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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:55:08 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Chevalier de Mornac + Chronique de la Nouvelle-France (1664) + +Author: Joseph Marmette + +Release Date: September 5, 2006 [EBook #19187] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHEVALIER DE MORNAC *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + LE + + CHEVALIER DE MORNAC + + + CHRONIQUE DE LA NOUVELLE-FRANCE + 1664 + + + + JOSEPH MARMETTE + + + + MONTRÉAL + TYPOGRAPHIE DE «L'OPINION PUBLIQUE» + No. 319 RUE ST. ANTOINE + + 1873 + + + +A + +ELZÉAR GÉRIN + +HOMME DE LETTRES, DÉPUTÉ À L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. + +Vous connaissez, mon cher ami, la double personnalité qui s'abrite sous +le nom du Chevalier de Mornac; et comme à moi, les deux modèles qui ont +posé pour le type de mon héros vous sont chers. Je ne puis donc faire +mieux que de vous dédier ce livre qui, tout en racontant les grandes +actions d'un autre âge, a la prétention de peindre, réunis en un seul +personnage, les deux caractères les plus délicieusement gascons de notre +époque. Outre que l'orgueil légitime de l'auteur sera flatté si j'ai +quelque peu réussi, mon amitié sera ravie de nous rendre encore plus +présents, tous les trois à votre excellent souvenir. + +JOSEPH MARMETTE. + + + + LE CHEVALIER DE MORNAC + + + + PAR JOSEPH MARMETTE + + + + + INTRODUCTION + + +Vers l'année 1664, la Nouvelle-France venait de traverser et subissait +encore une des phases les plus douloureusement critiques de son +histoire. Rendus fiers et tout-puissants par le succès de leurs armée, +qui, douze ans auparavant avaient anéanti la grande nation huronne, les +Iroquois régnaient en maîtres sur le territoire du Canada. Tandis que +les guerriers des cinq cantons Iroquois tenaient en état de blocus +Montréal, Trois-Rivières et Québec, villes qui n'étaient encore que de +petits bourgs mal protégés par des palissades de pieux, leurs bandes de +maraudeurs assassinaient les laboureurs isolés dans les campagnes. + +Bien loin de songer à attaquer, les colons français ne se défendaient +qu'avec peine. Tel était le découragement et si grande la terreur +universelle, que les émigrés parlaient d'abandonner ce pays de +malédiction pour retourner en France. + +La situation semblait en effet désespérée. + +Négligée par la compagnie des Cent-Associés, qui ne songeait qu'à la +traite des pelleteries, affaiblie par les dissensions entre les +gouverneurs et l'autorité ecclésiastique, dans le Conseil-Supérieur, à +Québec, la colonie naissante se peuplait en outre si lentement qu'elle +ne pouvait fournir des défenseurs suffisamment nombreux pour tenir tête +aux Iroquois. Il eut fallu leur opposer un corps de troupes assez +imposant, et c'est à peine s'il y avait au Canada une centaine de +soldats, dispersés dans les différents postes. Depuis longtemps les +gouverneurs et les jésuites demandaient à grands cris des secours. Mais +leurs supplications allaient mourir sans résultat par delà l'Océan. + +De prime-abord, cette indifférence de la mère-patrie doit sembler +inexcusable; mais lorsqu'on se transporte de l'autre côte de +l'Atlantique pour jeter un coup-d'oeil sur les tumultueux évènements qui +bouleversaient alors le royaume de France, on s'explique cette apathie. + +La mort du cardinal Richelieu, arrivée en 1642, bientôt suivie de celle +de Louis XIII, les désordres civils qui signalèrent la régence +d'Anne-d'Autriche, les troubles de la Fronde, la bataille qui avait fait +rage aux portes de Paris, la confusion de laquelle le royaume entier +était en proie, tout cet éclat d'armes et de discordes qui remplissait +la France étouffait sans peine le faible bruit des quelques voix qui +s'élevaient en faveur du Canada. Si les particuliers, qu'enveloppait la +guerre civile, ne songeaient point à la Nouvelle-France, comment +Mazarin, à qui les factieux en voulaient surtout, aurait-il pu s'occuper +d'une colonie naissante et perdue au delà des mers? Ce ministre n'avait +eu déjà que trop de peine se maintenir entre la turbulence du Parlement +et les prétentions du grand Condé, à venir jusqu'en 1653. Ensuite, il +s'était trouvé tout absorbé par le soin de pousser la guerre contre les +Espagnols, commandés par Condé mécontent. La bataille des Dunes, livrée +près de Dunkerque par Turenne à ces derniers, avait laissé la victoire +définitive aux troupes françaises et anglaises, alliées contre +l'Espagne, à laquelle Dunkerque fut immédiatement enlevée pour être +remise aux Anglais, suivant les conventions antérieures arrêtées entre +Cromwell et Mazarin. La guerre ainsi heureusement terminée, le cardinal, +en digne élève de Richelieu, trouva que le meilleur moyen d'assurer la +durée de la paix était de marier Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse +d'Espagne. Les négociations qu'il lui fallut entreprendre à cet effet et +mener à bonne fin, précédèrent de plusieurs mois l'union du roi de +France avec l'infante. Ce mariage diplomatique fut célébré en 1660. + +Mazarin étant mort l'année suivante, Louis XIV avait pris aussitôt le +sceptre d'une main ferme, bien décidé de régner par lui-même et de +maintenir la tranquillité intérieure, ainsi que d'augmenter la +prospérité du royaume, tout en le faisant respecter et en l'agrandissant +au dehors. + +Mazarin, qui avait trop songé à remplir ses propres coffres--il +possédait à sa mort près de deux cent millions--avait laissé les +finances dans un état déplorable; mais grâce à l'administration sage et +vigoureuse de Colbert, le trésor public fut si tôt rempli que, dès 1663, +Louis XIV pouvait racheter des Anglais Dunkerque, qu'il s'empressa de +fortifier. + +Le même Colbert, si entendu à l'administration intérieure, savait aussi +tout le bénéfice qu'on pouvait attendre des colonies. L'Espagne en était +un frappant exemple, elle qui, depuis plus d'un siècle, entretenait la +guerre contre toute l'Europe, grâce aux immenses ressources que +l'ingrate patrie adoptive de Colomb tirait de l'Amérique. + +Aussi la Nouvelle-France attira-t-elle tout d'abord l'attention de +Colbert, qui, la voyant dépérir entre les mains de la compagnie des +Cent-Associés, se hâta de placer la colonie plus immédiatement sous le +contrôle de l'autorité royale. + +Par un édit du roi, de 1664, le Canada fut cédé à la compagnie des +Indes-Occidentales. En même temps, Louis XIV nommait le marquis de Tracy +Vice-Roi de toutes les possessions françaises en Amérique, M. de +Courcelles, gouverneur du Canada et M. Talon, intendant. Le choix était +des plus judicieux. Il ne fallait rien moins que la réunion de ces trois +hommes de talents et d'énergie pour arrêter la colonie sur le penchant +de sa ruine et la relever par un habile et puissant effort. + +Pour seconder les vues de ces hommes éclairés, le régiment de Carignan, +composé de vingt-quatre compagnies, fut mis à leur disposition. La +petite flotte, sur laquelle on embarqua les troupes fut aussi chargée +d'un grand nombre de familles de cultivateurs et d'artisans, amenant des +boeufs, des moutons et les premiers chevaux qui aient été vus en Canada. +[1] Soldats, marchands, colons, tous comptés, formaient plus de deux +mille âmes, c'est-à-dire une population presque aussi considérable que +celle déjà résidante en la Nouvelle-France. + +[Note 1: Les colons de la Nouvelle-France, pour témoigner leur gratitude +à M. de Montmagny, avaient cependant fait présent d'un cheval à ce +gouverneur, assez longtemps avant cette époque.] + +Tous ces secours n'arrivèrent pourtant qu'en 1665 à Québec. La colonie +était sauvée. + +Mais mon but n'est pas de m'arrêter d'une manière spéciale sur la +période de progrès qui allait succéder à un état d'affaissement si +prolongé. Bien que je doive indiquer cette heureuse renaissance au +dénouement de l'action de cette oeuvre, j'ai voulu surtout décrire, dans +les pages suivantes, les périls, les angoisses, les terreurs et les +drames qui marquaient chaque journée des hardis pionniers, nos +admirables aïeux. Ce que je veux peindre c'est cette vie d'alarmes +d'embûches et de luttes terribles dont est toute remplie l'héroïque +époque qui précéda l'arrivée du régiment de Carignan; les craintes des +habitants des villes, les incessants dangers du colon isolé dans les +campagnes et souvent hors de la portée de tout secours; puis, à côté de +cette existence parsemée d'épouvante, mais que rendaient cependant +supportable encore certaines jouissances de la civilisation, les moeurs +ou plutôt les coutumes barbares des tribus iroquoises; les marches +forcées et pénibles de leurs prisonniers de guerre; les malheurs et la +dispersion de la nation huronne; les tortures des captifs, leurs +souffrances dans les villages Iroquois; les longues nuits d'insomnie +sous les wigwams enfumés, les raffinements de cruauté des vainqueurs sur +leurs prisonniers sauvages ou blancs; l'admirable courage de ces +derniers au milieu de souffrances, de tourments inouïs; enfin la marche +stoïque de la civilisation contre la barbarie aux abois: et, pour +adoucir les sombres couleurs d'un pareil tableau, l'insoucieuse gaîté +gauloise, accompagnée d'un amour pur, fine fleur de chevalerie française +aux parfums pénétrants et salutaires comme l'image de Béatrix que Dante +emporte en son âme pour mieux endurer la vue des horreurs de l'enfer. + + + + + CHAPITRE PREMIER + + L'ARRIVÉE + + +Le soleil s'élançait, tout resplendissant, au-dessus de la cime boisée +des falaises de la Pointe-Lévi. Ses traits de feu trouaient l'humide +manteau de vapeurs qui tombait des épaules du roc géant de Stadaconna et +s'en allait effleurer de ses franges ouatées les eaux du grand fleuve, +encore endormi aux pieds de la ville de Champlain. Secoué par la brise du +matin, le brouillard commençait à se disperser dans l'air, où ses +lambeaux se dissipaient avec les dernières ombres de la nuit. + +C'était le matin du 18 septembre de l'an de grâce 1664, qui s'annonçait +si radieux à la petite ville de Québec. + +Là-bas, entre l'extrémité de la Pointe-Lévi et le flanc onduleux de la +belle Île d'Orléans, aux feuillages rougis par l'automne, les trois +voiles blanches d'un vaisseau semblaient planer dans l'espace. Quelques +flocons de brume qui roulaient encore en se jouant, sur la crête de +petites vagues qu'un léger vent de nord-est commençait à soulever sur le +fleuve, enveloppaient le corps du navire, dont les voiles, seules en +vue, se rapprochaient graduellement de la ville comme celles d'un +vaisseau fantôme. + +Bientôt, les victorieux rayons du soleil balayèrent devant eux ces +restes de brouillard, qui disparurent en un instant, comme les traînards +de l'arrière-garde d'une armée vaincue, sous la dernière volée de +mitraille des vainqueurs. + +Le trois-mâts apparut alors en entier, sa voilure coquettement inclinée +à bâbord, tandis qu'un bouillonnement de blanche écume dansait gaîment +au-devant de la proue du vaisseau; car la brise fraîchissait du large. + +Or, en ce moment, maître Jacques Boisdon, l'unique hôtelier de Québec, +ouvrait les contrevents de son hôtellerie, sise sur la rue Notre-Dame et +près de la grande place, à la haute-ville. [2] Le bonnet de laine rouge +de l'hôtelier était gaillardement rabattu sur sa bonne grosse figure +enluminée, les aiguillettes de son haut-de-chausses lui retombaient +jusqu'au genou en décrivant un quart de cercle sur la respectable +rotondité de son ventre, tandis que le vent du matin se jouait dans le +collet déboutonné de sa chemise de toile commune de Bretagne, et +caressait de sa fraîche haleine les chairs grasses du cou trapu de +l'aubergiste. + +[Note 2: La rue Notre-Dame prit plus tard le nom de M. de Buade, comte +de Frontenac, lorsque ce gentilhomme devint gouverneur du Canada.] + +Ceux qui ont lu François de Bienville, se rappelleront sans doute que +l'illustre Jean Boisdon était le fils du premier hôtelier de Québec, +Jacques Boisdon que nous mettons en scène aujourd'hui.[3] + +[Note 3: Parmi les actes officiels qui nous restent du Conseil établi à +Québec par M. d'Ailleboust et d'après un règlement royal donné le cinq +mars 1648, on en trouve un en date du 19 septembre de la même année par +lequel Jacques Boisdon est établi hôtelier à l'exclusion de tout autre. +«Il se logera,» y est-il dit, «sur la grande place, près de l'église, +afin que tous puissent aller se chauffer chez lui... Il ne gardera +personne pendant la grand'messe, le sermon, le catéchisme et les +vêpres.» Cet acte est signé par M. d'Ailleboust, gouverneur, le Père J. +Lalemant, et les sieurs de Chavigny, Godefroy et Giffard.] + +Bien qu'ambitieux, Jacques, premier du nom en Canada, n'avait pas cette +soif de gain qui fut si fatale son sacripant de fils. C'était un brave +homme que le gros père Boisdon, aimant à rire à ses heures et à lever le +coude en tout temps. Sous ce dernier rapport, maître Jean, son fils, lui +devait ressembler. + +Boisdon père aimait bien un peu l'argent, non par vile estime du métal, +mais bien plutôt pour les jouissances matérielles qu'il procure. S'il +faisait un peu la cour à sa clientèle, c'est qu'il songeait, en lui +versant bonne et fréquente mesure, que le menu de ses trois abondants +repas quotidiens s'en augmentait d'autant, et que la bonne chère +adoucissait singulièrement aussi l'humeur tant soit peu revêche de +Perpétue, sa digne épouse. + +Comme il achevait d'ouvrir son dernier volet, il entendit le bruit +réjouissant des casseroles que sa vaillante moitié agitait à +l'intérieur. La seule idée de la belle omelette au jambon de Bayonne, +qui l'attendrait bientôt, toute fumante et dorée, sur la table du +déjeuner, le fit sourire, et se sentant les jambes engourdies par le +sommeil, il enfonça ses deux mains dans les poches profondes de son +haut-de-chausses, et fit quelques pas dans la rue pour se dégourdir et +se remettre en appétit. + +Il allait ainsi, longeant la grande église et se dandinant avec +béatitude, vers la demeure de Mgr. de Laval, [4] lorsqu'un cri de +joyeuse surprise lui échappa. + +[Note 4: En 1664, Mgr. de Laval demeurait dans une maison bâtie à +l'endroit où s'élève aujourd'hui celle de la Fabrique de la cathédrale, +à côté du presbytère de la haute-ville. On voit cependant, sur un plan +de Québec, fait en 1660 et intitulé «Vray plan du haut et bas de Québec. +Comme il est en l'an 1660,» on voit, dis-je, que Mgr. de Laval avait +d'abord occupé la maison de Mme de la Pelleterie, près du couvent des +Ursulines.] + +Ses regards venaient de tomber sur la rade, qui alors était parfaitement +visible de la haute ville; car cet amas de maisons qui s'élèvent +maintenant en face du nouveau bureau de poste, ne masquait pas la vue en +ces temps reculés, tandis qu'à l'endroit quelque vingt-cinq ans plus +tard, devait s'élever le premier évêché, il n'y avait qu'une seule +maison appartenant au procureur-général, M. Ruette d'Auteuil. [5] + +[Note 5: C'est sur ce terrain que sont aujourd'hui construits les +bâtiments de notre Parlement provincial.] + +Après un instant de contemplation, il tourna brusquement sur lui-même et +se prit à courir ou plutôt à rouler vers son logis. Il arrive chez lui +tout essoufflé, et cria en ouvrant la porte de l'hôtellerie. + +--Perpétue! Perpétue! + +--Allons qu'est-ce qu'il y a? fit dame Boisdon, qui cassait en ce moment +un oeuf frais, dont le jaune en se répandant dans la poêle, autour de +tranches roses de jambon saupoudrées de brindilles de persil, semblait +un petit lac dont les flots d'or baigneraient des flots de corail et +d'émeraude. + +Boisdon sentit que l'eau lui en venait aux lèvres. + +--C'est bon! dit-il en clignant de l'oeil. Mais au lieu d'une omelette, +c'est dix au moins qu'il faut faire. + +Dame Boisdon se retourna tout d'une pièce, et se cambrant sur sa hanche +droite, le poing armé d'une énorme cuiller, elle repartit d'un ton +aigre: + +--Comment! Perds-tu la tête vieux gourmand? Dix omelettes pour ton +déjeuner! + +--Non, non, Bettie, fit Boisdon en passant sa grosse main sous le menton +osseux et pointu de sa longue et sèche femme. C'est que, vois-tu.... (il +était essoufflé) je viens de voir un vaisseau d'outre-mer.... qui entre +à pleines voiles dans le port... Dans un quart d'heure il aura jeté +l'ancre.... Je cours à la basse-ville.... et, sur la chaloupe du père +Jérôme Thibault.... je me rends à bord du bâtiment pour voir s'il y a +des gens... qui se retireront chez nous--chose dont je ne doute pas. +Allons! vite mon pourpoint, Pétue, mon pourpoint! + +--Eh bien! laisse-moi le temps d'aller le chercher. Il est en haut, sur +le pied de la couchette. + +De ses deux longues jambes, Perpétue gravit l'escalier en un clin d'oeil +et redescendit de même. + +--Allons! bon! fit l'hôtelier, et il endossa son habit avec quelque +difficulté. Fais une dizaine de bonnes omelettes. Il n'est que six +heures. Je serai revenu avant huit avec des voyageurs, j'espère. Tu +tireras aussi un grand pot de vin d'Espagne, du petit tonneau bleu, tu +sais, celui du fond. C'est du meilleur. + +Et Boisdon sortit en trottinant. + +--Tiens, le voilà qui oublie son chapeau et qui part avec son bonnet +rouge sur la tête. Ces hommes! ils sont tous un peu fous! Jacques +Jacques! dit-elle en se penchant par l'ouverture de la porte +entrebâillée. + +Mais son mari ne l'entendait pas et courait aussi vite que le lui +permettaient ses grosses jambes courtes, vers la rue qui descendait au +magasin. [6] + +[Note 6: C'est ainsi que se nommait alors la côte de Lamontagne. M. +l'abbé Laverdière, l'érudit annotateur de cette belle édition des +oeuvres de Champlain que tous connaissent, prétend que le nom de la côte +de Lamontagne lui vient d'un Individu qui s'appelait ainsi et demeurait +quelque part sur le parcours de la côte. Chacun sait que le _Magasin_ se +trouvait au lieu où s'élève aujourd'hui l'église de la basse-ville, et +que c'était le premier édifice construit à Québec du temps de Champlain. +Depuis que ces lignes ont été écrites, notre cher abbé. Laverdière est +mort, emportant avec lui dans la tombe la solution d'une foule de +problèmes historiques connu de lui seul, et les regrets universels de +tous ceux qui, en Canada, s'occupent d'exhumer les souvenirs de notre +histoire de la poussière du passé.] + +Cependant le navire, à haute poupe et aux flancs fortement bombés, +venait de jeter l'ancre devant la ville. Des matelots perchés sur les +vergues carguaient la dernière voile. Tout sur le pont était en +mouvement. Le capitaine donnait ses ordres pour faire descendre les deux +chaloupes à l'eau; des matelots tiraient sur les câbles. On entendait le +grincement des poulies, les cris du sifflet du contremaître, et des +jurons qui tombaient de la mature. + +Quelques passagers, debout sur la poupe, regardaient avec curiosité les +soixante-dix maisons [7] éparses à la basse-ville et sur les hauteurs de +Québec, ainsi que les côtes élevées et sauvages qui entouraient la ville +et dont les cimes boisées, aux sombres dentelures, se découpaient +hardiment sur l'horizon rosé par les feux du soleil levant. Parmi ces +émigrés qui avaient ainsi quitté le beau pays de France pour venir +apporter à la colonie naissante leur contingent de sueurs et de sang, il +en était un surtout, qui se faisait remarquer par sa bonne mine et son +grand air. On voyait qu'il était gentilhomme. + +[Note 7: Tel était le nombre d'habitations qu'il y avait alors à Québec. +Voir l'histoire du Canada de M. Ferland, tome II, page 87 (en note).] + +Pourtant son costume se ressentait, soit des fatigues du voyage, soit +peut-être aussi, et j'incline à croire cette dernière assertion, du +frottement par trop prolongé de l'aile du temps. Quoique campé crânement +sur l'oreille gauche, son feutre gris avait évidemment dû voir bien du +pays et essuyer beaucoup d'orages depuis qu'il était sorti des mains de +certain chapelier de Caudebec. Ses larges bords s'affaissaient quelque +peu et sa couleur grise primitive tirait singulièrement sur le jaune +pâle. + +Un pourpoint, sorte de gilet très-court, en drap rouge garni de +passements d'or un peu ternis enserrait ses épaules, par dessus +lesquelles retombait un ample manteau de route, en drap couleur de musc, +que relevait par derrière le fourreau d'une épée retenu sur la hanche +gauche par un baudrier encore assez richement brodé d'argent. Entre les +deux pans de ce manteau, apparaissaient d'abord le haut-de-chausses, +d'une couleur écarlate qui avait dû être vive quelques mois auparavant, +mais qui tendait maintenant à prendre une teinte violette, puis les plis +bouffants de la chemise, que le peu de longueur du pourpoint laissait +librement voir au-dessus du haut-de-chausses, car la mode du temps le +voulait ainsi. + +Enfin de lourdes bottes de voyage à éperons d'argent, et dont +l'entonnoir affaissé s'évasait au-dessus du genou, chaussaient ses +pieds, petits comme ceux de tout homme de bonne race. + +Malgré l'état assez délabré de son costume, notre gentilhomme avait +bonne et fière mine. + +Il était grand, brun, et sa figure longue mais fine accusait vingt-huit +ans. Dominée par un nez fortement aquilin, sa lèvre supérieure +disparaissait sous une moustache noire, dont les bouts, soigneusement +frisés, serpentaient coquettement aux coins de sa bouche ferme et +moqueuse, tandis qu'une royale se tordait en spirale sur un menton +avancé, dont la forme annonçait un joyeux appétit. La mode de porter la +barbe commençait à se passer à la cour du jeune roi, et pourtant les +gens de guerre conservaient encore ces belles moustaches du temps de +Richelieu, qui donnaient un air si crâne et que les femmes aimaient +tant. + +--Cap-de-diou! s'écria-t-il soudain, (car c'était un brave enfant de la +Gascogne que le sieur Robert du Portail, chevalier de Mornac)--le beau +cap! + +Et son oeil noir et intelligent montait et se promenait sur le +Cap-aux-Diamants. + +--Mais sangdiou! la pauvre petite ville que cette capitale où nous +venons faire la cour à dame Fortune! + +Il disait cela avec ce diable d'accent gascon, unique en son genre, et +que nous nous garderons bien de vouloir imiter en ce récit. + +Puis, abaissant son regard jusqu'à l'eau. + +--Oh! mais, capitaine, dites donc, quel est ce gros homme coiffé d'un +bonnet rouge, et qui emplit à lui seul l'arrière de la chaloupe que l'on +voit s'approcher? + +--Ce doit être notre joyeux hôtelier, compère Jacques Boisdon, répondit +le capitaine en se penchant sur le bastingage pour mieux examiner ceux +qui montaient l'embarcation signalée. + +--Celui qui tient l'unique hôtellerie de Québec? + +--Précisément, et, comme je vous l'ai déjà dit, c'est chez lui qu'il +vous faudra descendre. + +La chaloupe du père Jérôme Thibault arrivait en longeant le navire et la +face épanouie de Jacques Boisdon apparaissait souriante au-dessus du +ventre rebondi qui, à chaque oscillation du canot, ballottait lourdement +sur les genoux de l'aubergiste. + +--Mordiou! la bonne trogne ricana le Gascon. Si j'avais sur le chaton de +ma bague autant de rubis que ce gaillard en a sur le nez, je pourrais +rebâtir le château de Mornac, ce pauvre manoir de mes aïeux dans les +ruines duquel nichent en paix les hirondelles. Oh! cadédis! la belle +outre à gonfler de vin que cette large panse! + +En ce moment, plusieurs interpellations, parties de tous les points du +vaisseau, indiquèrent au Gascon à quel point l'aubergiste était +populaire parmi les marins. + +--Hé! bonjour, père Boisdon. Comment ça va-t-il, vieux cachalot? Et dame +Pétue se porte comme un charme? Buvons-nous toujours sec, grosse éponge! + +Puis une voix grêle qui descendait du bout de la grande vergue: + +--Père Boisdon, mes amours! avons-nous encore de ce bon vieux guildive +du petit tonneau rouge. Hé! dites donc, vieux loup de terre? + +Boisdon, ahuri par tant de questions, levant en l'air sa figure +apoplectique et criait de sa voix grasse: + +--Bien, mes enfants, merci! Oui, oui, nous avons encore de fines +liqueurs, allez! + +--Trois bravos pour Boisdon! dit le capitaine, qui, depuis son dernier +voyage, devait deux écus à l'aubergiste. + +Et de quarante gosiers marins sortirent trois vociférations, qui +causèrent tant d'émotions à l'hôtelier que sa figure s'empourpra comme +s'il allait être frappé d'un coup de sang. + +--Chers bons enfants! murmurait-il, tandis qu'une larme furtive glissait +de ses yeux pour se dessécher aussitôt sur sa joue en feu. Allons-nous +nous arroser un peu le dalot du cou pendant une quinzaine! Sapreminette! + +Dans ses grands moments de joie, le paisible aubergiste se permettait +cet inoffensif juron. + +On venait cependant de glisser jusqu'à fleur d'eau une échelle volante, +et les passagers se préparaient à descendre dans les chaloupes, lorsque +Boisdon cria d'en bas: + +--Si quelqu'un de ces messieurs désire loger l'auberge du Baril-d'Or, +qu'il veuille embarquer avec moi. + +Mornac fut un des premiers qui se rendit cette invitation. Un matelot +transporta dans la chaloupe du père Thibault une petite valise qui +contenait tout le bagage et la fortune du Gascon. + +En voyant le mince porte-manteau de son hôte, l'aubergiste fit la +grimace. Pourtant, lorsque le chevalier mit le pied dans la chaloupe, +Boisdon le salua respectueusement et lui dit qu'il était flatté d'avoir +l'honneur d'héberger un gentilhomme. + +--Qui sait, après tout, s'était dit l'hôtelier, cette valise peut être +remplie d'argent, et notre hôte payer libéralement. + +Quelques personnes prirent place à côté du chevalier, les autres dans +les deux chaloupes du vaisseau, et ces embarcations se dirigèrent, force +de rames, vers l'endroit de la basse-ville où s'élevait encore le +magasin construit par Champlain. + +Sur le rivage plusieurs gens attendaient les arrivants. Car c'étaient +des compatriotes, des amis, des parents peut-être, qu'ils allaient +recevoir. Et n'aurait-on pas aussi de récentes nouvelles de France, du +bon pays des aïeux dont on conservait si douce souvenance, où les pères +dormaient leur dernier sommeil et que les enfants ne reverraient +probablement jamais. + +Des acclamations des cris de joie et de reconnaissance, accueillirent +les nouveaux venus. Mornac ne connaissait personne et s'empressait de +débarquer avec sa valise, lorsque l'aubergiste héla certain gamin de +douze ans, qui, la tignasse ébouriffée, le nez au vent et les mains dans +les poches, regardait chacun d'un air effrontément inquisiteur. + +--Jean! cria l'hôtelier, arrive ici, petiot, et monte, à la maison le +porte-manteau de monsieur. + +C'était le fils aîné de Jacques Boisdon, messire Jean dont nous avons +raconté, dans _François de Bienville_, les mésaventures si bien +méritées. + +Jean s'approcha et fit mine de s'emparer de la valise du Gascon. + +Celui-ci s'écria: + +L'enfant va s'éreinter! + +--Oh! non, monsieur, repartit l'affreux gamin: ça ne pèse pas le diable, +vos bagages, allez! + +Et d'un tour de main, il enleva la valise qu'il mit sur son épaule +gauche. + +--Mordiou! Maroufle! s'écria le Gascon, prétends-tu te moquer de moi? +C'est que je te couperais la langue, vois-tu? + +--Ne lui coupez rien, monsieur le marquis! s'écria Boisdon. Quoiqu'il +n'y paraisse pas, voyez-vous, mon Jeannot est robuste et aime montrer sa +force. + +--A la bonne heure; sandis! répondit Mornac. + +--Veuillez me suivre, messieurs, dit Boisdon à ses hôtes, qui prirent +avec lui le chemin de la haute-ville, et s'engagèrent dans la rue +Sous-le-Fort. + +Boisdon fils les suivait par derrière et murmurait entre ses dents, en +faisant sauter sur ses épaules le léger porte-manteau du Gascon. + +--C'est égal, tout de même, ça ne pèse pas beaucoup et ça sonne creux. +Mais il faudra dire le contraire pour que monsieur me donne des sous. + +On voit que le satané garçon avait déjà la passion du gain bien +développée. + +Mornac gravissait lestement la rude montée du fort à la haute-ville. Le +poing droit campé sur sa hanche, la main gauche arrêtée sur la garde de +son épée, la grande plume rouge de son large feutre frissonnant sous le +vent du matin, il s'en allait la tête haute avec un sourire dédaigneux +aux lèvres, et contemplait les quelques maisons sombres et d'apparence +plus que modeste qui se dressaient çà et là sur son passage. + +Il eut pourtant un serrement de coeur lorsqu'il longea le cimetière qui +se trouvait alors occuper cette langue de terre qui descend de l'édifice +du Parlement vers la côte et où l'on voit encore des pieux de palissade +noircis par la pluie et le temps. Quelques petites croix de bois, +plantées sur de légers renflements de terrain, rappelaient aux passants +que tous, tôt ou tard, doivent aller dormir dans un semblable lit de +terre et de gazon jusqu'au grand réveil du jour éternel. + +--Est-ce donc ici que je dois laisser mes os? se dit le chevalier. Bah! +qu'importe, après tout. Et, sandis! ce ne serait pas encore trop +malheureux que de mourir de ma belle mort; car on dit que dans ce pays, +il est plus rare d'expirer dans son lit que sous le fer et le feu des +Sauvages. + +Pour chasser ces funèbres pensées, il détourna la tête à gauche et +regarda les hautes murailles du château St. Louis, qui se dressent +fièrement sur le sommet de la falaise. + +Comme il arrivait au point culminant de la côte, ses yeux s'arrêtèrent +sur le terrain, vaste alors, où s'élèvent aujourd'hui le bureau de poste +et le bloc de maisons qui s'étendent en face. + +Une trentaine de cabanes d'écorce, faites en forme de cône, s'offraient +aux regards ébahis de l'étranger. C'était le «Fort-des-Hurons». + +Ces wigwams servaient d'abri aux quelques infortunés descendants de la +grande nation huronne, qui, naguère encore régnait en souveraine sur les +immenses forêts du Canada. + +Décimés, presque anéantis par les Iroquois, qui de 1648 à 1650, avaient +porté le massacre et ils destruction dans les bourgades de Saint-Joseph, +de Saint-Ignace, de Saint-Louis et de Saint-Jean, les malheureux Hurons +avaient dit adieu aux bords du beau lac qui sera seul garder leur nom, +et s'en étaient venus chercher un refuge aux environs de Québec. Il y +avait à peine quelques années qu'ils respiraient en paix dans l'île +d'Orléans, lorsque le tomahawk Iroquois s'en vint les relancer dans un +endroit oh les malheureux s'étaient crus un instant à l'abri de la haine +implacable de leurs mortels ennemis. Beaucoup furent tués, la plus +grande partie emmenés en captivité. Ceux-là seuls qui purent s'échapper, +c'était le petit nombre, accoururent implorer la pitié des Français et +se placer sous la protection immédiate des canons et des mousquets +d'Ononthio, [8] c'est-à-dire sous les murs même du Château-du-Fort. Ce +n'est que vers 1676 que les restes infimes d'une nation, autrefois si +puissante et si fière, enlevèrent leurs wigwams du Fort-des-Hurons pour +aller s'établir à Sainte-Foye, trois ou quatre milles à l'ouest de +Québec. Quelques six années plus tard, le gibier des bois voisins étant +épuisé, ils allèrent se fixer à trois lieues de Québec, à la +Vieille-Lorette, où le dernier vrai Huron repose maintenant sous la +terre de l'oubli. + +[Note 8: Les Sauvages désignaient ainsi les gouverneurs français. Ce nom +qui signifiait grande montagne et qui était la traduction sauvage de +celui de Montmagny, s'étendit ensuite à tous les gouverneurs qui +succédèrent celui-là.] + +Mornac regardait avec surprise le camp des Sauvages. De légers flocons +de fumée blanche montaient en spirale par le haut des wigwams, dont les +pans d'écorce de bouleau se paraient de peintures bizarres représentant +les insignes du maître qui l'habitait. La plupart des animaux du pays, +depuis l'ours et le loup jusqu'à la loutre et le rat-musqué, y +défilaient paisiblement sous les yeux surpris du Français. A la porte +des cabanes, les hommes, à moitié nus, fourbissaient leurs armes, +façonnaient des flèches ou repassaient des peaux d'animaux récemment +tués. Plus loin, des jeunes gens s'exerçaient à sauter ou à lancer des +flèches. Ici, les vieilles femmes s'occupaient des apprêts du frugal +repas du matin, tandis que de plus jeunes berçaient un nourrisson dans +leurs bras nus en chantant un air triste et doux. Quelques jeunes +filles, attirées par le passage des arrivants, se tenaient tout près de +la palissade qui entourait le fort des Hurons. Leur oeil ardent et noir +brillait entre les pieux de l'enceinte, en se fixant sur le chevalier de +Mornac, dont la bonne mine et la fière moustache faisaient battre bien +vite le coeur de plus d'une d'entre elles. + +Le galant gentilhomme rêvait déjà la conquête de ces yeux noirs, dont le +trait de flamme transperce, lorsque Boisdon ouvrit à ses hôtes la porte +de l'auberge. + +Comme le lecteur ne tiens guère aux détails du déjeuner de l'hôtellerie +Boisdon, nous le prierons de nous suivre au second étage de la taverne +du Baril-d'Or, où Boisdon avait conduit le chevalier, dans une chambre +dont la fenêtre donnait sur la grande place de l'église. + +Il pouvait être dix heures. Réconforté par un déjeuner substantiel, où +le bon vin n'avait certes pas fait défaut, Mornac se tenait accoudé sur +la tablette de la fenêtre ouverte et regardait au dehors. + +Ses yeux, après s'être promenés sur le collège des Jésuites, dont le +long mur de façade, percé d'une double rangée de croisées, descend vers +la rue de la Fabrique, erraient sur l'embouchure de la rivière +Saint-Charles; l'espace sur lequel s'élèvent aujourd'hui le séminaire et +l'Université-Laval, ainsi que toutes les maisons comprises entre les +remparts, les rues de la Fabrique et Saint-Jean et l'Hôtel-Dieu, +n'existant pas encore à cette époque. Tout ce vaste terrain, jusqu'à la +grève, était encore la propriété des héritiers du sieur Guillaume +Couillard, époux de Guillemette Hébert, fille du premier colon de +Québec. M. Couillard était mort l'année précédente, le 4 mars 1663, et +sa veuve demeurait dans l'unique maison qui s'élevait sur la propriété. +[9] Ce n'est que quelques années plus tard que Mgr de Laval devait +acheter ce terrain pour y fonder un séminaire. + +[Note 9: Il y a une couple d'années que M. l'abbé Laverdière a trouvé, +près de la porte qui conduit du Grand-Séminaire au jardin, les ruines du +mur de fondation de cette maison.] + +Il y avait quelque temps que Mornac laissait errer ses regards de la +rivière Saint-Charles au fleuve et du fleuve aux grandes montagnes du +Nord qui se coloraient d'une teinte bleu-rougeâtre sous le soleil de +cette matinée d'automne, quand un bruit de voix et un mouvement inusité +appelèrent l'attention de l'étranger sur la grande place. + +Une trentaine de personnes, des enfants et des jeunes gens, suivaient un +groupe de dix hommes bizarrement accoutrés, sur lesquels la curiosité du +chevalier se concentra. + +Leur tête était nue et leurs cheveux, rasés sur le haut du front, +étaient relevés sur le crâne et réunie en une touffe du milieu de +laquelle s'échappait une plume d'aigle. Leur visage dont les pommettes +saillantes et le teint cuivré indiquaient les enfants de la race +aborigène de l'Amérique septentrionale, était curieusement bariolé de +couleurs éclatantes. L'un avait le nez point en bleu, l'autre en rouge, +on troisième en jaune; un quatrième avait toute la figure noire comme de +la suie, l'exception du menton, des oreilles, et du front, de sorte +qu'on l'aurait cru masqué. D'autres avaient de simples lignes de +couleurs diverses, qui leur couraient en zig-zag sur le front, le nez et +les joues. Leur cou, le buste et les bras étaient nus et aussi tatoués +de couleurs voyantes, qui représentaient les insignes de leur tribu et +de leurs exploits. Des colliers de grains de porcelaine et de griffes +d'ours, de loup et d'aigle entouraient leur cou et retombaient sur leur +poitrine nue. Une peau de daim, dont le bas était découpé en frange leur +enserrait la ceinture, ou reposaient le tomahawk, ainsi que le couteau à +scalper, et descendait jusqu'au genou. La jambe et le pied étaient +couverts d'un bas-de-chausses aussi en peau de daim, dont la couture +disparaissait sous une frange aux longues découpures s'agitant chaque +pas. Retenue sur la poitrine par une courroie, une robe de peau de +castor, de vison, de loutre ou de martre, leur tombait des épaules +jusqu'au jarret. Du haut en bas de cette sorte de manteau d'un +très-grand prix, étaient teintes de longues raies, également distantes +et larges d'environ deux pouces; on aurait dit des passementeries. Au +bas de la robe les queues de vison, de martre ou de loutre pendaient en +franges soyeuses, tandis que la tête de ses animaux était fixée en haut +pour servir d'une espèce de rebord. + +Ces hommes, le chef en tête, marchaient gravement et sans daigner +regarder la foule de curieux qui les suivaient. + +--Cap de diou se dit Mornac avec des yeux tout grands de surprise, voici +bien de curieux personnages! + +Et se penchant hors de la fenêtre, il apostropha Boisdon, qui parlait +avec emphase au milieu de quelques-uns de ses nouveaux hôtes que +l'étrangeté du spectacle avait attirés à la porte de l'auberge. + +--Père Boisdon! + +--Monsieur le comte? fit le digne homme, qui leva vers la fenêtre sa +figure empourprée par la bonne chère et le vin. + +--Quels sont donc ces drôles? + +--C'est une députation d'Iroquois que M. le Gouverneur doit recevoir ce +matin. + +--Oh! oh! sandiou! ce sont là ces croquemitaines qui font tant de peur +aux grands enfants de la Nouvelle-France! + +Puis, à demi-voix: + +--Mais à propos du Gouverneur, n'est-il pas temps de lui demander +audience afin, d'abord, de lui remettre des dépêches de la cour, et +ensuite de le prier de s'intéresser en ma faveur. + +--Monsieur Boisdon! cria-t-il de nouveau. + +--Qu'y a-t-il à votre service, monsieur le Comte? + +--Pouvez-vous me faire conduire au château Saint-Louis? + +--Certainement. Jean, holà! Tu vas guider M. le comte au château. + +Le gamin, qui espérait entrer à la suite du gentilhomme et assister +ainsi à la réception des Iroquois, accepta avec enthousiasme. + +Mornac sortit les dépêches de sa valise, les mit dans la poche de son +pourpoint, reprit son