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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Micah Clarke - Tome III + La Bataille de Sedgemoor + +Author: Arthur Conan Doyle + +Translator: Albert Savine + +Release Date: June 29, 2006 [EBook #18718] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + + +Arthur Conan Doyle + + + + +MICAH CLARKE + +Tome III + +LA BATAILLE DE SEDGEMOOR + +(1910) + +Table des matières + +I--L'Affaire du Pont de Keynsham. +II--La Bataille dans la Cathédrale de Wells. +III--Du grand cri qui part d'une maison isolée. +IV--L'escrimeur à la jaquette brune. +V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de + la fondrière. +VI--La Bataille de Sedgemoor. +VII--Ma périlleuse aventure au moulin. +VIII--La venue de Salomon Sprent. +IX--Le Diable en perruque et en robe. +X--Où tout prend fin. + + + + +I--L'Affaire du Pont de Keynsham. + + +Le lundi 21 juin 1685 se leva très sombre, avec un vent violent, des +nuages noirs se mouvaient lourdement dans le ciel, et une pluie fine, +continuelle, tombait. + +Néanmoins, quelques instants après l'aube, les clairons de Monmouth se +firent entendre dans tous les quartiers de la ville, depuis le pont sur +la Tone jusqu'à Shuttern. + +À l'heure dite, les régiments se rassemblèrent. + +L'appel fut fait et l'avant-garde traversa d'un pas alerte la porte de +l'Est. + +On sortit dans le même ordre que lors de l'entrée, notre régiment et les +bourgeois de Taunton formant l'arrière-garde. + +Le maire Timewell et Saxon s'étaient partagé l'organisation de cette +partie de l'armée, et comme c'étaient des gens qui avaient longtemps +servi, ils placèrent l'artillerie dans une situation moins exposée et +postèrent une forte troupe de cavalerie à l'arrière, à une portée de +canon, pour faire face à toute attaque des dragons du Roi. + +On fut unanime à constater que l'armée avait fait de grands progrès au +point de vue de l'ordre et de la discipline pendant notre halte de trois +jours, grâce sans doute à la peine, que nous avions prise pour l'exercer +sans relâche, et à notre attitude militaire. + +En rangs solides, serrés, les hommes allaient, faisant jaillir la boue +liquide ou épaisse, tout en échangeant de rudes plaisanteries +campagnardes ou en chantant un couplet entraînant d'une chanson ou d'un +hymne. + +Sir Gervas chevauchait en tête de ses mousquetaires, dont les queues +enfarinées pendaient molles et moites, et toutes dégoûtantes d'eau. + +Les piquiers de Lockarby et ma compagnie de faucheurs étaient pour la +plupart des travailleurs des champs, endurcis à toutes les intempéries, +et ils marchaient patiemment, les gouttes de pluie coulant sur leurs +faces hâlées. + +En avant se trouvait l'infanterie de Taunton, en arrière la file +encombrante des chariots à bagages, que suivait la cavalerie. + +Ce fut ainsi que la longue ligne se déroula par-dessus les hauteurs. + +Quand on fut arrivé au sommet, où la route commence à descendre sur +l'autre versant, on commanda une halte pour permettre aux régiments de +se serrer et nous jetâmes un coup d'oeil en arrière sur cette jolie +ville qu'un si grand nombre des nôtres ne devaient pas revoir. + +Nous apercevions sans peine sur les murailles sombres et les toits des +maisons le flottement, l'agitation des mouchoirs blancs de ceux que nous +quittions. + +Ruben chevauchait bride à bride avec moi, sa chemise de rechange battant +au vent et ses grands piquiers, la figure toute épanouie d'un large +rire, marchant derrière lui, mais ses pensées et ses regards étaient +trop loin de là pour qu'il pût les remarquer. + +Pendant que nous regardions, une longue flèche de lumière solaire +jaillit entre les deux bancs de nuages qui doraient le sommet du clocher +de Sainte-Madeleine et l'étendard royal qui y flottait encore. + +Cet incident fut salué comme un présage favorable et une acclamation +retentissante se propagea de rang en rang. + +À cette vue, on agita les chapeaux et il y eût un grand cliquetis +d'armes. + +Alors les clairons sonnèrent en fanfare. + +Les tambours battirent une marche guerrière. + +Ruben rentra sa chemise dans son havresac. + +Et l'on se remit en route à travers la boue, la vase, les nuages mornes +toujours suspendus sur nous, s'appuyant sur les collines non moins +mornes à notre droite et à notre gauche. + +Un chercheur de présage aurait peut-être dit que le ciel pleurait sur +notre fatale aventure. + +Pendant tout le jour, on marcha péniblement sur des routes qui n'étaient +que des fondrières, avec de la boue jusqu'aux chevilles. + +Le soir, on se dirigea vers Bridgewater, où nous fîmes quelques recrues +et ajoutâmes quelques centaines de livres à notre caisse militaire, car +c'était une localité prospère, avec un commerce très actif de cabotage +qui s'étendait sur tout le cours de la rivière de Parret. + +Après avoir passé une nuit sous des abris confortables, nous repartîmes +par un temps pire encore que la veille. + +Dans cette région, le sol est une vaste fondrière, même au temps le plus +sec, mais de fortes pluies avaient fait déborder les mares et les +avaient changées en vastes lacs des deux côtés de la route. + +Cela avait peut-être un bon côté pour nous, car nous étions aussi +protégés contre les raids de la cavalerie du Roi, mais notre marche en +était très ralentie. + +Et, tout le jour, on ne fit que barboter dans la vase et la boue. + +Les gouttes de pluies brillaient sur les canons des fusils et +ruisselaient sur les flancs des chevaux au pied lourd. + +Nous longeâmes la Parret enflée, traversâmes Eastover, le paisible +village de Bawdrip. + +Nous franchîmes la hauteur de Polden. + +Les clairons sonnèrent enfin la halte sous les bosquets d'Ashcot et un +grossier repas fut servi aux hommes. + +Puis en route sous la pluie impitoyable! + +On traversa le parc boisé de l'Auberge au joueur de flûte, puis Wallon, +où l'inondation menaçait les chaumières. + +On longea les vergers de Street et on arriva ainsi, à la tombée de la +nuit, dans la vieille et grise cité de Glastonbury, où les bonnes gens +firent de leur mieux pour faire oublier, par leur chaleureux accueil, +les souffrances que causait le mauvais temps. + +Le lendemain matin fut encore pluvieux et inclément. + +En conséquence, l'armée fit une étape pour attendre Wells. + +C'est une ville assez importante, avec une belle cathédrale, qui possède +un grand nombre de figures sculptées placées dans des niches à +l'extérieur, comme nous en avions vu à Salisbury. + +Les habitants étaient fort bien disposés pour la cause protestante et +l'armée fut si bien accueillie que sa nourriture coûta peu à la caisse +militaire. + +Ce fut au cours de cette étape que nous vînmes pour la première fois en +contact avec la cavalerie royale. + +Plus d'une fois, quand la buée de la pluie s'éclaircissait, nous avions +vu l'éclat des armes sur les collines basses qui dominaient la route, et +nos éclaireurs étaient revenus annoncer qu'ils avaient aperçu sur nos +deux flancs de fortes troupes de dragons. + +À un certain moment, ils se massèrent en grand nombre sur nos derrières, +comme s'ils se proposaient d'attaquer nos bagages. + +Mais Saxon disposa des deux côtés un régiment de piquiers, de sorte +qu'ils se dispersèrent et qu'on ne revit plus leurs armes luire que sur +les hauteurs. + +On partit de Wells, le 24, pour gagner Shepton Mallet, sans cesser +d'entrevoir derrière nous et de chaque côté les maudits sabres et +casques. + +Ce soir là, nous étions près du pont de Keynsham, à moins de deux +lieues, à vol d'oiseau, de Bristol. + +Plusieurs de nos cavaliers passèrent la rivière à gué et s'avancèrent +presque jusqu'aux murailles. + +Le matin, les nuages, chargés de pluie, avaient fini par s'éclaircir. + +Aussi Ruben et moi, nous descendîmes lentement sur nos montures la pente +d'une des vertes collines qui s'élevaient à l'arrière du camp, dans +l'espoir d'apercevoir quelques indices de l'ennemi. + +Nos hommes avaient été laissés libres. + +Ils étaient éparpillés sur l'herbe, essayant d'allumer des feux avec du +bois mouillé ou mettant leurs habits à sécher au soleil. + +C'était là une troupe bien étrange à voir. + +Ils étaient cuirassés de boue de la tête aux pieds. + +Leurs chapeaux ramollis s'étaient déformés, leurs armes rouillées, leurs +bottes si usées que beaucoup marchaient nu-pieds, et que d'autres +avaient roulé leurs mouchoirs autour de leurs pieds. + +Et pourtant leur court passage par la vie militaire avait fait de ces +rustres aux bonnes figures, des gaillards aux regards farouches, à +moitié rasés, aux joues creuses, sachant «présenter armes» ou «mettre la +pique sur l'épaule», comme s'ils n'avaient fait que cela depuis leur +enfance. + +Les officiers ne se trouvaient pas mieux partagés que les hommes. + +D'ailleurs, mes chers enfants, nul officier, quand il est de service, ne +s'abaisserait à se procurer un confortable que tous ne pourraient point +partager avec lui. + +Il doit prendre place au feu du bivouac, partager l'ordinaire du soldat, +ou bien tout laisser-là, car il est un embarras, une pierre +d'achoppement. + +Nos habits étaient en bouillie, nos cuirasses rougies par la rouille, +nos chevaux aussi tachés, aussi éclaboussés que s'ils s'étaient roulés +dans la vase. + +Même nos épées et nos pistolets étaient dans une condition telle que +nous avions de la peine à dégainer les unes et faire partir les autres. + +Seul Sir Gervas réussit à maintenir jusqu'au bout sur son costume et sa +personne la propreté poussée jusqu'à la coquetterie. + +Que faisait-il pendant les gardes de nuit et comment arrivait-il à +dormir? + +Ce fut toujours un mystère pour moi, car chaque jour il se montrait à +l'appel du clairon lavé, parfumé, brossé, la perruque bien arrangée, +avec des vêtements desquels jusqu'à la dernière éclaboussure avait été +enlevée soigneusement. + +À l'arçon de sa selle était toujours suspendu la boîte pleine de farine +où nous l'avions vu puiser à Taunton, et ses braves mousquetaires +avaient la tête dûment poudrée tous les matins, bien que leurs queues +redevinssent une heure après aussi brunes que la nature les avait +faites, bien que la farine s'en allât en minces filets laiteux sur leurs +larges dos, en formant des grumeaux sur les bords de leurs habits. + +Ce fut une longue lutte contre le mauvais temps et le baronnet, mais ce +fut notre camarade qui l'emporta. + +--Il fut un temps où on m'appelait le Gros Ruben, disait mon ami, comme +nous chevauchions côte à côte sur la route tortueuse. Avec trop peu de +ce qui est solide et trop de l'élément liquide, je finirai par être le +squelette Ruben avant de revoir Havant. Je suis aussi plein d'eau de +pluie que les barils de mon père de bière d'octobre. Je voudrais, Micah, +que vous me tordiez et que vous me mettiez à sécher sur un de ces +buissons. + +--Si vous êtes mouillé, les gens du Roi Jacques doivent l'être encore +plus, dis-je, car après tout nous avons été abrités tant bien que mal. + +--C'est une piètre consolation, quand vous crevez de faim, de savoir que +votre prochain est dans la même situation. Je vous en donne ma parole, +Micah, j'ai serré ma ceinture d'un cran lundi; d'un autre mardi, d'un +hier, et d'un autre aujourd'hui. Je vous le dis, je fonds comme un +glaçon au soleil. + +--Si vous en venez à être réduit à rien, dis-je en riant, qu'est-ce que +nous aurons à raconter sur vous à Taunton? Depuis que vous avez endossé +la cuirasse et que vous êtes à la conquête des coeurs de nos +demoiselles, vous nous avez dépassés tous en importance, et vous êtes +devenu un homme de poids, un homme considérable. + +--J'avais plus de substance, plus de poids, avant de me mettre à traîner +sur les routes de la campagne comme un colporteur de Hambledon, dit-il. +Mais pour dire la vérité vraie et parler sérieusement, Micah, c'est une +chose étrange de sentir que le monde qui se trouve tout entier devant +vous, vos espérances, vos ambitions, tout en un mot, se tiennent dans le +petit espace que peut couvrir un bonnet et que supportent deux petits +pieds. Il me semble qu'elle est ce qu'il y a de plus noble, de plus +élevé en moi, et que si j'étais arraché d'elle, je resterais à jamais un +être incomplet, inachevé. Avec elle, je ne demande pas autre chose. Sans +elle, tout le reste n'est rien. + +--Mais avez-vous parlé au vieillard? demandai-je. Êtes-vous fiancé en +règle? + +--Je lui ai parlé, répondit mon ami, mais il était si occupé à garnir +les cartouches, que je n'ai pu obtenir son attention. Lorsque j'ai fait +une nouvelle tentative, il était en train de compter les piques de +rechange dans la salle d'armes du château, avec une taille et un +encrier. Je lui ai dit que j'étais venu pour solliciter la main de sa +petite-fille. Sur quoi il s'est tourné vers moi, et m'a demandé: «Quelle +main?» d'un air si distrait qu'il était évident que son esprit était +ailleurs. Mais à la troisième tentative, le jour où vous êtes revenu de +Badminton, j'ai présenté enfin ma requête, mais il a pris feu aussitôt, +pour me dire que ce n'était pas la saison de pareilles sottises, +ajoutant que j'aurais à attendre que le Roi Monmouth fut sur le trône et +qu'alors je pourrais lui faire ma demande. Je vous réponds qu'il ne +traitait pas ces choses-là de sottises, il y a cinquante ans, quand il +faisait lui-même sa cour. + +--Du moins il ne vous a pas refusé, dis-je. Cela vaut autant qu'une +promesse, de vous dire que si l'entreprise réussit, vous réussirez +aussi. + +--Sur ma foi, s'écria Ruben, si un homme pouvait amener ce résultat, +rien qu'avec sa lame, il n'y en a point qui s'y intéresse aussi vivement +que moi. Non! Pas même Monmouth en personne. Depuis longtemps l'apprenti +Derrick a levé les yeux jusqu'à la petite-fille de son maître et le +vieux était prêt à faire de lui son fils, tant il était enchanté de le +voir si pieux et si zélé. Mais j'ai appris indirectement que ce n'est +qu'un débauché, un homme aux plaisirs bas, bien qu'il cache ses frasques +sous des dehors pieux. J'ai pensé, tout comme vous, qu'il était à la +tête des tapageurs qui ont tenté d'enlever Mistress Ruth, et pourtant +sur ma foi! je n'ai guère sujet de les blâmer sévèrement puisqu'ils +m'ont rendu le plus grand service que jamais des gens aient rendu. En +attendant, avant notre départ de Wells, il y a deux nuits, j'ai saisi +l'occasion de dire quelques mots à ce sujet à Maître Derrick et de +l'avertir de ne comploter aucune trahison contre elle, s'il tenait à sa +vie. + +--Et comment a-t-il accueilli cette bienveillante sommation? + +--Comme un rat accueille un piège à rat. Il a grogné quelques mots de +haine dévote et s'est esquivé. + +--Sur ma vie, mon garçon, dis-je, vous avez eu autant d'aventures de +votre côté que moi du mien. Mais nous voici au sommet de la hauteur, +avec une perspective aussi étendue qu'on peut le souhaiter. + +Juste au-dessous de nous courrait l'Avon, traversant en longues courbes +un pays boisé et renvoyant les rayons du soleil tantôt sur un point, +tantôt sur un autre. + +On eût dit une rangée de soleils minuscules sur une corde d'argent. + +De l'autre côté, le pays paisible, aux teintes variées, montait et +descendait en ondulations, qui présentaient à la vue champs de blés et +vergers, et s'étendait au loin pour finir en une lisière de forêts, sur +les collines lointaines de Malvern. + +À notre droite étaient les hauteurs verdoyantes des environs de Bath, à +notre gauche les crêtes déchiquetées des Mendips, Bristol, la reine du +pays, tapie derrière ses fortifications, et plus en arrière, les eaux +grises du Canal, avec des voiles blanches comme la neige. + +À nos pieds se trouvaient le pont de Keynsham, notre armée formant des +taches sombres sur le vert des champs, la fumée des bivouacs et les voix +des conversations flottant encore dans l'air de l'été. + +Une route longeait les bords de l'Avon du côté du Comté de Somerset. + +Sur cette route s'avançaient deux escadrons de cavalerie, qui se +proposaient d'établir des postes avancés sur notre flanc d'est. + +Comme ils défilaient à grand bruit, sans grand ordre, ils avaient à +traverser un bois de pins, dans lequel la route fait un brusque détour. + +Nous étions en train de contempler la scène, quand tout à coup, pareil à +l'éclair qui jaillit du nuage, un escadron des Horseguards fit demi-tour +pour se lancer sur le terrain découvert, et passant rapidement à +l'allure du trot, puis du galop, fondit comme un tourbillon d'habits +bleus et d'acier sur nos escadrons surpris. + +Des rangs de tête partit le bruit des carabines qu'on épaule, mais en un +instant, les Gardes passèrent à travers eux et fondirent sur le second +escadron. + +Pendant quelque temps les braves paysans tinrent ferme. + +La masse compacte d'hommes et de chevaux oscillait, avançant, reculant, +les lames de sabre tournoyant au dessus d'elle en éclairs d'une lumière +rageuse. + +Puis, des habits bleus se montrèrent çà et là parmi les habits de bure. + +La lutte reporta ses mouvements furieux sur une centaine de pas en +arrière. + +La masse épaisse fut fendue en deux et les Gardes du Roi s'élancèrent +comme un flot dans la brèche, s'épandant à droite et à gauche, forçant +les haies, franchissant les fossés, sabrant de la pointe et du tranchant +les cavaliers qui fuyaient. + +Toute la scène, ces chevaux qui frappaient du pied, ces crinières +agitées, ces cris de triomphe ou de désespoir, ces halètements pénibles, +cette sonorité musicale de l'acier qui heurte l'acier, ce fut pour nous, +qui étions sur la hauteur, comme une vision désordonnée, tant elle fut +prompte à paraître et à disparaître. + +Un coup de clairon sec, impérieux, ramena les Bleus sur la route, où ils +se reformèrent et partirent au petit trop avant que de nouveaux +escadrons eussent le temps de venir du camp. + +Le soleil continuait à briller, la rivière à se rider. + +Il ne restait plus rien qu'un long amas d'hommes et de chevaux pour +marquer le passage de la tempête infernale qui avait éclaté sur nous si +brusquement. + +Pendant que les Bleus s'éloignaient, nous remarquâmes un officier isolé +qui formait l'arrière-garde. + +Il chevauchait très lentement, comme s'il trouvait fort mauvais de +tourner le dos même à une armée entière. + +L'intervalle entre l'escadron et lui ne cessait de s'accroître, mais il +ne faisait rien pour hâter le pas. + +Il allait tranquillement son train, jetant de temps à autre un regard en +arrière pour voir s'il était suivi. + +La même idée surgit simultanément dans l'esprit de mon camarade et dans +le mien, et nous la devinâmes en échangeant un coup d'oeil. + +--Prenons ce sentier, cria-t-il avec vivacité. Il nous mènera au delà du +bouquet d'arbres et il est encaissé dans toute sa longueur. + +--Conduisons les chevaux à la main, jusqu'à ce que nous soyons sur un +meilleur terrain, répondis-je. Nous lui couperons la retraite, si nous +avons de la chance. + +Sans prendre le temps d'en dire davantage, nous nous hâtâmes de +descendre par le sentier inégal, où nous glissions et faisions des +rainures dans le gazon détrempé par la pluie. + +Puis nous remettant en selle, nous parcourûmes le défilé, traversâmes le +bouquet d'arbre, et nous nous trouvâmes sur la route assez tôt pour voir +l'escadron disparaître dans le lointain et nous trouver face à face avec +l'officier isolé. + +C'était un homme brûlé par le soleil, aux traits fortement marqués, aux +moustaches noires. + +Il montait un grand cheval osseux, de robe châtain. + +À notre apparition sur la route, il fit halte pour nous examiner de +près. + +Puis s'étant convaincu de nos intentions hostiles, il dégaina son épée, +tira de son arçon un pistolet, avec la main gauche, puis mettant la +bride entre ses dents, il planta ses éperons dans les flancs de son +cheval, et se lança sur nous à fond de train. + +Comme nous nous élancions sur lui, Ruben à sa gauche, et moi à droite, +il me lança un violent coup de sabre, et en même temps fit feu sur mon +camarade. + +La balle effleura la joue de Ruben, laissant sur son passage une ligne +rouge semblable à celle qu'aurait produite un coup de fouet, en même +temps que la poudre lui noircissait la figure. + +Mais le coup de sabre ne m'atteignit pas. + +Au moment où nos chevaux se touchaient presque dans leur course, je +l'arrachai de sa selle et l'attirai en travers de la mienne, la figure +en haut. + +Le brave Covenant partit un peu ralenti par son double fardeau, et avant +que les Gardes se fussent aperçus qu'ils avaient perdu leur officier, +nous avions amené celui-ci, malgré, ses efforts et ses mouvements +désespérés jusqu'en vue du camp de Monmouth. + +--Il m'a rasé de près, l'ami, dit Ruben en portant la main à sa joue; il +m'a tatoué la figure avec de la poudre, si bien qu'on va me prendre pour +le frère cadet de Salomon Sprent. + +--Grâce à Dieu, vous n'avez pas de mal, dis-je. Regardez, voici notre +cavalerie qui s'avance sur le haut de la route. Lord Grey est à sa tête. +Ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'amener notre prisonnier au +camp, puisque nous ne servons à rien ici. + +--Au nom du Christ, s'écria celui-ci, tuez-moi ou mettez-moi à terre, je +ne saurais souffrir d'être porté de cette façon comme un enfant à moitié +sevré, à travers tout votre campement de rustauds qui ricanent. + +--Je ne veux nullement me divertir aux dépens d'un brave, répondis-je. +Si vous consentez à donner votre parole de rester avec nous, vous +marcherez entre nous. + +--Volontiers, dit-il en se laissant glisser à terre et rajustant son +uniforme froissé. Par ma foi, messieurs, vous m'aurez appris à ne point +faire fi de mes ennemis. Je serais resté auprès de mon escadron, si +j'avais cru à la possibilité de rencontrer des avant-postes ou des +vedettes. + +--Nous étions sur la hauteur, avant de vous avoir coupé, dit Ruben. Si +cette balle de pistolet était allée plus droit, c'est plutôt moi qui +aurais été coupé. Diable! Micah! Il n'y a qu'un instant je grognais +parce que j'avais maigri, mais si j'avais eu la joue aussi ronde que +jadis, le morceau de plomb l'aurait traversée. + +--Où vous ai-je déjà vus? demanda notre prisonnier, en fixant sur moi +ses yeux noirs. Ah! oui, j'y suis, c'était à l'hôtellerie de Salisbury, +où notre écervelé de camarade, Horsford, a dégainé contre un vieux +soldat qui était avec vous. Pour moi, je me nomme Ogilvy... Major +Ogilvy, des Horseguards bleus. J'ai été vraiment enchanté d'apprendre +que vous aviez échappé aux mâtins. Après votre départ, quelques mots ont +fait entrevoir votre véritable destination, et un ou deux faiseurs +d'embarras, en qui le zèle étouffe l'humanité, ont lancé les chiens sur +votre piste. + +--Je me souviens bien de vous, répondis-je. Vous allez trouver au camp +le colonel Décimus Saxon, mon ancien compagnon. Sans doute vous serez +bientôt échangé contre quelqu'un de nos prisonniers. + +--Il est bien plus probable que je serai égorgé, dit-il en souriant. Je +crains que Feversham, dans ses dispositions présentes, ne s'arrête guère +à faire des prisonniers et Monmouth sera peut-être tenté de le payer de +la même monnaie. Après tout, c'est la fortune de la guerre et je dois +expier mon défaut de prudence militaire. À dire vrai, j'avais à ce +moment là l'esprit bien loin des batailles et des embuscades, car il +errait dans la direction de l'eau régale et de son action sur les +métaux, jusqu'au moment où votre apparition m'a rappelé à l'état +militaire. + +--La cavalerie est hors de vue, dit Ruben, en jetant un coup d'oeil +derrière lui, la nôtre aussi bien que la leur. Mais je vois un groupe +d'hommes, là-bas, de l'autre côté de l'Avon, et ici, sur le flanc de la +hauteur, n'apercevez-vous pas le reflet de l'acier? + +--Il y a là de l'infanterie, dis-je, en fermant à demi les yeux. Il me +semble que je peux distinguer quatre ou cinq régiments et autant +d'étendards de cavalerie. Il faut informer de cela, sans aucun retard, +le Roi Monmouth. + +--Il est au fait, dit Ruben. Le voici là-bas, sous les arbres, entouré +du conseil. Voyez, l'un d'eux arrive à cheval de ce côté-ci. + +En effet, un cavalier s'était détaché du groupe et galopait vers nous. + +--Monsieur, dit-il, en saluant, si vous êtes le Capitaine Clarke, le roi +vous ordonne de vous rendre au Conseil. + +--Alors, m'écriai-je, je laisse le major sous votre garde, Ruben. +Veillez à ce qu'il soit aussi bien que le comportent nos ressources. + +Sur ces mots, j'éperonnai mon cheval et je rejoignis bientôt le groupe +formé autour du Roi. + +Il y avait là Grey, Wade, Buyse, Ferguson, Saxon, Hollis, et une +vingtaine d'autres. + +Tous avaient l'air très grave et examinaient la vallée à l'aide de leurs +longues-vues. + +Monmouth lui-même avait mis pied à terre et était adossé au tronc d'un +arbre, les bras croisés sur sa poitrine, et le plus profond désespoir +était peint sur sa figure. + +Derrière l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir +à la robe lustrée, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique +crinière, comme un vrai roi de la race chevaline. + +--Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour à tour sur les +chefs ses yeux éteints, il semblerait que la Providence soit contre +nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle mésaventure. + +--Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre négligence, +s'écria hardiment Saxon. Si nous avions marchés sur Bristol hier soir, +nous serions à l'heure actuelle du bon côté des remparts. + +--Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie était si +proche, s'écria Wade. + +--Je vous ai dit ce qui en résulterait et le colonel Buyse l'a dit +également, ainsi que le digne Maire de Taunton, répondit Saxon. Mais je +n'ai rien à gagner en pleurant sur une cruche cassée. Nous devons même +faire de notre mieux pour la raccommoder. + +--Avançons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Très-Haut, dit +Ferguson. Si c'est sa puissante volonté que nous la prenions, eh bien +nous y entrerons, quand même fauconneaux et sacres seraient aussi +nombreux que les pavés des rues. + +--Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! crièrent avec ardeur +plusieurs Puritains. + +--Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse, +éclatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la +saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voilà tous pressés de +partir. Il y a là une armée forte, autant que je puis en juger, de cinq +mille hommes sur la rive droite de la rivière. Nous sommes du mauvais +côté et cependant vous parlez de la passer et d'assiéger Bristol sans +pièces de siège, sans bêches, et avec ces forces sur nos derrières. La +ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts +l'avant-garde de l'armée qui vient à son secours? Est-ce que cela nous +aidera à combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une +place forte, d'où la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire +une attaque sur notre flanc? Je le répète, c'est de la folie. + +Ce que disait le guerrier allemand était d'une vérité si évidente que +les fanatiques eux-mêmes furent réduits au silence. + +Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches +rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, étaient des arguments que +les plus téméraires ne pouvaient dédaigner. + +--Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec +impatience de la cravache ornée de pierres précieuses sur ses bottes de +cheval. + +--De passer la rivière et de les prendre corps à corps avant qu'ils +aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton +bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est +pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forcément. +Si nous la perdons, nous aurons toujours tenté un coup hardi et nous ne +pouvons faire davantage. + +--Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi. + +--Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement. +Mais nous ne pouvons guère le faire en traversant la rivière, sur un +seul pont étroit en face d'une armée aussi forte. Je suis d'avis de +détruire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer +la bataille dans une position que nous pourrons choisir. + +--Nous n'avons pas encore sommé Bath, dit Wade. Faisons ce que propose +le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et +envoyons un trompette au gouverneur. + +--Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de +marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de +traverser le comté de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le +Cheshire. Votre Majesté a bien des partisans dans ce pays-là! + +Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui +a perdu la tête. + +--Que dois-je faire? s'écria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis +contradictoires, quand je sais que de ma décision dépend non seulement +mon succès, mais encore la vie de ces pauvres et fidèles paysans et gens +de métier. + +--Avec les humbles égards que je dois à Votre Majesté, dit Lord Grey, +qui à ce moment même revenait de la manoeuvre de la cavalerie, comme il +y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce côté-ci de l'Avon, je +conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'où nous +pourrons passer dans le Comté de Wilts, où nous savons que nous serons +bien accueillis. + +--Qu'il en soit ainsi, s'écria le Roi, avec la précipitation d'un homme +qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce +qu'il sent que tous les plans sont également sans issue. Qu'en +dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai reçu +ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous +clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fidélité à +leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui +faudra employer la moitié de la nation à garder l'autre, d'ici à peu. + +--En somme, Votre Majesté en viendra à le garder, suggéra Wade. Il +pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Maîtres un de +ces matins. + +--Ha! Ha! Croyez-vous? s'écria Monmouth en se frottant les mains, +pendant que sa figure s'éclairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez +peut-être dit la vérité. La cause d'Henri paraissait perdue le jour où +la bataille de Bosworth trancha le débat. À vos postes, gentilshommes! +Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir +Stephen, vous couvrirez l'arrière-garde et protégerez les bagages. C'est +un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques. + +Le conseil se dispersa aussitôt. + +Chacun de ses membres regagna à cheval son régiment. + +Tout le camp fut bientôt en mouvement, au son des clairons, au roulement +des tambours, de sorte qu'en très peu de temps l'armée fut déployée en +ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lancèrent sur la route +qui mène à Bath. + +L'avant-garde était composée de cinq cents cavaliers avec les miliciens +du Comté de Devon. + +Après eux, et dans l'ordre suivant venaient le régiment des marins, les +hommes du nord du Somerset; le premier régiment des bourgeois de +Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et +sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les +bûcherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du +district de Quantock. + +Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et +quatre enseignes de cavalerie comme arrière-garde. + +Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham +suivant la même direction sur l'autre bord de l'Avon. + +Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait passé à +gué la rivière et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen +couvraient les bagages si habilement, tenaient tête d'un air si résolu +et faisaient pétiller la fusillade avec tant d'à-propos, quand nous +étions serrés de trop près, que l'ennemi ne se hasarda point à charger à +fond. + + + + +II--La Bataille dans la Cathédrale de Wells. + + +Me voici maintenant bel et bien lié aux roues du char de l'histoire, mes +chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et à mesure les noms, les +lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en résulte pour mon +récit. + +Alors que se déroulait un pareil drame, il serait impertinent de parler +de moi, si ce n'est comme le témoin ou l'auditeur de ce qui peut vous +faire paraître plus vivantes ces scènes d'autrefois. + +Il n'est point agréable pour moi de m'étendre sur ce sujet, mais +convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun rôle dans +les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance +que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs +efforts ne se dépensèrent point en pure perte, comme on le dirait +peut-être à première vue. + +Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le trône, et si +la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se développe +librement, nous en sommes, selon moi, redevables à ces patauds du Comté +de Somerset. + +Ils furent les premiers à faire voir combien il faudrait peu de chose +pour ébranler le trône d'un monarque impopulaire. + +L'armée de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur +Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres +fuyaient, abandonnés de tous, à la surface de la terre. + +Dans la nuit du 27 juin, ou plutôt dans la matinée du 28, nous arrivâmes +à la ville de Frome, très mouillés, dans un état lamentable, car la +pluie avait recommencé, et toutes les routes étaient des fondrières +boueuses. + +De là, nous partîmes le lendemain pour Wells. + +On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le +temps de sécher leurs habits et de se refaire après leurs privations. + +Dans l'après-midi, une revue de notre régiment du comté de Wills eut +lieu dans le parvis de la cathédrale, et Monmouth nous fit des éloges, +bien mérités d'ailleurs, pour les progrès accomplis en si peu de temps +dans notre allure martiale. + +Comme nous retournions à nos quartiers, après avoir renvoyé nos hommes, +nous aperçûmes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de +Bagworthy rassemblés sur la place en face de la cathédrale, et écoutant +l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char. + +Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'était un +de ces sectaires extrêmes en qui la religion court le danger de tourner +à la folie furieuse. + +Les bruits sourds et les gémissements qui montaient des rangs de la +foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes étaient bien +d'accord avec les dispositions de son auditoire. + +Aussi nous fîmes une halte tout près de la foule, pour écouter son +discours. + +C'était un homme à barbe rouge, à la figure farouche, avec une toison en +désordre qui retombait sur ses yeux luisants, et doué d'une voix rauque +qui retentissait dans toute la place. + +--Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous +pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur +nous? Pourquoi n'avons-nous pas délivré ce pays, ainsi que Judith +délivra Béthulie? + +Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est résulté rien de +bon, et pour un temps de santé, nous vivons dans la peine. + +Pourquoi cela, vous dis-je? + +En vérité, frères, c'est parce que nous avons agi à la légère avec le +Seigneur, parce que nous n'avons pas été entièrement de coeur avec lui. + +Oui, nous l'avons loué en paroles, mais par nos actions, nous lui avons +témoigné de la froideur. + +Vous le savez bien, le Prélatisme est chose maudite, qui mérite les +sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant. + +Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette +circonstance, nous, ses serviteurs? + +N'avons-nous pas vu des églises prélatistes, églises des formes et des +apparences, où la créature est confondue avec le Créateur? + +Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas +négligé de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas +sanctionnées? + +Le voilà le péché d'une génération tiède et prête à reculer! + +La voilà la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son +peuple! + +Voyez, à Shepton et à Frome, nous avons laissé derrière nous de +pareilles églises. + +À Gastonbury aussi, nous avons épargné ces murailles coupables qui +furent élevées par les mains des idolâtres de jadis. + +Malheur à vous, si après avoir mis la main à la charrue du Seigneur, +vous tournez le dos à la besogne! + +Regardez par ici... + +Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cathédrale: + +--Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal? + +Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de +Dieu. + +N'est-ce point ici que le nommé Ken, paré de son sot rochet, de ses +joyaux puérils, peut prêcher des doctrines sans âme, et menteuses, +lesquelles ne sont que le vieux ragoût du Papisme servi sous un nom +nouveau? + +Est-ce que nous souffririons pareille chose? + +Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand Être, nous laisserons +subsister cette tache pestiférée! + +Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'étendons pas +la main pour venir à son aide? + +Nous avons laissé derrière nous les autres temples du Prélatisme, +laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes frères? + +--Non, non, hurla la foule, agitée par des mouvements d'orage. + +--Allons-nous le démolir jusqu'à ce qu'il n'en reste pas pierre sur +pierre? + +--Oui! Oui! cria-t-on. + +--Maintenant? Tout de suite?... + +--Oui, oui! + +--Alors, à l'oeuvre! cria-t-il, et s'élançant à bas de son char, il se +précipita vers la cathédrale, suivi de près par la tourbe d'enragés +fanatiques. + +Les uns s'amassèrent, hurlant, vociférant, pour franchir les portes +ouvertes. + +D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux piédestaux de la +façade, martelaient les ornements sculptés, se cramponnaient aux +vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche. + +--Il faut mettre un terme à ce désordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous +ne pouvons laisser insulter et salir toute l'Église d'Angleterre pour +plaire à une bande de braillards à la tête échauffée. Le pillage de +cette cathédrale ferait plus de tort à notre cause que la perte d'une +bataille rangée. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous +ferons de notre mieux pour les retenir jusque-là. + +--Hé, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers +dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni empêcher les +émeutiers. Courez au quartier et dites à Barker de former la compagnie, +la mèche allumée. Je puis être de quelque utilité ici. + +--Ah! voici Buyse, s'écria joyeusement Saxon, en voyant le colosse +allemand se frayer passage à travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il +faut que nous sauvions la cathédrale, mylord. Ils la mettraient à sac et +la brûleraient. + +--Par ici, gentilshommes, s'écria un homme âgé, aux cheveux gris, qui +accourait à nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant à sa +ceinture. Oh! hâtez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque +autorité sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et +ils finiront par démolir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne +restera pas un Apôtre. Ils ont apporté un tonneau de bière et ils sont +en train de le défoncer sur le maître-autel. Oh! Hélas! Peut-on voir +chose pareille dans un pays chrétien! + +Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son désespoir et sa +souffrance. + +--C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a +vieilli dans la cathédrale. + +--Voilà le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le +vieillard en s'ouvrant courageusement passage à travers la foule. +Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tombé aussi! + +Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit à l'intérieur de la +cathédrale, annonçant une nouvelle profanation des fanatiques. + +Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin à une porte basse en +chêne qu'il ouvrit à force de faire grincer des barreaux et craquer des +gonds. + +Nous nous glissâmes tant bien que mal par cette ouverture et suivîmes du +pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dallé qui débouchait +dans la cathédrale par une petite porte tout près du maître-autel. + +Le vaste édifice était plein d'émeutiers qui couraient de tous côtés, +détruisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre. + +Un grand nombre d'entre eux étaient des fanatiques sincères, disciples +du prédicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres +que leurs figures suffisaient à désigner comme des coquins et des +simples voleurs, tels que toute armée en ramasse sur son passage. + +Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou +lançaient les livres de prières à travers les vitraux des fenêtres, les +autres déracinaient les massifs candélabres de bronze, emportant tout ce +qui paraissait évidemment avoir quelque valeur. + +Un individu déguenillé, huché dans la chaire, s'employait à déchirer le +velours cramoisi qu'il jetait dans la foule. + +Un autre avait renversé le pupitre, où on lisait les livres saints, et +s'évertuait à tordre la monture de bronze pour l'enlever. + +Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait passé une corde au cou +de l'évangéliste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment même +de notre entrée, la statue oscilla quelques instants et finit par +s'abattre à grand bruit sur les dalles de marbre. + +Les vociférations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le +craquement des boiseries démolies, des fenêtres brisées, le bruit sourd +de la maçonnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus +assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que +plusieurs émeutiers firent taire enfin en crevant les soufflets. + +Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la scène qui se +passait juste en face de nous au maître-autel. + +On y avait placé un tonneau de bière. + +Une douzaine de bandits s'étaient groupés tout autour. + +L'un d'eux, avec des gestes indécents, avait grimpé dessus et s'occupait +à défoncer le tonneau à coups de hachette. + +Au moment de notre entrée, il venait de réussir à l'ouvrir. + +La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de +bruyants éclats de rire, faisait circuler des cuillers à pot et des +gobelets. + +Le soldat allemand lança un juron grossier, d'une voix saccadée, à ce +spectacle, se frayant à coups d'épaules un passage à travers les +tapageurs. + +Il sauta sur l'autel. + +Le meneur de l'orgie était penché sur son baril, la cruche à la main, +quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet. + +En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la tête plongée +d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit +en écumant de tous côtés. + +Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur à +demi-noyé qui s'y trouvait et lança le tout à grand bruit sur les larges +degrés de marbre qui partaient du centre de l'église. + +En même temps, aidés d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient +suivis dans la cathédrale, nous repoussâmes les camarades de l'individu +et les rejetâmes derrière la grille qui séparait le choeur de la nef. + +Notre attaque eut pour effet de mettre un terme à la dévastation, mais +en détournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque là, +s'exerçait sur les murs et les fenêtres. + +Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonné par les +vandales et la bande entière se précipita avec un rauque bourdonnement +de rage. + +Toute discipline, tout ordre disparut dans leur frénésie pieuse. + +--Abattez les Prélatistes! hurlaient-ils. À bas les partisans de +l'Antéchrist! Massacrons-les aux cornes mêmes de l'autel. À bas! À bas! + +Ils se massèrent des deux côtés, en une cohue sauvage, à demi folle, les +uns armés, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de +cette fièvre, de cette rage qui aboutissent au meurtre. + +--C'est une guerre civile compliquée d'une autre guerre civile, dit Lord +Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux à faire que de +dégainer, gentilshommes, et de défendre l'ouverture de la grille, si +nous pouvons tenir bon jusqu'à ce qu'il arrive de l'aide. + +Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapière et se posta au haut +des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un côté, Buyse, Ruben et moi de +l'autre. + +Il y avait juste l'espace nécessaire pour permettre à six hommes de +manier efficacement leurs armes. + +En conséquence, notre faible troupe d'auxiliaires se répartit le long de +la grille. + +Heureusement elle était assez haute et assez solide pour qu'il fût +périlleux de l'escalader en présence d'adversaires. + +Le désordre avait fait place à une véritable mutinerie parmi ces hommes +des marais et des mines. + +Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour. + +Les clameurs de rage étaient renvoyées en échos par les hautes voûtes du +toit, comme les hurlements d'une meute de loups. + +--Marchez en avant, mes frères, criait le prédicant fanatique qui avait +déterminé l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils +soient à une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux. +Reculerons-nous devant son oeuvre à cause d'une épée nue? +Souffrirons-nous que l'autel prélatiste soit sauvé par ces fils +d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur! + +--Au nom du Seigneur! s'écria la foule, avec une sorte de voix +haletante, accompagnée d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme +sur le point de se lancer dans un bain glacé. Au nom du Seigneur! + +Et ils arrivèrent des deux côtés, gagnant en nombre et en impulsion, si +bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe +même de nos épées. + +Je ne saurais dire ce qui se passa à ma droite ou à ma gauche pendant la +mêlée, car il y avait tant de gens qui nous serraient de près, et la +lutte était si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se +maintenir. + +Le nombre même de nos agresseurs était une circonstance favorable pour +nous, car il les gênait dans le maniement de l'épée. + +Un gros mineur me lança un furieux coup de faux, mais il me manqua et +perdit l'équilibre par suite de l'élan qu'il avait pris pour frapper, et +je lui passai mon épée à travers le corps avant qu'il pût se remettre +debout. + +Ce fut la première fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un +homme dans un moment de colère, et je n'oublierai jamais la figure pâle, +effarée, qu'il tourna vers moi par-dessus son épaule avant de tomber. + +Un autre me prit corps à corps avant que j'eusse dégagé mon arme, mais +je l'écartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa tête le +plat de mon épée, et je l'étendis sans connaissance sur le pavé. + +Dieu le sait, je n'avais nul désir d'ôter la vie à ces fanatiques +égarés, ignorants, mais la nôtre était en jeu. + +Un homme des marais, qui avait plutôt l'air d'une bête sauvage velue que +d'un être humain, s'élança au dessus de mon arme et me saisit par les +genoux pendant qu'un autre abattait son fléau sur mon casque, d'où le +coup glissa sur mon épaule. + +Un troisième me porta un coup de pique et m'atteignit à la cuisse, mais +d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la +tête. + +À cette vue, l'homme au fléau recula. + +Une violente ruade me délivra de la créature sans armes, aux apparences +simiesques, qui était à mes pieds, si bien que je me trouvai débarrassé +de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une +égratignure à la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'épaule. + +Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient également +réussi à écarter leurs agresseurs. + +Saxon tenait de la main gauche sa rapière sanglante. + +Le sang coulait à petites gouttes d'une blessure légère qu'il avait +reçue à la main droite. + +Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de +Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entassés. + +Au moment où je le regardai, il avait tiré sa tabatière et il +s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui +présentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'étaient rencontrés dans +un café de Londres. + +Buyse s'appuyait sur son grand sabre et considérait d'un air sombre un +corps décapité, qui gisait devant lui, et qu'à ses vêtements je reconnus +pour être celui du prédicant. + +Pour Ruben, il était sain et sauf, mais il témoignait une vive +inquiétude au sujet de ma légère entaille, malgré tout ce que je fis +pour lui prouver que c'était moins grave que tant de déchirures causées +par les branches ou les épines, que nous avions jadis reçues en allant +ensemble cueillir les mûres. + +Les fanatiques, bien qu'ils eussent été repoussés, n'étaient pas gens à +s'en tenir à une première défaite. + +Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver à +forcer notre ligne, mais cet échec ne servit qu'à exaspérer leur furie. + +Ils se rassemblèrent, haletants, dans une aile de l'église, pendant une +ou deux minutes. + +Puis, poussant un hurlement de rage, ils s'élancèrent une seconde fois +et firent un effort désespéré pour se frayer un passage jusqu'à l'autel. + +Cette fois, la lutte fut plus acharnée, plus prolongée que la première. + +Un de nos hommes reçut un coup de poignard au coeur, à travers les +barreaux et tomba sans pousser un gémissement. + +Un autre fut étourdi par un bloc de maçonnerie que lança sur lui un +gigantesque montagnard. + +Ruben fut jeté à terre d'un coup de massue, et il aurait été traîné au +dehors et haché en morceaux, si je ne m'étais pas dressé au-dessus de +lui et si je n'avais pas écarté ses adversaires. + +Sir Gervas perdit l'équilibre sous le flot des assaillants, mais quoique +étendu à terre, il se débattait comme un chat sauvage blessé, frappant +furieusement tout ce qui se trouvait à sa portée. + +Buyse et Saxon, dos à dos, se tenaient debout solidement au milieu de la +foule bouillonnante, qui s'élançait sur eux, et chacun de leurs coups +d'épée lancés à toute volée abattait son homme. + +Mais dans une pareille lutte, le nombre devait l'emporter, et pour ma +part je dois reconnaître que je commençais à avoir des craintes sur le +dénouement de notre querelle, quand les pas lourds d'une troupe +disciplinée résonnèrent dans la cathédrale. + +C'étaient les mousquetaires du baronnet qui arrivaient en hâte par la +nef centrale. + +Les fanatiques n'attendirent pas leur charge. + +Ils s'enfuirent par-dessus les bancs, les stalles, poursuivis par nos +alliés furieux de voir à terre leur bien-aimé capitaine. + +Il y eut une ou deux minutes d'effarements, des bruits de pas, des coups +de poignard, des plaintes sourdes, des fracas de crosses de mousquets +tombant sur les dalles de marbre. + +Parmi les émeutiers, quelques-uns furent tués, mais le plus grand nombre +jetèrent leurs armes et furent arrêtés sur l'ordre de Lord Grey. + +En même temps, une forte garde fut placée aux portes, pour s'opposer à +toute nouvelle explosion de la rage sectaire. + +Lorsqu'enfin la cathédrale fut vide et l'ordre rétabli, nous pûmes à +loisir regarder autour de nous et nous rendre compte de ce que nous +avions souffert. + +Dans toutes mes pérégrinations, dans les nombreuses guerres auxquelles +j'ai pris part, à côté desquelles cette affaire de Monmouth ne fut +qu'une simple escarmouche, je ne vis jamais scène plus étrange ou plus +émouvante. + +À la faible et solennelle lueur, le tas de cadavres en avant de la +grille, avec leurs membres tordus, leurs faces blêmes et contractées, +avait un aspect fort mélancolique, des plus fantastiques. + +La lumière du soir, passant par un des rares vitraux, qui n'avaient +point été brisés, jetait de grandes taches d'un rouge vif et d'un vert +livide sur l'amas de corps immobiles. + +Quelques blessés étaient assis dans les stalles du premier rang ou +gisaient sur les marches, demandant à boire d'une voix plaintive. + +Aucun de ceux de notre petite troupe ne s'était tiré d'affaire sans +égratignure. + +Trois de nos hommes avaient été bel et bien égorgés; un quatrième gisait +assommé. + +Buyse et Sir Gervas avaient de fortes contusions, Saxon une entaille au +bras droit. + +Ruben avait été abattu d'un coup de gourdin et aurait été certainement +massacré sans la forte trempe de la cuirasse donnée par Sir Jacob +Clancing qui avait détourné un violent coup de pique. + +Quant à moi, ce n'est guère la peine d'en parler, mais j'entendais dans +ma tête des bourdonnements comparables au chant de la bouilloire d'une +ménagère, et ma botte était pleine de sang, ce qui était peut-être un +bienfait involontaire. Sneckson, notre barbier de Havant, ne cessait-il +pas de me corner aux oreilles qu'après une saignée je ne m'en trouverais +que mieux. + +Pendant ce temps, toutes les troupes avaient été réunies et on avait +écrasé la mutinerie sans retard. + +Sans doute il y avait parmi les Puritains bien des gens qui ne voulaient +aucun bien aux Prélatistes, mais aucun, à part les fanatiques les plus +écervelés, ne pouvait se dissimuler que la mise à sac de la Cathédrale +armerait toute l'Église d'Angleterre et ruinerait la cause pour laquelle +ils combattaient. + +En tout cas, de grands ravages avaient été commis, car, pendant que la +bande du dedans s'était occupée à briser tout ce qui se trouvait sous sa +main, d'autres, au dehors, avaient abattu les corniches, les +gargouilles, avaient même arraché le plomb qui couvrait la toiture et +l'avait jeté en grandes feuilles à ceux d'en bas. + +Ce dernier forfait servit du moins à quelque chose, car l'armée n'était +pas trop bien approvisionnée de munitions. + +Le plomb fut donc recueilli par l'ordre de Monmouth et on en fondit des +balles. + +On garda à vue quelque temps les prisonniers, mais on jugea imprudent de +les punir, en sorte qu'on finit par leur pardonner, en les renvoyant de +l'armée. + +Le second jour de notre arrivée à Wells, comme le temps était enfin +redevenu beau et ensoleillé, une revue générale de l'armée fut passée +dans la campagne autour de la ville. + +On trouva alors que l'infanterie comptait six régiments de neuf cents +hommes, en tout cinq mille quatre cents. + +Sur ce nombre, quinze cents étaient armés de mousquets; deux mille +étaient des piquiers, les autres armés de faux des paysans avec des +fléaux et des maillets. + +Quelques corps, comme le nôtre et celui de Taunton, pouvaient prétendre +à passer pour des soldats, mais le plus grand nombre étaient encore des +laboureurs et des artisans auxquels on aurait mis des armes à la main. + +Et pourtant, mal armés, mal dressés, c'étaient toujours des Anglais +pleins de vigueur et d'endurance, de courage et de zèle religieux. + +Le léger et mobile Monmouth reprenait courage, en voyant leur attitude +énergique, en écoutant leurs cordiales acclamations. + +Comme je me trouvais à cheval près de son état-major, je l'entendis +parler avec enthousiasme à ceux qui étaient à côté de lui et demander +s'ils croyaient possible que ces beaux gaillards fussent battus par des +mercenaires sans entrain. + +--Qu'en dites-vous, Wade? s'écria-t-il. Est-ce que nous ne verrons +jamais un sourire sur la figure que vous faites? Ne voyez-vous pas le +sac de laine qui vous attend, lorsque vous jetez les yeux sur ces braves +garçons? + +--Dieu me préserve de dire un seul mot pour refroidir l'ardeur de Votre +Majesté, répondit l'homme de loi, mais je me rappelle le temps où Votre +Majesté, à la tête de mercenaires pareils à ceux de l'ennemi, tailla en +pièces et mit en déroute des hommes aussi braves que ceux-ci au Pont de +Bothwell. + +--C'est vrai, c'est vrai, dit le Roi en passant la main sur son front +par un geste qui lui était habituel quand il était vexé, fâché. +C'étaient de vaillants hommes, les Covenantaires de l'Ouest, et pourtant +ils n'ont pu résister au choc de nos bataillons. Mais ils n'étaient +point dressés, tandis que ceux-ci savent combattre en ligne et exécuter +un feu de file avec autant de précision qu'on peut le désirer. + +--Quand même nous n'aurions ni un canon, ni un pétrinal, dit Ferguson, +quand nous n'aurions pas même une épée, quand nous serions réduits à nos +mains, le Seigneur nous donnerait la victoire, si cela semblait bon à +ses yeux qui voient tout. + +--Toutes les batailles sont affaire de chance, Votre Majesté, fit +remarquer Saxon, dont le bras était entouré d'un mouchoir. Un incident +heureux, une faute légère, un hasard que nul ne saurait prévoir peuvent +survenir selon toute vraisemblance et faire pencher la balance. J'ai +perdu alors que j'avais l'air de gagner et j'ai gagné quand j'étais sur +le point de perdre. C'est une partie incertaine, et personne ne peut +savoir comment elle tournera avant que la dernière carte soit abattue. + +--Non, pas tant que les enjeux sont encore sur la table, dit Buyse de sa +voix profonde et gutturale. Plus d'un général gagne ce que vous appelez +la partie et cependant perd la belle. + +--La partie, c'est la bataille, et la belle c'est la campagne, dit le +Roi en souriant. Notre ami allemand est un maître en métaphores de +bivouac. Mais je trouve que nos pauvres chevaux sont dans un piteux +état. Que dirait notre cousin Guillaume, là-bas, à la Haye, s'il voyait +un pareil défilé? + +Pendant cet entretien, la longue colonne d'infanterie avait défilé +jusqu'au bout, portant encore les étendards avec lesquels elle était +venue à la guerre, mais fort endommagés par le vent et les intempéries. + +Les remarques de Monmouth avaient été provoquées par l'aspect des dix +escadrons de cavalerie qui suivaient les fantassins. + +Les chevaux avaient été terriblement fatigués par le travail continuel +et la pluie incessante. + +Les cavaliers, ayant laissé la rouille atteindre leurs casques et leurs +cuirasses, avaient l'air aussi mal en point que leurs montures. + +Il était évident pour le moins expérimenté d'entre nous que, si nous +voulions tenir bon, nous devions surtout compter sur notre infanterie. + +Le reflet des armes, se multipliant sur les crêtes des basses collines, +tout autour de nous, et brillant çà et là, quand les rayons du soleil +les frappaient, nous montraient combien l'ennemi était fort sur le point +même qui était le plus faible de notre côté. + +Mais en somme cette revue de Wells nous ragaillardit, car elle nous fît +voir que les hommes conservaient leur entrain, et qu'ils ne nous en +voulaient pas de la rude façon dont nous avions traités les fanatiques +de la veille. + +La cavalerie de l'ennemi voltigea autour de nous, pendant ces jours-là, +mais son infanterie avait été retardée par le mauvais temps et le +débordement des cours d'eau. + +Le dernier jour de juin, on partit de Wells et on traversa des plaines +égales, couvertes de roseaux. + +Puis on franchit les basses collines de Polden, pour arriver à +Bridgewater, où nous attendaient quelques recrues. + +Monmouth songea un instant à y faire halte et commença même à élever +quelques ouvrages de terre, mais on lui fit remarquer que lors même +qu'il pourrait tenir bon dans la ville, il ne s'y trouvait des +provisions que pour peu de jours. + +Le pays environnant avait été nettoyé si complètement qu'on ne devait +guère s'attendre à en retirer davantage. + +Les ouvrages furent donc abandonnés. + +Ainsi donc, bel et bien réduits aux abois, sans la moindre fente pour +nous échapper, nous attendîmes l'approche de l'ennemi. + + + + +III--Du grand cri qui part d'une maison isolée. + + +Là se terminent nos marches et contremarches monotones. + +Nous étions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les +forces du gouvernement. + +Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soulèvement, d'un mouvement en +notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre. + +Partout, les Dissenters étaient jetés en prison, et l'Église avait le +dessus. + +La milice des comtés, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait +contre nous. + +Six régiments hollandais, prêtés par le Prince d'Orange, étaient arrivés +à Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route. + +La capitale avait mis sur pied dix mille hommes. + +Partout on enrôlait, on marchait pour renforcer l'élite de l'armée +anglaise, qui était déjà dans le comté de Somerset. + +Et tout cela dans le but d'écraser cinq ou six mille pieds terreux et +pêcheurs, à demi armés, sans un penny, prêts à sacrifier leurs +existences pour un homme et pour une idée. + +Mais c'était une idée noble, une de celles qui méritent amplement qu'on +leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'était un sacrifice bien placé. + +En effet, ces pauvres paysans auraient éprouvé de grandes difficultés à +dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au +plus profond de leur coeur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils +luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils défendaient la véritable +personnalité de leur pays contre ceux qui voulaient détruire les +systèmes de jadis, grâce auxquels elle avait marché à la tête des +nations. + +Trois ans plus tard, on vit cela clairement. + +Alors on reconnut que nos compagnons illettrés avaient aperçu et +apprécié les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se +disaient leurs supérieurs. + +Il y a, selon mon opinion, des phases du progrès humain, auxquelles +convient admirablement l'Église Romaine. + +Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-être +préférable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle +s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorité. + +Mais l'Angleterre avait rejeté ses langes et était devenue une pépinière +d'hommes énergiques et de penseurs, disposés à ne s'incliner devant +aucune autre autorité que celle que reconnaissaient leur raison et leur +conscience. + +C'était une tentative désespérée, inutile, et folle que de vouloir +ramener les gens à une croyance que leur développement avait dépassée. + +Et c'était pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec +l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour alliée une Église puissante et +opulente. + +Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la +colère de son peuple, mais présentement, plongé dans sa torpeur après +les longues guerres civiles et le règne corrompu de Charles, la masse de +la nation n'était pas en mesure de se rendre compte quel était l'enjeu. + +Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme +emporté s'en prend au porteur de fâcheuses nouvelles. + +N'y a-t-il pas de quoi s'étonner, mes chers enfants, quand on voit une +pensée, qui n'était qu'une sorte de vague fantôme, prendre une forme +vivante et se transformer en la réalité la plus tragique. + +À un bout de la chaîne est un roi qui s'opiniâtre dans un thème de +doctrine. + +À l'autre, six mille hommes prêts à tout, persécutés, pourchassés d'un +comté à l'autre, et qui, enfin, réduits aux abois, se dressent sur les +landes désolées de Bridgewater, leur coeur aussi plein d'amertume et de +désespoir que s'ils étaient des bêtes de proie traquées. + +La théologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets. + +Mais si l'idée, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, était +digne, que dirons-nous de l'homme qui avait été choisi comme champion de +leur cause? + +Hélas, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef! + +Oscillant contre les cimes de la confiance et les abîmes du désespoir, +un jour faisant choix de ses conseillers d'état, et le lendemain parlant +d'abandonner secrètement l'armée, il parût dès le premier jour possédé +du démon même de l'inconstance. + +Et pourtant il avait acquis une belle réputation avant son entreprise. + +En Écosse, il avait conquis une renommée magnifique, non seulement par +sa victoire, mais encore par sa modération, la pitié avec laquelle il +avait traité les vaincus. + +Sur le Continent, il avait commandé une brigade anglaise d'une manière +qui lui avait valu les éloges de vieux soldats de Louis et de l'Empire. + +Et pourtant, maintenant que sa tête et sa fortune étaient en jeu, il +était faible, irrésolu, poltron. + +Selon le langage de mon père, «toute vertu s'était écartée de lui.» + +Je le déclare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la +tête penchée sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur à un +enterrement, jetant une atmosphère de sombre désespoir tout autour de +lui, j'ai senti qu'un pareil homme, même s'il réussissait, ne porterait +jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui +serait arrachée par une main plus forte, peut-être celle d'un de ses +propres généraux. + +Je rendrai cette justice à Monmouth de dire que depuis le jour où il fut +enfin décidé qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison +qu'il était impossible de faire autrement, il montra un caractère plus +digne d'un soldat et d'un homme. + +Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut négligé pour +donner du coeur à nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine +bataille. + +Du matin au soir, nous étions à l'oeuvre, apprenant à notre infanterie à +se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, à +s'appuyer les uns sur les autres, à attendre les ordres de leurs +officiers. + +Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du château +jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de prières et de sermons. + +Les officiers n'eurent plus de désordres à combattre, car les troupes +les répugnaient elles-mêmes. + +Un homme, qui s'était montré dans les rues échauffé par le vin, faillit +être pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville +comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte +querelle. + +Quant à leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils +étaient aussi intrépides que des lions, et le seul danger à craindre +était une témérité capable de les entraîner à de folles entreprises. + +Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques +musulmans, et ce n'était pas chose aisée que d'imposer par l'exercice, à +des gaillards à tête aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige +la guerre. + +Le troisième jour de notre halte à Bridgewater, les provisions +diminuèrent d'inquiétante façon par suite de ce fait, que nous avions +déjà épuisé auparavant cette région, grâce aussi à la vigilance de la +cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres. + +Lord Gray décida donc d'envoyer deux escadrons, à la faveur de la nuit, +faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger. + +Le commandement de cette petite expédition fut confié au Major Hooker, +vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui +s'était rendu utile en imposant une sorte d'ordre à ces fortes têtes +qu'étaient les fermiers et les yeomen. + +Sir Gervas Jérôme et moi, nous demandâmes à Lord Grey à faire partie de +la troupe de fourrageurs. + +Cette faveur nous fut accordée avec empressement, car on ne se remuait +guère dans la ville. + +Nous partîmes de Bridport à onze heures par une nuit sans lune, dans +l'intention de reconnaître le pays du côté de Boroughbridge et +d'Athelney. + +Nous étions prévenus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans +cette région, que c'était un pays fertile et où nous pouvions compter +sur des quantités suffisantes de provisions. + +Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que +notre bonne chance nous ferait trouver. + +Notre commandant décida qu'un escadron marcherait devant les charrettes, +et un autre derrière, avec une petite troupe d'avant-garde sous les +ordres de Sir Gervas, qui le précéderait de quelques centaines de pas. + +Nous sortîmes de la ville dans cet ordre au moment où résonnaient les +derniers coups de clairon et nous suivîmes à grand train les routes +sombres et silencieuses, en faisant apparaître aux fenêtres des +cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous +regardaient disparaître dans l'obscurité. + +Cette chevauchée se représente très distinctement à mon esprit lorsque +j'y pense. + +Le noir contour des saules taillés en têtards passe rapidement devant +nous. + +La brise gémit à travers les osiers. + +Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers +sur le sol, le tintement des fourreaux contre les étriers, autant de +souvenir de ces temps passés que l'oeil et l'oreille peuvent également +évoquer. + +Le baronnet et moi nous marchions en tête, côte à côte. + +Ses légers propos où il contait l'existence qu'on mène à la ville, les +fragments de chansons ou de tirades empruntés à Cowley ou à Waller, +étaient un véritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas très +sociable. + +--On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il, +pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs +des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi +être jaloux de vous, qui êtes né et avez vécu à la campagne. Quels +plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons généreux de la +nature, à la condition toutefois qu'on y trouve à sa portée un +perruquier, un marchand de tabac à priser, un parfumeur, et un ou deux +tailleurs passables? Joignons-y un bon café, un théâtre, et je crois que +je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple, +pastorale. + +--À la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que +le séjour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science +et de la philosophie tout ce qu'il y a de véritable vie dans l'homme. + +--Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie +se réduit à bien peu de chose, répondit-il. À dire vrai, j'ai plus vécu +et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons +passées à faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en +guenilles, que je n'en appris jamais au temps où j'étais page à la Cour, +où j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose fâcheuse +pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de préoccupation plus grave +que la façon de tourner un compliment ou de danser une courante. +Pardieu! mon garçon, j'ai de grandes obligations à votre charpentier. +Ainsi qu'il le dit dans sa lettre, à moins qu'un homme n'arrive à mettre +en oeuvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces +volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent +leur destination, ne fût ce qu'en pondant des oeufs. Diable, voilà que +je me fais prêcheur. C'est une religion nouvelle pour moi. + +--Mais, dis-je, quand vous étiez dans l'opulence, vous avez dû vous +rendre utile à quelqu'un. Sans cela comment peut-on dépenser tant +d'argent et ne s'en trouver pas plus avancé? + +--Ah! cher et bucolique Micah! s'écria-t-il avec un rire joyeux, +parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle, +en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des trésors de +l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilité un sac d'écus +prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui dépense +l'argent ne le mange pas et qu'il se borne à le transmettre à un autre +qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous +transmettions notre argent à des gens qui ne le méritaient point et +qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et débauchée au +détriment des professions honnêtes. Par ma foi, mon garçon, quand je +pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de débauche, +de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que +nous avions formés, je sens qu'en couvant une nichée pareille de ces +êtres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne +saurait défaire, n'ai-je pas vu de ces gens là sur trente rangs de +profondeur, à mon petit lever, rampant autour de mon lit... + +--Autour de votre lit! m'écriai-je. + +--Oui, c'était la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste ornée +de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait été admis +qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume _négligé_, +robe de chambre et pantoufles. + +La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'étende +jamais jusqu'à Havant. + +L'homme désoeuvré de la ville doit soumettre sa vie à une certaine +règle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode. + +Personne, à Londres, n'y fut plus docile que moi. + +J'étais très réglé dans mes irrégularités, très rangé dans mes +désordres. + +Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du +matin, chose excellente pour les maux de tête, et un très léger repas, +un filet d'ortolan, une aile de canard. + +Puis venait le lever. + +Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parlé, sans +doute il pouvait s'y trouver çà et là d'honnêtes gens dans l'indigence, +des gens de lettres besogneux en quête d'une guinée, un pédant sans +élève, la tête pleine d'érudition antique, mais les poches mal garnies +de monnaie moderne. + +Cela tenait non seulement à ce qu'on me reconnaissait quelque influence +personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais accès facile +auprès de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et +d'autres dont la volonté suffisait pour faire ou défaire un homme. + +Remarquez-vous ces lumières sur la gauche? Ne serait-il pas à propos +d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose? + +--Hooker a des ordres pour se rendre à une certaine ferme, répondis-je. +Nous pourrions visiter celle-ci à notre retour, si nous en avions le +temps. Nous repasserons par ici avant le jour. + +--Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, dussé-je aller à cheval +jusque dans le Surrey. Je veux être pendu, si j'ose regarder en face mes +mousquetaires à moins de leur rapporter quelque chose à faire rôtir au +bout de leur baguette. + +Ils n'avaient rien eu de plus savoureux à se mettre sous la dent que +leurs balles, au moment où je les ai quittés. + +Mais je parlais de ma vie d'autrefois à Londres. + +Notre journée était bien remplie. + +Un homme de qualité avait-il du goût pour le sport? Il y avait toujours +de quoi l'intéresser. + +Il pouvait aller voir tirer à l'épée à Hockley, ou les combats de corps +à Shoo-Lane, ou les combats d'animaux à Southwark, ou aller tirer à la +cible de Tothill Fields. + +Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes +médicinales de Saint-James, ou profiter de la marée basse pour aller par +la rivière jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre +en voiture à Islington pour boire la crème, mais il lui fallait avant +tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode +pour un gentleman fashionable dans sa tenue. + +Vous le voyez, Clarke, nous étions des gens fort actifs, dans notre +désoeuvrement, et ce n'étaient pas les occupations qui nous manquaient. + +Puis, le soir venu, il y avait les théâtres pour nous attirer, les +jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le théâtre de la Reine, et +entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurât quelque +amusement. + +--Là du moins, dis-je, votre temps était bien employé, vous ne pouviez +écouter les grandes pensées et les phrases sublimes de Shakespeare, de +Massinger, sans en sentir en votre âme quelque effet. + +Sir Gervas eut un rire silencieux. + +--Vous me rafraîchissez autant que cet air délicieux de la campagne, +Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous êtes. Si nous +fréquentions le théâtre, ce n'était point pour voir les pièces. + +--Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je. + +--Pour nous voir les uns les autres, répondit-il. La mode exigeait, je +vous l'assure, qu'un homme fashionable restât debout, tournant le dos à +la scène depuis que le rideau se levait jusqu'à ce qu'il tombât. + +C'était les vendeuses d'oranges à taquiner, et je vous réponds qu'elles +ont la langue bien pendue, ces donzelles. + +C'étaient les masques du parterre, dont les petits loups noirs +invitaient à l'indiscrétion. + +C'étaient les beautés de la ville, les célébrités de la Cour, autant de +cibles pour nos monocles. + +La pièce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux à faire que d'écouter +des alexandrins ou d'apprécier le mérite des hexamètres! + +Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress +Oldfield paraissaient en scène, nous faisions entendre nos +bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'était +la beauté de la femme plutôt que l'actrice. + +--Et la pièce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher. + +--Souper? Oui certes. On allait parfois à la maison du Rhin, d'autres +fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses préférences à ce +point de vue. + +Puis c'étaient les dés et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le +hasard, le primero, à votre choix. + +Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafés, où l'on +servait souvent un arrière-souper aux os grillés et fortement épicés et +aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin. + +Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes, +ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir à la +ville avec moi et voir toutes ces choses-là par vous-même. + +--À parler franchement, cela ne me tente guère, répondis-je. J'ai le +caractère lent et solennel, et dans les scènes de cette sorte je ferais +l'effet d'une tête de mort sur la table du festin. + +Sir Gervas allait répondre quand tout à coup le silence de la nuit fut +déchiré par un cri très long, perçant, qui fit frémir jusqu'aux +dernières fibres de notre corps. + +Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse. + +Nous arrêtâmes nos chevaux. + +Nos hommes en firent autant derrière nous, et nous tendîmes l'oreille +pour saisir quelque indice qui nous fit connaître de quel côté venait ce +bruit. + +Les uns étaient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que +c'était de notre gauche. + +Bientôt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie. + +C'était celui d'une femme qui expire dans la souffrance. + +--C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses +étriers et sondant les ténèbres du regard. Il y a une maison au delà des +deux champs. J'aperçois une faible lumière, comme celle d'une fenêtre +dont les volets seraient fermés. + +--N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience, +car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne +savait pas du tout quel parti prendre. + +--Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres à +l'armée, et je n'ai en aucune manière le droit de me détourner de mon +trajet pour m'occuper d'autres incidents. + +--Par la mort, mon homme! s'écria Sir Gervas. Il y a une femme en +danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant +appeler vainement au secours? Écoutez, c'est encore elle. + +Et comme il parlait encore, le cri de détresse partit de nouveau de la +maison isolée. + +--Non, je ne peux en supporter davantage, m'écriai-je. + +Mon sang bouillonnait dans mes veines. + +--Major Hooker, allez exécuter vos ordres, mon ami et moi nous vous +quitterons ici. Nous saurons justifier notre manière d'agir devant le +Roi; venez, Sir Gervas. + +--Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke. +Vous êtes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera à vos risques +et périls. + +--En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un +liard, répartis-je avec vivacité. + +Faisant faire demi-tour à Covenant, je le lançai d'un coup d'éperon dans +un sentier étroit, labouré d'ornière profonde qui conduisait à la +maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats. + +Au même instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les +roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et +qu'il s'était remis en route pour accomplir sa mission. + +--Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier. +Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de +discipline. + +--Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je à +demi-voix. Il m'était impossible d'aller plus loin en abandonnant cette +pauvre créature dans la détresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci? + +En face de nous se dessinait une masse sombre. + +En approchant, nous reconnûmes que c'étaient quatre chevaux attachés par +la bride à la haie. + +--Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'écria un des soldats, +qui avaient mis pied à terre pour les regarder de près. Ils portent la +selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle +ouvre sur un chemin qui aboutit à la maison. + +--Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant à bas et +attachant son cheval à côté des autres. Mes gars, restez près des +chevaux, et si nous appelons, venez à notre aide. Sergent Holloway, vous +pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets. + + + + +IV--L'escrimeur à la jaquette brune. + + +Le sergent, qui était un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest, +poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de +lumière jaune jaillit par une porte ouverte tout à coup. + +Nous vîmes alors une silhouette noire et trapue qui s'élança par là à +l'intérieur. + +Au même moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux +détonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines +entrecoupées, d'un froissement d'épées, d'un orage de jurons. + +Ce tapage subit nous fit hâter le pas vers la maison. + +Nous jetâmes un coup d'oeil par la porte ouverte et nous vîmes une +scène, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mémoire +sera capable d'évoquer un tableau du passé. + +La chambre était vaste et haute. + +Aux solives brunies par la fumée étaient suspendues, comme c'est la +coutume dans le comté de Somerset, de longues rangées de jambons et de +viandes salées. + +Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle. + +Une table grossière, chargée de plats et d'assiettes comme pour un +repas, occupait le milieu. + +Juste en face de la porte brûlait un grand feu de fagots, et devant ce +feu, chose horrible à voir, un homme était suspendu, la tête en bas, par +une corde qui entourait ses chevilles, et qui, après avoir été passée +dans un crochet d'une des solives du plafond, était maintenue par un +anneau du plancher. + +Ce malheureux, en se débattant, avait imprimé à la corde un mouvement de +rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de +viande mise à rôtir. + +En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient +attirés, mais sa figure rigide et son corps contracté montraient que +notre aide était venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle +voyait prêt à fondre sur elle. + +Tout près d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint +basané, vêtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'armée +royale, et jusque dans la mort, ils avaient gardé l'air sombre et plein +de menace. + +Au centre de la pièce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de +taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges +épaules, vêtu d'une étoffe à côtes d'un tissu grossier, de couleur +brune. + +Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une +longue rapière à coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une +adresse merveilleuse, et de temps à autre mettant un coup de pointe au +bon endroit. + +Quoique serré de fort près, sa figure contractée, sa bouche ferme, +l'éclat de ses yeux bien ouverts révélaient un caractère hardi. + +En même temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires +prouvait que la lutte n'était pas aussi inégale qu'elle le paraissait. + +Au moment même où nous regardions, il fit un bond en arrière pour éviter +une attaque à fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lancé +obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime était +suspendue. + +Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que +le petit escrimeur ne tardait pas à recommencer sa danse dans un autre +endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant +d'aisance et d'adresse, la grêle de coups qui tombaient sur lui. + +Cette étrange scène nous tint quelques secondes dans une sorte +d'immobilité magique, mais ce n'était pas le moment de s'attarder. + +Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement. + +Nous nous élançâmes dans la chambre, sabre en main, et fondîmes sur les +dragons. + +Devenus alors inférieurs en nombre, ils s'adossèrent dans un coin et +frappèrent avec fureur. + +Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre après la +besogne diabolique qu'ils avaient commencée. + +Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant, +s'exposa à un coup de pointe qui l'étendit mort sur le sol. + +Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas +l'abattit. + +En même temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le +blessa mortellement à la gorge. + +Pas un des quatre habits rouges ne s'échappa vivant, mais les corps de +notre pauvre sergent et des vieux époux qui avaient été les premières +victimes ajoutaient à l'horreur de la scène. + +--Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son coeur. +Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens écoeuré, malade. + +--Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant +sur une chaise et prenant une bouteille sur une étagère. Et même elle +est bonne, à en juger par le bouquet. Prenez une gorgée, vous êtes aussi +blanc qu'un drap qu'on vient de laver. + +--La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scènes comme celle-ci me +glacent le sang, répondis-je en avalant une lampée du flacon. + +J'étais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que +jusqu'à la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruauté ont +produit le même effet sur moi. + +Je vous en donne ma parole, quand j'allai à Londres, l'automne dernier, +la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort, +dont les os sont à nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il +était hors d'état de faire, m'a plus profondément écoeuré que le champ +de bataille de Sedgemoor, ou la journée plus importante encore de +Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant +les retranchements. + +--La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le +crains. Il n'est pas brûlé, mais, autant que je puis en juger, le pauvre +diable mourra des suites de l'afflux du sang à la tête. + +--Si ce n'est que cela, remarqua l'étranger, on peut le guérir. + +Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du +vieillard et ouvrit une veine. + +D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture, +mais peu à peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des +indices du retour de la sensibilité. + +--Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa +poche, et maintenant qui donc êtes-vous, vous à qui je dois cette +intervention qui a hâté le dénouement, sans y changer grand chose +peut-être, dans le cas où vous nous auriez laissés nous arranger entre +nous? + +--Nous faisons partie de l'armée de Monmouth, répondis-je. Il fait halte +à Bridgewater et nous battons le pays à la recherche de vivres. + +--Et vous, qui êtes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous êtes-vous +mêlé à cette échauffourée? Par ma foi, vous êtes un fameux petit coq +pour avoir livré bataille à quatre coqs de cette taille. + +--Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et +les rechargeant avec grand soin. Quant à ce que je suis, cela importe +peu. Je me bornerai à dire que j'ai contribué à diminuer de quatre +coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'oeil sur ces figures. La +mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent à un +ardent soleil. Ces hommes-là ont appris la guerre en combattant contre +les païens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de +pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus +parmi les sauvages. Que le Seigneur ait pitié des partisans de Monmouth +en cas de défaite. Cette racaille est plus à craindre que la corde du +gibet ou la hache du bourreau. + +--Mais comment vous êtes-vous trouvé là juste à l'instant opportun? +demandai-je. + +--Ah! voilà! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand +j'entendis derrière moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ, +ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'état où se trouve le +pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop. + +Ils se dirigèrent vers cette ferme, et bientôt des clameurs et d'autres +indices me révélèrent la besogne infernale à laquelle ils se livraient. + +Aussitôt je laissai ma jument dans le champ, et je me hâtai d'accourir. + +Je vis par la fenêtre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui +faire avouer où il tenait son argent caché, et pourtant, à mon avis, ni +lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent à +cacher, après que deux armées ont été campées chez eux l'une après +l'autre. + +Voyant qu'il persistait à se taire, ils l'ont hissé en l'air, et +certainement ils l'auraient fait griller comme une bécasse, si je +n'étais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes +aboyeurs. + +Les autres se sont jetés sur moi, mais j'en ai piqué un à l'avant-bras, +et sans doute je leur aurais bien réglé leur compte à tous deux si vous +n'étiez pas arrivés. + +--Voilà qui a été gaillardement mené, m'écriai-je. Mais où donc ai-je +déjà entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot? + +--Ah! répondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je +ne saurais dire. + +--Il m'est familier, dis-je. + +Il secoua ses larges épaules et se remit à examiner l'amorce de ses +pistolets, avec une expression où il y avait à la foi du défi et de +l'embarras. + +C'était un homme fort trapu, à la poitrine saillante, avec une figure +farouche, une mâchoire carrée. + +Une cicatrice blanche qui ressemblait à la trace d'une entaille faite +avec un couteau traversait son front. + +Il était coiffé d'un bonnet de cavalier, galonné d'or, et portait une +jaquette de drap brun foncé, très salie par les intempéries, une paire +de bottes montantes tachées de rouille, et une petite perruque ronde. + +Sir Gervas qui, depuis un instant, considérait notre homme avec +attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la +cuisse: + +--C'est tout naturel! s'écria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me +rappeler où j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient +fort clairement. + +L'homme nous jeta tour à tour un regard sournois, tout en baissant la +tête. + +--Il parait que je suis tombé parmi des connaissances, dit-il d'un ton +farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes +jeunes messieurs, que votre mémoire vous trompe. + +--Pas le moins du monde, répondit tranquillement le baronnet. + +Puis, se penchant en avant, il dit à l'oreille de l'homme quelques mots +qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas, +comme pour s'esquiver de la maison. + +--Non, non, s'écria Sir Gervas, en s'élançant entre lui et la porte, +vous ne nous échapperez pas. Allons, mon garçon, ne portez pas la main à +votre épée. Assez de sang versé pour une nuit. D'ailleurs nous ne +voulons pas vous faire du mal. + +--Que comptez-vous donc faire alors? Où voulez-vous en venir? +demanda-t-il de l'air d'une bête féroce prise au piège. + +--Je suis plein de bienveillance à votre égard, mon ami, après ce qui +s'est passé cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour +vivre, du moment où vous avez un vrai coeur d'homme? Que je périsse s'il +m'est jamais arrivé d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et +votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte, +n'est guère de celles qui échappent à l'attention. + +--Supposons que ce soit bien moi... Et après? demanda l'homme d'un ton +rébarbatif. + +--Il n'y a pas de «supposons», je l'affirmerais sous serment. Mais je ne +le ferais pas, mon garçon. Non, lors même que je vous prendrais sur le +fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour +surprendre nos paroles, jadis j'étais juge de paix dans le Surrey, et +notre ami ici présent fut amené devant moi, sous l'imputation de se +promener à cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants +un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut déféré aux +assises, mais auparavant il s'évada, et cela lui sauva le cou. J'en suis +tout à fait enchanté, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant +homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde à Tyburn. + +--Et maintenant je me rappelle bien où j'ai entendu votre nom, dis-je. +N'étiez-vous pas détenu dans la prison du Duc de Beaufort à Badminton et +n'avez-vous pas réussi à vous évader de la vieille tour des Botelers? + +--Eh bien non, gentilshommes, répondit-il en s'asseyant sur la table et +balançant sans façons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce +serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en +effet, ce même Hector Marot, dont le nom répand la terreur sur la grande +route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'intérieur des +prisons. + +Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je _fasse_ les +grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier à de +pauvres gens, ni fait du mal à quiconque ne cherchait point à m'en +faire. Au contraire, j'ai souvent risqué ma vie et mes membres pour +tirer les gens de danger. + +--Nous sommes en mesure de vous rendre témoignage de cela, répondis-je, +car si ces quatre habits rouges ont expié leurs crimes, comme ils le +méritaient, c'est grâce à vous plutôt qu'à nous. + +--Non, je n'ai pas grand mérite à revendiquer pour cela, répondit notre +nouvelle connaissance. La vérité, c'est que j'avais d'autres comptes à +régler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai été charmé de +cette occasion de me frotter à eux. + +Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laissés avec les +chevaux, vinrent accompagnés de plusieurs fermiers et métayers des +environs. + +Ils furent épouvantés à la vue du carnage, et fort inquiets de la +vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales. + +--Au nom du Christ, monsieur, s'écria l'un d'eux, un vieux paysan à +figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour +qu'ils aient l'air d'avoir péri dans une rencontre fortuite avec vos +hommes. Si l'on venait à savoir qu'ils ont été tués dans une ferme, il +ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car même +maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal à empêcher ces +diables de Tanger de nous couper la gorge. + +--Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de +franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces +et de faire payer l'écot aux autres. + +--Eh bien, écoutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans +effrayés, je vais faire marché avec vous au sujet de l'affaire. Nous +sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra guère que nous +rentrions les mains vides. + +Si vous consentez, entre vous tous, à nous fournir un char, à le remplir +de pain, ainsi que de légumes, avec une douzaine de jeunes boeufs +par-dessus le marché, non seulement nous vous délivrerons du souci de +cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez payés au prix +ordinaire du marché, si vous venez chercher votre argent au camp +protestant. + +--Je peux donner les boeufs, dit le vieillard que nous avions secouru et +qui était assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma +pauvre compagne a été cruellement assassinée, peu m'importe ce qui +adviendra du bétail. + +Je la ferai enterrer dans le cimetière de Durston. + +Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux +seulement purger la terre d'un de ces diables incarnés. + +--Bien dit, grand-papa! s'écria Hector Marot. Je suis d'avis que cette +vieille canardière que je vois accrochée là-bas, quand elle aura une +bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra +abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage. + +--Elle a été une compagne fidèle pour moi, dit le vieillard, dont les +joues ridées étaient mouillées de larmes. Pendant trente semailles et +trente moissons, nous avons travaillé ensemble. Mais voici des semailles +qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme. + +--Si vous partez à la guerre, grand-père Swain, nous aurons soin de +votre domaine, dit le fermier qui avait parlé le premier. Quant aux +légumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charretée, mais +trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger. + +S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous préférons que +tout cela aille à la bonne cause. + +Par ici, Miles, réveillez les valets de ferme et veillez à ce qu'ils se +hâtent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis +les épinards, et aussi la viande séchée. + +--Alors nous n'avons qu'à faire notre part du contrat, dit Hector Marot. + +Avec l'aide de nos hommes, nous traînâmes du dehors les cadavres des +quatre dragons et de notre sergent et les étendîmes en travers du chemin +à quelque distance de là. + +Nous promenâmes les chevaux autour des corps et entre eux de façon à +pétrir le sol, et à faire croire à une escarmouche de cavalerie. + +Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lavé le sol de +briques de la cuisine et fait disparaître toutes traces du tragique +événement. + +La femme assassinée avait été montée dans sa chambre, en sorte qu'il ne +restait plus rien pour rappeler ce qui s'était passé, si ce n'est le +malheureux fermier. + +Il était assis au même endroit, l'air désolé, le menton appuyé sur ses +mains noueuses, déformées par le travail, les yeux mornes et vides, +regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui. + +Le chargement des chars fut prestement opéré et le petit troupeau de +boeufs fut bientôt amené d'un champ voisin. + +Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan à cheval +arriva nous annonçant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait +entre le camp et nous. + +C'était-là une grave nouvelle, car nous étions sept en tout, et nous ne +pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombrés des +provisions. + +--Que faire pour Hooker? suggérai-je. Ne ferions-nous pas bien de le +rejoindre et de le prévenir? + +--Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer +s'il est sur la route d'Athelney. + +Et sur ces mots, il éperonna son cheval et disparut au galop dans la +nuit. + +--Puisque nous avons de pareils éclaireurs de bonne volonté dans le +pays, fis-je remarquer, il est aisé de savoir pour quel parti penchent +les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons. +Il pourra donc se défendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir? + +--Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, suggéra Sir +Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker +et alors réunir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable +colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux +croisés, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un +siège bien conduit. + +--Certes, répondis-je, après avoir quitté le Major Hooker d'une façon +aussi cavalière, il serait humiliant d'avoir à lui demander des secours, +maintenant qu'il y a du danger. + +--Ho! Ho! s'écria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien +profondément pour trouver le fond de votre philosophie stoïcienne, cher +Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilité, vous êtes +assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur. +Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne +contre une autre que nous ne verrons pas même l'ombre d'un habit rouge. + +--Si vous agréez mon avis, gentilshommes, dit le détrousseur de grands +chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le +meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu'à votre +camp. Ce serait bien étrange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse +faire perdre la piste à ces lourdauds de soldats. + +--Voilà une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'écria +le baronnet. Maître Marot, une prise de ma tabatière... C'est toujours +un gage d'amitié qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que +nos relations se bornent jusqu'à présent à avoir failli vous pendre en +une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie +pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus +présentable! + +--Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauchées nocturnes, +répondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car +l'orient s'éclaire déjà et il fera jour avant que nous arrivions à +Bridgewater. + +Laissant derrière nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route +avec toutes les précautions militaires, Marot marchant avec moi à +quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arrière-garde. + +Il faisait encore très sombre, bien qu'une mince ligne grise à l'horizon +annonçât l'approche de l'aube. + +Mais, malgré l'obscurité, notre nouvel ami nous guida sans s'arrêter, +sans hésiter un instant à travers un dédale de ruelles, de sentiers, +traversant des champs, des bourbiers où parfois les charrettes +s'enfonçaient jusqu'aux essieux, d'autres où elles grinçaient et +cahotaient sur le roc ou les pierres. + +Nous fîmes tant de détours, nous changeâmes si souvent de direction dans +notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se +trompât, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil éclairant le paysage +nous montrèrent le clocher de l'église paroissiale de Bridgewater. + +--Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat, +pour retrouver ainsi votre chemin dans les ténèbres, s'écria Sir Gervas, +en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes +pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis +las d'avoir l'oreille tendue à la rupture d'un timon. Maître Marot, nous +vous sommes fort obligés. + +--Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien +connaissez-vous avec la même exactitude toutes les régions du sud? + +--Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent +aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de +Bristol. Dans ce district-là, il n'est pas une route qui ne me soit +familière, pas une brèche dans une haie que je ne puisse retrouver au +milieu de la nuit la plus noire. + +C'est mon métier. + +Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient. + +Si j'avais un fils, je ne l'élèverais pas pour prendre ma suite. + +Notre métier a été gâté par les gardiens armés qu'on met sur les coches +et par ces maudits orfèvres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent +les espèces dans leurs coffres-forts et vous remettent en échange des +bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux +journal. + +Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai +arrêté un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et +je lui ai pris sept cents guinées en ces chèques de papier, comme on les +appelle. + +Si cela avait été de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance +pendant trois mois. + +Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tolère que des +chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi! + +--Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous +savez assez par vous-même qu'elle ne peut vous conduire qu'à votre +perte, à la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amené à +la prospérité? + +--Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'était Jones de Kingston. Il a +_fait_ Hounslow pendant bien des années. Il a pris dix mille jaunets +d'une seule rafle, et en homme avisé, il a juré de ne jamais plus +risquer son cou. + +Il s'est rendu dans le Comté de Chester, en faisant courir je ne sais +quelle histoire, se donnant comme arrivé des Indes. Il a acheté un +domaine, et le voilà maintenant devenu un gentleman campagnard fort à +l'aise, et juge de paix par-dessus le marché! + +Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui +aura volé une douzaine d'oeufs, c'est une comédie aussi bonne qu'au +théâtre. + +--Soit, mais vous êtes un homme, insistai-je, un homme qui, d'après ce +que nous avons vu de votre courage et de votre adresse à manier vos +armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle armée. Il +serait certainement bien meilleur d'employer vos qualités à conquérir de +l'honneur et du crédit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du +gibet. + +--Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogné, riposta +le brigand en lançant dans l'air du matin de grosses bouffées de fumée +bleue. Nous devons tous payer notre dette à la nature, et que je le +fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans +dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu +parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux à prélever un +tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque +carrément ma peau. + +--Il y a le juste et il y a l'injuste, répondis-je, et ce n'est pas avec +des mots qu'on s'en défait. C'est un jeu qui ne rapporte guère que de +tricher avec le juste et l'injuste. + +--En outre, quand même vous auriez dit vrai en ce qui concerne la +propriété, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du +peu de cas qu'on fait, dans votre métier de la vie humaine. + +--Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette différence +que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur. +C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue à +deux, et les deux joueurs ont la même chance. + +Pas moyen d'employer des dés pipés, de _truquer_ les pièces! + +Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais à cheval sur la +grande route, je vis trois gros réjouis de fermiers qui traversaient les +champs au galop, précédés d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec +entrain, tout ce monde à la poursuite d'un levraut inoffensif. + +C'était dans un pays stérile et mal peuplé, sur la lisière d'Exmoor. Je +me dis en conséquence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'à +faire la chasse aux chasseurs. + +Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse! + +Mes gens partent en criant comme des enragés, les pans de leurs habits +battant au vent, hurlant après les chiens et se donnant un sport matinal +comme il y en a guère. + +Ils ne remarquèrent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans +faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arrête! et prenait +autant de plaisir à la chasse que le plus braillard d'entre eux. + +Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux à mes talons pour +compléter ce beau chapelet que nous formions, comme à une partie +d'attrape-qui-pourra, jouée par des gamins sur la pelouse du village. + +--Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul. + +--Et bien, mes trois, gaillards forcèrent leur lièvre et tirèrent leurs +flacons, en gens qui ont bien travaillé. Ils étaient encore à piétiner +le levraut forcé. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied à terre pour +lui couper les oreilles comme trophée de chasse, quand j'arrivai au +petit galop. + +--Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amusés? + +Ils me regardèrent avec effarement, je vous en réponds, et l'un d'eux me +demanda que diable avais-je et comment je prenais la liberté de me mêler +à un divertissement privé. + +--Non, dis-je, ce n'était pas votre lièvre que je chassais. + +--Quoi donc alors, monsieur l'inconnu? + +--Eh bien, par la Vierge, c'était vous, répondis-je, et voilà bien des +années que je n'ai mené une aussi belle chasse à courre. + +Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je +m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous réponds que vous +auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches +leurs bourses de cuir bien pansues. + +Mon butin de ce matin-là se monta à soixante-dix livres, ce qui valait +mieux que des oreilles de lièvre comme prix d'une promenade à cheval. + +--Est-ce qu'ils n'ont pas lancé tout le pays à votre poursuite? +demandai-je. + +--Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite +que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps à se répandre, mais +les foulées de la bonne jument sont plus rapides encore. + +--Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas. +Maintenant, notre honnête ami, car vous l'avez été honnête, avec nous, +quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas à vous +joindre à nous, et à vous engager au service de la bonne cause? Par ma +foi, l'ami, vous avez bien des méfaits à expier, je le parie. Pourquoi +ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre +vie pour la religion réformée? + +--Moi! non! répondit le bandit, en arrêtant son cheval. Ma peau n'est +rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle +équipée? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, où +trouverais-je son égale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que +ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le trône d'Angleterre... +n'est-ce pas, ma belle? + +--Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre +colonel Décimus Saxon estime grandement un bon tireur à l'épée, et sa +parole a beaucoup de poids auprès du Roi Monmouth et du Conseil. + +--Non, non, s'écria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste à +son métier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis +toujours prêt, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux +aveugle Jim Houston, de Milverton, qui était un de mes amis. J'ai réglé +ce compte pour toujours à sept de ces coquins et si j'avais le temps, je +viendrais à bout de tout le régiment. Mais je ne veux pas me battre +contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi +ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car +j'ai bien des choses à faire. Adieu. + +--Adieu! Adieu! nous écriâmes-nous en serrant ses mains brunes et +calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide! + +Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route +dans un nuage mobile de poussière. + +--Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir +Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'épée et il +faut être un tireur comme on n'en voit guère pour descendre avec deux +balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne +voyez-vous point des troupes aux habits rouges? + +--Certainement je puis les voir, répondis-je, en promenant mon regard +sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui +s'étendait entre les sinuosités de la Parret et les hauteurs lointaines +de Polden. Je peux les apercevoir là-bas dans la direction de +Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le blé. + +--Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit +Sir Gervas. Un, deux, trois, et un là-bas, et deux autres en arrière, +six régiments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce +côté-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices +d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre, +s'il tient à sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'armée du Roi +Jacques s'est refermée sur lui. + +--Alors il faut que nous reprenions notre commandement, répondis-je. Si +je ne me trompe, je vois flotter nos étendards sur la place du marché. + +Nous donnâmes de l'éperon à nos montures fatiguées et avançâmes avec +notre petite troupe et les vivres que nous avions réunis. + +Nous rentrâmes enfin à nos quartiers où nous fûmes salués par les joyeux +vivats de nos camarades affamés. + +Avant midi, la bande de jeunes boeufs avait été transformée en rôtis et +en grillades. + +Nos légumes et le reste de nos vivres contribuèrent à fournir le dîner +qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait être le dernier repas. + +Le Major Hooker revint bientôt après avec une certaine quantité de +vivres, mais dans une condition assez fâcheuse, car il avait eu une +escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes. + +Il alla tout droit au Conseil présenter ses plaintes au sujet de la +façon dont nous l'avions abandonné, mais les événements d'importance se +multipliaient autour de nous, et on n'avait guère le temps d'éplucher +les menues affaires de discipline. + +Quant à moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que +comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue +militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse. + +Et cependant, même aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courbé +sous le poids des années, je suis convaincu qu'un cri de femme en +détresse serait un signal qui me ferait accourir à son aide, aussi +longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir +envers les faibles dépasse tous les autres devoirs. Il est au-dessus de +toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi +l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le coeur de l'homme. + + + + +V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de + la fondrière. + + +Tout Bridgewater fut en révolution lorsque nous y fîmes notre entrée à +cheval. + +Les troupes du Roi étaient à moins de quatre milles, sur la Plaine de +Sedgemoor. + +Il était très probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles +donneraient l'assaut à la ville. + +Quelques ouvrages grossiers avaient été élevés du côté de Eastover. + +Derrière eux étaient déployées en armes deux brigades, pendant que le +reste de l'armée était gardé en réserve sur la place du marché et la +pelouse du château. + +Mais dans l'après-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des +paysans de la région des landes vinrent nous avertir que nous ne +courions aucun danger d'un assaut. + +Les troupes royales s'étaient installées confortablement dans les petits +villages du pays, et quand elles eurent réquisitionné du cidre et de la +bière chez les fermiers, elles ne manifestèrent aucune intention de +marcher en avant. + +La ville était pleine de femmes, les épouses, les mères et les soeurs de +nos paysans. Elles étaient venues de loin et de près pour voir encore +une fois ceux qu'elles aimaient. + +Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombrés en un jour +d'affaires que ne l'étaient les rues et ruelles étroites de cette ville +du comté de Somerset. + +Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits +rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs vêtus de +serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en +houppelandes, gens de mer téméraires, aux faces hâlées par les +intempéries, montagnards dégingandés de la côte du nord, tout ce monde +se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariolée. + +Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiffées de chapeaux +de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les +exhortations. + +Çà et là, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes +circulait la sombre et austère silhouette de quelque ministre puritain à +l'ample manteau noir, au chapeau à visière, distribuant tout autour de +lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches, +substantiels, du répertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le +sang aux hommes comme l'eût fait une liqueur forte. + +De temps à autre, une clameur sauvage montait de la foule. + +On eût dit le long hurlement d'un mâtin, plein d'ardeur, qui tire sur sa +laisse et ne demande qu'à sauter à la gorge de l'ennemi. + +Notre régiment avait été dispensé de service, maintenant qu'il était +clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de +dépêcher les vivres qu'avait rapportés notre expédition nocturne. + +C'était un dimanche, une belle et chaude journée, avec un ciel clair, +sans nuages, où soufflait une douce brise chargée des parfums de la +campagne. + +Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonnèrent +l'alarme, répandant par la campagne ensoleillée leur carillon musical. + +Les fenêtres supérieures et les toits de tuiles rouges des maisons +étaient encombrés de femmes et d'enfants aux figures pâles, qui +fouillaient du regard la direction de l'est, où des éclaboussures rouges +sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis. + +À quatre heures, Monmouth réunit un dernier conseil de guerre sur la +tour carrée, qui sert de base au clocher de l'église paroissiale de +Bridgewater et d'où l'on voyait fort bien tout le pays environnant. + +Depuis mon voyage auprès de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de +recevoir l'ordre d'y assister, en dépit de l'humble rang que j'occupais +dans l'armée. + +Il y avait là une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait +en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains, +tous unis maintenant par le lien d'un commun danger. + +À vrai dire, l'approche d'un dénouement dans leur fortune avait fait +disparaître en grande partie les différences de manières qui avaient +contribué à les séparer. + +Le sectaire avait perdu un peu de son austérité, et il se montrait +échauffé, plein d'ardeur à la perspective d'une bataille, en même temps +que l'homme à la mode, si étourdi, était contraint à une gravité +inaccoutumée en considérant le danger de sa position. + +Leurs vieilles querelles furent oubliées lorsqu'ils se groupèrent près +du parapet et contemplèrent d'un air renfrogné les épaisses colonnes de +fumée qui montaient à l'horizon. + +Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, pâle et hagard, la +chevelure en désordre, de l'air d'un homme à qui le désarroi de son +esprit a fait oublier le soin de sa personne. + +Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait à ses +yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et +blanches mains, au point que cela faisait peine à voir. + +Lord Grey tendit sa lunette à Saxon qui était accoudé sur la grossière +bordure de maçonnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave. + +--Ce sont les mêmes hommes que j'ai commandés, dit enfin Monmouth, à +demi-voix, comme s'il pensait tout haut. Là-bas, par la droite, je vois +le régiment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-là; +ils se battront. Si nous les avions de notre côté, tout irait bien. + +--Non, Majesté, répondit avec vivacité Lord Grey, vous ne rendez pas +justice à vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu'à la dernière +goutte de leur sang pour votre cause. + +--Regardez-les, là en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le +fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais coeurs plus braves ne +battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces +vociférations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le +déploiement rigide et régulier des bataillons exercés. Hélas! pourquoi +ai-je arraché ces honnêtes créatures à leurs modestes foyers pour livrer +une lutte aussi désespérée? + +--Écoutez cela, s'écria Wade, ils ne trouvent pas la situation +désespérée; et nous pas davantage. + +Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'éleva de la foule +compacte écoutant un prédicant qui la haranguait par une fenêtre. + +--C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait +de monter. Il est comme un homme inspiré qu'un souffle puissant emporte +là-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens prophètes. +Il a pris pour texte: «Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Israël il +le saura. S'il est en rébellion, ou s'il est en état de péché contre le +Seigneur, sauve-nous en ce jour.» + +--Amen! Amen! crièrent pieusement plusieurs des soldats puritains, +pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagnée du bruit des faux +et des armes entrechoquées, montrait combien ce peuple était +profondément remué par les paroles ardentes du fanatique. + +--Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air +plus dégagé. Il est bien possible que, quand on a commandé des troupes +régulières, comme je l'ai fait, on se sente porté à attacher une +importance exagérée à la différence qui résulte de la discipline et de +l'entraînement. Les braves garçons paraissent avoir le coeur haut. Que +pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon? + +--Par ma foi, Majesté, j'en pense fort peu de bien, répondit Saxon avec +rudesse. J'ai vu des armées disposées en ligne de bataille dans maints +pays du monde et sous bien des généraux. J'ai également lu la section +qui traite de ce sujet dans le _De re militari_ de Petrinus Bellus, +ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renommé, mais je n'ai rien vu +ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous +les yeux. + +--Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce +clocher carré couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Bridwater, +petit homme à la figure anxieuse, qui paraissait évidemment fort +embarrassé du relief où l'avait mis son office. + +--Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Grâce, non, c'est: Votre +Majesté, que je voulais dire. L'autre, à deux milles plus loin, est +Middlezoy, et enfin à gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre côté du +Rhin. + +--Du Rhin, monsieur, que voulez-vous dire, demanda le Roi, sursautant +brusquement et interpellant le timide bourgeois d'un ton si violent que +celui-ci perdit le peu d'aplomb qui lui restait. + +--Mais... le Rhin... Votre Grâce... Votre Majesté... dit-il en +bégayant, le Rhin. La Grâce de Votre Majesté ne peut pas l'ignorer, +c'est ce que les gens du pays appellent le Rhin. + +--C'est un terme courant, Sire, par lequel on désigne de larges et +profondes tranchées destinées au drainage des grandes mares de +Sedgemoor, dit Sir Stephen Timewell. + +La pâleur de Monmouth s'étendit jusqu'à ses lèvres. + +Plusieurs des conseillers échangèrent des regards significatifs. + +Ils se rappelaient l'étrange et prophétique jeu de mots qui était arrivé +de l'atelier du faiseur d'or du laboratoire au camp par mon +intermédiaire. + +Mais le silence fut interrompu par le Major Hollis, vétéran qui avait +servi sous Cromwell. + +Il venait de marquer sur un papier la situation des villages où était +établi l'ennemi. + +--S'il plaît à Votre Majesté, il y a dans leur disposition quelque chose +qui me rappelle celle de l'armée écossaise lors de la bataille de +Dunbar. Cromwell occupait Dunbar, tout comme nous occupons Bridgewater. + +Le terrain environnant, de même marécageux et perfide, était occupé par +l'ennemi. + +Il n'y avait pas dans toute l'armée un homme qui n'admît que si le vieux +Leslie défendait jusqu'au bout sa position, il ne nous restait plus +d'autre parti de prendre que de nous rembarquer, en abandonnant nos +approvisionnements et notre artillerie, et à faire de notre mieux pour +gagner Newcastle. + +Mais grâce à la bienveillante Providence, il manoeuvra de telle sorte +qu'il trouva une fondrière entre son aile gauche et le reste de son +armée. + +Aussi Cromwell tomba-t-il sur cette aile dès l'aube et la tailla en +pièces, avec tant de succès, que l'armée ennemie tout entière prit la +fuite, et que nous la poursuivîmes, en la sabrant, jusqu'aux portes même +de Leith. + +Sept mille Écossais perdirent la vie, mais il ne périt qu'une centaine +d'hommes au plus du côté des honnêtes gens. + +Or, Votre Majesté peut voir, grâce à ses lunettes, qu'il y a un mille de +terrain marécageux entre ces villages, et que le plus rapproché, qui est +Chedzoy--c'est son nom, je crois--pourrait être abordé sans que nous +ayons à traverser le marais. + +Je suis très convaincu que si le Lord Général était avec nous, il nous +engagerait à risquer une attaque de ce genre. + +--C'est bien hardi de faire attaquer de vieux soldats par des paysans +qui ne sont pas formés, dit Sir Stephen Timewell. Mais, s'il faut le +faire, je ne crois pas qu'aucun des hommes qui ont vécu au son des +cloches de Sainte Marie-Madeleine, recule devant cette tache. + +--Voilà qui est bien parlé, Sir Stephen, dit Monmouth. À Dunbar, +Cromwell avait derrière lui des vétérans, et en face de lui des gens qui +n'avaient qu'une faible expérience de la guerre. + +--Cependant il y a beaucoup de bon sens dans ce qu'a dit le Major +Hollis, remarqua Lord Grey. Il nous faut attaquer ou nous laisser corner +peu à peu, puis affamer. + +Cela étant ainsi, pourquoi ne profiterions-nous pas tout de suite de la +chance que nous offre l'ignorance ou l'insouciance de Feversham? + +Demain, si Churchill réussit à se faire entendre de son chef, je ne +doute guère que nous ne trouvions leur camp disposé autrement et +qu'ainsi nous n'ayons lieu de regretter notre occasion manquée. + +--Leur cavalerie est postée à Weston-zoyland, dit Wade. Maintenant le +soleil est si ardent que son éclat et la buée, qui monte des marais, +nous empêche presque de voir. Mais il n'y a qu'un instant, j'ai pu, à +l'aide de mes lunettes, distinguer deux longues lignes de chevaux au +piquet sur la lande au delà du village. + +En arrière, à Middlezoy, il y a deux mille hommes de milice et à +Chedzoy, où se ferait notre attaque, cinq régiments d'infanterie +régulière. + +--Si nous pouvions rompre ces derniers, tout irait bien, s'écria +Monmouth. Quel est votre avis, Colonel Buyse? + +--Mon avis est toujours le même, répondit l'Allemand. Nous sommes ici +pour nous battre, et plus tôt nous nous mettrons à la besogne, mieux +cela vaudra. + +--Et le vôtre, Colonel Saxon? Êtes-vous du même avis que votre ami? + +--Je crois, comme le Major Hollis, Sire, que Feversham, par ses +dispositions, s'est exposé à une attaque et que nous devons en profiter +sans retard. + +Toutefois, considérant que des soldats exercés et une nombreuse +cavalerie ont une grande supériorité en plein jour, je serais porté à +conseiller une camisade ou attaque de nuit. + +--La même pensée m'est venue à l'esprit, dit Grey. Nos amis d'ici +connaissent chaque pouce du terrain, et ils nous guideraient à Chedzoy +dans les ténèbres aussi bien qu'en plein jour. + +--J'ai entendu dire, ajouta Saxon, qu'il est arrivé à leur camp des +quantités de bière et de cidre, ainsi que du vin et des liqueurs fortes. + +S'il en est ainsi, nous pouvons leur donner le réveil pendant que leur +tête sera encore toute troublée par la boisson et qu'ils ne sauront +guère si c'est nous qui tombons sur eux ou si ce sont les diables bleus. + +Un choeur unanime d'approbations de tout le Conseil prouva qu'on +accueillait avec empressement la perspective d'en venir enfin aux mains, +après les marches et les retards énervants des dernières semaines qui +s'étaient écoulées. + +--Y a-t-il quelque cavalier qui ait des objections contre ce plan? +demanda le Roi. + +Nous échangeâmes tous un coup d'oeil, mais bien que maintes physionomies +exprimassent le doute ou le découragement, aucune voix ne s'éleva contre +l'attaque de nuit. + +En effet, il était, évident que dans tous les cas il fallait hasarder +notre action et que celle-là avait au moins le mérite d'offrir plus de +chances de succès que l'autre. + +Et pourtant, mes chers enfants, je puis le dire, les plus hardis d'entre +nous se sentaient le coeur défaillir à la vue de notre chef, de son air +abattu, mélancolique, et nous nous demandions si c'était bien là l'homme +fait pour amener à un heureux dénouement une entreprise aussi +hasardeuse. + +--Si nous sommes d'accord, prenons pour mot de passe «Soho» et +attaquons-les le plus tôt possible après minuit. + +Ce qui reste à décider pour l'ordre de bataille pourra être réglé d'ici +à ce moment-là. + +Maintenant, gentilshommes, vous allez rejoindre vos régiments, et vous +vous souviendrez que, quoiqu'il arrive de ceci, soit que Monmouth mette +sur sa tête la couronne d'Angleterre, soit qu'il devienne un fugitif en +tous lieux pourchassé, tant que son coeur battra, il gardera toujours la +mémoire des braves amis qui lui sont restés fidèles en cette heure de +peine. + +Cette allocution simple et cordiale fit passer sur tous les fronts la +flamme du dévouement. + +Au moins, il en fut ainsi pour moi, en même temps que j'éprouvais une +pitié profonde pour ce pauvre faible gentilhomme. + +Nous nous serrâmes autour de lui, la main sur la poignée de nos épées, +en lui jurant que nous lui resterions fidèles, dût l'univers entier se +dresser entre lui et ses droits. + +Il n'y eut pas jusqu'aux rigides et impassibles Puritains, qui ne +fussent émus, qui ne laissassent entrevoir un sentiment de loyauté, +pendant que les gens de cour, transportés de zèle, tiraient leurs +rapières et lançaient des appels à la foule, qui fut envahie par cet +enthousiasme et emplit l'air de ses acclamations. + +Les yeux de Monmouth reprirent leur éclat, ses joues leur couleur, +pendant qu'il prêtait l'oreille à ses cris. + +Pendant un instant, il parut ce qu'il aspirait à être, un Roi. + +--Je vous remercie, chers amis et sujets, cria-t-il. L'issue est aux +mains du Tout-Puissant, mais ce que l'homme peut faire, j'en suis +convaincu, vous le ferez cette nuit. Si Monmouth ne peut posséder +l'Angleterre, il aura au moins six pieds de son sol. En attendant, +retournez à vos régiments et que Dieu défende la juste cause. + +--Que Dieu défende la juste cause! répéta le conseil, d'une voix +solennelle. + +Puis, il se sépara et laissa le Roi prendre avec Grey les dernières +dispositions en vue de l'attaque. + +--Les mirliflors de la Cour sont assez disposés à brandir leurs rapières +et à crier quand il y a quatre grands milles entre eux et l'ennemi, dit +Saxon, pendant que nous nous faisions passage à travers la foule. + +Je crains qu'ils ne soient moins prompts à se mettre en avant, quand ils +sont face à face avec une ligne de mousquetaires, et peut-être avec une +brigade de cavalerie qui les chargera par le flanc. + +Mais voici l'ami Lockarby, qui apporte des nouvelles, à en juger par sa +physionomie. + +--J'ai un rapport à faire, Colonel, dit Ruben accourant à nous tout +essoufflé. Vous vous rappelez sans doute que moi et ma compagnie nous +étions de garde aujourd'hui à la porte de l'Est? + +Saxon acquiesça dans un mouvement de tête. + +--Comme je désirais en savoir aussi long que possible sur l'ennemi, je +grimpai sur un grand arbre qui se trouve juste à la sortie de la ville. + +De cet endroit, avec l'aide d'une lunette, je pus distinguer leurs +lignes et leur camp. + +Pendant cet examen, le hasard me fit apercevoir un homme qui marchait +furtivement à l'abri des bouleaux, et qui se trouvait à moitié chemin de +leurs lignes et de la ville. + +Je le suivis des yeux et je m'aperçus qu'il se dirigeait de notre côté. + +Bientôt il fut si proche que je pus reconnaître qui il était, je connais +bien cet homme-là, mais au lieu d'entrer dans la ville, il fit un détour +en profitant des fossés à tourbe et sans doute trouva le moyen d'entrer +par un autre endroit. + +Mais j'ai des motifs pour croire que cet homme n'est pas sincèrement +affectionné à la cause. + +Je suis convaincu qu'il est allé au Camp Royal donner avis de ce que +nous faisons et qu'il est revenu chercher de nouvelles informations. + +--Ha! Ha! fît Saxon, en levant les sourcils. Et comment se nomme cet +homme-là? + +--Il s'appelle Derrick. Il était auparavant premier apprenti de Maître +Timewell à Taunton. Maintenant il a un grade dans l'infanterie de +Taunton. + +--Quoi, c'est ce jeune godelureau qui a levé les yeux sur Mistress Ruth. +Et maintenant voici que l'amour fait de lui un traître? + +Et moi qui le prenais pour un des Élus! Je l'ai entendu sermonner les +piquiers. + +Comment se fait-il qu'un individu de sa façon apporte son concours à la +cause de l'Épiscopat? + +--Toujours l'amour, fis-je. Le dit amour est une jolie fleur, quand il +pousse sans être contrarié, mais s'il rencontre des obstacles, c'est une +bien mauvaise herbe. + +--Il y a dans le camp bien des gens auxquels il veut du mal, dit Ruben, +et il perdrait l'armée pour se venger sur eux, de même qu'un gredin +ferait couler à pic un navire rien que pour noyer un ennemi. + +Sir Stephen s'est attiré sa haine en refusant de contraindre sa fille à +accepter ses hommages. + +Maintenant il est retourné au camp et je suis venu vous faire mon +rapport à ce sujet afin que vous décidiez s'il y a lieu d'envoyer un +peloton de piquiers le prendre par les talons pour l'empêcher de faire +de l'espionnage une fois de plus. + +--Cela vaudrait peut-être mieux, dit Saxon, après avoir bien réfléchi, +mais sans doute notre homme a une histoire toute prête, et qui aurait +plus d'apparence que nos simples soupçons. Ne pourrions-nous pas le +prendre sur le fait? + +Une idée me vint à l'esprit. + +J'avais remarqué du haut du clocher un cottage entièrement isolé à +environ un tiers du chemin qui allait au camp ennemi. + +Il s'élevait au bord de la route dans un endroit situé entre deux +marais. + +Quand on traversait le pays, on était obligé de passer par là. + +Si Derrick tentait de porter nos plans à Feversham, on pourrait lui +couper la route à cet endroit-là, au moyen d'un poste mis à l'affût pour +l'attendre. + +--Excellent, parfait! s'écria Saxon quand je lui eus fait connaître ce +projet. Mon érudit Flamand lui-même n'eût point inventé une pareille +ruse de guerre. Emmenez autant de pelotons que vous le croirez +nécessaire sur ce point, et je ferai en sorte que Maître Derrick soit +convenablement amorcé en fait de nouvelles pour Mylord Feversham. + +--Non, dit Ruben, une troupe qui sortirait mettrait toutes les langues +en mouvement. Pourquoi n'irions-nous pas, Micah et moi? + +--En effet, cela vaudrait mieux, répondit Saxon, mais il faut engager +votre parole que, quoi qu'il arrive, vous serez de retour avant le +coucher du soleil, car vos hommes doivent être sous les armes une heure +avant l'ordre de marcher. + +Nous nous empressâmes de faire la promesse demandée. + +Puis, nous étant assurés que Derrick était bien revenu au camp, Saxon +s'arrangea de façon à laisser échapper devant lui quelques mots +relativement à nos plans pour la nuit, pendant que nous nous rendions en +hâte à notre poste. + +Quant à nos chevaux, nous les laissâmes derrière nous. + +Puis, nous franchîmes à la dérobée la porte de l'est, nous cachant de +notre mieux, jusqu'au moment où nous fûmes sur la route déserte et nous +nous trouvâmes devant la maison. + +C'était un cottage simple, blanchi à la chaux, à toiture de chaume. + +Au-dessus de la porte, un petit écriteau informait que la fermière +vendait du lait et du beurre. + +Le toit ne laissait point échapper de fumée et les volets de la fenêtre +étaient clos; d'où nous conclûmes que les habitants avaient fui loin de +cet emplacement périlleux. + +Des deux côtés s'étendait le marécage, couvert de joncs et peu profond +sur ses bords, mais plus profond à quelque distance, avec une écume +verte qui en dissimulait la surface traîtresse. + +Nous frappâmes à la porte, que le temps avait salie, mais n'ayant pas +reçu de réponse, ainsi que nous nous attendions, je m'arc-boutai contre +elle et bientôt j'eus fait sauter les clous de la gâche. + +Il n'y avait qu'une pièce. + +Dans un coin, une échelle droite menait, par une ouverture carrée du +plafond, à la chambre à coucher sous le toit. + +Trois ou quatre chaises et escabeaux étaient épars sur le sol de terre +battue, et sur un des côtés une table, faite de planches brutes, +supportait de grandes tasses à lait de faïence brune. + +Des plaques vertes sur les murs et l'affaissement d'un des côtés de la +maison témoignaient des effets que produisait sa position dans un +endroit humide, au voisinage des marais. Nous fûmes surpris de trouver +encore un habitant dans l'intérieur. + +Au milieu de la pièce, en face de la porte par où nous étions entrés, se +tenait debout une fillette charmante aux boucles dorées, âgée de cinq ou +six ans. + +Elle avait pour costume une petite blouse blanche, propre, serrée à la +taille par une coquette ceinture de cuir, avec une boucle brillante. + +Deux petites jambes potelées se laissaient entrevoir, sous la blouse, +avec des chaussettes et des souliers de cuir, et elle se tenait +fièrement campée, un pied en avant, en personne décidée à défendre son +poste. + +Sa mignonne tête était rejetée en arrière, et ses grands yeux bleus +exprimaient le plus vif étonnement mêlé à la bravade. + +À notre entrée, la petite sorcière agita de notre côté son mouchoir et +nous fit: «Pfoutt!», comme si nous étions tous les deux de ces volailles +importunes qu'elle avait l'habitude de chasser de la maison. + +Ruben et moi, nous nous arrêtâmes sur le seuil, hésitants, +décontenancés, comme deux grands flandrins d'écoliers, contemplant cette +petite reine des fées dont nous avions envahi les royaumes, et nous +demandant s'il nous fallait battre en retraite ou apaiser sa colère par +de douces et caressantes paroles. + +--Allez-vous-en, cria-t-elle sans cesser d'agiter les mains et de +secouer son mouchoir. Grand-mère m'a dit de dire à tous ceux qui +viendraient de s'en aller. + +--Et s'ils ne veulent pas s'en aller, demanda Ruben, que deviez-vous +faire alors, petite ménagère? + +--Je devais les mettre à la porte, répondit-elle s'avançant hardiment +contre nous et multipliant les coups de mouchoir. Vous, méchant, vous +avez cassé le verrou de grand-mère. + +--Eh bien, je vais le raccommoder, répondis-je d'un air content. + +Puis, ramassant une pierre, j'eus bientôt consolidé la gâche déplacée. + +--Voilà, petite femme. La grand-mère ne s'apercevra jamais de la +différence. + +--Faut vous en aller tout de même, insista-t-elle. C'est la maison à +grand-mère, pas la vôtre. + +Que faire en présence de cette petite entêtée de dame des marais? + +Une nécessité impérieuse nous ordonnait de rester dans la maison, car il +n'y avait pas d'autre moyen de nous cacher que nous abriter parmi ces +terribles marécages. + +Et pourtant elle s'était mis en tête de nous expulser, avec une +décision, une intrépidité qui eussent fait honte à Monmouth. + +--Vous vendez du lait, dit Ruben. Nous sommes las et altérés. Nous +sommes donc venus en boire un coup. + +--Ah! s'écria-t-elle, tout épanouie, souriante, est-ce que vous me +paierez tout comme les gens paient grand-mère? Ah! coeur vivant, ce sera +bien beau! + +Et sautant légèrement sur un escabeau, elle puisa dans les bassins qui +étaient sur la table de quoi remplir de grandes écuelles. + +--Un penny, s'il vous plaît. + +C'était chose étrange à voir que la façon dont la petite ménagère cacha +sa pièce de monnaie dans son tablier. + +Sa figure naïve brillait d'orgueil et de joie, d'avoir fait cette +superbe affaire pour la grand-mère absente. + +Nous emportâmes notre lait près de la fenêtre. + +Nous enlevâmes les volets et nous nous assîmes de manière à bien voir +sur la route. + +--Au nom du Seigneur, buvez lentement! dit Ruben à demi-voix. Il faut +lamper à toutes petites gorgées. Sans quoi elle voudra nous mettre à la +porte. + +--Maintenant que nous avons payé les droits, elle nous laissera rester, +répondis-je. + +--Si vous avez fini, il faut vous en aller, dit-elle d'un ton ferme. + +--A-t-on jamais vu deux hommes d'armes tyrannisés ainsi par une petite +poupée comme celle-là! dis-je en riant. Non, ma petite, nous allons nous +arranger avec vous, en vous donnant ce shilling, qui paiera bien tout +votre lait. Nous avons le temps de rester ici et de le boire à loisir. + +--Jenny, la vache, est justement en train de traverser la mare, +fit-elle. C'est presque l'heure de la traite, et je l'amènerai si vous +en voulez encore. + +--À présent! Dieu m'en garde! s'écria Ruben. Nous finirons par être +obligés d'acheter la vache. Où est votre grand-mère, petite demoiselle? + +--Elle est allée à la ville, répondit l'enfant. Il y a des hommes +méchants avec des habits rouges et des fusils, qui viennent pour voler +et se battre, mais grand-mère les fera bientôt partir. Grand-mère est +allée arranger tout cela. + +--Nous combattons contre les hommes aux habits rouges, ma poulette, +dis-je. Nous vous aiderons à garder la maison et nous ne laisserons rien +voler. + +--Oh! alors, vous pouvez rester, dit-elle en grimpant sur mes genoux, +l'air aussi sérieux qu'un moineau perché sur un rameau. Quel grand +garçon vous êtes? + +--Et pourquoi pas un homme? demandai-je. + +--Parce que vous n'avez pas de barbe à la figure. Tenez, grand-mère en a +plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les garçons qui boivent +du lait. Les hommes boivent du cidre. + +--Eh bien, puisque je suis un garçon, je serai votre amoureux. + +--Ah! non, s'écria-t-elle en secouant ses boucles dorées. Je n'aurai pas +de longtemps l'idée de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin +de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle +reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-là pour se faire du mal +les uns aux autres, puisqu'en vérité, ils sont tous frères? + +--Et pourquoi sont-ils tous frères, petite femme? demanda Ruben. + +--Parce que grand-mère dit qu'ils sont tous les fils du Père suprême, +répondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le même père, ils doivent être +frères. Il le faut bien, n'est-ce pas? + +--De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en +regardant par la fenêtre. + +--Vous êtes une rare fleurette des marécages, dis-je, pendant qu'elle se +haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose étrange à +penser, Ruben, qu'il y ait de chaque côté de nous des milliers d'hommes, +des chrétiens, tout prêts à verser le sang les uns des autres, et qu'il +se trouve ici entre eux un chérubin aux yeux bleus, qui expose en +zézayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous à notre +foyer, le coeur calmé, et les membres intacts? + +--Un jour passé avec cette enfant me dégoûterait pour toujours de la +carrière des armes, répondit Ruben. Quand je l'écoute, je sens trop ce +qui rapproche le cavalier du boucher. + +--Peut-être faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les +épaules. Nous avons mis la main à la charrue. Mais je crois que voici +l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant là-bas sous l'ombre +de cette rangée de saules têtards. + +--C'est lui, c'est certain, s'écria Ruben, en guettant par la fenêtre +aux vitres à facettes. + +--Alors, ma petite, il faut vous asseoir ici, dis-je en la descendant de +mes genoux et la mettant sur une chaise dans le coin. Il faut vous +montrer une brave fille et ne pas bouger, quoi qu'il arrive. Le +voulez-vous? + +Elle avança ses lèvres roses, et affirma d'un signe de tête. + +--Il arrive pas à pas, Micah, dit mon camarade, toujours debout près de +la fenêtre. Ne dirait-on pas un renard perfide ou quelque autre bête de +proie? + +Il y avait, en effet, dans son ensemble maigre, avec son costume noir, +dans la légèreté de ses mouvements furtifs, quelque chose qui faisait +songer à un animal cruel et plein de ruse. + +Il se glissa sous l'ombre des arbres et des osiers rabougris, le corps +penché, la marche glissante, en sorte qu'il n'eût pas été facile à +l'homme le plus clairvoyant de le voir de Bridgewater. + +À vrai dire, l'éloignement de la ville lui eût permis de marcher à +découvert et de se lancer à travers la lande, mais la profondeur des +marais de chaque côté l'avait empêché de quitter la route jusqu'à +l'endroit où elle passait devant le cottage. + +Lorsqu'il se trouva en face de notre embuscade, nous nous élançâmes tous +les deux par la porte ouverte et lui barrâmes le passage. + +J'ai entendu le ministre indépendant d'Emsworth faire la description de +Satan, mais si le digne homme s'était trouvé avec nous ce jour-là, il +n'aurait pas eu besoin de se mettre en frais d'imagination. + +La figure basanée de l'homme se couvrit de plaques d'une pâleur livide, +au moment où il faisait un pas en arrière, aspirait longuement l'air, et +lançait un éclair venimeux de ses yeux noirs à droite et à gauche, pour +chercher quelque moyen de s'esquiver. + +Pendant un instant, il porta la main sur la poignée de son épée, mais sa +raison lui dit qu'il ne pouvait guère espérer de forcer le passage +contre nous deux. + +Alors il jeta les yeux tout autour de lui, mais de tous les côtés, il +lui fallait revenir près des gens qu'il avait trahis. + +Il s'arrêta donc, morne, impassible, la figure allongée, piteuse, les +yeux inquiets, toujours en mouvement. + +C'était le type, le symbole de la trahison. + +--Nous vous avons attendu quelque temps, Maître John Derrick, dis-je. +Maintenant il vous faut retourner avec nous à la ville. + +--De quel droit m'arrêtez-vous? demanda-t-il d'une voix rauque et +saccadée. Où est votre ordre? Qui vous donne mission d'inquiéter des +gens qui voyagent paisiblement sur la grande route du Roi? + +--Je tiens ma mission de mon Colonel, répondis-je d'un ton bref. Vous +êtes déjà allé ce matin au camp de Feversham. + +--C'est un mensonge, dit-il avec une fureur sauvage. Je me suis borné à +faire une promenade pour prendre l'air. + +--C'est la vérité, dit Ruben, je vous ai vu à votre retour. Montrez-nous +ce papier dont un bout sort de votre doublet. + +--Nous savons tous pourquoi vous m'avez tendu ce piège, s'écria Derrick +avec amertume. Vous avez fait courir sur moi des bruits défavorables de +peur que je ne vous gêne pour épouser la fille du Maire. Qu'est-ce que +vous êtes, pour oser lever les yeux sur elle? Un simple vagabond, un +homme sans maître, venu on ne sait d'où. De quel droit aspirez-vous à +cueillir la fleur qui a grandi au milieu de nous? Qu'avez-vous affaire à +elle ou à nous? Répondez-moi. + +--C'est une question que je ne discuterai que dans un moment et un +endroit plus opportun, répondit Ruben avec calme. Rendez-nous votre épée +et revenez avec nous. Pour ma part, je promets de faire tout mon +possible pour vous sauver la vie. Si nous sommes victorieux cette nuit, +vos misérables tentatives peuvent bien peu de chose pour nous nuire. Si +nous sommes vaincus, il restera bien peu d'entre nous à qui vous +puissiez nuire. + +--Je vous remercie de votre bienveillante protection, répondit-il +toujours de cette voix blanche, froide, amère. + +Puis, débouclant son épée, il se dirigea lentement vers mon compagnon. + +--Vous pourrez emporter cela comme présent à Mistress Ruth, dit-il en +tendant l'arme de la main gauche. + +--Et cela aussi, ajouta-t-il, en tirant vivement de sa ceinture un +poignard qu'il plongea dans le flanc de mon pauvre ami. + +Cela fut fait en un instant, si brusquement que je n'eus le temps ni de +m'élancer entre eux, ni de comprendre son intention. + +Le blessé s'affaissait en respirant péniblement et le poignard résonnait +sur le chemin, à mes pieds. + +Le gredin lança un cri perçant de triomphe et fit un bond en arrière, +grâce auquel il évita le furieux coup de poing que je lui lançai. + +Puis, il fit demi-tour et s'enfuit sur la route de toute sa vitesse. + +Il était bien plus léger que moi, et vêtu d'une façon moins encombrante, +mais grâce à ma force de respiration et à la longueur de mes jambes, +j'avais été le meilleur coureur de mon district, et bientôt le bruit de +mes pas lui apprit qu'il n'avait aucune chance de me distancer. + +Deux fois il revint brusquement sur ses pas, comme fait un lièvre serré +de près par un lévrier, et deux fois, mon épée passa à moins d'un pouce +de lui, car, pour dire la vérité, je n'avais pas plus l'intention de +l'épargner, que s'il s'était agi d'un serpent venimeux qui aurait, sous +mes yeux, planté ses crochets dans le corps de mon ami. + +Je ne songeais pas plus à donner quartier que lui à le demander. + +À la fin, comme il entendait mes pas tout près de lui et mon souffle +contre son épaule même, il s'élança comme un fou à travers les joncs, et +courut vers le perfide marécage; avec de l'eau jusqu'à la cheville, +jusqu'au genou, jusqu'aux cuisses, jusqu'à mi-corps. + +Nous luttions. Nous chancelions. + +Je gagnais toujours sur lui, et enfin je n'avais plus qu'à étendre le +bras, et je faisais déjà tournoyer mon épée pour le frapper. + +Mais, mes chers enfants, il était écrit qu'il ne mourrait pas de la mort +d'un homme, mais de celle d'un reptile, qu'il était. + +Au moment même où je l'abordais, il s'enfonça soudain, avec un bruit de +gargouillement, et la mousse verte des eaux mortes se referma au-dessus +de sa tête. + +Pas la moindre ride, pas d'éclaboussement pour indiquer l'endroit. + +Cela se fit brusquement, silencieusement, comme si un monstre inconnu +l'avait happé et entraîné dans les abîmes. + +Comme je me dressais l'épée levée, les yeux toujours fixés sur cet +endroit, une bulle unique, volumineuse, monta et creva à la surface. + +Puis tout redevint immobile, les terribles marais se déployant devant +moi, comme le séjour même de la mort et de la désolation. + +Je ne sais s'il s'était trouvé sur un brusque enfoncement qui l'avait +englouti ou si, dans son désespoir, il s'était noyé à dessein. + +Tout ce que je sais c'est que dans la grande lande de Sedgemoor sont +ensevelis les os du traître et de l'espion. + +Je revins tant bien que mal vers le bord à travers la vase épaisse, +collante, et je me hâtai d'accourir à l'endroit où gisait Ruben. + +Je me penchai sur lui, et je vis que le poignard avait traversé la bande +de cuir qui réunissait les pièces de devant et de derrière de la +cuirasse, que non seulement le sang coulait en abondance de la blessure, +mais encore suintait goutte à goutte aux coins de la bouche. + +De mes doigts tremblants, je défis les courroies et les boucles, +j'enlevai l'armure, et appuyai mon mouchoir contre son flanc pour +arrêter le sang. + +--J'espère que vous ne l'avez pas tué, Micah? dit-il soudain, en ouvrant +les yeux. + +--Une puissance plus haute que la nôtre l'a jugé, Ruben, répondis-je. + +--Pauvre diable! Bien des choses ont contribué à l'aigrir, dit-il à +demi-voix. + +Puis il eut un nouvel évanouissement. + +Agenouillé près de lui, je remarquai la pâleur, la respiration pénible +du jeune homme, et je songeai à son caractère simple, si bon, à +l'affection que j'avais eu si peu de peine à mériter, et je n'ai aucune +honte à en convenir, mes chers enfants, bien que je sois assez lent à +éprouver des émotions, mes larmes se mêlèrent à son sang. + +Le hasard voulut que Décimus Saxon, dans un moment de loisir, montât au +clocher pour nous regarder avec sa lunette et voir comment nous nous +tirions d'affaire. + +Il remarqua quelque chose de suspect et descendit en hâte pour aller à +la recherche d'un chirurgien habile, qu'il amena auprès de nous avec une +escorte de piquiers. + +J'étais resté à genoux près de mon ami sans connaissance, et faisant +pour le secourir ce que peut faire un ignorant, quand la troupe arriva +et m'aida à le transporter dans le cottage, à l'abri du brûlant soleil. + +Les minutes me parurent des heures pendant que l'homme de l'art, l'air +grave, examinait et sondait la blessure. + +--Elle ne sera probablement pas mortelle, dit-il enfin. + +Sur ces mots, je l'aurais presque embrassé. + +--La lame a rebondi sur une côte, non sans faire une légère déchirure au +poumon. Nous allons le transporter avec nous à la ville. + +--Vous l'entendez? dit Saxon, d'un ton amical. C'est un homme dont +l'opinion a du poids. + + _Un médecin habile vaut à lui seul_ + _bien plus que cent hommes de guerre._ + +Du courage, l'ami. Vous êtes aussi pâle que si c'était vous et non lui +qui aviez subi la saignée. Où est Derrick? + +--Noyé dans le marais, répondis-je. + +--Tant mieux, cela nous économisera six pieds de bonne corde. Mais ici +notre position est assez dangereuse, car la cavalerie royale pourrait +bien nous assaillir. Qu'est-ce que cette bambine si pâle et si +tranquille qui est assise dans le coin? + +--C'est la gardienne de la maison. Sa grand' mère l'a laissée ici. + +--Vous feriez mieux de venir avec nous. Il se fera peut-être une rude +besogne ici avant que tout soit fini. + +--Non, il faut que j'attende grand-mère, répondit-elle, les joues +inondées de larmes. + +--Mais si moi je vous conduisais près de grand-mère, ma petite? +demandai-je. Nous ne pouvons pas vous laisser ici. + +Je lui tendis les bras. L'enfant s'y élança et se serra contre ma +poitrine, en sanglotant comme si son coeur se brisait. + +--Emmenez-moi, cria-t-elle. J'ai peur. + +Je calmai du mieux que je pus la petite créature tremblante et +l'emportai sur mon épaule. + +Les faucheurs avaient passé les hampes de leurs longues armes dans les +manches de leurs justaucorps de façon à en former une sorte de +couchette, une civière sur laquelle on étendit le pauvre Ruben. + +Une légère couleur était revenue à ses joues, grâce à un cordial +administré par le chirurgien, et il adressait à Saxon des signes de tête +et des sourires. + +On partit ainsi, d'un pas lent, pour retourner à Bridgewater. + +Ruben fut transporté à notre logement, et je conduisis la fillette chez +de bonnes gens de la ville qui promirent de la ramener chez elle dès que +l'agitation aurait cessé. + + + + +VI--La Bataille de Sedgemoor. + + +Si pressants que fussent nos chagrins et nos besoins personnels, nous +n'avions guère de loisir de nous y arrêter, car le moment approchait où +allait se décider non seulement notre destinée à nous, mais encore celle +de la cause protestante en Angleterre. + +Aucun de nous ne traitait le danger à la légère. + +Il n'eut fallu rien moins qu'un miracle pour nous éviter une défaite et +la plupart d'entre nous étaient convaincus que le temps des miracles +était passé. + +D'aucuns néanmoins pensaient autrement. + +Je crois que bon nombre de Puritains, s'ils avaient vu le ciel s'ouvrir +cette nuit-là et les armées des Séraphins et des Chérubins en descendre +à notre aide, auraient regardé cela comme un événement qui n'avait rien +de merveilleux, rien d'inattendu. + +Toute la ville retentissait de prêches. + +Chaque escadron, chaque compagnie avait son prédicant de prédilection, +parfois plus d'un, pour lui faire des harangues, des commentaires. + +Montés sur des tonneaux, sur des chars, ou par les fenêtres, et même du +haut des toits, ils exhortaient la foule au dessous d'eux. + +Et leur éloquence ne se dépensait point en vain. Des clameurs, rauques, +sauvages, s'élevaient des rues, mêlées de prières et d'exclamations +désordonnées. + +Les hommes étaient ivres de religion, comme de vin. + +Ils avaient la figure échauffée, la langue pâteuse, les gestes fous. + +Sir Stephen et Saxon échangeaient des sourires à ce spectacle, car en +vieux soldats qu'ils étaient, ils savaient que parmi les causes qui +rendent un homme vaillant en prouesses et insouciant de la vie, il n'en +est point qui soit plus énergique et plus persistante que cet accès +religieux. + +Le soir, je trouvai le temps de rendre visite à mon ami blessé et le vis +adossé à des oreillers, étendu sur son lit, respirant avec quelque +difficulté, mais aussi en train, aussi gai que d'ordinaire. + +Notre prisonnier, le Major Ogilvy, qui s'était pris d'une vive affection +pour nous, était assis près de son lit et lui lisait un vieux recueil de +pièces de théâtre. + +--Cette blessure est survenue à un fâcheux moment, disait Ruben avec +impatience. N'est-ce pas trop fort qu'une légère piqûre comme celle-là +envoie mes hommes au combat sans leur chef, après tant de marches et +d'exercices? J'ai été là quand on disait les grâces et je n'aurai pas à +dîner. + +--Votre compagnie a été réunie à la mienne, répondis-je. Ce qui +n'empêche pas que ces braves gens soient fort abattus de n'avoir point +leur capitaine. Le médecin est-il venu vous voir? + +--Il vient de sortir, dit le Major Ogilvy, et il déclare que l'état de +notre ami s'améliore, mais il m'a conseillé de ne point le laisser +causer. + +--Vous entendez, mon garçon? dis-je en le menaçant du doigt. Si je vous +entends dire un seul mot, je m'en vais. Vous allez échapper à un rude +réveil cette nuit, major. Que pensez-vous de nos chances? + +--Je n'en ai jamais auguré rien de bon dès le début, répondit-il avec +franchise, Monmouth agit comme un joueur ruiné, qui risque sa dernière +pièce de monnaie sur le tapis vert. Il ne peut gagner beaucoup, mais il +peut perdre tout. + +--Ah! voilà une affirmation bien tranchante, dis-je. Un succès ferait +peut-être prendre les armes à tous les comtés de l'intérieur. + +--L'Angleterre n'est pas mûre pour cela, répondit le Major, en hochant +la tête. Sans doute elle n'est pas enchantée soit du Papisme, soit d'un +Roi papiste, mais nous savons que ce n'est là qu'un fléau passager, +puisque l'héritier du trône, le Prince d'Orange, est protestant. Dès +lors pourquoi s'exposer à tant de maux pour arriver à un résultat que le +temps, uni à la patience, amènera sûrement? En outre, l'homme que vous +soutenez a prouvé qu'il est indigne de confiance. N'a-t-il point promis +dans sa Déclaration de laisser aux Communes le choix du monarque? Et +pourtant, moins de huit jours après, ne s'est-il pas proclamé Roi devant +la Croix du Marché, à Taunton? Comment croire un homme qui a aussi peu +d'égards pour la vérité? + +--Trahison, Major, trahison scandaleuse! répondis-je en riant. Sans +doute si nous pouvions commander un chef comme on commande un habit, +nous aurions peut-être choisi un chef d'un tissu plus solide. Ce n'est +point lui que nous soutenons par les armes, ce sont les libertés et les +droits antiques des Anglais. Avez-vous vu Sir Gervas? + +Le Major Ogilvy et Ruben lui-même éclatèrent de rire. + +--Vous le trouverez dans la chambre au-dessus. Jamais homme à la mode ne +se prépara pour un bal à la Cour avec autant de soin qu'il en prend pour +le combat. Si les troupes du Roi le font prisonnier, elles s'imagineront +certainement qu'elles tiennent le Duc. Il est venu ici nous demander +notre avis au sujet de ses mouches, de ses culottes, et je ne sais quoi +encore. Vous ferez mieux d'y aller. + +--Alors, adieu, Ruben, dis-je en lui serrant la main. + +--Adieu, Micah! et que Dieu vous garde de tout mal! dit-il. + +--Puis-je vous dire un mot à part, major? fis-je tout bas... + +Et je repris: + +--Vous ne direz pas, je pense, qu'on vous a rendu votre captivité bien +pénible. Dès lors, puis-je vous demander de veiller sur mon ami, dans le +cas où nous serions défaits cette nuit? À n'en pas douter, si Feversham +a le dessus, il se fera ici une sanglante besogne. Ceux qui seront sains +et saufs, s'en tireront comme ils pourront mais lui, il est réduit à +l'impuissance, et il aura besoin d'un ami. + +Le Major me serra la main. + +--J'en prends Dieu à témoin, dit-il. Il ne lui arrivera rien de fâcheux. + +--Vous m'avez soulagé le coeur d'un grand poids, répondis-je, car je +sais que je le laisse en sûreté. Je puis maintenant monter à cheval pour +aller au combat l'esprit dispos. + +Le soldat me répondit par un sourire amical et retourna dans la chambre +du malade, pendant que je montais l'escalier et entrais dans le logis de +Sir Gervas Jérôme. + +Il était debout devant une table encombrée de pots, de brosses, de +boîtes, d'une vingtaine d'autres menus objets achetés ou empruntés pour +la circonstance. + +Un grand miroir à main était posé contre le mur, entre deux chandelles +allumées. + +Devant lui, le baronnet, dont la belle et pâle figure avait une +expression des plus sérieuses, des plus solennelles, arrangeait une +cravate blanche de _berdash_. + +Ses bottes de cheval reluisaient du plus bel éclat et la couture rompue +avait été refaite. + +Son baudrier, sa cuirasse, ses courroies, tout était propre et brillant. + +Il avait revêtu son costume le plus pimpant, le plus neuf, et avant tout +il avait arboré une très noble et très imposante perruque entière, dont +les boucles retombaient sur ses épaules. + +Depuis son coquet chapeau de cavalier jusqu'à ses éperons brillants, il +n'avait pas sur lui un atome de poussière, pas une tache, ce qui +contrastait fâcheusement avec mon aspect, car j'étais encore tout +couvert d'une croûte épaisse laissée par la vase des marais de +Sedgemoor, et les courses à cheval et la besogne faite, pendant ces deux +jours sans trêve ni repos, avaient complété le désordre de ma toilette. + +--Qu'on me coupe en deux, si vous n'êtes pas venu au bon moment! +s'écria-t-il dès mon entrée. Je viens d'envoyer en bas l'ordre de me +monter un flacon de vin des Canaries. Ah! le voilà arrivé. + +À ce moment-là, une servante de l'hôtellerie entrait d'un pas menu avec +la bouteille et les verres. + +--Voici une pièce d'or, ma belle enfant. C'est bien la dernière qui me +reste au monde, la seule survivante d'une assez belle famille. Payez le +vin à l'hôtelier, ma petite, et gardez la monnaie. Vous vous en +achèterez des rubans pour la fête prochaine. Que le diable m'emporte, je +n'arrive pas à arranger cette cravate sans qu'elle fasse des plis! + +--Il n'y a rien qui aille de travers, répondis-je. Comment peut-on +s'occuper de pareilles bagatelles en un moment comme celui-ci? + +--Bagatelles! cria-t-il d'un ton fâché. Bagatelles! Bah, après tout, ce +n'est pas la peine d'argumenter avec vous, votre intelligence bucolique +ne s'élèverait jamais à concevoir les fines conséquences qu'il peut y +avoir dans de pareilles affaires, le repos d'esprit que l'on éprouve +quant tout est bien ordonné, et le malaise cruel quand quelque chose est +de travers. Cela vient sans doute de l'éducation, et il peut se faire +que j'en aie plus que d'autres personnes de ma condition. Je suis comme +un chat qui passerait toute la journée à se lécher pour enlever jusqu'à +la dernière parcelle de poussière. Cette mouche au-dessus du sourcil +n'est-elle pas heureusement placée? Non, vous n'êtes pas même capable +d'exprimer une opinion. Je préférerais demander l'avis de l'ami Marot, +le chevalier du pistolet. Remplissez votre verre. + +--Votre compagnie vous attend près de l'église, répondis-je. Je l'ai +aperçue sur mon passage. + +--Quel air avait-elle? demanda-t-il. Les hommes étaient-ils poudrés, +propres? + +--Ah! pour cela, je n'ai pas eu le temps de le remarquer. J'ai vu qu'ils +coupaient leurs mèches et préparaient leurs amorces. + +--J'aimerais mieux qu'ils eussent des fusils à pierre, répondit-il en +s'aspergeant d'eau de senteur. Les fusils à mèche sont lents à charger +et encombrants. Avez-vous assez de vin? + +--Je n'en prendrai pas davantage, dis-je. + +--Alors peut-être le Major se chargera de le finir, il ne m'arrive pas +souvent de demander qu'on m'aide à boire une bouteille, mais je veux +avoir toute ma tête à moi cette nuit. Descendons et allons voir nos +hommes. + +Il était dix heures quand nous fûmes dans la rue. + +Le bourdonnement des prêcheurs et les cris du peuple s'étaient éteints, +car les régiments s'étaient formés et se tenaient silencieux, résolus. + +La faible lueur des lampes et des fenêtres se jouait sur leurs rangs +noirs et serrés. + +Une lune froide et claire brillait sur nous entre des nuages laineux, +qui de temps à autre passaient sur elle. + +Bien loin vers le nord, de tremblants rayons de lumière papillotaient au +ciel, allaient et venaient comme de longs doigts fiévreux. + +C'était une aurore boréale, un spectacle qui se voit rarement dans les +comtés du Sud. + +Il n'est donc guère étonnant qu'en un moment pareil les fanatiques le +fissent remarquer en l'interprétant comme un signe venu de l'autre +monde, en le comparant à la colonne de feu qui guidait Israël à travers +les périls du désert. Les trottoirs et les fenêtres étaient encombrés de +femmes et d'enfants qui jetaient des exclamations aiguës de crainte ou +d'étonnement, selon que l'étrange lueur croissait ou s'effaçait. + +--C'est pour dix heures et demie sonnant à l'horloge de Saint-Marc, dit +Saxon, pendant que nous rejoignions à cheval le régiment. N'avons-nous +rien à donner aux hommes? + +--Il y a un tonneau de cidre de Zoyland dans la cour de cette +hôtellerie, dit Sir Gervas. Ohé! Dawson. Prenez-moi ces agrafes de +manche en or et donnez-les en échange à monsieur l'hôtelier. Je veux +être pendu, s'ils vont au combat avec de l'eau claire dans le corps. + +--Ils en sentiront le besoin avant que le matin se lève, dit Saxon, +pendant qu'une vingtaine de piquiers couraient à l'hôtellerie. L'air des +marais a pour effet de glacer le sang. + +--J'ai déjà froid, et Covenant bat des pieds pour la même raison, +dis-je. Ne pourrions-nous pas, si nous en avons le temps promener nos +chevaux au trot le long des lignes? + +--Certainement, répondit Saxon avec joie, nous ne pouvons rien faire de +mieux. + +Aussi donc, agitant les rênes, nous partîmes, les fers des chevaux +tirant des étincelles des pavés en silex, sur notre route. + +Derrière la cavalerie, et formant une longue ligne, qui s'étendait de la +porte d'Eastover, en passant par la Grande Rue, jusqu'au Cornill, puis +longeait l'église et finissait à la Croix du Porc, notre infanterie +était rangée, silencieuse et farouche, excepté quand une voix de femme +partant d'une fenêtre, était suivie d'une grave et courte réponse dans +les rangs. + +La lumière capricieuse se reflétait sur les lames des faux ou les canons +des fusils et montrait les lignes de figures taillées à la hache, +contractées. + +Les unes étaient celles de vrais enfants sans un poil aux joues; les +autres, celles de vieillards dont les barbes grises descendaient jusqu'à +leurs buffleteries entrecroisées, mais toutes portaient l'empreinte du +courage obstiné, de la résolution farouche qui se concentre sur +elle-même. + +Il y avait encore ici des pêcheurs du Sud, les rudes hommes venus des +Mendips, les sauvages chasseurs de Porlok Quay et de Minehead, les +braconniers d'Exmoor, les habitants velus des marais d'Axbridge, les +montagnards des Quantocks, les ouvriers en laine et en serge du Comté de +Devon, les marchands de bestiaux de Bampton, les habits rouges de la +milice, les solides bourgeois de Taunton, puis ceux qui en formaient +l'élite, la véritable force, les braves paysans des plaines, en blouses. + +Ils avaient relevé les manches de leurs jaquettes, et montraient leurs +bras brunis et musculeux, ainsi que c'était leur habitude, quand il y +avait de bonne besogne à faire. + +Pendant que je vous parle, chers enfants, cinquante ans s'effacent comme +un brouillard matinal, et je me revois chevauchant par la rue tortueuse, +je revois les rangs compacts de mes braves compagnons. + +Braves coeurs! Ils montrèrent à tous les temps combien il faut peu +d'entraînement pour faire de l'Anglais un soldat, et quelle race +d'hommes se forme dans ces tranquilles, ces paisibles hameaux qui sont +parsemés sur les pentes ensoleillées des dunes dans les Comtés de +Somerset et de Devon. + +Si jamais l'Angleterre tombait à genoux sous un coup, si ceux qui se +battent pour elle l'abandonnaient et qu'elle se vît désarmée en face de +son ennemi, qu'elle reprenne coeur, qu'elle se rappelle que tout village +du royaume est une caserne, que sa véritable armée permanente consiste +dans le courage, l'endurance et la vertu simple toujours présents dans +le coeur du plus humble des paysans. + +Pendant que nous passions à cheval devant la longue ligne, un lourd +murmure de salutations et de bienvenue montait par intervalles des +rangs, quand ils voyaient passer la sombre silhouette de Saxon, avec sa +grande taille et sa maigreur. + +L'horloge commençait à sonner onze heures lorsque nous revînmes près de +nos hommes. + +À ce moment même, le Roi Monmouth sortit de l'hôtellerie, qui lui +servait de quartier général, et descendit au trot la Grande Rue, suivi +de son état-major. + +Les acclamations avaient été interdites, mais les bonnets qu'on y +agitait, les armes qu'on brandissait, témoignaient de l'ardeur de ses +dévoués partisans. + +Le clairon ne devait pas commander la marche, mais à mesure que chacun +recevait l'ordre, celui qui le suivait faisait la même manoeuvre. + +Le vacarme et le bruit sourd de centaines de pieds en mouvement se +faisaient entendre de plus en plus près, jusqu'au moment où les gens de +Frome, qui nous précédaient, se mirent en route, et nous commençâmes +enfin le voyage qui devait être le dernier de ce monde pour beaucoup +d'entre nous. + +Nous devions traverser la Parrot, passer par Eastover et suivre ensuite +le chemin tortueux jusqu'au delà du point où Derrick avait trouvé la +mort et du cottage isolé où nous avions vu la fillette. + +À partir de là, la route devient un simple sentier tracé à travers la +plaine. + +Une brume dense s'étendait sur la lande, s'épaississait encore dans les +creux et cachait à la fois la ville, que nous avions quittée, et les +villages vers lesquels nous marchions. + +De temps à autre, elle se dissipait un instant, et alors je voyais sans +peine, grâce au clair de lune, la longue ligne noire et serpentine de +l'armée, piquée des éclairs que renvoyait l'acier et les grossiers +étendards blancs qu'agitait la brise de la nuit. + +Bien loin vers la droite montait une grande flamme. + +Sans doute c'était une ferme devenue la proie des diables de Tanger. + +Nous avancions avec une grande lenteur, avec de grandes précautions, +car, ainsi que nous l'avait appris Sir Stephen Timevell, la plaine était +sillonnée de tranchées profondes, les _rhines_, que nous ne pouvions +franchir qu'en certains endroits. + +Ces fossés avaient été creusés dans le but de drainer des terres +marécageuses. + +Ils étaient remplis d'eau et de vase à la profondeur de plusieurs pieds, +en sorte que la cavalerie elle-même ne pouvait les traverser. Les ponts +étaient étroits, et il fallut assez longtemps à l'armée pour y défiler. + +Enfin, les deux derniers, et les principaux, le Fossé Noir et le Rhin de +Langmoor, furent franchis sans accident. + +On commanda une halte pour mettre l'infanterie en ligne, car nous avions +lieu de croire qu'il ne se trouvait pas d'autres troupes entre le camp +royal et nous. + +Jusqu'à ce moment, notre entreprise avait admirablement réussi. + +Nous étions arrivés à un demi-mille du camp sans qu'il y eût eu de +méprise ou d'accident. + +Les éclaireurs de l'ennemi n'avaient pas donné le moindre signe de leur +présence. + +Évidemment il éprouvait à notre égard tant de dédain, qu'il ne lui était +pas même venu à l'esprit que nous pourrions commencer l'attaque. + +Si jamais un général mérita d'être défait, ce fut Feversham, cette +nuit-là! + +Comme nous avancions sur la lande, l'horloge de Chedzoy sonna une heure. + +--N'est-ce pas magnifique? dit à demi-voix Sir Gervas, quand nous +repartîmes sur l'autre bord du Rhin de Langmoor. Est-il rien au monde +qui se puisse comparer à l'émotion présente. + +--Vous parlez comme s'il s'agissait d'un combat de coq ou d'une course +de taureau, répondis-je avec quelque froideur. C'est un moment solennel +et triste, quel que soit le vainqueur, c'est du sang anglais qui va +détremper le sol de l'Angleterre. + +--Il n'y en aura que plus de place pour ceux qui resteront, dit-il d'un +ton léger. Regardez-moi, par là-bas, ces feux de leur bivouac, qui +brillent à travers le brouillard. Quelle était donc la recommandation +que vous faisait votre ami le marin? Prenez bien leur côté sous le vent, +puis... à l'abordage! Hé, en avez-vous parlé au colonel? + +--Ah! non, ce n'est pas le moment de faire des plaisanteries, des jeux +de mots, répondis-je d'un ton grave. Il y a des chances pour que bien +peu d'entre nous voient le soleil se lever demain. + +--Je ne suis pas très curieux de le voir, fit-il en riant. Il sera +quelque chose de fort semblable à celui d'hier. Par ma foi! bien que je +ne me sois jamais levé pour en voir un en ma vie, il m'est arrivé d'en +voir des centaines avant de me mettre au lit. + +--J'ai dit à l'ami Ruben les quelques choses que je désire dans le cas +où je succomberais, dis-je. J'ai éprouvé un grand soulagement d'esprit, +en songeant que je laisse derrière moi quelques mots d'adieu, et un +petit souvenir à tous ceux que j'ai connus. Puis-je vous offrir un +service de ce genre? + +--Hum! fit-il d'un air distrait, si je suis sous terre, vous pouvez en +avertir Araminte... Non! laissons tranquille cette pauvre donzelle. +Pourquoi lui envoyer des nouvelles qui l'ennuieraient?... Si par hasard +vous allez à la Ville, le petit Tommy Chichester serait content +d'apprendre les farces que nous avons faites dans le Somerset. Vous le +trouverez «au Cocotier» tous les jours de la semaine de deux à quatre +heures sonnant. Il y a aussi la mère Butterworth, que je recommanderais +à votre attention. Elle fut la reine des nourrices, mais hélas, la +cruauté du temps a tari la source de son métier, et elle a besoin qu'on +s'occupe un peu de la nourrir elle-même. + +--Si je vis et que vous mourriez, je ferai tout ce qui sera possible +pour elle, répondis-je. Avez-vous autre chose à me dire? + +--Seulement que Hacker, de la Cour Saint-Paul, n'a pas son pareil pour +les vestes, répondit-il. C'est un renseignement de peu de valeur, mais +il a été acheté et payé, comme tout ce qu'on apprend. Encore une chose. +Il me reste un ou deux bijoux qui pourraient servir à faire un présent à +la jolie Puritaine, si notre ami la conduisait à l'autel. Ah sur ma vie, +elle lui fera lire de singuliers livres. Où en sommes-nous maintenant, +colonel? Pourquoi restons-nous là plantés sur la lande, comme une rangée +de hérons parmi les roseaux? + +--On met l'armée en ligne pour l'attaque, dit Saxon, qui était arrivé à +cheval pendant notre entretien. Éclair et tonnerre! A-t-on jamais vu un +camp aussi exposé à un assaut. Ah! si j'avais douze cents bons +cavaliers, les Pandours de Wessemburg pour une heure seulement! Comme je +vous les foulerais aux pieds, jusqu'à ce que leur camp ait l'air d'un +champ de blé vert après la grêle. + +--Notre cavalerie ne peut-elle pas avancer? Le vieux soldat eut un +profond reniflement de dédain. + +--Si cette bataille peut être gagnée, il faut qu'elle le soit par notre +infanterie. Qu'attendre d'une pareille cavalerie? Tenez vos hommes bien +en main, car nous aurons peut-être à soutenir le choc des dragons du +Roi. On pourrait nous attaquer de flanc, car nous sommes au poste +d'honneur. + +--Il y a des troupes à notre droite, répondis-je, en sondant les +ténèbres du regard. + +--Oui, les bourgeois de Taunton et les paysans de Frame. Notre brigade +couvre le flanc gauche. À côté de nous se trouvent les mineurs de +Mendip, et je ne pouvais désirer de meilleurs camarades, si leur ardeur +ne l'emporte pas sur la prudence. En ce moment, ils sont agenouillés +dans la boue. + +--Ils ne s'en battront pas plus mal pour cela, remarquai-je, mais voici +que les troupes se mettent en marche. + +--Oui, oui, dit Saxon, d'un ton joyeux, en tirant son épée et roulant +son mouchoir autour de la poignée pour la tenir plus ferme. L'heure est +venue! En avant! + +Nous partîmes avec grande lenteur et sans bruit à travers l'épais +brouillard, nos pieds écrasant la vase du sol détrempé et y glissant. + +Malgré toutes les précautions possibles, la marche d'un aussi grand +nombre d'hommes ne pouvait se faire sans produire un son sourd et +accentué, sous des milliers de pieds en mouvement. + +En avant de nous, des taches d'une lumière rougeâtre papillotant à +travers le brouillard indiquaient les feux des postes avancés du Roi. + +Juste en avant de nous, marchait notre cavalerie formée en une colonne +compacte. + +Tout à coup, du fond de l'obscurité partit un _qui vive_ retentissant, +suivi d'une détonation de carabine, et d'un bruit de galop. + +Et sur toute la ligne nous entendîmes crépiter une vive fusillade. + +Nous avions atteint la première ligne des avant-postes. + +À cette alarme, notre cavalerie chargea en jetant un grand cri et nous +la suivîmes aussi vite que nos hommes pouvaient courir. + +Nous avions avancé de deux ou trois cents yards sur la lande, et nous +entendions très distinctement les coups de clairon du Roi tout près de +nous, quand notre cavalerie s'arrêta court, et notre marche en avant fut +suspendue. + +--Sancta Maria! cria Saxon se portant en avant avec nous pour +reconnaître la cause de cet arrêt... Il faut marcher coûte que coûte. +Une halte en ce moment, c'est l'échec de notre camisade. + +--En avant, en avant, criai-je en même temps que Sir Gervas et en +brandissant nos sabres. + +--C'est inutile, messieurs! cria un cornette de cavalerie en se tordant +les mains. Nous sommes perdus, trahis. Il y a devant nous un fossé large +d'au moins vingt pieds, sans un passage à gué. + +--Qu'on me fasse de la place pour mon cheval et je vais vous faire voir +comment on franchit, s'écria le baronnet en faisant reculer son cheval. +Maintenant, mes gars, qui veut sauter? + +--Non, monsieur, au nom de Dieu, dit un soldat, en mettant la main sur +la bride. Le sergent Sexton vient de faire le saut. Tout est allé au +fond, homme et cheval. + +--Dans ce cas allons-y voir, dit Saxon en se frayant un passage à +travers la foule des cavaliers. + +Nous le suivîmes de tout près et nous nous vîmes enfin au bord de la +vaste tranchée qui arrêtait notre élan. + +Jusqu'à ce jour, il m'a été impossible de résoudre la question qui se +présentait à mon esprit. + +Était-ce par hasard ou par suite d'une trahison de la part de nos +guides, que nous avions ignoré l'existence de ce fossé jusqu'au moment +où nous nous trouvâmes près de son bord dans l'obscurité. + +Certains disent que le Rhin de Bussex, ainsi qu'on le nomme, n'était ni +profond ni large, et que pour cette raison les gens des marais n'en +avaient point fait mention, mais que les pluies récentes et continuelles +lui avaient donné une dimension inconnue jusqu'alors. + +D'autres disent que les guides avaient été trompés par le brouillard et +que par suite ils avaient pris une fausse direction, alors que nous +eussions pu suivre un autre trajet et tomber ainsi sur le camp du roi +sans traverser le fossé. + +Quoi qu'il en soit, il était certain que nous l'avions en face de nous, +large, noir, menaçant, mesurant bien vingt pieds d'un bord à l'autre, et +que le bonnet du malchanceux sergent se voyait encore au milieu, comme +un silencieux avertissement à quiconque voudrait tenter un passage à +gué. + +--Il doit y avoir un passage quelque part, criait Saxon avec +emportement. Chaque moment vaut un escadron de cavalerie pour eux. Où +est Mylord Grey? Le guide a-t-il été traité comme il le mérite? + +--Le Major Hollis a précipité le guide dans la tranchée, répondit le +jeune cornette. Mylord Grey a suivi les bords à cheval pour trouver un +endroit guéable. + +Je pris la pique d'un fantassin et la plongeai dans la vase noire et +épaisse, au milieu de laquelle j'entrai jusqu'à la ceinture, en tenant +de la main gauche la bride de Covenant. + +Nulle part je ne trouvai le fond, nulle part un endroit où le pied pût +se poser solidement. + +--Holà! mon garçon, cria Saxon, en prenant un soldat par le bras, courez +à l'arrière-garde, galopez comme si vous aviez le diable à vos trousses. +Amenez deux charrettes à vivres, nous allons voir s'il ne nous est pas +possible de faire un pont sur cette infernale bouillie. + +--Si quelques-uns de nous pouvaient s'établir à l'autre bord, nous +tiendrions ferme jusqu'à ce qu'il vienne de l'aide, dit Sir Gervas, dès +que le cavalier fut parti pour accomplir sa mission. + +Tout le long de la ligne des rebelles courut un sauvage et sourd +grondement de rage, qui prouvait que l'armée entière avait rencontré le +même obstacle qui s'opposait à notre attaque. + +De l'autre côté du fossé, les tambours battaient. + +Les clairons lançaient des sons aigus et l'on entendait distinctement +les appels et les jurons des officiers qui rangeaient leurs hommes. + +Des lumières mobiles, à Chedzoy, à Weston-zoyland, dans les autres +hameaux, à droite et à gauche, montraient avec quelle rapidité l'alarme +s'étendait. + +Décimus Saxon allait et venait le long du fossé, mâchonnant des jurons +étrangers, grinçant des dents en sa fureur, se dressant parfois sur ses +étriers pour tendre son poing ganté de fer à l'ennemi. + +--Pour qui êtes-vous? cria une voix rauque à travers le brouillard. + +--Pour le Roi, hurlèrent les paysans en guise de réponse. + +--Pour quel Roi? cria la voix. + +--Pour le Roi Monmouth. + +--Alors feu sur eux, garçons! + +Et aussitôt une pluie de balles sifflèrent, chantèrent à nos oreilles. + +À la vue de la nappe de flamme qui jaillissait de l'obscurité, les +chevaux affolés, imparfaitement dressés, s'emportèrent, s'élancèrent à +toute vitesse à travers la plaine, indociles aux efforts que faisaient +leurs cavaliers pour les arrêter. + +Certains prétendent, il est vrai, que ces efforts ne furent pas très +sérieux, et que nos cavaliers, découragés par l'échec qu'avait causé le +fossé, ne furent pas fâchés de tourner les talons à l'ennemi. + +Quand à Mylord Grey, je puis dire avec vérité, je le vis à la faible +clarté au milieu des escadrons en fuite, et faisant tout ce que peut +faire un brave cavalier pour les forcer à s'arrêter. + +Mais ils passèrent, ils disparurent, en traversant comme la foudre les +rangs de l'infanterie, puis se dispersèrent sur la lande, laissant leurs +compagnies subir tout le choc de la bataille. + +--Faces contre terre, les hommes! cria Saxon d'une voix qui domina le +fracas de la mousqueterie et les cris des blessés. + +Les piquiers et les faucheurs se jetèrent également à terre à son +commandement! pendant que les mousquetaires, un genou sur le sol en +avant d'eux, chargeaient et tiraient sans avoir d'autre point de mire +que les mèches allumées des armes de l'ennemi, qu'on voyait scintiller +dans les ténèbres. + +Sur toute la ligne, de la droite à la gauche, avait éclaté une fusillade +continue, par salves courtes et rapides du côté des soldats, par un tir +continuel, irrégulier du côté des paysans. + +À l'autre aile, nos quatre canons avaient été mis en position, et nous +entendions leur sourd et lointain grondement. + +--Chantez, frères, chantez, cria notre intrépide chapelain, Maître Josué +Pettigrue, courant fort affairé, en tous sens, par les rangs couchés. +Invoquez le Seigneur en notre jour d'épreuve! + +Les hommes entonnèrent un hymne sonore de louanges qui devint bientôt un +choeur unanime, quand s'y ajoutèrent les voix des bourgeois de Taunton à +notre droite et des mineurs à notre gauche. + +À ce chant, les soldats de l'autre bord répondirent par des cris +farouches et l'air s'emplit de clameurs. + +Nos mousquetaires avaient été amenés au bord même du Rhin de Bussex. + +Les troupes royales s'étaient rapprochées de leur côté autant qu'elles +avaient pu le faire, si bien qu'il n'y avait pas cinq longueurs de pique +entre les deux lignes. + +Et pourtant si infranchissable était cette étroite séparation qu'un +quart de mille ne nous eut pas tenus plus à l'écart, excepté que le feu +était plus meurtrier. + +Nous étions si rapprochés que les bourres enflammées des mousquets de +l'ennemi volaient en langues de feu par-dessus nos têtes et que nous +sentions sur nos figures un courant d'air chaud passer rapidement à +chacune de leurs décharges. + +Mais bien que l'atmosphère fût traversée par une véritable pluie de +balles, les soldats visant trop haut par dessus nos rangs agenouillés, +nous n'eûmes que peu d'hommes d'atteints. + +De notre côté, nous faisions de notre mieux pour empêcher les hommes de +relever trop haut les canons des mousquets. + +Saxon, Sir Gervas et moi, nous passions à cheval sans interruption +devant la ligne, allant et venant, abaissant les canons avec nos sabres, +exhortant les hommes à viser posément, lentement. + +Les gémissements et les cris qui partaient de l'autre bord nous +prouvèrent que du moins quelques-unes de nos balles n'avaient pas été +tirées en vain. + +--Nous tenons ferme par ici, dis-je à Saxon. Il me semble que leur feu +se ralentit. + +--C'est leur cavalerie que je crains, répondit-il, car ils peuvent +éviter le fossé, puisqu'ils viennent des hameaux situés sur nos flancs. +Ils peuvent tomber sur nous à n'importe quel moment. + +--Hallo! monsieur, cria Sir Gervas, en arrêtant son cheval sur l'extrême +bord du fossé, et se découvrant pour saluer un officier monté qui était +de l'autre côté, pouvez-vous nous dire si nous avons l'honneur de +combattre la garde à pied? + +--Nous sommes le régiment de Dumbarton, monsieur, cria l'autre. Nous +allons vous envoyer de quoi vous souvenir de votre rencontre avec nous. + +--Nous allons traverser bientôt pour faire plus ample connaissance +répondit Sir Gervas. + +Mais au même instant, cheval et cavalier roulèrent dans le fossé, aux +cris triomphants des soldats. + +Une demi-douzaine de ses mousquetaires s'élancèrent aussitôt dans la +vase jusqu'à la taille et tirèrent de danger notre ami, mais sa monture +atteinte d'une balle en plein coeur s'effondra sans se débattre. + +--Il n'y a pas de mal, s'écria le baronnet, en se relevant. J'aime +autant combattre à pied, comme mes braves mousquetaires. + +À ces mots les hommes lancèrent une sonore acclamation et de part et +d'autre la fusillade redoubla d'activité. + +Ce fut un sujet d'admiration pour moi, et aussi pour bien d'autres, que +la vue de ces braves paysans qui, la bouche pleine de balles, +chargeaient, amorçaient, faisaient feu avec autant de sang-froid que +s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie, et tenaient tête à un +régiment de vétérans qui avaient donné sur d'autres champs de bataille +la preuve qu'il n'était inférieur à aucun des régiments anglais. + +La lueur grise de l'aube se glissait sur la lande, et la lutte était +encore indécise. + +Le brouillard était suspendu au-dessus de nous en lambeaux effilochés, +et la fumée de nos mousquets s'en allait en nuage brun, à travers lequel +les longues lignes d'habits rouges se dessinaient de l'autre côté du +Rhin pareilles à un bataillon de géants. + +J'avais les yeux cuisants, les lèvres desséchées par la saveur de la +poudre. + +De tous côtés, mes hommes tombaient plus nombreux, car le surplus de +lumière avait rendu le tir des soldats plus précis. + +Notre bon chapelain interrompit son psaume au beau milieu pour lancer à +tue-tête une phrase de louanges et d'action de grâces, et ce fut ainsi +qu'il trépassa, en compagnie de ses paroissiens qui gisaient autour de +lui sur la lande. + +Williams _Mon-Espoir-est-au-Ciel_ et le garde-chasse Wilson, parmi les +sous-officiers et les plus vaillants des hommes de la compagnie, étaient +tous deux à terre, l'un mort, l'autre grièvement blessé, ce qui ne +l'empêchait pas d'enfoncer la baguette du fusil et de cracher des balles +dans le canon. + +Les deux Stukeley, de Somerton, jumeaux d'un bel avenir, étaient étendus +muets, leurs figures livides tournées vers le ciel, unis dans la mort +comme à leur naissance. + +Partout les morts s'entassaient parmi les vivants. + +Et pourtant pas un ne cédait la place et Saxon continuait toujours sa +promenade à cheval au milieu d'eux, avec des paroles d'espoir et +d'éloge. + +Sa figure résolue, aux traits profondément marqués, sa haute taille +pleine de vigueur musculaire étaient un véritable phare d'espérance, aux +yeux de ces simples campagnards. + +Ceux de mes faucheurs, qui pouvaient manier un mousquet, étaient mêlés à +la ligne des tireurs, après avoir pris les armes et les munitions des +hommes tombés. + +La lumière croissait graduellement. + +À travers les intervalles dans la fumée et le brouillard, je pus voir +quelle tournure prenait la lutte sur d'autres points du champ de +bataille. + +À droite, la lande avait pris une teinte brune, celle des hommes de +Taunton et de Frome, qui s'étaient couchés comme nous, pour éviter le +feu. + +Le long des bords du Rhin de Bussex, une ligne épaisse de leurs +mousquetaires échangeaient des salves meurtrières, presque à bout +portant avec l'aile gauche des régiments même que nous combattions. + +Celui-ci était soutenu par un second régiment aux larges revers blancs, +qui, je crois, faisait partie de la milice du Comté de Wilts. + +Sur chacun des deux bords de la noire tranchée, une dense rangée de +cadavres, bruns d'un côté, vêtus d'écarlate de l'autre servait de rideau +à leurs camarades, qui s'abritaient derrière elle, et appuyaient les +canons de leurs mousquets sur les corps étendus. + +À gauche, parmi les osiers, étaient postés cinq cents mineurs de Mendip +et de Bagworthy. + +Ils chantaient à tue-tête, mais si mal armés qu'ils avaient à peine un +mousquet à dix hommes pour répondre au tir qui les assaillait. + +Ne pouvant avancer, se refusant à reculer, ils se couvraient du mieux +qu'ils pouvaient, et attendaient patiemment que leurs chefs prissent un +parti sur ce qu'il y avait à faire. + +Plus loin, sur une étendue d'un demi-mille ou davantage, le long nuage +flottant de fumée, d'où jaillissaient capricieusement des éclairs, +prouvait que nos régiments de recrues faisaient tous bravement leur part +de la tâche. + +À la gauche, l'artillerie avait cessé son feu. + +Les canonniers hollandais avaient laissé les insulaires arranger leurs +affaires entre eux. + +Ils s'enfuirent jusqu'à Bridgewater, abandonnant leurs pièces à la +cavalerie royale. + +Tel était l'aspect de la bataille quand un cri se fit entendre: + +--Le Roi, le Roi! + +Et Monmouth passa à cheval dans nos rangs, la tête nue, les yeux +hagards, accompagné de Buyse, de Wade et d'une demi-douzaine d'autres. + +Ils s'arrêtèrent à une longueur de pique de moi, et Saxon, jouant de +l'éperon pour les rejoindre, leva son épée pour saluer. + +Je ne pus m'empêcher de remarquer le contraste que faisait la mine calme +et grave du vétéran, réfléchi en même temps que plein de vivacité, avec +l'air à moitié égaré de l'homme que nous étions contraints de considérer +comme notre chef. + +--Qu'en pensez-vous, Colonel Saxon? cria-t-il d'une voix éperdue. +Comment marche la bataille? Tout va-t-il bien de votre côté? Quelle +erreur, hélas! quelle erreur I Allons-nous battre en retraite? Qu'en +dites-vous? + +--Nous tenons ferme ici, Majesté, répondit Saxon. M'est avis que si nous +avions quelque chose dans le genre des palissades, des chevaux de frise, +à l'espagnole, nous pourrions tenir tête même à la cavalerie. + +--Oh! la cavalerie! s'écria l'infortuné Monmouth. Si nous nous tirons +d'ici, Lord Grey aura des comptes à rendre. Elle s'est sauvée comme un +troupeau de mouton. Quel chef pourrait tirer un parti quelconque de +pareilles troupes? Ah! malheur! malheur! Ne marcherons-nous pas en +avant? + +--Il n'y a aucune raison pour avancer, Majesté, maintenant que la +surprise a échoué, dit Saxon. J'ai envoyé chercher des charrettes pour +faire un pont sur la tranchée, conformément au plan qui est recommandé +dans le traité _De Vallis et fossis_, mais elles sont inutiles pour le +moment. Nous ne pouvons que combattre dans la position où nous sommes. + +--Jeter des troupes de l'autre côté, ce serait les sacrifier, dit Wade. +Nous avons fait de grosses pertes, mais d'après le coup d'oeil que +présente le bord opposé, je trouve que vous avez arrangé proprement les +habits rouges. + +--Tenez ferme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria Monmouth, d'un ton +d'affolement. La cavalerie a fui, l'artillerie aussi. Oh! que faire avec +de pareilles gens? Que dois-je faire, hélas! hélas! + +Il éperonna son cheval et partit au galop le long de la ligne continuant +à se tordre les mains et à pousser ses lugubres lamentations. + +Oh! mes enfants, c'est peu de chose, bien peu de chose que la mort, mise +en balance contre le déshonneur. + +Si cet homme s'était résigné silencieusement à son sort, comme le fit le +moindre des fantassins qui avait suivi son drapeau, combien nous aurions +été fiers et contents de parler de lui, de notre chef de sang princier. + +Mais laissons-le de côté. + +Les craintes, les agitations, les menues marques d'émotion bienveillante +qui se produisaient à sa vue comme la brise sur l'eau, sont maintenant +dissipées pour bien des années. + +Ne songeons qu'à son bon coeur et oublions sa faiblesse de caractère. + +Pendant que son escorte se formait pour le rejoindre, le grand Allemand +se sépara d'elle et revint auprès de nous. + +--J'en ai assez d'aller et de venir au trot comme un cheval de manège +dans une fête foraine, dit-il. Si je reste avec vous, j'entends avoir +une part de tous les combats qui se livreront. Tout doux, ma chérie! +Cette balle lui a écorché la queue, mais elle est trop vieux soldat pour +faire la grimace pour des bagatelles. Hallo! l'ami, où est votre cheval? + +--Au fond du fossé, dit Sir Gervas en raclant avec la lame de son sabre +la boue qui couvrait ses habits. Il est maintenant deux heures passées, +et voici une bonne heure, que nous nous amusons à ce jeu d'enfants. Et +avec un régiment de ligne, encore! Ce n'est pas ce que j'attendais. + +--Vous allez avoir bientôt de quoi vous consoler, s'écria l'Allemand, +dont les yeux brillèrent. _Mein Gott!