanterie, sergent? Hé! Hé! Votre lenteur d'esprit s'élève-t-elle à
+cette hauteur? Qu'on me fasse tourner au rouge, si je ne me sens pas en
+train. Et cet autre, là-bas, à la figure brune, vous pouvez le marquer
+aussi, et de même le jeune qui est à côté de lui. Marquez-le. Ah! il
+agite la main de mon côté. Tenez ferme, sergent. Où sont mes sels. Qu'y
+a-t-il, l'homme? Qu'y a-t-il?
+
+--S'il plaît à Votre Honneur, dit le jeune paysan, s'il vous convient de
+me choisir pour faire partie d'une troupe, j'espère que vous permettrez
+à mon père, que voici, de venir aussi avec nous.
+
+--Peuh! Peuh! s'écria le fat, vous êtes déraisonnable, oui vraiment.
+A-t-on jamais ouï chose pareille? L'honneur le défend. Comment oserai-je
+imposer un vieil homme à mon honnête ami, le capitaine Pogram. Fi! Fi!
+qu'on me coupe en deux s'il ne dirait pas que je l'ai filouté! Il y a
+là-bas un gaillard, un luron à tête rousse, sergent. Les nègres se
+figureront qu'il a pris feu. Ceux-là, avec ces six solides rustres,
+compléteront ma douzaine.
+
+--Vous avez vraiment le dessus du panier, dit le sergent.
+
+--Oui, qu'on me noie si je n'ai pas le coup d'oeil prompt en fait de
+chevaux, d'hommes et de femmes! Je trouverai en un instant ce qu'il y a
+de mieux dans une fournée. Douze fois douze, bien près de cent cinquante
+pièces, sergent, qui n'auront coûté que quelques mots. Je n'ai eu qu'à
+envoyer ma femme, une personne diantrement belle, remarquez bien, et qui
+s'habille à la mode, à mon bon ami le secrétaire, pour lui demander
+quelques rebelles. «Combien? dit-il.--Une douzaine, cela suffira.» Et
+tout a été réglé d'un trait de plume. Pourquoi là maudite sotte
+n'a-t-elle pas pensé à en demander un cent? Mais qu'y a-t-il, sergent,
+qu'y a-t-il?
+
+Un petit homme vif, à tête en potiron, vêtu d'un habit de cheval et de
+grandes bottes, venait d'entrer à grand bruit d'éperons dans le magasin
+aux laines, d'un air fort assuré, fort autoritaire, porteur d'un grand
+sabre de forme antique qui traînait derrière lui, et agitant une
+cravache.
+
+--Bonjour, sergent, dit-il d'une voix forte et impérieuse, vous avez
+peut-être entendu parler de moi? Je suis monsieur John Wooton, de
+Langmere House, qui s'est donné tant de tracas pour le Roi et que M.
+Godolphin a appelé, en pleine Chambre des Communes, une des colonnes
+locales de l'État. Ce furent ses propres paroles. C'est beau, n'est-ce
+pas? Des colonnes? Remarquez cette idée ingénieuse: l'État serait en
+quelque sorte un palais ou un temple, et les fidèles sujets autant de
+colonnes, et je fus l'une d'elles.
+
+Je suis une colonne locale. J'ai reçu un permis royal, sergent, pour
+choisir parmi vos prisonniers dix solides coquins que je pourrai vendre,
+comme récompense de mes efforts. Rangez-les donc en ligne, que je puisse
+faire mon choix.
+
+--Alors, monsieur, nous sommes ici pour la même affaire, dit le
+Londonien, qui mit la main sur son coeur en s'inclinant si bas qu'on eût
+dit que son épée prenait une direction perpendiculaire vers le plafond,
+l'honorable Georges Dawnish, à votre service! Votre très humble et très
+dévoué serviteur, monsieur. À vos ordres en toutes choses, en toutes
+circonstances. C'est vraiment une joie, une faveur, monsieur, de faire
+votre distinguée connaissance. Hem!
+
+Le hobereau parut quelque peu décontenancé par cette averse de
+salamalecs londoniens.
+
+--Ahem! monsieur! oui, monsieur, dit-il en agitant la tête avec
+rapidité. Enchanté de vous voir, monsieur! Diablement enchanté! Mais ces
+hommes, sergent! Le temps presse, car il y a marché demain à Shepton, et
+je serais enchanté de voir mon vieux ragot avant qu'il ne soit vendu. En
+voilà un bien en chair. Il me le faut.
+
+--Pardieu! je vous ai devancé, s'écria le courtisan. Qu'on me noie, si
+cela ne me fait pas de la peine. Il est à moi.
+
+--Alors celui-ci, dit l'autre, en le montrant avec sa cravache.
+
+--Il est à moi aussi. Ma parole! mais c'est par trop drôle.
+
+--Corps de Dieu! Combien en avez-vous? s'écria le squire de Dulverton.
+
+--Une douzaine! Hé! Hé! La douzaine toute ronde. Qu'on me crève si je
+n'ai pas eu le meilleur choix avant vous! Le premier oiseau levé, vous
+connaissez le vieux dicton.
+
+--C'est une infamie, cria le squire en colère, une honte, une infamie.
+Il faut que nous nous battions pour le Roi, que nous risquions notre
+peau, et alors, quand tout est fini, voici qu'arrive un troupeau de
+laquais d'antichambre, qui viennent nous escamoter le choix avant que
+leurs maîtres soient servis!
+
+--Laquais d'antichambre, monsieur, piailla le raffiné. Sur la mort,
+monsieur, voilà qui touche à mon honneur de très près. J'ai vu couler du
+sang, monsieur, et des blessures s'ouvrir pour de moindres provocations.
+Rétractez-vous, monsieur, rétractez-vous.
+
+--Arrière, perche à porter les habits! dit l'autre d'un ton méprisant.
+Vous êtes venu, comme les autres oiseaux mangeurs de charognes, quand la
+bataille est finie. Est-ce qu'on a prononcé votre nom en plein
+Parlement? Est-ce que vous êtes une colonne locale? Arrière, arrière,
+mannequin de tailleur!
+
+--Et vous, insolent rustre en sabots, s'écria le fat, lourdaud au
+langage grossier, la seule colonne avec laquelle vous ayez jamais fait
+connaissance est le poteau à fouetter. Ha! sergent, il porte la main à
+son épée. Arrêtez-le, sergent, arrêtez-le, ou je lui ferai peut-être du
+mal.
+
+--Non, messieurs, s'écria le sous-officier, cette querelle ne doit pas
+se poursuivre ici. Nous ne pouvons tolérer qu'on fasse du désordre dans
+l'intérieur de la prison, mais il y a au dehors une pelouse bien
+nivelée, où il y a autant d'espace qu'un gentilhomme peut en souhaiter
+pour se donner de l'exercice.
+
+Cette proposition ne parut plaire à aucun des deux gentlemen en colère,
+qui se mirent à comparer la longueur de leurs épées et à jurer qu'avant
+le coucher du soleil chacun aurait des nouvelles de l'autre.
+
+Notre propriétaire, car je puis appeler ainsi le fat, partit enfin, et
+le hobereau, après avoir choisi les dix hommes suivants, s'en alla à
+grand fracas, pestant après les courtisans, les Londoniens, le sergent,
+les prisonniers, et principalement contre l'ingratitude du gouvernement,
+qui le récompensait aussi chichement de son zèle.
+
+Cette scène ne fut que la première d'un grand nombre d'autres
+semblables, car le gouvernement, qui s'efforçait de satisfaire aux
+demandes de ses partisans, avait promis beaucoup plus de prisonniers
+qu'il n'y en avait.
+
+Je suis fâché d'avoir à le dire, j'ai vu non seulement des hommes, mais
+encore des femmes de mon pays, des dames titrées même, se tordre les
+mains, se lamenter parce qu'il leur avait été impossible d'obtenir
+quelqu'un de ces pauvres gens du comté de Somerset pour le vendre comme
+esclave.
+
+Et en fait, il fut fort difficile de leur faire comprendre que leurs
+sollicitations auprès du Gouvernement ne leur donnaient aucunement le
+droit de s'emparer du premier citadin ou paysan qui leur tomberait sous
+la main et de l'expédier aux Plantations sans autre forme de procès.
+
+Ainsi donc, mes chers petits enfants, je vous ai ramenés avec moi dans
+le passé pendant toutes les soirées de ce long et ennuyeux hiver, je
+vous ai fait assister à des scènes dont tous les acteurs sont sous
+terre, à part peut-être un ou deux barbons comme moi, pour garder
+quelque souvenir d'eux.
+
+J'ai appris que vous, Joseph, vous avez mis par écrit, chaque matin, ce
+que je vous avais raconté la veille.
+
+Vous avez fort bien fait d'agir ainsi, car vos enfants et les enfants de
+vos enfants pourront y prendre de l'intérêt et même éprouver quelque
+fierté, en apprenant que leurs ancêtres ont joué un rôle dans de telles
+scènes.
+
+Mais voici que le printemps arrive, que la verdure se dépouille de sa
+neige, en sorte que vous avez mieux à faire que de rester assis à
+écouter les histoires d'un vieillard loquace.
+
+Ah! ah! vous secouez la tête.
+
+Mais la vérité, c'est que vos jeunes membres ont besoin de s'exercer, de
+se fortifier, de se consolider, et vous n'obtiendrez jamais ce résultat
+en vous rôtissant devant ce grand feu.
+
+De plus, maintenant mon histoire marche rapidement à sa fin, car je n'ai
+jamais eu l'intention de vous conter autre chose que les événements qui
+se rapportent à l'insurrection de l'Ouest.
+
+Si la partie qui s'achève a été des plus mornes, si elle n'a point pour
+dénouement un joyeux carillon et des poignées de mains, comme dans les
+livres à bon marché, c'est à l'histoire et non à moi qu'il faut vous en
+prendre. Car la Vérité est une maîtresse sévère, et une fois qu'on s'est
+mis en route avec elle, il faut suivre la commère jusqu'au bout,
+dut-elle braver carrément toutes les règles, toutes les conditions, qui
+voudraient faire de cette confusion inextricable qu'est le monde le
+jardin bien régulier, à la hollandaise, des conteurs d'histoires.
+
+Trois jours après notre procès, nous fûmes alignés dans la rue du Nord,
+devant le château, avec des hommes venus d'autres prisons et qui
+devaient partager notre sort.
+
+Nous étions placés sur quatre de front et une corde réunissait chaque
+rang au suivant.
+
+Je comptai cinquante de ces rangs, ce qui porterait notre total à deux
+cents.
+
+De chaque côté marchaient des dragons. Nous avions devant et derrière
+nous des compagnies de mousquetaires pour empêcher toute tentative
+d'attaque ou d'évasion.
+
+Nous partîmes ainsi rangés le dix septembre, au milieu des larmes et des
+gémissements des gens de la ville, parmi lesquels beaucoup voyaient
+leurs fils ou leurs frères en route pour l'exil sans pouvoir échanger
+avec eux un dernier mot, une étreinte.
+
+Quelques-uns de ces pauvres gens, des vieux tout ridés, au chef
+branlant, des femmes décrépites, marchèrent péniblement pendant des
+milles à notre suite sur la grande route, jusqu'au moment où
+l'infanterie de l'arrière-garde fit volte-face de leur côté et les
+chassa avec des jurons et des coups de leurs baguettes de fusil.
+
+Ce jour-là, nous passâmes par Yeovil et Sherborne.
+
+Le lendemain, on traversa les Dunes du Nord jusqu'à Blandford, où nous
+fûmes parqués ensemble comme des bestiaux et laissés là pendant la nuit.
+
+Le troisième jour, nous reprîmes notre marche à travers Wimborne et une
+série de jolis villages du Comté de Dorset, les derniers villages
+anglais que devaient voir la plupart d'entre nous pour bien des longues
+années.
+
+À une heure avancée de l'après-midi, nous vîmes apparaître les vergues
+et les agrès des navires dans le Port de Poole.
+
+Au bout d'une autre heure, nous descendîmes le sentier ardu et
+rocailleux qui mène à la ville.
+
+Là nous fûmes rangés sur le quai en face du brick au large pont, aux
+lourdes manoeuvres qui était destiné à nous conduire vers l'esclavage.
+
+Pendant toute cette marche, nous fûmes traités avec la plus grande bonté
+par le menu peuple.
+
+Il accourait de tous ces cottages avec des fruits et du lait qu'ils
+partageaient entre nous.
+
+Dans d'autres endroits, des ministres dissidents risquèrent leur vie en
+venant se poster sur les bords de la route, pour nous bénir au passage,
+sous les grossières plaisanteries et les jurons des soldats.
+
+Nous montâmes à bord et fûmes menés dans la cale par le lieutenant du
+navire, un grand marin à figure rouge, aux oreilles ornées d'anneaux,
+pendant que le capitaine, debout sur la poupe, les jambes écartées, la
+pipe à la bouche, nous vérifiait l'un après l'autre au moyen d'une liste
+qu'il tenait à la main.
+
+Quand il vit de près la construction solide et l'air de santé rustique
+des paysans, que n'avait pu entamer même leur longue captivité, ses yeux
+pétillèrent et il frotta de plaisir ses grosses mains rouges.
+
+--Conduisez-les en bas, Jim, ne cessait-il de crier au lieutenant.
+Arrimez-les comme il faut. Là-bas. Il y a des logements dignes d'une
+duchesse, sur ma foi, une duchesse. Emballez-moi cela.
+
+Nous défilâmes l'un après l'autre devant le capitaine enchanté.
+
+Puis, nous descendîmes par l'échelle raide qui aboutissait à la cale.
+
+Arrivés là, nous fûmes conduits dans un étroit corridor, sur chaque côté
+duquel s'ouvraient les compartiments qui nous étaient destinés.
+
+À mesure qu'un homme se trouvait devant, celui qui lui était réservé, il
+y était poussé par le vigoureux lieutenant, et fixé au plancher par des
+entraves aux chevilles que mettait en place l'armurier du bord.
+
+Il faisait nuit quand nous fûmes tous enchaînés, mais le capitaine fit
+une ronde avec une lanterne pour s'assurer que sa propriété était en
+parfaite sûreté.
+
+Je pus l'entendre, ainsi que le lieutenant, calculer la valeur de chaque
+prisonnier et compter ce qu'il en tirerait sur le marché des Barbades.
+
+--Leur avez-vous servi leur fourrage, Jim? demanda-t-il en mettant sa
+lanterne successivement dans chaque compartiment. Vous êtes-vous assuré
+qu'ils ont eu leur ration?
+
+--Un pain d'avoine et une pinte d'eau, répondit le lieutenant.
+
+--Une duchesse s'en contenterait, par ma foi, s'écria le capitaine.
+Regardez-moi celui-ci, Jim. Regardez-moi ses grandes mains: il pourrait
+travailler des années dans les rizières, avant que les crabes de terre
+viennent le dévorer.
+
+--Oui, nous aurons une belle vente aux enchères chez les colons pour cet
+assortiment. Par Dieu! Capitaine, vous avez fait là une fameuse affaire.
+Morbleu, vous avez roulé ces gens de Londres de la belle manière.
+
+--Qu'est-ce que cela? hurla le capitaine. En voici un qui n'a pas touché
+à sa ration? Ah! ça, mon homme, est-ce que vous auriez l'estomac trop
+délicat pour manger ce que d'autres ont trouvé bon, qui valaient mieux
+que vous.
+
+--Je n'ai pas le coeur à manger, monsieur, répondit le prisonnier.
+
+--Eh quoi! Se permettrait-on des caprices, des fantaisies?
+Prétendez-vous trier, choisir? Je vous le dis, mon homme, vous
+m'appartenez corps et âme. Je vous ai payé dix belles pièces, et
+maintenant il faut que je m'entende dire que vous ne voulez pas manger.
+Mettez-vous à la besogne à l'instant, capricieux coquin, où je vous fais
+passer à l'estrapade.
+
+--En voici un autre qui reste continuellement la tête penchée sur la
+poitrine, sans entrain, sans vie.
+
+--Chien de révolté, d'entêté, cria le capitaine, de quoi vous
+plaignez-vous? Pourquoi faites-vous une figure d'assureur pendant une
+tempête?
+
+--S'il vous plaît, monsieur, c'est que je ne fais que penser à ma
+vieille mère, là-bas, à Wellington, et je me demande qui la nourrira
+maintenant que je n'y suis plus.
+
+--Hé, qu'est-ce que cela me fait? brailla le brutal marin. Comment
+ferez-vous pour arriver au terme de votre voyage, en bon état de santé,
+et le coeur content, si vous restez là comme une poule malade sur son
+perchoir? Riez, mon homme, faites-vous gai, ou bien je vous donnerai de
+quoi pleurer. C'est honteux pour vous, torchon de terrien, de bouder, de
+geindre comme un enfant qu'on vient de sevrer. N'avez-vous pas tout ce
+que le coeur peut souhaiter? Faites-lui tâter d'un bout de corde, Jim,
+si jamais vous le rattrapez à se faire du mauvais sang. Ce qu'il fait
+là, ce n'est que pour nous ennuyer.
+
+--Votre Honneur m'excusera, dit un matelot accourant du pont. Il y a à
+l'arrière un étranger qui désire s'entretenir avec Votre Honneur.
+
+--Quelle sorte d'homme est-ce, l'ami?
+
+--C'est certainement une personne de qualité, Votre Honneur. Il parle
+avec autant d'aplomb que s'il était le capitaine du navire. Le maître
+d'équipage n'a fait que le frôler et il s'est mis à jurer, à sacrer
+après lui, à le regarder en face, avec des yeux de chat sauvage, si bien
+que Job Harrisson se figure avoir embarqué le diable en personne. Les
+hommes ne trouvent pas sa tournure fort à leur gré.
+
+--Que diable peut-être ce godelureau? dit le capitaine. Allez sur le
+pont, Jim, et dites-lui que je suis occupé à compter mon bétail sur pied
+et que j'irai le trouver dans un instant.
+
+--Non, Votre Honneur, on aura des ennuis, si vous ne montez pas. Il jure
+qu'il n'entend pas se laisser berner, qu'il veut vous voir tout de
+suite.
+
+--Que son sang soit maudit, quel qu'il soit! grommela le marin. Tout cop
+est maître sur son tas de fumier. Que veut dire ce coquin? Quand même il
+serait le Lord du Sceau privé, je tiens à lui faire savoir que je suis
+le maître sur mon pont.
+
+En disant ces mots et les accompagnant de grondements d'indignation, le
+lieutenant et le capitaine retirèrent, à eux deux, l'échelle, et firent
+retomber le lourd panneau de l'écoutille après leur passage.
+
+Une seule lampe à huile, suspendue à une des solives au centre du
+couloir, qui séparait les deux rangées de cellules, était tout
+l'éclairage qu'on nous accordait.
+
+À sa jaune et trouble lueur, nous distinguions vaguement les grosses
+côtes de bois du navire se courbant de chaque côté de nous et supportant
+les traverses qui soutenaient le pont.
+
+Une odeur infecte, provenant de l'eau stagnante, empoisonnait l'air
+épais et lourd.
+
+À chaque instant, un rat, poussant un cri aigu, et avec un bruit de
+piétinement, s'élançait à travers la zone éclairée, et disparaissait un
+peu loin dans les ténèbres.
+
+La forte respiration que j'entendais autour de moi m'apprit que mes
+compagnons, épuisés par leur voyage et leurs souffrances, avaient fini
+par s'endormir.
+
+De temps à autre, un lugubre tintement de chaînes, la brusque
+interruption du souffle, et une inspiration profonde rappelaient qu'un
+pauvre paysan, encore sous l'influence d'un rêve qui lui montrait son
+humble coin de terre parmi les bosquets des Mendips, se réveillait
+brusquement pour voir le vaste cercueil dans lequel il se trouvait et
+pour respirer l'air empoisonné de la prison flottante.
+
+Je restai longtemps éveillé, tout entier à mes pensées au sujet de
+moi-même, et aussi des pauvres créatures qui m'entouraient.
+
+À la fin, cependant, le battement rythmique de l'eau contre les flancs
+du navire, le léger roulis et le tangage me firent tomber dans un
+sommeil dont je fus brusquement tiré par une lumière passant devant mes
+yeux. Je me mis sur mon séant et vis plusieurs matelots groupés autour
+de moi, avec un homme de haute taille enveloppé d'un manteau noir, qui
+tenait une lanterne au-dessus de ma tête.
+
+--C'est l'homme en question, dit-il.
+
+--Allons, matelot, il faut que vous veniez sur le pont, dit l'armurier
+du bord.
+
+Et de quelques coups de son marteau, il fit tomber les fers de mes
+pieds.
+
+--Suivez-moi, dit l'inconnu de haute stature, en me précédant vers
+l'échelle de l'écoutille.
+
+C'était une sensation céleste de revenir encore une fois à l'air pur.
+
+Les étoiles brillaient au ciel de tout leur éclat.
+
+Une fraîche brise soufflait de la terre et murmurait une charmante
+chanson à travers les agrès.
+
+Tout près de nous, les lumières de la ville jetaient des éclats jaunes
+et gais.
+
+Plus loin, la lune regardait à la dérobée par-dessus les collines de
+Bournemouth.
+
+--Par ici, monsieur, dit le marin, tout droit, dans la cabine, monsieur.
+
+Suivant toujours mon guide, je me trouvai dans la cabine basse du brick.
+
+Une table carrée, luisante, en occupait le centre, et une lampe à
+lumière éclatante se balançait au-dessus.
+
+Tout au bout, en plein dans la partie éclairée, le capitaine était
+assis, la figure rayonnante d'avidité et d'espoir.
+
+Sur la table il y avait une petite pile de pièces d'or, une bouteille de
+rhum, des verres, une boîte à tabac et deux longues pipes.
+
+--Mes compliments, capitaine Clarke, dit le capitaine, avançant sa tête
+ronde, hérissée. Agréez les félicitations d'un honnête marin. À ce qu'il
+paraît, nous ne sommes pas destinés à être compagnons de voyage, malgré
+tout.
+
+--Le capitaine Micah Clarke doit faire un voyage pour son compte, dit
+l'inconnu.
+
+Au son de sa voix, je sursautai d'étonnement.
+
+--Grands Dieux! m'écriai-je, Saxon!
+
+--Vous l'avez deviné, dit-il en rejetant son manteau et me montrant la
+figure et la tournure bien connues du soldat de fortune. Par ma foi!
+l'ami, si vous avez pu me recueillir dans le Solent, je puis bien, je
+suppose, vous tirer de ce maudit piège à rats où je vous trouve. C'est
+partie liée, comme on dit devant le tapis vert. Sans doute je vous en
+voulais à mort au moment de notre dernière séparation, mais je vous
+gardais quand même un coin de mon âme.
+
+--Une chaise et un verre, capitaine Clarke, s'écria le patron. Parbleu!
+Je pense que vous êtes tout disposé à lever le petit doigt et à vous
+rincer le sifflet après tout ce que vous avez traversé.
+
+Je m'assis à table. La tête me tournait.
+
+--Voilà qui est trop profond pour moi, dis-je. Que signifie tout cela et
+comment est-ce arrivé?
+
+--Pour mon compte, le sens est aussi clair que le verre de mon
+habitacle, dit le marin. Votre bon ami le Colonel Saxon,--c'est son nom
+à ce que j'apprends,--m'a offert autant d'argent que je pouvais espérer
+d'en gagner en vous vendant dans les Indes. Ma parole! je suis rude et
+je parle franc, mais j'ai le coeur au bon endroit. Oui, oui, je ne
+voudrais pas enlever par fraude un homme si je pouvais lui rendre la
+liberté, mais nous avons à veiller sur nos intérêts et le commerce ne
+marche guère.
+
+--Alors je suis libre! dis-je.
+
+--Vous êtes libre, répondit-il. Voici l'argent de votre achat sur la
+table. Vous pouvez aller où il vous plaira, excepté en Angleterre, où
+vous êtes encore hors la loi par le fait de votre sentence.
+
+--Comment avez-vous fait cela, Saxon? demandai-je. N'avez-vous rien à
+craindre pour vous-même.
+
+--Ho! Ho! fit le vieux soldat en riant, je suis un homme libre, mon
+garçon. Je tiens mon pardon et je ne me soucie d'un espion ou d'un
+dénonciateur pas plus que d'un maravédi. Qui ai-je rencontré, il y a un
+jour ou deux? Le Colonel Kirke en personne. Oui, mon garçon, je l'ai
+rencontré dans la rue, et à son nez, j'ai mis mon chapeau de travers. Le
+gredin a porté la main à la poignée de son épée, et j'allais dégainer
+pour envoyer son âme au diable, si on ne nous avait pas séparés.
+Jeffreys et les autres me sont aussi indifférents que les cendres de
+cette pipe. Je peux faire claquer ce pouce et cet index pour les
+narguer. Ils aiment mieux voir le dos de Décimus Saxon que sa figure, je
+vous en réponds, oui!
+
+--Mais d'où vient cela? demandai-je.
+
+--Eh! Vierge Marie, ce n'est point un mystère. Les vieux oiseaux, qui
+ont de l'expérience, ne se prennent pas avec de la paille. Lorsque je
+vous quittai, je me mis en route pour certaine hôtellerie où je pouvais
+être sûr de trouver une personne amie. J'y passai quelque temps _en
+cachette_, ainsi que disent les Français, afin de préparer à bien le
+plan que j'avais en tête. Éclair et tonnerre! j'eus une peur terrible
+que me causa ce vieux marin votre ami, qui pourrait être vendu comme
+peinture, car en tant qu'homme, il n'est plus bon à grand'chose.
+
+Bon, je me rappelai assez tôt l'affaire de votre visite à Badminton et
+du Duc de B... Nous ne nommerons personne, mais vous devinerez aisément
+de quoi je parle. Je lui envoyai un messager pour lui dire que je
+comptais acheter mon pardon en faisant connaître tout ce que je savais
+du double jeu qu'il avait joué avec les rebelles.
+
+Le message fut remis secrètement et il me répondit que je le trouverais
+lui-même, à un certain endroit, la nuit.
+
+Au lieu de m'y rendre en personne, j'y envoyai mon messager, qui fut
+trouvé le lendemain raide mort avec plus de boutonnières dans son
+doublet que le tailleur n'en avait fait.
+
+Sur quoi j'envoyai de nouveau, en me montrant plus exigeant et parlant
+d'un prompt arrangement.
+
+Il me demanda mes conditions.
+
+Je répondis: un pardon complet et un commandement pour moi, et pour vous
+une somme suffisante pour que vous puissiez vous rendre commodément dans
+un pays étranger et vous adonner à la noble profession des armes.
+
+J'obtins l'un et l'autre, quoique cela fût aussi dur que si on lui
+arrachait les dents.
+
+Son nom a grand crédit à la Cour en ce moment même et le Roi ne peut
+rien lui refuser.
+
+J'ai mon pardon et un commandement de troupes dans la
+Nouvelle-Angleterre.
+
+Pour vous, j'ai deux cents pièces; sur lesquelles trente ont servi à
+payer votre rançon au capitaine; vingt autres me sont dues pour mes
+avances en cette affaire.
+
+Vous trouverez dans ce sac les cent cinquante et quelques pièces, sur
+lesquelles vous en paierez quinze aux pêcheurs qui ont pris l'engagement
+de vous transporter à Flessingue.
+
+Vous n'aurez aucune peine à croire, mes chers enfants, combien je fus
+bouleversé par ce brusque revirement des choses.
+
+Lorsque Saxon eut cessé de parler, je restai comme étourdi à essayer de
+comprendre ce qu'il m'avait dit.
+
+Puis, il me vint à l'esprit une pensée qui glaça la flamme d'espoir et
+de bonheur qu'avait fait jaillir en moi l'idée de ma liberté recouvrée.
+
+Ma présence avait été un aide, une consolation pour mes malheureux
+compagnons.
+
+Ne serait-ce pas cruauté que de les abandonner dans leur détresse? Il
+n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne levât les yeux vers moi dans
+sa peine, et dans la faible mesure de mes ressources je les avais
+secourus et réconfortés.
+
+Comment les abandonner maintenant?
+
+--Je vous suis extrêmement obligé, Saxon, dis-je enfin en parlant avec
+lenteur, et avec quelque difficulté, car c'étaient des paroles pénibles
+à prononcer, mais je crains que vous ne vous soyez donné des peines
+inutiles. Les pauvres paysans n'ont personne pour les soigner, pour les
+aider. Ils sont aussi simples que des enfants, et tout aussi peu faits
+pour être débarqués dans un pays inconnu. Je ne puis prendre sur moi de
+les abandonner.
+
+Saxon éclata de rire, en se renversant sur sa chaise, allongeant ses
+grandes jambes et enfonçant les mains dans les poches de sa culotte.
+
+--Voilà qui est trop fort, dit-il enfin. J'avais prévu bien des
+difficultés sur ma route, mais celle-là, je n'y songeais pas! Vous êtes,
+il faut le dire, l'homme le plus contrariant qui ait jamais porté le
+justaucorps de cuir de boeuf. Vous avez toujours quelque raison tirée on
+ne sait d'où pour vous échapper, pour vous effrayer, comme un poulain
+étourdi, à moitié dompté. Et pourtant je crois pouvoir venir à bout,
+avec un peu de persuasion, de ces étranges scrupules qui vous prennent.
+
+--Quant aux prisonniers, Capitaine Clarke, dit le marin, je me conduirai
+envers eux comme un père, sur ma parole, je le ferai, foi d'honnête
+marin. S'il vous convenait de prélever une bagatelle d'une vingtaine de
+pièces pour leur assurer le confortable, je veillerais à ce qu'ils aient
+une nourriture telle que beaucoup d'entre eux n'en ont jamais eu la
+pareille à leur propre table. Et en outre ils viendront sur le pont,
+pendant les quarts, et prendront l'air frais une heure ou deux par jour.
+Je ne puis rien proposer de plus équitable.
+
+--J'ai un ou deux mots à vous dire sur le pont, fit Saxon.
+
+Il sortit de la cabine, et je le suivis jusqu'au bout de la poupe, où
+nous restâmes debout adossés aux bastingages.
+
+Les lumières s'étaient éteintes l'une après l'autre dans la ville, en
+sorte que l'océan noir battait contre le rivage plus noir encore.
+
+--Vous n'avez pas à vous tourmenter au sujet de l'avenir des
+prisonniers, dit-il en me parlant tout bas. Ils ne partiront pas pour
+les Barbades, et ce capitaine, à l'âme aussi dure qu'un caillou n'aura
+pas à les vendre, malgré toute la certitude qu'il en a. S'il peut se
+tirer d'affaire en sauvant sa peau, il aura plus de chance que je ne
+crois. Il a sur son bord un homme qui ne ferait pas plus de façon que
+moi pour lui donner une poussée par-dessus bord.
+
+--Que voulez-vous dire, Saxon? m'écriai-je.
+
+--Avez-vous jamais entendu parler d'un certain Hector Marot?
+
+--Hector Marot? Oui, certes, je le connais fort bien. C'était un
+détrousseur de grand chemin sans doute, mais avec cela un gaillard d'une
+énergie terrible, et un bon coeur sous l'habit d'un voleur.
+
+--Lui-même. C'est, comme vous le dites, un homme énergique, et un
+sabreur résolu, bien que, d'après ce que j'ai vu de son jeu, il soit
+faible dans les coups de pointe, et qu'il ait une préférence exagérée
+pour les coups de taille et n'attache pas assez d'importance à la
+pointe. En quoi il ne fait pas assez grand cas de l'opinion et de
+l'enseignement des escrimeurs les plus remarquables de l'Europe. Bah!
+Bah! les gens diffèrent d'avis sur ce point comme sur bien d'autres.
+
+Pourtant il me semble que j'aimerais mieux être emporté du terrain de
+combat, après m'être servi de mon arme _secundum artem_ que de le
+quitter sans une égratignure après avoir enfreint les lois de l'escrime.
+Quarto, tierce, seconde, voilà ce que je dis, et au diable vos
+estramaçons et vos passades.
+
+--Mais il s'agit de Marot, dis-je avec impatience.
+
+--Il est à bord, dit Saxon. Il paraît qu'il a été révolté, indigné des
+cruautés qu'on a fait souffrir aux paysans après la bataille de
+Bridgewater. Comme c'est un homme de caractère assez sombre, assez
+farouche, sa désapprobation s'est traduite par des actes plutôt que par
+des paroles.
+
+On a trouvé çà et là dans la campagne, des soldats tués à coups de
+pistolets ou de poignard, sans que leur agresseur eût laissé aucune
+trace.
+
+Il y en a eu une douzaine au moins de traités de la sorte, et l'on en
+est bientôt venu à se dire tout bas qu'Hector Marot, le brigand de grand
+chemin, était l'auteur de tout cela et on s'est mis avec ardeur à sa
+poursuite.
+
+--Bon, et après? demandai-je, car Saxon s'était interrompu pour allumer
+sa pipe au moyen de cette même vieille boîte de métal contenant un
+briquet dont il s'était servi lors de notre première rencontre.
+
+Quand j'évoque en imagination Saxon, c'est presque toujours sous
+l'aspect qu'il avait en ce moment-là, alors que la lueur rouge éclairait
+sa figure dure, animée, au profil de faucon, et montrait mille petits
+plis et rides que le temps et le souci avaient gravés dans sa peau
+brune, hâlée.
+
+Parfois, dans mes rêves, cette figure m'apparaissait sur un fond de
+ténèbres.
+
+Ses yeux à demi clos, si mobiles, si clignotants, sont tournés vers moi
+de cette façon un peu oblique qui lui était propre, si bien qu'enfin je
+me retrouve assis sur mon séant, et tendant la main dans l'espace vide,
+m'attendant presque à sentir autour d'elle une autre main maigre,
+nerveuse.
+
+C'était, sous bien des rapports, un malhonnête homme, mes chers enfants,
+un homme roué, plein de ruse, qui n'avait guère de scrupules, guère de
+confiance, et pourtant la nature humaine est chose si étrange, et il
+nous est si difficile de maîtriser nos sentiments, que mon coeur
+s'échauffe quand je pense à lui et que cinquante années ont plutôt accru
+qu'affaibli la sympathie que j'ai pour lui.
+
+--J'ai entendu dire, fit-il en envoyant lentement des bouffées de sa
+pipe, que Marot était bien l'homme de cette trempe, et qu'il était serré
+de si près qu'il courait le danger d'être pris.
+
+En conséquence, je me mis à sa recherche, et je tins conseil avec lui.
+
+Sa jument avait péri d'une balle perdue, et comme il avait beaucoup
+d'affection pour cette bête, cet événement le rendait plus farouche et
+plus dangereux que jamais. Il n'avait plus, disait-il, aucun goût pour
+son ancien métier.
+
+En fait, il était mûr pour n'importe quoi.
+
+C'est de cette manière-là qu'on fait les instruments utiles.
+
+J'appris que dans sa jeunesse, il avait appris le métier de marin.
+
+À ces mots, mon plan se dessina avec autant de rapidité qu'on tire un
+coup de pétrinal.
+
+--Et ensuite? demandai-je, je ne vois pas encore clair.
+
+--Pourtant, c'est assez évident pour vous maintenant. Le but de Marot
+était de fausser compagnie aux gens qui le poursuivaient et de rendre
+service aux exilés.
+
+Pouvait-il rien faire de mieux pour réaliser ce projet que de s'engager
+comme matelot à bord de ce brick, la _Dorothée Fox_, et de quitter
+l'Angleterre avec lui.
+
+Il n'y a que trente hommes d'équipage.
+
+Au-dessous des écoutilles, ils sont près de deux cents, et si simples
+qu'ils puissent être, vous le savez aussi bien que moi, ils n'ont pas
+leurs pareils pour jouer de la pointe et du tranchant, mais il leur
+manque l'ordre et la discipline qui seraient nécessaires en pareil cas.
+
+Marot n'a qu'à descendre au milieu d'eux, par une nuit noire, à les
+débarrasser de leurs entraves, à leur mettre en main quelques armes à
+feu, quelques gourdins.
+
+Ho! Ho! Micah, qu'en dites-vous?
+
+Les planteurs feront bien de cultiver leurs terres eux-mêmes, s'ils
+n'ont à compter en cette occurrence que sur les bras des campagnards de
+l'Ouest.
+
+--En effet, c'est un plan bien conçu, dis-je. C'est malheureux, Saxon,
+qu'avec votre ingéniosité, votre esprit inventif, vous n'ayez pas un
+champ d'action honorable. Vous êtes, je le sais bien, aussi capable de
+commander des armées, d'organiser des campagnes qu'aucun de ceux qui
+jamais portèrent une épée.
+
+--Regardez par-là, dit tout bas Saxon, en me saisissant par le bras.
+Voyez-vous l'endroit que la lune éclaire, à côté de l'écoutille.
+N'apercevez-vous pas cet homme de petite taille, trapu, qui est debout,
+seul perdu dans ses pensées, la tête inclinée sur sa poitrine? C'est
+Marot.
+
+Je vous l'affirme, si j'étais le capitaine Pogram, j'aimerais mieux
+avoir pour premier lieutenant, pour camarade de lit le diable en
+personne, cornes, sabots, et queue, plutôt que d'avoir cet homme, à bord
+de mon navire. Vous n'avez pas de sujet de vous tourmenter en ce qui
+regarde les prisonniers, Micah. Leur avenir est décidé.
+
+--Alors, Saxon, répondis-je, il ne me reste plus qu'à vous remercier et
+à accepter ces moyens de salut que vous avez mis à ma portée.
+
+--Voilà qui est parler en homme, dit-il. Y a-t-il encore autre chose que
+je puisse faire pour vous en Angleterre? Et pourtant, par la Messe, il
+pourrait bien se faire que je n'y reste pas bien longtemps, car, à ce
+que j'ai appris, on doit me confier le commandement d'une expédition
+qu'on prépare contre les Indiens qui ont ravagé les plantations de nos
+colons.
+
+Ce sera une bonne affaire que d'obtenir un emploi profitable, car je
+n'ai jamais vu une guerre pareille, où l'on n'a pu ni se battre, ni
+piller. Je vous en donne ma parole, c'est à peine si j'ai eu quelque
+argent entre les mains depuis qu'elle a commencé. Quand il s'agirait de
+mettre Londres à sac, je ne voudrais pas la recommencer.
+
+--Il y a une personne amie que Sir Gervas Jérôme a recommandée à mes
+soins, fis-je remarquer, mais j'ai déjà pourvu à ce qu'il désirait. Il
+ne me reste rien qu'à faire savoir à tous les gens de Havant qu'un Roi
+qui a prodigué le sang de ses sujets, comme l'a fait celui que nous
+avons, n'est pas destiné, selon toute vraisemblance, à posséder bien
+longtemps le trône d'Angleterre. Lorsqu'il tombera, je reviendrai, et
+plutôt peut-être qu'on ne le croit.
+
+--Ce traitement infligé à l'Ouest a, en effet, fortement indisposé tout
+le pays, dit mon compagnon. De tous côtés j'entends dire que la haine
+contre le Roi et ses ministres est plus violente qu'avant l'explosion.
+Hé! capitaine Pogram, par ici! Nous avons arrangé l'affaire, et mon ami
+est prêt à partir.
+
+--Je me disais bien qu'il demanderait à virer de bord, fit le capitaine,
+en s'avançant vers nous d'une allure chancelante qui prouvait que la
+bouteille de rhum lui avait tenu compagnie depuis notre sortie. Par ma
+foi, j'en étais sûr. Et pourtant, par la Messe, je ne m'étonne pas qu'il
+y ait regardé à deux fois avant de quitter la _Dorothée Fox_. Elle est
+aménagée pour une duchesse, par ma foi. Où est votre canot?
+
+--Bord à bord, dit Saxon. Mon ami se joint à moi, capitaine Pogram, pour
+espérer que vous ferez un agréable et utile voyage.
+
+--Je lui en suis diablement obligé, dit le capitaine en agitant en tous
+sens son tricorne.
+
+--Et aussi que vous arriverez sain et sauf aux Barbades.
+
+--Il n'y a guère à en douter, dit le capitaine.
+
+--Et que vous tirerez de vos marchandises assez bon parti pour recevoir
+la récompense de votre humanité.
+
+--Ah! voilà de belles paroles, s'écria le capitaine. Monsieur, je suis
+votre débiteur.
+
+Une barque de pêche se tenait bord à bord du brick.
+
+À la lueur fumeuse des lanternes de la poupe, je pus discerner des
+hommes sur son pont et la grande voile brune toute prête à être hissée.
+
+J'enjambai le bordage et mis le pied sur l'échelle de corde qui
+descendait jusqu'à elle.
+
+--Adieu, Décimus, dis-je.
+
+--Adieu, mon garçon. Vous avez votre argent en lieu sûr?
+
+--Je l'ai.
+
+--Alors, j'ai un autre présent à vous faire. Il m'a été remis par un
+sergent de la cavalerie royale. C'est sur lui que vous devrez compter
+désormais, Micah, pour vous nourrir, vous loger, vous habiller. C'est à
+lui qu'un homme brave doit toujours recourir pour vivre. C'est le
+couteau qui vous servira à ouvrir cette huître qu'est le monde.
+Regardez, mon garçon. C'est votre sabre.
+
+--Mon vieux sabre! L'épée de mon père! m'écriai-je, au comble du
+ravissement, lorsque Saxon tira de dessous son manteau et me tendit le
+fourreau en cuir déteint, de vieux modèle, avec la lourde poignée de
+laitons que je connaissais si bien.
+
+--Vous voici maintenant, dit-il, membre de l'antique et honorable
+corporation des soldats de fortune. Tant que le Turc rôdera en grognant
+devant les portes de Vienne, il y aura toujours de la besogne pour les
+bras vigoureux et les coeurs braves. Vous verrez que parmi ces guerriers
+errants, venus de tous les climats, de toutes les nations, le nom
+d'Anglais est estimé très haut. Je sais fort bien qu'il ne déchoira pas
+lorsque vous ferez partie de la confrérie. Je voudrais pouvoir partir
+avec vous, mais on me promet une solde et une situation auxquelles il
+serait fâcheux de renoncer. Adieu, mon garçon, et que la bonne fortune
+vous accompagne!
+
+Je serrai la main calleuse du vieux soldat, et descendis dans la barque
+de pêche.
+
+Le câble qui nous retenait fut retiré, la voile hissée, et la barque
+fila à travers la baie.
+
+Elle allait de l'avant par une obscurité de plus en plus épaisse,
+obscurité aussi noire, aussi impénétrable que l'avenir vers lequel
+marchait la barque de ma vie.
+
+Bientôt la force du soulèvement et de la retombée nous apprit que nous
+avions franchi l'entrée du port et que nous étions en plein canal.
+
+À terre, des lumières clignotantes, apparaissant à de longs intervalles,
+marquaient la ligne de la côte.
+
+Comme je me retournais pour regarder en arrière, un nuage, en se mouvant
+lentement, découvrit la lune, et je vis le dessin bien net des agrès du
+brick sur le disque d'un blanc froid.
+
+Près de la voilure, était debout le vétéran, qui d'une main se tenait à
+un cordage, et agitait l'autre, en signe d'adieu et d'encouragement.
+
+Un autre gros nuage masqua la lumière, et cette maigre et nerveuse
+figure, ce long bras tendu furent le dernier objet que je vis, avant une
+longue et triste période, du cher pays où j'étais né et avais été élevé.
+
+
+
+
+X--Où tout prend fin.
+
+
+Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu à la fin du récit d'un
+échec,--d'une aventure qui échoua bravement, noblement, mais qui n'en
+fut pas moins un échec.
+
+Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession
+d'elle-même, rejeter les chaînes qui entravaient la liberté de ses
+membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couvée loin de ses rivages,
+tout comme je les fuyais alors.
+
+Nous avions commis l'erreur d'être en avance sur notre temps.
+
+Et pourtant il vint une époque où l'on se rappela avec sympathie les
+gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, où leurs
+membres, recueillis dans bien des fossés et les solitudes où les avaient
+semés les bourreaux, furent rapportés au milieu du deuil silencieux
+d'une nation, dans les jolis cimetières champêtres où ils auraient voulu
+reposer.
+
+Là, à portée du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance,
+appelés à la prière, sous le gazon où ils s'étaient promenés, à l'ombre
+de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aimées, ces
+braves coeurs dorment en paix dans le sein maternel.
+
+_Requiescant! Requiescant in pace!_
+
+Pas un mot de plus sur moi-même, chers enfants.
+
+Ce récit est tout hérissé de _Je_. On dirait un Argus...
+
+Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-être pas, je
+m'en doute.
+
+J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et
+cette histoire, vous venez de l'entendre.
+
+Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de
+plus.
+
+Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez
+seulement le mener jusqu'à Flessingue, il vous conduirait à travers les
+guerres de l'Empire, à la cour de Guillaume et à la seconde invasion de
+l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la première.
+
+Mais je ne ferai pas un pouce de plus.
+
+Allez sur la pelouse, petits scélérats.
+
+N'avez-vous rien autre à exercer que vos oreilles, pour aimer tant que
+cela à vous accroupir autour de la chaise de grand'père?
+
+Si je dure jusqu'à l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse
+tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils brisés de
+mon récit.
+
+Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux.
+
+Certains disparurent entièrement de ma connaissance.
+
+Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et
+incomplètes.
+
+Les meneurs de l'insurrection s'échappèrent bien plus aisément que ceux
+qui les avaient suivis, car ils s'aperçurent que la passion de l'avidité
+est plus forte encore que celle de la cruauté.
+
+Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachetèrent au prix de tout ce qu'ils
+possédaient.
+
+Ferguson s'échappa.
+
+Monmouth fut exécuté sur le tertre de la Tour, et du moins à ses
+derniers moments il montra cet entrain qui, de temps à autre, se faisait
+jour à travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par
+intermittences d'un feu près de s'éteindre.
+
+Mon père et ma mère vécurent assez pour voir la Religion protestante
+reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la
+foi réformée sur le Continent.
+
+Trois ans plus tard, je les retrouvai à Havant, presque tels que je les
+avais quittés, à cela près qu'il y avait quelques fils d'argent de plus
+dans les tresses brunes de ma mère, que les larges épaules de mon père
+étaient un peu courbées, et son front sillonné par les rides du souci.
+
+Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain,
+et elle disciple de l'Église, et je n'ai jamais désespéré de voir se
+guérir l'hostilité religieuse en Angleterre, après avoir reconnu combien
+il est aisé à deux personnes de garder la foi la plus énergique en leur
+propre croyance, tout en éprouvant l'affection et le respect le plus
+sincère pour celle qui professe un autre culte.
+
+Il viendra peut-être un jour où Église et Chapelle seront entre elles
+comme un frère cadet et un frère aîné, travaillant ensemble au même but
+et chacun se réjouissant du succès de l'autre.
+
+Que le désaccord entre elles se traduise autrement que par la pique et
+le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalité en
+vue d'une vie plus haute, à qui adoptera la manière de voir la plus
+large, à qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les
+plus heureuses et les mieux soignées.
+
+Dès lors cette rivalité sera non plus une malédiction, mais un bienfait
+pour ce pays d'Angleterre.
+
+Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il
+fut rétabli, il se trouva amnistié grâce aux soins que se donna le Major
+Ogilvy.
+
+Au bout d'un certain temps, quand l'agitation eût entièrement pris fin,
+il épousa la fille du Maire Timewell et il vit encore à Taunton en
+citoyen opulent, prospère.
+
+Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et
+maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui
+promet d'être un Tête-Ronde aussi déluré que pas un de ceux qui
+marchèrent au roulement du tambour.
+
+Quant à Saxon, j'ai reçu plus d'une fois de ses nouvelles.
+
+Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort
+que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une
+expédition envoyée pour châtier les sauvages de la Virginie, qui avaient
+commis de grandes cruautés sur les colons.
+
+Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels
+tours à leurs guerriers les plus rusés, qu'il a laissé un grand nom
+parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet
+indien, qui signifie «l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de
+rat.»
+
+Après avoir repoussé les tribus fort loin dans le désert, il reçut comme
+récompense de ses services un territoire, sur lequel il s'établit.
+
+Il s'y maria et passa le reste de ses jours à cultiver du tabac et à
+enseigner les principes de la guerre à une nombreuse lignée d'enfants
+dégingandés, longs comme des perches.
+
+On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force étonnante et d'une
+stature extraordinaire promet de se former de l'autre côté de l'eau. Si
+cela venait vraiment à se réaliser, il pourrait bien se faire que ces
+jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent.
+
+Plaise à Dieu que leurs coeurs ne s'endurcissent jamais à l'égard de
+cette petite île de la mer, qui est, qui devra toujours être le berceau
+de leur race!
+
+Salomon Sprent se maria et vécut de longues années aussi heureux que ses
+amis pouvaient le souhaiter.
+
+Pendant mon séjour à l'étranger, je reçus une lettre de lui, où il
+m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis
+seuls pour la traversée du mariage, ils étaient maintenant escortés d'un
+petit canot et d'un bateau de passage.
+
+Une nuit d'hiver où le sol était couvert de neige, il envoya chercher
+mon père, qui accourut chez lui.
+
+Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum à
+portée de sa main, sa boîte à tabac près de lui, et une grande Bible
+jaunie en équilibre sur ses genoux ployés.
+
+Il respirait péniblement et était dans des transes terribles.
+
+--J'ai une planche défoncée et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu
+plus vite que je ne puis me l'expliquer. À la vérité, ami, voilà bien
+des jours que je ne suis propre à tenir la mer, et il est temps que je
+sois condamné et mis au rebut.
+
+Mon père hocha la tête avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de
+son visage et sa respiration embarrassée.
+
+--En quel état est votre âme? demanda-t-il.
+
+--Ah! oui, dit Salomon, c'est là une cargaison que nous transportons
+sous nos écoutilles, sans être en état de la voir et nous n'avons pas
+donné de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres
+de mise à la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne
+trouve pas, il me semble, que je me sois écarté de ma route au point de
+n'avoir pas à espérer de rentrer dans la passe.
+
+--N'ayez pas confiance en vous-même, mais en Christ, dit mon père.
+
+--C'est lui le pilote naturellement, répondit le vieux marin. Mais quand
+j'avais un pilote à bord, je ne manquais jamais selon mon habitude
+d'avoir l'oeil au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai à présent.
+Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de
+mon côté ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle
+part dans l'Océan de la miséricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous
+que ce même corps, cette même carcasse que voici, ressuscitera un jour.
+
+--C'est ce qu'on nous enseigne, répondit mon père.
+
+--Je la reconnaîtrai n'importe où, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont
+été faits quand j'étais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales,
+et je serais fâché d'avoir à les perdre.
+
+Quant à moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal à personne, pas
+même à ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux
+dans trois guerres, et qu'ils m'aient emporté un de mes espars, et qu'on
+le pende après eux!
+
+Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux,
+voyez-vous, c'était en bonne part et affaire de service.
+
+J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais
+bien peu de gens m'ont vu en mauvais état dans les agrès d'en haut, ou
+refusant d'obéir à mon gouvernail.
+
+Je n'ai jamais touché ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot
+fût bien accueilli à en demander la moitié.
+
+Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra.
+
+J'ai été un fidèle navire compagnon pour ma Phébé depuis qu'elle a jugé
+bon d'attendre mes signaux.
+
+Voilà mes papiers, tous nets et sans rien de caché.
+
+Si je suis mandé à l'arrière cette nuit même par le Suprême Lord grand
+amiral en chef, je ne crains pas qu'il me fasse mettre aux fers, car
+bien que je ne sois qu'un pauvre homme de marin, j'ai trouvé dans ce
+livre-ci une promesse, et je n'ai point peur que _Lui_ ne la tienne pas.
+
+Mon père passa quelques heures avec le vieillard et fit de son mieux
+pour le réconforter et l'aider, car il était évident qu'il baissait
+rapidement.
+
+Lorsque enfin il le quitta, le laissant avec sa fidèle épouse près de
+lui, il saisit la main brune, mais amaigrie, qui gisait sur les
+couvertures.
+
+--Je vous reverrai, dit-il.
+
+--Oui, sous la latitude du ciel, répondit le marin agonisant.
+
+Son pressentiment était juste, car aux premières heures du matin, sa
+femme se penchant sur lui, vit un beau sourire sur sa figure tannée,
+bronzée par les coups de mer.
+
+Se soulevant sur son oreiller, il porta la main à une mèche de son
+front, selon l'usage des marins, puis il retomba lentement, paisiblement
+dans le long sommeil d'où l'on se réveille quand la nuit cesse
+d'exister.
+
+Vous me demanderez sans doute ce qu'il advint d'Hector Marot et de
+l'étrange cargaison qui avait mis à la voile du port de Poole.
+
+On n'entendit jamais parler d'eux, à moins qu'on applique à leur
+destinée un bruit qui fut répandu quelques mois plus tard par le
+Capitaine Elias Hopkins, du navire _La Caroline_, de Bristol.
+
+Le Capitaine Hopkins rapporte que dans la traversée qui le ramenait de
+nos colonies, il rencontra une brume épaisse et eut le vent debout au
+voisinage des grands bancs de morue.
+
+Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde, par un brouillard si dense,
+qu'il pouvait à peine voir la pomme de son propre mat, il éprouva une
+sensation des plus étranges, car comme lui et d'autres étaient debout
+sur le pont, ils entendirent, à leur grand étonnement, le bruit d'un
+grand nombre de voix, qui paraissaient former un choeur, bruit d'abord
+faible et certain, puis prenant bientôt une ampleur croissante, jusqu'à
+ce qu'il fût, à ce qu'il semblait, à la distance d'un jet de pierre.
+
+Après quoi il diminua et s'éteignit lentement pour se perdre au loin.
+
+Certains hommes de l'équipage mirent la chose sur le compte du Maudit,
+mais comme le Capitaine Elias Hopkins ne manquait pas de le faire
+remarquer, il était bien étrange que le Malin eût choisi des hymnes
+familiers de l'Ouest pour son exercice nocturne, et plus étrange encore
+que les habitants de l'abîme eussent, en chantant, une prononciation
+aussi pâteuse que celle du Comté de Somerset.
+
+Quant à moi, je ne doute guère que ce ne fût en effet la _Dorothée Fox_
+qui eût passé par là dans le brouillard, et que les prisonniers, ayant
+reconquis leur liberté, n'aient célébré leur délivrance à la façon de
+vrais Puritains.
+
+Où furent-ils entraînés?
+
+Fut-ce sur la côte rocheuse du Labrador, ou bien trouvèrent-ils un asile
+dans quelque région désolée où la cruauté royale ne pouvait pas les
+poursuivre, voilà qui doit rester éternellement ignoré.
+
+Zacharie Palmer vécut de longues années en vieillard vénérable et
+honoré, avant d'être appelé à son tour auprès de ses pères.
+
+C'était un doux et simple philosophe de village que cet homme-là, et
+dans sa vieille poitrine il y avait un coeur d'enfant.
+
+Rien qu'à penser à lui, il me vient comme un parfum de violettes, car si
+dans ma manière d'envisager la vie, et dans mes espérances d'avenir, je
+ne partage pas en tout point les doctrines dures et sombres de mon père,
+je sais que je le dois aux sages paroles et aux enseignements
+bienveillants du charpentier.
+
+Si les actes sont tout, si les dogmes ne sont rien en ce monde, ainsi
+qu'il se plaisait à le dire, dès lors sa vie sans faute, exempte de
+blâme, pourrait servir de modèle à vous et à tous.
+
+Puisse la poussière lui être légère!
+
+Un mot au sujet d'un autre ami, le dernier que je rappelle, mais non le
+moins apprécié.
+
+Guillaume le hollandais occupait depuis dix ans le trône d'Angleterre,
+qu'on pouvait encore voir dans le champ voisin de la maison paternelle
+un grand cheval fortement charpenté, dont le pelage gris était tacheté
+de marques blanches.
+
+Et, comme on l'a toujours remarqué, lorsque les soldats sortaient de
+Plymouth, ou que le son aigu de la trompette ou le roulement du tambour
+parvenait à son oreille, il arquait son cou fatigué par l'âge, agitait
+sa queue mêlée de gris, levait ses genoux raidis pour faire un temps de
+trot majestueux et pédantesque.
+
+Les gens de la campagne s'arrêtaient volontiers à considérer les
+gambades du vieux cheval, et il est bien probable que l'un d'eux
+racontait aux autres que ce coursier là avait porté à la guerre un des
+jeunes gens de leur propre village, et comment le cavalier avait dû fuir
+le pays, mais aussi comment un bon sergent des troupes royales avait
+ramené le cheval au père du jeune homme comme souvenir de lui.
+
+Ce fut ainsi que Covenant passa ses dernières années, en vétéran des
+chevaux, bien nourri, bien soigné et fort enclin peut-être à conter en
+langage de cheval, à tous les pauvres sots bidets de la campagne, les
+merveilleuses, aventures qu'il avait eues dans l'Ouest.
+
+
+
+
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,8662 @@
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Micah Clarke - Tome III
+ La Bataille de Sedgemoor
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+Author: Arthur Conan Doyle
+
+Translator: Albert Savine
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+Release Date: June 29, 2006 [EBook #18718]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME III ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+</pre>
+
+<h1>Arthur Conan Doyle</h1>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>MICAH CLARKE</h1>
+<h2>Tome III</h2>
+<h2>LA BATAILLE DE SEDGEMOOR</h2>
+<h3>(1910)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<b>Table des mati&egrave;res</b><br />
+<a href="#I_LAffaire_du_Pont_de_Keynsham"><b>I&mdash;L'Affaire du Pont de Keynsham.</b></a><br />
+<a href="#II_La_Bataille_dans_la_Cathedrale_de_Wells"><b>II&mdash;La Bataille dans la Cath&eacute;drale de Wells.</b></a><br />
+<a href="#III_Du_grand_cri_qui_part_dune_maison_isolee"><b>III&mdash;Du grand cri qui part d'une maison isol&eacute;e.</b></a><br />
+<a href="#IV_Lescrimeur_a_la_jaquette_brune"><b>IV&mdash;L'escrimeur &agrave; la jaquette brune.</b></a><br />
+<a href="#V_La_fillette_de_la_lande_et_la_bulle_deau_qui_monta_a_la_surface_de"><b>V&mdash;La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta &agrave; la surface de</b></a><br />
+<a href="#VI_La_Bataille_de_Sedgemoor"><b>VI&mdash;La Bataille de Sedgemoor.</b></a><br />
+<a href="#VII_Ma_perilleuse_aventure_au_moulin"><b>VII&mdash;Ma p&eacute;rilleuse aventure au moulin.</b></a><br />
+<a href="#VIII_La_venue_de_Salomon_Sprent"><b>VIII&mdash;La venue de Salomon Sprent.</b></a><br />
+<a href="#IX_Le_Diable_en_perruque_et_en_robe"><b>IX&mdash;Le Diable en perruque et en robe.</b></a><br />
+<a href="#X_Ou_tout_prend_fin"><b>X&mdash;O&ugrave; tout prend fin.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I_LAffaire_du_Pont_de_Keynsham" id="I_LAffaire_du_Pont_de_Keynsham"></a><a href="#table">I&mdash;L'Affaire du Pont de Keynsham.</a></h2>
+
+
+<p>Le lundi 21 juin 1685 se leva tr&egrave;s sombre, avec un vent violent, des
+nuages noirs se mouvaient lourdement dans le ciel, et une pluie fine,
+continuelle, tombait.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, quelques instants apr&egrave;s l'aube, les clairons de Monmouth se
+firent entendre dans tous les quartiers de la ville, depuis le pont sur
+la Tone jusqu'&agrave; Shuttern.</p>
+
+<p>&Agrave; l'heure dite, les r&eacute;giments se rassembl&egrave;rent.</p>
+
+<p>L'appel fut fait et l'avant-garde traversa d'un pas alerte la porte de
+l'Est.</p>
+
+<p>On sortit dans le m&ecirc;me ordre que lors de l'entr&eacute;e, notre r&eacute;giment et les
+bourgeois de Taunton formant l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Le maire Timewell et Saxon s'&eacute;taient partag&eacute; l'organisation de cette
+partie de l'arm&eacute;e, et comme c'&eacute;taient des gens qui avaient longtemps
+servi, ils plac&egrave;rent l'artillerie dans une situation moins expos&eacute;e et
+post&egrave;rent une forte troupe de cavalerie &agrave; l'arri&egrave;re, &agrave; une port&eacute;e de
+canon, pour faire face &agrave; toute attaque des dragons du Roi.</p>
+
+<p>On fut unanime &agrave; constater que l'arm&eacute;e avait fait de grands progr&egrave;s au
+point de vue de l'ordre et de la discipline pendant notre halte de trois
+jours, gr&acirc;ce sans doute &agrave; la peine, que nous avions prise pour l'exercer
+sans rel&acirc;che, et &agrave; notre attitude militaire.</p>
+
+<p>En rangs solides, serr&eacute;s, les hommes allaient, faisant jaillir la boue
+liquide ou &eacute;paisse, tout en &eacute;changeant de rudes plaisanteries
+campagnardes ou en chantant un couplet entra&icirc;nant d'une chanson ou d'un
+hymne.</p>
+
+<p>Sir Gervas chevauchait en t&ecirc;te de ses mousquetaires, dont les queues
+enfarin&eacute;es pendaient molles et moites, et toutes d&eacute;go&ucirc;tantes d'eau.</p>
+
+<p>Les piquiers de Lockarby et ma compagnie de faucheurs &eacute;taient pour la
+plupart des travailleurs des champs, endurcis &agrave; toutes les intemp&eacute;ries,
+et ils marchaient patiemment, les gouttes de pluie coulant sur leurs
+faces h&acirc;l&eacute;es.</p>
+
+<p>En avant se trouvait l'infanterie de Taunton, en arri&egrave;re la file
+encombrante des chariots &agrave; bagages, que suivait la cavalerie.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que la longue ligne se d&eacute;roula par-dessus les hauteurs.</p>
+
+<p>Quand on fut arriv&eacute; au sommet, o&ugrave; la route commence &agrave; descendre sur
+l'autre versant, on commanda une halte pour permettre aux r&eacute;giments de
+se serrer et nous jet&acirc;mes un coup d'&oelig;il en arri&egrave;re sur cette jolie
+ville qu'un si grand nombre des n&ocirc;tres ne devaient pas revoir.</p>
+
+<p>Nous apercevions sans peine sur les murailles sombres et les toits des
+maisons le flottement, l'agitation des mouchoirs blancs de ceux que nous
+quittions.</p>
+
+<p>Ruben chevauchait bride &agrave; bride avec moi, sa chemise de rechange battant
+au vent et ses grands piquiers, la figure toute &eacute;panouie d'un large
+rire, marchant derri&egrave;re lui, mais ses pens&eacute;es et ses regards &eacute;taient
+trop loin de l&agrave; pour qu'il p&ucirc;t les remarquer.</p>
+
+<p>Pendant que nous regardions, une longue fl&egrave;che de lumi&egrave;re solaire
+jaillit entre les deux bancs de nuages qui doraient le sommet du clocher
+de Sainte-Madeleine et l'&eacute;tendard royal qui y flottait encore.</p>
+
+<p>Cet incident fut salu&eacute; comme un pr&eacute;sage favorable et une acclamation
+retentissante se propagea de rang en rang.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, on agita les chapeaux et il y e&ucirc;t un grand cliquetis
+d'armes.</p>
+
+<p>Alors les clairons sonn&egrave;rent en fanfare.</p>
+
+<p>Les tambours battirent une marche guerri&egrave;re.</p>
+
+<p>Ruben rentra sa chemise dans son havresac.</p>
+
+<p>Et l'on se remit en route &agrave; travers la boue, la vase, les nuages mornes
+toujours suspendus sur nous, s'appuyant sur les collines non moins
+mornes &agrave; notre droite et &agrave; notre gauche.</p>
+
+<p>Un chercheur de pr&eacute;sage aurait peut-&ecirc;tre dit que le ciel pleurait sur
+notre fatale aventure.</p>
+
+<p>Pendant tout le jour, on marcha p&eacute;niblement sur des routes qui n'&eacute;taient
+que des fondri&egrave;res, avec de la boue jusqu'aux chevilles.</p>
+
+<p>Le soir, on se dirigea vers Bridgewater, o&ugrave; nous f&icirc;mes quelques recrues
+et ajout&acirc;mes quelques centaines de livres &agrave; notre caisse militaire, car
+c'&eacute;tait une localit&eacute; prosp&egrave;re, avec un commerce tr&egrave;s actif de cabotage
+qui s'&eacute;tendait sur tout le cours de la rivi&egrave;re de Parret.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; une nuit sous des abris confortables, nous repart&icirc;mes
+par un temps pire encore que la veille.</p>
+
+<p>Dans cette r&eacute;gion, le sol est une vaste fondri&egrave;re, m&ecirc;me au temps le plus
+sec, mais de fortes pluies avaient fait d&eacute;border les mares et les
+avaient chang&eacute;es en vastes lacs des deux c&ocirc;t&eacute;s de la route.</p>
+
+<p>Cela avait peut-&ecirc;tre un bon c&ocirc;t&eacute; pour nous, car nous &eacute;tions aussi
+prot&eacute;g&eacute;s contre les raids de la cavalerie du Roi, mais notre marche en
+&eacute;tait tr&egrave;s ralentie.</p>
+
+<p>Et, tout le jour, on ne fit que barboter dans la vase et la boue.</p>
+
+<p>Les gouttes de pluies brillaient sur les canons des fusils et
+ruisselaient sur les flancs des chevaux au pied lourd.</p>
+
+<p>Nous longe&acirc;mes la Parret enfl&eacute;e, travers&acirc;mes Eastover, le paisible
+village de Bawdrip.</p>
+
+<p>Nous franch&icirc;mes la hauteur de Polden.</p>
+
+<p>Les clairons sonn&egrave;rent enfin la halte sous les bosquets d'Ashcot et un
+grossier repas fut servi aux hommes.</p>
+
+<p>Puis en route sous la pluie impitoyable!</p>
+
+<p>On traversa le parc bois&eacute; de l'Auberge au joueur de fl&ucirc;te, puis Wallon,
+o&ugrave; l'inondation mena&ccedil;ait les chaumi&egrave;res.</p>
+
+<p>On longea les vergers de Street et on arriva ainsi, &agrave; la tomb&eacute;e de la
+nuit, dans la vieille et grise cit&eacute; de Glastonbury, o&ugrave; les bonnes gens
+firent de leur mieux pour faire oublier, par leur chaleureux accueil,
+les souffrances que causait le mauvais temps.</p>
+
+<p>Le lendemain matin fut encore pluvieux et incl&eacute;ment.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, l'arm&eacute;e fit une &eacute;tape pour attendre Wells.</p>
+
+<p>C'est une ville assez importante, avec une belle cath&eacute;drale, qui poss&egrave;de
+un grand nombre de figures sculpt&eacute;es plac&eacute;es dans des niches &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, comme nous en avions vu &agrave; Salisbury.</p>
+
+<p>Les habitants &eacute;taient fort bien dispos&eacute;s pour la cause protestante et
+l'arm&eacute;e fut si bien accueillie que sa nourriture co&ucirc;ta peu &agrave; la caisse
+militaire.</p>
+
+<p>Ce fut au cours de cette &eacute;tape que nous v&icirc;nmes pour la premi&egrave;re fois en
+contact avec la cavalerie royale.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, quand la bu&eacute;e de la pluie s'&eacute;claircissait, nous avions
+vu l'&eacute;clat des armes sur les collines basses qui dominaient la route, et
+nos &eacute;claireurs &eacute;taient revenus annoncer qu'ils avaient aper&ccedil;u sur nos
+deux flancs de fortes troupes de dragons.</p>
+
+<p>&Agrave; un certain moment, ils se mass&egrave;rent en grand nombre sur nos derri&egrave;res,
+comme s'ils se proposaient d'attaquer nos bagages.</p>
+
+<p>Mais Saxon disposa des deux c&ocirc;t&eacute;s un r&eacute;giment de piquiers, de sorte
+qu'ils se dispers&egrave;rent et qu'on ne revit plus leurs armes luire que sur
+les hauteurs.</p>
+
+<p>On partit de Wells, le 24, pour gagner Shepton Mallet, sans cesser
+d'entrevoir derri&egrave;re nous et de chaque c&ocirc;t&eacute; les maudits sabres et
+casques.</p>
+
+<p>Ce soir l&agrave;, nous &eacute;tions pr&egrave;s du pont de Keynsham, &agrave; moins de deux
+lieues, &agrave; vol d'oiseau, de Bristol.</p>
+
+<p>Plusieurs de nos cavaliers pass&egrave;rent la rivi&egrave;re &agrave; gu&eacute; et s'avanc&egrave;rent
+presque jusqu'aux murailles.</p>
+
+<p>Le matin, les nuages, charg&eacute;s de pluie, avaient fini par s'&eacute;claircir.</p>
+
+<p>Aussi Ruben et moi, nous descend&icirc;mes lentement sur nos montures la pente
+d'une des vertes collines qui s'&eacute;levaient &agrave; l'arri&egrave;re du camp, dans
+l'espoir d'apercevoir quelques indices de l'ennemi.</p>
+
+<p>Nos hommes avaient &eacute;t&eacute; laiss&eacute;s libres.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient &eacute;parpill&eacute;s sur l'herbe, essayant d'allumer des feux avec du
+bois mouill&eacute; ou mettant leurs habits &agrave; s&eacute;cher au soleil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; une troupe bien &eacute;trange &agrave; voir.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient cuirass&eacute;s de boue de la t&ecirc;te aux pieds.</p>
+
+<p>Leurs chapeaux ramollis s'&eacute;taient d&eacute;form&eacute;s, leurs armes rouill&eacute;es, leurs
+bottes si us&eacute;es que beaucoup marchaient nu-pieds, et que d'autres
+avaient roul&eacute; leurs mouchoirs autour de leurs pieds.</p>
+
+<p>Et pourtant leur court passage par la vie militaire avait fait de ces
+rustres aux bonnes figures, des gaillards aux regards farouches, &agrave;
+moiti&eacute; ras&eacute;s, aux joues creuses, sachant &laquo;pr&eacute;senter armes&raquo; ou &laquo;mettre la
+pique sur l'&eacute;paule&raquo;, comme s'ils n'avaient fait que cela depuis leur
+enfance.</p>
+
+<p>Les officiers ne se trouvaient pas mieux partag&eacute;s que les hommes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, mes chers enfants, nul officier, quand il est de service, ne
+s'abaisserait &agrave; se procurer un confortable que tous ne pourraient point
+partager avec lui.</p>
+
+<p>Il doit prendre place au feu du bivouac, partager l'ordinaire du soldat,
+ou bien tout laisser-l&agrave;, car il est un embarras, une pierre
+d'achoppement.</p>
+
+<p>Nos habits &eacute;taient en bouillie, nos cuirasses rougies par la rouille,
+nos chevaux aussi tach&eacute;s, aussi &eacute;clabouss&eacute;s que s'ils s'&eacute;taient roul&eacute;s
+dans la vase.</p>
+
+<p>M&ecirc;me nos &eacute;p&eacute;es et nos pistolets &eacute;taient dans une condition telle que
+nous avions de la peine &agrave; d&eacute;gainer les unes et faire partir les autres.</p>
+
+<p>Seul Sir Gervas r&eacute;ussit &agrave; maintenir jusqu'au bout sur son costume et sa
+personne la propret&eacute; pouss&eacute;e jusqu'&agrave; la coquetterie.</p>
+
+<p>Que faisait-il pendant les gardes de nuit et comment arrivait-il &agrave;
+dormir?</p>
+
+<p>Ce fut toujours un myst&egrave;re pour moi, car chaque jour il se montrait &agrave;
+l'appel du clairon lav&eacute;, parfum&eacute;, bross&eacute;, la perruque bien arrang&eacute;e,
+avec des v&ecirc;tements desquels jusqu'&agrave; la derni&egrave;re &eacute;claboussure avait &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;e soigneusement.</p>
+
+<p>&Agrave; l'ar&ccedil;on de sa selle &eacute;tait toujours suspendu la bo&icirc;te pleine de farine
+o&ugrave; nous l'avions vu puiser &agrave; Taunton, et ses braves mousquetaires
+avaient la t&ecirc;te d&ucirc;ment poudr&eacute;e tous les matins, bien que leurs queues
+redevinssent une heure apr&egrave;s aussi brunes que la nature les avait
+faites, bien que la farine s'en all&acirc;t en minces filets laiteux sur leurs
+larges dos, en formant des grumeaux sur les bords de leurs habits.</p>
+
+<p>Ce fut une longue lutte contre le mauvais temps et le baronnet, mais ce
+fut notre camarade qui l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Il fut un temps o&ugrave; on m'appelait le Gros Ruben, disait mon ami, comme
+nous chevauchions c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sur la route tortueuse. Avec trop peu de
+ce qui est solide et trop de l'&eacute;l&eacute;ment liquide, je finirai par &ecirc;tre le
+squelette Ruben avant de revoir Havant. Je suis aussi plein d'eau de
+pluie que les barils de mon p&egrave;re de bi&egrave;re d'octobre. Je voudrais, Micah,
+que vous me tordiez et que vous me mettiez &agrave; s&eacute;cher sur un de ces
+buissons.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &ecirc;tes mouill&eacute;, les gens du Roi Jacques doivent l'&ecirc;tre encore
+plus, dis-je, car apr&egrave;s tout nous avons &eacute;t&eacute; abrit&eacute;s tant bien que mal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une pi&egrave;tre consolation, quand vous crevez de faim, de savoir que
+votre prochain est dans la m&ecirc;me situation. Je vous en donne ma parole,
+Micah, j'ai serr&eacute; ma ceinture d'un cran lundi; d'un autre mardi, d'un
+hier, et d'un autre aujourd'hui. Je vous le dis, je fonds comme un
+gla&ccedil;on au soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous en venez &agrave; &ecirc;tre r&eacute;duit &agrave; rien, dis-je en riant, qu'est-ce que
+nous aurons &agrave; raconter sur vous &agrave; Taunton? Depuis que vous avez endoss&eacute;
+la cuirasse et que vous &ecirc;tes &agrave; la conqu&ecirc;te des c&oelig;urs de nos
+demoiselles, vous nous avez d&eacute;pass&eacute;s tous en importance, et vous &ecirc;tes
+devenu un homme de poids, un homme consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais plus de substance, plus de poids, avant de me mettre &agrave; tra&icirc;ner
+sur les routes de la campagne comme un colporteur de Hambledon, dit-il.