épée qu'il avait quittée pour se mettre à table, +descendit dans la rue et suivit Boisdon fils. Celui-ci, fier d'escorter +un gentilhomme et de se rendre au château, jetait des regards vainqueurs +sur les connaissances de son âge qui flânaient dans la rue et +contemplaient avec envie leur heureux ami Jean Boisdon. + + + + + CHAPITRE II + + HARANGUES ET PIROUETTES + + +La résidence des gouverneurs français, appelée Château du Fort ou +Saint-Louis, s'élevait sur les fondations mêmes qui soutiennent encore +aujourd'hui la terrasse Durham. Commencé par Champlain, le château avait +été peu à peu agrandi, amélioré, fortifié par M. de Montmagny et ses +successeurs. Dominant la basse-ville et perché sur le bord de la +falaise, cent quatre-vingt pieds au-dessus du fleuve, le donjon formait +un grand corps de logis de deux étages, ayant cent vingt pieds de +longueur, aux deux pavillons qui composaient des avant et arrière-corps. + +Sur la façade du bâtiment régnait une longue terrasse, qui surplombait +le cap et communiquait de plein pied avec le rez-de-chaussée. + +Un grand mur d'enceinte, flanqué de deux bastions, mais sans aucun +fossé, défendait le château du côté de la ville. + +A cette époque, le gouverneur-général était M. de Mésy, vieux militaire +et ancien major de la citadelle de Caen. Son prédécesseur, M. +d'Avaugour, ayant été rappelé en France par suite des démêlés qu'il +avait eus avec Mgr. de Laval, au sujet de la traite de l'eau-de-vie, +l'évêque de Québec avait demandé à la cour de choisir lui-même le futur +gouverneur; ce qui lui avait été accordé. Le prélat avait désigné M. de +Mésy, l'un de ses anciens amis. Mais il se repentit bientôt de son +choix. Car à peine le nouveau gouverneur fut-il arrivé à Québec, que la +guerre éclata entre l'évêque et lui. L'élection du syndic des habitants +mit le feu de la discorde au sein du Conseil Souverain. La plus grande +partie du Conseil était opposée au principe électif et repoussa trois +fois l'élection du syndic. Pour faire triompher ses idées, certainement +plus libérales alors que celles de la majorité dirigée par l'évêque, le +gouverneur suspendit plusieurs membres de leurs fonctions, et força le +procureur-général Bourdon, ainsi que le conseiller Villeraye, à +s'embarquer pour l'Europe. + +Quoiqu'on ne puisse approuver l'opportunité de ces mesures, il résulta +de tous ces tiraillements et des scènes violentes qui s'ensuivirent +entre le gouverneur et l'évêque, que si M. de Mésy se montra trop +ardent, trop emporté, trop irréfléchi dans ses procédés Mgr de Laval, de +son côté, ne mit peut-être pas assez de soin à se concilier l'esprit +altier de son ex-ami par quelques concessions habiles. D'ailleurs les +querelles que le même prélat eut plus tard avec M. de Frontenac, +prouvent que monsieur l'évêque, ainsi qu'on disait alors, était +très-entier dans ses opinions, et que le sang royal qui coulait dans ses +veines s'échauffait fort facilement dès qu'on faisait mine de froisser, +tant soit peu, les idées éminemment autocratiques qu'il tenait de son +auguste cousin Louis XIV. + +Mornac s'était fait annoncer et venait d'être introduit auprès du +gouverneur, qui avait ordonné de le faire entrer immédiatement en +apprenant que le gentilhomme était porteur de dépêches de la cour. + +Après l'avoir salué cordialement et avoir reçu des mains du chevalier le +pli scellé des armes royales, M. de Mésy pria son hôte de s'asseoir. + +D'une main dont il s'efforçait en vain de dissimuler l'agitation, M. de +Mésy rompit le cachet du message de Colbert, et se mit à parcourir la +lettre d'un regard fiévreux. + +Mornac le regardait. Soudain il le vit pâlir, tandis que ses doigts +crispés froissaient la dépêche. + +Colbert, au nom du roi, reprochait vertement à M de Mésy ses violences +envers l'évêque et le conseil, et lui annonçait que M. le marquis de +Tracy, MM. de Courcelles et Talon étaient chargés de faire son procès +dès leur arrivée à Québec. + +Une larme d'indignation glissa sur la joue ridée du vieux soldat. Un +éclair enflamma ses yeux. Il fut près d'éclater. Mais, il se maîtrisa +presque aussitôt en se rappelant qu'il n'était pas seul. Puis, après +avoir avalé un sanglot prêt à lui échapper, il poursuivit la lecture de +la dépêche. On lui annonçait le prochain départ du régiment de Carignan +pour le Canada, tout en lui enjoignant de ne faire aucune concession aux +Iroquois, vu que les secours de troupes qu'on allait envoyer à la +Nouvelle-France, mettraient bientôt les colons en état de dompter la +fierté des Cinq Cantons. + +Enfin Colbert recommandait le chevalier de Mornac à M. Mésy. + +Celui-ci, qui avait eu le temps de se remettre un peu, dit au +gentilhomme: + +--Soyez certain monsieur le chevalier, que je ferai tout en mon pouvoir, +pour vous être utile. Malheureusement, je ne vois guère la possibilité +de vous obliger immédiatement. Revenez dans peu de jours et nous verrons +à vous donner quelque chose à faire soit pour le service du roi, soit +dans la traite des pelleteries pour votre propre compte. + +Mornac s'inclina et remercia le gouverneur. + +--Maintenant, reprit ce dernier, il me faut donner audition à une +députation d'iroquois, dont je n'augure rien de bien satisfaisant. +Souhaiteriez-vous d'assister à cette assemblée, Monsieur de Mornac? + +--Je vous serais infiniment obligé de m'y autoriser. + +--Veuillez alors venir avec moi. + +Le gouverneur, suivi de Mornac, se dirigea vers la grande salle du +château. La plupart des notables de Québec s'y trouvaient déjà réunis +lorsque MM. de Mésy et Mornac y entrèrent. + +C'était d'abord le supérieur des jésuites (l'évêque avait refusé de s'y +rendre), les conseillers, l'épée au côté, comme leur charge leur en +donnait le droit, puis le procureur-général Denis-Joseph Ruette, sieur +d'Auteuil, MM. Le Vieux de Hauteville, lieutenant général de la +maréchaussée, Louis Péronne de Mazé, capitaine de la garnison du fort de +Québec, le conseiller, Aubert de la Chenaye, commis général, Charles Le +Gardeur de Tilly, J.-Bte, Le Gardeur de Repentigny, Claude Petiot des +Corbières, chirurgien, Blaise de Tracolla, médecin, et bien d'autres +dont les noms m'échappent. [10] + +[Note 10: Pour constater la précision de ces détails qu'on feuillette le +«Dictionnaire généalogique» de M. Tanguay. Ce précieux ouvrage m'a été +d'une grande utilité. On a remarqué, sans doute, que l'intendant ne +figure point parmi ces personnages; c'est que M. Robert, conseiller +d'état, le premier qui ait été nommé intendant de justice, de police, de +finance et de marine pour la Nouvelle-France, ne vint jamais au Canada. +M. Talon, qui arriva à Québec en 1665, est le premier qui ait exercé cet +emploi dans la Nouvelle-France.] + +Comme la députation Iroquoise ne s'était pas encore fait annoncer, M de +Mésy présenta le chevalier de Mornac à l'élite de la société +québecquoise, réunie au château. On fit le plus bienveillant accueil au +jeune homme, que Ruette d'Auteuil invita même à aller passer la soirée +chez lui en compagnie de quelques amis qu'il devait réunir. + +Mornac accepta avec joie, se montra sensible à tous ces bons procédés, +et commençait à répondre au grand nombre de questions qu'on lui posait +sur l'état de la France lors de son départ, quand la porte s'ouvrit pour +donner passage aux députés Iroquois. + +Le silence se fit dans la grande salle; le chef de la députation +s'avança vers M. de Mésy, aux côté duquel s'étaient rangées les +personnes que nous avons mentionnées plus haut. + +C'était un fameux capitaine agnier que ce chef, et redoutable autant par +sa bravoure que par son épouvantable cruauté. Des Français, qui avaient +été prisonniers dans le grand village agnier, avait surnommé ce farouche +guerrier, Néron. Il avait autrefois immolé quatre-vingt hommes aux mânes +d'un de ses frères, tué en guerre, en les faisant tous brûler à petit +feu, puis en avait massacré soixante autres de sa propre main. Pour +perpétuer le souvenir de cette horrible hécatombe, il en avait fait +«tatouer les marques sur sa cuisse qui, pour ce sujet, paraissait toute +couverte de caractères noirs». [11] + +[Note 11: Historique. Voir Les Relations des Jésuites Vol. III, 1663, +ch. IX, p. 25.] + +Le nom qu'il avait reçu de sa famille était Griffe-d'Ours. Mais celui +qui lui plaisait le plus et qu'il s'était, donné lui-même était la +_Main-Sanglante_. + +Bien qu'elle dépassât la moyenne, sa taille n'était pas très-élevée; +mais larges étaient ses épaules, et tout du long de ses bras on voyait +s'entrecroiser des réseaux de muscles puissants. Sur un cou épais +reposait une grosse tête, au front et au menton fuyants. Les yeux petits +et bruns, brillaient à fleur de l'orbite, tandis que le nez écrasé +semblait se confondre avec la bouche, saillante et carrée comme le +museau d'une, bête fauve. En un mot, c'était une vraie tête d'ours +plantée sur un corps d'homme, à la charpente lourde et aux appétits +féroces comme l'animal auquel il ressemblait. + +Malgré le tatouage qui couvrait sa figure, ses cheveux rasés sur la plus +grande partie de son crâne, l'Iroquois paraissait avoir quarante ans. + +Le hasard avait voulu que le chef agnier appartint à la tribu de l'Ours. +Aussi Griffe-d'Ours portait-il bien son nom. Quant à celui de +Main-Sanglante, on sait déjà qu'il était usurpé. + +Le gouverneur s'assoit dans un fauteuil, et sa suite à ses côtés; les +députés Iroquois s'assirent sur une natte, aux pieds de M. de Mésy, pour +marquer plus de respect à Ononthio. + +Tout le milieu de la place était vide, afin que l'orateur iroquois pût +faire ses évolutions sans embarras. L'éloquence des Sauvages exigeait +beaucoup de mouvements et, s'exprimait autant par des gestes +très-animés, même des bonds, que par la parole. + +L'un des Iroquois, porteur d'un long calumet tout bourré de pétun, +l'alluma et le présenta au chef. Celui-ci le prit, fuma gravement +quelques bouffées, et passa la pipe au gouverneur, qui dut en faire +autant. Lorsque le calumet de paix eut circulé par toutes les bouches +françaises, il revint aux Iroquois, qui achevèrent de consumer le tabac +qu'il contenait. + +Durant ce temps, Mornac s'essuyait la bouche à la dérobée. + +--Mordiou! grommelait-il, c'est un cérémonial assez malpropre que +celui-là. + +Les Iroquois avaient apporté vingt colliers de grains de porcelaine,[12] +qui représentaient les différentes propositions à faire. Toutes avaient +rapport à la paix dont la conclusion faisait l'objet de cette ambassade. +Chaque collier avait une signification particulière. L'un aplanissait +les chemins, l'autre rendait les rivières calmes, un troisième enterrait +les haches de guerre, d'autres signifiaient qu'on se visiterait +désormais sans crainte et sans défiance, les festins qu'on se donnerait +mutuellement, l'alliance entre toutes les nations, et le reste. + +[Note 12: Avant l'arrivée des Européens dans le pays, les Sauvages +confectionnaient ces colliers avec l'intérieur de certains coquillages; +mais comme ces wampums leur coûtaient beaucoup de travail, ils leur +préfèrent bientôt les colliers de verroterie, des que les blancs vinrent +en contact avec les aborigènes de l'Amérique septentrionale.] + +Griffe-d'Ours s'expliquait passablement en français. Il l'avait appris +des nombreux captifs que les Agniers emmenaient dans leur bourgade. + +Il se leva lorsque la pipe fut éteinte, et prit un collier, qu'il +présenta au gouverneur en lui disant: + +«Ononthio, prête l'oreille à ma voix; tous les Iroquois parlent par ma +bouche. Aucun mauvais sentiment ne se cache en mon coeur, et mes +intentions sont droites comme la flèche d'un guerrier. Nous savions bien +des chansons de guerre (nos mères nous en ont bercés); mais nous les +avons toutes oubliées, et nous ne connaissons plus que des chants de +paix et d'allégresse.» + +Il s'arrêta et se mit à chanter. Ses collègues, s'étant aussi levés +debout, marquaient la mesure avec leur _hé!_ qu'ils tiraient du fond de +leur poitrine, se promenaient à grands pas et gesticulaient d'une +étrange manière. + +Mornac ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne, et retenait +à grand'peine un fou rire qui lui chatouillait la gorge. + +Au bout de quelques instants, le chant cessa; les Iroquois se rassirent, +à l'exception de Griffe-d'Ours, qui continua sa harangue en ces termes: + +«Voyant la sincérité de ses enfants, Ononthio leur fera sans doute +l'honneur de vouloir travailler à la paix dans leurs cabanes. Ce n'est +pas que nous soyons forcé de la demander. Oh! non. Nos guerriers sont +venus plus souvent jeter leurs cris de guerre aux portes de vos +bourgades que n'avons vu les soldats blancs du haut des palissades de +nos villages. + +«Celui qui a fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; j'y suis +libre; nul n'a le droit de m'y commander; mais personne ne doit trouver +mauvais que la terre ne soit continuellement troublée. Nous sommes las +d'un massacre d'hommes qui devraient vivre en frères. Nos bras se +refusent à frapper davantage, et nos haches de guerre glissent de nos +mains engourdies, et retombent sans force sur le bord du sentier. Sans +nous baisser pour les ramasser, nous venons trouver notre père Ononthio; +et, moi, qui parle au nom de tous, je me lève, je lui tends ce collier +et lui dis: accepte-le mon père, et nos haches se couvriront de terre et +les enfants ne sachant plus où les retrouver, les laisseront se rouiller +dans l'inaction pour toujours.» + +Il prit successivement dix-sept autre colliers, et se donna beaucoup de +mouvement pour en expliquer la destination. Tantôt il se baissait comme +pour arracher une pierre ou un tronc d'arbre du milieu d'un sentier, +afin de signifier que le chemin allait être aplani par la paix; tantôt +il feignait de ramer longtemps, ce qui voulait dire que les rivières +couleraient désormais paisibles depuis Agnier jusqu'à Québec, sans +qu'aucune embûche en troublât le parcours. + +Rien qu'à le voir se démener ainsi, Mornac suait à grosse gouttes. + +Enfin Griffe-d'Ours s'empara du dernier collier et dit sur un ton plus +triste: + +«Tandis que je venais trouver mon père, il me semblait entendre des voix +plaintives qui s'élevaient de terre. D'abord, je crus m'être trompé; je +ne voyais que l'herbe qui poussait verte et serrée sur les bords du +sentier dans lequel mon pied marchait librement. Les mêmes lamentations +déchirant toujours mon oreille, je m'arrête encore. Je me penche vers la +terre et j'entends plus distinctement ces voix. Elles s'écriaient: «Mon +fils, mon frère, mon cousin chéri, ne reconnais-tu donc pas la voix de +tes parents couchés sur le sentier de guerre par les balles des blancs? +Oh! oui, n'est-ce pas? car tu t'en vas nous venger?» Non, chers parents, +répondis-je, en contenant les transports de ma douleur. Vous n'avez été +que trop vengés. Si Ononthio penchait aussi son oreille vers le gazon +qui verdoie aux alentours de ses villages, les cris de ses enfants que +nous avons immolés feraient aussi saigner son coeur, et la guerre +n'aurait plus de fin. Aussi m'en vais-je le trouver et lui dire: «Mon +père, si ceux qui sont déjà morts se plaignent tant, que sera-ce donc, +si nos combats durent encore de longues années? Les sanglots des +trépassés deviendront si bruyants que notre sommeil même en sera +troublé, et leurs sollicitations de vengeance si pressantes que la +guerre ne finira que par l'extinction de l'une ou de l'autre race.» + +«Me voici, et je jette cette pierre (il montrait le dernier collier,) +sur la sépulture de ceux qui sont morts pendant la guerre afin que +personne ne s'avise d'aller remuer leurs os, et qu'on ne songe plus à +les venger.»[13] + +[Note 13: Plusieurs phrases de cette harangue sont tirées des relations +du temps.] + +Cette fière harangue indique à quel point en était arrivée la morgue +iroquoise par suite du succès des armes des Cinq Cantons. + +Aussi, malgré les ouvertures de paix présentées par la députation, M. de +Mésy, qui savait combien de fois les Français avaient été trompés par de +semblables propositions, se leva, après avoir consulté ceux qui +l'entouraient, et répondit: + +«Je suis touché de la démarche de mes fils, et je la veux bien croire +sincère; mais comment se fait-il que vous prétendiez parler au nom des +cinq cantons tandis que je ne vois ici que des envoyés d'Agnier, de +Goyogouin et de Tsonnontouan? Si les cinq grandes tribus iroquoises +demandent la paix, pourquoi n'y en a-t-il que trois qui m'aient envoyé +des ambassadeurs?» + +Griffe-d'Ours ne répondit pas, le gouverneur reprit: + +«Le grand chef des Agniers a bien eu raison de dire que les Iroquois +n'ont malheureusement que trop massacré de français; et si vous voulez +apaiser les mânes de vos parents, nous ne saurions calmer celles de nos +frères que vous assassinez traîtreusement chaque jour. Les lamentations +de mes fils trépassés ont traversé l'Océan. Le grand Ononthio, mon +maître, les a entendues par delà l'immense lac salé. Il vient de +m'écrire qu'il enverra bientôt à ses enfants du Canada une troupe de +guerriers assez nombreuse pour aller raser vos bourgades, massacrer vos +combattants et amener en captives à Québec les femmes des Cinq Cantons +pour nous aider à cultiver nos champs.» + +«Je ne saurais donc rien conclure maintenant. Lorsque nos troupes seront +arrivées, si vous voulez vraiment la paix, revenez alors, accompagnés +des députés des Cinq Cantons, en ayant soin aussi d'amener avec vous des +otages pour la garantie des négociations, et des présents pour apaiser +les parents de ceux qui sont tombés sous vos coups. Alors le grand +Ononthio décidera.» + +--«Tes enfants, repartit Griffe-d'Ours, n'étaient pas assez nombreux, et +trop étroit était leur canot pour t'apporter des présents. Mais voici +trois de mes frères d'Agnier, de Goyogouin et de Tsonnontouan qui veulent +bien rester avec toi comme otages.» + +--«Ils sont les bienvenus, répliqua le gouverneur, et je les traiterai +comme s'ils étaient mes fils, pendant toute la durée de leur séjour +auprès de moi.» + +«Maintenant que le chef et les guerriers qui l'accompagnent veuillent +bien passer avec moi sur la terrasse du château, afin qu'on dresse ici +la table d'un repas que je leur offre au nom d'Ononthio!» + +M. de Mésy tenait à bien traiter les députés. + +Puis s'adressant aux gens de sa suite: + +--Vous voudrez bien, Messieurs, vous joindre à nous. + +Un valet ouvrit les deux battants de la porte qui donnait sur la +terrasse, et M. de Mésy s'effaça pour laisser défiler ses hôtes. Le +dernier d'entre eux, il y en avait au moins trente, venait à peine de +mettre le pied sur la galerie, lorsqu'un craquement prolongé se fit +entendre sous leurs pas. + +Instinctivement chacun veut se précipiter vers la porte. Mais ce brusque +mouvement achève de briser les poutres vermoulues de la terrasse, qui, +trop vieille et trop faible pour supporter autant de monde, s'effondre +avec fracas sur le flanc de la falaise. + +Un grand cri d'effroi retentit, et tous, militaires, conseillers et +Sauvages, tombent, roulent pêle-mêle avec les tronçons de la terrasse, +qui s'écroule sur le roc à vingt pieds de hauteur. + +Seul, le gouverneur, qui allait suivre ses hôtes, est resté dans +l'embrasure de la porte, un pied dans le vide. Pâle, il se jette +promptement en arrière, et regarde avec stupeur cet amas d'hommes et de +débris qui grouillent à ses pieds. + +Heureusement qu'à cette époque le flanc de la falaise était encore garni +de quelques arbres et d'arbustes, qui arrêtèrent la chute de la galerie; +car si le roc eût été dénudé comme aujourd'hui, ils eussent été +précipités à plus de cent quatre-vingt pieds. + +Tous ceux qui étaient tombés s'accrochaient aux branches et aux racines +pour s'empêcher de glisser sur la pente rapide du rocher. Au dessus des +clameurs générales retentissaient les sonores jurons de Mornac. +Précipité d'en haut l'un des premiers, le Gascon avait reçu tout le choc +et le poids du corps de Griffe-d'Ours, qui lui était tombé à +califourchon sur les épaules. + +--Mordious! s'écriait-il en se démenant comme un diable, allez-vous bien +descendre de sur mon dos! Eh! là, sandis! monsieur le Sauvage, vous +n'êtes pas une plume savez-vous! Cap-de-dious! vous m'éreintez!... + +Un soubresaut désarçonna son cavalier, qui surpris de la brusque +dégringolade de la galerie et saisi d'un soupçon de trahison, tira tout +aussitôt de sa gaine le couteau à scalper qu'il portait à la ceinture, +et fit mine de se jeter sur le chevalier. + +--Tout beau! monsieur l'Iroquois! s'écria Mornac en dégainant aussi, +parce que nous avons failli nous rompre le col ensemble, faudra-t-il +maintenant nous couper la gorge? + +Un éclair de réflexion démontra à Griffe-d'Ours que la chute de la +galerie, qui avait indistinctement entraîné avec elle Sauvages et +blancs, ne provenait que d'un simple accident, et il rengaina son +couteau. + +Mornac grommelait tout en se retenant aux branches d'un sapin rabougri: + +--Par la corbleu! le guignon me poursuit jusqu'ici! Je croyais pourtant +bien qu'il m'avait lâché à Brest, où j'ai perdu, sur une carte, la +veille de mon départ, les dernières mille pistoles, ou à peu près, qui me +restaient de tout l'héritage de mes vénérables aïeux! + +Il fut interrompu dans ses réflexions mélancoliques par un nouveau cri +d'effroi. + +Penchés sur la cime du roc, les acteurs de cette scène tragi-comique +regardaient en bas. + +Mornac se pencha comme les autres. + +Il vit trois des Sauvages de l'ambassade qui glissaient sur la pente de +la falaise avec une rapidité vertigineuse. Les malheureux avaient +cependant gardé tout leur sang-froid, car ils descendaient sans rouler, +et restaient assis en se retenant à chaque branche, à toute racine, à la +moindre aspérité de rocher, qui faisaient saillie sous leurs mains. + +En trois secondes, ils touchèrent la base du roc et se relevèrent sains +et saufs. + +Mais le merveilleux ne devait pas en rester là. Car bien loin de +s'arrêter et de se tâter pour constater s'ils sont intacts dans tous +leurs membres, les trois Iroquois bondissent aussitôt sur leurs pieds, +courent avec d'énormes enjambées dans la rue Champlain, et se glissent +entre les maisons, encore clairsemées à cette époque, pour apparaître +bientôt après sur la grève du Cul-de-Sac. + +Là, couchés sur le flanc, dormaient les légers canots d'écorce des +ambassadeurs iroquois. + +En prendre un sur les épaules et le porter, toujours au pas de course, +jusqu'à l'eau du fleuve, est pour eux l'affaire d'un moment. Les trois +Sauvages, se retournant vers la ville, jettent alors trois cris de défi, +qui montent en hurlements prolongés vers le château. Puis ils sautent +dans la pirogue, saisissent les avirons, et, d'une main prompte et sûre +font bondir en avant le canot, qui fend l'onde avec la rapidité de la +flèche et disparaît en un instant derrière l'angle abrupte du +Cap-aux-Diamants. + +Ceux qui s'enfuyaient ainsi avec tant de précipitation, étaient les +trois otages que Griffe-d'Ours avait dit devoir rester avec M. de Mésy. + +Un quart d'heure après, les autres acteurs de ce drame, qui avait failli +tourner à la tragédie, s'époussetaient dans la salle du château en +riant de leur mésaventure. A part quelques contusions reçues, personne +n'était sérieusement blessé.[14] + +[Note 14: Cet incident est historique. Il est ainsi raconté dans la +Relation des Jésuites de 1658. A l'une des assemblées tenues à Québec à +l'occasion d'une ambassade iroquoise, assistaient des Français et des +Sauvages alliés, qu'on avait convoqués pour délibérer. «Ceux qui s'y +trouvèrent s'étant glissés en grand nombre de la salle du château dans +une galerie qui regarde sur le grand fleuve, cette galerie ne se trouva +pas assez forte pour soutenir tant de monde, si bien qu'elle se rompit, +et tous les Français et les Sauvages, les libres et les captifs, se +trouvèrent pêle-mêle hors du fort, sans avoir passé par la porte. +Personne, Dieu merci, ne fut notablement endommagé.»] + + + + + CHAPITRE III + + GASCONNADES ET SAUVAGERIES + + +--A votre santé, chef, s'écria Mornac en vidant d'un seul trait un grand +gobelet de vin d'Espagne. + +--Oah! répondit Griffe-d'Ours en l'imitant. + +Il était trois heures de l'après-midi. + +Un gai rayon de soleil qui tombait sur les fenêtres de l'hôtellerie de +Jacques Boisdon, venait se jouer sur le bord luisant des gobelets +d'étain et d'un lourd broc, rempli de vin, reposant sur la table massive +auprès de laquelle étaient assis le chevalier Robert de Mornac et le +chef agnier Griffe-d'Ours surnommé la Main Sanglante. + +Vivement éclairées par la gerbe de lumière, qui faisait étinceler comme +autant de rubis les gouttelettes de vin rouge répandu sur la table, les +figures du gentilhomme et de l'Iroquois présentaient le plus curieux +contraste. Animé de la douce chaleur du vin, le visage de Mornac +exhalait un air de gaîté satisfaite et spirituelle. Les longues boucles +de ses cheveux frisés en torsades frissonnaient de plaisir sur ses +tempes et son front ouvert, tandis que sa longue moustache brune +semblait se tordre d'aise et sourire au contact de la fine liqueur qui +empourprait ses lèvres. + +Au contraire, la figure luisante et tatouée du Sauvage respirait cet +abrutissement féroce que les boissons spiritueuses produisent +habituellement sur les organisations vulgaires et brutales. Les lèvres +de l'Iroquois se crispaient sur ses dents; les pommettes saillantes de +ses joues peintes en bleu, prenaient une teinte violacée par suite de la +pression du sang sous cette couche de fard, tandis que ses yeux +démesurément ouverts, s'injectaient de fibrilles rouges et que sa touffe +de cheveux, droite sur le sommet du crâne et surmontée d'une longue et +noire plume d'aigle, s'agitait menaçante à chaque mouvement de tête. + +Inconsidéré dans ses désirs, suivant toujours l'impulsion du moment, +Mornac s'était imaginé, au sortir du Château Saint-Louis, d'emmener +Griffe-d'Ours à l'auberge et de le faire boire, afin, s'était-il dit de +constater combien une brute d'Iroquois pouvait tenir de mesures de vin. +De la conception à la réalisation de ce beau dessein, Mornac ne laissa +pas s'écouler une minute. L'idée lui en paraissait très-drôle, et le +Gascon ne reculait jamais devant un caprice de sa fille imagination. + +Il avait bien eu aussi la pensée vague de faire parler le Sauvage sur +les moeurs et les usages des Iroquois, dont l'étrangeté de costume et de +langage, jointe à la terrible réputation dont ils jouissaient jusqu'en +France, avaient excité au plus haut point sa curiosité. Mais à peine +était-il attablé depuis cinq minutes avec le chef agnier, qu'il +s'aperçut qu'il n'en pourrait rien tirer. Car celui-ci (on connaît la +terrible passion des Sauvages pour les boissons enivrantes) avait +absorbé le vin qu'on lui offrait si volontiers, le vidait d'un seul coup +et glapissait d'une voix rauque: Oah! + +Quelques buveurs, attablés dans un coin plus sombre de la taverne, +regardaient avec stupeur cette scène étrange, et se demandaient si le +féroce enfant des bois n'allait pas, dans son ivresse, se jeter sur eux +pour les égorger. + +Seul, Mornac ne semblait nullement songer qu'il courait un danger, et +son oeil curieux se promenait sur son étrange vis-à-vis, tandis que sa +main longue, mais fine, jouait avec les boucles soyeuses de sa +chevelure. + +--Ces longs cheveux de mon frère blanc feraient un beau scalp, bégaya +tout à coup Griffe-d'Ours entre deux hoquets. + +--Tu crois, mon vieux! repartit le Gascon en éclatant de rire. Si ma +chevelure te plaît de la sorte, je t'assure, mordious! que j'y tiens, +pour le moins, autant que toi; et cette longue épée que voici partage +absolument, sur ce point, ma manière de penser. + +--Oah! ricana Griffe-d'Ours. + +--Oah! répéta Mornac en caressant le pommeau d'argent ciselé de sa bonne +lame. + +Un éclair courut sur la prunelle fauve du Sauvage, qui étendit soudain +le bras vers le chevalier, mais se contenta pourtant de saisir le boc de +vin rouge et d'en verser ce qu'il contenait dans son gobelet, qu'il vida +les yeux fixés sur le Gascon. + +--Holà! père Boisdon! s'écria Mornac, en frappant la table avec le cul +du broc. A boire, respectable hôtelier! l'air de la Nouvelle-France me +dessèche la gorge. + +--Par saint Jacques, mon patron vénéré, murmura le timoré Boisdon, à +l'oreille du jeune homme, vous allez, bien sûr, être la cause d'un +malheur, monsieur le chevalier! Ne voyez-vous pas qu'il est gris? + +--Sois tranquille; avant dix minutes je le saoule et le couche sous la +table. J'en ai terrassé de plus forts, ha, cap-de-dious! + +--Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il arriver! soupira Boisdon en descendant +à la cave. + +Et dans le coin sombre, les buveurs ne buvaient plus. Ils auraient bien +voulu sortir; mais l'Iroquois se trouvait près de la porte, et ils +craignaient qu'il ne vint à se jeter brusquement sur eux. + +Boisdon s'approcha timidement de la table, dont il s'éloigna aussitôt +après y avoir déposé le broc demandé. + +Mornac remplit le gobelet du Sauvage, ainsi que le sien qu'il but en +savourant chaque gorgée avec de petits claquements de langue +approbateurs. + +Le regard du Sauvage se fixait de plus en plus sur la tête du +gentilhomme. Par trois fois il remplit et vida son gobelet sans quitter +des yeux les boucles frisées du chevalier. + +--A la longue vieillesse de ma chevelure, fit Mornac qui but un rouge +bord, et puisse-t-elle blanchir en paix sur mon crâne! + +A ce défi, Griffe-d'Ours poussa un rugissement et s'élança vers Mornac +en brandissant son couteau. + +Il avait grand-peine à se tenir sur ses jambes. + +Prompt comme l'éclair, le Gascon lui saisit le poignet qu'il lui tordit +en l'attirant vers la terre. + +Le sauvage tomba d'abord sur le genou, puis s'affaissa près de la table, +sous laquelle Mornac le poussa du pied. L'Iroquois était ivre-mort. + +Les buveurs du fond de la salle s'élancèrent vers la porte sans payer +leur consommation, et se sauvèrent à toutes jambes. + +--Là! voyez-vous, monsieur! s'écria Boisdon. En voilà qui décampent sans +me payer; et cela par votre faute! + +On a remarqué, sans doute, la progression descendante du respect de +Boisdon pour le chevalier de Mornac. D'abord il l'avait nommé: monsieur +le marquis, puis monsieur le comte, et enfin M. tout court. + +--Oui! continua Boisdon, qui me payera ce vin-là, maintenant? Ne vous +avais-je pas dit que vous me feriez un malheur? Et cet homme dangereux, +comment m'en débarrasser lorsqu'il se réveillera? + +--Sandis! oublies-tu donc à qui tu parles, maroufle! s'écria Mornac +échauffé par le vin. Tiens! voici un louis, paye-toi, et si cette brute +te veut causer noise à son réveil, viens me chercher en haut et je te le +mettrai proprement à la porte. Car, un animal de la sorte ne mérite pas +mieux. + +Tandis que la figure de Boisdon se rassérénait, et que le bonhomme se +confondait en excuses et en remerciements, Mornac gravit lestement +l'escalier qui menait au second étage. + +Le Gascon avait la jambe ferme comme un soldat à jeun sur le champ de +parade. Il buvait sec, ce digne chevalier! S'il aimait les longues +phrases et les grands coups d'épée, il affectionnait aussi +particulièrement les grands verres, et les savait vider royalement. + +Mornac, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, s'étendit sur le +lit et s'endormit bientôt. Ce n'est pas que le vin l'eût alourdi. Oh! +que non! Mais, fatigué par une longue traversée, et trouvant plus +confortable le lit de l'auberge que le cadre étroit dans lequel il avait +dû dormir pendant près de deux mois, le jeune homme avait sommeil; ce +qui, du reste, arrive aux plus gens de bien, même quand ils n'ont point +bu. + +Il ne s'éveilla que deux heures plus tard, et grâce encore à la +pesanteur de la grosse main de Boisdon, qui lui secouait l'épaule. + +--Pardon, monsieur le comte (la pièce d'un louis avait fait remonter +l'estime de l'aubergiste), pardon, si je me permets de mettre fin à +votre somme; mais il est six heures, et votre souper sera bientôt prêt. + +--Je t'absous, cadédis! je t'absous, brave homme, du moment que tu +n'interromps une de mes jouissances que pour m'en procurer une autre. +Sais-tu que ce léger sommeil m'a remis en appétit, et que je me sens +d'énormes cavités sous les côtes? + +--Monsieur le comte est bien bon de rendre indirectement un hommage +aussi flatteur à ma cuisine. Mais il m'avait toujours semblé que c'était +plutôt l'exercice et le grand air qui excitaient à manger. + +--Eh! eh! père Boisdon, vous oubliez le vin dans votre nomenclature. + +--C'est vrai! c'est vrai! Et puis, monsieur le comte, ce n'est pas pour +vous offenser, mais vous buvez sec. Eh! eh! + +--N'est-ce pas? fit Mornac en s'étirant les bras avec un air satisfait. +Sais-tu que c'est attribut royal, et que je le tiens du grand roi Henri +IV par la famille de Navarre, à laquelle la mienne est liée d'assez +près. + +Si Mornac n'eût pas été un tantinet vantard et menteur, il n'eût pas été +Gascon. + +--Oh! mais dites donc, père Boisdon, votre Iroquois vous a-t-il donné +bien du mal, ou cuve-t-il encore son vin. + +--Non, monsieur le comte, il s'est réveillé, il y a un quart d'heure à +peine, et s'en est allé tout de suite. Il avait encore l'air bien +farouche, et je l'ai vu qui errait sur la grand'place comme âme en +peine. Pourvu, maintenant, qu'il n'aille pas faire de mauvais coups. +Car, lorsqu'ils sont saouls, ces Sauvages sont encore plus terribles +qu'à jeun. Mais monsieur le comte veut se lever; je m'en vas. + +--C'est bon, fit Mornac, qui se mit sur son séant. Je voudrais faire un +brin de toilette; en ai-je le temps avant souper? + +--Heu!... Oui, répondit l'hôtelier en tirant de son gousset une énorme +montre d'argent, dont un seul coup bien asséné aurait assommé un ours. +Monsieur le comte a une dizaine de minutes à lui. + +--Oh! alors, j'aurai fini assez tôt pour ne me point faire attendre. + +Boisdon sortit et le chevalier sauta à bas de son lit. + +Comme il n'avait que le pourpoint et le haut-de-chausses que nous +connaissons, la toilette de Mornac ne lui prit pas beaucoup de temps. +Seulement, au lieu des lourdes bottes que nous lui avons vues en premier +lieu, il chaussa d'abord une paire de bas de soie qui lui montaient au +dessus du genou, et puis enserra ses pieds en des souliers, à boucles +d'or et qu'on appelait bottes de ville ou bottines. Ensuite, il tira de +sa valise une assez jolie paire de manchettes en fine batiste ornée de +dentelles, ainsi qu'une large cravate de point d'Espagne, qu'il noua sur +sa gorge par un bout de ruban rose, et dont il laissa pendre les bouts +en cascades sur le devant du pourpoint. Puis il raffermit sa chevelure +et retortilla sa longue moustache brune. + +Ainsi fait, il avait l'air si crâne, que lorsqu'il sortit de sa chambre, +demoiselle Perpétue Boisdon [15] sentit battre vivement son coeur sous +sa maigre poitrine; et je crois que, si Mornac eût voulu l'embrasser, +lorsqu'il la rencontre sur le palier--pardonnez-moi cette médisance sur +une femme aussi rigide--elle eût volontiers tendu la joue. + +[Note 15: On sait que les femmes mariées chez le peuple, n'ayant pas +droit au titre de dame, s'appelaient alors demoiselles. Les seules +femmes nobles se nommaient dames.] + +Vers les sept heures et demie, Mornac, le feutre à larges bords incliné +fortement sur l'oreille gauche, et sa longue rapière au côté, sortit de +l'auberge du Baril-d'Or. Il se rendait chez M. Ruette d'Auteuil, qui, +l'on s'en souvient, demeurait sur l'emplacement occupé de nos jours par +l'Hôtel du Parlement. + +Bien que la nuit ne fût pas encore venue, la lumière du jour pâlissait +sensiblement, et l'ombre commençait à s'épandre dans les rues désertes. + +Le chevalier mettait le pied sur la dernière marche du seuil de la +taverne, lorsque la bonne grosse figure de Boisdon se pencha par la +porte entrebâillée, qui laissait voir aussi la main droite de +l'aubergiste armée d'une énorme barre de chêne. + +--Monsieur le comte ne trouvera pas mauvais, sans doute, dit le brave +homme, que je barricade ma porte à cette heure. Il faut être prudent par +l temps qui court; les Iroquois rôdent continuellement aux environs, +sans compter ceux qui sont aujourd'hui dans la ville. Savez-vous que je +serais bien en peine si celui de cet après-midi allait revenir. Les bons +bourgeois n'ont pas toujours l'honneur d'abriter sous leur toit une +excellente lame accompagnée d'un poignet aussi solide que le vôtre, +monsieur le comte; aussi sont-ils accoutumés de se renfermer de bonne +heure. Bien en a pris, l'autre soir, à Nopce qui demeure au pied de la +côte de Sainte-Geneviève. Nicolas Pinel et son garçon Gilles, s'en +revenaient de leur désert, en haut de chez Nopce quand ils furent +attaqués par deux Iroquois qui manquèrent de les prendre vifs. Blessé +d'un coup d'arquebuse, dont il est mort au bout de quelques jours, +maître Nicolas se précipite de peur, avec son garçon, aval la montagne +pour se sauver. Boisverdun, qui était avec eux, lâche son coup de fusil +sur les Sauvages mais sans les toucher. Les Iroquois ayant été se +joindre à d'autres, tout près de la maison de Nopce, y tirèrent un coup +d'arquebuse dans la porte, qu'ils auraient enfoncée si elle n'eût pas +été bien verrouillée et barricadée en dedans. Les chiens jappèrent toute +la nuit à la côte Sainte-Geneviève.