_ N'est-ce pas splendide! +Regardez-moi cela, ami Saxon, regardez-moi cela. + +Ce n'était point un menu détail, ce qui avait éveillé l'admiration du +soldat. + +Dans la buée épaisse, qui s'étendait sur notre droite, apparurent +d'abord quelques rayons de lumière argentée, en même temps qu'un bruit +sourd comme un roulement de tonnerre arriva à nos oreilles, comme celui +du flot qui assaillit une côte rocheuse. + +Les éclairs capricieux de l'acier se firent de plus en plus nombreux. + +Le bruit rauque prit une ampleur croissante. + +Enfin, tout à coup, ce brouillard s'entr'ouvrit, et on en vit sortir +toutes les longues lignes de la cavalerie royale, en vagues successives, +richement teintes d'écarlate, de bleu, et d'or, un spectacle aussi +grandiose qu'on n'en vit jamais. + +Il y avait, dans cette marche mesurée, régulière d'un si nombreux corps +de cavalerie, je ne sais quoi qui donnait l'idée d'une puissance +irrésistible. + +Les rangs succédant aux rangs, les lignes aux lignes, drapeaux +flottants, crinières au vent, brillants d'acier, ils se déversaient en +avant, formant à eux seuls une armée, dont les ailes étaient encore +masquées par le brouillard. + +Comme ils s'avançaient avec ce bruit de foudre, se touchant du genou, +bride, contre bride, on entendit venir de leur côté une telle bordée de +jurons sonores mêlée au bruissement des harnais, au froissement de +l'acier, au battement rythmé d'un nombre infini de sabots, qu'à moins +d'avoir tenu bon, une simple pique de sept pieds à la main, contre un +pareil ouragan, nul ne saurait comprendre combien il est difficile d'y +faire face, les lèvres serrées et la main bien ferme. + +Mais si merveilleux que fût ce spectacle, nous n'eûmes guère le loisir +de le contempler, comme vous le devinez bien, mes chers enfants. + +Saxon et l'Allemand se lancèrent parmi les piquiers et firent tout ce +que des hommes peuvent faire pour serrer leurs rangs. + +Sir Gervas et moi, nous en fîmes autant pour les hommes armés de faux, +qui avaient été exercés à se former sur trois rangs, l'un à genoux, le +second le corps penché, le troisième debout, les armes en avant. + +Près de nous, les gens de Taunton s'étaient rangés en un cercle sombre, +farouche, tout hérissé d'acier, au centre duquel on pouvait voir et +entendre leur vénérable maire, dont la longue barbe flottait au vent, +dont la voix perçante retentissait sur le champ de bataille. + +Le grondement de la cavalerie devenait de plus en plus fort. + +--Tenez ferme, mes braves garçons, cria Saxon d'une voix claironnante. +Plantez en terre le bout de la pique. Appuyez-la sur le genou droit. Ne +cédez pas d'un pouce. Ferme! + +Une grande clameur partit des deux côtés, et alors la vague vivante +s'abattit sur nous. + +Comment espérer de décrire une pareille scène? + +Le craquement du bois, les cris brefs, haletants, le renâclement des +chevaux, le choc du sabre lancé à tour de bras sur la pique. + +Comment espérer qu'on pourra faire voir à autrui ce dont on n'emporte +soi-même qu'une impression aussi vague et aussi confuse? + +Quiconque a joué ce rôle dans une scène pareille ne se fait aucune idée +générale de tout le combat, ainsi que le pourrait un simple spectateur, +mais en sa mémoire se gravent les quelques détails que le hasard lui met +directement sous les yeux. + +C'est ainsi qu'il n'est resté en mes souvenirs qu'un tourbillon de +fumée, où se montrent brusquement des casques d'acier, des faces +farouches, expressives, des naseaux rouges et béants de chevaux dont les +pieds de devant battent l'air, comme pour éviter le tranchant des armes. + +Je vois aussi un jeune homme imberbe, un officier de dragons, rampant +sûr les mains et les genoux jusque sous les faux, et j'entends le +gémissement qu'il jette quand un des paysans le cloue à terre. + +Je vois un soldat barbu à grosse figure, monté sur un cheval gris et +courant le long de la rangée de piques, y cherchant une brèche, et +poussant des cris de rage. + +Dans de telles circonstances, ce sont les menus détails qui s'impriment +dans l'esprit. + +Je remarquai même les grosses dents blanches et les gencives rouges de +ces hommes. + +En même temps, je vis un homme à figure pâle, aux lèvres minces, qui se +penchait sur la crinière de son cheval et me lançait un coup de pointe, +en jurant comme un dragon seul sait le faire. + +Toutes ces images se mettent en mouvement, dès que je songe à cette +charge furieuse, pendant laquelle je m'escrimai d'estoc et de taille sur +les hommes, sur les chevaux sans songer à parer, ni à me tenir en garde. + +De tous côtés s'entendait un vacarme babélique de clameurs, de cris +brefs, de pieuses exclamations parmi les paysans, de jurons parmi les +cavaliers, mais par-dessus tout cela on discernait la voix de Saxon +suppliant ses piquiers de tenir ferme. + +Puis, le nuage de cavaliers recula et pivota à travers la plaine. + +Le cri de triomphe de mes camarades, et une tabatière, qui me fut +présentée ouverte, annoncèrent que nous avions fait tourner le dos aux +escadrons les plus solides qui aient jamais suivi un timbalier. + +Mais si nous pouvions compter cela comme un succès, l'armée, dans son +ensemble n'était guère en mesure d'en dire autant. + +L'élite des troupes avait seul pu résister au flot de grosse cavalerie +des cuirassiers. + +Les paysans de Frome avaient été entièrement balayés du champ de +bataille. + +Un grand nombre, cédant par le seul effet du poids et de la pression, +avaient été jetés dans la vase fatale qui avait arrêté notre marche en +avant. + +Beaucoup d'autres, cruellement sabrés, entaillés, gisaient en monceaux +affreux à voir sur tout le terrain qu'ils avaient gardé. + +Un petit nombre avait échappé au sort de leurs compagnons en se joignant +à nous. + +Plus loin, les gens de Taunton résistaient toujours, mais bien affaiblis +en nombre. + +Un long entassement de chevaux et de cavaliers en avant de nous +témoignaient de la vivacité de l'attaque et de l'obstination dans la +résistance. + +À notre gauche, les sauvages mineurs avaient été rompus par le premier +choc, mais ils s'étaient battus avec tant de fureur, en se jetant à +terre et éventrant les chevaux, par des coups de couteau dirigés en +haut, qu'ils avaient enfin fait reculer les dragons. + +Mais les miliciens du Comté de Devon avaient été dispersés et avaient +subi le sort des gens de Frome. + +Pendant toute l'attaque, l'infanterie, postée sur l'autre bord du Rhin +de Bussex, n'avait cessé de faire pleuvoir sur nous les balles, et nos +mousquetaires, obligés de se défendre contre la cavalerie, n'étaient pas +en mesure de riposter. + +Il ne fallait pas une grande expérience militaire pour voir que la +bataille était perdue et la cause de Monmouth condamnée. + +Il faisait déjà grand jour, bien que le soleil ne fût pas encore levé. + +Notre cavalerie avait disparu, notre artillerie était muette, notre +ligne percée en mains endroits, et plus d'un de nos régiments détruit. + +Sur le flanc droit, la cavalerie bleue de la Garde, la cavalerie de +Tanger, et deux régiments de dragons se formaient pour une nouvelle +attaque. + +Sur le flanc gauche, les gardes à pied avaient jeté un pont sur le fossé +et se battaient corps à corps avec les hommes du Somerset septentrional. + +En face de nous, on entretenait une fusillade continue, à laquelle nous +ripostions d'une façon faible et indécise, car les chariots de poudre +s'étaient égarés dans l'obscurité, et bien des hommes s'égosillaient à +demander des munitions. + +D'autres chargeaient avec de petits cailloux, faute de balles. + +Ajoutez à cela que les régiments, qui avaient conservé leur terrain, +avaient été fortement entamés par la charge, et avaient perdu un tiers +de leur effectif. + +Cependant les braves paysans persistaient à faire succéder les +acclamations aux acclamations, à s'encourager mutuellement par de +grosses plaisanteries, comme si une bataille n'était qu'un jeu un peu +rude où l'on trouve tout naturel de continuer la partie tant qu'il reste +quelqu'un pour y jouer son rôle. + +--Le Capitaine Clarke est-il ici? cria Décimus Saxon, arrivant, le bras +droit taché de sang. Courez auprès de Sir Stephen Timewell, et dites-lui +de réunir ses hommes aux nôtres. Séparément, nous serons rompus. +Ensemble nous pourrons repousser une autre charge. + +J'éperonnai Covenant et je me dirigeai vers nos compagnons, pour leur +transmettre l'ordre. + +Sir Stephen, qui avait été atteint par la balle d'un pétrinal et avait +un mouchoir tout rougi sur sa tête blanche comme la neige, comprit la +sagesse de cet avis et fit marcher ses compatriotes du côté indiqué. + +Ses mousquetaires, mieux pourvus de poudre que les nôtres, firent de +bonne besogne en arrêtant quelque temps la fusillade meurtrière qui +partait de l'autre bord. + +--Qui l'aurait cru capable de cela? s'écria Sir Stephen, les yeux +flamboyants, lorsque Buyse et Saxon arrivèrent à sa rencontre. Qu'est-ce +que vous pensez maintenant de notre noble monarque, de notre champion de +la cause protestante. + +--Ce n'est pas un très grand homme de guerre, dit Buyse, mais peut-être +que cela vient du défaut d'habitude plutôt que du manque de courage. + +--Courage? cria le vieux Maire, d'un ton de dédain. Regardez par là-bas, +regardez-le votre Roi. + +Et il montra la lande, d'un geste de sa main que la colère plus encore +que l'âge faisait trembler. + +Là-bas bien loin, mais fort visible sur le terrain qui avait la teinte +foncée de la tourbe, fuyait un cavalier au costume pimpant, suivi d'une +troupe d'autres cavaliers, lancé au galop le plus rapide qui pût +l'éloigner du champ de bataille. + +Impossible de s'y tromper: c'était le lâche Monmouth. + +--Chut, s'écria Saxon, entendant notre cri unanime d'horreur et de +malédiction, ne décourageons pas nos braves jeunes gens! La lâcheté est +contagieuse. Elle gagnera toute une armée aussi vite que la fièvre +putride. + +--Le lâche! cria Buyse en grinçant des dents. Et ces braves campagnards! +C'en est trop. + +--Tenez bien vos piques, mes hommes, cria Saxon d'une voix tonnante. + +Nous eûmes à peine le temps de former notre carré et de nous jeter à +l'intérieur que le tourbillon de cavalerie bondit de nouveau sur nous. + +Au moment où les gens de Taunton s'étaient réunis à nous, il s'était +produit un point faible dans nos rangs, et ce fut par cette ouverture +qu'en un instant les gardes bleus se frayèrent passage en écrasant tout, +en frappant avec fureur à droite et à gauche. + +D'un côté les bourgeois, et nous de l'autre, nous ripostâmes par de +violents coups de piques et de faux qui firent vider les arçons à plus +d'un homme, mais au plus fort de la mêlée, l'artillerie royale ouvrit le +feu pour la première fois avec un bruit de tonnerre, sur l'autre bord du +Rhin, et un ouragan de boulets laboura nos rangs compacts, en traçant +des sillons de morts et de blessés. + +En même temps un grand cri: «De la poudre! au nom du Christ, de la +poudre!» partit des rangs des mousquetaires, qui avaient brûlé leur +dernière charge. + +Le canon gronda de nouveau, et nos hommes furent de nouveau moissonnés. + +On eût dit que la mort en personne promenait sa faux parmi nous. + +À la fin, nos rangs se rompaient. + +Au milieu même des piqueurs, brillaient des casques d'acier. + +Les sabres se levaient et retombaient. + +Toute la troupe fut obligée de reculer, d'au moins deux cents pas, sans +cesser de lutter furieusement, et alors elle se mêla à d'autres corps +auxquels le choc avait fait perdre toute apparence d'ordre militaire. + +Pourtant on se refusait à fuir. + +Les gens du Devon, du Dorset, du Comté de Wills, et quelques-uns du +Somerset, piétinés par les chevaux, sabrés par les dragons, tombant par +vingtaines sous l'averse des boulets, continuaient à se battre avec un +courage obstiné, désespéré pour une cause perdue et pour un homme qui +les avait abandonnés. + +De quelque côté que tombât mon regard, je voyais des figures +contractées, les dents serrées. + +On jetait des hurlements de rage et de défi, mais aucun cri n'annonçait +la crainte ni le désir de se rendre. + +Quelques-uns se hissèrent sur les croupes des chevaux et arrachaient les +cavaliers de leur selle. + +D'autres, étendus la face contre terre, coupaient les jarrets aux +chevaux avec le tranchant de leurs faux et poignardaient les hommes +avant qu'ils eussent le temps de se dégager. + +Les gardes se lançaient en tout sens, sans relâche à travers eux, et +cependant les rangs rompus se refermaient sur eux et reprenaient la +lutte avec entêtement. + +La chose devenait si désespérée et si émouvante que j'aurais presque +désiré qu'ils se débandassent pour fuir, mais sur cette vaste lande, il +n'y avait point d'endroit où ils pussent courir et trouver un refuge. + +Et pendant tout le temps qu'ils luttèrent, combattirent, noircis par la +poudre, desséchés par la soif, versant leur sang comme s'il eût été de +l'eau, l'homme qui s'appelait leur Roi, éperonnait son cheval, +traversait la campagne, la bride sur le cou de sa monture, le coeur +palpitant, n'ayant plus que l'unique pensée de sauver son cou, sans se +demander ce qu'il adviendrait de ses vaillants partisans. + +Un grand nombre de fantassins se battirent jusqu'à la mort, sans donner +ni recevoir quartier, mais enfin, dispersés, rompus, sans munitions, le +gros des paysans se débanda et s'enfuit à travers la lande, poursuivi de +près par la cavalerie. + +Saxon, Buyse et moi, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour les +rallier, nous avions tué quelques-uns de ceux qui étaient au premier +rang de la poursuite, lorsque soudain j'aperçus Sir Gervas, debout, sans +chapeau, entouré d'un petit nombre de ses mousquetaires, et au milieu +d'une cohue de dragons. + +Donnant de l'éperon à nos chevaux, nous nous ouvrîmes passage pour aller +à son secours, et nous jouâmes de nos sabres de façon à le délivrer un +instant de ses assaillants. + +--Sautez en croupe derrière moi, lui criai-je. Nous pourrons encore nous +sauver. + +Il me regarda en souriant, et hocha la tête. + +--Je reste avec ma compagnie, dit-il. + +--Votre compagnie! cria Saxon, mais, mon garçon, vous êtes fou, votre +compagnie est balayée jusqu'au dernier homme. + +--C'est ainsi que je l'entends, répondit-il, en faisant tomber un peu de +boue attachée à sa cravate. Ne vous tourmentez pas! Ne songez qu'à +vous-même. Adieu. Clarke. Présentez mes compliments à... + +Les dragons nous chargèrent de nouveau. + +Nous fûmes tous entraînés en arrière, en combattant avec désespoir, et +lorsque nous pûmes regarder autour de nous, le baronnet avait disparu +pour toujours. + +Nous apprîmes plus tard que les troupes royales avaient trouvé sur le +terrain un corps qu'elles prirent pour celui de Monmouth, à cause de la +grâce efféminée des traits et de la richesse du costume. + +Sans nul doute, c'était celui de notre infortuné ami, Sir Gervas Jérôme, +dont le nom restera toujours cher à mon coeur. + +Dix ans après, lorsque nous entendîmes parler longtemps de la bravoure +dont firent preuve les jeunes courtisans de la Maison du Roi de France +et de la légèreté courageuse avec laquelle ils combattirent contre nous +dans les Pays Bas à Steinkerque et ailleurs, j'ai toujours pensé, +d'après le souvenir laissé en moi par Sir Gervas, que je savais quelle +sorte de gens c'était-là. + +Désormais c'était le moment du sauve qui peut. + +En aucun endroit du champ de bataille, les insurgés ne prolongeaient la +résistance. + +Les premiers rayons du soleil tombant obliquement sur la vaste et morne +plaine éclairaient en plein la longue ligne des bataillons rouges et +faisaient scintiller les sabres cruels qui se levaient et s'abattaient +parmi le troupeau confus des fugitifs impuissants. + +L'Allemand avait été séparé de nous dans la mêlée et nous ne sûmes point +d'abord s'il était vivant ou s'il avait péri, mais longtemps après, nous +apprîmes qu'il était parvenu à s'échapper, bien que ce ne fût que pour +être fait prisonnier avec le malchanceux Duc de Monmouth. + +Grey, Wade, Ferguson et d'autres trouvèrent aussi le moyen de +s'esquiver, pendant que Stephen Timewell gisait au centre du cercle de +ses bourgeois aux visages farouches. + +Il était mort comme il avait vécu, en vaillant Puritain anglais. + +Tout cela, nous le sûmes plus tard. + +Pour le moment, nous nous sauvions à travers la lande, pour conserver la +vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous +abandonnèrent bientôt pour s'attacher à une proie plus facile. + +Nous passions près d'un petit fourré d'arbres, lorsqu'une voix forte et +mâle, qui disait des prières, attira notre attention. + +Écartant les branches, nous vîmes un homme assis, adossé à un gros bloc +de pierre et occupé à se couper le bras avec un couteau à large lame, +tout en récitant l'oraison dominicale, sans un arrêt, sans un +tremblement dans sa parole. + +Il détourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconnûmes tous +deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parlé comme s'étant trouvé avec +Cromwell à Dunbar. + +Son bras avait été à moitié coupé par un boulet et il achevait +tranquillement la séparation, pour se débarrasser du membre qui pendait +inutile. + +Saxon lui-même si habitué qu'il fût à tous les aspects, à tous les +incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effarés à la vue de cette +étrange chirurgie, mais l'homme, après avoir indiqué d'un bref signe de +tête, qu'il le reconnaissait, se remit à sa besogne d'un air farouche, +et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui +tenait encore, et se coucha, les lèvres pâles murmurant toujours sa +prière[1]. + +[Note 1: L'incident est historique et peut servir à montrer quelle +sorte d'hommes étaient ceux qui apprirent la guerre à l'école de +Cromwell. (Note de l'auteur).] + +Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs +notre halte aurait peut-être attiré vers sa retraite les gens lancés à +la poursuite. + +Nous lui jetâmes donc un flacon à moitié plein d'eau et nous reprîmes +notre course rapide. + +Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des +hommes se laissent-ils séduire, prendre au piège par des costumes +recherchés, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur +et de gloire, au point d'oublier, grâce à l'éclat extérieur, au +clinquant, à l'apparat, la réelle, l'effrayante horreur de cette chose +maudite? + +Qu'on ne songe point aux escadrons éblouissants, aux fanfares des +trompettes qui réveillent les courages, qu'on songe plutôt à cet homme +perdu sous l'ombre des aulnes et à l'acte qu'il accomplissait en un +siècle, en un pays chrétien. + +Amèrement, moi qui ai grisonné sous le harnais, et vu autant de champ de +bataille que je compte d'années dans ma vie, je devrais être le dernier +à prêcher sur ce sujet, et pourtant, il m'est aisé de bien voir que +s'ils sont honnêtes, les hommes doivent ou bien renoncer à la guerre ou +bien avouer que les paroles du Rédempteur sont trop sublimes pour eux et +qu'il est inutile de prétendre encore que son enseignement peut être mis +en pratique. + +J'ai vu un ministre chrétien bénir un canon qu'on venait de fondre, un +autre bénir un navire de guerre au moment où il glissait sur ses étais. + +Eux, les soi-disant représentants du Christ, ils bénissaient ces engins +de destruction que l'homme, en sa cruauté, avait inventés pour détruire +et mettre en pièces d'autres vers de terre comme lui. + +Que dirions-nous si nous lisions dans la Sainte Écriture que notre +Seigneur bénit les béliers et les catapultes des légions? + +Trouverions-nous cela d'accord avec son enseignement? + +Mais voilà. Tant que les chefs de l'Église s'écarteront de l'esprit de +son enseignement jusqu'au point d'habiter des palais et de se promener +en voiture, est-il étonnant que, devant de tels exemples, le clergé +inférieur enfreigne parfois les règles posées par leur souverain maître? + +En regardant derrière nous du haut des collines peu élevées qui +s'élèvent à l'ouest de la lande, nous pûmes voir la nuée de cavaliers +franchir le pont sur la Parret et pénétrer dans la ville de Bridgewater, +poussant devant eux la troupe impuissante des fugitifs. + +Nous avions arrêté nos chevaux et nous regardions dans un silence +attristé la fatale plaine, quand un bruit de pas de chevaux arriva à nos +oreilles. + +Faisant demi-tour, nous aperçûmes deux cavaliers portant l'uniforme des +gardes qui se dirigeaient vers nous. + +Ils avaient fait un détour pour nous couper la route, car ils allaient +droit à nous l'épée haute et faisant des gestes animés. + +--Encore du carnage! dis-je avec ennui. Pourquoi veulent-ils nous y +contraindre? + +Saxon regarda attentivement par-dessous ses paupières tombantes les +cavaliers qui se rapprochaient, et un sourire farouche fit apparaître +sur sa figure des milliers de plis et de rides. + +--C'est notre ami qui a lancé les chiens sur notre piste à Salisbury, +dit-il. Voilà qui tombe bien! j'ai un compte à régler avec lui. + +C'était en effet ce jeune cornette à tête chaude que nous avions +rencontré au début de nos aventures. + +Une chance fâcheuse lui avait fait reconnaître mon compagnon avec sa +haute stature, pendant que nous quittions le champ de bataille, et +l'avait porté à le poursuivre dans l'espoir de prendre sa revanche de +l'affront qu'il avait reçu de lui. + +L'autre était un caporal porte-lance, homme bâti solidement, en vrai +soldat, montant un lourd cheval noir qui avait une marque blanche sur le +front. + +Saxon se dirigea lentement vers l'officier, pendant que le soldat et moi +nous nous regardions les yeux dans les yeux. + +--Eh bien, mon garçon, entendis-je dire par mon compagnon, j'espère que +vous avez appris l'escrime depuis notre dernière rencontre. + +Le jeune garde poussa un grognement de rage à cette raillerie, et +aussitôt après, le bruit des épées annonçait qu'ils étaient aux prises. + +De mon côté, je n'osais pas tourner les yeux sur eux, car mon adversaire +m'attaquait avec tant de furie que je ne pouvais faire autre chose que +de l'écarter. + +On ne recourut point au pistolet d'un côté ni de l'autre: ce fut une +franche lutte épée contre épée. + +Le caporal me lançait sans trêve des coups de pointe, tantôt à la +figure, tantôt au corps, en sorte que je n'avais point l'occasion de +donner un de ces vigoureux coups de taille qui eussent terminé +l'affaire. + +Nos chevaux tournaient autour l'un de l'autre mordaient, battaient des +pieds pendant que nous nous donnions, que nous parions les coups. + +Enfin nous nous trouvâmes côte à côte, à une longueur d'épée +d'intervalle, et nous nous prîmes mutuellement à la gorge. Il tira un +poignard de sa ceinture et m'en frappa au bras gauche, mais je lui +lançai de mon poignet ganté de fer un coup qui le fit tomber de cheval +et l'étendit sans mouvement sur le sol. + +Presque en même temps le cornette, blessé en maints endroits, vida les +arçons. + +Saxon mit vivement pied à terre, ramassa le poignard que le soldat avait +lâché et se disposait à les achever l'un et l'autre, quand je mis aussi +pied à terre et l'en empêchai. + +Il se tourna vers moi avec la promptitude de l'éclair, d'un air si +féroce que je ne pus voir la bête sauvage qui était en lui entièrement +réveillée. + +--De quoi te mêles-tu? gronda-t-il. Laisse-moi faire. + +--Non, non, assez de sang versé, dis-je. Laissez-les à terre. + +--Est-ce qu'ils auraient eu quelque pitié pour nous, cria-t-il avec +emportement et se débattant pour dégager son poignet. Ils ont perdu la +partie. Il faut qu'ils paient. + +--Non, pas cela de sang-froid, dis-je d'un ton ferme. Je ne le +permettrai pas. + +--Vraiment, monseigneur? railla-t-il, avec, une expression démoniaque +dans le regard. + +D'une violente secousse, il se dégagea de mon étreinte, fit un bond en +arrière et ramassa l'épée qu'il avait laissé tomber. + +--Eh bien! après? demandai-je en me mettant en garde, un pied de chaque +côté du blessé. + +Il resta immobile une ou deux minutes, me regardant par-dessous ses +sourcils contractés, sa figure toute bouleversée par la colère. + +À chaque instant, je m'attendais à le voir bondir sur moi, mais enfin, +avec un serrement de gorge, il remit son épée au fourreau si brusquement +qu'elle résonna. + +Puis d'un bond, il se remit en selle. + +--Nous nous séparons ici, dit-il avec froideur. J'ai été deux fois sur +le point de vous tuer, et une troisième fois ce serait peut-être trop +pour ma patience. Vous n'êtes pas le compagnon qu'il faut à un soldat de +fortune. Entrez dans les ordres, mon garçon. C'est là votre vocation. + +--Est-ce Décimus Saxon qui parle où est-ce Will Spotterbridge? +demandai-je, rappelant sa plaisanterie au sujet de son ancêtre. Mais son +âpre figure ne se détendit point en un sourire pour me répondre. + +Il rassembla les rênes dans sa main gauche, lança un dernier regard de +travers sur l'officier couvert de sang et partit au galop sur un des +sentiers qui se dirigeaient vers le sud. + +Je restai un instant à le suivre du regard, mais il ne m'envoya pas même +un adieu de la main. + +Il s'éloigna sans tourner la tête et finit par disparaître derrière une +inégalité dans le sol de la lande. + +--Un ami qui s'en va! dis-je tristement, et tout cela, peut-être parce +que je ne veux pas assister en simple spectateur à l'égorgement d'un +homme sans défense. Un autre ami a péri sur le champ de bataille. Le +troisième, le plus ancien, le plus cher, est étendu, blessé, à +Bridgewater, à la merci d'une brutale soldatesque. Si je retourne à la +maison, ce ne sera que pour apporter l'inquiétude et le danger à ceux +que j'aime. De quel côté me diriger? + +Je m'attardai en quelques minutes d'irrésolution près du garde étendu à +terre, pendant que Covenant se promenait tout doucement en broutant +l'herbe rare, et tournait de temps à autre vers moi ses grands yeux +noirs, comme pour m'affirmer qu'il me restait au moins un ami plein de +constance. + +Je regardai dans la direction du nord les hauteurs de Polden, au sud les +Dunes Noires, à l'ouest la longue chaîne bleue des Quantocks, à l'est la +vaste région des landes, et nulle part je ne vis rien qui me fît espérer +le salut. + +À dire vrai, je me sentais le coeur las et en ce moment, je me souciais +fort peu de me sauver de là ou non. + +Un juron, proféré à demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes +réflexions. + +Le caporal était assis, se frottait la tête d'un air d'étonnement, de +stupeur, comme s'il ne savait pas au juste où il était, ni comment il se +trouvait là. + +L'officier avait aussi ouvert les yeux et donné d'autres indices de son +retour à la conscience. + +Évidemment les blessures n'étaient pas d'un caractère bien grave. + +Je ne courais aucun danger d'être poursuivi par eux, car lors même +qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux étaient partis au trot +pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de +tous cotés sur la Lande. + +Je me mis donc en selle, et m'éloignai d'une allure lente, afin +d'épargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin +l'avait quelque peu fatigué. + +Il y avait de nombreux escadrons qui battaient séparément la plaine +marécageuse, mais je pus les éviter et je continuai ma route au trot, +jusqu'à ce que je fusse à huit ou dix milles du champ de bataille. + +Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, étaient +abandonnés, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du +pillage. + +On ne voyait pas un seul paysan. + +La mauvaise renommée des agneaux de Kirke avait chassé tous ceux qui +n'avaient pas pris les armes. + +Enfin, après trois heures de chevauchée, je me dis que j'étais assez +loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun +danger. + +Je fis donc choix d'un endroit abrité, où une grosse touffe de +broussailles était suspendue au-dessus d'un petit ruisseau. + +Je m'y assis sur un banc de mousse veloutée, j'y reposai mes membres las +et je m'efforçai de faire disparaître de ma personne les traces du +combat. + +Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon +accoutrement que je reconnus combien avait dû être terrible la lutte à +laquelle j'avais pris part, et combien aussi il était surprenant que je +m'en fusse tiré presque sans une égratignure. + +Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donnés dans la +bataille, mais ils avaient dû être nombreux et terribles, car le +tranchant de mon sabre était aussi dentelé, aussi émoussé, que si +j'avais passé une heure à frapper sur une barre de fer. + +De la tête aux pieds, j'étais éclaboussé de boue et couvert de sang, en +partie le mien, mais surtout celui des autres. + +Mon casque était tout bosselé par les chocs. + +Une balle de pétrinal avait ricoché sur ma cuirasse, en la frappant +obliquement et y laissant une rainure profonde. + +Deux ou trois autres fêlures ou étoiles prouvaient que l'excellente +qualité de la plaque d'acier m'avait sauvé la vie. + +Mon bras gauche était raide, presque inerte par suite du coup de +poignard donné par le caporal, mais après avoir enlevé mon doublet et +examiné l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saigné, +du moins elle n'intéressait que le côté extérieur de l'os et dès lors ne +signifiait pas grand'chose. + +Un mouchoir trempé dans l'eau et noué serré tout autour adoucit la +douleur et arrêta le sang. + +En dehors de cette égratignure, je n'avais pas été atteint, mais mes +efforts avaient produit une raideur douloureuse et générale, comme si on +m'avait infligé une bastonnade. + +La petite blessure, reçue dans la cathédrale de Wells, s'était rouverte +et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins à +bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'eût fait n'importe +quel chirurgien du royaume. + +Après avoir passé en revue mes plaies, il me fallait maintenant +m'occuper de ma tenue, car, à dire vrai, j'avais l'air d'un de ces +géants couverts de sang qu'étaient accoutumés à combattre Don Bellianis +de Grèce et autres vaillants paladins. + +Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite à ma vue, car +j'étais aussi rouge que le boucher de la paroisse à l'approche de la +Saint-Martin. + +Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bientôt fait disparaître +ces traces de la guerre, et j'arrivai à effacer les marques de ma +cuirasse et de mes bottes. + +Mais en ce qui concernait mes habits, c'était peine perdue que de +vouloir les rendre plus propres et j'y renonçai de désespoir. + +Mon bon vieux cheval n'avait pas même été effleuré par les armes et les +balles, en sorte que quand il fut bien arrosé, bien frictionné, il était +en aussi bon état que jamais; et quand nous tournâmes le dos au petit +ruisseau, nous formions un couple plus présentable qu'à notre arrivée +sur ses bords... + +Il était près de midi, et je commençais à avoir grand'faim, car je +n'avais rien mangé depuis la veille au soir. + +Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais +les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas +espérer d'y trouver quoi que ce fut. + +Une ou deux fois, j'aperçus des gens dans les champs ou sur la route; +mais à la vue d'un cavalier armé, ils couraient comme si leur vie était +menacée et plongeaient dans les fourrés comme des animaux sauvages. + +À un certain endroit, où un grand chêne marquait la rencontre de trois +routes, deux cadavres se balançant à une branche prouvaient que les +craintes des villageois étaient fondées sur l'expérience. + +Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient été pendus parce que +la valeur de leurs économies s'était trouvée au-dessous de ce +qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donné à une +bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande +suivante. + +Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la +nourriture, je découvris un moulin à vent qui se dressait sur un tertre +vert, au bout de quelques champs. + +Jugeant à son apparence qu'il avait échappé au pillage général, je pris +le sentier qui partait de la grande route pour y conduire[2]. + +[Note 2: Les deux lettres suivantes communiquées à l'Institut Royal +archéologique par le Rév. C. W. Bingham, éclairent d'un jour curieux +certains côtés de cette bataille. + +I + +À Mistress Chaffin à Chettle House. + +Lundi, dans la matinée. 6 juillet 1685. + +«Ma très chère amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu +avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous étions sous nos +tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tué et pris au +moins un millier... Ils se sont enfuis à Bridgewater. On dit que nous +avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons +pris la plus grande partie, si ce n'est la totalité. Un habit, sur +lequel il y avait des décorations, a été pris: il est déchiré dans le +dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a été tué, +mais la plupart croient qu'il était porté par un domestique. Je voudrais +qu'il fût pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il +sera hors d'état de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends +grâce à Dieu de ce que je me porte très bien, sans la moindre blessure. +Il en est de même de nos amis du comté de Dorset. Je vous prie, faites +savoir cela à Biddy par la première occasion. Je suis votre unique et +cher Tossey.» + +II + +Bridgewater. 7 juillet 1685. + +«Nous avons mis en complète déroute les ennemis de Dieu et du Roi, et à +ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de +toute l'armée rebelle. Nous en ramassons à toute heure dans les champs +de blé et les fossés. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il +a fait un récit très amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue +à raconter. La dernière fois qu'il lui parla, ce fut au moment où son +armée s'enfuit. Il dit qu'il était défait et devait pourvoir à sa +sûreté. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le général à Wells, sur la +route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est à deux milles +de là, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se +propose d'aller à Wells. Je serai certainement à la maison samedi au +plus tard. Je crois que ma chère Nan aurait bien donné 500 livres pour +que son Tossey eût servi le Roi jusqu'à la fin des guerres. Toujours à +toi, ma chère enfant.» (Note de l'Auteur.)] + + + + +VII--Ma périlleuse aventure au moulin. + + +Au pied du moulin, il y avait un hangar, évidemment destiné à loger les +chevaux qui apportaient le grain du fermier. + +Il y restait de l'herbe. + +Je détachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se régaler +copieusement. + +Quant au moulin, il semblait silencieux et vide. + +Je gravis la raide échelle de bois. + +J'ouvris la porte d'une poussée et entrai dans une chambre ronde, dallée +en pierre, d'où une autre échelle aboutissait au grenier situé +au-dessus. + +Sur un des côtés de la chambre se trouvait une longue caisse carrée, et +tout autour des murs étaient dressées plusieurs rangées de sacs pleins +de farine. + +Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'à +allumer. + +Aussi à l'aide de ma boîte à briquet, j'eus bientôt une réjouissante +flambée. + +Je pris dans le sac le plus proche une grosse poignée de farine. + +Je la pétris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une +galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant à +l'idée que se ferait ma mère, si elle assistait à une aussi grossière +cuisine. + +J'en suis très sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitulé le +_Parfait cuisinier de la Cour_, que la chère créature tenait toujours de +la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main +droite, n'a jamais assaisonné un plat qui fût plus à mon gré en ce +moment là. + +Je n'eus pas même la patience d'attendre que la galette eût pris une +teinte rousse, je la saisis et l'avalai à moitié cuite. + +J'en roulai alors une seconde que je plaçai devant le feu, puis tirant +ma pipe de ma poche, je me mis à fumer, jusqu'à ce qu'elle fût prête, +avec toute la philosophie que je pus appeler à mon aide. + +J'étais perdu dans mes réflexions et je songeais avec tristesse au coup +que ces nouvelles porteraient à mon père, quand j'en fus tiré soudain +par un sonore éternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti à mon +oreille. + +Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis +rien que le mur massif derrière moi, et devant moi, la chambre vide. + +J'avais fini par me persuader que j'avais été le jouet de quelque +illusion, quand soudain un éternuement sonore, plus bruyant et plus +prolongé que le premier, rompit le silence. + +Y avait-il quelqu'un de caché dans un des sacs? + +Je tirai mon épée et je fis le tour de la chambre, en tâtant de la +pointe les grands sacs de farine, sans réussir à découvrir la cause de +ce bruit. + +J'étais encore à m'étonner de la chose, quand un concert tout à fait +extraordinaire, où se mêlaient des aspirations violentes, des +renâclements, des sifflets éclata, suivi de cris «Sainte Mère! Béni +Rédempteur!» et autres exclamations analogues. + +Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur l'endroit d'où venait le +vacarme. + +Je courus à la grande caisse sur laquelle je m'étais assis. + +J'en rejetai le couvercle et je regardai à l'intérieur. + +Elle était plus qu'à moitié pleine de farine, au milieu de laquelle +était perdu un être vivant, sur lequel la poudre blanche s'était si bien +attachée et plaquée que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il +eût été difficile de savoir si c'était une créature humaine. + +Je me baissai. + +Je retirai l'homme de sa cachette. + +Aussitôt il tomba à genoux sur le sol et se mit à hurler merci, tout en +soulevant à chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me +mis à tousser et à éternuer. + +Lorsque enfin ce revêtement de farine eut commencé à se détacher, je ne +fus pas peu surpris de voir que ce n'était ni un meunier ni un paysan, +mais un homme armé de toutes pièces, avec un énorme sabre pendu à sa +ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal à un glaçon, +portant une vaste cuirasse. + +Son casque était resté dans le pétrin et sa chevelure d'un rouge vif, la +seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air +sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'épargner sa +vie. + +Je trouvai que cette voix ne m'était pas inconnue et je promenai ma main +sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'égorgeais. + +Impossible de se méprendre à ces joues rebondies, à ces petits yeux +avides. + +Ce n'était rien moins que Maître Tetheridge, l'encombrant secrétaire +municipal de Taunton. + +Mais quel changement s'était accompli chez le secrétaire que nous avions +vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi +devant le brave Maire le jour de notre arrivée dans le Comté de +Somerset! + +Qu'étaient devenus son assurance et son air guerrier? + +Pendant qu'il était à genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient +d'appréhension, et il éjaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un +mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme +si j'étais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner +son exécution. + +--Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse Sérénissime, +braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employé, Votre Honneur, qui a +été entraîné dans ces affaires par la tyrannie de ses supérieurs. +Jamais, Votre Grâce, un homme plus loyal ne porta le cuir de boeuf. Mais +quand le Maire dit oui, l'employé peut-il dire non. Épargnez-moi, Votre +Seigneurie, épargnez le plus repentant des misérables, qui demande +seulement dans ses prières à servir le Roi Jacques jusqu'à la dernière +goutte de son sang. + +--Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude. + +--Oui,... de tout mon coeur, dit-il avec ardeur. + +--Alors préparez-vous à mourir, criai-je, on tirant mon épée, car je +suis un de ses officiers. + +À la vue de l'acier, le misérable secrétaire jeta un véritable hurlement +de terreur. + +Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu'à ce que, +levant les yeux, il s'aperçut que je riais. + +À cette vue, il se remit d'abord à genoux, puis se leva, en me regardant +obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions. + +--Vous devez vous souvenir de moi, Maître Tetheridge, dis-je. Je suis le +Capitaine Clarke, du régiment d'infanterie du Comté de Wilts, que +commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjuré votre +fidélité, alors que non seulement vous avez juré de la maintenir, mais +que de plus vous avez fait prêter le même serment aux autres. + +--Pas du tout, capitaine, pas du tout, répondit-il en reprenant ses +allures habituelles de coq de combat aussitôt qu'il s'aperçut que le +danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sincère, aussi +loyal que je le fus jamais. + +--Pour cela, je vous crois entièrement, dis-je. + +--Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le +couvrait. Je me suis borné à mettre en pratique cette ruse du serpent +qui dans tout guerrier doit être jointe au courage du lion. Vous avez lu +Homère sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frotté d'études +classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je +puisse manier l'épée d'une main vigoureuse. Maître Ulysse, voilà mon +idéal, de même qu'Ajax est le vôtre, je suppose. + +--M'est avis que le type du diable qui sort de la boîte vous irait bien +mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moitié de cette galette? Comment +vous êtes-vous trouvé dans ce pétrin? + +--Eh! par Sainte Marie! voici comment, répondit-il, la bouche pleine de +pâte. C'était un stratagème, une ruse, telle qu'en conçoivent les plus +grands généraux, qui ont toujours été fameux pour leur art à dérober +leurs manoeuvres et se dissimuler là où on les attendait le moins. En +effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrimé d'estoc +et de taille jusqu'à ce que mon bras fut engourdi et ma lame émoussée, +je m'aperçus que de tous les gens de Taunton j'étais seul resté vivant. +Si nous étions sur le champ de bataille, vous pourriez reconnaître +l'endroit où je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se +sont, trouvés à portée de mon épée. Voyant que tout était perdu, et que +nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu +que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'éloignai +lentement du champ de bataille. Je vous réponds qu'il y avait dans mon +regard et dans mon port quelque chose qui empêcha leur cavalerie de me +suivre de trop près. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon +coup habituel de tranchant de sabre en vint aisément à bout. Hélas! j'ai +un gros poids sur la conscience: j'ai fait à la fois des veuves et des +orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de miséricorde! +qu'est-ce que cela? + +--Ce n'est que mon cheval, dans l'écurie au-dessous, répondis-je. + +--Je croyais que c'étaient les dragons, dit le secrétaire en essuyant +les gouttes de sueur qui avaient tout à coup perlé sur son front. Vous +et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis. + +--Ou bien vous vous seriez remis dans le pétrin, dis-je. + +--Je ne vous ai pas encore expliqué comment je suis venu ici, reprit-il, +après m'être éloigné de quelques milles du champ de bataille, je +remarquai ce moulin et il me vint à l'esprit qu'un homme énergique +pouvait à lui seul y tenir tête à un escadron de cavalerie. Nous ne +sommes guère disposés à fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-être +un vain amour-propre, mais ce sentiment-là est très fort dans la +famille. Nous avons du sang de vaillants en nous dès le temps où mon +ancêtre suivit Ireton en qualité de vivandier. Je m'arrêtai donc, et +j'avais mis pied à terre pour faire mes observations quand ma brute de +cheval donna une brusque secousse à la bride, et ainsi devenu libre, +disparut en un instant franchissant les haies, les fossés. Il ne me +restait donc plus qu'à compter sur ma bonne épée. Je gravis l'échelle, +et m'occupais à combiner un plan en vue de faire bonne défense, quand +j'entendis le pas d'un cheval, et aussitôt après vous êtes monté d'en +bas. Je me suis à l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas été +long à en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait +pas étouffé, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres +arrêté dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit +arrivée, car dans mon aveugle colère, je vous aurais peut-être fait du +mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez +l'échelle, j'ai pensé que vous étiez sans doute un des suppôts du Roi +Jacques, peut-être même le capitaine d'un de ces escadrons qui battent +la plaine. + +--Voilà qui est fort clair, fort intelligible, Maître Tetheridge, +dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous +ai tiré de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre +valeur. Mais en voilà assez. Quelles sont vos intentions? + +--C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il. + +--Non, pour cela, vous ne le ferez pas, répondis-je. Je ne tiens guère à +votre compagnie. Votre bravoure débordante peut m'entraîner dans des +mêlées que j'aimerais tout autant éviter. + +--Non, non, je modérerai ma valeur, s'écria-t-il. En des temps aussi +troublés, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie +d'un combattant qui a fait ses preuves. + +--Appelé à faire ses preuves a fait défaut, dis-je, agacé des propos +fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul. + +--Non, vous n'avez pas besoin de vous échauffer pour cela, s'écria-t-il, +en s'écartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux à faire +que de rester ici jusqu'à la nuit tombante, où nous pourrons gagner la +côte. + +--C'est la première fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La +cavalerie royale trouvera assez à s'occuper avec le cidre de Zoyland et +la bière de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler à travers, j'ai +sur les côtes septentrionales des amis qui nous prendraient à bord de +leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de +vous aider, puisque vous êtes mon compagnon d'infortune. Je voudrais +bien que Saxon fût resté avec moi. Je crains que nous ne soyons pris. + +--Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secrétaire je crois que +lui aussi est un homme qui joint la ruse à la valeur. C'était un rude et +farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos à dos avec lui +pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de +Sarsfield. Il était simple dans son langage, et peut-être que parfois il +traitait avec trop peu d'égards l'honneur d'un cavalier, mais il eût été +bon que, sur le champ de bataille, l'armée eût eu plus de chefs pareils. + +--Vous avez raison, répondis-je, mais maintenant que nous nous sommes +restaurés, il est temps de songer à prendre un peu de repos, car nous +aurons peut-être un long trajet à faire cette nuit. Je voudrais bien +pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale. + +Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample +connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il +est facile de s'arranger. Montez cette échelle, vous trouverez dans le +grenier une quantité de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous +reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me +ferai cuire une autre galette. + +--Restez de garde pendant deux heures, et alors réveillez-moi, +répondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez. + +Il toucha la poignée de son sabre pour donner à entendre qu'il serait +fidèle à son poste. + +Alors, non sans quelques fâcheux pressentiments, je montai au grenier. + +Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas à tomber dans un +sommeil profond, sans rêves, bercé par la grave et mélancolique plainte +des ailes qui tournaient en grinçant. + +Je fus réveillé par des pas à coté de moi et m'aperçus que le petit +secrétaire avait gravi l'échelle et se penchait sur moi. + +Je lui demandai si le moment était venu pour moi de me lever. + +Il me répondit d'une voix étrange, fêlée, que j'avais encore une heure +et qu'il était venu voir s'il ne pourrait pas m'être utile. + +J'étais trop fatigué pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans +ses façons et la pâleur de ses joues. + +Je le remerciai donc de son attention. + +Je me retournai et fus bientôt endormi. + +Mon second réveil fut plus brutal, plus terrible aussi. + +Il y eut une invasion soudaine par l'échelle, craquant sous des pas +lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pièce. + +Je me redressai brusquement. + +J'étendis la main pour saisir l'épée que j'avais posée à côté de moi, à +portée de ma main. + +L'arme fidèle avait disparu; elle avait été dérobée pendant mon sommeil. + +Désarmé, et assailli à l'improviste, je fus jeté à terre et ligoté en un +instant. + +Un homme tenait un pistolet près de ma tête et jurait qu'il me brûlerait +la cervelle si je faisais un mouvement. + +Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes +bras. + +Samson lui-même aurait eu bien de la peine à se délivrer. + +Je compris que mes efforts seraient inutiles. + +Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver. + +Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai +fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui, +car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache à +ce monde. + +Et pourtant, quand je songe aux autres êtres chéris qui m'attendent sur +l'autre rive, je crois que maintenant même la mort ne me paraîtrait +point un mal. + +Sans cela, comme la vie serait chose désespérante et vide! + +Après m'avoir lié les bras, les soldats me traînèrent sur l'échelle, +comme si j'avais été une botte de foin, dans la chambre de dessous, +également pleine de soldats. + +Dans un coin, le misérable scribe, véritable peinture de l'Épouvante +abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaissé s'il +n'avait été maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal. + +Devant lui étaient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun, +aux yeux pétillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une +longue moustache blonde, qui allait à moitié chemin de ses épaules. + +Le premier tenait mon sabre à la main et tous deux en examinaient la +lame avec curiosité. + +--C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur +le sol de pierre et exerçant une pression de l'autre côté jusqu'à ce que +la poignée le touchât. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de +nom de fabricant, mais la date, 1638, est marquée sur la poignée. Où +vous-êtes-vous procuré cela, hé, l'homme? + +--C'était l'épée de mon père, répondis-je. + +--Alors j'espère qu'il l'aura tiré pour défendre une cause meilleure que +celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois. + +--Une cause tout aussi juste mais non plus juste, répondis-je; Cette +épée a toujours été tirée pour les droits et les libertés des Anglais, +et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des prêtres. + +--Quel clou pour un théâtre! Dick s'écria l'officier. Comme cela sonne +bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des prêtres. Eh! si cela +était débité par Betterton tout près de la rampe, une main sur le coeur, +l'autre levée au ciel, je parie que tout le parterre se lèverait. + +--C'est très probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce +n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit? + +--Le pendre, répondit l'officier d'un ton insouciant. + +--Non, non, très gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant +brusquement à la poigne du caporal et se jetant à terre devant eux. Ne +vous ai-je pas informé où vous pourriez trouver un des plus vigoureux +soldats de l'armée rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu'à lui? Ne +suis-je pas monté tout doucement pour lui dérober son épée, de peur +qu'un des sujets du Roi ne périt en le faisant prisonnier? Sûrement, +sûrement, vous n'allez pas me traiter avec autant de méchanceté, moi qui +vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas +tel que je l'ai décrit, un géant par la taille et par sa force +extraordinaire? Toute l'armée me rendra témoignage sur ce point qu'il en +vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livré. Assurément +vous me relâcherez. + +--Voilà, qui est fort bien débité, terriblement bien, dit le petit +officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main. +L'emphase était juste, la prononciation nette. Un peu plus du côté des +coulisses, caporal, s'il vous plaît. Merci! Maintenant, Dick, c'est +votre tour d'entrer en scène. + +--Non, John, vous êtes par trop absurde, s'écria l'autre, impatienté. Le +masque et les brodequins sont fort bons à leur place, mais vous regardez +la pièce comme une réalité, au lieu de regarder la réalité comme une +pièce. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si +nous tenons à ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y +a pas moyen de faire autrement. + +--Pour moi, je crois à la Justice de Jeddard, répondit son compagnon. Je +commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la +question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose +mon opinion à qui que ce soit! + +--Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal, +emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et +ce sabre, que sa mère porterait de meilleure grâce. Puis, entendez bien, +caporal, quelques bons coups de la courroie à étriers sur ses épaules +dodues ne seraient pas déplacés pour le faire souvenir des dragons du +Roi. + +Mon perfide compagnon fut entraîné malgré sa résistance, et bientôt une +succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains, +à mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annonça que l'indication +avait été comprise. + +Les deux officiers coururent à la petite fenêtre du moulin et rirent à +gorge déployée, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus +leurs épaules, ne pouvaient s'empêcher de prendre part à leur hilarité. + +Je devinai ainsi que Maître Tetheridge, ainsi éperonné par la crainte, +qui le lançait, malgré son gros ventre, à travers les haies, dans les +fossés, présentait un coup d'oeil assez risible. + +--Et maintenant à l'autre, dit le petit officier en se détournant de la +fenêtre et essuyant les larmes, que le rire avait amenées sur sa figure, +cette poutre que voici ferait notre affaire. Où est le pendeur +Broderick, le Jack Ketch des Royaux? + +--Me voici, monsieur, répondit un soldat à la figure bourrue et +grossière, j'ai là une corde avec un noeud coulant. + +--Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc à la main, +maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi? + +--S'il vous plaît de le savoir, monsieur, répondit l'homme, cela vient +d'un ingrat de Presbytérien aux oreilles redressées, que j'ai pendu à +Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait été +à Tyburn qu'il n'aurait pas été traité avec plus d'égards, et pourtant, +quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien, +il m'a saisi à pleines dents et m'a emporté un bon morceau de pouce. + +--J'en suis fâché pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en +pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un +chien enragé, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-être +donner des coups de dents et aboyer. Mais ne pâlissez donc pas. Je vous +ai entendu prêcher la patience et le courage à vos victimes. Vous n'avez +pas peur de la mort, n'est-ce pas? + +--Non, pas d'une mort chrétienne, Votre Honneur, mais dix shillings par +semaine, ce n'est pas trop bien payé pour finir comme cela. + +--Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un +ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le +malade est tellement contracté qu'il ne fait que battre le rappel avec +ses pieds derrière sa tête, mais ce n'est peut-être pas aussi douloureux +que cela le paraît. Pour le moment, occupez-vous de votre office. + +Deux ou trois soldats me saisirent par les bras. + +Je m'en débarrassai de mon mieux par une secousse et je m'avançai, je +crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre. + +C'était une grande solive noircie par la fumée et qui passait d'un côté +à l'autre de la chambre. + +La corde fut lancée par-dessus, et le bourreau, de ses doigts +tremblants, passa à mon cou le noeud coulant, en faisant grande +attention à ne pas se tenir à portée de mes dents. + +Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se +tinrent prêts à me lancer dans l'éternité. + +Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi près de +franchir le seuil de la mort qu'à ce moment-là, et pourtant, je +l'affirme, si terrible que fût ma position, il me fut impossible de +penser à autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux +Salomon Sprent, et à l'habileté avec laquelle il y avait marié le rouge +et le bleu. + +Et cependant je ne perdais pas le plus léger détail de ce qui se passait +autour de moi. + +La scène, cette chambre nue, dallée, l'unique et étroite fenêtre, les +deux officiers flâneurs, élégants, les armes entassées dans le coin, et +même le tissu de la grossière serge rouge, et les dessins des larges +boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est +resté nettement gravé en mon esprit. + +--Il faut faire notre besogne avec méthode, fit remarquer le capitaine +de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield +demandera peut-être quelques détails. Voyons... celui-ci est le +dix-septième, n'est-ce pas? + +--Quatre à la ferme, et cinq à la croisée des routes, répondit l'autre +on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tué d'un coup de +feu dans la haie, et le blessé qui s'est presque sauvé en mourant, et +les deux dans le petit bois auprès de la colline. Je ne puis m'en +rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont été accrochés à Bridgewater +aussitôt après le combat. + +Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en +griffonnant dans son calepin. C'est affaire à Kirke et à ses hommes, qui +sont, eux aussi, à moitié des Maures, de pendre et d'égorger sans +distinction, ni cérémonie, mais il nous convient de donner un meilleur +exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme? + +--Je me nomme le capitaine Micah Clarke, répondis-je. + +Les deux officiers échangèrent un regard et le plus petit siffla +longuement. + +--C'est bien l'homme en question, dit-il. Voilà ce que c'est que de +faire des questions. Je veux être pendu si je n'avais pas déjà des +pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il était d'une +forte carrure. + +--Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des +gardes à cheval, des Bleus? + +--Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, répondis-je, et comme +depuis ce jour-là il a toujours partagé avec moi l'ordinaire du soldat, +je crois que j'ai le droit de dire que je le connais. + +--Enlevez la corde, dit l'officier. + +Et le pendeur, de fort mauvaise grâce fit passer de nouveau le noeud +coulant par-dessus ma tête. + +--Jeune homme, vous êtes certainement appelé à quelque chose de grand, +car jamais vous ne serez plus près de la tombe, excepté le jour où vous +y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus +actives démarches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades +blessé qui est couché à Bridgewater. Votre nom a été transmis à tous les +chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous êtes pris. +Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant +du Major peut vous éviter la cour martiale, elle vous servira fort peu +auprès d'un juge civil, devant lequel il vous faudra comparaître, en +définitive. + +--Je désire partager le même sort, les mêmes hasards que mes compagnons +d'armes, répondis-je. + +--Eh bien, voilà une façon maussade d'accueillir votre délivrance! +s'écria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de +la bière de cantinier. Ottway en eût tiré meilleur parti. Ne +sauriez-vous donc vous hausser à la hauteur qu'elle comporte? Où +est-elle? + +--Elle? Qui? demandai-je. + +--Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre +fiancée,--comme vous voudrez. + +--Je n'en ai d'aucune sorte, répondis-je. + +--Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'écria-t-il d'un ton +désappointé. Elle aurait dû sortir des coulisses en courant, se jeter +entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois +salves d'applaudissements. Que voilà un beau sujet gâté, faute de +quelqu'un pour en profiter! + +--Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'écria son compagnon avec +impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le +prisonnier dans l'église de Gommatch. Il n'est que temps de nous +remettre en route, car dans quelques heures l'obscurité empêchera la +poursuite. + +En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, où +leurs chevaux étaient au piquet, et se remirent promptement en marche, +sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de +théâtre dirigeant l'arrière-garde. + +Le sergent, aux soins duquel j'avais été confié, grand gaillard aux +larges épaules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et +m'aida à le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les +suspendit avec mon épée au pommeau de sa selle. + +--Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des +dragons. + +--Non, le jeune homme a une honnête figure, répondit le sergent. S'il +promet de se tenir tranquille, nous lui délierons les bras. + +--Je n'ai point l'intention de m'échapper, dis-je. + +--Alors, défaites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma +sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent +Gredder, servant auparavant sous Mackay et présentement dans la +cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal +payé que pas un au service de Sa Majesté. Par le flanc droit, et qu'on +descende le sentier! En file sur chaque côté et moi derrière! Nos +carabines sont amorcées, l'ami. Aussi tenez votre promesse. + +--Oh! vous pouvez y compter, répondis-je. + +--Votre petit camarade vous a joué un vilain tour, dit le sergent, car +en nous voyant arriver par la route, il a coupé court à travers champs +pour nous joindre, et il a fait un marché avec le capitaine, pour qu'on +l'épargnât, à la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme +qu'il décrivait comme un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle. +Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous +soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi. + +--Cette campagne a été ma première, répondis-je. + +--Et selon toute vraisemblance, elle sera votre dernière, remarqua-t-il +avec une franchise militaire. À ce que j'ai entendu dire, le Conseil +Privé se propose de faire un exemple tel qu'il découragera les Whigs +pour une vingtaine d'années au moins. On fait venir de Londres un homme +de loi dont la perruque est plus à craindre que nos casques. Il fera +périr plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles +de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-mêmes de +cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres là-bas. C'est une bien +mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les chênes anglais. + +--C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se prétendent +chrétiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples +paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur +conscience. Que les chefs et les officiers pâtissent, ce n'est que +juste. Ils ont joué pour gagner en cas de succès et ils ont à payer +l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le coeur de voir +ainsi traité ces pauvres et pieux campagnards. + +--Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces +pécheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, béliers qui mènent +le troupeau au son de leur clochette, étaient ceux qui ont mené leurs +ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils +pas se conformer à l'Église, pour son tourment? Le Roi s'en contente +bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'âme si délicate +qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais. +La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur +faut leur chemin à eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas +le suivre. + +--Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand +on vit honnêtement, qu'importe ce qu'on croit. + +--On doit garder sa vertu dans son coeur, fit le sergent Gredder, on +doit la tenir emballée au fin fond de son havresac. Je me méfie de la +sainteté qui s'étale à la surface, du langage nasillard, des roulements +d'yeux, des gémissements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie. +On la reconnaît à ce qu'elle a plus d'éclat, plus d'apparence que la +vraie. + +--La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il +que vous ayez tourné votre attention sur ces sujets? à moins qu'on ne +les décrive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose +en tête. + +--J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, répondit-il brièvement. + +--J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a à +la fois des capacités et de la religion. + +--Oh! pour cela c'est vrai, s'écria le sergent Gredder avec chaleur. +C'est un homme sévère, un vrai soldat, au premier coup d'oeil, mais de +plus près il a l'âme d'un saint. Je vous réponds qu'on n'avait guère +besoin de l'estrapade dans son régiment, car il n'y avait pas un homme +qui ne craignit de voir la figure attristée de son colonel, plus qu'il +ne craignait le prévôt-maréchal. + +Pendant toute notre longue chevauchée, je reconnus que le digne sergent +était un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve +d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes +sérieuses et réfléchies. + +Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque côté de moi, ils étaient +aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-là +savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur +loquacité quand il était question d'autre chose. + +Lorsque enfin nous arrivâmes dans le petit village de Gommatch, qui +domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets réciproques que +nous nous séparâmes, mon gardien et moi. + +Comme dernière faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en +lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son +entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre +usage, si je manquais de le réclamer avant la fin de l'année. + +Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fidèle +compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux +interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas à comprendre cette séparation. + +Quoi qu'il pût m'advenir, j'étais sûr désormais qu'il était confié à la +garde d'un brave homme qui veillerait à ce qu'il ne lui arrivât rien de +fâcheux. + + + + +VIII--La venue de Salomon Sprent. + + +L'église de Gommatch était un petit édifice couvert de pierre, avec un +clocher normand carré, et se dressait au milieu du hameau de ce nom. + +Ses grandes portes de chêne, semées de gros clous, ses hautes et +étroites fenêtres, la rendaient bien propre à l'usage qu'on allait en +faire. + +Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient été établies dans +le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis +par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques détails de ma capture et +sur les raisons qui avaient empêché mon exécution sommaire. + +La nuit venait déjà, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues +çà et là aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clarté sur la +scène. + +Une centaine au moins de prisonniers étaient épars sur le sol dallé, +beaucoup d'entre eux, blessés, et quelques-uns évidemment près de +mourir. + +Les hommes indemnes s'étaient réunis en groupes silencieux et discrets +autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour +soulager leurs peines. + +Plusieurs avaient même ôté la plus grande partie de leurs vêtements pour +en faire des couchettes et en couvrir les blessés. + +Çà et là on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens +agenouillés, et l'on entendait résonner sous les ailes le bruit rythmé +de leurs prières, coupées de temps à autre d'une plainte, d'un souffle +pénible, étranglé, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour +respirer. + +La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tirées, sur les +corps en haillons salis de boue, eussent inspiré le talent d'un de ces +peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux à la Haye. + +Le jeudi matin, troisième jour après la bataille, nous fûmes tous +conduits à Bridgewater, et enfermés jusqu'à la fin de la semaine dans +l'église de Sainte-Marie, la même du haut du clocher de laquelle +Monmouth et ses officiers avaient examiné la position de l'armée de +Feversham. + +Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus +il paraissait évident que notre attaque de nuit avait eu toutes les +chances de réussir. + +Feversham n'avait évité presque aucune des fautes que peut commettre un +général. + +Il avait jugé son adversaire trop à la légère, et laissé son camp +entièrement exposé à une surprise. + +Lorsque éclatèrent les coups de feu, il s'élança de son lit, mais comme +il tardait à trouver sa perruque, il errait à tâtons par sa tente +pendant que la bataille se décidait et il n'en sortit guère que quand +elle fut terminée. + +Tous étaient unanimes à déclarer que sans le hasard qui fit négliger à +nos guides et éclaireurs le fossé du Rhin de Bussex, nous nous serions +trouvés au milieu des tentes avant que les hommes pussent être appelés +aux armes. + +Cette seule circonstance et l'ardente énergie de John Churchill, qui +commandait en second, ce qui par la suite le rendit célèbre sous un nom +plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre, +épargnèrent à l'armée royale un revers qui aurait peut-être modifié +l'issue de la campagne[3]. + +[Note 3: Il n'est que juste de reconnaître que selon bien des +auteurs Ferguson était aussi énergique comme soldat que zélé pour la +religion. Le récit qu'il fait de Sedgemoor est intéressant en ce qu'il +exprime l'opinion de ceux qui prirent part à l'affaire sur les causes de +leur échec. «Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans être +d'une bien grande habileté, avaient du moins assez de courage pour se +conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontré +l'obstacle sus-mentionné, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons, +un seul qui se soit lancé à la charge, ou se soit même approché de +l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de +nos capitaines, ne fût pas plus tôt à portée de voir leur camp qu'il eut +la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre +approche. Après quoi il abandonna sa charge, et partit à fond de train, +pour s'assurer le bénéfice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon +à tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fixé. Il fit +valoir tout cela à son procès, mais à cela Jeffreys répondit qu'il +méritait plus que tous autres d'être pendu, et cela pour sa perfidie +envers Monmouth, comme pour sa trahison à l'égard du Roi. Et bien +qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie, +néanmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu +qu'ils n'essayèrent pas même de charger une fois, et ne conserveront +point leurs hommes réunis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie +n'avait pas tiré un seul coup de pistolet, qu'elle se fût bornée à se +tenir en position, de façon à donner à l'ennemi inquiétude et +appréhension, l'infanterie aurait su à elle seule, aurait gagné la +bataille, et aurait triomphé. Mais notre cavalerie se tenant dispersée +et désunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la +leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage à ce corps car +l'ennemi, après avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans +juger nécessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient +éparpillés, cela lui permit d'attaquer enfin par derrière nos bataillons +et d'arracher la victime de leurs mains prêtes à la saisir, et qui déjà +étaient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur +cavalerie ne se montait pas à plus de trois cents hommes, tandis que +nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu +quelque courage et avaient été commandés par un galant homme pour les +attaquer à la fois de front et de flanc. Voilà ce que j'affirme avec +d'autant plus de conviction, que j'en fus le témoin attristé, car +contrairement à mon habitude, j'avais cessé mon service auprès du duc, +qui avançait avec l'infanterie, pour me transporter près de la +cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la première, +ce matin-là, à engager l'action en faisant irruption et mettant le +désordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment où nos bataillons devaient +arriver, je fis tous les efforts dont j'étais capable, car non seulement +je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonné leur poste, mais +encore je réprimandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer +à leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur à Mylord Grey +et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont +notre infanterie s'était en quelque sorte saisie, nous fût arrachée. +Mais lui, au lieu d'écouter, se conduisit en homme indigne et en lâche +poltron, déserta cette partie du champ de bataille, et abandonna son +commandement, et en outre partit à fond de train vers le Duc, en lui +disant que tout était perdu et qu'il n'était que temps pour lui de se +tirer d'affaire. Et par-là, en outre de tout le mal qu'il avait déjà +occasionné, il décida le léger et malheureux gentilhomme à quitter les +bataillons, alors que ceux-ci étaient occupés à disputer courageusement +à qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal à propos, au +moment même où une certaine personne cherchait à trouver le Duc pour lui +demander instamment de venir charger à la tête de ses troupes. Mais ce +que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement +deux cents cavaliers, bien montés, bien équipés, vaillants de leur +personne, et commandés par des officiers expérimentés, ils auraient été +victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avoué +qu'ils avaient été sur le point de prendre la fuite, après les attaques +faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient été battus, si +notre cavalerie avait rempli son rôle, au lieu d'attendre dans +l'inertie, à regarder sans agir jusqu'à ce que la cavalerie eût rétabli +le combat, en tombant sur les derrières de nos bataillons. Et il ne faut +point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de +suivre leurs chefs, mais à ceux-là même qui les commandaient, et en +particulier à Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir +trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la lâcheté du nom +de trahison.» _Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson_, cité dans le +livre intitulé _Ferguson le conspirateur_, ouvrage intéressant d'un de +ses descendants en droite ligne, avocat à Édimbourg. (Note de +l'auteur).] + +Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la +révolte de Monmouth fut aisément domptée ou que c'était dès le début une +entreprise désespérée, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part, +j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que +cette poignée de paysans résolus, avec leurs piques, leurs faux, ont été +bien près de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre. + +Si, après avoir supprimé la rébellion, ce conseil privé montra tant de +férocité, c'est qu'il savait combien elle avait été proche du succès. + +Je ne veux pas m'étendre trop longuement sur la cruauté et la barbarie +des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants +entendent de tels détails. + +La mollesse de Feversham et la brutalité de Kirke leur ont fait, dans +l'Ouest, une réputation qui n'est dépassée que par celle du gredin de +haute envergure qui leur succéda. + +Quant à leurs victimes, quand elles eurent été pendues, coupées en +quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire +souffrir, elles laissèrent dans leurs petits villages, comme un trésor +que devaient y transmettre les générations successives, la réputation +d'hommes braves et sincères qui moururent pour une noble cause. + +Allez maintenant à Milverton ou à Wivoliscombe, ou Minehead, ou à +Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la +largeur du Comté de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oublié +ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs. + +Et aujourd'hui, où est Kirke, où est Feversham? + +Leurs noms sont conservés, il est vrai, mais conservés dans la haine du +pays. + +Comment ne pas voir que ces hommes, en châtiant d'autres hommes, se sont +attiré un châtiment bien plus sévère? + +Leur péché, en vérité, les a montrés au grand jour. + +Ils firent tout ce dont sont capables des gens scélérats, endurcis de +coeur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de +l'hypocrite au sang glacé, du bigot qui occupait alors le trône. + +Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent. + +Des hommes furent perdus, dépecés et pendus de nouveau. + +Tous les carrefours du pays présentèrent l'épouvante des gibets. + +Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'à +les rendre intolérables les angoisses de la mort, qui ne fussent +accumulés sur ces hommes voués aux longues souffrances et pourtant on se +raconte avec orgueil dans leur Comté natal que dans toute cette armée de +victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne marchât à la mort le visage +ferme, en protestant que si la chose était à refaire, elle la referait. + +Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs. + +Monmouth, à ce qu'il parait, avait été pris par les habits jaunes de +Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'où il espérait +s'enfuir sur le continent. + +Il fut traîné, amaigri, non rasé, et tremblant, hors d'un champ de +haricots où il avait cherché un abri, et conduit à Ringwood, dans le +Hampshire. + +Des rumeurs étranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs +que nous connûmes par les grossières plaisanteries de nos gardiens. + +Certains dirent qu'il s'était traîné aux genoux des rustres qui +l'avaient pris. + +D'après d'autres, il avait écrit au Roi, en lui offrant de faire tout et +même de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa +tête de l'échafaud[4]. + +[Note 4: La lettre suivante, que Monmouth écrivit de la Tour à la +Reine, montre bien l'état d'abjection de son âme. «Madame,--Je n'aurais +pas la hardiesse d'écrire à Votre Majesté jusqu'au jour où j'aurai +montré au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et +combien je désire de vivre pour le servir. J'espère, Madame, que ce que +j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sincère, et combien +je déteste tous ces gens qui m'ont amené à cela. Après avoir fait cela, +Madame, j'ai cru être dans une situation convenable pour implorer votre +intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et +je suis certain, Madame, d'être l'objet de votre pitié, ayant été séduit +et attiré par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas +d'autre objet que le désir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais +cette peine, mais je tiens à la vie pour servir le Roi, ce que je suis +en état de faire, et ce que je ferai au-delà de ce que je puis dire. En +conséquence, c'est après avoir tenu compte de cela, que je puis +m'enhardir jusqu'au point d'insister auprès de vous et vous implorer +d'intercéder pour moi, car je suis sûr que le Roi vous écoutera. Vos +prières ne sauraient jamais éprouver de refus, quand elles sollicitent +la vie seulement pour servir le Roi. J'espère, Madame, que par la +générosité et la bonté du Roi, et par votre intercession, je puis +espérer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, entièrement employée à +témoigner à Votre Majesté tout le sentiment imaginable de gratitude; et +à servir le Roi en fidèle sujet. Et à être le plus dévoué et le plus +obéissant serviteur, Monmouth.» (Note de l'auteur).] + +Nous rîmes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos +ennemis. + +En outre, il paraissait impossible qu'en un temps où les partisans lui +montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait +conduit et sur qui étaient fixés les yeux de tous, montrât moins de +courage que n'en témoigne le moindre petit tambour qui marche à pas +menus en tête de son régiment sur le champ de bataille. + +Hélas, le temps nous prouva que ces histoires-là étaient vraies, et +qu'il n'y avait aucun abîme d'infamie où ce malheureux fût prêt à +descendre dans l'espoir de prolonger de quelques années une vie qui +avait été une malédiction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient +suivi. + +Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager +à espérer qu'il avait trouvé un endroit où se mettre en sûreté. + +Ruben était toujours confiné au lit par sa blessure; il recevait les +soins et la protection du Major Ogilvy. + +Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'efforça d'améliorer +ma situation, jusqu'au jour où je lui fis entendre combien il m'était +pénible de me voir traiter autrement que les braves garçons avec qui +j'avais partagé les périls de la campagne. + +Il me fit la grande faveur d'écrire à mon père, pour l'informer que je +me portais bien et que je n'étais point en danger imminent. + +En réponse à cette lettre, je reçus du vieillard une énergique et +chrétienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses +citations empruntées à un sermon sur la patience, par le Révérend Josiah +Seaton, de Petersfield. + +Ma mère, disait-il, était profondément désolée de ma situation, mais +soutenue par sa confiance dans les décrets de la Providence. + +Il joignait à cette lettre un chèque au nom du Major Ogilvy, en le +chargeant d'en faire l'usage que je désirais. + +Cette somme, jointe au petit pécule que ma mère avait cousu dans mon +collet, me fut d'une utilité incomparable, car la fièvre des prisons +avait éclaté parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux +malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les +services des médecins, si bien que l'épidémie fut tuée dans le germe +avant d'avoir pu se répandre. + +Dans les premiers jours d'août, nous fûmes conduits de Bridgewater à +Taunton, et jetés avec des centaines d'autres dans le même magasin à +laines où notre régiment avait été logé au commencement de la campagne. + +Nous gagnâmes peu au change. + +Toutefois nous nous aperçûmes que nos nouveaux gardiens étaient, en +quelque sorte, plus rassasiés de cruauté que les premiers et que, dès +lors, ils étaient moins exigeants envers leurs prisonniers. + +Non seulement on permettait de temps à autre à nos amis de nous rendre +visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des +journaux, grâce à un petit cadeau fait au sergent de service. + +Nous fûmes donc en état de passer notre temps dans un confortable +relatif, pendant la durée d'un mois et plus qui s'écoula avant notre +jugement. + +Un soir, comme j'étais adossé au mur, l'esprit vague, les yeux fixés sur +une mince tranche de ciel qui se montrait par l'étroite fenêtre, j'en +vins à me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva à +mon oreille une voix qui me ramena en effet à mon foyer du Hampshire. + +Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'élevait à un grondement coléreux, +ne pouvait appartenir qu'à un homme, à mon vieil ami le marin. + +Je m'approchai de la porte d'où venait le vacarme, et tous les doutes +disparurent dès que j'entendis les propos échangés: + +--Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de +vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux +que vous m'ont prié de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que +j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un +petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous à travers mon +aussière. Sans quoi je pourrais bien vous couler. + +--Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde. +L'heure de la visite aux prisonniers est passée pour aujourd'hui, et si +vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire +essayer à votre dos le poids de ma hallebarde. + +--J'ai reçu des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pensé à +vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouvé +vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore à téter, +mais tout vieux que je suis, je tiens à vous faire savoir que je ne suis +pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'échanger des +bordées avec n'importe quel brigand de homard à queue rouge qui aura +jamais été pendu à l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des +diamants du Roi. Je n'ai qu'à naviguer en arrière et à faire un signal +au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle façon j'ai reçu la +bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a été votre +habit. + +--Le Major Ogilvy! s'écria le sergent plus respectueux. Si vous aviez +dit que votre permission était signée du Major Ogilvy, cela se serait +passé autrement, mais vous vous êtes mis à raconter des histoires +d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer. + +--C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris à +connaître l'anglais du Roi, grommela Salomon. à vrai dire, l'ami, c'est +pour moi un sujet d'étonnement quand je vois que des gens de mer sont en +état d'en remontrer aux terriens en matière d'argot. Car sur les sept +cents hommes du navire le Worcester, le même qui coula à pic dans la +baie de Funchal, il n'y en avait pas un, même parmi les mousses qui +servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'à +terre, il y a plus d'un benêt comme toi, qui pourrait aussi bien être +Portugais, d'après le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du même +air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demandé +quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonné. + +--Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez +une langue diablement longue. + +--Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire à des imbéciles, riposta +le marin. Mon garçon, si je vous avais dans mon quart pour une croisière +de trois ans, je ferais tout de même un homme de vous. + +--Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux. + +Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronzée +toute contractée, toute bouleversée, tant par l'effet du plaisir que lui +donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique +qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue. + +Ayant jeté les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains à sa +bouche et lança mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant +d'une série de ohé! qui résonnèrent dans tout l'édifice. + +--Me voici, Salomon, dis-je en le touchant à l'épaule. + +--Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse. Je n'arrivais pas à +vous voir, car mon oeil de tribord est aussi brouillé que l'air autour +des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lancé un pot d'un quart, à +l'auberge du Tigre, il y aura bientôt trente ans. Comment allez-vous? En +bon état partout, dessous et dessus? + +--Tout va aussi bien que possible, répondis-je. Je n'ai guère sujet de +me plaindre. + +--Vous n'avez pas reçu de boulet dans les manoeuvres fixes? Pas d'agrès +de cassé. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas +été réduit à l'état de ponton, pas été pris d'enfilade, pas subi +d'abordage? + +--Rien de tout cela, dis-je en riant. + +--Sur ma foi, vous êtes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de +dix ans en deux mois. Vous êtes parti en vaisseau de ligne aussi +pimpant, aussi coquet qui ait jamais obéi à la barre, et maintenant vous +avez l'air de ce même vaisseau, après que la bataille et la tempête ont +usé le brillant vernis de ses flancs, et ont jeté à bas les pennons de +la pomme de son grand mât. Mais je n'en suis pas moins content de vous +voir en bon état dans la voilure et la membrure. + +--J'ai été témoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme +de dix ans. + +--Oui, oui, répondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la tête +de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si +fâcheuse que soit la tempête, le calme reviendra toujours par la suite, +pourvu que vous arriviez à la traverser avec votre ancre profondément +plantée dans la Providence. Ah! mon garçon, voilà un fond qui tient +bien! Mais si je vous connais, mon garçon, vous souffrez plus à cause de +ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-même. + +--En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience +et sans jamais se plaindre, répondis-je, et cela pour un homme pareil. + +--Ah! Oui, cet être au foie de poulet, grogna le marin en grinçant des +dents. + +--Comment vont ma mère et mon père, demandai-je, et comment êtes-vous +venu si loin de chez vous? + +--Ah! j'aurais fini par être jeté à la côte sur mes moignons d'os si +j'avais attendu plus longtemps à mon amarrage. Donc, j'ai coupé mon +câble, et après avoir fait une pointe au nord, jusqu'à Salisbury, j'ai +couru sous une bonne brise. + +Votre père s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son +métier comme à l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracassé par les +juges de paix. + +Ils l'ont fait venir deux fois à Winchester pour l'interroger, mais ils +ont trouvé ses papiers en règle et on n'a rien pu trouver à sa charge. + +Votre mère, la pauvre créature, n'a guère le loisir de bouder ou de +s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand même +le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion +d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans +la cambuse à éplucher des renoncules ou à rouler de la pâtisserie. + +Ils ont donné dans la prière, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et +ils s'en réchauffent le coeur quand souffle la bise glaciale du malheur. + +Ils ont été enchantés de voir que je partais pour vous trouver et je +leur ai donné ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une +façon ou d'autre si la chose était faisable. + +--Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en être question. +Comment pourriez-vous me faire sortir? + +--Il y a plus d'une façon, répondit-il, en baissant la voix pour +continuer tout bas, et hochant sa tête grise de l'air d'un homme qui +parle d'un projet qui lui à coûté bien du temps, bien des réflexions: il +y a l'écoutillage. + +--L'écoutillage! + +--Oui, mon garçon. Quand j'étais quartier-maître sur la galère la +_Providence_, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouvâmes +pris entre la côte à bâbord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'après +nous être battus jusqu'à ce que tout notre gréement fût emporté, et que +le sang coulât à flots par nos dalots, nous fûmes pris à l'abordage et +envoyés comme prisonniers au Texel. + +On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau +puante et les rats. + +Les écoutilles étaient clouées et gardées par des hommes, mais malgré +cela ils ne réussirent pas à nous garder, car les fers allèrent à la +dérive, et Will Adams, le compagnon charpentier perça, un trou dans les +coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la +confusion, nous tombâmes sur l'équipage de la prise, et nous servant de +nos chaînes comme d'assommoirs, nous redevînmes les maîtres du navire. + +Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire réussir un +plan de ce genre. + +--Si ce magasin à laines était la galère la _Providence_, et que le +territoire de Taunton fût la Baie de Biscaye, on pourrait essayer, +dis-je. + +--En effet je me suis écarté de la passe, répondit-il en fronçant le +sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai songé, +et qui consiste à faire sauter le bâtiment. + +--Le faire sauter! m'écriai-je. + +--Oui, une couple de barils et une mèche à combustion lente feraient +l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous +enferment maintenant? + +--Et où seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils +ne sauteraient pas en même temps? + +--Que le diable m'emporte! J'avais oublié cela! s'écria Salomon. Non, je +préfère m'en rapporter à vous. Qu'avez-vous à proposer? + +Vous n'avez qu'à donner vos ordres de marche. + +Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de +gouverner d'après eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en +état d'obéir à la barre. + +--Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les +choses suivre leur cours et que vous retourniez à Havant, chargé de mes +recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils +soient courageux et qu'ils espèrent pour le mieux. + +--Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car +j'ai décidé d'unir mon sort à celui de ces pauvres gens, et si je +pouvais les quitter, je ne le ferais pas. + +Faites tout votre possible pour réconforter ma mère et rappelez-moi à +Zacharie Palmer. + +Votre visite a été une joie pour moi, et votre retour en sera une pour +eux. + +Vous ne sauriez m'être plus utile qu'en restant là-bas. + +--Qu'on me noie, si j'aime à partir sans avoir frappé mon coup! +grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus à en +parler. + +Dites-moi, mon garçon, est-ce que ce grand diable aux épars minces, aux +flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vidé, vous aurait trahi? + +S'il en était ainsi, par l'Éternel, tout vieux que je suis, ma lame fera +connaissance avec la rapière interminable qui pend à sa ceinture. + +Je sais où il s'est retiré, où il s'est amarré, bien confortablement +comme un bon marin, pour attendre le retour de la marée. + +--Comment, Saxon? m'écriai-je. Est-ce que vraiment vous sauriez où il +est? Au nom de Dieu, parlez bas, car il y aurait un grade et cinq cents +bonnes livres à gagner pour le premier venu de ces soldats qui mettrait +la main sur lui. + +--Il est peu probable qu'ils y réussissent, dit Salomon. Sur mon trajet +pour venir ici, j'ai fait relâche dans un endroit nommé Bruton, où il se +trouve une auberge qui peut soutenir la comparaison avec la plupart, et +le patron est une gaillarde qui a la langue bien pendue et de la gaieté +dans les yeux. + +J'étais en train de boire un verre d'ale épicée, comme c'est mon +habitude au sixième coup de cloche du quart du milieu, quand j'aperçus +un grand efflanqué de charretier qui chargeait des barils de bière sur +une charrette, dans la cour. + +En y regardant de plus près, il me parut que j'avais déjà vu ce nez, qui +ressemble au bec d'un faucon, ces yeux pétillants, avec les paupières +seulement à moitié levées, mais lorsque je l'eus entendu jurer tout seul +en bon hollandais de Hollande, alors sa figure de proue me revint tout +de suite à l'esprit.» + +J'allai faire un tour dans la cour et le touchai à l'épaule! + +Mordieu! mon garçon, il vous aurait fallu voir comme il fit un bond en +arrière, en crachant et menaçant comme un chat sauvage, tous ses cheveux +hérissés sur sa tête. + +Il tira prestement un couteau de dessous son grand manteau, car sans +doute il croyait que j'allais gagner la récompense en le livrant aux +habits rouges. + +Je lui dis que son secret était en sûreté avec moi et je lui demandai +s'il savait que vous étiez prisonnier. + +Il me répondit qu'il le savait et qu'il prenait sur lui de faire qu'il +ne vous arrivât rien de fâcheux, et pourtant, à vrai dire il me semblait +qu'il avait assez de besogne à arranger sa voilure sans se mêler de +piloter un autre. + +Mais je le quittai là et c'est la que je le retrouverai s'il s'est mal +conduit envers vous. + +--Eh bien, dis-je, je suis tout à fait content qu'il ait trouvé ce +refuge. + +Nous nous sommes séparés à propos d'une différence d'opinion, mais je +n'ai aucun motif de me plaindre de lui. Il m'a témoigné de la bonté et +même de l'amitié de bien des manières. + +--Il est aussi rusé qu'un employé du comptable, fit Salomon. J'ai vu +Ruben Lockarby, qui vous envoie son affection. Il est encore retenu sur +sa couchette par sa blessure, mais il est bien traité. + +Le major Ogilvy me dit qu'il a si bien parlé pour lui qu'il a toutes les +chances possibles d'obtenir son acquittement, d'autant plus sûrement +qu'il n'était pas présent à la bataille. + +Vous auriez, à son avis, de plus grandes chances d'être amnistié si vous +aviez combattu moins vaillamment, mais vous vous êtes signalé comme un +homme dangereux, surtout parce que vous vous êtes concilié l'affection +de bien des gens du petit peuple parmi les rebelles. + +Le bon vieux marin resta avec moi jusqu'à une heure avancée de la nuit, +à écouter le récit de mes aventures, et à me conter à son tour les naïfs +commérages du village, qui intéressent le voyageur lointain plus que ne +saurait le faire la naissance et la chute des empires. + +Avant de me quitter, il tira de sa bourse une grosse poignée de pièces +d'argent et fit un tour parmi les prisonniers, s'informant de leurs +besoins et faisant de son mieux pour les consoler dans son rude langage +d'homme de mer. + +Il leur distribua aussi des pièces de monnaie pour atténuer leurs +ennuis. + +Il y a dans la bienveillance du regard et dans l'honnête expression de +la figure un langage que tous les hommes peuvent comprendre, et bien que +les propos du marin eussent pu être tenus en grec, pour ce qui en était +intelligible aux paysans du Comté de Somerset, ils se groupèrent autour +de lui au moment de son départ et appelèrent sur sa tête la bénédiction +du ciel. + +Il me sembla qu'avec lui une bouffée d'air pur de l'Océan avait pénétré +dans notre prison à l'atmosphère confinée et malsaine et nous la rendait +plus douce et plus salubre. + +Vers la fin d'août, les juges partirent de Londres pour cette tournée de +crimes qui anéantit les existences et les foyers de tant d'hommes, et +qui a laissé dans les comtés, où ils passèrent, un souvenir qui ne +s'éteindra pas tant qu'un père pourra parler à un fils. + +Nous apprenions leurs actes jour par jour, car les gardiens se faisaient +un plaisir de les rapporter en détail, en les accompagnant de propos +grossiers et orduriers, afin de nous bien montrer ce qui nous attendait +et pour ne nous rien laisser perdre de ce qu'ils appelaient les charmes +de l'attente. + +À Winchester, la vénérable et si honorée lady Alice Lisle fut condamnée +par le grand juge Jeffreys à être brûlée vive et il fallut tous les +efforts, toutes les prières de ses amis, pour obtenir à grand' peine, +qu'il lui accordât la misérable faveur de mourir sous la hache et non +sur le bûcher. + +Sa belle tête fut séparée de son corps au milieu des gémissements et des +cris de la foule rassemblée sur la place du marché de la ville. + +À Dorchester, on massacra en masse. + +Trois cents personnes furent condamnées à mort, soixante-quatorze furent +exécutées. + +Enfin les squires, les plus connus comme de loyaux tories, en vinrent à +se plaindre de ce qu'on rencontrait partout des cadavres pendus. + +De là les juges se rendirent à Exeter, puis à Taunton, où ils arrivèrent +dans la première semaine de septembre, plus semblables à des bêtes +furieuses et affamées, qui ont goûté du sang et ne peuvent plus apaiser +leur soif d'égorgements, qu'à des hommes animés d'un esprit de justice, +instruits par l'expérience à distinguer entre les différents degrés de +culpabilité, ou à reconnaître l'innocent et à le protéger contre +l'injustice. + +Ils avaient un beau champ pour exercer leur cruauté, car à Taunton +seulement se trouvaient un millier d'infortunés prisonniers, parmi +lesquels un grand nombre étaient si inhabiles à exprimer leurs pensées, +si empêtrés dans l'étrange dialecte, qu'ils parlaient, qu'il aurait été +tout aussi avantageux d'être nés muets, tant ils avaient peu de chance +de faire comprendre, soit aux juges, soit aux avocats, les excuses +qu'ils désiraient présenter. + +Le Lord Président de la Cour fit son entrée un lundi soir. + +Je le vis passer, étant à une des fenêtres de la pièce, où l'on nous +enfermait. + +En tête du cortège venaient les dragons avec leurs étendards et leurs +timbales, puis les hommes armés de leurs hallebardes, et après eux une +longue file de voitures, qu'occupaient les hauts dignitaires de l'ordre +judiciaire. + +Enfin, traîné par six juments flamandes à sa longue queue, parut un +grand carrosse découvert, richement orné d'or massif, et dans lequel se +prélassait, sur des coussins de velours, le juge infâme drapé d'un +manteau de peluche cramoisie, la tête coiffée d'une grosse perruque +blanche, si longue qu'elle retombait jusque sur ses épaules. + +On disait qu'il s'habillait d'écarlate, afin de jeter la terreur dans le +coeur du peuple, et que ses salles étaient tendues de la même couleur +pour cette raison-là. + +Quant à lui, il a été d'usage, depuis que sa scélératesse en est venue à +être connue de tous, de le dépeindre comme un homme, dont l'expression +et les traits étaient aussi hideux que l'âme qu'ils cachaient. + +En réalité, il en était tout autrement. + +Au contraire, cet homme-là, au temps de sa jeunesse, avait dû être +remarquable par son extrême beauté.