+Mais pour dire la v&eacute;rit&eacute; vraie et parler s&eacute;rieusement, Micah, c'est une
+chose &eacute;trange de sentir que le monde qui se trouve tout entier devant
+vous, vos esp&eacute;rances, vos ambitions, tout en un mot, se tiennent dans le
+petit espace que peut couvrir un bonnet et que supportent deux petits
+pieds. Il me semble qu'elle est ce qu'il y a de plus noble, de plus
+&eacute;lev&eacute; en moi, et que si j'&eacute;tais arrach&eacute; d'elle, je resterais &agrave; jamais un
+&ecirc;tre incomplet, inachev&eacute;. Avec elle, je ne demande pas autre chose. Sans
+elle, tout le reste n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avez-vous parl&eacute; au vieillard? demandai-je. &Ecirc;tes-vous fianc&eacute; en
+r&egrave;gle?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai parl&eacute;, r&eacute;pondit mon ami, mais il &eacute;tait si occup&eacute; &agrave; garnir
+les cartouches, que je n'ai pu obtenir son attention. Lorsque j'ai fait
+une nouvelle tentative, il &eacute;tait en train de compter les piques de
+rechange dans la salle d'armes du ch&acirc;teau, avec une taille et un
+encrier. Je lui ai dit que j'&eacute;tais venu pour solliciter la main de sa
+petite-fille. Sur quoi il s'est tourn&eacute; vers moi, et m'a demand&eacute;: &laquo;Quelle
+main?&raquo; d'un air si distrait qu'il &eacute;tait &eacute;vident que son esprit &eacute;tait
+ailleurs. Mais &agrave; la troisi&egrave;me tentative, le jour o&ugrave; vous &ecirc;tes revenu de
+Badminton, j'ai pr&eacute;sent&eacute; enfin ma requ&ecirc;te, mais il a pris feu aussit&ocirc;t,
+pour me dire que ce n'&eacute;tait pas la saison de pareilles sottises,
+ajoutant que j'aurais &agrave; attendre que le Roi Monmouth fut sur le tr&ocirc;ne et
+qu'alors je pourrais lui faire ma demande. Je vous r&eacute;ponds qu'il ne
+traitait pas ces choses-l&agrave; de sottises, il y a cinquante ans, quand il
+faisait lui-m&ecirc;me sa cour.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins il ne vous a pas refus&eacute;, dis-je. Cela vaut autant qu'une
+promesse, de vous dire que si l'entreprise r&eacute;ussit, vous r&eacute;ussirez
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi, s'&eacute;cria Ruben, si un homme pouvait amener ce r&eacute;sultat,
+rien qu'avec sa lame, il n'y en a point qui s'y int&eacute;resse aussi vivement
+que moi. Non! Pas m&ecirc;me Monmouth en personne. Depuis longtemps l'apprenti
+Derrick a lev&eacute; les yeux jusqu'&agrave; la petite-fille de son ma&icirc;tre et le
+vieux &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; faire de lui son fils, tant il &eacute;tait enchant&eacute; de le
+voir si pieux et si z&eacute;l&eacute;. Mais j'ai appris indirectement que ce n'est
+qu'un d&eacute;bauch&eacute;, un homme aux plaisirs bas, bien qu'il cache ses frasques
+sous des dehors pieux. J'ai pens&eacute;, tout comme vous, qu'il &eacute;tait &agrave; la
+t&ecirc;te des tapageurs qui ont tent&eacute; d'enlever Mistress Ruth, et pourtant
+sur ma foi! je n'ai gu&egrave;re sujet de les bl&acirc;mer s&eacute;v&egrave;rement puisqu'ils
+m'ont rendu le plus grand service que jamais des gens aient rendu. En
+attendant, avant notre d&eacute;part de Wells, il y a deux nuits, j'ai saisi
+l'occasion de dire quelques mots &agrave; ce sujet &agrave; Ma&icirc;tre Derrick et de
+l'avertir de ne comploter aucune trahison contre elle, s'il tenait &agrave; sa
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment a-t-il accueilli cette bienveillante sommation?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un rat accueille un pi&egrave;ge &agrave; rat. Il a grogn&eacute; quelques mots de
+haine d&eacute;vote et s'est esquiv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma vie, mon gar&ccedil;on, dis-je, vous avez eu autant d'aventures de
+votre c&ocirc;t&eacute; que moi du mien. Mais nous voici au sommet de la hauteur,
+avec une perspective aussi &eacute;tendue qu'on peut le souhaiter.</p>
+
+<p>Juste au-dessous de nous courrait l'Avon, traversant en longues courbes
+un pays bois&eacute; et renvoyant les rayons du soleil tant&ocirc;t sur un point,
+tant&ocirc;t sur un autre.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit une rang&eacute;e de soleils minuscules sur une corde d'argent.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute;, le pays paisible, aux teintes vari&eacute;es, montait et
+descendait en ondulations, qui pr&eacute;sentaient &agrave; la vue champs de bl&eacute;s et
+vergers, et s'&eacute;tendait au loin pour finir en une lisi&egrave;re de for&ecirc;ts, sur
+les collines lointaines de Malvern.</p>
+
+<p>&Agrave; notre droite &eacute;taient les hauteurs verdoyantes des environs de Bath, &agrave;
+notre gauche les cr&ecirc;tes d&eacute;chiquet&eacute;es des Mendips, Bristol, la reine du
+pays, tapie derri&egrave;re ses fortifications, et plus en arri&egrave;re, les eaux
+grises du Canal, avec des voiles blanches comme la neige.</p>
+
+<p>&Agrave; nos pieds se trouvaient le pont de Keynsham, notre arm&eacute;e formant des
+taches sombres sur le vert des champs, la fum&eacute;e des bivouacs et les voix
+des conversations flottant encore dans l'air de l'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Une route longeait les bords de l'Avon du c&ocirc;t&eacute; du Comt&eacute; de Somerset.</p>
+
+<p>Sur cette route s'avan&ccedil;aient deux escadrons de cavalerie, qui se
+proposaient d'&eacute;tablir des postes avanc&eacute;s sur notre flanc d'est.</p>
+
+<p>Comme ils d&eacute;filaient &agrave; grand bruit, sans grand ordre, ils avaient &agrave;
+traverser un bois de pins, dans lequel la route fait un brusque d&eacute;tour.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions en train de contempler la sc&egrave;ne, quand tout &agrave; coup, pareil &agrave;
+l'&eacute;clair qui jaillit du nuage, un escadron des Horseguards fit demi-tour
+pour se lancer sur le terrain d&eacute;couvert, et passant rapidement &agrave;
+l'allure du trot, puis du galop, fondit comme un tourbillon d'habits
+bleus et d'acier sur nos escadrons surpris.</p>
+
+<p>Des rangs de t&ecirc;te partit le bruit des carabines qu'on &eacute;paule, mais en un
+instant, les Gardes pass&egrave;rent &agrave; travers eux et fondirent sur le second
+escadron.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps les braves paysans tinrent ferme.</p>
+
+<p>La masse compacte d'hommes et de chevaux oscillait, avan&ccedil;ant, reculant,
+les lames de sabre tournoyant au dessus d'elle en &eacute;clairs d'une lumi&egrave;re
+rageuse.</p>
+
+<p>Puis, des habits bleus se montr&egrave;rent &ccedil;&agrave; et l&agrave; parmi les habits de bure.</p>
+
+<p>La lutte reporta ses mouvements furieux sur une centaine de pas en
+arri&egrave;re.</p>
+
+<p>La masse &eacute;paisse fut fendue en deux et les Gardes du Roi s'&eacute;lanc&egrave;rent
+comme un flot dans la br&egrave;che, s'&eacute;pandant &agrave; droite et &agrave; gauche, for&ccedil;ant
+les haies, franchissant les foss&eacute;s, sabrant de la pointe et du tranchant
+les cavaliers qui fuyaient.</p>
+
+<p>Toute la sc&egrave;ne, ces chevaux qui frappaient du pied, ces crini&egrave;res
+agit&eacute;es, ces cris de triomphe ou de d&eacute;sespoir, ces hal&egrave;tements p&eacute;nibles,
+cette sonorit&eacute; musicale de l'acier qui heurte l'acier, ce fut pour nous,
+qui &eacute;tions sur la hauteur, comme une vision d&eacute;sordonn&eacute;e, tant elle fut
+prompte &agrave; para&icirc;tre et &agrave; dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un coup de clairon sec, imp&eacute;rieux, ramena les Bleus sur la route, o&ugrave; ils
+se reform&egrave;rent et partirent au petit trop avant que de nouveaux
+escadrons eussent le temps de venir du camp.</p>
+
+<p>Le soleil continuait &agrave; briller, la rivi&egrave;re &agrave; se rider.</p>
+
+<p>Il ne restait plus rien qu'un long amas d'hommes et de chevaux pour
+marquer le passage de la temp&ecirc;te infernale qui avait &eacute;clat&eacute; sur nous si
+brusquement.</p>
+
+<p>Pendant que les Bleus s'&eacute;loignaient, nous remarqu&acirc;mes un officier isol&eacute;
+qui formait l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Il chevauchait tr&egrave;s lentement, comme s'il trouvait fort mauvais de
+tourner le dos m&ecirc;me &agrave; une arm&eacute;e enti&egrave;re.</p>
+
+<p>L'intervalle entre l'escadron et lui ne cessait de s'accro&icirc;tre, mais il
+ne faisait rien pour h&acirc;ter le pas.</p>
+
+<p>Il allait tranquillement son train, jetant de temps &agrave; autre un regard en
+arri&egrave;re pour voir s'il &eacute;tait suivi.</p>
+
+<p>La m&ecirc;me id&eacute;e surgit simultan&eacute;ment dans l'esprit de mon camarade et dans
+le mien, et nous la devin&acirc;mes en &eacute;changeant un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons ce sentier, cria-t-il avec vivacit&eacute;. Il nous m&egrave;nera au del&agrave; du
+bouquet d'arbres et il est encaiss&eacute; dans toute sa longueur.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisons les chevaux &agrave; la main, jusqu'&agrave; ce que nous soyons sur un
+meilleur terrain, r&eacute;pondis-je. Nous lui couperons la retraite, si nous
+avons de la chance.</p>
+
+<p>Sans prendre le temps d'en dire davantage, nous nous h&acirc;t&acirc;mes de
+descendre par le sentier in&eacute;gal, o&ugrave; nous glissions et faisions des
+rainures dans le gazon d&eacute;tremp&eacute; par la pluie.</p>
+
+<p>Puis nous remettant en selle, nous parcour&ucirc;mes le d&eacute;fil&eacute;, travers&acirc;mes le
+bouquet d'arbre, et nous nous trouv&acirc;mes sur la route assez t&ocirc;t pour voir
+l'escadron dispara&icirc;tre dans le lointain et nous trouver face &agrave; face avec
+l'officier isol&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme br&ucirc;l&eacute; par le soleil, aux traits fortement marqu&eacute;s, aux
+moustaches noires.</p>
+
+<p>Il montait un grand cheval osseux, de robe ch&acirc;tain.</p>
+
+<p>&Agrave; notre apparition sur la route, il fit halte pour nous examiner de
+pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Puis s'&eacute;tant convaincu de nos intentions hostiles, il d&eacute;gaina son &eacute;p&eacute;e,
+tira de son ar&ccedil;on un pistolet, avec la main gauche, puis mettant la
+bride entre ses dents, il planta ses &eacute;perons dans les flancs de son
+cheval, et se lan&ccedil;a sur nous &agrave; fond de train.</p>
+
+<p>Comme nous nous &eacute;lancions sur lui, Ruben &agrave; sa gauche, et moi &agrave; droite,
+il me lan&ccedil;a un violent coup de sabre, et en m&ecirc;me temps fit feu sur mon
+camarade.</p>
+
+<p>La balle effleura la joue de Ruben, laissant sur son passage une ligne
+rouge semblable &agrave; celle qu'aurait produite un coup de fouet, en m&ecirc;me
+temps que la poudre lui noircissait la figure.</p>
+
+<p>Mais le coup de sabre ne m'atteignit pas.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nos chevaux se touchaient presque dans leur course, je
+l'arrachai de sa selle et l'attirai en travers de la mienne, la figure
+en haut.</p>
+
+<p>Le brave Covenant partit un peu ralenti par son double fardeau, et avant
+que les Gardes se fussent aper&ccedil;us qu'ils avaient perdu leur officier,
+nous avions amen&eacute; celui-ci, malgr&eacute;, ses efforts et ses mouvements
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s jusqu'en vue du camp de Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a ras&eacute; de pr&egrave;s, l'ami, dit Ruben en portant la main &agrave; sa joue; il
+m'a tatou&eacute; la figure avec de la poudre, si bien qu'on va me prendre pour
+le fr&egrave;re cadet de Salomon Sprent.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, vous n'avez pas de mal, dis-je. Regardez, voici notre
+cavalerie qui s'avance sur le haut de la route. Lord Grey est &agrave; sa t&ecirc;te.
+Ce que nous avons de mieux &agrave; faire, c'est d'amener notre prisonnier au
+camp, puisque nous ne servons &agrave; rien ici.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Christ, s'&eacute;cria celui-ci, tuez-moi ou mettez-moi &agrave; terre, je
+ne saurais souffrir d'&ecirc;tre port&eacute; de cette fa&ccedil;on comme un enfant &agrave; moiti&eacute;
+sevr&eacute;, &agrave; travers tout votre campement de rustauds qui ricanent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux nullement me divertir aux d&eacute;pens d'un brave, r&eacute;pondis-je.
+Si vous consentez &agrave; donner votre parole de rester avec nous, vous
+marcherez entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit-il en se laissant glisser &agrave; terre et rajustant son
+uniforme froiss&eacute;. Par ma foi, messieurs, vous m'aurez appris &agrave; ne point
+faire fi de mes ennemis. Je serais rest&eacute; aupr&egrave;s de mon escadron, si
+j'avais cru &agrave; la possibilit&eacute; de rencontrer des avant-postes ou des
+vedettes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous &eacute;tions sur la hauteur, avant de vous avoir coup&eacute;, dit Ruben. Si
+cette balle de pistolet &eacute;tait all&eacute;e plus droit, c'est plut&ocirc;t moi qui
+aurais &eacute;t&eacute; coup&eacute;. Diable! Micah! Il n'y a qu'un instant je grognais
+parce que j'avais maigri, mais si j'avais eu la joue aussi ronde que
+jadis, le morceau de plomb l'aurait travers&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vous ai-je d&eacute;j&agrave; vus? demanda notre prisonnier, en fixant sur moi
+ses yeux noirs. Ah! oui, j'y suis, c'&eacute;tait &agrave; l'h&ocirc;tellerie de Salisbury,
+o&ugrave; notre &eacute;cervel&eacute; de camarade, Horsford, a d&eacute;gain&eacute; contre un vieux
+soldat qui &eacute;tait avec vous. Pour moi, je me nomme Ogilvy... Major
+Ogilvy, des Horseguards bleus. J'ai &eacute;t&eacute; vraiment enchant&eacute; d'apprendre
+que vous aviez &eacute;chapp&eacute; aux m&acirc;tins. Apr&egrave;s votre d&eacute;part, quelques mots ont
+fait entrevoir votre v&eacute;ritable destination, et un ou deux faiseurs
+d'embarras, en qui le z&egrave;le &eacute;touffe l'humanit&eacute;, ont lanc&eacute; les chiens sur
+votre piste.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens bien de vous, r&eacute;pondis-je. Vous allez trouver au camp
+le colonel D&eacute;cimus Saxon, mon ancien compagnon. Sans doute vous serez
+bient&ocirc;t &eacute;chang&eacute; contre quelqu'un de nos prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien plus probable que je serai &eacute;gorg&eacute;, dit-il en souriant. Je
+crains que Feversham, dans ses dispositions pr&eacute;sentes, ne s'arr&ecirc;te gu&egrave;re
+&agrave; faire des prisonniers et Monmouth sera peut-&ecirc;tre tent&eacute; de le payer de
+la m&ecirc;me monnaie. Apr&egrave;s tout, c'est la fortune de la guerre et je dois
+expier mon d&eacute;faut de prudence militaire. &Agrave; dire vrai, j'avais &agrave; ce
+moment l&agrave; l'esprit bien loin des batailles et des embuscades, car il
+errait dans la direction de l'eau r&eacute;gale et de son action sur les
+m&eacute;taux, jusqu'au moment o&ugrave; votre apparition m'a rappel&eacute; &agrave; l'&eacute;tat
+militaire.</p>
+
+<p>&mdash;La cavalerie est hors de vue, dit Ruben, en jetant un coup d'&oelig;il
+derri&egrave;re lui, la n&ocirc;tre aussi bien que la leur. Mais je vois un groupe
+d'hommes, l&agrave;-bas, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'Avon, et ici, sur le flanc de la
+hauteur, n'apercevez-vous pas le reflet de l'acier?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave; de l'infanterie, dis-je, en fermant &agrave; demi les yeux. Il me
+semble que je peux distinguer quatre ou cinq r&eacute;giments et autant
+d'&eacute;tendards de cavalerie. Il faut informer de cela, sans aucun retard,
+le Roi Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Il est au fait, dit Ruben. Le voici l&agrave;-bas, sous les arbres, entour&eacute;
+du conseil. Voyez, l'un d'eux arrive &agrave; cheval de ce c&ocirc;t&eacute;-ci.</p>
+
+<p>En effet, un cavalier s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute; du groupe et galopait vers nous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, en saluant, si vous &ecirc;tes le Capitaine Clarke, le roi
+vous ordonne de vous rendre au Conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, m'&eacute;criai-je, je laisse le major sous votre garde, Ruben.
+Veillez &agrave; ce qu'il soit aussi bien que le comportent nos ressources.</p>
+
+<p>Sur ces mots, j'&eacute;peronnai mon cheval et je rejoignis bient&ocirc;t le groupe
+form&eacute; autour du Roi.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; Grey, Wade, Buyse, Ferguson, Saxon, Hollis, et une
+vingtaine d'autres.</p>
+
+<p>Tous avaient l'air tr&egrave;s grave et examinaient la vall&eacute;e &agrave; l'aide de leurs
+longues-vues.</p>
+
+<p>Monmouth lui-m&ecirc;me avait mis pied &agrave; terre et &eacute;tait adoss&eacute; au tronc d'un
+arbre, les bras crois&eacute;s sur sa poitrine, et le plus profond d&eacute;sespoir
+&eacute;tait peint sur sa figure.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir
+&agrave; la robe lustr&eacute;e, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique
+crini&egrave;re, comme un vrai roi de la race chevaline.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour &agrave; tour sur les
+chefs ses yeux &eacute;teints, il semblerait que la Providence soit contre
+nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle m&eacute;saventure.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre n&eacute;gligence,
+s'&eacute;cria hardiment Saxon. Si nous avions march&eacute;s sur Bristol hier soir,
+nous serions &agrave; l'heure actuelle du bon c&ocirc;t&eacute; des remparts.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie &eacute;tait si
+proche, s'&eacute;cria Wade.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit ce qui en r&eacute;sulterait et le colonel Buyse l'a dit
+&eacute;galement, ainsi que le digne Maire de Taunton, r&eacute;pondit Saxon. Mais je
+n'ai rien &agrave; gagner en pleurant sur une cruche cass&eacute;e. Nous devons m&ecirc;me
+faire de notre mieux pour la raccommoder.</p>
+
+<p>&mdash;Avan&ccedil;ons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Tr&egrave;s-Haut, dit
+Ferguson. Si c'est sa puissante volont&eacute; que nous la prenions, eh bien
+nous y entrerons, quand m&ecirc;me fauconneaux et sacres seraient aussi
+nombreux que les pav&eacute;s des rues.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! cri&egrave;rent avec ardeur
+plusieurs Puritains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse,
+&eacute;clatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la
+saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voil&agrave; tous press&eacute;s de
+partir. Il y a l&agrave; une arm&eacute;e forte, autant que je puis en juger, de cinq
+mille hommes sur la rive droite de la rivi&egrave;re. Nous sommes du mauvais
+c&ocirc;t&eacute; et cependant vous parlez de la passer et d'assi&eacute;ger Bristol sans
+pi&egrave;ces de si&egrave;ge, sans b&ecirc;ches, et avec ces forces sur nos derri&egrave;res. La
+ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts
+l'avant-garde de l'arm&eacute;e qui vient &agrave; son secours? Est-ce que cela nous
+aidera &agrave; combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une
+place forte, d'o&ugrave; la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire
+une attaque sur notre flanc? Je le r&eacute;p&egrave;te, c'est de la folie.</p>
+
+<p>Ce que disait le guerrier allemand &eacute;tait d'une v&eacute;rit&eacute; si &eacute;vidente que
+les fanatiques eux-m&ecirc;mes furent r&eacute;duits au silence.</p>
+
+<p>Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches
+rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, &eacute;taient des arguments que
+les plus t&eacute;m&eacute;raires ne pouvaient d&eacute;daigner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec
+impatience de la cravache orn&eacute;e de pierres pr&eacute;cieuses sur ses bottes de
+cheval.</p>
+
+<p>&mdash;De passer la rivi&egrave;re et de les prendre corps &agrave; corps avant qu'ils
+aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton
+bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est
+pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forc&eacute;ment.
+Si nous la perdons, nous aurons toujours tent&eacute; un coup hardi et nous ne
+pouvons faire davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement.
+Mais nous ne pouvons gu&egrave;re le faire en traversant la rivi&egrave;re, sur un
+seul pont &eacute;troit en face d'une arm&eacute;e aussi forte. Je suis d'avis de
+d&eacute;truire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer
+la bataille dans une position que nous pourrons choisir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas encore somm&eacute; Bath, dit Wade. Faisons ce que propose
+le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et
+envoyons un trompette au gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de
+marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de
+traverser le comt&eacute; de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le
+Cheshire. Votre Majest&eacute; a bien des partisans dans ce pays-l&agrave;!</p>
+
+<p>Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui
+a perdu la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je faire? s'&eacute;cria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis
+contradictoires, quand je sais que de ma d&eacute;cision d&eacute;pend non seulement
+mon succ&egrave;s, mais encore la vie de ces pauvres et fid&egrave;les paysans et gens
+de m&eacute;tier.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les humbles &eacute;gards que je dois &agrave; Votre Majest&eacute;, dit Lord Grey,
+qui &agrave; ce moment m&ecirc;me revenait de la man&oelig;uvre de la cavalerie, comme il
+y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce c&ocirc;t&eacute;-ci de l'Avon, je
+conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'o&ugrave; nous
+pourrons passer dans le Comt&eacute; de Wilts, o&ugrave; nous savons que nous serons
+bien accueillis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il en soit ainsi, s'&eacute;cria le Roi, avec la pr&eacute;cipitation d'un homme
+qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce
+qu'il sent que tous les plans sont &eacute;galement sans issue. Qu'en
+dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai re&ccedil;u
+ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous
+clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fid&eacute;lit&eacute; &agrave;
+leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui
+faudra employer la moiti&eacute; de la nation &agrave; garder l'autre, d'ici &agrave; peu.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, Votre Majest&eacute; en viendra &agrave; le garder, sugg&eacute;ra Wade. Il
+pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Ma&icirc;tres un de
+ces matins.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! Ha! Croyez-vous? s'&eacute;cria Monmouth en se frottant les mains,
+pendant que sa figure s'&eacute;clairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez
+peut-&ecirc;tre dit la v&eacute;rit&eacute;. La cause d'Henri paraissait perdue le jour o&ugrave;
+la bataille de Bosworth trancha le d&eacute;bat. &Agrave; vos postes, gentilshommes!
+Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir
+Stephen, vous couvrirez l'arri&egrave;re-garde et prot&eacute;gerez les bagages. C'est
+un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques.</p>
+
+<p>Le conseil se dispersa aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Chacun de ses membres regagna &agrave; cheval son r&eacute;giment.</p>
+
+<p>Tout le camp fut bient&ocirc;t en mouvement, au son des clairons, au roulement
+des tambours, de sorte qu'en tr&egrave;s peu de temps l'arm&eacute;e fut d&eacute;ploy&eacute;e en
+ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lanc&egrave;rent sur la route
+qui m&egrave;ne &agrave; Bath.</p>
+
+<p>L'avant-garde &eacute;tait compos&eacute;e de cinq cents cavaliers avec les miliciens
+du Comt&eacute; de Devon.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s eux, et dans l'ordre suivant venaient le r&eacute;giment des marins, les
+hommes du nord du Somerset; le premier r&eacute;giment des bourgeois de
+Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et
+sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les
+b&ucirc;cherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du
+district de Quantock.</p>
+
+<p>Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et
+quatre enseignes de cavalerie comme arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham
+suivant la m&ecirc;me direction sur l'autre bord de l'Avon.</p>
+
+<p>Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait pass&eacute; &agrave;
+gu&eacute; la rivi&egrave;re et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen
+couvraient les bagages si habilement, tenaient t&ecirc;te d'un air si r&eacute;solu
+et faisaient p&eacute;tiller la fusillade avec tant d'&agrave;-propos, quand nous
+&eacute;tions serr&eacute;s de trop pr&egrave;s, que l'ennemi ne se hasarda point &agrave; charger &agrave;
+fond.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II_La_Bataille_dans_la_Cathedrale_de_Wells" id="II_La_Bataille_dans_la_Cathedrale_de_Wells"></a><a href="#table">II&mdash;La Bataille dans la Cath&eacute;drale de Wells.</a></h2>
+
+
+<p>Me voici maintenant bel et bien li&eacute; aux roues du char de l'histoire, mes
+chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et &agrave; mesure les noms, les
+lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en r&eacute;sulte pour mon
+r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Alors que se d&eacute;roulait un pareil drame, il serait impertinent de parler
+de moi, si ce n'est comme le t&eacute;moin ou l'auditeur de ce qui peut vous
+faire para&icirc;tre plus vivantes ces sc&egrave;nes d'autrefois.</p>
+
+<p>Il n'est point agr&eacute;able pour moi de m'&eacute;tendre sur ce sujet, mais
+convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun r&ocirc;le dans
+les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance
+que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs
+efforts ne se d&eacute;pens&egrave;rent point en pure perte, comme on le dirait
+peut-&ecirc;tre &agrave; premi&egrave;re vue.</p>
+
+<p>Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le tr&ocirc;ne, et si
+la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se d&eacute;veloppe
+librement, nous en sommes, selon moi, redevables &agrave; ces patauds du Comt&eacute;
+de Somerset.</p>
+
+<p>Ils furent les premiers &agrave; faire voir combien il faudrait peu de chose
+pour &eacute;branler le tr&ocirc;ne d'un monarque impopulaire.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur
+Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres
+fuyaient, abandonn&eacute;s de tous, &agrave; la surface de la terre.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 27 juin, ou plut&ocirc;t dans la matin&eacute;e du 28, nous arriv&acirc;mes
+&agrave; la ville de Frome, tr&egrave;s mouill&eacute;s, dans un &eacute;tat lamentable, car la
+pluie avait recommenc&eacute;, et toutes les routes &eacute;taient des fondri&egrave;res
+boueuses.</p>
+
+<p>De l&agrave;, nous part&icirc;mes le lendemain pour Wells.</p>
+
+<p>On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le
+temps de s&eacute;cher leurs habits et de se refaire apr&egrave;s leurs privations.</p>
+
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi, une revue de notre r&eacute;giment du comt&eacute; de Wills eut
+lieu dans le parvis de la cath&eacute;drale, et Monmouth nous fit des &eacute;loges,
+bien m&eacute;rit&eacute;s d'ailleurs, pour les progr&egrave;s accomplis en si peu de temps
+dans notre allure martiale.</p>
+
+<p>Comme nous retournions &agrave; nos quartiers, apr&egrave;s avoir renvoy&eacute; nos hommes,
+nous aper&ccedil;&ucirc;mes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de
+Bagworthy rassembl&eacute;s sur la place en face de la cath&eacute;drale, et &eacute;coutant
+l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char.</p>
+
+<p>Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'&eacute;tait un
+de ces sectaires extr&ecirc;mes en qui la religion court le danger de tourner
+&agrave; la folie furieuse.</p>
+
+<p>Les bruits sourds et les g&eacute;missements qui montaient des rangs de la
+foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes &eacute;taient bien
+d'accord avec les dispositions de son auditoire.</p>
+
+<p>Aussi nous f&icirc;mes une halte tout pr&egrave;s de la foule, pour &eacute;couter son
+discours.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme &agrave; barbe rouge, &agrave; la figure farouche, avec une toison en
+d&eacute;sordre qui retombait sur ses yeux luisants, et dou&eacute; d'une voix rauque
+qui retentissait dans toute la place.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous
+pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur
+nous? Pourquoi n'avons-nous pas d&eacute;livr&eacute; ce pays, ainsi que Judith
+d&eacute;livra B&eacute;thulie?</p>
+
+<p>Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est r&eacute;sult&eacute; rien de
+bon, et pour un temps de sant&eacute;, nous vivons dans la peine.</p>
+
+<p>Pourquoi cela, vous dis-je?</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, fr&egrave;res, c'est parce que nous avons agi &agrave; la l&eacute;g&egrave;re avec le
+Seigneur, parce que nous n'avons pas &eacute;t&eacute; enti&egrave;rement de c&oelig;ur avec lui.</p>
+
+<p>Oui, nous l'avons lou&eacute; en paroles, mais par nos actions, nous lui avons
+t&eacute;moign&eacute; de la froideur.</p>
+
+<p>Vous le savez bien, le Pr&eacute;latisme est chose maudite, qui m&eacute;rite les
+sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant.</p>
+
+<p>Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette
+circonstance, nous, ses serviteurs?</p>
+
+<p>N'avons-nous pas vu des &eacute;glises pr&eacute;latistes, &eacute;glises des formes et des
+apparences, o&ugrave; la cr&eacute;ature est confondue avec le Cr&eacute;ateur?</p>
+
+<p>Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas
+n&eacute;glig&eacute; de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas
+sanctionn&eacute;es?</p>
+
+<p>Le voil&agrave; le p&eacute;ch&eacute; d'une g&eacute;n&eacute;ration ti&egrave;de et pr&ecirc;te &agrave; reculer!</p>
+
+<p>La voil&agrave; la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son
+peuple!</p>
+
+<p>Voyez, &agrave; Shepton et &agrave; Frome, nous avons laiss&eacute; derri&egrave;re nous de
+pareilles &eacute;glises.</p>
+
+<p>&Agrave; Gastonbury aussi, nous avons &eacute;pargn&eacute; ces murailles coupables qui
+furent &eacute;lev&eacute;es par les mains des idol&acirc;tres de jadis.</p>
+
+<p>Malheur &agrave; vous, si apr&egrave;s avoir mis la main &agrave; la charrue du Seigneur,
+vous tournez le dos &agrave; la besogne!</p>
+
+<p>Regardez par ici...</p>
+
+<p>Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cath&eacute;drale:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal?</p>
+
+<p>Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de
+Dieu.</p>
+
+<p>N'est-ce point ici que le nomm&eacute; Ken, par&eacute; de son sot rochet, de ses
+joyaux pu&eacute;rils, peut pr&ecirc;cher des doctrines sans &acirc;me, et menteuses,
+lesquelles ne sont que le vieux rago&ucirc;t du Papisme servi sous un nom
+nouveau?</p>
+
+<p>Est-ce que nous souffririons pareille chose?</p>
+
+<p>Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand &Ecirc;tre, nous laisserons
+subsister cette tache pestif&eacute;r&eacute;e!</p>
+
+<p>Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'&eacute;tendons pas
+la main pour venir &agrave; son aide?</p>
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; derri&egrave;re nous les autres temples du Pr&eacute;latisme,
+laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes fr&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, hurla la foule, agit&eacute;e par des mouvements d'orage.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous le d&eacute;molir jusqu'&agrave; ce qu'il n'en reste pas pierre sur
+pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Oui! cria-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant? Tout de suite?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &agrave; l'&oelig;uvre! cria-t-il, et s'&eacute;lan&ccedil;ant &agrave; bas de son char, il se
+pr&eacute;cipita vers la cath&eacute;drale, suivi de pr&egrave;s par la tourbe d'enrag&eacute;s
+fanatiques.</p>
+
+<p>Les uns s'amass&egrave;rent, hurlant, vocif&eacute;rant, pour franchir les portes
+ouvertes.</p>
+
+<p>D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux pi&eacute;destaux de la
+fa&ccedil;ade, martelaient les ornements sculpt&eacute;s, se cramponnaient aux
+vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut mettre un terme &agrave; ce d&eacute;sordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous
+ne pouvons laisser insulter et salir toute l'&Eacute;glise d'Angleterre pour
+plaire &agrave; une bande de braillards &agrave; la t&ecirc;te &eacute;chauff&eacute;e. Le pillage de
+cette cath&eacute;drale ferait plus de tort &agrave; notre cause que la perte d'une
+bataille rang&eacute;e. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous
+ferons de notre mieux pour les retenir jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers
+dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni emp&ecirc;cher les
+&eacute;meutiers. Courez au quartier et dites &agrave; Barker de former la compagnie,
+la m&egrave;che allum&eacute;e. Je puis &ecirc;tre de quelque utilit&eacute; ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici Buyse, s'&eacute;cria joyeusement Saxon, en voyant le colosse
+allemand se frayer passage &agrave; travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il
+faut que nous sauvions la cath&eacute;drale, mylord. Ils la mettraient &agrave; sac et
+la br&ucirc;leraient.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, gentilshommes, s'&eacute;cria un homme &acirc;g&eacute;, aux cheveux gris, qui
+accourait &agrave; nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant &agrave; sa
+ceinture. Oh! h&acirc;tez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque
+autorit&eacute; sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et
+ils finiront par d&eacute;molir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne
+restera pas un Ap&ocirc;tre. Ils ont apport&eacute; un tonneau de bi&egrave;re et ils sont
+en train de le d&eacute;foncer sur le ma&icirc;tre-autel. Oh! H&eacute;las! Peut-on voir
+chose pareille dans un pays chr&eacute;tien!</p>
+
+<p>Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son d&eacute;sespoir et sa
+souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a
+vieilli dans la cath&eacute;drale.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le
+vieillard en s'ouvrant courageusement passage &agrave; travers la foule.
+Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tomb&eacute; aussi!</p>
+
+<p>Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit &agrave; l'int&eacute;rieur de la
+cath&eacute;drale, annon&ccedil;ant une nouvelle profanation des fanatiques.</p>
+
+<p>Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin &agrave; une porte basse en
+ch&ecirc;ne qu'il ouvrit &agrave; force de faire grincer des barreaux et craquer des
+gonds.</p>
+
+<p>Nous nous gliss&acirc;mes tant bien que mal par cette ouverture et suiv&icirc;mes du
+pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dall&eacute; qui d&eacute;bouchait
+dans la cath&eacute;drale par une petite porte tout pr&egrave;s du ma&icirc;tre-autel.</p>
+
+<p>Le vaste &eacute;difice &eacute;tait plein d'&eacute;meutiers qui couraient de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+d&eacute;truisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre.</p>
+
+<p>Un grand nombre d'entre eux &eacute;taient des fanatiques sinc&egrave;res, disciples
+du pr&eacute;dicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres
+que leurs figures suffisaient &agrave; d&eacute;signer comme des coquins et des
+simples voleurs, tels que toute arm&eacute;e en ramasse sur son passage.</p>
+
+<p>Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou
+lan&ccedil;aient les livres de pri&egrave;res &agrave; travers les vitraux des fen&ecirc;tres, les
+autres d&eacute;racinaient les massifs cand&eacute;labres de bronze, emportant tout ce
+qui paraissait &eacute;videmment avoir quelque valeur.</p>
+
+<p>Un individu d&eacute;guenill&eacute;, huch&eacute; dans la chaire, s'employait &agrave; d&eacute;chirer le
+velours cramoisi qu'il jetait dans la foule.</p>
+
+<p>Un autre avait renvers&eacute; le pupitre, o&ugrave; on lisait les livres saints, et
+s'&eacute;vertuait &agrave; tordre la monture de bronze pour l'enlever.</p>
+
+<p>Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait pass&eacute; une corde au cou
+de l'&eacute;vang&eacute;liste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment m&ecirc;me
+de notre entr&eacute;e, la statue oscilla quelques instants et finit par
+s'abattre &agrave; grand bruit sur les dalles de marbre.</p>
+
+<p>Les vocif&eacute;rations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le
+craquement des boiseries d&eacute;molies, des fen&ecirc;tres bris&eacute;es, le bruit sourd
+de la ma&ccedil;onnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus
+assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que
+plusieurs &eacute;meutiers firent taire enfin en crevant les soufflets.</p>
+
+<p>Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la sc&egrave;ne qui se
+passait juste en face de nous au ma&icirc;tre-autel.</p>
+
+<p>On y avait plac&eacute; un tonneau de bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Une douzaine de bandits s'&eacute;taient group&eacute;s tout autour.</p>
+
+<p>L'un d'eux, avec des gestes ind&eacute;cents, avait grimp&eacute; dessus et s'occupait
+&agrave; d&eacute;foncer le tonneau &agrave; coups de hachette.</p>
+
+<p>Au moment de notre entr&eacute;e, il venait de r&eacute;ussir &agrave; l'ouvrir.</p>
+
+<p>La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de
+bruyants &eacute;clats de rire, faisait circuler des cuillers &agrave; pot et des
+gobelets.</p>
+
+<p>Le soldat allemand lan&ccedil;a un juron grossier, d'une voix saccad&eacute;e, &agrave; ce
+spectacle, se frayant &agrave; coups d'&eacute;paules un passage &agrave; travers les
+tapageurs.</p>
+
+<p>Il sauta sur l'autel.</p>
+
+<p>Le meneur de l'orgie &eacute;tait pench&eacute; sur son baril, la cruche &agrave; la main,
+quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet.</p>
+
+<p>En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la t&ecirc;te plong&eacute;e
+d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit
+en &eacute;cumant de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur &agrave;
+demi-noy&eacute; qui s'y trouvait et lan&ccedil;a le tout &agrave; grand bruit sur les larges
+degr&eacute;s de marbre qui partaient du centre de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, aid&eacute;s d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient
+suivis dans la cath&eacute;drale, nous repouss&acirc;mes les camarades de l'individu
+et les rejet&acirc;mes derri&egrave;re la grille qui s&eacute;parait le ch&oelig;ur de la nef.</p>
+
+<p>Notre attaque eut pour effet de mettre un terme &agrave; la d&eacute;vastation, mais
+en d&eacute;tournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque l&agrave;,
+s'exer&ccedil;ait sur les murs et les fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonn&eacute; par les
+vandales et la bande enti&egrave;re se pr&eacute;cipita avec un rauque bourdonnement
+de rage.</p>
+
+<p>Toute discipline, tout ordre disparut dans leur fr&eacute;n&eacute;sie pieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Abattez les Pr&eacute;latistes! hurlaient-ils. &Agrave; bas les partisans de
+l'Ant&eacute;christ! Massacrons-les aux cornes m&ecirc;mes de l'autel. &Agrave; bas! &Agrave; bas!</p>
+
+<p>Ils se mass&egrave;rent des deux c&ocirc;t&eacute;s, en une cohue sauvage, &agrave; demi folle, les
+uns arm&eacute;s, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de
+cette fi&egrave;vre, de cette rage qui aboutissent au meurtre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une guerre civile compliqu&eacute;e d'une autre guerre civile, dit Lord
+Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux &agrave; faire que de
+d&eacute;gainer, gentilshommes, et de d&eacute;fendre l'ouverture de la grille, si
+nous pouvons tenir bon jusqu'&agrave; ce qu'il arrive de l'aide.</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapi&egrave;re et se posta au haut
+des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un c&ocirc;t&eacute;, Buyse, Ruben et moi de
+l'autre.</p>
+
+<p>Il y avait juste l'espace n&eacute;cessaire pour permettre &agrave; six hommes de
+manier efficacement leurs armes.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, notre faible troupe d'auxiliaires se r&eacute;partit le long de
+la grille.</p>
+
+<p>Heureusement elle &eacute;tait assez haute et assez solide pour qu'il f&ucirc;t
+p&eacute;rilleux de l'escalader en pr&eacute;sence d'adversaires.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sordre avait fait place &agrave; une v&eacute;ritable mutinerie parmi ces hommes
+des marais et des mines.</p>
+
+<p>Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour.</p>
+
+<p>Les clameurs de rage &eacute;taient renvoy&eacute;es en &eacute;chos par les hautes vo&ucirc;tes du
+toit, comme les hurlements d'une meute de loups.</p>
+
+<p>&mdash;Marchez en avant, mes fr&egrave;res, criait le pr&eacute;dicant fanatique qui avait
+d&eacute;termin&eacute; l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils
+soient &agrave; une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux.
+Reculerons-nous devant son &oelig;uvre &agrave; cause d'une &eacute;p&eacute;e nue?
+Souffrirons-nous que l'autel pr&eacute;latiste soit sauv&eacute; par ces fils
+d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Seigneur! s'&eacute;cria la foule, avec une sorte de voix
+haletante, accompagn&eacute;e d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme
+sur le point de se lancer dans un bain glac&eacute;. Au nom du Seigneur!</p>
+
+<p>Et ils arriv&egrave;rent des deux c&ocirc;t&eacute;s, gagnant en nombre et en impulsion, si
+bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe
+m&ecirc;me de nos &eacute;p&eacute;es.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire ce qui se passa &agrave; ma droite ou &agrave; ma gauche pendant la
+m&ecirc;l&eacute;e, car il y avait tant de gens qui nous serraient de pr&egrave;s, et la
+lutte &eacute;tait si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se
+maintenir.</p>
+
+<p>Le nombre m&ecirc;me de nos agresseurs &eacute;tait une circonstance favorable pour
+nous, car il les g&ecirc;nait dans le maniement de l'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Un gros mineur me lan&ccedil;a un furieux coup de faux, mais il me manqua et
+perdit l'&eacute;quilibre par suite de l'&eacute;lan qu'il avait pris pour frapper, et
+je lui passai mon &eacute;p&eacute;e &agrave; travers le corps avant qu'il p&ucirc;t se remettre
+debout.</p>
+
+<p>Ce fut la premi&egrave;re fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un
+homme dans un moment de col&egrave;re, et je n'oublierai jamais la figure p&acirc;le,
+effar&eacute;e, qu'il tourna vers moi par-dessus son &eacute;paule avant de tomber.</p>
+
+<p>Un autre me prit corps &agrave; corps avant que j'eusse d&eacute;gag&eacute; mon arme, mais
+je l'&eacute;cartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa t&ecirc;te le
+plat de mon &eacute;p&eacute;e, et je l'&eacute;tendis sans connaissance sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>Dieu le sait, je n'avais nul d&eacute;sir d'&ocirc;ter la vie &agrave; ces fanatiques
+&eacute;gar&eacute;s, ignorants, mais la n&ocirc;tre &eacute;tait en jeu.</p>
+
+<p>Un homme des marais, qui avait plut&ocirc;t l'air d'une b&ecirc;te sauvage velue que
+d'un &ecirc;tre humain, s'&eacute;lan&ccedil;a au dessus de mon arme et me saisit par les
+genoux pendant qu'un autre abattait son fl&eacute;au sur mon casque, d'o&ugrave; le
+coup glissa sur mon &eacute;paule.</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me me porta un coup de pique et m'atteignit &agrave; la cuisse, mais
+d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, l'homme au fl&eacute;au recula.</p>
+
+<p>Une violente ruade me d&eacute;livra de la cr&eacute;ature sans armes, aux apparences
+simiesques, qui &eacute;tait &agrave; mes pieds, si bien que je me trouvai d&eacute;barrass&eacute;
+de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une
+&eacute;gratignure &agrave; la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient &eacute;galement
+r&eacute;ussi &agrave; &eacute;carter leurs agresseurs.</p>
+
+<p>Saxon tenait de la main gauche sa rapi&egrave;re sanglante.</p>
+
+<p>Le sang coulait &agrave; petites gouttes d'une blessure l&eacute;g&egrave;re qu'il avait
+re&ccedil;ue &agrave; la main droite.</p>
+
+<p>Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de
+Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entass&eacute;s.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je le regardai, il avait tir&eacute; sa tabati&egrave;re et il
+s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui
+pr&eacute;sentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'&eacute;taient rencontr&eacute;s dans
+un caf&eacute; de Londres.</p>
+
+<p>Buyse s'appuyait sur son grand sabre et consid&eacute;rait d'un air sombre un
+corps d&eacute;capit&eacute;, qui gisait devant lui, et qu'&agrave; ses v&ecirc;tements je reconnus
+pour &ecirc;tre celui du pr&eacute;dicant.</p>
+
+<p>Pour Ruben, il &eacute;tait sain et sauf, mais il t&eacute;moignait une vive
+inqui&eacute;tude au sujet de ma l&eacute;g&egrave;re entaille, malgr&eacute; tout ce que je fis
+pour lui prouver que c'&eacute;tait moins grave que tant de d&eacute;chirures caus&eacute;es
+par les branches ou les &eacute;pines, que nous avions jadis re&ccedil;ues en allant
+ensemble cueillir les m&ucirc;res.</p>
+
+<p>Les fanatiques, bien qu'ils eussent &eacute;t&eacute; repouss&eacute;s, n'&eacute;taient pas gens &agrave;
+s'en tenir &agrave; une premi&egrave;re d&eacute;faite.</p>
+
+<p>Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver &agrave;
+forcer notre ligne, mais cet &eacute;chec ne servit qu'&agrave; exasp&eacute;rer leur furie.</p>
+
+<p>Ils se rassembl&egrave;rent, haletants, dans une aile de l'&eacute;glise, pendant une
+ou deux minutes.</p>
+
+<p>Puis, poussant un hurlement de rage, ils s'&eacute;lanc&egrave;rent une seconde fois
+et firent un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour se frayer un passage jusqu'&agrave; l'autel.</p>
+
+<p>Cette fois, la lutte fut plus acharn&eacute;e, plus prolong&eacute;e que la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Un de nos hommes re&ccedil;ut un coup de poignard au c&oelig;ur, &agrave; travers les
+barreaux et tomba sans pousser un g&eacute;missement.</p>
+
+<p>Un autre fut &eacute;tourdi par un bloc de ma&ccedil;onnerie que lan&ccedil;a sur lui un
+gigantesque montagnard.</p>
+
+<p>Ruben fut jet&eacute; &agrave; terre d'un coup de massue, et il aurait &eacute;t&eacute; tra&icirc;n&eacute; au
+dehors et hach&eacute; en morceaux, si je ne m'&eacute;tais pas dress&eacute; au-dessus de
+lui et si je n'avais pas &eacute;cart&eacute; ses adversaires.</p>
+
+<p>Sir Gervas perdit l'&eacute;quilibre sous le flot des assaillants, mais quoique
+&eacute;tendu &agrave; terre, il se d&eacute;battait comme un chat sauvage bless&eacute;, frappant
+furieusement tout ce qui se trouvait &agrave; sa port&eacute;e.</p>
+
+<p>Buyse et Saxon, dos &agrave; dos, se tenaient debout solidement au milieu de la
+foule bouillonnante, qui s'&eacute;lan&ccedil;ait sur eux, et chacun de leurs coups
+d'&eacute;p&eacute;e lanc&eacute;s &agrave; toute vol&eacute;e abattait son homme.</p>
+
+<p>Mais dans une pareille lutte, le nombre devait l'emporter, et pour ma
+part je dois reconna&icirc;tre que je commen&ccedil;ais &agrave; avoir des craintes sur le
+d&eacute;nouement de notre querelle, quand les pas lourds d'une troupe
+disciplin&eacute;e r&eacute;sonn&egrave;rent dans la cath&eacute;drale.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les mousquetaires du baronnet qui arrivaient en h&acirc;te par la
+nef centrale.</p>
+
+<p>Les fanatiques n'attendirent pas leur charge.</p>
+
+<p>Ils s'enfuirent par-dessus les bancs, les stalles, poursuivis par nos
+alli&eacute;s furieux de voir &agrave; terre leur bien-aim&eacute; capitaine.</p>
+
+<p>Il y eut une ou deux minutes d'effarements, des bruits de pas, des coups
+de poignard, des plaintes sourdes, des fracas de crosses de mousquets
+tombant sur les dalles de marbre.</p>
+
+<p>Parmi les &eacute;meutiers, quelques-uns furent tu&eacute;s, mais le plus grand nombre
+jet&egrave;rent leurs armes et furent arr&ecirc;t&eacute;s sur l'ordre de Lord Grey.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une forte garde fut plac&eacute;e aux portes, pour s'opposer &agrave;
+toute nouvelle explosion de la rage sectaire.</p>
+
+<p>Lorsqu'enfin la cath&eacute;drale fut vide et l'ordre r&eacute;tabli, nous p&ucirc;mes &agrave;
+loisir regarder autour de nous et nous rendre compte de ce que nous
+avions souffert.</p>
+
+<p>Dans toutes mes p&eacute;r&eacute;grinations, dans les nombreuses guerres auxquelles
+j'ai pris part, &agrave; c&ocirc;t&eacute; desquelles cette affaire de Monmouth ne fut
+qu'une simple escarmouche, je ne vis jamais sc&egrave;ne plus &eacute;trange ou plus
+&eacute;mouvante.</p>
+
+<p>&Agrave; la faible et solennelle lueur, le tas de cadavres en avant de la
+grille, avec leurs membres tordus, leurs faces bl&ecirc;mes et contract&eacute;es,
+avait un aspect fort m&eacute;lancolique, des plus fantastiques.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re du soir, passant par un des rares vitraux, qui n'avaient
+point &eacute;t&eacute; bris&eacute;s, jetait de grandes taches d'un rouge vif et d'un vert
+livide sur l'amas de corps immobiles.</p>
+
+<p>Quelques bless&eacute;s &eacute;taient assis dans les stalles du premier rang ou
+gisaient sur les marches, demandant &agrave; boire d'une voix plaintive.</p>
+
+<p>Aucun de ceux de notre petite troupe ne s'&eacute;tait tir&eacute; d'affaire sans
+&eacute;gratignure.</p>
+
+<p>Trois de nos hommes avaient &eacute;t&eacute; bel et bien &eacute;gorg&eacute;s; un quatri&egrave;me gisait
+assomm&eacute;.</p>
+
+<p>Buyse et Sir Gervas avaient de fortes contusions, Saxon une entaille au
+bras droit.</p>
+
+<p>Ruben avait &eacute;t&eacute; abattu d'un coup de gourdin et aurait &eacute;t&eacute; certainement
+massacr&eacute; sans la forte trempe de la cuirasse donn&eacute;e par Sir Jacob
+Clancing qui avait d&eacute;tourn&eacute; un violent coup de pique.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, ce n'est gu&egrave;re la peine d'en parler, mais j'entendais dans
+ma t&ecirc;te des bourdonnements comparables au chant de la bouilloire d'une
+m&eacute;nag&egrave;re, et ma botte &eacute;tait pleine de sang, ce qui &eacute;tait peut-&ecirc;tre un
+bienfait involontaire. Sneckson, notre barbier de Havant, ne cessait-il
+pas de me corner aux oreilles qu'apr&egrave;s une saign&eacute;e je ne m'en trouverais
+que mieux.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, toutes les troupes avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;unies et on avait
+&eacute;cras&eacute; la mutinerie sans retard.</p>
+
+<p>Sans doute il y avait parmi les Puritains bien des gens qui ne voulaient
+aucun bien aux Pr&eacute;latistes, mais aucun, &agrave; part les fanatiques les plus
+&eacute;cervel&eacute;s, ne pouvait se dissimuler que la mise &agrave; sac de la Cath&eacute;drale
+armerait toute l'&Eacute;glise d'Angleterre et ruinerait la cause pour laquelle
+ils combattaient.</p>
+
+<p>En tout cas, de grands ravages avaient &eacute;t&eacute; commis, car, pendant que la
+bande du dedans s'&eacute;tait occup&eacute;e &agrave; briser tout ce qui se trouvait sous sa
+main, d'autres, au dehors, avaient abattu les corniches, les
+gargouilles, avaient m&ecirc;me arrach&eacute; le plomb qui couvrait la toiture et
+l'avait jet&eacute; en grandes feuilles &agrave; ceux d'en bas.</p>
+
+<p>Ce dernier forfait servit du moins &agrave; quelque chose, car l'arm&eacute;e n'&eacute;tait
+pas trop bien approvisionn&eacute;e de munitions.</p>
+
+<p>Le plomb fut donc recueilli par l'ordre de Monmouth et on en fondit des
+balles.</p>
+
+<p>On garda &agrave; vue quelque temps les prisonniers, mais on jugea imprudent de
+les punir, en sorte qu'on finit par leur pardonner, en les renvoyant de
+l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Le second jour de notre arriv&eacute;e &agrave; Wells, comme le temps &eacute;tait enfin
+redevenu beau et ensoleill&eacute;, une revue g&eacute;n&eacute;rale de l'arm&eacute;e fut pass&eacute;e
+dans la campagne autour de la ville.</p>
+
+<p>On trouva alors que l'infanterie comptait six r&eacute;giments de neuf cents
+hommes, en tout cinq mille quatre cents.</p>
+
+<p>Sur ce nombre, quinze cents &eacute;taient arm&eacute;s de mousquets; deux mille
+&eacute;taient des piquiers, les autres arm&eacute;s de faux des paysans avec des
+fl&eacute;aux et des maillets.</p>
+
+<p>Quelques corps, comme le n&ocirc;tre et celui de Taunton, pouvaient pr&eacute;tendre
+&agrave; passer pour des soldats, mais le plus grand nombre &eacute;taient encore des
+laboureurs et des artisans auxquels on aurait mis des armes &agrave; la main.</p>
+
+<p>Et pourtant, mal arm&eacute;s, mal dress&eacute;s, c'&eacute;taient toujours des Anglais
+pleins de vigueur et d'endurance, de courage et de z&egrave;le religieux.</p>
+
+<p>Le l&eacute;ger et mobile Monmouth reprenait courage, en voyant leur attitude
+&eacute;nergique, en &eacute;coutant leurs cordiales acclamations.</p>
+
+<p>Comme je me trouvais &agrave; cheval pr&egrave;s de son &eacute;tat-major, je l'entendis
+parler avec enthousiasme &agrave; ceux qui &eacute;taient &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui et demander
+s'ils croyaient possible que ces beaux gaillards fussent battus par des
+mercenaires sans entrain.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous, Wade? s'&eacute;cria-t-il. Est-ce que nous ne verrons
+jamais un sourire sur la figure que vous faites? Ne voyez-vous pas le
+sac de laine qui vous attend, lorsque vous jetez les yeux sur ces braves
+gar&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me pr&eacute;serve de dire un seul mot pour refroidir l'ardeur de Votre
+Majest&eacute;, r&eacute;pondit l'homme de loi, mais je me rappelle le temps o&ugrave; Votre
+Majest&eacute;, &agrave; la t&ecirc;te de mercenaires pareils &agrave; ceux de l'ennemi, tailla en
+pi&egrave;ces et mit en d&eacute;route des hommes aussi braves que ceux-ci au Pont de
+Bothwell.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, dit le Roi en passant la main sur son front
+par un geste qui lui &eacute;tait habituel quand il &eacute;tait vex&eacute;, f&acirc;ch&eacute;.