[16] Vous voyez que les bonnes gens +n'ont pas tort de se mettre à l'abri dès la brunante. Quand monsieur le +comte reviendra, il n'aura qu'à se nommer, et j'ouvrirai tout de suite. + +[Note 16: Historique. Journal des Jésuites, 27 avril 1651.] + +--C'est bon! c'est bon! dit Mornac impatienté du babil de l'aubergiste, +et il s'avança dans la rue Notre-Dame, qui ne devait porter le nom de +Buade que vingt ans plus tard. + +Comme il allait dépasser la demeure de l'évêque, une jeune femme, à la +démarche vive et légère, déboucha, en courant, de la rue du Fort; puis à +cinq pas derrière elle, un homme bizarrement vêtu ou plutôt très-peu +vêtu, qui la poursuivait. + +--La joue de la vierge pâle est comme une belle fleur que le chef veut +admirer de près criait d'une voix avinée l'homme qui la rejoignit en +deux bonds. + +Il avait déjà passé son bras droit autour de la taille et allait +effleurer de ses lèvres le visage de la jeune personne, lorsque celle-ci +se détourna vivement, se dégagea et le frappa en pleine figure de sa +petite main fermée. + +L'homme ricana et s'élança de nouveau vers elle. + +--A moi! au secours! cria la pauvre femme. + +Le sauvage allait encore porter sur elle ses mains brutales, quant, +soudain, Mornac bondit au devant de lui, son épée nue au poing. +Dédaignant d'en frapper de la pointe un ennemi dont les mains sont sans +armes, le chevalier rabat violemment le pommeau de son épée sur la +poitrine nue de l'Iroquois, qui tomba à la renverse. + +--Griffe-d'Ours! s'écrie Mornac avec surprise. + +--Oah! s'exclame l'autre en se relevant. Malheur au jeune fou qui a fait +couler de l'eau de feu dans les veines de la Main-Sanglante! + +Griffe-d'Ours lance son tomohâk à la tête de Mornac. + +Celui-ci, qui a deviné l'intention du mouvement, fait un bond de côté. + +La hache passe en sifflant entre Mornac et la jeune femme, et s'en va +frapper le mur du logis de Mgr de Laval. + +Aveuglé par la colère, Griffe-d'Ours se jette, le couteau au poing, sur +le chevalier qui tombe aussitôt en garde en protégeant la jeune femme. + +Légèrement piqué d'un coup de pointe à la poitrine, le Sauvage, que +l'épée du gentilhomme tient à distance, pousse des cris furieux. + +Cette scène n'avait duré que quelques secondes; mais elle se passait +tout près du fort des Hurons, et avait attiré l'attention de ces +derniers dont une dizaine se précipitent en dehors de la palissade. + +Ils entourent l'Iroquois qui brandit son couteau en hurlant. + +--Chiens que vous êtes, osez donc porter la main sur un chef que je vous +envoie rejoindre mânes de vos parents massacrés par les miens! Venez +tous!... Vous tremblez; vous n'avez que des coeurs de renards et vos +bras sont plus faibles que ceux d'une femme!... + +Le cercle des Hurons s'épaississait de plus en plus, grâce aux secours +qui leur arrivaient à chaque seconde, et le chef allait être culbuté, +tué sans doute, lorsqu'un bruit de pas retentit dans la rue du Fort, en +même temps qu'une voix sonore y criait d'un ton de commandement: + +--Arrêtez tous, au nom du roi! + +Une dizaine de soldats armés suivaient, en courant, cet homme, qui +n'était autre que Louis Péronne, sieur de Mazé, capitaine de la garnison +du Fort de Québec. + +--Que signifie ce vacarme? demanda-t-il en arrivant. + +Mornac s'avança et lui raconta l'affaire en deux mots. Le sieur de Mazé +perça la foule qui environnait l'Iroquois, et dit à Griffe-d'Ours: + +--Suivez-moi, chef. Vous passerez la nuit au château, avec vos guerriers +qui, surpris de ne vous point retrouver ce soir, sont venus se plaindre +au gouverneur de votre disparition. J'étais en train de vous chercher +pour vous ramener vers eux quand le bruit que vous venez de faire a +attiré mon attention et mes pas de ce côté. Venez, ne craignez rien, et +fiez-vous à la bonne foi des Français. Vous resterez toute la nuit au +château pour qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, et, demain matin, +vous serez libre de partir. + +Le gouverneur avait pris ses dispositions pour empêcher les Iroquois +d'errer par la ville pendant la nuit, en les gardant au château +Saint-Louis où une surveillance immédiate pouvait être exercée sur eux. + +Assez content au fond d'échapper aux mains vengeresses des Hurons, ses +ennemis mortels, Griffe-d'Ours se mit aussitôt à la disposition du +capitaine. + +Il avait déjà fait deux pas quand il s'arrêta. + +--Jeune homme à face pâle, dit-il à Mornac, nous nous rencontrerons +encore sur le sentier de guerre; et toi, vierge blanche, tu viendras +avant longtemps habiter le ouigouam du chef! + +Il se retourna au milieu des soldats qui l'entouraient et le bruit de ses +pas se perdit bientôt, avec ceux des soldats, à l'extrémité de la rue du +Fort, où tous disparurent dans l'ombre de la nuit. + +--Va-t'en au diable, je ne te crains guère! Grommela Mornac, qui se +tournant vers la jeune femme dont la peur avait paralysé les mouvements, +ajouta: + +--Me permettez-vous, madame, de vous offrir mon bras pour vous conduire à +l'endroit où vous désirez aller. + +--J'accepte avec reconnaissance, monsieur, répondit la dame d'une voix +fraîche et distinguée. + +Le chevalier tendit galamment son bras gauche, sur lequel la jeune +personne appuya la main en disant au gentilhomme: + +--Je ne vais qu'à deux pas d'ici, chez M. Ruette d'Auteuil, où je suis +invitée à passer la veillée. + +--Quel rencontre fortunée! repartit Mornac. Je suis prié moi-même à +cette soirée. + +--Vraiment! ce m'est un fort heureux hasard que d'y rencontrer mon +sauveur. + +--Votre sauveur, non, madame, mais bien plutôt le plus humble de vos +serviteurs. + +Ce gredin de Gascon avait le coup-d'oeil vif. Il s'était aperçu tout de +suite, malgré l'obscurité, que sa compagne était jeune, jolie et +distinguée. + +--Vous devez vous demander, reprit la belle inconnue, comment une jeune +femme a pu se hasarder à sortir ainsi seule le soir. La chose est toute +simple. Je demeure au commencement de la rue Saint-Louis. Ce n'est qu'à +quelques pas de chez M. Ruette d'Auteuil, et la ville étant +habituellement assez tranquille, même à cette heure, j'ai cru pouvoir +m'y rendre seule. Mais comme je m'engageais sur la place d'armes, j'ai +remarqué qu'un homme se relevait de terre, au coin de la +sénéchaussée.[17] + +[Note 17: «Les salles et les bureaux de la sénéchaussée étaient placés +dans une maison située en partie sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui +le palais de justice à Québec. Lorsque, plus tard, le palais de +l'Intendant eût été bâti sur les bords de la rivière Saint-Charles, les +bâtiments de la sénéchaussée furent abandonnés: et, en 1681, +l'emplacement, avec les ruines fut donné par le roi aux Récollets, qui +finirent par y transporter leur couvent.» M. l'abbé Ferland.] + +Instinctivement j'ai hâté le pas, sans courir, néanmoins; car je ne suis +pas peureuse. + +--Je le crois bien, sandis! A la manière dont vous avez frappé +l'Iroquois au visage, j'ai vu tout de suite que vous êtes, madame, d'un +naturel fort déterminé. + +Quand j'ai vu qu'il allait m'atteindre, continua la jeune femme avec un +sourire, je me suis mise à courir en entrant dans la rue du Fort, et... +vous savez le reste. Si je ne me trompe, vous êtes étranger et, de plus, +nouvellement arrivé: me sera-t-il permis de vous demander le nom de mon +brave protecteur? + +--Robert du Portail, chevalier de Mornac, pour vous servir, madame. + +--Ah! mon Dieu! + +--Mon nom est donc bien surprenant? + +--Pardon, monsieur, mais savez-vous que je crois que nous sommes +cousins? + +--Cousins, madame! Veuille le ciel me gratifier inopinément d'une aussi +charmante cousine, et je lui en voue une reconnaissance éternelle! + +Comme ils étaient arrivés chez M. d'Auteuil, le son de leur voix +s'éteignit derrière la porte que l'on referma sur les deux +visiteurs.[18] + +[Note 18: Pour appuyer d'une preuve irréfutable l'épisode qui termine le +chapitre précédent, et montrer les déplorables effets que les boisson +enivrantes causaient chez les Sauvages, je me permettrai de citer un +fragment d'une lettre de la Mère de l'Incarnation à son fil. «Ces +boissons, disait-elle, perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les +femmes, les garçons et les filles mêmes: car chacun est maître dans la +cabane quand il s'agit de manger et de boire; ils sont pris tout +aussitôt de vertige et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec +des épées et d'autres armes, et font fuir tout le monde; soit de jour, +soit de nuit, ils courent par Québec, sans que personne les puisse +empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres, des violements, des brutalités +monstrueuses et inouïes.....»] + + + + + CHAPITRE IV + + PORTRAITS ET CARACTÈRES + + +On se convaincra que l'élite de la société de Québec était, ce soir-là, +réunie chez M. Ruette d'Auteuil, pour peu que l'on veuille bien prêter +l'oreille aux noms des invités qu'un domestique annonce à mesure qu'ils +arrivent. + +Mais je dois mentionner d'abord le nom de la maîtresse de la maison, Mme +d'Auteuil, née Claire-Françoise de Clément. C'était une personne de +trente-six à quarante ans, de taille moyenne et d'un air fort distingué. +Elle accueillait ses hôtes avec cette aisance et cette urbanité que peut +seule donner la naissance. + +En premier lieu, parmi les invités, venaient Louis-Théandre Chartier de +Lotbinière, lieutenant-général de la prévôté de Québec, sa femme +Marie-Elizabeth d'Amours, et leur fils aîné, alors âgé de vingt-deux +ans, René-Louis Chartier, qui devait être plus tard conseiller du roi et +lieutenant civil et criminel. Puis, c'était M. le Vieux de Hauteville, +lieutenant-général de la sénéchaussée, marié en 1654 à Marie Renardin de +la Blanchetière, à laquelle il donnait en ce moment le bras. +Apparaissaient ensuite les sieurs Le Gardeur de Tille et Le Gardeur de +Repentigny, le commis-général Charles Aubert, sieur de La Chenaye, M. +Blaise de Tracolla, médecin qui devait mourir l'année suivante, et bien +d'autres dont j'oublie les noms: en tout une vingtaine de personnes de +naissance et d'éducation qui composaient la majeure partie de +l'aristocratie de Québec. Car il ne faut pas oublier que notre ville ne +comprenait alors que huit cent habitants, que l'immigration avait été +bien lente jusqu'à cette époque, et que les autres personnages de +naissance et de fortune qui firent ensuite marque dans la colonie ne +devaient arriver, pour la plupart, que l'année suivante avec le beau +régiment de Carignan. + +De toutes les femmes qui composaient cette réunion, la plus jeune, la +plus belle et la plus admirée était sans contredit Mlle Jeanne de +Richecourt, celle-là même que Mornac avait préservée de la brutalité de +l'Iroquois Griffe-d'Ours. + +Elle portait à ravir une délicieuse toilette. Une robe de soie rose +emprisonnait sa taille svelte, mais riche, dans un corsage à longue +pointe; la jupe, ample te retroussée sur le devant par un noeud de ruban +de satin, retombait en arrière sur une seconde jupe plus étroite, en +soie verte et moirée, garnie de fines dentelles. Comme les manches de la +robe se portaient alors très-courtes, celles de la chemise, terminées +par des poignets de valenciennes, laissaient voir un avant-bras nu, +blanc, ferme, modelé comme celui de la belle Madeleine au Désert du +Corrège, et terminé par la plus aristocratique main du monde. + +Lorsque votre oeil, fasciné déjà, remontait jusqu'à l'encolure du +corsage que la mode nouvelle voulait décolleté, le regard s'y arrêtait +ébloui par le moelleux des contours et la pureté du tissu des +resplendissantes épaules et de la naissance d'une gorge dont le peu +qu'on en apercevait eût mérité d'être immortalisé par le pinceau d'un +Titien. + +A quelques-uns de mes lecteurs cette description semblera bien mondaine. +Dieu m'est témoin pourtant que je n'en peux mais et que dans les +strictes bornes de la vérité historique. + +Les dame canadiennes d'alors, nos vénérables aïeules, dont je veux +ressusciter en mes oeuvres la beauté, la jeunesse et les vertus +héroïques, aimaient assez se décolleter, puisqu'il appert que Mgr de +Laval dut leur défendre, par mandement spécial, de venir à l'église les +épaules et les bras nus. Ah! ce n'est point la peine de jeter les hauts +cris, mesdames; car, malgré cela, nos chastes grand'mères valaient, pour +le moins, autant que celles d'entre vous qui plissent la lèvre en me +lisant, et dont le menton essaye en vain de se cacher sous leur collet +haut monté. + +Jusqu'ici ma plume a pu trouver des mots sans doute bien impuissants à +donner une idée de la beauté gracieuse de Mlle Richecourt; mais +maintenant que mes yeux en sont arrivés à contempler sa figure, je me +demande avec effroi s'il ne me faut pas renoncer à la peindre. Eh! +comment peindre avec des mots sans couleur? C'est ici que l'écrivain se +sent inférieur au peintre. Si tous les deux ont pour modèle un idéal +qu'ils n'atteignent jamais, l'artiste, du moins, peut donner à sa toile +une apparence de vie, des tons chauds, des traits distincts qui offrent +aux yeux une image déterminée de sa pensée, de sa conception, de son +rêve. Tandis que l'écrivain.... Lisez plutôt les cent mille et un +portraits d'héroïnes de tous les romans qui ont jamais été écrits, et +citez-m'en dix, trois, un seul, qui donne au lecteur une idée nette de +la femme que l'auteur a voulu représenter. Au contraire, le moindre +croquis, fait par le plus petit des crayonneurs, n'imprime-t-il pas pour +longtemps en votre mémoire les traits, l'ensemble d'un portrait sur +lequel vous prenez la peine d'arrêter vos yeux durant quelques secondes? + +Puisque les belles phrases descriptives produisent un si pauvre effet, +je ne me vais servir que des mots les plus simples pour décrire +l'adorable figure qui est bien là, devant moi, me souriant dans le +silence de la nuit, et que j'entrevois avec extase dans le nimbe radieux +de la vive lumière de ma lampe. + +Alors on ne sera point tenté de rire de mes vains efforts, et l'on +pourra même croire que jaloux d'exposer aux yeux de tous cette vierge de +ma pensée, j'en ai précieusement enfoui les traits divins en mon âme, +pour les remettre un jour à Dieu, l'éternel dispensateur des belles +inspirations. + +D'abondants cheveux noirs, artistement frisés, après s'être joués, sur +le sommet du front et sur les tempes, en arabesques capricieuses où +l'art se montrait pourtant, jaillissaient en cascades, et s'en allaient +ruisseler sur ses épaules. + +Encadré par ces boucles luxuriantes et soyeuses, le galbe ovale de son +visage au teint digne de la plus fraîche blonde, ressortait ainsi que la +blanche figurine des camées antiques éclate sur le fond bruni qui la +fait si bien valoir. Sous le front un peu plus haut que ne le veut la +statuaire classique, mais blanc et poli comme un marbre et laissant +rayonner l'intelligence de la pensée, scintillaient des yeux d'un brun +doré, dont l'éclair jaillissait, entre leurs grands cils soyeux, comme +un vif rayon de soleil répercuté par l'eau limpide d'une source ombragée +de longs roseaux doucement bercés par la brise. L'arc des sourcils +s'accusait à peine; on eût dit la trace légère du coup de pinceau d'une +fée artiste. Le nez au pur profil grec, laissait entrevoir des fines +narines roses comme l'émail intérieur de ces beaux coquillages des mers +du Midi. Quant à la bouche, fraîche telle qu'une fleur sous la rosée du +matin et savoureuse comme la chair d'une pêche, lorsqu'elle +s'entr'ouvrait pour sourire et laissait miroiter le brillant reflet de +dents petites, régulières et plus blanches que le collier de perles qui +s'enroulait, plus bas, autour du beau cou de la jeune fille, on aurait +cru voir les lèvres vermeilles de l'un de ces chérubins qui sourient à +la Vierge de Murillo, et l'emportant à Dieu sur leur phalange radieuse. + +Si vous ajoutez aux détails de ses traits enchanteurs une expression de +suprême dignité, avec le grand air de reine que lui donnait sa belle +taille, vous aurez comme une idée, comme un rêve des exquises +perfections physiques de Mlle Jeanne de Richecourt. + +Pour ce qui est de ses qualités morales, la suite du récit fera voir que +son âme était digne d'habiter un si beau corps. Car jamais le Créateur +n'aurait pu se décider à gâter une aussi riche organisation en la dotant +d'un esprit médiocre dans la pensée comme dans les actions généreuses. + +Mademoiselle de Richecourt était orpheline, et bien courte était son +histoire, du moins ce qu'on en savait dans le pays. + +Quatre année auparavant (elle n'avait que seize ans alors) Jeanne était +débarquée d'un vaisseau qui arrivait de France, avec un vieillard à +l'air morose et souffrant. C'était son père. Durant les quelques mois +qui suivirent son arrivée le vieillard vécut fort retiré avec sa fille, +ne voyant à peu près personne, excepté toute fois M. Claude Petiot des +Corbières, chirurgien, qui le visitait tous les jours. Par +l'indiscrétion d'une servante on sut bientôt que M. de Richecourt +souffrait de blessures graves. Étaient-elle récentes, ou les fatigues de +la traversée, qui avait été longue, les avaient-elles rouvertes? Voilà +ce qu'on ignorait pourtant. Toujours est-il que, six mois après son +arrivée dans le pays, le vieillard s'éteignit entre les bras de sa fille +et entouré des soins de M. des Courbières. Avant de mourir, il pria le +chirurgien de placer Jeanne dans une bonne famille de Québec, en évitant +toutefois de la confier à des personnes dont le rang trop élevé +attirerait sur elle l'attention des étrangers que leur noblesse ou leurs +dignités mettaient immédiatement en rapport avec l'aristocratie de +Québec. Que était le but du mourant en agissant ainsi, c'est ce que nous +saurons probablement plus tard. + +M. des Corbières, qui était garçon et n'aurait pu prendre chez lui Mlle +de Richecourt, la confia à Mme Guillot, née d'Abancour, veuve de M. +Jean Jolliet et remariée, depuis 1651, à M. Godfroy Guillot, qui venait +de mourir et de la laisser libre une seconde fois, à l'époque où l'on va +voir se nouer ce drame (1664); puisque nous constatons que l'infatigable +veuve devait convoler en troisièmes noces, le 6 novembre 1665, avec M. +Martin Prévost. M. des Corbières connaissait bien Mme Guillot, vu que +l'on remarque, dans un acte notarié, que le chirurgien était présent au +contrat de mariage de François Fortin et Me Marie Jolliet, fille du +premier lit de Mme Guillot.[19] + +[Note 19: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au mot Petiot +(Claude).] + +Mlle de Richecourt avait déjà reçu une éducation supérieure dans l'un +des meilleurs couvents de France. Cependant elle voulut entrer au +pensionnat des Ursulines. La mort de son père l'avait tellement abattue, +découragée, qu'elle eut d'abord l'idée de s'y faire religieuse. Mais le +temps qui use tout, même la douleur, la vue des austérités et de la vie +monotone du cloître, lui révélèrent bientôt ses vraies inclinations. +Elle se sentait attirée vers une existence plus brillante. Le peu +qu'elle avait entrevu du monde avant de quitter la France lui rappelait +maintenant qu'elle était née pour en goûter les plaisirs ou du moins +pour prendre part à ses agitations. Comme elle était douée d'une âme +ardente, d'une imagination romanesque et de ce chevaleresque esprit +qu'elle tenait des comtes de Richecourt, ses aïeux, dont les hauts faits +remontaient par delà les croisades, c'était évidemment un horizon moins +borné que les murs d'un couvent qui devait contenir cet ardent +caractère. A part cela, en fille noble et de grande lignée, Jeanne +aimait passionnément la toilette, goût encore très-opposé au voeu de +pauvreté monastique. Qu'on veuille bien ne lui pas reprocher ce +penchant; elle avait été élevée dans le luxe, et son père, qui avait dû +jouir d'une grande fortune en France, avait laissé d'assez bons revenus +à sa fille pour lui permettre de vivre, au Canada, selon sa naissance et +sa fantaisie. Aussi, chaque année, faisait-elle venir ses toilettes de +France. Étant jeune et belle, n'était-il pas dans l'ordre qu'elle eût le +goût du beau. + +On conçoit qu'avec de pareilles dispositions Mlle de Richecourt ne +pouvait pas rester longtemps au couvent des Ursulines. Elle en sortit au +bout d'une année, comme elle allait avoir dix-huit ans. + +Sur les entrefaites, M. des Corbières étant retourné en France, Jeanne +qui ne pouvait l'y suivre, pour des raisons que nous connaîtrons avant +longtemps, se trouva presque seule et sans conseil. Car à l'affection +qu'elle portait à sa fille adoptive, Mme Guillot, chez laquelle vivait +Jeanne, joignait un sentiment de délicate déférence pour cette jeune +personne d'une position plus élevée que la sienne, et cela d'autant plus +que la demoiselle de Richecourt payait royalement à la bonne dame et sa +pension et ses soins attentifs. Jeanne étant donc livrée presque à +elle-même, accepta avec empressement les invitations que sa beauté, sa +jeunesse et sa fortune lui valurent aussitôt des meilleures familles de +Québec. En quelques mois ce fut elle qui donna le ton à la petite +société de la capitale. On se rangea volontiers sous la loi de la belle +enfant, qui semblait née pour régner sur les esprit et les coeurs. + +Elle n'avait pourtant pas été sans se rappeler les recommandations que +son pauvre père lui avait faites, sur le lit de mort, de vivre retirée +le plus possible et d'éviter la rencontre des personnes de qualité qui +viendraient de France. Mais l'insouciance de la jeunesse, la passion de +Jeanne avait de briller, lui avaient bientôt fait, sinon mépriser, du +moins négliger les sages conseils de M. de Richecourt. + +Hélas! elle devait avant longtemps regretter son imprudence. A peine y +avait-il un an qu'elle faisait ainsi l'ornement de la société de Québec, +lorsqu'un certain M. de Vilarme se mit à lui faire la cour. Cet homme +arrivait de France et se faisait passer pour un voyageur curieux +d'étudier les moeurs des tribus indigènes et la nature du Canada. + +Mlle de Richecourt ne prêta pas grande attention aux soins empressés du +nouveau venu, et le traita avec d'autant plus d'indifférence qu'il était +âgé de quarante ans et laid plus que de raison. Cinq coups de plumes +suffiront pour le peindre. Pierre de Vilarme était petit, gros, rouge de +figure, de barbe et de cheveux Sa bouche était épaisse et son nez camus. +Ses yeux d'un gris sale louchaient affreusement sous un front bas et +ridé. Rien de franc ni d'ouvert dans ce vilain visage, qui ne trahissait +au contraire que fourberie et méchanceté. Ce n'était pas, on le voit, un +homme à produire quelque impression favorable sur la belle Jeanne de +Richecourt. + +Tant qu'il sut se tenir sur la réserve et ne lui point parler +directement d'amour, Jeanne, qui avait bon coeur, supporta les +assiduités de M. de Vilarme. Mais un jour qu'elle était seule dans son +appartement, chez Mme Guillot, et qu'il osa demander la main de la jeune +fille, celle-ci ne sut plus se contenir et le pria de porter ailleurs +ses attentions. + +Comme le sieur de Vilarme insistait trop, elle lui dit qu'il l'ennuyait +et qu'avec un peu d'esprit, il aurait dû s'apercevoir depuis longtemps +qu'elle ne voudrait jamais être sa femme. + +Jeanne avait cru déconcerter son disgracieux admirateur. Au contraire, +celui-ci, qui s'était jusque là composé un maintien souriant et soumis, +lui avait soudain saisi le poignet, s'était brusquement rapproché +d'elle. Puis il lui avait parlé pendant cinq minutes à voix basse, en +serrant à le broyer ce frêle poignet de jeune fille, et s'en était allé +sans attendre de réponse. + +Mme Guillot était entrée sur ces entrefaites, et avait trouvé Mlle de +Richecourt hors d'elle-même et la figure baignée de larmes. + +Ce que cet homme lui avait dit était donc bien terrible! + +A partir de ce jour, M. de Vilarme ne se montra plus chez Mme Guillot; +mais Jeanne ne pouvait faire un pas au dehors sans rencontrer sur son +chemin ce vilain homme. Était-elle invitée quelque part, elle était sûre +de l'y trouver aussi. Bien qu'il ne s'approcha presque plus de Mlle de +Richecourt, il l'observait d'un oeil tellement tyrannique, qu'elle osait +à peine accepter les plus simples hommages des quelques jeunes +gentilshommes de la colonie, qui, va s'en dire, s'empressaient autour +d'elle. Bien plus, dès que M. de Vilarme apparaissait dans une réunion +où se trouvait Jeanne, celle-ci changeait de couleur et se montrait si +troublée, si contrainte, qu'on ne fut pas longtemps à le remarquer. + +Il y avait une année que durait ce manège, pendant laquelle Mlle de +Richecourt refusa deux fort bons partis, et l'on chuchotait partout sur +les singulières relations qui pouvaient exister entre le sieur de +Vilarme et Mlle de Richecourt, lorsqu'elle fit son entrée chez M. Ruette +d'Auteuil, accompagnée du chevalier Raoul de Mornac. C'était le soir du +18 septembre 1664. + +A peine le chevalier était-il revenu de la surprise où la brusque +déclaration de parenté de Mlle de Richecourt l'avait jeté, et allait-il +entrer dans la salle où la société se trouvait réunie que Jeanne se +pencha vers Mornac et lui dit rapidement à l'oreille: + +--Je suis la fille de feu le comte Jean Richecourt. Tâchez, mon cousin, +de vous trouver seul un moment auprès de moi durant la soirée. Il faut +absolument que je vous parle. Il y va de mon bonheur, de ma vie +peut-être. Un grand danger me menace, et je compte, pour le conjurer, +sur vous, que l'ange gardien de notre famille a sans doute envoyé vers +moi. + +Comme il arrivaient à la porte de la salle, Mlle de Richecourt laissa le +bras de Mornac et entra, suivie de ce dernier, qui se disait: + +--Sandedious! il paraît que les aventures ne me manqueront pas en ce +pays. + +Fidèle à son poste, le sieur de Vilarme était déjà rendu chez M. +d'Auteuil. Mlle de Richecourt s'approcha de la maîtresse de la maison, +et lui dit, après l'avoir saluée fort amicalement: + +--Permettez-moi, Madame, de vous présenter mon cousin, M. du Portail, +chevalier de Mornac, arrivé de France aujourd'hui même. + +En prononçant les mots _mon cousin_, Mlle de Richecourt lança un regard +de défi à Pierre de Vilarme, qui pâlit et se mordit les lèvres. + +Il paraissait connaître le chevalier et semblait moins que charmé de +cette rencontre imprévue. + +--Je suis ravie de vous voir chez moi, monsieur le chevalier, répondit +Mme d'Auteuil avec un sourire des plus gracieux, vu qu'elle avait une +fille mademoiselle Charlotte-Anne, bientôt en âge d'être mariée. Mon +mari m'a fort avantageusement parlé de vous ce soir. Ne vous êtes-vous +pas rencontrés au château? + +--Oui, Madame, répliqua Mornac, et nous avons même failli nous rompre le +col ensemble. + +--Mais savez-vous que vous avez été bien près de vous tuer? + +--C'est décidément aujourd'hui la journée des aventures, dit Mlle de +Richecourt, que Mme d'Auteuil venait de faire asseoir auprès d'elle. + +--Est-ce à dire, ma chère, que vous auriez aussi eu la vôtre? demanda la +femme du procureur-général. + +--Je le crois bien! Interrogez plutôt M. de Mornac. Mais, non, sa +modestie l'empêcherait de vous raconter l'affaire dans les détails qui +lui font le plus d'honneur. Aussi bien vais-je vous la relater moi-même. + +On fit cercle autour de la brillante jeune fille. Pendant qu'elle +exposait d'une façon charmante et enjouée le danger qu'elle venait de +courir, Mornac regardait à droite et à gauche pour se donner une +contenance, quand ses yeux tombèrent sur M. de Vilarme. Ce dernier que, +depuis une minute, le fixait du regard en fronçant ses épais sourcils +roux, baissa tout aussitôt les yeux. + +--Mordious! pensa Mornac, Vilarme ici! Ah! bandit, gare à toi! Nous nous +reverrons ailleurs et bientôt! + +--Si tu te veux immiscer dans mes affaires, se disait au même instant +Pierre de Vilarme, je trouverai moyen, tout Gascon que tu es, de te +forcer à me céder le pas. + +La narration de Mlle de Richecourt ayant concentré l'attention sur +Mornac, on se mit à accabler le chevalier de questions sur la France et +sur la cour du jeune roi. + +Mornac s'exprimait avec une grande facilité. Comme il ne l'ignorait pas, +du reste, il accepta avec empressement l'occasion qui lui était offerte +de faire de belles phrases et de poser un peu. + +Aux hommes il parla du surintendant Fouquet, qui arrêté depuis trois +ans, devait enfin subir, dans l'automne de cette année 1664, son procès +définitif pour déprédation des deniers publics. Il dit combien le roi +était irrité contre ce malheureux administrateur, dont l'amabilité, le +grand esprit et la libéralité avaient séduit tant de personnes, entre +autres, Saint-Évremont, le philosophe, Gourville, Pélisson, Mme de +Sévigné, Mlle de Scudéri et le fabuliste La Fontaine, tous gens dont la +courageuse amitié lui devait sauver la vie. + +Aux dames, plus désireuses d'entendre parler des faits et gestes de la +cour, Mornac s'étendit avec complaisance sur les détails des +divertissements donnés par le roi pour plaire à sa jeune maîtresse, Mlle +de La Vallière. Après avoir fait mention du carrousel de 1662, il +décrivit assez minutieusement la grande fête de Versailles. Elle avait +eu lieu au commencement de l'été même. Il énuméra cette cour brillante, +composée de six cents personnes défrayées avec leur suite aux dépens du +roi, la magnificence des costumes du monarque et de ses courtisans, les +courses, les joutes, la cavalcade suivie d'un char doré de dix-huit +pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, et +représentant le char du soleil; puis l'illumination où se donnaient ces +jeux, quand la nuit venait, car la fête avait duré sept jours; et le +festin servi par deux cents personnages représentant les saisons, les +faunes, les sylvains, les dryades avec des pasteurs, des vendangeurs et +des moissonneurs; enfin les divertissements du théâtre où Molière avait +fait jour la comédie de la _Princesse d'Elide_, la farce du _Mariage +forcé_, et surtout les trois premiers actes du _Tartufe_, chef-d'oeuvre +que le roi avait voulu entendre avant même qu'il fût achevé. + +Le Gascon eut soin de dire qu'il avait assisté, pris part à ce +passe-temps royal. Il trouva même moyen d'avouer modestement, qu'il y +avait fait assez bonne figure. Mais il négligea d'ajouter qu'il s'y +était à peu près ruiné en frais de costumes pour une certaine baronne, +très-belle du reste, qui se trouvait alors à Paris et qui devait +assister de loin à ces jeux où c'était une très-grande faveur que d'être +invité; la susdite baronne lui ayant en sus dérobé trois mille écus avec +lesquels elle s'en était allée, sans aucun adieu. Ce qui avait déterminé +notre cadet à venir se refaire au pays d'Amérique. + +Il venait de finir qu'on l'interrogeait encore, tant ces détails +charmaient la société tout éblouie par le mirage de ces splendeurs +éloignées, quand un domestique vint dire que le jeune M. Jolliet +demandait à voir Mlle de Richecourt un instant. + +--Mais, faites entre M. Jolliet, dit Mme d'Auteuil. + +Mlle de Richecourt la remercia d'un regard. + +Un instant après apparut un grand garçon de dix-huit ans, à la figure +ouverte, intelligente et distinguée, mais aux manières un peu timides et +embarrassées, comme celles de tout collégien: Louis Jolliet venait de +terminer ses études au collège des jésuites. Le pauvre jeune homme, tout +intimidé par tant de regards fixés sur lui, s'avança en rougissant vers +la maîtresse de maison et la salua pourtant avec distinction; car, +malgré tout, il avait dans les veines du sang de gentilhomme, et par son +grand-père maternel, les d'Abancour revivait en lui. + +Il se tourna, en rougissant plus encore, vers Jeanne de Richecourt. + +--Ma mère, dit-il, a été bien inquiète à votre sujet, mademoiselle, en +apprenant le danger que vous venez de courir. Et j'ai bien regretté avec +elle que vous ayez refusé l'offre que je vous avais faite de vous +accompagner. + +--Je suis très-sensible à votre sollicitude, répondit la jeune fille; +mais ce danger n'existant plus, vous devez vous rassurer, et pour moi, +je ne puis maintenant que me réjouir d'une circonstance qui m'a fait +reconnaître plus tôt l'un des membres de ma famille, M. de +Mornac--Permettez-moi, mon cousin, de vous présenter monsieur Jolliet, +le fils aîné de ma bonne mère adoptive. + +Par cette délicate attention, Mlle de Richecourt tirait d'embarras le +jeune homme, qui se sentait plus ébloui par tous ces regards de femmes, +se mit à causer à l'aise avec Mornac. Quelques minutes après, ils +parlaient et riaient tous deux comme de vieux amis; car leurs natures +franches et sympathiques s'étaient aussitôt comprises. + +Mme d'Auteuil quitta sa place un instant pour donner des ordres. Mornac, +qui épiait l'occasion, vint s'asseoir auprès de Mlle de Richecourt. Le +jeune Jolliet laissé seul se rapprocha de M. de Vilarme, qui le dos +appuyé contre le mur près de la causeuse où Jeanne était assise, +semblait perdu dans une profonde rêverie. Tandis que Jean Jolliet +engageait la conversation avec M. de Vilarme, Mlle de Richecourt disait +rapidement à voix basse à Mornac. + +--Je ne me suis pas trompée, n'est-ce pas, monsieur le chevalier, vous +êtes bien ce parent dont mon pauvre père m'a si souvent parlé? + +--Certainement, mademoiselle; j'ai l'honneur d'être votre cousin au +second degré, par M. du Portail, dont votre père a porté autrefois le +nom avant que Sa Majesté Louis XIII l'eût fait comte de Richecourt. Si +nous ne sommes pas connus en France, vous et moi, c'est que j'ai été +assez longtemps à l'armée, et que les deux fois que j'ai rencontre feu +M. le comte à son château, la dernière dans de bien tristes +circonstances, vous étiez au couvent. + +--C'est bien cela! murmura Jeanne d'un air rayonnant. Merci à Dieu de +m'avoir envoyé celui-là même sur lequel je me puis appuyer en toute +confiance! Pardonnez-moi, mon cousin, de ne vous parler que par +périphrases; il m'est impossible d'être plus explicite à présent. +D'abord nous n'en avons pas le temps, et puis celui de qui j'ai tout à +craindre doit m'observer en ce moment. + +--Qui donc, ma cousine? + +--M. de Vilarme. Méfiez-vous de lui; c'est un monstre que cet homme. + +--Oh! je le connais, et peut-être mieux vous encore, ma cousine! Feu M. +votre père vous a-t-il jamais parlé de ce Vilarme? + +--Non. + +--N'importe; sans savoir ce qui vous porte à le haïr, je comprends moi, +pauvre enfant! la répulsion naturelle, l'horreur même que vous devez +éprouver à sa vue. + +--Comment! expliquez... + +--Non! pas maintenant, ce serait trop horrible et trop long à vous +raconter ici. + +--Mon Dieu, que voulez-vous donc dire!... Je tremble... Mais vous avez +raison, il pourrait nous entendre, il est à côté de nous... Demain... +n'est-ce pas? Demain, Mme Jolliet, ma mère adoptive, se rend avec son +fils et ses serviteurs pour veiller à ses moissons, sur sa terre de la +Pointe-à-Lacaille. Je l'ai décidée, comme les années précédentes, à +m'emmener avec elle. Venez me reconduire ce soir à ma demeure, et je +vous ferai demander par le jeune Jolliet de nous accompagner en ce +voyage. Notre parenté vous y autorise, et par le temps qui court, où les +Sauvages sont toujours aux aguets, une bonne escorte est plus que +nécessaire. A la Pointe-à-Lacaille, nous pourrons nous voir seul à seul. +Vous me direz tout! Et vous m'aiderez à échapper aux obsessions de cet +homme odieux! Mais, chut! voici Mme d'Auteuil qui revient. + +En ce moment, Mlle de Richecourt aperçut du coin de l'oeil quelqu'un qui +se penchait derrière elle pour reprendre son mouchoir qu'il avait laissé +tomber. C'était Vilarme qui, après s'être redressé, passa son bras sous +celui du jeune Jolliet, s'éloigna de quelques pas et lui dit:--Mlle de +Richecourt m'a tantôt appris le voyage que vous faites demain à la +Pointe-à-Lacaille. (Vilarme, n'ayant pas parlé de la soirée à Mlle +Richecourt, mentait effrontément). Comme les Iroquois rôdent sans cesse +aux environs, je crois que plus votre escorte sera nombreuse plus sûr en +sera votre voyage. Si vous les voulez bien accepter, je vous offre mes +services, tout faibles qu'ils sont, et je serai fort heureux de vous +accompagner. Outre que je pourrai vous être utile, j'aurai l'occasion de +continuer mes observations sur votre beau pays, et d'aller chasser dans +les îles situées en face de la Pointe-à-Lacaille. On dit qu'elles sont +bien giboyeuses? + +Surpris par cette demande à brûle-pourpoint, le jeune Jolliet accepta +les offres de M. de Vilarme. Mais après deux minutes de réflexion il +s'en repentit. Bien que Mlle de Richecourt ne lui eût jamais rien dit +contre M. de Vilarme, il n'était pas sans s'être aperçu de l'antipathie +qu'elle ressentait pour cet étranger, qu'il détestait lui-même sans trop +savoir pourquoi, ou peut-être pour un motif que nous découvrirons +bientôt et que le jeune homme ne se voulait point avouer. + +La soirée s'écoula sans autres incidents dignes de remarque. L'heure du +départ arrivée, M. de Vilarme vint demander à Mlle de Richecourt la +faveur de l'accompagner chez elle. Mais celle-ci refusa gracieusement en +disant que MM. Jolliet et de Mornac s'étaient offerts avant lui et +qu'elle avait accepté leurs services. + +Vilarme se mordit les lèvres et se perdit aussitôt dans le groupe des +invités qui sortaient. + +Pendant que Mornac allait chercher son chapeau, qu'il avait laissé dans +l'antichambre, Jeanne dit rapidement quelques mots à l'oreille de Louis +Jolliet, qui répondit par un mouvement affirmatif. + +En regagnant le logis de sa mère, Jolliet pria Mornac d'accompagner sa +famille à la Pointe-à-Lacaille. + +Mornac le remercia avec effusion, et il fut convenu que le chevalier +rencontrerait ses nouveaux amis le lendemain matin sur les neuf heures, +à la basse-ville, près du Magasin. + +Le gentilhomme laissa Mlle de Richecourt à la porte de la demeure de Mme +Guillot, après avoir baisé la main de sa cousine et souhaité le bonsoir +à Louis Jolliet, et s'en revint à l'hôtellerie du Baril d'Or, en +longeant le mur d'enceinte du château Saint-Louis. + +La nuit était noire et quelques rares étoiles se montraient seulement au +ciel. Les rues de la petite ville étaient sombres et désertes, et Mornac +n'entendait d'autre bruit que celui de ses pas et que les notes étranges +et plaintives d'une jeune Huronne qui endormait son nouveau-né. Ce chant +doux, triste et lent, venait du fort des Hurons que le chevalier +longeait en ce moment, et sortait d'un ouigouam à peine éclairé par les +lueurs mourantes d'un feu qui allait s'éteindre. + +Mornac s'engagea dans l'ancienne rue Notre-Dame. Comme il arrivait au +coin de la ruelle du Trésor, un homme, le feutre rabattu sur les +sourcils, et le bas du visage masqué par le pan du manteau, se jeta sur +lui l'épée au poing. + +Le chevalier, qui avait cru entendre un