[5] + +[Note 5: Le portrait de Jeffreys, dans la Galerie Nationale des +Portraits, confirme amplement l'assertion de Micah Clarke. Il est le +plus bel homme de la collection. (Note de l'auteur.)] + +Il n'était pas très âgé, il est vrai, s'il n'est question que de son +âge, lorsque je le vis, mais la débauche et la bassesse de ses moeurs +avaient marqué leur empreinte sur sa figure sans cependant détruire +entièrement la régularité et la beauté de ses traits. + +Il était brun, d'un teint qui tenait de l'Espagnol plutôt que de +l'Anglais, avec des yeux noirs, et la peau olivâtre. + +Il avait un air hautain et noble, mais son caractère s'enflammait si +aisément que la moindre contradiction le moindre tracas le faisaient +délirer comme un fou, les yeux allumés, l'écume à la bouche. + +Moi-même, je l'ai vu les lèvres écumantes, la figure bouleversée par la +fureur, semblable à un homme atteint du haut mal. + +Cependant il n'était guère plus maître de ses autres émotions, car, à ce +que j'ai oui dire, il fallait fort peu de chose pour qu'il se mît à +sangloter, à pleurer, surtout quand il avait reçu de ses supérieurs +quelque marque de dédain. + +À mon avis, c'était un homme qui possédait de grandes facultés soit pour +le bien, soit pour le mal, mais qui, en flattant ses tendances +naturelles en ce qu'elles avaient de ténébreux, et négligeant l'autre +côté, s'était rapproché, autant que la chose est possible, de la nature +diabolique. + +Il fallait, en vérité, un gouvernement bien mauvais pour qu'un misérable +aussi vil, aussi insolent fût choisi pour tenir les balances de la +justice. + +Comme il passait, un gentleman tory, qui chevauchait à côté de sa +voiture, attira son attention sur les figures des prisonniers, qui le +regardaient. + +Il leva les yeux de leur côté, en montrant ses dents blanches dans un +ricanement de méchanceté. Puis il s'enfonça dans ses coussins. + +Je remarquai que pas un seul chapeau ne se leva dans la foule sur son +passage et que les rudes soldats eux-mêmes semblaient éprouver à sa vue +un sentiment mélangé de frayeur et de dégoût, ainsi qu'un lion +regarderait un vampire affreux, suceur de sang, qui se serait abattu sur +la proie qu'il aurait lui-même jetée à terre. + + + + +IX--Le Diable en perruque et en robe. + + +L'oeuvre de carnage commença sans retard. + +Cette nuit même, le grand gibet fut dressé devant l'Hôtellerie du _Blanc +Cerf_. + +Pendant des heures, nous pûmes entendre les coups des maillets, les +scies coupant les poutres, en même temps que l'obscène concert de la +suite du Président, qui se divertissaient bruyamment avec les officiers +du régiment de Tanger, dans la salle qui donnait sur la rue et avait vue +sur le gibet. + +Du côté des prisonniers, la nuit se passa en prière et en méditation, +les hommes au coeur énergique raffermissant leurs frères plus faibles, +les exhortant à se montrer virils, à marcher à la mort d'une manière qui +servirait d'exemple dans le monde entier aux vrais protestants. + +Les Puritains, qui étaient ecclésiastiques, avaient été, pour la +plupart, pendus séance tenante, après la bataille, mais il en était +resté un petit nombre pour soutenir le courage de leur troupeau et lui +montrer comment on marche au supplice. + +Jamais je ne vis rien d'aussi admirable que la fermeté calme et +l'entrain avec lesquels ces pauvres paysans envisageaient leur destin. + +Leur bravoure sur le champ de bataille n'était rien auprès de celle +qu'ils montrèrent dans l'abattoir légal. + +Ce fut ainsi, parmi les prières dites à voix basse et les appels à la +miséricorde divine, de ces voix qui n'avaient jamais encore imploré la +pitié humaine, que se leva le matin, le dernier matin, que beaucoup +d'entre nous avaient à passer sur la terre. + +L'audience aurait dû s'ouvrir à neuf heures, mais mylord le Président +était indisposé pour avoir prolongé la veillée en compagnie du colonel +Kirke. + +Il était près de onze heures quand les trompettes et les crieurs +annoncèrent qu'il avait pris place. + +Les prisonniers furent appelés par leurs noms, l'un après l'autre, les +plus marquants les premiers. + +Ils nous quittèrent avec des poignées de mains, des bénédictions, mais +nous ne les revîmes plus, nous ne les entendîmes plus. + +Seulement un bruyant roulement de timbales s'entendait de temps à autre. + +Il avait pour but, à ce que nos gardiens nous dirent, de couvrir les +dernières paroles que les victimes pourraient prononcer et qui +porteraient leur fruit dans l'âme des auditeurs. + +Le défilé des martyrs, qui marchaient d'un pas ferme, le sourire aux +lèvres à leur destin, dura pendant toute cette longue journée d'automne, +si bien qu'enfin les grossiers soldats de garde furent réduits à un +silencieux respect devant un courage qu'ils ne pouvaient s'empêcher de +reconnaître comme plus élevé et plus noble que le leur. + +On peut qualifier de débats la façon dont furent traités ces héros, et +c'étaient en effet des débats, mais non dans le sens que nous autres +Anglais donnons à ce mot. + +Cela ne consistait qu'à être amené devant le juge et insulté avant +d'être traîné au gibet. + +La salle du tribunal était la voie semée d'épines qui aboutissait à +l'échafaud. + +À quoi bon présenter un témoin qu'on faisait taire par des clameurs, par +des jurons, par les menaces du Président qui braillait, jurait au point +que les bourgeois épouvantés de Fore Street pouvaient l'entendre? + +J'ai ouï dire par des personnes qui se trouvaient là en ce jour qu'il +tint des propos dignes d'un possédé du démon, que ses yeux noirs +étincelaient d'un éclat qui n'avaient presque rien d'humain. + +Le jury s'effaçait devant lui comme devant une créature venimeuse, +lorsqu'il tournait sur lui son regard funeste. + +Parfois, à ce qu'on m'a rapporté, sa sévérité faisait place à une gaieté +plus terrible encore. Il se renversait sur son siège de magistrat en +riant au point que les larmes coulaient en sautillant sur son hermine. + +Ce premier jour, près de cent personnes furent exécutées ou condamnées à +mort. + +Je m'étais attendu à être appelé l'un des premiers, et je l'aurais été +sans doute sans les actives démarches du Major Ogilvy. + +En fait, le second jour se passa sans qu'on se fût occupé de moi. + +Le troisième et le quatrième jour, la boucherie se ralentit, non point +que la pitié s'éveillât dans l'âme du juge, mais parce que les grands +propriétaires tories et les principaux partisans du gouvernement avaient +encore des entrailles compatissantes, que révoltait ce massacre de gens +sans défense. + +Sans l'influence que ces gentlemen exercèrent sur le juge, je suis +convaincu que Jeffreys aurait pendu jusqu'au dernier les onze cents +prisonniers enfermés alors à Taunton. + +Quoi qu'il en soit, deux cent cinquante d'entre eux furent sacrifiés à +la soif de sang humain de ce monstre maudit. + +Le huitième jour des assises, il ne restait plus que cinquante de nous +dans le magasin aux laines. + +En effet, dans ces quelques derniers jours, les prisonniers avaient été +jugés par fournées de dix, de vingt. + +Mais cette fois nous fûmes tous emmenés comme un troupeau, sous escorte, +dans la salle d'audience. + +On nous entassa à la barre en aussi grand nombre qu'il pouvait en tenir, +pendant que les autres étaient parqués, comme les veaux au marché, dans +le centre de la salle. + +Le juge était vautré sur un siège élevé, avec un dais au-dessus de lui, +les deux autres juges installés sur des sièges moins hauts, à ses deux +côtés. + +À droite, se trouvait le compartiment des jurés, douze personnes +soigneusement triées, des tories de la vieille école, fermes partisans +des doctrines de la non-résistance et du droit divin des rois. + +La Couronne avait pris les précautions les plus minutieuses pour le +choix de ces hommes. + +Il n'y en avait pas un seul qui n'eût condamné son propre père, sur le +plus léger soupçon qu'il penchait vers le presbytérianisme ou pour les +Whigs. + +Juste au-dessous du juge se trouvait une grande table couverte de drap +vert, et jonchée de papiers. + +À la droite s'alignait la longue rangée des légistes de la Couronne, +gens farouches, aux mines de furets. + +Chacun d'eux tenait une liasse de papiers, qu'ils flairaient de temps en +temps. + +On eût dit autant de mâtins cherchant la piste sur laquelle ils +comptaient nous poursuivre jusqu'au bout. + +De l'autre côté de la table était assis un seul homme, jeune, à figure +fraîche, en perruque et en robe, avec des manières nerveuses d'une +prudence craintive. + +C'était l'avocat, Maître Helstrop, que, dans sa clémence, la Couronne +avait consenti à nous accorder, de peur que quelqu'un n'eût la hardiesse +de déclarer que nous n'avions pas été jugés dans les formes légales. + +Le reste de la salle était occupé par les serviteurs de la suite des +juges, par les soldats de la garnison, qui se conduisaient là comme dans +leur lieu habituel de flânerie et regardaient toute la cérémonie comme +un genre de divertissement qui ne coûtait rien, qui riaient bruyamment +aux grossiers sarcasmes, aux brutales plaisanteries de Sa Seigneurie. + +Le clerc ayant bredouillé la formule légale d'après laquelle nous, les +prisonniers à la barre, ayant secoué toute crainte de Dieu, nous nous +étions assemblés illégalement, traîtreusement, et cetera, le Lord juge +de paix déclara qu'il prenait l'affaire en main, selon son habitude: + +--J'espère que nous nous tirerons heureusement de ceci, dit-il +brusquement, j'espère qu'un jugement ne tombera pas sur cet édifice. +A-t-on jamais vu tant de scélératesse entassée dans une seule salle +d'audience? Vit-on jamais pareille collection de faces criminelles? Ah! +coquins, je vois une corde toute prête pour chacun, de vous. N'as-tu +point peur du jugement? N'as-tu point peur du feu d'enfer? Vous, le +barbon, dans le coin, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu en vous +assez de la grâce de Dieu pour vous empêcher de prendre les armes contre +votre très gracieux et très affectueux souverain. + +--J'ai suivi les conseils de ma conscience, mylord, dit le vénérable +drapier de Wellington, auquel il s'adressait. + +--Ha! votre conscience! hurla Jeffreys. Un prédicant qui a une +conscience! Où était-elle votre conscience, il y a deux mois, scélérats, +coquin? Votre conscience ne vous servira guère, monsieur, quand vous +danserez en l'air avec la corde au cou. A-t-on jamais vu pareille +scélératesse? A-t-on jamais entendu pareille effronterie? Et vous, grand +pendard de rebelle, n'aurez-vous pas assez de grâce pour tenir les yeux +baissés? Faut-il que vous osiez regarder la justice en face, comme si +vous étiez un honnête homme! Est-ce que vous n'avez pas peur, monsieur? +Ne voyez-vous pas la mort qui vous attend? + +--Je l'ai déjà vue, mylord, et je n'en ai pas peur, répondis-je. + +--Race de vipères! cria-t-il en levant les mains. Le meilleur des pères, +le plus bienveillant des rois! Ayez soin que mes paroles soient +transcrites sur le procès-verbal, greffier! Le plus indulgent des +parents. Mais il faut ramener par le fouet à l'obéissance les enfants +indociles. + +Et sur ces mots, il eut un ricanement féroce. + +--Le roi épargnera tout nouveau souci sur ce point à vos parents +naturels. S'ils tenaient à vous conserver, ils n'avaient qu'à vous +élever dans de meilleurs principes. Coquins, nous allons être +miséricordieux envers vous.--Oh! miséricordieux, miséricordieux! Combien +sont-ils ici, greffier? + +--Cinquante-un, mylord. + +--Ô égout de vilenie! Cinquante-un coquins fieffés comme il n'y en eut +jamais de traînés sur claie! Oh! quelle masse de corruption nous avons +là! Qui défend les vilains? + +--Je défends les prisonniers, Votre Seigneurerie, répondit le jeune +légiste. + +--Maître Helstrop! Maître Helstrop, cria Jeffreys, agitant sa grande +perruque au point d'en faire tomber la poudre, vous êtes dans toutes ces +sales affaires, Maître Helstrop. Vous pourriez bien vous trouver dans un +cas fâcheux, Maître Helstrop. Parfois il me semble que je vous vois +vous-même sur la sellette, Maître Helstrop. Il pourrait bien arriver que +vous ayez aussi besoin d'un gentleman de robe longue, Maître Helstrop. +Ah! prenez garde, prenez garde. + +--Je suis désigné par la couronne, Votre Seigneurie, dit le légiste +d'une voix tremblante. + +--Dois-je donc m'entendre répliquer! brailla Jeffreys, dont les yeux +noirs s'allumèrent d'une rage démoniaque Serais-je insulté dans mon +propre tribunal? Faudra-t-il que tout plaideur d'une pièce de cinq +liards, parce que le hasard lui aura mis une perruque et une robe, +vienne contredire le Lord juge et sauter à la figure de celui qui +préside le Tribunal? Oh! Maître Helstrop, je crains de vivre assez +longtemps pour vous voir arriver quelque malheur. + +--J'implore le pardon de Votre Seigneurie, s'écria l'avocat au coeur +défaillant, la figure aussi blanche que le papier de sa nomination. + +--Prenez garde à vos paroles et à vos actes, répondit Jeffreys d'un ton +de menace. Faites en sorte de ne pas exagérer le zèle à défendre l'écume +de la terre. Eh bien, maintenant, voyons. Qu'est-ce que ces cinquante-un +bandits désirent dire pour leur défense? Messieurs du jury, je vous prie +de remarquer l'air de coupeurs de gorge qu'ont toutes ces figures. Il +est heureux que le Colonel Kirke ait donné au tribunal une garde +suffisante, car avec eux ni la justice ni l'Église ne sont en sûreté. + +--Quarante d'entre eux demandent à plaider coupables sur l'accusation +d'avoir pris les armes contre le Roi, répondit notre avocat. + +--Ah! hurla le juge, vit-on jamais une imprudence aussi incomparable? +Vit-on jamais une effronterie aussi invétérée? Coupables, disent-ils? +Ont-ils exprimé leur repentir de cette faute contre le meilleur, le plus +patient monarque! Écrivez ces mots sur le procès-verbal, greffier. + +--Ils ont refusé d'exprimer du repentir, Votre Seigneurerie, répondit le +conseiller de la défense. + +--Oh! les parricides! les impudents coquins! cria le juge. Mettez +ensemble ces quarante-là de ce côté-ci de l'enceinte. Oh! messieurs, +avez-vous jamais vu une pareille concentration de vice! Regardez comment +la bassesse, la scélératesse peuvent se dresser, la tête haute. Oh! +monstres endurcis! Mais les onze autres! Peuvent-ils donc espérer que +nous ajouterons foi à ce mensonge transparent? à cette ruse palpable? +Pourront-ils le faire avaler à la Cour? + +--Mylord, leurs moyens de défense n'ont pas encore été formulés, +balbutia Maître Helstrop. + +--Je suis capable de flairer un mensonge avant qu'il ne soit exprimé, +gronda le juge. Je suis capable de le lire aussi vite que vous de le +concevoir. Allons! Allons! le temps de la Cour est précieux. Proposez +des moyens de défense ou asseyez-vous et qu'on prononce la sentence. + +--Ces hommes, Mylord, dit le défenseur, qui tremblait au point que le +parchemin se froissait avec bruit sous sa main, ces onze hommes, mylord... + +--Onze diables, mylord, interrompit Jeffreys. + +--Ce sont des paysans innocents, mylord, et qui aiment Dieu et le Roi. +Ils ne se sont mêlés en aucune façon dans cette récente affaire. Ils ont +été traînés hors de leur maison, mylord, non point parce qu'on les +soupçonnait, mais parce qu'ils étaient hors d'état de satisfaire la +rapacité de certains simples soldats qui, déçus dans leur espoir de +butin... + +--Oh! honte! honte! cria Jeffreys d'une voix tonnante, trois fois honte! +Maître Helstrop, ne vous suffit-il pas de soutenir des rebelles, et +faut-il encore que vous sortiez de votre sujet pour calomnier les +troupes du Roi? Où en vient le monde? En un mot, qu'allèguent ces +coquins pour leur défense? + +--Un alibi, Votre Seigneurerie! + +--Ha! L'argument connu de tous les gredins. Ont-ils des témoins? + +--Nous avons ici une liste de quarante témoins, Votre Seigneurerie. Ils +attendent en bas. Beaucoup d'entre eux ont fait un long trajet, se sont +exposés à bien de la peine, à des ennuis. + +--Que sont-ils? Qui sont-ils? cria Jeffreys. + +--Ce sont des gens de la campagne, Votre Seigneurerie, des cultivateurs, +des fermiers, les voisins de ces pauvres gens, qu'ils connaissaient +bien, et qui peuvent parler de ce qu'ils ont fait. + +--Des cultivateurs, des fermiers, cria le juge à tue-tête, mais alors +ils appartiennent à la même classe que ces hommes-là. Voudriez-vous que +nous acceptions le serment de ces gens-là, qui sont eux-mêmes des Whigs, +des Presbytériens, des prêcheurs, des camarades de taverne de ceux que +nous sommes en train de juger? Je parie qu'ils ont concerté cela à +loisir tout en buvant leur bière. À loisir, à loisir, les coquins. + +--Ne voulez-vous pas entendre les témoins, Votre Seigneurie? s'écria +notre avocat, rappelé à un faible sentiment d'énergie par cet outrage. + +--Pas un mot d'eux, monsieur, dit Jeffreys. Je me demande si mon devoir +envers le Roi, mon bon maître,--écrivez «bon maître» greffier,--ne +m'autorise pas à faire asseoir tous vos témoins sur la sellette comme +complices et fauteurs de trahison. + +--S'il plaît à Votre Seigneurie, cria un des prisonniers, j'ai pour +témoins M. Johnson, du Bas Stowey, qui est un bon Tory, et aussi M. +Shepperton le clergyman. + +--Il n'en est que plus honteux pour eux de se montrer dans une cause +pareille, riposta Jeffreys. Que devons-nous dire, gentlemen du jury, en +voyant la noblesse de campagne et le clergé de l'Église Établie soutenir +de cette manière la trahison et la rébellion? Assurément c'est le +dernier jour qui approche. Vous êtes un Whig des plus mal intentionnés, +des plus dangereux, pour les avoir entraînés si loin de leur devoir. + +--Mais écoutez-moi, Mylord, s'écria un des prisonniers. + +--Vous écouter, veau mugissant! cria le juge. Nous n'avons pas autre +chose à entendre. Vous figurez-vous que vous êtes revenu à votre +conciliabule, pour oser élever ainsi la voix. Vous entendre! Parbleu! +Nous vous écouterons du bout d'une corde avant peu de jours. + +--Nous avons peine à croire, dit un des conseillers de la Couronne, en +se dressant soudain, avec un grand bruit de papiers froissés, nous avons +peine à croire qu'il soit nécessaire pour la Couronne de préciser aucun +cas. Nous avons déjà entendu bien des fois toute l'histoire de cette +damnable, de cette exécrable entreprise. Les hommes, qui comparaissent +devant Votre Seigneurie, se sont, pour la plupart, reconnus coupables, +et parmi ceux qui s'obstinent, il n'y en a pas un qui ait pu nous donner +quelque sujet de le croire innocent de l'horrible crime dont il est +accusé. En conséquence les gentlemen de la robe longue sont d'accord +pour déclarer que le jury peut être requis tout de suite de prononcer un +seul verdict sur la totalité des accusés. + +--Et c'est... demanda Jeffreys, en se tournant vers le chef des jurés +pour l'interroger du regard. + +--Coupable, Votre Seigneurie, dit celui-ci, en ricanant, pendant que les +jurés ses confrères hochaient la tête et échangeaient des rires. + +--Naturellement, naturellement! Coupables comme Judas Iscariote, cria le +juge, en regardant d'un air triomphant la foule des paysans et bourgeois +qui se trouvait devant lui. Faites-les avancer un peu, huissiers, afin +que je puisse les considérer plus avantageusement. Oh! les rusés! +N'est-ce pas que vous voilà pris! N'est-ce pas que vous êtes cernés? Où +pouvez-vous fuir maintenant? Ne voyez-vous pas l'enfer s'ouvrir à vos +pieds? Eh! n'est-ce pas que vous avez peur? Oh! elle sera courte, +courte, votre confession. + +On eût dit que le diable en personne était entré en cet homme, car tout +en parlant, il se tordait d'un rire infernal et tapotait le coussin +rouge qui était devant lui. + +Je promenai un regard sur mes compagnons, mais il semblait que leurs +figures eussent été taillées dans le marbre. + +S'il avait compté voir un oeil se mouiller, une lèvre trembler, cette +satisfaction lui était refusée. + +--Si j'étais libre d'agir, dit-il, pas un de vous n'échapperait à la +corde. Oui, et si j'étais libre d'agir, certains dont l'estomac est trop +délicat pour cette besogne et qui prétendent servir le Roi du bout des +lèvres, tout en intercédant pour ses pires ennemis, auraient eux-mêmes +de quoi garder un souvenir des assises de Taunton. Oh! les plus ingrats +des rebelles! N'avez-vous pas entendu comme quoi votre très tendre et +très miséricordieux monarque, le meilleur des hommes (greffier; mettez +cela par écrit) cédant à l'intercession de ce grand et charitable homme +d'état, Lord Sunderland, (greffier, écrivez cela) a pitié de vous. Cela +ne vous a-t-il pas amollis? Cela ne vous a-t-il pas inspiré l'horreur de +vous-mêmes? Je le déclare, quand j'y songe... + +...Et sur ces mots, la respiration lui manqua tout à coup. + +Il éclata en sanglots, les larmes ruisselèrent sur ses joues... + +--... Quand j'y songe, à cette patience chrétienne, à cette ineffable +miséricorde, je me sens contraint d'évoquer en mon esprit ce Grand Juge +devant lequel nous tous, et même moi, nous aurons un jour à rendre nos +comptes. Faut-il recommencer greffier, ou bien est-ce déjà écrit? + +--C'est écrit, Votre Seigneurie. + +--Alors écrivez en marge: «sanglots.» Il est bon que le Roi soit +instruit de notre opinion en pareille matière. Sachez donc, vous les +rebelles les plus perfides et les plus dénaturés, que ce bon père, que +vous avez repoussé du talon, est venu s'interposer entre vous et les +lois offensées par vous. Sur son ordre, j'écarte de vous le châtiment +que vous avez mérité. Si vraiment vous êtes capables de prier, si vos +conciliabules mortels pour l'âme n'ont pas chassé de vous toute grâce, +tombez à genoux, et exprimez votre gratitude en apprenant de moi qu'il +vous est accordé à tous un pardon entier. + +Alors le juge se leva de son siège, comme s'il allait descendre du +tribunal, et nous échangeâmes des regards stupéfaits sous l'impression +de ce dénouement si inattendu du procès. + +Les soldats et les gens de loi ne furent pas moins ébahis, pendant qu'un +murmure de joie et d'approbation se faisait entendre, parmi les quelques +campagnards qui avaient eu la hardiesse de s'aventurer dans cette +enceinte maudite. + +--Toutefois, reprit Jeffreys, en se tournant, un malicieux sourire sur +les lèvres, ce pardon est subordonné à certaines conditions et réserves. +Vous serez tous conduits d'ici à Poole, enchaînés, et vous y trouverez +un navire qui vous attend. Vous serez enfermés avec d'autres dans la +cale dudit navire et transportés aux frais du Roi dans les Plantations, +pour y être vendus comme esclaves. Puisse Dieu vous donner des maîtres +qui sachent faire un usage libéral du bâton et du cuir pour amollir vos +esprits obstinés et vous porter à de meilleures pensées. + +Il était de nouveau sur le point de se retirer, lorsqu'un des +conseillers de la Couronne lui dit un mot à demi-voix. + +--Une bonne idée! s'écria le juge. J'avais oublié. Ramenez les +prisonniers, huissiers. Peut-être vous figurez-vous que par les +Plantations j'entends les possessions de Sa Majesté en Amérique. +Malheureusement il s'y trouve déjà trop de gens de votre religion. Vous +seriez tous au milieu d'amis qui vous encourageraient peut-être dans +votre mauvaise voie et mettraient ainsi votre salut en danger. Vous y +envoyer, ce serait ajouter du bois au feu, tout en se flattant +d'éteindre l'incendie. Ainsi donc, par les Plantations, j'entends les +Barbades, où vous vous trouverez avec les autres esclaves, qui ont +peut-être la peau plus noire que la vôtre, mais dont j'ose affirmer +qu'ils ont l'âme plus blanche. + +Le procès se termina sur ce speech final, et nous fûmes ramenés, à +travers la foule qui emplissait les rues, dans la prison d'où nous +avions été tirés. + +Des deux côtés de la rue, sur notre passage, nous pûmes voir les membres +de nos anciens compagnons se balançant au vent, et leurs têtes fichées +sur des perches et des piques nous regardaient en ricanant. + +Nul pays sauvage du coeur de la païenne Afrique ne devait présenter un +spectacle égalant en horreur celui de la ville anglaise de Taunton, +pendant qu'y régnèrent Jeffreys et Kirke. + +Il y avait de la mort dans l'air. + +Les citadins allaient et venaient timides, silencieux, osant à peine +s'habiller de noir en mémoire de ceux qu'ils avaient aimés et perdus, de +peur qu'on ne bâtit sur ce fait une accusation de trahison. + +À peine étions-nous de retour dans le magasin aux laines qu'un sergent +entra, accompagnant un homme long, à figure pâle, aux dents saillantes, +que son costume bleu clair, ses culottes de soie blanche, l'épée à +pommeau d'or, les brillantes boucles de ses souliers, permettaient de +ranger parmi ces raffinés de Londres que l'intérêt ou la curiosité +avaient amenés sur le théâtre de la rébellion. Il marchait à petits pas +sur la pointe des pieds comme un maître de danse français, en agitant +son mouchoir parfumé devant son nez mince et proéminent, et respirait +des sels aromatiques contenus dans un flacon bleu qu'il tenait de la +main gauche. + +--Par le Seigneur! s'écria-t-il, mais la puanteur de ces sales +misérables est de force à vous couper la respiration! Oui, parle +Seigneur, qu'on m'arrache les organes vitaux si je me risquerais parmi +eux à moins d'être, comme je le suis, un véritable débauché d'enfer! Y +a-t-il quelque danger d'attraper la fièvre des prisons, sergent? + +--Ils sont tous aussi sains que des carpes, Votre Honneur, dit le +sous-officier, en portant la main à son bonnet. + +--Hé! Hé! s'écria le raffiné, avec un rire suraigu. Ce n'est pas souvent +que vous recevez la visite d'une personne de qualité, j'en suis sûr. +C'est pour affaires, sergent, pour affaires. _Auri sacra fames_. Vous +vous rappelez, sergent, ce que dit Virgilius Maro. + +--Jamais entendu causer ce gentleman, monsieur, du moins à ma +connaissance, dit le sergent. + +--Hé! Hé! jamais entendu causer? Hé! Voilà qui aura du succès chez +Slaughter, sergent. Voilà qui fera bien pouffer de rire chez Slaughter. +Par mon âme! Mais quand je lance une histoire, les gens se plaignent de +ne pouvoir se faire servir, car les garçons rient tellement qu'on ne +peut tirer d'eux aucun travail. Oh! qu'on me saigne! Mais voilà une +troupe bien sale, bien profane. Faites approcher les mousquetaires, +sergent, de peur qu'ils ne sautent sur moi. + +--Nous y veillerons, Votre-Honneur. + +--Il m'est accordé une douzaine d'entre eux, et le capitaine Pogram m'a +offert douze livres par tête. Mais il me faut de solides coquins, +solides, robustes, car le voyage en tue beaucoup, sergent, et le climat +les éprouve pareillement. Ah! en voici un qu'il me faut. Oui, c'est très +vrai. Il est jeune. Il a en lui beaucoup de vie et beaucoup de force. +Marquez-le à part, sergent. Marquez-le. + +--Il se nomme Clarke, dit le soldat. Je l'ai marqué. + +--Si celui-ci est le clerc, je désirerais avoir un prêtre pour faire la +paire, s'écria le fat, en reniflant son flacon. Saisissez-vous la +plaisanterie, sergent? Hé! Hé! Votre lenteur d'esprit s'élève-t-elle à +cette hauteur? Qu'on me fasse tourner au rouge, si je ne me sens pas en +train. Et cet autre, là-bas, à la figure brune, vous pouvez le marquer +aussi, et de même le jeune qui est à côté de lui. Marquez-le. Ah! il +agite la main de mon côté. Tenez ferme, sergent. Où sont mes sels. Qu'y +a-t-il, l'homme? Qu'y a-t-il? + +--S'il plaît à Votre Honneur, dit le jeune paysan, s'il vous convient de +me choisir pour faire partie d'une troupe, j'espère que vous permettrez +à mon père, que voici, de venir aussi avec nous. + +--Peuh! Peuh! s'écria le fat, vous êtes déraisonnable, oui vraiment. +A-t-on jamais ouï chose pareille? L'honneur le défend. Comment oserai-je +imposer un vieil homme à mon honnête ami, le capitaine Pogram. Fi! Fi! +qu'on me coupe en deux s'il ne dirait pas que je l'ai filouté! Il y a +là-bas un gaillard, un luron à tête rousse, sergent. Les nègres se +figureront qu'il a pris feu. Ceux-là, avec ces six solides rustres, +compléteront ma douzaine. + +--Vous avez vraiment le dessus du panier, dit le sergent. + +--Oui, qu'on me noie si je n'ai pas le coup d'oeil prompt en fait de +chevaux, d'hommes et de femmes! Je trouverai en un instant ce qu'il y a +de mieux dans une fournée. Douze fois douze, bien près de cent cinquante +pièces, sergent, qui n'auront coûté que quelques mots. Je n'ai eu qu'à +envoyer ma femme, une personne diantrement belle, remarquez bien, et qui +s'habille à la mode, à mon bon ami le secrétaire, pour lui demander +quelques rebelles. «Combien? dit-il.--Une douzaine, cela suffira.» Et +tout a été réglé d'un trait de plume. Pourquoi là maudite sotte +n'a-t-elle pas pensé à en demander un cent? Mais qu'y a-t-il, sergent, +qu'y a-t-il? + +Un petit homme vif, à tête en potiron, vêtu d'un habit de cheval et de +grandes bottes, venait d'entrer à grand bruit d'éperons dans le magasin +aux laines, d'un air fort assuré, fort autoritaire, porteur d'un grand +sabre de forme antique qui traînait derrière lui, et agitant une +cravache. + +--Bonjour, sergent, dit-il d'une voix forte et impérieuse, vous avez +peut-être entendu parler de moi? Je suis monsieur John Wooton, de +Langmere House, qui s'est donné tant de tracas pour le Roi et que M. +Godolphin a appelé, en pleine Chambre des Communes, une des colonnes +locales de l'État. Ce furent ses propres paroles. C'est beau, n'est-ce +pas? Des colonnes? Remarquez cette idée ingénieuse: l'État serait en +quelque sorte un palais ou un temple, et les fidèles sujets autant de +colonnes, et je fus l'une d'elles. + +Je suis une colonne locale. J'ai reçu un permis royal, sergent, pour +choisir parmi vos prisonniers dix solides coquins que je pourrai vendre, +comme récompense de mes efforts. Rangez-les donc en ligne, que je puisse +faire mon choix. + +--Alors, monsieur, nous sommes ici pour la même affaire, dit le +Londonien, qui mit la main sur son coeur en s'inclinant si bas qu'on eût +dit que son épée prenait une direction perpendiculaire vers le plafond, +l'honorable Georges Dawnish, à votre service! Votre très humble et très +dévoué serviteur, monsieur. À vos ordres en toutes choses, en toutes +circonstances. C'est vraiment une joie, une faveur, monsieur, de faire +votre distinguée connaissance. Hem! + +Le hobereau parut quelque peu décontenancé par cette averse de +salamalecs londoniens. + +--Ahem! monsieur! oui, monsieur, dit-il en agitant la tête avec +rapidité. Enchanté de vous voir, monsieur! Diablement enchanté! Mais ces +hommes, sergent! Le temps presse, car il y a marché demain à Shepton, et +je serais enchanté de voir mon vieux ragot avant qu'il ne soit vendu. En +voilà un bien en chair. Il me le faut. + +--Pardieu! je vous ai devancé, s'écria le courtisan. Qu'on me noie, si +cela ne me fait pas de la peine. Il est à moi. + +--Alors celui-ci, dit l'autre, en le montrant avec sa cravache. + +--Il est à moi aussi. Ma parole! mais c'est par trop drôle. + +--Corps de Dieu! Combien en avez-vous? s'écria le squire de Dulverton. + +--Une douzaine! Hé! Hé! La douzaine toute ronde. Qu'on me crève si je +n'ai pas eu le meilleur choix avant vous! Le premier oiseau levé, vous +connaissez le vieux dicton. + +--C'est une infamie, cria le squire en colère, une honte, une infamie. +Il faut que nous nous battions pour le Roi, que nous risquions notre +peau, et alors, quand tout est fini, voici qu'arrive un troupeau de +laquais d'antichambre, qui viennent nous escamoter le choix avant que +leurs maîtres soient servis! + +--Laquais d'antichambre, monsieur, piailla le raffiné. Sur la mort, +monsieur, voilà qui touche à mon honneur de très près. J'ai vu couler du +sang, monsieur, et des blessures s'ouvrir pour de moindres provocations. +Rétractez-vous, monsieur, rétractez-vous. + +--Arrière, perche à porter les habits! dit l'autre d'un ton méprisant. +Vous êtes venu, comme les autres oiseaux mangeurs de charognes, quand la +bataille est finie. Est-ce qu'on a prononcé votre nom en plein +Parlement? Est-ce que vous êtes une colonne locale? Arrière, arrière, +mannequin de tailleur! + +--Et vous, insolent rustre en sabots, s'écria le fat, lourdaud au +langage grossier, la seule colonne avec laquelle vous ayez jamais fait +connaissance est le poteau à fouetter. Ha! sergent, il porte la main à +son épée. Arrêtez-le, sergent, arrêtez-le, ou je lui ferai peut-être du +mal. + +--Non, messieurs, s'écria le sous-officier, cette querelle ne doit pas +se poursuivre ici. Nous ne pouvons tolérer qu'on fasse du désordre dans +l'intérieur de la prison, mais il y a au dehors une pelouse bien +nivelée, où il y a autant d'espace qu'un gentilhomme peut en souhaiter +pour se donner de l'exercice. + +Cette proposition ne parut plaire à aucun des deux gentlemen en colère, +qui se mirent à comparer la longueur de leurs épées et à jurer qu'avant +le coucher du soleil chacun aurait des nouvelles de l'autre. + +Notre propriétaire, car je puis appeler ainsi le fat, partit enfin, et +le hobereau, après avoir choisi les dix hommes suivants, s'en alla à +grand fracas, pestant après les courtisans, les Londoniens, le sergent, +les prisonniers, et principalement contre l'ingratitude du gouvernement, +qui le récompensait aussi chichement de son zèle. + +Cette scène ne fut que la première d'un grand nombre d'autres +semblables, car le gouvernement, qui s'efforçait de satisfaire aux +demandes de ses partisans, avait promis beaucoup plus de prisonniers +qu'il n'y en avait. + +Je suis fâché d'avoir à le dire, j'ai vu non seulement des hommes, mais +encore des femmes de mon pays, des dames titrées même, se tordre les +mains, se lamenter parce qu'il leur avait été impossible d'obtenir +quelqu'un de ces pauvres gens du comté de Somerset pour le vendre comme +esclave. + +Et en fait, il fut fort difficile de leur faire comprendre que leurs +sollicitations auprès du Gouvernement ne leur donnaient aucunement le +droit de s'emparer du premier citadin ou paysan qui leur tomberait sous +la main et de l'expédier aux Plantations sans autre forme de procès. + +Ainsi donc, mes chers petits enfants, je vous ai ramenés avec moi dans +le passé pendant toutes les soirées de ce long et ennuyeux hiver, je +vous ai fait assister à des scènes dont tous les acteurs sont sous +terre, à part peut-être un ou deux barbons comme moi, pour garder +quelque souvenir d'eux. + +J'ai appris que vous, Joseph, vous avez mis par écrit, chaque matin, ce +que je vous avais raconté la veille. + +Vous avez fort bien fait d'agir ainsi, car vos enfants et les enfants de +vos enfants pourront y prendre de l'intérêt et même éprouver quelque +fierté, en apprenant que leurs ancêtres ont joué un rôle dans de telles +scènes. + +Mais voici que le printemps arrive, que la verdure se dépouille de sa +neige, en sorte que vous avez mieux à faire que de rester assis à +écouter les histoires d'un vieillard loquace. + +Ah! ah! vous secouez la tête. + +Mais la vérité, c'est que vos jeunes membres ont besoin de s'exercer, de +se fortifier, de se consolider, et vous n'obtiendrez jamais ce résultat +en vous rôtissant devant ce grand feu. + +De plus, maintenant mon histoire marche rapidement à sa fin, car je n'ai +jamais eu l'intention de vous conter autre chose que les événements qui +se rapportent à l'insurrection de l'Ouest. + +Si la partie qui s'achève a été des plus mornes, si elle n'a point pour +dénouement un joyeux carillon et des poignées de mains, comme dans les +livres à bon marché, c'est à l'histoire et non à moi qu'il faut vous en +prendre. Car la Vérité est une maîtresse sévère, et une fois qu'on s'est +mis en route avec elle, il faut suivre la commère jusqu'au bout, +dut-elle braver carrément toutes les règles, toutes les conditions, qui +voudraient faire de cette confusion inextricable qu'est le monde le +jardin bien régulier, à la hollandaise, des conteurs d'histoires. + +Trois jours après notre procès, nous fûmes alignés dans la rue du Nord, +devant le château, avec des hommes venus d'autres prisons et qui +devaient partager notre sort. + +Nous étions placés sur quatre de front et une corde réunissait chaque +rang au suivant. + +Je comptai cinquante de ces rangs, ce qui porterait notre total à deux +cents. + +De chaque côté marchaient des dragons. Nous avions devant et derrière +nous des compagnies de mousquetaires pour empêcher toute tentative +d'attaque ou d'évasion. + +Nous partîmes ainsi rangés le dix septembre, au milieu des larmes et des +gémissements des gens de la ville, parmi lesquels beaucoup voyaient +leurs fils ou leurs frères en route pour l'exil sans pouvoir échanger +avec eux un dernier mot, une étreinte. + +Quelques-uns de ces pauvres gens, des vieux tout ridés, au chef +branlant, des femmes décrépites, marchèrent péniblement pendant des +milles à notre suite sur la grande route, jusqu'au moment où +l'infanterie de l'arrière-garde fit volte-face de leur côté et les +chassa avec des jurons et des coups de leurs baguettes de fusil. + +Ce jour-là, nous passâmes par Yeovil et Sherborne. + +Le lendemain, on traversa les Dunes du Nord jusqu'à Blandford, où nous +fûmes parqués ensemble comme des bestiaux et laissés là pendant la nuit. + +Le troisième jour, nous reprîmes notre marche à travers Wimborne et une +série de jolis villages du Comté de Dorset, les derniers villages +anglais que devaient voir la plupart d'entre nous pour bien des longues +années. + +À une heure avancée de l'après-midi, nous vîmes apparaître les vergues +et les agrès des navires dans le Port de Poole. + +Au bout d'une autre heure, nous descendîmes le sentier ardu et +rocailleux qui mène à la ville. + +Là nous fûmes rangés sur le quai en face du brick au large pont, aux +lourdes manoeuvres qui était destiné à nous conduire vers l'esclavage. + +Pendant toute cette marche, nous fûmes traités avec la plus grande bonté +par le menu peuple. + +Il accourait de tous ces cottages avec des fruits et du lait qu'ils +partageaient entre nous. + +Dans d'autres endroits, des ministres dissidents risquèrent leur vie en +venant se poster sur les bords de la route, pour nous bénir au passage, +sous les grossières plaisanteries et les jurons des soldats. + +Nous montâmes à bord et fûmes menés dans la cale par le lieutenant du +navire, un grand marin à figure rouge, aux oreilles ornées d'anneaux, +pendant que le capitaine, debout sur la poupe, les jambes écartées, la +pipe à la bouche, nous vérifiait l'un après l'autre au moyen d'une liste +qu'il tenait à la main. + +Quand il vit de près la construction solide et l'air de santé rustique +des paysans, que n'avait pu entamer même leur longue captivité, ses yeux +pétillèrent et il frotta de plaisir ses grosses mains rouges. + +--Conduisez-les en bas, Jim, ne cessait-il de crier au lieutenant. +Arrimez-les comme il faut. Là-bas. Il y a des logements dignes d'une +duchesse, sur ma foi, une duchesse. Emballez-moi cela. + +Nous défilâmes l'un après l'autre devant le capitaine enchanté. + +Puis, nous descendîmes par l'échelle raide qui aboutissait à la cale. + +Arrivés là, nous fûmes conduits dans un étroit corridor, sur chaque côté +duquel s'ouvraient les compartiments qui nous étaient destinés. + +À mesure qu'un homme se trouvait devant, celui qui lui était réservé, il +y était poussé par le vigoureux lieutenant, et fixé au plancher par des +entraves aux chevilles que mettait en place l'armurier du bord. + +Il faisait nuit quand nous fûmes tous enchaînés, mais le capitaine fit +une ronde avec une lanterne pour s'assurer que sa propriété était en +parfaite sûreté. + +Je pus l'entendre, ainsi que le lieutenant, calculer la valeur de chaque +prisonnier et compter ce qu'il en tirerait sur le marché des Barbades. + +--Leur avez-vous servi leur fourrage, Jim? demanda-t-il en mettant sa +lanterne successivement dans chaque compartiment. Vous êtes-vous assuré +qu'ils ont eu leur ration? + +--Un pain d'avoine et une pinte d'eau, répondit le lieutenant. + +--Une duchesse s'en contenterait, par ma foi, s'écria le capitaine. +Regardez-moi celui-ci, Jim. Regardez-moi ses grandes mains: il pourrait +travailler des années dans les rizières, avant que les crabes de terre +viennent le dévorer. + +--Oui, nous aurons une belle vente aux enchères chez les colons pour cet +assortiment. Par Dieu! Capitaine, vous avez fait là une fameuse affaire. +Morbleu, vous avez roulé ces gens de Londres de la belle manière. + +--Qu'est-ce que cela? hurla le capitaine. En voici un qui n'a pas touché +à sa ration? Ah! ça, mon homme, est-ce que vous auriez l'estomac trop +délicat pour manger ce que d'autres ont trouvé bon, qui valaient mieux +que vous. + +--Je n'ai pas le coeur à manger, monsieur, répondit le prisonnier. + +--Eh quoi! Se permettrait-on des caprices, des fantaisies? +Prétendez-vous trier, choisir? Je vous le dis, mon homme, vous +m'appartenez corps et âme. Je vous ai payé dix belles pièces, et +maintenant il faut que je m'entende dire que vous ne voulez pas manger. +Mettez-vous à la besogne à l'instant, capricieux coquin, où je vous fais +passer à l'estrapade. + +--En voici un autre qui reste continuellement la tête penchée sur la +poitrine, sans entrain, sans vie. + +--Chien de révolté, d'entêté, cria le capitaine, de quoi vous +plaignez-vous? Pourquoi faites-vous une figure d'assureur pendant une +tempête? + +--S'il vous plaît, monsieur, c'est que je ne fais que penser à ma +vieille mère, là-bas, à Wellington, et je me demande qui la nourrira +maintenant que je n'y suis plus. + +--Hé, qu'est-ce que cela me fait? brailla le brutal marin. Comment +ferez-vous pour arriver au terme de votre voyage, en bon état de santé, +et le coeur content, si vous restez là comme une poule malade sur son +perchoir? Riez, mon homme, faites-vous gai, ou bien je vous donnerai de +quoi pleurer. C'est honteux pour vous, torchon de terrien, de bouder, de +geindre comme un enfant qu'on vient de sevrer. N'avez-vous pas tout ce +que le coeur peut souhaiter? Faites-lui tâter d'un bout de corde, Jim, +si jamais vous le rattrapez à se faire du mauvais sang. Ce qu'il fait +là, ce n'est que pour nous ennuyer. + +--Votre Honneur m'excusera, dit un matelot accourant du pont. Il y a à +l'arrière un étranger qui désire s'entretenir avec Votre Honneur. + +--Quelle sorte d'homme est-ce, l'ami? + +--C'est certainement une personne de qualité, Votre Honneur. Il parle +avec autant d'aplomb que s'il était le capitaine du navire. Le maître +d'équipage n'a fait que le frôler et il s'est mis à jurer, à sacrer +après lui, à le regarder en face, avec des yeux de chat sauvage, si bien +que Job Harrisson se figure avoir embarqué le diable en personne. Les +hommes ne trouvent pas sa tournure fort à leur gré. + +--Que diable peut-être ce godelureau? dit le capitaine. Allez sur le +pont, Jim, et dites-lui que je suis occupé à compter mon bétail sur pied +et que j'irai le trouver dans un instant. + +--Non, Votre Honneur, on aura des ennuis, si vous ne montez pas. Il jure +qu'il n'entend pas se laisser berner, qu'il veut vous voir tout de +suite. + +--Que son sang soit maudit, quel qu'il soit! grommela le marin. Tout cop +est maître sur son tas de fumier. Que veut dire ce coquin? Quand même il +serait le Lord du Sceau privé, je tiens à lui faire savoir que je suis +le maître sur mon pont. + +En disant ces mots et les accompagnant de grondements d'indignation, le +lieutenant et le capitaine retirèrent, à eux deux, l'échelle, et firent +retomber le lourd panneau de l'écoutille après leur passage. + +Une seule lampe à huile, suspendue à une des solives au centre du +couloir, qui séparait les deux rangées de cellules, était tout +l'éclairage qu'on nous accordait. + +À sa jaune et trouble lueur, nous distinguions vaguement les grosses +côtes de bois du navire se courbant de chaque côté de nous et supportant +les traverses qui soutenaient le pont. + +Une odeur infecte, provenant de l'eau stagnante, empoisonnait l'air +épais et lourd. + +À chaque instant, un rat, poussant un cri aigu, et avec un bruit de +piétinement, s'élançait à travers la zone éclairée, et disparaissait un +peu loin dans les ténèbres. + +La forte respiration que j'entendais autour de moi m'apprit que mes +compagnons, épuisés par leur voyage et leurs souffrances, avaient fini +par s'endormir. + +De temps à autre, un lugubre tintement de chaînes, la brusque +interruption du souffle, et une inspiration profonde rappelaient qu'un +pauvre paysan, encore sous l'influence d'un rêve qui lui montrait son +humble coin de terre parmi les bosquets des Mendips, se réveillait +brusquement pour voir le vaste cercueil dans lequel il se trouvait et +pour respirer l'air empoisonné de la prison flottante. + +Je restai longtemps éveillé, tout entier à mes pensées au sujet de +moi-même, et aussi des pauvres créatures qui m'entouraient. + +À la fin, cependant, le battement rythmique de l'eau contre les flancs +du navire, le léger roulis et le tangage me firent tomber dans un +sommeil dont je fus brusquement tiré par une lumière passant devant mes +yeux. Je me mis sur mon séant et vis plusieurs matelots groupés autour +de moi, avec un homme de haute taille enveloppé d'un manteau noir, qui +tenait une lanterne au-dessus de ma tête. + +--C'est l'homme en question, dit-il. + +--Allons, matelot, il faut que vous veniez sur le pont, dit l'armurier +du bord. + +Et de quelques coups de son marteau, il fit tomber les fers de mes +pieds. + +--Suivez-moi, dit l'inconnu de haute stature, en me précédant vers +l'échelle de l'écoutille. + +C'était une sensation céleste de revenir encore une fois à l'air pur. + +Les étoiles brillaient au ciel de tout leur éclat. + +Une fraîche brise soufflait de la terre et murmurait une charmante +chanson à travers les agrès. + +Tout près de nous, les lumières de la ville jetaient des éclats jaunes +et gais. + +Plus loin, la lune regardait à la dérobée par-dessus les collines de +Bournemouth. + +--Par ici, monsieur, dit le marin, tout droit, dans la cabine, monsieur. + +Suivant toujours mon guide, je me trouvai dans la cabine basse du brick. + +Une table carrée, luisante, en occupait le centre, et une lampe à +lumière éclatante se balançait au-dessus. + +Tout au bout, en plein dans la partie éclairée, le capitaine était +assis, la figure rayonnante d'avidité et d'espoir. + +Sur la table il y avait une petite pile de pièces d'or, une bouteille de +rhum, des verres, une boîte à tabac et deux longues pipes. + +--Mes compliments, capitaine Clarke, dit le capitaine, avançant sa tête +ronde, hérissée. Agréez les félicitations d'un honnête marin. À ce qu'il +paraît, nous ne sommes pas destinés à être compagnons de voyage, malgré +tout. + +--Le capitaine Micah Clarke doit faire un voyage pour son compte, dit +l'inconnu. + +Au son de sa voix, je sursautai d'étonnement. + +--Grands Dieux! m'écriai-je, Saxon! + +--Vous l'avez deviné, dit-il en rejetant son manteau et me montrant la +figure et la tournure bien connues du soldat de fortune. Par ma foi! +l'ami, si vous avez pu me recueillir dans le Solent, je puis bien, je +suppose, vous tirer de ce maudit piège à rats où je vous trouve. C'est +partie liée, comme on dit devant le tapis vert. Sans doute je vous en +voulais à mort au moment de notre dernière séparation, mais je vous +gardais quand même un coin de mon âme. + +--Une chaise et un verre, capitaine Clarke, s'écria le patron. Parbleu! +Je pense que vous êtes tout disposé à lever le petit doigt et à vous +rincer le sifflet après tout ce que vous avez traversé. + +Je m'assis à table. La tête me tournait. + +--Voilà qui est trop profond pour moi, dis-je. Que signifie tout cela et +comment est-ce arrivé? + +--Pour mon compte, le sens est aussi clair que le verre de mon +habitacle, dit le marin. Votre bon ami le Colonel Saxon,--c'est son nom +à ce que j'apprends,--m'a offert autant d'argent que je pouvais espérer +d'en gagner en vous vendant dans les Indes. Ma parole! je suis rude et +je parle franc, mais j'ai le coeur au bon endroit. Oui, oui, je ne +voudrais pas enlever par fraude un homme si je pouvais lui rendre la +liberté, mais nous avons à veiller sur nos intérêts et le commerce ne +marche guère. + +--Alors je suis libre! dis-je. + +--Vous êtes libre, répondit-il. Voici l'argent de votre achat sur la +table. Vous pouvez aller où il vous plaira, excepté en Angleterre, où +vous êtes encore hors la loi par le fait de votre sentence. + +--Comment avez-vous fait cela, Saxon? demandai-je. N'avez-vous rien à +craindre pour vous-même. + +--Ho! Ho! fit le vieux soldat en riant, je suis un homme libre, mon +garçon. Je tiens mon pardon et je ne me soucie d'un espion ou d'un +dénonciateur pas plus que d'un maravédi. Qui ai-je rencontré, il y a un +jour ou deux? Le Colonel Kirke en personne. Oui, mon garçon, je l'ai +rencontré dans la rue, et à son nez, j'ai mis mon chapeau de travers. Le +gredin a porté la main à la poignée de son épée, et j'allais dégainer +pour envoyer son âme au diable, si on ne nous avait pas séparés. +Jeffreys et les autres me sont aussi indifférents que les cendres de +cette pipe. Je peux faire claquer ce pouce et cet index pour les +narguer. Ils aiment mieux voir le dos de Décimus Saxon que sa figure, je +vous en réponds, oui! + +--Mais d'où vient cela? demandai-je. + +--Eh! Vierge Marie, ce n'est point un mystère. Les vieux oiseaux, qui +ont de l'expérience, ne se prennent pas avec de la paille. Lorsque je +vous quittai, je me mis en route pour certaine hôtellerie où je pouvais +être sûr de trouver une personne amie. J'y passai quelque temps _en +cachette_, ainsi que disent les Français, afin de préparer à bien le +plan que j'avais en tête. Éclair et tonnerre! j'eus une peur terrible +que me causa ce vieux marin votre ami, qui pourrait être vendu comme +peinture, car en tant qu'homme, il n'est plus bon à grand'chose. + +Bon, je me rappelai assez tôt l'affaire de votre visite à Badminton et +du Duc de B... Nous ne nommerons personne, mais vous devinerez aisément +de quoi je parle. Je lui envoyai un messager pour lui dire que je +comptais acheter mon pardon en faisant connaître tout ce que je savais +du double jeu qu'il avait joué avec les rebelles. + +Le message fut remis secrètement et il me répondit que je le trouverais +lui-même, à un certain endroit, la nuit. + +Au lieu de m'y rendre en personne, j'y envoyai mon messager, qui fut +trouvé le lendemain raide mort avec plus de boutonnières dans son +doublet que le tailleur n'en avait fait. + +Sur quoi j'envoyai de nouveau, en me montrant plus exigeant et parlant +d'un prompt arrangement. + +Il me demanda mes conditions. + +Je répondis: un pardon complet et un commandement pour moi, et pour vous +une somme suffisante pour que vous puissiez vous rendre commodément dans +un pays étranger et vous adonner à la noble profession des armes. + +J'obtins l'un et l'autre, quoique cela fût aussi dur que si on lui +arrachait les dents. + +Son nom a grand crédit à la Cour en ce moment même et le Roi ne peut +rien lui refuser. + +J'ai mon pardon et un commandement de troupes dans la +Nouvelle-Angleterre. + +Pour vous, j'ai deux cents pièces; sur lesquelles trente ont servi à +payer votre rançon au capitaine; vingt autres me sont dues pour mes +avances en cette affaire. + +Vous trouverez dans ce sac les cent cinquante et quelques pièces, sur +lesquelles vous en paierez quinze aux pêcheurs qui ont pris l'engagement +de vous transporter à Flessingue. + +Vous n'aurez aucune peine à croire, mes chers enfants, combien je fus +bouleversé par ce brusque revirement des choses. + +Lorsque Saxon eut cessé de parler, je restai comme étourdi à essayer de +comprendre ce qu'il m'avait dit. + +Puis, il me vint à l'esprit une pensée qui glaça la flamme d'espoir et +de bonheur qu'avait fait jaillir en moi l'idée de ma liberté recouvrée. + +Ma présence avait été un aide, une consolation pour mes malheureux +compagnons. + +Ne serait-ce pas cruauté que de les abandonner dans leur détresse? Il +n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne levât les yeux vers moi dans +sa peine, et dans la faible mesure de mes ressources je les avais +secourus et réconfortés. + +Comment les abandonner maintenant? + +--Je vous suis extrêmement obligé, Saxon, dis-je enfin en parlant avec +lenteur, et avec quelque difficulté, car c'étaient des paroles pénibles +à prononcer, mais je crains que vous ne vous soyez donné des peines +inutiles. Les pauvres paysans n'ont personne pour les soigner, pour les +aider. Ils sont aussi simples que des enfants, et tout aussi peu faits +pour être débarqués dans un pays inconnu. Je ne puis prendre sur moi de +les abandonner. + +Saxon éclata de rire, en se renversant sur sa chaise, allongeant ses +grandes jambes et enfonçant les mains dans les poches de sa culotte. + +--Voilà qui est trop fort, dit-il enfin. J'avais prévu bien des +difficultés sur ma route, mais celle-là, je n'y songeais pas! Vous êtes, +il faut le dire, l'homme le plus contrariant qui ait jamais porté le +justaucorps de cuir de boeuf. Vous avez toujours quelque raison tirée on +ne sait d'où pour vous échapper, pour vous effrayer, comme un poulain +étourdi, à moitié dompté. Et pourtant je crois pouvoir venir à bout, +avec un peu de persuasion, de ces étranges scrupules qui vous prennent. + +--Quant aux prisonniers, Capitaine Clarke, dit le marin, je me conduirai +envers eux comme un père, sur ma parole, je le ferai, foi d'honnête +marin. S'il vous convenait de prélever une bagatelle d'une vingtaine de +pièces pour leur assurer le confortable, je veillerais à ce qu'ils aient +une nourriture telle que beaucoup d'entre eux n'en ont jamais eu la +pareille à leur propre table. Et en outre ils viendront sur le pont, +pendant les quarts, et prendront l'air frais une heure ou deux par jour. +Je ne puis rien proposer de plus équitable. + +--J'ai un ou deux mots à vous dire sur le pont, fit Saxon. + +Il sortit de la cabine, et je le suivis jusqu'au bout de la poupe, où +nous restâmes debout adossés aux bastingages. + +Les lumières s'étaient éteintes l'une après l'autre dans la ville, en +sorte que l'océan noir battait contre le rivage plus noir encore. + +--Vous n'avez pas à vous tourmenter au sujet de l'avenir des +prisonniers, dit-il en me parlant tout bas. Ils ne partiront pas pour +les Barbades, et ce capitaine, à l'âme aussi dure qu'un caillou n'aura +pas à les vendre, malgré toute la certitude qu'il en a. S'il peut se +tirer d'affaire en sauvant sa peau, il aura plus de chance que je ne +crois. Il a sur son bord un homme qui ne ferait pas plus de façon que +moi pour lui donner une poussée par-dessus bord. + +--Que voulez-vous dire, Saxon? m'écriai-je. + +--Avez-vous jamais entendu parler d'un certain Hector Marot? + +--Hector Marot? Oui, certes, je le connais fort bien. C'était un +détrousseur de grand chemin sans doute, mais avec cela un gaillard d'une +énergie terrible, et un bon coeur sous l'habit d'un voleur. + +--Lui-même. C'est, comme vous le dites, un homme énergique, et un +sabreur résolu, bien que, d'après ce que j'ai vu de son jeu, il soit +faible dans les coups de pointe, et qu'il ait une préférence exagérée +pour les coups de taille et n'attache pas assez d'importance à la +pointe. En quoi il ne fait pas assez grand cas de l'opinion et de +l'enseignement des escrimeurs les plus remarquables de l'Europe. Bah! +Bah! les gens diffèrent d'avis sur ce point comme sur bien d'autres. + +Pourtant il me semble que j'aimerais mieux être emporté du terrain de +combat, après m'être servi de mon arme _secundum artem_ que de le +quitter sans une égratignure après avoir enfreint les lois de l'escrime. +Quarto, tierce, seconde, voilà ce que je dis, et au diable vos +estramaçons et vos passades. + +--Mais il s'agit de Marot, dis-je avec impatience. + +--Il est à bord, dit Saxon. Il paraît qu'il a été révolté, indigné des +cruautés qu'on a fait souffrir aux paysans après la bataille de +Bridgewater. Comme c'est un homme de caractère assez sombre, assez +farouche, sa désapprobation s'est traduite par des actes plutôt que par +des paroles. + +On a trouvé çà et là dans la campagne, des soldats tués à coups de +pistolets ou de poignard, sans que leur agresseur eût laissé aucune +trace. + +Il y en a eu une douzaine au moins de traités de la sorte, et l'on en +est bientôt venu à se dire tout bas qu'Hector Marot, le brigand de grand +chemin, était l'auteur de tout cela et on s'est mis avec ardeur à sa +poursuite. + +--Bon, et après? demandai-je, car Saxon s'était interrompu pour allumer +sa pipe au moyen de cette même vieille boîte de métal contenant un +briquet dont il s'était servi lors de notre première rencontre. + +Quand j'évoque en imagination Saxon, c'est presque toujours sous +l'aspect qu'il avait en ce moment-là, alors que la lueur rouge éclairait +sa figure dure, animée, au profil de faucon, et montrait mille petits +plis et rides que le temps et le souci avaient gravés dans sa peau +brune, hâlée. + +Parfois, dans mes rêves, cette figure m'apparaissait sur un fond de +ténèbres. + +Ses yeux à demi clos, si mobiles, si clignotants, sont tournés vers moi +de cette façon un peu oblique qui lui était propre, si bien qu'enfin je +me retrouve assis sur mon séant, et tendant la main dans l'espace vide, +m'attendant presque à sentir autour d'elle une autre main maigre, +nerveuse. + +C'était, sous bien des rapports, un malhonnête homme, mes chers enfants, +un homme roué, plein de ruse, qui n'avait guère de scrupules, guère de +confiance, et pourtant la nature humaine est chose si étrange, et il +nous est si difficile de maîtriser nos sentiments, que mon coeur +s'échauffe quand je pense à lui et que cinquante années ont plutôt accru +qu'affaibli la sympathie que j'ai pour lui. + +--J'ai entendu dire, fit-il en envoyant lentement des bouffées de sa +pipe, que Marot était bien l'homme de cette trempe, et qu'il était serré +de si près qu'il courait le danger d'être pris. + +En conséquence, je me mis à sa recherche, et je tins conseil avec lui. + +Sa jument avait péri d'une balle perdue, et comme il avait beaucoup +d'affection pour cette bête, cet événement le rendait plus farouche et +plus dangereux que jamais. Il n'avait plus, disait-il, aucun goût pour +son ancien métier. + +En fait, il était mûr pour n'importe quoi. + +C'est de cette manière-là qu'on fait les instruments utiles. + +J'appris que dans sa jeunesse, il avait appris le métier de marin. + +À ces mots, mon plan se dessina avec autant de rapidité qu'on tire un +coup de pétrinal. + +--Et ensuite? demandai-je, je ne vois pas encore clair. + +--Pourtant, c'est assez évident pour vous maintenant. Le but de Marot +était de fausser compagnie aux gens qui le poursuivaient et de rendre +service aux exilés. + +Pouvait-il rien faire de mieux pour réaliser ce projet que de s'engager +comme matelot à bord de ce brick, la _Dorothée Fox_, et de quitter +l'Angleterre avec lui. + +Il n'y a que trente hommes d'équipage. + +Au-dessous des écoutilles, ils sont près de deux cents, et si simples +qu'ils puissent être, vous le savez aussi bien que moi, ils n'ont pas +leurs pareils pour jouer de la pointe et du tranchant, mais il leur +manque l'ordre et la discipline qui seraient nécessaires en pareil cas. + +Marot n'a qu'à descendre au milieu d'eux, par une nuit noire, à les +débarrasser de leurs entraves, à leur mettre en main quelques armes à +feu, quelques gourdins. + +Ho! Ho! Micah, qu'en dites-vous? + +Les planteurs feront bien de cultiver leurs terres eux-mêmes, s'ils +n'ont à compter en cette occurrence que sur les bras des campagnards de +l'Ouest. + +--En effet, c'est un plan bien conçu, dis-je. C'est malheureux, Saxon, +qu'avec votre ingéniosité, votre esprit inventif, vous n'ayez pas un +champ d'action honorable. Vous êtes, je le sais bien, aussi capable de +commander des armées, d'organiser des campagnes qu'aucun de ceux qui +jamais portèrent une épée. + +--Regardez par-là, dit tout bas Saxon, en me saisissant par le bras. +Voyez-vous l'endroit que la lune éclaire, à côté de l'écoutille. +N'apercevez-vous pas cet homme de petite taille, trapu, qui est debout, +seul perdu dans ses pensées, la tête inclinée sur sa poitrine? C'est +Marot. + +Je vous l'affirme, si j'étais le capitaine Pogram, j'aimerais mieux +avoir pour premier lieutenant, pour camarade de lit le diable en +personne, cornes, sabots, et queue, plutôt que d'avoir cet homme, à bord +de mon navire. Vous n'avez pas de sujet de vous tourmenter en ce qui +regarde les prisonniers, Micah. Leur avenir est décidé. + +--Alors, Saxon, répondis-je, il ne me reste plus qu'à vous remercier et +à accepter ces moyens de salut que vous avez mis à ma portée. + +--Voilà qui est parler en homme, dit-il. Y a-t-il encore autre chose que +je puisse faire pour vous en Angleterre? Et pourtant, par la Messe, il +pourrait bien se faire que je n'y reste pas bien longtemps, car, à ce +que j'ai appris, on doit me confier le commandement d'une expédition +qu'on prépare contre les Indiens qui ont ravagé les plantations de nos +colons. + +Ce sera une bonne affaire que d'obtenir un emploi profitable, car je +n'ai jamais vu une guerre pareille, où l'on n'a pu ni se battre, ni +piller. Je vous en donne ma parole, c'est à peine si j'ai eu quelque +argent entre les mains depuis qu'elle a commencé. Quand il s'agirait de +mettre Londres à sac, je ne voudrais pas la recommencer. + +--Il y a une personne amie que Sir Gervas Jérôme a recommandée à mes +soins, fis-je remarquer, mais j'ai déjà pourvu à ce qu'il désirait. Il +ne me reste rien qu'à faire savoir à tous les gens de Havant qu'un Roi +qui a prodigué le sang de ses sujets, comme l'a fait celui que nous +avons, n'est pas destiné, selon toute vraisemblance, à posséder bien +longtemps le trône d'Angleterre. Lorsqu'il tombera, je reviendrai, et +plutôt peut-être qu'on ne le croit. + +--Ce traitement infligé à l'Ouest a, en effet, fortement indisposé tout +le pays, dit mon compagnon. De tous côtés j'entends dire que la haine +contre le Roi et ses ministres est plus violente qu'avant l'explosion. +Hé! capitaine Pogram, par ici! Nous avons arrangé l'affaire, et mon ami +est prêt à partir. + +--Je me disais bien qu'il demanderait à virer de bord, fit le capitaine, +en s'avançant vers nous d'une allure chancelante qui prouvait que la +bouteille de rhum lui avait tenu compagnie depuis notre sortie. Par ma +foi, j'en étais sûr. Et pourtant, par la Messe, je ne m'étonne pas qu'il +y ait regardé à deux fois avant de quitter la _Dorothée Fox_. Elle est +aménagée pour une duchesse, par ma foi. Où est votre canot? + +--Bord à bord, dit Saxon. Mon ami se joint à moi, capitaine Pogram, pour +espérer que vous ferez un agréable et utile voyage. + +--Je lui en suis diablement obligé, dit le capitaine en agitant en tous +sens son tricorne. + +--Et aussi que vous arriverez sain et sauf aux Barbades. + +--Il n'y a guère à en douter, dit le capitaine. + +--Et que vous tirerez de vos marchandises assez bon parti pour recevoir +la récompense de votre humanité. + +--Ah! voilà de belles paroles, s'écria le capitaine. Monsieur, je suis +votre débiteur. + +Une barque de pêche se tenait bord à bord du brick. + +À la lueur fumeuse des lanternes de la poupe, je pus discerner des +hommes sur son pont et la grande voile brune toute prête à être hissée. + +J'enjambai le bordage et mis le pied sur l'échelle de corde qui +descendait jusqu'à elle. + +--Adieu, Décimus, dis-je. + +--Adieu, mon garçon. Vous avez votre argent en lieu sûr? + +--Je l'ai. + +--Alors, j'ai un autre présent à vous faire. Il m'a été remis par un +sergent de la cavalerie royale. C'est sur lui que vous devrez compter +désormais, Micah, pour vous nourrir, vous loger, vous habiller. C'est à +lui qu'un homme brave doit toujours recourir pour vivre. C'est le +couteau qui vous servira à ouvrir cette huître qu'est le monde. +Regardez, mon garçon. C'est votre sabre. + +--Mon vieux sabre! L'épée de mon père! m'écriai-je, au comble du +ravissement, lorsque Saxon tira de dessous son manteau et me tendit le +fourreau en cuir déteint, de vieux modèle, avec la lourde poignée de +laitons que je connaissais si bien. + +--Vous voici maintenant, dit-il, membre de l'antique et honorable +corporation des soldats de fortune. Tant que le Turc rôdera en grognant +devant les portes de Vienne, il y aura toujours de la besogne pour les +bras vigoureux et les coeurs braves. Vous verrez que parmi ces guerriers +errants, venus de tous les climats, de toutes les nations, le nom +d'Anglais est estimé très haut. Je sais fort bien qu'il ne déchoira pas +lorsque vous ferez partie de la confrérie. Je voudrais pouvoir partir +avec vous, mais on me promet une solde et une situation auxquelles il +serait fâcheux de renoncer. Adieu, mon garçon, et que la bonne fortune +vous accompagne! + +Je serrai la main calleuse du vieux soldat, et descendis dans la barque +de pêche. + +Le câble qui nous retenait fut retiré, la voile hissée, et la barque +fila à travers la baie. + +Elle allait de l'avant par une obscurité de plus en plus épaisse, +obscurité aussi noire, aussi impénétrable que l'avenir vers lequel +marchait la barque de ma vie. + +Bientôt la force du soulèvement et de la retombée nous apprit que nous +avions franchi l'entrée du port et que nous étions en plein canal. + +À terre, des lumières clignotantes, apparaissant à de longs intervalles, +marquaient la ligne de la côte. + +Comme je me retournais pour regarder en arrière, un nuage, en se mouvant +lentement, découvrit la lune, et je vis le dessin bien net des agrès du +brick sur le disque d'un blanc froid. + +Près de la voilure, était debout le vétéran, qui d'une main se tenait à +un cordage, et agitait l'autre, en signe d'adieu et d'encouragement. + +Un autre gros nuage masqua la lumière, et cette maigre et nerveuse +figure, ce long bras tendu furent le dernier objet que je vis, avant une +longue et triste période, du cher pays où j'étais né et avais été élevé. + + + + +X--Où tout prend fin. + + +Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu à la fin du récit d'un +échec,--d'une aventure qui échoua bravement, noblement, mais qui n'en +fut pas moins un échec. + +Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession +d'elle-même, rejeter les chaînes qui entravaient la liberté de ses +membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couvée loin de ses rivages, +tout comme je les fuyais alors. + +Nous avions commis l'erreur d'être en avance sur notre temps. + +Et pourtant il vint une époque où l'on se rappela avec sympathie les +gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, où leurs +membres, recueillis dans bien des fossés et les solitudes où les avaient +semés les bourreaux, furent rapportés au milieu du deuil silencieux +d'une nation, dans les jolis cimetières champêtres où ils auraient voulu +reposer. + +Là, à portée du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance, +appelés à la prière, sous le gazon où ils s'étaient promenés, à l'ombre +de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aimées, ces +braves coeurs dorment en paix dans le sein maternel. + +_Requiescant! Requiescant in pace!_ + +Pas un mot de plus sur moi-même, chers enfants. + +Ce récit est tout hérissé de _Je_. On dirait un Argus... + +Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-être pas, je +m'en doute. + +J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et +cette histoire, vous venez de l'entendre. + +Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de +plus. + +Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez +seulement le mener jusqu'à Flessingue, il vous conduirait à travers les +guerres de l'Empire, à la cour de Guillaume et à la seconde invasion de +l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la première. + +Mais je ne ferai pas un pouce de plus. + +Allez sur la pelouse, petits scélérats. + +N'avez-vous rien autre à exercer que vos oreilles, pour aimer tant que +cela à vous accroupir autour de la chaise de grand'père? + +Si je dure jusqu'à l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse +tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils brisés de +mon récit. + +Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux. + +Certains disparurent entièrement de ma connaissance. + +Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et +incomplètes. + +Les meneurs de l'insurrection s'échappèrent bien plus aisément que ceux +qui les avaient suivis, car ils s'aperçurent que la passion de l'avidité +est plus forte encore que celle de la cruauté. + +Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachetèrent au prix de tout ce qu'ils +possédaient. + +Ferguson s'échappa. + +Monmouth fut exécuté sur le tertre de la Tour, et du moins à ses +derniers moments il montra cet entrain qui, de temps à autre, se faisait +jour à travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par +intermittences d'un feu près de s'éteindre. + +Mon père et ma mère vécurent assez pour voir la Religion protestante +reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la +foi réformée sur le Continent. + +Trois ans plus tard, je les retrouvai à Havant, presque tels que je les +avais quittés, à cela près qu'il y avait quelques fils d'argent de plus +dans les tresses brunes de ma mère, que les larges épaules de mon père +étaient un peu courbées, et son front sillonné par les rides du souci. + +Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain, +et elle disciple de l'Église, et je n'ai jamais désespéré de voir se +guérir l'hostilité religieuse en Angleterre, après avoir reconnu combien +il est aisé à deux personnes de garder la foi la plus énergique en leur +propre croyance, tout en éprouvant l'affection et le respect le plus +sincère pour celle qui professe un autre culte. + +Il viendra peut-être un jour où Église et Chapelle seront entre elles +comme un frère cadet et un frère aîné, travaillant ensemble au même but +et chacun se réjouissant du succès de l'autre. + +Que le désaccord entre elles se traduise autrement que par la pique et +le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalité en +vue d'une vie plus haute, à qui adoptera la manière de voir la plus +large, à qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les +plus heureuses et les mieux soignées. + +Dès lors cette rivalité sera non plus une malédiction, mais un bienfait +pour ce pays d'Angleterre. + +Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il +fut rétabli, il se trouva amnistié grâce aux soins que se donna le Major +Ogilvy. + +Au bout d'un certain temps, quand l'agitation eût entièrement pris fin, +il épousa la fille du Maire Timewell et il vit encore à Taunton en +citoyen opulent, prospère. + +Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et +maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui +promet d'être un Tête-Ronde aussi déluré que pas un de ceux qui +marchèrent au roulement du tambour. + +Quant à Saxon, j'ai reçu plus d'une fois de ses nouvelles. + +Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort +que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une +expédition envoyée pour châtier les sauvages de la Virginie, qui avaient +commis de grandes cruautés sur les colons. + +Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels +tours à leurs guerriers les plus rusés, qu'il a laissé un grand nom +parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet +indien, qui signifie «l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de +rat.» + +Après avoir repoussé les tribus fort loin dans le désert, il reçut comme +récompense de ses services un territoire, sur lequel il s'établit. + +Il s'y maria et passa le reste de ses jours à cultiver du tabac et à +enseigner les principes de la guerre à une nombreuse lignée d'enfants +dégingandés, longs comme des perches. + +On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force étonnante et d'une +stature extraordinaire promet de se former de l'autre côté de l'eau. Si +cela venait vraiment à se réaliser, il pourrait bien se faire que ces +jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent. + +Plaise à Dieu que leurs coeurs ne s'endurcissent jamais à l'égard de +cette petite île de la mer, qui est, qui devra toujours être le berceau +de leur race! + +Salomon Sprent se maria et vécut de longues années aussi heureux que ses +amis pouvaient le souhaiter. + +Pendant mon séjour à l'étranger, je reçus une lettre de lui, où il +m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis +seuls pour la traversée du mariage, ils étaient maintenant escortés d'un +petit canot et d'un bateau de passage. + +Une nuit d'hiver où le sol était couvert de neige, il envoya chercher +mon père, qui accourut chez lui. + +Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum à +portée de sa main, sa boîte à tabac près de lui, et une grande Bible +jaunie en équilibre sur ses genoux ployés. + +Il respirait péniblement et était dans des transes terribles. + +--J'ai une planche défoncée et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu +plus vite que je ne puis me l'expliquer. À la vérité, ami, voilà bien +des jours que je ne suis propre à tenir la mer, et il est temps que je +sois condamné et mis au rebut. + +Mon père hocha la tête avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de +son visage et sa respiration embarrassée. + +--En quel état est votre âme? demanda-t-il. + +--Ah! oui, dit Salomon, c'est là une cargaison que nous transportons +sous nos écoutilles, sans être en état de la voir et nous n'avons pas +donné de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres +de mise à la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne +trouve pas, il me semble, que je me sois écarté de ma route au point de +n'avoir pas à espérer de rentrer dans la passe. + +--N'ayez pas confiance en vous-même, mais en Christ, dit mon père. + +--C'est lui le pilote naturellement, répondit le vieux marin. Mais quand +j'avais un pilote à bord, je ne manquais jamais selon mon habitude +d'avoir l'oeil au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai à présent. +Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de +mon côté ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle +part dans l'Océan de la miséricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous +que ce même corps, cette même carcasse que voici, ressuscitera un jour. + +--C'est ce qu'on nous enseigne, répondit mon père. + +--Je la reconnaîtrai n'importe où, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont +été faits quand j'étais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales, +et je serais fâché d'avoir à les perdre. + +Quant à moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal à personne, pas +même à ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux +dans trois guerres, et qu'ils m'aient emporté un de mes espars, et qu'on +le pende après eux! + +Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux, +voyez-vous, c'était en bonne part et affaire de service. + +J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais +bien peu de gens m'ont vu en mauvais état dans les agrès d'en haut, ou +refusant d'obéir à mon gouvernail. + +Je n'ai jamais touché ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot +fût bien accueilli à en demander la moitié. + +Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra. + +J'ai été un fidèle navire compagnon pour ma Phébé depuis qu'elle a jugé +bon d'attendre mes signaux. + +Voilà mes papiers, tous nets et sans rien de caché. + +Si je suis mandé à l'arrière cette nuit même par le Suprême Lord grand +amiral en chef, je ne crains pas qu'il me fasse mettre aux fers, car +bien que je ne sois qu'un pauvre homme de marin, j'ai trouvé dans ce +livre-ci une promesse, et je n'ai point peur que _Lui_ ne la tienne pas. + +Mon père passa quelques heures avec le vieillard et fit de son mieux +pour le réconforter et l'aider, car il était évident qu'il baissait +rapidement. + +Lorsque enfin il le quitta, le laissant avec sa fidèle épouse près de +lui, il saisit la main brune, mais amaigrie, qui gisait sur les +couvertures. + +--Je vous reverrai, dit-il. + +--Oui, sous la latitude du ciel, répondit le marin agonisant. + +Son pressentiment était juste, car aux premières heures du matin, sa +femme se penchant sur lui, vit un beau sourire sur sa figure tannée, +bronzée par les coups de mer. + +Se soulevant sur son oreiller, il porta la main à une mèche de son +front, selon l'usage des marins, puis il retomba lentement, paisiblement +dans le long sommeil d'où l'on se réveille quand la nuit cesse +d'exister. + +Vous me demanderez sans doute ce qu'il advint d'Hector Marot et de +l'étrange cargaison qui avait mis à la voile du port de Poole. + +On n'entendit jamais parler d'eux, à moins qu'on applique à leur +destinée un bruit qui fut répandu quelques mois plus tard par le +Capitaine Elias Hopkins, du navire _La Caroline_, de Bristol. + +Le Capitaine Hopkins rapporte que dans la traversée qui le ramenait de +nos colonies, il rencontra une brume épaisse et eut le vent debout au +voisinage des grands bancs de morue. + +Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde, par un brouillard si dense, +qu'il pouvait à peine voir la pomme de son propre mat, il éprouva une +sensation des plus étranges, car comme lui et d'autres étaient debout +sur le pont, ils entendirent, à leur grand étonnement, le bruit d'un +grand nombre de voix, qui paraissaient former un choeur, bruit d'abord +faible et certain, puis prenant bientôt une ampleur croissante, jusqu'à +ce qu'il fût, à ce qu'il semblait, à la distance d'un jet de pierre. + +Après quoi il diminua et s'éteignit lentement pour se perdre au loin. + +Certains hommes de l'équipage mirent la chose sur le compte du Maudit, +mais comme le Capitaine Elias Hopkins ne manquait pas de le faire +remarquer, il était bien étrange que le Malin eût choisi des hymnes +familiers de l'Ouest pour son exercice nocturne, et plus étrange encore +que les habitants de l'abîme eussent, en chantant, une prononciation +aussi pâteuse que celle du Comté de Somerset. + +Quant à moi, je ne doute guère que ce ne fût en effet la _Dorothée Fox_ +qui eût passé par là dans le brouillard, et que les prisonniers, ayant +reconquis leur liberté, n'aient célébré leur délivrance à la façon de +vrais Puritains. + +Où furent-ils entraînés? + +Fut-ce sur la côte rocheuse du Labrador, ou bien trouvèrent-ils un asile +dans quelque région désolée où la cruauté royale ne pouvait pas les +poursuivre, voilà qui doit rester éternellement ignoré. + +Zacharie Palmer vécut de longues années en vieillard vénérable et +honoré, avant d'être appelé à son tour auprès de ses pères. + +C'était un doux et simple philosophe de village que cet homme-là, et +dans sa vieille poitrine il y avait un coeur d'enfant. + +Rien qu'à penser à lui, il me vient comme un parfum de violettes, car si +dans ma manière d'envisager la vie, et dans mes espérances d'avenir, je +ne partage pas en tout point les doctrines dures et sombres de mon père, +je sais que je le dois aux sages paroles et aux enseignements +bienveillants du charpentier. + +Si les actes sont tout, si les dogmes ne sont rien en ce monde, ainsi +qu'il se plaisait à le dire, dès lors sa vie sans faute, exempte de +blâme, pourrait servir de modèle à vous et à tous. + +Puisse la poussière lui être légère! + +Un mot au sujet d'un autre ami, le dernier que je rappelle, mais non le +moins apprécié. + +Guillaume le hollandais occupait depuis dix ans le trône d'Angleterre, +qu'on pouvait encore voir dans le champ voisin de la maison paternelle +un grand cheval fortement charpenté, dont le pelage gris était tacheté +de marques blanches. + +Et, comme on l'a toujours remarqué, lorsque les soldats sortaient de +Plymouth, ou que le son aigu de la trompette ou le roulement du tambour +parvenait à son oreille, il arquait son cou fatigué par l'âge, agitait +sa queue mêlée de gris, levait ses genoux raidis pour faire un temps de +trot majestueux et pédantesque. + +Les gens de la campagne s'arrêtaient volontiers à considérer les +gambades du vieux cheval, et il est bien probable que l'un d'eux +racontait aux autres que ce coursier là avait porté à la guerre un des +jeunes gens de leur propre village, et comment le cavalier avait dû fuir +le pays, mais aussi comment un bon sergent des troupes royales avait +ramené le cheval au père du jeune homme comme souvenir de lui. + +Ce fut ainsi que Covenant passa ses dernières années, en vétéran des +chevaux, bien nourri, bien soigné et fort enclin peut-être à conter en +langage de cheval, à tous les pauvres sots bidets de la campagne, les +merveilleuses, aventures qu'il avait eues dans l'Ouest. + + + + + +End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME III *** + +***** This file should be named 18718-8.txt or 18718-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/1/18718/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18718-8.zip b/18718-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..349efa9 --- /dev/null +++ b/18718-8.zip diff --git a/18718-h.zip b/18718-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c207f48 --- /dev/null +++ b/18718-h.zip diff --git a/18718-h/18718-h.htm b/18718-h/18718-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c7d9ee8 --- /dev/null +++ b/18718-h/18718-h.htm @@ -0,0 +1,8662 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Micah Clarke, Tome III--La bataille de Sedgemoor, par Arthur Conan Doyle. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Micah Clarke - Tome III + La Bataille de Sedgemoor + +Author: Arthur Conan Doyle + +Translator: Albert Savine + +Release Date: June 29, 2006 [EBook #18718] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<h1>Arthur Conan Doyle</h1> +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>MICAH CLARKE</h1> +<h2>Tome III</h2> +<h2>LA BATAILLE DE SEDGEMOOR</h2> +<h3>(1910)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<b>Table des matières</b><br /> +<a href="#I_LAffaire_du_Pont_de_Keynsham"><b>I—L'Affaire du Pont de Keynsham.</b></a><br /> +<a href="#II_La_Bataille_dans_la_Cathedrale_de_Wells"><b>II—La Bataille dans la Cathédrale de Wells.</b></a><br /> +<a href="#III_Du_grand_cri_qui_part_dune_maison_isolee"><b>III—Du grand cri qui part d'une maison isolée.</b></a><br /> +<a href="#IV_Lescrimeur_a_la_jaquette_brune"><b>IV—L'escrimeur à la jaquette brune.</b></a><br /> +<a href="#V_La_fillette_de_la_lande_et_la_bulle_deau_qui_monta_a_la_surface_de"><b>V—La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de</b></a><br /> +<a href="#VI_La_Bataille_de_Sedgemoor"><b>VI—La Bataille de Sedgemoor.</b></a><br /> +<a href="#VII_Ma_perilleuse_aventure_au_moulin"><b>VII—Ma périlleuse aventure au moulin.</b></a><br /> +<a href="#VIII_La_venue_de_Salomon_Sprent"><b>VIII—La venue de Salomon Sprent.</b></a><br /> +<a href="#IX_Le_Diable_en_perruque_et_en_robe"><b>IX—Le Diable en perruque et en robe.</b></a><br /> +<a href="#X_Ou_tout_prend_fin"><b>X—Où tout prend fin.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I_LAffaire_du_Pont_de_Keynsham" id="I_LAffaire_du_Pont_de_Keynsham"></a><a href="#table">I—L'Affaire du Pont de Keynsham.</a></h2> + + +<p>Le lundi 21 juin 1685 se leva très sombre, avec un vent violent, des +nuages noirs se mouvaient lourdement dans le ciel, et une pluie fine, +continuelle, tombait.</p> + +<p>Néanmoins, quelques instants après l'aube, les clairons de Monmouth se +firent entendre dans tous les quartiers de la ville, depuis le pont sur +la Tone jusqu'à Shuttern.</p> + +<p>À l'heure dite, les régiments se rassemblèrent.</p> + +<p>L'appel fut fait et l'avant-garde traversa d'un pas alerte la porte de +l'Est.</p> + +<p>On sortit dans le même ordre que lors de l'entrée, notre régiment et les +bourgeois de Taunton formant l'arrière-garde.</p> + +<p>Le maire Timewell et Saxon s'étaient partagé l'organisation de cette +partie de l'armée, et comme c'étaient des gens qui avaient longtemps +servi, ils placèrent l'artillerie dans une situation moins exposée et +postèrent une forte troupe de cavalerie à l'arrière, à une portée de +canon, pour faire face à toute attaque des dragons du Roi.</p> + +<p>On fut unanime à constater que l'armée avait fait de grands progrès au +point de vue de l'ordre et de la discipline pendant notre halte de trois +jours, grâce sans doute à la peine, que nous avions prise pour l'exercer +sans relâche, et à notre attitude militaire.</p> + +<p>En rangs solides, serrés, les hommes allaient, faisant jaillir la boue +liquide ou épaisse, tout en échangeant de rudes plaisanteries +campagnardes ou en chantant un couplet entraînant d'une chanson ou d'un +hymne.</p> + +<p>Sir Gervas chevauchait en tête de ses mousquetaires, dont les queues +enfarinées pendaient molles et moites, et toutes dégoûtantes d'eau.</p> + +<p>Les piquiers de Lockarby et ma compagnie de faucheurs étaient pour la +plupart des travailleurs des champs, endurcis à toutes les intempéries, +et ils marchaient patiemment, les gouttes de pluie coulant sur leurs +faces hâlées.</p> + +<p>En avant se trouvait l'infanterie de Taunton, en arrière la file +encombrante des chariots à bagages, que suivait la cavalerie.</p> + +<p>Ce fut ainsi que la longue ligne se déroula par-dessus les hauteurs.</p> + +<p>Quand on fut arrivé au sommet, où la route commence à descendre sur +l'autre versant, on commanda une halte pour permettre aux régiments de +se serrer et nous jetâmes un coup d'œil en arrière sur cette jolie +ville qu'un si grand nombre des nôtres ne devaient pas revoir.</p> + +<p>Nous apercevions sans peine sur les murailles sombres et les toits des +maisons le flottement, l'agitation des mouchoirs blancs de ceux que nous +quittions.</p> + +<p>Ruben chevauchait bride à bride avec moi, sa chemise de rechange battant +au vent et ses grands piquiers, la figure toute épanouie d'un large +rire, marchant derrière lui, mais ses pensées et ses regards étaient +trop loin de là pour qu'il pût les remarquer.</p> + +<p>Pendant que nous regardions, une longue flèche de lumière solaire +jaillit entre les deux bancs de nuages qui doraient le sommet du clocher +de Sainte-Madeleine et l'étendard royal qui y flottait encore.</p> + +<p>Cet incident fut salué comme un présage favorable et une acclamation +retentissante se propagea de rang en rang.</p> + +<p>À cette vue, on agita les chapeaux et il y eût un grand cliquetis +d'armes.</p> + +<p>Alors les clairons sonnèrent en fanfare.</p> + +<p>Les tambours battirent une marche guerrière.</p> + +<p>Ruben rentra sa chemise dans son havresac.</p> + +<p>Et l'on se remit en route à travers la boue, la vase, les nuages mornes +toujours suspendus sur nous, s'appuyant sur les collines non moins +mornes à notre droite et à notre gauche.</p> + +<p>Un chercheur de présage aurait peut-être dit que le ciel pleurait sur +notre fatale aventure.</p> + +<p>Pendant tout le jour, on marcha péniblement sur des routes qui n'étaient +que des fondrières, avec de la boue jusqu'aux chevilles.</p> + +<p>Le soir, on se dirigea vers Bridgewater, où nous fîmes quelques recrues +et ajoutâmes quelques centaines de livres à notre caisse militaire, car +c'était une localité prospère, avec un commerce très actif de cabotage +qui s'étendait sur tout le cours de la rivière de Parret.</p> + +<p>Après avoir passé une nuit sous des abris confortables, nous repartîmes +par un temps pire encore que la veille.</p> + +<p>Dans cette région, le sol est une vaste fondrière, même au temps le plus +sec, mais de fortes pluies avaient fait déborder les mares et les +avaient changées en vastes lacs des deux côtés de la route.</p> + +<p>Cela avait peut-être un bon côté pour nous, car nous étions aussi +protégés contre les raids de la cavalerie du Roi, mais notre marche en +était très ralentie.</p> + +<p>Et, tout le jour, on ne fit que barboter dans la vase et la boue.</p> + +<p>Les gouttes de pluies brillaient sur les canons des fusils et +ruisselaient sur les flancs des chevaux au pied lourd.</p> + +<p>Nous longeâmes la Parret enflée, traversâmes Eastover, le paisible +village de Bawdrip.</p> + +<p>Nous franchîmes la hauteur de Polden.</p> + +<p>Les clairons sonnèrent enfin la halte sous les bosquets d'Ashcot et un +grossier repas fut servi aux hommes.</p> + +<p>Puis en route sous la pluie impitoyable!</p> + +<p>On traversa le parc boisé de l'Auberge au joueur de flûte, puis Wallon, +où l'inondation menaçait les chaumières.</p> + +<p>On longea les vergers de Street et on arriva ainsi, à la tombée de la +nuit, dans la vieille et grise cité de Glastonbury, où les bonnes gens +firent de leur mieux pour faire oublier, par leur chaleureux accueil, +les souffrances que causait le mauvais temps.</p> + +<p>Le lendemain matin fut encore pluvieux et inclément.</p> + +<p>En conséquence, l'armée fit une étape pour attendre Wells.</p> + +<p>C'est une ville assez importante, avec une belle cathédrale, qui possède +un grand nombre de figures sculptées placées dans des niches à +l'extérieur, comme nous en avions vu à Salisbury.</p> + +<p>Les habitants étaient fort bien disposés pour la cause protestante et +l'armée fut si bien accueillie que sa nourriture coûta peu à la caisse +militaire.</p> + +<p>Ce fut au cours de cette étape que nous vînmes pour la première fois en +contact avec la cavalerie royale.