+C'&eacute;taient de vaillants hommes, les Covenantaires de l'Ouest, et pourtant
+ils n'ont pu r&eacute;sister au choc de nos bataillons. Mais ils n'&eacute;taient
+point dress&eacute;s, tandis que ceux-ci savent combattre en ligne et ex&eacute;cuter
+un feu de file avec autant de pr&eacute;cision qu'on peut le d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>&mdash;Quand m&ecirc;me nous n'aurions ni un canon, ni un p&eacute;trinal, dit Ferguson,
+quand nous n'aurions pas m&ecirc;me une &eacute;p&eacute;e, quand nous serions r&eacute;duits &agrave; nos
+mains, le Seigneur nous donnerait la victoire, si cela semblait bon &agrave;
+ses yeux qui voient tout.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les batailles sont affaire de chance, Votre Majest&eacute;, fit
+remarquer Saxon, dont le bras &eacute;tait entour&eacute; d'un mouchoir. Un incident
+heureux, une faute l&eacute;g&egrave;re, un hasard que nul ne saurait pr&eacute;voir peuvent
+survenir selon toute vraisemblance et faire pencher la balance. J'ai
+perdu alors que j'avais l'air de gagner et j'ai gagn&eacute; quand j'&eacute;tais sur
+le point de perdre. C'est une partie incertaine, et personne ne peut
+savoir comment elle tournera avant que la derni&egrave;re carte soit abattue.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas tant que les enjeux sont encore sur la table, dit Buyse de sa
+voix profonde et gutturale. Plus d'un g&eacute;n&eacute;ral gagne ce que vous appelez
+la partie et cependant perd la belle.</p>
+
+<p>&mdash;La partie, c'est la bataille, et la belle c'est la campagne, dit le
+Roi en souriant. Notre ami allemand est un ma&icirc;tre en m&eacute;taphores de
+bivouac. Mais je trouve que nos pauvres chevaux sont dans un piteux
+&eacute;tat. Que dirait notre cousin Guillaume, l&agrave;-bas, &agrave; la Haye, s'il voyait
+un pareil d&eacute;fil&eacute;?</p>
+
+<p>Pendant cet entretien, la longue colonne d'infanterie avait d&eacute;fil&eacute;
+jusqu'au bout, portant encore les &eacute;tendards avec lesquels elle &eacute;tait
+venue &agrave; la guerre, mais fort endommag&eacute;s par le vent et les intemp&eacute;ries.</p>
+
+<p>Les remarques de Monmouth avaient &eacute;t&eacute; provoqu&eacute;es par l'aspect des dix
+escadrons de cavalerie qui suivaient les fantassins.</p>
+
+<p>Les chevaux avaient &eacute;t&eacute; terriblement fatigu&eacute;s par le travail continuel
+et la pluie incessante.</p>
+
+<p>Les cavaliers, ayant laiss&eacute; la rouille atteindre leurs casques et leurs
+cuirasses, avaient l'air aussi mal en point que leurs montures.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident pour le moins exp&eacute;riment&eacute; d'entre nous que, si nous
+voulions tenir bon, nous devions surtout compter sur notre infanterie.</p>
+
+<p>Le reflet des armes, se multipliant sur les cr&ecirc;tes des basses collines,
+tout autour de nous, et brillant &ccedil;&agrave; et l&agrave;, quand les rayons du soleil
+les frappaient, nous montraient combien l'ennemi &eacute;tait fort sur le point
+m&ecirc;me qui &eacute;tait le plus faible de notre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Mais en somme cette revue de Wells nous ragaillardit, car elle nous f&icirc;t
+voir que les hommes conservaient leur entrain, et qu'ils ne nous en
+voulaient pas de la rude fa&ccedil;on dont nous avions trait&eacute;s les fanatiques
+de la veille.</p>
+
+<p>La cavalerie de l'ennemi voltigea autour de nous, pendant ces jours-l&agrave;,
+mais son infanterie avait &eacute;t&eacute; retard&eacute;e par le mauvais temps et le
+d&eacute;bordement des cours d'eau.</p>
+
+<p>Le dernier jour de juin, on partit de Wells et on traversa des plaines
+&eacute;gales, couvertes de roseaux.</p>
+
+<p>Puis on franchit les basses collines de Polden, pour arriver &agrave;
+Bridgewater, o&ugrave; nous attendaient quelques recrues.</p>
+
+<p>Monmouth songea un instant &agrave; y faire halte et commen&ccedil;a m&ecirc;me &agrave; &eacute;lever
+quelques ouvrages de terre, mais on lui fit remarquer que lors m&ecirc;me
+qu'il pourrait tenir bon dans la ville, il ne s'y trouvait des
+provisions que pour peu de jours.</p>
+
+<p>Le pays environnant avait &eacute;t&eacute; nettoy&eacute; si compl&egrave;tement qu'on ne devait
+gu&egrave;re s'attendre &agrave; en retirer davantage.</p>
+
+<p>Les ouvrages furent donc abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Ainsi donc, bel et bien r&eacute;duits aux abois, sans la moindre fente pour
+nous &eacute;chapper, nous attend&icirc;mes l'approche de l'ennemi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III_Du_grand_cri_qui_part_dune_maison_isolee" id="III_Du_grand_cri_qui_part_dune_maison_isolee"></a><a href="#table">III&mdash;Du grand cri qui part d'une maison isol&eacute;e.</a></h2>
+
+
+<p>L&agrave; se terminent nos marches et contremarches monotones.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les
+forces du gouvernement.</p>
+
+<p>Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soul&egrave;vement, d'un mouvement en
+notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Partout, les Dissenters &eacute;taient jet&eacute;s en prison, et l'&Eacute;glise avait le
+dessus.</p>
+
+<p>La milice des comt&eacute;s, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait
+contre nous.</p>
+
+<p>Six r&eacute;giments hollandais, pr&ecirc;t&eacute;s par le Prince d'Orange, &eacute;taient arriv&eacute;s
+&agrave; Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route.</p>
+
+<p>La capitale avait mis sur pied dix mille hommes.</p>
+
+<p>Partout on enr&ocirc;lait, on marchait pour renforcer l'&eacute;lite de l'arm&eacute;e
+anglaise, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans le comt&eacute; de Somerset.</p>
+
+<p>Et tout cela dans le but d'&eacute;craser cinq ou six mille pieds terreux et
+p&ecirc;cheurs, &agrave; demi arm&eacute;s, sans un penny, pr&ecirc;ts &agrave; sacrifier leurs
+existences pour un homme et pour une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait une id&eacute;e noble, une de celles qui m&eacute;ritent amplement qu'on
+leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'&eacute;tait un sacrifice bien plac&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, ces pauvres paysans auraient &eacute;prouv&eacute; de grandes difficult&eacute;s &agrave;
+dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au
+plus profond de leur c&oelig;ur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils
+luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils d&eacute;fendaient la v&eacute;ritable
+personnalit&eacute; de leur pays contre ceux qui voulaient d&eacute;truire les
+syst&egrave;mes de jadis, gr&acirc;ce auxquels elle avait march&eacute; &agrave; la t&ecirc;te des
+nations.</p>
+
+<p>Trois ans plus tard, on vit cela clairement.</p>
+
+<p>Alors on reconnut que nos compagnons illettr&eacute;s avaient aper&ccedil;u et
+appr&eacute;ci&eacute; les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se
+disaient leurs sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Il y a, selon mon opinion, des phases du progr&egrave;s humain, auxquelles
+convient admirablement l'&Eacute;glise Romaine.</p>
+
+<p>Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-&ecirc;tre
+pr&eacute;f&eacute;rable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle
+s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais l'Angleterre avait rejet&eacute; ses langes et &eacute;tait devenue une p&eacute;pini&egrave;re
+d'hommes &eacute;nergiques et de penseurs, dispos&eacute;s &agrave; ne s'incliner devant
+aucune autre autorit&eacute; que celle que reconnaissaient leur raison et leur
+conscience.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une tentative d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, inutile, et folle que de vouloir
+ramener les gens &agrave; une croyance que leur d&eacute;veloppement avait d&eacute;pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec
+l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour alli&eacute;e une &Eacute;glise puissante et
+opulente.</p>
+
+<p>Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la
+col&egrave;re de son peuple, mais pr&eacute;sentement, plong&eacute; dans sa torpeur apr&egrave;s
+les longues guerres civiles et le r&egrave;gne corrompu de Charles, la masse de
+la nation n'&eacute;tait pas en mesure de se rendre compte quel &eacute;tait l'enjeu.</p>
+
+<p>Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme
+emport&eacute; s'en prend au porteur de f&acirc;cheuses nouvelles.</p>
+
+<p>N'y a-t-il pas de quoi s'&eacute;tonner, mes chers enfants, quand on voit une
+pens&eacute;e, qui n'&eacute;tait qu'une sorte de vague fant&ocirc;me, prendre une forme
+vivante et se transformer en la r&eacute;alit&eacute; la plus tragique.</p>
+
+<p>&Agrave; un bout de la cha&icirc;ne est un roi qui s'opini&acirc;tre dans un th&egrave;me de
+doctrine.</p>
+
+<p>&Agrave; l'autre, six mille hommes pr&ecirc;ts &agrave; tout, pers&eacute;cut&eacute;s, pourchass&eacute;s d'un
+comt&eacute; &agrave; l'autre, et qui, enfin, r&eacute;duits aux abois, se dressent sur les
+landes d&eacute;sol&eacute;es de Bridgewater, leur c&oelig;ur aussi plein d'amertume et de
+d&eacute;sespoir que s'ils &eacute;taient des b&ecirc;tes de proie traqu&eacute;es.</p>
+
+<p>La th&eacute;ologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets.</p>
+
+<p>Mais si l'id&eacute;e, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, &eacute;tait
+digne, que dirons-nous de l'homme qui avait &eacute;t&eacute; choisi comme champion de
+leur cause?</p>
+
+<p>H&eacute;las, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef!</p>
+
+<p>Oscillant contre les cimes de la confiance et les ab&icirc;mes du d&eacute;sespoir,
+un jour faisant choix de ses conseillers d'&eacute;tat, et le lendemain parlant
+d'abandonner secr&egrave;tement l'arm&eacute;e, il par&ucirc;t d&egrave;s le premier jour poss&eacute;d&eacute;
+du d&eacute;mon m&ecirc;me de l'inconstance.</p>
+
+<p>Et pourtant il avait acquis une belle r&eacute;putation avant son entreprise.</p>
+
+<p>En &Eacute;cosse, il avait conquis une renomm&eacute;e magnifique, non seulement par
+sa victoire, mais encore par sa mod&eacute;ration, la piti&eacute; avec laquelle il
+avait trait&eacute; les vaincus.</p>
+
+<p>Sur le Continent, il avait command&eacute; une brigade anglaise d'une mani&egrave;re
+qui lui avait valu les &eacute;loges de vieux soldats de Louis et de l'Empire.</p>
+
+<p>Et pourtant, maintenant que sa t&ecirc;te et sa fortune &eacute;taient en jeu, il
+&eacute;tait faible, irr&eacute;solu, poltron.</p>
+
+<p>Selon le langage de mon p&egrave;re, &laquo;toute vertu s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;e de lui.&raquo;</p>
+
+<p>Je le d&eacute;clare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la
+t&ecirc;te pench&eacute;e sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur &agrave; un
+enterrement, jetant une atmosph&egrave;re de sombre d&eacute;sespoir tout autour de
+lui, j'ai senti qu'un pareil homme, m&ecirc;me s'il r&eacute;ussissait, ne porterait
+jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui
+serait arrach&eacute;e par une main plus forte, peut-&ecirc;tre celle d'un de ses
+propres g&eacute;n&eacute;raux.</p>
+
+<p>Je rendrai cette justice &agrave; Monmouth de dire que depuis le jour o&ugrave; il fut
+enfin d&eacute;cid&eacute; qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison
+qu'il &eacute;tait impossible de faire autrement, il montra un caract&egrave;re plus
+digne d'un soldat et d'un homme.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut n&eacute;glig&eacute; pour
+donner du c&oelig;ur &agrave; nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine
+bataille.</p>
+
+<p>Du matin au soir, nous &eacute;tions &agrave; l'&oelig;uvre, apprenant &agrave; notre infanterie &agrave;
+se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, &agrave;
+s'appuyer les uns sur les autres, &agrave; attendre les ordres de leurs
+officiers.</p>
+
+<p>Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du ch&acirc;teau
+jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de pri&egrave;res et de sermons.</p>
+
+<p>Les officiers n'eurent plus de d&eacute;sordres &agrave; combattre, car les troupes
+les r&eacute;pugnaient elles-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Un homme, qui s'&eacute;tait montr&eacute; dans les rues &eacute;chauff&eacute; par le vin, faillit
+&ecirc;tre pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville
+comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte
+querelle.</p>
+
+<p>Quant &agrave; leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils
+&eacute;taient aussi intr&eacute;pides que des lions, et le seul danger &agrave; craindre
+&eacute;tait une t&eacute;m&eacute;rit&eacute; capable de les entra&icirc;ner &agrave; de folles entreprises.</p>
+
+<p>Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques
+musulmans, et ce n'&eacute;tait pas chose ais&eacute;e que d'imposer par l'exercice, &agrave;
+des gaillards &agrave; t&ecirc;te aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige
+la guerre.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour de notre halte &agrave; Bridgewater, les provisions
+diminu&egrave;rent d'inqui&eacute;tante fa&ccedil;on par suite de ce fait, que nous avions
+d&eacute;j&agrave; &eacute;puis&eacute; auparavant cette r&eacute;gion, gr&acirc;ce aussi &agrave; la vigilance de la
+cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres.</p>
+
+<p>Lord Gray d&eacute;cida donc d'envoyer deux escadrons, &agrave; la faveur de la nuit,
+faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger.</p>
+
+<p>Le commandement de cette petite exp&eacute;dition fut confi&eacute; au Major Hooker,
+vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui
+s'&eacute;tait rendu utile en imposant une sorte d'ordre &agrave; ces fortes t&ecirc;tes
+qu'&eacute;taient les fermiers et les yeomen.</p>
+
+<p>Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me et moi, nous demand&acirc;mes &agrave; Lord Grey &agrave; faire partie de
+la troupe de fourrageurs.</p>
+
+<p>Cette faveur nous fut accord&eacute;e avec empressement, car on ne se remuait
+gu&egrave;re dans la ville.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes de Bridgport &agrave; onze heures par une nuit sans lune, dans
+l'intention de reconna&icirc;tre le pays du c&ocirc;t&eacute; de Boroughbridge et
+d'Athelney.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions pr&eacute;venus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans
+cette r&eacute;gion, que c'&eacute;tait un pays fertile et o&ugrave; nous pouvions compter
+sur des quantit&eacute;s suffisantes de provisions.</p>
+
+<p>Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que
+notre bonne chance nous ferait trouver.</p>
+
+<p>Notre commandant d&eacute;cida qu'un escadron marcherait devant les charrettes,
+et un autre derri&egrave;re, avec une petite troupe d'avant-garde sous les
+ordres de Sir Gervas, qui le pr&eacute;c&eacute;derait de quelques centaines de pas.</p>
+
+<p>Nous sort&icirc;mes de la ville dans cet ordre au moment o&ugrave; r&eacute;sonnaient les
+derniers coups de clairon et nous suiv&icirc;mes &agrave; grand train les routes
+sombres et silencieuses, en faisant appara&icirc;tre aux fen&ecirc;tres des
+cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous
+regardaient dispara&icirc;tre dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Cette chevauch&eacute;e se repr&eacute;sente tr&egrave;s distinctement &agrave; mon esprit lorsque
+j'y pense.</p>
+
+<p>Le noir contour des saules taill&eacute;s en t&ecirc;tards passe rapidement devant
+nous.</p>
+
+<p>La brise g&eacute;mit &agrave; travers les osiers.</p>
+
+<p>Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers
+sur le sol, le tintement des fourreaux contre les &eacute;triers, autant de
+souvenir de ces temps pass&eacute;s que l'&oelig;il et l'oreille peuvent &eacute;galement
+&eacute;voquer.</p>
+
+<p>Le baronnet et moi nous marchions en t&ecirc;te, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Ses l&eacute;gers propos o&ugrave; il contait l'existence qu'on m&egrave;ne &agrave; la ville, les
+fragments de chansons ou de tirades emprunt&eacute;s &agrave; Cowley ou &agrave; Waller,
+&eacute;taient un v&eacute;ritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas tr&egrave;s
+sociable.</p>
+
+<p>&mdash;On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il,
+pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs
+des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi
+&ecirc;tre jaloux de vous, qui &ecirc;tes n&eacute; et avez v&eacute;cu &agrave; la campagne. Quels
+plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons g&eacute;n&eacute;reux de la
+nature, &agrave; la condition toutefois qu'on y trouve &agrave; sa port&eacute;e un
+perruquier, un marchand de tabac &agrave; priser, un parfumeur, et un ou deux
+tailleurs passables? Joignons-y un bon caf&eacute;, un th&eacute;&acirc;tre, et je crois que
+je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple,
+pastorale.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que
+le s&eacute;jour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science
+et de la philosophie tout ce qu'il y a de v&eacute;ritable vie dans l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie
+se r&eacute;duit &agrave; bien peu de chose, r&eacute;pondit-il. &Agrave; dire vrai, j'ai plus v&eacute;cu
+et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons
+pass&eacute;es &agrave; faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en
+guenilles, que je n'en appris jamais au temps o&ugrave; j'&eacute;tais page &agrave; la Cour,
+o&ugrave; j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose f&acirc;cheuse
+pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de pr&eacute;occupation plus grave
+que la fa&ccedil;on de tourner un compliment ou de danser une courante.
+Pardieu! mon gar&ccedil;on, j'ai de grandes obligations &agrave; votre charpentier.
+Ainsi qu'il le dit dans sa lettre, &agrave; moins qu'un homme n'arrive &agrave; mettre
+en &oelig;uvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces
+volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent
+leur destination, ne f&ucirc;t ce qu'en pondant des &oelig;ufs. Diable, voil&agrave; que
+je me fais pr&ecirc;cheur. C'est une religion nouvelle pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, quand vous &eacute;tiez dans l'opulence, vous avez d&ucirc; vous
+rendre utile &agrave; quelqu'un. Sans cela comment peut-on d&eacute;penser tant
+d'argent et ne s'en trouver pas plus avanc&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher et bucolique Micah! s'&eacute;cria-t-il avec un rire joyeux,
+parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle,
+en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des tr&eacute;sors de
+l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilit&eacute; un sac d'&eacute;cus
+prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui d&eacute;pense
+l'argent ne le mange pas et qu'il se borne &agrave; le transmettre &agrave; un autre
+qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous
+transmettions notre argent &agrave; des gens qui ne le m&eacute;ritaient point et
+qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et d&eacute;bauch&eacute;e au
+d&eacute;triment des professions honn&ecirc;tes. Par ma foi, mon gar&ccedil;on, quand je
+pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de d&eacute;bauche,
+de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que
+nous avions form&eacute;s, je sens qu'en couvant une nich&eacute;e pareille de ces
+&ecirc;tres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne
+saurait d&eacute;faire, n'ai-je pas vu de ces gens l&agrave; sur trente rangs de
+profondeur, &agrave; mon petit lever, rampant autour de mon lit...</p>
+
+<p>&mdash;Autour de votre lit! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'&eacute;tait la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste orn&eacute;e
+de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait &eacute;t&eacute; admis
+qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume <i>n&eacute;glig&eacute;</i>,
+robe de chambre et pantoufles.</p>
+
+<p>La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'&eacute;tende
+jamais jusqu'&agrave; Havant.</p>
+
+<p>L'homme d&eacute;s&oelig;uvr&eacute; de la ville doit soumettre sa vie &agrave; une certaine
+r&egrave;gle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode.</p>
+
+<p>Personne, &agrave; Londres, n'y fut plus docile que moi.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais tr&egrave;s r&eacute;gl&eacute; dans mes irr&eacute;gularit&eacute;s, tr&egrave;s rang&eacute; dans mes
+d&eacute;sordres.</p>
+
+<p>Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du
+matin, chose excellente pour les maux de t&ecirc;te, et un tr&egrave;s l&eacute;ger repas,
+un filet d'ortolan, une aile de canard.</p>
+
+<p>Puis venait le lever.</p>
+
+<p>Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parl&eacute;, sans
+doute il pouvait s'y trouver &ccedil;&agrave; et l&agrave; d'honn&ecirc;tes gens dans l'indigence,
+des gens de lettres besogneux en qu&ecirc;te d'une guin&eacute;e, un p&eacute;dant sans
+&eacute;l&egrave;ve, la t&ecirc;te pleine d'&eacute;rudition antique, mais les poches mal garnies
+de monnaie moderne.</p>
+
+<p>Cela tenait non seulement &agrave; ce qu'on me reconnaissait quelque influence
+personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais acc&egrave;s facile
+aupr&egrave;s de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et
+d'autres dont la volont&eacute; suffisait pour faire ou d&eacute;faire un homme.</p>
+
+<p>Remarquez-vous ces lumi&egrave;res sur la gauche? Ne serait-il pas &agrave; propos
+d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Hooker a des ordres pour se rendre &agrave; une certaine ferme, r&eacute;pondis-je.
+Nous pourrions visiter celle-ci &agrave; notre retour, si nous en avions le
+temps. Nous repasserons par ici avant le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, duss&eacute;-je aller &agrave; cheval
+jusque dans le Surrey. Je veux &ecirc;tre pendu, si j'ose regarder en face mes
+mousquetaires &agrave; moins de leur rapporter quelque chose &agrave; faire r&ocirc;tir au
+bout de leur baguette.</p>
+
+<p>Ils n'avaient rien eu de plus savoureux &agrave; se mettre sous la dent que
+leurs balles, au moment o&ugrave; je les ai quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais je parlais de ma vie d'autrefois &agrave; Londres.</p>
+
+<p>Notre journ&eacute;e &eacute;tait bien remplie.</p>
+
+<p>Un homme de qualit&eacute; avait-il du go&ucirc;t pour le sport? Il y avait toujours
+de quoi l'int&eacute;resser.</p>
+
+<p>Il pouvait aller voir tirer &agrave; l'&eacute;p&eacute;e &agrave; Hockley, ou les combats de corps
+&agrave; Shoo-Lane, ou les combats d'animaux &agrave; Southwark, ou aller tirer &agrave; la
+cible de Tothill Fields.</p>
+
+<p>Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes
+m&eacute;dicinales de Saint-James, ou profiter de la mar&eacute;e basse pour aller par
+la rivi&egrave;re jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre
+en voiture &agrave; Islington pour boire la cr&egrave;me, mais il lui fallait avant
+tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode
+pour un gentleman fashionable dans sa tenue.</p>
+
+<p>Vous le voyez, Clarke, nous &eacute;tions des gens fort actifs, dans notre
+d&eacute;s&oelig;uvrement, et ce n'&eacute;taient pas les occupations qui nous manquaient.</p>
+
+<p>Puis, le soir venu, il y avait les th&eacute;&acirc;tres pour nous attirer, les
+jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le th&eacute;&acirc;tre de la Reine, et
+entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procur&acirc;t quelque
+amusement.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave; du moins, dis-je, votre temps &eacute;tait bien employ&eacute;, vous ne pouviez
+&eacute;couter les grandes pens&eacute;es et les phrases sublimes de Shakespeare, de
+Massinger, sans en sentir en votre &acirc;me quelque effet.</p>
+
+<p>Sir Gervas eut un rire silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me rafra&icirc;chissez autant que cet air d&eacute;licieux de la campagne,
+Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous &ecirc;tes. Si nous
+fr&eacute;quentions le th&eacute;&acirc;tre, ce n'&eacute;tait point pour voir les pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous voir les uns les autres, r&eacute;pondit-il. La mode exigeait, je
+vous l'assure, qu'un homme fashionable rest&acirc;t debout, tournant le dos &agrave;
+la sc&egrave;ne depuis que le rideau se levait jusqu'&agrave; ce qu'il tomb&acirc;t.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait les vendeuses d'oranges &agrave; taquiner, et je vous r&eacute;ponds qu'elles
+ont la langue bien pendue, ces donzelles.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les masques du parterre, dont les petits loups noirs
+invitaient &agrave; l'indiscr&eacute;tion.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les beaut&eacute;s de la ville, les c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s de la Cour, autant de
+cibles pour nos monocles.</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux &agrave; faire que d'&eacute;couter
+des alexandrins ou d'appr&eacute;cier le m&eacute;rite des hexam&egrave;tres!</p>
+
+<p>Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress
+Oldfield paraissaient en sc&egrave;ne, nous faisions entendre nos
+bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'&eacute;tait
+la beaut&eacute; de la femme plut&ocirc;t que l'actrice.</p>
+
+<p>&mdash;Et la pi&egrave;ce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Souper? Oui certes. On allait parfois &agrave; la maison du Rhin, d'autres
+fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses pr&eacute;f&eacute;rences &agrave; ce
+point de vue.</p>
+
+<p>Puis c'&eacute;taient les d&eacute;s et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le
+hasard, le primero, &agrave; votre choix.</p>
+
+<p>Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les caf&eacute;s, o&ugrave; l'on
+servait souvent un arri&egrave;re-souper aux os grill&eacute;s et fortement &eacute;pic&eacute;s et
+aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin.</p>
+
+<p>Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes,
+ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir &agrave; la
+ville avec moi et voir toutes ces choses-l&agrave; par vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; parler franchement, cela ne me tente gu&egrave;re, r&eacute;pondis-je. J'ai le
+caract&egrave;re lent et solennel, et dans les sc&egrave;nes de cette sorte je ferais
+l'effet d'une t&ecirc;te de mort sur la table du festin.</p>
+
+<p>Sir Gervas allait r&eacute;pondre quand tout &agrave; coup le silence de la nuit fut
+d&eacute;chir&eacute; par un cri tr&egrave;s long, per&ccedil;ant, qui fit fr&eacute;mir jusqu'aux
+derni&egrave;res fibres de notre corps.</p>
+
+<p>Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse.</p>
+
+<p>Nous arr&ecirc;t&acirc;mes nos chevaux.</p>
+
+<p>Nos hommes en firent autant derri&egrave;re nous, et nous tend&icirc;mes l'oreille
+pour saisir quelque indice qui nous fit conna&icirc;tre de quel c&ocirc;t&eacute; venait ce
+bruit.</p>
+
+<p>Les uns &eacute;taient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que
+c'&eacute;tait de notre gauche.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celui d'une femme qui expire dans la souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses
+&eacute;triers et sondant les t&eacute;n&egrave;bres du regard. Il y a une maison au del&agrave; des
+deux champs. J'aper&ccedil;ois une faible lumi&egrave;re, comme celle d'une fen&ecirc;tre
+dont les volets seraient ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience,
+car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne
+savait pas du tout quel parti prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres &agrave;
+l'arm&eacute;e, et je n'ai en aucune mani&egrave;re le droit de me d&eacute;tourner de mon
+trajet pour m'occuper d'autres incidents.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort, mon homme! s'&eacute;cria Sir Gervas. Il y a une femme en
+danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant
+appeler vainement au secours? &Eacute;coutez, c'est encore elle.</p>
+
+<p>Et comme il parlait encore, le cri de d&eacute;tresse partit de nouveau de la
+maison isol&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne peux en supporter davantage, m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>Mon sang bouillonnait dans mes veines.</p>
+
+<p>&mdash;Major Hooker, allez ex&eacute;cuter vos ordres, mon ami et moi nous vous
+quitterons ici. Nous saurons justifier notre mani&egrave;re d'agir devant le
+Roi; venez, Sir Gervas.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke.
+Vous &ecirc;tes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera &agrave; vos risques
+et p&eacute;rils.</p>
+
+<p>&mdash;En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un
+liard, r&eacute;partis-je avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>Faisant faire demi-tour &agrave; Covenant, je le lan&ccedil;ai d'un coup d'&eacute;peron dans
+un sentier &eacute;troit, labour&eacute; d'orni&egrave;re profonde qui conduisait &agrave; la
+maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les
+roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et
+qu'il s'&eacute;tait remis en route pour accomplir sa mission.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier.
+Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de
+discipline.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je &agrave;
+demi-voix. Il m'&eacute;tait impossible d'aller plus loin en abandonnant cette
+pauvre cr&eacute;ature dans la d&eacute;tresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci?</p>
+
+<p>En face de nous se dessinait une masse sombre.</p>
+
+<p>En approchant, nous reconn&ucirc;mes que c'&eacute;taient quatre chevaux attach&eacute;s par
+la bride &agrave; la haie.</p>
+
+<p>&mdash;Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'&eacute;cria un des soldats,
+qui avaient mis pied &agrave; terre pour les regarder de pr&egrave;s. Ils portent la
+selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle
+ouvre sur un chemin qui aboutit &agrave; la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant &agrave; bas et
+attachant son cheval &agrave; c&ocirc;t&eacute; des autres. Mes gars, restez pr&egrave;s des
+chevaux, et si nous appelons, venez &agrave; notre aide. Sergent Holloway, vous
+pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV_Lescrimeur_a_la_jaquette_brune" id="IV_Lescrimeur_a_la_jaquette_brune"></a><a href="#table">IV&mdash;L'escrimeur &agrave; la jaquette brune.</a></h2>
+
+
+<p>Le sergent, qui &eacute;tait un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest,
+poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de
+lumi&egrave;re jaune jaillit par une porte ouverte tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes alors une silhouette noire et trapue qui s'&eacute;lan&ccedil;a par l&agrave; &agrave;
+l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux
+d&eacute;tonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines
+entrecoup&eacute;es, d'un froissement d'&eacute;p&eacute;es, d'un orage de jurons.</p>
+
+<p>Ce tapage subit nous fit h&acirc;ter le pas vers la maison.</p>
+
+<p>Nous jet&acirc;mes un coup d'&oelig;il par la porte ouverte et nous v&icirc;mes une
+sc&egrave;ne, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille m&eacute;moire
+sera capable d'&eacute;voquer un tableau du pass&eacute;.</p>
+
+<p>La chambre &eacute;tait vaste et haute.</p>
+
+<p>Aux solives brunies par la fum&eacute;e &eacute;taient suspendues, comme c'est la
+coutume dans le comt&eacute; de Somerset, de longues rang&eacute;es de jambons et de
+viandes sal&eacute;es.</p>
+
+<p>Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle.</p>
+
+<p>Une table grossi&egrave;re, charg&eacute;e de plats et d'assiettes comme pour un
+repas, occupait le milieu.</p>
+
+<p>Juste en face de la porte br&ucirc;lait un grand feu de fagots, et devant ce
+feu, chose horrible &agrave; voir, un homme &eacute;tait suspendu, la t&ecirc;te en bas, par
+une corde qui entourait ses chevilles, et qui, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; pass&eacute;e
+dans un crochet d'une des solives du plafond, &eacute;tait maintenue par un
+anneau du plancher.</p>
+
+<p>Ce malheureux, en se d&eacute;battant, avait imprim&eacute; &agrave; la corde un mouvement de
+rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de
+viande mise &agrave; r&ocirc;tir.</p>
+
+<p>En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient
+attir&eacute;s, mais sa figure rigide et son corps contract&eacute; montraient que
+notre aide &eacute;tait venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle
+voyait pr&ecirc;t &agrave; fondre sur elle.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint
+basan&eacute;, v&ecirc;tus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'arm&eacute;e
+royale, et jusque dans la mort, ils avaient gard&eacute; l'air sombre et plein
+de menace.</p>
+
+<p>Au centre de la pi&egrave;ce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de
+taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges
+&eacute;paules, v&ecirc;tu d'une &eacute;toffe &agrave; c&ocirc;tes d'un tissu grossier, de couleur
+brune.</p>
+
+<p>Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une
+longue rapi&egrave;re &agrave; coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une
+adresse merveilleuse, et de temps &agrave; autre mettant un coup de pointe au
+bon endroit.</p>
+
+<p>Quoique serr&eacute; de fort pr&egrave;s, sa figure contract&eacute;e, sa bouche ferme,
+l'&eacute;clat de ses yeux bien ouverts r&eacute;v&eacute;laient un caract&egrave;re hardi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires
+prouvait que la lutte n'&eacute;tait pas aussi in&eacute;gale qu'elle le paraissait.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; nous regardions, il fit un bond en arri&egrave;re pour &eacute;viter
+une attaque &agrave; fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lanc&eacute;
+obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime &eacute;tait
+suspendue.</p>
+
+<p>Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que
+le petit escrimeur ne tardait pas &agrave; recommencer sa danse dans un autre
+endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant
+d'aisance et d'adresse, la gr&ecirc;le de coups qui tombaient sur lui.</p>
+
+<p>Cette &eacute;trange sc&egrave;ne nous tint quelques secondes dans une sorte
+d'immobilit&eacute; magique, mais ce n'&eacute;tait pas le moment de s'attarder.</p>
+
+<p>Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement.</p>
+
+<p>Nous nous &eacute;lan&ccedil;&acirc;mes dans la chambre, sabre en main, et fond&icirc;mes sur les
+dragons.</p>
+
+<p>Devenus alors inf&eacute;rieurs en nombre, ils s'adoss&egrave;rent dans un coin et
+frapp&egrave;rent avec fureur.</p>
+
+<p>Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier &agrave; attendre apr&egrave;s la
+besogne diabolique qu'ils avaient commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant,
+s'exposa &agrave; un coup de pointe qui l'&eacute;tendit mort sur le sol.</p>
+
+<p>Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas
+l'abattit.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le
+blessa mortellement &agrave; la gorge.</p>
+
+<p>Pas un des quatre habits rouges ne s'&eacute;chappa vivant, mais les corps de
+notre pauvre sergent et des vieux &eacute;poux qui avaient &eacute;t&eacute; les premi&egrave;res
+victimes ajoutaient &agrave; l'horreur de la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son c&oelig;ur.
+Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens &eacute;c&oelig;ur&eacute;, malade.</p>
+
+<p>&mdash;Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant
+sur une chaise et prenant une bouteille sur une &eacute;tag&egrave;re. Et m&ecirc;me elle
+est bonne, &agrave; en juger par le bouquet. Prenez une gorg&eacute;e, vous &ecirc;tes aussi
+blanc qu'un drap qu'on vient de laver.</p>
+
+<p>&mdash;La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des sc&egrave;nes comme celle-ci me
+glacent le sang, r&eacute;pondis-je en avalant une lamp&eacute;e du flacon.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que
+jusqu'&agrave; la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruaut&eacute; ont
+produit le m&ecirc;me effet sur moi.</p>
+
+<p>Je vous en donne ma parole, quand j'allai &agrave; Londres, l'automne dernier,
+la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort,
+dont les os sont &agrave; nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il
+&eacute;tait hors d'&eacute;tat de faire, m'a plus profond&eacute;ment &eacute;c&oelig;ur&eacute; que le champ
+de bataille de Sedgemoor, ou la journ&eacute;e plus importante encore de
+Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant
+les retranchements.</p>
+
+<p>&mdash;La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le
+crains. Il n'est pas br&ucirc;l&eacute;, mais, autant que je puis en juger, le pauvre
+diable mourra des suites de l'afflux du sang &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que cela, remarqua l'&eacute;tranger, on peut le gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du
+vieillard et ouvrit une veine.</p>
+
+<p>D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture,
+mais peu &agrave; peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des
+indices du retour de la sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa
+poche, et maintenant qui donc &ecirc;tes-vous, vous &agrave; qui je dois cette
+intervention qui a h&acirc;t&eacute; le d&eacute;nouement, sans y changer grand chose
+peut-&ecirc;tre, dans le cas o&ugrave; vous nous auriez laiss&eacute;s nous arranger entre
+nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous faisons partie de l'arm&eacute;e de Monmouth, r&eacute;pondis-je. Il fait halte
+&agrave; Bridgewater et nous battons le pays &agrave; la recherche de vivres.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, qui &ecirc;tes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous &ecirc;tes-vous
+m&ecirc;l&eacute; &agrave; cette &eacute;chauffour&eacute;e? Par ma foi, vous &ecirc;tes un fameux petit coq
+pour avoir livr&eacute; bataille &agrave; quatre coqs de cette taille.</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et
+les rechargeant avec grand soin. Quant &agrave; ce que je suis, cela importe
+peu. Je me bornerai &agrave; dire que j'ai contribu&eacute; &agrave; diminuer de quatre
+coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'&oelig;il sur ces figures. La
+mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent &agrave; un
+ardent soleil. Ces hommes-l&agrave; ont appris la guerre en combattant contre
+les pa&iuml;ens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de
+pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus
+parmi les sauvages. Que le Seigneur ait piti&eacute; des partisans de Monmouth
+en cas de d&eacute;faite. Cette racaille est plus &agrave; craindre que la corde du
+gibet ou la hache du bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment vous &ecirc;tes-vous trouv&eacute; l&agrave; juste &agrave; l'instant opportun?
+demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave;! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand
+j'entendis derri&egrave;re moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ,
+ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'&eacute;tat o&ugrave; se trouve le
+pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop.</p>
+
+<p>Ils se dirig&egrave;rent vers cette ferme, et bient&ocirc;t des clameurs et d'autres
+indices me r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent la besogne infernale &agrave; laquelle ils se livraient.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t je laissai ma jument dans le champ, et je me h&acirc;tai d'accourir.</p>
+
+<p>Je vis par la fen&ecirc;tre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui
+faire avouer o&ugrave; il tenait son argent cach&eacute;, et pourtant, &agrave; mon avis, ni
+lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent &agrave;
+cacher, apr&egrave;s que deux arm&eacute;es ont &eacute;t&eacute; camp&eacute;es chez eux l'une apr&egrave;s
+l'autre.</p>
+
+<p>Voyant qu'il persistait &agrave; se taire, ils l'ont hiss&eacute; en l'air, et
+certainement ils l'auraient fait griller comme une b&eacute;casse, si je
+n'&eacute;tais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes
+aboyeurs.</p>
+
+<p>Les autres se sont jet&eacute;s sur moi, mais j'en ai piqu&eacute; un &agrave; l'avant-bras,
+et sans doute je leur aurais bien r&eacute;gl&eacute; leur compte &agrave; tous deux si vous
+n'&eacute;tiez pas arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui a &eacute;t&eacute; gaillardement men&eacute;, m'&eacute;criai-je. Mais o&ugrave; donc ai-je
+d&eacute;j&agrave; entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je
+ne saurais dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est familier, dis-je.</p>
+
+<p>Il secoua ses larges &eacute;paules et se remit &agrave; examiner l'amorce de ses
+pistolets, avec une expression o&ugrave; il y avait &agrave; la foi du d&eacute;fi et de
+l'embarras.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme fort trapu, &agrave; la poitrine saillante, avec une figure
+farouche, une m&acirc;choire carr&eacute;e.</p>
+
+<p>Une cicatrice blanche qui ressemblait &agrave; la trace d'une entaille faite
+avec un couteau traversait son front.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait coiff&eacute; d'un bonnet de cavalier, galonn&eacute; d'or, et portait une
+jaquette de drap brun fonc&eacute;, tr&egrave;s salie par les intemp&eacute;ries, une paire
+de bottes montantes tach&eacute;es de rouille, et une petite perruque ronde.</p>
+
+<p>Sir Gervas qui, depuis un instant, consid&eacute;rait notre homme avec
+attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la
+cuisse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout naturel! s'&eacute;cria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me
+rappeler o&ugrave; j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient
+fort clairement.</p>
+
+<p>L'homme nous jeta tour &agrave; tour un regard sournois, tout en baissant la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il parait que je suis tomb&eacute; parmi des connaissances, dit-il d'un ton
+farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes
+jeunes messieurs, que votre m&eacute;moire vous trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, r&eacute;pondit tranquillement le baronnet.</p>
+
+<p>Puis, se penchant en avant, il dit &agrave; l'oreille de l'homme quelques mots
+qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas,
+comme pour s'esquiver de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'&eacute;cria Sir Gervas, en s'&eacute;lan&ccedil;ant entre lui et la porte,
+vous ne nous &eacute;chapperez pas. Allons, mon gar&ccedil;on, ne portez pas la main &agrave;
+votre &eacute;p&eacute;e. Assez de sang vers&eacute; pour une nuit. D'ailleurs nous ne
+voulons pas vous faire du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Que comptez-vous donc faire alors? O&ugrave; voulez-vous en venir?
+demanda-t-il de l'air d'une b&ecirc;te f&eacute;roce prise au pi&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis plein de bienveillance &agrave; votre &eacute;gard, mon ami, apr&egrave;s ce qui
+s'est pass&eacute; cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour
+vivre, du moment o&ugrave; vous avez un vrai c&oelig;ur d'homme? Que je p&eacute;risse s'il
+m'est jamais arriv&eacute; d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et
+votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte,
+n'est gu&egrave;re de celles qui &eacute;chappent &agrave; l'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Supposons que ce soit bien moi... Et apr&egrave;s? demanda l'homme d'un ton
+r&eacute;barbatif.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de &laquo;supposons&raquo;, je l'affirmerais sous serment. Mais je ne
+le ferais pas, mon gar&ccedil;on. Non, lors m&ecirc;me que je vous prendrais sur le
+fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour
+surprendre nos paroles, jadis j'&eacute;tais juge de paix dans le Surrey, et
+notre ami ici pr&eacute;sent fut amen&eacute; devant moi, sous l'imputation de se
+promener &agrave; cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants
+un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut d&eacute;f&eacute;r&eacute; aux
+assises, mais auparavant il s'&eacute;vada, et cela lui sauva le cou. J'en suis
+tout &agrave; fait enchant&eacute;, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant
+homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde &agrave; Tyburn.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant je me rappelle bien o&ugrave; j'ai entendu votre nom, dis-je.
+N'&eacute;tiez-vous pas d&eacute;tenu dans la prison du Duc de Beaufort &agrave; Badminton et
+n'avez-vous pas r&eacute;ussi &agrave; vous &eacute;vader de la vieille tour des Botelers?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien non, gentilshommes, r&eacute;pondit-il en s'asseyant sur la table et
+balan&ccedil;ant sans fa&ccedil;ons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce
+serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en
+effet, ce m&ecirc;me Hector Marot, dont le nom r&eacute;pand la terreur sur la grande
+route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'int&eacute;rieur des
+prisons.</p>
+
+<p>Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je <i>fasse</i> les
+grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier &agrave; de
+pauvres gens, ni fait du mal &agrave; quiconque ne cherchait point &agrave; m'en
+faire. Au contraire, j'ai souvent risqu&eacute; ma vie et mes membres pour
+tirer les gens de danger.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes en mesure de vous rendre t&eacute;moignage de cela, r&eacute;pondis-je,
+car si ces quatre habits rouges ont expi&eacute; leurs crimes, comme ils le
+m&eacute;ritaient, c'est gr&acirc;ce &agrave; vous plut&ocirc;t qu'&agrave; nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai pas grand m&eacute;rite &agrave; revendiquer pour cela, r&eacute;pondit notre
+nouvelle connaissance. La v&eacute;rit&eacute;, c'est que j'avais d'autres comptes &agrave;
+r&eacute;gler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai &eacute;t&eacute; charm&eacute; de
+cette occasion de me frotter &agrave; eux.</p>
+
+<p>Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laiss&eacute;s avec les
+chevaux, vinrent accompagn&eacute;s de plusieurs fermiers et m&eacute;tayers des
+environs.</p>
+
+<p>Ils furent &eacute;pouvant&eacute;s &agrave; la vue du carnage, et fort inquiets de la
+vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Christ, monsieur, s'&eacute;cria l'un d'eux, un vieux paysan &agrave;
+figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour
+qu'ils aient l'air d'avoir p&eacute;ri dans une rencontre fortuite avec vos
+hommes. Si l'on venait &agrave; savoir qu'ils ont &eacute;t&eacute; tu&eacute;s dans une ferme, il
+ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car m&ecirc;me
+maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal &agrave; emp&ecirc;cher ces
+diables de Tanger de nous couper la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de
+franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces
+et de faire payer l'&eacute;cot aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &eacute;coutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans
+effray&eacute;s, je vais faire march&eacute; avec vous au sujet de l'affaire. Nous
+sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra gu&egrave;re que nous
+rentrions les mains vides.</p>
+
+<p>Si vous consentez, entre vous tous, &agrave; nous fournir un char, &agrave; le remplir
+de pain, ainsi que de l&eacute;gumes, avec une douzaine de jeunes b&oelig;ufs
+par-dessus le march&eacute;, non seulement nous vous d&eacute;livrerons du souci de
+cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez pay&eacute;s au prix
+ordinaire du march&eacute;, si vous venez chercher votre argent au camp
+protestant.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux donner les b&oelig;ufs, dit le vieillard que nous avions secouru et
+qui &eacute;tait assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma
+pauvre compagne a &eacute;t&eacute; cruellement assassin&eacute;e, peu m'importe ce qui
+adviendra du b&eacute;tail.</p>
+
+<p>Je la ferai enterrer dans le cimeti&egrave;re de Durston.</p>
+
+<p>Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux
+seulement purger la terre d'un de ces diables incarn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, grand-papa! s'&eacute;cria Hector Marot. Je suis d'avis que cette
+vieille canardi&egrave;re que je vois accroch&eacute;e l&agrave;-bas, quand elle aura une
+bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra
+abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a &eacute;t&eacute; une compagne fid&egrave;le pour moi, dit le vieillard, dont les
+joues rid&eacute;es &eacute;taient mouill&eacute;es de larmes. Pendant trente semailles et
+trente moissons, nous avons travaill&eacute; ensemble. Mais voici des semailles
+qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous partez &agrave; la guerre, grand-p&egrave;re Swain, nous aurons soin de
+votre domaine, dit le fermier qui avait parl&eacute; le premier. Quant aux
+l&eacute;gumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charret&eacute;e, mais
+trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger.</p>
+
+<p>S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous pr&eacute;f&eacute;rons que
+tout cela aille &agrave; la bonne cause.</p>
+
+<p>Par ici, Miles, r&eacute;veillez les valets de ferme et veillez &agrave; ce qu'ils se
+h&acirc;tent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis
+les &eacute;pinards, et aussi la viande s&eacute;ch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous n'avons qu'&agrave; faire notre part du contrat, dit Hector Marot.</p>
+
+<p>Avec l'aide de nos hommes, nous tra&icirc;n&acirc;mes du dehors les cadavres des
+quatre dragons et de notre sergent et les &eacute;tend&icirc;mes en travers du chemin
+&agrave; quelque distance de l&agrave;.</p>
+
+<p>Nous promen&acirc;mes les chevaux autour des corps et entre eux de fa&ccedil;on &agrave;
+p&eacute;trir le sol, et &agrave; faire croire &agrave; une escarmouche de cavalerie.</p>
+
+<p>Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lav&eacute; le sol de
+briques de la cuisine et fait dispara&icirc;tre toutes traces du tragique
+&eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>La femme assassin&eacute;e avait &eacute;t&eacute; mont&eacute;e dans sa chambre, en sorte qu'il ne
+restait plus rien pour rappeler ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, si ce n'est le
+malheureux fermier.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis au m&ecirc;me endroit, l'air d&eacute;sol&eacute;, le menton appuy&eacute; sur ses
+mains noueuses, d&eacute;form&eacute;es par le travail, les yeux mornes et vides,
+regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui.</p>
+
+<p>Le chargement des chars fut prestement op&eacute;r&eacute; et le petit troupeau de
+b&oelig;ufs fut bient&ocirc;t amen&eacute; d'un champ voisin.</p>
+
+<p>Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan &agrave; cheval
+arriva nous annon&ccedil;ant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait
+entre le camp et nous.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait-l&agrave; une grave nouvelle, car nous &eacute;tions sept en tout, et nous ne
+pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombr&eacute;s des
+provisions.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire pour Hooker? sugg&eacute;rai-je. Ne ferions-nous pas bien de le
+rejoindre et de le pr&eacute;venir?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer
+s'il est sur la route d'Athelney.</p>
+
+<p>Et sur ces mots, il &eacute;peronna son cheval et disparut au galop dans la
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous avons de pareils &eacute;claireurs de bonne volont&eacute; dans le
+pays, fis-je remarquer, il est ais&eacute; de savoir pour quel parti penchent
+les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons.
+Il pourra donc se d&eacute;fendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, sugg&eacute;ra Sir
+Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker
+et alors r&eacute;unir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable
+colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux
+crois&eacute;s, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un
+si&egrave;ge bien conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, r&eacute;pondis-je, apr&egrave;s avoir quitt&eacute; le Major Hooker d'une fa&ccedil;on
+aussi cavali&egrave;re, il serait humiliant d'avoir &agrave; lui demander des secours,
+maintenant qu'il y a du danger.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! Ho! s'&eacute;cria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien
+profond&eacute;ment pour trouver le fond de votre philosophie sto&iuml;cienne, cher
+Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilit&eacute;, vous &ecirc;tes
+assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur.
+Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne
+contre une autre que nous ne verrons pas m&ecirc;me l'ombre d'un habit rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous agr&eacute;ez mon avis, gentilshommes, dit le d&eacute;trousseur de grands
+chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le
+meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu'&agrave; votre
+camp. Ce serait bien &eacute;trange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse
+faire perdre la piste &agrave; ces lourdauds de soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'&eacute;cria
+le baronnet. Ma&icirc;tre Marot, une prise de ma tabati&egrave;re... C'est toujours
+un gage d'amiti&eacute; qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que
+nos relations se bornent jusqu'&agrave; pr&eacute;sent &agrave; avoir failli vous pendre en
+une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie
+pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus
+pr&eacute;sentable!</p>
+
+<p>&mdash;Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauch&eacute;es nocturnes,
+r&eacute;pondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car
+l'orient s'&eacute;claire d&eacute;j&agrave; et il fera jour avant que nous arrivions &agrave;
+Bridgewater.</p>
+
+<p>Laissant derri&egrave;re nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route
+avec toutes les pr&eacute;cautions militaires, Marot marchant avec moi &agrave;
+quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Il faisait encore tr&egrave;s sombre, bien qu'une mince ligne grise &agrave; l'horizon
+annon&ccedil;&acirc;t l'approche de l'aube.</p>
+
+<p>Mais, malgr&eacute; l'obscurit&eacute;, notre nouvel ami nous guida sans s'arr&ecirc;ter,
+sans h&eacute;siter un instant &agrave; travers un d&eacute;dale de ruelles, de sentiers,
+traversant des champs, des bourbiers o&ugrave; parfois les charrettes
+s'enfon&ccedil;aient jusqu'aux essieux, d'autres o&ugrave; elles grin&ccedil;aient et
+cahotaient sur le roc ou les pierres.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes tant de d&eacute;tours, nous change&acirc;mes si souvent de direction dans
+notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se
+tromp&acirc;t, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil &eacute;clairant le paysage
+nous montr&egrave;rent le clocher de l'&eacute;glise paroissiale de Bridgewater.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat,
+pour retrouver ainsi votre chemin dans les t&eacute;n&egrave;bres, s'&eacute;cria Sir Gervas,
+en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes
+pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis
+las d'avoir l'oreille tendue &agrave; la rupture d'un timon. Ma&icirc;tre Marot, nous
+vous sommes fort oblig&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien
+connaissez-vous avec la m&ecirc;me exactitude toutes les r&eacute;gions du sud?</p>
+
+<p>&mdash;Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent
+aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de
+Bristol. Dans ce district-l&agrave;, il n'est pas une route qui ne me soit
+famili&egrave;re, pas une br&egrave;che dans une haie que je ne puisse retrouver au
+milieu de la nuit la plus noire.</p>
+
+<p>C'est mon m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles &eacute;taient.</p>
+
+<p>Si j'avais un fils, je ne l'&eacute;l&egrave;verais pas pour prendre ma suite.</p>
+
+<p>Notre m&eacute;tier a &eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute; par les gardiens arm&eacute;s qu'on met sur les coches
+et par ces maudits orf&egrave;vres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent
+les esp&egrave;ces dans leurs coffres-forts et vous remettent en &eacute;change des
+bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux
+journal.</p>
+
+<p>Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai
+arr&ecirc;t&eacute; un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et
+je lui ai pris sept cents guin&eacute;es en ces ch&egrave;ques de papier, comme on les
+appelle.</p>
+
+<p>Si cela avait &eacute;t&eacute; de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance
+pendant trois mois.</p>
+
+<p>Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tol&egrave;re que des
+chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous
+savez assez par vous-m&ecirc;me qu'elle ne peut vous conduire qu'&agrave; votre
+perte, &agrave; la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amen&eacute; &agrave;
+la prosp&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'&eacute;tait Jones de Kingston. Il a
+<i>fait</i> Hounslow pendant bien des ann&eacute;es. Il a pris dix mille jaunets
+d'une seule rafle, et en homme avis&eacute;, il a jur&eacute; de ne jamais plus
+risquer son cou.</p>
+
+<p>Il s'est rendu dans le Comt&eacute; de Chester, en faisant courir je ne sais
+quelle histoire, se donnant comme arriv&eacute; des Indes. Il a achet&eacute; un
+domaine, et le voil&agrave; maintenant devenu un gentleman campagnard fort &agrave;
+l'aise, et juge de paix par-dessus le march&eacute;!</p>
+
+<p>Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui
+aura vol&eacute; une douzaine d'&oelig;ufs, c'est une com&eacute;die aussi bonne qu'au
+th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais vous &ecirc;tes un homme, insistai-je, un homme qui, d'apr&egrave;s ce
+que nous avons vu de votre courage et de votre adresse &agrave; manier vos
+armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle arm&eacute;e. Il
+serait certainement bien meilleur d'employer vos qualit&eacute;s &agrave; conqu&eacute;rir de
+l'honneur et du cr&eacute;dit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du
+gibet.</p>
+
+<p>&mdash;Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogn&eacute;, riposta
+le brigand en lan&ccedil;ant dans l'air du matin de grosses bouff&eacute;es de fum&eacute;e
+bleue. Nous devons tous payer notre dette &agrave; la nature, et que je le
+fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans
+dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu
+parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux &agrave; pr&eacute;lever un
+tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque
+carr&eacute;ment ma peau.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a le juste et il y a l'injuste, r&eacute;pondis-je, et ce n'est pas avec
+des mots qu'on s'en d&eacute;fait. C'est un jeu qui ne rapporte gu&egrave;re que de
+tricher avec le juste et l'injuste.</p>
+
+<p>&mdash;En outre, quand m&ecirc;me vous auriez dit vrai en ce qui concerne la
+propri&eacute;t&eacute;, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du
+peu de cas qu'on fait, dans votre m&eacute;tier de la vie humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette diff&eacute;rence
+que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur.
+C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue &agrave;
+deux, et les deux joueurs ont la m&ecirc;me chance.</p>
+
+<p>Pas moyen d'employer des d&eacute;s pip&eacute;s, de <i>truquer</i> les pi&egrave;ces!</p>
+
+<p>Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais &agrave; cheval sur la
+grande route, je vis trois gros r&eacute;jouis de fermiers qui traversaient les
+champs au galop, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec
+entrain, tout ce monde &agrave; la poursuite d'un levraut inoffensif.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait dans un pays st&eacute;rile et mal peupl&eacute;, sur la lisi&egrave;re d'Exmoor. Je
+me dis en cons&eacute;quence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'&agrave;
+faire la chasse aux chasseurs.</p>
+
+<p>Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse!</p>
+
+<p>Mes gens partent en criant comme des enrag&eacute;s, les pans de leurs habits
+battant au vent, hurlant apr&egrave;s les chiens et se donnant un sport matinal
+comme il y en a gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils ne remarqu&egrave;rent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans
+faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arr&ecirc;te! et prenait
+autant de plaisir &agrave; la chasse que le plus braillard d'entre eux.</p>
+
+<p>Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux &agrave; mes talons pour
+compl&eacute;ter ce beau chapelet que nous formions, comme &agrave; une partie
+d'attrape-qui-pourra, jou&eacute;e par des gamins sur la pelouse du village.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, mes trois, gaillards forc&egrave;rent leur li&egrave;vre et tir&egrave;rent leurs
+flacons, en gens qui ont bien travaill&eacute;. Ils &eacute;taient encore &agrave; pi&eacute;tiner
+le levraut forc&eacute;. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied &agrave; terre pour
+lui couper les oreilles comme troph&eacute;e de chasse, quand j'arrivai au
+petit galop.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amus&eacute;s?</p>
+
+<p>Ils me regard&egrave;rent avec effarement, je vous en r&eacute;ponds, et l'un d'eux me
+demanda que diable avais-je et comment je prenais la libert&eacute; de me m&ecirc;ler
+&agrave; un divertissement priv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dis-je, ce n'&eacute;tait pas votre li&egrave;vre que je chassais.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc alors, monsieur l'inconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, par la Vierge, c'&eacute;tait vous, r&eacute;pondis-je, et voil&agrave; bien des
+ann&eacute;es que je n'ai men&eacute; une aussi belle chasse &agrave; courre.</p>
+
+<p>Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je
+m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous r&eacute;ponds que vous
+auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches
+leurs bourses de cuir bien pansues.</p>
+
+<p>Mon butin de ce matin-l&agrave; se monta &agrave; soixante-dix livres, ce qui valait
+mieux que des oreilles de li&egrave;vre comme prix d'une promenade &agrave; cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils n'ont pas lanc&eacute; tout le pays &agrave; votre poursuite?
+demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite
+que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps &agrave; se r&eacute;pandre, mais
+les foul&eacute;es de la bonne jument sont plus rapides encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas.
+Maintenant, notre honn&ecirc;te ami, car vous l'avez &eacute;t&eacute; honn&ecirc;te, avec nous,
+quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas &agrave; vous
+joindre &agrave; nous, et &agrave; vous engager au service de la bonne cause? Par ma
+foi, l'ami, vous avez bien des m&eacute;faits &agrave; expier, je le parie. Pourquoi
+ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre
+vie pour la religion r&eacute;form&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! non! r&eacute;pondit le bandit, en arr&ecirc;tant son cheval. Ma peau n'est
+rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle
+&eacute;quip&eacute;e? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, o&ugrave;
+trouverais-je son &eacute;gale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que
+ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le tr&ocirc;ne d'Angleterre...
+n'est-ce pas, ma belle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre
+colonel D&eacute;cimus Saxon estime grandement un bon tireur &agrave; l'&eacute;p&eacute;e, et sa
+parole a beaucoup de poids aupr&egrave;s du Roi Monmouth et du Conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'&eacute;cria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste &agrave;
+son m&eacute;tier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis
+toujours pr&ecirc;t, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux
+aveugle Jim Houston, de Milverton, qui &eacute;tait un de mes amis. J'ai r&eacute;gl&eacute;
+ce compte pour toujours &agrave; sept de ces coquins et si j'avais le temps, je
+viendrais &agrave; bout de tout le r&eacute;giment. Mais je ne veux pas me battre
+contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi
+ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car
+j'ai bien des choses &agrave; faire. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! Adieu! nous &eacute;cri&acirc;mes-nous en serrant ses mains brunes et
+calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide!</p>
+
+<p>Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route
+dans un nuage mobile de poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir
+Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'&eacute;p&eacute;e et il
+faut &ecirc;tre un tireur comme on n'en voit gu&egrave;re pour descendre avec deux
+balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne
+voyez-vous point des troupes aux habits rouges?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement je puis les voir, r&eacute;pondis-je, en promenant mon regard
+sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui
+s'&eacute;tendait entre les sinuosit&eacute;s de la Parret et les hauteurs lointaines
+de Polden. Je peux les apercevoir l&agrave;-bas dans la direction de
+Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le bl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit
+Sir Gervas. Un, deux, trois, et un l&agrave;-bas, et deux autres en arri&egrave;re,
+six r&eacute;giments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce
+c&ocirc;t&eacute;-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices
+d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre,
+s'il tient &agrave; sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'arm&eacute;e du Roi
+Jacques s'est referm&eacute;e sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut que nous reprenions notre commandement, r&eacute;pondis-je. Si
+je ne me trompe, je vois flotter nos &eacute;tendards sur la place du march&eacute;.</p>
+
+<p>Nous donn&acirc;mes de l'&eacute;peron &agrave; nos montures fatigu&eacute;es et avan&ccedil;&acirc;mes avec
+notre petite troupe et les vivres que nous avions r&eacute;unis.</p>
+
+<p>Nous rentr&acirc;mes enfin &agrave; nos quartiers o&ugrave; nous f&ucirc;mes salu&eacute;s par les joyeux
+vivats de nos camarades affam&eacute;s.</p>
+
+<p>Avant midi, la bande de jeunes b&oelig;ufs avait &eacute;t&eacute; transform&eacute;e en r&ocirc;tis et
+en grillades.</p>
+
+<p>Nos l&eacute;gumes et le reste de nos vivres contribu&egrave;rent &agrave; fournir le d&icirc;ner
+qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait &ecirc;tre le dernier repas.</p>
+
+<p>Le Major Hooker revint bient&ocirc;t apr&egrave;s avec une certaine quantit&eacute; de
+vivres, mais dans une condition assez f&acirc;cheuse, car il avait eu une
+escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes.</p>
+
+<p>Il alla tout droit au Conseil pr&eacute;senter ses plaintes au sujet de la
+fa&ccedil;on dont nous l'avions abandonn&eacute;, mais les &eacute;v&eacute;nements d'importance se
+multipliaient autour de nous, et on n'avait gu&egrave;re le temps d'&eacute;plucher
+les menues affaires de discipline.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que
+comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue
+militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse.</p>
+
+<p>Et cependant, m&ecirc;me aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courb&eacute;
+sous le poids des ann&eacute;es, je suis convaincu qu'un cri de femme en
+d&eacute;tresse serait un signal qui me ferait accourir &agrave; son aide, aussi
+longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir
+envers les faibles d&eacute;passe tous les autres devoirs. Il est au-dessus de
+toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi
+l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le c&oelig;ur de l'homme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V_La_fillette_de_la_lande_et_la_bulle_deau_qui_monta_a_la_surface_de" id="V_La_fillette_de_la_lande_et_la_bulle_deau_qui_monta_a_la_surface_de"></a><a href="#table">V&mdash;La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta &agrave; la surface de la fondri&egrave;re.</a></h2>
+
+
+<p>Tout Bridgewater fut en r&eacute;volution lorsque nous y f&icirc;mes notre entr&eacute;e &agrave;
+cheval.</p>
+
+<p>Les troupes du Roi &eacute;taient &agrave; moins de quatre milles, sur la Plaine de
+Sedgemoor.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles
+donneraient l'assaut &agrave; la ville.</p>
+
+<p>Quelques ouvrages grossiers avaient &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s du c&ocirc;t&eacute; de Eastover.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re eux &eacute;taient d&eacute;ploy&eacute;es en armes deux brigades, pendant que le
+reste de l'arm&eacute;e &eacute;tait gard&eacute; en r&eacute;serve sur la place du march&eacute; et la
+pelouse du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Mais dans l'apr&egrave;s-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des
+paysans de la r&eacute;gion des landes vinrent nous avertir que nous ne
+courions aucun danger d'un assaut.</p>
+
+<p>Les troupes royales s'&eacute;taient install&eacute;es confortablement dans les petits
+villages du pays, et quand elles eurent r&eacute;quisitionn&eacute; du cidre et de la
+bi&egrave;re chez les fermiers, elles ne manifest&egrave;rent aucune intention de
+marcher en avant.</p>
+
+<p>La ville &eacute;tait pleine de femmes, les &eacute;pouses, les m&egrave;res et les s&oelig;urs de
+nos paysans. Elles &eacute;taient venues de loin et de pr&egrave;s pour voir encore
+une fois ceux qu'elles aimaient.</p>
+
+<p>Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombr&eacute;s en un jour
+d'affaires que ne l'&eacute;taient les rues et ruelles &eacute;troites de cette ville
+du comt&eacute; de Somerset.</p>
+
+<p>Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits
+rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs v&ecirc;tus de
+serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en
+houppelandes, gens de mer t&eacute;m&eacute;raires, aux faces h&acirc;l&eacute;es par les
+intemp&eacute;ries, montagnards d&eacute;gingand&eacute;s de la c&ocirc;te du nord, tout ce monde
+se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariol&eacute;e.</p>
+
+<p>Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiff&eacute;es de chapeaux
+de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les
+exhortations.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes
+circulait la sombre et aust&egrave;re silhouette de quelque ministre puritain &agrave;
+l'ample manteau noir, au chapeau &agrave; visi&egrave;re, distribuant tout autour de
+lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches,
+substantiels, du r&eacute;pertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le
+sang aux hommes comme l'e&ucirc;t fait une liqueur forte.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, une clameur sauvage montait de la foule.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit le long hurlement d'un m&acirc;tin, plein d'ardeur, qui tire sur sa
+laisse et ne demande qu'&agrave; sauter &agrave; la gorge de l'ennemi.</p>
+
+<p>Notre r&eacute;giment avait &eacute;t&eacute; dispens&eacute; de service, maintenant qu'il &eacute;tait
+clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de
+d&eacute;p&ecirc;cher les vivres qu'avait rapport&eacute;s notre exp&eacute;dition nocturne.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un dimanche, une belle et chaude journ&eacute;e, avec un ciel clair,
+sans nuages, o&ugrave; soufflait une douce brise charg&eacute;e des parfums de la
+campagne.</p>
+
+<p>Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonn&egrave;rent
+l'alarme, r&eacute;pandant par la campagne ensoleill&eacute;e leur carillon musical.</p>
+
+<p>Les fen&ecirc;tres sup&eacute;rieures et les toits de tuiles rouges des maisons
+&eacute;taient encombr&eacute;s de femmes et d'enfants aux figures p&acirc;les, qui
+fouillaient du regard la direction de l'est, o&ugrave; des &eacute;claboussures rouges
+sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis.</p>
+
+<p>&Agrave; quatre heures, Monmouth r&eacute;unit un dernier conseil de guerre sur la
+tour carr&eacute;e, qui sert de base au clocher de l'&eacute;glise paroissiale de
+Bridgewater et d'o&ugrave; l'on voyait fort bien tout le pays environnant.</p>
+
+<p>Depuis mon voyage aupr&egrave;s de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de
+recevoir l'ordre d'y assister, en d&eacute;pit de l'humble rang que j'occupais
+dans l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait
+en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains,
+tous unis maintenant par le lien d'un commun danger.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, l'approche d'un d&eacute;nouement dans leur fortune avait fait
+dispara&icirc;tre en grande partie les diff&eacute;rences de mani&egrave;res qui avaient
+contribu&eacute; &agrave; les s&eacute;parer.</p>
+
+<p>Le sectaire avait perdu un peu de son aust&eacute;rit&eacute;, et il se montrait
+&eacute;chauff&eacute;, plein d'ardeur &agrave; la perspective d'une bataille, en m&ecirc;me temps
+que l'homme &agrave; la mode, si &eacute;tourdi, &eacute;tait contraint &agrave; une gravit&eacute;
+inaccoutum&eacute;e en consid&eacute;rant le danger de sa position.</p>
+
+<p>Leurs vieilles querelles furent oubli&eacute;es lorsqu'ils se group&egrave;rent pr&egrave;s
+du parapet et contempl&egrave;rent d'un air renfrogn&eacute; les &eacute;paisses colonnes de
+fum&eacute;e qui montaient &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, p&acirc;le et hagard, la
+chevelure en d&eacute;sordre, de l'air d'un homme &agrave; qui le d&eacute;sarroi de son
+esprit a fait oublier le soin de sa personne.</p>
+
+<p>Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait &agrave; ses
+yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et
+blanches mains, au point que cela faisait peine &agrave; voir.</p>
+
+<p>Lord Grey tendit sa lunette &agrave; Saxon qui &eacute;tait accoud&eacute; sur la grossi&egrave;re
+bordure de ma&ccedil;onnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les m&ecirc;mes hommes que j'ai command&eacute;s, dit enfin Monmouth, &agrave;
+demi-voix, comme s'il pensait tout haut. L&agrave;-bas, par la droite, je vois
+le r&eacute;giment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-l&agrave;;
+ils se battront. Si nous les avions de notre c&ocirc;t&eacute;, tout irait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Majest&eacute;, r&eacute;pondit avec vivacit&eacute; Lord Grey, vous ne rendez pas
+justice &agrave; vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+goutte de leur sang pour votre cause.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-les, l&agrave; en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le
+fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais c&oelig;urs plus braves ne
+battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces
+vocif&eacute;rations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le
+d&eacute;ploiement rigide et r&eacute;gulier des bataillons exerc&eacute;s. H&eacute;las! pourquoi
+ai-je arrach&eacute; ces honn&ecirc;tes cr&eacute;atures &agrave; leurs modestes foyers pour livrer
+une lutte aussi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez cela, s'&eacute;cria Wade, ils ne trouvent pas la situation
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e; et nous pas davantage.</p>
+
+<p>Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'&eacute;leva de la foule
+compacte &eacute;coutant un pr&eacute;dicant qui la haranguait par une fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait
+de monter. Il est comme un homme inspir&eacute; qu'un souffle puissant emporte
+l&agrave;-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens proph&egrave;tes.