bruissement précéder l'attaque, +se jeta de côté et dégaina. De sorte que la lame de l'inconnu rencontra +celle du Gascon, qui s'écria, entre deux parades: + +--Eh! sandious! à qui en voulons-nous, l'ami? Est-ce à ma bourse? Je +l'ai malheureusement oubliée en mon logis; encore ne vaut-elle pas la +peine qu'un chrétien risque de se faire taillader des boutonnières dans +la peau, pour quelques louis que je possède encore. Ah, çà! monsieur le +coupe-jarret, c'est donc à ma vie que vous en voulez! Eh bien! vous +allez voir que j'y tiens furieusement. Attendez! + +Mornac se fendit à fond avec la promptitude d'un ressort qui se détend. +Mais la pointe de son arme ne rencontra que le vide. L'inconnu, qui +avait probablement compté assassiner le gentilhomme avant que celui-ci +fût sur ses gardes, avait rompu brusquement, et se sauvait à toutes +jambes sur la grand-place en longeant le portail de la grande église. + +Mornac se lança à sa poursuite, mais le spadassin disparut presque +aussitôt près de la clôture qui entourait le clos Couillard et passait +derrière la cathédrale en gagnant l'Hôtel-Dieu. Le chevalier qui ne +connaissait pas bien l'endroit, ne poussa pas plus avant ses recherches +et remonta vers l'auberge du Baril-d'Or en grommelant: + +--Il faisait trop noir pour le bien reconnaître, mais que je sois +écorché vif si ce n'est pas ce vilain Vilarme! Ah! monsieur de l'oeil +louche, il vous faudra désormais plus d'adresse dans le regard et le +poignet si vous voulez me retrancher du nombre des vivants. Nous nous +reverrons avant longtemps! Et alors.... + +--C'est égal, cap-de-dious! ma première journée passée à Québec est +assez bien remplie: dégringolade du haut en bas de la terrasse! trois +aventures assez drôles avec le prince Griffe-d'Ours, reconnaissance +inspirée d'une belle cousine, petit guet-apens ce soir, voilà de quoi +empêcher un bon gentilhomme de trouver le temps long! Puisque la Fortune +se charge de me donner d'aussi fréquentes distractions, espérons qu'elle +voudra bien aussi diriger le cours du Pactole dans ma bourse. Car, Dieu +me damne s'il me reste plus de vingt louis en tout bien! On ne va pas +loin avec ça, mordious! + +Ces dernières réflexions du Gascon se confondirent avec son premier +ronflement. + + + + + CHAPITRE V + + LE VOYAGE + + +Le lendemain matin, sur les neuf heures, vis-à-vis le Magasin et dans +une chaloupe que la vaque berçait doucement à quelques pieds du rivage, +un homme se tenait de debout. Au soin qu'il prenait de ne pas laisser +échouer l'embarcation, à l'impatience qu'il manifestait en jetant de +fréquents regards dans la rue Sous-le-Fort, il était évident qu'il avait +quelqu'un à prendre à son bord et qu'il attendait. Cet homme, trapu, aux +traits énergiques mais non pas sans indices de bonté d'âme, s'appuyait +sur une longue gaffe en s'y retenant de ses mains larges et calleuses. +Il s'appelait Baptiste Joncas, et cultivait, à titre de fermier, la +terre que Mme Guillot possédait à la Pointe-à-Lacaille et qu'elle tenait +de son père, feu M. d'Abancour. Cet homme avait pratiqué plusieurs +métiers. D'abord il était venu au Canada comme marin; puis il s'était +fait trappeur, coureur des bois, interprète et enfin cultivateur. + +A quelques pas de là, sur la plage, un second personnage, compagnon du +premier, s'appuyait sur la pince d'un canot d'écorce à moitié tiré à sec +sur la rive. C'était un Sauvage de haute stature, à la peau luisante et +couleur de cuivre, au regard perçant et fier. Il était à demi-nu et le +vent du matin gonflait par derrière le manteau de peau de castor qui +recouvrait négligemment ses épaules et laissait découverts la poitrine +et les bras. + +--Mon frère! lui cria Joncas, ne crois-tu pas que la marée commence à +monter? + +--Oui, camarade, répondit le Renard-Noir, dont le regard se glissa comme +un trait sur le fleuve. + +--Et nos gens qui n'arrivent pas! Je leur ai pourtant bien dit que nous +n'aurions pas trop de tout le montant pour nous rendre afin de pouvoir +entrer dans la rivière Lacaille au commençant du baissant et avant que +les battures soient trop découvertes. Le vent ne donne pas mal; mais il +n'aurait qu'à tomber... Ah! les voilà, je crois. + +Joncas regardait vers le haut de la rue Sous-le-Fort. Il aperçut un +groupe de personnes qui descendaient de la haute-ville et +s'approchaient. + +--Oui, reprit-il, c'est madame et sa suite. + +Un instant après apparurent Mme Guillot, qui se retenait au bras de son +fils Louis Jolliet, et Mlle de Richecourt, s'appuyant sur l'avant-bras +galamment arrondi du chevalier de Mornac. Derrière eux venait le sombre +Vilarme, qui jetait des regards farouches sur Jeanne et son cavalier. +Enfin suivait Jean Couture, l'un des garçons de ferme de Mme Guillot. Il +était chargé de paniers et d'effets. Chacun, à l'exception des deux +femmes, étaient armé d'un mousquet. Mornac et Vilarme avaient en outre +des pistolets à la ceinture. + +C'était chose sérieuse, à cette époque, qu'un voyage d'une dizaine de +lieues. On dit même que les bons bourgeois de Québec ne s'embarquaient +jamais pour les Trois-Rivières ou Montréal sans s'être confessés avant +leur départ et avoir fait leur testament. Les temps ont un peu changé, +Dieu merci! + +--Embarque! embarque! cria Joncas d'aussi loin qu'il se put faire +entendre. + +--Ce bon Baptiste est pressé, à ce qu'il paraît, dit Mme Jolliet en +hâtant le pas. + +Comme ils arrivaient sur le rivage, les apprêts de l'embarquement +occasionnèrent quelque va-et-vient. Mlle de Richecourt en profita pour +dire rapidement à l'oreille de Mornac, car il semblait frémir +d'impatience: + +--Je vous en prie, mon cousin, ne faites pas maintenant d'esclandre! +Laissez ce vilain homme nous accompagner. Nous n'aurions pas pu +converser à notre aise dans la chaloupe, en supposant même que ce +Vilarme n'eût pas été avec nous. Une fois là-bas, je me charge de le +tenir à distance. Je me sentirai forte à côté de vous. Alors nous +causerons. Mais d'ici là je vous en supplie!... Et surtout pas de duel! +S'il allait vous tuer, je resterais seule et sans défense, moi! + +Le long regard suppliant qui les accompagna persuada pour le moins +autant Mornac que les paroles de sa belle cousine. + +Vilarme n'osait se rapprocher trop brusquement des jeunes gens et ne +pouvait les entendre. Mais il fixait sur eux des yeux de vipère. + +Au moyen du canot d'écorce, Mme Guillot s'était déjà rendue à bord de la +chaloupe, à l'arrière de laquelle elle avait pris place. + +--Allons! mademoiselle Jeanne, c'est votre tour! lui cria Joncas. + +La jeune fille s'assit dans le canot, afin que le Renard-Noir la +transportât à bord de la chaloupe. + +Comme le canot d'écorce pouvait encore contenir une personne, Vilarme +fit un mouvement pour prendre place avec Mlle de Richecourt. Mais +celle-ci dit vivement à Mornac: + +--Asseyez-vous ici, mon cousin, devant moi et bien au fond, pour ne +point faire chavirer le canot. + +Vilarme, qui manoeuvrait ainsi pour se placer, dans la chaloupe, auprès +de Jeanne, se mordit la lèvre et resta blême de colère sur la grève. + +Si tous ces préparatifs de départ n'eussent pas absorbé l'attention de +nos personnages, ils auraient peut-être pu voir, en ce moment, au coin +d'une des maisons les plus rapprochées de la rue Sous-le-Fort, un homme +qui semblait épier les voyageurs. Son corps était caché, mais son épaule +droite et sa tête, au sommet de laquelle se balançaient des plumes +d'aigle, dépassaient l'angle de la maison. + +C'était Griffe-d'Ours, le chef iroquois. + +Un quart d'heure auparavant, lorsque Mlle de Richecourt, Mme Guillot et +ses hôtes avaient traversé la place-d'armes pour se rendre à la +basse-ville, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient du château +Saint-Louis. D'un coup d'oeil, l'Iroquois avait reconnu cette belle +jeune fille qui lui avait échappé, la veille au soir. + +--La vierge blanche! s'était-il dit. + +Puis il avait glissé quelques mots rapides à l'oreille de ses +compagnons, et avait suivi Jeanne et ses amis, sans en être remarqué. +Les guerriers iroquois avaient modéré le pas, et descendu la côte en se +tenant à distance de leur chef, qui les précédait. + +Oh! si Jeanne et ceux qui l'accompagnaient avaient pu remarquer cette +attention dont ils étaient l'objet de la part de Griffe-d'Ours, quels +malheurs n'auraient-ils pas pu éviter! + +Mais tout entiers aux apprêts du départ, ils ne pouvaient rien voir. + +Quand Vilarme, Jolliet et le garçon de ferme eurent pris place à bord de +la chaloupe, Joncas planta les mâts dans l'ouverture pratiquée au milieu +des bancs, fixa les balestrons pour tendre les voiles à la brise et +borda les écoutes, tandis que Louis Jolliet tenait la barre du +gouvernail. + +--Mon frère n'embarque donc pas? dit Joncas au Renard-Noir + +--Un chef préfère son canot, répondit le Huron, qui, assis au fond et à +l'arrière de sa pirogue, se mit à jouer hardiment de l'aviron en suivant +l'autre embarcation de près. + +La brise qui soufflait du sud-ouest gonflait les voiles blanches de la +chaloupe, qui, coquettement incliné à tribord, prit, en suivant +l'ondulation de la vague, sa course dans la direction de l'île +d'Orléans. + +A mesure que les deux embarcations s'éloignaient de la rive, +Griffe-d'Ours, après avoir quitté son poste d'observation, se +rapprochait de la plage. Longtemps il resta debout et immobile, le +regard fixé sur un seul point qui décroissait de seconde en seconde. + +Quand il vit les deux voiles de la chaloupe se perdre dans +l'éloignement, entre l'île d'Orléans et la Pointe-Levi, et ne sembler +plus raser l'eau que comme l'aile d'un goëland, le chef agnier courut +rejoindre ses compagnons que l'attendaient au Cul de Sac, en fumant à +côté de leurs canots. + +Il parla quelques instants à ses guerriers. Ceux-ci donnèrent leur +assentiment à sa demande et mirent avec empressement leurs canots à +flot. Puis ils s'agenouillèrent dans leurs pirogues qu'ils lancèrent +d'un commun élan vers le haut du fleuve, c'est-à-dire dans une direction +tout à fait opposée à celle que Mme Guillot et ses hôtes venaient de +prendre. Mais ce n'était qu'une feinte de sauvage pour laisser croire +aux habitants de la ville, attirés sur le rivage par le départ des +Iroquois, que les ambassadeurs retournaient au pays des Cinq-Cantons. +Lorsque les fourbes eurent assez doublé le Cap-aux-Diamants pour n'être +plus aperçus de la ville, ils traversèrent brusquement le fleuve, qu'ils +redescendirent aussitôt en rasant le rivage de la Pointe-Lévi. Peut-être +vit-on de la ville ces trois canots qui, du côté de Lévi, descendaient +le fleuve, mais on ne dut pas y faire grande attention. + +Griffe-d'Ours dirigeant le premier canot et se disait, entre deux coups +d'aviron. + +--La vierge pâle sera bientôt la femme d'un grand chef. + +Dans la chaloupe de Joncas et assis à côté de Mlle de Richecourt, Mornac +disait à Mme Guillot, placée en face d'eux, à l'arrière de +l'embarcation: + +--Les environs de la ville sont donc bien peu sûrs, madame, qu'il faille +s'armer jusqu'aux dents pour faire une douzaine de lieues hors de +Québec? + +--Oh! M. de Mornac, on voit bien que vous êtes arrivé d'hier au pays +pour me poser pareille question. Mais ne savez-vous pas que, pour peu +qu'on s'éloigne hors de la portée des canons du fort Saint-Louis, on +court le risque d'être massacré par les Iroquois? + +--Vraiment! je vous avouerai que je n'ai pas été médiocrement surpris +quand, ce matin, l'un de vos domestiques est venu m'apporter, de votre +part, une arquebuse avec six mèches toutes neuves, ainsi qu'un +fourniment pourvu d'autant de cartouches qu'il en peut contenir. Quand +le valet ajouta que vous me faisiez dire encore de ne pas oublier mes +pistolets: Parbleu! me suis-je écrié, mais il n'en faut pas plus à un +soldat pour se bien équiper et mettre en campagne! + +--Et le soldat qui s'arme en guerre a peut-être bien moins besoin de ses +armes pour sauver sa vie, que nous ici pour aller visiter un voisin. +Tenez, je vais vous donner une idée de l'audace de ces Iroquois, à +l'endroit desquels je vous souhaite de garder longtemps et toujours +l'heureuse ignorance que vous possédez encore. + +La chaloupe arrivait en ce moment vis-à-vis le Bout-de-l'Île. + +--Voyez-vous cette petite baie? Nous l'appelons l'Anse-du-Fort. Il y a +huit ans, les restes de la malheureuse nation huronne chassée des grands +bois d'en haut, commençaient à respirer en paix sur les bords de cette +anse, où ils étaient venus se réfugier. Ils étaient si près de Québec +qu'ils se croyaient à l'abri de l'animosité de leurs vainqueurs. Avec +cette imprudente confiance qui a causé la perte de la nation entière, +ils ne prenaient même plus la peine de se garder. Bien mal leur en prit. +L'on était au temps des semailles de 1656. Les Hurons, après avoir +entendu la messe, comme ils en avaient l'habitude, s'étaient dispersés +dans leurs champs, là, sur les hauteurs. Soudain, des Agniers qui, +durant la nuit, s'étaient tenus cachés dans les bois voisins, fondirent +sur les travailleurs épars et sans armes; ils en massacrèrent plusieurs +sur place, et emmenèrent plus de soixante prisonniers. Après cet acte de +perfidie et de cruauté, les traîtres eurent l'effronterie de ranger +leurs canots en ordre de bataille, et de passer ainsi en plein jours +devant Québec, en poussant des cris de triomphe.[20] + +[Note 20: M. Ferland.] + +--Mais s'écria Mornac, on ne donna pas la chasse à ces bandits! + +--Les habitants le voulaient bien. Mais M. de Lauson, le sénéchal de la +Nouvelle-France, avec plus de prudence que d'énergie, s'y opposa dans la +crainte de compromettre le sort de la colonie. De sorte que nous fûmes +contraints de dévorer en silence le chagrin que nous causait un pareil +affront. C'est à suite de ce massacre que ces pauvres Hurons ne se +croyant plus, et certes avec raison, en sûreté dans l'île, vinrent +planter leurs cabanes auprès du fort Saint-Louis. Vous les y avez vues. + +--J'avoue que c'est un trait d'audace dont je n'avais aucune idée; mais +enfin, il y a huit ans qu'il s'est produit. Vous devez être plus +tranquilles et moins exposés depuis cette époque. La barbarie a dû +reculer devant la civilisation croissante. + +--Pas beaucoup, mon cousin, interrompit Mlle de Richecourt. Écoutez +plutôt. Il n'y a pas plus de trois ans, en 1661, nous apprîmes à Québec +qu'un parti d'Agniers descendus à Tadoussac où ils avaient tué quelques +Français et failli prendre les pères jésuites Doblon et Druillette, +venaient en remontant, de tuer huit personnes à la côte de Beaupré et +sept dans l'île d'Orléans. A la nouvelle de ces massacres, M. Jean de +Lauson voulut porter secours aux habitants de l'île et avertir du danger +le sieur Couillard de Lespinay, son beau-frère, qui était parti pour +faire la chasse dans les petites îles du voisinage. Dans une chaloupe, +avec sept hommes, il longeait, comme nous en ce moment, la côte +méridionale de l'île, lorsque, arrivé à la hauteur de la rivière +Maheust, que nous allons bientôt dépasser, il voulut s'assurer si les +personnes qui habitaient la maison de René Maheust s'étaient retirées +ailleurs. Il met à terre et envoie deux hommes pour reconnaître l'état +de l'habitation. Celui qui ouvre la porte jette un cri de terreur en se +voyant en face de quatre-vingt Iroquois qui se jettent sur lui, le tuent +et s'emparent de son compagnon. Comme un torrent qui rompt ses digues +les Agniers bondissent ensuite hors de la maison et courent vers la +chaloupe en remplissant l'air de leurs hurlements. + +Par malheur, le reflux a fait échouer l'embarcation de M. de Lauson qui +s'efforce, avec les siens, de la remettre à flot. Vains efforts, la +chaloupe enfoncée dans la vas et le sable reste immobile. Le désespoir +au coeur, les nôtres voient que la fuite est impossible et qu'il leur +faut mourir. Tous se recommandent à Dieu, et font face à l'ennemi. Trois +fois les Iroquois les somment de se rendre, en leur promettant la vie +sauve; mais nos gens qui savent bien le peu de confiance que l'on doit +reposer sur de pareilles propositions, répondent à coups de fusil. Que +vous dirais-je de plus. Tous tombèrent sous le tomohâk des Sauvages, à +l'exception d'un seul qui, blessé au bras et à l'épaule, fut fait +prisonnier. Le sénéchal que les Iroquois désiraient prendre en vie, se +défendit si vigoureusement jusqu'au dernier soupir qu'on dit qu'il eut +les bras hachés en morceaux pendant le combat.[21] + +[Note 21: Voir «les Relations, le Journal des Jésuites, et les lettres +de la Mère de l'Incarnation.»] + +--Mordious! s'écria Mornac échauffé par ce récit, c'était un brave! Mais +dites-moi, belle cousine, ces dangers sont-ils encore aussi fréquents? +Dans ce cas, vous auriez bien mieux fait, ainsi que Mme Guillot de +rester à la ville. + +--Je vous avouerai, mon cher chevalier, que nous n'avons pas eu de ces +catastrophes, aux environs de la capitale, depuis ce temps-là. Mais, en +fin de compte, sachez que nous, femmes de ce pays, nous somme aguerries +et que nous apprenons, par la fréquence du danger, à vendre chèrement +notre vie. Ainsi, outre que Mme Guillot et moi savons passablement +manier l'arquebuse, voici un bijou que je porte toujours sur moi et avec +lequel je saurais fort bien me défendre contre un ennemi. + +Mlle de Richecourt entr'ouvrit un des plis de sa robe et tira de sa +ceinture un petit poignard à manche d'argent incrusté de perles et de +pierreries, longue de six pouces et fort étroite, mais aiguë comme une +aiguille. Elle en fit miroiter au soleil la lame brillante et +damasquinée et jeta un regard de côté à Vilarme qui, assis en avant, +baissa les yeux. Il avait compris. + +--Certes! ma cousine, dit Mornac qui devant Mme Guillot feignit ne pas +avoir saisi l'allusion secrète cachée sous la menace de la jeune fille à +l'adresse de Vilarme, certes, je reconnais bien en vous ce sang généreux +des comtes de Richecourt dont je m'honore d'être le très-humble parent! + +Ce Gascon de Mornac! + +Cependant le vent tenait bon et la chaloupe courait allégrement par le +milieu du chenal entre l'île d'Orléans, à gauche, et la côte de Beaumont +déserte alors, et dont les feuillages jaunis ondulaient à droite, sur le +ciel clair du matin, et prenaient des teintes dorées sous vifs rayons du +soleil. + +Après avoir remis le poignard dans le ceinturon qui emprisonnait sa +taille, Mlle de Richecourt se tourna presque entièrement du ôté de +Mornac; et là, pensive, la tête à demi inclinée, les longues torsades de +ses cheveux bruns effleurant l'épaule du chevalier, elle laissa traîner +le bout de ses ongles dans l'eau fugitive qui, ravie d'aise de baiser +une aussi belle main, se prit à babiller aussitôt et à pousser de joyeux +petits rires. + +Assis derrière elle, à la barre, Louis Jolliet qui aurait craint de +regarder trop longtemps la jeune fille en face, la contemplait +maintenant d'un air rêveur et triste. Entre les boucles épaisses de la +chevelure de Jeanne, il apercevait la courbe gracieuse de sa joue +fraîche et veloutée, la naissance de son cou blanc, avec les cheveux +follets qui se tordaient capricieusement sur la nuque, ainsi que de +mignons fils de soie bronzée. + +--Mon Dieu! qu'elle est belle et que je l'aime! se dit Jolliet. + +Car il adorait Jeanne comme un fou, ce pauvre enfant, avec toute +l'ardeur des ses dix-huit ans et de sa pure jeunesse, avec cette passion +craintive de son âge, sentiment tout éthéré qui ne redoute rien tant +qu'un aveu. + +Tous, nous avons savouré ce premier et délicieux amour qui survit à +toutes les affections d'un âge plus avancé, et illumine les beaux jours +de l'adolescence comme la pure lumière d'un phare lointain dans une nuit +calme de printemps. Béni soit Dieu de nous octroyer au matin de la vie +ces divins mais trop courts moments d'extase dont le seul souvenir nous +fait encore tressaillir de bonheur alors que, le coeur meurtri par les +déception de l'âge mûr, nous avons vu s'évanouir, une à une nos plus +chères illusions. + +Il y avait deux ans que Louis aimait Mlle de Richecourt, c'est à dire, +depuis le jour où son coeur s'éveillant à la vie des passions, lui avait +révélé qu'il existe un autre amour, plus vif, plus ardent, plus +extatique que celui d'un bon fils pour sa mère. Eh! comment ne +l'aurait-il pas aimée, cette belle jeune fille, dont le hasard avait +fait sa compagne de chaque jour. Depuis deux ans il adorait Jeanne qui +ne s'en doutait pas. Car lorsque le pauvre garçon se prenait à songer +qu'il osait, lui, presque enfant, lui, peu fortuné, jeter des yeux de +convoitise sur la riche et brillante demoiselle de Richecourt, il se +sentait pris d'effroi, et sa passion lui semblait d'une telle folie +qu'il se jurait de ne la laisser jamais deviner à celle qui en était +l'objet. Il s'était tenu parole; jamais un mot, un regard, un geste ne +l'avait trahi. Pourtant, il sentait bien que du jour où Jeanne +laisserait le toit de Mme Guillot pour suivre un époux qui ne serait pas +lui, il sentait que son coeur se briserait. + +Oh! qu'il en est de jeunes filles qui effleurent ainsi, sans le savoir, +un sentiment vrai, généreux, brûlant. Elles n'auraient qu'à tendre la +main, qu'à pencher une joue rougissante en attirant avec adresse, sur es +lèvres qui n'ont jamais su mentir aux élans du coeur, l'aveu de ce +sincère amour qui ne se rencontre que chez les très-jeunes gens, et elle +verraient le bonheur escorter leur vie entière. Mais non, elles passent +indifférentes et froides auprès de ce jeune homme franc et noble encore, +et s'en vont plus loin mendier les regards et les promesses d'un homme +de trente ans que ne croit plus à l'amour mais songe à s'établir et +passe, surtout, pour en avoir les moyens. Celui-ci, du moins est mûr +pour le mariage... Quelques mois après, elles pleurent leurs beaux rêves +à jamais envolés! + +Louis Jolliet regardait donc la jeune fille et sentait une larme rouler +dans ses yeux. + +--Oh! que n'ai-je cinq ans de plus! se disait-il. Que ne suis-je +gentilhomme avec une belle te brillante lame au côté, avec une grande +plume ondoyante à mon feutre, comme cet heureux chevalier de Mornac. Oh! +je lui dirais alors en tombant à ses genoux:--Jeanne, je vous aime comme +un insensé! Je suis pauvre, je n'ai rien à vous offrir que mon coeur et +mon épée. Veuillez en accepter l'offrande, et je me relève radieux, et +je cours là où se trouvent et gloire et fortune. Dans un an, dans trois +ans je reviendrai glorieux et digne, peut-être de vous.--Mais hélas!... + +Le pauvre garçon se sentit si misérable qu'un gros soupir vint se briser +dans sa gorge. Telle fut la douleur qu'il en ressentit, qu'il ne put +étouffer une espèce de sanglot que tous entendirent, à l'exception de +Vilarme et de Joncas. + +Mme Guillot examinait, depuis quelques instant, son fils à la dérobée. +Son coeur se serrait. Avec ce regard profond d'une mère, elle devinait +tout et pouvait à peine retenir une larme. Car elle sentait qu'il se +détachait de son sein comme un lambeau sanglant de l'affection de son +fils. Il allait aimer une autre femme! Toutes les mères ressentent cette +douleur jalouse et beaucoup ne la peuvent cacher. Inutile de dire que ce +sentiment de jalousie ne développe encore davantage à l'égard du gendre +ou de la bru qui, depuis près de six mille ans, succombent chaque jour +dans leur lutte impuissante contre la perfide influence des +belles-mères. + +--Eh bien! qu'avez-vous donc, mon jeune ami? demanda Mornac à Jolliet, +pour rompre le silence qui régnait depuis quelques minutes. + +--Rien... un peu de rhume causé, je crois, par la fraîcheur du matin, +répondit Jolliet en rougissant jusqu'aux yeux. + +Vilarme tournait le dos, et, pour se donner quelque contenance, causait +avec Baptiste Joncas. Celui-ci, à moitié couché sur son banc, regardait +prosaïquement s'enfuir les côtes boisées de l'île d'Orléans. Vilarme lui +parlait pêche et chasse et le questionnait spécialement sur les +différentes espèces de gibier qui gîtent dans les île situées en face de +la Pointe-à-Lacaille. Joncas répondait de son mieux, tout en se disant +que la figure de son interlocuteur ne lui allait en aucune sorte. + +Pendant ce temps, le Renard-Noir nageait hardiment à l'arrière de son +canot. Manié par le bras musculeux du Sauvage, l'aviron coupait la +vague, montait et redescendait avec une puissante régularité. Aussi la +pirogue glissait-elle avec la rapidité d'un saumon, sur la surface de +l'eau. Tout occupé que fut le bras du Huron, son oeil ne l'était pas +moins. Ses regards allaient sans cesse d'un rivage à l'autre, sondant +chaque anse, scrutant chaque pointe, interrogeant les rochers et les +buissons qui bordaient la grève de l'île d'Orléans et celle de la côte +du Sud. Il regardait ainsi pour ne pas être surpris et pour se garder de +tomber dans une embuscade iroquoise. + +Mais les deux rives étaient silencieuses et désertes et nul être vivant +n'en troublait la solitude, à l'exception, toutefois, de quelque goëland +dont le blanc plumage se dessinait sur le fond bleu de l'eau et qui, +perché sur une roche isolée, s'envolait au passage des voyageurs qu'ils +saluait qu'il saluait de son cri moqueur et strident. Quelques bandes de +canards et d'outardes sauvages, qui nageaient en plein fleuve, se +levaient bien aussi de ci et de là, mais avec un grand bruissement +d'ailes et des cris pour aller s'abattre et continuer un peu plus loin +leurs ablutions matinales et leurs ébats sur l'eau profonde. + +A part ces quelques bruits de la nature, la solitude était complète. +L'oeil des voyageurs, frappé de ce grand silence qui pesait sur une +région presque vierge encore, suivait rêveur et surpris le faîte +onduleux et jaunissant des forêts primitives mirant leurs énormes troncs +moussus sur les bords de la rive droite du fleuve qui roulait +majestueusement ses grandes eaux à leurs pieds séculaires. + +Dans l'éloignement, à gauche, les hautes Laurentides dressaient dans le +ciel pur leurs flancs bleuâtres et leurs cimes tourmentées. De ce côté, +elles bornent fièrement l'horizon et dominent de leurs masses imposantes +le Saint-Laurent qui semble reconnaître son impuissance à rompre jamais +cette digue gigantesque, et baise en passant, les pieds comme un esclave +soumis. + +Là-bas, en avant des embarcations, émergeait du sein de l'onde un groupe +d'îles qui, par un parcours de plus de dix lieues, élèvent au dessus de +l'eau leurs têtes curieuses comme pour regarder couler les flots. + +Enfin, tout au fond, ver le golfe, l'eau seulement, rien que l'eau avec +le ciel au-dessus; l'immensité et Dieu. + +Il pouvait être une heure de l'après-midi et le soleil resplendissant de +ce beau jour d'automne commençait à incliner du côté de l'Occident. Les +deux embarcations se trouvaient vis-à-vis de l'endroit, sauvage alors, +où s'élève aujourd'hui le joli village de Saint-Michel.[22] + +[Note 22: A l'époque qui nous occupe (1664) les paroisses suivantes ne +devaient pas exister sur la côte du sud, entre Lévi et la +Pointe-à-Lacaille, inclusivement, puisqu'elles ne commencèrent à tenir +des registres: Beaumont qu'en 1692, Saint-Michel 1698, Saint-Vallier +1713 et Berthier 1728 seulement.] + +A bord de la chaloupe, la conversation languissait. Chacun y suivait le +cours de ses pensées, regardait l'eau s'enfuir et se laissait bercer, +avec ses rêveries, au doux roulis des lames. + +Seul dans son canot le Renard-Noir allait ramant toujours. Mais depuis +quelques minutes il se retournait fréquemment pour regarder en arrière. +Il semblait inquiet. Rien pour le préoccuper en avant. Les rives y +étaient désertes. Mais là bas, sur le chemin déjà parcouru, quelque +chose, un point noir entrevu sur l'eau, l'avait troublé. Il avait cru +voir, à plus d'une lieue en arrière, un canot qui les suivait de loin. +Maintenant son oeil se lassait en vain d'interroger la surface du +fleuve. Une éblouissante traînée de lumière, produite par la +réverbération des rayons du soleil s'étendait sur l'eau tranquille et +empêchait le Sauvage d'embrasser entièrement en arrière toute la largeur +du fleuve. A deux ou trois reprises, il lui avait bien semblé entrevoir +encore cette tache noire et mobile ou milieu de la gerbe lumineuse qui, +dans un vaste parcours, faisait miroiter l'eau. Mais son oeil ébloui par +l'éclat des ces innombrables scintillations se fermait aussitôt Malgré +ses efforts. + +Enfin le canot, qui les suivait de loin, après être sorti de cet +éblouissant foyer de lumière, lui apparut soudain se dirigeant du côté +de l'île d'Orléans près des rives de laquelle il disparut bientôt. + +L'attention du Renard-Noir se trouvait tellement concentrée sur ce seul +point, qu'il ne remarqua pas deux autres canots qui, sur une ligne +parallèle au premier, suivaient aussi de loin nos voyageurs, en longeant +la côte du Sud. + +Après avoir constaté que le canot suspect gagnait l'île, le Sauvage pensa +qu'il n'y avait rien à craindre, et reprit sa quiétude première en +continuant à ramer de l'avant. + +--Si nous mangions quelque chose, dit tout à coup Mme Guillot. + +--Mais c'est une fort heureuse idée réplique Mornac. + +--Oui, le grand air m'a ouvert l'appétit, dit Jolliet pour se donner un +peu de contenance; car il n'avait presque point parlé depuis le départ. + +Mme Guillot se fit passer le panier aux provisions. Il contenait un +frugal repas: du pain, du beurre, du lard et du fromage, accompagnés, je +dois le dire, d'une bonne bouteille de vin d'Espagne. + +Ce goûter, pris sur le pouce, mit fin au silence et l'on se remit à +causer en mangeant. On allait dépasser bientôt la pointe de Berthier. La +marée commençait à baisser. + +--Si le vent tient toujours du _sorouet_, dit Joncas, nous serons +arrivés dans une heure. + +--Nous ne sommes donc pas loin de la Pointe-à-Lacaille, dit Mornac après +avoir avalé, avec évidente satisfaction, un demi gobelet d'un vin rouge +et généreux. + +--Nous n'avons plus qu'une couple de lieues à faire, répondit Joncas en +allumant sa pipe, brûle-gueule tout noirci par l'usage. + +--Comment nommez-vous ces îles qui s'étendent à notre gauche, demanda +Mornac à sa cousine qui grignotait des dents blanches une croûte de pain +dorée. + +--Nous avons passé, tout-à-l'heure, l'île Madame. Celle que vous voyez +là-bas, un enfoncée vers la côte du Nord, est l'île Patience. En deçà, +et en avant de nous sont l'île aux Reaux et la Grosse-Île, l'île +Sainte-Marguerite les suit. Après viennent plusieurs petits îlots, puis +l'île aux Grues, et la dernière que vous apercevez là-bas, en devant, +l'île aux Oies. Ces deux dernières sont seules habitées par deux ou +trois familles. Est-ce bien cela, Monsieur Joncas. + +--Oui, Mademoiselle, mais il faut, tout de même que vous ayez une fière +mémoire, puisque vous n'êtes venu ici que deux fois et qu'il y a plus de +deux ans que je vous ai donné ces noms-là. + +--C'est dans le voisinage d'une de ces îles, remarqua Mme Guillot d'un +air attristé, que mon pauvre père, M. Adrien d'Abancour, se noya avec M. +Etienne Sevestre, le 2 mai 1640. Ils étaient allés chasser de compagnie +dans ces parages et l'on suppose que leur canot chavira. Un an plus +tard, mon premier mari, feu M. Jean Jolliet, trouva les ossements de mon +père sur le rivage d'une de ces îles, et les apporta à Québec où la +sépulture en fut solennellement faite.[23] + +[Note 23: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au mot _d'Abancour_.] + +--Ces deux ou trois taches blanches que vous apercevez tout là-bas, +presque à fleur d'eau, sur le bout de l'île aux Oies, repartit Jeanne, +pour chasser les tristes souvenirs de Mme Guillot, sont l'habitation et +les bâtiments qui appartenaient à la famille Moyen, avant qu'elle n'eût +été massacrée par les Iroquois. + +--Y a-t-il longtemps de cela? demanda Mornac. + +--Il y a, je crois, neuf ans, mon cousin, que ce funeste évènement eut +lieu. Le sieur Moyen, bourgeois de Paris, qui était établi avec sa +famille, dans l'île aux Oies, fut surpris dans sa maison par des +Agniers, pendant que ses serviteurs étaient absents. Il fut tué avec sa +femme, ses enfants, ainsi que ceux du sieur Macard, furent emmenés +captifs. L'aînée des deux demoiselles Moyen se maria, deux ans plus +tard, avec le brave sergent-major, Lambert Closse, le héros de Montréal +qui a été tué aux environs de cette ville, il y a deux ans, dans un +combat contre les Iroquois. [24] + +[Note 24: «L'île aux Oies avait été concédée par la compagnie de la +Nouvelle-France à M. de Montmagny, qui visitait souvent ce lieu, pour y +jouir du plaisir de la chasse. Après le départ de M. de Montmagny, son +procureur en vendit la moitié au sieur Louis Théandre Chartier de +Lotbinière, et l'autre moitié au sieur Moyen qui conduisait des travaux +considérables lorsqu'il y fut tué.» M. Ferland (Archives du greffe de +Québec, actes de Jean Durand, Notaire, 1654.)] + +Tout en devisant ainsi, on arriva, sur les deux heures et demie à la +Pointe-à-Lacaille qui avançait dans le fleuve ses arpents de rochers +boisés. + +Quand on l'eut dépassée d'une centaine de perches, le jeune Jolliet +remit à Joncas la barre du gouvernail, car il fallait ne pas manquer +l'embouchure et le chenal de la petite rivière à Lacaille, manoeuvre +assez difficile, vu la longueur des battures et le peu de profondeur de +l'eau. + +L'embarcation inclina à droite en gagnant la rive sud, basse, plate et +partout boisée à l'exception, toutefois d'une centaine d'arpents carrés +qui étaient défrichés et ensemencés, et où s'élevaient trois ou quatre +maisons de bois blanchies à la chaux, dont la plus grande et la plus +rapprochée, sur la rive ouest de la petite rivière à Lacaille, +appartenait à Mme Guillot. + +A l'une des croisées de cette habitation flottait une banderole bleue +pour signifier aux arrivants qu'ils n'avaient rien à craindre et que +tout aux environs était tranquille. + +En entrant dans la rivière à Lacaille, aux acores basses, garnies +d'ajoncs et de broussailles, le Renard-Noir jeta un dernier coup d'oeil +en arrière. Mais il ne remarqua rien d'insolite. L'éloignement +l'empêchait de distinguer un canot d'écorce qui, à deux lieues au large, +venait de s'arrêter vis-à-vis de nos voyageurs et près de l'île +Sainte-Marguerite avec les bords de laquelle il se confondait facilement +pour quiconque ignorait, en ce lieu, la présence de la pirogue. D'un +autre côté, si la Pointe-à-Lacaille ne se fût pas interposée entre les +regards du Huron et le rivage de Berthier, il aurait certainement +distingué deux canots qui faisaient force de rames en rasant de près la +côte du Sud. Ces derniers, suivant la manoeuvre du canot isolé qui +venait de s'arrêter près de l'île Sainte-Marguerite, et qu'une attention +soutenue et prévenue permettaient à leurs yeux de lynx d'entrevoir au +large, arrêtèrent aussi leur course à peu près une demi-lieue au-dessus +de la Pointe-à-Lacaille. + +Ceux qui montaient ces deux derniers canots débarquèrent sur le rivage +et s'enfoncèrent dans les bois plein d'ombre et de silence où ils firent +halte, après avoir emporté leurs pirogues avec eux. + +De l'autre côté, le canot de l'île Sainte-Marguerite venait aussi de +disparaître tout à fait. + +Pendant ce temps-là, nos connaissances, réjouies d'être arrivées sans +encombre, mettaient pied à terre à quelques pas de l'habitation de Mme +Guillot, où la femme de Joncas reçut ses maîtres avec un joyeux +empressement. + + + + + CHAPITRE VI + + SOUVENIRS DU PASSÉ + + +Lorsque vous sortez du bassin de Saint-Thomas de Montmagny et que vous +remontez le fleuve en longeant la côte du Sud, vous apercevez, à peu +près une demi-lieue en avant, une humble rivière qui traîne ses eaux +vaseuses jusqu'au Saint-Laurent. C'est la rivière à Lacaille près de +l'embouchure de laquelle s'élevait jadis le premier village de +Saint-Thomas. + +De cet établissement primitif que portait le nom de Pointe-à-Lacaille, à +peine reste-t-il, à demi enfouies au pied de la falaise, quelques +pierres qui firent autrefois partie des murailles de la vieille église +bâtie et bénite en 1686, sur un terrain concédé par le sieur Guillaume +Fournier au missionnaire de l'endroit, Messire Morel.