</p> + +<p>Plus d'une fois, quand la buée de la pluie s'éclaircissait, nous avions +vu l'éclat des armes sur les collines basses qui dominaient la route, et +nos éclaireurs étaient revenus annoncer qu'ils avaient aperçu sur nos +deux flancs de fortes troupes de dragons.</p> + +<p>À un certain moment, ils se massèrent en grand nombre sur nos derrières, +comme s'ils se proposaient d'attaquer nos bagages.</p> + +<p>Mais Saxon disposa des deux côtés un régiment de piquiers, de sorte +qu'ils se dispersèrent et qu'on ne revit plus leurs armes luire que sur +les hauteurs.</p> + +<p>On partit de Wells, le 24, pour gagner Shepton Mallet, sans cesser +d'entrevoir derrière nous et de chaque côté les maudits sabres et +casques.</p> + +<p>Ce soir là, nous étions près du pont de Keynsham, à moins de deux +lieues, à vol d'oiseau, de Bristol.</p> + +<p>Plusieurs de nos cavaliers passèrent la rivière à gué et s'avancèrent +presque jusqu'aux murailles.</p> + +<p>Le matin, les nuages, chargés de pluie, avaient fini par s'éclaircir.</p> + +<p>Aussi Ruben et moi, nous descendîmes lentement sur nos montures la pente +d'une des vertes collines qui s'élevaient à l'arrière du camp, dans +l'espoir d'apercevoir quelques indices de l'ennemi.</p> + +<p>Nos hommes avaient été laissés libres.</p> + +<p>Ils étaient éparpillés sur l'herbe, essayant d'allumer des feux avec du +bois mouillé ou mettant leurs habits à sécher au soleil.</p> + +<p>C'était là une troupe bien étrange à voir.</p> + +<p>Ils étaient cuirassés de boue de la tête aux pieds.</p> + +<p>Leurs chapeaux ramollis s'étaient déformés, leurs armes rouillées, leurs +bottes si usées que beaucoup marchaient nu-pieds, et que d'autres +avaient roulé leurs mouchoirs autour de leurs pieds.</p> + +<p>Et pourtant leur court passage par la vie militaire avait fait de ces +rustres aux bonnes figures, des gaillards aux regards farouches, à +moitié rasés, aux joues creuses, sachant «présenter armes» ou «mettre la +pique sur l'épaule», comme s'ils n'avaient fait que cela depuis leur +enfance.</p> + +<p>Les officiers ne se trouvaient pas mieux partagés que les hommes.</p> + +<p>D'ailleurs, mes chers enfants, nul officier, quand il est de service, ne +s'abaisserait à se procurer un confortable que tous ne pourraient point +partager avec lui.</p> + +<p>Il doit prendre place au feu du bivouac, partager l'ordinaire du soldat, +ou bien tout laisser-là, car il est un embarras, une pierre +d'achoppement.</p> + +<p>Nos habits étaient en bouillie, nos cuirasses rougies par la rouille, +nos chevaux aussi tachés, aussi éclaboussés que s'ils s'étaient roulés +dans la vase.</p> + +<p>Même nos épées et nos pistolets étaient dans une condition telle que +nous avions de la peine à dégainer les unes et faire partir les autres.</p> + +<p>Seul Sir Gervas réussit à maintenir jusqu'au bout sur son costume et sa +personne la propreté poussée jusqu'à la coquetterie.</p> + +<p>Que faisait-il pendant les gardes de nuit et comment arrivait-il à +dormir?</p> + +<p>Ce fut toujours un mystère pour moi, car chaque jour il se montrait à +l'appel du clairon lavé, parfumé, brossé, la perruque bien arrangée, +avec des vêtements desquels jusqu'à la dernière éclaboussure avait été +enlevée soigneusement.</p> + +<p>À l'arçon de sa selle était toujours suspendu la boîte pleine de farine +où nous l'avions vu puiser à Taunton, et ses braves mousquetaires +avaient la tête dûment poudrée tous les matins, bien que leurs queues +redevinssent une heure après aussi brunes que la nature les avait +faites, bien que la farine s'en allât en minces filets laiteux sur leurs +larges dos, en formant des grumeaux sur les bords de leurs habits.</p> + +<p>Ce fut une longue lutte contre le mauvais temps et le baronnet, mais ce +fut notre camarade qui l'emporta.</p> + +<p>—Il fut un temps où on m'appelait le Gros Ruben, disait mon ami, comme +nous chevauchions côte à côte sur la route tortueuse. Avec trop peu de +ce qui est solide et trop de l'élément liquide, je finirai par être le +squelette Ruben avant de revoir Havant. Je suis aussi plein d'eau de +pluie que les barils de mon père de bière d'octobre. Je voudrais, Micah, +que vous me tordiez et que vous me mettiez à sécher sur un de ces +buissons.</p> + +<p>—Si vous êtes mouillé, les gens du Roi Jacques doivent l'être encore +plus, dis-je, car après tout nous avons été abrités tant bien que mal.</p> + +<p>—C'est une piètre consolation, quand vous crevez de faim, de savoir que +votre prochain est dans la même situation. Je vous en donne ma parole, +Micah, j'ai serré ma ceinture d'un cran lundi; d'un autre mardi, d'un +hier, et d'un autre aujourd'hui. Je vous le dis, je fonds comme un +glaçon au soleil.</p> + +<p>—Si vous en venez à être réduit à rien, dis-je en riant, qu'est-ce que +nous aurons à raconter sur vous à Taunton? Depuis que vous avez endossé +la cuirasse et que vous êtes à la conquête des cœurs de nos +demoiselles, vous nous avez dépassés tous en importance, et vous êtes +devenu un homme de poids, un homme considérable.</p> + +<p>—J'avais plus de substance, plus de poids, avant de me mettre à traîner +sur les routes de la campagne comme un colporteur de Hambledon, dit-il. +Mais pour dire la vérité vraie et parler sérieusement, Micah, c'est une +chose étrange de sentir que le monde qui se trouve tout entier devant +vous, vos espérances, vos ambitions, tout en un mot, se tiennent dans le +petit espace que peut couvrir un bonnet et que supportent deux petits +pieds. Il me semble qu'elle est ce qu'il y a de plus noble, de plus +élevé en moi, et que si j'étais arraché d'elle, je resterais à jamais un +être incomplet, inachevé. Avec elle, je ne demande pas autre chose. Sans +elle, tout le reste n'est rien.</p> + +<p>—Mais avez-vous parlé au vieillard? demandai-je. Êtes-vous fiancé en +règle?</p> + +<p>—Je lui ai parlé, répondit mon ami, mais il était si occupé à garnir +les cartouches, que je n'ai pu obtenir son attention. Lorsque j'ai fait +une nouvelle tentative, il était en train de compter les piques de +rechange dans la salle d'armes du château, avec une taille et un +encrier. Je lui ai dit que j'étais venu pour solliciter la main de sa +petite-fille. Sur quoi il s'est tourné vers moi, et m'a demandé: «Quelle +main?» d'un air si distrait qu'il était évident que son esprit était +ailleurs. Mais à la troisième tentative, le jour où vous êtes revenu de +Badminton, j'ai présenté enfin ma requête, mais il a pris feu aussitôt, +pour me dire que ce n'était pas la saison de pareilles sottises, +ajoutant que j'aurais à attendre que le Roi Monmouth fut sur le trône et +qu'alors je pourrais lui faire ma demande. Je vous réponds qu'il ne +traitait pas ces choses-là de sottises, il y a cinquante ans, quand il +faisait lui-même sa cour.</p> + +<p>—Du moins il ne vous a pas refusé, dis-je. Cela vaut autant qu'une +promesse, de vous dire que si l'entreprise réussit, vous réussirez +aussi.</p> + +<p>—Sur ma foi, s'écria Ruben, si un homme pouvait amener ce résultat, +rien qu'avec sa lame, il n'y en a point qui s'y intéresse aussi vivement +que moi. Non! Pas même Monmouth en personne. Depuis longtemps l'apprenti +Derrick a levé les yeux jusqu'à la petite-fille de son maître et le +vieux était prêt à faire de lui son fils, tant il était enchanté de le +voir si pieux et si zélé. Mais j'ai appris indirectement que ce n'est +qu'un débauché, un homme aux plaisirs bas, bien qu'il cache ses frasques +sous des dehors pieux. J'ai pensé, tout comme vous, qu'il était à la +tête des tapageurs qui ont tenté d'enlever Mistress Ruth, et pourtant +sur ma foi! je n'ai guère sujet de les blâmer sévèrement puisqu'ils +m'ont rendu le plus grand service que jamais des gens aient rendu. En +attendant, avant notre départ de Wells, il y a deux nuits, j'ai saisi +l'occasion de dire quelques mots à ce sujet à Maître Derrick et de +l'avertir de ne comploter aucune trahison contre elle, s'il tenait à sa +vie.</p> + +<p>—Et comment a-t-il accueilli cette bienveillante sommation?</p> + +<p>—Comme un rat accueille un piège à rat. Il a grogné quelques mots de +haine dévote et s'est esquivé.</p> + +<p>—Sur ma vie, mon garçon, dis-je, vous avez eu autant d'aventures de +votre côté que moi du mien. Mais nous voici au sommet de la hauteur, +avec une perspective aussi étendue qu'on peut le souhaiter.</p> + +<p>Juste au-dessous de nous courrait l'Avon, traversant en longues courbes +un pays boisé et renvoyant les rayons du soleil tantôt sur un point, +tantôt sur un autre.</p> + +<p>On eût dit une rangée de soleils minuscules sur une corde d'argent.</p> + +<p>De l'autre côté, le pays paisible, aux teintes variées, montait et +descendait en ondulations, qui présentaient à la vue champs de blés et +vergers, et s'étendait au loin pour finir en une lisière de forêts, sur +les collines lointaines de Malvern.</p> + +<p>À notre droite étaient les hauteurs verdoyantes des environs de Bath, à +notre gauche les crêtes déchiquetées des Mendips, Bristol, la reine du +pays, tapie derrière ses fortifications, et plus en arrière, les eaux +grises du Canal, avec des voiles blanches comme la neige.</p> + +<p>À nos pieds se trouvaient le pont de Keynsham, notre armée formant des +taches sombres sur le vert des champs, la fumée des bivouacs et les voix +des conversations flottant encore dans l'air de l'été.</p> + +<p>Une route longeait les bords de l'Avon du côté du Comté de Somerset.</p> + +<p>Sur cette route s'avançaient deux escadrons de cavalerie, qui se +proposaient d'établir des postes avancés sur notre flanc d'est.</p> + +<p>Comme ils défilaient à grand bruit, sans grand ordre, ils avaient à +traverser un bois de pins, dans lequel la route fait un brusque détour.</p> + +<p>Nous étions en train de contempler la scène, quand tout à coup, pareil à +l'éclair qui jaillit du nuage, un escadron des Horseguards fit demi-tour +pour se lancer sur le terrain découvert, et passant rapidement à +l'allure du trot, puis du galop, fondit comme un tourbillon d'habits +bleus et d'acier sur nos escadrons surpris.</p> + +<p>Des rangs de tête partit le bruit des carabines qu'on épaule, mais en un +instant, les Gardes passèrent à travers eux et fondirent sur le second +escadron.</p> + +<p>Pendant quelque temps les braves paysans tinrent ferme.</p> + +<p>La masse compacte d'hommes et de chevaux oscillait, avançant, reculant, +les lames de sabre tournoyant au dessus d'elle en éclairs d'une lumière +rageuse.</p> + +<p>Puis, des habits bleus se montrèrent çà et là parmi les habits de bure.</p> + +<p>La lutte reporta ses mouvements furieux sur une centaine de pas en +arrière.</p> + +<p>La masse épaisse fut fendue en deux et les Gardes du Roi s'élancèrent +comme un flot dans la brèche, s'épandant à droite et à gauche, forçant +les haies, franchissant les fossés, sabrant de la pointe et du tranchant +les cavaliers qui fuyaient.</p> + +<p>Toute la scène, ces chevaux qui frappaient du pied, ces crinières +agitées, ces cris de triomphe ou de désespoir, ces halètements pénibles, +cette sonorité musicale de l'acier qui heurte l'acier, ce fut pour nous, +qui étions sur la hauteur, comme une vision désordonnée, tant elle fut +prompte à paraître et à disparaître.</p> + +<p>Un coup de clairon sec, impérieux, ramena les Bleus sur la route, où ils +se reformèrent et partirent au petit trop avant que de nouveaux +escadrons eussent le temps de venir du camp.</p> + +<p>Le soleil continuait à briller, la rivière à se rider.</p> + +<p>Il ne restait plus rien qu'un long amas d'hommes et de chevaux pour +marquer le passage de la tempête infernale qui avait éclaté sur nous si +brusquement.</p> + +<p>Pendant que les Bleus s'éloignaient, nous remarquâmes un officier isolé +qui formait l'arrière-garde.</p> + +<p>Il chevauchait très lentement, comme s'il trouvait fort mauvais de +tourner le dos même à une armée entière.</p> + +<p>L'intervalle entre l'escadron et lui ne cessait de s'accroître, mais il +ne faisait rien pour hâter le pas.</p> + +<p>Il allait tranquillement son train, jetant de temps à autre un regard en +arrière pour voir s'il était suivi.</p> + +<p>La même idée surgit simultanément dans l'esprit de mon camarade et dans +le mien, et nous la devinâmes en échangeant un coup d'œil.</p> + +<p>—Prenons ce sentier, cria-t-il avec vivacité. Il nous mènera au delà du +bouquet d'arbres et il est encaissé dans toute sa longueur.</p> + +<p>—Conduisons les chevaux à la main, jusqu'à ce que nous soyons sur un +meilleur terrain, répondis-je. Nous lui couperons la retraite, si nous +avons de la chance.</p> + +<p>Sans prendre le temps d'en dire davantage, nous nous hâtâmes de +descendre par le sentier inégal, où nous glissions et faisions des +rainures dans le gazon détrempé par la pluie.</p> + +<p>Puis nous remettant en selle, nous parcourûmes le défilé, traversâmes le +bouquet d'arbre, et nous nous trouvâmes sur la route assez tôt pour voir +l'escadron disparaître dans le lointain et nous trouver face à face avec +l'officier isolé.</p> + +<p>C'était un homme brûlé par le soleil, aux traits fortement marqués, aux +moustaches noires.</p> + +<p>Il montait un grand cheval osseux, de robe châtain.</p> + +<p>À notre apparition sur la route, il fit halte pour nous examiner de +près.</p> + +<p>Puis s'étant convaincu de nos intentions hostiles, il dégaina son épée, +tira de son arçon un pistolet, avec la main gauche, puis mettant la +bride entre ses dents, il planta ses éperons dans les flancs de son +cheval, et se lança sur nous à fond de train.</p> + +<p>Comme nous nous élancions sur lui, Ruben à sa gauche, et moi à droite, +il me lança un violent coup de sabre, et en même temps fit feu sur mon +camarade.</p> + +<p>La balle effleura la joue de Ruben, laissant sur son passage une ligne +rouge semblable à celle qu'aurait produite un coup de fouet, en même +temps que la poudre lui noircissait la figure.</p> + +<p>Mais le coup de sabre ne m'atteignit pas.</p> + +<p>Au moment où nos chevaux se touchaient presque dans leur course, je +l'arrachai de sa selle et l'attirai en travers de la mienne, la figure +en haut.</p> + +<p>Le brave Covenant partit un peu ralenti par son double fardeau, et avant +que les Gardes se fussent aperçus qu'ils avaient perdu leur officier, +nous avions amené celui-ci, malgré, ses efforts et ses mouvements +désespérés jusqu'en vue du camp de Monmouth.</p> + +<p>—Il m'a rasé de près, l'ami, dit Ruben en portant la main à sa joue; il +m'a tatoué la figure avec de la poudre, si bien qu'on va me prendre pour +le frère cadet de Salomon Sprent.</p> + +<p>—Grâce à Dieu, vous n'avez pas de mal, dis-je. Regardez, voici notre +cavalerie qui s'avance sur le haut de la route. Lord Grey est à sa tête. +Ce que nous avons de mieux à faire, c'est d'amener notre prisonnier au +camp, puisque nous ne servons à rien ici.</p> + +<p>—Au nom du Christ, s'écria celui-ci, tuez-moi ou mettez-moi à terre, je +ne saurais souffrir d'être porté de cette façon comme un enfant à moitié +sevré, à travers tout votre campement de rustauds qui ricanent.</p> + +<p>—Je ne veux nullement me divertir aux dépens d'un brave, répondis-je. +Si vous consentez à donner votre parole de rester avec nous, vous +marcherez entre nous.</p> + +<p>—Volontiers, dit-il en se laissant glisser à terre et rajustant son +uniforme froissé. Par ma foi, messieurs, vous m'aurez appris à ne point +faire fi de mes ennemis. Je serais resté auprès de mon escadron, si +j'avais cru à la possibilité de rencontrer des avant-postes ou des +vedettes.</p> + +<p>—Nous étions sur la hauteur, avant de vous avoir coupé, dit Ruben. Si +cette balle de pistolet était allée plus droit, c'est plutôt moi qui +aurais été coupé. Diable! Micah! Il n'y a qu'un instant je grognais +parce que j'avais maigri, mais si j'avais eu la joue aussi ronde que +jadis, le morceau de plomb l'aurait traversée.</p> + +<p>—Où vous ai-je déjà vus? demanda notre prisonnier, en fixant sur moi +ses yeux noirs. Ah! oui, j'y suis, c'était à l'hôtellerie de Salisbury, +où notre écervelé de camarade, Horsford, a dégainé contre un vieux +soldat qui était avec vous. Pour moi, je me nomme Ogilvy... Major +Ogilvy, des Horseguards bleus. J'ai été vraiment enchanté d'apprendre +que vous aviez échappé aux mâtins. Après votre départ, quelques mots ont +fait entrevoir votre véritable destination, et un ou deux faiseurs +d'embarras, en qui le zèle étouffe l'humanité, ont lancé les chiens sur +votre piste.</p> + +<p>—Je me souviens bien de vous, répondis-je. Vous allez trouver au camp +le colonel Décimus Saxon, mon ancien compagnon. Sans doute vous serez +bientôt échangé contre quelqu'un de nos prisonniers.</p> + +<p>—Il est bien plus probable que je serai égorgé, dit-il en souriant. Je +crains que Feversham, dans ses dispositions présentes, ne s'arrête guère +à faire des prisonniers et Monmouth sera peut-être tenté de le payer de +la même monnaie. Après tout, c'est la fortune de la guerre et je dois +expier mon défaut de prudence militaire. À dire vrai, j'avais à ce +moment là l'esprit bien loin des batailles et des embuscades, car il +errait dans la direction de l'eau régale et de son action sur les +métaux, jusqu'au moment où votre apparition m'a rappelé à l'état +militaire.</p> + +<p>—La cavalerie est hors de vue, dit Ruben, en jetant un coup d'œil +derrière lui, la nôtre aussi bien que la leur. Mais je vois un groupe +d'hommes, là-bas, de l'autre côté de l'Avon, et ici, sur le flanc de la +hauteur, n'apercevez-vous pas le reflet de l'acier?</p> + +<p>—Il y a là de l'infanterie, dis-je, en fermant à demi les yeux. Il me +semble que je peux distinguer quatre ou cinq régiments et autant +d'étendards de cavalerie. Il faut informer de cela, sans aucun retard, +le Roi Monmouth.</p> + +<p>—Il est au fait, dit Ruben. Le voici là-bas, sous les arbres, entouré +du conseil. Voyez, l'un d'eux arrive à cheval de ce côté-ci.</p> + +<p>En effet, un cavalier s'était détaché du groupe et galopait vers nous.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, en saluant, si vous êtes le Capitaine Clarke, le roi +vous ordonne de vous rendre au Conseil.</p> + +<p>—Alors, m'écriai-je, je laisse le major sous votre garde, Ruben. +Veillez à ce qu'il soit aussi bien que le comportent nos ressources.</p> + +<p>Sur ces mots, j'éperonnai mon cheval et je rejoignis bientôt le groupe +formé autour du Roi.</p> + +<p>Il y avait là Grey, Wade, Buyse, Ferguson, Saxon, Hollis, et une +vingtaine d'autres.</p> + +<p>Tous avaient l'air très grave et examinaient la vallée à l'aide de leurs +longues-vues.</p> + +<p>Monmouth lui-même avait mis pied à terre et était adossé au tronc d'un +arbre, les bras croisés sur sa poitrine, et le plus profond désespoir +était peint sur sa figure.</p> + +<p>Derrière l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir +à la robe lustrée, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique +crinière, comme un vrai roi de la race chevaline.</p> + +<p>—Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour à tour sur les +chefs ses yeux éteints, il semblerait que la Providence soit contre +nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle mésaventure.</p> + +<p>—Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre négligence, +s'écria hardiment Saxon. Si nous avions marchés sur Bristol hier soir, +nous serions à l'heure actuelle du bon côté des remparts.</p> + +<p>—Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie était si +proche, s'écria Wade.</p> + +<p>—Je vous ai dit ce qui en résulterait et le colonel Buyse l'a dit +également, ainsi que le digne Maire de Taunton, répondit Saxon. Mais je +n'ai rien à gagner en pleurant sur une cruche cassée. Nous devons même +faire de notre mieux pour la raccommoder.</p> + +<p>—Avançons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Très-Haut, dit +Ferguson. Si c'est sa puissante volonté que nous la prenions, eh bien +nous y entrerons, quand même fauconneaux et sacres seraient aussi +nombreux que les pavés des rues.</p> + +<p>—Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! crièrent avec ardeur +plusieurs Puritains.</p> + +<p>—Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse, +éclatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la +saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voilà tous pressés de +partir. Il y a là une armée forte, autant que je puis en juger, de cinq +mille hommes sur la rive droite de la rivière. Nous sommes du mauvais +côté et cependant vous parlez de la passer et d'assiéger Bristol sans +pièces de siège, sans bêches, et avec ces forces sur nos derrières. La +ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts +l'avant-garde de l'armée qui vient à son secours? Est-ce que cela nous +aidera à combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une +place forte, d'où la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire +une attaque sur notre flanc? Je le répète, c'est de la folie.</p> + +<p>Ce que disait le guerrier allemand était d'une vérité si évidente que +les fanatiques eux-mêmes furent réduits au silence.</p> + +<p>Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches +rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, étaient des arguments que +les plus téméraires ne pouvaient dédaigner.</p> + +<p>—Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec +impatience de la cravache ornée de pierres précieuses sur ses bottes de +cheval.</p> + +<p>—De passer la rivière et de les prendre corps à corps avant qu'ils +aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton +bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est +pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forcément. +Si nous la perdons, nous aurons toujours tenté un coup hardi et nous ne +pouvons faire davantage.</p> + +<p>—Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi.</p> + +<p>—Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement. +Mais nous ne pouvons guère le faire en traversant la rivière, sur un +seul pont étroit en face d'une armée aussi forte. Je suis d'avis de +détruire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer +la bataille dans une position que nous pourrons choisir.</p> + +<p>—Nous n'avons pas encore sommé Bath, dit Wade. Faisons ce que propose +le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et +envoyons un trompette au gouverneur.</p> + +<p>—Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de +marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de +traverser le comté de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le +Cheshire. Votre Majesté a bien des partisans dans ce pays-là!</p> + +<p>Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui +a perdu la tête.</p> + +<p>—Que dois-je faire? s'écria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis +contradictoires, quand je sais que de ma décision dépend non seulement +mon succès, mais encore la vie de ces pauvres et fidèles paysans et gens +de métier.</p> + +<p>—Avec les humbles égards que je dois à Votre Majesté, dit Lord Grey, +qui à ce moment même revenait de la manœuvre de la cavalerie, comme il +y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce côté-ci de l'Avon, je +conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'où nous +pourrons passer dans le Comté de Wilts, où nous savons que nous serons +bien accueillis.</p> + +<p>—Qu'il en soit ainsi, s'écria le Roi, avec la précipitation d'un homme +qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce +qu'il sent que tous les plans sont également sans issue. Qu'en +dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai reçu +ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous +clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fidélité à +leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui +faudra employer la moitié de la nation à garder l'autre, d'ici à peu.</p> + +<p>—En somme, Votre Majesté en viendra à le garder, suggéra Wade. Il +pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Maîtres un de +ces matins.</p> + +<p>—Ha! Ha! Croyez-vous? s'écria Monmouth en se frottant les mains, +pendant que sa figure s'éclairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez +peut-être dit la vérité. La cause d'Henri paraissait perdue le jour où +la bataille de Bosworth trancha le débat. À vos postes, gentilshommes! +Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir +Stephen, vous couvrirez l'arrière-garde et protégerez les bagages. C'est +un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques.</p> + +<p>Le conseil se dispersa aussitôt.</p> + +<p>Chacun de ses membres regagna à cheval son régiment.</p> + +<p>Tout le camp fut bientôt en mouvement, au son des clairons, au roulement +des tambours, de sorte qu'en très peu de temps l'armée fut déployée en +ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lancèrent sur la route +qui mène à Bath.</p> + +<p>L'avant-garde était composée de cinq cents cavaliers avec les miliciens +du Comté de Devon.</p> + +<p>Après eux, et dans l'ordre suivant venaient le régiment des marins, les +hommes du nord du Somerset; le premier régiment des bourgeois de +Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et +sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les +bûcherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du +district de Quantock.</p> + +<p>Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et +quatre enseignes de cavalerie comme arrière-garde.</p> + +<p>Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham +suivant la même direction sur l'autre bord de l'Avon.</p> + +<p>Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait passé à +gué la rivière et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen +couvraient les bagages si habilement, tenaient tête d'un air si résolu +et faisaient pétiller la fusillade avec tant d'à-propos, quand nous +étions serrés de trop près, que l'ennemi ne se hasarda point à charger à +fond.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II_La_Bataille_dans_la_Cathedrale_de_Wells" id="II_La_Bataille_dans_la_Cathedrale_de_Wells"></a><a href="#table">II—La Bataille dans la Cathédrale de Wells.</a></h2> + + +<p>Me voici maintenant bel et bien lié aux roues du char de l'histoire, mes +chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et à mesure les noms, les +lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en résulte pour mon +récit.</p> + +<p>Alors que se déroulait un pareil drame, il serait impertinent de parler +de moi, si ce n'est comme le témoin ou l'auditeur de ce qui peut vous +faire paraître plus vivantes ces scènes d'autrefois.</p> + +<p>Il n'est point agréable pour moi de m'étendre sur ce sujet, mais +convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun rôle dans +les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance +que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs +efforts ne se dépensèrent point en pure perte, comme on le dirait +peut-être à première vue.</p> + +<p>Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le trône, et si +la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se développe +librement, nous en sommes, selon moi, redevables à ces patauds du Comté +de Somerset.</p> + +<p>Ils furent les premiers à faire voir combien il faudrait peu de chose +pour ébranler le trône d'un monarque impopulaire.</p> + +<p>L'armée de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur +Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres +fuyaient, abandonnés de tous, à la surface de la terre.</p> + +<p>Dans la nuit du 27 juin, ou plutôt dans la matinée du 28, nous arrivâmes +à la ville de Frome, très mouillés, dans un état lamentable, car la +pluie avait recommencé, et toutes les routes étaient des fondrières +boueuses.</p> + +<p>De là, nous partîmes le lendemain pour Wells.</p> + +<p>On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le +temps de sécher leurs habits et de se refaire après leurs privations.</p> + +<p>Dans l'après-midi, une revue de notre régiment du comté de Wills eut +lieu dans le parvis de la cathédrale, et Monmouth nous fit des éloges, +bien mérités d'ailleurs, pour les progrès accomplis en si peu de temps +dans notre allure martiale.</p> + +<p>Comme nous retournions à nos quartiers, après avoir renvoyé nos hommes, +nous aperçûmes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de +Bagworthy rassemblés sur la place en face de la cathédrale, et écoutant +l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char.</p> + +<p>Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'était un +de ces sectaires extrêmes en qui la religion court le danger de tourner +à la folie furieuse.</p> + +<p>Les bruits sourds et les gémissements qui montaient des rangs de la +foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes étaient bien +d'accord avec les dispositions de son auditoire.</p> + +<p>Aussi nous fîmes une halte tout près de la foule, pour écouter son +discours.</p> + +<p>C'était un homme à barbe rouge, à la figure farouche, avec une toison en +désordre qui retombait sur ses yeux luisants, et doué d'une voix rauque +qui retentissait dans toute la place.</p> + +<p>—Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous +pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur +nous? Pourquoi n'avons-nous pas délivré ce pays, ainsi que Judith +délivra Béthulie?</p> + +<p>Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est résulté rien de +bon, et pour un temps de santé, nous vivons dans la peine.</p> + +<p>Pourquoi cela, vous dis-je?</p> + +<p>En vérité, frères, c'est parce que nous avons agi à la légère avec le +Seigneur, parce que nous n'avons pas été entièrement de cœur avec lui.</p> + +<p>Oui, nous l'avons loué en paroles, mais par nos actions, nous lui avons +témoigné de la froideur.</p> + +<p>Vous le savez bien, le Prélatisme est chose maudite, qui mérite les +sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant.</p> + +<p>Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette +circonstance, nous, ses serviteurs?</p> + +<p>N'avons-nous pas vu des églises prélatistes, églises des formes et des +apparences, où la créature est confondue avec le Créateur?</p> + +<p>Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas +négligé de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas +sanctionnées?</p> + +<p>Le voilà le péché d'une génération tiède et prête à reculer!</p> + +<p>La voilà la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son +peuple!</p> + +<p>Voyez, à Shepton et à Frome, nous avons laissé derrière nous de +pareilles églises.</p> + +<p>À Gastonbury aussi, nous avons épargné ces murailles coupables qui +furent élevées par les mains des idolâtres de jadis.</p> + +<p>Malheur à vous, si après avoir mis la main à la charrue du Seigneur, +vous tournez le dos à la besogne!</p> + +<p>Regardez par ici...</p> + +<p>Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cathédrale:</p> + +<p>—Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal?</p> + +<p>Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de +Dieu.</p> + +<p>N'est-ce point ici que le nommé Ken, paré de son sot rochet, de ses +joyaux puérils, peut prêcher des doctrines sans âme, et menteuses, +lesquelles ne sont que le vieux ragoût du Papisme servi sous un nom +nouveau?</p> + +<p>Est-ce que nous souffririons pareille chose?</p> + +<p>Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand Être, nous laisserons +subsister cette tache pestiférée!</p> + +<p>Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'étendons pas +la main pour venir à son aide?</p> + +<p>Nous avons laissé derrière nous les autres temples du Prélatisme, +laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes frères?</p> + +<p>—Non, non, hurla la foule, agitée par des mouvements d'orage.</p> + +<p>—Allons-nous le démolir jusqu'à ce qu'il n'en reste pas pierre sur +pierre?</p> + +<p>—Oui! Oui! cria-t-on.</p> + +<p>—Maintenant? Tout de suite?...</p> + +<p>—Oui, oui!</p> + +<p>—Alors, à l'œuvre! cria-t-il, et s'élançant à bas de son char, il se +précipita vers la cathédrale, suivi de près par la tourbe d'enragés +fanatiques.</p> + +<p>Les uns s'amassèrent, hurlant, vociférant, pour franchir les portes +ouvertes.</p> + +<p>D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux piédestaux de la +façade, martelaient les ornements sculptés, se cramponnaient aux +vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche.</p> + +<p>—Il faut mettre un terme à ce désordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous +ne pouvons laisser insulter et salir toute l'Église d'Angleterre pour +plaire à une bande de braillards à la tête échauffée. Le pillage de +cette cathédrale ferait plus de tort à notre cause que la perte d'une +bataille rangée. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous +ferons de notre mieux pour les retenir jusque-là.</p> + +<p>—Hé, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers +dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni empêcher les +émeutiers. Courez au quartier et dites à Barker de former la compagnie, +la mèche allumée. Je puis être de quelque utilité ici.</p> + +<p>—Ah! voici Buyse, s'écria joyeusement Saxon, en voyant le colosse +allemand se frayer passage à travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il +faut que nous sauvions la cathédrale, mylord. Ils la mettraient à sac et +la brûleraient.</p> + +<p>—Par ici, gentilshommes, s'écria un homme âgé, aux cheveux gris, qui +accourait à nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant à sa +ceinture. Oh! hâtez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque +autorité sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et +ils finiront par démolir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne +restera pas un Apôtre. Ils ont apporté un tonneau de bière et ils sont +en train de le défoncer sur le maître-autel. Oh! Hélas! Peut-on voir +chose pareille dans un pays chrétien!</p> + +<p>Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son désespoir et sa +souffrance.</p> + +<p>—C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a +vieilli dans la cathédrale.</p> + +<p>—Voilà le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le +vieillard en s'ouvrant courageusement passage à travers la foule. +Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tombé aussi!</p> + +<p>Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit à l'intérieur de la +cathédrale, annonçant une nouvelle profanation des fanatiques.</p> + +<p>Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin à une porte basse en +chêne qu'il ouvrit à force de faire grincer des barreaux et craquer des +gonds.</p> + +<p>Nous nous glissâmes tant bien que mal par cette ouverture et suivîmes du +pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dallé qui débouchait +dans la cathédrale par une petite porte tout près du maître-autel.</p> + +<p>Le vaste édifice était plein d'émeutiers qui couraient de tous côtés, +détruisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre.</p> + +<p>Un grand nombre d'entre eux étaient des fanatiques sincères, disciples +du prédicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres +que leurs figures suffisaient à désigner comme des coquins et des +simples voleurs, tels que toute armée en ramasse sur son passage.</p> + +<p>Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou +lançaient les livres de prières à travers les vitraux des fenêtres, les +autres déracinaient les massifs candélabres de bronze, emportant tout ce +qui paraissait évidemment avoir quelque valeur.</p> + +<p>Un individu déguenillé, huché dans la chaire, s'employait à déchirer le +velours cramoisi qu'il jetait dans la foule.</p> + +<p>Un autre avait renversé le pupitre, où on lisait les livres saints, et +s'évertuait à tordre la monture de bronze pour l'enlever.</p> + +<p>Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait passé une corde au cou +de l'évangéliste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment même +de notre entrée, la statue oscilla quelques instants et finit par +s'abattre à grand bruit sur les dalles de marbre.</p> + +<p>Les vociférations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le +craquement des boiseries démolies, des fenêtres brisées, le bruit sourd +de la maçonnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus +assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que +plusieurs émeutiers firent taire enfin en crevant les soufflets.</p> + +<p>Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la scène qui se +passait juste en face de nous au maître-autel.</p> + +<p>On y avait placé un tonneau de bière.</p> + +<p>Une douzaine de bandits s'étaient groupés tout autour.</p> + +<p>L'un d'eux, avec des gestes indécents, avait grimpé dessus et s'occupait +à défoncer le tonneau à coups de hachette.</p> + +<p>Au moment de notre entrée, il venait de réussir à l'ouvrir.</p> + +<p>La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de +bruyants éclats de rire, faisait circuler des cuillers à pot et des +gobelets.</p> + +<p>Le soldat allemand lança un juron grossier, d'une voix saccadée, à ce +spectacle, se frayant à coups d'épaules un passage à travers les +tapageurs.</p> + +<p>Il sauta sur l'autel.</p> + +<p>Le meneur de l'orgie était penché sur son baril, la cruche à la main, +quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet.</p> + +<p>En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la tête plongée +d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit +en écumant de tous côtés.</p> + +<p>Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur à +demi-noyé qui s'y trouvait et lança le tout à grand bruit sur les larges +degrés de marbre qui partaient du centre de l'église.</p> + +<p>En même temps, aidés d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient +suivis dans la cathédrale, nous repoussâmes les camarades de l'individu +et les rejetâmes derrière la grille qui séparait le chœur de la nef.</p> + +<p>Notre attaque eut pour effet de mettre un terme à la dévastation, mais +en détournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque là, +s'exerçait sur les murs et les fenêtres.</p> + +<p>Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonné par les +vandales et la bande entière se précipita avec un rauque bourdonnement +de rage.</p> + +<p>Toute discipline, tout ordre disparut dans leur frénésie pieuse.</p> + +<p>—Abattez les Prélatistes! hurlaient-ils. À bas les partisans de +l'Antéchrist! Massacrons-les aux cornes mêmes de l'autel. À bas! À bas!</p> + +<p>Ils se massèrent des deux côtés, en une cohue sauvage, à demi folle, les +uns armés, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de +cette fièvre, de cette rage qui aboutissent au meurtre.</p> + +<p>—C'est une guerre civile compliquée d'une autre guerre civile, dit Lord +Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux à faire que de +dégainer, gentilshommes, et de défendre l'ouverture de la grille, si +nous pouvons tenir bon jusqu'à ce qu'il arrive de l'aide.</p> + +<p>Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapière et se posta au haut +des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un côté, Buyse, Ruben et moi de +l'autre.</p> + +<p>Il y avait juste l'espace nécessaire pour permettre à six hommes de +manier efficacement leurs armes.</p> + +<p>En conséquence, notre faible troupe d'auxiliaires se répartit le long de +la grille.</p> + +<p>Heureusement elle était assez haute et assez solide pour qu'il fût +périlleux de l'escalader en présence d'adversaires.</p> + +<p>Le désordre avait fait place à une véritable mutinerie parmi ces hommes +des marais et des mines.</p> + +<p>Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour.</p> + +<p>Les clameurs de rage étaient renvoyées en échos par les hautes voûtes du +toit, comme les hurlements d'une meute de loups.</p> + +<p>—Marchez en avant, mes frères, criait le prédicant fanatique qui avait +déterminé l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils +soient à une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux. +Reculerons-nous devant son œuvre à cause d'une épée nue? +Souffrirons-nous que l'autel prélatiste soit sauvé par ces fils +d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur!</p> + +<p>—Au nom du Seigneur! s'écria la foule, avec une sorte de voix +haletante, accompagnée d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme +sur le point de se lancer dans un bain glacé. Au nom du Seigneur!</p> + +<p>Et ils arrivèrent des deux côtés, gagnant en nombre et en impulsion, si +bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe +même de nos épées.</p> + +<p>Je ne saurais dire ce qui se passa à ma droite ou à ma gauche pendant la +mêlée, car il y avait tant de gens qui nous serraient de près, et la +lutte était si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se +maintenir.</p> + +<p>Le nombre même de nos agresseurs était une circonstance favorable pour +nous, car il les gênait dans le maniement de l'épée.</p> + +<p>Un gros mineur me lança un furieux coup de faux, mais il me manqua et +perdit l'équilibre par suite de l'élan qu'il avait pris pour frapper, et +je lui passai mon épée à travers le corps avant qu'il pût se remettre +debout.</p> + +<p>Ce fut la première fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un +homme dans un moment de colère, et je n'oublierai jamais la figure pâle, +effarée, qu'il tourna vers moi par-dessus son épaule avant de tomber.</p> + +<p>Un autre me prit corps à corps avant que j'eusse dégagé mon arme, mais +je l'écartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa tête le +plat de mon épée, et je l'étendis sans connaissance sur le pavé.</p> + +<p>Dieu le sait, je n'avais nul désir d'ôter la vie à ces fanatiques +égarés, ignorants, mais la nôtre était en jeu.</p> + +<p>Un homme des marais, qui avait plutôt l'air d'une bête sauvage velue que +d'un être humain, s'élança au dessus de mon arme et me saisit par les +genoux pendant qu'un autre abattait son fléau sur mon casque, d'où le +coup glissa sur mon épaule.</p> + +<p>Un troisième me porta un coup de pique et m'atteignit à la cuisse, mais +d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la +tête.</p> + +<p>À cette vue, l'homme au fléau recula.</p> + +<p>Une violente ruade me délivra de la créature sans armes, aux apparences +simiesques, qui était à mes pieds, si bien que je me trouvai débarrassé +de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une +égratignure à la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'épaule.</p> + +<p>Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient également +réussi à écarter leurs agresseurs.</p> + +<p>Saxon tenait de la main gauche sa rapière sanglante.</p> + +<p>Le sang coulait à petites gouttes d'une blessure légère qu'il avait +reçue à la main droite.</p> + +<p>Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de +Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entassés.</p> + +<p>Au moment où je le regardai, il avait tiré sa tabatière et il +s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui +présentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'étaient rencontrés dans +un café de Londres.</p> + +<p>Buyse s'appuyait sur son grand sabre et considérait d'un air sombre un +corps décapité, qui gisait devant lui, et qu'à ses vêtements je reconnus +pour être celui du prédicant.</p> + +<p>Pour Ruben, il était sain et sauf, mais il témoignait une vive +inquiétude au sujet de ma légère entaille, malgré tout ce que je fis +pour lui prouver que c'était moins grave que tant de déchirures causées +par les branches ou les épines, que nous avions jadis reçues en allant +ensemble cueillir les mûres.</p> + +<p>Les fanatiques, bien qu'ils eussent été repoussés, n'étaient pas gens à +s'en tenir à une première défaite.</p> + +<p>Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver à +forcer notre ligne, mais cet échec ne servit qu'à exaspérer leur furie.</p> + +<p>Ils se rassemblèrent, haletants, dans une aile de l'église, pendant une +ou deux minutes.</p> + +<p>Puis, poussant un hurlement de rage, ils s'élancèrent une seconde fois +et firent un effort désespéré pour se frayer un passage jusqu'à l'autel.</p> + +<p>Cette fois, la lutte fut plus acharnée, plus prolongée que la première.</p> + +<p>Un de nos hommes reçut un coup de poignard au cœur, à travers les +barreaux et tomba sans pousser un gémissement.</p> + +<p>Un autre fut étourdi par un bloc de maçonnerie que lança sur lui un +gigantesque montagnard.</p> + +<p>Ruben fut jeté à terre d'un coup de massue, et il aurait été traîné au +dehors et haché en morceaux, si je ne m'étais pas dressé au-dessus de +lui et si je n'avais pas écarté ses adversaires.</p> + +<p>Sir Gervas perdit l'équilibre sous le flot des assaillants, mais quoique +étendu à terre, il se débattait comme un chat sauvage blessé, frappant +furieusement tout ce qui se trouvait à sa portée.</p> + +<p>Buyse et Saxon, dos à dos, se tenaient debout solidement au milieu de la +foule bouillonnante, qui s'élançait sur eux, et chacun de leurs coups +d'épée lancés à toute volée abattait son homme.</p> + +<p>Mais dans une pareille lutte, le nombre devait l'emporter, et pour ma +part je dois reconnaître que je commençais à avoir des craintes sur le +dénouement de notre querelle, quand les pas lourds d'une troupe +disciplinée résonnèrent dans la cathédrale.</p> + +<p>C'étaient les mousquetaires du baronnet qui arrivaient en hâte par la +nef centrale.</p> + +<p>Les fanatiques n'attendirent pas leur charge.</p> + +<p>Ils s'enfuirent par-dessus les bancs, les stalles, poursuivis par nos +alliés furieux de voir à terre leur bien-aimé capitaine.</p> + +<p>Il y eut une ou deux minutes d'effarements, des bruits de pas, des coups +de poignard, des plaintes sourdes, des fracas de crosses de mousquets +tombant sur les dalles de marbre.</p> + +<p>Parmi les émeutiers, quelques-uns furent tués, mais le plus grand nombre +jetèrent leurs armes et furent arrêtés sur l'ordre de Lord Grey.</p> + +<p>En même temps, une forte garde fut placée aux portes, pour s'opposer à +toute nouvelle explosion de la rage sectaire.</p> + +<p>Lorsqu'enfin la cathédrale fut vide et l'ordre rétabli, nous pûmes à +loisir regarder autour de nous et nous rendre compte de ce que nous +avions souffert.</p> + +<p>Dans toutes mes pérégrinations, dans les nombreuses guerres auxquelles +j'ai pris part, à côté desquelles cette affaire de Monmouth ne fut +qu'une simple escarmouche, je ne vis jamais scène plus étrange ou plus +émouvante.</p> + +<p>À la faible et solennelle lueur, le tas de cadavres en avant de la +grille, avec leurs membres tordus, leurs faces blêmes et contractées, +avait un aspect fort mélancolique, des plus fantastiques.</p> + +<p>La lumière du soir, passant par un des rares vitraux, qui n'avaient +point été brisés, jetait de grandes taches d'un rouge vif et d'un vert +livide sur l'amas de corps immobiles.</p> + +<p>Quelques blessés étaient assis dans les stalles du premier rang ou +gisaient sur les marches, demandant à boire d'une voix plaintive.</p> + +<p>Aucun de ceux de notre petite troupe ne s'était tiré d'affaire sans +égratignure.</p> + +<p>Trois de nos hommes avaient été bel et bien égorgés; un quatrième gisait +assommé.</p> + +<p>Buyse et Sir Gervas avaient de fortes contusions, Saxon une entaille au +bras droit.</p> + +<p>Ruben avait été abattu d'un coup de gourdin et aurait été certainement +massacré sans la forte trempe de la cuirasse donnée par Sir Jacob +Clancing qui avait détourné un violent coup de pique.</p> + +<p>Quant à moi, ce n'est guère la peine d'en parler, mais j'entendais dans +ma tête des bourdonnements comparables au chant de la bouilloire d'une +ménagère, et ma botte était pleine de sang, ce qui était peut-être un +bienfait involontaire. Sneckson, notre barbier de Havant, ne cessait-il +pas de me corner aux oreilles qu'après une saignée je ne m'en trouverais +que mieux.</p> + +<p>Pendant ce temps, toutes les troupes avaient été réunies et on avait +écrasé la mutinerie sans retard.</p> + +<p>Sans doute il y avait parmi les Puritains bien des gens qui ne voulaient +aucun bien aux Prélatistes, mais aucun, à part les fanatiques les plus +écervelés, ne pouvait se dissimuler que la mise à sac de la Cathédrale +armerait toute l'Église d'Angleterre et ruinerait la cause pour laquelle +ils combattaient.</p> + +<p>En tout cas, de grands ravages avaient été commis, car, pendant que la +bande du dedans s'était occupée à briser tout ce qui se trouvait sous sa +main, d'autres, au dehors, avaient abattu les corniches, les +gargouilles, avaient même arraché le plomb qui couvrait la toiture et +l'avait jeté en grandes feuilles à ceux d'en bas.</p> + +<p>Ce dernier forfait servit du moins à quelque chose, car l'armée n'était +pas trop bien approvisionnée de munitions.</p> + +<p>Le plomb fut donc recueilli par l'ordre de Monmouth et on en fondit des +balles.</p> + +<p>On garda à vue quelque temps les prisonniers, mais on jugea imprudent de +les punir, en sorte qu'on finit par leur pardonner, en les renvoyant de +l'armée.</p> + +<p>Le second jour de notre arrivée à Wells, comme le temps était enfin +redevenu beau et ensoleillé, une revue générale de l'armée fut passée +dans la campagne autour de la ville.</p> + +<p>On trouva alors que l'infanterie comptait six régiments de neuf cents +hommes, en tout cinq mille quatre cents.</p> + +<p>Sur ce nombre, quinze cents étaient armés de mousquets; deux mille +étaient des piquiers, les autres armés de faux des paysans avec des +fléaux et des maillets.</p> + +<p>Quelques corps, comme le nôtre et celui de Taunton, pouvaient prétendre +à passer pour des soldats, mais le plus grand nombre étaient encore des +laboureurs et des artisans auxquels on aurait mis des armes à la main.</p> + +<p>Et pourtant, mal armés, mal dressés, c'étaient toujours des Anglais +pleins de vigueur et d'endurance, de courage et de zèle religieux.</p> + +<p>Le léger et mobile Monmouth reprenait courage, en voyant leur attitude +énergique, en écoutant leurs cordiales acclamations.</p> + +<p>Comme je me trouvais à cheval près de son état-major, je l'entendis +parler avec enthousiasme à ceux qui étaient à côté de lui et demander +s'ils croyaient possible que ces beaux gaillards fussent battus par des +mercenaires sans entrain.</p> + +<p>—Qu'en dites-vous, Wade? s'écria-t-il. Est-ce que nous ne verrons +jamais un sourire sur la figure que vous faites? Ne voyez-vous pas le +sac de laine qui vous attend, lorsque vous jetez les yeux sur ces braves +garçons?</p> + +<p>—Dieu me préserve de dire un seul mot pour refroidir l'ardeur de Votre +Majesté, répondit l'homme de loi, mais je me rappelle le temps où Votre +Majesté, à la tête de mercenaires pareils à ceux de l'ennemi, tailla en +pièces et mit en déroute des hommes aussi braves que ceux-ci au Pont de +Bothwell.</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai, dit le Roi en passant la main sur son front +par un geste qui lui était habituel quand il était vexé, fâché. +C'étaient de vaillants hommes, les Covenantaires de l'Ouest, et pourtant +ils n'ont pu résister au choc de nos bataillons. Mais ils n'étaient +point dressés, tandis que ceux-ci savent combattre en ligne et exécuter +un feu de file avec autant de précision qu'on peut le désirer.</p> + +<p>—Quand même nous n'aurions ni un canon, ni un pétrinal, dit Ferguson, +quand nous n'aurions pas même une épée, quand nous serions réduits à nos +mains, le Seigneur nous donnerait la victoire, si cela semblait bon à +ses yeux qui voient tout.</p> + +<p>—Toutes les batailles sont affaire de chance, Votre Majesté, fit +remarquer Saxon, dont le bras était entouré d'un mouchoir. Un incident +heureux, une faute légère, un hasard que nul ne saurait prévoir peuvent +survenir selon toute vraisemblance et faire pencher la balance. J'ai +perdu alors que j'avais l'air de gagner et j'ai gagné quand j'étais sur +le point de perdre. C'est une partie incertaine, et personne ne peut +savoir comment elle tournera avant que la dernière carte soit abattue.</p> + +<p>—Non, pas tant que les enjeux sont encore sur la table, dit Buyse de sa +voix profonde et gutturale. Plus d'un général gagne ce que vous appelez +la partie et cependant perd la belle.</p> + +<p>—La partie, c'est la bataille, et la belle c'est la campagne, dit le +Roi en souriant. Notre ami allemand est un maître en métaphores de +bivouac. Mais je trouve que nos pauvres chevaux sont dans un piteux +état. Que dirait notre cousin Guillaume, là-bas, à la Haye, s'il voyait +un pareil défilé?</p> + +<p>Pendant cet entretien, la longue colonne d'infanterie avait défilé +jusqu'au bout, portant encore les étendards avec lesquels elle était +venue à la guerre, mais fort endommagés par le vent et les intempéries.</p> + +<p>Les remarques de Monmouth avaient été provoquées par l'aspect des dix +escadrons de cavalerie qui suivaient les fantassins.</p> + +<p>Les chevaux avaient été terriblement fatigués par le travail continuel +et la pluie incessante.</p> + +<p>Les cavaliers, ayant laissé la rouille atteindre leurs casques et leurs +cuirasses, avaient l'air aussi mal en point que leurs montures.</p> + +<p>Il était évident pour le moins expérimenté d'entre nous que, si nous +voulions tenir bon, nous devions surtout compter sur notre infanterie.</p> + +<p>Le reflet des armes, se multipliant sur les crêtes des basses collines, +tout autour de nous, et brillant çà et là, quand les rayons du soleil +les frappaient, nous montraient combien l'ennemi était fort sur le point +même qui était le plus faible de notre côté.</p> + +<p>Mais en somme cette revue de Wells nous ragaillardit, car elle nous fît +voir que les hommes conservaient leur entrain, et qu'ils ne nous en +voulaient pas de la rude façon dont nous avions traités les fanatiques +de la veille.</p> + +<p>La cavalerie de l'ennemi voltigea autour de nous, pendant ces jours-là, +mais son infanterie avait été retardée par le mauvais temps et le +débordement des cours d'eau.</p> + +<p>Le dernier jour de juin, on partit de Wells et on traversa des plaines +égales, couvertes de roseaux.</p> + +<p>Puis on franchit les basses collines de Polden, pour arriver à +Bridgewater, où nous attendaient quelques recrues.</p> + +<p>Monmouth songea un instant à y faire halte et commença même à élever +quelques ouvrages de terre, mais on lui fit remarquer que lors même +qu'il pourrait tenir bon dans la ville, il ne s'y trouvait des +provisions que pour peu de jours.</p> + +<p>Le pays environnant avait été nettoyé si complètement qu'on ne devait +guère s'attendre à en retirer davantage.</p> + +<p>Les ouvrages furent donc abandonnés.</p> + +<p>Ainsi donc, bel et bien réduits aux abois, sans la moindre fente pour +nous échapper, nous attendîmes l'approche de l'ennemi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III_Du_grand_cri_qui_part_dune_maison_isolee" id="III_Du_grand_cri_qui_part_dune_maison_isolee"></a><a href="#table">III—Du grand cri qui part d'une maison isolée.</a></h2> + + +<p>Là se terminent nos marches et contremarches monotones.</p> + +<p>Nous étions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les +forces du gouvernement.</p> + +<p>Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soulèvement, d'un mouvement en +notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre.</p> + +<p>Partout, les Dissenters étaient jetés en prison, et l'Église avait le +dessus.</p> + +<p>La milice des comtés, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait +contre nous.</p> + +<p>Six régiments hollandais, prêtés par le Prince d'Orange, étaient arrivés +à Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route.</p> + +<p>La capitale avait mis sur pied dix mille hommes.</p> + +<p>Partout on enrôlait, on marchait pour renforcer l'élite de l'armée +anglaise, qui était déjà dans le comté de Somerset.</p> + +<p>Et tout cela dans le but d'écraser cinq ou six mille pieds terreux et +pêcheurs, à demi armés, sans un penny, prêts à sacrifier leurs +existences pour un homme et pour une idée.</p> + +<p>Mais c'était une idée noble, une de celles qui méritent amplement qu'on +leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'était un sacrifice bien placé.</p> + +<p>En effet, ces pauvres paysans auraient éprouvé de grandes difficultés à +dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au +plus profond de leur cœur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils +luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils défendaient la véritable +personnalité de leur pays contre ceux qui voulaient détruire les +systèmes de jadis, grâce auxquels elle avait marché à la tête des +nations.</p> + +<p>Trois ans plus tard, on vit cela clairement.</p> + +<p>Alors on reconnut que nos compagnons illettrés avaient aperçu et +apprécié les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se +disaient leurs supérieurs.</p> + +<p>Il y a, selon mon opinion, des phases du progrès humain, auxquelles +convient admirablement l'Église Romaine.</p> + +<p>Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-être +préférable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle +s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorité.</p> + +<p>Mais l'Angleterre avait rejeté ses langes et était devenue une pépinière +d'hommes énergiques et de penseurs, disposés à ne s'incliner devant +aucune autre autorité que celle que reconnaissaient leur raison et leur +conscience.</p> + +<p>C'était une tentative désespérée, inutile, et folle que de vouloir +ramener les gens à une croyance que leur développement avait dépassée.</p> + +<p>Et c'était pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec +l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour alliée une Église puissante et +opulente.</p> + +<p>Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la +colère de son peuple, mais présentement, plongé dans sa torpeur après +les longues guerres civiles et le règne corrompu de Charles, la masse de +la nation n'était pas en mesure de se rendre compte quel était l'enjeu.</p> + +<p>Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme +emporté s'en prend au porteur de fâcheuses nouvelles.</p> + +<p>N'y a-t-il pas de quoi s'étonner, mes chers enfants, quand on voit une +pensée, qui n'était qu'une sorte de vague fantôme, prendre une forme +vivante et se transformer en la réalité la plus tragique.</p> + +<p>À un bout de la chaîne est un roi qui s'opiniâtre dans un thème de +doctrine.</p> + +<p>À l'autre, six mille hommes prêts à tout, persécutés, pourchassés d'un +comté à l'autre, et qui, enfin, réduits aux abois, se dressent sur les +landes désolées de Bridgewater, leur cœur aussi plein d'amertume et de +désespoir que s'ils étaient des bêtes de proie traquées.</p> + +<p>La théologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets.</p> + +<p>Mais si l'idée, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, était +digne, que dirons-nous de l'homme qui avait été choisi comme champion de +leur cause?</p> + +<p>Hélas, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef!</p> + +<p>Oscillant contre les cimes de la confiance et les abîmes du désespoir, +un jour faisant choix de ses conseillers d'état, et le lendemain parlant +d'abandonner secrètement l'armée, il parût dès le premier jour possédé +du démon même de l'inconstance.</p> + +<p>Et pourtant il avait acquis une belle réputation avant son entreprise.</p> + +<p>En Écosse, il avait conquis une renommée magnifique, non seulement par +sa victoire, mais encore par sa modération, la pitié avec laquelle il +avait traité les vaincus.</p> + +<p>Sur le Continent, il avait commandé une brigade anglaise d'une manière +qui lui avait valu les éloges de vieux soldats de Louis et de l'Empire.</p> + +<p>Et pourtant, maintenant que sa tête et sa fortune étaient en jeu, il +était faible, irrésolu, poltron.</p> + +<p>Selon le langage de mon père, «toute vertu s'était écartée de lui.»</p> + +<p>Je le déclare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la +tête penchée sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur à un +enterrement, jetant une atmosphère de sombre désespoir tout autour de +lui, j'ai senti qu'un pareil homme, même s'il réussissait, ne porterait +jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui +serait arrachée par une main plus forte, peut-être celle d'un de ses +propres généraux.</p> + +<p>Je rendrai cette justice à Monmouth de dire que depuis le jour où il fut +enfin décidé qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison +qu'il était impossible de faire autrement, il montra un caractère plus +digne d'un soldat et d'un homme.</p> + +<p>Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut négligé pour +donner du cœur à nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine +bataille.</p> + +<p>Du matin au soir, nous étions à l'œuvre, apprenant à notre infanterie à +se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, à +s'appuyer les uns sur les autres, à attendre les ordres de leurs +officiers.</p> + +<p>Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du château +jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de prières et de sermons.</p> + +<p>Les officiers n'eurent plus de désordres à combattre, car les troupes +les répugnaient elles-mêmes.</p> + +<p>Un homme, qui s'était montré dans les rues échauffé par le vin, faillit +être pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville +comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte +querelle.</p> + +<p>Quant à leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils +étaient aussi intrépides que des lions, et le seul danger à craindre +était une témérité capable de les entraîner à de folles entreprises.</p> + +<p>Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques +musulmans, et ce n'était pas chose aisée que d'imposer par l'exercice, à +des gaillards à tête aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige +la guerre.</p> + +<p>Le troisième jour de notre halte à Bridgewater, les provisions +diminuèrent d'inquiétante façon par suite de ce fait, que nous avions +déjà épuisé auparavant cette région, grâce aussi à la vigilance de la +cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres.</p> + +<p>Lord Gray décida donc d'envoyer deux escadrons, à la faveur de la nuit, +faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger.</p> + +<p>Le commandement de cette petite expédition fut confié au Major Hooker, +vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui +s'était rendu utile en imposant une sorte d'ordre à ces fortes têtes +qu'étaient les fermiers et les yeomen.</p> + +<p>Sir Gervas Jérôme et moi, nous demandâmes à Lord Grey à faire partie de +la troupe de fourrageurs.</p> + +<p>Cette faveur nous fut accordée avec empressement, car on ne se remuait +guère dans la ville.</p> + +<p>Nous partîmes de Bridgport à onze heures par une nuit sans lune, dans +l'intention de reconnaître le pays du côté de Boroughbridge et +d'Athelney.</p> + +<p>Nous étions prévenus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans +cette région, que c'était un pays fertile et où nous pouvions compter +sur des quantités suffisantes de provisions.</p> + +<p>Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que +notre bonne chance nous ferait trouver.</p> + +<p>Notre commandant décida qu'un escadron marcherait devant les charrettes, +et un autre derrière, avec une petite troupe d'avant-garde sous les +ordres de Sir Gervas, qui le précéderait de quelques centaines de pas.</p> + +<p>Nous sortîmes de la ville dans cet ordre au moment où résonnaient les +derniers coups de clairon et nous suivîmes à grand train les routes +sombres et silencieuses, en faisant apparaître aux fenêtres des +cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous +regardaient disparaître dans l'obscurité.</p> + +<p>Cette chevauchée se représente très distinctement à mon esprit lorsque +j'y pense.</p> + +<p>Le noir contour des saules taillés en têtards passe rapidement devant +nous.</p> + +<p>La brise gémit à travers les osiers.</p> + +<p>Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers +sur le sol, le tintement des fourreaux contre les étriers, autant de +souvenir de ces temps passés que l'œil et l'oreille peuvent également +évoquer.</p> + +<p>Le baronnet et moi nous marchions en tête, côte à côte.</p> + +<p>Ses légers propos où il contait l'existence qu'on mène à la ville, les +fragments de chansons ou de tirades empruntés à Cowley ou à Waller, +étaient un véritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas très +sociable.</p> + +<p>—On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il, +pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs +des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi +être jaloux de vous, qui êtes né et avez vécu à la campagne. Quels +plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons généreux de la +nature, à la condition toutefois qu'on y trouve à sa portée un +perruquier, un marchand de tabac à priser, un parfumeur, et un ou deux +tailleurs passables? Joignons-y un bon café, un théâtre, et je crois que +je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple, +pastorale.</p> + +<p>—À la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que +le séjour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science +et de la philosophie tout ce qu'il y a de véritable vie dans l'homme.</p> + +<p>—Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie +se réduit à bien peu de chose, répondit-il. À dire vrai, j'ai plus vécu +et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons +passées à faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en +guenilles, que je n'en appris jamais au temps où j'étais page à la Cour, +où j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose fâcheuse +pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de préoccupation plus grave +que la façon de tourner un compliment ou de danser une courante. +Pardieu! mon garçon, j'ai de grandes obligations à votre charpentier. +Ainsi qu'il le dit dans sa lettre, à moins qu'un homme n'arrive à mettre +en œuvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces +volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent +leur destination, ne fût ce qu'en pondant des œufs. Diable, voilà que +je me fais prêcheur. C'est une religion nouvelle pour moi.</p> + +<p>—Mais, dis-je, quand vous étiez dans l'opulence, vous avez dû vous +rendre utile à quelqu'un. Sans cela comment peut-on dépenser tant +d'argent et ne s'en trouver pas plus avancé?</p> + +<p>—Ah! cher et bucolique Micah! s'écria-t-il avec un rire joyeux, +parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle, +en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des trésors de +l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilité un sac d'écus +prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui dépense +l'argent ne le mange pas et qu'il se borne à le transmettre à un autre +qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous +transmettions notre argent à des gens qui ne le méritaient point et +qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et débauchée au +détriment des professions honnêtes. Par ma foi, mon garçon, quand je +pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de débauche, +de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que +nous avions formés, je sens qu'en couvant une nichée pareille de ces +êtres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne +saurait défaire, n'ai-je pas vu de ces gens là sur trente rangs de +profondeur, à mon petit lever, rampant autour de mon lit...</p> + +<p>—Autour de votre lit! m'écriai-je.</p> + +<p>—Oui, c'était la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste ornée +de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait été admis +qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume <i>négligé</i>, +robe de chambre et pantoufles.</p> + +<p>La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'étende +jamais jusqu'à Havant.</p> + +<p>L'homme désœuvré de la ville doit soumettre sa vie à une certaine +règle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode.</p> + +<p>Personne, à Londres, n'y fut plus docile que moi.</p> + +<p>J'étais très réglé dans mes irrégularités, très rangé dans mes +désordres.</p> + +<p>Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du +matin, chose excellente pour les maux de tête, et un très léger repas, +un filet d'ortolan, une aile de canard.</p> + +<p>Puis venait le lever.</p> + +<p>Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parlé, sans +doute il pouvait s'y trouver çà et là d'honnêtes gens dans l'indigence, +des gens de lettres besogneux en quête d'une guinée, un pédant sans +élève, la tête pleine d'érudition antique, mais les poches mal garnies +de monnaie moderne.</p> + +<p>Cela tenait non seulement à ce qu'on me reconnaissait quelque influence +personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais accès facile +auprès de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et +d'autres dont la volonté suffisait pour faire ou défaire un homme.</p> + +<p>Remarquez-vous ces lumières sur la gauche? Ne serait-il pas à propos +d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose?</p> + +<p>—Hooker a des ordres pour se rendre à une certaine ferme, répondis-je. +Nous pourrions visiter celle-ci à notre retour, si nous en avions le +temps. Nous repasserons par ici avant le jour.</p> + +<p>—Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, dussé-je aller à cheval +jusque dans le Surrey. Je veux être pendu, si j'ose regarder en face mes +mousquetaires à moins de leur rapporter quelque chose à faire rôtir au +bout de leur baguette.</p> + +<p>Ils n'avaient rien eu de plus savoureux à se mettre sous la dent que +leurs balles, au moment où je les ai quittés.</p> + +<p>Mais je parlais de ma vie d'autrefois à Londres.</p> + +<p>Notre journée était bien remplie.</p> + +<p>Un homme de qualité avait-il du goût pour le sport? Il y avait toujours +de quoi l'intéresser.</p> + +<p>Il pouvait aller voir tirer à l'épée à Hockley, ou les combats de corps +à Shoo-Lane, ou les combats d'animaux à Southwark, ou aller tirer à la +cible de Tothill Fields.</p> + +<p>Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes +médicinales de Saint-James, ou profiter de la marée basse pour aller par +la rivière jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre +en voiture à Islington pour boire la crème, mais il lui fallait avant +tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode +pour un gentleman fashionable dans sa tenue.</p> + +<p>Vous le voyez, Clarke, nous étions des gens fort actifs, dans notre +désœuvrement, et ce n'étaient pas les occupations qui nous manquaient.</p> + +<p>Puis, le soir venu, il y avait les théâtres pour nous attirer, les +jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le théâtre de la Reine, et +entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurât quelque +amusement.</p> + +<p>—Là du moins, dis-je, votre temps était bien employé, vous ne pouviez +écouter les grandes pensées et les phrases sublimes de Shakespeare, de +Massinger, sans en sentir en votre âme quelque effet.</p> + +<p>Sir Gervas eut un rire silencieux.</p> + +<p>—Vous me rafraîchissez autant que cet air délicieux de la campagne, +Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous êtes. Si nous +fréquentions le théâtre, ce n'était point pour voir les pièces.</p> + +<p>—Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je.</p> + +<p>—Pour nous voir les uns les autres, répondit-il. La mode exigeait, je +vous l'assure, qu'un homme fashionable restât debout, tournant le dos à +la scène depuis que le rideau se levait jusqu'à ce qu'il tombât.</p> + +<p>C'était les vendeuses d'oranges à taquiner, et je vous réponds qu'elles +ont la langue bien pendue, ces donzelles.</p> + +<p>C'étaient les masques du parterre, dont les petits loups noirs +invitaient à l'indiscrétion.</p> + +<p>C'étaient les beautés de la ville, les célébrités de la Cour, autant de +cibles pour nos monocles.</p> + +<p>La pièce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux à faire que d'écouter +des alexandrins ou d'apprécier le mérite des hexamètres!</p> + +<p>Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress +Oldfield paraissaient en scène, nous faisions entendre nos +bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'était +la beauté de la femme plutôt que l'actrice.</p> + +<p>—Et la pièce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher.</p> + +<p>—Souper? Oui certes. On allait parfois à la maison du Rhin, d'autres +fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses préférences à ce +point de vue.</p> + +<p>Puis c'étaient les dés et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le +hasard, le primero, à votre choix.</p> + +<p>Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafés, où l'on +servait souvent un arrière-souper aux os grillés et fortement épicés et +aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin.</p> + +<p>Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes, +ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir à la +ville avec moi et voir toutes ces choses-là par vous-même.</p> + +<p>—À parler franchement, cela ne me tente guère, répondis-je. J'ai le +caractère lent et solennel, et dans les scènes de cette sorte je ferais +l'effet d'une tête de mort sur la table du festin.</p> + +<p>Sir Gervas allait répondre quand tout à coup le silence de la nuit fut +déchiré par un cri très long, perçant, qui fit frémir jusqu'aux +dernières fibres de notre corps.</p> + +<p>Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse.</p> + +<p>Nous arrêtâmes nos chevaux.</p> + +<p>Nos hommes en firent autant derrière nous, et nous tendîmes l'oreille +pour saisir quelque indice qui nous fit connaître de quel côté venait ce +bruit.</p> + +<p>Les uns étaient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que +c'était de notre gauche.</p> + +<p>Bientôt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie.</p> + +<p>C'était celui d'une femme qui expire dans la souffrance.</p> + +<p>—C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses +étriers et sondant les ténèbres du regard. Il y a une maison au delà des +deux champs. J'aperçois une faible lumière, comme celle d'une fenêtre +dont les volets seraient fermés.</p> + +<p>—N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience, +car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne +savait pas du tout quel parti prendre.</p> + +<p>—Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres à +l'armée, et je n'ai en aucune manière le droit de me détourner de mon +trajet pour m'occuper d'autres incidents.</p> + +<p>—Par la mort, mon homme! s'écria Sir Gervas. Il y a une femme en +danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant +appeler vainement au secours? Écoutez, c'est encore elle.</p> + +<p>Et comme il parlait encore, le cri de détresse partit de nouveau de la +maison isolée.</p> + +<p>—Non, je ne peux en supporter davantage, m'écriai-je.</p> + +<p>Mon sang bouillonnait dans mes veines.</p> + +<p>—Major Hooker, allez exécuter vos ordres, mon ami et moi nous vous +quitterons ici. Nous saurons justifier notre manière d'agir devant le +Roi; venez, Sir Gervas.</p> + +<p>—Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke. +Vous êtes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera à vos risques +et périls.</p> + +<p>—En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un +liard, répartis-je avec vivacité.</p> + +<p>Faisant faire demi-tour à Covenant, je le lançai d'un coup d'éperon dans +un sentier étroit, labouré d'ornière profonde qui conduisait à la +maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats.</p> + +<p>Au même instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les +roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et +qu'il s'était remis en route pour accomplir sa mission.</p> + +<p>—Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier. +Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de +discipline.</p> + +<p>—Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je à +demi-voix. Il m'était impossible d'aller plus loin en abandonnant cette +pauvre créature dans la détresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci?</p> + +<p>En face de nous se dessinait une masse sombre.</p> + +<p>En approchant, nous reconnûmes que c'étaient quatre chevaux attachés par +la bride à la haie.</p> + +<p>—Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'écria un des soldats, +qui avaient mis pied à terre pour les regarder de près. Ils portent la +selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle +ouvre sur un chemin qui aboutit à la maison.</p> + +<p>—Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant à bas et +attachant son cheval à côté des autres. Mes gars, restez près des +chevaux, et si nous appelons, venez à notre aide. Sergent Holloway, vous +pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV_Lescrimeur_a_la_jaquette_brune" id="IV_Lescrimeur_a_la_jaquette_brune"></a><a href="#table">IV—L'escrimeur à la jaquette brune.</a></h2> + + +<p>Le sergent, qui était un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest, +poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de +lumière jaune jaillit par une porte ouverte tout à coup.</p> + +<p>Nous vîmes alors une silhouette noire et trapue qui s'élança par là à +l'intérieur.</p> + +<p>Au même moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux +détonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines +entrecoupées, d'un froissement d'épées, d'un orage de jurons.</p> + +<p>Ce tapage subit nous fit hâter le pas vers la maison.</p> + +<p>Nous jetâmes un coup d'œil par la porte ouverte et nous vîmes une +scène, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mémoire +sera capable d'évoquer un tableau du passé.</p> + +<p>La chambre était vaste et haute.</p> + +<p>Aux solives brunies par la fumée étaient suspendues, comme c'est la +coutume dans le comté de Somerset, de longues rangées de jambons et de +viandes salées.</p> + +<p>Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle.</p> + +<p>Une table grossière, chargée de plats et d'assiettes comme pour un +repas, occupait le milieu.</p> + +<p>Juste en face de la porte brûlait un grand feu de fagots, et devant ce +feu, chose horrible à voir, un homme était suspendu, la tête en bas, par +une corde qui entourait ses chevilles, et qui, après avoir été passée +dans un crochet d'une des solives du plafond, était maintenue par un +anneau du plancher.</p> + +<p>Ce malheureux, en se débattant, avait imprimé à la corde un mouvement de +rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de +viande mise à rôtir.</p> + +<p>En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient +attirés, mais sa figure rigide et son corps contracté montraient que +notre aide était venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle +voyait prêt à fondre sur elle.</p> + +<p>Tout près d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint +basané, vêtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'armée +royale, et jusque dans la mort, ils avaient gardé l'air sombre et plein +de menace.</p> + +<p>Au centre de la pièce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de +taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges +épaules, vêtu d'une étoffe à côtes d'un tissu grossier, de couleur +brune.</p> + +<p>Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une +longue rapière à coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une +adresse merveilleuse, et de temps à autre mettant un coup de pointe au +bon endroit.</p> + +<p>Quoique serré de fort près, sa figure contractée, sa bouche ferme, +l'éclat de ses yeux bien ouverts révélaient un caractère hardi.</p> + +<p>En même temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires +prouvait que la lutte n'était pas aussi inégale qu'elle le paraissait.</p> + +<p>Au moment même où nous regardions, il fit un bond en arrière pour éviter +une attaque à fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lancé +obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime était +suspendue.</p> + +<p>Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que +le petit escrimeur ne tardait pas à recommencer sa danse dans un autre +endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant +d'aisance et d'adresse, la grêle de coups qui tombaient sur lui.</p> + +<p>Cette étrange scène nous tint quelques secondes dans une sorte +d'immobilité magique, mais ce n'était pas le moment de s'attarder.</p> + +<p>Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement.</p> + +<p>Nous nous élançâmes dans la chambre, sabre en main, et fondîmes sur les +dragons.</p> + +<p>Devenus alors inférieurs en nombre, ils s'adossèrent dans un coin et +frappèrent avec fureur.</p> + +<p>Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre après la +besogne diabolique qu'ils avaient commencée.</p> + +<p>Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant, +s'exposa à un coup de pointe qui l'étendit mort sur le sol.</p> + +<p>Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas +l'abattit.</p> + +<p>En même temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le +blessa mortellement à la gorge.</p> + +<p>Pas un des quatre habits rouges ne s'échappa vivant, mais les corps de +notre pauvre sergent et des vieux époux qui avaient été les premières +victimes ajoutaient à l'horreur de la scène.</p> + +<p>—Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son cœur. +Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens écœuré, malade.</p> + +<p>—Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant +sur une chaise et prenant une bouteille sur une étagère. Et même elle +est bonne, à en juger par le bouquet. Prenez une gorgée, vous êtes aussi +blanc qu'un drap qu'on vient de laver.</p> + +<p>—La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scènes comme celle-ci me +glacent le sang, répondis-je en avalant une lampée du flacon.</p> + +<p>J'étais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que +jusqu'à la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruauté ont +produit le même effet sur moi.</p> + +<p>Je vous en donne ma parole, quand j'allai à Londres, l'automne dernier, +la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort, +dont les os sont à nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il +était hors d'état de faire, m'a plus profondément écœuré que le champ +de bataille de Sedgemoor, ou la journée plus importante encore de +Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant +les retranchements.</p> + +<p>—La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le +crains. Il n'est pas brûlé, mais, autant que je puis en juger, le pauvre +diable mourra des suites de l'afflux du sang à la tête.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela, remarqua l'étranger, on peut le guérir.</p> + +<p>Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du +vieillard et ouvrit une veine.</p> + +<p>D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture, +mais peu à peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des +indices du retour de la sensibilité.</p> + +<p>—Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa +poche, et maintenant qui donc êtes-vous, vous à qui je dois cette +intervention qui a hâté le dénouement, sans y changer grand chose +peut-être, dans le cas où vous nous auriez laissés nous arranger entre +nous?</p> + +<p>—Nous faisons partie de l'armée de Monmouth, répondis-je. Il fait halte +à Bridgewater et nous battons le pays à la recherche de vivres.</p> + +<p>—Et vous, qui êtes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous êtes-vous +mêlé à cette échauffourée? Par ma foi, vous êtes un fameux petit coq +pour avoir livré bataille à quatre coqs de cette taille.</p> + +<p>—Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et +les rechargeant avec grand soin. Quant à ce que je suis, cela importe +peu. Je me bornerai à dire que j'ai contribué à diminuer de quatre +coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'œil sur ces figures. La +mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent à un +ardent soleil. Ces hommes-là ont appris la guerre en combattant contre +les païens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de +pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus +parmi les sauvages. Que le Seigneur ait pitié des partisans de Monmouth +en cas de défaite. Cette racaille est plus à craindre que la corde du +gibet ou la hache du bourreau.</p> + +<p>—Mais comment vous êtes-vous trouvé là juste à l'instant opportun? +demandai-je.</p> + +<p>—Ah! voilà! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand +j'entendis derrière moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ, +ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'état où se trouve le +pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop.</p> + +<p>Ils se dirigèrent vers cette ferme, et bientôt des clameurs et d'autres +indices me révélèrent la besogne infernale à laquelle ils se livraient.</p> + +<p>Aussitôt je laissai ma jument dans le champ, et je me hâtai d'accourir.</p> + +<p>Je vis par la fenêtre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui +faire avouer où il tenait son argent caché, et pourtant, à mon avis, ni +lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent à +cacher, après que deux armées ont été campées chez eux l'une après +l'autre.</p> + +<p>Voyant qu'il persistait à se taire, ils l'ont hissé en l'air, et +certainement ils l'auraient fait griller comme une bécasse, si je +n'étais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes +aboyeurs.</p> + +<p>Les autres se sont jetés sur moi, mais j'en ai piqué un à l'avant-bras, +et sans doute je leur aurais bien réglé leur compte à tous deux si vous +n'étiez pas arrivés.</p> + +<p>—Voilà qui a été gaillardement mené, m'écriai-je. Mais où donc ai-je +déjà entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot?</p> + +<p>—Ah! répondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je +ne saurais dire.</p> + +<p>—Il m'est familier, dis-je.</p> + +<p>Il secoua ses larges épaules et se remit à examiner l'amorce de ses +pistolets, avec une expression où il y avait à la foi du défi et de +l'embarras.</p> + +<p>C'était un homme fort trapu, à la poitrine saillante, avec une figure +farouche, une mâchoire carrée.</p> + +<p>Une cicatrice blanche qui ressemblait à la trace d'une entaille faite +avec un couteau traversait son front.</p> + +<p>Il était coiffé d'un bonnet de cavalier, galonné d'or, et portait une +jaquette de drap brun foncé, très salie par les intempéries, une paire +de bottes montantes tachées de rouille, et une petite perruque ronde.</p> + +<p>Sir Gervas qui, depuis un instant, considérait notre homme avec +attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la +cuisse:</p> + +<p>—C'est tout naturel! s'écria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me +rappeler où j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient +fort clairement.</p> + +<p>L'homme nous jeta tour à tour un regard sournois, tout en baissant la +tête.</p> + +<p>—Il parait que je suis tombé parmi des connaissances, dit-il d'un ton +farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes +jeunes messieurs, que votre mémoire vous trompe.</p> + +<p>—Pas le moins du monde, répondit tranquillement le baronnet.</p> + +<p>Puis, se penchant en avant, il dit à l'oreille de l'homme quelques mots +qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas, +comme pour s'esquiver de la maison.</p> + +<p>—Non, non, s'écria Sir Gervas, en s'élançant entre lui et la porte, +vous ne nous échapperez pas. Allons, mon garçon, ne portez pas la main à +votre épée. Assez de sang versé pour une nuit. D'ailleurs nous ne +voulons pas vous faire du mal.</p> + +<p>—Que comptez-vous donc faire alors? Où voulez-vous en venir? +demanda-t-il de l'air d'une bête féroce prise au piège.</p> + +<p>—Je suis plein de bienveillance à votre égard, mon ami, après ce qui +s'est passé cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour +vivre, du moment où vous avez un vrai cœur d'homme? Que je périsse s'il +m'est jamais arrivé d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et +votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte, +n'est guère de celles qui échappent à l'attention.</p> + +<p>—Supposons que ce soit bien moi... Et après? demanda l'homme d'un ton +rébarbatif.</p> + +<p>—Il n'y a pas de «supposons», je l'affirmerais sous serment. Mais je ne +le ferais pas, mon garçon. Non, lors même que je vous prendrais sur le +fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour +surprendre nos paroles, jadis j'étais juge de paix dans le Surrey, et +notre ami ici présent fut amené devant moi, sous l'imputation de se +promener à cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants +un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut déféré aux +assises, mais auparavant il s'évada, et cela lui sauva le cou. J'en suis +tout à fait enchanté, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant +homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde à Tyburn.</p> + +<p>—Et maintenant je me rappelle bien où j'ai entendu votre nom, dis-je. +N'étiez-vous pas détenu dans la prison du Duc de Beaufort à Badminton et +n'avez-vous pas réussi à vous évader de la vieille tour des Botelers?</p> + +<p>—Eh bien non, gentilshommes, répondit-il en s'asseyant sur la table et +balançant sans façons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce +serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en +effet, ce même Hector Marot, dont le nom répand la terreur sur la grande +route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'intérieur des +prisons.</p> + +<p>Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je <i>fasse</i> les +grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier à de +pauvres gens, ni fait du mal à quiconque ne cherchait point à m'en +faire. Au contraire, j'ai souvent risqué ma vie et mes membres pour +tirer les gens de danger.</p> + +<p>—Nous sommes en mesure de vous rendre témoignage de cela, répondis-je, +car si ces quatre habits rouges ont expié leurs crimes, comme ils le +méritaient, c'est grâce à vous plutôt qu'à nous.</p> + +<p>—Non, je n'ai pas grand mérite à revendiquer pour cela, répondit notre +nouvelle connaissance. La vérité, c'est que j'avais d'autres comptes à +régler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai été charmé de +cette occasion de me frotter à eux.</p> + +<p>Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laissés avec les +chevaux, vinrent accompagnés de plusieurs fermiers et métayers des +environs.</p> + +<p>Ils furent épouvantés à la vue du carnage, et fort inquiets de la +vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales.</p> + +<p>—Au nom du Christ, monsieur, s'écria l'un d'eux, un vieux paysan à +figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour +qu'ils aient l'air d'avoir péri dans une rencontre fortuite avec vos +hommes. Si l'on venait à savoir qu'ils ont été tués dans une ferme, il +ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car même +maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal à empêcher ces +diables de Tanger de nous couper la gorge.</p> + +<p>—Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de +franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces +et de faire payer l'écot aux autres.</p> + +<p>—Eh bien, écoutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans +effrayés, je vais faire marché avec vous au sujet de l'affaire. Nous +sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra guère que nous +rentrions les mains vides.</p> + +<p>Si vous consentez, entre vous tous, à nous fournir un char, à le remplir +de pain, ainsi que de légumes, avec une douzaine de jeunes bœufs +par-dessus le marché, non seulement nous vous délivrerons du souci de +cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez payés au prix +ordinaire du marché, si vous venez chercher votre argent au camp +protestant.</p> + +<p>—Je peux donner les bœufs, dit le vieillard que nous avions secouru et +qui était assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma +pauvre compagne a été cruellement assassinée, peu m'importe ce qui +adviendra du bétail.</p> + +<p>Je la ferai enterrer dans le cimetière de Durston.</p> + +<p>Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux +seulement purger la terre d'un de ces diables incarnés.</p> + +<p>—Bien dit, grand-papa! s'écria Hector Marot. Je suis d'avis que cette +vieille canardière que je vois accrochée là-bas, quand elle aura une +bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra +abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage.</p> + +<p>—Elle a été une compagne fidèle pour moi, dit le vieillard, dont les +joues ridées étaient mouillées de larmes. Pendant trente semailles et +trente moissons, nous avons travaillé ensemble. Mais voici des semailles +qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme.</p> + +<p>—Si vous partez à la guerre, grand-père Swain, nous aurons soin de +votre domaine, dit le fermier qui avait parlé le premier. Quant aux +légumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charretée, mais +trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger.</p> + +<p>S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous préférons que +tout cela aille à la bonne cause.</p> + +<p>Par ici, Miles, réveillez les valets de ferme et veillez à ce qu'ils se +hâtent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis +les épinards, et aussi la viande séchée.</p> + +<p>—Alors nous n'avons qu'à faire notre part du contrat, dit Hector Marot.</p> + +<p>Avec l'aide de nos hommes, nous traînâmes du dehors les cadavres des +quatre dragons et de notre sergent et les étendîmes en travers du chemin +à quelque distance de là.</p> + +<p>Nous promenâmes les chevaux autour des corps et entre eux de façon à +pétrir le sol, et à faire croire à une escarmouche de cavalerie.</p> + +<p>Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lavé le sol de +briques de la cuisine et fait disparaître toutes traces du tragique +événement.</p> + +<p>La femme assassinée avait été montée dans sa chambre, en sorte qu'il ne +restait plus rien pour rappeler ce qui s'était passé, si ce n'est le +malheureux fermier.</p> + +<p>Il était assis au même endroit, l'air désolé, le menton appuyé sur ses +mains noueuses, déformées par le travail, les yeux mornes et vides, +regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui.</p> + +<p>Le chargement des chars fut prestement opéré et le petit troupeau de +bœufs fut bientôt amené d'un champ voisin.</p> + +<p>Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan à cheval +arriva nous annonçant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait +entre le camp et nous.</p> + +<p>C'était-là une grave nouvelle, car nous étions sept en tout, et nous ne +pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombrés des +provisions.</p> + +<p>—Que faire pour Hooker? suggérai-je. Ne ferions-nous pas bien de le +rejoindre et de le prévenir?</p> + +<p>—Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer +s'il est sur la route d'Athelney.</p> + +<p>Et sur ces mots, il éperonna son cheval et disparut au galop dans la +nuit.</p> + +<p>—Puisque nous avons de pareils éclaireurs de bonne volonté dans le +pays, fis-je remarquer, il est aisé de savoir pour quel parti penchent +les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons. +Il pourra donc se défendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir?</p> + +<p>—Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, suggéra Sir +Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker +et alors réunir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable +colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux +croisés, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un +siège bien conduit.</p> + +<p>—Certes, répondis-je, après avoir quitté le Major Hooker d'une façon +aussi cavalière, il serait humiliant d'avoir à lui demander des secours, +maintenant qu'il y a du danger.</p> + +<p>—Ho! Ho! s'écria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien +profondément pour trouver le fond de votre philosophie stoïcienne, cher +Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilité, vous êtes +assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur. +Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne +contre une autre que nous ne verrons pas même l'ombre d'un habit rouge.</p> + +<p>—Si vous agréez mon avis, gentilshommes, dit le détrousseur de grands +chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le +meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu'à votre +camp. Ce serait bien étrange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse +faire perdre la piste à ces lourdauds de soldats.</p> + +<p>—Voilà une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'écria +le baronnet. Maître Marot, une prise de ma tabatière... C'est toujours +un gage d'amitié qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que +nos relations se bornent jusqu'à présent à avoir failli vous pendre en +une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie +pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus +présentable!</p> + +<p>—Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauchées nocturnes, +répondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car +l'orient s'éclaire déjà et il fera jour avant que nous arrivions à +Bridgewater.</p> + +<p>Laissant derrière nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route +avec toutes les précautions militaires, Marot marchant avec moi à +quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arrière-garde.</p> + +<p>Il faisait encore très sombre, bien qu'une mince ligne grise à l'horizon +annonçât l'approche de l'aube.</p> + +<p>Mais, malgré l'obscurité, notre nouvel ami nous guida sans s'arrêter, +sans hésiter un instant à travers un dédale de ruelles, de sentiers, +traversant des champs, des bourbiers où parfois les charrettes +s'enfonçaient jusqu'aux essieux, d'autres où elles grinçaient et +cahotaient sur le roc ou les pierres.</p> + +<p>Nous fîmes tant de détours, nous changeâmes si souvent de direction dans +notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se +trompât, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil éclairant le paysage +nous montrèrent le clocher de l'église paroissiale de Bridgewater.</p> + +<p>—Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat, +pour retrouver ainsi votre chemin dans les ténèbres, s'écria Sir Gervas, +en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes +pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis +las d'avoir l'oreille tendue à la rupture d'un timon. Maître Marot, nous +vous sommes fort obligés.</p> + +<p>—Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien +connaissez-vous avec la même exactitude toutes les régions du sud?</p> + +<p>—Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent +aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de +Bristol. Dans ce district-là, il n'est pas une route qui ne me soit +familière, pas une brèche dans une haie que je ne puisse retrouver au +milieu de la nuit la plus noire.</p> + +<p>C'est mon métier.</p> + +<p>Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient.</p> + +<p>Si j'avais un fils, je ne l'élèverais pas pour prendre ma suite.</p> + +<p>Notre métier a été gâté par les gardiens armés qu'on met sur les coches +et par ces maudits orfèvres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent +les espèces dans leurs coffres-forts et vous remettent en échange des +bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux +journal.</p> + +<p>Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai +arrêté un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et +je lui ai pris sept cents guinées en ces chèques de papier, comme on les +appelle.</p> + +<p>Si cela avait été de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance +pendant trois mois.</p> + +<p>Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tolère que des +chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi!</p> + +<p>—Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous +savez assez par vous-même qu'elle ne peut vous conduire qu'à votre +perte, à la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amené à +la prospérité?</p> + +<p>—Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'était Jones de Kingston. Il a +<i>fait</i> Hounslow pendant bien des années. Il a pris dix mille jaunets +d'une seule rafle, et en homme avisé, il a juré de ne jamais plus +risquer son cou.</p> + +<p>Il s'est rendu dans le Comté de Chester, en faisant courir je ne sais +quelle histoire, se donnant comme arrivé des Indes. Il a acheté un +domaine, et le voilà maintenant devenu un gentleman campagnard fort à +l'aise, et juge de paix par-dessus le marché!</p> + +<p>Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui +aura volé une douzaine d'œufs, c'est une comédie aussi bonne qu'au +théâtre.</p> + +<p>—Soit, mais vous êtes un homme, insistai-je, un homme qui, d'après ce +que nous avons vu de votre courage et de votre adresse à manier vos +armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle armée. Il +serait certainement bien meilleur d'employer vos qualités à conquérir de +l'honneur et du crédit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du +gibet.</p> + +<p>—Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogné, riposta +le brigand en lançant dans l'air du matin de grosses bouffées de fumée +bleue. Nous devons tous payer notre dette à la nature, et que je le +fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans +dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu +parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux à prélever un +tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque +carrément ma peau.</p> + +<p>—Il y a le juste et il y a l'injuste, répondis-je, et ce n'est pas avec +des mots qu'on s'en défait. C'est un jeu qui ne rapporte guère que de +tricher avec le juste et l'injuste.</p> + +<p>—En outre, quand même vous auriez dit vrai en ce qui concerne la +propriété, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du +peu de cas qu'on fait, dans votre métier de la vie humaine.</p> + +<p>—Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette différence +que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur. +C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue à +deux, et les deux joueurs ont la même chance.</p> + +<p>Pas moyen d'employer des dés pipés, de <i>truquer</i> les pièces!</p> + +<p>Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais à cheval sur la +grande route, je vis trois gros réjouis de fermiers qui traversaient les +champs au galop, précédés d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec +entrain, tout ce monde à la poursuite d'un levraut inoffensif.</p> + +<p>C'était dans un pays stérile et mal peuplé, sur la lisière d'Exmoor. Je +me dis en conséquence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'à +faire la chasse aux chasseurs.</p> + +<p>Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse!</p> + +<p>Mes gens partent en criant comme des enragés, les pans de leurs habits +battant au vent, hurlant après les chiens et se donnant un sport matinal +comme il y en a guère.</p> + +<p>Ils ne remarquèrent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans +faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arrête! et prenait +autant de plaisir à la chasse que le plus braillard d'entre eux.</p> + +<p>Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux à mes talons pour +compléter ce beau chapelet que nous formions, comme à une partie +d'attrape-qui-pourra, jouée par des gamins sur la pelouse du village.</p> + +<p>—Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul.</p> + +<p>—Et bien, mes trois, gaillards forcèrent leur lièvre et tirèrent leurs +flacons, en gens qui ont bien travaillé. Ils étaient encore à piétiner +le levraut forcé. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied à terre pour +lui couper les oreilles comme trophée de chasse, quand j'arrivai au +petit galop.</p> + +<p>—Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amusés?</p> + +<p>Ils me regardèrent avec effarement, je vous en réponds, et l'un d'eux me +demanda que diable avais-je et comment je prenais la liberté de me mêler +à un divertissement privé.</p> + +<p>—Non, dis-je, ce n'était pas votre lièvre que je chassais.</p> + +<p>—Quoi donc alors, monsieur l'inconnu?</p> + +<p>—Eh bien, par la Vierge, c'était vous, répondis-je, et voilà bien des +années que je n'ai mené une aussi belle chasse à courre.</p> + +<p>Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je +m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous réponds que vous +auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches +leurs bourses de cuir bien pansues.</p> + +<p>Mon butin de ce matin-là se monta à soixante-dix livres, ce qui valait +mieux que des oreilles de lièvre comme prix d'une promenade à cheval.</p> + +<p>—Est-ce qu'ils n'ont pas lancé tout le pays à votre poursuite? +demandai-je.</p> + +<p>—Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite +que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps à se répandre, mais +les foulées de la bonne jument sont plus rapides encore.</p> + +<p>—Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas. +Maintenant, notre honnête ami, car vous l'avez été honnête, avec nous, +quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas à vous +joindre à nous, et à vous engager au service de la bonne cause? Par ma +foi, l'ami, vous avez bien des méfaits à expier, je le parie. Pourquoi +ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre +vie pour la religion réformée?</p> + +<p>—Moi! non! répondit le bandit, en arrêtant son cheval. Ma peau n'est +rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle +équipée? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, où +trouverais-je son égale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que +ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le trône d'Angleterre... +n'est-ce pas, ma belle?</p> + +<p>—Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre +colonel Décimus Saxon estime grandement un bon tireur à l'épée, et sa +parole a beaucoup de poids auprès du Roi Monmouth et du Conseil.</p> + +<p>—Non, non, s'écria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste à +son métier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis +toujours prêt, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux +aveugle Jim Houston, de Milverton, qui était un de mes amis. J'ai réglé +ce compte pour toujours à sept de ces coquins et si j'avais le temps, je +viendrais à bout de tout le régiment. Mais je ne veux pas me battre +contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi +ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car +j'ai bien des choses à faire. Adieu.</p> + +<p>—Adieu! Adieu! nous écriâmes-nous en serrant ses mains brunes et +calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide!</p> + +<p>Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route +dans un nuage mobile de poussière.</p> + +<p>—Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir +Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'épée et il +faut être un tireur comme on n'en voit guère pour descendre avec deux +balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne +voyez-vous point des troupes aux habits rouges?</p> + +<p>—Certainement je puis les voir, répondis-je, en promenant mon regard +sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui +s'étendait entre les sinuosités de la Parret et les hauteurs lointaines +de Polden. Je peux les apercevoir là-bas dans la direction de +Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le blé.</p> + +<p>—Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit +Sir Gervas. Un, deux, trois, et un là-bas, et deux autres en arrière, +six régiments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce +côté-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices +d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre, +s'il tient à sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'armée du Roi +Jacques s'est refermée sur lui.</p> + +<p>—Alors il faut que nous reprenions notre commandement, répondis-je. Si +je ne me trompe, je vois flotter nos étendards sur la place du marché.</p> + +<p>Nous donnâmes de l'éperon à nos montures fatiguées et avançâmes avec +notre petite troupe et les vivres que nous avions réunis.</p> + +<p>Nous rentrâmes enfin à nos quartiers où nous fûmes salués par les joyeux +vivats de nos camarades affamés.</p> + +<p>Avant midi, la bande de jeunes bœufs avait été transformée en rôtis et +en grillades.</p> + +<p>Nos légumes et le reste de nos vivres contribuèrent à fournir le dîner +qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait être le dernier repas.</p> + +<p>Le Major Hooker revint bientôt après avec une certaine quantité de +vivres, mais dans une condition assez fâcheuse, car il avait eu une +escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes.</p> + +<p>Il alla tout droit au Conseil présenter ses plaintes au sujet de la +façon dont nous l'avions abandonné, mais les événements d'importance se +multipliaient autour de nous, et on n'avait guère le temps d'éplucher +les menues affaires de discipline.</p> + +<p>Quant à moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que +comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue +militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse.</p> + +<p>Et cependant, même aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courbé +sous le poids des années, je suis convaincu qu'un cri de femme en +détresse serait un signal qui me ferait accourir à son aide, aussi +longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir +envers les faibles dépasse tous les autres devoirs. Il est au-dessus de +toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi +l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le cœur de l'homme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V_La_fillette_de_la_lande_et_la_bulle_deau_qui_monta_a_la_surface_de" id="V_La_fillette_de_la_lande_et_la_bulle_deau_qui_monta_a_la_surface_de"></a><a href="#table">V—La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de la fondrière.</a></h2> + + +<p>Tout Bridgewater fut en révolution lorsque nous y fîmes notre entrée à +cheval.</p> + +<p>Les troupes du Roi étaient à moins de quatre milles, sur la Plaine de +Sedgemoor.</p> + +<p>Il était très probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles +donneraient l'assaut à la ville.</p> + +<p>Quelques ouvrages grossiers avaient été élevés du côté de Eastover.</p> + +<p>Derrière eux étaient déployées en armes deux brigades, pendant que le +reste de l'armée était gardé en réserve sur la place du marché et la +pelouse du château.</p> + +<p>Mais dans l'après-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des +paysans de la région des landes vinrent nous avertir que nous ne +courions aucun danger d'un assaut.</p> + +<p>Les troupes royales s'étaient installées confortablement dans les petits +villages du pays, et quand elles eurent réquisitionné du cidre et de la +bière chez les fermiers, elles ne manifestèrent aucune intention de +marcher en avant.</p> + +<p>La ville était pleine de femmes, les épouses, les mères et les sœurs de +nos paysans. Elles étaient venues de loin et de près pour voir encore +une fois ceux qu'elles aimaient.</p> + +<p>Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombrés en un jour +d'affaires que ne l'étaient les rues et ruelles étroites de cette ville +du comté de Somerset.</p> + +<p>Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits +rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs vêtus de +serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en +houppelandes, gens de mer téméraires, aux faces hâlées par les +intempéries, montagnards dégingandés de la côte du nord, tout ce monde +se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariolée.</p> + +<p>Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiffées de chapeaux +de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les +exhortations.</p> + +<p>Çà et là, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes +circulait la sombre et austère silhouette de quelque ministre puritain à +l'ample manteau noir, au chapeau à visière, distribuant tout autour de +lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches, +substantiels, du répertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le +sang aux hommes comme l'eût fait une liqueur forte.</p> + +<p>De temps à autre, une clameur sauvage montait de la foule.</p> + +<p>On eût dit le long hurlement d'un mâtin, plein d'ardeur, qui tire sur sa +laisse et ne demande qu'à sauter à la gorge de l'ennemi.</p> + +<p>Notre régiment avait été dispensé de service, maintenant qu'il était +clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de +dépêcher les vivres qu'avait rapportés notre expédition nocturne.</p> + +<p>C'était un dimanche, une belle et chaude journée, avec un ciel clair, +sans nuages, où soufflait une douce brise chargée des parfums de la +campagne.</p> + +<p>Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonnèrent +l'alarme, répandant par la campagne ensoleillée leur carillon musical.</p> + +<p>Les fenêtres supérieures et les toits de tuiles rouges des maisons +étaient encombrés de femmes et d'enfants aux figures pâles, qui +fouillaient du regard la direction de l'est, où des éclaboussures rouges +sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis.</p> + +<p>À quatre heures, Monmouth réunit un dernier conseil de guerre sur la +tour carrée, qui sert de base au clocher de l'église paroissiale de +Bridgewater et d'où l'on voyait fort bien tout le pays environnant.</p> + +<p>Depuis mon voyage auprès de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de +recevoir l'ordre d'y assister, en dépit de l'humble rang que j'occupais +dans l'armée.</p> + +<p>Il y avait là une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait +en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains, +tous unis maintenant par le lien d'un commun danger.</p> + +<p>À vrai dire, l'approche d'un dénouement dans leur fortune avait fait +disparaître en grande partie les différences de manières qui avaient +contribué à les séparer.</p> + +<p>Le sectaire avait perdu un peu de son austérité, et il se montrait +échauffé, plein d'ardeur à la perspective d'une bataille, en même temps +que l'homme à la mode, si étourdi, était contraint à une gravité +inaccoutumée en considérant le danger de sa position.</p> + +<p>Leurs vieilles querelles furent oubliées lorsqu'ils se groupèrent près +du parapet et contemplèrent d'un air renfrogné les épaisses colonnes de +fumée qui montaient à l'horizon.</p> + +<p>Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, pâle et hagard, la +chevelure en désordre, de l'air d'un homme à qui le désarroi de son +esprit a fait oublier le soin de sa personne.</p> + +<p>Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait à ses +yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et +blanches mains, au point que cela faisait peine à voir.</p> + +<p>Lord Grey tendit sa lunette à Saxon qui était accoudé sur la grossière +bordure de maçonnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave.</p> + +<p>—Ce sont les mêmes hommes que j'ai commandés, dit enfin Monmouth, à +demi-voix, comme s'il pensait tout haut. Là-bas, par la droite, je vois +le régiment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-là; +ils se battront. Si nous les avions de notre côté, tout irait bien.</p> + +<p>—Non, Majesté, répondit avec vivacité Lord Grey, vous ne rendez pas +justice à vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu'à la dernière +goutte de leur sang pour votre cause.</p> + +<p>—Regardez-les, là en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le +fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais cœurs plus braves ne +battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces +vociférations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le +déploiement rigide et régulier des bataillons exercés. Hélas! pourquoi +ai-je arraché ces honnêtes créatures à leurs modestes foyers pour livrer +une lutte aussi désespérée?</p> + +<p>—Écoutez cela, s'écria Wade, ils ne trouvent pas la situation +désespérée; et nous pas davantage.</p> + +<p>Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'éleva de la foule +compacte écoutant un prédicant qui la haranguait par une fenêtre.</p> + +<p>—C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait +de monter. Il est comme un homme inspiré qu'un souffle puissant emporte +là-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens prophètes. +Il a pris pour texte: «Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Israël il +le saura. S'il est en rébellion, ou s'il est en état de péché contre le +Seigneur, sauve-nous en ce jour.»</p> + +<p>—Amen! Amen! crièrent pieusement plusieurs des soldats puritains, +pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagnée du bruit des faux +et des armes entrechoquées, montrait combien ce peuple était +profondément remué par les paroles ardentes du fanatique.</p> + +<p>—Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air +plus dégagé. Il est bien possible que, quand on a commandé des troupes +régulières, comme je l'ai fait, on se sente porté à attacher une +importance exagérée à la différence qui résulte de la discipline et de +l'entraînement. Les braves garçons paraissent avoir le cœur haut. Que +pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon?</p> + +<p>—Par ma foi, Majesté, j'en pense fort peu de bien, répondit Saxon avec +rudesse. J'ai vu des armées disposées en ligne de bataille dans maints +pays du monde et sous bien des généraux. J'ai également lu la section +qui traite de ce sujet dans le <i>De re militari</i> de Petrinus Bellus, +ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renommé, mais je n'ai rien vu +ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous +les yeux.</p> + +<p>—Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce +clocher carré couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Brigwater, +petit homme à la figure anxieuse, qui paraissait évidemment fort +embarrassé du relief où l'avait mis son office.</p> + +<p>—Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Grâce, non, c'est: Votre +Majesté, que je voulais dire. L'autre, à deux milles plus loin, est +Middlezoy, et enfin à gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre côté du +Rhin.</p> + +<p>—Du Rhin, monsieur, que voulez-vous dire, demanda le Roi, sursautant +brusquement et interpellant le timide bourgeois d'un ton si violent que +celui-ci perdit le peu d'aplomb qui lui restait.</p> + +<p>—Mais... le Rhin... Votre Grâce... Votre Majesté... dit-il en +bégayant, le Rhin. La Grâce de Votre Majesté ne peut pas l'ignorer, +c'est ce que les gens du pays appellent le Rhin.</p> + +<p>—C'est un terme courant, Sire, par lequel on désigne de larges et +profondes tranchées destinées au drainage des grandes mares de +Sedgemoor, dit Sir Stephen Timewell.</p> + +<p>La pâleur de Monmouth s'étendit jusqu'à ses lèvres.</p> + +<p>Plusieurs des conseillers échangèrent des regards significatifs.</p> + +<p>Ils se rappelaient l'étrange et prophétique jeu de mots qui était arrivé +de l'atelier du faiseur d'or du laboratoire au camp par mon +intermédiaire.</p> + +<p>Mais le silence fut interrompu par le Major Hollis, vétéran qui avait +servi sous Cromwell.</p> + +<p>Il venait de marquer sur un papier la situation des villages où était +établi l'ennemi.</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Majesté, il y a dans leur disposition quelque chose +qui me rappelle celle de l'armée écossaise lors de la bataille de +Dunbar. Cromwell occupait Dunbar, tout comme nous occupons Bridgewater.</p> + +<p>Le terrain environnant, de même marécageux et perfide, était occupé par +l'ennemi.</p> + +<p>Il n'y avait pas dans toute l'armée un homme qui n'admît que si le vieux +Leslie défendait jusqu'au bout sa position, il ne nous restait plus +d'autre parti de prendre que de nous rembarquer, en abandonnant nos +approvisionnements et notre artillerie, et à faire de notre mieux pour +gagner Newcastle.</p> + +<p>Mais grâce à la bienveillante Providence, il manœuvra de telle sorte +qu'il trouva une fondrière entre son aile gauche et le reste de son +armée.</p> + +<p>Aussi Cromwell tomba-t-il sur cette aile dès l'aube et la tailla en +pièces, avec tant de succès, que l'armée ennemie tout entière prit la +fuite, et que nous la poursuivîmes, en la sabrant, jusqu'aux portes même +de Leith.</p> + +<p>Sept mille Écossais perdirent la vie, mais il ne périt qu'une centaine +d'hommes au plus du côté des honnêtes gens.</p> + +<p>Or, Votre Majesté peut voir, grâce à ses lunettes, qu'il y a un mille de +terrain marécageux entre ces villages, et que le plus rapproché, qui est +Chedzoy—c'est son nom, je crois—pourrait être abordé sans que nous +ayons à traverser le marais.</p> + +<p>Je suis très convaincu que si le Lord Général était avec nous, il nous +engagerait à risquer une attaque de ce genre.</p> + +<p>—C'est bien hardi de faire attaquer de vieux soldats par des paysans +qui ne sont pas formés, dit Sir Stephen Timewell. Mais, s'il faut le +faire, je ne crois pas qu'aucun des hommes qui ont vécu au son des +cloches de Sainte Marie-Madeleine, recule devant cette tache.</p> + +<p>—Voilà qui est bien parlé, Sir Stephen, dit Monmouth. À Dunbar, +Cromwell avait derrière lui des vétérans, et en face de lui des gens qui +n'avaient qu'une faible expérience de la guerre.</p> + +<p>—Cependant il y a beaucoup de bon sens dans ce qu'a dit le Major +Hollis, remarqua Lord Grey. Il nous faut attaquer ou nous laisser corner +peu à peu, puis affamer.</p> + +<p>Cela étant ainsi, pourquoi ne profiterions-nous pas tout de suite de la +chance que nous offre l'ignorance ou l'insouciance de Feversham?</p> + +<p>Demain, si Churchill réussit à se faire entendre de son chef, je ne +doute guère que nous ne trouvions leur camp disposé autrement et +qu'ainsi nous n'ayons lieu de regretter notre occasion manquée.</p> + +<p>—Leur cavalerie est postée à Weston-zoyland, dit Wade. Maintenant le +soleil est si ardent que son éclat et la buée, qui monte des marais, +nous empêche presque de voir. Mais il n'y a qu'un instant, j'ai pu, à +l'aide de mes lunettes, distinguer deux longues lignes de chevaux au +piquet sur la lande au delà du village.</p> + +<p>En arrière, à Middlezoy, il y a deux mille hommes de milice et à +Chedzoy, où se ferait notre attaque, cinq régiments d'infanterie +régulière.</p> + +<p>—Si nous pouvions rompre ces derniers, tout irait bien, s'écria +Monmouth. Quel est votre avis, Colonel Buyse?</p> + +<p>—Mon avis est toujours le même, répondit l'Allemand. Nous sommes ici +pour nous battre, et plus tôt nous nous mettrons à la besogne, mieux +cela vaudra.</p> + +<p>—Et le vôtre, Colonel Saxon? Êtes-vous du même avis que votre ami?</p> + +<p>—Je crois, comme le Major Hollis, Sire, que Feversham, par ses +dispositions, s'est exposé à une attaque et que nous devons en profiter +sans retard.</p> + +<p>Toutefois, considérant que des soldats exercés et une nombreuse +cavalerie ont une grande supériorité en plein jour, je serais porté à +conseiller une camisade ou attaque de nuit.</p> + +<p>—La même pensée m'est venue à l'esprit, dit Grey. Nos amis d'ici +connaissent chaque pouce du terrain, et ils nous guideraient à Chedzoy +dans les ténèbres aussi bien qu'en plein jour.</p> + +<p>—J'ai entendu dire, ajouta Saxon, qu'il est arrivé à leur camp des +quantités de bière et de cidre, ainsi que du vin et des liqueurs fortes.</p> + +<p>S'il en est ainsi, nous pouvons leur donner le réveil pendant que leur +tête sera encore toute troublée par la boisson et qu'ils ne sauront +guère si c'est nous qui tombons sur eux ou si ce sont les diables bleus.</p> + +<p>Un chœur unanime d'approbations de tout le Conseil prouva qu'on +accueillait avec empressement la perspective d'en venir enfin aux mains, +après les marches et les retards énervants des dernières semaines qui +s'étaient écoulées.</p> + +<p>—Y a-t-il quelque cavalier qui ait des objections contre ce plan? +demanda le Roi.</p> + +<p>Nous échangeâmes tous un coup d'œil, mais bien que maintes physionomies +exprimassent le doute ou le découragement, aucune voix ne s'éleva contre +l'attaque de nuit.</p> + +<p>En effet, il était, évident que dans tous les cas il fallait hasarder +notre action et que celle-là avait au moins le mérite d'offrir plus de +chances de succès que l'autre.</p> + +<p>Et pourtant, mes chers enfants, je puis le dire, les plus hardis d'entre +nous se sentaient le cœur défaillir à la vue de notre chef, de son air +abattu, mélancolique, et nous nous demandions si c'était bien là l'homme +fait pour amener à un heureux dénouement une entreprise aussi +hasardeuse.</p> + +<p>—Si nous sommes d'accord, prenons pour mot de passe «Soho» et +attaquons-les le plus tôt possible après minuit.</p> + +<p>Ce qui reste à décider pour l'ordre de bataille pourra être réglé d'ici +à ce moment-là.</p> + +<p>Maintenant, gentilshommes, vous allez rejoindre vos régiments, et vous +vous souviendrez que, quoiqu'il arrive de ceci, soit que Monmouth mette +sur sa tête la couronne d'Angleterre, soit qu'il devienne un fugitif en +tous lieux pourchassé, tant que son cœur battra, il gardera toujours la +mémoire des braves amis qui lui sont restés fidèles en cette heure de +peine.</p> + +<p>Cette allocution simple et cordiale fit passer sur tous les fronts la +flamme du dévouement.</p> + +<p>Au moins, il en fut ainsi pour moi, en même temps que j'éprouvais une +pitié profonde pour ce pauvre faible gentilhomme.</p> + +<p>Nous nous serrâmes autour de lui, la main sur la poignée de nos épées, +en lui jurant que nous lui resterions fidèles, dût l'univers entier se +dresser entre lui et ses droits.</p> + +<p>Il n'y eut pas jusqu'aux rigides et impassibles Puritains, qui ne +fussent émus, qui ne laissassent entrevoir un sentiment de loyauté, +pendant que les gens de cour, transportés de zèle, tiraient leurs +rapières et lançaient des appels à la foule, qui fut envahie par cet +enthousiasme et emplit l'air de ses acclamations.</p> + +<p>Les yeux de Monmouth reprirent leur éclat, ses joues leur couleur, +pendant qu'il prêtait l'oreille à ses cris.</p> + +<p>Pendant un instant, il parut ce qu'il aspirait à être, un Roi.</p> + +<p>—Je vous remercie, chers amis et sujets, cria-t-il. L'issue est aux +mains du Tout-Puissant, mais ce que l'homme peut faire, j'en suis +convaincu, vous le ferez cette nuit. Si Monmouth ne peut posséder +l'Angleterre, il aura au moins six pieds de son sol. En attendant, +retournez à vos régiments et que Dieu défende la juste cause.</p> + +<p>—Que Dieu défende la juste cause! répéta le conseil, d'une voix +solennelle.</p> + +<p>Puis, il se sépara et laissa le Roi prendre avec Grey les dernières +dispositions en vue de l'attaque.</p> + +<p>—Les mirliflors de la Cour sont assez disposés à brandir leurs rapières +et à crier quand il y a quatre grands milles entre eux et l'ennemi, dit +Saxon, pendant que nous nous faisions passage à travers la foule.</p> + +<p>Je crains qu'ils ne soient moins prompts à se mettre en avant, quand ils +sont face à face avec une ligne de mousquetaires, et peut-être avec une +brigade de cavalerie qui les chargera par le flanc.</p> + +<p>Mais voici l'ami Lockarby, qui apporte des nouvelles, à en juger par sa +physionomie.</p> + +<p>—J'ai un rapport à faire, Colonel, dit Ruben accourant à nous tout +essoufflé. Vous vous rappelez sans doute que moi et ma compagnie nous +étions de garde aujourd'hui à la porte de l'Est?</p> + +<p>Saxon acquiesça dans un mouvement de tête.</p> + +<p>—Comme je désirais en savoir aussi long que possible sur l'ennemi, je +grimpai sur un grand arbre qui se trouve juste à la sortie de la ville.</p> + +<p>De cet endroit, avec l'aide d'une lunette, je pus distinguer leurs +lignes et leur camp.</p> + +<p>Pendant cet examen, le hasard me fit apercevoir un homme qui marchait +furtivement à l'abri des bouleaux, et qui se trouvait à moitié chemin de +leurs lignes et de la ville.</p> + +<p>Je le suivis des yeux et je m'aperçus qu'il se dirigeait de notre côté.</p> + +<p>Bientôt il fut si proche que je pus reconnaître qui il était, je connais +bien cet homme-là, mais au lieu d'entrer dans la ville, il fit un détour +en profitant des fossés à tourbe et sans doute trouva le moyen d'entrer +par un autre endroit.</p> + +<p>Mais j'ai des motifs pour croire que cet homme n'est pas sincèrement +affectionné à la cause.</p> + +<p>Je suis convaincu qu'il est allé au Camp Royal donner avis de ce que +nous faisons et qu'il est revenu chercher de nouvelles informations.</p> + +<p>—Ha! Ha! fît Saxon, en levant les sourcils. Et comment se nomme cet +homme-là?</p> + +<p>—Il s'appelle Derrick. Il était auparavant premier apprenti de Maître +Timewell à Taunton. Maintenant il a un grade dans l'infanterie de +Taunton.</p> + +<p>—Quoi, c'est ce jeune godelureau qui a levé les yeux sur Mistress Ruth. +Et maintenant voici que l'amour fait de lui un traître?</p> + +<p>Et moi qui le prenais pour un des Élus! Je l'ai entendu sermonner les +piquiers.</p> + +<p>Comment se fait-il qu'un individu de sa façon apporte son concours à la +cause de l'Épiscopat?</p> + +<p>—Toujours l'amour, fis-je. Le dit amour est une jolie fleur, quand il +pousse sans être contrarié, mais s'il rencontre des obstacles, c'est une +bien mauvaise herbe.</p> + +<p>—Il y a dans le camp bien des gens auxquels il veut du mal, dit Ruben, +et il perdrait l'armée pour se venger sur eux, de même qu'un gredin +ferait couler à pic un navire rien que pour noyer un ennemi.</p> + +<p>Sir Stephen s'est attiré sa haine en refusant de contraindre sa fille à +accepter ses hommages.</p> + +<p>Maintenant il est retourné au camp et je suis venu vous faire mon +rapport à ce sujet afin que vous décidiez s'il y a lieu d'envoyer un +peloton de piquiers le prendre par les talons pour l'empêcher de faire +de l'espionnage une fois de plus.</p> + +<p>—Cela vaudrait peut-être mieux, dit Saxon, après avoir bien réfléchi, +mais sans doute notre homme a une histoire toute prête, et qui aurait +plus d'apparence que nos simples soupçons. Ne pourrions-nous pas le +prendre sur le fait?</p> + +<p>Une idée me vint à l'esprit.</p> + +<p>J'avais remarqué du haut du clocher un cottage entièrement isolé à +environ un tiers du chemin qui allait au camp ennemi.</p> + +<p>Il s'élevait au bord de la route dans un endroit situé entre deux +marais.</p> + +<p>Quand on traversait le pays, on était obligé de passer par là.</p> + +<p>Si Derrick tentait de porter nos plans à Feversham, on pourrait lui +couper la route à cet endroit-là, au moyen d'un poste mis à l'affût pour +l'attendre.</p> + +<p>—Excellent, parfait! s'écria Saxon quand je lui eus fait connaître ce +projet. Mon érudit Flamand lui-même n'eût point inventé une pareille +ruse de guerre. Emmenez autant de pelotons que vous le croirez +nécessaire sur ce point, et je ferai en sorte que Maître Derrick soit +convenablement amorcé en fait de nouvelles pour Mylord Feversham.</p> + +<p>—Non, dit Ruben, une troupe qui sortirait mettrait toutes les langues +en mouvement. Pourquoi n'irions-nous pas, Micah et moi?</p> + +<p>—En effet, cela vaudrait mieux, répondit Saxon, mais il faut engager +votre parole que, quoi qu'il arrive, vous serez de retour avant le +coucher du soleil, car vos hommes doivent être sous les armes une heure +avant l'ordre de marcher.</p> + +<p>Nous nous empressâmes de faire la promesse demandée.</p> + +<p>Puis, nous étant assurés que Derrick était bien revenu au camp, Saxon +s'arrangea de façon à laisser échapper devant lui quelques mots +relativement à nos plans pour la nuit, pendant que nous nous rendions en +hâte à notre poste.</p> + +<p>Quant à nos chevaux, nous les laissâmes derrière nous.</p> + +<p>Puis, nous franchîmes à la dérobée la porte de l'est, nous cachant de +notre mieux, jusqu'au moment où nous fûmes sur la route déserte et nous +nous trouvâmes devant la maison.</p> + +<p>C'était un cottage simple, blanchi à la chaux, à toiture de chaume.</p> + +<p>Au-dessus de la porte, un petit écriteau informait que la fermière +vendait du lait et du beurre.</p> + +<p>Le toit ne laissait point échapper de fumée et les volets de la fenêtre +étaient clos; d'où nous conclûmes que les habitants avaient fui loin de +cet emplacement périlleux.</p> + +<p>Des deux côtés s'étendait le marécage, couvert de joncs et peu profond +sur ses bords, mais plus profond à quelque distance, avec une écume +verte qui en dissimulait la surface traîtresse.</p> + +<p>Nous frappâmes à la porte, que le temps avait salie, mais n'ayant pas +reçu de réponse, ainsi que nous nous attendions, je m'arc-boutai contre +elle et bientôt j'eus fait sauter les clous de la gâche.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une pièce.</p> + +<p>Dans un coin, une échelle droite menait, par une ouverture carrée du +plafond, à la chambre à coucher sous le toit.</p> + +<p>Trois ou quatre chaises et escabeaux étaient épars sur le sol de terre +battue, et sur un des côtés une table, faite de planches brutes, +supportait de grandes tasses à lait de faïence brune.</p> + +<p>Des plaques vertes sur les murs et l'affaissement d'un des côtés de la +maison témoignaient des effets que produisait sa position dans un +endroit humide, au voisinage des marais. Nous fûmes surpris de trouver +encore un habitant dans l'intérieur.</p> + +<p>Au milieu de la pièce, en face de la porte par où nous étions entrés, se +tenait debout une fillette charmante aux boucles dorées, âgée de cinq ou +six ans.</p> + +<p>Elle avait pour costume une petite blouse blanche, propre, serrée à la +taille par une coquette ceinture de cuir, avec une boucle brillante.</p> + +<p>Deux petites jambes potelées se laissaient entrevoir, sous la blouse, +avec des chaussettes et des souliers de cuir, et elle se tenait +fièrement campée, un pied en avant, en personne décidée à défendre son +poste.</p> + +<p>Sa mignonne tête était rejetée en arrière, et ses grands yeux bleus +exprimaient le plus vif étonnement mêlé à la bravade.</p> + +<p>À notre entrée, la petite sorcière agita de notre côté son mouchoir et +nous fit: «Pfoutt!», comme si nous étions tous les deux de ces volailles +importunes qu'elle avait l'habitude de chasser de la maison.</p> + +<p>Ruben et moi, nous nous arrêtâmes sur le seuil, hésitants, +décontenancés, comme deux grands flandrins d'écoliers, contemplant cette +petite reine des fées dont nous avions envahi les royaumes, et nous +demandant s'il nous fallait battre en retraite ou apaiser sa colère par +de douces et caressantes paroles.</p> + +<p>—Allez-vous-en, cria-t-elle sans cesser d'agiter les mains et de +secouer son mouchoir. Grand-mère m'a dit de dire à tous ceux qui +viendraient de s'en aller.</p> + +<p>—Et s'ils ne veulent pas s'en aller, demanda Ruben, que deviez-vous +faire alors, petite ménagère?</p> + +<p>—Je devais les mettre à la porte, répondit-elle s'avançant hardiment +contre nous et multipliant les coups de mouchoir. Vous, méchant, vous +avez cassé le verrou de grand-mère.</p> + +<p>—Eh bien, je vais le raccommoder, répondis-je d'un air content.</p> + +<p>Puis, ramassant une pierre, j'eus bientôt consolidé la gâche déplacée.</p> + +<p>—Voilà, petite femme. La grand-mère ne s'apercevra jamais de la +différence.</p> + +<p>—Faut vous en aller tout de même, insista-t-elle. C'est la maison à +grand-mère, pas la vôtre.</p> + +<p>Que faire en présence de cette petite entêtée de dame des marais?</p> + +<p>Une nécessité impérieuse nous ordonnait de rester dans la maison, car il +n'y avait pas d'autre moyen de nous cacher que nous abriter parmi ces +terribles marécages.</p> + +<p>Et pourtant elle s'était mis en tête de nous expulser, avec une +décision, une intrépidité qui eussent fait honte à Monmouth.</p> + +<p>—Vous vendez du lait, dit Ruben. Nous sommes las et altérés. Nous +sommes donc venus en boire un coup.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, tout épanouie, souriante, est-ce que vous me +paierez tout comme les gens paient grand-mère? Ah! cœur vivant, ce sera +bien beau!</p> + +<p>Et sautant légèrement sur un escabeau, elle puisa dans les bassins qui +étaient sur la table de quoi remplir de grandes écuelles.</p> + +<p>—Un penny, s'il vous plaît.</p> + +<p>C'était chose étrange à voir que la façon dont la petite ménagère cacha +sa pièce de monnaie dans son tablier.</p> + +<p>Sa figure naïve brillait d'orgueil et de joie, d'avoir fait cette +superbe affaire pour la grand-mère absente.</p> + +<p>Nous emportâmes notre lait près de la fenêtre.</p> + +<p>Nous enlevâmes les volets et nous nous assîmes de manière à bien voir +sur la route.</p> + +<p>—Au nom du Seigneur, buvez lentement! dit Ruben à demi-voix. Il faut +lamper à toutes petites gorgées. Sans quoi elle voudra nous mettre à la +porte.</p> + +<p>—Maintenant que nous avons payé les droits, elle nous laissera rester, +répondis-je.</p> + +<p>—Si vous avez fini, il faut vous en aller, dit-elle d'un ton ferme.</p> + +<p>—A-t-on jamais vu deux hommes d'armes tyrannisés ainsi par une petite +poupée comme celle-là! dis-je en riant. Non, ma petite, nous allons nous +arranger avec vous, en vous donnant ce shilling, qui paiera bien tout +votre lait. Nous avons le temps de rester ici et de le boire à loisir.</p> + +<p>—Jenny, la vache, est justement en train de traverser la mare, +fit-elle. C'est presque l'heure de la traite, et je l'amènerai si vous +en voulez encore.</p> + +<p>—À présent! Dieu m'en garde! s'écria Ruben. Nous finirons par être +obligés d'acheter la vache. Où est votre grand-mère, petite demoiselle?</p> + +<p>—Elle est allée à la ville, répondit l'enfant. Il y a des hommes +méchants avec des habits rouges et des fusils, qui viennent pour voler +et se battre, mais grand-mère les fera bientôt partir. Grand-mère est +allée arranger tout cela.</p> + +<p>—Nous combattons contre les hommes aux habits rouges, ma poulette, +dis-je. Nous vous aiderons à garder la maison et nous ne laisserons rien +voler.</p> + +<p>—Oh! alors, vous pouvez rester, dit-elle en grimpant sur mes genoux, +l'air aussi sérieux qu'un moineau perché sur un rameau. Quel grand +garçon vous êtes?</p> + +<p>—Et pourquoi pas un homme? demandai-je.</p> + +<p>—Parce que vous n'avez pas de barbe à la figure. Tenez, grand-mère en a +plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les garçons qui boivent +du lait. Les hommes boivent du cidre.</p> + +<p>—Eh bien, puisque je suis un garçon, je serai votre amoureux.</p> + +<p>—Ah! non, s'écria-t-elle en secouant ses boucles dorées. Je n'aurai pas +de longtemps l'idée de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin +de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle +reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-là pour se faire du mal +les uns aux autres, puisqu'en vérité, ils sont tous frères?</p> + +<p>—Et pourquoi sont-ils tous frères, petite femme? demanda Ruben.</p> + +<p>—Parce que grand-mère dit qu'ils sont tous les fils du Père suprême, +répondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le même père, ils doivent être +frères. Il le faut bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en +regardant par la fenêtre.</p> + +<p>—Vous êtes une rare fleurette des marécages, dis-je, pendant qu'elle se +haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose étrange à +penser, Ruben, qu'il y ait de chaque côté de nous des milliers d'hommes, +des chrétiens, tout prêts à verser le sang les uns des autres, et qu'il +se trouve ici entre eux un chérubin aux yeux bleus, qui expose en +zézayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous à notre +foyer, le cœur calmé, et les membres intacts?</p> + +<p>—Un jour passé avec cette enfant me dégoûterait pour toujours de la +carrière des armes, répondit Ruben. Quand je l'écoute, je sens trop ce +qui rapproche le cavalier du boucher.</p> + +<p>—Peut-être faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les +épaules. Nous avons mis la main à la charrue. Mais je crois que voici +l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant là-bas sous l'ombre +de cette rangée de saules têtards.</p> + +<p>—C'est lui, c'est certain, s'écria Ruben, en guettant par la fenêtre +aux vitres à facettes.</p> + +<p>—Alors, ma petite, il faut vous asseoir ici, dis-je en la descendant de +mes genoux et la mettant sur une chaise dans le coin. Il faut vous +montrer une brave fille et ne pas bouger, quoi qu'il arrive. Le +voulez-vous?</p> + +<p>Elle avança ses lèvres roses, et affirma d'un signe de tête.</p> + +<p>—Il arrive pas à pas, Micah, dit mon camarade, toujours debout près de +la fenêtre. Ne dirait-on pas un renard perfide ou quelque autre bête de +proie?</p> + +<p>Il y avait, en effet, dans son ensemble maigre, avec son costume noir, +dans la légèreté de ses mouvements furtifs, quelque chose qui faisait +songer à un animal cruel et plein de ruse.</p> + +<p>Il se glissa sous l'ombre des arbres et des osiers rabougris, le corps +penché, la marche glissante, en sorte qu'il n'eût pas été facile à +l'homme le plus clairvoyant de le voir de Bridgewater.</p> + +<p>À vrai dire, l'éloignement de la ville lui eût permis de marcher à +découvert et de se lancer à travers la lande, mais la profondeur des +marais de chaque côté l'avait empêché de quitter la route jusqu'à +l'endroit où elle passait devant le cottage.</p> + +<p>Lorsqu'il se trouva en face de notre embuscade, nous nous élançâmes tous +les deux par la porte ouverte et lui barrâmes le passage.</p> + +<p>J'ai entendu le ministre indépendant d'Emsworth faire la description de +Satan, mais si le digne homme s'était trouvé avec nous ce jour-là, il +n'aurait pas eu besoin de se mettre en frais d'imagination.</p> + +<p>La figure basanée de l'homme se couvrit de plaques d'une pâleur livide, +au moment où il faisait un pas en arrière, aspirait longuement l'air, et +lançait un éclair venimeux de ses yeux noirs à droite et à gauche, pour +chercher quelque moyen de s'esquiver.</p> + +<p>Pendant un instant, il porta la main sur la poignée de son épée, mais sa +raison lui dit qu'il ne pouvait guère espérer de forcer le passage +contre nous deux.</p> + +<p>Alors il jeta les yeux tout autour de lui, mais de tous les côtés, il +lui fallait revenir près des gens qu'il avait trahis.</p> + +<p>Il s'arrêta donc, morne, impassible, la figure allongée, piteuse, les +yeux inquiets, toujours en mouvement.</p> + +<p>C'était le type, le symbole de la trahison.</p> + +<p>—Nous vous avons attendu quelque temps, Maître John Derrick, dis-je. +Maintenant il vous faut retourner avec nous à la ville.</p> + +<p>—De quel droit m'arrêtez-vous? demanda-t-il d'une voix rauque et +saccadée. Où est votre ordre? Qui vous donne mission d'inquiéter des +gens qui voyagent paisiblement sur la grande route du Roi?</p> + +<p>—Je tiens ma mission de mon Colonel, répondis-je d'un ton bref. Vous +êtes déjà allé ce matin au camp de Feversham.</p> + +<p>—C'est un mensonge, dit-il avec une fureur sauvage. Je me suis borné à +faire une promenade pour prendre l'air.</p> + +<p>—C'est la vérité, dit Ruben, je vous ai vu à votre retour. Montrez-nous +ce papier dont un bout sort de votre doublet.</p> + +<p>—Nous savons tous pourquoi vous m'avez tendu ce piège, s'écria Derrick +avec amertume. Vous avez fait courir sur moi des bruits défavorables de +peur que je ne vous gêne pour épouser la fille du Maire. Qu'est-ce que +vous êtes, pour oser lever les yeux sur elle? Un simple vagabond, un +homme sans maître, venu on ne sait d'où. De quel droit aspirez-vous à +cueillir la fleur qui a grandi au milieu de nous? Qu'avez-vous affaire à +elle ou à nous? Répondez-moi.</p> + +<p>—C'est une question que je ne discuterai que dans un moment et un +endroit plus opportun, répondit Ruben avec calme. Rendez-nous votre épée +et revenez avec nous. Pour ma part, je promets de faire tout mon +possible pour vous sauver la vie. Si nous sommes victorieux cette nuit, +vos misérables tentatives peuvent bien peu de chose pour nous nuire. Si +nous sommes vaincus, il restera bien peu d'entre nous à qui vous +puissiez nuire.</p> + +<p>—Je vous remercie de votre bienveillante protection, répondit-il +toujours de cette voix blanche, froide, amère.</p> + +<p>Puis, débouclant son épée, il se dirigea lentement vers mon compagnon.</p> + +<p>—Vous pourrez emporter cela comme présent à Mistress Ruth, dit-il en +tendant l'arme de la main gauche.</p> + +<p>—Et cela aussi, ajouta-t-il, en tirant vivement de sa ceinture un +poignard qu'il plongea dans le flanc de mon pauvre ami.</p> + +<p>Cela fut fait en un instant, si brusquement que je n'eus le temps ni de +m'élancer entre eux, ni de comprendre son intention.</p> + +<p>Le blessé s'affaissait en respirant péniblement et le poignard résonnait +sur le chemin, à mes pieds.</p> + +<p>Le gredin lança un cri perçant de triomphe et fit un bond en arrière, +grâce auquel il évita le furieux coup de poing que je lui lançai.</p> + +<p>Puis, il fit demi-tour et s'enfuit sur la route de toute sa vitesse.</p> + +<p>Il était bien plus léger que moi, et vêtu d'une façon moins encombrante, +mais grâce à ma force de respiration et à la longueur de mes jambes, +j'avais été le meilleur coureur de mon district, et bientôt le bruit de +mes pas lui apprit qu'il n'avait aucune chance de me distancer.</p> + +<p>Deux fois il revint brusquement sur ses pas, comme fait un lièvre serré +de près par un lévrier, et deux fois, mon épée passa à moins d'un pouce +de lui, car, pour dire la vérité, je n'avais pas plus l'intention de +l'épargner, que s'il s'était agi d'un serpent venimeux qui aurait, sous +mes yeux, planté ses crochets dans le corps de mon ami.</p> + +<p>Je ne songeais pas plus à donner quartier que lui à le demander.</p> + +<p>À la fin, comme il entendait mes pas tout près de lui et mon souffle +contre son épaule même, il s'élança comme un fou à travers les joncs, et +courut vers le perfide marécage; avec de l'eau jusqu'à la cheville, +jusqu'au genou, jusqu'aux cuisses, jusqu'à mi-corps.</p> + +<p>Nous luttions. Nous chancelions.</p> + +<p>Je gagnais toujours sur lui, et enfin je n'avais plus qu'à étendre le +bras, et je faisais déjà tournoyer mon épée pour le frapper.</p> + +<p>Mais, mes chers enfants, il était écrit qu'il ne mourrait pas de la mort +d'un homme, mais de celle d'un reptile, qu'il était.</p> + +<p>Au moment même où je l'abordais, il s'enfonça soudain, avec un bruit de +gargouillement, et la mousse verte des eaux mortes se referma au-dessus +de sa tête.</p> + +<p>Pas la moindre ride, pas d'éclaboussement pour indiquer l'endroit.</p> + +<p>Cela se fit brusquement, silencieusement, comme si un monstre inconnu +l'avait happé et entraîné dans les abîmes.</p> + +<p>Comme je me dressais l'épée levée, les yeux toujours fixés sur cet +endroit, une bulle unique, volumineuse, monta et creva à la surface.</p> + +<p>Puis tout redevint immobile, les terribles marais se déployant devant +moi, comme le séjour même de la mort et de la désolation.</p> + +<p>Je ne sais s'il s'était trouvé sur un brusque enfoncement qui l'avait +englouti ou si, dans son désespoir, il s'était noyé à dessein.</p> + +<p>Tout ce que je sais c'est que dans la grande lande de Sedgemoor sont +ensevelis les os du traître et de l'espion.</p> + +<p>Je revins tant bien que mal vers le bord à travers la vase épaisse, +collante, et je me hâtai d'accourir à l'endroit où gisait Ruben.</p> + +<p>Je me penchai sur lui, et je vis que le poignard avait traversé la bande +de cuir qui réunissait les pièces de devant et de derrière de la +cuirasse, que non seulement le sang coulait en abondance de la blessure, +mais encore suintait goutte à goutte aux coins de la bouche.</p> + +<p>De mes doigts tremblants, je défis les courroies et les boucles, +j'enlevai l'armure, et appuyai mon mouchoir contre son flanc pour +arrêter le sang.</p> + +<p>—J'espère que vous ne l'avez pas tué, Micah? dit-il soudain, en ouvrant +les yeux.</p> + +<p>—Une puissance plus haute que la nôtre l'a jugé, Ruben, répondis-je.</p> + +<p>—Pauvre diable! Bien des choses ont contribué à l'aigrir, dit-il à +demi-voix.</p> + +<p>Puis il eut un nouvel évanouissement.</p> + +<p>Agenouillé près de lui, je remarquai la pâleur, la respiration pénible +du jeune homme, et je songeai à son caractère simple, si bon, à +l'affection que j'avais eu si peu de peine à mériter, et je n'ai aucune +honte à en convenir, mes chers enfants, bien que je sois assez lent à +éprouver des émotions, mes larmes se mêlèrent à son sang.</p> + +<p>Le hasard voulut que Décimus Saxon, dans un moment de loisir, montât au +clocher pour nous regarder avec sa lunette et voir comment nous nous +tirions d'affaire.</p> + +<p>Il remarqua quelque chose de suspect et descendit en hâte pour aller à +la recherche d'un chirurgien habile, qu'il amena auprès de nous avec une +escorte de piquiers.</p> + +<p>J'étais resté à genoux près de mon ami sans connaissance, et faisant +pour le secourir ce que peut faire un ignorant, quand la troupe arriva +et m'aida à le transporter dans le cottage, à l'abri du brûlant soleil.</p> + +<p>Les minutes me parurent des heures pendant que l'homme de l'art, l'air +grave, examinait et sondait la blessure.</p> + +<p>—Elle ne sera probablement pas mortelle, dit-il enfin.</p> + +<p>Sur ces mots, je l'aurais presque embrassé.</p> + +<p>—La lame a rebondi sur une côte, non sans faire une légère déchirure au +poumon. Nous allons le transporter avec nous à la ville.</p> + +<p>—Vous l'entendez? dit Saxon, d'un ton amical. C'est un homme dont +l'opinion a du poids.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 10em;"><i>Un médecin habile vaut à lui seul</i></span><br /> +<span style="margin-left: 10em;"><i>bien plus que cent hommes de guerre.</i></span><br /> +</p> + +<p>Du courage, l'ami. Vous êtes aussi pâle que si c'était vous et non lui +qui aviez subi la saignée. Où est Derrick?</p> + +<p>—Noyé dans le marais, répondis-je.</p> + +<p>—Tant mieux, cela nous économisera six pieds de bonne corde. Mais ici +notre position est assez dangereuse, car la cavalerie royale pourrait +bien nous assaillir. Qu'est-ce que cette bambine si pâle et si +tranquille qui est assise dans le coin?</p> + +<p>—C'est la gardienne de la maison. Sa grand' mère l'a laissée ici.</p> + +<p>—Vous feriez mieux de venir avec nous. Il se fera peut-être une rude +besogne ici avant que tout soit fini.</p> + +<p>—Non, il faut que j'attende grand-mère, répondit-elle, les joues +inondées de larmes.</p> + +<p>—Mais si moi je vous conduisais près de grand-mère, ma petite? +demandai-je. Nous ne pouvons pas vous laisser ici.</p> + +<p>Je lui tendis les bras. L'enfant s'y élança et se serra contre ma +poitrine, en sanglotant comme si son cœur se brisait.</p> + +<p>—Emmenez-moi, cria-t-elle. J'ai peur.</p> + +<p>Je calmai du mieux que je pus la petite créature tremblante et +l'emportai sur mon épaule.</p> + +<p>Les faucheurs avaient passé les hampes de leurs longues armes dans les +manches de leurs justaucorps de façon à en former une sorte de +couchette, une civière sur laquelle on étendit le pauvre Ruben.</p> + +<p>Une légère couleur était revenue à ses joues, grâce à un cordial +administré par le chirurgien, et il adressait à Saxon des signes de tête +et des sourires.</p> + +<p>On partit ainsi, d'un pas lent, pour retourner à Bridgewater.</p> + +<p>Ruben fut transporté à notre logement, et je conduisis la fillette chez +de bonnes gens de la ville qui promirent de la ramener chez elle dès que +l'agitation aurait cessé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI_La_Bataille_de_Sedgemoor" id="VI_La_Bataille_de_Sedgemoor"></a><a href="#table">VI—La Bataille de Sedgemoor.</a></h2> + + +<p>Si pressants que fussent nos chagrins et nos besoins personnels, nous +n'avions guère de loisir de nous y arrêter, car le moment approchait où +allait se décider non seulement notre destinée à nous, mais encore celle +de la cause protestante en Angleterre.</p> + +<p>Aucun de nous ne traitait le danger à la légère.</p> + +<p>Il n'eut fallu rien moins qu'un miracle pour nous éviter une défaite et +la plupart d'entre nous étaient convaincus que le temps des miracles +était passé.</p> + +<p>D'aucuns néanmoins pensaient autrement.</p> + +<p>Je crois que bon nombre de Puritains, s'ils avaient vu le ciel s'ouvrir +cette nuit-là et les armées des Séraphins et des Chérubins en descendre +à notre aide, auraient regardé cela comme un événement qui n'avait rien +de merveilleux, rien d'inattendu.</p> + +<p>Toute la ville retentissait de prêches.</p> + +<p>Chaque escadron, chaque compagnie avait son prédicant de prédilection, +parfois plus d'un, pour lui faire des harangues, des commentaires.</p> + +<p>Montés sur des tonneaux, sur des chars, ou par les fenêtres, et même du +haut des toits, ils exhortaient la foule au dessous d'eux.</p> + +<p>Et leur éloquence ne se dépensait point en vain. Des clameurs, rauques, +sauvages, s'élevaient des rues, mêlées de prières et d'exclamations +désordonnées.</p> + +<p>Les hommes étaient ivres de religion, comme de vin.</p> + +<p>Ils avaient la figure échauffée, la langue pâteuse, les gestes fous.</p> + +<p>Sir Stephen et Saxon échangeaient des sourires à ce spectacle, car en +vieux soldats qu'ils étaient, ils savaient que parmi les causes qui +rendent un homme vaillant en prouesses et insouciant de la vie, il n'en +est point qui soit plus énergique et plus persistante que cet accès +religieux.</p> + +<p>Le soir, je trouvai le temps de rendre visite à mon ami blessé et le vis +adossé à des oreillers, étendu sur son lit, respirant avec quelque +difficulté, mais aussi en train, aussi gai que d'ordinaire.</p> + +<p>Notre prisonnier, le Major Ogilvy, qui s'était pris d'une vive affection +pour nous, était assis près de son lit et lui lisait un vieux recueil de +pièces de théâtre.</p> + +<p>—Cette blessure est survenue à un fâcheux moment, disait Ruben avec +impatience. N'est-ce pas trop fort qu'une légère piqûre comme celle-là +envoie mes hommes au combat sans leur chef, après tant de marches et +d'exercices? J'ai été là quand on disait les grâces et je n'aurai pas à +dîner.</p> + +<p>—Votre compagnie a été réunie à la mienne, répondis-je. Ce qui +n'empêche pas que ces braves gens soient fort abattus de n'avoir point +leur capitaine. Le médecin est-il venu vous voir?</p> + +<p>—Il vient de sortir, dit le Major Ogilvy, et il déclare que l'état de +notre ami s'améliore, mais il m'a conseillé de ne point le laisser +causer.</p> + +<p>—Vous entendez, mon garçon? dis-je en le menaçant du doigt. Si je vous +entends dire un seul mot, je m'en vais. Vous allez échapper à un rude +réveil cette nuit, major. Que pensez-vous de nos chances?</p> + +<p>—Je n'en ai jamais auguré rien de bon dès le début, répondit-il avec +franchise, Monmouth agit comme un joueur ruiné, qui risque sa dernière +pièce de monnaie sur le tapis vert. Il ne peut gagner beaucoup, mais il +peut perdre tout.</p> + +<p>—Ah! voilà une affirmation bien tranchante, dis-je. Un succès ferait +peut-être prendre les armes à tous les comtés de l'intérieur.</p> + +<p>—L'Angleterre n'est pas mûre pour cela, répondit le Major, en hochant +la tête. Sans doute elle n'est pas enchantée soit du Papisme, soit d'un +Roi papiste, mais nous savons que ce n'est là qu'un fléau passager, +puisque l'héritier du trône, le Prince d'Orange, est protestant. Dès +lors pourquoi s'exposer à tant de maux pour arriver à un résultat que le +temps, uni à la patience, amènera sûrement? En outre, l'homme que vous +soutenez a prouvé qu'il est indigne de confiance. N'a-t-il point promis +dans sa Déclaration de laisser aux Communes le choix du monarque? Et +pourtant, moins de huit jours après, ne s'est-il pas proclamé Roi devant +la Croix du Marché, à Taunton? Comment croire un homme qui a aussi peu +d'égards pour la vérité?</p> + +<p>—Trahison, Major, trahison scandaleuse! répondis-je en riant. Sans +doute si nous pouvions commander un chef comme on commande un habit, +nous aurions peut-être choisi un chef d'un tissu plus solide. Ce n'est +point lui que nous soutenons par les armes, ce sont les libertés et les +droits antiques des Anglais. Avez-vous vu Sir Gervas?</p> + +<p>Le Major Ogilvy et Ruben lui-même éclatèrent de rire.</p> + +<p>—Vous le trouverez dans la chambre au-dessus. Jamais homme à la mode ne +se prépara pour un bal à la Cour avec autant de soin qu'il en prend pour +le combat. Si les troupes du Roi le font prisonnier, elles s'imagineront +certainement qu'elles tiennent le Duc. Il est venu ici nous demander +notre avis au sujet de ses mouches, de ses culottes, et je ne sais quoi +encore. Vous ferez mieux d'y aller.</p> + +<p>—Alors, adieu, Ruben, dis-je en lui serrant la main.</p> + +<p>—Adieu, Micah! et que Dieu vous garde de tout mal! dit-il.</p> + +<p>—Puis-je vous dire un mot à part, major? fis-je tout bas...</p> + +<p>Et je repris:</p> + +<p>—Vous ne direz pas, je pense, qu'on vous a rendu votre captivité bien +pénible. Dès lors, puis-je vous demander de veiller sur mon ami, dans le +cas où nous serions défaits cette nuit? À n'en pas douter, si Feversham +a le dessus, il se fera ici une sanglante besogne. Ceux qui seront sains +et saufs, s'en tireront comme ils pourront mais lui, il est réduit à +l'impuissance, et il aura besoin d'un ami.</p> + +<p>Le Major me serra la main.</p> + +<p>—J'en prends Dieu à témoin, dit-il. Il ne lui arrivera rien de fâcheux.</p> + +<p>—Vous m'avez soulagé le cœur d'un grand poids, répondis-je, car je +sais que je le laisse en sûreté. Je puis maintenant monter à cheval pour +aller au combat l'esprit dispos.</p> + +<p>Le soldat me répondit par un sourire amical et retourna dans la chambre +du malade, pendant que je montais l'escalier et entrais dans le logis de +Sir Gervas Jérôme.</p> + +<p>Il était debout devant une table encombrée de pots, de brosses, de +boîtes, d'une vingtaine d'autres menus objets achetés ou empruntés pour +la circonstance.</p> + +<p>Un grand miroir à main était posé contre le mur, entre deux chandelles +allumées.</p> + +<p>Devant lui, le baronnet, dont la belle et pâle figure avait une +expression des plus sérieuses, des plus solennelles, arrangeait une +cravate blanche de <i>berdash</i>.</p> + +<p>Ses bottes de cheval reluisaient du plus bel éclat et la couture rompue +avait été refaite.</p> + +<p>Son baudrier, sa cuirasse, ses courroies, tout était propre et brillant.</p> + +<p>Il avait revêtu son costume le plus pimpant, le plus neuf, et avant tout +il avait arboré une très noble et très imposante perruque entière, dont +les boucles retombaient sur ses épaules.</p> + +<p>Depuis son coquet chapeau de cavalier jusqu'à ses éperons brillants, il +n'avait pas sur lui un atome de poussière, pas une tache, ce qui +contrastait fâcheusement avec mon aspect, car j'étais encore tout +couvert d'une croûte épaisse laissée par la vase des marais de +Sedgemoor, et les courses à cheval et la besogne faite, pendant ces deux +jours sans trêve ni repos, avaient complété le désordre de ma toilette.</p> + +<p>—Qu'on me coupe en deux, si vous n'êtes pas venu au bon moment! +s'écria-t-il dès mon entrée. Je viens d'envoyer en bas l'ordre de me +monter un flacon de vin des Canaries. Ah! le voilà arrivé.</p> + +<p>À ce moment-là, une servante de l'hôtellerie entrait d'un pas menu avec +la bouteille et les verres.</p> + +<p>—Voici une pièce d'or, ma belle enfant. C'est bien la dernière qui me +reste au monde, la seule survivante d'une assez belle famille. Payez le +vin à l'hôtelier, ma petite, et gardez la monnaie. Vous vous en +achèterez des rubans pour la fête prochaine. Que le diable m'emporte, je +n'arrive pas à arranger cette cravate sans qu'elle fasse des plis!</p> + +<p>—Il n'y a rien qui aille de travers, répondis-je. Comment peut-on +s'occuper de pareilles bagatelles en un moment comme celui-ci?</p> + +<p>—Bagatelles! cria-t-il d'un ton fâché. Bagatelles! Bah, après tout, ce +n'est pas la peine d'argumenter avec vous, votre intelligence bucolique +ne s'élèverait jamais à concevoir les fines conséquences qu'il peut y +avoir dans de pareilles affaires, le repos d'esprit que l'on éprouve +quant tout est bien ordonné, et le malaise cruel quand quelque chose est +de travers. Cela vient sans doute de l'éducation, et il peut se faire +que j'en aie plus que d'autres personnes de ma condition. Je suis comme +un chat qui passerait toute la journée à se lécher pour enlever jusqu'à +la dernière parcelle de poussière. Cette mouche au-dessus du sourcil +n'est-elle pas heureusement placée? Non, vous n'êtes pas même capable +d'exprimer une opinion. Je préférerais demander l'avis de l'ami Marot, +le chevalier du pistolet. Remplissez votre verre.</p> + +<p>—Votre compagnie vous attend près de l'église, répondis-je. Je l'ai +aperçue sur mon passage.</p> + +<p>—Quel air avait-elle? demanda-t-il. Les hommes étaient-ils poudrés, +propres?</p> + +<p>—Ah! pour cela, je n'ai pas eu le temps de le remarquer. J'ai vu qu'ils +coupaient leurs mèches et préparaient leurs amorces.</p> + +<p>—J'aimerais mieux qu'ils eussent des fusils à pierre, répondit-il en +s'aspergeant d'eau de senteur. Les fusils à mèche sont lents à charger +et encombrants. Avez-vous assez de vin?</p> + +<p>—Je n'en prendrai pas davantage, dis-je.</p> + +<p>—Alors peut-être le Major se chargera de le finir, il ne m'arrive pas +souvent de demander qu'on m'aide à boire une bouteille, mais je veux +avoir toute ma tête à moi cette nuit. Descendons et allons voir nos +hommes.</p> + +<p>Il était dix heures quand nous fûmes dans la rue.</p> + +<p>Le bourdonnement des prêcheurs et les cris du peuple s'étaient éteints, +car les régiments s'étaient formés et se tenaient silencieux, résolus.</p> + +<p>La faible lueur des lampes et des fenêtres se jouait sur leurs rangs +noirs et serrés.</p> + +<p>Une lune froide et claire brillait sur nous entre des nuages laineux, +qui de temps à autre passaient sur elle.</p> + +<p>Bien loin vers le nord, de tremblants rayons de lumière papillotaient au +ciel, allaient et venaient comme de longs doigts fiévreux.</p> + +<p>C'était une aurore boréale, un spectacle qui se voit rarement dans les +comtés du Sud.</p> + +<p>Il n'est donc guère étonnant qu'en un moment pareil les fanatiques le +fissent remarquer en l'interprétant comme un signe venu de l'autre +monde, en le comparant à la colonne de feu qui guidait Israël à travers +les périls du désert. Les trottoirs et les fenêtres étaient encombrés de +femmes et d'enfants qui jetaient des exclamations aiguës de crainte ou +d'étonnement, selon que l'étrange lueur croissait ou s'effaçait.</p> + +<p>—C'est pour dix heures et demie sonnant à l'horloge de Saint-Marc, dit +Saxon, pendant que nous rejoignions à cheval le régiment. N'avons-nous +rien à donner aux hommes?</p> + +<p>—Il y a un tonneau de cidre de Zoyland dans la cour de cette +hôtellerie, dit Sir Gervas. Ohé! Dawson. Prenez-moi ces agrafes de +manche en or et donnez-les en échange à monsieur l'hôtelier. Je veux +être pendu, s'ils vont au combat avec de l'eau claire dans le corps.</p> + +<p>—Ils en sentiront le besoin avant que le matin se lève, dit Saxon, +pendant qu'une vingtaine de piquiers couraient à l'hôtellerie. L'air des +marais a pour effet de glacer le sang.</p> + +<p>—J'ai déjà froid, et Covenant bat des pieds pour la même raison, +dis-je. Ne pourrions-nous pas, si nous en avons le temps promener nos +chevaux au trot le long des lignes?</p> + +<p>—Certainement, répondit Saxon avec joie, nous ne pouvons rien faire de +mieux.</p> + +<p>Aussi donc, agitant les rênes, nous partîmes, les fers des chevaux +tirant des étincelles des pavés en silex, sur notre route.</p> + +<p>Derrière la cavalerie, et formant une longue ligne, qui s'étendait de la +porte d'Eastover, en passant par la Grande Rue, jusqu'au Cornill, puis +longeait l'église et finissait à la Croix du Porc, notre infanterie +était rangée, silencieuse et farouche, excepté quand une voix de femme +partant d'une fenêtre, était suivie d'une grave et courte réponse dans +les rangs.</p> + +<p>La lumière capricieuse se reflétait sur les lames des faux ou les canons +des fusils et montrait les lignes de figures taillées à la hache, +contractées.</p> + +<p>Les unes étaient celles de vrais enfants sans un poil aux joues; les +autres, celles de vieillards dont les barbes grises descendaient jusqu'à +leurs buffleteries entrecroisées, mais toutes portaient l'empreinte du +courage obstiné, de la résolution farouche qui se concentre sur +elle-même.</p> + +<p>Il y avait encore ici des pêcheurs du Sud, les rudes hommes venus des +Mendips, les sauvages chasseurs de Porlok Quay et de Minehead, les +braconniers d'Exmoor, les habitants velus des marais d'Axbridge, les +montagnards des Quantocks, les ouvriers en laine et en serge du Comté de +Devon, les marchands de bestiaux de Bampton, les habits rouges de la +milice, les solides bourgeois de Taunton, puis ceux qui en formaient +l'élite, la véritable force, les braves paysans des plaines, en blouses.</p> + +<p>Ils avaient relevé les manches de leurs jaquettes, et montraient leurs +bras brunis et musculeux, ainsi que c'était leur habitude, quand il y +avait de bonne besogne à faire.</p> + +<p>Pendant que je vous parle, chers enfants, cinquante ans s'effacent comme +un brouillard matinal, et je me revois chevauchant par la rue tortueuse, +je revois les rangs compacts de mes braves compagnons.</p> + +<p>Braves cœurs! Ils montrèrent à tous les temps combien il faut peu +d'entraînement pour faire de l'Anglais un soldat, et quelle race +d'hommes se forme dans ces tranquilles, ces paisibles hameaux qui sont +parsemés sur les pentes ensoleillées des dunes dans les Comtés de +Somerset et de Devon.</p> + +<p>Si jamais l'Angleterre tombait à genoux sous un coup, si ceux qui se +battent pour elle l'abandonnaient et qu'elle se vît désarmée en face de +son ennemi, qu'elle reprenne cœur, qu'elle se rappelle que tout village +du royaume est une caserne, que sa véritable armée permanente consiste +dans le courage, l'endurance et la vertu simple toujours présents dans +le cœur du plus humble des paysans.</p> + +<p>Pendant que nous passions à cheval devant la longue ligne, un lourd +murmure de salutations et de bienvenue montait par intervalles des +rangs, quand ils voyaient passer la sombre silhouette de Saxon, avec sa +grande taille et sa maigreur.</p> + +<p>L'horloge commençait à sonner onze heures lorsque nous revînmes près de +nos hommes.</p> + +<p>À ce moment même, le Roi Monmouth sortit de l'hôtellerie, qui lui +servait de quartier général, et descendit au trot la Grande Rue, suivi +de son état-major.</p> + +<p>Les acclamations avaient été interdites, mais les bonnets qu'on y +agitait, les armes qu'on brandissait, témoignaient de l'ardeur de ses +dévoués partisans.</p> + +<p>Le clairon ne devait pas commander la marche, mais à mesure que chacun +recevait l'ordre, celui qui le suivait faisait la même manœuvre.</p> + +<p>Le vacarme et le bruit sourd de centaines de pieds en mouvement se +faisaient entendre de plus en plus près, jusqu'au moment où les gens de +Frome, qui nous précédaient, se mirent en route, et nous commençâmes +enfin le voyage qui devait être le dernier de ce monde pour beaucoup +d'entre nous.</p> + +<p>Nous devions traverser la Parrot, passer par Eastover et suivre ensuite +le chemin tortueux jusqu'au delà du point où Derrick avait trouvé la +mort et du cottage isolé où nous avions vu la fillette.</p> + +<p>À partir de là, la route devient un simple sentier tracé à travers la +plaine.</p> + +<p>Une brume dense s'étendait sur la lande, s'épaississait encore dans les +creux et cachait à la fois la ville, que nous avions quittée, et les +villages vers lesquels nous marchions.</p> + +<p>De temps à autre, elle se dissipait un instant, et alors je voyais sans +peine, grâce au clair de lune, la longue ligne noire et serpentine de +l'armée, piquée des éclairs que renvoyait l'acier et les grossiers +étendards blancs qu'agitait la brise de la nuit.</p> + +<p>Bien loin vers la droite montait une grande flamme.</p> + +<p>Sans doute c'était une ferme devenue la proie des diables de Tanger.</p> + +<p>Nous avancions avec une grande lenteur, avec de grandes précautions, +car, ainsi que nous l'avait appris Sir Stephen Timevell, la plaine était +sillonnée de tranchées profondes, les <i>rhines</i>, que nous ne pouvions +franchir qu'en certains endroits.</p> + +<p>Ces fossés avaient été creusés dans le but de drainer des terres +marécageuses.</p> + +<p>Ils étaient remplis d'eau et de vase à la profondeur de plusieurs pieds, +en sorte que la cavalerie elle-même ne pouvait les traverser. Les ponts +étaient étroits, et il fallut assez longtemps à l'armée pour y défiler.</p> + +<p>Enfin, les deux derniers, et les principaux, le Fossé Noir et le Rhin de +Langmoor, furent franchis sans accident.</p> + +<p>On commanda une halte pour mettre l'infanterie en ligne, car nous avions +lieu de croire qu'il ne se trouvait pas d'autres troupes entre le camp +royal et nous.</p> + +<p>Jusqu'à ce moment, notre entreprise avait admirablement réussi.</p> + +<p>Nous étions arrivés à un demi-mille du camp sans qu'il y eût eu de +méprise ou d'accident.</p> + +<p>Les éclaireurs de l'ennemi n'avaient pas donné le moindre signe de leur +présence.</p> + +<p>Évidemment il éprouvait à notre égard tant de dédain, qu'il ne lui était +pas même venu à l'esprit que nous pourrions commencer l'attaque.</p> + +<p>Si jamais un général mérita d'être défait, ce fut Feversham, cette +nuit-là!</p> + +<p>Comme nous avancions sur la lande, l'horloge de Chedzoy sonna une heure.</p> + +<p>—N'est-ce pas magnifique? dit à demi-voix Sir Gervas, quand nous +repartîmes sur l'autre bord du Rhin de Langmoor. Est-il rien au monde +qui se puisse comparer à l'émotion présente.</p> + +<p>—Vous parlez comme s'il s'agissait d'un combat de coq ou d'une course +de taureau, répondis-je avec quelque froideur. C'est un moment solennel +et triste, quel que soit le vainqueur, c'est du sang anglais qui va +détremper le sol de l'Angleterre.</p> + +<p>—Il n'y en aura que plus de place pour ceux qui resteront, dit-il d'un +ton léger. Regardez-moi, par là-bas, ces feux de leur bivouac, qui +brillent à travers le brouillard. Quelle était donc la recommandation +que vous faisait votre ami le marin? Prenez bien leur côté sous le vent, +puis... à l'abordage! Hé, en avez-vous parlé au colonel?</p> + +<p>—Ah! non, ce n'est pas le moment de faire des plaisanteries, des jeux +de mots, répondis-je d'un ton grave. Il y a des chances pour que bien +peu d'entre nous voient le soleil se lever demain.</p> + +<p>—Je ne suis pas très curieux de le voir, fit-il en riant. Il sera +quelque chose de fort semblable à celui d'hier. Par ma foi! bien que je +ne me sois jamais levé pour en voir un en ma vie, il m'est arrivé d'en +voir des centaines avant de me mettre au lit.</p> + +<p>—J'ai dit à l'ami Ruben les quelques choses que je désire dans le cas +où je succomberais, dis-je. J'ai éprouvé un grand soulagement d'esprit, +en songeant que je laisse derrière moi quelques mots d'adieu, et un +petit souvenir à tous ceux que j'ai connus. Puis-je vous offrir un +service de ce genre?</p> + +<p>—Hum! fit-il d'un air distrait, si je suis sous terre, vous pouvez en +avertir Araminte... Non! laissons tranquille cette pauvre donzelle. +Pourquoi lui envoyer des nouvelles qui l'ennuieraient?... Si par hasard +vous allez à la Ville, le petit Tommy Chichester serait content +d'apprendre les farces que nous avons faites dans le Somerset. Vous le +trouverez «au Cocotier» tous les jours de la semaine de deux à quatre +heures sonnant. Il y a aussi la mère Butterworth, que je recommanderais +à votre attention. Elle fut la reine des nourrices, mais hélas, la +cruauté du temps a tari la source de son métier, et elle a besoin qu'on +s'occupe un peu de la nourrir elle-même.</p> + +<p>—Si je vis et que vous mourriez, je ferai tout ce qui sera possible +pour elle, répondis-je. Avez-vous autre chose à me dire?</p> + +<p>—Seulement que Hacker, de la Cour Saint-Paul, n'a pas son pareil pour +les vestes, répondit-il. C'est un renseignement de peu de valeur, mais +il a été acheté et payé, comme tout ce qu'on apprend. Encore une chose. +Il me reste un ou deux bijoux qui pourraient servir à faire un présent à +la jolie Puritaine, si notre ami la conduisait à l'autel. Ah sur ma vie, +elle lui fera lire de singuliers livres. Où en sommes-nous maintenant, +colonel? Pourquoi restons-nous là plantés sur la lande, comme une rangée +de hérons parmi les roseaux?</p> + +<p>—On met l'armée en ligne pour l'attaque, dit Saxon, qui était arrivé à +cheval pendant notre entretien. Éclair et tonnerre! A-t-on jamais vu un +camp aussi exposé à un assaut. Ah! si j'avais douze cents bons +cavaliers, les Pandours de Wessemburg pour une heure seulement! Comme je +vous les foulerais aux pieds, jusqu'à ce que leur camp ait l'air d'un +champ de blé vert après la grêle.</p> + +<p>—Notre cavalerie ne peut-elle pas avancer? Le vieux soldat eut un +profond reniflement de dédain.</p> + +<p>—Si cette bataille peut être gagnée, il faut qu'elle le soit par notre +infanterie. Qu'attendre d'une pareille cavalerie? Tenez vos hommes bien +en main, car nous aurons peut-être à soutenir le choc des dragons du +Roi. On pourrait nous attaquer de flanc, car nous sommes au poste +d'honneur.</p> + +<p>—Il y a des troupes à notre droite, répondis-je, en sondant les +ténèbres du regard.</p> + +<p>—Oui, les bourgeois de Taunton et les paysans de Frame. Notre brigade +couvre le flanc gauche. À côté de nous se trouvent les mineurs de +Mendip, et je ne pouvais désirer de meilleurs camarades, si leur ardeur +ne l'emporte pas sur la prudence. En ce moment, ils sont agenouillés +dans la boue.</p> + +<p>—Ils ne s'en battront pas plus mal pour cela, remarquai-je, mais voici +que les troupes se mettent en marche.</p> + +<p>—Oui, oui, dit Saxon, d'un ton joyeux, en tirant son épée et roulant +son mouchoir autour de la poignée pour la tenir plus ferme. L'heure est +venue! En avant!</p> + +<p>Nous partîmes avec grande lenteur et sans bruit à travers l'épais +brouillard, nos pieds écrasant la vase du sol détrempé et y glissant.</p> + +<p>Malgré toutes les précautions possibles, la marche d'un aussi grand +nombre d'hommes ne pouvait se faire sans produire un son sourd et +accentué, sous des milliers de pieds en mouvement.</p> + +<p>En avant de nous, des taches d'une lumière rougeâtre papillotant à +travers le brouillard indiquaient les feux des postes avancés du Roi.</p> + +<p>Juste en avant de nous, marchait notre cavalerie formée en une colonne +compacte.</p> + +<p>Tout à coup, du fond de l'obscurité partit un <i>qui vive</i> retentissant, +suivi d'une détonation de carabine, et d'un bruit de galop.</p> + +<p>Et sur toute la ligne nous entendîmes crépiter une vive fusillade.</p> + +<p>Nous avions atteint la première ligne des avant-postes.</p> + +<p>À cette alarme, notre cavalerie chargea en jetant un grand cri et nous +la suivîmes aussi vite que nos hommes pouvaient courir.</p> + +<p>Nous avions avancé de deux ou trois cents yards sur la lande, et nous +entendions très distinctement les coups de clairon du Roi tout près de +nous, quand notre cavalerie s'arrêta court, et notre marche en avant fut +suspendue.</p> + +<p>—Sancta Maria! cria Saxon se portant en avant avec nous pour +reconnaître la cause de cet arrêt... Il faut marcher coûte que coûte. +Une halte en ce moment, c'est l'échec de notre camisade.</p> + +<p>—En avant, en avant, criai-je en même temps que Sir Gervas et en +brandissant nos sabres.</p> + +<p>—C'est inutile, messieurs! cria un cornette de cavalerie en se tordant +les mains. Nous sommes perdus, trahis. Il y a devant nous un fossé large +d'au moins vingt pieds, sans un passage à gué.</p> + +<p>—Qu'on me fasse de la place pour mon cheval et je vais vous faire voir +comment on franchit, s'écria le baronnet en faisant reculer son cheval. +Maintenant, mes gars, qui veut sauter?</p> + +<p>—Non, monsieur, au nom de Dieu, dit un soldat, en mettant la main sur +la bride. Le sergent Sexton vient de faire le saut. Tout est allé au +fond, homme et cheval.</p> + +<p>—Dans ce cas allons-y voir, dit Saxon en se frayant un passage à +travers la foule des cavaliers.</p> + +<p>Nous le suivîmes de tout près et nous nous vîmes enfin au bord de la +vaste tranchée qui arrêtait notre élan.</p> + +<p>Jusqu'à ce jour, il m'a été impossible de résoudre la question qui se +présentait à mon esprit.</p> + +<p>Était-ce par hasard ou par suite d'une trahison de la part de nos +guides, que nous avions ignoré l'existence de ce fossé jusqu'au moment +où nous nous trouvâmes près de son bord dans l'obscurité.</p> + +<p>Certains disent que le Rhin de Bussex, ainsi qu'on le nomme, n'était ni +profond ni large, et que pour cette raison les gens des marais n'en +avaient point fait mention, mais que les pluies récentes et continuelles +lui avaient donné une dimension inconnue jusqu'alors.</p> + +<p>D'autres disent que les guides avaient été trompés par le brouillard et +que par suite ils avaient pris une fausse direction, alors que nous +eussions pu suivre un autre trajet et tomber ainsi sur le camp du roi +sans traverser le fossé.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il était certain que nous l'avions en face de nous, +large, noir, menaçant, mesurant bien vingt pieds d'un bord à l'autre, et +que le bonnet du malchanceux sergent se voyait encore au milieu, comme +un silencieux avertissement à quiconque voudrait tenter un passage à +gué.</p> + +<p>—Il doit y avoir un passage quelque part, criait Saxon avec +emportement. Chaque moment vaut un escadron de cavalerie pour eux. Où +est Mylord Grey? Le guide a-t-il été traité comme il le mérite?</p> + +<p>—Le Major Hollis a précipité le guide dans la tranchée, répondit le +jeune cornette. Mylord Grey a suivi les bords à cheval pour trouver un +endroit guéable.</p> + +<p>Je pris la pique d'un fantassin et la plongeai dans la vase noire et +épaisse, au milieu de laquelle j'entrai jusqu'à la ceinture, en tenant +de la main gauche la bride de Covenant.</p> + +<p>Nulle part je ne trouvai le fond, nulle part un endroit où le pied pût +se poser solidement.</p> + +<p>—Holà! mon garçon, cria Saxon, en prenant un soldat par le bras, courez +à l'arrière-garde, galopez comme si vous aviez le diable à vos trousses. +Amenez deux charrettes à vivres, nous allons voir s'il ne nous est pas +possible de faire un pont sur cette infernale bouillie.</p> + +<p>—Si quelques-uns de nous pouvaient s'établir à l'autre bord, nous +tiendrions ferme jusqu'à ce qu'il vienne de l'aide, dit Sir Gervas, dès +que le cavalier fut parti pour accomplir sa mission.</p> + +<p>Tout le long de la ligne des rebelles courut un sauvage et sourd +grondement de rage, qui prouvait que l'armée entière avait rencontré le +même obstacle qui s'opposait à notre attaque.</p> + +<p>De l'autre côté du fossé, les tambours battaient.</p> + +<p>Les clairons lançaient des sons aigus et l'on entendait distinctement +les appels et les jurons des officiers qui rangeaient leurs hommes.</p> + +<p>Des lumières mobiles, à Chedzoy, à Weston-zoyland, dans les autres +hameaux, à droite et à gauche, montraient avec quelle rapidité l'alarme +s'étendait.</p> + +<p>Décimus Saxon allait et venait le long du fossé, mâchonnant des jurons +étrangers, grinçant des dents en sa fureur, se dressant parfois sur ses +étriers pour tendre son poing ganté de fer à l'ennemi.</p> + +<p>—Pour qui êtes-vous? cria une voix rauque à travers le brouillard.</p> + +<p>—Pour le Roi, hurlèrent les paysans en guise de réponse.</p> + +<p>—Pour quel Roi? cria la voix.</p> + +<p>—Pour le Roi Monmouth.</p> + +<p>—Alors feu sur eux, garçons!</p> + +<p>Et aussitôt une pluie de balles sifflèrent, chantèrent à nos oreilles.</p> + +<p>À la vue de la nappe de flamme qui jaillissait de l'obscurité, les +chevaux affolés, imparfaitement dressés, s'emportèrent, s'élancèrent à +toute vitesse à travers la plaine, indociles aux efforts que faisaient +leurs cavaliers pour les arrêter.</p> + +<p>Certains prétendent, il est vrai, que ces efforts ne furent pas très +sérieux, et que nos cavaliers, découragés par l'échec qu'avait causé le +fossé, ne furent pas fâchés de tourner les talons à l'ennemi.</p> + +<p>Quand à Mylord Grey, je puis dire avec vérité, je le vis à la faible +clarté au milieu des escadrons en fuite, et faisant tout ce que peut +faire un brave cavalier pour les forcer à s'arrêter.</p> + +<p>Mais ils passèrent, ils disparurent, en traversant comme la foudre les +rangs de l'infanterie, puis se dispersèrent sur la lande, laissant leurs +compagnies subir tout le choc de la bataille.</p> + +<p>—Faces contre terre, les hommes! cria Saxon d'une voix qui domina le +fracas de la mousqueterie et les cris des blessés.</p> + +<p>Les piquiers et les faucheurs se jetèrent également à terre à son +commandement! pendant que les mousquetaires, un genou sur le sol en +avant d'eux, chargeaient et tiraient sans avoir d'autre point de mire +que les mèches allumées des armes de l'ennemi, qu'on voyait scintiller +dans les ténèbres.</p> + +<p>Sur toute la ligne, de la droite à la gauche, avait éclaté une fusillade +continue, par salves courtes et rapides du côté des soldats, par un tir +continuel, irrégulier du côté des paysans.</p> + +<p>À l'autre aile, nos quatre canons avaient été mis en position, et nous +entendions leur sourd et lointain grondement.</p> + +<p>—Chantez, frères, chantez, cria notre intrépide chapelain, Maître Josué +Pettigrue, courant fort affairé, en tous sens, par les rangs couchés. +Invoquez le Seigneur en notre jour d'épreuve!</p> + +<p>Les hommes entonnèrent un hymne sonore de louanges qui devint bientôt un +chœur unanime, quand s'y ajoutèrent les voix des bourgeois de Taunton à +notre droite et des mineurs à notre gauche.</p> + +<p>À ce chant, les soldats de l'autre bord répondirent par des cris +farouches et l'air s'emplit de clameurs.</p> + +<p>Nos mousquetaires avaient été amenés au bord même du Rhin de Bussex.</p> + +<p>Les troupes royales s'étaient rapprochées de leur côté autant qu'elles +avaient pu le faire, si bien qu'il n'y avait pas cinq longueurs de pique +entre les deux lignes.</p> + +<p>Et pourtant si infranchissable était cette étroite séparation qu'un +quart de mille ne nous eut pas tenus plus à l'écart, excepté que le feu +était plus meurtrier.</p> + +<p>Nous étions si rapprochés que les bourres enflammées des mousquets de +l'ennemi volaient en langues de feu par-dessus nos têtes et que nous +sentions sur nos figures un courant d'air chaud passer rapidement à +chacune de leurs décharges.</p> + +<p>Mais bien que l'atmosphère fût traversée par une véritable pluie de +balles, les soldats visant trop haut par dessus nos rangs agenouillés, +nous n'eûmes que peu d'hommes d'atteints.</p> + +<p>De notre côté, nous faisions de notre mieux pour empêcher les hommes de +relever trop haut les canons des mousquets.</p> + +<p>Saxon, Sir Gervas et moi, nous passions à cheval sans interruption +devant la ligne, allant et venant, abaissant les canons avec nos sabres, +exhortant les hommes à viser posément, lentement.</p> + +<p>Les gémissements et les cris qui partaient de l'autre bord nous +prouvèrent que du moins quelques-unes de nos balles n'avaient pas été +tirées en vain.</p> + +<p>—Nous tenons ferme par ici, dis-je à Saxon. Il me semble que leur feu +se ralentit.</p> + +<p>—C'est leur cavalerie que je crains, répondit-il, car ils peuvent +éviter le fossé, puisqu'ils viennent des hameaux situés sur nos flancs. +Ils peuvent tomber sur nous à n'importe quel moment.</p> + +<p>—Hallo! monsieur, cria Sir Gervas, en arrêtant son cheval sur l'extrême +bord du fossé, et se découvrant pour saluer un officier monté qui était +de l'autre côté, pouvez-vous nous dire si nous avons l'honneur de +combattre la garde à pied?</p> + +<p>—Nous sommes le régiment de Dumbarton, monsieur, cria l'autre. Nous +allons vous envoyer de quoi vous souvenir de votre rencontre avec nous.</p> + +<p>—Nous allons traverser bientôt pour faire plus ample connaissance +répondit Sir Gervas.</p> + +<p>Mais au même instant, cheval et cavalier roulèrent dans le fossé, aux +cris triomphants des soldats.</p> + +<p>Une demi-douzaine de ses mousquetaires s'élancèrent aussitôt dans la +vase jusqu'à la taille et tirèrent de danger notre ami, mais sa monture +atteinte d'une balle en plein cœur s'effondra sans se débattre.</p> + +<p>—Il n'y a pas de mal, s'écria le baronnet, en se relevant. J'aime +autant combattre à pied, comme mes braves mousquetaires.</p> + +<p>À ces mots les hommes lancèrent une sonore acclamation et de part et +d'autre la fusillade redoubla d'activité.</p> + +<p>Ce fut un sujet d'admiration pour moi, et aussi pour bien d'autres, que +la vue de ces braves paysans qui, la bouche pleine de balles, +chargeaient, amorçaient, faisaient feu avec autant de sang-froid que +s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie, et tenaient tête à un +régiment de vétérans qui avaient donné sur d'autres champs de bataille +la preuve qu'il n'était inférieur à aucun des régiments anglais.</p> + +<p>La lueur grise de l'aube se glissait sur la lande, et la lutte était +encore indécise.</p> + +<p>Le brouillard était suspendu au-dessus de nous en lambeaux effilochés, +et la fumée de nos mousquets s'en allait en nuage brun, à travers lequel +les longues lignes d'habits rouges se dessinaient de l'autre côté du +Rhin pareilles à un bataillon de géants.</p> + +<p>J'avais les yeux cuisants, les lèvres desséchées par la saveur de la +poudre.</p> + +<p>De tous côtés, mes hommes tombaient plus nombreux, car le surplus de +lumière avait rendu le tir des soldats plus précis.</p> + +<p>Notre bon chapelain interrompit son psaume au beau milieu pour lancer à +tue-tête une phrase de louanges et d'action de grâces, et ce fut ainsi +qu'il trépassa, en compagnie de ses paroissiens qui gisaient autour de +lui sur la lande.</p> + +<p>Williams <i>Mon-Espoir-est-au-Ciel</i> et le garde-chasse Wilson, parmi les +sous-officiers et les plus vaillants des hommes de la compagnie, étaient +tous deux à terre, l'un mort, l'autre grièvement blessé, ce qui ne +l'empêchait pas d'enfoncer la baguette du fusil et de cracher des balles +dans le canon.</p> + +<p>Les deux Stukeley, de Somerton, jumeaux d'un bel avenir, étaient étendus +muets, leurs figures livides tournées vers le ciel, unis dans la mort +comme à leur naissance.</p> + +<p>Partout les morts s'entassaient parmi les vivants.</p> + +<p>Et pourtant pas un ne cédait la place et Saxon continuait toujours sa +promenade à cheval au milieu d'eux, avec des paroles d'espoir et +d'éloge.</p> + +<p>Sa figure résolue, aux traits profondément marqués, sa haute taille +pleine de vigueur musculaire étaient un véritable phare d'espérance, aux +yeux de ces simples campagnards.</p> + +<p>Ceux de mes faucheurs, qui pouvaient manier un mousquet, étaient mêlés à +la ligne des tireurs, après avoir pris les armes et les munitions des +hommes tombés.</p> + +<p>La lumière croissait graduellement.</p> + +<p>À travers les intervalles dans la fumée et le brouillard, je pus voir +quelle tournure prenait la lutte sur d'autres points du champ de +bataille.</p> + +<p>À droite, la lande avait pris une teinte brune, celle des hommes de +Taunton et de Frome, qui s'étaient couchés comme nous, pour éviter le +feu.</p> + +<p>Le long des bords du Rhin de Bussex, une ligne épaisse de leurs +mousquetaires échangeaient des salves meurtrières, presque à bout +portant avec l'aile gauche des régiments même que nous combattions.</p> + +<p>Celui-ci était soutenu par un second régiment aux larges revers blancs, +qui, je crois, faisait partie de la milice du Comté de Wilts.</p> + +<p>Sur chacun des deux bords de la noire tranchée, une dense rangée de +cadavres, bruns d'un côté, vêtus d'écarlate de l'autre servait de rideau +à leurs camarades, qui s'abritaient derrière elle, et appuyaient les +canons de leurs mousquets sur les corps étendus.</p> + +<p>À gauche, parmi les osiers, étaient postés cinq cents mineurs de Mendip +et de Bagworthy.</p> + +<p>Ils chantaient à tue-tête, mais si mal armés qu'ils avaient à peine un +mousquet à dix hommes pour répondre au tir qui les assaillait.</p> + +<p>Ne pouvant avancer, se refusant à reculer, ils se couvraient du mieux +qu'ils pouvaient, et attendaient patiemment que leurs chefs prissent un +parti sur ce qu'il y avait à faire.</p> + +<p>Plus loin, sur une étendue d'un demi-mille ou davantage, le long nuage +flottant de fumée, d'où jaillissaient capricieusement des éclairs, +prouvait que nos régiments de recrues faisaient tous bravement leur part +de la tâche.</p> + +<p>À la gauche, l'artillerie avait cessé son feu.</p> + +<p>Les canonniers hollandais avaient laissé les insulaires arranger leurs +affaires entre eux.</p> + +<p>Ils s'enfuirent jusqu'à Bridgewater, abandonnant leurs pièces à la +cavalerie royale.</p> + +<p>Tel était l'aspect de la bataille quand un cri se fit entendre:</p> + +<p>—Le Roi, le Roi!</p> + +<p>Et Monmouth passa à cheval dans nos rangs, la tête nue, les yeux +hagards, accompagné de Buyse, de Wade et d'une demi-douzaine d'autres.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent à une longueur de pique de moi, et Saxon, jouant de +l'éperon pour les rejoindre, leva son épée pour saluer.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de remarquer le contraste que faisait la mine calme +et grave du vétéran, réfléchi en même temps que plein de vivacité, avec +l'air à moitié égaré de l'homme que nous étions contraints de considérer +comme notre chef.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, Colonel Saxon? cria-t-il d'une voix éperdue. +Comment marche la bataille? Tout va-t-il bien de votre côté? Quelle +erreur, hélas! quelle erreur I Allons-nous battre en retraite? Qu'en +dites-vous?</p> + +<p>—Nous tenons ferme ici, Majesté, répondit Saxon. M'est avis que si nous +avions quelque chose dans le genre des palissades, des chevaux de frise, +à l'espagnole, nous pourrions tenir tête même à la cavalerie.</p> + +<p>—Oh! la cavalerie! s'écria l'infortuné Monmouth. Si nous nous tirons +d'ici, Lord Grey aura des comptes à rendre. Elle s'est sauvée comme un +troupeau de mouton. Quel chef pourrait tirer un parti quelconque de +pareilles troupes? Ah! malheur! malheur! Ne marcherons-nous pas en +avant?</p> + +<p>—Il n'y a aucune raison pour avancer, Majesté, maintenant que la +surprise a échoué, dit Saxon. J'ai envoyé chercher des charrettes pour +faire un pont sur la tranchée, conformément au plan qui est recommandé +dans le traité <i>De Vallis et fossis</i>, mais elles sont inutiles pour le +moment. Nous ne pouvons que combattre dans la position où nous sommes.</p> + +<p>—Jeter des troupes de l'autre côté, ce serait les sacrifier, dit Wade. +Nous avons fait de grosses pertes, mais d'après le coup d'œil que +présente le bord opposé, je trouve que vous avez arrangé proprement les +habits rouges.