+Il a pris pour texte: &laquo;Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Isra&euml;l il
+le saura. S'il est en r&eacute;bellion, ou s'il est en &eacute;tat de p&eacute;ch&eacute; contre le
+Seigneur, sauve-nous en ce jour.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Amen! Amen! cri&egrave;rent pieusement plusieurs des soldats puritains,
+pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagn&eacute;e du bruit des faux
+et des armes entrechoqu&eacute;es, montrait combien ce peuple &eacute;tait
+profond&eacute;ment remu&eacute; par les paroles ardentes du fanatique.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air
+plus d&eacute;gag&eacute;. Il est bien possible que, quand on a command&eacute; des troupes
+r&eacute;guli&egrave;res, comme je l'ai fait, on se sente port&eacute; &agrave; attacher une
+importance exag&eacute;r&eacute;e &agrave; la diff&eacute;rence qui r&eacute;sulte de la discipline et de
+l'entra&icirc;nement. Les braves gar&ccedil;ons paraissent avoir le c&oelig;ur haut. Que
+pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon?</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, Majest&eacute;, j'en pense fort peu de bien, r&eacute;pondit Saxon avec
+rudesse. J'ai vu des arm&eacute;es dispos&eacute;es en ligne de bataille dans maints
+pays du monde et sous bien des g&eacute;n&eacute;raux. J'ai &eacute;galement lu la section
+qui traite de ce sujet dans le <i>De re militari</i> de Petrinus Bellus,
+ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renomm&eacute;, mais je n'ai rien vu
+ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce
+clocher carr&eacute; couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Brigwater,
+petit homme &agrave; la figure anxieuse, qui paraissait &eacute;videmment fort
+embarrass&eacute; du relief o&ugrave; l'avait mis son office.</p>
+
+<p>&mdash;Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Gr&acirc;ce, non, c'est: Votre
+Majest&eacute;, que je voulais dire. L'autre, &agrave; deux milles plus loin, est
+Middlezoy, et enfin &agrave; gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+Rhin.</p>
+
+<p>&mdash;Du Rhin, monsieur, que voulez-vous dire, demanda le Roi, sursautant
+brusquement et interpellant le timide bourgeois d'un ton si violent que
+celui-ci perdit le peu d'aplomb qui lui restait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... le Rhin... Votre Gr&acirc;ce... Votre Majest&eacute;... dit-il en
+b&eacute;gayant, le Rhin. La Gr&acirc;ce de Votre Majest&eacute; ne peut pas l'ignorer,
+c'est ce que les gens du pays appellent le Rhin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un terme courant, Sire, par lequel on d&eacute;signe de larges et
+profondes tranch&eacute;es destin&eacute;es au drainage des grandes mares de
+Sedgemoor, dit Sir Stephen Timewell.</p>
+
+<p>La p&acirc;leur de Monmouth s'&eacute;tendit jusqu'&agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Plusieurs des conseillers &eacute;chang&egrave;rent des regards significatifs.</p>
+
+<p>Ils se rappelaient l'&eacute;trange et proph&eacute;tique jeu de mots qui &eacute;tait arriv&eacute;
+de l'atelier du faiseur d'or du laboratoire au camp par mon
+interm&eacute;diaire.</p>
+
+<p>Mais le silence fut interrompu par le Major Hollis, v&eacute;t&eacute;ran qui avait
+servi sous Cromwell.</p>
+
+<p>Il venait de marquer sur un papier la situation des villages o&ugrave; &eacute;tait
+&eacute;tabli l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;S'il pla&icirc;t &agrave; Votre Majest&eacute;, il y a dans leur disposition quelque chose
+qui me rappelle celle de l'arm&eacute;e &eacute;cossaise lors de la bataille de
+Dunbar. Cromwell occupait Dunbar, tout comme nous occupons Bridgewater.</p>
+
+<p>Le terrain environnant, de m&ecirc;me mar&eacute;cageux et perfide, &eacute;tait occup&eacute; par
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas dans toute l'arm&eacute;e un homme qui n'adm&icirc;t que si le vieux
+Leslie d&eacute;fendait jusqu'au bout sa position, il ne nous restait plus
+d'autre parti de prendre que de nous rembarquer, en abandonnant nos
+approvisionnements et notre artillerie, et &agrave; faire de notre mieux pour
+gagner Newcastle.</p>
+
+<p>Mais gr&acirc;ce &agrave; la bienveillante Providence, il man&oelig;uvra de telle sorte
+qu'il trouva une fondri&egrave;re entre son aile gauche et le reste de son
+arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Aussi Cromwell tomba-t-il sur cette aile d&egrave;s l'aube et la tailla en
+pi&egrave;ces, avec tant de succ&egrave;s, que l'arm&eacute;e ennemie tout enti&egrave;re prit la
+fuite, et que nous la poursuiv&icirc;mes, en la sabrant, jusqu'aux portes m&ecirc;me
+de Leith.</p>
+
+<p>Sept mille &Eacute;cossais perdirent la vie, mais il ne p&eacute;rit qu'une centaine
+d'hommes au plus du c&ocirc;t&eacute; des honn&ecirc;tes gens.</p>
+
+<p>Or, Votre Majest&eacute; peut voir, gr&acirc;ce &agrave; ses lunettes, qu'il y a un mille de
+terrain mar&eacute;cageux entre ces villages, et que le plus rapproch&eacute;, qui est
+Chedzoy&mdash;c'est son nom, je crois&mdash;pourrait &ecirc;tre abord&eacute; sans que nous
+ayons &agrave; traverser le marais.</p>
+
+<p>Je suis tr&egrave;s convaincu que si le Lord G&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait avec nous, il nous
+engagerait &agrave; risquer une attaque de ce genre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien hardi de faire attaquer de vieux soldats par des paysans
+qui ne sont pas form&eacute;s, dit Sir Stephen Timewell. Mais, s'il faut le
+faire, je ne crois pas qu'aucun des hommes qui ont v&eacute;cu au son des
+cloches de Sainte Marie-Madeleine, recule devant cette tache.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est bien parl&eacute;, Sir Stephen, dit Monmouth. &Agrave; Dunbar,
+Cromwell avait derri&egrave;re lui des v&eacute;t&eacute;rans, et en face de lui des gens qui
+n'avaient qu'une faible exp&eacute;rience de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant il y a beaucoup de bon sens dans ce qu'a dit le Major
+Hollis, remarqua Lord Grey. Il nous faut attaquer ou nous laisser corner
+peu &agrave; peu, puis affamer.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tant ainsi, pourquoi ne profiterions-nous pas tout de suite de la
+chance que nous offre l'ignorance ou l'insouciance de Feversham?</p>
+
+<p>Demain, si Churchill r&eacute;ussit &agrave; se faire entendre de son chef, je ne
+doute gu&egrave;re que nous ne trouvions leur camp dispos&eacute; autrement et
+qu'ainsi nous n'ayons lieu de regretter notre occasion manqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Leur cavalerie est post&eacute;e &agrave; Weston-zoyland, dit Wade. Maintenant le
+soleil est si ardent que son &eacute;clat et la bu&eacute;e, qui monte des marais,
+nous emp&ecirc;che presque de voir. Mais il n'y a qu'un instant, j'ai pu, &agrave;
+l'aide de mes lunettes, distinguer deux longues lignes de chevaux au
+piquet sur la lande au del&agrave; du village.</p>
+
+<p>En arri&egrave;re, &agrave; Middlezoy, il y a deux mille hommes de milice et &agrave;
+Chedzoy, o&ugrave; se ferait notre attaque, cinq r&eacute;giments d'infanterie
+r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous pouvions rompre ces derniers, tout irait bien, s'&eacute;cria
+Monmouth. Quel est votre avis, Colonel Buyse?</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis est toujours le m&ecirc;me, r&eacute;pondit l'Allemand. Nous sommes ici
+pour nous battre, et plus t&ocirc;t nous nous mettrons &agrave; la besogne, mieux
+cela vaudra.</p>
+
+<p>&mdash;Et le v&ocirc;tre, Colonel Saxon? &Ecirc;tes-vous du m&ecirc;me avis que votre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, comme le Major Hollis, Sire, que Feversham, par ses
+dispositions, s'est expos&eacute; &agrave; une attaque et que nous devons en profiter
+sans retard.</p>
+
+<p>Toutefois, consid&eacute;rant que des soldats exerc&eacute;s et une nombreuse
+cavalerie ont une grande sup&eacute;riorit&eacute; en plein jour, je serais port&eacute; &agrave;
+conseiller une camisade ou attaque de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;La m&ecirc;me pens&eacute;e m'est venue &agrave; l'esprit, dit Grey. Nos amis d'ici
+connaissent chaque pouce du terrain, et ils nous guideraient &agrave; Chedzoy
+dans les t&eacute;n&egrave;bres aussi bien qu'en plein jour.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, ajouta Saxon, qu'il est arriv&eacute; &agrave; leur camp des
+quantit&eacute;s de bi&egrave;re et de cidre, ainsi que du vin et des liqueurs fortes.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, nous pouvons leur donner le r&eacute;veil pendant que leur
+t&ecirc;te sera encore toute troubl&eacute;e par la boisson et qu'ils ne sauront
+gu&egrave;re si c'est nous qui tombons sur eux ou si ce sont les diables bleus.</p>
+
+<p>Un ch&oelig;ur unanime d'approbations de tout le Conseil prouva qu'on
+accueillait avec empressement la perspective d'en venir enfin aux mains,
+apr&egrave;s les marches et les retards &eacute;nervants des derni&egrave;res semaines qui
+s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il quelque cavalier qui ait des objections contre ce plan?
+demanda le Roi.</p>
+
+<p>Nous &eacute;change&acirc;mes tous un coup d'&oelig;il, mais bien que maintes physionomies
+exprimassent le doute ou le d&eacute;couragement, aucune voix ne s'&eacute;leva contre
+l'attaque de nuit.</p>
+
+<p>En effet, il &eacute;tait, &eacute;vident que dans tous les cas il fallait hasarder
+notre action et que celle-l&agrave; avait au moins le m&eacute;rite d'offrir plus de
+chances de succ&egrave;s que l'autre.</p>
+
+<p>Et pourtant, mes chers enfants, je puis le dire, les plus hardis d'entre
+nous se sentaient le c&oelig;ur d&eacute;faillir &agrave; la vue de notre chef, de son air
+abattu, m&eacute;lancolique, et nous nous demandions si c'&eacute;tait bien l&agrave; l'homme
+fait pour amener &agrave; un heureux d&eacute;nouement une entreprise aussi
+hasardeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous sommes d'accord, prenons pour mot de passe &laquo;Soho&raquo; et
+attaquons-les le plus t&ocirc;t possible apr&egrave;s minuit.</p>
+
+<p>Ce qui reste &agrave; d&eacute;cider pour l'ordre de bataille pourra &ecirc;tre r&eacute;gl&eacute; d'ici
+&agrave; ce moment-l&agrave;.</p>
+
+<p>Maintenant, gentilshommes, vous allez rejoindre vos r&eacute;giments, et vous
+vous souviendrez que, quoiqu'il arrive de ceci, soit que Monmouth mette
+sur sa t&ecirc;te la couronne d'Angleterre, soit qu'il devienne un fugitif en
+tous lieux pourchass&eacute;, tant que son c&oelig;ur battra, il gardera toujours la
+m&eacute;moire des braves amis qui lui sont rest&eacute;s fid&egrave;les en cette heure de
+peine.</p>
+
+<p>Cette allocution simple et cordiale fit passer sur tous les fronts la
+flamme du d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>Au moins, il en fut ainsi pour moi, en m&ecirc;me temps que j'&eacute;prouvais une
+piti&eacute; profonde pour ce pauvre faible gentilhomme.</p>
+
+<p>Nous nous serr&acirc;mes autour de lui, la main sur la poign&eacute;e de nos &eacute;p&eacute;es,
+en lui jurant que nous lui resterions fid&egrave;les, d&ucirc;t l'univers entier se
+dresser entre lui et ses droits.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas jusqu'aux rigides et impassibles Puritains, qui ne
+fussent &eacute;mus, qui ne laissassent entrevoir un sentiment de loyaut&eacute;,
+pendant que les gens de cour, transport&eacute;s de z&egrave;le, tiraient leurs
+rapi&egrave;res et lan&ccedil;aient des appels &agrave; la foule, qui fut envahie par cet
+enthousiasme et emplit l'air de ses acclamations.</p>
+
+<p>Les yeux de Monmouth reprirent leur &eacute;clat, ses joues leur couleur,
+pendant qu'il pr&ecirc;tait l'oreille &agrave; ses cris.</p>
+
+<p>Pendant un instant, il parut ce qu'il aspirait &agrave; &ecirc;tre, un Roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, chers amis et sujets, cria-t-il. L'issue est aux
+mains du Tout-Puissant, mais ce que l'homme peut faire, j'en suis
+convaincu, vous le ferez cette nuit. Si Monmouth ne peut poss&eacute;der
+l'Angleterre, il aura au moins six pieds de son sol. En attendant,
+retournez &agrave; vos r&eacute;giments et que Dieu d&eacute;fende la juste cause.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu d&eacute;fende la juste cause! r&eacute;p&eacute;ta le conseil, d'une voix
+solennelle.</p>
+
+<p>Puis, il se s&eacute;para et laissa le Roi prendre avec Grey les derni&egrave;res
+dispositions en vue de l'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Les mirliflors de la Cour sont assez dispos&eacute;s &agrave; brandir leurs rapi&egrave;res
+et &agrave; crier quand il y a quatre grands milles entre eux et l'ennemi, dit
+Saxon, pendant que nous nous faisions passage &agrave; travers la foule.</p>
+
+<p>Je crains qu'ils ne soient moins prompts &agrave; se mettre en avant, quand ils
+sont face &agrave; face avec une ligne de mousquetaires, et peut-&ecirc;tre avec une
+brigade de cavalerie qui les chargera par le flanc.</p>
+
+<p>Mais voici l'ami Lockarby, qui apporte des nouvelles, &agrave; en juger par sa
+physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un rapport &agrave; faire, Colonel, dit Ruben accourant &agrave; nous tout
+essouffl&eacute;. Vous vous rappelez sans doute que moi et ma compagnie nous
+&eacute;tions de garde aujourd'hui &agrave; la porte de l'Est?</p>
+
+<p>Saxon acquies&ccedil;a dans un mouvement de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je d&eacute;sirais en savoir aussi long que possible sur l'ennemi, je
+grimpai sur un grand arbre qui se trouve juste &agrave; la sortie de la ville.</p>
+
+<p>De cet endroit, avec l'aide d'une lunette, je pus distinguer leurs
+lignes et leur camp.</p>
+
+<p>Pendant cet examen, le hasard me fit apercevoir un homme qui marchait
+furtivement &agrave; l'abri des bouleaux, et qui se trouvait &agrave; moiti&eacute; chemin de
+leurs lignes et de la ville.</p>
+
+<p>Je le suivis des yeux et je m'aper&ccedil;us qu'il se dirigeait de notre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il fut si proche que je pus reconna&icirc;tre qui il &eacute;tait, je connais
+bien cet homme-l&agrave;, mais au lieu d'entrer dans la ville, il fit un d&eacute;tour
+en profitant des foss&eacute;s &agrave; tourbe et sans doute trouva le moyen d'entrer
+par un autre endroit.</p>
+
+<p>Mais j'ai des motifs pour croire que cet homme n'est pas sinc&egrave;rement
+affectionn&eacute; &agrave; la cause.</p>
+
+<p>Je suis convaincu qu'il est all&eacute; au Camp Royal donner avis de ce que
+nous faisons et qu'il est revenu chercher de nouvelles informations.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! Ha! f&icirc;t Saxon, en levant les sourcils. Et comment se nomme cet
+homme-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Derrick. Il &eacute;tait auparavant premier apprenti de Ma&icirc;tre
+Timewell &agrave; Taunton. Maintenant il a un grade dans l'infanterie de
+Taunton.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, c'est ce jeune godelureau qui a lev&eacute; les yeux sur Mistress Ruth.
+Et maintenant voici que l'amour fait de lui un tra&icirc;tre?</p>
+
+<p>Et moi qui le prenais pour un des &Eacute;lus! Je l'ai entendu sermonner les
+piquiers.</p>
+
+<p>Comment se fait-il qu'un individu de sa fa&ccedil;on apporte son concours &agrave; la
+cause de l'&Eacute;piscopat?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours l'amour, fis-je. Le dit amour est une jolie fleur, quand il
+pousse sans &ecirc;tre contrari&eacute;, mais s'il rencontre des obstacles, c'est une
+bien mauvaise herbe.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans le camp bien des gens auxquels il veut du mal, dit Ruben,
+et il perdrait l'arm&eacute;e pour se venger sur eux, de m&ecirc;me qu'un gredin
+ferait couler &agrave; pic un navire rien que pour noyer un ennemi.</p>
+
+<p>Sir Stephen s'est attir&eacute; sa haine en refusant de contraindre sa fille &agrave;
+accepter ses hommages.</p>
+
+<p>Maintenant il est retourn&eacute; au camp et je suis venu vous faire mon
+rapport &agrave; ce sujet afin que vous d&eacute;cidiez s'il y a lieu d'envoyer un
+peloton de piquiers le prendre par les talons pour l'emp&ecirc;cher de faire
+de l'espionnage une fois de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaudrait peut-&ecirc;tre mieux, dit Saxon, apr&egrave;s avoir bien r&eacute;fl&eacute;chi,
+mais sans doute notre homme a une histoire toute pr&ecirc;te, et qui aurait
+plus d'apparence que nos simples soup&ccedil;ons. Ne pourrions-nous pas le
+prendre sur le fait?</p>
+
+<p>Une id&eacute;e me vint &agrave; l'esprit.</p>
+
+<p>J'avais remarqu&eacute; du haut du clocher un cottage enti&egrave;rement isol&eacute; &agrave;
+environ un tiers du chemin qui allait au camp ennemi.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;levait au bord de la route dans un endroit situ&eacute; entre deux
+marais.</p>
+
+<p>Quand on traversait le pays, on &eacute;tait oblig&eacute; de passer par l&agrave;.</p>
+
+<p>Si Derrick tentait de porter nos plans &agrave; Feversham, on pourrait lui
+couper la route &agrave; cet endroit-l&agrave;, au moyen d'un poste mis &agrave; l'aff&ucirc;t pour
+l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent, parfait! s'&eacute;cria Saxon quand je lui eus fait conna&icirc;tre ce
+projet. Mon &eacute;rudit Flamand lui-m&ecirc;me n'e&ucirc;t point invent&eacute; une pareille
+ruse de guerre. Emmenez autant de pelotons que vous le croirez
+n&eacute;cessaire sur ce point, et je ferai en sorte que Ma&icirc;tre Derrick soit
+convenablement amorc&eacute; en fait de nouvelles pour Mylord Feversham.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Ruben, une troupe qui sortirait mettrait toutes les langues
+en mouvement. Pourquoi n'irions-nous pas, Micah et moi?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, cela vaudrait mieux, r&eacute;pondit Saxon, mais il faut engager
+votre parole que, quoi qu'il arrive, vous serez de retour avant le
+coucher du soleil, car vos hommes doivent &ecirc;tre sous les armes une heure
+avant l'ordre de marcher.</p>
+
+<p>Nous nous empress&acirc;mes de faire la promesse demand&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis, nous &eacute;tant assur&eacute;s que Derrick &eacute;tait bien revenu au camp, Saxon
+s'arrangea de fa&ccedil;on &agrave; laisser &eacute;chapper devant lui quelques mots
+relativement &agrave; nos plans pour la nuit, pendant que nous nous rendions en
+h&acirc;te &agrave; notre poste.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nos chevaux, nous les laiss&acirc;mes derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>Puis, nous franch&icirc;mes &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e la porte de l'est, nous cachant de
+notre mieux, jusqu'au moment o&ugrave; nous f&ucirc;mes sur la route d&eacute;serte et nous
+nous trouv&acirc;mes devant la maison.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un cottage simple, blanchi &agrave; la chaux, &agrave; toiture de chaume.</p>
+
+<p>Au-dessus de la porte, un petit &eacute;criteau informait que la fermi&egrave;re
+vendait du lait et du beurre.</p>
+
+<p>Le toit ne laissait point &eacute;chapper de fum&eacute;e et les volets de la fen&ecirc;tre
+&eacute;taient clos; d'o&ugrave; nous concl&ucirc;mes que les habitants avaient fui loin de
+cet emplacement p&eacute;rilleux.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s s'&eacute;tendait le mar&eacute;cage, couvert de joncs et peu profond
+sur ses bords, mais plus profond &agrave; quelque distance, avec une &eacute;cume
+verte qui en dissimulait la surface tra&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Nous frapp&acirc;mes &agrave; la porte, que le temps avait salie, mais n'ayant pas
+re&ccedil;u de r&eacute;ponse, ainsi que nous nous attendions, je m'arc-boutai contre
+elle et bient&ocirc;t j'eus fait sauter les clous de la g&acirc;che.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Dans un coin, une &eacute;chelle droite menait, par une ouverture carr&eacute;e du
+plafond, &agrave; la chambre &agrave; coucher sous le toit.</p>
+
+<p>Trois ou quatre chaises et escabeaux &eacute;taient &eacute;pars sur le sol de terre
+battue, et sur un des c&ocirc;t&eacute;s une table, faite de planches brutes,
+supportait de grandes tasses &agrave; lait de fa&iuml;ence brune.</p>
+
+<p>Des plaques vertes sur les murs et l'affaissement d'un des c&ocirc;t&eacute;s de la
+maison t&eacute;moignaient des effets que produisait sa position dans un
+endroit humide, au voisinage des marais. Nous f&ucirc;mes surpris de trouver
+encore un habitant dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Au milieu de la pi&egrave;ce, en face de la porte par o&ugrave; nous &eacute;tions entr&eacute;s, se
+tenait debout une fillette charmante aux boucles dor&eacute;es, &acirc;g&eacute;e de cinq ou
+six ans.</p>
+
+<p>Elle avait pour costume une petite blouse blanche, propre, serr&eacute;e &agrave; la
+taille par une coquette ceinture de cuir, avec une boucle brillante.</p>
+
+<p>Deux petites jambes potel&eacute;es se laissaient entrevoir, sous la blouse,
+avec des chaussettes et des souliers de cuir, et elle se tenait
+fi&egrave;rement camp&eacute;e, un pied en avant, en personne d&eacute;cid&eacute;e &agrave; d&eacute;fendre son
+poste.</p>
+
+<p>Sa mignonne t&ecirc;te &eacute;tait rejet&eacute;e en arri&egrave;re, et ses grands yeux bleus
+exprimaient le plus vif &eacute;tonnement m&ecirc;l&eacute; &agrave; la bravade.</p>
+
+<p>&Agrave; notre entr&eacute;e, la petite sorci&egrave;re agita de notre c&ocirc;t&eacute; son mouchoir et
+nous fit: &laquo;Pfoutt!&raquo;, comme si nous &eacute;tions tous les deux de ces volailles
+importunes qu'elle avait l'habitude de chasser de la maison.</p>
+
+<p>Ruben et moi, nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes sur le seuil, h&eacute;sitants,
+d&eacute;contenanc&eacute;s, comme deux grands flandrins d'&eacute;coliers, contemplant cette
+petite reine des f&eacute;es dont nous avions envahi les royaumes, et nous
+demandant s'il nous fallait battre en retraite ou apaiser sa col&egrave;re par
+de douces et caressantes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en, cria-t-elle sans cesser d'agiter les mains et de
+secouer son mouchoir. Grand-m&egrave;re m'a dit de dire &agrave; tous ceux qui
+viendraient de s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'ils ne veulent pas s'en aller, demanda Ruben, que deviez-vous
+faire alors, petite m&eacute;nag&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je devais les mettre &agrave; la porte, r&eacute;pondit-elle s'avan&ccedil;ant hardiment
+contre nous et multipliant les coups de mouchoir. Vous, m&eacute;chant, vous
+avez cass&eacute; le verrou de grand-m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais le raccommoder, r&eacute;pondis-je d'un air content.</p>
+
+<p>Puis, ramassant une pierre, j'eus bient&ocirc;t consolid&eacute; la g&acirc;che d&eacute;plac&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, petite femme. La grand-m&egrave;re ne s'apercevra jamais de la
+diff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Faut vous en aller tout de m&ecirc;me, insista-t-elle. C'est la maison &agrave;
+grand-m&egrave;re, pas la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Que faire en pr&eacute;sence de cette petite ent&ecirc;t&eacute;e de dame des marais?</p>
+
+<p>Une n&eacute;cessit&eacute; imp&eacute;rieuse nous ordonnait de rester dans la maison, car il
+n'y avait pas d'autre moyen de nous cacher que nous abriter parmi ces
+terribles mar&eacute;cages.</p>
+
+<p>Et pourtant elle s'&eacute;tait mis en t&ecirc;te de nous expulser, avec une
+d&eacute;cision, une intr&eacute;pidit&eacute; qui eussent fait honte &agrave; Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vendez du lait, dit Ruben. Nous sommes las et alt&eacute;r&eacute;s. Nous
+sommes donc venus en boire un coup.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria-t-elle, tout &eacute;panouie, souriante, est-ce que vous me
+paierez tout comme les gens paient grand-m&egrave;re? Ah! c&oelig;ur vivant, ce sera
+bien beau!</p>
+
+<p>Et sautant l&eacute;g&egrave;rement sur un escabeau, elle puisa dans les bassins qui
+&eacute;taient sur la table de quoi remplir de grandes &eacute;cuelles.</p>
+
+<p>&mdash;Un penny, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait chose &eacute;trange &agrave; voir que la fa&ccedil;on dont la petite m&eacute;nag&egrave;re cacha
+sa pi&egrave;ce de monnaie dans son tablier.</p>
+
+<p>Sa figure na&iuml;ve brillait d'orgueil et de joie, d'avoir fait cette
+superbe affaire pour la grand-m&egrave;re absente.</p>
+
+<p>Nous emport&acirc;mes notre lait pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Nous enlev&acirc;mes les volets et nous nous ass&icirc;mes de mani&egrave;re &agrave; bien voir
+sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Seigneur, buvez lentement! dit Ruben &agrave; demi-voix. Il faut
+lamper &agrave; toutes petites gorg&eacute;es. Sans quoi elle voudra nous mettre &agrave; la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que nous avons pay&eacute; les droits, elle nous laissera rester,
+r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous avez fini, il faut vous en aller, dit-elle d'un ton ferme.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on jamais vu deux hommes d'armes tyrannis&eacute;s ainsi par une petite
+poup&eacute;e comme celle-l&agrave;! dis-je en riant. Non, ma petite, nous allons nous
+arranger avec vous, en vous donnant ce shilling, qui paiera bien tout
+votre lait. Nous avons le temps de rester ici et de le boire &agrave; loisir.</p>
+
+<p>&mdash;Jenny, la vache, est justement en train de traverser la mare,
+fit-elle. C'est presque l'heure de la traite, et je l'am&egrave;nerai si vous
+en voulez encore.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; pr&eacute;sent! Dieu m'en garde! s'&eacute;cria Ruben. Nous finirons par &ecirc;tre
+oblig&eacute;s d'acheter la vache. O&ugrave; est votre grand-m&egrave;re, petite demoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est all&eacute;e &agrave; la ville, r&eacute;pondit l'enfant. Il y a des hommes
+m&eacute;chants avec des habits rouges et des fusils, qui viennent pour voler
+et se battre, mais grand-m&egrave;re les fera bient&ocirc;t partir. Grand-m&egrave;re est
+all&eacute;e arranger tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Nous combattons contre les hommes aux habits rouges, ma poulette,
+dis-je. Nous vous aiderons &agrave; garder la maison et nous ne laisserons rien
+voler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, vous pouvez rester, dit-elle en grimpant sur mes genoux,
+l'air aussi s&eacute;rieux qu'un moineau perch&eacute; sur un rameau. Quel grand
+gar&ccedil;on vous &ecirc;tes?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas un homme? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous n'avez pas de barbe &agrave; la figure. Tenez, grand-m&egrave;re en a
+plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les gar&ccedil;ons qui boivent
+du lait. Les hommes boivent du cidre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque je suis un gar&ccedil;on, je serai votre amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, s'&eacute;cria-t-elle en secouant ses boucles dor&eacute;es. Je n'aurai pas
+de longtemps l'id&eacute;e de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin
+de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle
+reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-l&agrave; pour se faire du mal
+les uns aux autres, puisqu'en v&eacute;rit&eacute;, ils sont tous fr&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi sont-ils tous fr&egrave;res, petite femme? demanda Ruben.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que grand-m&egrave;re dit qu'ils sont tous les fils du P&egrave;re supr&ecirc;me,
+r&eacute;pondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le m&ecirc;me p&egrave;re, ils doivent &ecirc;tre
+fr&egrave;res. Il le faut bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en
+regardant par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une rare fleurette des mar&eacute;cages, dis-je, pendant qu'elle se
+haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose &eacute;trange &agrave;
+penser, Ruben, qu'il y ait de chaque c&ocirc;t&eacute; de nous des milliers d'hommes,
+des chr&eacute;tiens, tout pr&ecirc;ts &agrave; verser le sang les uns des autres, et qu'il
+se trouve ici entre eux un ch&eacute;rubin aux yeux bleus, qui expose en
+z&eacute;zayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous &agrave; notre
+foyer, le c&oelig;ur calm&eacute;, et les membres intacts?</p>
+
+<p>&mdash;Un jour pass&eacute; avec cette enfant me d&eacute;go&ucirc;terait pour toujours de la
+carri&egrave;re des armes, r&eacute;pondit Ruben. Quand je l'&eacute;coute, je sens trop ce
+qui rapproche le cavalier du boucher.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les
+&eacute;paules. Nous avons mis la main &agrave; la charrue. Mais je crois que voici
+l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant l&agrave;-bas sous l'ombre
+de cette rang&eacute;e de saules t&ecirc;tards.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, c'est certain, s'&eacute;cria Ruben, en guettant par la fen&ecirc;tre
+aux vitres &agrave; facettes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ma petite, il faut vous asseoir ici, dis-je en la descendant de
+mes genoux et la mettant sur une chaise dans le coin. Il faut vous
+montrer une brave fille et ne pas bouger, quoi qu'il arrive. Le
+voulez-vous?</p>
+
+<p>Elle avan&ccedil;a ses l&egrave;vres roses, et affirma d'un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Il arrive pas &agrave; pas, Micah, dit mon camarade, toujours debout pr&egrave;s de
+la fen&ecirc;tre. Ne dirait-on pas un renard perfide ou quelque autre b&ecirc;te de
+proie?</p>
+
+<p>Il y avait, en effet, dans son ensemble maigre, avec son costume noir,
+dans la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de ses mouvements furtifs, quelque chose qui faisait
+songer &agrave; un animal cruel et plein de ruse.</p>
+
+<p>Il se glissa sous l'ombre des arbres et des osiers rabougris, le corps
+pench&eacute;, la marche glissante, en sorte qu'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; facile &agrave;
+l'homme le plus clairvoyant de le voir de Bridgewater.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, l'&eacute;loignement de la ville lui e&ucirc;t permis de marcher &agrave;
+d&eacute;couvert et de se lancer &agrave; travers la lande, mais la profondeur des
+marais de chaque c&ocirc;t&eacute; l'avait emp&ecirc;ch&eacute; de quitter la route jusqu'&agrave;
+l'endroit o&ugrave; elle passait devant le cottage.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se trouva en face de notre embuscade, nous nous &eacute;lan&ccedil;&acirc;mes tous
+les deux par la porte ouverte et lui barr&acirc;mes le passage.</p>
+
+<p>J'ai entendu le ministre ind&eacute;pendant d'Emsworth faire la description de
+Satan, mais si le digne homme s'&eacute;tait trouv&eacute; avec nous ce jour-l&agrave;, il
+n'aurait pas eu besoin de se mettre en frais d'imagination.</p>
+
+<p>La figure basan&eacute;e de l'homme se couvrit de plaques d'une p&acirc;leur livide,
+au moment o&ugrave; il faisait un pas en arri&egrave;re, aspirait longuement l'air, et
+lan&ccedil;ait un &eacute;clair venimeux de ses yeux noirs &agrave; droite et &agrave; gauche, pour
+chercher quelque moyen de s'esquiver.</p>
+
+<p>Pendant un instant, il porta la main sur la poign&eacute;e de son &eacute;p&eacute;e, mais sa
+raison lui dit qu'il ne pouvait gu&egrave;re esp&eacute;rer de forcer le passage
+contre nous deux.</p>
+
+<p>Alors il jeta les yeux tout autour de lui, mais de tous les c&ocirc;t&eacute;s, il
+lui fallait revenir pr&egrave;s des gens qu'il avait trahis.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta donc, morne, impassible, la figure allong&eacute;e, piteuse, les
+yeux inquiets, toujours en mouvement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le type, le symbole de la trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous avons attendu quelque temps, Ma&icirc;tre John Derrick, dis-je.
+Maintenant il vous faut retourner avec nous &agrave; la ville.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit m'arr&ecirc;tez-vous? demanda-t-il d'une voix rauque et
+saccad&eacute;e. O&ugrave; est votre ordre? Qui vous donne mission d'inqui&eacute;ter des
+gens qui voyagent paisiblement sur la grande route du Roi?</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens ma mission de mon Colonel, r&eacute;pondis-je d'un ton bref. Vous
+&ecirc;tes d&eacute;j&agrave; all&eacute; ce matin au camp de Feversham.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mensonge, dit-il avec une fureur sauvage. Je me suis born&eacute; &agrave;
+faire une promenade pour prendre l'air.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la v&eacute;rit&eacute;, dit Ruben, je vous ai vu &agrave; votre retour. Montrez-nous
+ce papier dont un bout sort de votre doublet.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons tous pourquoi vous m'avez tendu ce pi&egrave;ge, s'&eacute;cria Derrick
+avec amertume. Vous avez fait courir sur moi des bruits d&eacute;favorables de
+peur que je ne vous g&ecirc;ne pour &eacute;pouser la fille du Maire. Qu'est-ce que
+vous &ecirc;tes, pour oser lever les yeux sur elle? Un simple vagabond, un
+homme sans ma&icirc;tre, venu on ne sait d'o&ugrave;. De quel droit aspirez-vous &agrave;
+cueillir la fleur qui a grandi au milieu de nous? Qu'avez-vous affaire &agrave;
+elle ou &agrave; nous? R&eacute;pondez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une question que je ne discuterai que dans un moment et un
+endroit plus opportun, r&eacute;pondit Ruben avec calme. Rendez-nous votre &eacute;p&eacute;e
+et revenez avec nous. Pour ma part, je promets de faire tout mon
+possible pour vous sauver la vie. Si nous sommes victorieux cette nuit,
+vos mis&eacute;rables tentatives peuvent bien peu de chose pour nous nuire. Si
+nous sommes vaincus, il restera bien peu d'entre nous &agrave; qui vous
+puissiez nuire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de votre bienveillante protection, r&eacute;pondit-il
+toujours de cette voix blanche, froide, am&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis, d&eacute;bouclant son &eacute;p&eacute;e, il se dirigea lentement vers mon compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez emporter cela comme pr&eacute;sent &agrave; Mistress Ruth, dit-il en
+tendant l'arme de la main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela aussi, ajouta-t-il, en tirant vivement de sa ceinture un
+poignard qu'il plongea dans le flanc de mon pauvre ami.</p>
+
+<p>Cela fut fait en un instant, si brusquement que je n'eus le temps ni de
+m'&eacute;lancer entre eux, ni de comprendre son intention.</p>
+
+<p>Le bless&eacute; s'affaissait en respirant p&eacute;niblement et le poignard r&eacute;sonnait
+sur le chemin, &agrave; mes pieds.</p>
+
+<p>Le gredin lan&ccedil;a un cri per&ccedil;ant de triomphe et fit un bond en arri&egrave;re,
+gr&acirc;ce auquel il &eacute;vita le furieux coup de poing que je lui lan&ccedil;ai.</p>
+
+<p>Puis, il fit demi-tour et s'enfuit sur la route de toute sa vitesse.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait bien plus l&eacute;ger que moi, et v&ecirc;tu d'une fa&ccedil;on moins encombrante,
+mais gr&acirc;ce &agrave; ma force de respiration et &agrave; la longueur de mes jambes,
+j'avais &eacute;t&eacute; le meilleur coureur de mon district, et bient&ocirc;t le bruit de
+mes pas lui apprit qu'il n'avait aucune chance de me distancer.</p>
+
+<p>Deux fois il revint brusquement sur ses pas, comme fait un li&egrave;vre serr&eacute;
+de pr&egrave;s par un l&eacute;vrier, et deux fois, mon &eacute;p&eacute;e passa &agrave; moins d'un pouce
+de lui, car, pour dire la v&eacute;rit&eacute;, je n'avais pas plus l'intention de
+l'&eacute;pargner, que s'il s'&eacute;tait agi d'un serpent venimeux qui aurait, sous
+mes yeux, plant&eacute; ses crochets dans le corps de mon ami.</p>
+
+<p>Je ne songeais pas plus &agrave; donner quartier que lui &agrave; le demander.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, comme il entendait mes pas tout pr&egrave;s de lui et mon souffle
+contre son &eacute;paule m&ecirc;me, il s'&eacute;lan&ccedil;a comme un fou &agrave; travers les joncs, et
+courut vers le perfide mar&eacute;cage; avec de l'eau jusqu'&agrave; la cheville,
+jusqu'au genou, jusqu'aux cuisses, jusqu'&agrave; mi-corps.</p>
+
+<p>Nous luttions. Nous chancelions.</p>
+
+<p>Je gagnais toujours sur lui, et enfin je n'avais plus qu'&agrave; &eacute;tendre le
+bras, et je faisais d&eacute;j&agrave; tournoyer mon &eacute;p&eacute;e pour le frapper.</p>
+
+<p>Mais, mes chers enfants, il &eacute;tait &eacute;crit qu'il ne mourrait pas de la mort
+d'un homme, mais de celle d'un reptile, qu'il &eacute;tait.</p>
+
+<p>Au moment m&ecirc;me o&ugrave; je l'abordais, il s'enfon&ccedil;a soudain, avec un bruit de
+gargouillement, et la mousse verte des eaux mortes se referma au-dessus
+de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Pas la moindre ride, pas d'&eacute;claboussement pour indiquer l'endroit.</p>
+
+<p>Cela se fit brusquement, silencieusement, comme si un monstre inconnu
+l'avait happ&eacute; et entra&icirc;n&eacute; dans les ab&icirc;mes.</p>
+
+<p>Comme je me dressais l'&eacute;p&eacute;e lev&eacute;e, les yeux toujours fix&eacute;s sur cet
+endroit, une bulle unique, volumineuse, monta et creva &agrave; la surface.</p>
+
+<p>Puis tout redevint immobile, les terribles marais se d&eacute;ployant devant
+moi, comme le s&eacute;jour m&ecirc;me de la mort et de la d&eacute;solation.</p>
+
+<p>Je ne sais s'il s'&eacute;tait trouv&eacute; sur un brusque enfoncement qui l'avait
+englouti ou si, dans son d&eacute;sespoir, il s'&eacute;tait noy&eacute; &agrave; dessein.</p>
+
+<p>Tout ce que je sais c'est que dans la grande lande de Sedgemoor sont
+ensevelis les os du tra&icirc;tre et de l'espion.</p>
+
+<p>Je revins tant bien que mal vers le bord &agrave; travers la vase &eacute;paisse,
+collante, et je me h&acirc;tai d'accourir &agrave; l'endroit o&ugrave; gisait Ruben.</p>
+
+<p>Je me penchai sur lui, et je vis que le poignard avait travers&eacute; la bande
+de cuir qui r&eacute;unissait les pi&egrave;ces de devant et de derri&egrave;re de la
+cuirasse, que non seulement le sang coulait en abondance de la blessure,
+mais encore suintait goutte &agrave; goutte aux coins de la bouche.</p>
+
+<p>De mes doigts tremblants, je d&eacute;fis les courroies et les boucles,
+j'enlevai l'armure, et appuyai mon mouchoir contre son flanc pour
+arr&ecirc;ter le sang.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous ne l'avez pas tu&eacute;, Micah? dit-il soudain, en ouvrant
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Une puissance plus haute que la n&ocirc;tre l'a jug&eacute;, Ruben, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre diable! Bien des choses ont contribu&eacute; &agrave; l'aigrir, dit-il &agrave;
+demi-voix.</p>
+
+<p>Puis il eut un nouvel &eacute;vanouissement.</p>
+
+<p>Agenouill&eacute; pr&egrave;s de lui, je remarquai la p&acirc;leur, la respiration p&eacute;nible
+du jeune homme, et je songeai &agrave; son caract&egrave;re simple, si bon, &agrave;
+l'affection que j'avais eu si peu de peine &agrave; m&eacute;riter, et je n'ai aucune
+honte &agrave; en convenir, mes chers enfants, bien que je sois assez lent &agrave;
+&eacute;prouver des &eacute;motions, mes larmes se m&ecirc;l&egrave;rent &agrave; son sang.</p>
+
+<p>Le hasard voulut que D&eacute;cimus Saxon, dans un moment de loisir, mont&acirc;t au
+clocher pour nous regarder avec sa lunette et voir comment nous nous
+tirions d'affaire.</p>
+
+<p>Il remarqua quelque chose de suspect et descendit en h&acirc;te pour aller &agrave;
+la recherche d'un chirurgien habile, qu'il amena aupr&egrave;s de nous avec une
+escorte de piquiers.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais rest&eacute; &agrave; genoux pr&egrave;s de mon ami sans connaissance, et faisant
+pour le secourir ce que peut faire un ignorant, quand la troupe arriva
+et m'aida &agrave; le transporter dans le cottage, &agrave; l'abri du br&ucirc;lant soleil.</p>
+
+<p>Les minutes me parurent des heures pendant que l'homme de l'art, l'air
+grave, examinait et sondait la blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne sera probablement pas mortelle, dit-il enfin.</p>
+
+<p>Sur ces mots, je l'aurais presque embrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La lame a rebondi sur une c&ocirc;te, non sans faire une l&eacute;g&egrave;re d&eacute;chirure au
+poumon. Nous allons le transporter avec nous &agrave; la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'entendez? dit Saxon, d'un ton amical. C'est un homme dont
+l'opinion a du poids.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 10em;"><i>Un m&eacute;decin habile vaut &agrave; lui seul</i></span><br />
+<span style="margin-left: 10em;"><i>bien plus que cent hommes de guerre.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Du courage, l'ami. Vous &ecirc;tes aussi p&acirc;le que si c'&eacute;tait vous et non lui
+qui aviez subi la saign&eacute;e. O&ugrave; est Derrick?</p>
+
+<p>&mdash;Noy&eacute; dans le marais, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, cela nous &eacute;conomisera six pieds de bonne corde. Mais ici
+notre position est assez dangereuse, car la cavalerie royale pourrait
+bien nous assaillir. Qu'est-ce que cette bambine si p&acirc;le et si
+tranquille qui est assise dans le coin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la gardienne de la maison. Sa grand' m&egrave;re l'a laiss&eacute;e ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez mieux de venir avec nous. Il se fera peut-&ecirc;tre une rude
+besogne ici avant que tout soit fini.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut que j'attende grand-m&egrave;re, r&eacute;pondit-elle, les joues
+inond&eacute;es de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si moi je vous conduisais pr&egrave;s de grand-m&egrave;re, ma petite?
+demandai-je. Nous ne pouvons pas vous laisser ici.</p>
+
+<p>Je lui tendis les bras. L'enfant s'y &eacute;lan&ccedil;a et se serra contre ma
+poitrine, en sanglotant comme si son c&oelig;ur se brisait.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez-moi, cria-t-elle. J'ai peur.</p>
+
+<p>Je calmai du mieux que je pus la petite cr&eacute;ature tremblante et
+l'emportai sur mon &eacute;paule.</p>
+
+<p>Les faucheurs avaient pass&eacute; les hampes de leurs longues armes dans les
+manches de leurs justaucorps de fa&ccedil;on &agrave; en former une sorte de
+couchette, une civi&egrave;re sur laquelle on &eacute;tendit le pauvre Ruben.</p>
+
+<p>Une l&eacute;g&egrave;re couleur &eacute;tait revenue &agrave; ses joues, gr&acirc;ce &agrave; un cordial
+administr&eacute; par le chirurgien, et il adressait &agrave; Saxon des signes de t&ecirc;te
+et des sourires.</p>
+
+<p>On partit ainsi, d'un pas lent, pour retourner &agrave; Bridgewater.</p>
+
+<p>Ruben fut transport&eacute; &agrave; notre logement, et je conduisis la fillette chez
+de bonnes gens de la ville qui promirent de la ramener chez elle d&egrave;s que
+l'agitation aurait cess&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI_La_Bataille_de_Sedgemoor" id="VI_La_Bataille_de_Sedgemoor"></a><a href="#table">VI&mdash;La Bataille de Sedgemoor.</a></h2>
+
+
+<p>Si pressants que fussent nos chagrins et nos besoins personnels, nous
+n'avions gu&egrave;re de loisir de nous y arr&ecirc;ter, car le moment approchait o&ugrave;
+allait se d&eacute;cider non seulement notre destin&eacute;e &agrave; nous, mais encore celle
+de la cause protestante en Angleterre.</p>
+
+<p>Aucun de nous ne traitait le danger &agrave; la l&eacute;g&egrave;re.</p>
+
+<p>Il n'eut fallu rien moins qu'un miracle pour nous &eacute;viter une d&eacute;faite et
+la plupart d'entre nous &eacute;taient convaincus que le temps des miracles
+&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>D'aucuns n&eacute;anmoins pensaient autrement.</p>
+
+<p>Je crois que bon nombre de Puritains, s'ils avaient vu le ciel s'ouvrir
+cette nuit-l&agrave; et les arm&eacute;es des S&eacute;raphins et des Ch&eacute;rubins en descendre
+&agrave; notre aide, auraient regard&eacute; cela comme un &eacute;v&eacute;nement qui n'avait rien
+de merveilleux, rien d'inattendu.</p>
+
+<p>Toute la ville retentissait de pr&ecirc;ches.</p>
+
+<p>Chaque escadron, chaque compagnie avait son pr&eacute;dicant de pr&eacute;dilection,
+parfois plus d'un, pour lui faire des harangues, des commentaires.</p>
+
+<p>Mont&eacute;s sur des tonneaux, sur des chars, ou par les fen&ecirc;tres, et m&ecirc;me du
+haut des toits, ils exhortaient la foule au dessous d'eux.</p>
+
+<p>Et leur &eacute;loquence ne se d&eacute;pensait point en vain. Des clameurs, rauques,
+sauvages, s'&eacute;levaient des rues, m&ecirc;l&eacute;es de pri&egrave;res et d'exclamations
+d&eacute;sordonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Les hommes &eacute;taient ivres de religion, comme de vin.</p>
+
+<p>Ils avaient la figure &eacute;chauff&eacute;e, la langue p&acirc;teuse, les gestes fous.</p>
+
+<p>Sir Stephen et Saxon &eacute;changeaient des sourires &agrave; ce spectacle, car en
+vieux soldats qu'ils &eacute;taient, ils savaient que parmi les causes qui
+rendent un homme vaillant en prouesses et insouciant de la vie, il n'en
+est point qui soit plus &eacute;nergique et plus persistante que cet acc&egrave;s
+religieux.</p>
+
+<p>Le soir, je trouvai le temps de rendre visite &agrave; mon ami bless&eacute; et le vis
+adoss&eacute; &agrave; des oreillers, &eacute;tendu sur son lit, respirant avec quelque
+difficult&eacute;, mais aussi en train, aussi gai que d'ordinaire.</p>
+
+<p>Notre prisonnier, le Major Ogilvy, qui s'&eacute;tait pris d'une vive affection
+pour nous, &eacute;tait assis pr&egrave;s de son lit et lui lisait un vieux recueil de
+pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette blessure est survenue &agrave; un f&acirc;cheux moment, disait Ruben avec
+impatience. N'est-ce pas trop fort qu'une l&eacute;g&egrave;re piq&ucirc;re comme celle-l&agrave;
+envoie mes hommes au combat sans leur chef, apr&egrave;s tant de marches et
+d'exercices? J'ai &eacute;t&eacute; l&agrave; quand on disait les gr&acirc;ces et je n'aurai pas &agrave;
+d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Votre compagnie a &eacute;t&eacute; r&eacute;unie &agrave; la mienne, r&eacute;pondis-je. Ce qui
+n'emp&ecirc;che pas que ces braves gens soient fort abattus de n'avoir point
+leur capitaine. Le m&eacute;decin est-il venu vous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient de sortir, dit le Major Ogilvy, et il d&eacute;clare que l'&eacute;tat de
+notre ami s'am&eacute;liore, mais il m'a conseill&eacute; de ne point le laisser
+causer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, mon gar&ccedil;on? dis-je en le mena&ccedil;ant du doigt. Si je vous
+entends dire un seul mot, je m'en vais. Vous allez &eacute;chapper &agrave; un rude
+r&eacute;veil cette nuit, major. Que pensez-vous de nos chances?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai jamais augur&eacute; rien de bon d&egrave;s le d&eacute;but, r&eacute;pondit-il avec
+franchise, Monmouth agit comme un joueur ruin&eacute;, qui risque sa derni&egrave;re
+pi&egrave;ce de monnaie sur le tapis vert. Il ne peut gagner beaucoup, mais il
+peut perdre tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; une affirmation bien tranchante, dis-je. Un succ&egrave;s ferait
+peut-&ecirc;tre prendre les armes &agrave; tous les comt&eacute;s de l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angleterre n'est pas m&ucirc;re pour cela, r&eacute;pondit le Major, en hochant
+la t&ecirc;te. Sans doute elle n'est pas enchant&eacute;e soit du Papisme, soit d'un
+Roi papiste, mais nous savons que ce n'est l&agrave; qu'un fl&eacute;au passager,
+puisque l'h&eacute;ritier du tr&ocirc;ne, le Prince d'Orange, est protestant. D&egrave;s
+lors pourquoi s'exposer &agrave; tant de maux pour arriver &agrave; un r&eacute;sultat que le
+temps, uni &agrave; la patience, am&egrave;nera s&ucirc;rement? En outre, l'homme que vous
+soutenez a prouv&eacute; qu'il est indigne de confiance. N'a-t-il point promis
+dans sa D&eacute;claration de laisser aux Communes le choix du monarque? Et
+pourtant, moins de huit jours apr&egrave;s, ne s'est-il pas proclam&eacute; Roi devant
+la Croix du March&eacute;, &agrave; Taunton? Comment croire un homme qui a aussi peu
+d'&eacute;gards pour la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Trahison, Major, trahison scandaleuse! r&eacute;pondis-je en riant. Sans
+doute si nous pouvions commander un chef comme on commande un habit,
+nous aurions peut-&ecirc;tre choisi un chef d'un tissu plus solide. Ce n'est
+point lui que nous soutenons par les armes, ce sont les libert&eacute;s et les
+droits antiques des Anglais. Avez-vous vu Sir Gervas?</p>
+
+<p>Le Major Ogilvy et Ruben lui-m&ecirc;me &eacute;clat&egrave;rent de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le trouverez dans la chambre au-dessus. Jamais homme &agrave; la mode ne
+se pr&eacute;para pour un bal &agrave; la Cour avec autant de soin qu'il en prend pour
+le combat. Si les troupes du Roi le font prisonnier, elles s'imagineront
+certainement qu'elles tiennent le Duc. Il est venu ici nous demander
+notre avis au sujet de ses mouches, de ses culottes, et je ne sais quoi
+encore. Vous ferez mieux d'y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, adieu, Ruben, dis-je en lui serrant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Micah! et que Dieu vous garde de tout mal! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous dire un mot &agrave; part, major? fis-je tout bas...</p>
+
+<p>Et je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne direz pas, je pense, qu'on vous a rendu votre captivit&eacute; bien
+p&eacute;nible. D&egrave;s lors, puis-je vous demander de veiller sur mon ami, dans le
+cas o&ugrave; nous serions d&eacute;faits cette nuit? &Agrave; n'en pas douter, si Feversham
+a le dessus, il se fera ici une sanglante besogne. Ceux qui seront sains
+et saufs, s'en tireront comme ils pourront mais lui, il est r&eacute;duit &agrave;
+l'impuissance, et il aura besoin d'un ami.</p>
+
+<p>Le Major me serra la main.</p>
+
+<p>&mdash;J'en prends Dieu &agrave; t&eacute;moin, dit-il. Il ne lui arrivera rien de f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez soulag&eacute; le c&oelig;ur d'un grand poids, r&eacute;pondis-je, car je
+sais que je le laisse en s&ucirc;ret&eacute;. Je puis maintenant monter &agrave; cheval pour
+aller au combat l'esprit dispos.</p>
+
+<p>Le soldat me r&eacute;pondit par un sourire amical et retourna dans la chambre
+du malade, pendant que je montais l'escalier et entrais dans le logis de
+Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait debout devant une table encombr&eacute;e de pots, de brosses, de
+bo&icirc;tes, d'une vingtaine d'autres menus objets achet&eacute;s ou emprunt&eacute;s pour
+la circonstance.</p>
+
+<p>Un grand miroir &agrave; main &eacute;tait pos&eacute; contre le mur, entre deux chandelles
+allum&eacute;es.</p>
+
+<p>Devant lui, le baronnet, dont la belle et p&acirc;le figure avait une
+expression des plus s&eacute;rieuses, des plus solennelles, arrangeait une
+cravate blanche de <i>berdash</i>.</p>
+
+<p>Ses bottes de cheval reluisaient du plus bel &eacute;clat et la couture rompue
+avait &eacute;t&eacute; refaite.</p>
+
+<p>Son baudrier, sa cuirasse, ses courroies, tout &eacute;tait propre et brillant.</p>
+
+<p>Il avait rev&ecirc;tu son costume le plus pimpant, le plus neuf, et avant tout
+il avait arbor&eacute; une tr&egrave;s noble et tr&egrave;s imposante perruque enti&egrave;re, dont
+les boucles retombaient sur ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>Depuis son coquet chapeau de cavalier jusqu'&agrave; ses &eacute;perons brillants, il
+n'avait pas sur lui un atome de poussi&egrave;re, pas une tache, ce qui
+contrastait f&acirc;cheusement avec mon aspect, car j'&eacute;tais encore tout
+couvert d'une cro&ucirc;te &eacute;paisse laiss&eacute;e par la vase des marais de
+Sedgemoor, et les courses &agrave; cheval et la besogne faite, pendant ces deux
+jours sans tr&ecirc;ve ni repos, avaient compl&eacute;t&eacute; le d&eacute;sordre de ma toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me coupe en deux, si vous n'&ecirc;tes pas venu au bon moment!
+s'&eacute;cria-t-il d&egrave;s mon entr&eacute;e. Je viens d'envoyer en bas l'ordre de me
+monter un flacon de vin des Canaries. Ah! le voil&agrave; arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment-l&agrave;, une servante de l'h&ocirc;tellerie entrait d'un pas menu avec
+la bouteille et les verres.</p>
+
+<p>&mdash;Voici une pi&egrave;ce d'or, ma belle enfant. C'est bien la derni&egrave;re qui me
+reste au monde, la seule survivante d'une assez belle famille. Payez le
+vin &agrave; l'h&ocirc;telier, ma petite, et gardez la monnaie. Vous vous en
+ach&egrave;terez des rubans pour la f&ecirc;te prochaine. Que le diable m'emporte, je
+n'arrive pas &agrave; arranger cette cravate sans qu'elle fasse des plis!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien qui aille de travers, r&eacute;pondis-je. Comment peut-on
+s'occuper de pareilles bagatelles en un moment comme celui-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Bagatelles! cria-t-il d'un ton f&acirc;ch&eacute;. Bagatelles! Bah, apr&egrave;s tout, ce
+n'est pas la peine d'argumenter avec vous, votre intelligence bucolique
+ne s'&eacute;l&egrave;verait jamais &agrave; concevoir les fines cons&eacute;quences qu'il peut y
+avoir dans de pareilles affaires, le repos d'esprit que l'on &eacute;prouve
+quant tout est bien ordonn&eacute;, et le malaise cruel quand quelque chose est
+de travers. Cela vient sans doute de l'&eacute;ducation, et il peut se faire
+que j'en aie plus que d'autres personnes de ma condition. Je suis comme
+un chat qui passerait toute la journ&eacute;e &agrave; se l&eacute;cher pour enlever jusqu'&agrave;
+la derni&egrave;re parcelle de poussi&egrave;re. Cette mouche au-dessus du sourcil
+n'est-elle pas heureusement plac&eacute;e? Non, vous n'&ecirc;tes pas m&ecirc;me capable
+d'exprimer une opinion. Je pr&eacute;f&eacute;rerais demander l'avis de l'ami Marot,
+le chevalier du pistolet. Remplissez votre verre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre compagnie vous attend pr&egrave;s de l'&eacute;glise, r&eacute;pondis-je. Je l'ai
+aper&ccedil;ue sur mon passage.</p>
+
+<p>&mdash;Quel air avait-elle? demanda-t-il. Les hommes &eacute;taient-ils poudr&eacute;s,
+propres?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, je n'ai pas eu le temps de le remarquer. J'ai vu qu'ils
+coupaient leurs m&egrave;ches et pr&eacute;paraient leurs amorces.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'ils eussent des fusils &agrave; pierre, r&eacute;pondit-il en
+s'aspergeant d'eau de senteur. Les fusils &agrave; m&egrave;che sont lents &agrave; charger
+et encombrants. Avez-vous assez de vin?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en prendrai pas davantage, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors peut-&ecirc;tre le Major se chargera de le finir, il ne m'arrive pas
+souvent de demander qu'on m'aide &agrave; boire une bouteille, mais je veux
+avoir toute ma t&ecirc;te &agrave; moi cette nuit. Descendons et allons voir nos
+hommes.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dix heures quand nous f&ucirc;mes dans la rue.</p>
+
+<p>Le bourdonnement des pr&ecirc;cheurs et les cris du peuple s'&eacute;taient &eacute;teints,
+car les r&eacute;giments s'&eacute;taient form&eacute;s et se tenaient silencieux, r&eacute;solus.</p>
+
+<p>La faible lueur des lampes et des fen&ecirc;tres se jouait sur leurs rangs
+noirs et serr&eacute;s.</p>
+
+<p>Une lune froide et claire brillait sur nous entre des nuages laineux,
+qui de temps &agrave; autre passaient sur elle.</p>
+
+<p>Bien loin vers le nord, de tremblants rayons de lumi&egrave;re papillotaient au
+ciel, allaient et venaient comme de longs doigts fi&eacute;vreux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une aurore bor&eacute;ale, un spectacle qui se voit rarement dans les
+comt&eacute;s du Sud.</p>
+
+<p>Il n'est donc gu&egrave;re &eacute;tonnant qu'en un moment pareil les fanatiques le
+fissent remarquer en l'interpr&eacute;tant comme un signe venu de l'autre
+monde, en le comparant &agrave; la colonne de feu qui guidait Isra&euml;l &agrave; travers
+les p&eacute;rils du d&eacute;sert. Les trottoirs et les fen&ecirc;tres &eacute;taient encombr&eacute;s de
+femmes et d'enfants qui jetaient des exclamations aigu&euml;s de crainte ou
+d'&eacute;tonnement, selon que l'&eacute;trange lueur croissait ou s'effa&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour dix heures et demie sonnant &agrave; l'horloge de Saint-Marc, dit
+Saxon, pendant que nous rejoignions &agrave; cheval le r&eacute;giment. N'avons-nous
+rien &agrave; donner aux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un tonneau de cidre de Zoyland dans la cour de cette
+h&ocirc;tellerie, dit Sir Gervas. Oh&eacute;! Dawson. Prenez-moi ces agrafes de
+manche en or et donnez-les en &eacute;change &agrave; monsieur l'h&ocirc;telier. Je veux
+&ecirc;tre pendu, s'ils vont au combat avec de l'eau claire dans le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Ils en sentiront le besoin avant que le matin se l&egrave;ve, dit Saxon,
+pendant qu'une vingtaine de piquiers couraient &agrave; l'h&ocirc;tellerie. L'air des
+marais a pour effet de glacer le sang.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; froid, et Covenant bat des pieds pour la m&ecirc;me raison,
+dis-je. Ne pourrions-nous pas, si nous en avons le temps promener nos
+chevaux au trot le long des lignes?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, r&eacute;pondit Saxon avec joie, nous ne pouvons rien faire de
+mieux.</p>
+
+<p>Aussi donc, agitant les r&ecirc;nes, nous part&icirc;mes, les fers des chevaux
+tirant des &eacute;tincelles des pav&eacute;s en silex, sur notre route.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re la cavalerie, et formant une longue ligne, qui s'&eacute;tendait de la
+porte d'Eastover, en passant par la Grande Rue, jusqu'au Cornill, puis
+longeait l'&eacute;glise et finissait &agrave; la Croix du Porc, notre infanterie
+&eacute;tait rang&eacute;e, silencieuse et farouche, except&eacute; quand une voix de femme
+partant d'une fen&ecirc;tre, &eacute;tait suivie d'une grave et courte r&eacute;ponse dans
+les rangs.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re capricieuse se refl&eacute;tait sur les lames des faux ou les canons
+des fusils et montrait les lignes de figures taill&eacute;es &agrave; la hache,
+contract&eacute;es.</p>
+
+<p>Les unes &eacute;taient celles de vrais enfants sans un poil aux joues; les
+autres, celles de vieillards dont les barbes grises descendaient jusqu'&agrave;
+leurs buffleteries entrecrois&eacute;es, mais toutes portaient l'empreinte du
+courage obstin&eacute;, de la r&eacute;solution farouche qui se concentre sur
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il y avait encore ici des p&ecirc;cheurs du Sud, les rudes hommes venus des
+Mendips, les sauvages chasseurs de Porlok Quay et de Minehead, les
+braconniers d'Exmoor, les habitants velus des marais d'Axbridge, les
+montagnards des Quantocks, les ouvriers en laine et en serge du Comt&eacute; de
+Devon, les marchands de bestiaux de Bampton, les habits rouges de la
+milice, les solides bourgeois de Taunton, puis ceux qui en formaient
+l'&eacute;lite, la v&eacute;ritable force, les braves paysans des plaines, en blouses.</p>
+
+<p>Ils avaient relev&eacute; les manches de leurs jaquettes, et montraient leurs
+bras brunis et musculeux, ainsi que c'&eacute;tait leur habitude, quand il y
+avait de bonne besogne &agrave; faire.</p>
+
+<p>Pendant que je vous parle, chers enfants, cinquante ans s'effacent comme
+un brouillard matinal, et je me revois chevauchant par la rue tortueuse,
+je revois les rangs compacts de mes braves compagnons.</p>
+
+<p>Braves c&oelig;urs! Ils montr&egrave;rent &agrave; tous les temps combien il faut peu
+d'entra&icirc;nement pour faire de l'Anglais un soldat, et quelle race
+d'hommes se forme dans ces tranquilles, ces paisibles hameaux qui sont
+parsem&eacute;s sur les pentes ensoleill&eacute;es des dunes dans les Comt&eacute;s de
+Somerset et de Devon.</p>
+
+<p>Si jamais l'Angleterre tombait &agrave; genoux sous un coup, si ceux qui se
+battent pour elle l'abandonnaient et qu'elle se v&icirc;t d&eacute;sarm&eacute;e en face de
+son ennemi, qu'elle reprenne c&oelig;ur, qu'elle se rappelle que tout village
+du royaume est une caserne, que sa v&eacute;ritable arm&eacute;e permanente consiste
+dans le courage, l'endurance et la vertu simple toujours pr&eacute;sents dans
+le c&oelig;ur du plus humble des paysans.</p>
+
+<p>Pendant que nous passions &agrave; cheval devant la longue ligne, un lourd
+murmure de salutations et de bienvenue montait par intervalles des
+rangs, quand ils voyaient passer la sombre silhouette de Saxon, avec sa
+grande taille et sa maigreur.</p>
+
+<p>L'horloge commen&ccedil;ait &agrave; sonner onze heures lorsque nous rev&icirc;nmes pr&egrave;s de
+nos hommes.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment m&ecirc;me, le Roi Monmouth sortit de l'h&ocirc;tellerie, qui lui
+servait de quartier g&eacute;n&eacute;ral, et descendit au trot la Grande Rue, suivi
+de son &eacute;tat-major.</p>
+
+<p>Les acclamations avaient &eacute;t&eacute; interdites, mais les bonnets qu'on y
+agitait, les armes qu'on brandissait, t&eacute;moignaient de l'ardeur de ses
+d&eacute;vou&eacute;s partisans.</p>
+
+<p>Le clairon ne devait pas commander la marche, mais &agrave; mesure que chacun
+recevait l'ordre, celui qui le suivait faisait la m&ecirc;me man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Le vacarme et le bruit sourd de centaines de pieds en mouvement se
+faisaient entendre de plus en plus pr&egrave;s, jusqu'au moment o&ugrave; les gens de
+Frome, qui nous pr&eacute;c&eacute;daient, se mirent en route, et nous commen&ccedil;&acirc;mes
+enfin le voyage qui devait &ecirc;tre le dernier de ce monde pour beaucoup
+d'entre nous.</p>
+
+<p>Nous devions traverser la Parrot, passer par Eastover et suivre ensuite
+le chemin tortueux jusqu'au del&agrave; du point o&ugrave; Derrick avait trouv&eacute; la
+mort et du cottage isol&eacute; o&ugrave; nous avions vu la fillette.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de l&agrave;, la route devient un simple sentier trac&eacute; &agrave; travers la
+plaine.</p>
+
+<p>Une brume dense s'&eacute;tendait sur la lande, s'&eacute;paississait encore dans les
+creux et cachait &agrave; la fois la ville, que nous avions quitt&eacute;e, et les
+villages vers lesquels nous marchions.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, elle se dissipait un instant, et alors je voyais sans
+peine, gr&acirc;ce au clair de lune, la longue ligne noire et serpentine de
+l'arm&eacute;e, piqu&eacute;e des &eacute;clairs que renvoyait l'acier et les grossiers
+&eacute;tendards blancs qu'agitait la brise de la nuit.</p>
+
+<p>Bien loin vers la droite montait une grande flamme.</p>
+
+<p>Sans doute c'&eacute;tait une ferme devenue la proie des diables de Tanger.</p>
+
+<p>Nous avancions avec une grande lenteur, avec de grandes pr&eacute;cautions,
+car, ainsi que nous l'avait appris Sir Stephen Timevell, la plaine &eacute;tait
+sillonn&eacute;e de tranch&eacute;es profondes, les <i>rhines</i>, que nous ne pouvions
+franchir qu'en certains endroits.</p>
+
+<p>Ces foss&eacute;s avaient &eacute;t&eacute; creus&eacute;s dans le but de drainer des terres
+mar&eacute;cageuses.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient remplis d'eau et de vase &agrave; la profondeur de plusieurs pieds,
+en sorte que la cavalerie elle-m&ecirc;me ne pouvait les traverser. Les ponts
+&eacute;taient &eacute;troits, et il fallut assez longtemps &agrave; l'arm&eacute;e pour y d&eacute;filer.</p>
+
+<p>Enfin, les deux derniers, et les principaux, le Foss&eacute; Noir et le Rhin de
+Langmoor, furent franchis sans accident.</p>
+
+<p>On commanda une halte pour mettre l'infanterie en ligne, car nous avions
+lieu de croire qu'il ne se trouvait pas d'autres troupes entre le camp
+royal et nous.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce moment, notre entreprise avait admirablement r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions arriv&eacute;s &agrave; un demi-mille du camp sans qu'il y e&ucirc;t eu de
+m&eacute;prise ou d'accident.</p>
+
+<p>Les &eacute;claireurs de l'ennemi n'avaient pas donn&eacute; le moindre signe de leur
+pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment il &eacute;prouvait &agrave; notre &eacute;gard tant de d&eacute;dain, qu'il ne lui &eacute;tait
+pas m&ecirc;me venu &agrave; l'esprit que nous pourrions commencer l'attaque.</p>
+
+<p>Si jamais un g&eacute;n&eacute;ral m&eacute;rita d'&ecirc;tre d&eacute;fait, ce fut Feversham, cette
+nuit-l&agrave;!</p>
+
+<p>Comme nous avancions sur la lande, l'horloge de Chedzoy sonna une heure.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas magnifique? dit &agrave; demi-voix Sir Gervas, quand nous
+repart&icirc;mes sur l'autre bord du Rhin de Langmoor. Est-il rien au monde
+qui se puisse comparer &agrave; l'&eacute;motion pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez comme s'il s'agissait d'un combat de coq ou d'une course
+de taureau, r&eacute;pondis-je avec quelque froideur. C'est un moment solennel
+et triste, quel que soit le vainqueur, c'est du sang anglais qui va
+d&eacute;tremper le sol de l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en aura que plus de place pour ceux qui resteront, dit-il d'un
+ton l&eacute;ger. Regardez-moi, par l&agrave;-bas, ces feux de leur bivouac, qui
+brillent &agrave; travers le brouillard. Quelle &eacute;tait donc la recommandation
+que vous faisait votre ami le marin? Prenez bien leur c&ocirc;t&eacute; sous le vent,
+puis... &agrave; l'abordage! H&eacute;, en avez-vous parl&eacute; au colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, ce n'est pas le moment de faire des plaisanteries, des jeux
+de mots, r&eacute;pondis-je d'un ton grave. Il y a des chances pour que bien
+peu d'entre nous voient le soleil se lever demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas tr&egrave;s curieux de le voir, fit-il en riant. Il sera
+quelque chose de fort semblable &agrave; celui d'hier. Par ma foi! bien que je
+ne me sois jamais lev&eacute; pour en voir un en ma vie, il m'est arriv&eacute; d'en
+voir des centaines avant de me mettre au lit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit &agrave; l'ami Ruben les quelques choses que je d&eacute;sire dans le cas
+o&ugrave; je succomberais, dis-je. J'ai &eacute;prouv&eacute; un grand soulagement d'esprit,
+en songeant que je laisse derri&egrave;re moi quelques mots d'adieu, et un
+petit souvenir &agrave; tous ceux que j'ai connus. Puis-je vous offrir un
+service de ce genre?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit-il d'un air distrait, si je suis sous terre, vous pouvez en
+avertir Araminte... Non! laissons tranquille cette pauvre donzelle.