[25] + +[Note 25: Le terrain donné pour y bâtir une église, un presbytère et +leurs dépendances, avait trois arpents en superficie. Je trouve ces +renseignements dans un manuscrit intitulé «Mémoires touchant la paroisse +de St. Thomas, Pointe-à-Lacaille, etc.», et dû aux recherches de feu +Messire Robson, autrefois curé de l'île-aux-Grues. D'après M. Robson, +l'on donna le nom de St. Thomas à cette église, en considération du +premier missionnaire M. Thomas Morel. De là le nom actuel de ma paroisse +natale. + +Le manuscrit de M. Robson est actuellement en la possession de Mme +Patton, à St. Thomas.] + +Le lecteur curieux de connaître l'histoire de la vieille église peut se +renseigner en lisant les jolies pages que M. Eugène Renault a +consacrées, dans les _Soirées Canadiennes_ de 1864, à ces ruines que les +flots rongeurs ont fini par entraîner avec eux dans le lit du fleuve. + +Pour moi, comme l'époque où j'ai placé le présent récit me reporte à +vingt ans avant la construction de la vieille église, je ne m'occuperai +pas d'avantage des souvenirs qui se rattachent à ses ruines. Il me +suffira de dire qu'un siècle après l'érection du petit temple de la +Pointe-à-Lacaille, les habitants du lieu voyant que les flots avaient +depuis cent ans, rongé une douzaine d'arpents de la falaise, et +menaçaient d'envahir bientôt la chapelle et les habitations du hameau, +abandonnèrent tout-à-fait un endroit si dangereux, et s'en allèrent, à +une demi-lieue plus bas, construire une autre église et de nouvelles +demeures sur les lieux où s'élève aujourd'hui le grand village de +Saint-Thomas. J'allais dire la petite ville de Montmagny, mais j'ai +craint que mon titre d'enfant de la place ne me fit taxer d'orgueil. + +J'ai déjà dit, je crois, qu'il n'y avait à la Pointe-à-Lacaille, en +1664, que deux ou trois maisons d'assez pauvre apparence. C'est qu'en +effet l'établissement commençait à peine, et qu'il devait bien s'écouler +une quinzaine d'année, après la venue des premiers colons, lorsqu'on +crut devoir y tenir les registres, en 1679. + +Selon l'opinion de M. l'abbé Tanguay, et c'est la plus naturelle, le nom +qui désignait la Pointe-à-Lacaille, lui vient de M. Adrien d'Abancour +dit Lacaille, noyé en 1640 dans les îles situées en face. M. d'Abancour +aurait été le premier propriétaire de la pointe et de la petite rivière +qui portent encore le surnom de Lacaille. + +D'abord la propriété de M. de Montmagny auquel le roi l'avait cédée le 5 +mai 1646, (voir _Bouchette's Topography of Canada_) la seigneurie de +Saint-Luc, aujourd'hui Saint-Thomas, appartint ensuite à Noël Morin qui, +en 1680 mourut chez son fils Alphonse, lequel s'était établi à la +Pointe-à-Lacaille. Leurs nombreux descendants portent le nom de +Morin-Valcourt. + +Le gendre de Noël Morin, Gilles Rageot, notaire royal et garde-notes à +Québec, devint après son beau-père, seigneur du fief de Saint-Luc, +Rivière-à-Lacaille. Le sieur Louis Couillard de L'Espinay, fils de +Guillaume Couillard et Guillemette Hébert, succéda, vers la fin du +dix-septième siècle aux droits des trois premiers seigneurs. + +Ceux qui sont familiers avec notre histoire savent quelle était +l'organisation qui présidait à l'établissement des paroisses dans la +colonie naissante de la Nouvelle-France. Le roi y cédait un fief à celui +de ses sujets qu'il en jugeait digne et qui, en retour devait à couronne +foi et hommage, avec l'aveu, le dénombrement et le droit de quint, etc., +à chaque mutation. Ce seigneur divisait son fief en fermes qu'il +concédait lui-même à raison d'un ou deux sols par arpent et d'un +demi-minot de blé pour la concession entière. Les censitaires devaient, +en échange, faire moudre leur grain au moulin du seigneur auquel ils +donnaient la quatorzième partie de la farine pour droit de mouture, et +payer, pour lods et ventes, le douzième du prix de leur terre. + +Bien qu'à l'origine les seigneurs possédassent au Canada le redoutable +droit de haute, moyenne et basse justice, ils ne l'exercèrent que +rarement et l'histoire n'en mentionne aucun abus. A vrai dire, nos +seigneurs étaient plutôt des fermiers du gouvernement que les +représentants de ces feudataires et tyrans du moyen-âge qui traitaient +le peuple comme du vil troupeau d'esclaves taillables et corvéables à +merci. Aussi bien, comme le disait Frontenac en 1673, le roi +entendait-il qu'on ne les regardât plus que comme des engagistes et des +seigneurs utiles. Partant de là et considérant les résultats obtenus, +l'on peut dire que ce système de colonisation était l'un des meilleurs +que l'on pouvait mettre en usage à cette époque, vue que les seigneurs +avaient le plus grand intérêt à attirer des colons sur leur fief et à +les bien traiter pour en augmenter rapidement le nombre. + +Aux temps difficiles où se reporte cette histoire, chaque petit bourg +avait son fort où l'on se réfugiait en cas d'alerte pour résister aux +bandes d'Iroquois qui rôdaient continuellement par toute la colonie. Ce +fort consistait en une enceinte de pieux et occupait habituellement le +centre du bourg. Il entourait assez souvent la demeure seigneuriale et, +quelquefois, était défendu par de petites pièces de canon dont les +Sauvages avaient grand'peur. + +En 1664, il n'y avait pas encore de seigneur résidant au petit +établissement de la Pointe-à-Lacaille et M. Louis Couillard de l'Espinay +ne devait se faire construire un manoir aux abords du bassin de +Saint-Thomas que plusieurs années après; de sorte que la demeure de Mme +Guillot, qui se trouvait la plus ancienne et la plus grande, était +protégée par une enceinte de palissades hautes d'une quinzaine de pieds +et qui entourait à la fois la maison, la grange et les dépendances, +toutes situées sur la rive gauche de la Rivière-à-Lacaille.[26] + +[Note 26: C'est-à-dire sur la rive opposé à celle où l'on trouve encore +des vestiges de la Vieille-Église. La propriété qui borde ainsi la rive +gauche de la Rivière-à-Lacaille, près de son embouchure, appartient +maintenant à mon bon ami, M. L. H. Blais, qui, plus sensible aux joies +de la famille et aux douces occupations domestiques, qu'aux soucis de la +politique, vient de se retirer volontairement de la vie publique où ses +talents lui assuraient pourtant un bien beau rôle.] + +Les détails qui précèdent laissent voir, en peu de mots, comment se +formaient les paroisses dans les premiers temps de la colonie. + +Nous rejoignons nos personnages dans l'habitation de Mme Guillot, sur le +six heures du soir, avant le souper. Tandis que la maîtresse de céans +s'occupe à ranger les assiettes sur une grande table carrée, au milieu +de la cuisine, et que la femme de Joncas, est à moitié enfouie sous le +haut manteau de la cheminée où la flamme pétille gaîment et rougit le +frais visage de la jeune fermière qui surveille avec recueillement la +cuisson d'une omelette au lard, Jeanne de Richecourt, Mornac et Jolliet, +debout devant les deux fenêtres de la cuisine qui regardent sur le côté +du nord, assistent silencieux au coucher du soleil. + +Aussi le spectacle qui attirait leur attention est-il propre à captiver +des âmes jeunes et passionnées. + +Globe de flamme incandescente, le soleil s'inclinait à l'occident vers +la cime des Laurentides derrière laquelle il allait bientôt disparaître. +Eclairé fortement par les derniers rayons de l'astre, le sommet du Cap +Tourmente se découpait ainsi qu'un immense diadème aux dentelures d'un +or ardent comme celui de la Guinée, pendant que le reste du cap reposait +à demi effacé dans l'ombre. + +On aurait dit le grand génie du fleuve, agenouillé sur les bords de son +empire et la tête perdue dans les nuages roses du couchant. Sur le +parcours de six lieues qui sépare en cet endroit les deux rives, une +immense traînée de flamme étreignait le fleuve dont les eaux +paraissaient bouillonner sous ce brûlant contact. A l'horizon, au-dessus +du soleil et des montagnes, de grands nuages rouges frangés de +brillantes teintes cuivrées se déployaient dans l'espace, comme de longs +drapeaux de pourpre et d'or, dont les reflets coloraient en rose la tête +des monts et le dos rugueux des îles que l'on aurait cru voir flotter au +milieu du Saint-Laurent. Ainsi éclairés, ces îlots semblaient être de +gigantesques cétacés rougeâtres, qui seraient surgis brusquement des +eaux pour contempler ce merveilleux spectacle du roi de la nature, se +couchant au milieu de sa cour et environné des splendeurs de sa gloire. +A la fin du jour ainsi qu'à l'aurore, la nature entière tressaille d'une +telle exubérance de vie que les objets, même inanimés, nous semblent +s'agiter comme pour saluer l'astre puissant chargé par Dieu de féconder +la terre. + +La main droite appuyée sur l'épaule de son cousin Mornac, la tête +légèrement inclinée, ses grands yeux bruns animés par cette scène +grandiose, Jeanne de Richecourt se laissait doucement bercer au roulis +extatique de sa rêverie. La lumière rouge du couchant jetait sur sa +figure de fauves reflets qui, plus accentués encore sur les ondes +luisantes de sa chevelure noire où ils ruisselaient comme des traits de +feu, faisaient ressembler la jeune fille à ces brunes madones que le +soleil chaud de leur beau pays inspirait aux artistes de l'Espagne. + +Accoudé sur une autre fenêtre, à quelques pieds de Jeanne, Louis Jolliet +pensait en soupirant: + +--Qu'elle est belle, ô mon Dieu!... Et jamais pour moi!... + +--Sandious! tout beau, mon coeur! se disait Mornac en contemplant sa +belle parente, je crois que vous palpitez plus vite qu'à l'ordinaire. Ah +çà! chevalier, mon ami, allez-vous donc vous énamourer sottement d'une +cousine que vous connaissez à peine, vous autrefois la terreur des +belles?... Après tout, mon gentilhomme, savez-vous qu'elle est +furieusement gentille, votre parente! Oui, mordious!... + +Dans l'ombre, à quelques pas en arrière, la figure sombre comme celle de +Méphistophélès auprès de Faust et de Marguerite, Vilarme examinait les +jeunes gens et fronçait ses épais sourcils roux. + +--Regardez-vous tant que vous voudrez, mes agneaux, grommelait-il en +dedans; mais je suis près de vous et tant que j'y resterai, vous pourrez +difficilement échanger vos confidences. Quant à toi, pauvre petit Jolliet, +tu peux, si cela te plaît te crever le ventre de tes soupirs. Je ne te +crains pas, car elle ne se doute même point de ton sot amour d'écolier. + +Déjà, cependant, le soleil descend et disparaît en arrière des montagnes +qui, peu à peu, se sont assombries. Seuls les nuages rouges et dorés qui +drapent l'horizon reçoivent encore, grâce à leur élévation le reflet des +rayons du soleil, et ont conservé leurs brillantes couleurs. Mais à +mesure que l'astre s'enfonce dans ces régions alors inconnues du +nord-ouest, les nues ainsi éclairées passent par gradation du rouge +pourpre au rose, du rose pâle au jaune clair, et leurs dernier lambeaux +d'un blanc lumineux vont s'éteindre à côté de la première étoile dont la +sereine lumière s'allume au fond du firmament dans l'ombre de la nuit +tombante. + +--Allons! Mademoiselle et Messieurs, le souper est servi, fit Mme +Guillot en se frappant les mains pour tirer ses hôtes de leurs rêveries. +Et tous vinrent se placer autour de la table à chaque bout de laquelle +fumaient de riches omelettes aux paillettes dorées et croustillantes. + +Comme bien on le pense, l'appétit ne fit pas défaut à nos voyageurs et +l'entrain augmentant à mesure que la faim se satisfaisait, la causerie +devint bientôt générale et très-animée. Mme Guillot se piquait d'amuser +ses hôtes, Mornac faisait de l'esprit, Jeanne, toute heureuse de sentir +à coté d'elle un sûr appui, n'avait pas été si gaie depuis longtemps et +Jolliet influencé par l'animation commune avait, par moment, d'heureuses +saillies. Seul Vilarme aurait pu faire une ombre trop prononcée dans ce +gai tableau; mais sentant combien sa position deviendrait gênante et +ridicule s'il continuait à garder ses funèbres airs de croque-mort, il +s'efforçait d'être aimable. + +L'heure du souper s'écoula donc rapide et enjouée. + +Lorsqu'on sortit de table, le jour avait fait place à la nuit qui +s'étendait sereine et calme sur les sauvages régions d'alentour. + +En se levant de table, Jolliet porta sa chaise auprès du mur et tout à +côté de l'une des fenêtres qui regardaient sur le nord; puis il se +rapprocha vivement de la croisée en s'écriant: + +--Oh! venez donc voir la belle aurore boréale! + +On accourut aux fenêtres et chacun put contempler la scène féerique +offerte ce soir-là, par le ciel et la terre. + +D'abord d'une teinte égale et uniforme, une grande lueur blanche, qui +s'élevait du côté du nord et montait dans l'espace, se fendit en +millions de striures lumineuses et frangées comme les innombrables +stalactites suspendues à la voûte de grottes merveilleuses, et sur +lesquelles la lumière des torches se réfléchit avec des scintillations +infinies. + +Ces grands courants, d'un blanc éclairé, commencèrent à se mouvoir, à +courir avec rapidité sur le fond du ciel sombre. Tantôt avec la vitesse +de la fusée qui part, ils se déroulaient dans le firmament comme +d'immenses rubans de satin blanc et moiré qui ondulaient sur l'obscurité +de la nuit avec des reflets argentés. Puis, comme secoués par un souffle +mystérieux, ils se balançaient un moment au-dessus de la terre assombrie +et se repliaient soudain sur eux-mêmes avec la promptitude d'un éclair +qui s'éteint. + +Reprenant après leur nuance égale et primitive, ils allaient se +développer au-dessus de l'horizon comme un large turban, enroulé sur la +tête du globe, et qui faisait miroiter dans l'infini son céleste tissu +piqué ça et là de fils d'or figuré par des étoiles scintillant au +travers de ces vaporeuses clartés. + +Tantôt ils se séparaient distinctement, et, ainsi qu'une folle troupe +d'esprits titaniques, il couraient aux quatre coins de l'horizon, +formaient une gigantesque chaîne et dansaient autour des mondes la ronde +la plus fantastique et la plus échevelée. + +Ils allaient, tournant si vite, qu'à les regarder, l'oeil se sentait +pris de vertige, quand tout-à-coup, ce grand cercle mouvant se resserre, +se rétrécit encore, s'amincie vers son centre et s'arrête immobile, mais +toujours lumineux, au milieu du ciel où il forme un soleil énorme dont +les rayons sans nombres dardent en dehors leurs traits pâles et +tremblotants. Sombre d'abord, le centre de cet astre éphémère prend +bientôt une couleur rougeâtre qui devient pourpre en un mouvement, +tandis qu'un brillant météore s'allume au sein de ce soleil étrange, +éclate, tombe vers la terre, en laissant à sa suite une fugitive traînée +tricolore, jaune verte et rouge, et va s'abîmer au loin vers le bas du +fleuve qui s'empourpre un instant d'une teinte enflammée, puis rentre +dans l'obscurité. + +Et, comme si c'était un signal de retraite, le cercle aux rayons agité +là-haut se brise, et les courants de lumières diaphane se dispersent et +s'éteignent dans l'air, poursuivis par la lueur sanglante du centre, +laquelle grandit, s'épaissit, s'étend victorieuse dans l'insondable +coupole du ciel qui longtemps, durant la nuit, garda cette couleur d'un +rouge effrayant. [27] + +[Note 27: On sait que les années 1663 et 1661 furent remarquables, au +Canada, par les phénomènes célestes et terrestres qui frappèrent +d'étonnement et même d'épouvante tous les esprits du temps.] + +Les spectateurs de cette scène grandiose restèrent silencieux tous le +temps qu'elle dura. + +Quand le météore s'éteignit dans le fleuve, Mornac s'écria: + +--Voilà, sandis! qui est magnifique! + +--Ce spectacle est en effet terriblement beau, repartit Mlle de +Richecourt. Il me rappelle ceux qui précédèrent le tremblement de terre +de l'hiver dernier. Dieu nous garde, cette année de semblables +agitations. + +--Ce fut donc bien effrayant? demanda Mornac en accompagnant cette +question d'un regard brûlant qui fit baisser les longs cils noirs de +Mlle de Richecourt. + +--Oh! oui! répondit Jeanne. + +--Mais veuillez alors m'en faire le récit? + +--Bien volontiers, mon cousin. Sachez d'abord que, durant l'automne de +1662, le ciel sembla nous donner des avertissements par des phénomènes +pareils à ceux d'aujourd'hui et plus terribles encore. «Au milieu du +mouvement rapide et brillant des aurores boréales, des météores ignés, +sous la forme de serpents embrasés, s'enlaçaient, les uns dans les +autres et volaient par les airs, portés sur des ailes de feu. Tout le +monde put voir à Québec un grand globe de flammes qui faisait un assez +beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes +parts n'eussent mêlé de frayeur le plaisir qu'on prenait à le voir. Les +habitants de la côte de Beaupré en remarquèrent un semblable s'étendant +au-dessus de leur champs comme une grande ville dévorée par l'incendie. +Leur terreur fut extrême, car ils crurent qu'il allait tout embraser. Un +même météore parut sur Montréal; mais il semblait sortir du sein de la +lune, avec un bruit qui était celui des canons et des trompettes, et +s'étant promené trois lieues en l'air, fut se perdre enfin derrière la +grosse montagne dont la ville porte le nom.»[28] + +[Note 28: Relation du P. Jérôme Lalemant.] + +Ces phénomènes continuèrent de se faire voir durant une partie de +l'hiver, lorsque arriva le lundi gras qui était le cinquième jour de +février. «La journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient +commencé à célébrer le carnaval par les amusements ordinaires, lorsque, +vers les cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'étendue du +pays un frémissement de la terre, suivi d'un bruit ressemblant à celui +que feraient des milliers de carrosses lourdement chargés et roulant +avec vitesse sur des pavés. Bientôt cent autres bruits se mêlèrent à ces +deux premiers: tantôt l'on entendait le pétillement du feu dans les +greniers, tantôt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues +se brisant contre le rivage; quelquefois on aurait dit une grêle de +pierres tombant sur les toits; le sol se soulevait et s'affaissait d'une +manière effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit; +les cloches des églises et le timbre des horloges sonnaient; les maisons +étaient agitées comme des arbres, lorsque le vent souffle avec violence; +les meubles se renversaient, les cheminées tombaient, les murs se +lézardaient; les glaces du fleuve, épaisses de trois ou quatre pieds, +étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente +débâcle. Les animaux domestiques témoignaient leur crainte par des cris +et des hurlements; les poissons eux-mêmes étaient effrayés, et, au +milieu de tous les sons discordants, l'on entendit les rauques +soufflements des marsouins aux Trois-Rivières où jamais on n'en avait +entendu auparavant.» + +--En effet, ce devait être effrayant, dit Mornac avec un sourire. Mais +passant par votre bouche charmante, ces détails sont ravissants. + +--Ne raillez pas, chevalier, car tout brave que vus soyez, vous auriez +eu frayeur comme tous ceux qui furent témoins de ce bouleversement. +«Bien que personne ne fût blessé, ni aucune maison renversée, la pensée +que la fin du monde arrivait, s'était emparée des esprits; aussi se +croyant aux portes de l'éternité, chacun se préparait au jugement +dernier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblèrent au jour +de Pâques, par le grand nombre de personnes qui s'approchèrent de la +sainte table, et tout le temps du carême continua de présenter le +spectacle le plus édifiant.»[29] + +[Note 29: Voir les relations du temps.] + +--Et vous pensez que les phénomènes célestes qui apparurent l'automne +précédent étaient des signes précurseurs du tremblement de terre? + +--Pourquoi pas? + +--Alors ceux de ce soir nous annonceraient donc aussi quelque malheur? +reprit l'incrédule Mornac en souriant. + +--Tenez, mon cousin, si vous voulez m'en croire, répondit Jeanne avec un +air des plus sérieux, ne badinez pas là-dessus. + +--Non, Seigneur! s'écria soudain la femme de Joncas qui allumait une +chandelle. Non, Monsieur, ne vous moquez pas de ces choses-là. Cela nous +porterait malheur. + +--C'est vrai! fit Mme Guillot en jetant un regard de tendresse sur son +fils. + +Mornac s'apercevant que son esprit railleur paraissait affecter +péniblement les dames, dit d'un ton plus sérieux au Renard-Noir qui, les +yeux encore fixés sur le ciel rouge, n'avait pas prononcé un mot depuis +le souper: + +--Et vous, chef, que pensez-vous de ces choses-là? + +Après un moment de silence, le Huron répondit: + +--Le pauvre Sauvage n'a pas toute la science d'un homme blanc, et ses +croyances, bien qu'il soit aussi chrétien, son différentes des tiennes +sur beaucoup de choses. Tu ne vois, sans doute, dans ces signes que des +effets produits par une cause naturelle. Mais mes pères à moi m'ont +appris, et je respecte à ce sujet leurs enseignements, que ces brillants +esprits qui courent ainsi le soir, dans le territoire des nuages, sont +les âmes de nos ancêtres qui s'agitent là-haut pour avertir leurs petits +fils d'un danger prochain. Lorsque nous fûmes chassés par nos ennemis +des bords du grand lac, où blanchissent maintenant les os desséchés de +tous ceux qui nous furent chers, nos tribus en reçurent longtemps +d'avance, l'avertissement par de pareils signes. Mais le Grand-Esprit +avait frappé ses fils d'aveuglement. Comme des vieillards qui, sur le +soir de la vie, ne peuvent plus distinguer la lumière du feu de leur +cabane, nous étions frappés d'aveuglement. Bien loin d'être sur leur +gardes mes frères, malgré mes conseils et ceux de quelques anciens, se +laissèrent surprendre par l'ennemi et la grande nation huronne fut +écrasée, le peu qui en restait arraché du pays aimé de ses pères et +dispersé au loin comme les feuillages de la forêt sous le souffle +puissant des vents de l'automne. + +--J'ai entendu parler, en effet, des malheurs de votre race, dit Mornac +qui ne raillait plus. Mais j'en aimerais bien entendre le récit de la +bouche même de l'un des acteurs de cette tragédie. Cependant j'ai peur +de réveiller vos douleurs en vous priant de me les raconter. + +Le Huron réfléchit et dit: + +--Le guerrier vaincu doit songer quelquefois à ses défaites pour en +savoir éviter de nouvelles, et penser aux maux que lui ont fait ses +ennemis pour ne pas oublier que la vengeance est douce au coeur de la +victime tant qu'il lui reste encore un battement de vie. Mon fils est +jeune et la parole d'un guerrier, qui pourrait être son père par l'âge +et l'expérience, lui sera d'un enseignement utile en lui exposant la +ruine d'une nation autrefois maîtresse de ces contrées. + +Durant cet échange de paroles entre le Huron et Mornac, les dames +étaient allées s'asseoir auprès du feu qui flambait dans la cheminée, +Jeanne à côté de Mme Guillot. Toutes deux s'occupaient à des travaux +d'aiguille, tandis que la femme de Joncas, après avoir tout rangé dans +sa cuisine, s'asseyait auprès de son rouet à quelque distance de sa +maîtresse et se mettait à filer. + +Mornac, pour ne pas paraître poursuivre sa belle parente, s'adossa +contre la fenêtre, à côté de Jolliet, et Vilarme auprès d'eux. Joncas, +qui venait d'allumer sa pipe avec un des tisons de l'âtre, fumait en +silence à côté de sa femme, un peu perdus tous les deux dans l'ombre. +Quant au Renard-Noir, il alla s'appuyer contre l'un des pans de la +cheminée. Là, debout, la figure à demi éclairée par les lueurs du foyer, +regardant ses auditeurs en face, il commença d'une voix profonde et +grave: + +--La forêt avait reverdi seulement quatre fois au-dessus de ma jeune +tête, lorsque le grand chef des blancs, qu'ils appelaient Champlain, +vint établir, sur le cap de Stadaconna, la vaste bourgade que nous avons +quittés au commencement du jour qui vient de s'éteindre. Depuis ce +temps-là l'hiver a soixante fois blanchi les branches des bois. + +«Notre nation, celle des Ouendats que les blancs ont nommés Hurons, +était la plus puissante de toutes les tribus qui couvraient les terres +de chasse du Canada. Les armes et le nombre de ses guerriers la +faisaient respecter au loin. La petite peuplade des Iroquois osait +pourtant croiser ses tomohâks avec les nôtres et ne craignait même pas +de nous attaquer. Ses guerriers étaient moins nombreux, mais plus unis, +plus vigilants, plus rusés, plus cruels que les nôtre porté à préférer +les expéditions de chasse aux courses continuelles dans les sentiers de +guerre. Que mes frère blancs ne croient pas que nos guerriers, une fois +au combat, fussent moins braves, moins forts, moins agiles que ceux des +Cinq Cantons. Mes frères se tromperaient. Mais ce que finit par causer +la perte de ma nation, c'est que le Grand-Esprit a toujours donné à ses +enfants hurons des coeurs plus doux et des yeux moins épris de la vue du +sang que ceux de nos ennemis. Tandis que les Iroquois ne craignaient +point de venir se cacher aux environs de nos villages pour enlever +quelques chevelures, nos guerriers, qui rêvaient de grandes chasses aux +caribous, se laissaient quelquefois surprendre jusque dans leurs +cabanes. + +«Nous étions encore les plus nombreux et les plus forts, lorsque dans +l'été qui suivit l'arrivée du puissant chef blanc, mon père Darontal, +qui était le grand capitaine de notre nation, pria le vôtre +d'accompagner, avec quelques soldats blancs, nos hommes de guerre dans +une expédition contre les Cinq Cantons iroquois. Vos armes merveilleuses +et terribles alors inconnues aux enfants de la forêt, devaient nous +aider beaucoup en frappant nos ennemis d'épouvante. Ce qui arriva. Dès +que les Iroquois eurent vu les éclairs, entendu le tonnerre sortir de +vos armes et jeter la mort dans leurs rangs, ils se sauvèrent dans les +bois où nos guerriers les poursuivirent bien loin. Je me souviens +d'avoir entendu raconter cette victoire par mon père lorsqu'à son +retour, il suspendit au poteau du ouigouam, les scalps des ennemis qu'il +avait tués.» + +Au souvenir des exploits de son père, la figure bronzée de Renard-Noir +s'anima d'un noble orgueil. Ses yeux, où les lueurs de foyer venaient se +réfléchir, semblaient lancer des flammes. Après quelques instants de +silence il reprit: + +«--J'avais continué de croître et mes yeux avaient vu dix fois la neige +fondre autour de nos cabanes, lorsque le grand chef blanc vint passer un +hiver sous le ouigouam de mon père Darontal.[30] C'était à la suite +d'une seconde expédition contre nos ennemis les Iroquois. Elle avait été +moins heureuse que la première, et les nôtre avaient été obligés de s'en +revenir au pays, après voir tué pourtant beaucoup d'ennemis. La saison +des neiges était proche et nos guerriers n'avaient pas voulu se hasarder +à escorter votre capitaine jusqu'à Stadaconna. Ils l'avaient décidé à +passer l'hiver dans une de leurs bourgades. Votre chef choisit celle de +Carhagouba parce que mon père, qui était son ami, l'habitait. C'était le +plus grand village des attignaoantans. + +[Note 30: On sait que Champlain fut obligé d'hiverner, en 1616, au pays +des Hurons, et qu'il y fut l'hôte de l'un des principaux chefs nommé +Darontal.] + +«C'est alors que je le vis, cet illustre capitaine qui savait toutes les +choses que le Grand-Esprit peut donner aux hommes de connaître. Depuis +longtemps le bruit de son nom et de sa puissance avait frappé l'oreille +des femmes, des enfants et des vieux de notre nations, qui ne l'avaient +pas encore vu. Toutes les familles de la bourgade allèrent au-devant de +lui. Des coureurs nous avaient annoncé d'avance sa prochaine arrivée. +Quand il parut nos yeux n'étaient pas assez grands pour le regarder et +chacun admirait sa bonne mine, ses armes étranges et terribles et ses +riches vêtements. + +«Pendant l'hiver qu'il passa sous le ouigouam de mon père, il me prit en +amitié, à la lueur du feu de la cabane, il commença à m'initier au +secret de deviner dans vos livres les signes visibles de la pensée. En +retour, je le suivais partout, je prenais soin des ses armes et +l'accompagnais à la chasse où je lui étais utile en portant ses +munitions et le gibier qu'il tuait. + +«Je m'attachai tant à lui que je demandai à mon père d'accompagner le +grand capitaine à Stadaconna quand le printemps fut revenu. Ce qui me +fut permis lorsque le chef blanc eut dit à Darontal qu'il consentait à +m'emmener et à me garder avec lui tout le temps que je voudrais. + +«Quand la glace qui couvrait les grands lacs se fut en allée, je +descendis la longue rivière avec l'escorte qui accompagnait les blancs. + +«Durant bien des lunes je demeurai à Stadaconna auprès du savant +capitaine. J'achevai d'apprendre à lire, et, instruit dans votre +religion par des robes noires, j'eus la tête lavée par l'eau qui rend +chrétien. J'assistai à l'agrandissement du village de Québec et pris +part aux travaux que dirigeaient le grand maître qui portait bien son +nom puisque celui-ci veut dire _champ fertile_. + +«J'avais vu l'été réchauffer vingt-quatre fois la terre, lorsque +d'autres blancs, ennemis des vôtre,[31] s'en vinrent déclarer la guerre +à nos amis qui, en plus petit nombre et affaiblis par la faim, se +rendirent prisonniers aux Yangees [32] qui les emmenèrent tous sur leurs +grands canots par delà le vaste lac salé. + +[Note 31: Kirtk et les troupes anglaises.] + +[Note 32: Le mot Anglais était trop dur à prononcer pour une bouche +sauvage. Aussi les Iroquois et les Hurons disaient-ils _Yangees_; d'où +le mot _Yankees_.] + +«Privé de mon second père, le grand capitaine blanc, et plein de haine +contre les étrangers nouveaux venus dont je ne comprenais pas le langage +je m'échappai sur un canot et m'en retournai au pays des Ouendats. + +«Ce fut alors que la belle Fleur-d'Étoile [33] se trouva sur le sentier +de ma jeunesse. Nous chassions près des bords du la Ouentaron [34], +lorsque la jeune fille m'apparut un soir sur le rivage. Elle venait de +se baigner et l'eau ruisselait sur son beau corps, que rougissaient les +rayons du soleil couchant. J'avais déjà remarqué Fleur-d'Étoile entre +toutes les vierges du village de Teanaustayé, et chaque fois que je +l'avais rencontrée mon coeur avait battu plus vite. Je m'approchai +d'elle et lui dis: «Fleur-d'Étoile veut-elle être la femme du +Renard-Noir?» Elle sourit et répondit: «Fleur-d'Étoile sera bien +heureuse d'habiter le même ouigouam que le Renard-Noir, si le jeune +guerrier peut se rendre à la nage jusqu'à l'autre côté du lac et revenir +de même sans s'arrêter. Fleur-d'Étoile aime les hommes braves et forts.» + +[Note 33: Ce nom que le Renard-Noir donne à la jeune fille est dérivé de +celui d'une plante indigène, l'étoile jaune ailée (aster). «La tige de +cette plante a environ deux coudées de haut, elle est rondes et fort +chargée de feuilles d'un vert obscur. Ses fleurs jaunes sont en étoiles +rondes et naissent à l'extrémité de la tige sur des pellicules assez +longs.»--Charlevoix, tome II.] + +[Note 34: C'était le nom sauvage du lac aujourd'hui appelé Simcoe.] + + +«Je regardai la distance à parcourir. Elle était longue; mais +Fleur-d'Étoile était si belle! Je me jetai dans le lac en nageant vers +la rive opposée de l'anse où nous étions. La jeune fille battit des +mains. Mes forces s'en accrurent. + +«Le soleil venait de tomber derrière les grands arbres, et la nuit +s'élevait de la terre vers les cieux encore éclairés. Je nageai +longtemps et quand j'atteignis l'autre rive, les ailes du soir planaient +au-dessus du lac. Je n'entrevoyais plus Fleur-d'Étoile à l'endroit où je +l'avais laissée, mais je me guidai sur sa voix pour revenir. Dès qu'elle +avait cessé de me voir, elle avait commencé un chant vif et sonore dont +les notes légères, traversant l'espace, venaient frapper joyeusement mon +oreille et augmenter ma vigueur. + +«Je nageais depuis longtemps. Mes forces commençaient à faiblir, et +j'étais encore à quelque distance du rivage et de Fleur-d'Étoile que je +commençais d'entrevoir, lorsque son chant cessa tout à coup; et le bruit +d'un corps tombant dans l'eau parvint jusqu'à moi. Inquiet, je me hâtais +et fendais l'eau de toutes les forces qui me restaient, lorsque je +sentis un corps souple et frais se glisser près du mien. Une main légère +s'appuya sur mon épaule, et Fleur-d'Étoile me dit doucement: «Je serai +ta femme.» Nous gagnâmes ainsi la rive. + +«Un même ouigouam abritait le lendemain le Renard-Noir et +Fleur-d'Étoile, et comme la mort de mon père, Darontal, ne me retenait +plus au village des Carhagouba, je me fis adopter par mes frères de +Teanaustayé, bourgade que ma femme, Fleur-d'Étoile, habitait. + +«Quatre années plus tard, j'appris que le grand chef blanc, l'ami de +notre nation était revenu avec les Français et que les Yangees avaient +quitté le pays. Mon désir était de revoir le fameux capitaine: mais je +ne pus descendre le fleuve cet été-là. On disait que les Iroquois nous +guettaient au passage. Il fallut attendre la prochaine saison. Hélas! +quand je parvins à Québec le grand chef se mourrait. Il apprit que son +fils, le Renard-Noir demandait à le voir et me fit venir auprès de lui. +Il me parla longtemps--«Écoute-moi bien, mon fils, me dit-il. Je t'ai +instruit dans la religion chrétienne et t'ai appris bien des choses que +tes frères ignorent. C'est à toi de continuer mon oeuvre auprès d'eux. +Pour tirer les tiens de l'ignorance où ils croupissent, des +missionnaires iront s'établir dans vos bourgades et enseigneront aux +Hurons la religion et les coutumes des blancs. Toi, tu en collais tous +les avantages et tu devra aider les robes noires dans leurs efforts et +faire accepter leur présence au milieu de vos guerriers.» + +«Il me parla plusieurs fois ainsi et me fit jurer de lui obéir. Après +quoi, le grand capitaine parut plus content et son âme partit paisible +pour le pays des ombres. [35] + +[Note 35: Chacun sait que Champlain mourut en 1635, précisément cent ans +après la découverte du Canada par Cartier.] + +«Je lui tins parole. Les robes noires vinrent demander l'hospitalité à +mes frères auxquels je persuadai de laisser s'établir les missionnaires +au milieu de nous. Ce ne fut pas sans peine. Les sorciers de la nation +qui prévoyaient la perte de leur autorité, employèrent tous les moyens +possibles pour chasser les robes noires. Mais les efforts de quelques +chrétiens qu'il y avait déjà parmi mous et le courage des missionnaires +finirent par faire dominer la religion chrétienne dans nos bourgades. + +«Beaucoup de lunes et d'années d'écoulèrent et l'aîné de mes onze fils +avait dix-huit printemps, lorsque mes guerriers me proposèrent de +descendre aux Trois-Rivières pour y faire la traite des pelleteries. Il +y avait longtemps que nous n'y étions descendus, car depuis la mort de +mon second père Champlain, les Iroquois étaient devenus, par leurs +fréquentes victoires, la terreur des nôtres. + +«Nous partîmes deux cent cinquante guerriers dont j'étais le premier +capitaine. Nous descendîmes la rivière sans rencontrer un seul ennemi. +Comme nous approchions du fort des Trois-Rivières, nous poussâmes nos +canots au milieu des joncs du rivage pour faire notre toilette de fête +et rafraîchir nos tatouages avant de paraître devant les Français. +Tandis que nous étions occupés ainsi, nos sentinelles jetèrent le cri de +guerre. Un grand parti d'Iroquois venait nous attaquer. Nous saisîmes +nos armes, et après un engagement rapide, les Iroquois prirent la fuite. +Nous les poursuivîmes et en fîmes beaucoup prisonniers. Un grand nombre +avait été tué.[36] + +[Note 36: Historique.] + +«Nous échangeâmes nos pelleteries aux Trois-Rivières et repartîmes pour +notre pays, triomphants et joyeux, et nos ceintures chargées des scalps +de la victoire. Hélas! nous devions bientôt apprendre que nous aurions +mieux fait de rester dans notre bourgade pour défendre nos familles.» + +Ici le Renard-Noir s'arrêta quelques instants. On eut dit qu'il voulait +rassembler ses forces pour raconter les choses pénibles qu'il lui +restait à dire. + +Depuis quelques instants Mornac semblait distrait. Il se retournait +fréquemment pour regarder la fenêtre près de laquelle il était assis. +Avant la pause que le Renard-Noir venait de faire, le chevalier s'était +penché vers Jolliet et lui avait dit rapidement à l'oreille: + +--Regardez donc du côté des palissades qui entourent la maison. Il me +semble apercevoir quelque chose comme une tête d'homme qui s'agiterait +au-dessus de la pointe des pieux. + +--Chut! fit Jolliet. Prenons garde d'effrayer les dames. Examinons en +silence et à la dérobée. + +En ce moment deux gros chiens de garde qui dormaient dans la cour se +mirent à aboyer. + +Les femme se regardèrent en frissonnant. + +--Sentiraient-ils quelqu'ennemi? demanda Mme Guillot qui ne put +s'empêcher de pâlir. + +--Bah! repartit Joncas, tout est tranquille aux environs. Les chiens +jappent à la lune qui se lève. + +Le croissant de la lune argentait en effet le champ azuré de la nuit, +au-dessus des grands arbres muets. + +--Je ne vois plus rien, reprit Mornac à voix basse. La tête a disparu. + +--Vous vous trompiez, fit Jolliet sur le même ton. + +Les chiens n'aboyaient plus, amis grondaient sourdement. + +--Veuillez continuer, chef, dit Jolliet à voix haute pour chasser la +crainte qui commençait à saisir les femmes. En supposant qu'il y aurait +des Iroquois aux environs, la grande peur qu'ils ont des chiens les +forcerait de se tenir à quelque distance de la maison. + +Pendant que Mornac à demi tourné vers la fenêtre continuait de regarder +négligemment au dehors, le Renard-Noir reprit son récit. + +--Nous étions encore à une journée de marche de Teanaustayé ou +Saint-Joseph qui était la principale bourgade de la nation et celle que +j'habitais avec Fleur-d'Étoile et mes fils, lorsque, mettant pied sur le +rivage pour y passer la nuit, nous trouvâmes un pauvre vieux guerrier de +notre village. Il était blessé gravement et se traînait à peine. A notre +vue il se mit à pousser des gémissements lamentables. «Mes fils, +s'écria-t-il, semblent être dans la joie quand ils devraient pleurer!» +Nous crûmes que ses esprits s'étaient égarés par suite de +l'affaiblissement où il se trouvait. Il s'en aperçut et nous dit: +«Pleurez, ô mes fils! pleurez les vieillards de la nation disparus! +Teanaustayé n'est plus! Les Iroquois ont brûlé nos cabanes après en +avoir surpris et tué tous les habitants! Blessé moi-même j'ai pu +m'échapper et m'enfuir jusqu'ici, où depuis plusieurs jours je me traîne +en mourant à chaque pas!» + +«Un long hurlement de douleur, suivi d'un morne silence, accueillit ces +nouvelles horribles. + +«Voici ce que le blessé nous apprit quand nos oreilles purent l'écouter. + +«Quelque jours auparavant,[37] tandis que le soleil du matin dorait les +champs de maïs qui entouraient le village paisible, et que des groupes +de jeunes filles babillaient à l'ombre des ouigouams, que les vieilles +femmes pilaient le grain dans des mortiers de bois et que les enfants +nus se roulaient dans la poussière, pêle-mêle avec les chiens couchés au +soleil, un cri de terreur éclata dans le silence où reposait la +bourgade. + +[Note 37: Le matin du 3 juillet 1648.] + +--«Les Iroquois! les Iroquois! + +«La bourgade venait d'être envahie par un grand parti de guerriers +ennemis.