</p> + +<p>—Tenez ferme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria Monmouth, d'un ton +d'affolement. La cavalerie a fui, l'artillerie aussi. Oh! que faire avec +de pareilles gens? Que dois-je faire, hélas! hélas!</p> + +<p>Il éperonna son cheval et partit au galop le long de la ligne continuant +à se tordre les mains et à pousser ses lugubres lamentations.</p> + +<p>Oh! mes enfants, c'est peu de chose, bien peu de chose que la mort, mise +en balance contre le déshonneur.</p> + +<p>Si cet homme s'était résigné silencieusement à son sort, comme le fit le +moindre des fantassins qui avait suivi son drapeau, combien nous aurions +été fiers et contents de parler de lui, de notre chef de sang princier.</p> + +<p>Mais laissons-le de côté.</p> + +<p>Les craintes, les agitations, les menues marques d'émotion bienveillante +qui se produisaient à sa vue comme la brise sur l'eau, sont maintenant +dissipées pour bien des années.</p> + +<p>Ne songeons qu'à son bon cœur et oublions sa faiblesse de caractère.</p> + +<p>Pendant que son escorte se formait pour le rejoindre, le grand Allemand +se sépara d'elle et revint auprès de nous.</p> + +<p>—J'en ai assez d'aller et de venir au trot comme un cheval de manège +dans une fête foraine, dit-il. Si je reste avec vous, j'entends avoir +une part de tous les combats qui se livreront. Tout doux, ma chérie! +Cette balle lui a écorché la queue, mais elle est trop vieux soldat pour +faire la grimace pour des bagatelles. Hallo! l'ami, où est votre cheval?</p> + +<p>—Au fond du fossé, dit Sir Gervas en raclant avec la lame de son sabre +la boue qui couvrait ses habits. Il est maintenant deux heures passées, +et voici une bonne heure, que nous nous amusons à ce jeu d'enfants. Et +avec un régiment de ligne, encore! Ce n'est pas ce que j'attendais.</p> + +<p>—Vous allez avoir bientôt de quoi vous consoler, s'écria l'Allemand, +dont les yeux brillèrent. <i>Mein Gott!</i> N'est-ce pas splendide! +Regardez-moi cela, ami Saxon, regardez-moi cela.</p> + +<p>Ce n'était point un menu détail, ce qui avait éveillé l'admiration du +soldat.</p> + +<p>Dans la buée épaisse, qui s'étendait sur notre droite, apparurent +d'abord quelques rayons de lumière argentée, en même temps qu'un bruit +sourd comme un roulement de tonnerre arriva à nos oreilles, comme celui +du flot qui assaillit une côte rocheuse.</p> + +<p>Les éclairs capricieux de l'acier se firent de plus en plus nombreux.</p> + +<p>Le bruit rauque prit une ampleur croissante.</p> + +<p>Enfin, tout à coup, ce brouillard s'entr'ouvrit, et on en vit sortir +toutes les longues lignes de la cavalerie royale, en vagues successives, +richement teintes d'écarlate, de bleu, et d'or, un spectacle aussi +grandiose qu'on n'en vit jamais.</p> + +<p>Il y avait, dans cette marche mesurée, régulière d'un si nombreux corps +de cavalerie, je ne sais quoi qui donnait l'idée d'une puissance +irrésistible.</p> + +<p>Les rangs succédant aux rangs, les lignes aux lignes, drapeaux +flottants, crinières au vent, brillants d'acier, ils se déversaient en +avant, formant à eux seuls une armée, dont les ailes étaient encore +masquées par le brouillard.</p> + +<p>Comme ils s'avançaient avec ce bruit de foudre, se touchant du genou, +bride, contre bride, on entendit venir de leur côté une telle bordée de +jurons sonores mêlée au bruissement des harnais, au froissement de +l'acier, au battement rythmé d'un nombre infini de sabots, qu'à moins +d'avoir tenu bon, une simple pique de sept pieds à la main, contre un +pareil ouragan, nul ne saurait comprendre combien il est difficile d'y +faire face, les lèvres serrées et la main bien ferme.</p> + +<p>Mais si merveilleux que fût ce spectacle, nous n'eûmes guère le loisir +de le contempler, comme vous le devinez bien, mes chers enfants.</p> + +<p>Saxon et l'Allemand se lancèrent parmi les piquiers et firent tout ce +que des hommes peuvent faire pour serrer leurs rangs.</p> + +<p>Sir Gervas et moi, nous en fîmes autant pour les hommes armés de faux, +qui avaient été exercés à se former sur trois rangs, l'un à genoux, le +second le corps penché, le troisième debout, les armes en avant.</p> + +<p>Près de nous, les gens de Taunton s'étaient rangés en un cercle sombre, +farouche, tout hérissé d'acier, au centre duquel on pouvait voir et +entendre leur vénérable maire, dont la longue barbe flottait au vent, +dont la voix perçante retentissait sur le champ de bataille.</p> + +<p>Le grondement de la cavalerie devenait de plus en plus fort.</p> + +<p>—Tenez ferme, mes braves garçons, cria Saxon d'une voix claironnante. +Plantez en terre le bout de la pique. Appuyez-la sur le genou droit. Ne +cédez pas d'un pouce. Ferme!</p> + +<p>Une grande clameur partit des deux côtés, et alors la vague vivante +s'abattit sur nous.</p> + +<p>Comment espérer de décrire une pareille scène?</p> + +<p>Le craquement du bois, les cris brefs, haletants, le renâclement des +chevaux, le choc du sabre lancé à tour de bras sur la pique.</p> + +<p>Comment espérer qu'on pourra faire voir à autrui ce dont on n'emporte +soi-même qu'une impression aussi vague et aussi confuse?</p> + +<p>Quiconque a joué ce rôle dans une scène pareille ne se fait aucune idée +générale de tout le combat, ainsi que le pourrait un simple spectateur, +mais en sa mémoire se gravent les quelques détails que le hasard lui met +directement sous les yeux.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il n'est resté en mes souvenirs qu'un tourbillon de +fumée, où se montrent brusquement des casques d'acier, des faces +farouches, expressives, des naseaux rouges et béants de chevaux dont les +pieds de devant battent l'air, comme pour éviter le tranchant des armes.</p> + +<p>Je vois aussi un jeune homme imberbe, un officier de dragons, rampant +sûr les mains et les genoux jusque sous les faux, et j'entends le +gémissement qu'il jette quand un des paysans le cloue à terre.</p> + +<p>Je vois un soldat barbu à grosse figure, monté sur un cheval gris et +courant le long de la rangée de piques, y cherchant une brèche, et +poussant des cris de rage.</p> + +<p>Dans de telles circonstances, ce sont les menus détails qui s'impriment +dans l'esprit.</p> + +<p>Je remarquai même les grosses dents blanches et les gencives rouges de +ces hommes.</p> + +<p>En même temps, je vis un homme à figure pâle, aux lèvres minces, qui se +penchait sur la crinière de son cheval et me lançait un coup de pointe, +en jurant comme un dragon seul sait le faire.</p> + +<p>Toutes ces images se mettent en mouvement, dès que je songe à cette +charge furieuse, pendant laquelle je m'escrimai d'estoc et de taille sur +les hommes, sur les chevaux sans songer à parer, ni à me tenir en garde.</p> + +<p>De tous côtés s'entendait un vacarme babélique de clameurs, de cris +brefs, de pieuses exclamations parmi les paysans, de jurons parmi les +cavaliers, mais par-dessus tout cela on discernait la voix de Saxon +suppliant ses piquiers de tenir ferme.</p> + +<p>Puis, le nuage de cavaliers recula et pivota à travers la plaine.</p> + +<p>Le cri de triomphe de mes camarades, et une tabatière, qui me fut +présentée ouverte, annoncèrent que nous avions fait tourner le dos aux +escadrons les plus solides qui aient jamais suivi un timbalier.</p> + +<p>Mais si nous pouvions compter cela comme un succès, l'armée, dans son +ensemble n'était guère en mesure d'en dire autant.</p> + +<p>L'élite des troupes avait seul pu résister au flot de grosse cavalerie +des cuirassiers.</p> + +<p>Les paysans de Frome avaient été entièrement balayés du champ de +bataille.</p> + +<p>Un grand nombre, cédant par le seul effet du poids et de la pression, +avaient été jetés dans la vase fatale qui avait arrêté notre marche en +avant.</p> + +<p>Beaucoup d'autres, cruellement sabrés, entaillés, gisaient en monceaux +affreux à voir sur tout le terrain qu'ils avaient gardé.</p> + +<p>Un petit nombre avait échappé au sort de leurs compagnons en se joignant +à nous.</p> + +<p>Plus loin, les gens de Taunton résistaient toujours, mais bien affaiblis +en nombre.</p> + +<p>Un long entassement de chevaux et de cavaliers en avant de nous +témoignaient de la vivacité de l'attaque et de l'obstination dans la +résistance.</p> + +<p>À notre gauche, les sauvages mineurs avaient été rompus par le premier +choc, mais ils s'étaient battus avec tant de fureur, en se jetant à +terre et éventrant les chevaux, par des coups de couteau dirigés en +haut, qu'ils avaient enfin fait reculer les dragons.</p> + +<p>Mais les miliciens du Comté de Devon avaient été dispersés et avaient +subi le sort des gens de Frome.</p> + +<p>Pendant toute l'attaque, l'infanterie, postée sur l'autre bord du Rhin +de Bussex, n'avait cessé de faire pleuvoir sur nous les balles, et nos +mousquetaires, obligés de se défendre contre la cavalerie, n'étaient pas +en mesure de riposter.</p> + +<p>Il ne fallait pas une grande expérience militaire pour voir que la +bataille était perdue et la cause de Monmouth condamnée.</p> + +<p>Il faisait déjà grand jour, bien que le soleil ne fût pas encore levé.</p> + +<p>Notre cavalerie avait disparu, notre artillerie était muette, notre +ligne percée en mains endroits, et plus d'un de nos régiments détruit.</p> + +<p>Sur le flanc droit, la cavalerie bleue de la Garde, la cavalerie de +Tanger, et deux régiments de dragons se formaient pour une nouvelle +attaque.</p> + +<p>Sur le flanc gauche, les gardes à pied avaient jeté un pont sur le fossé +et se battaient corps à corps avec les hommes du Somerset septentrional.</p> + +<p>En face de nous, on entretenait une fusillade continue, à laquelle nous +ripostions d'une façon faible et indécise, car les chariots de poudre +s'étaient égarés dans l'obscurité, et bien des hommes s'égosillaient à +demander des munitions.</p> + +<p>D'autres chargeaient avec de petits cailloux, faute de balles.</p> + +<p>Ajoutez à cela que les régiments, qui avaient conservé leur terrain, +avaient été fortement entamés par la charge, et avaient perdu un tiers +de leur effectif.</p> + +<p>Cependant les braves paysans persistaient à faire succéder les +acclamations aux acclamations, à s'encourager mutuellement par de +grosses plaisanteries, comme si une bataille n'était qu'un jeu un peu +rude où l'on trouve tout naturel de continuer la partie tant qu'il reste +quelqu'un pour y jouer son rôle.</p> + +<p>—Le Capitaine Clarke est-il ici? cria Décimus Saxon, arrivant, le bras +droit taché de sang. Courez auprès de Sir Stephen Timewell, et dites-lui +de réunir ses hommes aux nôtres. Séparément, nous serons rompus. +Ensemble nous pourrons repousser une autre charge.</p> + +<p>J'éperonnai Covenant et je me dirigeai vers nos compagnons, pour leur +transmettre l'ordre.</p> + +<p>Sir Stephen, qui avait été atteint par la balle d'un pétrinal et avait +un mouchoir tout rougi sur sa tête blanche comme la neige, comprit la +sagesse de cet avis et fit marcher ses compatriotes du côté indiqué.</p> + +<p>Ses mousquetaires, mieux pourvus de poudre que les nôtres, firent de +bonne besogne en arrêtant quelque temps la fusillade meurtrière qui +partait de l'autre bord.</p> + +<p>—Qui l'aurait cru capable de cela? s'écria Sir Stephen, les yeux +flamboyants, lorsque Buyse et Saxon arrivèrent à sa rencontre. Qu'est-ce +que vous pensez maintenant de notre noble monarque, de notre champion de +la cause protestante.</p> + +<p>—Ce n'est pas un très grand homme de guerre, dit Buyse, mais peut-être +que cela vient du défaut d'habitude plutôt que du manque de courage.</p> + +<p>—Courage? cria le vieux Maire, d'un ton de dédain. Regardez par là-bas, +regardez-le votre Roi.</p> + +<p>Et il montra la lande, d'un geste de sa main que la colère plus encore +que l'âge faisait trembler.</p> + +<p>Là-bas bien loin, mais fort visible sur le terrain qui avait la teinte +foncée de la tourbe, fuyait un cavalier au costume pimpant, suivi d'une +troupe d'autres cavaliers, lancé au galop le plus rapide qui pût +l'éloigner du champ de bataille.</p> + +<p>Impossible de s'y tromper: c'était le lâche Monmouth.</p> + +<p>—Chut, s'écria Saxon, entendant notre cri unanime d'horreur et de +malédiction, ne décourageons pas nos braves jeunes gens! La lâcheté est +contagieuse. Elle gagnera toute une armée aussi vite que la fièvre +putride.</p> + +<p>—Le lâche! cria Buyse en grinçant des dents. Et ces braves campagnards! +C'en est trop.</p> + +<p>—Tenez bien vos piques, mes hommes, cria Saxon d'une voix tonnante.</p> + +<p>Nous eûmes à peine le temps de former notre carré et de nous jeter à +l'intérieur que le tourbillon de cavalerie bondit de nouveau sur nous.</p> + +<p>Au moment où les gens de Taunton s'étaient réunis à nous, il s'était +produit un point faible dans nos rangs, et ce fut par cette ouverture +qu'en un instant les gardes bleus se frayèrent passage en écrasant tout, +en frappant avec fureur à droite et à gauche.</p> + +<p>D'un côté les bourgeois, et nous de l'autre, nous ripostâmes par de +violents coups de piques et de faux qui firent vider les arçons à plus +d'un homme, mais au plus fort de la mêlée, l'artillerie royale ouvrit le +feu pour la première fois avec un bruit de tonnerre, sur l'autre bord du +Rhin, et un ouragan de boulets laboura nos rangs compacts, en traçant +des sillons de morts et de blessés.</p> + +<p>En même temps un grand cri: «De la poudre! au nom du Christ, de la +poudre!» partit des rangs des mousquetaires, qui avaient brûlé leur +dernière charge.</p> + +<p>Le canon gronda de nouveau, et nos hommes furent de nouveau moissonnés.</p> + +<p>On eût dit que la mort en personne promenait sa faux parmi nous.</p> + +<p>À la fin, nos rangs se rompaient.</p> + +<p>Au milieu même des piqueurs, brillaient des casques d'acier.</p> + +<p>Les sabres se levaient et retombaient.</p> + +<p>Toute la troupe fut obligée de reculer, d'au moins deux cents pas, sans +cesser de lutter furieusement, et alors elle se mêla à d'autres corps +auxquels le choc avait fait perdre toute apparence d'ordre militaire.</p> + +<p>Pourtant on se refusait à fuir.</p> + +<p>Les gens du Devon, du Dorset, du Comté de Wills, et quelques-uns du +Somerset, piétinés par les chevaux, sabrés par les dragons, tombant par +vingtaines sous l'averse des boulets, continuaient à se battre avec un +courage obstiné, désespéré pour une cause perdue et pour un homme qui +les avait abandonnés.</p> + +<p>De quelque côté que tombât mon regard, je voyais des figures +contractées, les dents serrées.</p> + +<p>On jetait des hurlements de rage et de défi, mais aucun cri n'annonçait +la crainte ni le désir de se rendre.</p> + +<p>Quelques-uns se hissèrent sur les croupes des chevaux et arrachaient les +cavaliers de leur selle.</p> + +<p>D'autres, étendus la face contre terre, coupaient les jarrets aux +chevaux avec le tranchant de leurs faux et poignardaient les hommes +avant qu'ils eussent le temps de se dégager.</p> + +<p>Les gardes se lançaient en tout sens, sans relâche à travers eux, et +cependant les rangs rompus se refermaient sur eux et reprenaient la +lutte avec entêtement.</p> + +<p>La chose devenait si désespérée et si émouvante que j'aurais presque +désiré qu'ils se débandassent pour fuir, mais sur cette vaste lande, il +n'y avait point d'endroit où ils pussent courir et trouver un refuge.</p> + +<p>Et pendant tout le temps qu'ils luttèrent, combattirent, noircis par la +poudre, desséchés par la soif, versant leur sang comme s'il eût été de +l'eau, l'homme qui s'appelait leur Roi, éperonnait son cheval, +traversait la campagne, la bride sur le cou de sa monture, le cœur +palpitant, n'ayant plus que l'unique pensée de sauver son cou, sans se +demander ce qu'il adviendrait de ses vaillants partisans.</p> + +<p>Un grand nombre de fantassins se battirent jusqu'à la mort, sans donner +ni recevoir quartier, mais enfin, dispersés, rompus, sans munitions, le +gros des paysans se débanda et s'enfuit à travers la lande, poursuivi de +près par la cavalerie.</p> + +<p>Saxon, Buyse et moi, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour les +rallier, nous avions tué quelques-uns de ceux qui étaient au premier +rang de la poursuite, lorsque soudain j'aperçus Sir Gervas, debout, sans +chapeau, entouré d'un petit nombre de ses mousquetaires, et au milieu +d'une cohue de dragons.</p> + +<p>Donnant de l'éperon à nos chevaux, nous nous ouvrîmes passage pour aller +à son secours, et nous jouâmes de nos sabres de façon à le délivrer un +instant de ses assaillants.</p> + +<p>—Sautez en croupe derrière moi, lui criai-je. Nous pourrons encore nous +sauver.</p> + +<p>Il me regarda en souriant, et hocha la tête.</p> + +<p>—Je reste avec ma compagnie, dit-il.</p> + +<p>—Votre compagnie! cria Saxon, mais, mon garçon, vous êtes fou, votre +compagnie est balayée jusqu'au dernier homme.</p> + +<p>—C'est ainsi que je l'entends, répondit-il, en faisant tomber un peu de +boue attachée à sa cravate. Ne vous tourmentez pas! Ne songez qu'à +vous-même. Adieu. Clarke. Présentez mes compliments à...</p> + +<p>Les dragons nous chargèrent de nouveau.</p> + +<p>Nous fûmes tous entraînés en arrière, en combattant avec désespoir, et +lorsque nous pûmes regarder autour de nous, le baronnet avait disparu +pour toujours.</p> + +<p>Nous apprîmes plus tard que les troupes royales avaient trouvé sur le +terrain un corps qu'elles prirent pour celui de Monmouth, à cause de la +grâce efféminée des traits et de la richesse du costume.</p> + +<p>Sans nul doute, c'était celui de notre infortuné ami, Sir Gervas Jérôme, +dont le nom restera toujours cher à mon cœur.</p> + +<p>Dix ans après, lorsque nous entendîmes parler longtemps de la bravoure +dont firent preuve les jeunes courtisans de la Maison du Roi de France +et de la légèreté courageuse avec laquelle ils combattirent contre nous +dans les Pays Bas à Steinkerque et ailleurs, j'ai toujours pensé, +d'après le souvenir laissé en moi par Sir Gervas, que je savais quelle +sorte de gens c'était-là.</p> + +<p>Désormais c'était le moment du sauve qui peut.</p> + +<p>En aucun endroit du champ de bataille, les insurgés ne prolongeaient la +résistance.</p> + +<p>Les premiers rayons du soleil tombant obliquement sur la vaste et morne +plaine éclairaient en plein la longue ligne des bataillons rouges et +faisaient scintiller les sabres cruels qui se levaient et s'abattaient +parmi le troupeau confus des fugitifs impuissants.</p> + +<p>L'Allemand avait été séparé de nous dans la mêlée et nous ne sûmes point +d'abord s'il était vivant ou s'il avait péri, mais longtemps après, nous +apprîmes qu'il était parvenu à s'échapper, bien que ce ne fût que pour +être fait prisonnier avec le malchanceux Duc de Monmouth.</p> + +<p>Grey, Wade, Ferguson et d'autres trouvèrent aussi le moyen de +s'esquiver, pendant que Stephen Timewell gisait au centre du cercle de +ses bourgeois aux visages farouches.</p> + +<p>Il était mort comme il avait vécu, en vaillant Puritain anglais.</p> + +<p>Tout cela, nous le sûmes plus tard.</p> + +<p>Pour le moment, nous nous sauvions à travers la lande, pour conserver la +vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous +abandonnèrent bientôt pour s'attacher à une proie plus facile.</p> + +<p>Nous passions près d'un petit fourré d'arbres, lorsqu'une voix forte et +mâle, qui disait des prières, attira notre attention.</p> + +<p>Écartant les branches, nous vîmes un homme assis, adossé à un gros bloc +de pierre et occupé à se couper le bras avec un couteau à large lame, +tout en récitant l'oraison dominicale, sans un arrêt, sans un +tremblement dans sa parole.</p> + +<p>Il détourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconnûmes tous +deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parlé comme s'étant trouvé avec +Cromwell à Dunbar.</p> + +<p>Son bras avait été à moitié coupé par un boulet et il achevait +tranquillement la séparation, pour se débarrasser du membre qui pendait +inutile.</p> + +<p>Saxon lui-même si habitué qu'il fût à tous les aspects, à tous les +incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effarés à la vue de cette +étrange chirurgie, mais l'homme, après avoir indiqué d'un bref signe de +tête, qu'il le reconnaissait, se remit à sa besogne d'un air farouche, +et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui +tenait encore, et se coucha, les lèvres pâles murmurant toujours sa +prière<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs +notre halte aurait peut-être attiré vers sa retraite les gens lancés à +la poursuite.</p> + +<p>Nous lui jetâmes donc un flacon à moitié plein d'eau et nous reprîmes +notre course rapide.</p> + +<p>Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des +hommes se laissent-ils séduire, prendre au piège par des costumes +recherchés, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur +et de gloire, au point d'oublier, grâce à l'éclat extérieur, au +clinquant, à l'apparat, la réelle, l'effrayante horreur de cette chose +maudite?</p> + +<p>Qu'on ne songe point aux escadrons éblouissants, aux fanfares des +trompettes qui réveillent les courages, qu'on songe plutôt à cet homme +perdu sous l'ombre des aulnes et à l'acte qu'il accomplissait en un +siècle, en un pays chrétien.</p> + +<p>Amèrement, moi qui ai grisonné sous le harnais, et vu autant de champ de +bataille que je compte d'années dans ma vie, je devrais être le dernier +à prêcher sur ce sujet, et pourtant, il m'est aisé de bien voir que +s'ils sont honnêtes, les hommes doivent ou bien renoncer à la guerre ou +bien avouer que les paroles du Rédempteur sont trop sublimes pour eux et +qu'il est inutile de prétendre encore que son enseignement peut être mis +en pratique.</p> + +<p>J'ai vu un ministre chrétien bénir un canon qu'on venait de fondre, un +autre bénir un navire de guerre au moment où il glissait sur ses étais.</p> + +<p>Eux, les soi-disant représentants du Christ, ils bénissaient ces engins +de destruction que l'homme, en sa cruauté, avait inventés pour détruire +et mettre en pièces d'autres vers de terre comme lui.</p> + +<p>Que dirions-nous si nous lisions dans la Sainte Écriture que notre +Seigneur bénit les béliers et les catapultes des légions?</p> + +<p>Trouverions-nous cela d'accord avec son enseignement?</p> + +<p>Mais voilà. Tant que les chefs de l'Église s'écarteront de l'esprit de +son enseignement jusqu'au point d'habiter des palais et de se promener +en voiture, est-il étonnant que, devant de tels exemples, le clergé +inférieur enfreigne parfois les règles posées par leur souverain maître?</p> + +<p>En regardant derrière nous du haut des collines peu élevées qui +s'élèvent à l'ouest de la lande, nous pûmes voir la nuée de cavaliers +franchir le pont sur la Parret et pénétrer dans la ville de Bridgewater, +poussant devant eux la troupe impuissante des fugitifs.</p> + +<p>Nous avions arrêté nos chevaux et nous regardions dans un silence +attristé la fatale plaine, quand un bruit de pas de chevaux arriva à nos +oreilles.</p> + +<p>Faisant demi-tour, nous aperçûmes deux cavaliers portant l'uniforme des +gardes qui se dirigeaient vers nous.</p> + +<p>Ils avaient fait un détour pour nous couper la route, car ils allaient +droit à nous l'épée haute et faisant des gestes animés.</p> + +<p>—Encore du carnage! dis-je avec ennui. Pourquoi veulent-ils nous y +contraindre?</p> + +<p>Saxon regarda attentivement par-dessous ses paupières tombantes les +cavaliers qui se rapprochaient, et un sourire farouche fit apparaître +sur sa figure des milliers de plis et de rides.</p> + +<p>—C'est notre ami qui a lancé les chiens sur notre piste à Salisbury, +dit-il. Voilà qui tombe bien! j'ai un compte à régler avec lui.</p> + +<p>C'était en effet ce jeune cornette à tête chaude que nous avions +rencontré au début de nos aventures.</p> + +<p>Une chance fâcheuse lui avait fait reconnaître mon compagnon avec sa +haute stature, pendant que nous quittions le champ de bataille, et +l'avait porté à le poursuivre dans l'espoir de prendre sa revanche de +l'affront qu'il avait reçu de lui.</p> + +<p>L'autre était un caporal porte-lance, homme bâti solidement, en vrai +soldat, montant un lourd cheval noir qui avait une marque blanche sur le +front.</p> + +<p>Saxon se dirigea lentement vers l'officier, pendant que le soldat et moi +nous nous regardions les yeux dans les yeux.</p> + +<p>—Eh bien, mon garçon, entendis-je dire par mon compagnon, j'espère que +vous avez appris l'escrime depuis notre dernière rencontre.</p> + +<p>Le jeune garde poussa un grognement de rage à cette raillerie, et +aussitôt après, le bruit des épées annonçait qu'ils étaient aux prises.</p> + +<p>De mon côté, je n'osais pas tourner les yeux sur eux, car mon adversaire +m'attaquait avec tant de furie que je ne pouvais faire autre chose que +de l'écarter.</p> + +<p>On ne recourut point au pistolet d'un côté ni de l'autre: ce fut une +franche lutte épée contre épée.</p> + +<p>Le caporal me lançait sans trêve des coups de pointe, tantôt à la +figure, tantôt au corps, en sorte que je n'avais point l'occasion de +donner un de ces vigoureux coups de taille qui eussent terminé +l'affaire.</p> + +<p>Nos chevaux tournaient autour l'un de l'autre mordaient, battaient des +pieds pendant que nous nous donnions, que nous parions les coups.</p> + +<p>Enfin nous nous trouvâmes côte à côte, à une longueur d'épée +d'intervalle, et nous nous prîmes mutuellement à la gorge. Il tira un +poignard de sa ceinture et m'en frappa au bras gauche, mais je lui +lançai de mon poignet ganté de fer un coup qui le fit tomber de cheval +et l'étendit sans mouvement sur le sol.</p> + +<p>Presque en même temps le cornette, blessé en maints endroits, vida les +arçons.</p> + +<p>Saxon mit vivement pied à terre, ramassa le poignard que le soldat avait +lâché et se disposait à les achever l'un et l'autre, quand je mis aussi +pied à terre et l'en empêchai.</p> + +<p>Il se tourna vers moi avec la promptitude de l'éclair, d'un air si +féroce que je ne pus voir la bête sauvage qui était en lui entièrement +réveillée.</p> + +<p>—De quoi te mêles-tu? gronda-t-il. Laisse-moi faire.</p> + +<p>—Non, non, assez de sang versé, dis-je. Laissez-les à terre.</p> + +<p>—Est-ce qu'ils auraient eu quelque pitié pour nous, cria-t-il avec +emportement et se débattant pour dégager son poignet. Ils ont perdu la +partie. Il faut qu'ils paient.</p> + +<p>—Non, pas cela de sang-froid, dis-je d'un ton ferme. Je ne le +permettrai pas.</p> + +<p>—Vraiment, monseigneur? railla-t-il, avec, une expression démoniaque +dans le regard.</p> + +<p>D'une violente secousse, il se dégagea de mon étreinte, fit un bond en +arrière et ramassa l'épée qu'il avait laissé tomber.</p> + +<p>—Eh bien! après? demandai-je en me mettant en garde, un pied de chaque +côté du blessé.</p> + +<p>Il resta immobile une ou deux minutes, me regardant par-dessous ses +sourcils contractés, sa figure toute bouleversée par la colère.</p> + +<p>À chaque instant, je m'attendais à le voir bondir sur moi, mais enfin, +avec un serrement de gorge, il remit son épée au fourreau si brusquement +qu'elle résonna.</p> + +<p>Puis d'un bond, il se remit en selle.</p> + +<p>—Nous nous séparons ici, dit-il avec froideur. J'ai été deux fois sur +le point de vous tuer, et une troisième fois ce serait peut-être trop +pour ma patience. Vous n'êtes pas le compagnon qu'il faut à un soldat de +fortune. Entrez dans les ordres, mon garçon. C'est là votre vocation.</p> + +<p>—Est-ce Décimus Saxon qui parle où est-ce Will Spotterbridge? +demandai-je, rappelant sa plaisanterie au sujet de son ancêtre. Mais son +âpre figure ne se détendit point en un sourire pour me répondre.</p> + +<p>Il rassembla les rênes dans sa main gauche, lança un dernier regard de +travers sur l'officier couvert de sang et partit au galop sur un des +sentiers qui se dirigeaient vers le sud.</p> + +<p>Je restai un instant à le suivre du regard, mais il ne m'envoya pas même +un adieu de la main.</p> + +<p>Il s'éloigna sans tourner la tête et finit par disparaître derrière une +inégalité dans le sol de la lande.</p> + +<p>—Un ami qui s'en va! dis-je tristement, et tout cela, peut-être parce +que je ne veux pas assister en simple spectateur à l'égorgement d'un +homme sans défense. Un autre ami a péri sur le champ de bataille. Le +troisième, le plus ancien, le plus cher, est étendu, blessé, à +Bridgewater, à la merci d'une brutale soldatesque. Si je retourne à la +maison, ce ne sera que pour apporter l'inquiétude et le danger à ceux +que j'aime. De quel côté me diriger?</p> + +<p>Je m'attardai en quelques minutes d'irrésolution près du garde étendu à +terre, pendant que Covenant se promenait tout doucement en broutant +l'herbe rare, et tournait de temps à autre vers moi ses grands yeux +noirs, comme pour m'affirmer qu'il me restait au moins un ami plein de +constance.</p> + +<p>Je regardai dans la direction du nord les hauteurs de Polden, au sud les +Dunes Noires, à l'ouest la longue chaîne bleue des Quantocks, à l'est la +vaste région des landes, et nulle part je ne vis rien qui me fît espérer +le salut.</p> + +<p>À dire vrai, je me sentais le cœur las et en ce moment, je me souciais +fort peu de me sauver de là ou non.</p> + +<p>Un juron, proféré à demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes +réflexions.</p> + +<p>Le caporal était assis, se frottait la tête d'un air d'étonnement, de +stupeur, comme s'il ne savait pas au juste où il était, ni comment il se +trouvait là.</p> + +<p>L'officier avait aussi ouvert les yeux et donné d'autres indices de son +retour à la conscience.</p> + +<p>Évidemment les blessures n'étaient pas d'un caractère bien grave.</p> + +<p>Je ne courais aucun danger d'être poursuivi par eux, car lors même +qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux étaient partis au trot +pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de +tous cotés sur la Lande.</p> + +<p>Je me mis donc en selle, et m'éloignai d'une allure lente, afin +d'épargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin +l'avait quelque peu fatigué.</p> + +<p>Il y avait de nombreux escadrons qui battaient séparément la plaine +marécageuse, mais je pus les éviter et je continuai ma route au trot, +jusqu'à ce que je fusse à huit ou dix milles du champ de bataille.</p> + +<p>Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, étaient +abandonnés, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du +pillage.</p> + +<p>On ne voyait pas un seul paysan.</p> + +<p>La mauvaise renommée des agneaux de Kirke avait chassé tous ceux qui +n'avaient pas pris les armes.</p> + +<p>Enfin, après trois heures de chevauchée, je me dis que j'étais assez +loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun +danger.</p> + +<p>Je fis donc choix d'un endroit abrité, où une grosse touffe de +broussailles était suspendue au-dessus d'un petit ruisseau.</p> + +<p>Je m'y assis sur un banc de mousse veloutée, j'y reposai mes membres las +et je m'efforçai de faire disparaître de ma personne les traces du +combat.</p> + +<p>Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon +accoutrement que je reconnus combien avait dû être terrible la lutte à +laquelle j'avais pris part, et combien aussi il était surprenant que je +m'en fusse tiré presque sans une égratignure.</p> + +<p>Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donnés dans la +bataille, mais ils avaient dû être nombreux et terribles, car le +tranchant de mon sabre était aussi dentelé, aussi émoussé, que si +j'avais passé une heure à frapper sur une barre de fer.</p> + +<p>De la tête aux pieds, j'étais éclaboussé de boue et couvert de sang, en +partie le mien, mais surtout celui des autres.</p> + +<p>Mon casque était tout bosselé par les chocs.</p> + +<p>Une balle de pétrinal avait ricoché sur ma cuirasse, en la frappant +obliquement et y laissant une rainure profonde.</p> + +<p>Deux ou trois autres fêlures ou étoiles prouvaient que l'excellente +qualité de la plaque d'acier m'avait sauvé la vie.</p> + +<p>Mon bras gauche était raide, presque inerte par suite du coup de +poignard donné par le caporal, mais après avoir enlevé mon doublet et +examiné l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saigné, +du moins elle n'intéressait que le côté extérieur de l'os et dès lors ne +signifiait pas grand'chose.</p> + +<p>Un mouchoir trempé dans l'eau et noué serré tout autour adoucit la +douleur et arrêta le sang.</p> + +<p>En dehors de cette égratignure, je n'avais pas été atteint, mais mes +efforts avaient produit une raideur douloureuse et générale, comme si on +m'avait infligé une bastonnade.</p> + +<p>La petite blessure, reçue dans la cathédrale de Wells, s'était rouverte +et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins à +bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'eût fait n'importe +quel chirurgien du royaume.</p> + +<p>Après avoir passé en revue mes plaies, il me fallait maintenant +m'occuper de ma tenue, car, à dire vrai, j'avais l'air d'un de ces +géants couverts de sang qu'étaient accoutumés à combattre Don Bellianis +de Grèce et autres vaillants paladins.</p> + +<p>Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite à ma vue, car +j'étais aussi rouge que le boucher de la paroisse à l'approche de la +Saint-Martin.</p> + +<p>Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bientôt fait disparaître +ces traces de la guerre, et j'arrivai à effacer les marques de ma +cuirasse et de mes bottes.</p> + +<p>Mais en ce qui concernait mes habits, c'était peine perdue que de +vouloir les rendre plus propres et j'y renonçai de désespoir.</p> + +<p>Mon bon vieux cheval n'avait pas même été effleuré par les armes et les +balles, en sorte que quand il fut bien arrosé, bien frictionné, il était +en aussi bon état que jamais; et quand nous tournâmes le dos au petit +ruisseau, nous formions un couple plus présentable qu'à notre arrivée +sur ses bords...</p> + +<p>Il était près de midi, et je commençais à avoir grand'faim, car je +n'avais rien mangé depuis la veille au soir.</p> + +<p>Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais +les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas +espérer d'y trouver quoi que ce fut.</p> + +<p>Une ou deux fois, j'aperçus des gens dans les champs ou sur la route; +mais à la vue d'un cavalier armé, ils couraient comme si leur vie était +menacée et plongeaient dans les fourrés comme des animaux sauvages.</p> + +<p>À un certain endroit, où un grand chêne marquait la rencontre de trois +routes, deux cadavres se balançant à une branche prouvaient que les +craintes des villageois étaient fondées sur l'expérience.</p> + +<p>Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient été pendus parce que +la valeur de leurs économies s'était trouvée au-dessous de ce +qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donné à une +bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande +suivante.</p> + +<p>Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la +nourriture, je découvris un moulin à vent qui se dressait sur un tertre +vert, au bout de quelques champs.</p> + +<p>Jugeant à son apparence qu'il avait échappé au pillage général, je pris +le sentier qui partait de la grande route pour y conduire<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII_Ma_perilleuse_aventure_au_moulin" id="VII_Ma_perilleuse_aventure_au_moulin"></a><a href="#table">VII—Ma périlleuse aventure au moulin.</a></h2> + + +<p>Au pied du moulin, il y avait un hangar, évidemment destiné à loger les +chevaux qui apportaient le grain du fermier.</p> + +<p>Il y restait de l'herbe.</p> + +<p>Je détachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se régaler +copieusement.</p> + +<p>Quant au moulin, il semblait silencieux et vide.</p> + +<p>Je gravis la raide échelle de bois.</p> + +<p>J'ouvris la porte d'une poussée et entrai dans une chambre ronde, dallée +en pierre, d'où une autre échelle aboutissait au grenier situé +au-dessus.</p> + +<p>Sur un des côtés de la chambre se trouvait une longue caisse carrée, et +tout autour des murs étaient dressées plusieurs rangées de sacs pleins +de farine.</p> + +<p>Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'à +allumer.</p> + +<p>Aussi à l'aide de ma boîte à briquet, j'eus bientôt une réjouissante +flambée.</p> + +<p>Je pris dans le sac le plus proche une grosse poignée de farine.</p> + +<p>Je la pétris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une +galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant à +l'idée que se ferait ma mère, si elle assistait à une aussi grossière +cuisine.</p> + +<p>J'en suis très sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitulé le +<i>Parfait cuisinier de la Cour</i>, que la chère créature tenait toujours de +la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main +droite, n'a jamais assaisonné un plat qui fût plus à mon gré en ce +moment là.</p> + +<p>Je n'eus pas même la patience d'attendre que la galette eût pris une +teinte rousse, je la saisis et l'avalai à moitié cuite.</p> + +<p>J'en roulai alors une seconde que je plaçai devant le feu, puis tirant +ma pipe de ma poche, je me mis à fumer, jusqu'à ce qu'elle fût prête, +avec toute la philosophie que je pus appeler à mon aide.</p> + +<p>J'étais perdu dans mes réflexions et je songeais avec tristesse au coup +que ces nouvelles porteraient à mon père, quand j'en fus tiré soudain +par un sonore éternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti à mon +oreille.</p> + +<p>Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis +rien que le mur massif derrière moi, et devant moi, la chambre vide.</p> + +<p>J'avais fini par me persuader que j'avais été le jouet de quelque +illusion, quand soudain un éternuement sonore, plus bruyant et plus +prolongé que le premier, rompit le silence.</p> + +<p>Y avait-il quelqu'un de caché dans un des sacs?</p> + +<p>Je tirai mon épée et je fis le tour de la chambre, en tâtant de la +pointe les grands sacs de farine, sans réussir à découvrir la cause de +ce bruit.</p> + +<p>J'étais encore à m'étonner de la chose, quand un concert tout à fait +extraordinaire, où se mêlaient des aspirations violentes, des +renâclements, des sifflets éclata, suivi de cris «Sainte Mère! Béni +Rédempteur!» et autres exclamations analogues.</p> + +<p>Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur l'endroit d'où venait le +vacarme.</p> + +<p>Je courus à la grande caisse sur laquelle je m'étais assis.</p> + +<p>J'en rejetai le couvercle et je regardai à l'intérieur.</p> + +<p>Elle était plus qu'à moitié pleine de farine, au milieu de laquelle +était perdu un être vivant, sur lequel la poudre blanche s'était si bien +attachée et plaquée que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il +eût été difficile de savoir si c'était une créature humaine.</p> + +<p>Je me baissai.</p> + +<p>Je retirai l'homme de sa cachette.</p> + +<p>Aussitôt il tomba à genoux sur le sol et se mit à hurler merci, tout en +soulevant à chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me +mis à tousser et à éternuer.</p> + +<p>Lorsque enfin ce revêtement de farine eut commencé à se détacher, je ne +fus pas peu surpris de voir que ce n'était ni un meunier ni un paysan, +mais un homme armé de toutes pièces, avec un énorme sabre pendu à sa +ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal à un glaçon, +portant une vaste cuirasse.</p> + +<p>Son casque était resté dans le pétrin et sa chevelure d'un rouge vif, la +seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air +sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'épargner sa +vie.</p> + +<p>Je trouvai que cette voix ne m'était pas inconnue et je promenai ma main +sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'égorgeais.</p> + +<p>Impossible de se méprendre à ces joues rebondies, à ces petits yeux +avides.</p> + +<p>Ce n'était rien moins que Maître Tetheridge, l'encombrant secrétaire +municipal de Taunton.</p> + +<p>Mais quel changement s'était accompli chez le secrétaire que nous avions +vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi +devant le brave Maire le jour de notre arrivée dans le Comté de +Somerset!</p> + +<p>Qu'étaient devenus son assurance et son air guerrier?</p> + +<p>Pendant qu'il était à genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient +d'appréhension, et il éjaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un +mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme +si j'étais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner +son exécution.</p> + +<p>—Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse Sérénissime, +braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employé, Votre Honneur, qui a +été entraîné dans ces affaires par la tyrannie de ses supérieurs. +Jamais, Votre Grâce, un homme plus loyal ne porta le cuir de bœuf. Mais +quand le Maire dit oui, l'employé peut-il dire non. Épargnez-moi, Votre +Seigneurie, épargnez le plus repentant des misérables, qui demande +seulement dans ses prières à servir le Roi Jacques jusqu'à la dernière +goutte de son sang.</p> + +<p>—Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude.</p> + +<p>—Oui,... de tout mon cœur, dit-il avec ardeur.</p> + +<p>—Alors préparez-vous à mourir, criai-je, on tirant mon épée, car je +suis un de ses officiers.</p> + +<p>À la vue de l'acier, le misérable secrétaire jeta un véritable hurlement +de terreur.</p> + +<p>Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu'à ce que, +levant les yeux, il s'aperçut que je riais.</p> + +<p>À cette vue, il se remit d'abord à genoux, puis se leva, en me regardant +obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions.</p> + +<p>—Vous devez vous souvenir de moi, Maître Tetheridge, dis-je. Je suis le +Capitaine Clarke, du régiment d'infanterie du Comté de Wilts, que +commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjuré votre +fidélité, alors que non seulement vous avez juré de la maintenir, mais +que de plus vous avez fait prêter le même serment aux autres.</p> + +<p>—Pas du tout, capitaine, pas du tout, répondit-il en reprenant ses +allures habituelles de coq de combat aussitôt qu'il s'aperçut que le +danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sincère, aussi +loyal que je le fus jamais.</p> + +<p>—Pour cela, je vous crois entièrement, dis-je.</p> + +<p>—Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le +couvrait. Je me suis borné à mettre en pratique cette ruse du serpent +qui dans tout guerrier doit être jointe au courage du lion. Vous avez lu +Homère sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frotté d'études +classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je +puisse manier l'épée d'une main vigoureuse. Maître Ulysse, voilà mon +idéal, de même qu'Ajax est le vôtre, je suppose.</p> + +<p>—M'est avis que le type du diable qui sort de la boîte vous irait bien +mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moitié de cette galette? Comment +vous êtes-vous trouvé dans ce pétrin?</p> + +<p>—Eh! par Sainte Marie! voici comment, répondit-il, la bouche pleine de +pâte. C'était un stratagème, une ruse, telle qu'en conçoivent les plus +grands généraux, qui ont toujours été fameux pour leur art à dérober +leurs manœuvres et se dissimuler là où on les attendait le moins. En +effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrimé d'estoc +et de taille jusqu'à ce que mon bras fut engourdi et ma lame émoussée, +je m'aperçus que de tous les gens de Taunton j'étais seul resté vivant. +Si nous étions sur le champ de bataille, vous pourriez reconnaître +l'endroit où je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se +sont, trouvés à portée de mon épée. Voyant que tout était perdu, et que +nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu +que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'éloignai +lentement du champ de bataille. Je vous réponds qu'il y avait dans mon +regard et dans mon port quelque chose qui empêcha leur cavalerie de me +suivre de trop près. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon +coup habituel de tranchant de sabre en vint aisément à bout. Hélas! j'ai +un gros poids sur la conscience: j'ai fait à la fois des veuves et des +orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de miséricorde! +qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Ce n'est que mon cheval, dans l'écurie au-dessous, répondis-je.</p> + +<p>—Je croyais que c'étaient les dragons, dit le secrétaire en essuyant +les gouttes de sueur qui avaient tout à coup perlé sur son front. Vous +et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis.</p> + +<p>—Ou bien vous vous seriez remis dans le pétrin, dis-je.</p> + +<p>—Je ne vous ai pas encore expliqué comment je suis venu ici, reprit-il, +après m'être éloigné de quelques milles du champ de bataille, je +remarquai ce moulin et il me vint à l'esprit qu'un homme énergique +pouvait à lui seul y tenir tête à un escadron de cavalerie. Nous ne +sommes guère disposés à fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-être +un vain amour-propre, mais ce sentiment-là est très fort dans la +famille. Nous avons du sang de vaillants en nous dès le temps où mon +ancêtre suivit Ireton en qualité de vivandier. Je m'arrêtai donc, et +j'avais mis pied à terre pour faire mes observations quand ma brute de +cheval donna une brusque secousse à la bride, et ainsi devenu libre, +disparut en un instant franchissant les haies, les fossés. Il ne me +restait donc plus qu'à compter sur ma bonne épée. Je gravis l'échelle, +et m'occupais à combiner un plan en vue de faire bonne défense, quand +j'entendis le pas d'un cheval, et aussitôt après vous êtes monté d'en +bas. Je me suis à l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas été +long à en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait +pas étouffé, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres +arrêté dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit +arrivée, car dans mon aveugle colère, je vous aurais peut-être fait du +mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez +l'échelle, j'ai pensé que vous étiez sans doute un des suppôts du Roi +Jacques, peut-être même le capitaine d'un de ces escadrons qui battent +la plaine.</p> + +<p>—Voilà qui est fort clair, fort intelligible, Maître Tetheridge, +dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous +ai tiré de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre +valeur. Mais en voilà assez. Quelles sont vos intentions?</p> + +<p>—C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il.</p> + +<p>—Non, pour cela, vous ne le ferez pas, répondis-je. Je ne tiens guère à +votre compagnie. Votre bravoure débordante peut m'entraîner dans des +mêlées que j'aimerais tout autant éviter.</p> + +<p>—Non, non, je modérerai ma valeur, s'écria-t-il. En des temps aussi +troublés, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie +d'un combattant qui a fait ses preuves.</p> + +<p>—Appelé à faire ses preuves a fait défaut, dis-je, agacé des propos +fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul.</p> + +<p>—Non, vous n'avez pas besoin de vous échauffer pour cela, s'écria-t-il, +en s'écartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux à faire +que de rester ici jusqu'à la nuit tombante, où nous pourrons gagner la +côte.</p> + +<p>—C'est la première fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La +cavalerie royale trouvera assez à s'occuper avec le cidre de Zoyland et +la bière de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler à travers, j'ai +sur les côtes septentrionales des amis qui nous prendraient à bord de +leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de +vous aider, puisque vous êtes mon compagnon d'infortune. Je voudrais +bien que Saxon fût resté avec moi. Je crains que nous ne soyons pris.</p> + +<p>—Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secrétaire je crois que +lui aussi est un homme qui joint la ruse à la valeur. C'était un rude et +farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos à dos avec lui +pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de +Sarsfield. Il était simple dans son langage, et peut-être que parfois il +traitait avec trop peu d'égards l'honneur d'un cavalier, mais il eût été +bon que, sur le champ de bataille, l'armée eût eu plus de chefs pareils.</p> + +<p>—Vous avez raison, répondis-je, mais maintenant que nous nous sommes +restaurés, il est temps de songer à prendre un peu de repos, car nous +aurons peut-être un long trajet à faire cette nuit. Je voudrais bien +pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale.</p> + +<p>Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample +connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il +est facile de s'arranger. Montez cette échelle, vous trouverez dans le +grenier une quantité de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous +reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me +ferai cuire une autre galette.</p> + +<p>—Restez de garde pendant deux heures, et alors réveillez-moi, +répondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez.</p> + +<p>Il toucha la poignée de son sabre pour donner à entendre qu'il serait +fidèle à son poste.</p> + +<p>Alors, non sans quelques fâcheux pressentiments, je montai au grenier.</p> + +<p>Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas à tomber dans un +sommeil profond, sans rêves, bercé par la grave et mélancolique plainte +des ailes qui tournaient en grinçant.</p> + +<p>Je fus réveillé par des pas à coté de moi et m'aperçus que le petit +secrétaire avait gravi l'échelle et se penchait sur moi.</p> + +<p>Je lui demandai si le moment était venu pour moi de me lever.</p> + +<p>Il me répondit d'une voix étrange, fêlée, que j'avais encore une heure +et qu'il était venu voir s'il ne pourrait pas m'être utile.</p> + +<p>J'étais trop fatigué pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans +ses façons et la pâleur de ses joues.</p> + +<p>Je le remerciai donc de son attention.</p> + +<p>Je me retournai et fus bientôt endormi.</p> + +<p>Mon second réveil fut plus brutal, plus terrible aussi.</p> + +<p>Il y eut une invasion soudaine par l'échelle, craquant sous des pas +lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pièce.</p> + +<p>Je me redressai brusquement.</p> + +<p>J'étendis la main pour saisir l'épée que j'avais posée à côté de moi, à +portée de ma main.</p> + +<p>L'arme fidèle avait disparu; elle avait été dérobée pendant mon sommeil.</p> + +<p>Désarmé, et assailli à l'improviste, je fus jeté à terre et ligoté en un +instant.</p> + +<p>Un homme tenait un pistolet près de ma tête et jurait qu'il me brûlerait +la cervelle si je faisais un mouvement.</p> + +<p>Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes +bras.</p> + +<p>Samson lui-même aurait eu bien de la peine à se délivrer.</p> + +<p>Je compris que mes efforts seraient inutiles.</p> + +<p>Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver.</p> + +<p>Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai +fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui, +car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache à +ce monde.</p> + +<p>Et pourtant, quand je songe aux autres êtres chéris qui m'attendent sur +l'autre rive, je crois que maintenant même la mort ne me paraîtrait +point un mal.</p> + +<p>Sans cela, comme la vie serait chose désespérante et vide!</p> + +<p>Après m'avoir lié les bras, les soldats me traînèrent sur l'échelle, +comme si j'avais été une botte de foin, dans la chambre de dessous, +également pleine de soldats.</p> + +<p>Dans un coin, le misérable scribe, véritable peinture de l'Épouvante +abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaissé s'il +n'avait été maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal.</p> + +<p>Devant lui étaient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun, +aux yeux pétillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une +longue moustache blonde, qui allait à moitié chemin de ses épaules.</p> + +<p>Le premier tenait mon sabre à la main et tous deux en examinaient la +lame avec curiosité.</p> + +<p>—C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur +le sol de pierre et exerçant une pression de l'autre côté jusqu'à ce que +la poignée le touchât. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de +nom de fabricant, mais la date, 1638, est marquée sur la poignée. Où +vous-êtes-vous procuré cela, hé, l'homme?</p> + +<p>—C'était l'épée de mon père, répondis-je.</p> + +<p>—Alors j'espère qu'il l'aura tiré pour défendre une cause meilleure que +celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois.</p> + +<p>—Une cause tout aussi juste mais non plus juste, répondis-je; Cette +épée a toujours été tirée pour les droits et les libertés des Anglais, +et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des prêtres.</p> + +<p>—Quel clou pour un théâtre! Dick s'écria l'officier. Comme cela sonne +bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des prêtres. Eh! si cela +était débité par Betterton tout près de la rampe, une main sur le cœur, +l'autre levée au ciel, je parie que tout le parterre se lèverait.</p> + +<p>—C'est très probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce +n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit?</p> + +<p>—Le pendre, répondit l'officier d'un ton insouciant.</p> + +<p>—Non, non, très gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant +brusquement à la poigne du caporal et se jetant à terre devant eux. Ne +vous ai-je pas informé où vous pourriez trouver un des plus vigoureux +soldats de l'armée rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu'à lui? Ne +suis-je pas monté tout doucement pour lui dérober son épée, de peur +qu'un des sujets du Roi ne périt en le faisant prisonnier? Sûrement, +sûrement, vous n'allez pas me traiter avec autant de méchanceté, moi qui +vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas +tel que je l'ai décrit, un géant par la taille et par sa force +extraordinaire? Toute l'armée me rendra témoignage sur ce point qu'il en +vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livré. Assurément +vous me relâcherez.</p> + +<p>—Voilà, qui est fort bien débité, terriblement bien, dit le petit +officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main. +L'emphase était juste, la prononciation nette. Un peu plus du côté des +coulisses, caporal, s'il vous plaît. Merci! Maintenant, Dick, c'est +votre tour d'entrer en scène.</p> + +<p>—Non, John, vous êtes par trop absurde, s'écria l'autre, impatienté. Le +masque et les brodequins sont fort bons à leur place, mais vous regardez +la pièce comme une réalité, au lieu de regarder la réalité comme une +pièce. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si +nous tenons à ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y +a pas moyen de faire autrement.</p> + +<p>—Pour moi, je crois à la Justice de Jeddard, répondit son compagnon. Je +commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la +question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose +mon opinion à qui que ce soit!</p> + +<p>—Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal, +emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et +ce sabre, que sa mère porterait de meilleure grâce. Puis, entendez bien, +caporal, quelques bons coups de la courroie à étriers sur ses épaules +dodues ne seraient pas déplacés pour le faire souvenir des dragons du +Roi.</p> + +<p>Mon perfide compagnon fut entraîné malgré sa résistance, et bientôt une +succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains, +à mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annonça que l'indication +avait été comprise.</p> + +<p>Les deux officiers coururent à la petite fenêtre du moulin et rirent à +gorge déployée, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus +leurs épaules, ne pouvaient s'empêcher de prendre part à leur hilarité.</p> + +<p>Je devinai ainsi que Maître Tetheridge, ainsi éperonné par la crainte, +qui le lançait, malgré son gros ventre, à travers les haies, dans les +fossés, présentait un coup d'œil assez risible.</p> + +<p>—Et maintenant à l'autre, dit le petit officier en se détournant de la +fenêtre et essuyant les larmes, que le rire avait amenées sur sa figure, +cette poutre que voici ferait notre affaire. Où est le pendeur +Broderick, le Jack Ketch des Royaux?</p> + +<p>—Me voici, monsieur, répondit un soldat à la figure bourrue et +grossière, j'ai là une corde avec un nœud coulant.</p> + +<p>—Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc à la main, +maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi?</p> + +<p>—S'il vous plaît de le savoir, monsieur, répondit l'homme, cela vient +d'un ingrat de Presbytérien aux oreilles redressées, que j'ai pendu à +Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait été +à Tyburn qu'il n'aurait pas été traité avec plus d'égards, et pourtant, +quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien, +il m'a saisi à pleines dents et m'a emporté un bon morceau de pouce.</p> + +<p>—J'en suis fâché pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en +pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un +chien enragé, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-être +donner des coups de dents et aboyer. Mais ne pâlissez donc pas. Je vous +ai entendu prêcher la patience et le courage à vos victimes. Vous n'avez +pas peur de la mort, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, pas d'une mort chrétienne, Votre Honneur, mais dix shillings par +semaine, ce n'est pas trop bien payé pour finir comme cela.</p> + +<p>—Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un +ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le +malade est tellement contracté qu'il ne fait que battre le rappel avec +ses pieds derrière sa tête, mais ce n'est peut-être pas aussi douloureux +que cela le paraît. Pour le moment, occupez-vous de votre office.</p> + +<p>Deux ou trois soldats me saisirent par les bras.</p> + +<p>Je m'en débarrassai de mon mieux par une secousse et je m'avançai, je +crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre.</p> + +<p>C'était une grande solive noircie par la fumée et qui passait d'un côté +à l'autre de la chambre.</p> + +<p>La corde fut lancée par-dessus, et le bourreau, de ses doigts +tremblants, passa à mon cou le nœud coulant, en faisant grande +attention à ne pas se tenir à portée de mes dents.</p> + +<p>Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se +tinrent prêts à me lancer dans l'éternité.</p> + +<p>Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi près de +franchir le seuil de la mort qu'à ce moment-là, et pourtant, je +l'affirme, si terrible que fût ma position, il me fut impossible de +penser à autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux +Salomon Sprent, et à l'habileté avec laquelle il y avait marié le rouge +et le bleu.</p> + +<p>Et cependant je ne perdais pas le plus léger détail de ce qui se passait +autour de moi.</p> + +<p>La scène, cette chambre nue, dallée, l'unique et étroite fenêtre, les +deux officiers flâneurs, élégants, les armes entassées dans le coin, et +même le tissu de la grossière serge rouge, et les dessins des larges +boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est +resté nettement gravé en mon esprit.</p> + +<p>—Il faut faire notre besogne avec méthode, fit remarquer le capitaine +de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield +demandera peut-être quelques détails. Voyons... celui-ci est le +dix-septième, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quatre à la ferme, et cinq à la croisée des routes, répondit l'autre +on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tué d'un coup de +feu dans la haie, et le blessé qui s'est presque sauvé en mourant, et +les deux dans le petit bois auprès de la colline. Je ne puis m'en +rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont été accrochés à Bridgewater +aussitôt après le combat.</p> + +<p>Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en +griffonnant dans son calepin. C'est affaire à Kirke et à ses hommes, qui +sont, eux aussi, à moitié des Maures, de pendre et d'égorger sans +distinction, ni cérémonie, mais il nous convient de donner un meilleur +exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme?</p> + +<p>—Je me nomme le capitaine Micah Clarke, répondis-je.</p> + +<p>Les deux officiers échangèrent un regard et le plus petit siffla +longuement.</p> + +<p>—C'est bien l'homme en question, dit-il. Voilà ce que c'est que de +faire des questions. Je veux être pendu si je n'avais pas déjà des +pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il était d'une +forte carrure.</p> + +<p>—Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des +gardes à cheval, des Bleus?</p> + +<p>—Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, répondis-je, et comme +depuis ce jour-là il a toujours partagé avec moi l'ordinaire du soldat, +je crois que j'ai le droit de dire que je le connais.</p> + +<p>—Enlevez la corde, dit l'officier.</p> + +<p>Et le pendeur, de fort mauvaise grâce fit passer de nouveau le nœud +coulant par-dessus ma tête.</p> + +<p>—Jeune homme, vous êtes certainement appelé à quelque chose de grand, +car jamais vous ne serez plus près de la tombe, excepté le jour où vous +y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus +actives démarches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades +blessé qui est couché à Bridgewater. Votre nom a été transmis à tous les +chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous êtes pris. +Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant +du Major peut vous éviter la cour martiale, elle vous servira fort peu +auprès d'un juge civil, devant lequel il vous faudra comparaître, en +définitive.</p> + +<p>—Je désire partager le même sort, les mêmes hasards que mes compagnons +d'armes, répondis-je.</p> + +<p>—Eh bien, voilà une façon maussade d'accueillir votre délivrance! +s'écria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de +la bière de cantinier. Ottway en eût tiré meilleur parti. Ne +sauriez-vous donc vous hausser à la hauteur qu'elle comporte? Où +est-elle?</p> + +<p>—Elle? Qui? demandai-je.</p> + +<p>—Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre +fiancée,—comme vous voudrez.</p> + +<p>—Je n'en ai d'aucune sorte, répondis-je.</p> + +<p>—Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'écria-t-il d'un ton +désappointé. Elle aurait dû sortir des coulisses en courant, se jeter +entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois +salves d'applaudissements. Que voilà un beau sujet gâté, faute de +quelqu'un pour en profiter!</p> + +<p>—Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'écria son compagnon avec +impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le +prisonnier dans l'église de Gommatch. Il n'est que temps de nous +remettre en route, car dans quelques heures l'obscurité empêchera la +poursuite.</p> + +<p>En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, où +leurs chevaux étaient au piquet, et se remirent promptement en marche, +sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de +théâtre dirigeant l'arrière-garde.</p> + +<p>Le sergent, aux soins duquel j'avais été confié, grand gaillard aux +larges épaules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et +m'aida à le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les +suspendit avec mon épée au pommeau de sa selle.</p> + +<p>—Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des +dragons.</p> + +<p>—Non, le jeune homme a une honnête figure, répondit le sergent. S'il +promet de se tenir tranquille, nous lui délierons les bras.</p> + +<p>—Je n'ai point l'intention de m'échapper, dis-je.</p> + +<p>—Alors, défaites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma +sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent +Gredder, servant auparavant sous Mackay et présentement dans la +cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal +payé que pas un au service de Sa Majesté. Par le flanc droit, et qu'on +descende le sentier! En file sur chaque côté et moi derrière! Nos +carabines sont amorcées, l'ami. Aussi tenez votre promesse.</p> + +<p>—Oh! vous pouvez y compter, répondis-je.</p> + +<p>—Votre petit camarade vous a joué un vilain tour, dit le sergent, car +en nous voyant arriver par la route, il a coupé court à travers champs +pour nous joindre, et il a fait un marché avec le capitaine, pour qu'on +l'épargnât, à la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme +qu'il décrivait comme un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle. +Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous +soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi.</p> + +<p>—Cette campagne a été ma première, répondis-je.</p> + +<p>—Et selon toute vraisemblance, elle sera votre dernière, remarqua-t-il +avec une franchise militaire. À ce que j'ai entendu dire, le Conseil +Privé se propose de faire un exemple tel qu'il découragera les Whigs +pour une vingtaine d'années au moins. On fait venir de Londres un homme +de loi dont la perruque est plus à craindre que nos casques. Il fera +périr plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles +de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-mêmes de +cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres là-bas. C'est une bien +mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les chênes anglais.</p> + +<p>—C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se prétendent +chrétiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples +paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur +conscience. Que les chefs et les officiers pâtissent, ce n'est que +juste. Ils ont joué pour gagner en cas de succès et ils ont à payer +l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le cœur de voir +ainsi traité ces pauvres et pieux campagnards.</p> + +<p>—Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces +pécheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, béliers qui mènent +le troupeau au son de leur clochette, étaient ceux qui ont mené leurs +ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils +pas se conformer à l'Église, pour son tourment? Le Roi s'en contente +bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'âme si délicate +qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais. +La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur +faut leur chemin à eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas +le suivre.</p> + +<p>—Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand +on vit honnêtement, qu'importe ce qu'on croit.</p> + +<p>—On doit garder sa vertu dans son cœur, fit le sergent Gredder, on +doit la tenir emballée au fin fond de son havresac. Je me méfie de la +sainteté qui s'étale à la surface, du langage nasillard, des roulements +d'yeux, des gémissements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie. +On la reconnaît à ce qu'elle a plus d'éclat, plus d'apparence que la +vraie.</p> + +<p>—La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il +que vous ayez tourné votre attention sur ces sujets? à moins qu'on ne +les décrive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose +en tête.</p> + +<p>—J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, répondit-il brièvement.</p> + +<p>—J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a à +la fois des capacités et de la religion.</p> + +<p>—Oh! pour cela c'est vrai, s'écria le sergent Gredder avec chaleur. +C'est un homme sévère, un vrai soldat, au premier coup d'œil, mais de +plus près il a l'âme d'un saint. Je vous réponds qu'on n'avait guère +besoin de l'estrapade dans son régiment, car il n'y avait pas un homme +qui ne craignit de voir la figure attristée de son colonel, plus qu'il +ne craignait le prévôt-maréchal.</p> + +<p>Pendant toute notre longue chevauchée, je reconnus que le digne sergent +était un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve +d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes +sérieuses et réfléchies.</p> + +<p>Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque côté de moi, ils étaient +aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-là +savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur +loquacité quand il était question d'autre chose.</p> + +<p>Lorsque enfin nous arrivâmes dans le petit village de Gommatch, qui +domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets réciproques que +nous nous séparâmes, mon gardien et moi.</p> + +<p>Comme dernière faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en +lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son +entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre +usage, si je manquais de le réclamer avant la fin de l'année.</p> + +<p>Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fidèle +compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux +interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas à comprendre cette séparation.</p> + +<p>Quoi qu'il pût m'advenir, j'étais sûr désormais qu'il était confié à la +garde d'un brave homme qui veillerait à ce qu'il ne lui arrivât rien de +fâcheux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII_La_venue_de_Salomon_Sprent" id="VIII_La_venue_de_Salomon_Sprent"></a><a href="#table">VIII—La venue de Salomon Sprent.</a></h2> + + +<p>L'église de Gommatch était un petit édifice couvert de pierre, avec un +clocher normand carré, et se dressait au milieu du hameau de ce nom.</p> + +<p>Ses grandes portes de chêne, semées de gros clous, ses hautes et +étroites fenêtres, la rendaient bien propre à l'usage qu'on allait en +faire.</p> + +<p>Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient été établies dans +le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis +par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques détails de ma capture et +sur les raisons qui avaient empêché mon exécution sommaire.</p> + +<p>La nuit venait déjà, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues +çà et là aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clarté sur la +scène.</p> + +<p>Une centaine au moins de prisonniers étaient épars sur le sol dallé, +beaucoup d'entre eux, blessés, et quelques-uns évidemment près de +mourir.</p> + +<p>Les hommes indemnes s'étaient réunis en groupes silencieux et discrets +autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour +soulager leurs peines.</p> + +<p>Plusieurs avaient même ôté la plus grande partie de leurs vêtements pour +en faire des couchettes et en couvrir les blessés.</p> + +<p>Çà et là on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens +agenouillés, et l'on entendait résonner sous les ailes le bruit rythmé +de leurs prières, coupées de temps à autre d'une plainte, d'un souffle +pénible, étranglé, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour +respirer.</p> + +<p>La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tirées, sur les +corps en haillons salis de boue, eussent inspiré le talent d'un de ces +peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux à la Haye.</p> + +<p>Le jeudi matin, troisième jour après la bataille, nous fûmes tous +conduits à Bridgewater, et enfermés jusqu'à la fin de la semaine dans +l'église de Sainte-Marie, la même du haut du clocher de laquelle +Monmouth et ses officiers avaient examiné la position de l'armée de +Feversham.</p> + +<p>Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus +il paraissait évident que notre attaque de nuit avait eu toutes les +chances de réussir.</p> + +<p>Feversham n'avait évité presque aucune des fautes que peut commettre un +général.</p> + +<p>Il avait jugé son adversaire trop à la légère, et laissé son camp +entièrement exposé à une surprise.</p> + +<p>Lorsque éclatèrent les coups de feu, il s'élança de son lit, mais comme +il tardait à trouver sa perruque, il errait à tâtons par sa tente +pendant que la bataille se décidait et il n'en sortit guère que quand +elle fut terminée.</p> + +<p>Tous étaient unanimes à déclarer que sans le hasard qui fit négliger à +nos guides et éclaireurs le fossé du Rhin de Bussex, nous nous serions +trouvés au milieu des tentes avant que les hommes pussent être appelés +aux armes.</p> + +<p>Cette seule circonstance et l'ardente énergie de John Churchill, qui +commandait en second, ce qui par la suite le rendit célèbre sous un nom +plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre, +épargnèrent à l'armée royale un revers qui aurait peut-être modifié +l'issue de la campagne<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la +révolte de Monmouth fut aisément domptée ou que c'était dès le début une +entreprise désespérée, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part, +j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que +cette poignée de paysans résolus, avec leurs piques, leurs faux, ont été +bien près de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre.</p> + +<p>Si, après avoir supprimé la rébellion, ce conseil privé montra tant de +férocité, c'est qu'il savait combien elle avait été proche du succès.</p> + +<p>Je ne veux pas m'étendre trop longuement sur la cruauté et la barbarie +des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants +entendent de tels détails.</p> + +<p>La mollesse de Feversham et la brutalité de Kirke leur ont fait, dans +l'Ouest, une réputation qui n'est dépassée que par celle du gredin de +haute envergure qui leur succéda.</p> + +<p>Quant à leurs victimes, quand elles eurent été pendues, coupées en +quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire +souffrir, elles laissèrent dans leurs petits villages, comme un trésor +que devaient y transmettre les générations successives, la réputation +d'hommes braves et sincères qui moururent pour une noble cause.</p> + +<p>Allez maintenant à Milverton ou à Wivoliscombe, ou Minehead, ou à +Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la +largeur du Comté de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oublié +ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs.</p> + +<p>Et aujourd'hui, où est Kirke, où est Feversham?</p> + +<p>Leurs noms sont conservés, il est vrai, mais conservés dans la haine du +pays.</p> + +<p>Comment ne pas voir que ces hommes, en châtiant d'autres hommes, se sont +attiré un châtiment bien plus sévère?</p> + +<p>Leur péché, en vérité, les a montrés au grand jour.</p> + +<p>Ils firent tout ce dont sont capables des gens scélérats, endurcis de +cœur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de +l'hypocrite au sang glacé, du bigot qui occupait alors le trône.</p> + +<p>Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent.</p> + +<p>Des hommes furent perdus, dépecés et pendus de nouveau.</p> + +<p>Tous les carrefours du pays présentèrent l'épouvante des gibets.</p> + +<p>Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'à +les rendre intolérables les angoisses de la mort, qui ne fussent +accumulés sur ces hommes voués aux longues souffrances et pourtant on se +raconte avec orgueil dans leur Comté natal que dans toute cette armée de +victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne marchât à la mort le visage +ferme, en protestant que si la chose était à refaire, elle la referait.</p> + +<p>Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs.</p> + +<p>Monmouth, à ce qu'il parait, avait été pris par les habits jaunes de +Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'où il espérait +s'enfuir sur le continent.</p> + +<p>Il fut traîné, amaigri, non rasé, et tremblant, hors d'un champ de +haricots où il avait cherché un abri, et conduit à Ringwood, dans le +Hampshire.</p> + +<p>Des rumeurs étranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs +que nous connûmes par les grossières plaisanteries de nos gardiens.</p> + +<p>Certains dirent qu'il s'était traîné aux genoux des rustres qui +l'avaient pris.</p> + +<p>D'après d'autres, il avait écrit au Roi, en lui offrant de faire tout et +même de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa +tête de l'échafaud<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Nous rîmes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos +ennemis.</p> + +<p>En outre, il paraissait impossible qu'en un temps où les partisans lui +montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait +conduit et sur qui étaient fixés les yeux de tous, montrât moins de +courage que n'en témoigne le moindre petit tambour qui marche à pas +menus en tête de son régiment sur le champ de bataille.</p> + +<p>Hélas, le temps nous prouva que ces histoires-là étaient vraies, et +qu'il n'y avait aucun abîme d'infamie où ce malheureux fût prêt à +descendre dans l'espoir de prolonger de quelques années une vie qui +avait été une malédiction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient +suivi.</p> + +<p>Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager +à espérer qu'il avait trouvé un endroit où se mettre en sûreté.</p> + +<p>Ruben était toujours confiné au lit par sa blessure; il recevait les +soins et la protection du Major Ogilvy.</p> + +<p>Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'efforça d'améliorer +ma situation, jusqu'au jour où je lui fis entendre combien il m'était +pénible de me voir traiter autrement que les braves garçons avec qui +j'avais partagé les périls de la campagne.</p> + +<p>Il me fit la grande faveur d'écrire à mon père, pour l'informer que je +me portais bien et que je n'étais point en danger imminent.</p> + +<p>En réponse à cette lettre, je reçus du vieillard une énergique et +chrétienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses +citations empruntées à un sermon sur la patience, par le Révérend Josiah +Seaton, de Petersfield.</p> + +<p>Ma mère, disait-il, était profondément désolée de ma situation, mais +soutenue par sa confiance dans les décrets de la Providence.</p> + +<p>Il joignait à cette lettre un chèque au nom du Major Ogilvy, en le +chargeant d'en faire l'usage que je désirais.</p> + +<p>Cette somme, jointe au petit pécule que ma mère avait cousu dans mon +collet, me fut d'une utilité incomparable, car la fièvre des prisons +avait éclaté parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux +malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les +services des médecins, si bien que l'épidémie fut tuée dans le germe +avant d'avoir pu se répandre.</p> + +<p>Dans les premiers jours d'août, nous fûmes conduits de Bridgewater à +Taunton, et jetés avec des centaines d'autres dans le même magasin à +laines où notre régiment avait été logé au commencement de la campagne.</p> + +<p>Nous gagnâmes peu au change.</p> + +<p>Toutefois nous nous aperçûmes que nos nouveaux gardiens étaient, en +quelque sorte, plus rassasiés de cruauté que les premiers et que, dès +lors, ils étaient moins exigeants envers leurs prisonniers.</p> + +<p>Non seulement on permettait de temps à autre à nos amis de nous rendre +visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des +journaux, grâce à un petit cadeau fait au sergent de service.</p> + +<p>Nous fûmes donc en état de passer notre temps dans un confortable +relatif, pendant la durée d'un mois et plus qui s'écoula avant notre +jugement.</p> + +<p>Un soir, comme j'étais adossé au mur, l'esprit vague, les yeux fixés sur +une mince tranche de ciel qui se montrait par l'étroite fenêtre, j'en +vins à me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva à +mon oreille une voix qui me ramena en effet à mon foyer du Hampshire.</p> + +<p>Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'élevait à un grondement coléreux, +ne pouvait appartenir qu'à un homme, à mon vieil ami le marin.</p> + +<p>Je m'approchai de la porte d'où venait le vacarme, et tous les doutes +disparurent dès que j'entendis les propos échangés:</p> + +<p>—Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de +vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux +que vous m'ont prié de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que +j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un +petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous à travers mon +aussière. Sans quoi je pourrais bien vous couler.</p> + +<p>—Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde. +L'heure de la visite aux prisonniers est passée pour aujourd'hui, et si +vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire +essayer à votre dos le poids de ma hallebarde.</p> + +<p>—J'ai reçu des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pensé à +vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouvé +vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore à téter, +mais tout vieux que je suis, je tiens à vous faire savoir que je ne suis +pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'échanger des +bordées avec n'importe quel brigand de homard à queue rouge qui aura +jamais été pendu à l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des +diamants du Roi. Je n'ai qu'à naviguer en arrière et à faire un signal +au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle façon j'ai reçu la +bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a été votre +habit.</p> + +<p>—Le Major Ogilvy! s'écria le sergent plus respectueux. Si vous aviez +dit que votre permission était signée du Major Ogilvy, cela se serait +passé autrement, mais vous vous êtes mis à raconter des histoires +d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer.</p> + +<p>—C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris à +connaître l'anglais du Roi, grommela Salomon. à vrai dire, l'ami, c'est +pour moi un sujet d'étonnement quand je vois que des gens de mer sont en +état d'en remontrer aux terriens en matière d'argot. Car sur les sept +cents hommes du navire le Worcester, le même qui coula à pic dans la +baie de Funchal, il n'y en avait pas un, même parmi les mousses qui +servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'à +terre, il y a plus d'un benêt comme toi, qui pourrait aussi bien être +Portugais, d'après le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du même +air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demandé +quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonné.</p> + +<p>—Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez +une langue diablement longue.</p> + +<p>—Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire à des imbéciles, riposta +le marin. Mon garçon, si je vous avais dans mon quart pour une croisière +de trois ans, je ferais tout de même un homme de vous.</p> + +<p>—Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.</p> + +<p>Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronzée +toute contractée, toute bouleversée, tant par l'effet du plaisir que lui +donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique +qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.</p> + +<p>Ayant jeté les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains à sa +bouche et lança mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant +d'une série de ohé! qui résonnèrent dans tout l'édifice.</p> + +<p>—Me voici, Salomon, dis-je en le touchant à l'épaule.</p> + +<p>—Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse. Je n'arrivais pas à +vous voir, car mon œil de tribord est aussi brouillé que l'air autour +des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lancé un pot d'un quart, à +l'auberge du Tigre, il y aura bientôt trente ans. Comment allez-vous? En +bon état partout, dessous et dessus?</p> + +<p>—Tout va aussi bien que possible, répondis-je. Je n'ai guère sujet de +me plaindre.</p> + +<p>—Vous n'avez pas reçu de boulet dans les manœuvres fixes? Pas d'agrès +de cassé. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas +été réduit à l'état de ponton, pas été pris d'enfilade, pas subi +d'abordage?</p> + +<p>—Rien de tout cela, dis-je en riant.</p> + +<p>—Sur ma foi, vous êtes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de +dix ans en deux mois. Vous êtes parti en vaisseau de ligne aussi +pimpant, aussi coquet qui ait jamais obéi à la barre, et maintenant vous +avez l'air de ce même vaisseau, après que la bataille et la tempête ont +usé le brillant vernis de ses flancs, et ont jeté à bas les pennons de +la pomme de son grand mât. Mais je n'en suis pas moins content de vous +voir en bon état dans la voilure et la membrure.</p> + +<p>—J'ai été témoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme +de dix ans.</p> + +<p>—Oui, oui, répondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la tête +de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si +fâcheuse que soit la tempête, le calme reviendra toujours par la suite, +pourvu que vous arriviez à la traverser avec votre ancre profondément +plantée dans la Providence. Ah! mon garçon, voilà un fond qui tient +bien! Mais si je vous connais, mon garçon, vous souffrez plus à cause de +ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-même.</p> + +<p>—En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience +et sans jamais se plaindre, répondis-je, et cela pour un homme pareil.</p> + +<p>—Ah! Oui, cet être au foie de poulet, grogna le marin en grinçant des +dents.</p> + +<p>—Comment vont ma mère et mon père, demandai-je, et comment êtes-vous +venu si loin de chez vous?</p> + +<p>—Ah! j'aurais fini par être jeté à la côte sur mes moignons d'os si +j'avais attendu plus longtemps à mon amarrage. Donc, j'ai coupé mon +câble, et après avoir fait une pointe au nord, jusqu'à Salisbury, j'ai +couru sous une bonne brise.</p> + +<p>Votre père s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son +métier comme à l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracassé par les +juges de paix.</p> + +<p>Ils l'ont fait venir deux fois à Winchester pour l'interroger, mais ils +ont trouvé ses papiers en règle et on n'a rien pu trouver à sa charge.</p> + +<p>Votre mère, la pauvre créature, n'a guère le loisir de bouder ou de +s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand même +le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion +d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans +la cambuse à éplucher des renoncules ou à rouler de la pâtisserie.</p> + +<p>Ils ont donné dans la prière, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et +ils s'en réchauffent le cœur quand souffle la bise glaciale du malheur.</p> + +<p>Ils ont été enchantés de voir que je partais pour vous trouver et je +leur ai donné ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une +façon ou d'autre si la chose était faisable.</p> + +<p>—Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en être question. +Comment pourriez-vous me faire sortir?</p> + +<p>—Il y a plus d'une façon, répondit-il, en baissant la voix pour +continuer tout bas, et hochant sa tête grise de l'air d'un homme qui +parle d'un projet qui lui à coûté bien du temps, bien des réflexions: il +y a l'écoutillage.</p> + +<p>—L'écoutillage!</p> + +<p>—Oui, mon garçon. Quand j'étais quartier-maître sur la galère la +<i>Providence</i>, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouvâmes +pris entre la côte à bâbord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'après +nous être battus jusqu'à ce que tout notre gréement fût emporté, et que +le sang coulât à flots par nos dalots, nous fûmes pris à l'abordage et +envoyés comme prisonniers au Texel.</p> + +<p>On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau +puante et les rats.</p> + +<p>Les écoutilles étaient clouées et gardées par des hommes, mais malgré +cela ils ne réussirent pas à nous garder, car les fers allèrent à la +dérive, et Will Adams, le compagnon charpentier perça, un trou dans les +coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la +confusion, nous tombâmes sur l'équipage de la prise, et nous servant de +nos chaînes comme d'assommoirs, nous redevînmes les maîtres du navire.</p> + +<p>Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire réussir un +plan de ce genre.</p> + +<p>—Si ce magasin à laines était la galère la <i>Providence</i>, et que le +territoire de Taunton fût la Baie de Biscaye, on pourrait essayer, +dis-je.</p> + +<p>—En effet je me suis écarté de la passe, répondit-il en fronçant le +sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai songé, +et qui consiste à faire sauter le bâtiment.</p> + +<p>—Le faire sauter! m'écriai-je.</p> + +<p>—Oui, une couple de barils et une mèche à combustion lente feraient +l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous +enferment maintenant?</p> + +<p>—Et où seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils +ne sauteraient pas en même temps?</p> + +<p>—Que le diable m'emporte! J'avais oublié cela! s'écria Salomon. Non, je +préfère m'en rapporter à vous. Qu'avez-vous à proposer?</p> + +<p>Vous n'avez qu'à donner vos ordres de marche.</p> + +<p>Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de +gouverner d'après eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en +état d'obéir à la barre.</p> + +<p>—Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les +choses suivre leur cours et que vous retourniez à Havant, chargé de mes +recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils +soient courageux et qu'ils espèrent pour le mieux.</p> + +<p>—Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car +j'ai décidé d'unir mon sort à celui de ces pauvres gens, et si je +pouvais les quitter, je ne le ferais pas.</p> + +<p>Faites tout votre possible pour réconforter ma mère et rappelez-moi à +Zacharie Palmer.</p> + +<p>Votre visite a été une joie pour moi, et votre retour en sera une pour +eux.</p> + +<p>Vous ne sauriez m'être plus utile qu'en restant là-bas.</p> + +<p>—Qu'on me noie, si j'aime à partir sans avoir frappé mon coup! +grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus à en +parler.</p> + +<p>Dites-moi, mon garçon, est-ce que ce grand diable aux épars minces, aux +flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vidé, vous aurait trahi?</p> + +<p>S'il en était ainsi, par l'Éternel, tout vieux que je suis, ma lame fera +connaissance avec la rapière interminable qui pend à sa ceinture.</p> + +<p>Je sais où il s'est retiré, où il s'est amarré, bien confortablement +comme un bon marin, pour attendre le retour de la marée.</p> + +<p>—Comment, Saxon? m'écriai-je. Est-ce que vraiment vous sauriez où il +est? Au nom de Dieu, parlez bas, car il y aurait un grade et cinq cents +bonnes livres à gagner pour le premier venu de ces soldats qui mettrait +la main sur lui.</p> + +<p>—Il est peu probable qu'ils y réussissent, dit Salomon. Sur mon trajet +pour venir ici, j'ai fait relâche dans un endroit nommé Bruton, où il se +trouve une auberge qui peut soutenir la comparaison avec la plupart, et +le patron est une gaillarde qui a la langue bien pendue et de la gaieté +dans les yeux.</p> + +<p>J'étais en train de boire un verre d'ale épicée, comme c'est mon +habitude au sixième coup de cloche du quart du milieu, quand j'aperçus +un grand efflanqué de charretier qui chargeait des barils de bière sur +une charrette, dans la cour.</p> + +<p>En y regardant de plus près, il me parut que j'avais déjà vu ce nez, qui +ressemble au bec d'un faucon, ces yeux pétillants, avec les paupières +seulement à moitié levées, mais lorsque je l'eus entendu jurer tout seul +en bon hollandais de Hollande, alors sa figure de proue me revint tout +de suite à l'esprit.»</p> + +<p>J'allai faire un tour dans la cour et le touchai à l'épaule!</p> + +<p>Mordieu! mon garçon, il vous aurait fallu voir comme il fit un bond en +arrière, en crachant et menaçant comme un chat sauvage, tous ses cheveux +hérissés sur sa tête.</p> + +<p>Il tira prestement un couteau de dessous son grand manteau, car sans +doute il croyait que j'allais gagner la récompense en le livrant aux +habits rouges.</p> + +<p>Je lui dis que son secret était en sûreté avec moi et je lui demandai +s'il savait que vous étiez prisonnier.</p> + +<p>Il me répondit qu'il le savait et qu'il prenait sur lui de faire qu'il +ne vous arrivât rien de fâcheux, et pourtant, à vrai dire il me semblait +qu'il avait assez de besogne à arranger sa voilure sans se mêler de +piloter un autre.</p> + +<p>Mais je le quittai là et c'est la que je le retrouverai s'il s'est mal +conduit envers vous.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je, je suis tout à fait content qu'il ait trouvé ce +refuge.</p> + +<p>Nous nous sommes séparés à propos d'une différence d'opinion, mais je +n'ai aucun motif de me plaindre de lui. Il m'a témoigné de la bonté et +même de l'amitié de bien des manières.</p> + +<p>—Il est aussi rusé qu'un employé du comptable, fit Salomon. J'ai vu +Ruben Lockarby, qui vous envoie son affection. Il est encore retenu sur +sa couchette par sa blessure, mais il est bien traité.</p> + +<p>Le major Ogilvy me dit qu'il a si bien parlé pour lui qu'il a toutes les +chances possibles d'obtenir son acquittement, d'autant plus sûrement +qu'il n'était pas présent à la bataille.</p> + +<p>Vous auriez, à son avis, de plus grandes chances d'être amnistié si vous +aviez combattu moins vaillamment, mais vous vous êtes signalé comme un +homme dangereux, surtout parce que vous vous êtes concilié l'affection +de bien des gens du petit peuple parmi les rebelles.</p> + +<p>Le bon vieux marin resta avec moi jusqu'à une heure avancée de la nuit, +à écouter le récit de mes aventures, et à me conter à son tour les naïfs +commérages du village, qui intéressent le voyageur lointain plus que ne +saurait le faire la naissance et la chute des empires.</p> + +<p>Avant de me quitter, il tira de sa bourse une grosse poignée de pièces +d'argent et fit un tour parmi les prisonniers, s'informant de leurs +besoins et faisant de son mieux pour les consoler dans son rude langage +d'homme de mer.</p> + +<p>Il leur distribua aussi des pièces de monnaie pour atténuer leurs +ennuis.</p> + +<p>Il y a dans la bienveillance du regard et dans l'honnête expression de +la figure un langage que tous les hommes peuvent comprendre, et bien que +les propos du marin eussent pu être tenus en grec, pour ce qui en était +intelligible aux paysans du Comté de Somerset, ils se groupèrent autour +de lui au moment de son départ et appelèrent sur sa tête la bénédiction +du ciel.</p> + +<p>Il me sembla qu'avec lui une bouffée d'air pur de l'Océan avait pénétré +dans notre prison à l'atmosphère confinée et malsaine et nous la rendait +plus douce et plus salubre.</p> + +<p>Vers la fin d'août, les juges partirent de Londres pour cette tournée de +crimes qui anéantit les existences et les foyers de tant d'hommes, et +qui a laissé dans les comtés, où ils passèrent, un souvenir qui ne +s'éteindra pas tant qu'un père pourra parler à un fils.</p> + +<p>Nous apprenions leurs actes jour par jour, car les gardiens se faisaient +un plaisir de les rapporter en détail, en les accompagnant de propos +grossiers et orduriers, afin de nous bien montrer ce qui nous attendait +et pour ne nous rien laisser perdre de ce qu'ils appelaient les charmes +de l'attente.</p> + +<p>À Winchester, la vénérable et si honorée lady Alice Lisle fut condamnée +par le grand juge Jeffreys à être brûlée vive et il fallut tous les +efforts, toutes les prières de ses amis, pour obtenir à grand' peine, +qu'il lui accordât la misérable faveur de mourir sous la hache et non +sur le bûcher.</p> + +<p>Sa belle tête fut séparée de son corps au milieu des gémissements et des +cris de la foule rassemblée sur la place du marché de la ville.</p> + +<p>À Dorchester, on massacra en masse.</p> + +<p>Trois cents personnes furent condamnées à mort, soixante-quatorze furent +exécutées.</p> + +<p>Enfin les squires, les plus connus comme de loyaux tories, en vinrent à +se plaindre de ce qu'on rencontrait partout des cadavres pendus.