+Pourquoi lui envoyer des nouvelles qui l'ennuieraient?... Si par hasard
+vous allez &agrave; la Ville, le petit Tommy Chichester serait content
+d'apprendre les farces que nous avons faites dans le Somerset. Vous le
+trouverez &laquo;au Cocotier&raquo; tous les jours de la semaine de deux &agrave; quatre
+heures sonnant. Il y a aussi la m&egrave;re Butterworth, que je recommanderais
+&agrave; votre attention. Elle fut la reine des nourrices, mais h&eacute;las, la
+cruaut&eacute; du temps a tari la source de son m&eacute;tier, et elle a besoin qu'on
+s'occupe un peu de la nourrir elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vis et que vous mourriez, je ferai tout ce qui sera possible
+pour elle, r&eacute;pondis-je. Avez-vous autre chose &agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Seulement que Hacker, de la Cour Saint-Paul, n'a pas son pareil pour
+les vestes, r&eacute;pondit-il. C'est un renseignement de peu de valeur, mais
+il a &eacute;t&eacute; achet&eacute; et pay&eacute;, comme tout ce qu'on apprend. Encore une chose.
+Il me reste un ou deux bijoux qui pourraient servir &agrave; faire un pr&eacute;sent &agrave;
+la jolie Puritaine, si notre ami la conduisait &agrave; l'autel. Ah sur ma vie,
+elle lui fera lire de singuliers livres. O&ugrave; en sommes-nous maintenant,
+colonel? Pourquoi restons-nous l&agrave; plant&eacute;s sur la lande, comme une rang&eacute;e
+de h&eacute;rons parmi les roseaux?</p>
+
+<p>&mdash;On met l'arm&eacute;e en ligne pour l'attaque, dit Saxon, qui &eacute;tait arriv&eacute; &agrave;
+cheval pendant notre entretien. &Eacute;clair et tonnerre! A-t-on jamais vu un
+camp aussi expos&eacute; &agrave; un assaut. Ah! si j'avais douze cents bons
+cavaliers, les Pandours de Wessemburg pour une heure seulement! Comme je
+vous les foulerais aux pieds, jusqu'&agrave; ce que leur camp ait l'air d'un
+champ de bl&eacute; vert apr&egrave;s la gr&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Notre cavalerie ne peut-elle pas avancer? Le vieux soldat eut un
+profond reniflement de d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette bataille peut &ecirc;tre gagn&eacute;e, il faut qu'elle le soit par notre
+infanterie. Qu'attendre d'une pareille cavalerie? Tenez vos hommes bien
+en main, car nous aurons peut-&ecirc;tre &agrave; soutenir le choc des dragons du
+Roi. On pourrait nous attaquer de flanc, car nous sommes au poste
+d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des troupes &agrave; notre droite, r&eacute;pondis-je, en sondant les
+t&eacute;n&egrave;bres du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les bourgeois de Taunton et les paysans de Frame. Notre brigade
+couvre le flanc gauche. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous se trouvent les mineurs de
+Mendip, et je ne pouvais d&eacute;sirer de meilleurs camarades, si leur ardeur
+ne l'emporte pas sur la prudence. En ce moment, ils sont agenouill&eacute;s
+dans la boue.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne s'en battront pas plus mal pour cela, remarquai-je, mais voici
+que les troupes se mettent en marche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Saxon, d'un ton joyeux, en tirant son &eacute;p&eacute;e et roulant
+son mouchoir autour de la poign&eacute;e pour la tenir plus ferme. L'heure est
+venue! En avant!</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes avec grande lenteur et sans bruit &agrave; travers l'&eacute;pais
+brouillard, nos pieds &eacute;crasant la vase du sol d&eacute;tremp&eacute; et y glissant.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toutes les pr&eacute;cautions possibles, la marche d'un aussi grand
+nombre d'hommes ne pouvait se faire sans produire un son sourd et
+accentu&eacute;, sous des milliers de pieds en mouvement.</p>
+
+<p>En avant de nous, des taches d'une lumi&egrave;re rouge&acirc;tre papillotant &agrave;
+travers le brouillard indiquaient les feux des postes avanc&eacute;s du Roi.</p>
+
+<p>Juste en avant de nous, marchait notre cavalerie form&eacute;e en une colonne
+compacte.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, du fond de l'obscurit&eacute; partit un <i>qui vive</i> retentissant,
+suivi d'une d&eacute;tonation de carabine, et d'un bruit de galop.</p>
+
+<p>Et sur toute la ligne nous entend&icirc;mes cr&eacute;piter une vive fusillade.</p>
+
+<p>Nous avions atteint la premi&egrave;re ligne des avant-postes.</p>
+
+<p>&Agrave; cette alarme, notre cavalerie chargea en jetant un grand cri et nous
+la suiv&icirc;mes aussi vite que nos hommes pouvaient courir.</p>
+
+<p>Nous avions avanc&eacute; de deux ou trois cents yards sur la lande, et nous
+entendions tr&egrave;s distinctement les coups de clairon du Roi tout pr&egrave;s de
+nous, quand notre cavalerie s'arr&ecirc;ta court, et notre marche en avant fut
+suspendue.</p>
+
+<p>&mdash;Sancta Maria! cria Saxon se portant en avant avec nous pour
+reconna&icirc;tre la cause de cet arr&ecirc;t... Il faut marcher co&ucirc;te que co&ucirc;te.
+Une halte en ce moment, c'est l'&eacute;chec de notre camisade.</p>
+
+<p>&mdash;En avant, en avant, criai-je en m&ecirc;me temps que Sir Gervas et en
+brandissant nos sabres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, messieurs! cria un cornette de cavalerie en se tordant
+les mains. Nous sommes perdus, trahis. Il y a devant nous un foss&eacute; large
+d'au moins vingt pieds, sans un passage &agrave; gu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me fasse de la place pour mon cheval et je vais vous faire voir
+comment on franchit, s'&eacute;cria le baronnet en faisant reculer son cheval.
+Maintenant, mes gars, qui veut sauter?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, au nom de Dieu, dit un soldat, en mettant la main sur
+la bride. Le sergent Sexton vient de faire le saut. Tout est all&eacute; au
+fond, homme et cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas allons-y voir, dit Saxon en se frayant un passage &agrave;
+travers la foule des cavaliers.</p>
+
+<p>Nous le suiv&icirc;mes de tout pr&egrave;s et nous nous v&icirc;mes enfin au bord de la
+vaste tranch&eacute;e qui arr&ecirc;tait notre &eacute;lan.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce jour, il m'a &eacute;t&eacute; impossible de r&eacute;soudre la question qui se
+pr&eacute;sentait &agrave; mon esprit.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce par hasard ou par suite d'une trahison de la part de nos
+guides, que nous avions ignor&eacute; l'existence de ce foss&eacute; jusqu'au moment
+o&ugrave; nous nous trouv&acirc;mes pr&egrave;s de son bord dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Certains disent que le Rhin de Bussex, ainsi qu'on le nomme, n'&eacute;tait ni
+profond ni large, et que pour cette raison les gens des marais n'en
+avaient point fait mention, mais que les pluies r&eacute;centes et continuelles
+lui avaient donn&eacute; une dimension inconnue jusqu'alors.</p>
+
+<p>D'autres disent que les guides avaient &eacute;t&eacute; tromp&eacute;s par le brouillard et
+que par suite ils avaient pris une fausse direction, alors que nous
+eussions pu suivre un autre trajet et tomber ainsi sur le camp du roi
+sans traverser le foss&eacute;.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il &eacute;tait certain que nous l'avions en face de nous,
+large, noir, mena&ccedil;ant, mesurant bien vingt pieds d'un bord &agrave; l'autre, et
+que le bonnet du malchanceux sergent se voyait encore au milieu, comme
+un silencieux avertissement &agrave; quiconque voudrait tenter un passage &agrave;
+gu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit y avoir un passage quelque part, criait Saxon avec
+emportement. Chaque moment vaut un escadron de cavalerie pour eux. O&ugrave;
+est Mylord Grey? Le guide a-t-il &eacute;t&eacute; trait&eacute; comme il le m&eacute;rite?</p>
+
+<p>&mdash;Le Major Hollis a pr&eacute;cipit&eacute; le guide dans la tranch&eacute;e, r&eacute;pondit le
+jeune cornette. Mylord Grey a suivi les bords &agrave; cheval pour trouver un
+endroit gu&eacute;able.</p>
+
+<p>Je pris la pique d'un fantassin et la plongeai dans la vase noire et
+&eacute;paisse, au milieu de laquelle j'entrai jusqu'&agrave; la ceinture, en tenant
+de la main gauche la bride de Covenant.</p>
+
+<p>Nulle part je ne trouvai le fond, nulle part un endroit o&ugrave; le pied p&ucirc;t
+se poser solidement.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! mon gar&ccedil;on, cria Saxon, en prenant un soldat par le bras, courez
+&agrave; l'arri&egrave;re-garde, galopez comme si vous aviez le diable &agrave; vos trousses.
+Amenez deux charrettes &agrave; vivres, nous allons voir s'il ne nous est pas
+possible de faire un pont sur cette infernale bouillie.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelques-uns de nous pouvaient s'&eacute;tablir &agrave; l'autre bord, nous
+tiendrions ferme jusqu'&agrave; ce qu'il vienne de l'aide, dit Sir Gervas, d&egrave;s
+que le cavalier fut parti pour accomplir sa mission.</p>
+
+<p>Tout le long de la ligne des rebelles courut un sauvage et sourd
+grondement de rage, qui prouvait que l'arm&eacute;e enti&egrave;re avait rencontr&eacute; le
+m&ecirc;me obstacle qui s'opposait &agrave; notre attaque.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; du foss&eacute;, les tambours battaient.</p>
+
+<p>Les clairons lan&ccedil;aient des sons aigus et l'on entendait distinctement
+les appels et les jurons des officiers qui rangeaient leurs hommes.</p>
+
+<p>Des lumi&egrave;res mobiles, &agrave; Chedzoy, &agrave; Weston-zoyland, dans les autres
+hameaux, &agrave; droite et &agrave; gauche, montraient avec quelle rapidit&eacute; l'alarme
+s'&eacute;tendait.</p>
+
+<p>D&eacute;cimus Saxon allait et venait le long du foss&eacute;, m&acirc;chonnant des jurons
+&eacute;trangers, grin&ccedil;ant des dents en sa fureur, se dressant parfois sur ses
+&eacute;triers pour tendre son poing gant&eacute; de fer &agrave; l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui &ecirc;tes-vous? cria une voix rauque &agrave; travers le brouillard.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le Roi, hurl&egrave;rent les paysans en guise de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quel Roi? cria la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le Roi Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Alors feu sur eux, gar&ccedil;ons!</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t une pluie de balles siffl&egrave;rent, chant&egrave;rent &agrave; nos oreilles.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de la nappe de flamme qui jaillissait de l'obscurit&eacute;, les
+chevaux affol&eacute;s, imparfaitement dress&eacute;s, s'emport&egrave;rent, s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave;
+toute vitesse &agrave; travers la plaine, indociles aux efforts que faisaient
+leurs cavaliers pour les arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Certains pr&eacute;tendent, il est vrai, que ces efforts ne furent pas tr&egrave;s
+s&eacute;rieux, et que nos cavaliers, d&eacute;courag&eacute;s par l'&eacute;chec qu'avait caus&eacute; le
+foss&eacute;, ne furent pas f&acirc;ch&eacute;s de tourner les talons &agrave; l'ennemi.</p>
+
+<p>Quand &agrave; Mylord Grey, je puis dire avec v&eacute;rit&eacute;, je le vis &agrave; la faible
+clart&eacute; au milieu des escadrons en fuite, et faisant tout ce que peut
+faire un brave cavalier pour les forcer &agrave; s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Mais ils pass&egrave;rent, ils disparurent, en traversant comme la foudre les
+rangs de l'infanterie, puis se dispers&egrave;rent sur la lande, laissant leurs
+compagnies subir tout le choc de la bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Faces contre terre, les hommes! cria Saxon d'une voix qui domina le
+fracas de la mousqueterie et les cris des bless&eacute;s.</p>
+
+<p>Les piquiers et les faucheurs se jet&egrave;rent &eacute;galement &agrave; terre &agrave; son
+commandement! pendant que les mousquetaires, un genou sur le sol en
+avant d'eux, chargeaient et tiraient sans avoir d'autre point de mire
+que les m&egrave;ches allum&eacute;es des armes de l'ennemi, qu'on voyait scintiller
+dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Sur toute la ligne, de la droite &agrave; la gauche, avait &eacute;clat&eacute; une fusillade
+continue, par salves courtes et rapides du c&ocirc;t&eacute; des soldats, par un tir
+continuel, irr&eacute;gulier du c&ocirc;t&eacute; des paysans.</p>
+
+<p>&Agrave; l'autre aile, nos quatre canons avaient &eacute;t&eacute; mis en position, et nous
+entendions leur sourd et lointain grondement.</p>
+
+<p>&mdash;Chantez, fr&egrave;res, chantez, cria notre intr&eacute;pide chapelain, Ma&icirc;tre Josu&eacute;
+Pettigrue, courant fort affair&eacute;, en tous sens, par les rangs couch&eacute;s.
+Invoquez le Seigneur en notre jour d'&eacute;preuve!</p>
+
+<p>Les hommes entonn&egrave;rent un hymne sonore de louanges qui devint bient&ocirc;t un
+ch&oelig;ur unanime, quand s'y ajout&egrave;rent les voix des bourgeois de Taunton &agrave;
+notre droite et des mineurs &agrave; notre gauche.</p>
+
+<p>&Agrave; ce chant, les soldats de l'autre bord r&eacute;pondirent par des cris
+farouches et l'air s'emplit de clameurs.</p>
+
+<p>Nos mousquetaires avaient &eacute;t&eacute; amen&eacute;s au bord m&ecirc;me du Rhin de Bussex.</p>
+
+<p>Les troupes royales s'&eacute;taient rapproch&eacute;es de leur c&ocirc;t&eacute; autant qu'elles
+avaient pu le faire, si bien qu'il n'y avait pas cinq longueurs de pique
+entre les deux lignes.</p>
+
+<p>Et pourtant si infranchissable &eacute;tait cette &eacute;troite s&eacute;paration qu'un
+quart de mille ne nous eut pas tenus plus &agrave; l'&eacute;cart, except&eacute; que le feu
+&eacute;tait plus meurtrier.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions si rapproch&eacute;s que les bourres enflamm&eacute;es des mousquets de
+l'ennemi volaient en langues de feu par-dessus nos t&ecirc;tes et que nous
+sentions sur nos figures un courant d'air chaud passer rapidement &agrave;
+chacune de leurs d&eacute;charges.</p>
+
+<p>Mais bien que l'atmosph&egrave;re f&ucirc;t travers&eacute;e par une v&eacute;ritable pluie de
+balles, les soldats visant trop haut par dessus nos rangs agenouill&eacute;s,
+nous n'e&ucirc;mes que peu d'hommes d'atteints.</p>
+
+<p>De notre c&ocirc;t&eacute;, nous faisions de notre mieux pour emp&ecirc;cher les hommes de
+relever trop haut les canons des mousquets.</p>
+
+<p>Saxon, Sir Gervas et moi, nous passions &agrave; cheval sans interruption
+devant la ligne, allant et venant, abaissant les canons avec nos sabres,
+exhortant les hommes &agrave; viser pos&eacute;ment, lentement.</p>
+
+<p>Les g&eacute;missements et les cris qui partaient de l'autre bord nous
+prouv&egrave;rent que du moins quelques-unes de nos balles n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+tir&eacute;es en vain.</p>
+
+<p>&mdash;Nous tenons ferme par ici, dis-je &agrave; Saxon. Il me semble que leur feu
+se ralentit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est leur cavalerie que je crains, r&eacute;pondit-il, car ils peuvent
+&eacute;viter le foss&eacute;, puisqu'ils viennent des hameaux situ&eacute;s sur nos flancs.
+Ils peuvent tomber sur nous &agrave; n'importe quel moment.</p>
+
+<p>&mdash;Hallo! monsieur, cria Sir Gervas, en arr&ecirc;tant son cheval sur l'extr&ecirc;me
+bord du foss&eacute;, et se d&eacute;couvrant pour saluer un officier mont&eacute; qui &eacute;tait
+de l'autre c&ocirc;t&eacute;, pouvez-vous nous dire si nous avons l'honneur de
+combattre la garde &agrave; pied?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes le r&eacute;giment de Dumbarton, monsieur, cria l'autre. Nous
+allons vous envoyer de quoi vous souvenir de votre rencontre avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons traverser bient&ocirc;t pour faire plus ample connaissance
+r&eacute;pondit Sir Gervas.</p>
+
+<p>Mais au m&ecirc;me instant, cheval et cavalier roul&egrave;rent dans le foss&eacute;, aux
+cris triomphants des soldats.</p>
+
+<p>Une demi-douzaine de ses mousquetaires s'&eacute;lanc&egrave;rent aussit&ocirc;t dans la
+vase jusqu'&agrave; la taille et tir&egrave;rent de danger notre ami, mais sa monture
+atteinte d'une balle en plein c&oelig;ur s'effondra sans se d&eacute;battre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mal, s'&eacute;cria le baronnet, en se relevant. J'aime
+autant combattre &agrave; pied, comme mes braves mousquetaires.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots les hommes lanc&egrave;rent une sonore acclamation et de part et
+d'autre la fusillade redoubla d'activit&eacute;.</p>
+
+<p>Ce fut un sujet d'admiration pour moi, et aussi pour bien d'autres, que
+la vue de ces braves paysans qui, la bouche pleine de balles,
+chargeaient, amor&ccedil;aient, faisaient feu avec autant de sang-froid que
+s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie, et tenaient t&ecirc;te &agrave; un
+r&eacute;giment de v&eacute;t&eacute;rans qui avaient donn&eacute; sur d'autres champs de bataille
+la preuve qu'il n'&eacute;tait inf&eacute;rieur &agrave; aucun des r&eacute;giments anglais.</p>
+
+<p>La lueur grise de l'aube se glissait sur la lande, et la lutte &eacute;tait
+encore ind&eacute;cise.</p>
+
+<p>Le brouillard &eacute;tait suspendu au-dessus de nous en lambeaux effiloch&eacute;s,
+et la fum&eacute;e de nos mousquets s'en allait en nuage brun, &agrave; travers lequel
+les longues lignes d'habits rouges se dessinaient de l'autre c&ocirc;t&eacute; du
+Rhin pareilles &agrave; un bataillon de g&eacute;ants.</p>
+
+<p>J'avais les yeux cuisants, les l&egrave;vres dess&eacute;ch&eacute;es par la saveur de la
+poudre.</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s, mes hommes tombaient plus nombreux, car le surplus de
+lumi&egrave;re avait rendu le tir des soldats plus pr&eacute;cis.</p>
+
+<p>Notre bon chapelain interrompit son psaume au beau milieu pour lancer &agrave;
+tue-t&ecirc;te une phrase de louanges et d'action de gr&acirc;ces, et ce fut ainsi
+qu'il tr&eacute;passa, en compagnie de ses paroissiens qui gisaient autour de
+lui sur la lande.</p>
+
+<p>Williams <i>Mon-Espoir-est-au-Ciel</i> et le garde-chasse Wilson, parmi les
+sous-officiers et les plus vaillants des hommes de la compagnie, &eacute;taient
+tous deux &agrave; terre, l'un mort, l'autre gri&egrave;vement bless&eacute;, ce qui ne
+l'emp&ecirc;chait pas d'enfoncer la baguette du fusil et de cracher des balles
+dans le canon.</p>
+
+<p>Les deux Stukeley, de Somerton, jumeaux d'un bel avenir, &eacute;taient &eacute;tendus
+muets, leurs figures livides tourn&eacute;es vers le ciel, unis dans la mort
+comme &agrave; leur naissance.</p>
+
+<p>Partout les morts s'entassaient parmi les vivants.</p>
+
+<p>Et pourtant pas un ne c&eacute;dait la place et Saxon continuait toujours sa
+promenade &agrave; cheval au milieu d'eux, avec des paroles d'espoir et
+d'&eacute;loge.</p>
+
+<p>Sa figure r&eacute;solue, aux traits profond&eacute;ment marqu&eacute;s, sa haute taille
+pleine de vigueur musculaire &eacute;taient un v&eacute;ritable phare d'esp&eacute;rance, aux
+yeux de ces simples campagnards.</p>
+
+<p>Ceux de mes faucheurs, qui pouvaient manier un mousquet, &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s &agrave;
+la ligne des tireurs, apr&egrave;s avoir pris les armes et les munitions des
+hommes tomb&eacute;s.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re croissait graduellement.</p>
+
+<p>&Agrave; travers les intervalles dans la fum&eacute;e et le brouillard, je pus voir
+quelle tournure prenait la lutte sur d'autres points du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>&Agrave; droite, la lande avait pris une teinte brune, celle des hommes de
+Taunton et de Frome, qui s'&eacute;taient couch&eacute;s comme nous, pour &eacute;viter le
+feu.</p>
+
+<p>Le long des bords du Rhin de Bussex, une ligne &eacute;paisse de leurs
+mousquetaires &eacute;changeaient des salves meurtri&egrave;res, presque &agrave; bout
+portant avec l'aile gauche des r&eacute;giments m&ecirc;me que nous combattions.</p>
+
+<p>Celui-ci &eacute;tait soutenu par un second r&eacute;giment aux larges revers blancs,
+qui, je crois, faisait partie de la milice du Comt&eacute; de Wilts.</p>
+
+<p>Sur chacun des deux bords de la noire tranch&eacute;e, une dense rang&eacute;e de
+cadavres, bruns d'un c&ocirc;t&eacute;, v&ecirc;tus d'&eacute;carlate de l'autre servait de rideau
+&agrave; leurs camarades, qui s'abritaient derri&egrave;re elle, et appuyaient les
+canons de leurs mousquets sur les corps &eacute;tendus.</p>
+
+<p>&Agrave; gauche, parmi les osiers, &eacute;taient post&eacute;s cinq cents mineurs de Mendip
+et de Bagworthy.</p>
+
+<p>Ils chantaient &agrave; tue-t&ecirc;te, mais si mal arm&eacute;s qu'ils avaient &agrave; peine un
+mousquet &agrave; dix hommes pour r&eacute;pondre au tir qui les assaillait.</p>
+
+<p>Ne pouvant avancer, se refusant &agrave; reculer, ils se couvraient du mieux
+qu'ils pouvaient, et attendaient patiemment que leurs chefs prissent un
+parti sur ce qu'il y avait &agrave; faire.</p>
+
+<p>Plus loin, sur une &eacute;tendue d'un demi-mille ou davantage, le long nuage
+flottant de fum&eacute;e, d'o&ugrave; jaillissaient capricieusement des &eacute;clairs,
+prouvait que nos r&eacute;giments de recrues faisaient tous bravement leur part
+de la t&acirc;che.</p>
+
+<p>&Agrave; la gauche, l'artillerie avait cess&eacute; son feu.</p>
+
+<p>Les canonniers hollandais avaient laiss&eacute; les insulaires arranger leurs
+affaires entre eux.</p>
+
+<p>Ils s'enfuirent jusqu'&agrave; Bridgewater, abandonnant leurs pi&egrave;ces &agrave; la
+cavalerie royale.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait l'aspect de la bataille quand un cri se fit entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Le Roi, le Roi!</p>
+
+<p>Et Monmouth passa &agrave; cheval dans nos rangs, la t&ecirc;te nue, les yeux
+hagards, accompagn&eacute; de Buyse, de Wade et d'une demi-douzaine d'autres.</p>
+
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; une longueur de pique de moi, et Saxon, jouant de
+l'&eacute;peron pour les rejoindre, leva son &eacute;p&eacute;e pour saluer.</p>
+
+<p>Je ne pus m'emp&ecirc;cher de remarquer le contraste que faisait la mine calme
+et grave du v&eacute;t&eacute;ran, r&eacute;fl&eacute;chi en m&ecirc;me temps que plein de vivacit&eacute;, avec
+l'air &agrave; moiti&eacute; &eacute;gar&eacute; de l'homme que nous &eacute;tions contraints de consid&eacute;rer
+comme notre chef.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, Colonel Saxon? cria-t-il d'une voix &eacute;perdue.
+Comment marche la bataille? Tout va-t-il bien de votre c&ocirc;t&eacute;? Quelle
+erreur, h&eacute;las! quelle erreur I Allons-nous battre en retraite? Qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous tenons ferme ici, Majest&eacute;, r&eacute;pondit Saxon. M'est avis que si nous
+avions quelque chose dans le genre des palissades, des chevaux de frise,
+&agrave; l'espagnole, nous pourrions tenir t&ecirc;te m&ecirc;me &agrave; la cavalerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la cavalerie! s'&eacute;cria l'infortun&eacute; Monmouth. Si nous nous tirons
+d'ici, Lord Grey aura des comptes &agrave; rendre. Elle s'est sauv&eacute;e comme un
+troupeau de mouton. Quel chef pourrait tirer un parti quelconque de
+pareilles troupes? Ah! malheur! malheur! Ne marcherons-nous pas en
+avant?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucune raison pour avancer, Majest&eacute;, maintenant que la
+surprise a &eacute;chou&eacute;, dit Saxon. J'ai envoy&eacute; chercher des charrettes pour
+faire un pont sur la tranch&eacute;e, conform&eacute;ment au plan qui est recommand&eacute;
+dans le trait&eacute; <i>De Vallis et fossis</i>, mais elles sont inutiles pour le
+moment. Nous ne pouvons que combattre dans la position o&ugrave; nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Jeter des troupes de l'autre c&ocirc;t&eacute;, ce serait les sacrifier, dit Wade.
+Nous avons fait de grosses pertes, mais d'apr&egrave;s le coup d'&oelig;il que
+pr&eacute;sente le bord oppos&eacute;, je trouve que vous avez arrang&eacute; proprement les
+habits rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez ferme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria Monmouth, d'un ton
+d'affolement. La cavalerie a fui, l'artillerie aussi. Oh! que faire avec
+de pareilles gens? Que dois-je faire, h&eacute;las! h&eacute;las!</p>
+
+<p>Il &eacute;peronna son cheval et partit au galop le long de la ligne continuant
+&agrave; se tordre les mains et &agrave; pousser ses lugubres lamentations.</p>
+
+<p>Oh! mes enfants, c'est peu de chose, bien peu de chose que la mort, mise
+en balance contre le d&eacute;shonneur.</p>
+
+<p>Si cet homme s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute; silencieusement &agrave; son sort, comme le fit le
+moindre des fantassins qui avait suivi son drapeau, combien nous aurions
+&eacute;t&eacute; fiers et contents de parler de lui, de notre chef de sang princier.</p>
+
+<p>Mais laissons-le de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Les craintes, les agitations, les menues marques d'&eacute;motion bienveillante
+qui se produisaient &agrave; sa vue comme la brise sur l'eau, sont maintenant
+dissip&eacute;es pour bien des ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Ne songeons qu'&agrave; son bon c&oelig;ur et oublions sa faiblesse de caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant que son escorte se formait pour le rejoindre, le grand Allemand
+se s&eacute;para d'elle et revint aupr&egrave;s de nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai assez d'aller et de venir au trot comme un cheval de man&egrave;ge
+dans une f&ecirc;te foraine, dit-il. Si je reste avec vous, j'entends avoir
+une part de tous les combats qui se livreront. Tout doux, ma ch&eacute;rie!
+Cette balle lui a &eacute;corch&eacute; la queue, mais elle est trop vieux soldat pour
+faire la grimace pour des bagatelles. Hallo! l'ami, o&ugrave; est votre cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Au fond du foss&eacute;, dit Sir Gervas en raclant avec la lame de son sabre
+la boue qui couvrait ses habits. Il est maintenant deux heures pass&eacute;es,
+et voici une bonne heure, que nous nous amusons &agrave; ce jeu d'enfants. Et
+avec un r&eacute;giment de ligne, encore! Ce n'est pas ce que j'attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez avoir bient&ocirc;t de quoi vous consoler, s'&eacute;cria l'Allemand,
+dont les yeux brill&egrave;rent. <i>Mein Gott!</i> N'est-ce pas splendide!
+Regardez-moi cela, ami Saxon, regardez-moi cela.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait point un menu d&eacute;tail, ce qui avait &eacute;veill&eacute; l'admiration du
+soldat.</p>
+
+<p>Dans la bu&eacute;e &eacute;paisse, qui s'&eacute;tendait sur notre droite, apparurent
+d'abord quelques rayons de lumi&egrave;re argent&eacute;e, en m&ecirc;me temps qu'un bruit
+sourd comme un roulement de tonnerre arriva &agrave; nos oreilles, comme celui
+du flot qui assaillit une c&ocirc;te rocheuse.</p>
+
+<p>Les &eacute;clairs capricieux de l'acier se firent de plus en plus nombreux.</p>
+
+<p>Le bruit rauque prit une ampleur croissante.</p>
+
+<p>Enfin, tout &agrave; coup, ce brouillard s'entr'ouvrit, et on en vit sortir
+toutes les longues lignes de la cavalerie royale, en vagues successives,
+richement teintes d'&eacute;carlate, de bleu, et d'or, un spectacle aussi
+grandiose qu'on n'en vit jamais.</p>
+
+<p>Il y avait, dans cette marche mesur&eacute;e, r&eacute;guli&egrave;re d'un si nombreux corps
+de cavalerie, je ne sais quoi qui donnait l'id&eacute;e d'une puissance
+irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>Les rangs succ&eacute;dant aux rangs, les lignes aux lignes, drapeaux
+flottants, crini&egrave;res au vent, brillants d'acier, ils se d&eacute;versaient en
+avant, formant &agrave; eux seuls une arm&eacute;e, dont les ailes &eacute;taient encore
+masqu&eacute;es par le brouillard.</p>
+
+<p>Comme ils s'avan&ccedil;aient avec ce bruit de foudre, se touchant du genou,
+bride, contre bride, on entendit venir de leur c&ocirc;t&eacute; une telle bord&eacute;e de
+jurons sonores m&ecirc;l&eacute;e au bruissement des harnais, au froissement de
+l'acier, au battement rythm&eacute; d'un nombre infini de sabots, qu'&agrave; moins
+d'avoir tenu bon, une simple pique de sept pieds &agrave; la main, contre un
+pareil ouragan, nul ne saurait comprendre combien il est difficile d'y
+faire face, les l&egrave;vres serr&eacute;es et la main bien ferme.</p>
+
+<p>Mais si merveilleux que f&ucirc;t ce spectacle, nous n'e&ucirc;mes gu&egrave;re le loisir
+de le contempler, comme vous le devinez bien, mes chers enfants.</p>
+
+<p>Saxon et l'Allemand se lanc&egrave;rent parmi les piquiers et firent tout ce
+que des hommes peuvent faire pour serrer leurs rangs.</p>
+
+<p>Sir Gervas et moi, nous en f&icirc;mes autant pour les hommes arm&eacute;s de faux,
+qui avaient &eacute;t&eacute; exerc&eacute;s &agrave; se former sur trois rangs, l'un &agrave; genoux, le
+second le corps pench&eacute;, le troisi&egrave;me debout, les armes en avant.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de nous, les gens de Taunton s'&eacute;taient rang&eacute;s en un cercle sombre,
+farouche, tout h&eacute;riss&eacute; d'acier, au centre duquel on pouvait voir et
+entendre leur v&eacute;n&eacute;rable maire, dont la longue barbe flottait au vent,
+dont la voix per&ccedil;ante retentissait sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Le grondement de la cavalerie devenait de plus en plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez ferme, mes braves gar&ccedil;ons, cria Saxon d'une voix claironnante.
+Plantez en terre le bout de la pique. Appuyez-la sur le genou droit. Ne
+c&eacute;dez pas d'un pouce. Ferme!</p>
+
+<p>Une grande clameur partit des deux c&ocirc;t&eacute;s, et alors la vague vivante
+s'abattit sur nous.</p>
+
+<p>Comment esp&eacute;rer de d&eacute;crire une pareille sc&egrave;ne?</p>
+
+<p>Le craquement du bois, les cris brefs, haletants, le ren&acirc;clement des
+chevaux, le choc du sabre lanc&eacute; &agrave; tour de bras sur la pique.</p>
+
+<p>Comment esp&eacute;rer qu'on pourra faire voir &agrave; autrui ce dont on n'emporte
+soi-m&ecirc;me qu'une impression aussi vague et aussi confuse?</p>
+
+<p>Quiconque a jou&eacute; ce r&ocirc;le dans une sc&egrave;ne pareille ne se fait aucune id&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale de tout le combat, ainsi que le pourrait un simple spectateur,
+mais en sa m&eacute;moire se gravent les quelques d&eacute;tails que le hasard lui met
+directement sous les yeux.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il n'est rest&eacute; en mes souvenirs qu'un tourbillon de
+fum&eacute;e, o&ugrave; se montrent brusquement des casques d'acier, des faces
+farouches, expressives, des naseaux rouges et b&eacute;ants de chevaux dont les
+pieds de devant battent l'air, comme pour &eacute;viter le tranchant des armes.</p>
+
+<p>Je vois aussi un jeune homme imberbe, un officier de dragons, rampant
+s&ucirc;r les mains et les genoux jusque sous les faux, et j'entends le
+g&eacute;missement qu'il jette quand un des paysans le cloue &agrave; terre.</p>
+
+<p>Je vois un soldat barbu &agrave; grosse figure, mont&eacute; sur un cheval gris et
+courant le long de la rang&eacute;e de piques, y cherchant une br&egrave;che, et
+poussant des cris de rage.</p>
+
+<p>Dans de telles circonstances, ce sont les menus d&eacute;tails qui s'impriment
+dans l'esprit.</p>
+
+<p>Je remarquai m&ecirc;me les grosses dents blanches et les gencives rouges de
+ces hommes.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, je vis un homme &agrave; figure p&acirc;le, aux l&egrave;vres minces, qui se
+penchait sur la crini&egrave;re de son cheval et me lan&ccedil;ait un coup de pointe,
+en jurant comme un dragon seul sait le faire.</p>
+
+<p>Toutes ces images se mettent en mouvement, d&egrave;s que je songe &agrave; cette
+charge furieuse, pendant laquelle je m'escrimai d'estoc et de taille sur
+les hommes, sur les chevaux sans songer &agrave; parer, ni &agrave; me tenir en garde.</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s s'entendait un vacarme bab&eacute;lique de clameurs, de cris
+brefs, de pieuses exclamations parmi les paysans, de jurons parmi les
+cavaliers, mais par-dessus tout cela on discernait la voix de Saxon
+suppliant ses piquiers de tenir ferme.</p>
+
+<p>Puis, le nuage de cavaliers recula et pivota &agrave; travers la plaine.</p>
+
+<p>Le cri de triomphe de mes camarades, et une tabati&egrave;re, qui me fut
+pr&eacute;sent&eacute;e ouverte, annonc&egrave;rent que nous avions fait tourner le dos aux
+escadrons les plus solides qui aient jamais suivi un timbalier.</p>
+
+<p>Mais si nous pouvions compter cela comme un succ&egrave;s, l'arm&eacute;e, dans son
+ensemble n'&eacute;tait gu&egrave;re en mesure d'en dire autant.</p>
+
+<p>L'&eacute;lite des troupes avait seul pu r&eacute;sister au flot de grosse cavalerie
+des cuirassiers.</p>
+
+<p>Les paysans de Frome avaient &eacute;t&eacute; enti&egrave;rement balay&eacute;s du champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Un grand nombre, c&eacute;dant par le seul effet du poids et de la pression,
+avaient &eacute;t&eacute; jet&eacute;s dans la vase fatale qui avait arr&ecirc;t&eacute; notre marche en
+avant.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres, cruellement sabr&eacute;s, entaill&eacute;s, gisaient en monceaux
+affreux &agrave; voir sur tout le terrain qu'ils avaient gard&eacute;.</p>
+
+<p>Un petit nombre avait &eacute;chapp&eacute; au sort de leurs compagnons en se joignant
+&agrave; nous.</p>
+
+<p>Plus loin, les gens de Taunton r&eacute;sistaient toujours, mais bien affaiblis
+en nombre.</p>
+
+<p>Un long entassement de chevaux et de cavaliers en avant de nous
+t&eacute;moignaient de la vivacit&eacute; de l'attaque et de l'obstination dans la
+r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&Agrave; notre gauche, les sauvages mineurs avaient &eacute;t&eacute; rompus par le premier
+choc, mais ils s'&eacute;taient battus avec tant de fureur, en se jetant &agrave;
+terre et &eacute;ventrant les chevaux, par des coups de couteau dirig&eacute;s en
+haut, qu'ils avaient enfin fait reculer les dragons.</p>
+
+<p>Mais les miliciens du Comt&eacute; de Devon avaient &eacute;t&eacute; dispers&eacute;s et avaient
+subi le sort des gens de Frome.</p>
+
+<p>Pendant toute l'attaque, l'infanterie, post&eacute;e sur l'autre bord du Rhin
+de Bussex, n'avait cess&eacute; de faire pleuvoir sur nous les balles, et nos
+mousquetaires, oblig&eacute;s de se d&eacute;fendre contre la cavalerie, n'&eacute;taient pas
+en mesure de riposter.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas une grande exp&eacute;rience militaire pour voir que la
+bataille &eacute;tait perdue et la cause de Monmouth condamn&eacute;e.</p>
+
+<p>Il faisait d&eacute;j&agrave; grand jour, bien que le soleil ne f&ucirc;t pas encore lev&eacute;.</p>
+
+<p>Notre cavalerie avait disparu, notre artillerie &eacute;tait muette, notre
+ligne perc&eacute;e en mains endroits, et plus d'un de nos r&eacute;giments d&eacute;truit.</p>
+
+<p>Sur le flanc droit, la cavalerie bleue de la Garde, la cavalerie de
+Tanger, et deux r&eacute;giments de dragons se formaient pour une nouvelle
+attaque.</p>
+
+<p>Sur le flanc gauche, les gardes &agrave; pied avaient jet&eacute; un pont sur le foss&eacute;
+et se battaient corps &agrave; corps avec les hommes du Somerset septentrional.</p>
+
+<p>En face de nous, on entretenait une fusillade continue, &agrave; laquelle nous
+ripostions d'une fa&ccedil;on faible et ind&eacute;cise, car les chariots de poudre
+s'&eacute;taient &eacute;gar&eacute;s dans l'obscurit&eacute;, et bien des hommes s'&eacute;gosillaient &agrave;
+demander des munitions.</p>
+
+<p>D'autres chargeaient avec de petits cailloux, faute de balles.</p>
+
+<p>Ajoutez &agrave; cela que les r&eacute;giments, qui avaient conserv&eacute; leur terrain,
+avaient &eacute;t&eacute; fortement entam&eacute;s par la charge, et avaient perdu un tiers
+de leur effectif.</p>
+
+<p>Cependant les braves paysans persistaient &agrave; faire succ&eacute;der les
+acclamations aux acclamations, &agrave; s'encourager mutuellement par de
+grosses plaisanteries, comme si une bataille n'&eacute;tait qu'un jeu un peu
+rude o&ugrave; l'on trouve tout naturel de continuer la partie tant qu'il reste
+quelqu'un pour y jouer son r&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Le Capitaine Clarke est-il ici? cria D&eacute;cimus Saxon, arrivant, le bras
+droit tach&eacute; de sang. Courez aupr&egrave;s de Sir Stephen Timewell, et dites-lui
+de r&eacute;unir ses hommes aux n&ocirc;tres. S&eacute;par&eacute;ment, nous serons rompus.
+Ensemble nous pourrons repousser une autre charge.</p>
+
+<p>J'&eacute;peronnai Covenant et je me dirigeai vers nos compagnons, pour leur
+transmettre l'ordre.</p>
+
+<p>Sir Stephen, qui avait &eacute;t&eacute; atteint par la balle d'un p&eacute;trinal et avait
+un mouchoir tout rougi sur sa t&ecirc;te blanche comme la neige, comprit la
+sagesse de cet avis et fit marcher ses compatriotes du c&ocirc;t&eacute; indiqu&eacute;.</p>
+
+<p>Ses mousquetaires, mieux pourvus de poudre que les n&ocirc;tres, firent de
+bonne besogne en arr&ecirc;tant quelque temps la fusillade meurtri&egrave;re qui
+partait de l'autre bord.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'aurait cru capable de cela? s'&eacute;cria Sir Stephen, les yeux
+flamboyants, lorsque Buyse et Saxon arriv&egrave;rent &agrave; sa rencontre. Qu'est-ce
+que vous pensez maintenant de notre noble monarque, de notre champion de
+la cause protestante.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un tr&egrave;s grand homme de guerre, dit Buyse, mais peut-&ecirc;tre
+que cela vient du d&eacute;faut d'habitude plut&ocirc;t que du manque de courage.</p>
+
+<p>&mdash;Courage? cria le vieux Maire, d'un ton de d&eacute;dain. Regardez par l&agrave;-bas,
+regardez-le votre Roi.</p>
+
+<p>Et il montra la lande, d'un geste de sa main que la col&egrave;re plus encore
+que l'&acirc;ge faisait trembler.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas bien loin, mais fort visible sur le terrain qui avait la teinte
+fonc&eacute;e de la tourbe, fuyait un cavalier au costume pimpant, suivi d'une
+troupe d'autres cavaliers, lanc&eacute; au galop le plus rapide qui p&ucirc;t
+l'&eacute;loigner du champ de bataille.</p>
+
+<p>Impossible de s'y tromper: c'&eacute;tait le l&acirc;che Monmouth.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, s'&eacute;cria Saxon, entendant notre cri unanime d'horreur et de
+mal&eacute;diction, ne d&eacute;courageons pas nos braves jeunes gens! La l&acirc;chet&eacute; est
+contagieuse. Elle gagnera toute une arm&eacute;e aussi vite que la fi&egrave;vre
+putride.</p>
+
+<p>&mdash;Le l&acirc;che! cria Buyse en grin&ccedil;ant des dents. Et ces braves campagnards!
+C'en est trop.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez bien vos piques, mes hommes, cria Saxon d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes &agrave; peine le temps de former notre carr&eacute; et de nous jeter &agrave;
+l'int&eacute;rieur que le tourbillon de cavalerie bondit de nouveau sur nous.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; les gens de Taunton s'&eacute;taient r&eacute;unis &agrave; nous, il s'&eacute;tait
+produit un point faible dans nos rangs, et ce fut par cette ouverture
+qu'en un instant les gardes bleus se fray&egrave;rent passage en &eacute;crasant tout,
+en frappant avec fureur &agrave; droite et &agrave; gauche.</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute; les bourgeois, et nous de l'autre, nous ripost&acirc;mes par de
+violents coups de piques et de faux qui firent vider les ar&ccedil;ons &agrave; plus
+d'un homme, mais au plus fort de la m&ecirc;l&eacute;e, l'artillerie royale ouvrit le
+feu pour la premi&egrave;re fois avec un bruit de tonnerre, sur l'autre bord du
+Rhin, et un ouragan de boulets laboura nos rangs compacts, en tra&ccedil;ant
+des sillons de morts et de bless&eacute;s.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps un grand cri: &laquo;De la poudre! au nom du Christ, de la
+poudre!&raquo; partit des rangs des mousquetaires, qui avaient br&ucirc;l&eacute; leur
+derni&egrave;re charge.</p>
+
+<p>Le canon gronda de nouveau, et nos hommes furent de nouveau moissonn&eacute;s.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit que la mort en personne promenait sa faux parmi nous.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, nos rangs se rompaient.</p>
+
+<p>Au milieu m&ecirc;me des piqueurs, brillaient des casques d'acier.</p>
+
+<p>Les sabres se levaient et retombaient.</p>
+
+<p>Toute la troupe fut oblig&eacute;e de reculer, d'au moins deux cents pas, sans
+cesser de lutter furieusement, et alors elle se m&ecirc;la &agrave; d'autres corps
+auxquels le choc avait fait perdre toute apparence d'ordre militaire.</p>
+
+<p>Pourtant on se refusait &agrave; fuir.</p>
+
+<p>Les gens du Devon, du Dorset, du Comt&eacute; de Wills, et quelques-uns du
+Somerset, pi&eacute;tin&eacute;s par les chevaux, sabr&eacute;s par les dragons, tombant par
+vingtaines sous l'averse des boulets, continuaient &agrave; se battre avec un
+courage obstin&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour une cause perdue et pour un homme qui
+les avait abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>De quelque c&ocirc;t&eacute; que tomb&acirc;t mon regard, je voyais des figures
+contract&eacute;es, les dents serr&eacute;es.</p>
+
+<p>On jetait des hurlements de rage et de d&eacute;fi, mais aucun cri n'annon&ccedil;ait
+la crainte ni le d&eacute;sir de se rendre.</p>
+
+<p>Quelques-uns se hiss&egrave;rent sur les croupes des chevaux et arrachaient les
+cavaliers de leur selle.</p>
+
+<p>D'autres, &eacute;tendus la face contre terre, coupaient les jarrets aux
+chevaux avec le tranchant de leurs faux et poignardaient les hommes
+avant qu'ils eussent le temps de se d&eacute;gager.</p>
+
+<p>Les gardes se lan&ccedil;aient en tout sens, sans rel&acirc;che &agrave; travers eux, et
+cependant les rangs rompus se refermaient sur eux et reprenaient la
+lutte avec ent&ecirc;tement.</p>
+
+<p>La chose devenait si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e et si &eacute;mouvante que j'aurais presque
+d&eacute;sir&eacute; qu'ils se d&eacute;bandassent pour fuir, mais sur cette vaste lande, il
+n'y avait point d'endroit o&ugrave; ils pussent courir et trouver un refuge.</p>
+
+<p>Et pendant tout le temps qu'ils lutt&egrave;rent, combattirent, noircis par la
+poudre, dess&eacute;ch&eacute;s par la soif, versant leur sang comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de
+l'eau, l'homme qui s'appelait leur Roi, &eacute;peronnait son cheval,
+traversait la campagne, la bride sur le cou de sa monture, le c&oelig;ur
+palpitant, n'ayant plus que l'unique pens&eacute;e de sauver son cou, sans se
+demander ce qu'il adviendrait de ses vaillants partisans.</p>
+
+<p>Un grand nombre de fantassins se battirent jusqu'&agrave; la mort, sans donner
+ni recevoir quartier, mais enfin, dispers&eacute;s, rompus, sans munitions, le
+gros des paysans se d&eacute;banda et s'enfuit &agrave; travers la lande, poursuivi de
+pr&egrave;s par la cavalerie.</p>
+
+<p>Saxon, Buyse et moi, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour les
+rallier, nous avions tu&eacute; quelques-uns de ceux qui &eacute;taient au premier
+rang de la poursuite, lorsque soudain j'aper&ccedil;us Sir Gervas, debout, sans
+chapeau, entour&eacute; d'un petit nombre de ses mousquetaires, et au milieu
+d'une cohue de dragons.</p>
+
+<p>Donnant de l'&eacute;peron &agrave; nos chevaux, nous nous ouvr&icirc;mes passage pour aller
+&agrave; son secours, et nous jou&acirc;mes de nos sabres de fa&ccedil;on &agrave; le d&eacute;livrer un
+instant de ses assaillants.</p>
+
+<p>&mdash;Sautez en croupe derri&egrave;re moi, lui criai-je. Nous pourrons encore nous
+sauver.</p>
+
+<p>Il me regarda en souriant, et hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je reste avec ma compagnie, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Votre compagnie! cria Saxon, mais, mon gar&ccedil;on, vous &ecirc;tes fou, votre
+compagnie est balay&eacute;e jusqu'au dernier homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que je l'entends, r&eacute;pondit-il, en faisant tomber un peu de
+boue attach&eacute;e &agrave; sa cravate. Ne vous tourmentez pas! Ne songez qu'&agrave;
+vous-m&ecirc;me. Adieu. Clarke. Pr&eacute;sentez mes compliments &agrave;...</p>
+
+<p>Les dragons nous charg&egrave;rent de nouveau.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes tous entra&icirc;n&eacute;s en arri&egrave;re, en combattant avec d&eacute;sespoir, et
+lorsque nous p&ucirc;mes regarder autour de nous, le baronnet avait disparu
+pour toujours.</p>
+
+<p>Nous appr&icirc;mes plus tard que les troupes royales avaient trouv&eacute; sur le
+terrain un corps qu'elles prirent pour celui de Monmouth, &agrave; cause de la
+gr&acirc;ce eff&eacute;min&eacute;e des traits et de la richesse du costume.</p>
+
+<p>Sans nul doute, c'&eacute;tait celui de notre infortun&eacute; ami, Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me,
+dont le nom restera toujours cher &agrave; mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Dix ans apr&egrave;s, lorsque nous entend&icirc;mes parler longtemps de la bravoure
+dont firent preuve les jeunes courtisans de la Maison du Roi de France
+et de la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; courageuse avec laquelle ils combattirent contre nous
+dans les Pays Bas &agrave; Steinkerque et ailleurs, j'ai toujours pens&eacute;,
+d'apr&egrave;s le souvenir laiss&eacute; en moi par Sir Gervas, que je savais quelle
+sorte de gens c'&eacute;tait-l&agrave;.</p>
+
+<p>D&eacute;sormais c'&eacute;tait le moment du sauve qui peut.</p>
+
+<p>En aucun endroit du champ de bataille, les insurg&eacute;s ne prolongeaient la
+r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>Les premiers rayons du soleil tombant obliquement sur la vaste et morne
+plaine &eacute;clairaient en plein la longue ligne des bataillons rouges et
+faisaient scintiller les sabres cruels qui se levaient et s'abattaient
+parmi le troupeau confus des fugitifs impuissants.</p>
+
+<p>L'Allemand avait &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute; de nous dans la m&ecirc;l&eacute;e et nous ne s&ucirc;mes point
+d'abord s'il &eacute;tait vivant ou s'il avait p&eacute;ri, mais longtemps apr&egrave;s, nous
+appr&icirc;mes qu'il &eacute;tait parvenu &agrave; s'&eacute;chapper, bien que ce ne f&ucirc;t que pour
+&ecirc;tre fait prisonnier avec le malchanceux Duc de Monmouth.</p>
+
+<p>Grey, Wade, Ferguson et d'autres trouv&egrave;rent aussi le moyen de
+s'esquiver, pendant que Stephen Timewell gisait au centre du cercle de
+ses bourgeois aux visages farouches.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait mort comme il avait v&eacute;cu, en vaillant Puritain anglais.</p>
+
+<p>Tout cela, nous le s&ucirc;mes plus tard.</p>
+
+<p>Pour le moment, nous nous sauvions &agrave; travers la lande, pour conserver la
+vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous
+abandonn&egrave;rent bient&ocirc;t pour s'attacher &agrave; une proie plus facile.</p>
+
+<p>Nous passions pr&egrave;s d'un petit fourr&eacute; d'arbres, lorsqu'une voix forte et
+m&acirc;le, qui disait des pri&egrave;res, attira notre attention.</p>
+
+<p>&Eacute;cartant les branches, nous v&icirc;mes un homme assis, adoss&eacute; &agrave; un gros bloc
+de pierre et occup&eacute; &agrave; se couper le bras avec un couteau &agrave; large lame,
+tout en r&eacute;citant l'oraison dominicale, sans un arr&ecirc;t, sans un
+tremblement dans sa parole.</p>
+
+<p>Il d&eacute;tourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconn&ucirc;mes tous
+deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parl&eacute; comme s'&eacute;tant trouv&eacute; avec
+Cromwell &agrave; Dunbar.</p>
+
+<p>Son bras avait &eacute;t&eacute; &agrave; moiti&eacute; coup&eacute; par un boulet et il achevait
+tranquillement la s&eacute;paration, pour se d&eacute;barrasser du membre qui pendait
+inutile.</p>
+
+<p>Saxon lui-m&ecirc;me si habitu&eacute; qu'il f&ucirc;t &agrave; tous les aspects, &agrave; tous les
+incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effar&eacute;s &agrave; la vue de cette
+&eacute;trange chirurgie, mais l'homme, apr&egrave;s avoir indiqu&eacute; d'un bref signe de
+t&ecirc;te, qu'il le reconnaissait, se remit &agrave; sa besogne d'un air farouche,
+et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui
+tenait encore, et se coucha, les l&egrave;vres p&acirc;les murmurant toujours sa
+pri&egrave;re<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs
+notre halte aurait peut-&ecirc;tre attir&eacute; vers sa retraite les gens lanc&eacute;s &agrave;
+la poursuite.</p>
+
+<p>Nous lui jet&acirc;mes donc un flacon &agrave; moiti&eacute; plein d'eau et nous repr&icirc;mes
+notre course rapide.</p>
+
+<p>Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des
+hommes se laissent-ils s&eacute;duire, prendre au pi&egrave;ge par des costumes
+recherch&eacute;s, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur
+et de gloire, au point d'oublier, gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;clat ext&eacute;rieur, au
+clinquant, &agrave; l'apparat, la r&eacute;elle, l'effrayante horreur de cette chose
+maudite?</p>
+
+<p>Qu'on ne songe point aux escadrons &eacute;blouissants, aux fanfares des
+trompettes qui r&eacute;veillent les courages, qu'on songe plut&ocirc;t &agrave; cet homme
+perdu sous l'ombre des aulnes et &agrave; l'acte qu'il accomplissait en un
+si&egrave;cle, en un pays chr&eacute;tien.</p>
+
+<p>Am&egrave;rement, moi qui ai grisonn&eacute; sous le harnais, et vu autant de champ de
+bataille que je compte d'ann&eacute;es dans ma vie, je devrais &ecirc;tre le dernier
+&agrave; pr&ecirc;cher sur ce sujet, et pourtant, il m'est ais&eacute; de bien voir que
+s'ils sont honn&ecirc;tes, les hommes doivent ou bien renoncer &agrave; la guerre ou
+bien avouer que les paroles du R&eacute;dempteur sont trop sublimes pour eux et
+qu'il est inutile de pr&eacute;tendre encore que son enseignement peut &ecirc;tre mis
+en pratique.</p>
+
+<p>J'ai vu un ministre chr&eacute;tien b&eacute;nir un canon qu'on venait de fondre, un
+autre b&eacute;nir un navire de guerre au moment o&ugrave; il glissait sur ses &eacute;tais.</p>
+
+<p>Eux, les soi-disant repr&eacute;sentants du Christ, ils b&eacute;nissaient ces engins
+de destruction que l'homme, en sa cruaut&eacute;, avait invent&eacute;s pour d&eacute;truire
+et mettre en pi&egrave;ces d'autres vers de terre comme lui.</p>
+
+<p>Que dirions-nous si nous lisions dans la Sainte &Eacute;criture que notre
+Seigneur b&eacute;nit les b&eacute;liers et les catapultes des l&eacute;gions?</p>
+
+<p>Trouverions-nous cela d'accord avec son enseignement?</p>
+
+<p>Mais voil&agrave;. Tant que les chefs de l'&Eacute;glise s'&eacute;carteront de l'esprit de
+son enseignement jusqu'au point d'habiter des palais et de se promener
+en voiture, est-il &eacute;tonnant que, devant de tels exemples, le clerg&eacute;
+inf&eacute;rieur enfreigne parfois les r&egrave;gles pos&eacute;es par leur souverain ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>En regardant derri&egrave;re nous du haut des collines peu &eacute;lev&eacute;es qui
+s'&eacute;l&egrave;vent &agrave; l'ouest de la lande, nous p&ucirc;mes voir la nu&eacute;e de cavaliers
+franchir le pont sur la Parret et p&eacute;n&eacute;trer dans la ville de Bridgewater,
+poussant devant eux la troupe impuissante des fugitifs.</p>
+
+<p>Nous avions arr&ecirc;t&eacute; nos chevaux et nous regardions dans un silence
+attrist&eacute; la fatale plaine, quand un bruit de pas de chevaux arriva &agrave; nos
+oreilles.</p>
+
+<p>Faisant demi-tour, nous aper&ccedil;&ucirc;mes deux cavaliers portant l'uniforme des
+gardes qui se dirigeaient vers nous.</p>
+
+<p>Ils avaient fait un d&eacute;tour pour nous couper la route, car ils allaient
+droit &agrave; nous l'&eacute;p&eacute;e haute et faisant des gestes anim&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Encore du carnage! dis-je avec ennui. Pourquoi veulent-ils nous y
+contraindre?</p>
+
+<p>Saxon regarda attentivement par-dessous ses paupi&egrave;res tombantes les
+cavaliers qui se rapprochaient, et un sourire farouche fit appara&icirc;tre
+sur sa figure des milliers de plis et de rides.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre ami qui a lanc&eacute; les chiens sur notre piste &agrave; Salisbury,
+dit-il. Voil&agrave; qui tombe bien! j'ai un compte &agrave; r&eacute;gler avec lui.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet ce jeune cornette &agrave; t&ecirc;te chaude que nous avions
+rencontr&eacute; au d&eacute;but de nos aventures.</p>
+
+<p>Une chance f&acirc;cheuse lui avait fait reconna&icirc;tre mon compagnon avec sa
+haute stature, pendant que nous quittions le champ de bataille, et
+l'avait port&eacute; &agrave; le poursuivre dans l'espoir de prendre sa revanche de
+l'affront qu'il avait re&ccedil;u de lui.</p>
+
+<p>L'autre &eacute;tait un caporal porte-lance, homme b&acirc;ti solidement, en vrai
+soldat, montant un lourd cheval noir qui avait une marque blanche sur le
+front.</p>
+
+<p>Saxon se dirigea lentement vers l'officier, pendant que le soldat et moi
+nous nous regardions les yeux dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon gar&ccedil;on, entendis-je dire par mon compagnon, j'esp&egrave;re que
+vous avez appris l'escrime depuis notre derni&egrave;re rencontre.</p>
+
+<p>Le jeune garde poussa un grognement de rage &agrave; cette raillerie, et
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s, le bruit des &eacute;p&eacute;es annon&ccedil;ait qu'ils &eacute;taient aux prises.</p>
+
+<p>De mon c&ocirc;t&eacute;, je n'osais pas tourner les yeux sur eux, car mon adversaire
+m'attaquait avec tant de furie que je ne pouvais faire autre chose que
+de l'&eacute;carter.</p>
+
+<p>On ne recourut point au pistolet d'un c&ocirc;t&eacute; ni de l'autre: ce fut une
+franche lutte &eacute;p&eacute;e contre &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Le caporal me lan&ccedil;ait sans tr&ecirc;ve des coups de pointe, tant&ocirc;t &agrave; la
+figure, tant&ocirc;t au corps, en sorte que je n'avais point l'occasion de
+donner un de ces vigoureux coups de taille qui eussent termin&eacute;
+l'affaire.</p>
+
+<p>Nos chevaux tournaient autour l'un de l'autre mordaient, battaient des
+pieds pendant que nous nous donnions, que nous parions les coups.</p>
+
+<p>Enfin nous nous trouv&acirc;mes c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, &agrave; une longueur d'&eacute;p&eacute;e
+d'intervalle, et nous nous pr&icirc;mes mutuellement &agrave; la gorge. Il tira un
+poignard de sa ceinture et m'en frappa au bras gauche, mais je lui
+lan&ccedil;ai de mon poignet gant&eacute; de fer un coup qui le fit tomber de cheval
+et l'&eacute;tendit sans mouvement sur le sol.</p>
+
+<p>Presque en m&ecirc;me temps le cornette, bless&eacute; en maints endroits, vida les
+ar&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Saxon mit vivement pied &agrave; terre, ramassa le poignard que le soldat avait
+l&acirc;ch&eacute; et se disposait &agrave; les achever l'un et l'autre, quand je mis aussi
+pied &agrave; terre et l'en emp&ecirc;chai.</p>
+
+<p>Il se tourna vers moi avec la promptitude de l'&eacute;clair, d'un air si
+f&eacute;roce que je ne pus voir la b&ecirc;te sauvage qui &eacute;tait en lui enti&egrave;rement
+r&eacute;veill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi te m&ecirc;les-tu? gronda-t-il. Laisse-moi faire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, assez de sang vers&eacute;, dis-je. Laissez-les &agrave; terre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils auraient eu quelque piti&eacute; pour nous, cria-t-il avec
+emportement et se d&eacute;battant pour d&eacute;gager son poignet. Ils ont perdu la
+partie. Il faut qu'ils paient.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas cela de sang-froid, dis-je d'un ton ferme. Je ne le
+permettrai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monseigneur? railla-t-il, avec, une expression d&eacute;moniaque
+dans le regard.</p>
+
+<p>D'une violente secousse, il se d&eacute;gagea de mon &eacute;treinte, fit un bond en
+arri&egrave;re et ramassa l'&eacute;p&eacute;e qu'il avait laiss&eacute; tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apr&egrave;s? demandai-je en me mettant en garde, un pied de chaque
+c&ocirc;t&eacute; du bless&eacute;.</p>
+
+<p>Il resta immobile une ou deux minutes, me regardant par-dessous ses
+sourcils contract&eacute;s, sa figure toute boulevers&eacute;e par la col&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque instant, je m'attendais &agrave; le voir bondir sur moi, mais enfin,
+avec un serrement de gorge, il remit son &eacute;p&eacute;e au fourreau si brusquement
+qu'elle r&eacute;sonna.</p>
+
+<p>Puis d'un bond, il se remit en selle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous s&eacute;parons ici, dit-il avec froideur. J'ai &eacute;t&eacute; deux fois sur
+le point de vous tuer, et une troisi&egrave;me fois ce serait peut-&ecirc;tre trop
+pour ma patience. Vous n'&ecirc;tes pas le compagnon qu'il faut &agrave; un soldat de
+fortune. Entrez dans les ordres, mon gar&ccedil;on. C'est l&agrave; votre vocation.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce D&eacute;cimus Saxon qui parle o&ugrave; est-ce Will Spotterbridge?