[38] Les quelques hommes valides laissés pour la garde du +village voulurent courir à leurs armes et se défendre. Ils furent les +premiers tués. La robe noire qui demeurait à Teanaustayé, et que les +blancs appelaient père Daniel, et que nous nommions _Achiendase_, +s'efforça de rallier les défenseurs en promettant le ciel à ceux qui +mourraient pour leur famille te leur religion. Quelques vieillards +l'entourèrent, ainsi que toutes les femmes et les enfants. Et ce fut +tandis qu'il baptisait ceux qui ne l'étaient pas encore qu'il fut tué +d'un coup d'arquebuse. + +[Note 38: Francis Parkman, «_Jesuits in America._»] + +«Le petit nombre de défenseurs qui se trouvaient dans le village une +fois tués, les Iroquois tournèrent leur furie contre les femmes, les +enfants et les vieillards, et mirent le feu à tous les ouigouams. + +«Quand la bourgade ne fut plus qu'un tas de cendres fumantes, les +ennemis se retirèrent avec près de sept cents prisonniers dont ils +tuèrent un grand nombre en retournant chez eux. Beaucoup plus avaient +été égorgés dans l'enceinte du village. + +«Ce récit lamentable nous plongea dans l'abattement le plus profond. + +«Le lendemain soir, nous arrivâmes à l'endroit où Teanaustayé s'élevait +naguère. Au lieu des cris de triomphe, des fêtes, des femmes joyeuses +que nous avions d'abord prévu devoir nous accueillir à notre glorieux +retour, nous ne trouvâmes que ruine, mort et désolation. + +«C'est là que j'avais laissé ma pauvre Fleur-d'Étoile et ses sept plus +jeunes enfants. Mes quatre fils aînés m'avaient accompagné jusqu'aux +Trois-Rivières. Silencieux, nous nous assîmes au milieu des restes +méconnaissables de nos familles massacrées. Immobiles, la tête penchée, +les yeux fixés sur les cendres encore fumantes de notre village, nous +passâmes ainsi la nuit. Les larmes et les gémissements ne conviennent +qu'aux femmes; le deuil des guerriers doit être fier et calme. + +«Le lendemain, nous allâmes nous réfugier dans le village de Tohotaenrat +(Saint-Michel) qui était le plus rapproché de notre bourgade anéantie. + +«Là, j'appris le sort de l'infortunée Fleur-d'Étoile. Elle avait réussi +à se sauver dans les bois avec ses enfants, et s'était cachée dans un +épais buisson où elle se croyait en sûreté. Les Iroquois chassaient les +fugitifs comme des bêtes sauvages. Ils passèrent près de l'endroit où la +mère tremblante était blottie. Ces chiens ne la voyaient pas et +l'auraient dépassée quand son dernier enfant qu'elle portait à la +mamelle se mit à crier. Elle voulut étouffer les vagissement du +malheureux petit être qui la perdait. Les Iroquois avaient entendu et +bondirent sur leur proie comme des loups enragés. Ils assommèrent ma +pauvre Fleur-d'Étoile à coups de tomohâk, après avoir massacré sous ses +yeux nos enfants dont il fracassèrent la tête sur un tronc d'arbre. Un +seul d'entre eux, qu'ils avaient laissé pour mort, revint ensuite à lui +et me dit ces épouvantables malheurs.» + +Le Renard-Noir, ému par ces terribles souvenirs, s'arrêta un instant +encore. Son accent étrange, sa voix profonde et vibrant sous le coup de +l'émotion, avait quelque chose de sombre qui étreignait péniblement +l'âme de ses auditeurs. Tous étaient comme suspendus à ses lèvres et +l'écoutaient silencieusement. La femme de Joncas oubliait de faire +tourner son rouet, Joncas lui-même fumait avec une pipe éteinte. Mme +Guillot avait laissé son tricot sur ses genoux. Jeanne de Richecourt ne +détachait ses grands yeux humides de la figure bizarrement tatouée de +Renard-Noir, que pour les arrêter sur l'ombre du sauvage qui se +dessinait sur le mur et montait jusqu'au plafond où la touffe de +cheveux, droite sur le crâne du Huron, s'agitait sinistre sur le fond +rouge de la lumière blafarde que projetait la mèche négligée d'une +chandelle fumeuse. + +Durant cette seconde interruption, les chiens, qui s'étaient tus +auparavant, poussèrent tout à coup un de ces hurlement déchirants qui +portent au loin dans la nuit une indéfinissable horreur. On aurait dit +un immense sanglot humain arraché par des tortures infernales. + +Le silence qui régnait déjà dans la vaste salle prenait un caractère +inquiétant. Chacun examinait son voisin à la dérobée en s'efforçant de +cacher le malaise qu'il éprouvait. + +Mornac, la main négligemment appuyée sur la crosse de l'un des pistolets +passés à sa ceinture, et Jolliet, regardaient au dehors. Ils ne voyaient +rien d'insolite et n'apercevaient au-dessus de la palissade que les +larges eaux du fleuve qui se berçaient mollement au loin sous la lumière +bleuâtre de la lune. + +Après un hurlement prolongé, la voix des chiens s'éteignit encore en un +grognement menaçant, et le Renard-Noir poursuivit d'un ton morne et +sourd: + +«Pendant la saison des neiges qui suivit, je tâchai de persuader à nos +guerriers d'être plus défiants que par le passé et de garder les +environs de nos bourgades pour ne pas être surpris. Ils m'écoutèrent +d'abord; mais l'insouciance funeste qui a perdu notre malheureuse nation +reprit bientôt le dessus, et ils finirent par mépriser la voix d'un chef +plus expérimenté qu'eux tous. Mes fils m'avertirent que l'on murmurait +même contre moi. On m'accusait d'être la cause de tous le maux qui +avaient fondu sur nous. Depuis, disait-on, que le Renard-Noir avait +amené les missionnaires avec lui, la nation semblait avoir été +abandonnée du Grand-Esprit. C'étaient les sorciers et les païens qui +répandaient ces bruits. + +«L'hiver était fini et le soleil du printemps achevait de fondre la +neige autour de nos cabanes, lorsque mes quatre fils aîné partirent pour +aller voir les robes noires, Brébeuf et Lalemant, que nous appelons +_Echon_ et _Achiendase_, qui demeuraient à Ataronchronons (Saint-Louis.) +Le plus jeune de mes enfants, blessé à Teanaustayé, restait seul avec +moi. + +«Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitté, lorsque un matin, +[39] nous aperçûmes un nuage épais de fumée qui s'élevait, dans +l'éloignement, par-dessus les arbres dépouillés de leurs feuilles. + +[Note 39: Le 16 mars 1649.] + +«Un long cri de détresse s'échappa de nos poitrines: «Les Iroquois! Ils +brûlent Saint-Louis.» + +«Nous regardions en silence cet amas de fumée mêlée de flamme, qui +montait vers le ciel, quand nous vîmes accourir deux de nos frères +d'Ataronchronons. Il étaient hors d'haleine et paraissaient frappés de +Terreur. Nos craintes n'étaient que trop vraies. Les Iroquois venaient +d'incendier Saint-Louis après avoir détruit Saint-Ignace et massacré les +habitants des deux bourgades. + +«Je pensai à mes quatre fils qui devaient avoir été surpris et tués à +Ataronchronons et mon coeur souffrit horriblement. Dans l'espérance de +les sauver s'il était encore temps ou de les venger du moins, je +suppliai les guerrier de Tohotaenrat de me suivre pour aller combattre +nos ennemis. Ils ne voulurent pas m'entendre et m'accablèrent de +malédiction, disant que je leur avais attiré tous ces désastres. + +«Je baissai la tête et sortis seul de leur village après avoir demandé à +une vieille femme de prendre soin de mon plus jeune fils. + +«Saint-Louis était à deux heures de marche au nord de Tohotaenrat. +J'avais fait plus de la moitié du chemin, bien décidé à me faire tuer +par les Iroquois, lorsque je rencontrai un parti de trois cent guerriers +hurons. Ils étaient chrétiens et venaient de la Conception et de +Sainte-Madeleine, bourgs situés à l'ouest de Saint-Ignace et +d'Ataronchronons. Ils étaient armé pour le combat et se dirigeaient vers +Sainte-Marie qui courait de grands périls; ce village n'était qu'à une +heure de Saint-Louis. + +«A Ataronchronon, nos frères nous apprirent que de Saint-Ignace et de +Saint-Louis il ne restait plus que des cendres et des cadavres. Les deux +robes noires, Echon et Achiendase, y avaient péri en bénissant l'agonie +des nôtres.[40] + +[Note 40: Les reliques du Père Brébeuf et du Père Gabriel Lalemant, sont +conservé à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans une cellule érigée en oratoire. +Jusqu'à présent on n'avait aucune donnée sur la manière dont ces restes +précieux avaient été recueillis à la bourgade Saint-Louis du pays des +Hurons. + +Voici, concernant ce sujet, quelques renseignements inédits qui nous sont +fournis par M. l'abbé Casgrain. Ils se trouvent dans un manuscrit +montagnais et français, appartenant à l'archevêché de Québec, et écrit +par le Père François de Crépieul sur les sauvages de la mission de +Tadoussac. + +--Extrait d'une copie de la circulaire du Père de Crépieul touchant la +mort du F. François Malherbe, arrivée au lac Saint Jean, en avril 1696. + +«Il nous a été ravi à l'âge de 60 et 9 ans dont il en a passé 42 dans +notre compagnie. Sa vocation luy commença dans le pays des Hurons où il +estait avec nos missionnaires en qualité d'engagé, lorsque le PP. Jean +de Brébeuf et Gabriel Lalemant de Ste. et heureuse mémoire, furent +martirisés par les Iroquois le 16 et 17 de Mars 1649, comme il eut +l'honneur aussi bien que la charité de nous apporter sur son dow durant +2 lieues les corps grillé et restes de ces religieux martyrs.» + +On voit par ce passage que c'est le frère Malherbe qui recueillit ces +reliques et les porta au fort Sainte-Marie et les y remit aux PP. +Jésuites. Elle y furent conservées et probablement amenées à Québec par +le P. Ragueneau qui accompagnait les restes de la nation huronne.] + +«Un des fugitifs me dit qu'il avait vu mes quatre fils tomber morts en +protégeant les robes noires. + +«De mes onze enfants il ne me restait plus qu'un! + +«Je n'eus pas le temps de les pleurer. Une avant-garde de deux cents +Iroquois s'avançait pour commencer l'attaque de Sainte-Marie. + +Nous nous séparâmes en plusieurs partis pour les arrêter. La première +bande de nos guerriers fut repoussée. Comme les Iroquois les +poursuivaient en les chassant vers les Ataronchronons, je tombai sur les +ennemis avec deux cents Hurons chrétiens qui m'avaient choisi pour chef. + +«Surpris, les Iroquois lâchent pied à leur tour et courent se réfugier +dans l'enceinte de Saint-Louis. Les palissades seules restaient debout. +Les ennemis y cherchent un abri. Nous les y suivons. Le grand nombre est +tué, le reste se sauve. Nous étions maîtres de la place. Ce ne fut pas +pour longtemps. Au bout d'une heure le principal corps des Iroquois +s'abattait sur les palissades en hurlant leur cri de guerre. + +«Ce fut alors un des plus furieux combats dont les anciens se +souviennent. Nous n'étions plus que cent cinquante capables de combattre +les sept cents Iroquois qui nous attaquaient. Mais nous voulions mourir +après en avoir tué le plus grand nombre possible. La bataille dura toute +l'après-midi. La nuit était descendue sur la terre que nos cris de +guerre et le bruits de nos coups retentissaient encore loin dans la +forêt. Enfin le nombre l'emporta et il n'y avait plus autour de moi que +vingt Hurons épuisés de blessures et de fatigue, quand nous fûmes +terrassés et faits prisonniers. + +«Les Iroquois avaient perdu plus de cent de leurs meilleurs guerriers +dont plusieurs capitaines. La victoire leur coûtait cher. + +«Au milieu de la nuit, tandis que les vainqueurs s'amusaient à torturer +quelques-uns des nôtres, je brisai mes liens et me sauvai vers +Sainte-Marie. J'avais encore soif de sang. + +«Sept cents guerriers hurons sortaient d'Ataronchronons afin de +poursuivre les Iroquois. Tout couvert de blessures et mourant de faim je +partis avec eux. Je me sentais assez de force pour en tuer encore. Nous +ne pûmes jamais rejoindre nos ennemis qui s'enfuyaient après avoir +massacré beaucoup de leurs prisonniers. Nous trouvâmes les cadavres de +plusieurs des nôtres qu'ils avaient assommés pendant la marche et +d'autre attaché à des troncs d'arbres et à moitié brûlés par des +branches entassées à la hâte. + +«Nous ne revînmes que pour assister à la débâcle d'une nation +épouvantée. Quinze bourgades étaient déjà abandonnées et brûlées, et les +familles et les tribus es dispersaient de tous côtés. Les uns +s'enfoncèrent dans les solitudes du nord ou de l'est; un bon nombre alla +demander asile à la nation des Tionnontates, dans la vallée des +Montagnes-Bleues; quelques autres joignirent la peuplade des Neutres, au +nord du lac Érié. + +«Le parti le plus nombreux, j'en étais avec mon seul et dernier fils que +j'avais retrouvé à Tohotaenrat, fut se retirer dans l'île que nous +appelons Ahoendoé et que les robes noires nommèrent Saint-Joseph. Elle +repose dans le grand lac Huron à l'entrée de la baie de Matchedash.[41] + +[Note 41: Cette île, située dans la baie Géorgienne, porte aujourd'hui +le nom de Charity ou de Christian Island. Ou y voit encore les restes +d'un fort de pierre que les jésuite y firent alors bâtir pour protéger +les Hurons.] + +«Dans l'automne nous étions là six ou huit mille misérables manquant de +tout. Nos maux augmentèrent quand vint l'hiver. On vit des hommes, des +femmes et des enfants décharnés se traîner de cabane en cabane comme des +squelettes vivants pour y demander quelque chose à manger. + +«Il en mourut bientôt par douzaine tous les jours. Les survivants +manquant de plus en plus de vivres, se mirent à déterrer les morts pour +s'en nourrir. Une maladie aida l'oeuvre de la famine. Avant le printemps +la moitié des exilés de l'île Ahoendoé étaient morts. Mon dernier fils +atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps +s'annonçait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et +j'allais rester seul sur la terre! + +«Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants +affamés traversèrent vers la terre ferme pour y cher leur subsistance. + +«Mais les Iroquois les y guettaient encore et les massacrèrent tous. + +«On apprit dans le même temps que la nation des Tionnontates, chez +laquelle plusieurs de nos familles s'étaient réfugiées l'automne +précédent, avait été attaquée durant l'hiver par nos ennemis communs qui +avaient détruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) après en avoir massacré +les femmes, les vieillards et les enfants un jour que tous les guerriers +étaient absents, à la recherche des Iroquois. + +«La terreur fut alors à son comble et les robes noires qui avaient +courageusement partagé tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener +avec eux pour nous conduire près du fort de Québec, où nous serions +assurément en sûreté. + +«Nous n'étions plus que trois cents, et nous les suivîmes jusqu'à +Stadaconna, quittant pour toujours la terre où les os de nos aïeux et de +nos proches allaient dormir abandonnés dans l'oubli. + +«La grande nation des Ouendats avait disparu et la plus petite peuplade +des Iroquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire +du Canada. + +«Mes frères s'établirent dans la longue île qui regarde Québec. Quelque +temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par les sourds et injustes +reproches d'avoir attiré sur leurs têtes des malheurs, qu'ils auraient +pu éviter en suivant mes conseils, je les quittai tout à fait pour venir +ici habiter et travailler avec mon frère le visage pâle (Joncas) que +j'avais autrefois rencontré en ami dans nos regrettés pays de chasse. + +«Maintenant le Renard-Noir est le seul de sa famille sur la terre, et +quand vient le soir il va souvent s'asseoir sur le bord du grand fleuve +en songeant à ceux qui ne sont plus et qu'il aima tant. Quelquefois le +chef disparaît durant de longs mois et mon ami, le visage pâle, ne sait +plus ce que je suis devenu. Un bon jour, pourtant, le Renard-Noir +reparaît sous ce toit. Le front du chef est alors plus serein; son coeur +bat plus vite à la vue de quelque scalp sanglant qu'il rapporte et qu'il +s'en va cacher en un endroit connu de lui seul. Il y en a onze qui +sèchent en ce lieu secret. Depuis que j'ai quitté pour toujours le pays +de mes pères, onze guerriers Iroquois ont été trouvés morts aux environs +de leurs bourgades. Moi seul sait comment ils ont été tués pour venger +mes onze fils, et moi seul sais quelles ont été leurs souffrances +dernières. + +Il me manque encore une chevelure; celle-là doit être consacrée à la +mémoire de Fleur-d'Étoile. Je l'ai réservée pour la dernière. C'est le +scalp d'un grand chef qu'il me faut. Quand ce trophée sera suspendu à +côté des autres, le Renard-Noir pourra mourir en paix.» + +Le langage figuré du Huron, dont je n'ai pu imiter partout l'originalité +de crainte de n'être pas assez clair dans la narration des fait +strictement historiques, tenait encore les auditeurs sous le coup de +l'émotion pénible produite par un aussi triste récit, quand Mornac, +l'oeil en feu, la moustache hérissée, se leva soudain. + +Rapide comme l'éclair, il ouvrit la fenêtre de sa main gauche et saisit +de sa droite l'un des ses pistolets dont il fit feu en visant vers la +palissade. + +Cela fut si prompt que les hommes se trouvèrent debout et que les femmes +jetèrent leur cri, comme l'air frais du dehors chassait à l'intérieur de +la maison la fumée de la poudre, et que le bruit de la détonation +roulait sous les sonores arceaux de la forêt voisine. + +Pendant le moment de silence qui suivit ce brouhaha, on crut entendre, +venant du dehors, un léger cri de douleur qui répondit au coup de feu, +puis la chute d'un corps pesant sur le sol. + +--Sandious! dit froidement Mornac, je savais bien, moi, qu'il y avait un +individu sur la palissade. Aussi ne l'ai-je pas manqué! + +--Mille démons! Monsieur, fit Joncas en accourant à la fenêtre, après +qui diable en avez-vous? + +--M. le chevalier a cru voir quelqu'un qui tentait d'escalader la +palissade ou de regarder par dessus, repartit Jolliet en secouant la +tête pour chasser le bourdonnement que le coup de pistolet, tiré à +quelques pouces de sa figure, lui causait dans les oreilles. + +--Sandis! reprit Mornac, j'ai entendu tellement parler, depuis mon +arrivée, des sauvages, des ruses et d'embûches iroquoises que je n'ai pu +m'empêcher de montre à cet indiscret qui se promenait sur la cime des +palissages, que nous sommes ici sur nos gardes! + +--Mon fils a le sang bouillant, dit le Renard-Noir, et ses nerfs sont +prompts à se tendre. Je vais aller voir au dehors si j'apercevrai +quelque chose. Éteignez cette lumière. + +Le chef saisit son tomohâk qu'il avait déposé dans un coin de la +chambre, s'assura que son couteau était à sa ceinture, tandis que Joncas +décrochait son fusil tout chargé et suspendu à l'une des poutres du +plafond. + +--Je vas aller avec vous, dit Joncas au Renard-Noir. + +--Non! que mon frère reste ici avec les autres pour défendre les femmes. +J'irai seul. + +Le sauvage souffla la chandelle, enjamba le rebord de la fenêtre, se +laissa glisser jusqu'à terre et disparut en rampant sur le sol dans la +direction où Mornac avait tiré. + +En ce moment, celui qui eût été en dehors de l'enceinte de pieux, aurait +pu voir comme des ombres qui, après avoir longé la palissade, +s'enfonçaient à deux arpents de l'habitation, sous le dôme sombre et +silencieux du bois. + +Mais ni le Renard-Noir ni les autres, dans la maison ne pouvaient +apercevoir ces fantômes qui fuyaient sans aucun bruit. + +Dans la maison régnait le plus grand silence. L'obscurité y aurait été +aussi profonde, si le feu du foyer n'eût jeté, de temps à autre, +quelques éclairs blafards sur les murs blanchis à la chaux. A ces lueurs +intermittentes apparaissaient dans la pénombre deux groupes distincts: +près de la fenêtre, Mornac, Jolliet, Joncas, Vilarme et le garçon de +ferme, tous armés et prêts à la défense; au fond, près du feu de l'âtre +qui les éclairait à demi, la femme de Joncas et Mme Guillot, à genoux et +les mains jointes, et devant elles, Jeanne de Richecourt debout, calme +et digne comme Diane, la fière déesse. + +Au dehors, les chiens hurlaient comme des enragés. + +On vit, après quelques minutes d'attente, un corps noir qui se glissait +du côté de la maison et faisait entendre un sifflement sourd et doux. + +--Arrêtez! fit Joncas en retenant le bras de Mornac déjà disposé à tirer +son second coup de feu. C'est le Renard-Noir! + +Celui-ci apparut l'instant d'après aux abords de la fenêtre et se hissa +dans la maison. + +--Rien, dit-il. + +--Rien! s'écria Mornac d'un air incrédule. + +--Que mon frère aille voir, s'il en doute. + +--Vous vous serez trompé, chevalier, dit Jolliet pour rassurer les +femmes. + +Et il donna un coup de coude à Mornac. + +Celui-ci comprit et répondit: + +--Probablement. + +Après avoir parlé quelque temps de l'alerte causée par Mornac, il fut +décidé que Mme Guillot et Jeanne gagneraient leur chambre et que la +femme de Joncas se coucherait aussi mais que les hommes passeraient la +nuit à veiller. Mme Guillot vint embrasser son fils et souhaiter le +bonsoir à ses hôtes, tandis que Jeanne donnait sa main à baiser à son +cousin et à Jolliet, et faisait une froide révérence à Vilarme. + +Quand les hommes furent restés seuls, ils se rapprochèrent du foyer dont +ils ravivèrent le feu près duquel ils s'assirent en silence. + +Seul, près de la fenêtre refermée, le Huron faisait le guet. + +On n'avait pas rallumé la chandelle, pour être moins en vue. Tout bruit +s'éteignit peu à peu dans la maison. Au dehors, rien ne troublait le +silence nocturne, à part quelques grondements furtifs des chiens, et les +miaulements sauvages d'un hibou qui se plaignait au loin dans la nuit. + + + + + CHAPITRE VII + + SURPRISE + + +La nuit et la matinée qui suivirent s'écoulèrent sans autre incident +digne de remarque. Aussi, rejoignons-nous nos personnages au +commencement de l'après-midi du lendemain de leur arrivée à la +Pointe-à-Lacaille. + +Ils venaient de dîner et se dirigeaient tous, en sortant de l'enceinte +de palissades qui entourait la maison, ver un champ de blé dont on avait +commencé la moisson le matin même. + +Joncas, le fusil en bandoulière et une faucille à la main, battait la +marche avec sa femme. Après eux venaient le Renard-Noir et Jean Couture, +le garçon de ferme, également armés et pourvus de fourches, de faucilles +et de râteaux. Mme Guillot appuyée sur le bras de son fils, Jeanne avec +Mornac et enfin Vilarme les suivaient à la file. + +Malgré ce qu'on avait pu lui dire, Mornac n'avait pas voulu se charger +d'un mousquet; et il disait à Jolliet qui le précédait: + +--Vous voyez bien, mon jeune ami, qu'il est inutile de s'embarrasser +d'armes pesantes. N'avons-nous point passé toute la matinée au dehors +sans être inquiétés? + +--C'est vrai, répondit Jolliet. Mais vous étions tous sur nos gardes, et +si quelque ennemi rôdait aux environs, il a dû remarquer que nous étions +prêts à le recevoir. Dans ce pays, monsieur le chevalier, c'est à +l'heure où l'on s'y attend le moins que l'on est attaqué. + +--Bah! la forêt d'à côté est trop paisible pour recéler des maraudeurs, +et je suis maintenant convaincu que j'ai été victime, hier soir, de mon +imagination échauffée par vos récits de surprises et de combats et que +je vous ai causé de vaines alarmes. D'ailleurs mordious! avec ma bonne +lame et cette paire de pistolets, je ne craindrais pas, à moi seul, dix +de vos canailles d'Iroquois. + +Mornac accompagna ces paroles d'un de ces gestes superbes que je ne +connais qu'à mon ami Faucher de Saint-Maurice. Jolliet était trop poli +pour relever la gasconnade de son hôte. + +Le champ où nos connaissances se dispersèrent, selon leurs occupations +ou leur agrément, s'étendait, sur une largeur de trois arpents jusqu'à +L'accore qui le séparait du fleuve. A partir de la rivière à Lacaille en +remontant le bord du Saint-Laurent, le terrain cultivé pouvait avoir +cinq arpents de longueur, et se composait: d'abord, d'une partie +ensemencée de fèves, de pois et de légumes, ensuite d'une lisière nue où +l'on avait fait les foins quelques semaines auparavant, et enfin, +toujours en amont, d'un champ de blé qui longeait le bois terminant le +domaine. + +Les travailleurs se mirent à l'ouvrage. Joncas et sa femme, agenouillés +sur le sol, coupaient hardiment, tandis que Jean Couture Retournait et +entassait le grain abattu dans la matinée. Le Renard-Noir appuyé la plus +grande partie du temps sur une longue fourche, donnait quelquefois un +coup de main au garçon de ferme; mais on voyait à l'air dédaigneux du +Huron que ce genre de travail lui déplaisait. On sait que chez les +Sauvages c'étaient les femmes qui cultivaient les champs de maïs et +faisaient la moisson; les hommes ne s'occupaient que de chasse et de +guerre. + +Jolliet et sa mère tâchaient de se rendre utiles. Mme Guillot coupait de +son mieux des poignées de longs fétus de paille qui s'affaissaient sur +le sol chargés de leurs lourds épis jaunes, et son fils liait en gerbes +le grain suffisamment sec. + +Jeanne de Richecourt, sa jolie main passée sous le bras de son cousin +Mornac, se promenait avec lui dans l'espace libre le plus rapproché du +bois, celui où la moisson était déjà faite. Vilarme, tout en feignant de +s'occuper, les quittait à peint du regard ou de l'ouïe; ce qui +paraissait agacer horriblement Mornac. + +--Je vous en prie, lui disait Jeanne à voix basse, avec une légère +pression de la main sur l'avant-bras du chevalier, je vous en prie, +contenez-vous! Souvenez-vous que je n'ai plus que vous au monde pour me +protéger!... Je sais bien que c'est enrageant d'avoir toujours sur nos +talons cet homme au regard sinistre... Mais bien qu'il nous épie de la +sorte depuis notre départ de Québec, soyez certains que nous trouverons +l'occasion de nous parler librement... Mon Dieu que j'ai hâte d'ouïr les +confidences que vous m'avez promises à son sujet! + +--Ma chère cousine, répondit à demi-voix Mornac, c'est un récit bien +triste et qui vous fera frémir d'horreur et pleurer beaucoup, hélas... +Mais le voici qui se rapproche encore! Ah! sang de dious (pardon +mademoiselle) quelle envie j'ai de lui donner de mon épée au travers du +corps!... + +--Allons nous asseoir sur ce tronc d'arbre renversé, dit Jeanne à voix +haute, nous verrons mieux le paysage. + +--En effet, c'est un fort bel endroit, interrompit M. de Vilarme; et si +vous me le permettez, je vais me reposer un instant avec vous. Je suis +peu habitué aux travaux des champs et me sens fatigué par la chaleur. + +Mlle de Richecourt sentit le bras du chevalier trembler de colère. + +Elle jeta un regard suppliant à son cousin. + +--C'est par trop fort, Vilarme maudit! pensa Mornac. Et mordious! si tu +n'es pas aussi lâche que scélérat tu te battras avec moi ce soir ou +cette nuit! + +Le tronc d'arbre sur lequel ils s'assirent avait été abattu sur la +lisière du bois et tout près de l'accore, de sorte qu'ils se trouvaient +tous les trois très rapprochés du fleuve et de la forêt, mais éloignés +de plus d'un arpent des moissonneurs. + +Entre les nuages grisâtre qui couvraient le ciel, perçait, de temps à +autre, un pâle rayon de soleil. Bien que la température ne fût pas +encore froide, un léger vent du nord qui faisait frissonner quelquefois +la surface de l'eau, annonçait la prochaine venue de la saison des +pluies. + +Le fleuve étendait au loin ses ondes légèrement agitées par la brise du +large, et se confondait, en bas, à l'horizon, avec les nues grises qui +descendaient jusqu'à l'eau en roulant sur la cime et le flanc des +montagnes bleues que l'on voit descendre et disparaître dans +l'enfoncement de la baie Saint-Paul. + +Sur la rive, la sombre dentelure des arbres se détachait du ciel +blanchâtre et s'élevait avec progression en remontant jusqu'à la rivière +à Lacaille, de l'autre côté de laquelle on apercevait, à une dizaine +d'arpents de distance les habitants des deux autres fermes de l'endroit, +aussi occupés aux travaux de la moisson. + +Au proche, le champ de blé ondoyait sous le vent et les épis froissés +rendaient un bruissement doux et triste. + +Vers la gauche des grands oiseaux de mer se poursuivaient avec des cris +rauques en effleurant la crête de longues lames que la marée montante +poussait sur la grève, où elles se brisaient avec un clapotis monotone. + +Jeanne, silencieuse, laissait ses yeux errer sur cette scène qui, bien +qu'elle ne manquât pas de grandeur, était empreinte d'une vague +tristesse. + +Mornac et Vilarme ne disaient rien non plus; mais peu sensibles, en ce +moment du moins, aux beauté de la nature, ils n'écoutaient que le bruit +de leur coeur agité par la colère et la haine. + +Ils étaient donc tous les trois absorbés dans leurs réflexions, lorsque +Jean Couture vint à eux pour demander à M. de Vilarme un râteau que +celui-ci tenait à la main. + +Jean n'était plus qu'à trois pas du tronc d'arbre et regardait en face +le bois auquel Mlle de Richecourt, Mornac et Vilarme tournaient le dos, +lorsque l'épouvante contracta les traits du valet qui poussa un cri de +terreur. + +Des hurlements horribles firent alors trembler la forêt, et prompts +comme la foudre, dix Sauvages nus bondirent hors du bois. + +Un coup de pied dans le dos envoya rouler à cinq pas Vilarme qui fut +désarmé, garrotté en moins de dix secondes. Jean n'avait pas eu le temps +d'armer le mousquet qu'il portait, que déjà il était aussi terrassé et +lié. + +Seul Mornac eut le temps de se défendre. + +Le premier Iroquois qui s'approcha de lui reçut une balle au coeur et +tomba roide mort. + +Un second pistolet déchargé à bout portant dans la tête d'un autre +Sauvage lui fit jaillir hors du crâne la cervelle et la vie. + +Puis Mornac fit trois pas en arrière, dégaina son épée et tomba en +garde. + +Les cheveux au vent, l'oeil en feu, il était superbe. + +D'abord surpris par la mort rapide de leurs deux compagnons, les +Iroquois avaient entouré le chevalier. + +Mornac s'escrimait bravement d'estoc et de taille, quand il reçut un +coup de crosse entre les épaules. + +Il tomba et se sentit solidement attaché aux quatre membres. + +Sans s'occuper de l'autre groupe des moissonneurs, les Iroquois +rentrèrent aussitôt dans le bois avec leurs prisonnier, Mornac, Vilarme +et Jean, et entraînèrent aussi les corps des deux guerriers tués. + +Leur chef, Griffe-d'Ours, ou la Main-Sanglante, s'enfuyait le premier. +Il emportait dans ses bras Jeanne paralysée par l'épouvante. + +L'attaque avait été si prompte que lorsque Joncas, Jolliet et le +Renard-Noir avaient songé à se servir de leurs mousquets, il n'en était +déjà plus temps, vu le danger qu'il y aurait eu à tirer sur le groupe +confus de leurs amis et des Iroquois. + +D'un coup d'oeil, Joncas avait vu le nombre supérieur des assaillants et +la prompte défaite de Vilarme, de Jean et du chevalier. Il songea +aussitôt à sa femme et à Mme Guillot et voyant la lutte impossible en +plein champ, il cria brusquement à Jolliet: + +--Aux palissades et sauvez Madame! + +Puis il avait entraîné sa femme vers la maison. + +Pendant deux secondes Jolliet hésita entre sa mère et Jeanne qui se +débattait, quelques pas plus loin, entre les bras de son sauvage +ravisseur. + +Mais l'amour filial fut le plus fort et le jeune homme battit en +retraite avec Mme Guillot, vers l'enceinte palissadée. + +Indécis un instant aussi, le huron suivit Jolliet et Joncas. + +Comme ils refermaient tous les trois la porte des palissades avec la +promptitude et la force que leur donnait le danger pressant, les +Iroquois venaient de disparaître avec leurs captifs dans les profondeurs +des bois. + +Quand la porte fut refermée, Jolliet s'écria en regardant Joncas: + +--Nous sommes des lâches, pour ne les avoir point défendus! + +--Et votre mère et ma femme, ne devions-nous pas les sauver avant tout? + +--Eh bien! courons sus aux Iroquois, maintenant! et à nous trois nous +pouvons encore délivrer nos amis! + +--Tu l'aimes donc bien, _elle_, lui dit doucement sa mère dont les yeux +étaient pleins de larmes. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria le jeune homme avec un sanglot déchirant +qui s'en alla mourir dans la forêt voisine où résonnait encore le +dernier cri des ravisseurs. + + + + + CHAPITRE VIII + + UNE HORRIBLE NUIT + + +Après une course furieuse à travers le bois, les Iroquois s'arrêtèrent +sur la grève, vingt arpents à l'ouest de la rivière à Lacaille, avec +leurs captifs et les deux cadavres de leurs compagnons. En un instant +ils mirent leurs pirogues à l'eau, y couchèrent les deux morts ainsi que +les prisonniers bien garrottés, et se mirent à remonter le fleuve à +toute vitesse. + +Ils ramèrent pendant près de deux heures à force de bras, jusqu'à ce +qu'ils eussent un peu dépassé la Pointe de Saint-Vallier. + +La marée commençait alors à baisser, ce qui donnait aux rameurs beaucoup +de peine à remonter le courant. Sue les ordres de Griffe-d'Ours, les +canots obliquèrent à droite pour relâcher à la petite île Madame sise au +milieu du fleuve, à une courte distance du pied de l'île d'Orléans. + +Il pouvait être trois heures. + +Les Iroquois se concertèrent entre eux après être débarqués. Puis ils +prirent les deux cadavres, et poussant devant eux les captifs, +s'enfoncèrent un peu dans l'intérieur de l'île. + +A une couple d'arpents du rivage, ils s'arrêtèrent, et Griffe-d'Ours dit +aux prisonniers après les avoir débarrassé de leurs liens: + +--Si les face pâles refusent d'obéir et font mine de se sauver, nous les +tuerons tout de suite comme des chiens qu'ils sont. Les blancs vont +creuser ici un trou pour y enterrer les deux guerriers qu'ils ont tués. +Le corps des braves ne doit pas rester exposé à la voracité des bêtes et +des oiseaux de proie. + +Les Iroquois désignèrent le lieu précis et la grandeur de la fosse et +firent signe à Jean de commencer à creuser. + +Celui-ci se mit à l'oeuvre. + +Mlle de Richecourt, assise à quelques pas de distance, s'efforçait de +paraître calme; mais on voyait à l'agitation de son sein qu'elle était +plus qu'émue. + +Lorsque vint le tour de Mornac, les Sauvages lui firent signe de +remplacer Jean. + +Un éclair brilla dans l'oeil du chevalier. Mais sa cousine lui fit signe +de se résigner. D'ailleurs, à la vue de l'hésitation que Mornac venait +de manifester, Griffe-d'Ours s'était rapproché de lui en brandissant son +tomohâk. Cet argument produisit un effet immédiat, et, tout bon +gentilhomme qu'il fût, Mornac dut se soumettre. + +Peu habitués à ce dur travail et mal pourvus d'outils, les captifs +mirent plus de deux heures à creuser la terre, et le soir était venu +quand ils eurent fini. + +Les Iroquois placèrent leurs deux camarades dans la fosse qu'ils eurent +soin de recouvrir de grosses pierres pour empêcher les bêtes fauves de +déterrer les cadavres. + +Ensuite ils garrottèrent de nouveau les captifs qui voyant bien que +toute résistance était inutile, se laissèrent attacher. + +Les Sauvages redescendirent avec eux vers la grève, et là, hors des +atteintes de la marée, ils allumèrent un grand feu près duquel ils +prirent leur repas du soir. + +Quand ils eurent fini; ils se parlèrent avec animation durant quelques +minutes. + +Les prisonniers qu'ils regardaient souvent virent bien qu'il s'agissait +d'eux, quoiqu'ils ne comprissent pas un mot au langage des Iroquois. + +Ceux-ci se levèrent et vinrent examiner les captifs l'un après l'autre. +Après avoir regardé Mornac et Vilarme avec attention, ils finirent par +s'arrêter d'un commun accord en face de Jean Couture. Leur résolution +fut bien vite prise et Griffe-d'Ours dit au pauvre valet: + +--Le jeune visage pâle paraît le plus faible des trois, et le moins +capable de supporter les fatigues du voyage. Il va mourir cette nuit. + +Le malheureux garçon se jette aux genoux du chef qu'il embrasse en le +suppliant de lui faire grâce. Ses gémissements lamentables n'émeuvent +nullement l'Iroquois qui repousse l'infortuné d'un coup de pied et +répond froidement: + +--J'ai dit. + +Jean est encore à genoux quand l'un des Sauvages s'approche de lui par +derrière, saisit le valet par les cheveux, appuie l'un de ses genoux sur +le dos de la victime, tire de sa gaine un couteau à scalper dont il lui +enfonce dans la tête la pointe tranchante qui décrit un cercle rapide +autour du crâne. Puis le Sauvage retient entre ses lèvres le couteau +d'où le sang dégoutte, saisit à pleines mains la chevelure du +malheureux, que d'un seul effort il arrache violemment avec la peau. + +L'infortuné pousse un hurlement de douleur et reste étendu sans remuer +sur le sol. + +Jeanne jette un cri d'horreur et perd connaissance. + +Oubliant que ses pieds sont attachés Mornac veut s'élancer sur les +bourreaux. Mais il tombe tout de son long par terre; ce qui fait rire les +Sauvages aux larmes. + +Après avoir relevé Mornac et l'avoir placé de manière à ce qu'il ne +perdit rien de ce qu'il allait advenir, les Iroquois ramassèrent la +victime évanouie qu'ils ranimèrent en lui jetant de l'eau froide à la +figure. Puis ils l'adossèrent contre un petit arbre auquel il fut +solidement attaché. + +Ces préparatifs terminés, l'un des Sauvages saisit des charbons ardents +au milieu de brasier et les déposa avec beaucoup de soin sur le crâne +sanglant et dénudé du jeune homme. Celui-ci tout en recommandant son âme +à Dieu, se mit à pousser des cris pitoyables qui ne devaient finir +qu'avec sa vie. + +Ce qui précède n'était qu'un prélude, et alors commença une de ces +scènes épouvantables, dont l'atroce barbarie ne serait point croyable +aujourd'hui, si nos annales n'en étaient pas remplies avec l'attestation +des témoins les plus véridiques. + +Tandis que deux Iroquois accroupis sur le sol, coupaient avec leurs +couteaux les orteils de la victime, d'autres lui arrachaient les ongles +des doigts de la main, mais lentement afin que le supplicié sentit bien +chaque nouvelle souffrance. + +Quand les pieds et les mains du jeune homme ne furent plus qu'une plaie +vive, Griffe-d'Ours écarta ses compagnons. D'un tour rapide de son +couteau, il cerna le pouce du misérable, vers la première jointure; +puis, le tordant, il l'arracha de force avec le muscle qui se rompit au +coude, tant la violence du coup était grande. + +Et tandis que le pauvre garçon jetait d'horribles clameurs, le chef avec +un sourire de satisfaction, suspendit à l'oreille du patient ce pouce +ainsi tiré avec le nerf, en guise de pendant-d'oreille. + +Il continua de lui arracher ainsi tous les doigts l'un après l'autre, +pendant que ses camarades enfonçaient à mesure, dans ces plaies, des +esquilles de bois qui devaient lui faire éprouver des tortures de plus +en plus atroces; car ses cris redoublèrent encore.