</p> + +<p>De là les juges se rendirent à Exeter, puis à Taunton, où ils arrivèrent +dans la première semaine de septembre, plus semblables à des bêtes +furieuses et affamées, qui ont goûté du sang et ne peuvent plus apaiser +leur soif d'égorgements, qu'à des hommes animés d'un esprit de justice, +instruits par l'expérience à distinguer entre les différents degrés de +culpabilité, ou à reconnaître l'innocent et à le protéger contre +l'injustice.</p> + +<p>Ils avaient un beau champ pour exercer leur cruauté, car à Taunton +seulement se trouvaient un millier d'infortunés prisonniers, parmi +lesquels un grand nombre étaient si inhabiles à exprimer leurs pensées, +si empêtrés dans l'étrange dialecte, qu'ils parlaient, qu'il aurait été +tout aussi avantageux d'être nés muets, tant ils avaient peu de chance +de faire comprendre, soit aux juges, soit aux avocats, les excuses +qu'ils désiraient présenter.</p> + +<p>Le Lord Président de la Cour fit son entrée un lundi soir.</p> + +<p>Je le vis passer, étant à une des fenêtres de la pièce, où l'on nous +enfermait.</p> + +<p>En tête du cortège venaient les dragons avec leurs étendards et leurs +timbales, puis les hommes armés de leurs hallebardes, et après eux une +longue file de voitures, qu'occupaient les hauts dignitaires de l'ordre +judiciaire.</p> + +<p>Enfin, traîné par six juments flamandes à sa longue queue, parut un +grand carrosse découvert, richement orné d'or massif, et dans lequel se +prélassait, sur des coussins de velours, le juge infâme drapé d'un +manteau de peluche cramoisie, la tête coiffée d'une grosse perruque +blanche, si longue qu'elle retombait jusque sur ses épaules.</p> + +<p>On disait qu'il s'habillait d'écarlate, afin de jeter la terreur dans le +cœur du peuple, et que ses salles étaient tendues de la même couleur +pour cette raison-là.</p> + +<p>Quant à lui, il a été d'usage, depuis que sa scélératesse en est venue à +être connue de tous, de le dépeindre comme un homme, dont l'expression +et les traits étaient aussi hideux que l'âme qu'ils cachaient.</p> + +<p>En réalité, il en était tout autrement.</p> + +<p>Au contraire, cet homme-là, au temps de sa jeunesse, avait dû être +remarquable par son extrême beauté.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p>Il n'était pas très âgé, il est vrai, s'il n'est question que de son +âge, lorsque je le vis, mais la débauche et la bassesse de ses mœurs +avaient marqué leur empreinte sur sa figure sans cependant détruire +entièrement la régularité et la beauté de ses traits.</p> + +<p>Il était brun, d'un teint qui tenait de l'Espagnol plutôt que de +l'Anglais, avec des yeux noirs, et la peau olivâtre.</p> + +<p>Il avait un air hautain et noble, mais son caractère s'enflammait si +aisément que la moindre contradiction le moindre tracas le faisaient +délirer comme un fou, les yeux allumés, l'écume à la bouche.</p> + +<p>Moi-même, je l'ai vu les lèvres écumantes, la figure bouleversée par la +fureur, semblable à un homme atteint du haut mal.</p> + +<p>Cependant il n'était guère plus maître de ses autres émotions, car, à ce +que j'ai oui dire, il fallait fort peu de chose pour qu'il se mît à +sangloter, à pleurer, surtout quand il avait reçu de ses supérieurs +quelque marque de dédain.</p> + +<p>À mon avis, c'était un homme qui possédait de grandes facultés soit pour +le bien, soit pour le mal, mais qui, en flattant ses tendances +naturelles en ce qu'elles avaient de ténébreux, et négligeant l'autre +côté, s'était rapproché, autant que la chose est possible, de la nature +diabolique.</p> + +<p>Il fallait, en vérité, un gouvernement bien mauvais pour qu'un misérable +aussi vil, aussi insolent fût choisi pour tenir les balances de la +justice.</p> + +<p>Comme il passait, un gentleman tory, qui chevauchait à côté de sa +voiture, attira son attention sur les figures des prisonniers, qui le +regardaient.</p> + +<p>Il leva les yeux de leur côté, en montrant ses dents blanches dans un +ricanement de méchanceté. Puis il s'enfonça dans ses coussins.</p> + +<p>Je remarquai que pas un seul chapeau ne se leva dans la foule sur son +passage et que les rudes soldats eux-mêmes semblaient éprouver à sa vue +un sentiment mélangé de frayeur et de dégoût, ainsi qu'un lion +regarderait un vampire affreux, suceur de sang, qui se serait abattu sur +la proie qu'il aurait lui-même jetée à terre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX_Le_Diable_en_perruque_et_en_robe" id="IX_Le_Diable_en_perruque_et_en_robe"></a><a href="#table">IX—Le Diable en perruque et en robe.</a></h2> + + +<p>L'œuvre de carnage commença sans retard.</p> + +<p>Cette nuit même, le grand gibet fut dressé devant l'Hôtellerie du <i>Blanc +Cerf</i>.</p> + +<p>Pendant des heures, nous pûmes entendre les coups des maillets, les +scies coupant les poutres, en même temps que l'obscène concert de la +suite du Président, qui se divertissaient bruyamment avec les officiers +du régiment de Tanger, dans la salle qui donnait sur la rue et avait vue +sur le gibet.</p> + +<p>Du côté des prisonniers, la nuit se passa en prière et en méditation, +les hommes au cœur énergique raffermissant leurs frères plus faibles, +les exhortant à se montrer virils, à marcher à la mort d'une manière qui +servirait d'exemple dans le monde entier aux vrais protestants.</p> + +<p>Les Puritains, qui étaient ecclésiastiques, avaient été, pour la +plupart, pendus séance tenante, après la bataille, mais il en était +resté un petit nombre pour soutenir le courage de leur troupeau et lui +montrer comment on marche au supplice.</p> + +<p>Jamais je ne vis rien d'aussi admirable que la fermeté calme et +l'entrain avec lesquels ces pauvres paysans envisageaient leur destin.</p> + +<p>Leur bravoure sur le champ de bataille n'était rien auprès de celle +qu'ils montrèrent dans l'abattoir légal.</p> + +<p>Ce fut ainsi, parmi les prières dites à voix basse et les appels à la +miséricorde divine, de ces voix qui n'avaient jamais encore imploré la +pitié humaine, que se leva le matin, le dernier matin, que beaucoup +d'entre nous avaient à passer sur la terre.</p> + +<p>L'audience aurait dû s'ouvrir à neuf heures, mais mylord le Président +était indisposé pour avoir prolongé la veillée en compagnie du colonel +Kirke.</p> + +<p>Il était près de onze heures quand les trompettes et les crieurs +annoncèrent qu'il avait pris place.</p> + +<p>Les prisonniers furent appelés par leurs noms, l'un après l'autre, les +plus marquants les premiers.</p> + +<p>Ils nous quittèrent avec des poignées de mains, des bénédictions, mais +nous ne les revîmes plus, nous ne les entendîmes plus.</p> + +<p>Seulement un bruyant roulement de timbales s'entendait de temps à autre.</p> + +<p>Il avait pour but, à ce que nos gardiens nous dirent, de couvrir les +dernières paroles que les victimes pourraient prononcer et qui +porteraient leur fruit dans l'âme des auditeurs.</p> + +<p>Le défilé des martyrs, qui marchaient d'un pas ferme, le sourire aux +lèvres à leur destin, dura pendant toute cette longue journée d'automne, +si bien qu'enfin les grossiers soldats de garde furent réduits à un +silencieux respect devant un courage qu'ils ne pouvaient s'empêcher de +reconnaître comme plus élevé et plus noble que le leur.</p> + +<p>On peut qualifier de débats la façon dont furent traités ces héros, et +c'étaient en effet des débats, mais non dans le sens que nous autres +Anglais donnons à ce mot.</p> + +<p>Cela ne consistait qu'à être amené devant le juge et insulté avant +d'être traîné au gibet.</p> + +<p>La salle du tribunal était la voie semée d'épines qui aboutissait à +l'échafaud.</p> + +<p>À quoi bon présenter un témoin qu'on faisait taire par des clameurs, par +des jurons, par les menaces du Président qui braillait, jurait au point +que les bourgeois épouvantés de Fore Street pouvaient l'entendre?</p> + +<p>J'ai ouï dire par des personnes qui se trouvaient là en ce jour qu'il +tint des propos dignes d'un possédé du démon, que ses yeux noirs +étincelaient d'un éclat qui n'avaient presque rien d'humain.</p> + +<p>Le jury s'effaçait devant lui comme devant une créature venimeuse, +lorsqu'il tournait sur lui son regard funeste.</p> + +<p>Parfois, à ce qu'on m'a rapporté, sa sévérité faisait place à une gaieté +plus terrible encore. Il se renversait sur son siège de magistrat en +riant au point que les larmes coulaient en sautillant sur son hermine.</p> + +<p>Ce premier jour, près de cent personnes furent exécutées ou condamnées à +mort.</p> + +<p>Je m'étais attendu à être appelé l'un des premiers, et je l'aurais été +sans doute sans les actives démarches du Major Ogilvy.</p> + +<p>En fait, le second jour se passa sans qu'on se fût occupé de moi.</p> + +<p>Le troisième et le quatrième jour, la boucherie se ralentit, non point +que la pitié s'éveillât dans l'âme du juge, mais parce que les grands +propriétaires tories et les principaux partisans du gouvernement avaient +encore des entrailles compatissantes, que révoltait ce massacre de gens +sans défense.</p> + +<p>Sans l'influence que ces gentlemen exercèrent sur le juge, je suis +convaincu que Jeffreys aurait pendu jusqu'au dernier les onze cents +prisonniers enfermés alors à Taunton.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, deux cent cinquante d'entre eux furent sacrifiés à +la soif de sang humain de ce monstre maudit.</p> + +<p>Le huitième jour des assises, il ne restait plus que cinquante de nous +dans le magasin aux laines.</p> + +<p>En effet, dans ces quelques derniers jours, les prisonniers avaient été +jugés par fournées de dix, de vingt.</p> + +<p>Mais cette fois nous fûmes tous emmenés comme un troupeau, sous escorte, +dans la salle d'audience.</p> + +<p>On nous entassa à la barre en aussi grand nombre qu'il pouvait en tenir, +pendant que les autres étaient parqués, comme les veaux au marché, dans +le centre de la salle.</p> + +<p>Le juge était vautré sur un siège élevé, avec un dais au-dessus de lui, +les deux autres juges installés sur des sièges moins hauts, à ses deux +côtés.</p> + +<p>À droite, se trouvait le compartiment des jurés, douze personnes +soigneusement triées, des tories de la vieille école, fermes partisans +des doctrines de la non-résistance et du droit divin des rois.</p> + +<p>La Couronne avait pris les précautions les plus minutieuses pour le +choix de ces hommes.</p> + +<p>Il n'y en avait pas un seul qui n'eût condamné son propre père, sur le +plus léger soupçon qu'il penchait vers le presbytérianisme ou pour les +Whigs.</p> + +<p>Juste au-dessous du juge se trouvait une grande table couverte de drap +vert, et jonchée de papiers.</p> + +<p>À la droite s'alignait la longue rangée des légistes de la Couronne, +gens farouches, aux mines de furets.</p> + +<p>Chacun d'eux tenait une liasse de papiers, qu'ils flairaient de temps en +temps.</p> + +<p>On eût dit autant de mâtins cherchant la piste sur laquelle ils +comptaient nous poursuivre jusqu'au bout.</p> + +<p>De l'autre côté de la table était assis un seul homme, jeune, à figure +fraîche, en perruque et en robe, avec des manières nerveuses d'une +prudence craintive.</p> + +<p>C'était l'avocat, Maître Helstrop, que, dans sa clémence, la Couronne +avait consenti à nous accorder, de peur que quelqu'un n'eût la hardiesse +de déclarer que nous n'avions pas été jugés dans les formes légales.</p> + +<p>Le reste de la salle était occupé par les serviteurs de la suite des +juges, par les soldats de la garnison, qui se conduisaient là comme dans +leur lieu habituel de flânerie et regardaient toute la cérémonie comme +un genre de divertissement qui ne coûtait rien, qui riaient bruyamment +aux grossiers sarcasmes, aux brutales plaisanteries de Sa Seigneurie.</p> + +<p>Le clerc ayant bredouillé la formule légale d'après laquelle nous, les +prisonniers à la barre, ayant secoué toute crainte de Dieu, nous nous +étions assemblés illégalement, traîtreusement, et cetera, le Lord juge +de paix déclara qu'il prenait l'affaire en main, selon son habitude:</p> + +<p>—J'espère que nous nous tirerons heureusement de ceci, dit-il +brusquement, j'espère qu'un jugement ne tombera pas sur cet édifice. +A-t-on jamais vu tant de scélératesse entassée dans une seule salle +d'audience? Vit-on jamais pareille collection de faces criminelles? Ah! +coquins, je vois une corde toute prête pour chacun, de vous. N'as-tu +point peur du jugement? N'as-tu point peur du feu d'enfer? Vous, le +barbon, dans le coin, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu en vous +assez de la grâce de Dieu pour vous empêcher de prendre les armes contre +votre très gracieux et très affectueux souverain.</p> + +<p>—J'ai suivi les conseils de ma conscience, mylord, dit le vénérable +drapier de Wellington, auquel il s'adressait.</p> + +<p>—Ha! votre conscience! hurla Jeffreys. Un prédicant qui a une +conscience! Où était-elle votre conscience, il y a deux mois, scélérats, +coquin? Votre conscience ne vous servira guère, monsieur, quand vous +danserez en l'air avec la corde au cou. A-t-on jamais vu pareille +scélératesse? A-t-on jamais entendu pareille effronterie? Et vous, grand +pendard de rebelle, n'aurez-vous pas assez de grâce pour tenir les yeux +baissés? Faut-il que vous osiez regarder la justice en face, comme si +vous étiez un honnête homme! Est-ce que vous n'avez pas peur, monsieur? +Ne voyez-vous pas la mort qui vous attend?</p> + +<p>—Je l'ai déjà vue, mylord, et je n'en ai pas peur, répondis-je.</p> + +<p>—Race de vipères! cria-t-il en levant les mains. Le meilleur des pères, +le plus bienveillant des rois! Ayez soin que mes paroles soient +transcrites sur le procès-verbal, greffier! Le plus indulgent des +parents. Mais il faut ramener par le fouet à l'obéissance les enfants +indociles.</p> + +<p>Et sur ces mots, il eut un ricanement féroce.</p> + +<p>—Le roi épargnera tout nouveau souci sur ce point à vos parents +naturels. S'ils tenaient à vous conserver, ils n'avaient qu'à vous +élever dans de meilleurs principes. Coquins, nous allons être +miséricordieux envers vous.—Oh! miséricordieux, miséricordieux! Combien +sont-ils ici, greffier?</p> + +<p>—Cinquante-un, mylord.</p> + +<p>—Ô égout de vilenie! Cinquante-un coquins fieffés comme il n'y en eut +jamais de traînés sur claie! Oh! quelle masse de corruption nous avons +là! Qui défend les vilains?</p> + +<p>—Je défends les prisonniers, Votre Seigneurerie, répondit le jeune +légiste.</p> + +<p>—Maître Helstrop! Maître Helstrop, cria Jeffreys, agitant sa grande +perruque au point d'en faire tomber la poudre, vous êtes dans toutes ces +sales affaires, Maître Helstrop. Vous pourriez bien vous trouver dans un +cas fâcheux, Maître Helstrop. Parfois il me semble que je vous vois +vous-même sur la sellette, Maître Helstrop. Il pourrait bien arriver que +vous ayez aussi besoin d'un gentleman de robe longue, Maître Helstrop. +Ah! prenez garde, prenez garde.</p> + +<p>—Je suis désigné par la couronne, Votre Seigneurie, dit le légiste +d'une voix tremblante.</p> + +<p>—Dois-je donc m'entendre répliquer! brailla Jeffreys, dont les yeux +noirs s'allumèrent d'une rage démoniaque Serais-je insulté dans mon +propre tribunal? Faudra-t-il que tout plaideur d'une pièce de cinq +liards, parce que le hasard lui aura mis une perruque et une robe, +vienne contredire le Lord juge et sauter à la figure de celui qui +préside le Tribunal? Oh! Maître Helstrop, je crains de vivre assez +longtemps pour vous voir arriver quelque malheur.</p> + +<p>—J'implore le pardon de Votre Seigneurie, s'écria l'avocat au cœur +défaillant, la figure aussi blanche que le papier de sa nomination.</p> + +<p>—Prenez garde à vos paroles et à vos actes, répondit Jeffreys d'un ton +de menace. Faites en sorte de ne pas exagérer le zèle à défendre l'écume +de la terre. Eh bien, maintenant, voyons. Qu'est-ce que ces cinquante-un +bandits désirent dire pour leur défense? Messieurs du jury, je vous prie +de remarquer l'air de coupeurs de gorge qu'ont toutes ces figures. Il +est heureux que le Colonel Kirke ait donné au tribunal une garde +suffisante, car avec eux ni la justice ni l'Église ne sont en sûreté.</p> + +<p>—Quarante d'entre eux demandent à plaider coupables sur l'accusation +d'avoir pris les armes contre le Roi, répondit notre avocat.</p> + +<p>—Ah! hurla le juge, vit-on jamais une imprudence aussi incomparable? +Vit-on jamais une effronterie aussi invétérée? Coupables, disent-ils? +Ont-ils exprimé leur repentir de cette faute contre le meilleur, le plus +patient monarque! Écrivez ces mots sur le procès-verbal, greffier.</p> + +<p>—Ils ont refusé d'exprimer du repentir, Votre Seigneurerie, répondit le +conseiller de la défense.</p> + +<p>—Oh! les parricides! les impudents coquins! cria le juge. Mettez +ensemble ces quarante-là de ce côté-ci de l'enceinte. Oh! messieurs, +avez-vous jamais vu une pareille concentration de vice! Regardez comment +la bassesse, la scélératesse peuvent se dresser, la tête haute. Oh! +monstres endurcis! Mais les onze autres! Peuvent-ils donc espérer que +nous ajouterons foi à ce mensonge transparent? à cette ruse palpable? +Pourront-ils le faire avaler à la Cour?</p> + +<p>—Mylord, leurs moyens de défense n'ont pas encore été formulés, +balbutia Maître Helstrop.</p> + +<p>—Je suis capable de flairer un mensonge avant qu'il ne soit exprimé, +gronda le juge. Je suis capable de le lire aussi vite que vous de le +concevoir. Allons! Allons! le temps de la Cour est précieux. Proposez +des moyens de défense ou asseyez-vous et qu'on prononce la sentence.</p> + +<p>—Ces hommes, Mylord, dit le défenseur, qui tremblait au point que le +parchemin se froissait avec bruit sous sa main, ces onze hommes, mylord...</p> + +<p>—Onze diables, mylord, interrompit Jeffreys.</p> + +<p>—Ce sont des paysans innocents, mylord, et qui aiment Dieu et le Roi. +Ils ne se sont mêlés en aucune façon dans cette récente affaire. Ils ont +été traînés hors de leur maison, mylord, non point parce qu'on les +soupçonnait, mais parce qu'ils étaient hors d'état de satisfaire la +rapacité de certains simples soldats qui, déçus dans leur espoir de +butin...</p> + +<p>—Oh! honte! honte! cria Jeffreys d'une voix tonnante, trois fois honte! +Maître Helstrop, ne vous suffit-il pas de soutenir des rebelles, et +faut-il encore que vous sortiez de votre sujet pour calomnier les +troupes du Roi? Où en vient le monde? En un mot, qu'allèguent ces +coquins pour leur défense?</p> + +<p>—Un alibi, Votre Seigneurerie!</p> + +<p>—Ha! L'argument connu de tous les gredins. Ont-ils des témoins?</p> + +<p>—Nous avons ici une liste de quarante témoins, Votre Seigneurerie. Ils +attendent en bas. Beaucoup d'entre eux ont fait un long trajet, se sont +exposés à bien de la peine, à des ennuis.</p> + +<p>—Que sont-ils? Qui sont-ils? cria Jeffreys.</p> + +<p>—Ce sont des gens de la campagne, Votre Seigneurerie, des cultivateurs, +des fermiers, les voisins de ces pauvres gens, qu'ils connaissaient +bien, et qui peuvent parler de ce qu'ils ont fait.</p> + +<p>—Des cultivateurs, des fermiers, cria le juge à tue-tête, mais alors +ils appartiennent à la même classe que ces hommes-là. Voudriez-vous que +nous acceptions le serment de ces gens-là, qui sont eux-mêmes des Whigs, +des Presbytériens, des prêcheurs, des camarades de taverne de ceux que +nous sommes en train de juger? Je parie qu'ils ont concerté cela à +loisir tout en buvant leur bière. À loisir, à loisir, les coquins.</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas entendre les témoins, Votre Seigneurie? s'écria +notre avocat, rappelé à un faible sentiment d'énergie par cet outrage.</p> + +<p>—Pas un mot d'eux, monsieur, dit Jeffreys. Je me demande si mon devoir +envers le Roi, mon bon maître,—écrivez «bon maître» greffier,—ne +m'autorise pas à faire asseoir tous vos témoins sur la sellette comme +complices et fauteurs de trahison.</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Seigneurie, cria un des prisonniers, j'ai pour +témoins M. Johnson, du Bas Stowey, qui est un bon Tory, et aussi M. +Shepperton le clergyman.</p> + +<p>—Il n'en est que plus honteux pour eux de se montrer dans une cause +pareille, riposta Jeffreys. Que devons-nous dire, gentlemen du jury, en +voyant la noblesse de campagne et le clergé de l'Église Établie soutenir +de cette manière la trahison et la rébellion? Assurément c'est le +dernier jour qui approche. Vous êtes un Whig des plus mal intentionnés, +des plus dangereux, pour les avoir entraînés si loin de leur devoir.</p> + +<p>—Mais écoutez-moi, Mylord, s'écria un des prisonniers.</p> + +<p>—Vous écouter, veau mugissant! cria le juge. Nous n'avons pas autre +chose à entendre. Vous figurez-vous que vous êtes revenu à votre +conciliabule, pour oser élever ainsi la voix. Vous entendre! Parbleu! +Nous vous écouterons du bout d'une corde avant peu de jours.</p> + +<p>—Nous avons peine à croire, dit un des conseillers de la Couronne, en +se dressant soudain, avec un grand bruit de papiers froissés, nous avons +peine à croire qu'il soit nécessaire pour la Couronne de préciser aucun +cas. Nous avons déjà entendu bien des fois toute l'histoire de cette +damnable, de cette exécrable entreprise. Les hommes, qui comparaissent +devant Votre Seigneurie, se sont, pour la plupart, reconnus coupables, +et parmi ceux qui s'obstinent, il n'y en a pas un qui ait pu nous donner +quelque sujet de le croire innocent de l'horrible crime dont il est +accusé. En conséquence les gentlemen de la robe longue sont d'accord +pour déclarer que le jury peut être requis tout de suite de prononcer un +seul verdict sur la totalité des accusés.</p> + +<p>—Et c'est... demanda Jeffreys, en se tournant vers le chef des jurés +pour l'interroger du regard.</p> + +<p>—Coupable, Votre Seigneurie, dit celui-ci, en ricanant, pendant que les +jurés ses confrères hochaient la tête et échangeaient des rires.</p> + +<p>—Naturellement, naturellement! Coupables comme Judas Iscariote, cria le +juge, en regardant d'un air triomphant la foule des paysans et bourgeois +qui se trouvait devant lui. Faites-les avancer un peu, huissiers, afin +que je puisse les considérer plus avantageusement. Oh! les rusés! +N'est-ce pas que vous voilà pris! N'est-ce pas que vous êtes cernés? Où +pouvez-vous fuir maintenant? Ne voyez-vous pas l'enfer s'ouvrir à vos +pieds? Eh! n'est-ce pas que vous avez peur? Oh! elle sera courte, +courte, votre confession.</p> + +<p>On eût dit que le diable en personne était entré en cet homme, car tout +en parlant, il se tordait d'un rire infernal et tapotait le coussin +rouge qui était devant lui.</p> + +<p>Je promenai un regard sur mes compagnons, mais il semblait que leurs +figures eussent été taillées dans le marbre.</p> + +<p>S'il avait compté voir un œil se mouiller, une lèvre trembler, cette +satisfaction lui était refusée.</p> + +<p>—Si j'étais libre d'agir, dit-il, pas un de vous n'échapperait à la +corde. Oui, et si j'étais libre d'agir, certains dont l'estomac est trop +délicat pour cette besogne et qui prétendent servir le Roi du bout des +lèvres, tout en intercédant pour ses pires ennemis, auraient eux-mêmes +de quoi garder un souvenir des assises de Taunton. Oh! les plus ingrats +des rebelles! N'avez-vous pas entendu comme quoi votre très tendre et +très miséricordieux monarque, le meilleur des hommes (greffier; mettez +cela par écrit) cédant à l'intercession de ce grand et charitable homme +d'état, Lord Sunderland, (greffier, écrivez cela) a pitié de vous. Cela +ne vous a-t-il pas amollis? Cela ne vous a-t-il pas inspiré l'horreur de +vous-mêmes? Je le déclare, quand j'y songe...</p> + +<p>...Et sur ces mots, la respiration lui manqua tout à coup.</p> + +<p>Il éclata en sanglots, les larmes ruisselèrent sur ses joues...</p> + +<p>—... Quand j'y songe, à cette patience chrétienne, à cette ineffable +miséricorde, je me sens contraint d'évoquer en mon esprit ce Grand Juge +devant lequel nous tous, et même moi, nous aurons un jour à rendre nos +comptes. Faut-il recommencer greffier, ou bien est-ce déjà écrit?</p> + +<p>—C'est écrit, Votre Seigneurie.</p> + +<p>—Alors écrivez en marge: «sanglots.» Il est bon que le Roi soit +instruit de notre opinion en pareille matière. Sachez donc, vous les +rebelles les plus perfides et les plus dénaturés, que ce bon père, que +vous avez repoussé du talon, est venu s'interposer entre vous et les +lois offensées par vous. Sur son ordre, j'écarte de vous le châtiment +que vous avez mérité. Si vraiment vous êtes capables de prier, si vos +conciliabules mortels pour l'âme n'ont pas chassé de vous toute grâce, +tombez à genoux, et exprimez votre gratitude en apprenant de moi qu'il +vous est accordé à tous un pardon entier.</p> + +<p>Alors le juge se leva de son siège, comme s'il allait descendre du +tribunal, et nous échangeâmes des regards stupéfaits sous l'impression +de ce dénouement si inattendu du procès.</p> + +<p>Les soldats et les gens de loi ne furent pas moins ébahis, pendant qu'un +murmure de joie et d'approbation se faisait entendre, parmi les quelques +campagnards qui avaient eu la hardiesse de s'aventurer dans cette +enceinte maudite.</p> + +<p>—Toutefois, reprit Jeffreys, en se tournant, un malicieux sourire sur +les lèvres, ce pardon est subordonné à certaines conditions et réserves. +Vous serez tous conduits d'ici à Poole, enchaînés, et vous y trouverez +un navire qui vous attend. Vous serez enfermés avec d'autres dans la +cale dudit navire et transportés aux frais du Roi dans les Plantations, +pour y être vendus comme esclaves. Puisse Dieu vous donner des maîtres +qui sachent faire un usage libéral du bâton et du cuir pour amollir vos +esprits obstinés et vous porter à de meilleures pensées.</p> + +<p>Il était de nouveau sur le point de se retirer, lorsqu'un des +conseillers de la Couronne lui dit un mot à demi-voix.</p> + +<p>—Une bonne idée! s'écria le juge. J'avais oublié. Ramenez les +prisonniers, huissiers. Peut-être vous figurez-vous que par les +Plantations j'entends les possessions de Sa Majesté en Amérique. +Malheureusement il s'y trouve déjà trop de gens de votre religion. Vous +seriez tous au milieu d'amis qui vous encourageraient peut-être dans +votre mauvaise voie et mettraient ainsi votre salut en danger. Vous y +envoyer, ce serait ajouter du bois au feu, tout en se flattant +d'éteindre l'incendie. Ainsi donc, par les Plantations, j'entends les +Barbades, où vous vous trouverez avec les autres esclaves, qui ont +peut-être la peau plus noire que la vôtre, mais dont j'ose affirmer +qu'ils ont l'âme plus blanche.</p> + +<p>Le procès se termina sur ce speech final, et nous fûmes ramenés, à +travers la foule qui emplissait les rues, dans la prison d'où nous +avions été tirés.</p> + +<p>Des deux côtés de la rue, sur notre passage, nous pûmes voir les membres +de nos anciens compagnons se balançant au vent, et leurs têtes fichées +sur des perches et des piques nous regardaient en ricanant.</p> + +<p>Nul pays sauvage du cœur de la païenne Afrique ne devait présenter un +spectacle égalant en horreur celui de la ville anglaise de Taunton, +pendant qu'y régnèrent Jeffreys et Kirke.</p> + +<p>Il y avait de la mort dans l'air.</p> + +<p>Les citadins allaient et venaient timides, silencieux, osant à peine +s'habiller de noir en mémoire de ceux qu'ils avaient aimés et perdus, de +peur qu'on ne bâtit sur ce fait une accusation de trahison.</p> + +<p>À peine étions-nous de retour dans le magasin aux laines qu'un sergent +entra, accompagnant un homme long, à figure pâle, aux dents saillantes, +que son costume bleu clair, ses culottes de soie blanche, l'épée à +pommeau d'or, les brillantes boucles de ses souliers, permettaient de +ranger parmi ces raffinés de Londres que l'intérêt ou la curiosité +avaient amenés sur le théâtre de la rébellion. Il marchait à petits pas +sur la pointe des pieds comme un maître de danse français, en agitant +son mouchoir parfumé devant son nez mince et proéminent, et respirait +des sels aromatiques contenus dans un flacon bleu qu'il tenait de la +main gauche.</p> + +<p>—Par le Seigneur! s'écria-t-il, mais la puanteur de ces sales +misérables est de force à vous couper la respiration! Oui, parle +Seigneur, qu'on m'arrache les organes vitaux si je me risquerais parmi +eux à moins d'être, comme je le suis, un véritable débauché d'enfer! Y +a-t-il quelque danger d'attraper la fièvre des prisons, sergent?</p> + +<p>—Ils sont tous aussi sains que des carpes, Votre Honneur, dit le +sous-officier, en portant la main à son bonnet.</p> + +<p>—Hé! Hé! s'écria le raffiné, avec un rire suraigu. Ce n'est pas souvent +que vous recevez la visite d'une personne de qualité, j'en suis sûr. +C'est pour affaires, sergent, pour affaires. <i>Auri sacra fames</i>. Vous +vous rappelez, sergent, ce que dit Virgilius Maro.</p> + +<p>—Jamais entendu causer ce gentleman, monsieur, du moins à ma +connaissance, dit le sergent.</p> + +<p>—Hé! Hé! jamais entendu causer? Hé! Voilà qui aura du succès chez +Slaughter, sergent. Voilà qui fera bien pouffer de rire chez Slaughter. +Par mon âme! Mais quand je lance une histoire, les gens se plaignent de +ne pouvoir se faire servir, car les garçons rient tellement qu'on ne +peut tirer d'eux aucun travail. Oh! qu'on me saigne! Mais voilà une +troupe bien sale, bien profane. Faites approcher les mousquetaires, +sergent, de peur qu'ils ne sautent sur moi.</p> + +<p>—Nous y veillerons, Votre-Honneur.</p> + +<p>—Il m'est accordé une douzaine d'entre eux, et le capitaine Pogram m'a +offert douze livres par tête. Mais il me faut de solides coquins, +solides, robustes, car le voyage en tue beaucoup, sergent, et le climat +les éprouve pareillement. Ah! en voici un qu'il me faut. Oui, c'est très +vrai. Il est jeune. Il a en lui beaucoup de vie et beaucoup de force. +Marquez-le à part, sergent. Marquez-le.</p> + +<p>—Il se nomme Clarke, dit le soldat. Je l'ai marqué.</p> + +<p>—Si celui-ci est le clerc, je désirerais avoir un prêtre pour faire la +paire, s'écria le fat, en reniflant son flacon. Saisissez-vous la +plaisanterie, sergent? Hé! Hé! Votre lenteur d'esprit s'élève-t-elle à +cette hauteur? Qu'on me fasse tourner au rouge, si je ne me sens pas en +train. Et cet autre, là-bas, à la figure brune, vous pouvez le marquer +aussi, et de même le jeune qui est à côté de lui. Marquez-le. Ah! il +agite la main de mon côté. Tenez ferme, sergent. Où sont mes sels. Qu'y +a-t-il, l'homme? Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Honneur, dit le jeune paysan, s'il vous convient de +me choisir pour faire partie d'une troupe, j'espère que vous permettrez +à mon père, que voici, de venir aussi avec nous.</p> + +<p>—Peuh! Peuh! s'écria le fat, vous êtes déraisonnable, oui vraiment. +A-t-on jamais ouï chose pareille? L'honneur le défend. Comment oserai-je +imposer un vieil homme à mon honnête ami, le capitaine Pogram. Fi! Fi! +qu'on me coupe en deux s'il ne dirait pas que je l'ai filouté! Il y a +là-bas un gaillard, un luron à tête rousse, sergent. Les nègres se +figureront qu'il a pris feu. Ceux-là, avec ces six solides rustres, +compléteront ma douzaine.</p> + +<p>—Vous avez vraiment le dessus du panier, dit le sergent.</p> + +<p>—Oui, qu'on me noie si je n'ai pas le coup d'œil prompt en fait de +chevaux, d'hommes et de femmes! Je trouverai en un instant ce qu'il y a +de mieux dans une fournée. Douze fois douze, bien près de cent cinquante +pièces, sergent, qui n'auront coûté que quelques mots. Je n'ai eu qu'à +envoyer ma femme, une personne diantrement belle, remarquez bien, et qui +s'habille à la mode, à mon bon ami le secrétaire, pour lui demander +quelques rebelles. «Combien? dit-il.—Une douzaine, cela suffira.» Et +tout a été réglé d'un trait de plume. Pourquoi là maudite sotte +n'a-t-elle pas pensé à en demander un cent? Mais qu'y a-t-il, sergent, +qu'y a-t-il?</p> + +<p>Un petit homme vif, à tête en potiron, vêtu d'un habit de cheval et de +grandes bottes, venait d'entrer à grand bruit d'éperons dans le magasin +aux laines, d'un air fort assuré, fort autoritaire, porteur d'un grand +sabre de forme antique qui traînait derrière lui, et agitant une +cravache.</p> + +<p>—Bonjour, sergent, dit-il d'une voix forte et impérieuse, vous avez +peut-être entendu parler de moi? Je suis monsieur John Wooton, de +Langmere House, qui s'est donné tant de tracas pour le Roi et que M. +Godolphin a appelé, en pleine Chambre des Communes, une des colonnes +locales de l'État. Ce furent ses propres paroles. C'est beau, n'est-ce +pas? Des colonnes? Remarquez cette idée ingénieuse: l'État serait en +quelque sorte un palais ou un temple, et les fidèles sujets autant de +colonnes, et je fus l'une d'elles.</p> + +<p>Je suis une colonne locale. J'ai reçu un permis royal, sergent, pour +choisir parmi vos prisonniers dix solides coquins que je pourrai vendre, +comme récompense de mes efforts. Rangez-les donc en ligne, que je puisse +faire mon choix.</p> + +<p>—Alors, monsieur, nous sommes ici pour la même affaire, dit le +Londonien, qui mit la main sur son cœur en s'inclinant si bas qu'on eût +dit que son épée prenait une direction perpendiculaire vers le plafond, +l'honorable Georges Dawnish, à votre service! Votre très humble et très +dévoué serviteur, monsieur. À vos ordres en toutes choses, en toutes +circonstances. C'est vraiment une joie, une faveur, monsieur, de faire +votre distinguée connaissance. Hem!</p> + +<p>Le hobereau parut quelque peu décontenancé par cette averse de +salamalecs londoniens.</p> + +<p>—Ahem! monsieur! oui, monsieur, dit-il en agitant la tête avec +rapidité. Enchanté de vous voir, monsieur! Diablement enchanté! Mais ces +hommes, sergent! Le temps presse, car il y a marché demain à Shepton, et +je serais enchanté de voir mon vieux ragot avant qu'il ne soit vendu. En +voilà un bien en chair. Il me le faut.</p> + +<p>—Pardieu! je vous ai devancé, s'écria le courtisan. Qu'on me noie, si +cela ne me fait pas de la peine. Il est à moi.</p> + +<p>—Alors celui-ci, dit l'autre, en le montrant avec sa cravache.</p> + +<p>—Il est à moi aussi. Ma parole! mais c'est par trop drôle.</p> + +<p>—Corps de Dieu! Combien en avez-vous? s'écria le squire de Dulverton.</p> + +<p>—Une douzaine! Hé! Hé! La douzaine toute ronde. Qu'on me crève si je +n'ai pas eu le meilleur choix avant vous! Le premier oiseau levé, vous +connaissez le vieux dicton.</p> + +<p>—C'est une infamie, cria le squire en colère, une honte, une infamie. +Il faut que nous nous battions pour le Roi, que nous risquions notre +peau, et alors, quand tout est fini, voici qu'arrive un troupeau de +laquais d'antichambre, qui viennent nous escamoter le choix avant que +leurs maîtres soient servis!</p> + +<p>—Laquais d'antichambre, monsieur, piailla le raffiné. Sur la mort, +monsieur, voilà qui touche à mon honneur de très près. J'ai vu couler du +sang, monsieur, et des blessures s'ouvrir pour de moindres provocations. +Rétractez-vous, monsieur, rétractez-vous.</p> + +<p>—Arrière, perche à porter les habits! dit l'autre d'un ton méprisant. +Vous êtes venu, comme les autres oiseaux mangeurs de charognes, quand la +bataille est finie. Est-ce qu'on a prononcé votre nom en plein +Parlement? Est-ce que vous êtes une colonne locale? Arrière, arrière, +mannequin de tailleur!</p> + +<p>—Et vous, insolent rustre en sabots, s'écria le fat, lourdaud au +langage grossier, la seule colonne avec laquelle vous ayez jamais fait +connaissance est le poteau à fouetter. Ha! sergent, il porte la main à +son épée. Arrêtez-le, sergent, arrêtez-le, ou je lui ferai peut-être du +mal.</p> + +<p>—Non, messieurs, s'écria le sous-officier, cette querelle ne doit pas +se poursuivre ici. Nous ne pouvons tolérer qu'on fasse du désordre dans +l'intérieur de la prison, mais il y a au dehors une pelouse bien +nivelée, où il y a autant d'espace qu'un gentilhomme peut en souhaiter +pour se donner de l'exercice.</p> + +<p>Cette proposition ne parut plaire à aucun des deux gentlemen en colère, +qui se mirent à comparer la longueur de leurs épées et à jurer qu'avant +le coucher du soleil chacun aurait des nouvelles de l'autre.</p> + +<p>Notre propriétaire, car je puis appeler ainsi le fat, partit enfin, et +le hobereau, après avoir choisi les dix hommes suivants, s'en alla à +grand fracas, pestant après les courtisans, les Londoniens, le sergent, +les prisonniers, et principalement contre l'ingratitude du gouvernement, +qui le récompensait aussi chichement de son zèle.</p> + +<p>Cette scène ne fut que la première d'un grand nombre d'autres +semblables, car le gouvernement, qui s'efforçait de satisfaire aux +demandes de ses partisans, avait promis beaucoup plus de prisonniers +qu'il n'y en avait.</p> + +<p>Je suis fâché d'avoir à le dire, j'ai vu non seulement des hommes, mais +encore des femmes de mon pays, des dames titrées même, se tordre les +mains, se lamenter parce qu'il leur avait été impossible d'obtenir +quelqu'un de ces pauvres gens du comté de Somerset pour le vendre comme +esclave.</p> + +<p>Et en fait, il fut fort difficile de leur faire comprendre que leurs +sollicitations auprès du Gouvernement ne leur donnaient aucunement le +droit de s'emparer du premier citadin ou paysan qui leur tomberait sous +la main et de l'expédier aux Plantations sans autre forme de procès.</p> + +<p>Ainsi donc, mes chers petits enfants, je vous ai ramenés avec moi dans +le passé pendant toutes les soirées de ce long et ennuyeux hiver, je +vous ai fait assister à des scènes dont tous les acteurs sont sous +terre, à part peut-être un ou deux barbons comme moi, pour garder +quelque souvenir d'eux.</p> + +<p>J'ai appris que vous, Joseph, vous avez mis par écrit, chaque matin, ce +que je vous avais raconté la veille.</p> + +<p>Vous avez fort bien fait d'agir ainsi, car vos enfants et les enfants de +vos enfants pourront y prendre de l'intérêt et même éprouver quelque +fierté, en apprenant que leurs ancêtres ont joué un rôle dans de telles +scènes.</p> + +<p>Mais voici que le printemps arrive, que la verdure se dépouille de sa +neige, en sorte que vous avez mieux à faire que de rester assis à +écouter les histoires d'un vieillard loquace.</p> + +<p>Ah! ah! vous secouez la tête.</p> + +<p>Mais la vérité, c'est que vos jeunes membres ont besoin de s'exercer, de +se fortifier, de se consolider, et vous n'obtiendrez jamais ce résultat +en vous rôtissant devant ce grand feu.</p> + +<p>De plus, maintenant mon histoire marche rapidement à sa fin, car je n'ai +jamais eu l'intention de vous conter autre chose que les événements qui +se rapportent à l'insurrection de l'Ouest.</p> + +<p>Si la partie qui s'achève a été des plus mornes, si elle n'a point pour +dénouement un joyeux carillon et des poignées de mains, comme dans les +livres à bon marché, c'est à l'histoire et non à moi qu'il faut vous en +prendre. Car la Vérité est une maîtresse sévère, et une fois qu'on s'est +mis en route avec elle, il faut suivre la commère jusqu'au bout, +dut-elle braver carrément toutes les règles, toutes les conditions, qui +voudraient faire de cette confusion inextricable qu'est le monde le +jardin bien régulier, à la hollandaise, des conteurs d'histoires.</p> + +<p>Trois jours après notre procès, nous fûmes alignés dans la rue du Nord, +devant le château, avec des hommes venus d'autres prisons et qui +devaient partager notre sort.</p> + +<p>Nous étions placés sur quatre de front et une corde réunissait chaque +rang au suivant.</p> + +<p>Je comptai cinquante de ces rangs, ce qui porterait notre total à deux +cents.</p> + +<p>De chaque côté marchaient des dragons. Nous avions devant et derrière +nous des compagnies de mousquetaires pour empêcher toute tentative +d'attaque ou d'évasion.</p> + +<p>Nous partîmes ainsi rangés le dix septembre, au milieu des larmes et des +gémissements des gens de la ville, parmi lesquels beaucoup voyaient +leurs fils ou leurs frères en route pour l'exil sans pouvoir échanger +avec eux un dernier mot, une étreinte.</p> + +<p>Quelques-uns de ces pauvres gens, des vieux tout ridés, au chef +branlant, des femmes décrépites, marchèrent péniblement pendant des +milles à notre suite sur la grande route, jusqu'au moment où +l'infanterie de l'arrière-garde fit volte-face de leur côté et les +chassa avec des jurons et des coups de leurs baguettes de fusil.</p> + +<p>Ce jour-là, nous passâmes par Yeovil et Sherborne.</p> + +<p>Le lendemain, on traversa les Dunes du Nord jusqu'à Blandford, où nous +fûmes parqués ensemble comme des bestiaux et laissés là pendant la nuit.</p> + +<p>Le troisième jour, nous reprîmes notre marche à travers Wimborne et une +série de jolis villages du Comté de Dorset, les derniers villages +anglais que devaient voir la plupart d'entre nous pour bien des longues +années.</p> + +<p>À une heure avancée de l'après-midi, nous vîmes apparaître les vergues +et les agrès des navires dans le Port de Poole.</p> + +<p>Au bout d'une autre heure, nous descendîmes le sentier ardu et +rocailleux qui mène à la ville.</p> + +<p>Là nous fûmes rangés sur le quai en face du brick au large pont, aux +lourdes manœuvres qui était destiné à nous conduire vers l'esclavage.</p> + +<p>Pendant toute cette marche, nous fûmes traités avec la plus grande bonté +par le menu peuple.</p> + +<p>Il accourait de tous ces cottages avec des fruits et du lait qu'ils +partageaient entre nous.</p> + +<p>Dans d'autres endroits, des ministres dissidents risquèrent leur vie en +venant se poster sur les bords de la route, pour nous bénir au passage, +sous les grossières plaisanteries et les jurons des soldats.</p> + +<p>Nous montâmes à bord et fûmes menés dans la cale par le lieutenant du +navire, un grand marin à figure rouge, aux oreilles ornées d'anneaux, +pendant que le capitaine, debout sur la poupe, les jambes écartées, la +pipe à la bouche, nous vérifiait l'un après l'autre au moyen d'une liste +qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Quand il vit de près la construction solide et l'air de santé rustique +des paysans, que n'avait pu entamer même leur longue captivité, ses yeux +pétillèrent et il frotta de plaisir ses grosses mains rouges.</p> + +<p>—Conduisez-les en bas, Jim, ne cessait-il de crier au lieutenant. +Arrimez-les comme il faut. Là-bas. Il y a des logements dignes d'une +duchesse, sur ma foi, une duchesse. Emballez-moi cela.</p> + +<p>Nous défilâmes l'un après l'autre devant le capitaine enchanté.</p> + +<p>Puis, nous descendîmes par l'échelle raide qui aboutissait à la cale.</p> + +<p>Arrivés là, nous fûmes conduits dans un étroit corridor, sur chaque côté +duquel s'ouvraient les compartiments qui nous étaient destinés.</p> + +<p>À mesure qu'un homme se trouvait devant, celui qui lui était réservé, il +y était poussé par le vigoureux lieutenant, et fixé au plancher par des +entraves aux chevilles que mettait en place l'armurier du bord.</p> + +<p>Il faisait nuit quand nous fûmes tous enchaînés, mais le capitaine fit +une ronde avec une lanterne pour s'assurer que sa propriété était en +parfaite sûreté.</p> + +<p>Je pus l'entendre, ainsi que le lieutenant, calculer la valeur de chaque +prisonnier et compter ce qu'il en tirerait sur le marché des Barbades.</p> + +<p>—Leur avez-vous servi leur fourrage, Jim? demanda-t-il en mettant sa +lanterne successivement dans chaque compartiment. Vous êtes-vous assuré +qu'ils ont eu leur ration?</p> + +<p>—Un pain d'avoine et une pinte d'eau, répondit le lieutenant.</p> + +<p>—Une duchesse s'en contenterait, par ma foi, s'écria le capitaine. +Regardez-moi celui-ci, Jim. Regardez-moi ses grandes mains: il pourrait +travailler des années dans les rizières, avant que les crabes de terre +viennent le dévorer.</p> + +<p>—Oui, nous aurons une belle vente aux enchères chez les colons pour cet +assortiment. Par Dieu! Capitaine, vous avez fait là une fameuse affaire. +Morbleu, vous avez roulé ces gens de Londres de la belle manière.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? hurla le capitaine. En voici un qui n'a pas touché +à sa ration? Ah! ça, mon homme, est-ce que vous auriez l'estomac trop +délicat pour manger ce que d'autres ont trouvé bon, qui valaient mieux +que vous.</p> + +<p>—Je n'ai pas le cœur à manger, monsieur, répondit le prisonnier.</p> + +<p>—Eh quoi! Se permettrait-on des caprices, des fantaisies? +Prétendez-vous trier, choisir? Je vous le dis, mon homme, vous +m'appartenez corps et âme. Je vous ai payé dix belles pièces, et +maintenant il faut que je m'entende dire que vous ne voulez pas manger. +Mettez-vous à la besogne à l'instant, capricieux coquin, où je vous fais +passer à l'estrapade.</p> + +<p>—En voici un autre qui reste continuellement la tête penchée sur la +poitrine, sans entrain, sans vie.</p> + +<p>—Chien de révolté, d'entêté, cria le capitaine, de quoi vous +plaignez-vous? Pourquoi faites-vous une figure d'assureur pendant une +tempête?</p> + +<p>—S'il vous plaît, monsieur, c'est que je ne fais que penser à ma +vieille mère, là-bas, à Wellington, et je me demande qui la nourrira +maintenant que je n'y suis plus.</p> + +<p>—Hé, qu'est-ce que cela me fait? brailla le brutal marin. Comment +ferez-vous pour arriver au terme de votre voyage, en bon état de santé, +et le cœur content, si vous restez là comme une poule malade sur son +perchoir? Riez, mon homme, faites-vous gai, ou bien je vous donnerai de +quoi pleurer. C'est honteux pour vous, torchon de terrien, de bouder, de +geindre comme un enfant qu'on vient de sevrer. N'avez-vous pas tout ce +que le cœur peut souhaiter? Faites-lui tâter d'un bout de corde, Jim, +si jamais vous le rattrapez à se faire du mauvais sang. Ce qu'il fait +là, ce n'est que pour nous ennuyer.</p> + +<p>—Votre Honneur m'excusera, dit un matelot accourant du pont. Il y a à +l'arrière un étranger qui désire s'entretenir avec Votre Honneur.</p> + +<p>—Quelle sorte d'homme est-ce, l'ami?</p> + +<p>—C'est certainement une personne de qualité, Votre Honneur. Il parle +avec autant d'aplomb que s'il était le capitaine du navire. Le maître +d'équipage n'a fait que le frôler et il s'est mis à jurer, à sacrer +après lui, à le regarder en face, avec des yeux de chat sauvage, si bien +que Job Harrisson se figure avoir embarqué le diable en personne. Les +hommes ne trouvent pas sa tournure fort à leur gré.</p> + +<p>—Que diable peut-être ce godelureau? dit le capitaine. Allez sur le +pont, Jim, et dites-lui que je suis occupé à compter mon bétail sur pied +et que j'irai le trouver dans un instant.</p> + +<p>—Non, Votre Honneur, on aura des ennuis, si vous ne montez pas. Il jure +qu'il n'entend pas se laisser berner, qu'il veut vous voir tout de +suite.</p> + +<p>—Que son sang soit maudit, quel qu'il soit! grommela le marin. Tout cop +est maître sur son tas de fumier. Que veut dire ce coquin? Quand même il +serait le Lord du Sceau privé, je tiens à lui faire savoir que je suis +le maître sur mon pont.</p> + +<p>En disant ces mots et les accompagnant de grondements d'indignation, le +lieutenant et le capitaine retirèrent, à eux deux, l'échelle, et firent +retomber le lourd panneau de l'écoutille après leur passage.</p> + +<p>Une seule lampe à huile, suspendue à une des solives au centre du +couloir, qui séparait les deux rangées de cellules, était tout +l'éclairage qu'on nous accordait.</p> + +<p>À sa jaune et trouble lueur, nous distinguions vaguement les grosses +côtes de bois du navire se courbant de chaque côté de nous et supportant +les traverses qui soutenaient le pont.</p> + +<p>Une odeur infecte, provenant de l'eau stagnante, empoisonnait l'air +épais et lourd.</p> + +<p>À chaque instant, un rat, poussant un cri aigu, et avec un bruit de +piétinement, s'élançait à travers la zone éclairée, et disparaissait un +peu loin dans les ténèbres.</p> + +<p>La forte respiration que j'entendais autour de moi m'apprit que mes +compagnons, épuisés par leur voyage et leurs souffrances, avaient fini +par s'endormir.</p> + +<p>De temps à autre, un lugubre tintement de chaînes, la brusque +interruption du souffle, et une inspiration profonde rappelaient qu'un +pauvre paysan, encore sous l'influence d'un rêve qui lui montrait son +humble coin de terre parmi les bosquets des Mendips, se réveillait +brusquement pour voir le vaste cercueil dans lequel il se trouvait et +pour respirer l'air empoisonné de la prison flottante.</p> + +<p>Je restai longtemps éveillé, tout entier à mes pensées au sujet de +moi-même, et aussi des pauvres créatures qui m'entouraient.</p> + +<p>À la fin, cependant, le battement rythmique de l'eau contre les flancs +du navire, le léger roulis et le tangage me firent tomber dans un +sommeil dont je fus brusquement tiré par une lumière passant devant mes +yeux. Je me mis sur mon séant et vis plusieurs matelots groupés autour +de moi, avec un homme de haute taille enveloppé d'un manteau noir, qui +tenait une lanterne au-dessus de ma tête.</p> + +<p>—C'est l'homme en question, dit-il.</p> + +<p>—Allons, matelot, il faut que vous veniez sur le pont, dit l'armurier +du bord.</p> + +<p>Et de quelques coups de son marteau, il fit tomber les fers de mes +pieds.</p> + +<p>—Suivez-moi, dit l'inconnu de haute stature, en me précédant vers +l'échelle de l'écoutille.</p> + +<p>C'était une sensation céleste de revenir encore une fois à l'air pur.</p> + +<p>Les étoiles brillaient au ciel de tout leur éclat.</p> + +<p>Une fraîche brise soufflait de la terre et murmurait une charmante +chanson à travers les agrès.</p> + +<p>Tout près de nous, les lumières de la ville jetaient des éclats jaunes +et gais.</p> + +<p>Plus loin, la lune regardait à la dérobée par-dessus les collines de +Bournemouth.</p> + +<p>—Par ici, monsieur, dit le marin, tout droit, dans la cabine, monsieur.</p> + +<p>Suivant toujours mon guide, je me trouvai dans la cabine basse du brick.</p> + +<p>Une table carrée, luisante, en occupait le centre, et une lampe à +lumière éclatante se balançait au-dessus.</p> + +<p>Tout au bout, en plein dans la partie éclairée, le capitaine était +assis, la figure rayonnante d'avidité et d'espoir.</p> + +<p>Sur la table il y avait une petite pile de pièces d'or, une bouteille de +rhum, des verres, une boîte à tabac et deux longues pipes.</p> + +<p>—Mes compliments, capitaine Clarke, dit le capitaine, avançant sa tête +ronde, hérissée. Agréez les félicitations d'un honnête marin. À ce qu'il +paraît, nous ne sommes pas destinés à être compagnons de voyage, malgré +tout.</p> + +<p>—Le capitaine Micah Clarke doit faire un voyage pour son compte, dit +l'inconnu.</p> + +<p>Au son de sa voix, je sursautai d'étonnement.</p> + +<p>—Grands Dieux! m'écriai-je, Saxon!</p> + +<p>—Vous l'avez deviné, dit-il en rejetant son manteau et me montrant la +figure et la tournure bien connues du soldat de fortune. Par ma foi! +l'ami, si vous avez pu me recueillir dans le Solent, je puis bien, je +suppose, vous tirer de ce maudit piège à rats où je vous trouve. C'est +partie liée, comme on dit devant le tapis vert. Sans doute je vous en +voulais à mort au moment de notre dernière séparation, mais je vous +gardais quand même un coin de mon âme.</p> + +<p>—Une chaise et un verre, capitaine Clarke, s'écria le patron. Parbleu! +Je pense que vous êtes tout disposé à lever le petit doigt et à vous +rincer le sifflet après tout ce que vous avez traversé.</p> + +<p>Je m'assis à table. La tête me tournait.</p> + +<p>—Voilà qui est trop profond pour moi, dis-je. Que signifie tout cela et +comment est-ce arrivé?</p> + +<p>—Pour mon compte, le sens est aussi clair que le verre de mon +habitacle, dit le marin. Votre bon ami le Colonel Saxon,—c'est son nom +à ce que j'apprends,—m'a offert autant d'argent que je pouvais espérer +d'en gagner en vous vendant dans les Indes. Ma parole! je suis rude et +je parle franc, mais j'ai le cœur au bon endroit. Oui, oui, je ne +voudrais pas enlever par fraude un homme si je pouvais lui rendre la +liberté, mais nous avons à veiller sur nos intérêts et le commerce ne +marche guère.</p> + +<p>—Alors je suis libre! dis-je.</p> + +<p>—Vous êtes libre, répondit-il. Voici l'argent de votre achat sur la +table. Vous pouvez aller où il vous plaira, excepté en Angleterre, où +vous êtes encore hors la loi par le fait de votre sentence.</p> + +<p>—Comment avez-vous fait cela, Saxon? demandai-je. N'avez-vous rien à +craindre pour vous-même.</p> + +<p>—Ho! Ho! fit le vieux soldat en riant, je suis un homme libre, mon +garçon. Je tiens mon pardon et je ne me soucie d'un espion ou d'un +dénonciateur pas plus que d'un maravédi. Qui ai-je rencontré, il y a un +jour ou deux? Le Colonel Kirke en personne. Oui, mon garçon, je l'ai +rencontré dans la rue, et à son nez, j'ai mis mon chapeau de travers. Le +gredin a porté la main à la poignée de son épée, et j'allais dégainer +pour envoyer son âme au diable, si on ne nous avait pas séparés. +Jeffreys et les autres me sont aussi indifférents que les cendres de +cette pipe. Je peux faire claquer ce pouce et cet index pour les +narguer. Ils aiment mieux voir le dos de Décimus Saxon que sa figure, je +vous en réponds, oui!</p> + +<p>—Mais d'où vient cela? demandai-je.</p> + +<p>—Eh! Vierge Marie, ce n'est point un mystère. Les vieux oiseaux, qui +ont de l'expérience, ne se prennent pas avec de la paille. Lorsque je +vous quittai, je me mis en route pour certaine hôtellerie où je pouvais +être sûr de trouver une personne amie. J'y passai quelque temps <i>en +cachette</i>, ainsi que disent les Français, afin de préparer à bien le +plan que j'avais en tête. Éclair et tonnerre! j'eus une peur terrible +que me causa ce vieux marin votre ami, qui pourrait être vendu comme +peinture, car en tant qu'homme, il n'est plus bon à grand'chose.</p> + +<p>Bon, je me rappelai assez tôt l'affaire de votre visite à Badminton et +du Duc de B... Nous ne nommerons personne, mais vous devinerez aisément +de quoi je parle. Je lui envoyai un messager pour lui dire que je +comptais acheter mon pardon en faisant connaître tout ce que je savais +du double jeu qu'il avait joué avec les rebelles.</p> + +<p>Le message fut remis secrètement et il me répondit que je le trouverais +lui-même, à un certain endroit, la nuit.</p> + +<p>Au lieu de m'y rendre en personne, j'y envoyai mon messager, qui fut +trouvé le lendemain raide mort avec plus de boutonnières dans son +doublet que le tailleur n'en avait fait.</p> + +<p>Sur quoi j'envoyai de nouveau, en me montrant plus exigeant et parlant +d'un prompt arrangement.</p> + +<p>Il me demanda mes conditions.</p> + +<p>Je répondis: un pardon complet et un commandement pour moi, et pour vous +une somme suffisante pour que vous puissiez vous rendre commodément dans +un pays étranger et vous adonner à la noble profession des armes.</p> + +<p>J'obtins l'un et l'autre, quoique cela fût aussi dur que si on lui +arrachait les dents.</p> + +<p>Son nom a grand crédit à la Cour en ce moment même et le Roi ne peut +rien lui refuser.</p> + +<p>J'ai mon pardon et un commandement de troupes dans la +Nouvelle-Angleterre.</p> + +<p>Pour vous, j'ai deux cents pièces; sur lesquelles trente ont servi à +payer votre rançon au capitaine; vingt autres me sont dues pour mes +avances en cette affaire.</p> + +<p>Vous trouverez dans ce sac les cent cinquante et quelques pièces, sur +lesquelles vous en paierez quinze aux pêcheurs qui ont pris l'engagement +de vous transporter à Flessingue.</p> + +<p>Vous n'aurez aucune peine à croire, mes chers enfants, combien je fus +bouleversé par ce brusque revirement des choses.</p> + +<p>Lorsque Saxon eut cessé de parler, je restai comme étourdi à essayer de +comprendre ce qu'il m'avait dit.</p> + +<p>Puis, il me vint à l'esprit une pensée qui glaça la flamme d'espoir et +de bonheur qu'avait fait jaillir en moi l'idée de ma liberté recouvrée.</p> + +<p>Ma présence avait été un aide, une consolation pour mes malheureux +compagnons.</p> + +<p>Ne serait-ce pas cruauté que de les abandonner dans leur détresse? Il +n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne levât les yeux vers moi dans +sa peine, et dans la faible mesure de mes ressources je les avais +secourus et réconfortés.</p> + +<p>Comment les abandonner maintenant?</p> + +<p>—Je vous suis extrêmement obligé, Saxon, dis-je enfin en parlant avec +lenteur, et avec quelque difficulté, car c'étaient des paroles pénibles +à prononcer, mais je crains que vous ne vous soyez donné des peines +inutiles. Les pauvres paysans n'ont personne pour les soigner, pour les +aider. Ils sont aussi simples que des enfants, et tout aussi peu faits +pour être débarqués dans un pays inconnu. Je ne puis prendre sur moi de +les abandonner.</p> + +<p>Saxon éclata de rire, en se renversant sur sa chaise, allongeant ses +grandes jambes et enfonçant les mains dans les poches de sa culotte.</p> + +<p>—Voilà qui est trop fort, dit-il enfin. J'avais prévu bien des +difficultés sur ma route, mais celle-là, je n'y songeais pas! Vous êtes, +il faut le dire, l'homme le plus contrariant qui ait jamais porté le +justaucorps de cuir de bœuf. Vous avez toujours quelque raison tirée on +ne sait d'où pour vous échapper, pour vous effrayer, comme un poulain +étourdi, à moitié dompté. Et pourtant je crois pouvoir venir à bout, +avec un peu de persuasion, de ces étranges scrupules qui vous prennent.</p> + +<p>—Quant aux prisonniers, Capitaine Clarke, dit le marin, je me conduirai +envers eux comme un père, sur ma parole, je le ferai, foi d'honnête +marin. S'il vous convenait de prélever une bagatelle d'une vingtaine de +pièces pour leur assurer le confortable, je veillerais à ce qu'ils aient +une nourriture telle que beaucoup d'entre eux n'en ont jamais eu la +pareille à leur propre table. Et en outre ils viendront sur le pont, +pendant les quarts, et prendront l'air frais une heure ou deux par jour. +Je ne puis rien proposer de plus équitable.</p> + +<p>—J'ai un ou deux mots à vous dire sur le pont, fit Saxon.</p> + +<p>Il sortit de la cabine, et je le suivis jusqu'au bout de la poupe, où +nous restâmes debout adossés aux bastingages.</p> + +<p>Les lumières s'étaient éteintes l'une après l'autre dans la ville, en +sorte que l'océan noir battait contre le rivage plus noir encore.</p> + +<p>—Vous n'avez pas à vous tourmenter au sujet de l'avenir des +prisonniers, dit-il en me parlant tout bas. Ils ne partiront pas pour +les Barbades, et ce capitaine, à l'âme aussi dure qu'un caillou n'aura +pas à les vendre, malgré toute la certitude qu'il en a. S'il peut se +tirer d'affaire en sauvant sa peau, il aura plus de chance que je ne +crois. Il a sur son bord un homme qui ne ferait pas plus de façon que +moi pour lui donner une poussée par-dessus bord.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, Saxon? m'écriai-je.</p> + +<p>—Avez-vous jamais entendu parler d'un certain Hector Marot?</p> + +<p>—Hector Marot? Oui, certes, je le connais fort bien. C'était un +détrousseur de grand chemin sans doute, mais avec cela un gaillard d'une +énergie terrible, et un bon cœur sous l'habit d'un voleur.</p> + +<p>—Lui-même. C'est, comme vous le dites, un homme énergique, et un +sabreur résolu, bien que, d'après ce que j'ai vu de son jeu, il soit +faible dans les coups de pointe, et qu'il ait une préférence exagérée +pour les coups de taille et n'attache pas assez d'importance à la +pointe. En quoi il ne fait pas assez grand cas de l'opinion et de +l'enseignement des escrimeurs les plus remarquables de l'Europe. Bah! +Bah! les gens diffèrent d'avis sur ce point comme sur bien d'autres.</p> + +<p>Pourtant il me semble que j'aimerais mieux être emporté du terrain de +combat, après m'être servi de mon arme <i>secundum artem</i> que de le +quitter sans une égratignure après avoir enfreint les lois de l'escrime. +Quarto, tierce, seconde, voilà ce que je dis, et au diable vos +estramaçons et vos passades.</p> + +<p>—Mais il s'agit de Marot, dis-je avec impatience.</p> + +<p>—Il est à bord, dit Saxon. Il paraît qu'il a été révolté, indigné des +cruautés qu'on a fait souffrir aux paysans après la bataille de +Bridgewater. Comme c'est un homme de caractère assez sombre, assez +farouche, sa désapprobation s'est traduite par des actes plutôt que par +des paroles.</p> + +<p>On a trouvé çà et là dans la campagne, des soldats tués à coups de +pistolets ou de poignard, sans que leur agresseur eût laissé aucune +trace.</p> + +<p>Il y en a eu une douzaine au moins de traités de la sorte, et l'on en +est bientôt venu à se dire tout bas qu'Hector Marot, le brigand de grand +chemin, était l'auteur de tout cela et on s'est mis avec ardeur à sa +poursuite.</p> + +<p>—Bon, et après? demandai-je, car Saxon s'était interrompu pour allumer +sa pipe au moyen de cette même vieille boîte de métal contenant un +briquet dont il s'était servi lors de notre première rencontre.</p> + +<p>Quand j'évoque en imagination Saxon, c'est presque toujours sous +l'aspect qu'il avait en ce moment-là, alors que la lueur rouge éclairait +sa figure dure, animée, au profil de faucon, et montrait mille petits +plis et rides que le temps et le souci avaient gravés dans sa peau +brune, hâlée.</p> + +<p>Parfois, dans mes rêves, cette figure m'apparaissait sur un fond de +ténèbres.</p> + +<p>Ses yeux à demi clos, si mobiles, si clignotants, sont tournés vers moi +de cette façon un peu oblique qui lui était propre, si bien qu'enfin je +me retrouve assis sur mon séant, et tendant la main dans l'espace vide, +m'attendant presque à sentir autour d'elle une autre main maigre, +nerveuse.</p> + +<p>C'était, sous bien des rapports, un malhonnête homme, mes chers enfants, +un homme roué, plein de ruse, qui n'avait guère de scrupules, guère de +confiance, et pourtant la nature humaine est chose si étrange, et il +nous est si difficile de maîtriser nos sentiments, que mon cœur +s'échauffe quand je pense à lui et que cinquante années ont plutôt accru +qu'affaibli la sympathie que j'ai pour lui.</p> + +<p>—J'ai entendu dire, fit-il en envoyant lentement des bouffées de sa +pipe, que Marot était bien l'homme de cette trempe, et qu'il était serré +de si près qu'il courait le danger d'être pris.</p> + +<p>En conséquence, je me mis à sa recherche, et je tins conseil avec lui.</p> + +<p>Sa jument avait péri d'une balle perdue, et comme il avait beaucoup +d'affection pour cette bête, cet événement le rendait plus farouche et +plus dangereux que jamais. Il n'avait plus, disait-il, aucun goût pour +son ancien métier.</p> + +<p>En fait, il était mûr pour n'importe quoi.</p> + +<p>C'est de cette manière-là qu'on fait les instruments utiles.</p> + +<p>J'appris que dans sa jeunesse, il avait appris le métier de marin.</p> + +<p>À ces mots, mon plan se dessina avec autant de rapidité qu'on tire un +coup de pétrinal.</p> + +<p>—Et ensuite? demandai-je, je ne vois pas encore clair.</p> + +<p>—Pourtant, c'est assez évident pour vous maintenant. Le but de Marot +était de fausser compagnie aux gens qui le poursuivaient et de rendre +service aux exilés.</p> + +<p>Pouvait-il rien faire de mieux pour réaliser ce projet que de s'engager +comme matelot à bord de ce brick, la <i>Dorothée Fox</i>, et de quitter +l'Angleterre avec lui.</p> + +<p>Il n'y a que trente hommes d'équipage.</p> + +<p>Au-dessous des écoutilles, ils sont près de deux cents, et si simples +qu'ils puissent être, vous le savez aussi bien que moi, ils n'ont pas +leurs pareils pour jouer de la pointe et du tranchant, mais il leur +manque l'ordre et la discipline qui seraient nécessaires en pareil cas.</p> + +<p>Marot n'a qu'à descendre au milieu d'eux, par une nuit noire, à les +débarrasser de leurs entraves, à leur mettre en main quelques armes à +feu, quelques gourdins.</p> + +<p>Ho! Ho! Micah, qu'en dites-vous?</p> + +<p>Les planteurs feront bien de cultiver leurs terres eux-mêmes, s'ils +n'ont à compter en cette occurrence que sur les bras des campagnards de +l'Ouest.</p> + +<p>—En effet, c'est un plan bien conçu, dis-je. C'est malheureux, Saxon, +qu'avec votre ingéniosité, votre esprit inventif, vous n'ayez pas un +champ d'action honorable. Vous êtes, je le sais bien, aussi capable de +commander des armées, d'organiser des campagnes qu'aucun de ceux qui +jamais portèrent une épée.</p> + +<p>—Regardez par-là, dit tout bas Saxon, en me saisissant par le bras. +Voyez-vous l'endroit que la lune éclaire, à côté de l'écoutille. +N'apercevez-vous pas cet homme de petite taille, trapu, qui est debout, +seul perdu dans ses pensées, la tête inclinée sur sa poitrine? C'est +Marot.</p> + +<p>Je vous l'affirme, si j'étais le capitaine Pogram, j'aimerais mieux +avoir pour premier lieutenant, pour camarade de lit le diable en +personne, cornes, sabots, et queue, plutôt que d'avoir cet homme, à bord +de mon navire. Vous n'avez pas de sujet de vous tourmenter en ce qui +regarde les prisonniers, Micah. Leur avenir est décidé.</p> + +<p>—Alors, Saxon, répondis-je, il ne me reste plus qu'à vous remercier et +à accepter ces moyens de salut que vous avez mis à ma portée.</p> + +<p>—Voilà qui est parler en homme, dit-il. Y a-t-il encore autre chose que +je puisse faire pour vous en Angleterre? Et pourtant, par la Messe, il +pourrait bien se faire que je n'y reste pas bien longtemps, car, à ce +que j'ai appris, on doit me confier le commandement d'une expédition +qu'on prépare contre les Indiens qui ont ravagé les plantations de nos +colons.</p> + +<p>Ce sera une bonne affaire que d'obtenir un emploi profitable, car je +n'ai jamais vu une guerre pareille, où l'on n'a pu ni se battre, ni +piller. Je vous en donne ma parole, c'est à peine si j'ai eu quelque +argent entre les mains depuis qu'elle a commencé. Quand il s'agirait de +mettre Londres à sac, je ne voudrais pas la recommencer.</p> + +<p>—Il y a une personne amie que Sir Gervas Jérôme a recommandée à mes +soins, fis-je remarquer, mais j'ai déjà pourvu à ce qu'il désirait. Il +ne me reste rien qu'à faire savoir à tous les gens de Havant qu'un Roi +qui a prodigué le sang de ses sujets, comme l'a fait celui que nous +avons, n'est pas destiné, selon toute vraisemblance, à posséder bien +longtemps le trône d'Angleterre. Lorsqu'il tombera, je reviendrai, et +plutôt peut-être qu'on ne le croit.</p> + +<p>—Ce traitement infligé à l'Ouest a, en effet, fortement indisposé tout +le pays, dit mon compagnon. De tous côtés j'entends dire que la haine +contre le Roi et ses ministres est plus violente qu'avant l'explosion. +Hé! capitaine Pogram, par ici! Nous avons arrangé l'affaire, et mon ami +est prêt à partir.</p> + +<p>—Je me disais bien qu'il demanderait à virer de bord, fit le capitaine, +en s'avançant vers nous d'une allure chancelante qui prouvait que la +bouteille de rhum lui avait tenu compagnie depuis notre sortie. Par ma +foi, j'en étais sûr. Et pourtant, par la Messe, je ne m'étonne pas qu'il +y ait regardé à deux fois avant de quitter la <i>Dorothée Fox</i>. Elle est +aménagée pour une duchesse, par ma foi. Où est votre canot?</p> + +<p>—Bord à bord, dit Saxon. Mon ami se joint à moi, capitaine Pogram, pour +espérer que vous ferez un agréable et utile voyage.</p> + +<p>—Je lui en suis diablement obligé, dit le capitaine en agitant en tous +sens son tricorne.</p> + +<p>—Et aussi que vous arriverez sain et sauf aux Barbades.</p> + +<p>—Il n'y a guère à en douter, dit le capitaine.</p> + +<p>—Et que vous tirerez de vos marchandises assez bon parti pour recevoir +la récompense de votre humanité.</p> + +<p>—Ah! voilà de belles paroles, s'écria le capitaine. Monsieur, je suis +votre débiteur.</p> + +<p>Une barque de pêche se tenait bord à bord du brick.</p> + +<p>À la lueur fumeuse des lanternes de la poupe, je pus discerner des +hommes sur son pont et la grande voile brune toute prête à être hissée.</p> + +<p>J'enjambai le bordage et mis le pied sur l'échelle de corde qui +descendait jusqu'à elle.</p> + +<p>—Adieu, Décimus, dis-je.</p> + +<p>—Adieu, mon garçon. Vous avez votre argent en lieu sûr?</p> + +<p>—Je l'ai.</p> + +<p>—Alors, j'ai un autre présent à vous faire. Il m'a été remis par un +sergent de la cavalerie royale. C'est sur lui que vous devrez compter +désormais, Micah, pour vous nourrir, vous loger, vous habiller. C'est à +lui qu'un homme brave doit toujours recourir pour vivre. C'est le +couteau qui vous servira à ouvrir cette huître qu'est le monde. +Regardez, mon garçon. C'est votre sabre.</p> + +<p>—Mon vieux sabre! L'épée de mon père! m'écriai-je, au comble du +ravissement, lorsque Saxon tira de dessous son manteau et me tendit le +fourreau en cuir déteint, de vieux modèle, avec la lourde poignée de +laitons que je connaissais si bien.</p> + +<p>—Vous voici maintenant, dit-il, membre de l'antique et honorable +corporation des soldats de fortune. Tant que le Turc rôdera en grognant +devant les portes de Vienne, il y aura toujours de la besogne pour les +bras vigoureux et les cœurs braves. Vous verrez que parmi ces guerriers +errants, venus de tous les climats, de toutes les nations, le nom +d'Anglais est estimé très haut. Je sais fort bien qu'il ne déchoira pas +lorsque vous ferez partie de la confrérie. Je voudrais pouvoir partir +avec vous, mais on me promet une solde et une situation auxquelles il +serait fâcheux de renoncer. Adieu, mon garçon, et que la bonne fortune +vous accompagne!</p> + +<p>Je serrai la main calleuse du vieux soldat, et descendis dans la barque +de pêche.</p> + +<p>Le câble qui nous retenait fut retiré, la voile hissée, et la barque +fila à travers la baie.</p> + +<p>Elle allait de l'avant par une obscurité de plus en plus épaisse, +obscurité aussi noire, aussi impénétrable que l'avenir vers lequel +marchait la barque de ma vie.</p> + +<p>Bientôt la force du soulèvement et de la retombée nous apprit que nous +avions franchi l'entrée du port et que nous étions en plein canal.</p> + +<p>À terre, des lumières clignotantes, apparaissant à de longs intervalles, +marquaient la ligne de la côte.</p> + +<p>Comme je me retournais pour regarder en arrière, un nuage, en se mouvant +lentement, découvrit la lune, et je vis le dessin bien net des agrès du +brick sur le disque d'un blanc froid.</p> + +<p>Près de la voilure, était debout le vétéran, qui d'une main se tenait à +un cordage, et agitait l'autre, en signe d'adieu et d'encouragement.</p> + +<p>Un autre gros nuage masqua la lumière, et cette maigre et nerveuse +figure, ce long bras tendu furent le dernier objet que je vis, avant une +longue et triste période, du cher pays où j'étais né et avais été élevé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X_Ou_tout_prend_fin" id="X_Ou_tout_prend_fin"></a><a href="#table">X—Où tout prend fin.</a></h2> + + +<p>Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu à la fin du récit d'un +échec,—d'une aventure qui échoua bravement, noblement, mais qui n'en +fut pas moins un échec.</p> + +<p>Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession +d'elle-même, rejeter les chaînes qui entravaient la liberté de ses +membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couvée loin de ses rivages, +tout comme je les fuyais alors.</p> + +<p>Nous avions commis l'erreur d'être en avance sur notre temps.</p> + +<p>Et pourtant il vint une époque où l'on se rappela avec sympathie les +gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, où leurs +membres, recueillis dans bien des fossés et les solitudes où les avaient +semés les bourreaux, furent rapportés au milieu du deuil silencieux +d'une nation, dans les jolis cimetières champêtres où ils auraient voulu +reposer.</p> + +<p>Là, à portée du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance, +appelés à la prière, sous le gazon où ils s'étaient promenés, à l'ombre +de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aimées, ces +braves cœurs dorment en paix dans le sein maternel.</p> + +<p><i>Requiescant! Requiescant in pace!</i></p> + +<p>Pas un mot de plus sur moi-même, chers enfants.</p> + +<p>Ce récit est tout hérissé de <i>Je</i>. On dirait un Argus...</p> + +<p>Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-être pas, je +m'en doute.</p> + +<p>J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et +cette histoire, vous venez de l'entendre.</p> + +<p>Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de +plus.</p> + +<p>Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez +seulement le mener jusqu'à Flessingue, il vous conduirait à travers les +guerres de l'Empire, à la cour de Guillaume et à la seconde invasion de +l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la première.</p> + +<p>Mais je ne ferai pas un pouce de plus.</p> + +<p>Allez sur la pelouse, petits scélérats.</p> + +<p>N'avez-vous rien autre à exercer que vos oreilles, pour aimer tant que +cela à vous accroupir autour de la chaise de grand'père?</p> + +<p>Si je dure jusqu'à l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse +tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils brisés de +mon récit.</p> + +<p>Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux.</p> + +<p>Certains disparurent entièrement de ma connaissance.</p> + +<p>Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et +incomplètes.</p> + +<p>Les meneurs de l'insurrection s'échappèrent bien plus aisément que ceux +qui les avaient suivis, car ils s'aperçurent que la passion de l'avidité +est plus forte encore que celle de la cruauté.</p> + +<p>Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachetèrent au prix de tout ce qu'ils +possédaient.</p> + +<p>Ferguson s'échappa.</p> + +<p>Monmouth fut exécuté sur le tertre de la Tour, et du moins à ses +derniers moments il montra cet entrain qui, de temps à autre, se faisait +jour à travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par +intermittences d'un feu près de s'éteindre.</p> + +<p>Mon père et ma mère vécurent assez pour voir la Religion protestante +reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la +foi réformée sur le Continent.</p> + +<p>Trois ans plus tard, je les retrouvai à Havant, presque tels que je les +avais quittés, à cela près qu'il y avait quelques fils d'argent de plus +dans les tresses brunes de ma mère, que les larges épaules de mon père +étaient un peu courbées, et son front sillonné par les rides du souci.</p> + +<p>Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain, +et elle disciple de l'Église, et je n'ai jamais désespéré de voir se +guérir l'hostilité religieuse en Angleterre, après avoir reconnu combien +il est aisé à deux personnes de garder la foi la plus énergique en leur +propre croyance, tout en éprouvant l'affection et le respect le plus +sincère pour celle qui professe un autre culte.</p> + +<p>Il viendra peut-être un jour où Église et Chapelle seront entre elles +comme un frère cadet et un frère aîné, travaillant ensemble au même but +et chacun se réjouissant du succès de l'autre.</p> + +<p>Que le désaccord entre elles se traduise autrement que par la pique et +le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalité en +vue d'une vie plus haute, à qui adoptera la manière de voir la plus +large, à qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les +plus heureuses et les mieux soignées.</p> + +<p>Dès lors cette rivalité sera non plus une malédiction, mais un bienfait +pour ce pays d'Angleterre.</p> + +<p>Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il +fut rétabli, il se trouva amnistié grâce aux soins que se donna le Major +Ogilvy.</p> + +<p>Au bout d'un certain temps, quand l'agitation eût entièrement pris fin, +il épousa la fille du Maire Timewell et il vit encore à Taunton en +citoyen opulent, prospère.</p> + +<p>Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et +maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui +promet d'être un Tête-Ronde aussi déluré que pas un de ceux qui +marchèrent au roulement du tambour.</p> + +<p>Quant à Saxon, j'ai reçu plus d'une fois de ses nouvelles.</p> + +<p>Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort +que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une +expédition envoyée pour châtier les sauvages de la Virginie, qui avaient +commis de grandes cruautés sur les colons.</p> + +<p>Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels +tours à leurs guerriers les plus rusés, qu'il a laissé un grand nom +parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet +indien, qui signifie «l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de +rat.»</p> + +<p>Après avoir repoussé les tribus fort loin dans le désert, il reçut comme +récompense de ses services un territoire, sur lequel il s'établit.</p> + +<p>Il s'y maria et passa le reste de ses jours à cultiver du tabac et à +enseigner les principes de la guerre à une nombreuse lignée d'enfants +dégingandés, longs comme des perches.</p> + +<p>On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force étonnante et d'une +stature extraordinaire promet de se former de l'autre côté de l'eau. Si +cela venait vraiment à se réaliser, il pourrait bien se faire que ces +jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent.</p> + +<p>Plaise à Dieu que leurs cœurs ne s'endurcissent jamais à l'égard de +cette petite île de la mer, qui est, qui devra toujours être le berceau +de leur race!</p> + +<p>Salomon Sprent se maria et vécut de longues années aussi heureux que ses +amis pouvaient le souhaiter.</p> + +<p>Pendant mon séjour à l'étranger, je reçus une lettre de lui, où il +m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis +seuls pour la traversée du mariage, ils étaient maintenant escortés d'un +petit canot et d'un bateau de passage.</p> + +<p>Une nuit d'hiver où le sol était couvert de neige, il envoya chercher +mon père, qui accourut chez lui.</p> + +<p>Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum à +portée de sa main, sa boîte à tabac près de lui, et une grande Bible +jaunie en équilibre sur ses genoux ployés.</p> + +<p>Il respirait péniblement et était dans des transes terribles.</p> + +<p>—J'ai une planche défoncée et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu +plus vite que je ne puis me l'expliquer. À la vérité, ami, voilà bien +des jours que je ne suis propre à tenir la mer, et il est temps que je +sois condamné et mis au rebut.</p> + +<p>Mon père hocha la tête avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de +son visage et sa respiration embarrassée.</p> + +<p>—En quel état est votre âme? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Salomon, c'est là une cargaison que nous transportons +sous nos écoutilles, sans être en état de la voir et nous n'avons pas +donné de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres +de mise à la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne +trouve pas, il me semble, que je me sois écarté de ma route au point de +n'avoir pas à espérer de rentrer dans la passe.</p> + +<p>—N'ayez pas confiance en vous-même, mais en Christ, dit mon père.</p> + +<p>—C'est lui le pilote naturellement, répondit le vieux marin. Mais quand +j'avais un pilote à bord, je ne manquais jamais selon mon habitude +d'avoir l'œil au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai à présent. +Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de +mon côté ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle +part dans l'Océan de la miséricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous +que ce même corps, cette même carcasse que voici, ressuscitera un jour.</p> + +<p>—C'est ce qu'on nous enseigne, répondit mon père.</p> + +<p>—Je la reconnaîtrai n'importe où, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont +été faits quand j'étais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales, +et je serais fâché d'avoir à les perdre.</p> + +<p>Quant à moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal à personne, pas +même à ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux +dans trois guerres, et qu'ils m'aient emporté un de mes espars, et qu'on +le pende après eux!</p> + +<p>Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux, +voyez-vous, c'était en bonne part et affaire de service.</p> + +<p>J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais +bien peu de gens m'ont vu en mauvais état dans les agrès d'en haut, ou +refusant d'obéir à mon gouvernail.</p> + +<p>Je n'ai jamais touché ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot +fût bien accueilli à en demander la moitié.</p> + +<p>Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra.</p> + +<p>J'ai été un fidèle navire compagnon pour ma Phébé depuis qu'elle a jugé +bon d'attendre mes signaux.</p> + +<p>Voilà mes papiers, tous nets et sans rien de caché.</p> + +<p>Si je suis mandé à l'arrière cette nuit même par le Suprême Lord grand +amiral en chef, je ne crains pas qu'il me fasse mettre aux fers, car +bien que je ne sois qu'un pauvre homme de marin, j'ai trouvé dans ce +livre-ci une promesse, et je n'ai point peur que <i>Lui</i> ne la tienne pas.</p> + +<p>Mon père passa quelques heures avec le vieillard et fit de son mieux +pour le réconforter et l'aider, car il était évident qu'il baissait +rapidement.</p> + +<p>Lorsque enfin il le quitta, le laissant avec sa fidèle épouse près de +lui, il saisit la main brune, mais amaigrie, qui gisait sur les +couvertures.</p> + +<p>—Je vous reverrai, dit-il.</p> + +<p>—Oui, sous la latitude du ciel, répondit le marin agonisant.</p> + +<p>Son pressentiment était juste, car aux premières heures du matin, sa +femme se penchant sur lui, vit un beau sourire sur sa figure tannée, +bronzée par les coups de mer.</p> + +<p>Se soulevant sur son oreiller, il porta la main à une mèche de son +front, selon l'usage des marins, puis il retomba lentement, paisiblement +dans le long sommeil d'où l'on se réveille quand la nuit cesse +d'exister.</p> + +<p>Vous me demanderez sans doute ce qu'il advint d'Hector Marot et de +l'étrange cargaison qui avait mis à la voile du port de Poole.</p> + +<p>On n'entendit jamais parler d'eux, à moins qu'on applique à leur +destinée un bruit qui fut répandu quelques mois plus tard par le +Capitaine Elias Hopkins, du navire <i>La Caroline</i>, de Bristol.</p> + +<p>Le Capitaine Hopkins rapporte que dans la traversée qui le ramenait de +nos colonies, il rencontra une brume épaisse et eut le vent debout au +voisinage des grands bancs de morue.</p> + +<p>Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde, par un brouillard si dense, +qu'il pouvait à peine voir la pomme de son propre mat, il éprouva une +sensation des plus étranges, car comme lui et d'autres étaient debout +sur le pont, ils entendirent, à leur grand étonnement, le bruit d'un +grand nombre de voix, qui paraissaient former un chœur, bruit d'abord +faible et certain, puis prenant bientôt une ampleur croissante, jusqu'à +ce qu'il fût, à ce qu'il semblait, à la distance d'un jet de pierre.</p> + +<p>Après quoi il diminua et s'éteignit lentement pour se perdre au loin.</p> + +<p>Certains hommes de l'équipage mirent la chose sur le compte du Maudit, +mais comme le Capitaine Elias Hopkins ne manquait pas de le faire +remarquer, il était bien étrange que le Malin eût choisi des hymnes +familiers de l'Ouest pour son exercice nocturne, et plus étrange encore +que les habitants de l'abîme eussent, en chantant, une prononciation +aussi pâteuse que celle du Comté de Somerset.</p> + +<p>Quant à moi, je ne doute guère que ce ne fût en effet la <i>Dorothée Fox</i> +qui eût passé par là dans le brouillard, et que les prisonniers, ayant +reconquis leur liberté, n'aient célébré leur délivrance à la façon de +vrais Puritains.</p> + +<p>Où furent-ils entraînés?</p> + +<p>Fut-ce sur la côte rocheuse du Labrador, ou bien trouvèrent-ils un asile +dans quelque région désolée où la cruauté royale ne pouvait pas les +poursuivre, voilà qui doit rester éternellement ignoré.</p> + +<p>Zacharie Palmer vécut de longues années en vieillard vénérable et +honoré, avant d'être appelé à son tour auprès de ses pères.</p> + +<p>C'était un doux et simple philosophe de village que cet homme-là, et +dans sa vieille poitrine il y avait un cœur d'enfant.</p> + +<p>Rien qu'à penser à lui, il me vient comme un parfum de violettes, car si +dans ma manière d'envisager la vie, et dans mes espérances d'avenir, je +ne partage pas en tout point les doctrines dures et sombres de mon père, +je sais que je le dois aux sages paroles et aux enseignements +bienveillants du charpentier.</p> + +<p>Si les actes sont tout, si les dogmes ne sont rien en ce monde, ainsi +qu'il se plaisait à le dire, dès lors sa vie sans faute, exempte de +blâme, pourrait servir de modèle à vous et à tous.</p> + +<p>Puisse la poussière lui être légère!</p> + +<p>Un mot au sujet d'un autre ami, le dernier que je rappelle, mais non le +moins apprécié.</p> + +<p>Guillaume le hollandais occupait depuis dix ans le trône d'Angleterre, +qu'on pouvait encore voir dans le champ voisin de la maison paternelle +un grand cheval fortement charpenté, dont le pelage gris était tacheté +de marques blanches.</p> + +<p>Et, comme on l'a toujours remarqué, lorsque les soldats sortaient de +Plymouth, ou que le son aigu de la trompette ou le roulement du tambour +parvenait à son oreille, il arquait son cou fatigué par l'âge, agitait +sa queue mêlée de gris, levait ses genoux raidis pour faire un temps de +trot majestueux et pédantesque.</p> + +<p>Les gens de la campagne s'arrêtaient volontiers à considérer les +gambades du vieux cheval, et il est bien probable que l'un d'eux +racontait aux autres que ce coursier là avait porté à la guerre un des +jeunes gens de leur propre village, et comment le cavalier avait dû fuir +le pays, mais aussi comment un bon sergent des troupes royales avait +ramené le cheval au père du jeune homme comme souvenir de lui.</p> + +<p>Ce fut ainsi que Covenant passa ses dernières années, en vétéran des +chevaux, bien nourri, bien soigné et fort enclin peut-être à conter en +langage de cheval, à tous les pauvres sots bidets de la campagne, les +merveilleuses, aventures qu'il avait eues dans l'Ouest.</p> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> L'incident est historique et peut servir à montrer quelle +sorte d'hommes étaient ceux qui apprirent la guerre à l'école de +Cromwell. (Note de l'auteur).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Les deux lettres suivantes communiquées à l'Institut Royal +archéologique par le Rév. C. W. Bingham, éclairent d'un jour curieux +certains côtés de cette bataille. +</p><p> +I +</p><p> +À Mistress Chaffin à Chettle House. +</p><p> +Lundi, dans la matinée. 6 juillet 1685. +</p><p> +«Ma très chère amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu +avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous étions sous nos +tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tué et pris au +moins un millier... Ils se sont enfuis à Bridgwater. On dit que nous +avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons +pris la plus grande partie, si ce n'est la totalité. Un habit, sur +lequel il y avait des décorations, a été pris: il est déchiré dans le +dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a été tué, +mais la plupart croient qu'il était porté par un domestique. Je voudrais +qu'il fût pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il +sera hors d'état de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends +grâce à Dieu de ce que je me porte très bien, sans la moindre blessure. +Il en est de même de nos amis du comté de Dorset. Je vous prie, faites +savoir cela à Biddy par la première occasion. Je suis votre unique et +cher Tossey.» +</p><p> +II +</p><p> +Bridgewater. 7 juillet 1685. +</p><p> +«Nous avons mis en complète déroute les ennemis de Dieu et du Roi, et à +ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de +toute l'armée rebelle. Nous en ramassons à toute heure dans les champs +de blé et les fossés. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il +a fait un récit très amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue +à raconter. La dernière fois qu'il lui parla, ce fut au moment où son +armée s'enfuit. Il dit qu'il était défait et devait pourvoir à sa +sûreté. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le général à Wells, sur la +route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est à deux milles +de là, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se +propose d'aller à Wells. Je serai certainement à la maison samedi au +plus tard. Je crois que ma chère Nan aurait bien donné 500 livres pour +que son Tossey eût servi le Roi jusqu'à la fin des guerres. Toujours à +toi, ma chère enfant.» (Note de l'Auteur.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Il n'est que juste de reconnaître que selon bien des +auteurs Ferguson était aussi énergique comme soldat que zélé pour la +religion. Le récit qu'il fait de Sedgemoor est intéressant en ce qu'il +exprime l'opinion de ceux qui prirent part à l'affaire sur les causes de +leur échec. «Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans être +d'une bien grande habileté, avaient du moins assez de courage pour se +conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontré +l'obstacle sus-mentionné, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons, +un seul qui se soit lancé à la charge, ou se soit même approché de +l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de +nos capitaines, ne fût pas plus tôt à portée de voir leur camp qu'il eut +la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre +approche. Après quoi il abandonna sa charge, et partit à fond de train, +pour s'assurer le bénéfice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon +à tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fixé. Il fit +valoir tout cela à son procès, mais à cela Jeffreys répondit qu'il +méritait plus que tous autres d'être pendu, et cela pour sa perfidie +envers Monmouth, comme pour sa trahison à l'égard du Roi. Et bien +qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie, +néanmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu +qu'ils n'essayèrent pas même de charger une fois, et ne conserveront +point leurs hommes réunis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie +n'avait pas tiré un seul coup de pistolet, qu'elle se fût bornée à se +tenir en position, de façon à donner à l'ennemi inquiétude et +appréhension, l'infanterie aurait su à elle seule, aurait gagné la +bataille, et aurait triomphé. Mais notre cavalerie se tenant dispersée +et désunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la +leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage à ce corps car +l'ennemi, après avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans +juger nécessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient +éparpillés, cela lui permit d'attaquer enfin par derrière nos bataillons +et d'arracher la victime de leurs mains prêtes à la saisir, et qui déjà +étaient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur +cavalerie ne se montait pas à plus de trois cents hommes, tandis que +nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu +quelque courage et avaient été commandés par un galant homme pour les +attaquer à la fois de front et de flanc. Voilà ce que j'affirme avec +d'autant plus de conviction, que j'en fus le témoin attristé, car +contrairement à mon habitude, j'avais cessé mon service auprès du duc, +qui avançait avec l'infanterie, pour me transporter près de la +cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la première, +ce matin-là, à engager l'action en faisant irruption et mettant le +désordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment où nos bataillons devaient +arriver, je fis tous les efforts dont j'étais capable, car non seulement +je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonné leur poste, mais +encore je réprimandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer +à leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur à Mylord Grey +et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont +notre infanterie s'était en quelque sorte saisie, nous fût arrachée. +Mais lui, au lieu d'écouter, se conduisit en homme indigne et en lâche +poltron, déserta cette partie du champ de bataille, et abandonna son +commandement, et en outre partit à fond de train vers le Duc, en lui +disant que tout était perdu et qu'il n'était que temps pour lui de se +tirer d'affaire. Et par-là, en outre de tout le mal qu'il avait déjà +occasionné, il décida le léger et malheureux gentilhomme à quitter les +bataillons, alors que ceux-ci étaient occupés à disputer courageusement +à qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal à propos, au +moment même où une certaine personne cherchait à trouver le Duc pour lui +demander instamment de venir charger à la tête de ses troupes. Mais ce +que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement +deux cents cavaliers, bien montés, bien équipés, vaillants de leur +personne, et commandés par des officiers expérimentés, ils auraient été +victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avoué +qu'ils avaient été sur le point de prendre la fuite, après les attaques +faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient été battus, si +notre cavalerie avait rempli son rôle, au lieu d'attendre dans +l'inertie, à regarder sans agir jusqu'à ce que la cavalerie eût rétabli +le combat, en tombant sur les derrières de nos bataillons. Et il ne faut +point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de +suivre leurs chefs, mais à ceux-là même qui les commandaient, et en +particulier à Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir +trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la lâcheté du nom +de trahison.» <i>Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson</i>, cité dans le +livre intitulé <i>Ferguson le conspirateur</i>, ouvrage intéressant d'un de +ses descendants en droite ligne, avocat à Édimbourg. (Note de +l'auteur).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> La lettre suivante, que Monmouth écrivit de la Tour à la +Reine, montre bien l'état d'abjection de son âme. «Madame,—Je n'aurais +pas la hardiesse d'écrire à Votre Majesté jusqu'au jour où j'aurai +montré au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et +combien je désire de vivre pour le servir. J'espère, Madame, que ce que +j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sincère, et combien +je déteste tous ces gens qui m'ont amené à cela. Après avoir fait cela, +Madame, j'ai cru être dans une situation convenable pour implorer votre +intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et +je suis certain, Madame, d'être l'objet de votre pitié, ayant été séduit +et attiré par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas +d'autre objet que le désir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais +cette peine, mais je tiens à la vie pour servir le Roi, ce que je suis +en état de faire, et ce que je ferai au-delà de ce que je puis dire. En +conséquence, c'est après avoir tenu compte de cela, que je puis +m'enhardir jusqu'au point d'insister auprès de vous et vous implorer +d'intercéder pour moi, car je suis sûr que le Roi vous écoutera. Vos +prières ne sauraient jamais éprouver de refus, quand elles sollicitent +la vie seulement pour servir le Roi. J'espère, Madame, que par la +générosité et la bonté du Roi, et par votre intercession, je puis +espérer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, entièrement employée à +témoigner à Votre Majesté tout le sentiment imaginable de gratitude; et +à servir le Roi en fidèle sujet. Et à être le plus dévoué et le plus +obéissant serviteur, Monmouth.» (Note de l'auteur).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le portrait de Jeffreys, dans la Galerie Nationale des +Portraits, confirme amplement l'assertion de Micah Clarke. Il est le +plus bel homme de la collection. (Note de l'auteur.)</p></div> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MICAH CLARKE - TOME III *** + +***** This file should be named 18718-h.htm or 18718-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/7/1/18718/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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