+demandai-je, rappelant sa plaisanterie au sujet de son anc&ecirc;tre. Mais son
+&acirc;pre figure ne se d&eacute;tendit point en un sourire pour me r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Il rassembla les r&ecirc;nes dans sa main gauche, lan&ccedil;a un dernier regard de
+travers sur l'officier couvert de sang et partit au galop sur un des
+sentiers qui se dirigeaient vers le sud.</p>
+
+<p>Je restai un instant &agrave; le suivre du regard, mais il ne m'envoya pas m&ecirc;me
+un adieu de la main.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna sans tourner la t&ecirc;te et finit par dispara&icirc;tre derri&egrave;re une
+in&eacute;galit&eacute; dans le sol de la lande.</p>
+
+<p>&mdash;Un ami qui s'en va! dis-je tristement, et tout cela, peut-&ecirc;tre parce
+que je ne veux pas assister en simple spectateur &agrave; l'&eacute;gorgement d'un
+homme sans d&eacute;fense. Un autre ami a p&eacute;ri sur le champ de bataille. Le
+troisi&egrave;me, le plus ancien, le plus cher, est &eacute;tendu, bless&eacute;, &agrave;
+Bridgewater, &agrave; la merci d'une brutale soldatesque. Si je retourne &agrave; la
+maison, ce ne sera que pour apporter l'inqui&eacute;tude et le danger &agrave; ceux
+que j'aime. De quel c&ocirc;t&eacute; me diriger?</p>
+
+<p>Je m'attardai en quelques minutes d'irr&eacute;solution pr&egrave;s du garde &eacute;tendu &agrave;
+terre, pendant que Covenant se promenait tout doucement en broutant
+l'herbe rare, et tournait de temps &agrave; autre vers moi ses grands yeux
+noirs, comme pour m'affirmer qu'il me restait au moins un ami plein de
+constance.</p>
+
+<p>Je regardai dans la direction du nord les hauteurs de Polden, au sud les
+Dunes Noires, &agrave; l'ouest la longue cha&icirc;ne bleue des Quantocks, &agrave; l'est la
+vaste r&eacute;gion des landes, et nulle part je ne vis rien qui me f&icirc;t esp&eacute;rer
+le salut.</p>
+
+<p>&Agrave; dire vrai, je me sentais le c&oelig;ur las et en ce moment, je me souciais
+fort peu de me sauver de l&agrave; ou non.</p>
+
+<p>Un juron, prof&eacute;r&eacute; &agrave; demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes
+r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Le caporal &eacute;tait assis, se frottait la t&ecirc;te d'un air d'&eacute;tonnement, de
+stupeur, comme s'il ne savait pas au juste o&ugrave; il &eacute;tait, ni comment il se
+trouvait l&agrave;.</p>
+
+<p>L'officier avait aussi ouvert les yeux et donn&eacute; d'autres indices de son
+retour &agrave; la conscience.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment les blessures n'&eacute;taient pas d'un caract&egrave;re bien grave.</p>
+
+<p>Je ne courais aucun danger d'&ecirc;tre poursuivi par eux, car lors m&ecirc;me
+qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux &eacute;taient partis au trot
+pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de
+tous cot&eacute;s sur la Lande.</p>
+
+<p>Je me mis donc en selle, et m'&eacute;loignai d'une allure lente, afin
+d'&eacute;pargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin
+l'avait quelque peu fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait de nombreux escadrons qui battaient s&eacute;par&eacute;ment la plaine
+mar&eacute;cageuse, mais je pus les &eacute;viter et je continuai ma route au trot,
+jusqu'&agrave; ce que je fusse &agrave; huit ou dix milles du champ de bataille.</p>
+
+<p>Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, &eacute;taient
+abandonn&eacute;s, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du
+pillage.</p>
+
+<p>On ne voyait pas un seul paysan.</p>
+
+<p>La mauvaise renomm&eacute;e des agneaux de Kirke avait chass&eacute; tous ceux qui
+n'avaient pas pris les armes.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s trois heures de chevauch&eacute;e, je me dis que j'&eacute;tais assez
+loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun
+danger.</p>
+
+<p>Je fis donc choix d'un endroit abrit&eacute;, o&ugrave; une grosse touffe de
+broussailles &eacute;tait suspendue au-dessus d'un petit ruisseau.</p>
+
+<p>Je m'y assis sur un banc de mousse velout&eacute;e, j'y reposai mes membres las
+et je m'effor&ccedil;ai de faire dispara&icirc;tre de ma personne les traces du
+combat.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon
+accoutrement que je reconnus combien avait d&ucirc; &ecirc;tre terrible la lutte &agrave;
+laquelle j'avais pris part, et combien aussi il &eacute;tait surprenant que je
+m'en fusse tir&eacute; presque sans une &eacute;gratignure.</p>
+
+<p>Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donn&eacute;s dans la
+bataille, mais ils avaient d&ucirc; &ecirc;tre nombreux et terribles, car le
+tranchant de mon sabre &eacute;tait aussi dentel&eacute;, aussi &eacute;mouss&eacute;, que si
+j'avais pass&eacute; une heure &agrave; frapper sur une barre de fer.</p>
+
+<p>De la t&ecirc;te aux pieds, j'&eacute;tais &eacute;clabouss&eacute; de boue et couvert de sang, en
+partie le mien, mais surtout celui des autres.</p>
+
+<p>Mon casque &eacute;tait tout bossel&eacute; par les chocs.</p>
+
+<p>Une balle de p&eacute;trinal avait ricoch&eacute; sur ma cuirasse, en la frappant
+obliquement et y laissant une rainure profonde.</p>
+
+<p>Deux ou trois autres f&ecirc;lures ou &eacute;toiles prouvaient que l'excellente
+qualit&eacute; de la plaque d'acier m'avait sauv&eacute; la vie.</p>
+
+<p>Mon bras gauche &eacute;tait raide, presque inerte par suite du coup de
+poignard donn&eacute; par le caporal, mais apr&egrave;s avoir enlev&eacute; mon doublet et
+examin&eacute; l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saign&eacute;,
+du moins elle n'int&eacute;ressait que le c&ocirc;t&eacute; ext&eacute;rieur de l'os et d&egrave;s lors ne
+signifiait pas grand'chose.</p>
+
+<p>Un mouchoir tremp&eacute; dans l'eau et nou&eacute; serr&eacute; tout autour adoucit la
+douleur et arr&ecirc;ta le sang.</p>
+
+<p>En dehors de cette &eacute;gratignure, je n'avais pas &eacute;t&eacute; atteint, mais mes
+efforts avaient produit une raideur douloureuse et g&eacute;n&eacute;rale, comme si on
+m'avait inflig&eacute; une bastonnade.</p>
+
+<p>La petite blessure, re&ccedil;ue dans la cath&eacute;drale de Wells, s'&eacute;tait rouverte
+et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins &agrave;
+bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'e&ucirc;t fait n'importe
+quel chirurgien du royaume.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; en revue mes plaies, il me fallait maintenant
+m'occuper de ma tenue, car, &agrave; dire vrai, j'avais l'air d'un de ces
+g&eacute;ants couverts de sang qu'&eacute;taient accoutum&eacute;s &agrave; combattre Don Bellianis
+de Gr&egrave;ce et autres vaillants paladins.</p>
+
+<p>Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite &agrave; ma vue, car
+j'&eacute;tais aussi rouge que le boucher de la paroisse &agrave; l'approche de la
+Saint-Martin.</p>
+
+<p>Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bient&ocirc;t fait dispara&icirc;tre
+ces traces de la guerre, et j'arrivai &agrave; effacer les marques de ma
+cuirasse et de mes bottes.</p>
+
+<p>Mais en ce qui concernait mes habits, c'&eacute;tait peine perdue que de
+vouloir les rendre plus propres et j'y renon&ccedil;ai de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Mon bon vieux cheval n'avait pas m&ecirc;me &eacute;t&eacute; effleur&eacute; par les armes et les
+balles, en sorte que quand il fut bien arros&eacute;, bien frictionn&eacute;, il &eacute;tait
+en aussi bon &eacute;tat que jamais; et quand nous tourn&acirc;mes le dos au petit
+ruisseau, nous formions un couple plus pr&eacute;sentable qu'&agrave; notre arriv&eacute;e
+sur ses bords...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de midi, et je commen&ccedil;ais &agrave; avoir grand'faim, car je
+n'avais rien mang&eacute; depuis la veille au soir.</p>
+
+<p>Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais
+les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas
+esp&eacute;rer d'y trouver quoi que ce fut.</p>
+
+<p>Une ou deux fois, j'aper&ccedil;us des gens dans les champs ou sur la route;
+mais &agrave; la vue d'un cavalier arm&eacute;, ils couraient comme si leur vie &eacute;tait
+menac&eacute;e et plongeaient dans les fourr&eacute;s comme des animaux sauvages.</p>
+
+<p>&Agrave; un certain endroit, o&ugrave; un grand ch&ecirc;ne marquait la rencontre de trois
+routes, deux cadavres se balan&ccedil;ant &agrave; une branche prouvaient que les
+craintes des villageois &eacute;taient fond&eacute;es sur l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient &eacute;t&eacute; pendus parce que
+la valeur de leurs &eacute;conomies s'&eacute;tait trouv&eacute;e au-dessous de ce
+qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donn&eacute; &agrave; une
+bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande
+suivante.</p>
+
+<p>Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la
+nourriture, je d&eacute;couvris un moulin &agrave; vent qui se dressait sur un tertre
+vert, au bout de quelques champs.</p>
+
+<p>Jugeant &agrave; son apparence qu'il avait &eacute;chapp&eacute; au pillage g&eacute;n&eacute;ral, je pris
+le sentier qui partait de la grande route pour y conduire<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII_Ma_perilleuse_aventure_au_moulin" id="VII_Ma_perilleuse_aventure_au_moulin"></a><a href="#table">VII&mdash;Ma p&eacute;rilleuse aventure au moulin.</a></h2>
+
+
+<p>Au pied du moulin, il y avait un hangar, &eacute;videmment destin&eacute; &agrave; loger les
+chevaux qui apportaient le grain du fermier.</p>
+
+<p>Il y restait de l'herbe.</p>
+
+<p>Je d&eacute;tachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se r&eacute;galer
+copieusement.</p>
+
+<p>Quant au moulin, il semblait silencieux et vide.</p>
+
+<p>Je gravis la raide &eacute;chelle de bois.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte d'une pouss&eacute;e et entrai dans une chambre ronde, dall&eacute;e
+en pierre, d'o&ugrave; une autre &eacute;chelle aboutissait au grenier situ&eacute;
+au-dessus.</p>
+
+<p>Sur un des c&ocirc;t&eacute;s de la chambre se trouvait une longue caisse carr&eacute;e, et
+tout autour des murs &eacute;taient dress&eacute;es plusieurs rang&eacute;es de sacs pleins
+de farine.</p>
+
+<p>Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'&agrave;
+allumer.</p>
+
+<p>Aussi &agrave; l'aide de ma bo&icirc;te &agrave; briquet, j'eus bient&ocirc;t une r&eacute;jouissante
+flamb&eacute;e.</p>
+
+<p>Je pris dans le sac le plus proche une grosse poign&eacute;e de farine.</p>
+
+<p>Je la p&eacute;tris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une
+galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant &agrave;
+l'id&eacute;e que se ferait ma m&egrave;re, si elle assistait &agrave; une aussi grossi&egrave;re
+cuisine.</p>
+
+<p>J'en suis tr&egrave;s sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitul&eacute; le
+<i>Parfait cuisinier de la Cour</i>, que la ch&egrave;re cr&eacute;ature tenait toujours de
+la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main
+droite, n'a jamais assaisonn&eacute; un plat qui f&ucirc;t plus &agrave; mon gr&eacute; en ce
+moment l&agrave;.</p>
+
+<p>Je n'eus pas m&ecirc;me la patience d'attendre que la galette e&ucirc;t pris une
+teinte rousse, je la saisis et l'avalai &agrave; moiti&eacute; cuite.</p>
+
+<p>J'en roulai alors une seconde que je pla&ccedil;ai devant le feu, puis tirant
+ma pipe de ma poche, je me mis &agrave; fumer, jusqu'&agrave; ce qu'elle f&ucirc;t pr&ecirc;te,
+avec toute la philosophie que je pus appeler &agrave; mon aide.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais perdu dans mes r&eacute;flexions et je songeais avec tristesse au coup
+que ces nouvelles porteraient &agrave; mon p&egrave;re, quand j'en fus tir&eacute; soudain
+par un sonore &eacute;ternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti &agrave; mon
+oreille.</p>
+
+<p>Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis
+rien que le mur massif derri&egrave;re moi, et devant moi, la chambre vide.</p>
+
+<p>J'avais fini par me persuader que j'avais &eacute;t&eacute; le jouet de quelque
+illusion, quand soudain un &eacute;ternuement sonore, plus bruyant et plus
+prolong&eacute; que le premier, rompit le silence.</p>
+
+<p>Y avait-il quelqu'un de cach&eacute; dans un des sacs?</p>
+
+<p>Je tirai mon &eacute;p&eacute;e et je fis le tour de la chambre, en t&acirc;tant de la
+pointe les grands sacs de farine, sans r&eacute;ussir &agrave; d&eacute;couvrir la cause de
+ce bruit.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais encore &agrave; m'&eacute;tonner de la chose, quand un concert tout &agrave; fait
+extraordinaire, o&ugrave; se m&ecirc;laient des aspirations violentes, des
+ren&acirc;clements, des sifflets &eacute;clata, suivi de cris &laquo;Sainte M&egrave;re! B&eacute;ni
+R&eacute;dempteur!&raquo; et autres exclamations analogues.</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y avait pas &agrave; se m&eacute;prendre sur l'endroit d'o&ugrave; venait le
+vacarme.</p>
+
+<p>Je courus &agrave; la grande caisse sur laquelle je m'&eacute;tais assis.</p>
+
+<p>J'en rejetai le couvercle et je regardai &agrave; l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait plus qu'&agrave; moiti&eacute; pleine de farine, au milieu de laquelle
+&eacute;tait perdu un &ecirc;tre vivant, sur lequel la poudre blanche s'&eacute;tait si bien
+attach&eacute;e et plaqu&eacute;e que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de savoir si c'&eacute;tait une cr&eacute;ature humaine.</p>
+
+<p>Je me baissai.</p>
+
+<p>Je retirai l'homme de sa cachette.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il tomba &agrave; genoux sur le sol et se mit &agrave; hurler merci, tout en
+soulevant &agrave; chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me
+mis &agrave; tousser et &agrave; &eacute;ternuer.</p>
+
+<p>Lorsque enfin ce rev&ecirc;tement de farine eut commenc&eacute; &agrave; se d&eacute;tacher, je ne
+fus pas peu surpris de voir que ce n'&eacute;tait ni un meunier ni un paysan,
+mais un homme arm&eacute; de toutes pi&egrave;ces, avec un &eacute;norme sabre pendu &agrave; sa
+ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal &agrave; un gla&ccedil;on,
+portant une vaste cuirasse.</p>
+
+<p>Son casque &eacute;tait rest&eacute; dans le p&eacute;trin et sa chevelure d'un rouge vif, la
+seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air
+sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'&eacute;pargner sa
+vie.</p>
+
+<p>Je trouvai que cette voix ne m'&eacute;tait pas inconnue et je promenai ma main
+sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'&eacute;gorgeais.</p>
+
+<p>Impossible de se m&eacute;prendre &agrave; ces joues rebondies, &agrave; ces petits yeux
+avides.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait rien moins que Ma&icirc;tre Tetheridge, l'encombrant secr&eacute;taire
+municipal de Taunton.</p>
+
+<p>Mais quel changement s'&eacute;tait accompli chez le secr&eacute;taire que nous avions
+vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi
+devant le brave Maire le jour de notre arriv&eacute;e dans le Comt&eacute; de
+Somerset!</p>
+
+<p>Qu'&eacute;taient devenus son assurance et son air guerrier?</p>
+
+<p>Pendant qu'il &eacute;tait &agrave; genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient
+d'appr&eacute;hension, et il &eacute;jaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un
+mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme
+si j'&eacute;tais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner
+son ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse S&eacute;r&eacute;nissime,
+braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employ&eacute;, Votre Honneur, qui a
+&eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; dans ces affaires par la tyrannie de ses sup&eacute;rieurs.
+Jamais, Votre Gr&acirc;ce, un homme plus loyal ne porta le cuir de b&oelig;uf. Mais
+quand le Maire dit oui, l'employ&eacute; peut-il dire non. &Eacute;pargnez-moi, Votre
+Seigneurie, &eacute;pargnez le plus repentant des mis&eacute;rables, qui demande
+seulement dans ses pri&egrave;res &agrave; servir le Roi Jacques jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+goutte de son sang.</p>
+
+<p>&mdash;Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,... de tout mon c&oelig;ur, dit-il avec ardeur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pr&eacute;parez-vous &agrave; mourir, criai-je, on tirant mon &eacute;p&eacute;e, car je
+suis un de ses officiers.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de l'acier, le mis&eacute;rable secr&eacute;taire jeta un v&eacute;ritable hurlement
+de terreur.</p>
+
+<p>Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu'&agrave; ce que,
+levant les yeux, il s'aper&ccedil;ut que je riais.</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, il se remit d'abord &agrave; genoux, puis se leva, en me regardant
+obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous souvenir de moi, Ma&icirc;tre Tetheridge, dis-je. Je suis le
+Capitaine Clarke, du r&eacute;giment d'infanterie du Comt&eacute; de Wilts, que
+commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjur&eacute; votre
+fid&eacute;lit&eacute;, alors que non seulement vous avez jur&eacute; de la maintenir, mais
+que de plus vous avez fait pr&ecirc;ter le m&ecirc;me serment aux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, capitaine, pas du tout, r&eacute;pondit-il en reprenant ses
+allures habituelles de coq de combat aussit&ocirc;t qu'il s'aper&ccedil;ut que le
+danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sinc&egrave;re, aussi
+loyal que je le fus jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, je vous crois enti&egrave;rement, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le
+couvrait. Je me suis born&eacute; &agrave; mettre en pratique cette ruse du serpent
+qui dans tout guerrier doit &ecirc;tre jointe au courage du lion. Vous avez lu
+Hom&egrave;re sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frott&eacute; d'&eacute;tudes
+classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je
+puisse manier l'&eacute;p&eacute;e d'une main vigoureuse. Ma&icirc;tre Ulysse, voil&agrave; mon
+id&eacute;al, de m&ecirc;me qu'Ajax est le v&ocirc;tre, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis que le type du diable qui sort de la bo&icirc;te vous irait bien
+mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moiti&eacute; de cette galette? Comment
+vous &ecirc;tes-vous trouv&eacute; dans ce p&eacute;trin?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! par Sainte Marie! voici comment, r&eacute;pondit-il, la bouche pleine de
+p&acirc;te. C'&eacute;tait un stratag&egrave;me, une ruse, telle qu'en con&ccedil;oivent les plus
+grands g&eacute;n&eacute;raux, qui ont toujours &eacute;t&eacute; fameux pour leur art &agrave; d&eacute;rober
+leurs man&oelig;uvres et se dissimuler l&agrave; o&ugrave; on les attendait le moins. En
+effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrim&eacute; d'estoc
+et de taille jusqu'&agrave; ce que mon bras fut engourdi et ma lame &eacute;mouss&eacute;e,
+je m'aper&ccedil;us que de tous les gens de Taunton j'&eacute;tais seul rest&eacute; vivant.
+Si nous &eacute;tions sur le champ de bataille, vous pourriez reconna&icirc;tre
+l'endroit o&ugrave; je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se
+sont, trouv&eacute;s &agrave; port&eacute;e de mon &eacute;p&eacute;e. Voyant que tout &eacute;tait perdu, et que
+nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu
+que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'&eacute;loignai
+lentement du champ de bataille. Je vous r&eacute;ponds qu'il y avait dans mon
+regard et dans mon port quelque chose qui emp&ecirc;cha leur cavalerie de me
+suivre de trop pr&egrave;s. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon
+coup habituel de tranchant de sabre en vint ais&eacute;ment &agrave; bout. H&eacute;las! j'ai
+un gros poids sur la conscience: j'ai fait &agrave; la fois des veuves et des
+orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de mis&eacute;ricorde!
+qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que mon cheval, dans l'&eacute;curie au-dessous, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que c'&eacute;taient les dragons, dit le secr&eacute;taire en essuyant
+les gouttes de sueur qui avaient tout &agrave; coup perl&eacute; sur son front. Vous
+et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien vous vous seriez remis dans le p&eacute;trin, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai pas encore expliqu&eacute; comment je suis venu ici, reprit-il,
+apr&egrave;s m'&ecirc;tre &eacute;loign&eacute; de quelques milles du champ de bataille, je
+remarquai ce moulin et il me vint &agrave; l'esprit qu'un homme &eacute;nergique
+pouvait &agrave; lui seul y tenir t&ecirc;te &agrave; un escadron de cavalerie. Nous ne
+sommes gu&egrave;re dispos&eacute;s &agrave; fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-&ecirc;tre
+un vain amour-propre, mais ce sentiment-l&agrave; est tr&egrave;s fort dans la
+famille. Nous avons du sang de vaillants en nous d&egrave;s le temps o&ugrave; mon
+anc&ecirc;tre suivit Ireton en qualit&eacute; de vivandier. Je m'arr&ecirc;tai donc, et
+j'avais mis pied &agrave; terre pour faire mes observations quand ma brute de
+cheval donna une brusque secousse &agrave; la bride, et ainsi devenu libre,
+disparut en un instant franchissant les haies, les foss&eacute;s. Il ne me
+restait donc plus qu'&agrave; compter sur ma bonne &eacute;p&eacute;e. Je gravis l'&eacute;chelle,
+et m'occupais &agrave; combiner un plan en vue de faire bonne d&eacute;fense, quand
+j'entendis le pas d'un cheval, et aussit&ocirc;t apr&egrave;s vous &ecirc;tes mont&eacute; d'en
+bas. Je me suis &agrave; l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas &eacute;t&eacute;
+long &agrave; en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait
+pas &eacute;touff&eacute;, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres
+arr&ecirc;t&eacute; dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit
+arriv&eacute;e, car dans mon aveugle col&egrave;re, je vous aurais peut-&ecirc;tre fait du
+mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez
+l'&eacute;chelle, j'ai pens&eacute; que vous &eacute;tiez sans doute un des supp&ocirc;ts du Roi
+Jacques, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me le capitaine d'un de ces escadrons qui battent
+la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fort clair, fort intelligible, Ma&icirc;tre Tetheridge,
+dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous
+ai tir&eacute; de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre
+valeur. Mais en voil&agrave; assez. Quelles sont vos intentions?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour cela, vous ne le ferez pas, r&eacute;pondis-je. Je ne tiens gu&egrave;re &agrave;
+votre compagnie. Votre bravoure d&eacute;bordante peut m'entra&icirc;ner dans des
+m&ecirc;l&eacute;es que j'aimerais tout autant &eacute;viter.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je mod&eacute;rerai ma valeur, s'&eacute;cria-t-il. En des temps aussi
+troubl&eacute;s, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie
+d'un combattant qui a fait ses preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Appel&eacute; &agrave; faire ses preuves a fait d&eacute;faut, dis-je, agac&eacute; des propos
+fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous n'avez pas besoin de vous &eacute;chauffer pour cela, s'&eacute;cria-t-il,
+en s'&eacute;cartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux &agrave; faire
+que de rester ici jusqu'&agrave; la nuit tombante, o&ugrave; nous pourrons gagner la
+c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la premi&egrave;re fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La
+cavalerie royale trouvera assez &agrave; s'occuper avec le cidre de Zoyland et
+la bi&egrave;re de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler &agrave; travers, j'ai
+sur les c&ocirc;tes septentrionales des amis qui nous prendraient &agrave; bord de
+leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de
+vous aider, puisque vous &ecirc;tes mon compagnon d'infortune. Je voudrais
+bien que Saxon f&ucirc;t rest&eacute; avec moi. Je crains que nous ne soyons pris.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secr&eacute;taire je crois que
+lui aussi est un homme qui joint la ruse &agrave; la valeur. C'&eacute;tait un rude et
+farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos &agrave; dos avec lui
+pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de
+Sarsfield. Il &eacute;tait simple dans son langage, et peut-&ecirc;tre que parfois il
+traitait avec trop peu d'&eacute;gards l'honneur d'un cavalier, mais il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+bon que, sur le champ de bataille, l'arm&eacute;e e&ucirc;t eu plus de chefs pareils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, r&eacute;pondis-je, mais maintenant que nous nous sommes
+restaur&eacute;s, il est temps de songer &agrave; prendre un peu de repos, car nous
+aurons peut-&ecirc;tre un long trajet &agrave; faire cette nuit. Je voudrais bien
+pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale.</p>
+
+<p>Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample
+connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il
+est facile de s'arranger. Montez cette &eacute;chelle, vous trouverez dans le
+grenier une quantit&eacute; de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous
+reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me
+ferai cuire une autre galette.</p>
+
+<p>&mdash;Restez de garde pendant deux heures, et alors r&eacute;veillez-moi,
+r&eacute;pondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez.</p>
+
+<p>Il toucha la poign&eacute;e de son sabre pour donner &agrave; entendre qu'il serait
+fid&egrave;le &agrave; son poste.</p>
+
+<p>Alors, non sans quelques f&acirc;cheux pressentiments, je montai au grenier.</p>
+
+<p>Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas &agrave; tomber dans un
+sommeil profond, sans r&ecirc;ves, berc&eacute; par la grave et m&eacute;lancolique plainte
+des ailes qui tournaient en grin&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Je fus r&eacute;veill&eacute; par des pas &agrave; cot&eacute; de moi et m'aper&ccedil;us que le petit
+secr&eacute;taire avait gravi l'&eacute;chelle et se penchait sur moi.</p>
+
+<p>Je lui demandai si le moment &eacute;tait venu pour moi de me lever.</p>
+
+<p>Il me r&eacute;pondit d'une voix &eacute;trange, f&ecirc;l&eacute;e, que j'avais encore une heure
+et qu'il &eacute;tait venu voir s'il ne pourrait pas m'&ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais trop fatigu&eacute; pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans
+ses fa&ccedil;ons et la p&acirc;leur de ses joues.</p>
+
+<p>Je le remerciai donc de son attention.</p>
+
+<p>Je me retournai et fus bient&ocirc;t endormi.</p>
+
+<p>Mon second r&eacute;veil fut plus brutal, plus terrible aussi.</p>
+
+<p>Il y eut une invasion soudaine par l'&eacute;chelle, craquant sous des pas
+lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Je me redressai brusquement.</p>
+
+<p>J'&eacute;tendis la main pour saisir l'&eacute;p&eacute;e que j'avais pos&eacute;e &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, &agrave;
+port&eacute;e de ma main.</p>
+
+<p>L'arme fid&egrave;le avait disparu; elle avait &eacute;t&eacute; d&eacute;rob&eacute;e pendant mon sommeil.</p>
+
+<p>D&eacute;sarm&eacute;, et assailli &agrave; l'improviste, je fus jet&eacute; &agrave; terre et ligot&eacute; en un
+instant.</p>
+
+<p>Un homme tenait un pistolet pr&egrave;s de ma t&ecirc;te et jurait qu'il me br&ucirc;lerait
+la cervelle si je faisais un mouvement.</p>
+
+<p>Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes
+bras.</p>
+
+<p>Samson lui-m&ecirc;me aurait eu bien de la peine &agrave; se d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>Je compris que mes efforts seraient inutiles.</p>
+
+<p>Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver.</p>
+
+<p>Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai
+fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui,
+car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache &agrave;
+ce monde.</p>
+
+<p>Et pourtant, quand je songe aux autres &ecirc;tres ch&eacute;ris qui m'attendent sur
+l'autre rive, je crois que maintenant m&ecirc;me la mort ne me para&icirc;trait
+point un mal.</p>
+
+<p>Sans cela, comme la vie serait chose d&eacute;sesp&eacute;rante et vide!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m'avoir li&eacute; les bras, les soldats me tra&icirc;n&egrave;rent sur l'&eacute;chelle,
+comme si j'avais &eacute;t&eacute; une botte de foin, dans la chambre de dessous,
+&eacute;galement pleine de soldats.</p>
+
+<p>Dans un coin, le mis&eacute;rable scribe, v&eacute;ritable peinture de l'&Eacute;pouvante
+abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaiss&eacute; s'il
+n'avait &eacute;t&eacute; maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal.</p>
+
+<p>Devant lui &eacute;taient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun,
+aux yeux p&eacute;tillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une
+longue moustache blonde, qui allait &agrave; moiti&eacute; chemin de ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>Le premier tenait mon sabre &agrave; la main et tous deux en examinaient la
+lame avec curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur
+le sol de pierre et exer&ccedil;ant une pression de l'autre c&ocirc;t&eacute; jusqu'&agrave; ce que
+la poign&eacute;e le touch&acirc;t. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de
+nom de fabricant, mais la date, 1638, est marqu&eacute;e sur la poign&eacute;e. O&ugrave;
+vous-&ecirc;tes-vous procur&eacute; cela, h&eacute;, l'homme?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait l'&eacute;p&eacute;e de mon p&egrave;re, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'esp&egrave;re qu'il l'aura tir&eacute; pour d&eacute;fendre une cause meilleure que
+celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Une cause tout aussi juste mais non plus juste, r&eacute;pondis-je; Cette
+&eacute;p&eacute;e a toujours &eacute;t&eacute; tir&eacute;e pour les droits et les libert&eacute;s des Anglais,
+et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Quel clou pour un th&eacute;&acirc;tre! Dick s'&eacute;cria l'officier. Comme cela sonne
+bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des pr&ecirc;tres. Eh! si cela
+&eacute;tait d&eacute;bit&eacute; par Betterton tout pr&egrave;s de la rampe, une main sur le c&oelig;ur,
+l'autre lev&eacute;e au ciel, je parie que tout le parterre se l&egrave;verait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce
+n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit?</p>
+
+<p>&mdash;Le pendre, r&eacute;pondit l'officier d'un ton insouciant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, tr&egrave;s gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant
+brusquement &agrave; la poigne du caporal et se jetant &agrave; terre devant eux. Ne
+vous ai-je pas inform&eacute; o&ugrave; vous pourriez trouver un des plus vigoureux
+soldats de l'arm&eacute;e rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu'&agrave; lui? Ne
+suis-je pas mont&eacute; tout doucement pour lui d&eacute;rober son &eacute;p&eacute;e, de peur
+qu'un des sujets du Roi ne p&eacute;rit en le faisant prisonnier? S&ucirc;rement,
+s&ucirc;rement, vous n'allez pas me traiter avec autant de m&eacute;chancet&eacute;, moi qui
+vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas
+tel que je l'ai d&eacute;crit, un g&eacute;ant par la taille et par sa force
+extraordinaire? Toute l'arm&eacute;e me rendra t&eacute;moignage sur ce point qu'il en
+vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livr&eacute;. Assur&eacute;ment
+vous me rel&acirc;cherez.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, qui est fort bien d&eacute;bit&eacute;, terriblement bien, dit le petit
+officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main.
+L'emphase &eacute;tait juste, la prononciation nette. Un peu plus du c&ocirc;t&eacute; des
+coulisses, caporal, s'il vous pla&icirc;t. Merci! Maintenant, Dick, c'est
+votre tour d'entrer en sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, John, vous &ecirc;tes par trop absurde, s'&eacute;cria l'autre, impatient&eacute;. Le
+masque et les brodequins sont fort bons &agrave; leur place, mais vous regardez
+la pi&egrave;ce comme une r&eacute;alit&eacute;, au lieu de regarder la r&eacute;alit&eacute; comme une
+pi&egrave;ce. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si
+nous tenons &agrave; ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y
+a pas moyen de faire autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, je crois &agrave; la Justice de Jeddard, r&eacute;pondit son compagnon. Je
+commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la
+question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose
+mon opinion &agrave; qui que ce soit!</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal,
+emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et
+ce sabre, que sa m&egrave;re porterait de meilleure gr&acirc;ce. Puis, entendez bien,
+caporal, quelques bons coups de la courroie &agrave; &eacute;triers sur ses &eacute;paules
+dodues ne seraient pas d&eacute;plac&eacute;s pour le faire souvenir des dragons du
+Roi.</p>
+
+<p>Mon perfide compagnon fut entra&icirc;n&eacute; malgr&eacute; sa r&eacute;sistance, et bient&ocirc;t une
+succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains,
+&agrave; mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annon&ccedil;a que l'indication
+avait &eacute;t&eacute; comprise.</p>
+
+<p>Les deux officiers coururent &agrave; la petite fen&ecirc;tre du moulin et rirent &agrave;
+gorge d&eacute;ploy&eacute;e, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus
+leurs &eacute;paules, ne pouvaient s'emp&ecirc;cher de prendre part &agrave; leur hilarit&eacute;.</p>
+
+<p>Je devinai ainsi que Ma&icirc;tre Tetheridge, ainsi &eacute;peronn&eacute; par la crainte,
+qui le lan&ccedil;ait, malgr&eacute; son gros ventre, &agrave; travers les haies, dans les
+foss&eacute;s, pr&eacute;sentait un coup d'&oelig;il assez risible.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant &agrave; l'autre, dit le petit officier en se d&eacute;tournant de la
+fen&ecirc;tre et essuyant les larmes, que le rire avait amen&eacute;es sur sa figure,
+cette poutre que voici ferait notre affaire. O&ugrave; est le pendeur
+Broderick, le Jack Ketch des Royaux?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monsieur, r&eacute;pondit un soldat &agrave; la figure bourrue et
+grossi&egrave;re, j'ai l&agrave; une corde avec un n&oelig;ud coulant.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc &agrave; la main,
+maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous pla&icirc;t de le savoir, monsieur, r&eacute;pondit l'homme, cela vient
+d'un ingrat de Presbyt&eacute;rien aux oreilles redress&eacute;es, que j'ai pendu &agrave;
+Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait &eacute;t&eacute;
+&agrave; Tyburn qu'il n'aurait pas &eacute;t&eacute; trait&eacute; avec plus d'&eacute;gards, et pourtant,
+quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien,
+il m'a saisi &agrave; pleines dents et m'a emport&eacute; un bon morceau de pouce.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis f&acirc;ch&eacute; pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en
+pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un
+chien enrag&eacute;, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-&ecirc;tre
+donner des coups de dents et aboyer. Mais ne p&acirc;lissez donc pas. Je vous
+ai entendu pr&ecirc;cher la patience et le courage &agrave; vos victimes. Vous n'avez
+pas peur de la mort, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas d'une mort chr&eacute;tienne, Votre Honneur, mais dix shillings par
+semaine, ce n'est pas trop bien pay&eacute; pour finir comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un
+ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le
+malade est tellement contract&eacute; qu'il ne fait que battre le rappel avec
+ses pieds derri&egrave;re sa t&ecirc;te, mais ce n'est peut-&ecirc;tre pas aussi douloureux
+que cela le para&icirc;t. Pour le moment, occupez-vous de votre office.</p>
+
+<p>Deux ou trois soldats me saisirent par les bras.</p>
+
+<p>Je m'en d&eacute;barrassai de mon mieux par une secousse et je m'avan&ccedil;ai, je
+crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grande solive noircie par la fum&eacute;e et qui passait d'un c&ocirc;t&eacute;
+&agrave; l'autre de la chambre.</p>
+
+<p>La corde fut lanc&eacute;e par-dessus, et le bourreau, de ses doigts
+tremblants, passa &agrave; mon cou le n&oelig;ud coulant, en faisant grande
+attention &agrave; ne pas se tenir &agrave; port&eacute;e de mes dents.</p>
+
+<p>Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se
+tinrent pr&ecirc;ts &agrave; me lancer dans l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi pr&egrave;s de
+franchir le seuil de la mort qu'&agrave; ce moment-l&agrave;, et pourtant, je
+l'affirme, si terrible que f&ucirc;t ma position, il me fut impossible de
+penser &agrave; autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux
+Salomon Sprent, et &agrave; l'habilet&eacute; avec laquelle il y avait mari&eacute; le rouge
+et le bleu.</p>
+
+<p>Et cependant je ne perdais pas le plus l&eacute;ger d&eacute;tail de ce qui se passait
+autour de moi.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne, cette chambre nue, dall&eacute;e, l'unique et &eacute;troite fen&ecirc;tre, les
+deux officiers fl&acirc;neurs, &eacute;l&eacute;gants, les armes entass&eacute;es dans le coin, et
+m&ecirc;me le tissu de la grossi&egrave;re serge rouge, et les dessins des larges
+boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est
+rest&eacute; nettement grav&eacute; en mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire notre besogne avec m&eacute;thode, fit remarquer le capitaine
+de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield
+demandera peut-&ecirc;tre quelques d&eacute;tails. Voyons... celui-ci est le
+dix-septi&egrave;me, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre &agrave; la ferme, et cinq &agrave; la crois&eacute;e des routes, r&eacute;pondit l'autre
+on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tu&eacute; d'un coup de
+feu dans la haie, et le bless&eacute; qui s'est presque sauv&eacute; en mourant, et
+les deux dans le petit bois aupr&egrave;s de la colline. Je ne puis m'en
+rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont &eacute;t&eacute; accroch&eacute;s &agrave; Bridgewater
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s le combat.</p>
+
+<p>Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en
+griffonnant dans son calepin. C'est affaire &agrave; Kirke et &agrave; ses hommes, qui
+sont, eux aussi, &agrave; moiti&eacute; des Maures, de pendre et d'&eacute;gorger sans
+distinction, ni c&eacute;r&eacute;monie, mais il nous convient de donner un meilleur
+exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme le capitaine Micah Clarke, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>Les deux officiers &eacute;chang&egrave;rent un regard et le plus petit siffla
+longuement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien l'homme en question, dit-il. Voil&agrave; ce que c'est que de
+faire des questions. Je veux &ecirc;tre pendu si je n'avais pas d&eacute;j&agrave; des
+pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il &eacute;tait d'une
+forte carrure.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des
+gardes &agrave; cheval, des Bleus?</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, r&eacute;pondis-je, et comme
+depuis ce jour-l&agrave; il a toujours partag&eacute; avec moi l'ordinaire du soldat,
+je crois que j'ai le droit de dire que je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevez la corde, dit l'officier.</p>
+
+<p>Et le pendeur, de fort mauvaise gr&acirc;ce fit passer de nouveau le n&oelig;ud
+coulant par-dessus ma t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, vous &ecirc;tes certainement appel&eacute; &agrave; quelque chose de grand,
+car jamais vous ne serez plus pr&egrave;s de la tombe, except&eacute; le jour o&ugrave; vous
+y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus
+actives d&eacute;marches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades
+bless&eacute; qui est couch&eacute; &agrave; Bridgewater. Votre nom a &eacute;t&eacute; transmis &agrave; tous les
+chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous &ecirc;tes pris.
+Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant
+du Major peut vous &eacute;viter la cour martiale, elle vous servira fort peu
+aupr&egrave;s d'un juge civil, devant lequel il vous faudra compara&icirc;tre, en
+d&eacute;finitive.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire partager le m&ecirc;me sort, les m&ecirc;mes hasards que mes compagnons
+d'armes, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voil&agrave; une fa&ccedil;on maussade d'accueillir votre d&eacute;livrance!
+s'&eacute;cria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de
+la bi&egrave;re de cantinier. Ottway en e&ucirc;t tir&eacute; meilleur parti. Ne
+sauriez-vous donc vous hausser &agrave; la hauteur qu'elle comporte? O&ugrave;
+est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle? Qui? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre
+fianc&eacute;e,&mdash;comme vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai d'aucune sorte, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'&eacute;cria-t-il d'un ton
+d&eacute;sappoint&eacute;. Elle aurait d&ucirc; sortir des coulisses en courant, se jeter
+entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois
+salves d'applaudissements. Que voil&agrave; un beau sujet g&acirc;t&eacute;, faute de
+quelqu'un pour en profiter!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'&eacute;cria son compagnon avec
+impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le
+prisonnier dans l'&eacute;glise de Gommatch. Il n'est que temps de nous
+remettre en route, car dans quelques heures l'obscurit&eacute; emp&ecirc;chera la
+poursuite.</p>
+
+<p>En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, o&ugrave;
+leurs chevaux &eacute;taient au piquet, et se remirent promptement en marche,
+sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de
+th&eacute;&acirc;tre dirigeant l'arri&egrave;re-garde.</p>
+
+<p>Le sergent, aux soins duquel j'avais &eacute;t&eacute; confi&eacute;, grand gaillard aux
+larges &eacute;paules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et
+m'aida &agrave; le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les
+suspendit avec mon &eacute;p&eacute;e au pommeau de sa selle.</p>
+
+<p>&mdash;Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des
+dragons.</p>
+
+<p>&mdash;Non, le jeune homme a une honn&ecirc;te figure, r&eacute;pondit le sergent. S'il
+promet de se tenir tranquille, nous lui d&eacute;lierons les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point l'intention de m'&eacute;chapper, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, d&eacute;faites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma
+sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent
+Gredder, servant auparavant sous Mackay et pr&eacute;sentement dans la
+cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal
+pay&eacute; que pas un au service de Sa Majest&eacute;. Par le flanc droit, et qu'on
+descende le sentier! En file sur chaque c&ocirc;t&eacute; et moi derri&egrave;re! Nos
+carabines sont amorc&eacute;es, l'ami. Aussi tenez votre promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous pouvez y compter, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Votre petit camarade vous a jou&eacute; un vilain tour, dit le sergent, car
+en nous voyant arriver par la route, il a coup&eacute; court &agrave; travers champs
+pour nous joindre, et il a fait un march&eacute; avec le capitaine, pour qu'on
+l'&eacute;pargn&acirc;t, &agrave; la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme
+qu'il d&eacute;crivait comme un des plus vigoureux soldats de l'arm&eacute;e rebelle.
+Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous
+soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette campagne a &eacute;t&eacute; ma premi&egrave;re, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et selon toute vraisemblance, elle sera votre derni&egrave;re, remarqua-t-il
+avec une franchise militaire. &Agrave; ce que j'ai entendu dire, le Conseil
+Priv&eacute; se propose de faire un exemple tel qu'il d&eacute;couragera les Whigs
+pour une vingtaine d'ann&eacute;es au moins. On fait venir de Londres un homme
+de loi dont la perruque est plus &agrave; craindre que nos casques. Il fera
+p&eacute;rir plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles
+de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-m&ecirc;mes de
+cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres l&agrave;-bas. C'est une bien
+mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les ch&ecirc;nes anglais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se pr&eacute;tendent
+chr&eacute;tiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples
+paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur
+conscience. Que les chefs et les officiers p&acirc;tissent, ce n'est que
+juste. Ils ont jou&eacute; pour gagner en cas de succ&egrave;s et ils ont &agrave; payer
+l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le c&oelig;ur de voir
+ainsi trait&eacute; ces pauvres et pieux campagnards.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces
+p&eacute;cheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, b&eacute;liers qui m&egrave;nent
+le troupeau au son de leur clochette, &eacute;taient ceux qui ont men&eacute; leurs
+ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils
+pas se conformer &agrave; l'&Eacute;glise, pour son tourment? Le Roi s'en contente
+bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'&acirc;me si d&eacute;licate
+qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais.
+La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur
+faut leur chemin &agrave; eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas
+le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand
+on vit honn&ecirc;tement, qu'importe ce qu'on croit.</p>
+
+<p>&mdash;On doit garder sa vertu dans son c&oelig;ur, fit le sergent Gredder, on
+doit la tenir emball&eacute;e au fin fond de son havresac. Je me m&eacute;fie de la
+saintet&eacute; qui s'&eacute;tale &agrave; la surface, du langage nasillard, des roulements
+d'yeux, des g&eacute;missements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie.
+On la reconna&icirc;t &agrave; ce qu'elle a plus d'&eacute;clat, plus d'apparence que la
+vraie.</p>
+
+<p>&mdash;La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il
+que vous ayez tourn&eacute; votre attention sur ces sujets? &agrave; moins qu'on ne
+les d&eacute;crive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose
+en t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, r&eacute;pondit-il bri&egrave;vement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a &agrave;
+la fois des capacit&eacute;s et de la religion.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela c'est vrai, s'&eacute;cria le sergent Gredder avec chaleur.
+C'est un homme s&eacute;v&egrave;re, un vrai soldat, au premier coup d'&oelig;il, mais de
+plus pr&egrave;s il a l'&acirc;me d'un saint. Je vous r&eacute;ponds qu'on n'avait gu&egrave;re
+besoin de l'estrapade dans son r&eacute;giment, car il n'y avait pas un homme
+qui ne craignit de voir la figure attrist&eacute;e de son colonel, plus qu'il
+ne craignait le pr&eacute;v&ocirc;t-mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Pendant toute notre longue chevauch&eacute;e, je reconnus que le digne sergent
+&eacute;tait un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve
+d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes
+s&eacute;rieuses et r&eacute;fl&eacute;chies.</p>
+
+<p>Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque c&ocirc;t&eacute; de moi, ils &eacute;taient
+aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-l&agrave;
+savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur
+loquacit&eacute; quand il &eacute;tait question d'autre chose.</p>
+
+<p>Lorsque enfin nous arriv&acirc;mes dans le petit village de Gommatch, qui
+domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets r&eacute;ciproques que
+nous nous s&eacute;par&acirc;mes, mon gardien et moi.</p>
+
+<p>Comme derni&egrave;re faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en
+lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son
+entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre
+usage, si je manquais de le r&eacute;clamer avant la fin de l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fid&egrave;le
+compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux
+interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas &agrave; comprendre cette s&eacute;paration.</p>
+
+<p>Quoi qu'il p&ucirc;t m'advenir, j'&eacute;tais s&ucirc;r d&eacute;sormais qu'il &eacute;tait confi&eacute; &agrave; la
+garde d'un brave homme qui veillerait &agrave; ce qu'il ne lui arriv&acirc;t rien de
+f&acirc;cheux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII_La_venue_de_Salomon_Sprent" id="VIII_La_venue_de_Salomon_Sprent"></a><a href="#table">VIII&mdash;La venue de Salomon Sprent.</a></h2>
+
+
+<p>L'&eacute;glise de Gommatch &eacute;tait un petit &eacute;difice couvert de pierre, avec un
+clocher normand carr&eacute;, et se dressait au milieu du hameau de ce nom.</p>
+
+<p>Ses grandes portes de ch&ecirc;ne, sem&eacute;es de gros clous, ses hautes et
+&eacute;troites fen&ecirc;tres, la rendaient bien propre &agrave; l'usage qu'on allait en
+faire.</p>
+
+<p>Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient &eacute;t&eacute; &eacute;tablies dans
+le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis
+par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques d&eacute;tails de ma capture et
+sur les raisons qui avaient emp&ecirc;ch&eacute; mon ex&eacute;cution sommaire.</p>
+
+<p>La nuit venait d&eacute;j&agrave;, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clart&eacute; sur la
+sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Une centaine au moins de prisonniers &eacute;taient &eacute;pars sur le sol dall&eacute;,
+beaucoup d'entre eux, bless&eacute;s, et quelques-uns &eacute;videmment pr&egrave;s de
+mourir.</p>
+
+<p>Les hommes indemnes s'&eacute;taient r&eacute;unis en groupes silencieux et discrets
+autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour
+soulager leurs peines.</p>
+
+<p>Plusieurs avaient m&ecirc;me &ocirc;t&eacute; la plus grande partie de leurs v&ecirc;tements pour
+en faire des couchettes et en couvrir les bless&eacute;s.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave; on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens
+agenouill&eacute;s, et l'on entendait r&eacute;sonner sous les ailes le bruit rythm&eacute;
+de leurs pri&egrave;res, coup&eacute;es de temps &agrave; autre d'une plainte, d'un souffle
+p&eacute;nible, &eacute;trangl&eacute;, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour
+respirer.</p>
+
+<p>La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tir&eacute;es, sur les
+corps en haillons salis de boue, eussent inspir&eacute; le talent d'un de ces
+peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux &agrave; la Haye.</p>
+
+<p>Le jeudi matin, troisi&egrave;me jour apr&egrave;s la bataille, nous f&ucirc;mes tous
+conduits &agrave; Bridgewater, et enferm&eacute;s jusqu'&agrave; la fin de la semaine dans
+l'&eacute;glise de Sainte-Marie, la m&ecirc;me du haut du clocher de laquelle
+Monmouth et ses officiers avaient examin&eacute; la position de l'arm&eacute;e de
+Feversham.</p>
+
+<p>Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus
+il paraissait &eacute;vident que notre attaque de nuit avait eu toutes les
+chances de r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Feversham n'avait &eacute;vit&eacute; presque aucune des fautes que peut commettre un
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Il avait jug&eacute; son adversaire trop &agrave; la l&eacute;g&egrave;re, et laiss&eacute; son camp
+enti&egrave;rement expos&eacute; &agrave; une surprise.</p>
+
+<p>Lorsque &eacute;clat&egrave;rent les coups de feu, il s'&eacute;lan&ccedil;a de son lit, mais comme
+il tardait &agrave; trouver sa perruque, il errait &agrave; t&acirc;tons par sa tente
+pendant que la bataille se d&eacute;cidait et il n'en sortit gu&egrave;re que quand
+elle fut termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Tous &eacute;taient unanimes &agrave; d&eacute;clarer que sans le hasard qui fit n&eacute;gliger &agrave;
+nos guides et &eacute;claireurs le foss&eacute; du Rhin de Bussex, nous nous serions
+trouv&eacute;s au milieu des tentes avant que les hommes pussent &ecirc;tre appel&eacute;s
+aux armes.</p>
+
+<p>Cette seule circonstance et l'ardente &eacute;nergie de John Churchill, qui
+commandait en second, ce qui par la suite le rendit c&eacute;l&egrave;bre sous un nom
+plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre,
+&eacute;pargn&egrave;rent &agrave; l'arm&eacute;e royale un revers qui aurait peut-&ecirc;tre modifi&eacute;
+l'issue de la campagne<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la
+r&eacute;volte de Monmouth fut ais&eacute;ment dompt&eacute;e ou que c'&eacute;tait d&egrave;s le d&eacute;but une
+entreprise d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part,
+j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que
+cette poign&eacute;e de paysans r&eacute;solus, avec leurs piques, leurs faux, ont &eacute;t&eacute;
+bien pr&egrave;s de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre.</p>
+
+<p>Si, apr&egrave;s avoir supprim&eacute; la r&eacute;bellion, ce conseil priv&eacute; montra tant de
+f&eacute;rocit&eacute;, c'est qu'il savait combien elle avait &eacute;t&eacute; proche du succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Je ne veux pas m'&eacute;tendre trop longuement sur la cruaut&eacute; et la barbarie
+des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants
+entendent de tels d&eacute;tails.</p>
+
+<p>La mollesse de Feversham et la brutalit&eacute; de Kirke leur ont fait, dans
+l'Ouest, une r&eacute;putation qui n'est d&eacute;pass&eacute;e que par celle du gredin de
+haute envergure qui leur succ&eacute;da.</p>
+
+<p>Quant &agrave; leurs victimes, quand elles eurent &eacute;t&eacute; pendues, coup&eacute;es en
+quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire
+souffrir, elles laiss&egrave;rent dans leurs petits villages, comme un tr&eacute;sor
+que devaient y transmettre les g&eacute;n&eacute;rations successives, la r&eacute;putation
+d'hommes braves et sinc&egrave;res qui moururent pour une noble cause.</p>
+
+<p>Allez maintenant &agrave; Milverton ou &agrave; Wivoliscombe, ou Minehead, ou &agrave;
+Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la
+largeur du Comt&eacute; de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oubli&eacute;
+ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs.</p>
+
+<p>Et aujourd'hui, o&ugrave; est Kirke, o&ugrave; est Feversham?</p>
+
+<p>Leurs noms sont conserv&eacute;s, il est vrai, mais conserv&eacute;s dans la haine du
+pays.</p>
+
+<p>Comment ne pas voir que ces hommes, en ch&acirc;tiant d'autres hommes, se sont
+attir&eacute; un ch&acirc;timent bien plus s&eacute;v&egrave;re?</p>
+
+<p>Leur p&eacute;ch&eacute;, en v&eacute;rit&eacute;, les a montr&eacute;s au grand jour.</p>
+
+<p>Ils firent tout ce dont sont capables des gens sc&eacute;l&eacute;rats, endurcis de
+c&oelig;ur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de
+l'hypocrite au sang glac&eacute;, du bigot qui occupait alors le tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent.</p>
+
+<p>Des hommes furent perdus, d&eacute;pec&eacute;s et pendus de nouveau.</p>
+
+<p>Tous les carrefours du pays pr&eacute;sent&egrave;rent l'&eacute;pouvante des gibets.</p>
+
+<p>Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'&agrave;
+les rendre intol&eacute;rables les angoisses de la mort, qui ne fussent
+accumul&eacute;s sur ces hommes vou&eacute;s aux longues souffrances et pourtant on se
+raconte avec orgueil dans leur Comt&eacute; natal que dans toute cette arm&eacute;e de
+victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne march&acirc;t &agrave; la mort le visage
+ferme, en protestant que si la chose &eacute;tait &agrave; refaire, elle la referait.</p>
+
+<p>Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs.</p>
+
+<p>Monmouth, &agrave; ce qu'il parait, avait &eacute;t&eacute; pris par les habits jaunes de
+Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'o&ugrave; il esp&eacute;rait
+s'enfuir sur le continent.</p>
+
+<p>Il fut tra&icirc;n&eacute;, amaigri, non ras&eacute;, et tremblant, hors d'un champ de
+haricots o&ugrave; il avait cherch&eacute; un abri, et conduit &agrave; Ringwood, dans le
+Hampshire.</p>
+
+<p>Des rumeurs &eacute;tranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs
+que nous conn&ucirc;mes par les grossi&egrave;res plaisanteries de nos gardiens.</p>
+
+<p>Certains dirent qu'il s'&eacute;tait tra&icirc;n&eacute; aux genoux des rustres qui
+l'avaient pris.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s d'autres, il avait &eacute;crit au Roi, en lui offrant de faire tout et
+m&ecirc;me de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa
+t&ecirc;te de l'&eacute;chafaud<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Nous r&icirc;mes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos
+ennemis.</p>
+
+<p>En outre, il paraissait impossible qu'en un temps o&ugrave; les partisans lui
+montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait
+conduit et sur qui &eacute;taient fix&eacute;s les yeux de tous, montr&acirc;t moins de
+courage que n'en t&eacute;moigne le moindre petit tambour qui marche &agrave; pas
+menus en t&ecirc;te de son r&eacute;giment sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>H&eacute;las, le temps nous prouva que ces histoires-l&agrave; &eacute;taient vraies, et
+qu'il n'y avait aucun ab&icirc;me d'infamie o&ugrave; ce malheureux f&ucirc;t pr&ecirc;t &agrave;
+descendre dans l'espoir de prolonger de quelques ann&eacute;es une vie qui
+avait &eacute;t&eacute; une mal&eacute;diction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient
+suivi.</p>
+
+<p>Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager
+&agrave; esp&eacute;rer qu'il avait trouv&eacute; un endroit o&ugrave; se mettre en s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Ruben &eacute;tait toujours confin&eacute; au lit par sa blessure; il recevait les
+soins et la protection du Major Ogilvy.</p>
+
+<p>Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'effor&ccedil;a d'am&eacute;liorer
+ma situation, jusqu'au jour o&ugrave; je lui fis entendre combien il m'&eacute;tait
+p&eacute;nible de me voir traiter autrement que les braves gar&ccedil;ons avec qui
+j'avais partag&eacute; les p&eacute;rils de la campagne.</p>
+
+<p>Il me fit la grande faveur d'&eacute;crire &agrave; mon p&egrave;re, pour l'informer que je
+me portais bien et que je n'&eacute;tais point en danger imminent.</p>
+
+<p>En r&eacute;ponse &agrave; cette lettre, je re&ccedil;us du vieillard une &eacute;nergique et
+chr&eacute;tienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses
+citations emprunt&eacute;es &agrave; un sermon sur la patience, par le R&eacute;v&eacute;rend Josiah
+Seaton, de Petersfield.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re, disait-il, &eacute;tait profond&eacute;ment d&eacute;sol&eacute;e de ma situation, mais
+soutenue par sa confiance dans les d&eacute;crets de la Providence.</p>
+
+<p>Il joignait &agrave; cette lettre un ch&egrave;que au nom du Major Ogilvy, en le
+chargeant d'en faire l'usage que je d&eacute;sirais.</p>
+
+<p>Cette somme, jointe au petit p&eacute;cule que ma m&egrave;re avait cousu dans mon
+collet, me fut d'une utilit&eacute; incomparable, car la fi&egrave;vre des prisons
+avait &eacute;clat&eacute; parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux
+malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les
+services des m&eacute;decins, si bien que l'&eacute;pid&eacute;mie fut tu&eacute;e dans le germe
+avant d'avoir pu se r&eacute;pandre.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours d'ao&ucirc;t, nous f&ucirc;mes conduits de Bridgewater &agrave;
+Taunton, et jet&eacute;s avec des centaines d'autres dans le m&ecirc;me magasin &agrave;
+laines o&ugrave; notre r&eacute;giment avait &eacute;t&eacute; log&eacute; au commencement de la campagne.</p>
+
+<p>Nous gagn&acirc;mes peu au change.</p>
+
+<p>Toutefois nous nous aper&ccedil;&ucirc;mes que nos nouveaux gardiens &eacute;taient, en
+quelque sorte, plus rassasi&eacute;s de cruaut&eacute; que les premiers et que, d&egrave;s
+lors, ils &eacute;taient moins exigeants envers leurs prisonniers.</p>
+
+<p>Non seulement on permettait de temps &agrave; autre &agrave; nos amis de nous rendre
+visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des
+journaux, gr&acirc;ce &agrave; un petit cadeau fait au sergent de service.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes donc en &eacute;tat de passer notre temps dans un confortable
+relatif, pendant la dur&eacute;e d'un mois et plus qui s'&eacute;coula avant notre
+jugement.</p>
+
+<p>Un soir, comme j'&eacute;tais adoss&eacute; au mur, l'esprit vague, les yeux fix&eacute;s sur
+une mince tranche de ciel qui se montrait par l'&eacute;troite fen&ecirc;tre, j'en
+vins &agrave; me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva &agrave;
+mon oreille une voix qui me ramena en effet &agrave; mon foyer du Hampshire.</p>
+
+<p>Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'&eacute;levait &agrave; un grondement col&eacute;reux,
+ne pouvait appartenir qu'&agrave; un homme, &agrave; mon vieil ami le marin.</p>
+
+<p>Je m'approchai de la porte d'o&ugrave; venait le vacarme, et tous les doutes
+disparurent d&egrave;s que j'entendis les propos &eacute;chang&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de
+vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux
+que vous m'ont pri&eacute; de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que
+j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un
+petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous &agrave; travers mon
+aussi&egrave;re. Sans quoi je pourrais bien vous couler.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde.
+L'heure de la visite aux prisonniers est pass&eacute;e pour aujourd'hui, et si
+vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire
+essayer &agrave; votre dos le poids de ma hallebarde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai re&ccedil;u des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pens&eacute; &agrave;
+vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouv&eacute;
+vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore &agrave; t&eacute;ter,
+mais tout vieux que je suis, je tiens &agrave; vous faire savoir que je ne suis
+pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'&eacute;changer des
+bord&eacute;es avec n'importe quel brigand de homard &agrave; queue rouge qui aura
+jamais &eacute;t&eacute; pendu &agrave; l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des
+diamants du Roi. Je n'ai qu'&agrave; naviguer en arri&egrave;re et &agrave; faire un signal
+au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle fa&ccedil;on j'ai re&ccedil;u la
+bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a &eacute;t&eacute; votre
+habit.</p>
+
+<p>&mdash;Le Major Ogilvy! s'&eacute;cria le sergent plus respectueux. Si vous aviez
+dit que votre permission &eacute;tait sign&eacute;e du Major Ogilvy, cela se serait
+pass&eacute; autrement, mais vous vous &ecirc;tes mis &agrave; raconter des histoires
+d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris &agrave;
+conna&icirc;tre l'anglais du Roi, grommela Salomon. &agrave; vrai dire, l'ami, c'est
+pour moi un sujet d'&eacute;tonnement quand je vois que des gens de mer sont en
+&eacute;tat d'en remontrer aux terriens en mati&egrave;re d'argot. Car sur les sept
+cents hommes du navire le Worcester, le m&ecirc;me qui coula &agrave; pic dans la
+baie de Funchal, il n'y en avait pas un, m&ecirc;me parmi les mousses qui
+servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'&agrave;
+terre, il y a plus d'un ben&ecirc;t comme toi, qui pourrait aussi bien &ecirc;tre
+Portugais, d'apr&egrave;s le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du m&ecirc;me
+air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demand&eacute;
+quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez
+une langue diablement longue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire &agrave; des imb&eacute;ciles, riposta
+le marin. Mon gar&ccedil;on, si je vous avais dans mon quart pour une croisi&egrave;re
+de trois ans, je ferais tout de m&ecirc;me un homme de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.</p>
+
+<p>Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronz&eacute;e
+toute contract&eacute;e, toute boulevers&eacute;e, tant par l'effet du plaisir que lui
+donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique
+qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.</p>
+
+<p>Ayant jet&eacute; les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains &agrave; sa
+bouche et lan&ccedil;a mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant
+d'une s&eacute;rie de oh&eacute;! qui r&eacute;sonn&egrave;rent dans tout l'&eacute;difice.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Salomon, dis-je en le touchant &agrave; l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous b&eacute;nisse, mon gar&ccedil;on, Dieu vous b&eacute;nisse. Je n'arrivais pas &agrave;
+vous voir, car mon &oelig;il de tribord est aussi brouill&eacute; que l'air autour
+des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lanc&eacute; un pot d'un quart, &agrave;
+l'auberge du Tigre, il y aura bient&ocirc;t trente ans. Comment allez-vous? En
+bon &eacute;tat partout, dessous et dessus?</p>
+
+<p>&mdash;Tout va aussi bien que possible, r&eacute;pondis-je. Je n'ai gu&egrave;re sujet de
+me plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas re&ccedil;u de boulet dans les man&oelig;uvres fixes? Pas d'agr&egrave;s
+de cass&eacute;. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas
+&eacute;t&eacute; r&eacute;duit &agrave; l'&eacute;tat de ponton, pas &eacute;t&eacute; pris d'enfilade, pas subi
+d'abordage?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de tout cela, dis-je en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi, vous &ecirc;tes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de
+dix ans en deux mois. Vous &ecirc;tes parti en vaisseau de ligne aussi
+pimpant, aussi coquet qui ait jamais ob&eacute;i &agrave; la barre, et maintenant vous
+avez l'air de ce m&ecirc;me vaisseau, apr&egrave;s que la bataille et la temp&ecirc;te ont
+us&eacute; le brillant vernis de ses flancs, et ont jet&eacute; &agrave; bas les pennons de
+la pomme de son grand m&acirc;t. Mais je n'en suis pas moins content de vous
+voir en bon &eacute;tat dans la voilure et la membrure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme
+de dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;pondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la t&ecirc;te
+de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si
+f&acirc;cheuse que soit la temp&ecirc;te, le calme reviendra toujours par la suite,
+pourvu que vous arriviez &agrave; la traverser avec votre ancre profond&eacute;ment
+plant&eacute;e dans la Providence. Ah! mon gar&ccedil;on, voil&agrave; un fond qui tient
+bien! Mais si je vous connais, mon gar&ccedil;on, vous souffrez plus &agrave; cause de
+ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience
+et sans jamais se plaindre, r&eacute;pondis-je, et cela pour un homme pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Oui, cet &ecirc;tre au foie de poulet, grogna le marin en grin&ccedil;ant des
+dents.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vont ma m&egrave;re et mon p&egrave;re, demandai-je, et comment &ecirc;tes-vous
+venu si loin de chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'aurais fini par &ecirc;tre jet&eacute; &agrave; la c&ocirc;te sur mes moignons d'os si
+j'avais attendu plus longtemps &agrave; mon amarrage. Donc, j'ai coup&eacute; mon
+c&acirc;ble, et apr&egrave;s avoir fait une pointe au nord, jusqu'&agrave; Salisbury, j'ai
+couru sous une bonne brise.</p>
+
+<p>Votre p&egrave;re s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son
+m&eacute;tier comme &agrave; l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracass&eacute; par les
+juges de paix.</p>
+
+<p>Ils l'ont fait venir deux fois &agrave; Winchester pour l'interroger, mais ils
+ont trouv&eacute; ses papiers en r&egrave;gle et on n'a rien pu trouver &agrave; sa charge.</p>
+
+<p>Votre m&egrave;re, la pauvre cr&eacute;ature, n'a gu&egrave;re le loisir de bouder ou de
+s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand m&ecirc;me
+le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion
+d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans
+la cambuse &agrave; &eacute;plucher des renoncules ou &agrave; rouler de la p&acirc;tisserie.</p>
+
+<p>Ils ont donn&eacute; dans la pri&egrave;re, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et
+ils s'en r&eacute;chauffent le c&oelig;ur quand souffle la bise glaciale du malheur.</p>
+
+<p>Ils ont &eacute;t&eacute; enchant&eacute;s de voir que je partais pour vous trouver et je
+leur ai donn&eacute; ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une
+fa&ccedil;on ou d'autre si la chose &eacute;tait faisable.</p>
+
+<p>&mdash;Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en &ecirc;tre question.