[42] + +[Note 42: Ce fait est rapporté dans les relations des Jésuites de 1660.] + +Satisfait de la dextérité qu'il avait montrée Griffe-d'Ours céda sa +place à un autre. + +Celui-ci s'approcha doucement et coupa, tour à tour, le nez, les lèvres +et les joues de sa victime. Puis avec un raffinement de démon, il lui +arracha les deux yeux, les laissa pendre sur la figure ensanglantée et +plaça dans chaque orbite vide un tison ardent. + +Animés par la vue du sang, tous ces barbares voulurent en avoir leur +part de jouissances, et chacun se mit à cribler le captif de coups de +couteau. + +Quand son corps ne fut plus qu'une masse de chair saignantes, quant leur +imagination diabolique fut à bout d'expédients de tortures, ils +entassèrent des branches mortes aux pieds du supplicié, y mirent le feu +et, se tenant tous par la main, se mirent à danser en rond avec des cris +de joie. + +C'était une horrible scène. + +Le vent s'était élevé et soufflait fortement du large avec la marée +montante. + +Ses sifflements se mêlaient au grand bruit des vagues qui se brisaient +sur les rochers de l'île avec de rauques clameurs; tandis que des cris +sinistres de huards s'élevaient au loin dans la nuit orageuse, comme +l'écho des affreuses lamentations de la victime. + +Pleinement éclairés par la lueur du feu, huit démons nus dansaient une +ronde effrénée autour de l'arbre qui retenait le pauvre Jean. Souvent +renouvelés dans ses orbites, les tisons ardents jetaient une sanglante +lueur sur la face mutilé du supplicié dont les yeux pendaient +sinistrement à la place des joues, tandis que les dents, découvertes par +suite de l'absence des lèvres, grimaçaient un rire effroyable. + +En ce moment Jeanne de Richecourt reprit connaissance et ses yeux égarés +s'arrêtèrent sur ce spectacle infernal. Ce qu'elle vit était tellement +horrible qu'elle s'évanouit de nouveau; et, si courte que fût cette +vision, elle était tellement épouvantable qu'elle se grava pour toujours +dans sa mémoire. + +En lâche qu'il était, Vilarme, la figure d'un jaune livide, tremblait de +tous ses membres. + +Quant à Mornac, on voyait la violente crispation de ses mâchoires sous +ses joues pâlies; et les muscles des ses bras, fortement tendus sous les +liens qui le retenaient attaché, témoignaient des vains efforts qu'il +faisait pour s'élancer sur les bourreaux. + +A mesure que le feu, après avoir consumé les jambes, montait en rongeant +les parties plus vitales du corps, les cris du martyr diminuaient +d'intensité. Il ne proféra plus bientôt que des gémissements douloureux +qui semblaient être la lugubre symphonie à laquelle le grand bruit +triste du vent et des vagues servaient d'accompagnement. + +La vie du jeune homme dura pourtant longtemps encore; et, pendant +longtemps la ronde satanique tournoya rapide et hurlante autour de la +victime. + +Mornac épuisé par les efforts considérables qu'il avait faits pour +rompre ses liens, était tombé dans une espèce d'engourdissement qui +ressemblait au sommeil. A travers les brumes de cette somnolence, il +entrevoyait le cercle horrible qui tournait, tournait infatigable; et au +centre cette effrayante figure penchée sur un corps entr'ouvert d'où +pendaient les entrailles et fléchissant à moitié sur les longs os des +jambes dépouillées de leurs chairs. + +C'était un indicible cauchemar. + +Enfin, la flamme ayant gagné le dessous des bras, les liens d'écorces, +qui retenaient encore le supplicié debout prirent feu, se rompirent, et +le corps s'affaissa dans le brasier avec un dernier sanglot d'agonie... + +Il était deux heures du matin et les Iroquois rassasiés dans leur +cruauté songèrent au départ. Le vent tombait et bien que la mer fut un +peu grosse, ils voulaient profiter de la marée montante pour passer +devant Québec à la faveur des ténèbres. + +Jeanne, toujours évanouie, fut placée au fond d'un canot. Quant à Mornac +et à Vilarme, on les coucha, tout garrottés en d'autres pirogues, après +leur avoir bien recommandé de ne point bouger. Comme il leur était +impossible de nager, ils seraient noyés du coup, leur dit Griffe-d'Ours, +si les canots venaient à chavirer. + +Et quelques instants, tout fut près pour le départ, et la petite +flottille quitta l'île Madame. + +La tête relevée et appuyée sur la pince d'avant du canot de +Griffe-d'Ours, Mornac entrevit pendant quelque temps le brasier qui +projetait sur l'îlot ses lueurs mourantes. Au milieu des charbons +ardents qui pétillaient sous la brise, on distinguait le corps noir et +informe du pauvre Jean Couture. + +Peu à peu, à mesure que les canots remontaient le fleuve, en route pour +le pays des Iroquois, le feu s'éteignit ou disparut dans l'éloignement. + + + + + CHAPITRE IX + + BOURREAUX ET VICTIMES + + +On peut se figurer le serrement de coeur qu'éprouvèrent les captifs, +lorsqu'ils passèrent devant Québec. Bien que la nuit touchât à sa fin, +le jour n'était pas encore assez avancé pour qu'on les pût remarquer de +la ville où la plupart des habitants dormaient encore. + +Griffe-d'Ours, afin de prévenir toute tentative de fuite, avait dit aux +prisonniers qu'il casserait la tête au premier qui ouvrirait la bouche +pour crier à l'aide. Aussi les malheureux ne purent-ils que jeter un +regard d'angoisse sur cette ville qu'ils ne reverraient peut-être plus. + +En longeant la rive opposée, les Iroquois passèrent inaperçus devant +Sillery et le Cap-Rouge. + +A part le poste des Trois-Rivières, trente lieues en amont de Québec, +les deux rives du fleuve étaient alors désertes et inhabitées jusqu'à +l'embouchure du Richelieu, les captifs n'avaient presque plus, +maintenant, aucune chance d'être délivrés. + +Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui la Pointe-aux-Trembles, les +Iroquois prirent terre pour se reposer, manger et tourmenter un peu +leurs prisonniers. + +Ils commencèrent d'abord par dépouiller Mornac et Vilarme de tous leurs +habits. Mais comme il fallut délier ceux-ci pour les déshabiller, ce ne +fut pas sans conteste que Mornac se lassa faire. D'un coup de poing +vigoureusement asséné, le Gascon envoya rouler à cinq pas le premier +Iroquois qui voulut porter la main sur lui. Celui-ci se releva furieux, +au milieu des rires de ses compagnons et voulut s'élancer, le casse-tête +au poing, sur le chevalier désarmé. Mornac allait être assommé lorsque +les autres Sauvages s'interposèrent. + +--Pour l'amour de Dieu! mon cousin, cria Jeanne d'une voix suppliante, +ne les irritez pas! Souffrez tout par amitié pour moi. Que deviendrai-je +donc, s'ils vous tuent! + +Et la pauvre enfant se voila la figure de ses deux mains pour cacher son +angoisse et sa honte. + +Vilarme s'était déjà laissé dépouiller. + +Mornac obéit à sa cousine et jeta lui-même tous ses habits aux Sauvages +qui se les partagèrent ainsi que ceux de Vilarme et s'en revêtirent +grotesquement. L'un avait un chapeau, l'autre un haut-de-chausse, +celui-ci un pourpoint, celui la un baudrier, le cinquième des manchettes +de point. Les deux derniers auxquels les bottes en entonnoir étaient +étaient échues en partage ne purent pas les garder longtemps, car elles +leur blessaient les pieds. Ils eurent soin, pourtant de ne pas les +rendre aux prisonniers, d'abord pour les forcer de marcher pieds nus, et +partant de les faire souffrir, et ensuite pour s'en parer eux-mêmes +quand ils arriveraient triomphants à leur bourgade. + +On jeta deux méchants lambeaux de peau d'orignal aux prisonniers qui +s'en couvrirent le mieux qu'ils purent. + +--Tu sembles t'apercevoir, chien de face pâle, que mes frères seuls se +sont partagé vos vêtements. Outre que je dédaigne ces vils oripeaux des +Français, la part qui me revient vaut bien mieux que vos habits et +vous-mêmes. Ma prise à moi, face pâle que je hais, c'est la vierge +blanche que tu aimes. Entends-tu? + +Au regard ardent que le Sauvage jeta à mademoiselle de Richecourt, +Mornac pâlit et serra les poings. Ce qu'il entrevoyait était si terrible +pour la pauvre enfant que le gentilhomme sentit les larmes lui monter au +yeux. Et lui, l'homme de cap et d'épée, le Gascon railleur, le bretteur, +le coureur de ruelles, l'esprit fort, leva les yeux au ciel et pria Dieu +de sauver la jeune fille et de prendre plutôt sa propre vie en échange. + +Quand on est heureux et jeune, on peut oublier Dieu; mais dans +l'infortune, on finit toujours par recourir à celui-là qui seul peut +faire avorter les desseins les plus pervers. + +Tandis que l'on garrottait de nouveau Mornac et Vilarme, Griffe-d'Ours +s'approcha de Mlle de Richecourt et lui dit: + +--La vierge pâle a-t-elle entendu? Elle m'appartient et sera la femme du +chef. + +Jeanne de Richecourt qu'on avait toujours laissée libre de ses +mouvements se leva droite, fière et belle comme Jeanne-d'Arc devant ses +juges, et d'un mouvement prompt comme la pensée, tirant de son corsage +le poignard qui ne la quittait jamais, elle en dirigea la pointe ver son +coeur et s'écria: + +--Écoute-moi bien, monstre! Au premier geste que tu fais pour me +toucher, je me tue! + +Griffe-d'Ours recula, étonné, stupéfait! Les femmes qu'il avait vues +jusqu'à ce jour ressemblaient si peu à cette noble et superbe créature, +qu'il en fut tout ébloui. Et le farouche homme des bois subit aussitôt +la domination que la femme du grand monde exerce sur tous ceux qui +l'entourent. + +Honteux du charme invincible et mystérieux qui étreignait et paralysait +sa volonté, il baissa la tête et alla s'asseoir à quelque distance. + +Jeanne s'affaissa de nouveau sur le sol en revoilant son visage de ses +belles mains et resta plongée dans un silencieux abattement. + +Les Sauvages prirent leur repas qui consistait en sagamité et en poisson +fumé. + +Tant que leur faim ne fut pas satisfaite, ils ne donnèrent rien à manger +aux prisonniers, excepté à Jeanne. Griffe-d'Ours lui porta quelque +nourriture qu'elle refusa malgré qu'elle n'eût rien pris depuis la +veille. + +Quand les Iroquois se furent rassasiés, ils s'approchèrent de Mornac et +de Vilarme avec les restes du repas. + +Les Sauvages se sentaient en belle humeur, et ce leur fut un prétexte +pour tourmenter les captifs. Comme ceux-ci n'avaient pas l'usage de +leurs mains, il fallait qu'on leur donnât leur nourriture. Au lieu de la +leur mettre à la bouche, les Iroquois la laissaient tomber à terre et +leur jetaient à la place des charbons enflammés qui brûlèrent +affreusement les lèvres des deux malheureux. + +Au premier contact du feu, Vilarme poussa un hurlement. + +Mornac ne dit rien. La seule idée qu'il se trouvait en présence d'une +femme lui aurait fait souffrir mille morts plutôt que de desserrer les +dents. + +On continua de les tourmenter pendant plus d'une heure. Ceux-ci leur +tiraient les cheveux, ceux-là la barge. Les uns les piquaient avec des +bâtons pointus, d'autres les brûlaient avec des tisons ardents ou des +pierres rougies au feu. + +Ils arrachèrent deux ongles des doigts de la main gauche à Mornac avec +leurs dents et lui brûlèrent dans le fourneau d'une pipe les extrémités +des doigts ainsi affreusement endolories. + +Bien que le chevalier souffrit d'une manière atroce, il ne poussa pas +une plainte. + +Les lamentations de Vilarme redoublaient au contraire à mesure que les +tourments devenaient de plus en plus forts. Aussi les bourreaux +s'acharnèrent-ils d'avantage contre lui. Ils lui mutilèrent toute la +main gauche dont ils lui coupèrent la première phalange des cinq doigts. + +Quand les Sauvages mirent fin à leur jeu barbare, afin de se rembarquer, +Mornac, qui s'était contenu jusque là, lâcha la plus belle bordée de +jurons qui soit jamais sortie de la bouche d'un enfant de la Gascogne. + +--Sandious! tonnerre de Dieu! Mille millions de tonnerres! s'écria-t-il. +Puisse le diable éventrer ces maudits, et les étrangler, mordious! avec +leurs propres boyaux. + +Puis s'arrêtant, il se tourna vers Mlle de Richecourt et lui dit: + +--Pardonnez-moi, ma cousine, car cela me soulage vraiment. Voyez-vous, +je me sens les nerfs agacés et j'éprouve un impérieux besoin d'exhaler +ma mauvaise humeur d'un façon un peu plus virile que M. de Vilarme. + +Celui-ci malgré les souffrances qu'il endurait encore, ressentit cette +injure et répondit: + +--Ah! chevalier de malheur! nous aurons à causer un peu dès que nous +serons libres! + +--Sandis! à vos ordres, mon brave, repartit Mornac et j'espère avoir +avant longtemps la satisfaction de vous enfoncer six pouces de fer entre +les côtes. + +Les Iroquois mirent fin à cette altercation en transportant les +prisonniers dans les canots qui recommencèrent à remonter le courant du +fleuve. + +La partie du Saint-Laurent sur laquelle les captifs voyageaient alors +différait beaucoup de celle qu'ils avaient parcourue en descendant de +Québec à la Pointe-à-Lacaille. Le grand fleuve qui, en bas de l'île +d'Orléans, prend aussitôt des airs d'Océan, se rétrécit tout à coup +vis-à-vis de Québec où il n'a guère qu'un tiers de lieue de large. Bien +que sa largeur augmente ensuite au-dessus de la ville, elle ne dépasse +plus une lieue et demie, en exceptant les lacs formés par son cours. + +Au lieu des hautes Laurentides qui, en bas de la capitale dominent +majestueusement les grandes eaux du fleuve, les captifs n'apercevaient +plus que les bords peu escarpé et assez rapprochés montant et +s'abaissant à droite et à gauche. + +Si la scène y perdait en grandeur, elle y gagnait certainement au point +de vue pittoresque. + +Tourmenté dans son cours, le fleuve allait se tordant en sinuosités +capricieuses, en arrière et en avant des voyageurs. Là, ils croyaient le +voir se terminer brusquement en cul-de-sac coupé par un muraille de +rochers grisâtres; ici ses eaux calmes s'en allaient mourir, comme celle +d'un lac sur des grèves sablonneuses dans l'enfoncement desquelles on +apercevait les hauts arbres de la forêt silencieuse. Ailleurs, les rives +s'arrondissaient en coteaux pour s'aplanir plus loin en immenses +prairies jaunissantes sous le soleil d'automne. Çà et là des rivières ou +des ruisseaux entrecoupaient la ligne onduleuse des deux rives. Ils +venaient verser dans le fleuve, sombre et profond, leurs eaux +babillardes dont le joyeux murmure résonnait à l'ombre des noyers sur +les troncs moussus desquels des vignes sauvages grimpaient en festons. + +Partout sur ces paysages sévères ou riants régnait la grande solitude +des forêts vierges dont les bruits sauvages ne parviennent même pas à +l'oreille des voyageurs qui tenaient le milieu du fleuve et ne pouvaient +entendre ni les cris des bêtes fauves ni le chant des oiseaux. + +Je ne saurais m'astreindre à décrire chacun des incidents qui marqua le +voyage depuis la Pointe-aux-Trembles jusqu'aux Trois-Rivières devant +lesquelles ils passèrent inaperçus, le quatrième soir, pour entrer +bientôt dans les eaux calmes du lac Saint-Pierre. + +Après avoir parcouru ce lac dans sa plus grand longueur qui est de sept +à huit lieues, les Sauvages s'arrêtèrent dans l'une des premières îles +du Richelieu et y passèrent la nuit dont une bonne partie fut employée à +caresser les prisonniers Mornac et Vilarme. Un nouveau supplice auquel +les Iroquois s'arrêtèrent cette nuit-là fut de faire marcher les deux +captifs pieds nus sur des cendres chaudes sous lesquelles des bâtons +pointus avaient été planté en terre. + +Mornac, toujours fier et railleur, supporta ce genre de tourment avec un +calme stoïque et à Vilarme qui ne cessait de geindre il recommanda la +patience, lui disant que c'était un excellent remède contre les cors aux +pieds. + +On s'engagea le lendemain dans l'archipel du Richelieu. Malgré leurs +inquiétudes et leurs souffrances, les captifs ne purent s'empêcher +d'admirer les ravissants paysages qui se déroulaient sous leurs yeux et +changeaient d'aspect à chaque instant. + +Séparées par une infinie variété de canaux, ces îles de différentes +grandeurs s'étendaient aussi loin que la vue pouvait porter. Elles +formaient une continuelle succession de prairies couvertes de pruniers +rouges et de fruits sauvages, et puis d'îlots ombragés par de grands +arbres autour desquels des vignes s'enroulaient amoureusement. Ici un +rocher noirâtre opposait au courant son front de pierre et sortait de +l'eau sa tête limoneuse comme celle d'un amphibie. Tout à côté une +petite île étalait à la surface de l'eau un parterre émaillé des fleurs +les plus charmantes. Plus loin, c'était comme une large table couverte +de baies de toutes sortes: bluets, framboises, mûres, groseilles rouges, +blanches et bleues, au-dessus desquels se balançaient de petits arbres +chargés de merises, et des poires sauvages. Quelques-unes de ces îles +étaient si rapprochées que les voyageurs passaient entre elles sous un +berceau formé par la cime des arbres qui se tendaient fraternellement la +main au-dessus de l'eau bleue de fleuve. + +Jetez sur tous ces feuillages, les couleurs les plus vives que +l'automne, ce grand artiste, ait sur sa palette, depuis le vert pâle et +foncé, le jaune clair et brillant, jusqu'au rouge-feu; peuplez ces +mystérieuses retraites de castors et de loutres au riche pelage et qui +fendent rapidement le fil de l'eau pour se sauver d'une île à l'autre; +embusquez derrière l'énorme pin sombre la tête curieuse d'un orignal qui +regarde un moment passer la flottille et bondit soudain au plus épais du +fourré qu'il écarte d'un coup de sa ramure; suspendez sur toutes ces +branches d'arbres des nids d'oiseaux de toute espèce, et d'où s'échappe +un concert de chants multiples qui se croisent et se mêlent au doux +froissement des feuilles, et vous aurez une vision de ce spectacle +enchanteur qui ravissait même des captifs s'acheminant vers le poteau de +mort. + +Après une autre station faite à l'endroit où M. de Sorel devait, un an +ou deux plus tard, rebâtir le fort de Richelieu élevé par M. de +Montmagny et 1642 et alors abandonné, Griffe-d'Ours et ses guerriers +quittèrent le fleuve pour s'engager dans la rivière des Iroquois ou +Richelieu. + +Au bout de deux jours de navigation, ils s'arrêtèrent au-dessous de +rapides qu'il était impossible de remonter en canots. Les Sauvages +cachèrent leurs pirogues sous des arbres renversés et des broussailles, +au lieu même où M. de Chambly devait bientôt construire le fort +Saint-Louis. + +Les Iroquois chargèrent ensuite les deux prisonniers de tout le bagage +qu'ils pouvaient porter, et eux-mêmes prenant le reste, la petite +caravane s'enfonça dans les bois. + +Alors commença pour les captifs la plus rude épreuve de leur voyage. +Bien que la rivière soit navigable trois lieues au-dessus des rapides de +Saint-Jean, les Sauvages qui avaient laissé, en venant, d'autres +pirogues à l'embouchure du lac Champlain, préféraient se rendre à pied +jusque là. C'était une marche de six grandes journées. + +A l'exception de Mlle de Richecourt que l'autorité de Griffe-d'Ours +avait empêché d'être maltraitée et dépouillée de ses vêtements, les +captifs, blessés, faibles, mal nourris, presque nus, chargés en outre de +plus de bagage qu'ils n'en pouvaient porter, devaient se frayer un +passage à travers la forêt, par des chemins non battus, parmi les +pierres, les ronces, les fondrières, l'eau et tous les embarras +imaginables que connaissent ceux-là seuls qui ont un peu couru les bois. + +Privés de leurs chaussures, les pieds nus et encore endoloris par les +brûlures qu'ils avaient subies, Mornac et Vilarme souffrirent les +tortures atroces dans les premières heures de marche. Qu'on se figure de +malheureux gentilshommes dont la plante des pieds n'a jamais foulé nue +le sol, et obligés de marcher forcément, au pas de gymnastique, en +pleine forêt vierge, sur les cailloux et les branches sèches, lorsque +leurs pieds saignaient encore des blessures infligées deux ou trois +jours auparavant par les Sauvages. + +Au milieu de la première journée, Vilarme épuisé s'abattit sur le sol où +il resta étendu sans connaissance. Les Iroquois tombèrent sur lui à +grands coups de bâtons, le rappelèrent à la vie et le forcèrent à +continuer de marcher ainsi jusqu'au soir. + +Plutôt que de se faire rosser de la sorte, Mornac se dit qu'il mourrait +debout et en marchant! + +Le soir vint enfin. Tandis que Mlle de Richecourt se jetait épuisée, +mourante de fatigue, sur un tas de feuilles sèches, Mornac et Vilarme +furent chargés d'aller chercher le bois et l'eau et de faire la cuisine. + +On leur jeta quelques bouchées, puis on les lia chacun à un arbre, à une +telle distance du feu qu'ils ne pouvaient en ressentir la chaleur. + +La pluie vint à tomber et comme on était à la fin de septembre où les +nuits commencent à être froides et que les deux prisonniers étaient à +peu près nus, ils passèrent la nuit à grelotter. L'immense fatigue +qu'ils éprouvaient leur aurait peut-être procuré quelque sommeil, malgré +le froid et l'orage; mais on avait serré leurs liens si fort que la +souffrance qu'ils en ressentaient ne leur laissait pas un seul instant +de repos. + +Vers le milieu de la nuit, Vilarme s'en plaignit à l'un des Sauvages. Il +n'en obtint d'autre soulagement que de voir ses liens serrés davantage. + +--Cadédis! lui dit Mornac, vous n'avez pas de chance, M. de Vilarme; et +vous admettrez que ma persistance à tout endurer sans me plaindre me +vaut un peu plus d'égards. + +Jeanne de Richecourt, blottie, non loin de Mornac, sous des peaux que +Griffe-d'Ours lui avait procurées, frissonnait de froid et de peur. Au +moindre mouvement qui agitait le cercle des Sauvages couchés en rond +autour du feu, elle se mettait soudain sur son séant et jetait autour +d'elle des regards chargés d'angoisse. Mais, comme nous l'avons dit, +elle avait subjugué Griffe-d'Ours, et quant aux autres Sauvages elle +n'en avait rien à craindre. + +Dès les premiers pas qu'il fit, Mornac ne retint qu'à force d'une +incroyable énergie les sanglots de douleur que ses pieds enflés, +meurtris et ensanglantés, lui arrachaient presque. + +Au bout de vingt pas, Vilarme tomba. On le releva à coups de bâton. + +Peu à peu cependant la force du mal engourdit leurs pieds, et ils +allèrent ainsi jusqu'au soir, marchant comme des automates, laissant des +gouttes de leur sang à chaque buisson, à toutes les pierres et aux +branches mortes qui remplissaient le sentier. + +Comme la nuit approchait et qu'il n'avait rien mangé depuis le matin, +Mornac sentit ses jambes de dérober sous lui et tomba en traversant un +ruisseau. Il était tellement chargé, son pauvre corps était si las, +l'eau si invitante et la vie tellement insupportable, que le gentilhomme +eut un instant l'idée d'en finir et de se laisser aller sous l'onde. + +Un dernier regard qu'il voulut jeter à sa cousine, comme un adieu +suprême, lui remit le courage au coeur. + +--C'est sur moi seul qu'elle peut compter pour se tirer des périls qui +l'environnent, pensa-t-il en faisant un énorme effort qui l'aida à se +relever. + +Il en était temps, car déjà ses bourreaux saisissaient de grosses +pierres pour les lui jeter. + +On se demandera comment Mlle de Richecourt pouvait endurer autant de +fatigue. Qu'on se rappelle d'abord qu'elle n'avait pas à marcher pieds +nus comme ses compagnons d'infortune, et qu'elle n'avait pas été +torturée comme eux. Ensuite elle sentait que si elle avait le malheur de +rester en arrière, loin de Mornac et des autres Sauvages et seule avec +Griffe-d'Ours, elle était perdue. Aussi s'était-elle dit qu'elle +suivrait les autres tant qu'elle aurait un souffle de vie. + +Et elle allait toujours, montant, descendant, trébuchant, reprenant +pied, tombant et se relevant aussitôt. Mais sa tête était en feu et la +fièvre dévorait tous ses membres. + +La nuit suivante, les captifs dormirent un peu; ce qui leur rendit assez +de force pour continuer leur pénible voyage. Au bout de la sixième +journée, ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain. + +Les Sauvages retrouvèrent leurs canots qu'ils avaient habilement cachés +sous les halliers, et les lancèrent sur le grand lac des Iroquois auquel +Champlain a laissé son nom. + +D'abord étroit et bordé de rives assez basses à son embouchure, le lac +allait s'élargissant peu à peu devant les voyageurs, tandis que ses +rives s'élevaient ainsi en le dominant plus loin de falaises escarpées. + +La petite troupe campa le soir dans l'île au Chapon et le lendemain sur +celle des Vents. + +Vers le midi de la troisième journée, comme ils arrivaient par le milieu +du lac, qui peut avait en cet endroit une douzaine de lieues de large, +on aperçut au loin, à l'Occident et au Midi, de hautes montagnes qui +élevaient là-bas, au-dessus des sombres forêts, leurs sommets presque +toujours couverts de neige. + +Griffe-d'Ours montra celle du Midi aux prisonniers, et leur dit que +c'était par là que tendait leur voyage, et que là s'élevaient les +cabanes d'Agnier où les captifs seraient brûlés. + +--Ce gaillard a réellement des procédés fort-délicats! pensa Mornac. + +Après avoir passé la nuit suivante sur l'île aux Cèdres et avoir couché +le lendemain sur la terre ferme, à l'endroit où le fort Saint-Frédérique +devait s'élever plus tard, les Iroquois naviguèrent encore une journée +jusqu'à la décharge du lac Saint-Sacrement où ils firent une nouvelle +halte de nuit. + +Le lendemain il faillait faire un portage de cinq à six lieues pour +tourner la décharge et gagner les bords du lac Saint-Sacrement, que les +Sauvages appelaient Andiatarocté (lieu où le lac se ferme.) Comme on +allait se mettre en marche, Mlle de Richecourt se leva comme les autres. +Mais son visage était empourpré. Un instant ses yeux hagards se levèrent +au ciel; puis ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps, et +elle s'affaissa évanouie sur le sol. + +--Il faut porter la vierge blanche, dit Griffe-d'Ours à Mornac et à +Vilarme. + +Et il fit signe aux Sauvages de se charger des effets que portaient les +deux captifs. + +Un brancard fut improvisé, Jeanne installée dessus, et tous, les +Iroquois leur bagage et leurs canots sur l'épaule, Mornac et Vilarme +chargés de leur précieux fardeau, se mirent en marche. + +Retardée par le transport de la malade la petite troupe mit deux jours à +faire les quelques lieues qui les séparaient de lac Saint-Sacrement. + +Pendant ce temps, saisie d'une fièvre et d'un délire ardents, Jeanne se +tordit sur le brancard avec des gémissements pitoyables. + +Mornac qui ne pouvait rien faire pour calmer les souffrances de la jeune +fille, marchait, marchait toujours, et tout en la portant jetait sur +elle des regards pleins de larmes. Par moments il lui semblait être sous +le coup d'un pénible cauchemar, et il se demandait si le ciel pouvait +réellement permettre que des chrétiens souffrissent de semblables +calamités. + +Enfin le matin de la quatrième journée, on rembarqua dans les canots qui +gagnèrent en un jour l'extrémité sud-ouest du lac Saint-Sacrement. Ici +se terminait le voyage par eau, mais il restait encore, sous des +circonstances ordinaires, quatre longues journées de marche avant +d'arriver au grand Village des Agniers. + +La maladie de Mlle de Richecourt allait encore prolonger le voyage, car +Jeanne était de plus en plus faible et consumée par une fièvre intense. + +Une fois leurs canots cachés sur le rivage de la terre ferme, les +Iroquois reprirent leur bagage sur leurs épaules et s'engagèrent dans un +sentier assez bien tracé qui aboutissait loin devant eux à la bourgade +d'Agnié. + +Vilarme ayant voulu se mettre à la tête de la civière sur laquelle +Mornac et lui portaient la jeune fille, le chevalier lui dit sèchement: + +--Prenez l'autre bout, monsieur. + +--Et pourquoi plutôt moi que vous? + +--Parce que vous n'êtes pas digne de regarder les traits de cette pauvre +enfant. + +--Ah! prenez garde s'écria Vilarme pâle de colère; s'il est quelqu'un +ici qui ne soit pas digne de regarder Mlle de Richecourt, ce doit être +vous, chevalier de Mornac. Oui, vous, qui ne vous contentant pas d'être +ivrogne, avez fait boire, lors de votre arrivée à Québec, ce chef +iroquois qui, dans son ivresse, insulta la jeune fille qu'il apprit +ainsi à convoiter et qu'il a relancée ensuite jusqu'à la +Pointe-à-Lacaille! Ce que je dis ici, je le sais pour l'avoir appris à +Québec, le soir même de votre escapade. + +--Je me suis déjà fait ce reproche, M. de Vilarme, répondit Mornac en +baissant la tête, et je pleure chaque jours avec des larmes de sang +cette étourderie qui va peut-être causer sa perte. Mais, ajouta-t-il en +relevant les yeux sur Vilarme avec une fierté dédaigneuse et terrible, +cette légèreté, cette folie commise par moi, m'était-il possible d'en +prévoir les affreuses conséquences? Tandis que vous Vilarme, ne +sentez-vous pas la furie des remords déchirer tout votre être en +contemplant la victime que les suites de votre forfait ont réduite en ce +déplorable état. + +Comme Vilarme feignait d'ouvrir ses petits yeux louches, d'un air +interrogateur, Mornac indigné s'écria: + +--Moi aussi, je sais tout, assassin! + +A ce mot terrible, Vilarme rugit et s'élança les poings fermés sur +Mornac. + +Mais deux vigoureux coups de bâton que l'un des Iroquois lui asséna sur +le dos firent tomber sa rage, et il s'en alla prendre le pied du +brancard en grinçant des dents. + +Il devait y avoir un affreux secret entre ces deux hommes qui se +haïssaient au point de voir leur inimitié persister jusque dans la +navrante détresse où ils étaient tombés. Car l'extrême infortune a pour +effet d'adoucir les animosité et de rapprocher les malheureux. + +Dans la suite, lorsque Mornac aurait voulu se rappeler les incidents qui +marquèrent leur pénible pèlerinage à travers la forêt qui séparait le +lac Saint-Sacrement du village d'Agnié, il ne les entrevoyait plus qu'à +travers un voile épais qui ne laissait à ses souvenirs que ces traits +confus qui nous restent à la suite d'un rêve fatigant. Il se revoyait +portant cette civière sur laquelle sa cousine gisait affaissée et +mourante. Il se souvenait encore des remords qui étreignaient son coeur +en songeant que sa folle inconséquence avait causé tous les tourments +qui anéantissaient presque tant de jeunesse et de beauté. Il revoyait +Vilarme, l'infâme Vilarme, qui portait l'avant du brancard en lui +tournant le dos. En arrière et au devant d'eux, huit sauvages, à +demi-nus, les escortaient de leur surveillance active et de leur +incessante cruauté. Puis les grands arbres de la forêt, dont les +feuilles mortes et à demi tombées jonchaient la terre, défilaient +longtemps, bien longtemps, à droite et à gauche sur les bords du +sentier. + +Voici pourtant un souvenir qu'il conserva vivace jusqu'à la mort, et qui +jetait comme un gai rayon de soleil sur cette nuit sombre de son passé. + +Après plusieurs journées de marche, des Sauvages inconnus étaient venus +au-devant de la caravane en poussant de grands cris qui avaient tiré +Mornac de l'espèce d'abrutissement où la fatigue et la souffrance le +tenaient plongé. Ces nouveaux venus avaient accompagné quelque temps les +prisonniers en poussant des hurlements féroces et les regardant avec des +yeux terribles de menaces, lorsque tous débouchèrent de la forêt dans +une clairière au centre de laquelle on apercevait, à distance sur les +bords de la rivière Mohawk qui se jette dans l'Hudson une grande +bourgade Iroquoise. + +Ce village formait un long parallélogramme entouré de palissades, et de +chaque côté duquel s'étendait une rangé de cabanes. + +Griffe-d'Ours fit arrêter la petite troupe, donna l'ordre à Mornac de à +Vilarme de déposer le brancard à terre et leur dit avec un cruel +sourire: + +--Avants que mes frères blancs soient brûlés, ce qui ne tardera guère, +nous voulons, comme c'est notre coutume lorsque nous amenons des +prisonniers à nos villages, vous donner le plaisir de bien vous sentir +vivre encre une fois. Nos frères de la bourgade sont avertis de notre +arrivée triomphante. Les voici qui sortent du village et qui s'avancent +à notre rencontre. Ils vont se ranger sur deux lignes qui viendront +finir ici. Les face pâles entreront ainsi glorieusement dans Agnié entre +deux rangs de guerriers. Seulement chacun de nous est armé d'un bâton, +et mieux les hommes pâles pourront courir, moins ils recevront de coups. + +On voyait s'avancer en effet toutes la population de la bourgade, +hommes, femmes, enfants vieillards, tous jetant des hurlements qui +faisaient trembler la forêt. + +--Ah! ce sont là vos usages, messieurs les Iroquois! pensa Mornac. Eh +bien! sang de dious! nous allons voir se le dernier des Mornac se +laissera rosser impunément de la sorte! + +Dans un clin-d'oeil, un double haie s'était formée sur une longueur de +trois ou quatre arpents, et les Iroquois lançaient des cris d'impatience +et demandaient qu'on leur livrât les prisonniers. + +Deux des sauvages de l'escorte étaient restés derrière les captifs pour +les pousser l'un après l'autre entre les deux formidables rangées +d'hommes. + +Mornac était le plus jeune et le plus alerte des deux. Aussi fut-il +gardé pour la fin, pour la bonne bouche, comme on dit, et l'on poussa de +force Vilarme dans le terrible entonnoir. A peine y fut-il entré que les +coups commencèrent à pleuvoir, de droite et de gauche, comme grêle sur +tout le corps du misérable. On ne voyait qu'une nuée de bâtons qui +s'élevaient, s'abaissaient, tournoyaient et tombaient, et, au milieu des +deux haies grouillantes et hurlantes, Vilarme qui courait à toutes +jambes. Un fois il s'abattit sur le sol: une vieille femme qui n'avait +pas la force de lever son bâton, lui en avait barré les jambes. Le +malheureux fut tellement roué de coups que la douleur lui rendit la +force de se relever aussitôt et de s'enfuir vers l'entrée du village où +Mornac le vit disparaître au milieu d'un nuage de pierres. + +Sans attendre qu'on l'invitât poliment à entrer dans ce gouffre, Mornac +bondit en avant. + +Griffe-d'Ours qui n'avait pas voulu se priver de ce charmant plaisir de +la réception, se tenait le premier sur les rangs. Tout entier au bonheur +de voir maltraiter Vilarme, le Sauvage se penchait en avant pour +regarder plus loin, lorsque Mornac tomba sur lui comme une trombe et lui +arracha son bâton, et d'un coup de poing envoya rouler l'Iroquois à +trois pas. Puis brandissant ce gourdin en homme qui connaît toutes les +ressources de l'escrime, le chevalier assomma deux autres sauvages en un +tour de main, rompit l'une des deux lignes et, rapide comme l'ouragan, +prit en dehors de la haie vivante sa course dans la direction du +village. + +Il avait bien songé d'abord à s'enfuir vers les bois. Mais la pensée de +laisser sa cousine à la merci des barbares l'avait retenu. + +--Après tout, s'était-il dit avec cette confiance inébranlable que tout +gascon place en sa bonne étoile, qui sait si je ne me tirerai point +d'affaire, une fois rendu sain et sauf dans le giron de cette aimable +populace? + +Le brouhaha était indescriptible. Les deux haies s'étaient rompues et +chacun courait sus à Mornac. + +Mais celui-ci doué de la plus belle paire de jambes qui aient arpenté +les terres de Gascogne, courait plus vite qu'aucun des poursuivants. Ses +pieds touchaient à peine au sol. Il volait. + +Lorsqu'on le serrait de trop près, le terrible bâton dont il était armé +tournoyait en sifflant, et le vide se faisait aussitôt devant lui. + +Les hommes se bousculaient, culbutaient et criaient, tandis que les +enfants et les femmes lançaient des pierres au fugitif qui les esquivait +presque toutes. + +--Quel dommage que je n'aie pas le temps de m'arrêter pour rire, se +disait-il. Ça doit être drôle! + +En quelques secondes, il arriva sans encombre à la porte des palissades +qui entouraient le village et qu'il franchit sain et sauf, grâce au +merveilleux moulinet de son gourdin. Il courut toujours devant lui dans +l'espèce de rue qui séparait les deux rangées de cabanes, jusqu'à ce +qu'il fut arrivé au milieu de la bourgade, où il aperçut un échafaud qui +s'élevait à six pieds au-dessus du sol. + +Il prit son élan et sauta dessus. + +Là, dominant la foule rugissante qui s'était engouffré sur ses pas dans +le village, il passa sous le bras gauche le bâton qui lui avait si bien +servi, et croisant fièrement ses bras sur sa poitrine. + +--Fils de tes noble aïeux, tu es le premier Mornac qui a jamais fui +devant l'ennemi. Mais je veux que le diable m'emporte si tu n'as pas en +ce moment les honneurs de la victoire! + + + + + CHAPITRE X + + OU LE CHEVALIER ROBERT DU PORTAIL DE MORNAC + S'ESTIMA FORT HEUREUX D'ÉCHANGER + L'ILLUSTRE NOM DE SES ANCETRES CONTRE CELUI DE _Castor-Pelé_ + + +Toute la population du village entourait en criant l'échafaud sur lequel +Mornac s'était réfugié et d'où il dominait, calme et superbe, cette mer +de têtes hideuses qui ondulaient à ses pieds. + +--Pouah! sont-ils laids ces bandits-là! se disait le Gascon. Cela valait +bien la peine de quitter la cour et les belles marquises de Paris, pour +venir aussi loin terminer mes jours au milieu d'une si vilaine +population! Car il ne faut pas te faire d'illusion, mon petit Mornac, +ces gens-là m'ont l'air fort mal disposés à ton égard, et je crois que +tu vas bientôt passer un mauvais quart-d'heure. + +Le cris redoublaient à chaque seconde. C'était un concert infernal de +vociférations. + +--Allons! le moment est venu grommela Mornac. Il te faut mourir, mon +vieux, mais mourir comme un soldat, au milieu de la mêlée. Ah! mordious, +si j'avais seulement mon épée, les belles estafilades et les grands +coups d'estoc et de taille dont je pourfendrais ces marauds! N'importe! +ajouta-t-il en reprenant le bâton dans sa main droite, je vais toujours +bien, avec cette arme de manant, fêler encore quelques caboches... Et ma +pauvre cousine! Ah bah! c'est la plus heureuse de nous trois. Elle va +mourir de sa belle mort, car cette fièvre qui la dévore va certainement +l'emporter. + +En ce moment un Sauvage essayait de monter sur l'échafaud, en arrière de +Mornac. + +Celui-ci l'aperçut du coin de l'oeil, se retourna et lui asséna un grand +coup. L'iroquois aurait eu le crâne fracassé, s'il n'eût penché la +tête. Mais il n'en reçut pas moins le coup sur l'épaule droite. Ce qui +le fit lâcher prise et retomber en beuglant. + +Les sauvages semblaient hésiter et Mornac se demandait s'ils n'allaient +pas de crainte de l'approcher, lui tirer à distance une flèche ou +quelque arquebusade. Il se réjouissait déjà de mourir sans trop de +souffrance, quand il sentit l'échafaud se dérober sous ses pieds. Il +perdit l'équilibre et roula par terre. + +Deux Sauvages s'étaient glissés sous la plate-forme et avaient abattu +deux des quatre pieux sur lesquels elle reposait. Avant que le +malheureux gentilhomme pût