+Comment pourriez-vous me faire sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a plus d'une fa&ccedil;on, r&eacute;pondit-il, en baissant la voix pour
+continuer tout bas, et hochant sa t&ecirc;te grise de l'air d'un homme qui
+parle d'un projet qui lui &agrave; co&ucirc;t&eacute; bien du temps, bien des r&eacute;flexions: il
+y a l'&eacute;coutillage.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;coutillage!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon gar&ccedil;on. Quand j'&eacute;tais quartier-ma&icirc;tre sur la gal&egrave;re la
+<i>Providence</i>, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouv&acirc;mes
+pris entre la c&ocirc;te &agrave; b&acirc;bord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'apr&egrave;s
+nous &ecirc;tre battus jusqu'&agrave; ce que tout notre gr&eacute;ement f&ucirc;t emport&eacute;, et que
+le sang coul&acirc;t &agrave; flots par nos dalots, nous f&ucirc;mes pris &agrave; l'abordage et
+envoy&eacute;s comme prisonniers au Texel.</p>
+
+<p>On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau
+puante et les rats.</p>
+
+<p>Les &eacute;coutilles &eacute;taient clou&eacute;es et gard&eacute;es par des hommes, mais malgr&eacute;
+cela ils ne r&eacute;ussirent pas &agrave; nous garder, car les fers all&egrave;rent &agrave; la
+d&eacute;rive, et Will Adams, le compagnon charpentier per&ccedil;a, un trou dans les
+coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la
+confusion, nous tomb&acirc;mes sur l'&eacute;quipage de la prise, et nous servant de
+nos cha&icirc;nes comme d'assommoirs, nous redev&icirc;nmes les ma&icirc;tres du navire.</p>
+
+<p>Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire r&eacute;ussir un
+plan de ce genre.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce magasin &agrave; laines &eacute;tait la gal&egrave;re la <i>Providence</i>, et que le
+territoire de Taunton f&ucirc;t la Baie de Biscaye, on pourrait essayer,
+dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;En effet je me suis &eacute;cart&eacute; de la passe, r&eacute;pondit-il en fron&ccedil;ant le
+sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai song&eacute;,
+et qui consiste &agrave; faire sauter le b&acirc;timent.</p>
+
+<p>&mdash;Le faire sauter! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une couple de barils et une m&egrave;che &agrave; combustion lente feraient
+l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous
+enferment maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils
+ne sauteraient pas en m&ecirc;me temps?</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable m'emporte! J'avais oubli&eacute; cela! s'&eacute;cria Salomon. Non, je
+pr&eacute;f&egrave;re m'en rapporter &agrave; vous. Qu'avez-vous &agrave; proposer?</p>
+
+<p>Vous n'avez qu'&agrave; donner vos ordres de marche.</p>
+
+<p>Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de
+gouverner d'apr&egrave;s eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en
+&eacute;tat d'ob&eacute;ir &agrave; la barre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les
+choses suivre leur cours et que vous retourniez &agrave; Havant, charg&eacute; de mes
+recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils
+soient courageux et qu'ils esp&egrave;rent pour le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car
+j'ai d&eacute;cid&eacute; d'unir mon sort &agrave; celui de ces pauvres gens, et si je
+pouvais les quitter, je ne le ferais pas.</p>
+
+<p>Faites tout votre possible pour r&eacute;conforter ma m&egrave;re et rappelez-moi &agrave;
+Zacharie Palmer.</p>
+
+<p>Votre visite a &eacute;t&eacute; une joie pour moi, et votre retour en sera une pour
+eux.</p>
+
+<p>Vous ne sauriez m'&ecirc;tre plus utile qu'en restant l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me noie, si j'aime &agrave; partir sans avoir frapp&eacute; mon coup!
+grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus &agrave; en
+parler.</p>
+
+<p>Dites-moi, mon gar&ccedil;on, est-ce que ce grand diable aux &eacute;pars minces, aux
+flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vid&eacute;, vous aurait trahi?</p>
+
+<p>S'il en &eacute;tait ainsi, par l'&Eacute;ternel, tout vieux que je suis, ma lame fera
+connaissance avec la rapi&egrave;re interminable qui pend &agrave; sa ceinture.</p>
+
+<p>Je sais o&ugrave; il s'est retir&eacute;, o&ugrave; il s'est amarr&eacute;, bien confortablement
+comme un bon marin, pour attendre le retour de la mar&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Saxon? m'&eacute;criai-je. Est-ce que vraiment vous sauriez o&ugrave; il
+est? Au nom de Dieu, parlez bas, car il y aurait un grade et cinq cents
+bonnes livres &agrave; gagner pour le premier venu de ces soldats qui mettrait
+la main sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il est peu probable qu'ils y r&eacute;ussissent, dit Salomon. Sur mon trajet
+pour venir ici, j'ai fait rel&acirc;che dans un endroit nomm&eacute; Bruton, o&ugrave; il se
+trouve une auberge qui peut soutenir la comparaison avec la plupart, et
+le patron est une gaillarde qui a la langue bien pendue et de la gaiet&eacute;
+dans les yeux.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais en train de boire un verre d'ale &eacute;pic&eacute;e, comme c'est mon
+habitude au sixi&egrave;me coup de cloche du quart du milieu, quand j'aper&ccedil;us
+un grand efflanqu&eacute; de charretier qui chargeait des barils de bi&egrave;re sur
+une charrette, dans la cour.</p>
+
+<p>En y regardant de plus pr&egrave;s, il me parut que j'avais d&eacute;j&agrave; vu ce nez, qui
+ressemble au bec d'un faucon, ces yeux p&eacute;tillants, avec les paupi&egrave;res
+seulement &agrave; moiti&eacute; lev&eacute;es, mais lorsque je l'eus entendu jurer tout seul
+en bon hollandais de Hollande, alors sa figure de proue me revint tout
+de suite &agrave; l'esprit.&raquo;</p>
+
+<p>J'allai faire un tour dans la cour et le touchai &agrave; l'&eacute;paule!</p>
+
+<p>Mordieu! mon gar&ccedil;on, il vous aurait fallu voir comme il fit un bond en
+arri&egrave;re, en crachant et mena&ccedil;ant comme un chat sauvage, tous ses cheveux
+h&eacute;riss&eacute;s sur sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il tira prestement un couteau de dessous son grand manteau, car sans
+doute il croyait que j'allais gagner la r&eacute;compense en le livrant aux
+habits rouges.</p>
+
+<p>Je lui dis que son secret &eacute;tait en s&ucirc;ret&eacute; avec moi et je lui demandai
+s'il savait que vous &eacute;tiez prisonnier.</p>
+
+<p>Il me r&eacute;pondit qu'il le savait et qu'il prenait sur lui de faire qu'il
+ne vous arriv&acirc;t rien de f&acirc;cheux, et pourtant, &agrave; vrai dire il me semblait
+qu'il avait assez de besogne &agrave; arranger sa voilure sans se m&ecirc;ler de
+piloter un autre.</p>
+
+<p>Mais je le quittai l&agrave; et c'est la que je le retrouverai s'il s'est mal
+conduit envers vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je, je suis tout &agrave; fait content qu'il ait trouv&eacute; ce
+refuge.</p>
+
+<p>Nous nous sommes s&eacute;par&eacute;s &agrave; propos d'une diff&eacute;rence d'opinion, mais je
+n'ai aucun motif de me plaindre de lui. Il m'a t&eacute;moign&eacute; de la bont&eacute; et
+m&ecirc;me de l'amiti&eacute; de bien des mani&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Il est aussi rus&eacute; qu'un employ&eacute; du comptable, fit Salomon. J'ai vu
+Ruben Lockarby, qui vous envoie son affection. Il est encore retenu sur
+sa couchette par sa blessure, mais il est bien trait&eacute;.</p>
+
+<p>Le major Ogilvy me dit qu'il a si bien parl&eacute; pour lui qu'il a toutes les
+chances possibles d'obtenir son acquittement, d'autant plus s&ucirc;rement
+qu'il n'&eacute;tait pas pr&eacute;sent &agrave; la bataille.</p>
+
+<p>Vous auriez, &agrave; son avis, de plus grandes chances d'&ecirc;tre amnisti&eacute; si vous
+aviez combattu moins vaillamment, mais vous vous &ecirc;tes signal&eacute; comme un
+homme dangereux, surtout parce que vous vous &ecirc;tes concili&eacute; l'affection
+de bien des gens du petit peuple parmi les rebelles.</p>
+
+<p>Le bon vieux marin resta avec moi jusqu'&agrave; une heure avanc&eacute;e de la nuit,
+&agrave; &eacute;couter le r&eacute;cit de mes aventures, et &agrave; me conter &agrave; son tour les na&iuml;fs
+comm&eacute;rages du village, qui int&eacute;ressent le voyageur lointain plus que ne
+saurait le faire la naissance et la chute des empires.</p>
+
+<p>Avant de me quitter, il tira de sa bourse une grosse poign&eacute;e de pi&egrave;ces
+d'argent et fit un tour parmi les prisonniers, s'informant de leurs
+besoins et faisant de son mieux pour les consoler dans son rude langage
+d'homme de mer.</p>
+
+<p>Il leur distribua aussi des pi&egrave;ces de monnaie pour att&eacute;nuer leurs
+ennuis.</p>
+
+<p>Il y a dans la bienveillance du regard et dans l'honn&ecirc;te expression de
+la figure un langage que tous les hommes peuvent comprendre, et bien que
+les propos du marin eussent pu &ecirc;tre tenus en grec, pour ce qui en &eacute;tait
+intelligible aux paysans du Comt&eacute; de Somerset, ils se group&egrave;rent autour
+de lui au moment de son d&eacute;part et appel&egrave;rent sur sa t&ecirc;te la b&eacute;n&eacute;diction
+du ciel.</p>
+
+<p>Il me sembla qu'avec lui une bouff&eacute;e d'air pur de l'Oc&eacute;an avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+dans notre prison &agrave; l'atmosph&egrave;re confin&eacute;e et malsaine et nous la rendait
+plus douce et plus salubre.</p>
+
+<p>Vers la fin d'ao&ucirc;t, les juges partirent de Londres pour cette tourn&eacute;e de
+crimes qui an&eacute;antit les existences et les foyers de tant d'hommes, et
+qui a laiss&eacute; dans les comt&eacute;s, o&ugrave; ils pass&egrave;rent, un souvenir qui ne
+s'&eacute;teindra pas tant qu'un p&egrave;re pourra parler &agrave; un fils.</p>
+
+<p>Nous apprenions leurs actes jour par jour, car les gardiens se faisaient
+un plaisir de les rapporter en d&eacute;tail, en les accompagnant de propos
+grossiers et orduriers, afin de nous bien montrer ce qui nous attendait
+et pour ne nous rien laisser perdre de ce qu'ils appelaient les charmes
+de l'attente.</p>
+
+<p>&Agrave; Winchester, la v&eacute;n&eacute;rable et si honor&eacute;e lady Alice Lisle fut condamn&eacute;e
+par le grand juge Jeffreys &agrave; &ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;e vive et il fallut tous les
+efforts, toutes les pri&egrave;res de ses amis, pour obtenir &agrave; grand' peine,
+qu'il lui accord&acirc;t la mis&eacute;rable faveur de mourir sous la hache et non
+sur le b&ucirc;cher.</p>
+
+<p>Sa belle t&ecirc;te fut s&eacute;par&eacute;e de son corps au milieu des g&eacute;missements et des
+cris de la foule rassembl&eacute;e sur la place du march&eacute; de la ville.</p>
+
+<p>&Agrave; Dorchester, on massacra en masse.</p>
+
+<p>Trois cents personnes furent condamn&eacute;es &agrave; mort, soixante-quatorze furent
+ex&eacute;cut&eacute;es.</p>
+
+<p>Enfin les squires, les plus connus comme de loyaux tories, en vinrent &agrave;
+se plaindre de ce qu'on rencontrait partout des cadavres pendus.</p>
+
+<p>De l&agrave; les juges se rendirent &agrave; Exeter, puis &agrave; Taunton, o&ugrave; ils arriv&egrave;rent
+dans la premi&egrave;re semaine de septembre, plus semblables &agrave; des b&ecirc;tes
+furieuses et affam&eacute;es, qui ont go&ucirc;t&eacute; du sang et ne peuvent plus apaiser
+leur soif d'&eacute;gorgements, qu'&agrave; des hommes anim&eacute;s d'un esprit de justice,
+instruits par l'exp&eacute;rience &agrave; distinguer entre les diff&eacute;rents degr&eacute;s de
+culpabilit&eacute;, ou &agrave; reconna&icirc;tre l'innocent et &agrave; le prot&eacute;ger contre
+l'injustice.</p>
+
+<p>Ils avaient un beau champ pour exercer leur cruaut&eacute;, car &agrave; Taunton
+seulement se trouvaient un millier d'infortun&eacute;s prisonniers, parmi
+lesquels un grand nombre &eacute;taient si inhabiles &agrave; exprimer leurs pens&eacute;es,
+si emp&ecirc;tr&eacute;s dans l'&eacute;trange dialecte, qu'ils parlaient, qu'il aurait &eacute;t&eacute;
+tout aussi avantageux d'&ecirc;tre n&eacute;s muets, tant ils avaient peu de chance
+de faire comprendre, soit aux juges, soit aux avocats, les excuses
+qu'ils d&eacute;siraient pr&eacute;senter.</p>
+
+<p>Le Lord Pr&eacute;sident de la Cour fit son entr&eacute;e un lundi soir.</p>
+
+<p>Je le vis passer, &eacute;tant &agrave; une des fen&ecirc;tres de la pi&egrave;ce, o&ugrave; l'on nous
+enfermait.</p>
+
+<p>En t&ecirc;te du cort&egrave;ge venaient les dragons avec leurs &eacute;tendards et leurs
+timbales, puis les hommes arm&eacute;s de leurs hallebardes, et apr&egrave;s eux une
+longue file de voitures, qu'occupaient les hauts dignitaires de l'ordre
+judiciaire.</p>
+
+<p>Enfin, tra&icirc;n&eacute; par six juments flamandes &agrave; sa longue queue, parut un
+grand carrosse d&eacute;couvert, richement orn&eacute; d'or massif, et dans lequel se
+pr&eacute;lassait, sur des coussins de velours, le juge inf&acirc;me drap&eacute; d'un
+manteau de peluche cramoisie, la t&ecirc;te coiff&eacute;e d'une grosse perruque
+blanche, si longue qu'elle retombait jusque sur ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>On disait qu'il s'habillait d'&eacute;carlate, afin de jeter la terreur dans le
+c&oelig;ur du peuple, et que ses salles &eacute;taient tendues de la m&ecirc;me couleur
+pour cette raison-l&agrave;.</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, il a &eacute;t&eacute; d'usage, depuis que sa sc&eacute;l&eacute;ratesse en est venue &agrave;
+&ecirc;tre connue de tous, de le d&eacute;peindre comme un homme, dont l'expression
+et les traits &eacute;taient aussi hideux que l'&acirc;me qu'ils cachaient.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, il en &eacute;tait tout autrement.</p>
+
+<p>Au contraire, cet homme-l&agrave;, au temps de sa jeunesse, avait d&ucirc; &ecirc;tre
+remarquable par son extr&ecirc;me beaut&eacute;.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas tr&egrave;s &acirc;g&eacute;, il est vrai, s'il n'est question que de son
+&acirc;ge, lorsque je le vis, mais la d&eacute;bauche et la bassesse de ses m&oelig;urs
+avaient marqu&eacute; leur empreinte sur sa figure sans cependant d&eacute;truire
+enti&egrave;rement la r&eacute;gularit&eacute; et la beaut&eacute; de ses traits.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait brun, d'un teint qui tenait de l'Espagnol plut&ocirc;t que de
+l'Anglais, avec des yeux noirs, et la peau oliv&acirc;tre.</p>
+
+<p>Il avait un air hautain et noble, mais son caract&egrave;re s'enflammait si
+ais&eacute;ment que la moindre contradiction le moindre tracas le faisaient
+d&eacute;lirer comme un fou, les yeux allum&eacute;s, l'&eacute;cume &agrave; la bouche.</p>
+
+<p>Moi-m&ecirc;me, je l'ai vu les l&egrave;vres &eacute;cumantes, la figure boulevers&eacute;e par la
+fureur, semblable &agrave; un homme atteint du haut mal.</p>
+
+<p>Cependant il n'&eacute;tait gu&egrave;re plus ma&icirc;tre de ses autres &eacute;motions, car, &agrave; ce
+que j'ai oui dire, il fallait fort peu de chose pour qu'il se m&icirc;t &agrave;
+sangloter, &agrave; pleurer, surtout quand il avait re&ccedil;u de ses sup&eacute;rieurs
+quelque marque de d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&Agrave; mon avis, c'&eacute;tait un homme qui poss&eacute;dait de grandes facult&eacute;s soit pour
+le bien, soit pour le mal, mais qui, en flattant ses tendances
+naturelles en ce qu'elles avaient de t&eacute;n&eacute;breux, et n&eacute;gligeant l'autre
+c&ocirc;t&eacute;, s'&eacute;tait rapproch&eacute;, autant que la chose est possible, de la nature
+diabolique.</p>
+
+<p>Il fallait, en v&eacute;rit&eacute;, un gouvernement bien mauvais pour qu'un mis&eacute;rable
+aussi vil, aussi insolent f&ucirc;t choisi pour tenir les balances de la
+justice.</p>
+
+<p>Comme il passait, un gentleman tory, qui chevauchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa
+voiture, attira son attention sur les figures des prisonniers, qui le
+regardaient.</p>
+
+<p>Il leva les yeux de leur c&ocirc;t&eacute;, en montrant ses dents blanches dans un
+ricanement de m&eacute;chancet&eacute;. Puis il s'enfon&ccedil;a dans ses coussins.</p>
+
+<p>Je remarquai que pas un seul chapeau ne se leva dans la foule sur son
+passage et que les rudes soldats eux-m&ecirc;mes semblaient &eacute;prouver &agrave; sa vue
+un sentiment m&eacute;lang&eacute; de frayeur et de d&eacute;go&ucirc;t, ainsi qu'un lion
+regarderait un vampire affreux, suceur de sang, qui se serait abattu sur
+la proie qu'il aurait lui-m&ecirc;me jet&eacute;e &agrave; terre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX_Le_Diable_en_perruque_et_en_robe" id="IX_Le_Diable_en_perruque_et_en_robe"></a><a href="#table">IX&mdash;Le Diable en perruque et en robe.</a></h2>
+
+
+<p>L'&oelig;uvre de carnage commen&ccedil;a sans retard.</p>
+
+<p>Cette nuit m&ecirc;me, le grand gibet fut dress&eacute; devant l'H&ocirc;tellerie du <i>Blanc
+Cerf</i>.</p>
+
+<p>Pendant des heures, nous p&ucirc;mes entendre les coups des maillets, les
+scies coupant les poutres, en m&ecirc;me temps que l'obsc&egrave;ne concert de la
+suite du Pr&eacute;sident, qui se divertissaient bruyamment avec les officiers
+du r&eacute;giment de Tanger, dans la salle qui donnait sur la rue et avait vue
+sur le gibet.</p>
+
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; des prisonniers, la nuit se passa en pri&egrave;re et en m&eacute;ditation,
+les hommes au c&oelig;ur &eacute;nergique raffermissant leurs fr&egrave;res plus faibles,
+les exhortant &agrave; se montrer virils, &agrave; marcher &agrave; la mort d'une mani&egrave;re qui
+servirait d'exemple dans le monde entier aux vrais protestants.</p>
+
+<p>Les Puritains, qui &eacute;taient eccl&eacute;siastiques, avaient &eacute;t&eacute;, pour la
+plupart, pendus s&eacute;ance tenante, apr&egrave;s la bataille, mais il en &eacute;tait
+rest&eacute; un petit nombre pour soutenir le courage de leur troupeau et lui
+montrer comment on marche au supplice.</p>
+
+<p>Jamais je ne vis rien d'aussi admirable que la fermet&eacute; calme et
+l'entrain avec lesquels ces pauvres paysans envisageaient leur destin.</p>
+
+<p>Leur bravoure sur le champ de bataille n'&eacute;tait rien aupr&egrave;s de celle
+qu'ils montr&egrave;rent dans l'abattoir l&eacute;gal.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi, parmi les pri&egrave;res dites &agrave; voix basse et les appels &agrave; la
+mis&eacute;ricorde divine, de ces voix qui n'avaient jamais encore implor&eacute; la
+piti&eacute; humaine, que se leva le matin, le dernier matin, que beaucoup
+d'entre nous avaient &agrave; passer sur la terre.</p>
+
+<p>L'audience aurait d&ucirc; s'ouvrir &agrave; neuf heures, mais mylord le Pr&eacute;sident
+&eacute;tait indispos&eacute; pour avoir prolong&eacute; la veill&eacute;e en compagnie du colonel
+Kirke.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de onze heures quand les trompettes et les crieurs
+annonc&egrave;rent qu'il avait pris place.</p>
+
+<p>Les prisonniers furent appel&eacute;s par leurs noms, l'un apr&egrave;s l'autre, les
+plus marquants les premiers.</p>
+
+<p>Ils nous quitt&egrave;rent avec des poign&eacute;es de mains, des b&eacute;n&eacute;dictions, mais
+nous ne les rev&icirc;mes plus, nous ne les entend&icirc;mes plus.</p>
+
+<p>Seulement un bruyant roulement de timbales s'entendait de temps &agrave; autre.</p>
+
+<p>Il avait pour but, &agrave; ce que nos gardiens nous dirent, de couvrir les
+derni&egrave;res paroles que les victimes pourraient prononcer et qui
+porteraient leur fruit dans l'&acirc;me des auditeurs.</p>
+
+<p>Le d&eacute;fil&eacute; des martyrs, qui marchaient d'un pas ferme, le sourire aux
+l&egrave;vres &agrave; leur destin, dura pendant toute cette longue journ&eacute;e d'automne,
+si bien qu'enfin les grossiers soldats de garde furent r&eacute;duits &agrave; un
+silencieux respect devant un courage qu'ils ne pouvaient s'emp&ecirc;cher de
+reconna&icirc;tre comme plus &eacute;lev&eacute; et plus noble que le leur.</p>
+
+<p>On peut qualifier de d&eacute;bats la fa&ccedil;on dont furent trait&eacute;s ces h&eacute;ros, et
+c'&eacute;taient en effet des d&eacute;bats, mais non dans le sens que nous autres
+Anglais donnons &agrave; ce mot.</p>
+
+<p>Cela ne consistait qu'&agrave; &ecirc;tre amen&eacute; devant le juge et insult&eacute; avant
+d'&ecirc;tre tra&icirc;n&eacute; au gibet.</p>
+
+<p>La salle du tribunal &eacute;tait la voie sem&eacute;e d'&eacute;pines qui aboutissait &agrave;
+l'&eacute;chafaud.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi bon pr&eacute;senter un t&eacute;moin qu'on faisait taire par des clameurs, par
+des jurons, par les menaces du Pr&eacute;sident qui braillait, jurait au point
+que les bourgeois &eacute;pouvant&eacute;s de Fore Street pouvaient l'entendre?</p>
+
+<p>J'ai ou&iuml; dire par des personnes qui se trouvaient l&agrave; en ce jour qu'il
+tint des propos dignes d'un poss&eacute;d&eacute; du d&eacute;mon, que ses yeux noirs
+&eacute;tincelaient d'un &eacute;clat qui n'avaient presque rien d'humain.</p>
+
+<p>Le jury s'effa&ccedil;ait devant lui comme devant une cr&eacute;ature venimeuse,
+lorsqu'il tournait sur lui son regard funeste.</p>
+
+<p>Parfois, &agrave; ce qu'on m'a rapport&eacute;, sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute; faisait place &agrave; une gaiet&eacute;
+plus terrible encore. Il se renversait sur son si&egrave;ge de magistrat en
+riant au point que les larmes coulaient en sautillant sur son hermine.</p>
+
+<p>Ce premier jour, pr&egrave;s de cent personnes furent ex&eacute;cut&eacute;es ou condamn&eacute;es &agrave;
+mort.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais attendu &agrave; &ecirc;tre appel&eacute; l'un des premiers, et je l'aurais &eacute;t&eacute;
+sans doute sans les actives d&eacute;marches du Major Ogilvy.</p>
+
+<p>En fait, le second jour se passa sans qu'on se f&ucirc;t occup&eacute; de moi.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me et le quatri&egrave;me jour, la boucherie se ralentit, non point
+que la piti&eacute; s'&eacute;veill&acirc;t dans l'&acirc;me du juge, mais parce que les grands
+propri&eacute;taires tories et les principaux partisans du gouvernement avaient
+encore des entrailles compatissantes, que r&eacute;voltait ce massacre de gens
+sans d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Sans l'influence que ces gentlemen exerc&egrave;rent sur le juge, je suis
+convaincu que Jeffreys aurait pendu jusqu'au dernier les onze cents
+prisonniers enferm&eacute;s alors &agrave; Taunton.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, deux cent cinquante d'entre eux furent sacrifi&eacute;s &agrave;
+la soif de sang humain de ce monstre maudit.</p>
+
+<p>Le huiti&egrave;me jour des assises, il ne restait plus que cinquante de nous
+dans le magasin aux laines.</p>
+
+<p>En effet, dans ces quelques derniers jours, les prisonniers avaient &eacute;t&eacute;
+jug&eacute;s par fourn&eacute;es de dix, de vingt.</p>
+
+<p>Mais cette fois nous f&ucirc;mes tous emmen&eacute;s comme un troupeau, sous escorte,
+dans la salle d'audience.</p>
+
+<p>On nous entassa &agrave; la barre en aussi grand nombre qu'il pouvait en tenir,
+pendant que les autres &eacute;taient parqu&eacute;s, comme les veaux au march&eacute;, dans
+le centre de la salle.</p>
+
+<p>Le juge &eacute;tait vautr&eacute; sur un si&egrave;ge &eacute;lev&eacute;, avec un dais au-dessus de lui,
+les deux autres juges install&eacute;s sur des si&egrave;ges moins hauts, &agrave; ses deux
+c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; droite, se trouvait le compartiment des jur&eacute;s, douze personnes
+soigneusement tri&eacute;es, des tories de la vieille &eacute;cole, fermes partisans
+des doctrines de la non-r&eacute;sistance et du droit divin des rois.</p>
+
+<p>La Couronne avait pris les pr&eacute;cautions les plus minutieuses pour le
+choix de ces hommes.</p>
+
+<p>Il n'y en avait pas un seul qui n'e&ucirc;t condamn&eacute; son propre p&egrave;re, sur le
+plus l&eacute;ger soup&ccedil;on qu'il penchait vers le presbyt&eacute;rianisme ou pour les
+Whigs.</p>
+
+<p>Juste au-dessous du juge se trouvait une grande table couverte de drap
+vert, et jonch&eacute;e de papiers.</p>
+
+<p>&Agrave; la droite s'alignait la longue rang&eacute;e des l&eacute;gistes de la Couronne,
+gens farouches, aux mines de furets.</p>
+
+<p>Chacun d'eux tenait une liasse de papiers, qu'ils flairaient de temps en
+temps.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit autant de m&acirc;tins cherchant la piste sur laquelle ils
+comptaient nous poursuivre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la table &eacute;tait assis un seul homme, jeune, &agrave; figure
+fra&icirc;che, en perruque et en robe, avec des mani&egrave;res nerveuses d'une
+prudence craintive.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'avocat, Ma&icirc;tre Helstrop, que, dans sa cl&eacute;mence, la Couronne
+avait consenti &agrave; nous accorder, de peur que quelqu'un n'e&ucirc;t la hardiesse
+de d&eacute;clarer que nous n'avions pas &eacute;t&eacute; jug&eacute;s dans les formes l&eacute;gales.</p>
+
+<p>Le reste de la salle &eacute;tait occup&eacute; par les serviteurs de la suite des
+juges, par les soldats de la garnison, qui se conduisaient l&agrave; comme dans
+leur lieu habituel de fl&acirc;nerie et regardaient toute la c&eacute;r&eacute;monie comme
+un genre de divertissement qui ne co&ucirc;tait rien, qui riaient bruyamment
+aux grossiers sarcasmes, aux brutales plaisanteries de Sa Seigneurie.</p>
+
+<p>Le clerc ayant bredouill&eacute; la formule l&eacute;gale d'apr&egrave;s laquelle nous, les
+prisonniers &agrave; la barre, ayant secou&eacute; toute crainte de Dieu, nous nous
+&eacute;tions assembl&eacute;s ill&eacute;galement, tra&icirc;treusement, et cetera, le Lord juge
+de paix d&eacute;clara qu'il prenait l'affaire en main, selon son habitude:</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que nous nous tirerons heureusement de ceci, dit-il
+brusquement, j'esp&egrave;re qu'un jugement ne tombera pas sur cet &eacute;difice.
+A-t-on jamais vu tant de sc&eacute;l&eacute;ratesse entass&eacute;e dans une seule salle
+d'audience? Vit-on jamais pareille collection de faces criminelles? Ah!
+coquins, je vois une corde toute pr&ecirc;te pour chacun, de vous. N'as-tu
+point peur du jugement? N'as-tu point peur du feu d'enfer? Vous, le
+barbon, dans le coin, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu en vous
+assez de la gr&acirc;ce de Dieu pour vous emp&ecirc;cher de prendre les armes contre
+votre tr&egrave;s gracieux et tr&egrave;s affectueux souverain.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai suivi les conseils de ma conscience, mylord, dit le v&eacute;n&eacute;rable
+drapier de Wellington, auquel il s'adressait.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! votre conscience! hurla Jeffreys. Un pr&eacute;dicant qui a une
+conscience! O&ugrave; &eacute;tait-elle votre conscience, il y a deux mois, sc&eacute;l&eacute;rats,
+coquin? Votre conscience ne vous servira gu&egrave;re, monsieur, quand vous
+danserez en l'air avec la corde au cou. A-t-on jamais vu pareille
+sc&eacute;l&eacute;ratesse? A-t-on jamais entendu pareille effronterie? Et vous, grand
+pendard de rebelle, n'aurez-vous pas assez de gr&acirc;ce pour tenir les yeux
+baiss&eacute;s? Faut-il que vous osiez regarder la justice en face, comme si
+vous &eacute;tiez un honn&ecirc;te homme! Est-ce que vous n'avez pas peur, monsieur?
+Ne voyez-vous pas la mort qui vous attend?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai d&eacute;j&agrave; vue, mylord, et je n'en ai pas peur, r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Race de vip&egrave;res! cria-t-il en levant les mains. Le meilleur des p&egrave;res,
+le plus bienveillant des rois! Ayez soin que mes paroles soient
+transcrites sur le proc&egrave;s-verbal, greffier! Le plus indulgent des
+parents. Mais il faut ramener par le fouet &agrave; l'ob&eacute;issance les enfants
+indociles.</p>
+
+<p>Et sur ces mots, il eut un ricanement f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi &eacute;pargnera tout nouveau souci sur ce point &agrave; vos parents
+naturels. S'ils tenaient &agrave; vous conserver, ils n'avaient qu'&agrave; vous
+&eacute;lever dans de meilleurs principes. Coquins, nous allons &ecirc;tre
+mis&eacute;ricordieux envers vous.&mdash;Oh! mis&eacute;ricordieux, mis&eacute;ricordieux! Combien
+sont-ils ici, greffier?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-un, mylord.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; &eacute;gout de vilenie! Cinquante-un coquins fieff&eacute;s comme il n'y en eut
+jamais de tra&icirc;n&eacute;s sur claie! Oh! quelle masse de corruption nous avons
+l&agrave;! Qui d&eacute;fend les vilains?</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;fends les prisonniers, Votre Seigneurerie, r&eacute;pondit le jeune
+l&eacute;giste.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Helstrop! Ma&icirc;tre Helstrop, cria Jeffreys, agitant sa grande
+perruque au point d'en faire tomber la poudre, vous &ecirc;tes dans toutes ces
+sales affaires, Ma&icirc;tre Helstrop. Vous pourriez bien vous trouver dans un
+cas f&acirc;cheux, Ma&icirc;tre Helstrop. Parfois il me semble que je vous vois
+vous-m&ecirc;me sur la sellette, Ma&icirc;tre Helstrop. Il pourrait bien arriver que
+vous ayez aussi besoin d'un gentleman de robe longue, Ma&icirc;tre Helstrop.
+Ah! prenez garde, prenez garde.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d&eacute;sign&eacute; par la couronne, Votre Seigneurie, dit le l&eacute;giste
+d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je donc m'entendre r&eacute;pliquer! brailla Jeffreys, dont les yeux
+noirs s'allum&egrave;rent d'une rage d&eacute;moniaque Serais-je insult&eacute; dans mon
+propre tribunal? Faudra-t-il que tout plaideur d'une pi&egrave;ce de cinq
+liards, parce que le hasard lui aura mis une perruque et une robe,
+vienne contredire le Lord juge et sauter &agrave; la figure de celui qui
+pr&eacute;side le Tribunal? Oh! Ma&icirc;tre Helstrop, je crains de vivre assez
+longtemps pour vous voir arriver quelque malheur.</p>
+
+<p>&mdash;J'implore le pardon de Votre Seigneurie, s'&eacute;cria l'avocat au c&oelig;ur
+d&eacute;faillant, la figure aussi blanche que le papier de sa nomination.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde &agrave; vos paroles et &agrave; vos actes, r&eacute;pondit Jeffreys d'un ton
+de menace. Faites en sorte de ne pas exag&eacute;rer le z&egrave;le &agrave; d&eacute;fendre l'&eacute;cume
+de la terre. Eh bien, maintenant, voyons. Qu'est-ce que ces cinquante-un
+bandits d&eacute;sirent dire pour leur d&eacute;fense? Messieurs du jury, je vous prie
+de remarquer l'air de coupeurs de gorge qu'ont toutes ces figures. Il
+est heureux que le Colonel Kirke ait donn&eacute; au tribunal une garde
+suffisante, car avec eux ni la justice ni l'&Eacute;glise ne sont en s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante d'entre eux demandent &agrave; plaider coupables sur l'accusation
+d'avoir pris les armes contre le Roi, r&eacute;pondit notre avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! hurla le juge, vit-on jamais une imprudence aussi incomparable?
+Vit-on jamais une effronterie aussi inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e? Coupables, disent-ils?
+Ont-ils exprim&eacute; leur repentir de cette faute contre le meilleur, le plus
+patient monarque! &Eacute;crivez ces mots sur le proc&egrave;s-verbal, greffier.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont refus&eacute; d'exprimer du repentir, Votre Seigneurerie, r&eacute;pondit le
+conseiller de la d&eacute;fense.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les parricides! les impudents coquins! cria le juge. Mettez
+ensemble ces quarante-l&agrave; de ce c&ocirc;t&eacute;-ci de l'enceinte. Oh! messieurs,
+avez-vous jamais vu une pareille concentration de vice! Regardez comment
+la bassesse, la sc&eacute;l&eacute;ratesse peuvent se dresser, la t&ecirc;te haute. Oh!
+monstres endurcis! Mais les onze autres! Peuvent-ils donc esp&eacute;rer que
+nous ajouterons foi &agrave; ce mensonge transparent? &agrave; cette ruse palpable?
+Pourront-ils le faire avaler &agrave; la Cour?</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, leurs moyens de d&eacute;fense n'ont pas encore &eacute;t&eacute; formul&eacute;s,
+balbutia Ma&icirc;tre Helstrop.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis capable de flairer un mensonge avant qu'il ne soit exprim&eacute;,
+gronda le juge. Je suis capable de le lire aussi vite que vous de le
+concevoir. Allons! Allons! le temps de la Cour est pr&eacute;cieux. Proposez
+des moyens de d&eacute;fense ou asseyez-vous et qu'on prononce la sentence.</p>
+
+<p>&mdash;Ces hommes, Mylord, dit le d&eacute;fenseur, qui tremblait au point que le
+parchemin se froissait avec bruit sous sa main, ces onze hommes, mylord...</p>
+
+<p>&mdash;Onze diables, mylord, interrompit Jeffreys.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des paysans innocents, mylord, et qui aiment Dieu et le Roi.
+Ils ne se sont m&ecirc;l&eacute;s en aucune fa&ccedil;on dans cette r&eacute;cente affaire. Ils ont
+&eacute;t&eacute; tra&icirc;n&eacute;s hors de leur maison, mylord, non point parce qu'on les
+soup&ccedil;onnait, mais parce qu'ils &eacute;taient hors d'&eacute;tat de satisfaire la
+rapacit&eacute; de certains simples soldats qui, d&eacute;&ccedil;us dans leur espoir de
+butin...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! honte! honte! cria Jeffreys d'une voix tonnante, trois fois honte!
+Ma&icirc;tre Helstrop, ne vous suffit-il pas de soutenir des rebelles, et
+faut-il encore que vous sortiez de votre sujet pour calomnier les
+troupes du Roi? O&ugrave; en vient le monde? En un mot, qu'all&egrave;guent ces
+coquins pour leur d&eacute;fense?</p>
+
+<p>&mdash;Un alibi, Votre Seigneurerie!</p>
+
+<p>&mdash;Ha! L'argument connu de tous les gredins. Ont-ils des t&eacute;moins?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons ici une liste de quarante t&eacute;moins, Votre Seigneurerie. Ils
+attendent en bas. Beaucoup d'entre eux ont fait un long trajet, se sont
+expos&eacute;s &agrave; bien de la peine, &agrave; des ennuis.</p>
+
+<p>&mdash;Que sont-ils? Qui sont-ils? cria Jeffreys.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des gens de la campagne, Votre Seigneurerie, des cultivateurs,
+des fermiers, les voisins de ces pauvres gens, qu'ils connaissaient
+bien, et qui peuvent parler de ce qu'ils ont fait.</p>
+
+<p>&mdash;Des cultivateurs, des fermiers, cria le juge &agrave; tue-t&ecirc;te, mais alors
+ils appartiennent &agrave; la m&ecirc;me classe que ces hommes-l&agrave;. Voudriez-vous que
+nous acceptions le serment de ces gens-l&agrave;, qui sont eux-m&ecirc;mes des Whigs,
+des Presbyt&eacute;riens, des pr&ecirc;cheurs, des camarades de taverne de ceux que
+nous sommes en train de juger? Je parie qu'ils ont concert&eacute; cela &agrave;
+loisir tout en buvant leur bi&egrave;re. &Agrave; loisir, &agrave; loisir, les coquins.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas entendre les t&eacute;moins, Votre Seigneurie? s'&eacute;cria
+notre avocat, rappel&eacute; &agrave; un faible sentiment d'&eacute;nergie par cet outrage.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot d'eux, monsieur, dit Jeffreys. Je me demande si mon devoir
+envers le Roi, mon bon ma&icirc;tre,&mdash;&eacute;crivez &laquo;bon ma&icirc;tre&raquo; greffier,&mdash;ne
+m'autorise pas &agrave; faire asseoir tous vos t&eacute;moins sur la sellette comme
+complices et fauteurs de trahison.</p>
+
+<p>&mdash;S'il pla&icirc;t &agrave; Votre Seigneurie, cria un des prisonniers, j'ai pour
+t&eacute;moins M. Johnson, du Bas Stowey, qui est un bon Tory, et aussi M.
+Shepperton le clergyman.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est que plus honteux pour eux de se montrer dans une cause
+pareille, riposta Jeffreys. Que devons-nous dire, gentlemen du jury, en
+voyant la noblesse de campagne et le clerg&eacute; de l'&Eacute;glise &Eacute;tablie soutenir
+de cette mani&egrave;re la trahison et la r&eacute;bellion? Assur&eacute;ment c'est le
+dernier jour qui approche. Vous &ecirc;tes un Whig des plus mal intentionn&eacute;s,
+des plus dangereux, pour les avoir entra&icirc;n&eacute;s si loin de leur devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &eacute;coutez-moi, Mylord, s'&eacute;cria un des prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;couter, veau mugissant! cria le juge. Nous n'avons pas autre
+chose &agrave; entendre. Vous figurez-vous que vous &ecirc;tes revenu &agrave; votre
+conciliabule, pour oser &eacute;lever ainsi la voix. Vous entendre! Parbleu!
+Nous vous &eacute;couterons du bout d'une corde avant peu de jours.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons peine &agrave; croire, dit un des conseillers de la Couronne, en
+se dressant soudain, avec un grand bruit de papiers froiss&eacute;s, nous avons
+peine &agrave; croire qu'il soit n&eacute;cessaire pour la Couronne de pr&eacute;ciser aucun
+cas. Nous avons d&eacute;j&agrave; entendu bien des fois toute l'histoire de cette
+damnable, de cette ex&eacute;crable entreprise. Les hommes, qui comparaissent
+devant Votre Seigneurie, se sont, pour la plupart, reconnus coupables,
+et parmi ceux qui s'obstinent, il n'y en a pas un qui ait pu nous donner
+quelque sujet de le croire innocent de l'horrible crime dont il est
+accus&eacute;. En cons&eacute;quence les gentlemen de la robe longue sont d'accord
+pour d&eacute;clarer que le jury peut &ecirc;tre requis tout de suite de prononcer un
+seul verdict sur la totalit&eacute; des accus&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est... demanda Jeffreys, en se tournant vers le chef des jur&eacute;s
+pour l'interroger du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Coupable, Votre Seigneurie, dit celui-ci, en ricanant, pendant que les
+jur&eacute;s ses confr&egrave;res hochaient la t&ecirc;te et &eacute;changeaient des rires.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, naturellement! Coupables comme Judas Iscariote, cria le
+juge, en regardant d'un air triomphant la foule des paysans et bourgeois
+qui se trouvait devant lui. Faites-les avancer un peu, huissiers, afin
+que je puisse les consid&eacute;rer plus avantageusement. Oh! les rus&eacute;s!
+N'est-ce pas que vous voil&agrave; pris! N'est-ce pas que vous &ecirc;tes cern&eacute;s? O&ugrave;
+pouvez-vous fuir maintenant? Ne voyez-vous pas l'enfer s'ouvrir &agrave; vos
+pieds? Eh! n'est-ce pas que vous avez peur? Oh! elle sera courte,
+courte, votre confession.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit que le diable en personne &eacute;tait entr&eacute; en cet homme, car tout
+en parlant, il se tordait d'un rire infernal et tapotait le coussin
+rouge qui &eacute;tait devant lui.</p>
+
+<p>Je promenai un regard sur mes compagnons, mais il semblait que leurs
+figures eussent &eacute;t&eacute; taill&eacute;es dans le marbre.</p>
+
+<p>S'il avait compt&eacute; voir un &oelig;il se mouiller, une l&egrave;vre trembler, cette
+satisfaction lui &eacute;tait refus&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais libre d'agir, dit-il, pas un de vous n'&eacute;chapperait &agrave; la
+corde. Oui, et si j'&eacute;tais libre d'agir, certains dont l'estomac est trop
+d&eacute;licat pour cette besogne et qui pr&eacute;tendent servir le Roi du bout des
+l&egrave;vres, tout en interc&eacute;dant pour ses pires ennemis, auraient eux-m&ecirc;mes
+de quoi garder un souvenir des assises de Taunton. Oh! les plus ingrats
+des rebelles! N'avez-vous pas entendu comme quoi votre tr&egrave;s tendre et
+tr&egrave;s mis&eacute;ricordieux monarque, le meilleur des hommes (greffier; mettez
+cela par &eacute;crit) c&eacute;dant &agrave; l'intercession de ce grand et charitable homme
+d'&eacute;tat, Lord Sunderland, (greffier, &eacute;crivez cela) a piti&eacute; de vous. Cela
+ne vous a-t-il pas amollis? Cela ne vous a-t-il pas inspir&eacute; l'horreur de
+vous-m&ecirc;mes? Je le d&eacute;clare, quand j'y songe...</p>
+
+<p>...Et sur ces mots, la respiration lui manqua tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>Il &eacute;clata en sanglots, les larmes ruissel&egrave;rent sur ses joues...</p>
+
+<p>&mdash;... Quand j'y songe, &agrave; cette patience chr&eacute;tienne, &agrave; cette ineffable
+mis&eacute;ricorde, je me sens contraint d'&eacute;voquer en mon esprit ce Grand Juge
+devant lequel nous tous, et m&ecirc;me moi, nous aurons un jour &agrave; rendre nos
+comptes. Faut-il recommencer greffier, ou bien est-ce d&eacute;j&agrave; &eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;crit, Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors &eacute;crivez en marge: &laquo;sanglots.&raquo; Il est bon que le Roi soit
+instruit de notre opinion en pareille mati&egrave;re. Sachez donc, vous les
+rebelles les plus perfides et les plus d&eacute;natur&eacute;s, que ce bon p&egrave;re, que
+vous avez repouss&eacute; du talon, est venu s'interposer entre vous et les
+lois offens&eacute;es par vous. Sur son ordre, j'&eacute;carte de vous le ch&acirc;timent
+que vous avez m&eacute;rit&eacute;. Si vraiment vous &ecirc;tes capables de prier, si vos
+conciliabules mortels pour l'&acirc;me n'ont pas chass&eacute; de vous toute gr&acirc;ce,
+tombez &agrave; genoux, et exprimez votre gratitude en apprenant de moi qu'il
+vous est accord&eacute; &agrave; tous un pardon entier.</p>
+
+<p>Alors le juge se leva de son si&egrave;ge, comme s'il allait descendre du
+tribunal, et nous &eacute;change&acirc;mes des regards stup&eacute;faits sous l'impression
+de ce d&eacute;nouement si inattendu du proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Les soldats et les gens de loi ne furent pas moins &eacute;bahis, pendant qu'un
+murmure de joie et d'approbation se faisait entendre, parmi les quelques
+campagnards qui avaient eu la hardiesse de s'aventurer dans cette
+enceinte maudite.</p>
+
+<p>&mdash;Toutefois, reprit Jeffreys, en se tournant, un malicieux sourire sur
+les l&egrave;vres, ce pardon est subordonn&eacute; &agrave; certaines conditions et r&eacute;serves.
+Vous serez tous conduits d'ici &agrave; Poole, encha&icirc;n&eacute;s, et vous y trouverez
+un navire qui vous attend. Vous serez enferm&eacute;s avec d'autres dans la
+cale dudit navire et transport&eacute;s aux frais du Roi dans les Plantations,
+pour y &ecirc;tre vendus comme esclaves. Puisse Dieu vous donner des ma&icirc;tres
+qui sachent faire un usage lib&eacute;ral du b&acirc;ton et du cuir pour amollir vos
+esprits obstin&eacute;s et vous porter &agrave; de meilleures pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait de nouveau sur le point de se retirer, lorsqu'un des
+conseillers de la Couronne lui dit un mot &agrave; demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne id&eacute;e! s'&eacute;cria le juge. J'avais oubli&eacute;. Ramenez les
+prisonniers, huissiers. Peut-&ecirc;tre vous figurez-vous que par les
+Plantations j'entends les possessions de Sa Majest&eacute; en Am&eacute;rique.
+Malheureusement il s'y trouve d&eacute;j&agrave; trop de gens de votre religion. Vous
+seriez tous au milieu d'amis qui vous encourageraient peut-&ecirc;tre dans
+votre mauvaise voie et mettraient ainsi votre salut en danger. Vous y
+envoyer, ce serait ajouter du bois au feu, tout en se flattant
+d'&eacute;teindre l'incendie. Ainsi donc, par les Plantations, j'entends les
+Barbades, o&ugrave; vous vous trouverez avec les autres esclaves, qui ont
+peut-&ecirc;tre la peau plus noire que la v&ocirc;tre, mais dont j'ose affirmer
+qu'ils ont l'&acirc;me plus blanche.</p>
+
+<p>Le proc&egrave;s se termina sur ce speech final, et nous f&ucirc;mes ramen&eacute;s, &agrave;
+travers la foule qui emplissait les rues, dans la prison d'o&ugrave; nous
+avions &eacute;t&eacute; tir&eacute;s.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s de la rue, sur notre passage, nous p&ucirc;mes voir les membres
+de nos anciens compagnons se balan&ccedil;ant au vent, et leurs t&ecirc;tes fich&eacute;es
+sur des perches et des piques nous regardaient en ricanant.</p>
+
+<p>Nul pays sauvage du c&oelig;ur de la pa&iuml;enne Afrique ne devait pr&eacute;senter un
+spectacle &eacute;galant en horreur celui de la ville anglaise de Taunton,
+pendant qu'y r&eacute;gn&egrave;rent Jeffreys et Kirke.</p>
+
+<p>Il y avait de la mort dans l'air.</p>
+
+<p>Les citadins allaient et venaient timides, silencieux, osant &agrave; peine
+s'habiller de noir en m&eacute;moire de ceux qu'ils avaient aim&eacute;s et perdus, de
+peur qu'on ne b&acirc;tit sur ce fait une accusation de trahison.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tions-nous de retour dans le magasin aux laines qu'un sergent
+entra, accompagnant un homme long, &agrave; figure p&acirc;le, aux dents saillantes,
+que son costume bleu clair, ses culottes de soie blanche, l'&eacute;p&eacute;e &agrave;
+pommeau d'or, les brillantes boucles de ses souliers, permettaient de
+ranger parmi ces raffin&eacute;s de Londres que l'int&eacute;r&ecirc;t ou la curiosit&eacute;
+avaient amen&eacute;s sur le th&eacute;&acirc;tre de la r&eacute;bellion. Il marchait &agrave; petits pas
+sur la pointe des pieds comme un ma&icirc;tre de danse fran&ccedil;ais, en agitant
+son mouchoir parfum&eacute; devant son nez mince et pro&eacute;minent, et respirait
+des sels aromatiques contenus dans un flacon bleu qu'il tenait de la
+main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Par le Seigneur! s'&eacute;cria-t-il, mais la puanteur de ces sales
+mis&eacute;rables est de force &agrave; vous couper la respiration! Oui, parle
+Seigneur, qu'on m'arrache les organes vitaux si je me risquerais parmi
+eux &agrave; moins d'&ecirc;tre, comme je le suis, un v&eacute;ritable d&eacute;bauch&eacute; d'enfer! Y
+a-t-il quelque danger d'attraper la fi&egrave;vre des prisons, sergent?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont tous aussi sains que des carpes, Votre Honneur, dit le
+sous-officier, en portant la main &agrave; son bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! H&eacute;! s'&eacute;cria le raffin&eacute;, avec un rire suraigu. Ce n'est pas souvent
+que vous recevez la visite d'une personne de qualit&eacute;, j'en suis s&ucirc;r.
+C'est pour affaires, sergent, pour affaires. <i>Auri sacra fames</i>. Vous
+vous rappelez, sergent, ce que dit Virgilius Maro.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais entendu causer ce gentleman, monsieur, du moins &agrave; ma
+connaissance, dit le sergent.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! H&eacute;! jamais entendu causer? H&eacute;! Voil&agrave; qui aura du succ&egrave;s chez
+Slaughter, sergent. Voil&agrave; qui fera bien pouffer de rire chez Slaughter.
+Par mon &acirc;me! Mais quand je lance une histoire, les gens se plaignent de
+ne pouvoir se faire servir, car les gar&ccedil;ons rient tellement qu'on ne
+peut tirer d'eux aucun travail. Oh! qu'on me saigne! Mais voil&agrave; une
+troupe bien sale, bien profane. Faites approcher les mousquetaires,
+sergent, de peur qu'ils ne sautent sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y veillerons, Votre-Honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est accord&eacute; une douzaine d'entre eux, et le capitaine Pogram m'a
+offert douze livres par t&ecirc;te. Mais il me faut de solides coquins,
+solides, robustes, car le voyage en tue beaucoup, sergent, et le climat
+les &eacute;prouve pareillement. Ah! en voici un qu'il me faut. Oui, c'est tr&egrave;s
+vrai. Il est jeune. Il a en lui beaucoup de vie et beaucoup de force.
+Marquez-le &agrave; part, sergent. Marquez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Il se nomme Clarke, dit le soldat. Je l'ai marqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Si celui-ci est le clerc, je d&eacute;sirerais avoir un pr&ecirc;tre pour faire la
+paire, s'&eacute;cria le fat, en reniflant son flacon. Saisissez-vous la
+plaisanterie, sergent? H&eacute;! H&eacute;! Votre lenteur d'esprit s'&eacute;l&egrave;ve-t-elle &agrave;
+cette hauteur? Qu'on me fasse tourner au rouge, si je ne me sens pas en
+train. Et cet autre, l&agrave;-bas, &agrave; la figure brune, vous pouvez le marquer
+aussi, et de m&ecirc;me le jeune qui est &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui. Marquez-le. Ah! il
+agite la main de mon c&ocirc;t&eacute;. Tenez ferme, sergent. O&ugrave; sont mes sels. Qu'y
+a-t-il, l'homme? Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;S'il pla&icirc;t &agrave; Votre Honneur, dit le jeune paysan, s'il vous convient de
+me choisir pour faire partie d'une troupe, j'esp&egrave;re que vous permettrez
+&agrave; mon p&egrave;re, que voici, de venir aussi avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! Peuh! s'&eacute;cria le fat, vous &ecirc;tes d&eacute;raisonnable, oui vraiment.
+A-t-on jamais ou&iuml; chose pareille? L'honneur le d&eacute;fend. Comment oserai-je
+imposer un vieil homme &agrave; mon honn&ecirc;te ami, le capitaine Pogram. Fi! Fi!
+qu'on me coupe en deux s'il ne dirait pas que je l'ai filout&eacute;! Il y a
+l&agrave;-bas un gaillard, un luron &agrave; t&ecirc;te rousse, sergent. Les n&egrave;gres se
+figureront qu'il a pris feu. Ceux-l&agrave;, avec ces six solides rustres,
+compl&eacute;teront ma douzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vraiment le dessus du panier, dit le sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'on me noie si je n'ai pas le coup d'&oelig;il prompt en fait de
+chevaux, d'hommes et de femmes! Je trouverai en un instant ce qu'il y a
+de mieux dans une fourn&eacute;e. Douze fois douze, bien pr&egrave;s de cent cinquante
+pi&egrave;ces, sergent, qui n'auront co&ucirc;t&eacute; que quelques mots. Je n'ai eu qu'&agrave;
+envoyer ma femme, une personne diantrement belle, remarquez bien, et qui
+s'habille &agrave; la mode, &agrave; mon bon ami le secr&eacute;taire, pour lui demander
+quelques rebelles. &laquo;Combien? dit-il.&mdash;Une douzaine, cela suffira.&raquo; Et
+tout a &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute; d'un trait de plume. Pourquoi l&agrave; maudite sotte
+n'a-t-elle pas pens&eacute; &agrave; en demander un cent? Mais qu'y a-t-il, sergent,
+qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>Un petit homme vif, &agrave; t&ecirc;te en potiron, v&ecirc;tu d'un habit de cheval et de
+grandes bottes, venait d'entrer &agrave; grand bruit d'&eacute;perons dans le magasin
+aux laines, d'un air fort assur&eacute;, fort autoritaire, porteur d'un grand
+sabre de forme antique qui tra&icirc;nait derri&egrave;re lui, et agitant une
+cravache.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, sergent, dit-il d'une voix forte et imp&eacute;rieuse, vous avez
+peut-&ecirc;tre entendu parler de moi? Je suis monsieur John Wooton, de
+Langmere House, qui s'est donn&eacute; tant de tracas pour le Roi et que M.
+Godolphin a appel&eacute;, en pleine Chambre des Communes, une des colonnes
+locales de l'&Eacute;tat. Ce furent ses propres paroles. C'est beau, n'est-ce
+pas? Des colonnes? Remarquez cette id&eacute;e ing&eacute;nieuse: l'&Eacute;tat serait en
+quelque sorte un palais ou un temple, et les fid&egrave;les sujets autant de
+colonnes, et je fus l'une d'elles.</p>
+
+<p>Je suis une colonne locale. J'ai re&ccedil;u un permis royal, sergent, pour
+choisir parmi vos prisonniers dix solides coquins que je pourrai vendre,
+comme r&eacute;compense de mes efforts. Rangez-les donc en ligne, que je puisse
+faire mon choix.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, nous sommes ici pour la m&ecirc;me affaire, dit le
+Londonien, qui mit la main sur son c&oelig;ur en s'inclinant si bas qu'on e&ucirc;t
+dit que son &eacute;p&eacute;e prenait une direction perpendiculaire vers le plafond,
+l'honorable Georges Dawnish, &agrave; votre service! Votre tr&egrave;s humble et tr&egrave;s
+d&eacute;vou&eacute; serviteur, monsieur. &Agrave; vos ordres en toutes choses, en toutes
+circonstances. C'est vraiment une joie, une faveur, monsieur, de faire
+votre distingu&eacute;e connaissance. Hem!</p>
+
+<p>Le hobereau parut quelque peu d&eacute;contenanc&eacute; par cette averse de
+salamalecs londoniens.</p>
+
+<p>&mdash;Ahem! monsieur! oui, monsieur, dit-il en agitant la t&ecirc;te avec
+rapidit&eacute;. Enchant&eacute; de vous voir, monsieur! Diablement enchant&eacute;! Mais ces
+hommes, sergent! Le temps presse, car il y a march&eacute; demain &agrave; Shepton, et
+je serais enchant&eacute; de voir mon vieux ragot avant qu'il ne soit vendu. En
+voil&agrave; un bien en chair. Il me le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! je vous ai devanc&eacute;, s'&eacute;cria le courtisan. Qu'on me noie, si
+cela ne me fait pas de la peine. Il est &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors celui-ci, dit l'autre, en le montrant avec sa cravache.</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; moi aussi. Ma parole! mais c'est par trop dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Corps de Dieu! Combien en avez-vous? s'&eacute;cria le squire de Dulverton.</p>
+
+<p>&mdash;Une douzaine! H&eacute;! H&eacute;! La douzaine toute ronde. Qu'on me cr&egrave;ve si je
+n'ai pas eu le meilleur choix avant vous! Le premier oiseau lev&eacute;, vous
+connaissez le vieux dicton.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une infamie, cria le squire en col&egrave;re, une honte, une infamie.
+Il faut que nous nous battions pour le Roi, que nous risquions notre
+peau, et alors, quand tout est fini, voici qu'arrive un troupeau de
+laquais d'antichambre, qui viennent nous escamoter le choix avant que
+leurs ma&icirc;tres soient servis!</p>
+
+<p>&mdash;Laquais d'antichambre, monsieur, piailla le raffin&eacute;. Sur la mort,
+monsieur, voil&agrave; qui touche &agrave; mon honneur de tr&egrave;s pr&egrave;s. J'ai vu couler du
+sang, monsieur, et des blessures s'ouvrir pour de moindres provocations.
+R&eacute;tractez-vous, monsieur, r&eacute;tractez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Arri&egrave;re, perche &agrave; porter les habits! dit l'autre d'un ton m&eacute;prisant.
+Vous &ecirc;tes venu, comme les autres oiseaux mangeurs de charognes, quand la
+bataille est finie. Est-ce qu'on a prononc&eacute; votre nom en plein
+Parlement? Est-ce que vous &ecirc;tes une colonne locale? Arri&egrave;re, arri&egrave;re,
+mannequin de tailleur!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, insolent rustre en sabots, s'&eacute;cria le fat, lourdaud au
+langage grossier, la seule colonne avec laquelle vous ayez jamais fait
+connaissance est le poteau &agrave; fouetter. Ha! sergent, il porte la main &agrave;
+son &eacute;p&eacute;e. Arr&ecirc;tez-le, sergent, arr&ecirc;tez-le, ou je lui ferai peut-&ecirc;tre du
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;Non, messieurs, s'&eacute;cria le sous-officier, cette querelle ne doit pas
+se poursuivre ici. Nous ne pouvons tol&eacute;rer qu'on fasse du d&eacute;sordre dans
+l'int&eacute;rieur de la prison, mais il y a au dehors une pelouse bien
+nivel&eacute;e, o&ugrave; il y a autant d'espace qu'un gentilhomme peut en souhaiter
+pour se donner de l'exercice.</p>
+
+<p>Cette proposition ne parut plaire &agrave; aucun des deux gentlemen en col&egrave;re,
+qui se mirent &agrave; comparer la longueur de leurs &eacute;p&eacute;es et &agrave; jurer qu'avant
+le coucher du soleil chacun aurait des nouvelles de l'autre.</p>
+
+<p>Notre propri&eacute;taire, car je puis appeler ainsi le fat, partit enfin, et
+le hobereau, apr&egrave;s avoir choisi les dix hommes suivants, s'en alla &agrave;
+grand fracas, pestant apr&egrave;s les courtisans, les Londoniens, le sergent,
+les prisonniers, et principalement contre l'ingratitude du gouvernement,
+qui le r&eacute;compensait aussi chichement de son z&egrave;le.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne ne fut que la premi&egrave;re d'un grand nombre d'autres
+semblables, car le gouvernement, qui s'effor&ccedil;ait de satisfaire aux
+demandes de ses partisans, avait promis beaucoup plus de prisonniers
+qu'il n'y en avait.</p>
+
+<p>Je suis f&acirc;ch&eacute; d'avoir &agrave; le dire, j'ai vu non seulement des hommes, mais
+encore des femmes de mon pays, des dames titr&eacute;es m&ecirc;me, se tordre les
+mains, se lamenter parce qu'il leur avait &eacute;t&eacute; impossible d'obtenir
+quelqu'un de ces pauvres gens du comt&eacute; de Somerset pour le vendre comme
+esclave.</p>
+
+<p>Et en fait, il fut fort difficile de leur faire comprendre que leurs
+sollicitations aupr&egrave;s du Gouvernement ne leur donnaient aucunement le
+droit de s'emparer du premier citadin ou paysan qui leur tomberait sous
+la main et de l'exp&eacute;dier aux Plantations sans autre forme de proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Ainsi donc, mes chers petits enfants, je vous ai ramen&eacute;s avec moi dans
+le pass&eacute; pendant toutes les soir&eacute;es de ce long et ennuyeux hiver, je
+vous ai fait assister &agrave; des sc&egrave;nes dont tous les acteurs sont sous
+terre, &agrave; part peut-&ecirc;tre un ou deux barbons comme moi, pour garder
+quelque souvenir d'eux.</p>
+
+<p>J'ai appris que vous, Joseph, vous avez mis par &eacute;crit, chaque matin, ce
+que je vous avais racont&eacute; la veille.</p>
+
+<p>Vous avez fort bien fait d'agir ainsi, car vos enfants et les enfants de
+vos enfants pourront y prendre de l'int&eacute;r&ecirc;t et m&ecirc;me &eacute;prouver quelque
+fiert&eacute;, en apprenant que leurs anc&ecirc;tres ont jou&eacute; un r&ocirc;le dans de telles
+sc&egrave;nes.</p>
+
+<p>Mais voici que le printemps arrive, que la verdure se d&eacute;pouille de sa
+neige, en sorte que vous avez mieux &agrave; faire que de rester assis &agrave;
+&eacute;couter les histoires d'un vieillard loquace.</p>
+
+<p>Ah! ah! vous secouez la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais la v&eacute;rit&eacute;, c'est que vos jeunes membres ont besoin de s'exercer, de
+se fortifier, de se consolider, et vous n'obtiendrez jamais ce r&eacute;sultat
+en vous r&ocirc;tissant devant ce grand feu.</p>
+
+<p>De plus, maintenant mon histoire marche rapidement &agrave; sa fin, car je n'ai
+jamais eu l'intention de vous conter autre chose que les &eacute;v&eacute;nements qui
+se rapportent &agrave; l'insurrection de l'Ouest.</p>
+
+<p>Si la partie qui s'ach&egrave;ve a &eacute;t&eacute; des plus mornes, si elle n'a point pour
+d&eacute;nouement un joyeux carillon et des poign&eacute;es de mains, comme dans les
+livres &agrave; bon march&eacute;, c'est &agrave; l'histoire et non &agrave; moi qu'il faut vous en
+prendre. Car la V&eacute;rit&eacute; est une ma&icirc;tresse s&eacute;v&egrave;re, et une fois qu'on s'est
+mis en route avec elle, il faut suivre la comm&egrave;re jusqu'au bout,
+dut-elle braver carr&eacute;ment toutes les r&egrave;gles, toutes les conditions, qui
+voudraient faire de cette confusion inextricable qu'est le monde le
+jardin bien r&eacute;gulier, &agrave; la hollandaise, des conteurs d'histoires.</p>
+
+<p>Trois jours apr&egrave;s notre proc&egrave;s, nous f&ucirc;mes align&eacute;s dans la rue du Nord,
+devant le ch&acirc;teau, avec des hommes venus d'autres prisons et qui
+devaient partager notre sort.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions plac&eacute;s sur quatre de front et une corde r&eacute;unissait chaque
+rang au suivant.</p>
+
+<p>Je comptai cinquante de ces rangs, ce qui porterait notre total &agrave; deux
+cents.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; marchaient des dragons. Nous avions devant et derri&egrave;re
+nous des compagnies de mousquetaires pour emp&ecirc;cher toute tentative
+d'attaque ou d'&eacute;vasion.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes ainsi rang&eacute;s le dix septembre, au milieu des larmes et des
+g&eacute;missements des gens de la ville, parmi lesquels beaucoup voyaient
+leurs fils ou leurs fr&egrave;res en route pour l'exil sans pouvoir &eacute;changer
+avec eux un dernier mot, une &eacute;treinte.</p>
+
+<p>Quelques-uns de ces pauvres gens, des vieux tout rid&eacute;s, au chef
+branlant, des femmes d&eacute;cr&eacute;pites, march&egrave;rent p&eacute;niblement pendant des
+milles &agrave; notre suite sur la grande route, jusqu'au moment o&ugrave;
+l'infanterie de l'arri&egrave;re-garde fit volte-face de leur c&ocirc;t&eacute; et les
+chassa avec des jurons et des coups de leurs baguettes de fusil.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, nous pass&acirc;mes par Yeovil et Sherborne.</p>
+
+<p>Le lendemain, on traversa les Dunes du Nord jusqu'&agrave; Blandford, o&ugrave; nous
+f&ucirc;mes parqu&eacute;s ensemble comme des bestiaux et laiss&eacute;s l&agrave; pendant la nuit.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me jour, nous repr&icirc;mes notre marche &agrave; travers Wimborne et une
+s&eacute;rie de jolis villages du Comt&eacute; de Dorset, les derniers villages
+anglais que devaient voir la plupart d'entre nous pour bien des longues
+ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; une heure avanc&eacute;e de l'apr&egrave;s-midi, nous v&icirc;mes appara&icirc;tre les vergues
+et les agr&egrave;s des navires dans le Port de Poole.</p>
+
+<p>Au bout d'une autre heure, nous descend&icirc;mes le sentier ardu et
+rocailleux qui m&egrave;ne &agrave; la ville.</p>
+
+<p>L&agrave; nous f&ucirc;mes rang&eacute;s sur le quai en face du brick au large pont, aux
+lourdes man&oelig;uvres qui &eacute;tait destin&eacute; &agrave; nous conduire vers l'esclavage.</p>
+
+<p>Pendant toute cette marche, nous f&ucirc;mes trait&eacute;s avec la plus grande bont&eacute;
+par le menu peuple.</p>
+
+<p>Il accourait de tous ces cottages avec des fruits et du lait qu'ils
+partageaient entre nous.</p>
+
+<p>Dans d'autres endroits, des ministres dissidents risqu&egrave;rent leur vie en
+venant se poster sur les bords de la route, pour nous b&eacute;nir au passage,
+sous les grossi&egrave;res plaisanteries et les jurons des soldats.</p>
+
+<p>Nous mont&acirc;mes &agrave; bord et f&ucirc;mes men&eacute;s dans la cale par le lieutenant du
+navire, un grand marin &agrave; figure rouge, aux oreilles orn&eacute;es d'anneaux,
+pendant que le capitaine, debout sur la poupe, les jambes &eacute;cart&eacute;es, la
+pipe &agrave; la bouche, nous v&eacute;rifiait l'un apr&egrave;s l'autre au moyen d'une liste
+qu'il tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand il vit de pr&egrave;s la construction solide et l'air de sant&eacute; rustique
+des paysans, que n'avait pu entamer m&ecirc;me leur longue captivit&eacute;, ses yeux
+p&eacute;till&egrave;rent et il frotta de plaisir ses grosses mains rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-les en bas, Jim, ne cessait-il de crier au lieutenant.
+Arrimez-les comme il faut. L&agrave;-bas. Il y a des logements dignes d'une
+duchesse, sur ma foi, une duchesse. Emballez-moi cela.</p>
+
+<p>Nous d&eacute;fil&acirc;mes l'un apr&egrave;s l'autre devant le capitaine enchant&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, nous descend&icirc;mes par l'&eacute;chelle raide qui aboutissait &agrave; la cale.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s l&agrave;, nous f&ucirc;mes conduits dans un &eacute;troit corridor, sur chaque c&ocirc;t&eacute;
+duquel s'ouvraient les compartiments qui nous &eacute;taient destin&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure qu'un homme se trouvait devant, celui qui lui &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;, il
+y &eacute;tait pouss&eacute; par le vigoureux lieutenant, et fix&eacute; au plancher par des
+entraves aux chevilles que mettait en place l'armurier du bord.</p>
+
+<p>Il faisait nuit quand nous f&ucirc;mes tous encha&icirc;n&eacute;s, mais le capitaine fit
+une ronde avec une lanterne pour s'assurer que sa propri&eacute;t&eacute; &eacute;tait en
+parfaite s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Je pus l'entendre, ainsi que le lieutenant, calculer la valeur de chaque
+prisonnier et compter ce qu'il en tirerait sur le march&eacute; des Barbades.</p>
+
+<p>&mdash;Leur avez-vous servi leur fourrage, Jim? demanda-t-il en mettant sa
+lanterne successivement dans chaque compartiment. Vous &ecirc;tes-vous assur&eacute;
+qu'ils ont eu leur ration?</p>
+
+<p>&mdash;Un pain d'avoine et une pinte d'eau, r&eacute;pondit le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Une duchesse s'en contenterait, par ma foi, s'&eacute;cria le capitaine.
+Regardez-moi celui-ci, Jim. Regardez-moi ses grandes mains: il pourrait
+travailler des ann&eacute;es dans les rizi&egrave;res, avant que les crabes de terre
+viennent le d&eacute;vorer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous aurons une belle vente aux ench&egrave;res chez les colons pour cet
+assortiment. Par Dieu! Capitaine, vous avez fait l&agrave; une fameuse affaire.
+Morbleu, vous avez roul&eacute; ces gens de Londres de la belle mani&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? hurla le capitaine. En voici un qui n'a pas touch&eacute;
+&agrave; sa ration? Ah! &ccedil;a, mon homme, est-ce que vous auriez l'estomac trop
+d&eacute;licat pour manger ce que d'autres ont trouv&eacute; bon, qui valaient mieux
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le c&oelig;ur &agrave; manger, monsieur, r&eacute;pondit le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Se permettrait-on des caprices, des fantaisies?
+Pr&eacute;tendez-vous trier, choisir? Je vous le dis, mon homme, vous
+m'appartenez corps et &acirc;me. Je vous ai pay&eacute; dix belles pi&egrave;ces, et
+maintenant il faut que je m'entende dire que vous ne voulez pas manger.
+Mettez-vous &agrave; la besogne &agrave; l'instant, capricieux coquin, o&ugrave; je vous fais
+passer &agrave; l'estrapade.</p>
+
+<p>&mdash;En voici un autre qui reste continuellement la t&ecirc;te pench&eacute;e sur la
+poitrine, sans entrain, sans vie.</p>
+
+<p>&mdash;Chien de r&eacute;volt&eacute;, d'ent&ecirc;t&eacute;, cria le capitaine, de quoi vous
+plaignez-vous? Pourquoi faites-vous une figure d'assureur pendant une
+temp&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous pla&icirc;t, monsieur, c'est que je ne fais que penser &agrave; ma
+vieille m&egrave;re, l&agrave;-bas, &agrave; Wellington, et je me demande qui la nourrira
+maintenant que je n'y suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;, qu'est-ce que cela me fait? brailla le brutal marin. Comment
+ferez-vous pour arriver au terme de votre voyage, en bon &eacute;tat de sant&eacute;,
+et le c&oelig;ur content, si vous restez l&agrave; comme une poule malade sur son
+perchoir? Riez, mon homme, faites-vous gai, ou bien je vous donnerai de
+quoi pleurer. C'est honteux pour vous, torchon de terrien, de bouder, de
+geindre comme un enfant qu'on vient de sevrer. N'avez-vous pas tout ce
+que le c&oelig;ur peut souhaiter? Faites-lui t&acirc;ter d'un bout de corde, Jim,
+si jamais vous le rattrapez &agrave; se faire du mauvais sang. Ce qu'il fait
+l&agrave;, ce n'est que pour nous ennuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Honneur m'excusera, dit un matelot accourant du pont. Il y a &agrave;
+l'arri&egrave;re un &eacute;tranger qui d&eacute;sire s'entretenir avec Votre Honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sorte d'homme est-ce, l'ami?</p>
+
+<p>&mdash;C'est certainement une personne de qualit&eacute;, Votre Honneur. Il parle
+avec autant d'aplomb que s'il &eacute;tait le capitaine du navire. Le ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage n'a fait que le fr&ocirc;ler et il s'est mis &agrave; jurer, &agrave; sacrer
+apr&egrave;s lui, &agrave; le regarder en face, avec des yeux de chat sauvage, si bien
+que Job Harrisson se figure avoir embarqu&eacute; le diable en personne. Les
+hommes ne trouvent pas sa tournure fort &agrave; leur gr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable peut-&ecirc;tre ce godelureau? dit le capitaine. Allez sur le
+pont, Jim, et dites-lui que je suis occup&eacute; &agrave; compter mon b&eacute;tail sur pied
+et que j'irai le trouver dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Votre Honneur, on aura des ennuis, si vous ne montez pas. Il jure
+qu'il n'entend pas se laisser berner, qu'il veut vous voir tout de
+suite.</p>
+
+<p>&mdash;Que son sang soit maudit, quel qu'il soit! grommela le marin. Tout cop
+est ma&icirc;tre sur son tas de fumier. Que veut dire ce coquin? Quand m&ecirc;me il
+serait le Lord du Sceau priv&eacute;, je tiens &agrave; lui faire savoir que je suis
+le ma&icirc;tre sur mon pont.</p>
+
+<p>En disant ces mots et les accompagnant de grondements d'indignation, le
+lieutenant et le capitaine retir&egrave;rent, &agrave; eux deux, l'&eacute;chelle, et firent
+retomber le lourd panneau de l'&eacute;coutille apr&egrave;s leur passage.</p>
+
+<p>Une seule lampe &agrave; huile, suspendue &agrave; une des solives au centre du
+couloir, qui s&eacute;parait les deux rang&eacute;es de cellules, &eacute;tait tout
+l'&eacute;clairage qu'on nous accordait.</p>
+
+<p>&Agrave; sa jaune et trouble lueur, nous distinguions vaguement les grosses
+c&ocirc;tes de bois du navire se courbant de chaque c&ocirc;t&eacute; de nous et supportant
+les traverses qui soutenaient le pont.</p>
+
+<p>Une odeur infecte, provenant de l'eau stagnante, empoisonnait l'air
+&eacute;pais et lourd.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque instant, un rat, poussant un cri aigu, et avec un bruit de
+pi&eacute;tinement, s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; travers la zone &eacute;clair&eacute;e, et disparaissait un
+peu loin dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>La forte respiration que j'entendais autour de moi m'apprit que mes
+compagnons, &eacute;puis&eacute;s par leur voyage et leurs souffrances, avaient fini
+par s'endormir.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, un lugubre tintement de cha&icirc;nes, la brusque
+interruption du souffle, et une inspiration profonde rappelaient qu'un
+pauvre paysan, encore sous l'influence d'un r&ecirc;ve qui lui montrait son
+humble coin de terre parmi les bosquets des Mendips, se r&eacute;veillait
+brusquement pour voir le vaste cercueil dans lequel il se trouvait et
+pour respirer l'air empoisonn&eacute; de la prison flottante.</p>
+
+<p>Je restai longtemps &eacute;veill&eacute;, tout entier &agrave; mes pens&eacute;es au sujet de
+moi-m&ecirc;me, et aussi des pauvres cr&eacute;atures qui m'entouraient.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, cependant, le battement rythmique de l'eau contre les flancs
+du navire, le l&eacute;ger roulis et le tangage me firent tomber dans un
+sommeil dont je fus brusquement tir&eacute; par une lumi&egrave;re passant devant mes
+yeux. Je me mis sur mon s&eacute;ant et vis plusieurs matelots group&eacute;s autour
+de moi, avec un homme de haute taille envelopp&eacute; d'un manteau noir, qui
+tenait une lanterne au-dessus de ma t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'homme en question, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, matelot, il faut que vous veniez sur le pont, dit l'armurier
+du bord.</p>
+
+<p>Et de quelques coups de son marteau, il fit tomber les fers de mes
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit l'inconnu de haute stature, en me pr&eacute;c&eacute;dant vers
+l'&eacute;chelle de l'&eacute;coutille.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une sensation c&eacute;leste de revenir encore une fois &agrave; l'air pur.</p>
+
+<p>Les &eacute;toiles brillaient au ciel de tout leur &eacute;clat.</p>
+
+<p>Une fra&icirc;che brise soufflait de la terre et murmurait une charmante
+chanson &agrave; travers les agr&egrave;s.</p>
+
+<p>Tout pr&egrave;s de nous, les lumi&egrave;res de la ville jetaient des &eacute;clats jaunes
+et gais.</p>
+
+<p>Plus loin, la lune regardait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e par-dessus les collines de
+Bournemouth.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, monsieur, dit le marin, tout droit, dans la cabine, monsieur.</p>
+
+<p>Suivant toujours mon guide, je me trouvai dans la cabine basse du brick.</p>
+
+<p>Une table carr&eacute;e, luisante, en occupait le centre, et une lampe &agrave;
+lumi&egrave;re &eacute;clatante se balan&ccedil;ait au-dessus.</p>
+
+<p>Tout au bout, en plein dans la partie &eacute;clair&eacute;e, le capitaine &eacute;tait
+assis, la figure rayonnante d'avidit&eacute; et d'espoir.</p>
+
+<p>Sur la table il y avait une petite pile de pi&egrave;ces d'or, une bouteille de
+rhum, des verres, une bo&icirc;te &agrave; tabac et deux longues pipes.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, capitaine Clarke, dit le capitaine, avan&ccedil;ant sa t&ecirc;te
+ronde, h&eacute;riss&eacute;e. Agr&eacute;ez les f&eacute;licitations d'un honn&ecirc;te marin. &Agrave; ce qu'il
+para&icirc;t, nous ne sommes pas destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre compagnons de voyage, malgr&eacute;
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Micah Clarke doit faire un voyage pour son compte, dit
+l'inconnu.</p>
+
+<p>Au son de sa voix, je sursautai d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Grands Dieux! m'&eacute;criai-je, Saxon!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez devin&eacute;, dit-il en rejetant son manteau et me montrant la
+figure et la tournure bien connues du soldat de fortune. Par ma foi!
+l'ami, si vous avez pu me recueillir dans le Solent, je puis bien, je
+suppose, vous tirer de ce maudit pi&egrave;ge &agrave; rats o&ugrave; je vous trouve. C'est
+partie li&eacute;e, comme on dit devant le tapis vert. Sans doute je vous en
+voulais &agrave; mort au moment de notre derni&egrave;re s&eacute;paration, mais je vous
+gardais quand m&ecirc;me un coin de mon &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Une chaise et un verre, capitaine Clarke, s'&eacute;cria le patron. Parbleu!
+Je pense que vous &ecirc;tes tout dispos&eacute; &agrave; lever le petit doigt et &agrave; vous
+rincer le sifflet apr&egrave;s tout ce que vous avez travers&eacute;.</p>
+
+<p>Je m'assis &agrave; table. La t&ecirc;te me tournait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est trop profond pour moi, dis-je. Que signifie tout cela et
+comment est-ce arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon compte, le sens est aussi clair que le verre de mon
+habitacle, dit le marin. Votre bon ami le Colonel Saxon,&mdash;c'est son nom
+&agrave; ce que j'apprends,&mdash;m'a offert autant d'argent que je pouvais esp&eacute;rer
+d'en gagner en vous vendant dans les Indes. Ma parole! je suis rude et
+je parle franc, mais j'ai le c&oelig;ur au bon endroit. Oui, oui, je ne
+voudrais pas enlever par fraude un homme si je pouvais lui rendre la
+libert&eacute;, mais nous avons &agrave; veiller sur nos int&eacute;r&ecirc;ts et le commerce ne
+marche gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je suis libre! dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes libre, r&eacute;pondit-il. Voici l'argent de votre achat sur la
+table. Vous pouvez aller o&ugrave; il vous plaira, except&eacute; en Angleterre, o&ugrave;
+vous &ecirc;tes encore hors la loi par le fait de votre sentence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous fait cela, Saxon? demandai-je. N'avez-vous rien &agrave;
+craindre pour vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! Ho! fit le vieux soldat en riant, je suis un homme libre, mon
+gar&ccedil;on. Je tiens mon pardon et je ne me soucie d'un espion ou d'un
+d&eacute;nonciateur pas plus que d'un marav&eacute;di. Qui ai-je rencontr&eacute;, il y a un
+jour ou deux? Le Colonel Kirke en personne. Oui, mon gar&ccedil;on, je l'ai
+rencontr&eacute; dans la rue, et &agrave; son nez, j'ai mis mon chapeau de travers. Le
+gredin a port&eacute; la main &agrave; la poign&eacute;e de son &eacute;p&eacute;e, et j'allais d&eacute;gainer
+pour envoyer son &acirc;me au diable, si on ne nous avait pas s&eacute;par&eacute;s.
+Jeffreys et les autres me sont aussi indiff&eacute;rents que les cendres de
+cette pipe. Je peux faire claquer ce pouce et cet index pour les
+narguer. Ils aiment mieux voir le dos de D&eacute;cimus Saxon que sa figure, je
+vous en r&eacute;ponds, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'o&ugrave; vient cela? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Vierge Marie, ce n'est point un myst&egrave;re. Les vieux oiseaux, qui
+ont de l'exp&eacute;rience, ne se prennent pas avec de la paille. Lorsque je
+vous quittai, je me mis en route pour certaine h&ocirc;tellerie o&ugrave; je pouvais
+&ecirc;tre s&ucirc;r de trouver une personne amie. J'y passai quelque temps <i>en
+cachette</i>, ainsi que disent les Fran&ccedil;ais, afin de pr&eacute;parer &agrave; bien le
+plan que j'avais en t&ecirc;te. &Eacute;clair et tonnerre! j'eus une peur terrible
+que me causa ce vieux marin votre ami, qui pourrait &ecirc;tre vendu comme
+peinture, car en tant qu'homme, il n'est plus bon &agrave; grand'chose.</p>
+
+<p>Bon, je me rappelai assez t&ocirc;t l'affaire de votre visite &agrave; Badminton et
+du Duc de B... Nous ne nommerons personne, mais vous devinerez ais&eacute;ment
+de quoi je parle. Je lui envoyai un messager pour lui dire que je
+comptais acheter mon pardon en faisant conna&icirc;tre tout ce que je savais
+du double jeu qu'il avait jou&eacute; avec les rebelles.</p>
+
+<p>Le message fut remis secr&egrave;tement et il me r&eacute;pondit que je le trouverais
+lui-m&ecirc;me, &agrave; un certain endroit, la nuit.</p>
+
+<p>Au lieu de m'y rendre en personne, j'y envoyai mon messager, qui fut
+trouv&eacute; le lendemain raide mort avec plus de boutonni&egrave;res dans son
+doublet que le tailleur n'en avait fait.</p>
+
+<p>Sur quoi j'envoyai de nouveau, en me montrant plus exigeant et parlant
+d'un prompt arrangement.</p>
+
+<p>Il me demanda mes conditions.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis: un pardon complet et un commandement pour moi, et pour vous
+une somme suffisante pour que vous puissiez vous rendre commod&eacute;ment dans
+un pays &eacute;tranger et vous adonner &agrave; la noble profession des armes.</p>
+
+<p>J'obtins l'un et l'autre, quoique cela f&ucirc;t aussi dur que si on lui
+arrachait les dents.</p>
+
+<p>Son nom a grand cr&eacute;dit &agrave; la Cour en ce moment m&ecirc;me et le Roi ne peut
+rien lui refuser.</p>
+
+<p>J'ai mon pardon et un commandement de troupes dans la
+Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>Pour vous, j'ai deux cents pi&egrave;ces; sur lesquelles trente ont servi &agrave;
+payer votre ran&ccedil;on au capitaine; vingt autres me sont dues pour mes
+avances en cette affaire.</p>
+
+<p>Vous trouverez dans ce sac les cent cinquante et quelques pi&egrave;ces, sur
+lesquelles vous en paierez quinze aux p&ecirc;cheurs qui ont pris l'engagement
+de vous transporter &agrave; Flessingue.</p>
+
+<p>Vous n'aurez aucune peine &agrave; croire, mes chers enfants, combien je fus
+boulevers&eacute; par ce brusque revirement des choses.</p>
+
+<p>Lorsque Saxon eut cess&eacute; de parler, je restai comme &eacute;tourdi &agrave; essayer de
+comprendre ce qu'il m'avait dit.</p>
+
+<p>Puis, il me vint &agrave; l'esprit une pens&eacute;e qui gla&ccedil;a la flamme d'espoir et
+de bonheur qu'avait fait jaillir en moi l'id&eacute;e de ma libert&eacute; recouvr&eacute;e.</p>
+
+<p>Ma pr&eacute;sence avait &eacute;t&eacute; un aide, une consolation pour mes malheureux
+compagnons.</p>
+
+<p>Ne serait-ce pas cruaut&eacute; que de les abandonner dans leur d&eacute;tresse? Il
+n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne lev&acirc;t les yeux vers moi dans
+sa peine, et dans la faible mesure de mes ressources je les avais
+secourus et r&eacute;confort&eacute;s.</p>
+
+<p>Comment les abandonner maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis extr&ecirc;mement oblig&eacute;, Saxon, dis-je enfin en parlant avec
+lenteur, et avec quelque difficult&eacute;, car c'&eacute;taient des paroles p&eacute;nibles
+&agrave; prononcer, mais je crains que vous ne vous soyez donn&eacute; des peines
+inutiles. Les pauvres paysans n'ont personne pour les soigner, pour les
+aider. Ils sont aussi simples que des enfants, et tout aussi peu faits
+pour &ecirc;tre d&eacute;barqu&eacute;s dans un pays inconnu. Je ne puis prendre sur moi de
+les abandonner.</p>
+
+<p>Saxon &eacute;clata de rire, en se renversant sur sa chaise, allongeant ses
+grandes jambes et enfon&ccedil;ant les mains dans les poches de sa culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est trop fort, dit-il enfin. J'avais pr&eacute;vu bien des
+difficult&eacute;s sur ma route, mais celle-l&agrave;, je n'y songeais pas! Vous &ecirc;tes,
+il faut le dire, l'homme le plus contrariant qui ait jamais port&eacute; le
+justaucorps de cuir de b&oelig;uf. Vous avez toujours quelque raison tir&eacute;e on
+ne sait d'o&ugrave; pour vous &eacute;chapper, pour vous effrayer, comme un poulain
+&eacute;tourdi, &agrave; moiti&eacute; dompt&eacute;. Et pourtant je crois pouvoir venir &agrave; bout,
+avec un peu de persuasion, de ces &eacute;tranges scrupules qui vous prennent.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux prisonniers, Capitaine Clarke, dit le marin, je me conduirai
+envers eux comme un p&egrave;re, sur ma parole, je le ferai, foi d'honn&ecirc;te
+marin. S'il vous convenait de pr&eacute;lever une bagatelle d'une vingtaine de
+pi&egrave;ces pour leur assurer le confortable, je veillerais &agrave; ce qu'ils aient
+une nourriture telle que beaucoup d'entre eux n'en ont jamais eu la
+pareille &agrave; leur propre table. Et en outre ils viendront sur le pont,
+pendant les quarts, et prendront l'air frais une heure ou deux par jour.
+Je ne puis rien proposer de plus &eacute;quitable.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un ou deux mots &agrave; vous dire sur le pont, fit Saxon.</p>
+
+<p>Il sortit de la cabine, et je le suivis jusqu'au bout de la poupe, o&ugrave;
+nous rest&acirc;mes debout adoss&eacute;s aux bastingages.</p>
+
+<p>Les lumi&egrave;res s'&eacute;taient &eacute;teintes l'une apr&egrave;s l'autre dans la ville, en
+sorte que l'oc&eacute;an noir battait contre le rivage plus noir encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas &agrave; vous tourmenter au sujet de l'avenir des
+prisonniers, dit-il en me parlant tout bas. Ils ne partiront pas pour
+les Barbades, et ce capitaine, &agrave; l'&acirc;me aussi dure qu'un caillou n'aura
+pas &agrave; les vendre, malgr&eacute; toute la certitude qu'il en a. S'il peut se
+tirer d'affaire en sauvant sa peau, il aura plus de chance que je ne
+crois. Il a sur son bord un homme qui ne ferait pas plus de fa&ccedil;on que
+moi pour lui donner une pouss&eacute;e par-dessus bord.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Saxon? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais entendu parler d'un certain Hector Marot?</p>
+
+<p>&mdash;Hector Marot? Oui, certes, je le connais fort bien. C'&eacute;tait un
+d&eacute;trousseur de grand chemin sans doute, mais avec cela un gaillard d'une
+&eacute;nergie terrible, et un bon c&oelig;ur sous l'habit d'un voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me. C'est, comme vous le dites, un homme &eacute;nergique, et un
+sabreur r&eacute;solu, bien que, d'apr&egrave;s ce que j'ai vu de son jeu, il soit
+faible dans les coups de pointe, et qu'il ait une pr&eacute;f&eacute;rence exag&eacute;r&eacute;e
+pour les coups de taille et n'attache pas assez d'importance &agrave; la
+pointe. En quoi il ne fait pas assez grand cas de l'opinion et de
+l'enseignement des escrimeurs les plus remarquables de l'Europe. Bah!
+Bah! les gens diff&egrave;rent d'avis sur ce point comme sur bien d'autres.</p>
+
+<p>Pourtant il me semble que j'aimerais mieux &ecirc;tre emport&eacute; du terrain de
+combat, apr&egrave;s m'&ecirc;tre servi de mon arme <i>secundum artem</i> que de le
+quitter sans une &eacute;gratignure apr&egrave;s avoir enfreint les lois de l'escrime.
+Quarto, tierce, seconde, voil&agrave; ce que je dis, et au diable vos
+estrama&ccedil;ons et vos passades.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il s'agit de Marot, dis-je avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; bord, dit Saxon. Il para&icirc;t qu'il a &eacute;t&eacute; r&eacute;volt&eacute;, indign&eacute; des
+cruaut&eacute;s qu'on a fait souffrir aux paysans apr&egrave;s la bataille de
+Bridgewater. Comme c'est un homme de caract&egrave;re assez sombre, assez
+farouche, sa d&eacute;sapprobation s'est traduite par des actes plut&ocirc;t que par
+des paroles.</p>
+
+<p>On a trouv&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans la campagne, des soldats tu&eacute;s &agrave; coups de
+pistolets ou de poignard, sans que leur agresseur e&ucirc;t laiss&eacute; aucune
+trace.</p>
+
+<p>Il y en a eu une douzaine au moins de trait&eacute;s de la sorte, et l'on en
+est bient&ocirc;t venu &agrave; se dire tout bas qu'Hector Marot, le brigand de grand
+chemin, &eacute;tait l'auteur de tout cela et on s'est mis avec ardeur &agrave; sa
+poursuite.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, et apr&egrave;s? demandai-je, car Saxon s'&eacute;tait interrompu pour allumer
+sa pipe au moyen de cette m&ecirc;me vieille bo&icirc;te de m&eacute;tal contenant un
+briquet dont il s'&eacute;tait servi lors de notre premi&egrave;re rencontre.</p>
+
+<p>Quand j'&eacute;voque en imagination Saxon, c'est presque toujours sous
+l'aspect qu'il avait en ce moment-l&agrave;, alors que la lueur rouge &eacute;clairait
+sa figure dure, anim&eacute;e, au profil de faucon, et montrait mille petits
+plis et rides que le temps et le souci avaient grav&eacute;s dans sa peau
+brune, h&acirc;l&eacute;e.</p>
+
+<p>Parfois, dans mes r&ecirc;ves, cette figure m'apparaissait sur un fond de
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Ses yeux &agrave; demi clos, si mobiles, si clignotants, sont tourn&eacute;s vers moi
+de cette fa&ccedil;on un peu oblique qui lui &eacute;tait propre, si bien qu'enfin je
+me retrouve assis sur mon s&eacute;ant, et tendant la main dans l'espace vide,
+m'attendant presque &agrave; sentir autour d'elle une autre main maigre,
+nerveuse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, sous bien des rapports, un malhonn&ecirc;te homme, mes chers enfants,
+un homme rou&eacute;, plein de ruse, qui n'avait gu&egrave;re de scrupules, gu&egrave;re de
+confiance, et pourtant la nature humaine est chose si &eacute;trange, et il
+nous est si difficile de ma&icirc;triser nos sentiments, que mon c&oelig;ur
+s'&eacute;chauffe quand je pense &agrave; lui et que cinquante ann&eacute;es ont plut&ocirc;t accru
+qu'affaibli la sympathie que j'ai pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, fit-il en envoyant lentement des bouff&eacute;es de sa
+pipe, que Marot &eacute;tait bien l'homme de cette trempe, et qu'il &eacute;tait serr&eacute;
+de si pr&egrave;s qu'il courait le danger d'&ecirc;tre pris.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, je me mis &agrave; sa recherche, et je tins conseil avec lui.</p>
+
+<p>Sa jument avait p&eacute;ri d'une balle perdue, et comme il avait beaucoup
+d'affection pour cette b&ecirc;te, cet &eacute;v&eacute;nement le rendait plus farouche et
+plus dangereux que jamais. Il n'avait plus, disait-il, aucun go&ucirc;t pour
+son ancien m&eacute;tier.</p>
+
+<p>En fait, il &eacute;tait m&ucirc;r pour n'importe quoi.</p>
+
+<p>C'est de cette mani&egrave;re-l&agrave; qu'on fait les instruments utiles.</p>
+
+<p>J'appris que dans sa jeunesse, il avait appris le m&eacute;tier de marin.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, mon plan se dessina avec autant de rapidit&eacute; qu'on tire un
+coup de p&eacute;trinal.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite? demandai-je, je ne vois pas encore clair.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, c'est assez &eacute;vident pour vous maintenant. Le but de Marot
+&eacute;tait de fausser compagnie aux gens qui le poursuivaient et de rendre
+service aux exil&eacute;s.</p>
+
+<p>Pouvait-il rien faire de mieux pour r&eacute;aliser ce projet que de s'engager
+comme matelot &agrave; bord de ce brick, la <i>Doroth&eacute;e Fox</i>, et de quitter
+l'Angleterre avec lui.</p>
+
+<p>Il n'y a que trente hommes d'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Au-dessous des &eacute;coutilles, ils sont pr&egrave;s de deux cents, et si simples
+qu'ils puissent &ecirc;tre, vous le savez aussi bien que moi, ils n'ont pas
+leurs pareils pour jouer de la pointe et du tranchant, mais il leur
+manque l'ordre et la discipline qui seraient n&eacute;cessaires en pareil cas.</p>
+
+<p>Marot n'a qu'&agrave; descendre au milieu d'eux, par une nuit noire, &agrave; les
+d&eacute;barrasser de leurs entraves, &agrave; leur mettre en main quelques armes &agrave;
+feu, quelques gourdins.</p>
+
+<p>Ho! Ho! Micah, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Les planteurs feront bien de cultiver leurs terres eux-m&ecirc;mes, s'ils
+n'ont &agrave; compter en cette occurrence que sur les bras des campagnards de
+l'Ouest.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est un plan bien con&ccedil;u, dis-je. C'est malheureux, Saxon,
+qu'avec votre ing&eacute;niosit&eacute;, votre esprit inventif, vous n'ayez pas un
+champ d'action honorable. Vous &ecirc;tes, je le sais bien, aussi capable de
+commander des arm&eacute;es, d'organiser des campagnes qu'aucun de ceux qui
+jamais port&egrave;rent une &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez par-l&agrave;, dit tout bas Saxon, en me saisissant par le bras.
+Voyez-vous l'endroit que la lune &eacute;claire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;coutille.
+N'apercevez-vous pas cet homme de petite taille, trapu, qui est debout,
+seul perdu dans ses pens&eacute;es, la t&ecirc;te inclin&eacute;e sur sa poitrine? C'est
+Marot.</p>
+
+<p>Je vous l'affirme, si j'&eacute;tais le capitaine Pogram, j'aimerais mieux
+avoir pour premier lieutenant, pour camarade de lit le diable en
+personne, cornes, sabots, et queue, plut&ocirc;t que d'avoir cet homme, &agrave; bord
+de mon navire. Vous n'avez pas de sujet de vous tourmenter en ce qui
+regarde les prisonniers, Micah. Leur avenir est d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Saxon, r&eacute;pondis-je, il ne me reste plus qu'&agrave; vous remercier et
+&agrave; accepter ces moyens de salut que vous avez mis &agrave; ma port&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est parler en homme, dit-il. Y a-t-il encore autre chose que
+je puisse faire pour vous en Angleterre? Et pourtant, par la Messe, il
+pourrait bien se faire que je n'y reste pas bien longtemps, car, &agrave; ce
+que j'ai appris, on doit me confier le commandement d'une exp&eacute;dition
+qu'on pr&eacute;pare contre les Indiens qui ont ravag&eacute; les plantations de nos
+colons.</p>
+
+<p>Ce sera une bonne affaire que d'obtenir un emploi profitable, car je
+n'ai jamais vu une guerre pareille, o&ugrave; l'on n'a pu ni se battre, ni
+piller. Je vous en donne ma parole, c'est &agrave; peine si j'ai eu quelque
+argent entre les mains depuis qu'elle a commenc&eacute;. Quand il s'agirait de
+mettre Londres &agrave; sac, je ne voudrais pas la recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une personne amie que Sir Gervas J&eacute;r&ocirc;me a recommand&eacute;e &agrave; mes
+soins, fis-je remarquer, mais j'ai d&eacute;j&agrave; pourvu &agrave; ce qu'il d&eacute;sirait. Il
+ne me reste rien qu'&agrave; faire savoir &agrave; tous les gens de Havant qu'un Roi
+qui a prodigu&eacute; le sang de ses sujets, comme l'a fait celui que nous
+avons, n'est pas destin&eacute;, selon toute vraisemblance, &agrave; poss&eacute;der bien
+longtemps le tr&ocirc;ne d'Angleterre. Lorsqu'il tombera, je reviendrai, et
+plut&ocirc;t peut-&ecirc;tre qu'on ne le croit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce traitement inflig&eacute; &agrave; l'Ouest a, en effet, fortement indispos&eacute; tout
+le pays, dit mon compagnon. De tous c&ocirc;t&eacute;s j'entends dire que la haine
+contre le Roi et ses ministres est plus violente qu'avant l'explosion.
+H&eacute;! capitaine Pogram, par ici! Nous avons arrang&eacute; l'affaire, et mon ami
+est pr&ecirc;t &agrave; partir.</p>
+
+<p>&mdash;Je me disais bien qu'il demanderait &agrave; virer de bord, fit le capitaine,
+en s'avan&ccedil;ant vers nous d'une allure chancelante qui prouvait que la
+bouteille de rhum lui avait tenu compagnie depuis notre sortie. Par ma
+foi, j'en &eacute;tais s&ucirc;r. Et pourtant, par la Messe, je ne m'&eacute;tonne pas qu'il
+y ait regard&eacute; &agrave; deux fois avant de quitter la <i>Doroth&eacute;e Fox</i>. Elle est
+am&eacute;nag&eacute;e pour une duchesse, par ma foi. O&ugrave; est votre canot?</p>
+
+<p>&mdash;Bord &agrave; bord, dit Saxon. Mon ami se joint &agrave; moi, capitaine Pogram, pour
+esp&eacute;rer que vous ferez un agr&eacute;able et utile voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui en suis diablement oblig&eacute;, dit le capitaine en agitant en tous
+sens son tricorne.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi que vous arriverez sain et sauf aux Barbades.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a gu&egrave;re &agrave; en douter, dit le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous tirerez de vos marchandises assez bon parti pour recevoir
+la r&eacute;compense de votre humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; de belles paroles, s'&eacute;cria le capitaine. Monsieur, je suis
+votre d&eacute;biteur.</p>
+
+<p>Une barque de p&ecirc;che se tenait bord &agrave; bord du brick.</p>
+
+<p>&Agrave; la lueur fumeuse des lanternes de la poupe, je pus discerner des
+hommes sur son pont et la grande voile brune toute pr&ecirc;te &agrave; &ecirc;tre hiss&eacute;e.</p>
+
+<p>J'enjambai le bordage et mis le pied sur l'&eacute;chelle de corde qui
+descendait jusqu'&agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, D&eacute;cimus, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon gar&ccedil;on. Vous avez votre argent en lieu s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'ai un autre pr&eacute;sent &agrave; vous faire. Il m'a &eacute;t&eacute; remis par un
+sergent de la cavalerie royale. C'est sur lui que vous devrez compter
+d&eacute;sormais, Micah, pour vous nourrir, vous loger, vous habiller. C'est &agrave;
+lui qu'un homme brave doit toujours recourir pour vivre. C'est le
+couteau qui vous servira &agrave; ouvrir cette hu&icirc;tre qu'est le monde.
+Regardez, mon gar&ccedil;on. C'est votre sabre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux sabre! L'&eacute;p&eacute;e de mon p&egrave;re! m'&eacute;criai-je, au comble du
+ravissement, lorsque Saxon tira de dessous son manteau et me tendit le
+fourreau en cuir d&eacute;teint, de vieux mod&egrave;le, avec la lourde poign&eacute;e de
+laitons que je connaissais si bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici maintenant, dit-il, membre de l'antique et honorable
+corporation des soldats de fortune. Tant que le Turc r&ocirc;dera en grognant
+devant les portes de Vienne, il y aura toujours de la besogne pour les
+bras vigoureux et les c&oelig;urs braves. Vous verrez que parmi ces guerriers
+errants, venus de tous les climats, de toutes les nations, le nom
+d'Anglais est estim&eacute; tr&egrave;s haut. Je sais fort bien qu'il ne d&eacute;choira pas
+lorsque vous ferez partie de la confr&eacute;rie. Je voudrais pouvoir partir
+avec vous, mais on me promet une solde et une situation auxquelles il
+serait f&acirc;cheux de renoncer. Adieu, mon gar&ccedil;on, et que la bonne fortune
+vous accompagne!</p>
+
+<p>Je serrai la main calleuse du vieux soldat, et descendis dans la barque
+de p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Le c&acirc;ble qui nous retenait fut retir&eacute;, la voile hiss&eacute;e, et la barque
+fila &agrave; travers la baie.</p>
+
+<p>Elle allait de l'avant par une obscurit&eacute; de plus en plus &eacute;paisse,
+obscurit&eacute; aussi noire, aussi imp&eacute;n&eacute;trable que l'avenir vers lequel
+marchait la barque de ma vie.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t la force du soul&egrave;vement et de la retomb&eacute;e nous apprit que nous
+avions franchi l'entr&eacute;e du port et que nous &eacute;tions en plein canal.</p>
+
+<p>&Agrave; terre, des lumi&egrave;res clignotantes, apparaissant &agrave; de longs intervalles,
+marquaient la ligne de la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>Comme je me retournais pour regarder en arri&egrave;re, un nuage, en se mouvant
+lentement, d&eacute;couvrit la lune, et je vis le dessin bien net des agr&egrave;s du
+brick sur le disque d'un blanc froid.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la voilure, &eacute;tait debout le v&eacute;t&eacute;ran, qui d'une main se tenait &agrave;
+un cordage, et agitait l'autre, en signe d'adieu et d'encouragement.</p>
+
+<p>Un autre gros nuage masqua la lumi&egrave;re, et cette maigre et nerveuse
+figure, ce long bras tendu furent le dernier objet que je vis, avant une
+longue et triste p&eacute;riode, du cher pays o&ugrave; j'&eacute;tais n&eacute; et avais &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X_Ou_tout_prend_fin" id="X_Ou_tout_prend_fin"></a><a href="#table">X&mdash;O&ugrave; tout prend fin.</a></h2>
+
+
+<p>Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu &agrave; la fin du r&eacute;cit d'un
+&eacute;chec,&mdash;d'une aventure qui &eacute;choua bravement, noblement, mais qui n'en
+fut pas moins un &eacute;chec.</p>
+
+<p>Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession
+d'elle-m&ecirc;me, rejeter les cha&icirc;nes qui entravaient la libert&eacute; de ses
+membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couv&eacute;e loin de ses rivages,
+tout comme je les fuyais alors.</p>
+
+<p>Nous avions commis l'erreur d'&ecirc;tre en avance sur notre temps.</p>
+
+<p>Et pourtant il vint une &eacute;poque o&ugrave; l'on se rappela avec sympathie les
+gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, o&ugrave; leurs
+membres, recueillis dans bien des foss&eacute;s et les solitudes o&ugrave; les avaient
+sem&eacute;s les bourreaux, furent rapport&eacute;s au milieu du deuil silencieux
+d'une nation, dans les jolis cimeti&egrave;res champ&ecirc;tres o&ugrave; ils auraient voulu
+reposer.</p>
+
+<p>L&agrave;, &agrave; port&eacute;e du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance,
+appel&eacute;s &agrave; la pri&egrave;re, sous le gazon o&ugrave; ils s'&eacute;taient promen&eacute;s, &agrave; l'ombre
+de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aim&eacute;es, ces
+braves c&oelig;urs dorment en paix dans le sein maternel.</p>
+
+<p><i>Requiescant! Requiescant in pace!</i></p>
+
+<p>Pas un mot de plus sur moi-m&ecirc;me, chers enfants.</p>
+
+<p>Ce r&eacute;cit est tout h&eacute;riss&eacute; de <i>Je</i>. On dirait un Argus...</p>
+
+<p>Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-&ecirc;tre pas, je
+m'en doute.</p>
+
+<p>J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et
+cette histoire, vous venez de l'entendre.</p>
+
+<p>Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de
+plus.</p>
+
+<p>Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez
+seulement le mener jusqu'&agrave; Flessingue, il vous conduirait &agrave; travers les
+guerres de l'Empire, &agrave; la cour de Guillaume et &agrave; la seconde invasion de
+l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais je ne ferai pas un pouce de plus.</p>
+
+<p>Allez sur la pelouse, petits sc&eacute;l&eacute;rats.</p>
+
+<p>N'avez-vous rien autre &agrave; exercer que vos oreilles, pour aimer tant que
+cela &agrave; vous accroupir autour de la chaise de grand'p&egrave;re?</p>
+
+<p>Si je dure jusqu'&agrave; l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse
+tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils bris&eacute;s de
+mon r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux.</p>
+
+<p>Certains disparurent enti&egrave;rement de ma connaissance.</p>
+
+<p>Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et
+incompl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Les meneurs de l'insurrection s'&eacute;chapp&egrave;rent bien plus ais&eacute;ment que ceux
+qui les avaient suivis, car ils s'aper&ccedil;urent que la passion de l'avidit&eacute;
+est plus forte encore que celle de la cruaut&eacute;.</p>
+
+<p>Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachet&egrave;rent au prix de tout ce qu'ils
+poss&eacute;daient.</p>
+
+<p>Ferguson s'&eacute;chappa.</p>
+
+<p>Monmouth fut ex&eacute;cut&eacute; sur le tertre de la Tour, et du moins &agrave; ses
+derniers moments il montra cet entrain qui, de temps &agrave; autre, se faisait
+jour &agrave; travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par
+intermittences d'un feu pr&egrave;s de s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re et ma m&egrave;re v&eacute;curent assez pour voir la Religion protestante
+reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la
+foi r&eacute;form&eacute;e sur le Continent.</p>
+
+<p>Trois ans plus tard, je les retrouvai &agrave; Havant, presque tels que je les
+avais quitt&eacute;s, &agrave; cela pr&egrave;s qu'il y avait quelques fils d'argent de plus
+dans les tresses brunes de ma m&egrave;re, que les larges &eacute;paules de mon p&egrave;re
+&eacute;taient un peu courb&eacute;es, et son front sillonn&eacute; par les rides du souci.</p>
+
+<p>Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain,
+et elle disciple de l'&Eacute;glise, et je n'ai jamais d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de voir se
+gu&eacute;rir l'hostilit&eacute; religieuse en Angleterre, apr&egrave;s avoir reconnu combien
+il est ais&eacute; &agrave; deux personnes de garder la foi la plus &eacute;nergique en leur
+propre croyance, tout en &eacute;prouvant l'affection et le respect le plus
+sinc&egrave;re pour celle qui professe un autre culte.</p>
+
+<p>Il viendra peut-&ecirc;tre un jour o&ugrave; &Eacute;glise et Chapelle seront entre elles
+comme un fr&egrave;re cadet et un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, travaillant ensemble au m&ecirc;me but
+et chacun se r&eacute;jouissant du succ&egrave;s de l'autre.</p>
+
+<p>Que le d&eacute;saccord entre elles se traduise autrement que par la pique et
+le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalit&eacute; en
+vue d'une vie plus haute, &agrave; qui adoptera la mani&egrave;re de voir la plus
+large, &agrave; qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les
+plus heureuses et les mieux soign&eacute;es.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors cette rivalit&eacute; sera non plus une mal&eacute;diction, mais un bienfait
+pour ce pays d'Angleterre.</p>
+
+<p>Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il
+fut r&eacute;tabli, il se trouva amnisti&eacute; gr&acirc;ce aux soins que se donna le Major
+Ogilvy.</p>
+
+<p>Au bout d'un certain temps, quand l'agitation e&ucirc;t enti&egrave;rement pris fin,
+il &eacute;pousa la fille du Maire Timewell et il vit encore &agrave; Taunton en
+citoyen opulent, prosp&egrave;re.</p>
+
+<p>Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et
+maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui
+promet d'&ecirc;tre un T&ecirc;te-Ronde aussi d&eacute;lur&eacute; que pas un de ceux qui
+march&egrave;rent au roulement du tambour.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Saxon, j'ai re&ccedil;u plus d'une fois de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort
+que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une
+exp&eacute;dition envoy&eacute;e pour ch&acirc;tier les sauvages de la Virginie, qui avaient
+commis de grandes cruaut&eacute;s sur les colons.</p>
+
+<p>Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels
+tours &agrave; leurs guerriers les plus rus&eacute;s, qu'il a laiss&eacute; un grand nom
+parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet
+indien, qui signifie &laquo;l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de
+rat.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir repouss&eacute; les tribus fort loin dans le d&eacute;sert, il re&ccedil;ut comme
+r&eacute;compense de ses services un territoire, sur lequel il s'&eacute;tablit.</p>
+
+<p>Il s'y maria et passa le reste de ses jours &agrave; cultiver du tabac et &agrave;
+enseigner les principes de la guerre &agrave; une nombreuse lign&eacute;e d'enfants
+d&eacute;gingand&eacute;s, longs comme des perches.</p>
+
+<p>On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force &eacute;tonnante et d'une
+stature extraordinaire promet de se former de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'eau. Si
+cela venait vraiment &agrave; se r&eacute;aliser, il pourrait bien se faire que ces
+jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent.</p>
+
+<p>Plaise &agrave; Dieu que leurs c&oelig;urs ne s'endurcissent jamais &agrave; l'&eacute;gard de
+cette petite &icirc;le de la mer, qui est, qui devra toujours &ecirc;tre le berceau
+de leur race!</p>
+
+<p>Salomon Sprent se maria et v&eacute;cut de longues ann&eacute;es aussi heureux que ses
+amis pouvaient le souhaiter.</p>
+
+<p>Pendant mon s&eacute;jour &agrave; l'&eacute;tranger, je re&ccedil;us une lettre de lui, o&ugrave; il
+m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis
+seuls pour la travers&eacute;e du mariage, ils &eacute;taient maintenant escort&eacute;s d'un
+petit canot et d'un bateau de passage.</p>
+
+<p>Une nuit d'hiver o&ugrave; le sol &eacute;tait couvert de neige, il envoya chercher
+mon p&egrave;re, qui accourut chez lui.</p>
+
+<p>Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum &agrave;
+port&eacute;e de sa main, sa bo&icirc;te &agrave; tabac pr&egrave;s de lui, et une grande Bible
+jaunie en &eacute;quilibre sur ses genoux ploy&eacute;s.</p>
+
+<p>Il respirait p&eacute;niblement et &eacute;tait dans des transes terribles.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une planche d&eacute;fonc&eacute;e et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu
+plus vite que je ne puis me l'expliquer. &Agrave; la v&eacute;rit&eacute;, ami, voil&agrave; bien
+des jours que je ne suis propre &agrave; tenir la mer, et il est temps que je
+sois condamn&eacute; et mis au rebut.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re hocha la t&ecirc;te avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de
+son visage et sa respiration embarrass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;En quel &eacute;tat est votre &acirc;me? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Salomon, c'est l&agrave; une cargaison que nous transportons
+sous nos &eacute;coutilles, sans &ecirc;tre en &eacute;tat de la voir et nous n'avons pas
+donn&eacute; de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres
+de mise &agrave; la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne
+trouve pas, il me semble, que je me sois &eacute;cart&eacute; de ma route au point de
+n'avoir pas &agrave; esp&eacute;rer de rentrer dans la passe.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas confiance en vous-m&ecirc;me, mais en Christ, dit mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui le pilote naturellement, r&eacute;pondit le vieux marin. Mais quand
+j'avais un pilote &agrave; bord, je ne manquais jamais selon mon habitude
+d'avoir l'&oelig;il au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai &agrave; pr&eacute;sent.
+Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de
+mon c&ocirc;t&eacute; ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle
+part dans l'Oc&eacute;an de la mis&eacute;ricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous
+que ce m&ecirc;me corps, cette m&ecirc;me carcasse que voici, ressuscitera un jour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on nous enseigne, r&eacute;pondit mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je la reconna&icirc;trai n'importe o&ugrave;, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont
+&eacute;t&eacute; faits quand j'&eacute;tais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales,
+et je serais f&acirc;ch&eacute; d'avoir &agrave; les perdre.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal &agrave; personne, pas
+m&ecirc;me &agrave; ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux
+dans trois guerres, et qu'ils m'aient emport&eacute; un de mes espars, et qu'on
+le pende apr&egrave;s eux!</p>
+
+<p>Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux,
+voyez-vous, c'&eacute;tait en bonne part et affaire de service.</p>
+
+<p>J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais
+bien peu de gens m'ont vu en mauvais &eacute;tat dans les agr&egrave;s d'en haut, ou
+refusant d'ob&eacute;ir &agrave; mon gouvernail.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais touch&eacute; ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot
+f&ucirc;t bien accueilli &agrave; en demander la moiti&eacute;.</p>
+
+<p>Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; un fid&egrave;le navire compagnon pour ma Ph&eacute;b&eacute; depuis qu'elle a jug&eacute;
+bon d'attendre mes signaux.</p>
+
+<p>Voil&agrave; mes papiers, tous nets et sans rien de cach&eacute;.</p>
+
+<p>Si je suis mand&eacute; &agrave; l'arri&egrave;re cette nuit m&ecirc;me par le Supr&ecirc;me Lord grand
+amiral en chef, je ne crains pas qu'il me fasse mettre aux fers, car
+bien que je ne sois qu'un pauvre homme de marin, j'ai trouv&eacute; dans ce
+livre-ci une promesse, et je n'ai point peur que <i>Lui</i> ne la tienne pas.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re passa quelques heures avec le vieillard et fit de son mieux
+pour le r&eacute;conforter et l'aider, car il &eacute;tait &eacute;vident qu'il baissait
+rapidement.</p>
+
+<p>Lorsque enfin il le quitta, le laissant avec sa fid&egrave;le &eacute;pouse pr&egrave;s de
+lui, il saisit la main brune, mais amaigrie, qui gisait sur les
+couvertures.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reverrai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sous la latitude du ciel, r&eacute;pondit le marin agonisant.</p>
+
+<p>Son pressentiment &eacute;tait juste, car aux premi&egrave;res heures du matin, sa
+femme se penchant sur lui, vit un beau sourire sur sa figure tann&eacute;e,
+bronz&eacute;e par les coups de mer.</p>
+
+<p>Se soulevant sur son oreiller, il porta la main &agrave; une m&egrave;che de son
+front, selon l'usage des marins, puis il retomba lentement, paisiblement
+dans le long sommeil d'o&ugrave; l'on se r&eacute;veille quand la nuit cesse
+d'exister.</p>
+
+<p>Vous me demanderez sans doute ce qu'il advint d'Hector Marot et de
+l'&eacute;trange cargaison qui avait mis &agrave; la voile du port de Poole.</p>
+
+<p>On n'entendit jamais parler d'eux, &agrave; moins qu'on applique &agrave; leur
+destin&eacute;e un bruit qui fut r&eacute;pandu quelques mois plus tard par le
+Capitaine Elias Hopkins, du navire <i>La Caroline</i>, de Bristol.</p>
+
+<p>Le Capitaine Hopkins rapporte que dans la travers&eacute;e qui le ramenait de
+nos colonies, il rencontra une brume &eacute;paisse et eut le vent debout au
+voisinage des grands bancs de morue.</p>
+
+<p>Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde, par un brouillard si dense,
+qu'il pouvait &agrave; peine voir la pomme de son propre mat, il &eacute;prouva une
+sensation des plus &eacute;tranges, car comme lui et d'autres &eacute;taient debout
+sur le pont, ils entendirent, &agrave; leur grand &eacute;tonnement, le bruit d'un
+grand nombre de voix, qui paraissaient former un ch&oelig;ur, bruit d'abord
+faible et certain, puis prenant bient&ocirc;t une ampleur croissante, jusqu'&agrave;
+ce qu'il f&ucirc;t, &agrave; ce qu'il semblait, &agrave; la distance d'un jet de pierre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il diminua et s'&eacute;teignit lentement pour se perdre au loin.</p>
+
+<p>Certains hommes de l'&eacute;quipage mirent la chose sur le compte du Maudit,
+mais comme le Capitaine Elias Hopkins ne manquait pas de le faire
+remarquer, il &eacute;tait bien &eacute;trange que le Malin e&ucirc;t choisi des hymnes
+familiers de l'Ouest pour son exercice nocturne, et plus &eacute;trange encore
+que les habitants de l'ab&icirc;me eussent, en chantant, une prononciation
+aussi p&acirc;teuse que celle du Comt&eacute; de Somerset.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, je ne doute gu&egrave;re que ce ne f&ucirc;t en effet la <i>Doroth&eacute;e Fox</i>
+qui e&ucirc;t pass&eacute; par l&agrave; dans le brouillard, et que les prisonniers, ayant
+reconquis leur libert&eacute;, n'aient c&eacute;l&eacute;br&eacute; leur d&eacute;livrance &agrave; la fa&ccedil;on de
+vrais Puritains.</p>
+
+<p>O&ugrave; furent-ils entra&icirc;n&eacute;s?</p>
+
+<p>Fut-ce sur la c&ocirc;te rocheuse du Labrador, ou bien trouv&egrave;rent-ils un asile
+dans quelque r&eacute;gion d&eacute;sol&eacute;e o&ugrave; la cruaut&eacute; royale ne pouvait pas les
+poursuivre, voil&agrave; qui doit rester &eacute;ternellement ignor&eacute;.</p>
+
+<p>Zacharie Palmer v&eacute;cut de longues ann&eacute;es en vieillard v&eacute;n&eacute;rable et
+honor&eacute;, avant d'&ecirc;tre appel&eacute; &agrave; son tour aupr&egrave;s de ses p&egrave;res.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un doux et simple philosophe de village que cet homme-l&agrave;, et
+dans sa vieille poitrine il y avait un c&oelig;ur d'enfant.</p>
+
+<p>Rien qu'&agrave; penser &agrave; lui, il me vient comme un parfum de violettes, car si
+dans ma mani&egrave;re d'envisager la vie, et dans mes esp&eacute;rances d'avenir, je
+ne partage pas en tout point les doctrines dures et sombres de mon p&egrave;re,
+je sais que je le dois aux sages paroles et aux enseignements
+bienveillants du charpentier.</p>
+
+<p>Si les actes sont tout, si les dogmes ne sont rien en ce monde, ainsi
+qu'il se plaisait &agrave; le dire, d&egrave;s lors sa vie sans faute, exempte de
+bl&acirc;me, pourrait servir de mod&egrave;le &agrave; vous et &agrave; tous.</p>
+
+<p>Puisse la poussi&egrave;re lui &ecirc;tre l&eacute;g&egrave;re!</p>
+
+<p>Un mot au sujet d'un autre ami, le dernier que je rappelle, mais non le
+moins appr&eacute;ci&eacute;.</p>
+
+<p>Guillaume le hollandais occupait depuis dix ans le tr&ocirc;ne d'Angleterre,
+qu'on pouvait encore voir dans le champ voisin de la maison paternelle
+un grand cheval fortement charpent&eacute;, dont le pelage gris &eacute;tait tachet&eacute;
+de marques blanches.</p>
+
+<p>Et, comme on l'a toujours remarqu&eacute;, lorsque les soldats sortaient de
+Plymouth, ou que le son aigu de la trompette ou le roulement du tambour
+parvenait &agrave; son oreille, il arquait son cou fatigu&eacute; par l'&acirc;ge, agitait
+sa queue m&ecirc;l&eacute;e de gris, levait ses genoux raidis pour faire un temps de
+trot majestueux et p&eacute;dantesque.</p>
+
+<p>Les gens de la campagne s'arr&ecirc;taient volontiers &agrave; consid&eacute;rer les
+gambades du vieux cheval, et il est bien probable que l'un d'eux
+racontait aux autres que ce coursier l&agrave; avait port&eacute; &agrave; la guerre un des
+jeunes gens de leur propre village, et comment le cavalier avait d&ucirc; fuir
+le pays, mais aussi comment un bon sergent des troupes royales avait
+ramen&eacute; le cheval au p&egrave;re du jeune homme comme souvenir de lui.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Covenant passa ses derni&egrave;res ann&eacute;es, en v&eacute;t&eacute;ran des
+chevaux, bien nourri, bien soign&eacute; et fort enclin peut-&ecirc;tre &agrave; conter en
+langage de cheval, &agrave; tous les pauvres sots bidets de la campagne, les
+merveilleuses, aventures qu'il avait eues dans l'Ouest.</p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'incident est historique et peut servir &agrave; montrer quelle
+sorte d'hommes &eacute;taient ceux qui apprirent la guerre &agrave; l'&eacute;cole de
+Cromwell. (Note de l'auteur).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Les deux lettres suivantes communiqu&eacute;es &agrave; l'Institut Royal
+arch&eacute;ologique par le R&eacute;v. C. W. Bingham, &eacute;clairent d'un jour curieux
+certains c&ocirc;t&eacute;s de cette bataille.
+</p><p>
+I
+</p><p>
+&Agrave; Mistress Chaffin &agrave; Chettle House.
+</p><p>
+Lundi, dans la matin&eacute;e. 6 juillet 1685.
+</p><p>
+&laquo;Ma tr&egrave;s ch&egrave;re amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu
+avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous &eacute;tions sous nos
+tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tu&eacute; et pris au
+moins un millier... Ils se sont enfuis &agrave; Bridgwater. On dit que nous
+avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons
+pris la plus grande partie, si ce n'est la totalit&eacute;. Un habit, sur
+lequel il y avait des d&eacute;corations, a &eacute;t&eacute; pris: il est d&eacute;chir&eacute; dans le
+dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a &eacute;t&eacute; tu&eacute;,
+mais la plupart croient qu'il &eacute;tait port&eacute; par un domestique. Je voudrais
+qu'il f&ucirc;t pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il
+sera hors d'&eacute;tat de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends
+gr&acirc;ce &agrave; Dieu de ce que je me porte tr&egrave;s bien, sans la moindre blessure.
+Il en est de m&ecirc;me de nos amis du comt&eacute; de Dorset. Je vous prie, faites
+savoir cela &agrave; Biddy par la premi&egrave;re occasion. Je suis votre unique et
+cher Tossey.&raquo;
+</p><p>
+II
+</p><p>
+Bridgewater. 7 juillet 1685.
+</p><p>
+&laquo;Nous avons mis en compl&egrave;te d&eacute;route les ennemis de Dieu et du Roi, et &agrave;
+ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de
+toute l'arm&eacute;e rebelle. Nous en ramassons &agrave; toute heure dans les champs
+de bl&eacute; et les foss&eacute;s. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il
+a fait un r&eacute;cit tr&egrave;s amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue
+&agrave; raconter. La derni&egrave;re fois qu'il lui parla, ce fut au moment o&ugrave; son
+arm&eacute;e s'enfuit. Il dit qu'il &eacute;tait d&eacute;fait et devait pourvoir &agrave; sa
+s&ucirc;ret&eacute;. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Wells, sur la
+route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est &agrave; deux milles
+de l&agrave;, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se
+propose d'aller &agrave; Wells. Je serai certainement &agrave; la maison samedi au
+plus tard. Je crois que ma ch&egrave;re Nan aurait bien donn&eacute; 500 livres pour
+que son Tossey e&ucirc;t servi le Roi jusqu'&agrave; la fin des guerres. Toujours &agrave;
+toi, ma ch&egrave;re enfant.&raquo; (Note de l'Auteur.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il n'est que juste de reconna&icirc;tre que selon bien des
+auteurs Ferguson &eacute;tait aussi &eacute;nergique comme soldat que z&eacute;l&eacute; pour la
+religion. Le r&eacute;cit qu'il fait de Sedgemoor est int&eacute;ressant en ce qu'il
+exprime l'opinion de ceux qui prirent part &agrave; l'affaire sur les causes de
+leur &eacute;chec. &laquo;Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans &ecirc;tre
+d'une bien grande habilet&eacute;, avaient du moins assez de courage pour se
+conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontr&eacute;
+l'obstacle sus-mentionn&eacute;, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons,
+un seul qui se soit lanc&eacute; &agrave; la charge, ou se soit m&ecirc;me approch&eacute; de
+l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de
+nos capitaines, ne f&ucirc;t pas plus t&ocirc;t &agrave; port&eacute;e de voir leur camp qu'il eut
+la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre
+approche. Apr&egrave;s quoi il abandonna sa charge, et partit &agrave; fond de train,
+pour s'assurer le b&eacute;n&eacute;fice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon
+&agrave; tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fix&eacute;. Il fit
+valoir tout cela &agrave; son proc&egrave;s, mais &agrave; cela Jeffreys r&eacute;pondit qu'il
+m&eacute;ritait plus que tous autres d'&ecirc;tre pendu, et cela pour sa perfidie
+envers Monmouth, comme pour sa trahison &agrave; l'&eacute;gard du Roi. Et bien
+qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie,
+n&eacute;anmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu
+qu'ils n'essay&egrave;rent pas m&ecirc;me de charger une fois, et ne conserveront
+point leurs hommes r&eacute;unis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie
+n'avait pas tir&eacute; un seul coup de pistolet, qu'elle se f&ucirc;t born&eacute;e &agrave; se
+tenir en position, de fa&ccedil;on &agrave; donner &agrave; l'ennemi inqui&eacute;tude et
+appr&eacute;hension, l'infanterie aurait su &agrave; elle seule, aurait gagn&eacute; la
+bataille, et aurait triomph&eacute;. Mais notre cavalerie se tenant dispers&eacute;e
+et d&eacute;sunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la
+leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage &agrave; ce corps car
+l'ennemi, apr&egrave;s avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans
+juger n&eacute;cessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient
+&eacute;parpill&eacute;s, cela lui permit d'attaquer enfin par derri&egrave;re nos bataillons
+et d'arracher la victime de leurs mains pr&ecirc;tes &agrave; la saisir, et qui d&eacute;j&agrave;
+&eacute;taient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur
+cavalerie ne se montait pas &agrave; plus de trois cents hommes, tandis que
+nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu
+quelque courage et avaient &eacute;t&eacute; command&eacute;s par un galant homme pour les
+attaquer &agrave; la fois de front et de flanc. Voil&agrave; ce que j'affirme avec
+d'autant plus de conviction, que j'en fus le t&eacute;moin attrist&eacute;, car
+contrairement &agrave; mon habitude, j'avais cess&eacute; mon service aupr&egrave;s du duc,
+qui avan&ccedil;ait avec l'infanterie, pour me transporter pr&egrave;s de la
+cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la premi&egrave;re,
+ce matin-l&agrave;, &agrave; engager l'action en faisant irruption et mettant le
+d&eacute;sordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment o&ugrave; nos bataillons devaient
+arriver, je fis tous les efforts dont j'&eacute;tais capable, car non seulement
+je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonn&eacute; leur poste, mais
+encore je r&eacute;primandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer
+&agrave; leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur &agrave; Mylord Grey
+et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont
+notre infanterie s'&eacute;tait en quelque sorte saisie, nous f&ucirc;t arrach&eacute;e.
+Mais lui, au lieu d'&eacute;couter, se conduisit en homme indigne et en l&acirc;che
+poltron, d&eacute;serta cette partie du champ de bataille, et abandonna son
+commandement, et en outre partit &agrave; fond de train vers le Duc, en lui
+disant que tout &eacute;tait perdu et qu'il n'&eacute;tait que temps pour lui de se
+tirer d'affaire. Et par-l&agrave;, en outre de tout le mal qu'il avait d&eacute;j&agrave;
+occasionn&eacute;, il d&eacute;cida le l&eacute;ger et malheureux gentilhomme &agrave; quitter les
+bataillons, alors que ceux-ci &eacute;taient occup&eacute;s &agrave; disputer courageusement
+&agrave; qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal &agrave; propos, au
+moment m&ecirc;me o&ugrave; une certaine personne cherchait &agrave; trouver le Duc pour lui
+demander instamment de venir charger &agrave; la t&ecirc;te de ses troupes. Mais ce
+que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement
+deux cents cavaliers, bien mont&eacute;s, bien &eacute;quip&eacute;s, vaillants de leur
+personne, et command&eacute;s par des officiers exp&eacute;riment&eacute;s, ils auraient &eacute;t&eacute;
+victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avou&eacute;
+qu'ils avaient &eacute;t&eacute; sur le point de prendre la fuite, apr&egrave;s les attaques
+faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient &eacute;t&eacute; battus, si
+notre cavalerie avait rempli son r&ocirc;le, au lieu d'attendre dans
+l'inertie, &agrave; regarder sans agir jusqu'&agrave; ce que la cavalerie e&ucirc;t r&eacute;tabli
+le combat, en tombant sur les derri&egrave;res de nos bataillons. Et il ne faut
+point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de
+suivre leurs chefs, mais &agrave; ceux-l&agrave; m&ecirc;me qui les commandaient, et en
+particulier &agrave; Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir
+trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la l&acirc;chet&eacute; du nom
+de trahison.&raquo; <i>Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson</i>, cit&eacute; dans le
+livre intitul&eacute; <i>Ferguson le conspirateur</i>, ouvrage int&eacute;ressant d'un de
+ses descendants en droite ligne, avocat &agrave; &Eacute;dimbourg. (Note de
+l'auteur).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> La lettre suivante, que Monmouth &eacute;crivit de la Tour &agrave; la
+Reine, montre bien l'&eacute;tat d'abjection de son &acirc;me. &laquo;Madame,&mdash;Je n'aurais
+pas la hardiesse d'&eacute;crire &agrave; Votre Majest&eacute; jusqu'au jour o&ugrave; j'aurai
+montr&eacute; au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et
+combien je d&eacute;sire de vivre pour le servir. J'esp&egrave;re, Madame, que ce que
+j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sinc&egrave;re, et combien
+je d&eacute;teste tous ces gens qui m'ont amen&eacute; &agrave; cela. Apr&egrave;s avoir fait cela,
+Madame, j'ai cru &ecirc;tre dans une situation convenable pour implorer votre
+intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et
+je suis certain, Madame, d'&ecirc;tre l'objet de votre piti&eacute;, ayant &eacute;t&eacute; s&eacute;duit
+et attir&eacute; par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas
+d'autre objet que le d&eacute;sir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais
+cette peine, mais je tiens &agrave; la vie pour servir le Roi, ce que je suis
+en &eacute;tat de faire, et ce que je ferai au-del&agrave; de ce que je puis dire. En
+cons&eacute;quence, c'est apr&egrave;s avoir tenu compte de cela, que je puis
+m'enhardir jusqu'au point d'insister aupr&egrave;s de vous et vous implorer
+d'interc&eacute;der pour moi, car je suis s&ucirc;r que le Roi vous &eacute;coutera. Vos
+pri&egrave;res ne sauraient jamais &eacute;prouver de refus, quand elles sollicitent
+la vie seulement pour servir le Roi. J'esp&egrave;re, Madame, que par la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et la bont&eacute; du Roi, et par votre intercession, je puis
+esp&eacute;rer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, enti&egrave;rement employ&eacute;e &agrave;
+t&eacute;moigner &agrave; Votre Majest&eacute; tout le sentiment imaginable de gratitude; et
+&agrave; servir le Roi en fid&egrave;le sujet. Et &agrave; &ecirc;tre le plus d&eacute;vou&eacute; et le plus
+ob&eacute;issant serviteur, Monmouth.&raquo; (Note de l'auteur).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le portrait de Jeffreys, dans la Galerie Nationale des
+Portraits, confirme amplement l'assertion de Micah Clarke. Il est le
+plus bel homme de la collection. (Note de l'auteur.)</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME III ***
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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