se relever il était entouré, maintenu à terre +et garrotté. + +L'échafaud fut relevé en un clin-d'oeil et Mornac hissé dessus. Tandis +qu'on l'attachait à l'un des deux poteaux qui dominaient la plate-forme, +on apporta Vilarme qu'on venait de retrouver blotti sous un ouigouam. Le +misérable était tellement couvert de contusions que c'était grande pitié +de le voir. + +Lorsqu'on eut lié Vilarme à l'autre poteau, Griffe-d'Ours s'approcha de +Mornac et lui dit: + +--Mon frère est agile et brave. + +--N'est-ce pas? repartit Mornac. Et cet oeil qui te sort de la tête en +témoigne visiblement. + +Oui, reprit le chef. Mais nous allons voir si tu conserveras ta fierté +dans les tourments. Tout à l'heure nos jeunes gens vont commencer à te +_caresser_. Cela durera longtemps; car ceux qui veulent t'éprouver sont +nombreux. Ensuite, tu seras brûlé. Mais auparavant, comme c'est l'usage +des guerriers, tu vas chanter ta chanson de mort. + +--Au fait! pourquoi pas? dit Mornac. Autant vaut chanter que se lamenter +inutilement. + +Et d'une voix mâle il entonna cette chanson de bravache: + + Je suis un cadet de Gascogne + Né d'un père très-fortuné + Qui, sandis! viveur sans vergogne, + Mourut bel et bien ruiné + + Il ne me laissa rien pour vivre + Qu'un donjon moussu que le vent + Ébranlait, tandis que le givre + Sur mon lit descendait souvent. + + Mais j'avais du courage en l'âme + Et j'eus bientôt pris mon parti; + Des aïeux décrochant la lame + Pour guerroyer je suis parti. + + Je devins soldat d'aventure, + Marchant le jour sous le harnais + Ayant le ciel pour couverture + La nuit lorsque je m'endormais. + + Or, par un beau jour de bataille, + Je m'en allai si loin, fauchant + A grands coups d'estoc et de taille, + Qu'officier fus fait sur le champ. + + Plus tard, de simple volontaire, + Grâce à maints coups de bon aloi, + Je passai brillant mousquetaire + Pour veiller auprès de mon roi. + + Le jour aux pieds des grandes dames, + J'étais vraiment fort glorieux + Car j'enflammais toutes leurs âmes + Du regard brûlant de mes yeux. + + Cadédis! au Louvres la Garde + Sait mêler le doux au devoir! + Souventes fois on se hasarde + A courir Paris vers le soir. + + Longeant dans l'ombre la muraille + J'avisais quelque frais minous + Et criais au manant: «Canaille, + Au large! ou je te fends, bourgeois!» + + Après amoureuse aventure + Trouvant le cabaret fermé, + Je frappais sur la devanture + De ma dague le point armé. + + Dedans la taverne fumeuse + J'entrais m'asseoir près d'un soudard + Qui de ma vie aventureuse + Jadis partagea le hasard. + + Nous vidions plus d'un plein grand verre + Et causions jusqu'au lendemain, + Nos éperons grinçant par terre + Et le front perdu dans la main. + + De la sorte coulait ma vie: + Je savais narguer le malheur + En évitant toute autre envie + Que pouvait gâter mon bonheur. + + Champ trop restreint pour la victoire + J'ai quitté le vieux continent, + Pour promener un peu ma gloire + De l'Orient à l'Occident. + + Je disais: «Que la mort m'attrape, + Là-bas, je m'en ris! si vainqueur, + Dans une bataille, elle frappe + Son sire et maître droit au coeur.» + + Allez, moricauds, qu'on apprête + Le bûcher qui me doit brûler + Et que l'on convoque à la fête + Tous les porte-flèches d'Agnier. + + Tête de bouc, farfadet, gnome, + connu sous le nom d'Iroquois + Viens donc voir comme un gentilhomme + Laisse échapper le sang gaulois! + + Venez, bourreaux, prenez la hache + Et le couteau, le feu, le fer + Entourez-moi que je vous crache + Mon mépris, truands de l'enfer! + +Tout le temps que dura la chanson de Mornac, les Sauvages s'étaient +tenus cois autour de lui. Le sang-froid du Gascon en imposait à ces +hommes pour qui le courage était la plus grande vertu. + +Aussi l'acclamèrent-ils quand il eut fini. + +Griffe-d'Ours qui se tenait au premier rang lui dit: + +--Nos guerriers sont contents de toi. Ils vont te prouver tout de suite +en te torturant avec toute l'attention que mérite un capitaine. Nous ne +négligerons rien pour te rendre les honneurs qui sont dus à ton courage. + +Des jeunes gens armés de couteaux vinrent à Mornac en se disputant à qui +commencerait à le tourmenter. + +Le gentilhomme les regardait avec un sourire dédaigneux accroché au bout +de sa moustache, et rassemblait toutes ses forces pour mourir en homme +de coeur, lorsque, sur un signe de Griffe-d'Ours, les jeunes hommes +s'arrêtèrent. + +La foule se fendait devant une vieille femme qui s'approchait de +l'échafaud en traînant ses pieds affaiblis par l'âge. Arrivée au lieu du +supplice, elle s'arrêta et se mit à parler d'une voix chevrotante. + +On l'écoutait en silence. + +N'entendant pas un mot d'Iroquois, Mornac ne la comprenait point. + +--Peste soit de la vieille bavarde! murmura-t-il. Pourquoi s'en +vient-elle ainsi prolonger mon agonie? + +Voici ce que disait pourtant le vieille femme: + +--C'est en vain que j'ai cherché mon fils, le Castor-Pelé, parmi les +guerriers qui ont amené ces captifs. Ne le reconnaissant pas d'abord au +milieu du parti qui revenait avec Griffe-d'Ours, j'ai cru que mes yeux +vieillis ne pouvaient plus reconnaître mon fils chéri. Hélas! ma vue +n'est que trop bonne et ne m'avait point trompée. Le soutien de ma +vieillesse est resté là-bas et dors sous la terre des Français. Que +vais-je devenir, moi qui suis maintenant seule au monde? Qui m'apportera +le bois pour entretenir le feu de ma cabane? Qui pour soutenir les +derniers jours de ma douloureuse existence, ira chasser dans les bois le +caribou rapide et pêcher le poisson sur les lacs lointains? Personne! et +je devrai mourir de faim, si les vieillards du conseil, les guerriers et +les jeunes gens ne me permettent pas d'adopter ce visage pâle pour mon +fils. + +Elle montra Mornac de sa vielle main ridée. + +Un murmure désapprobateur courut dans la foule et les jeunes gens +désappointé brandirent leurs couteaux d'un air décidé. Griffe-d'Ours ne +paraissait pas un des moins déterminés à se défaire de Mornac. Les +raisons ne lui en manquaient pas. + +Le plus vieux des anciens de la nation qui se tenait au bas de +l'échafaud dit alors: + +--Depuis quand les jeunes gens d'Agnié refusent-ils de se soumettre aux +usages établis? La mère de Castor-Pelé veut adopter le jeune visage pâle +pour remplacer son fils tué sur le sentier de guerre, que sa volonté +soit satisfaite. Jeunes hommes, détachez le prisonnier. Il est libre. + +Les jeunes gens rengainèrent leurs couteaux et se mirent à délier +Mornac. + +Celui-ci l'air ébahi, les regardait faire, et se demandait quel genre de +tourment allait remplacer ceux qu'il venait d'éviter. + +Ses liens étant tombés, comme il ne bougeait point, Griffe-d'Ours lui +dit froidement: + +--Si le visage pâle comprenait le langage des Iroquois, il saurait qu'il +est libre. Cette femme qui vient de parler t'adopte pour son fils que tu +as tué; c'est la coutume. Va-t'en habiter avec elle et montre-toi aussi +bon fils que le Castor-Pelé dont tu porteras désormais le nom. Seulement +sache bien que si tu essayes de te sauver, rien alors ne saurait te +soustraire au supplice du feu. + +--Vive Dieu! s'écria Mornac, en sautant à bas de l'échafaud, j'ai tout +de même une fameuse chance, cadédis! Que le diable m'emporte si je +n'embrasse pas cette vieille qui, toute laide qu'elle est, ne m'en a pas +moins sauvé la vie. + +Et il sauta au cou de la vieille femme qui se laissa faire. + +--Hein! grommela-t-il en desserrant aussitôt les bras; c'est malheureux +que maman sauvage sente autant l'huile rance. Je m'habituerai +difficilement à son odeur maternelle. + +Frustré dans leur espoir de torturer Mornac, les jeunes gens s'étaient +tournés du côté de Vilarme, et leurs allures laissaient voir au +misérable qu'il allait payer pour deux. Aussi était-il jaune de peur; +les dents lui claquaient dans la bouche. + +Déjà l'un des sauvages s'était emparé de la main droite du malheureux et +se préparait à la transpercer avec la pointe d'un couteau quand la foule +s'ouvrit encore pour laisser passer une autre femme encore plus laide et +repoussante. Cinq ou six enfants sales et nus la suivaient; elle en +portait un autre à la mamelle. + +--Je viens d'apprendre, dit-elle avec des sanglots vrais ou feints, que +le compagnon de ma vie, le Serpent-Vert, a été tué par les Français! Me +voilà seule désormais, seule avec les enfants qu'il m'a laissés! Que mon +ouigouam va me sembler désert! L'hiver approche, et je n'ai rien dans ma +cabane pour nourrir mes enfants durant la saison des neiges. Nous allons +tous périr de faim!... + +Ici elle s'arrêta, car ses pleurs redoublaient. + +--Donnez-lui le Français! s'écria une voix railleuse; et quelqu'un dans +la foule désigna Vilarme du doigt. + +Un formidable éclat de rire accueillit cette proposition. La digne +épouse de Serpent-Vert passait à bon droit pour la femme la plus +acariâtre du village. C'était une vraie furie que la Corneille, et comme +le Serpent-Vert avait toujours eu la réputation d'un mari souvent battu, +pas un guerrier de la tribu n'aurait voulu remplacer le défunt, même +pour une douzaine d'arquebuses toutes neuves. + +--Donnons-lui le Français! répétèrent en choeur les jeunes gens. + +Et ils s'empressèrent de délier Vilarme avec une célérité qui indiquait +clairement que l'infortuné ne faisait qu'éviter un genre de supplice +pour en subir un autre plus insupportable encore. + +Pour se bien venger d'un homme on ne ferait vraiment pas mieux dans le +pays le plus civilisé. + +Vilarme levait pourtant au ciel des yeux rayonnants de joie. +Griffe-d'Ours lui dit: + +--Face pâle, ne te réjouis pas trop vite! Peut-être qu'avant la nouvelle +lune tu viendras te soumettre de toi-même au poteau de la torture afin +qu'on mette fin à ton supplice. Pour ma part, j'aimerais mieux être +scalpé et brûlé dix fois à petit feu que d'être le mari de la Corneille. +Va, chien, et que le bras de ta compagne te soit léger. + +Mornac avait parfaitement saisi le sens de cette scène par la pantomime +des acteurs; et comme on conduisait Vilarme en triomphe au ouigouam de +la Corneille, le Gascon dit à son compagnon de captivité: + +--Mes respects à madame votre épouse, et veuillez embrasser pour moi +votre intéressante famille, ajouta-t-il en désignant les enfants morveux +de Serpent-Vert. + +--Vous me payerez avant longtemps tous vos sarcasmes! gronda Vilarme qui +lui montra le poing. + +La mère adoptive de Mornac le conduisit dans sa cabane. Quand elle y fut +entrée sûre qu'ils étaient seuls, elle regarda Mornac avec douceur, fit +le signe de la croix et dit, tout bas, en français: + +--Je suis chrétienne. + +Et son air semblait ajouter:--Comme telle je te pardonne la mort de mon +fils. + +Ce qui était vraiment sublime ou milieu d'un peuple qui ne pratiquait +rien moins que le pardon des injures. + +Le chevalier surpris voulut l'interroger. Mais elle ne savait de +français que ces trois mots seulement. + +Cette pauvre femme avait été baptisée par le père Jogues, torturé en +premier lieu lors de sa captivité chez les Agniers en 1612 et assassiné +par eux, quatre ans plus tard, dans l'un des villages Iroquois, où il +avait été envoyé en ambassade par M. de Montmagny. + +Une heure après, Mornac achevait de dévorer un énorme morceau de +venaison que la bonne vieille lui avait donné, quand des cris perçants, +suivis de grands éclats de rire, l'attirèrent au dehors. + +Un rassemblement de Sauvages entourait le ouigouam de la Corneille. +Mornac s'approcha et se mêla au cercle des curieux. + +Madame de Vilarme, les cheveux épars sur le dos comme l'une des +Euménides, un pied appuyé sur la tête de son nouvel époux qu'elle avait +renversé par terre (car c'était une maîtresse femme que la Corneille) le +rossait à grand coup de bâtons. + +François de Vilarme ne voulut jamais avouer le motif qui avait si +déplorablement terminé sa courte lune de miel. + +--Tonnerre de Gascogne! pensa Mornac en regagnant le ouigouam de la +bonne vieille, voici bien la plus grande calamité à laquelle j'ai jamais +échappé. + + + + + CHAPITRE XI + + OÙ IL EST ENCORE QUESTION DU CASTOR-PELÉ + + +Griffe-d'Ours avait fait transporter Jeanne de Richecourt dans la cabane +de la Perdrix-Blanche. + +La Perdrix-Blanche, soeur de Griffe-d'Ours, devais son nom à son teint +moins cuivré que celui des autres femmes de sa race. Elle venait de +perdre son mari, tué dans une expédition de guerre, et habitait seule +avec deux enfants, un ouigouam rendu désert par la mort du guerrier. + +Jeanne en proie à une fièvre inflammatoire des plus ardentes fut +suspendue plusieurs jours entre la vie et la mort. Enfin la force de la +jeunesse, et peut-être l'absence de tout médecin, triomphèrent de la +maladie, et trois semaines après son arrivée au village d'Agnié elle +était en convalescence. + +Plusieurs fois, Mornac s'était glissé jusqu'à elle et lui avait prodigué +les consolations et les secours qu'il était en son pouvoir de lui +donner. Dans ses courtes visites à sa cousine, il lui fallait pourtant +user d'une extrême prudence. Car un jour, Griffe-d'Ours l'avait vu +sortir du ouigouam de la Perdrix-Blanche et lui avait dit qu'il le +tuerait s'il le revoyait encore entrer dans la cabane où logeait la +vierge pâle. + +Griffe-d'Ours lui-même n'avait pas encore tenté de revoir la jeune +fille. Mornac le savait, et jusqu'à ce jour il était resté tranquille, +prêt pourtant à agir à la première occasion. + +Quant à Vilarme, il faut croire que Griffe-d'Ours l'avait signalé à la +vigilance de la corneille ou que celle-ci était fort jalouse. A peine le +malheureux remplaçant du Serpent-Vert faisait-il un pas hors de la +cabane de sa moitié que cette dernière l'y faisait rentrer à grand coups +de bâtons. Vilarme avait d'abord voulu regimber, mais il avait toujours +eu le dessous dans ses luttes avec la Corneille, une fière femme, je +vous le jure, et maintenant il filait doux. + +On était aux premiers jours de novembre. Jeanne de Richecourt encore +faible, reposait assise sur une eau d'ours, dans un coin de la cabane. + +Il lui avait fallu beaucoup d'énergie pour supporter les incommodités de +la vie sauvage qui étaient des plus grossières quoi qu'en aient écrit +Châteaubriand et bien d'autres. + +D'abord, pour une femme délicatement élevée et malade, c'était une +triste nourriture que de l'anguille fumée, des bouillons impossibles à +la chair de chien, et d'autres salmigondis sans sel et sans épices, ainsi +que des galettes de farine de maïs grossièrement moulu ou plutôt pilé +dans des mortiers. + +Nos peuplades sauvages avaient peu d'égards pour leur estomac et ne +connaissaient point les douceurs de la table. La chair de chien faisait +leurs délices, et encore n'en mangeaient-ils pas souvent vu qu'on la +réservait pour les grands galas. Quant à la venaison ils n'en +mangeaient, pour ainsi dire que dans leurs expéditions de chasse ou de +guerre. Le sauvage, indolent, ne prenait pas la peine de sortir du +village, en temps ordinaires, pour se procurer de la venaison fraîche. +On faisait une, deux grandes chasses par an, et toute la viande que en +provenait était aussitôt fumée et convertie en _pémican_. L'on vivait +là-dessus durant la plus longue partie de l'année. + +Pour ce qui est de leurs cabanes, elles étaient de la plus grande +malpropreté. Les punaises et les puces y avaient le droit de cité le +mieux établi, et les chiens, sales, hargneux et voraces, y étaient +presque les égaux des maîtres avec lesquels ils couchaient pêle-mêle et +mangeaient habituellement. Bien que les Iroquois, dont le nom voulait +dire _faiseurs de cabanes_, se logeassent mieux que les autres Sauvages, +leurs habitations n'avaient guère d'autres commodité que de les mettre à +l'abri des plus graves intempéries des saisons. + +Leurs ouigouams avaient ordinairement quatre-vingt pieds de longueur, +vingt-cinq ou trente de large et vingt de haut, quelquefois plus et +souvent moins encore. Ces cabanes étaient couvertes d'écorces de +bouleau, ou de bois blanc. A droite et à gauche régnait à l'intérieur +une estrade d'environ neuf pieds de largeur sur un pied d'élévation; +elle servait de lit. Le feu se faisait entre ces deux estrades, et la +fumée sortait par une ouverture pratiquée au milieu du toit et qui +laissait voir le firmament. J'allais dire le ciel, mais un assez grave +inconvénient causé par cette cheminée primitive, m'en empêche: lorsqu'il +neigeait et que le vent venait à rafaler à l'intérieur, c'était un vrai +supplice que d'être obligé d'y rester. La fumée devenait alors tellement +suffocante qu'il fallait mettre la bouche contre terre pour respirer, +tant ces acres vapeurs saisissaient à la gorge, au nez et aux yeux. + +Le jour où nous rejoignons Mlle de Richecourt sous le ouigouam de la +Perdrix-Blanche, comme le vent soufflait par rafales, la fumée aveuglait +la pauvre enfant dont les yeux et la gorge était en feu. + +Elle mangeait tristement une fade sagamité de maïs et disputait avec +peine à deux gros chiens, l'écuelle où ceux-ci s'efforçaient de porter +le museau. Malgré ces désagréments, sa pensée était plutôt arrêtée sur +sa situation morale que sur ses souffrances physiques. + +Grâce à la hardiesse de Mornac qui ne craignait pas d'exposer sa vie +chaque jour pour venir la rassurer, Jeanne savait que Griffe-d'Ours +n'avait encore osé tenter contre elle. Mais maintenant que la santé lui +revenait, quel horrible sort l'attendait donc? + +Instinctivement elle passa la main sous la peau d'ours qui lui servait +de natte, et s'assura que son petit poignard y était encore. Sa figure +se rasséréna au contact du stylet qu'elle avait réussi à dérober aux +regards de la Perdrix-Blanche. + +--Si je suis obligée de m'en servir, pensait-elle, Dieu voudra bien me +pardonner. + +Elle était plongée dans ces réflexions, quand la peau qui fermait +l'entrée du ouigouam s'écarta lentement. La Perdrix-Blanche étant sortie +depuis quelques moments, Jeanne, qui s'était recouchée, pensa que +c'était elle qui revenait, et ne s'en troubla pas. Mais, tout à coup +elle aperçut, à quelques pieds de son lit, Griffe-d'Ours qui la +regardait. + +Elle se mit sur son séant et sa main frémissante alla chercher le stylet +caché sous la peau d'ours; mais elle se garda bien pourtant de le +laisser voir. + +--Tant que la vierge blanche a été bien malade, dit Griffe-d'Ours, le +chef n'a pas voulu pénétrer jusqu'à elle, de peur d'augmenter son mal. +Mais la Perdrix-Blanche m'a dit que la vierge pâle est mieux et je suis +venu lui dire que je m'en réjouis. + +Jeanne effrayée n'osait rien dire de peur d'irriter l'Iroquois qu'elle +fixait de ses grands yeux bruns fatigués par la fièvre, quand elle +s'aperçut que la portière du ouigouam s'entr'ouvrait pour laisser passer +doucement une curieuse figure de sauvage. Cette tête avait bien les +cheveux relevés sur le sommet du crâne, avec une plume au milieu, à la +manière iroquoise, mais ils n'étaient pas rasés au-dessus du front et +des tempes; les joues étaient peintes de couleurs voyantes, mais +sillonnées contrairement aux autres sauvages, de longues moustaches en +croc. C'était bien la plus drôle de tête de guerrier des Cinq Cantons! + +Apparemment qu'elle n'avait rien qui pût effrayer; car à sa vue, Jeanne +sembla rassurée et feignit de regarder Griffe-d'Ours avec la plus grande +indifférence. + +Celui-ci tournait le dos à la portière et ne pouvait remarquer l'intrus. + +--Ma soeur paraît encore faible, reprit l'Iroquois; je vois qu'il nous +faut retarder notre mariage de quelques jours. + +Jeanne frémit. + +L'homme qui se tenait à la porte de la cabane brandit silencieusement +son couteau. + +Ce geste dut remettre complètement Mlle de Richecourt, car elle leva sur +Griffe-d'Ours ce regard fier que celui-ci en pouvait supporter. + +Il baissa les yeux et dit: + +--Le chef reverra la vierge blanche encore une fois avant que d'en faire +sa femme. + +Comme il se retournait pour gagner la porte de la cabane, la tête du +mystérieux personnage avait disparu. + +Jeanne était encore sous la pénible impression que venait de lui causer +cette visite importune, quand la portière s'écarta de nouveau et la +curieuse tête tatouée apparut encore une fois. + +L'homme entra après avoir jeté un furtif coup d'oeil au dehors. + +--Le Castor-Pelé, guerrier de la tribu de l'ours, présente ses hommages +à très-haute demoiselle de Richecourt, dit-il en s'approchant de la +jeune fille avec un profond salut. + +--Vous serez toujours fou, mon cousin, dit Jeanne à Mornac. Vous riez de +tout, même dans les situations les plus sérieuses. + +--Conserver son sang-froid et sa gaîté dans les plus grands périls est +le meilleur moyen de les surmonter tous, repartit Mornac. Mais dites +donc, charmante cousine, comment trouvez-vous le chevalier du Portail de +Mornac en son nouveau costume de guerrier iroquois? + +--Superbe en vérité! répondit Jeanne qui éclata de rire. + +Mornac était complètement métamorphosé. Guêtres de peau de daim, large +ceinture dont les franges retombaient presque jusqu'au genou, couteau à +scalper, tomohâk, collier de griffes et dents de bêtes fauves, rien ne +manquait à son accoutrement. Mais ces damnées moustaches faisaient, au +milieu de tout cela, l'effet le plus comique! + +--Le Castor-Pelé est un grand guerrier! dit-il en se drapant à +l'espagnole dans la large peau de castor qui lui tombait des épaules. + +--Oui, et le plus grand Gascon des bords de la Garonne. + +--Ah! pour ça, ma cousine, c'est dans le sang, voyez-vous. Et sur mon +âme, sans vous faire injure, je crois que vous en avez un peu dans les +veines! + +Si je me déguise ainsi, c'est pour plaire à nos gardiens. Savez-vous +que je commence à être populaire au milieu d'eux. En cela, j'ai mon but, +croyez-moi bien. + +Il se fit en ce moment un grand bruit au dehors. + +Mornac prêta l'oreille. + +--Je me sauve, dit-il, on pourrait s'apercevoir que nous sommes +ensemble. Main se craignez rien je veille sur vous. + +Il s'esquiva. + +Quand il fut sorti de la cabane il aperçut le crieur qui parcourait +toutes les rues pour convoquer le Conseil. Chacun accourait au centre du +village et Mornac fit comme les autres. + +Tous les hommes au-dessous de soixante ans se tenaient en plein air, +tandis que les vieillards entraient dans cabane du conseil pour y +délibérer. + +Pendant tout le temps que siégea le conseil, la foule garda le plus +profond silence au dehors. + +Au bout d'une demi-heure, l'orateur sortit de la cabane et s'avança vers +les jeunes gens qui le renfermèrent au centre d'un cercle qu'ils +composèrent en s'asseyant en rond. + +L'orateur rendit compte de la délibération. + +A la fin de chaque période l'assemblée criait à tue-tête: + +--_Andeya!_ + +Ce qui voulait dire: + +Mornac assis comme les autres, regardait cette scène d'un air ahuri. + +Quand l'orateur eut fini de parler, il rentra dans les rangs. + +Alors Griffe-d'Ours, son tomohâk à la main, s'avança au milieu du +cercle, suivi de deux ou trois hommes qui plantèrent au centre un poteau +près duquel ils s'assirent, en battant une mesure rapide sur une espèce +de cymbale. + +Griffe-d'Ours se mit alors à danser à droite et à gauche et entonna un +chant énergique. + +Quand il était hors d'haleine, il s'arrêtait, frappait un coup de massue +sur le poteau, puis reprenait sa danse et son chant. + +--Je donnerais bien ma bourse vide, dit Mornac à demi voix, pour savoir +ce que tout cela veut dire. + +Son voisin, qui baragouinait quelques mots de français l'entendit et lui +dit: + +--Griffe-d'Ours... partir aujourd'hui avec ses jeunes gens pour +rencontrer les Mohicans [43] qui veulent nous attaquer. + +[Note 43: Les Mohicans étaient les ennemis jurés des Iroquois. Ils +habitaient entre l'Hudson et l'Océan.] + +--Bonté du ciel! pensa Mornac, notre chance continue à nous favoriser. +Si l'expédition dure plusieurs jours, ma cousine aura le temps de se +rétablir et nous filerons! Car, mordious! je commence à m'ennuyer ici! + +L'assemblée se dispersa. Tandis que les guerriers qui devaient suivre +Griffe-d'Ours couraient à leur cabane pour faire leurs préparatifs de +départ, Mornac s'en alla flâner en dehors de l'enceinte du village. Il +allait de ci de là, fièrement drapé dans son manteau de fourrures, +bayant aux grues et songeant à singulière destiné qui le métamorphosait +de la sorte, lorsque soudain, il entend des cris, et voit, à quelque +distance une femme qui se tord les bras de désespoir et semble appeler à +l'aide. + +Il accourt et reconnaît la Perdrix-Blanche qui se tient sur les bords de +la rivière Mohawk en remplissant l'air de ses cris. + +D'un geste désespéré elle lui montre son enfant, âgé de cinq ou six +années, qui se débat au milieu de la rivière assez profonde en cet +endroit. + +L'enfant avait déjà deux fois enfoncé sous l'eau et venait de reparaître +à la surface. + +En un clin d'oeil, Mornac se débarrassa de son manteau, de sa ceinture et +de se guêtres, et s'élança dans la rivière. + +Emporté par le courant et suffoqué par l'eau qu'il avait avalée, le +malheureux enfant allait disparaître pour la troisième et dernière fois, +lorsque Mornac, bon nageur, le rejoignit, le saisit par les cheveux, le +ramena au rivage et le déposa vivant dans les bras de la +Perdrix-Blanche. + +La pauvre mère, éperdue de joie se jeta aux pieds de Mornac, et se mit à +lui embrasser les genoux en murmurant de douces paroles qu'il aurait +bien voulu comprendre. + +Puis elle prodigua ses soins à l'enfant. + +--Je crois bien, sandis! pensa le Castor-Pelé, en remettant ses guêtres +et sa ceinture, que je viens de me faire une alliée fidèle et dévouée. + + + + + CHAPITRE XII + + UNE SOMBRE HISTOIRE + + +Le soir du même jour, Mornac veillait seul auprès du feu dans le +ouigouam de sa mère adoptive. + +A demi couché sur la peau de bison, les mains croisées sur les genoux, +les yeux fixés sur l'ouverture du toit, par où les étincelles +s'échappaient pétillantes et s'en allaient s'éteindre dans l'air, après +avoir un instant brillé comme les étoiles qui scintillaient dans le coin +du ciel visible par la déchirure du toit de la cabane, le chevalier +suivait le vol de sa rêverie capricieuse comme la fumée du brasier. + +Il en était à se demander comment l'ombrageux Griffe-d'Ours avait pu se +décider à le laisser en arrière, et libre de voir Mlle de Richecourt +autant qu'il le désirait. Pourquoi le chef n'avait-il pas songé à +l'emmener avec ses jeunes gens et l'éloigner du village? C'est ce que +Mornac ne pouvait s'expliquer. + +S'il eût mieux connu les chef iroquois, cet oubli eût moins excité sa +surprise. + +La grande passion des Iroquois était la guerre; quant à l'amour, vu +qu'ils n'en connaissaient point les délicatesses platoniques et qu'ils +considéraient l'abus des jouissances physiques comme énervantes et +fatales aux guerriers, ils n'en usaient que fort modérément. Ce petit +peuple de conquérants, qui, dans l'espace de tout un siècle, fit +trembler l'Amérique du Nord du retentissement de ses armes, avait, à +défaut d'instincts plus généreux, l'intelligence de la férocité, et +surtout le besoin de ménager ses forces afin de faire face aux nombreux +ennemis qui l'entouraient de toutes parts. + +Si telles étaient les idées du gros de la nation iroquoise, on conçoit +sans peine que Griffe-d'Ours, que ses exploits avaient fait nommer chef +à un âge assez peu avancé, et auquel ses cruautés avaient mérité le +surnom de _Main-Sanglante_, estimait bien plus les ardentes émotions de +la bataille que les «gentils combats d'amour», comme disaient les +trouvères de la vieille Europe. + +Aussi, à peine avait-il su que les quatre autres cantons iroquois se +disposaient à envoyer des partis contre les Mohicans leurs plus +redoutables ennemis, que Griffe-d'Ours avait oublié sa belle captive, +Mlle de Richecourt, ainsi que Mornac et Vilarme, pour ne plus songer +qu'à choisir des jeunes gens et à les bien armer en guerre. Le temps +pressait, et le soir même il était parti, gonflant sa forte poitrine des +âcres senteurs de la forêt en songeant à la bonne odeur du sang des +vaincus. + +Mornac en était encore à chercher la solution de ce problème, quand une +ombre s'interposa entre lui et la lumière du feu. Il se leva et reconnut +la Perdrix-Blanche. + +Celle-ci le prit par la main, l'attira doucement vers la porte de la +cabane et lui fit signe de la suivre. + +Le village était plongé dans l'obscurité. Complet y eût été le silence, +si l'on n'eût entendu, de ci et de là, un chant bizarre et monotone, les +frais éclats de rire de quelque jeune fille, et les aboiements de +certains chiens répondant aux échos de leur propre voix que leur +renvoyait la forêt sonore. + +En quelques secondes la Perdrix-Blanche arriva à son ouigouam où elle +fit entrer Mornac qu'elle conduisit auprès de Mlle de Richecourt. + +Jeanne était assise sur son lit en peau d'ours. Elle tendit la main au +chevalier, et lui dit de s'asseoir à côté d'elle sur la longue estrade +qui régnait autour de la cabane. + +Tandis que la Perdrix-Blanche prenait place tout près du grand feu qui +flambait au milieu du ouigouam, mademoiselle de Richecourt dit au +chevalier: + +--Je ne sais, en vérité, si les attentions de cette femme cachent +quelque piège, ou si elles sont sincères; mais depuis midi, elle ne +cesse de m'accabler de prévenances. Voyant que je paraissais triste, +elle me fit signe, il y a un instant, qu'elle allait chercher quelqu'un; +et voilà qu'elle vous amène ici. Il est vrai que son frère est parti ce +soir. + +--Je crois pouvoir vous donner la clef de ce mystère, répondit Mornac +avec un sourire. J'ai sauvé, ce matin, l'un des enfant de cette femme, +au moment qu'il était en train de se noyer. C'est sans doute la +reconnaissance qui la pousse à agir ainsi. + +--Mais racontez-moi donc ce sauvetage? + +Le chevalier se rendit au désir de Jeanne et lui dit en terminant. + +--Vous voyez que j'ai gagné cette femme à notre cause, et que nous +pourrons au besoin compter sur elle. + +--Un bienfait n'est jamais perdu, chevalier. + +--Non certes, et surtout celui-là qui me va permettre de m'approcher +plus souvent de vous belle dame. + +--Belle! je ne le dois être guère. Le manque de miroir ne m'a pas permis +de constater les ravages que la maladie causés chez moi; mais je suis +sûre que je suis affreuse. + +--Affreuse! s'écria le galant gentilhomme qui mit un genou en terre et +s'empara de la main blanche de la jeune fille en dévorant du regard ses +traits pâlis mais toujours beaux. Je vous jure, ma cousine, que vous +êtes bien la plus adorable femme qui soit au monde. Et j'ajouterais la +plus adorée, se je craignais que vous ne prissiez ce dire pour une +gasconnade; ce dont, sur mon honneur, je serais fort malheureux! + +Je prie le lecteur de croire que le chevalier était bien sincère. Car, +il le faut avouer en toute conscience, ce pauvre Mornac était amoureux +de sa cousine. + +Jeanne se sentit rougir sous le regard ardent du jeune homme, et lui +retira doucement sa main en disant: + +--Mon cousin veuillez reprendre votre place et ne me plus conter +fleurette. Nous avons à nous occuper ce soir de choses bien plus +sérieuses, trop sérieuses même, j'en ai peur. + +--Que voulez-vous dire, fit Mornac qui se rassit tout honteux de voir sa +déclaration si froidement accueillie. Le gaillard avait toujours été +fort entreprenant auprès des femmes, et moi, son historiographe, je dois +à la vérité d'avouer qu'il avait rarement trouvé de cruelles. + +--Ne vous souvenez-vous donc pas, chevalier, que vous m'avez promis de +me dévoiler la funeste influence que Vilarme a sur ma vie. + +--Oh! Vous êtes trop faible encore, mademoiselle, pour résister aux +pénibles émotions que ce récit vous causerait. Il vaut mieux attendre +que vous soyez parfaitement rétablie. + +--Attendre encore! Non pas. Voici la première occasion qui nous est +offerte de causer librement; nous en devons profiter. Ce secret terrible +me pèse; et le sentir étreindre plus longtemps mon coeur me causera plus +de mal que d'en voir se révéler toute l'horreur. + +--Ma chère Jeanne, n'insistez pas, je vous prie, fit Mornac en serrant +la main de sa cousine. + +--Si, monsieur, j'insiste! répliqua mademoiselle de Richecourt qui se +dégagea vivement. + +--Soit, puisque vous l'exigez. Mais je vous supplie, d'avance, de me +pardonner si je suis forcé, par la vérité des faits, de faire +douloureusement vibrer les cordes les plus sensibles de votre coeur. + +D'un léger signe de tête Jeanne donna son assentiment. + +Après un recueillement qui dura quelques minutes, Mornac commença dans +ces termes: + +--Une allée avant la mort du défunt roi Louis XIII, mademoiselle de +Boisbriant, de Kergalec passait pour l'une des plus ravissantes filles +d'honneur de notre bien-aimée reine-mère, Anne-d'Autriche, que Dieu +veuille nous conserver longtemps encore.[44] + +[Note 44: Anne-d'Autriche devait mourir en 1666.] + +«Outre les charmes de sa personne elle avait de la fortune, et se +trouvait orpheline et fille unique. Il était notoire qu'elle avait de +grands biens en Bretagne. Vous pouvez vous figurer qu'elle ne manquait +pas d'adorateurs. Tous les beaux muguets de la cour s'empressaient +autour d'elle et l'accablaient de leurs déclarations plus ou moins +intéressées, mais toutes des plus passionnées. Ce que je vous en dis je +ne le sais que pour l'avoir entendu raconter par la suite; car je +n'étais alors qu'un enfant. + +«Parmi les gentilshommes les plus assidus auprès de mademoiselle de +Kergalec, le comte de Richecourt et le baron de Vilarme étaient les plus +empressés. + +«Vous vous rappelez combien votre père, mon oncle vénéré avait la +tournure et les traits distingués; et vous savez aussi bien que moi si +Vilarme a dans tout son être quelque chose de sinistre et de repoussant. +Mais il avait de la fortune et le comte de Richecourt ne possédait que +les grâces de sa personne, de grandes qualités morales et son épée pour +tous biens. Aussi d'aucuns, les jaloux, disaient-ils que Vilarme +l'emporterait peut-être sur son séduisant rival. + +«Votre mère avait l'âme trop belle et le goût trop délicat pour réaliser +cette prédiction maligne. Les hommages du comte de Richecourt furent +agréés, le mariage fixé et annoncé, et M. de Vilarme éconduit, +paraît-il, assez lestement. + +«Jaloux, haineux et malappris autant qu'un Turc, Vilarme insulta +publiquement le comte pour le forcer de se battre. Celui-ci, dont la +bravoure était proverbiale, se garda bien de ne point relever le gant, +et la rencontre eut lieu à Saint-Germain et 1613. + +«Vilarme reçut en pleine poitrine un grand coup d'épée qui le cloua au +lit pour plusieurs mois. + +«Sur ces entrefaites eut lieu le mariage du comte de Richecourt et de +mademoiselle de Kergalec. + +«Quelque temps après Vilarme quitta la France, mais non sans proférer de +terribles menaces contre les nouveaux époux qui venaient de partir pour +la province et s'en étaient allés passer la belle saison de leur +jeunesse et de l'année en leur château de Kergalec, sur les rives +brumeuses de la Bretagne.» + +--Ici ma narration commence à toucher des faits d'une extrême +délicatesse, et je vous prie encore une fois, ma chère cousine, de +vouloir bien me pardonner ce que le récit en pourrait offrir de blessant +pour votre affection filiale. + +«Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion, soit dans ce pays ou en +France, de remarquer combien il en est peu qui sont heureux en ménage. +En ma qualité de garçon, de militaire et de mauvais sujet (j'avoue ce +dernier défaut en toute sincérité de coeur) j'ai pu remarquer, moi, que +le nombre des mariages malheureux est effrayant pour ceux qui songent à +s'aventurer dans ce périlleux état. N'est-il pas alarmant en effet de +constater que les quatre-vingt-dix centièmes des conjoints étaient peu +faits l'un pour l'autre, lorsque la mystérieuse lumière de la lune de +miel s'étant évanouie, les époux ont vu briller au jour du réveil de +leurs illusions, les riches défauts dont chacun voit l'autre subitement +orné? Car autant on a besoin de dissimuler, de faire rentrer les angles +de ses imperfections, avant le _conjugo_, autant, après, lorsque la +familiarité de la vie commune amène ce laisser-aller fatal aux illusions +des amoureux. C'est alors qu'arrivent les regrets traînant après eux la +longue et lourde chaîne des douloureuses misères de la vie conjugale. Le +mal est irrémédiable, et de ce jour l'inanité du bonheur terrestre est +irrévocablement constatée par les conjoints. Voilà ce que je connais du +mariage, voilà ce que vous en savez sans doute vous-même, ma chère +cousine, et ce que chacun en peut apprendre. Eh bien! ce qui m'a +toujours émerveillé c'est de voir que, tous les jours, des gens aussi +bien renseignés que nous, s'y laissent prendre, comme nous y serons un +jour sans doute pris nous-mêmes, tout des premiers! + +--Parlez pour vous seul, je vous en prie, dit Jeanne avec un sourire +préoccupé, et continuez votre récit sans allonger cette digression +sarcastique. + +--Une couple d'années, pendant lesquelles vous naquîtes, s'écoulèrent +assez calmes pour les deux époux qui après quelques mois passés en leur +château de Kergalec, étaient retournés à la cour où, grâce à l'influence +de la comtesse sur la reine-mère, votre père avait obtenu une charge +importante. + +«Bientôt cependant, on sut qu'il y avait du froid entre les deux époux; +non pas qu'on s'en aperçut en public, le comte et la comtesse étant trop +gens du monde pour en rien laisser voir au dehors. Cette rumeur, venue +on ne sait d'où, s'accrut pourtant, grandit; et, grâce aux observations +préjugés des malveillants, les plus indifférents gestes du comte et de +sa femme purent donner quelque crédit à ce bruit qui n'avait d'abord été +qu'un soupçon. + +«Pardonnez-moi de vous révéler des faits douloureux que vous avez dû +sans doute ignorer jusqu'à ce jour. Mais ce fait reconnu de +l'incompatibilité d'humeur de vos parents, qui ne rencontre dans presque +tous les ménages et, par conséquent, n'offre rien d'extraordinaire, +devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée du comte +et la vôtre, qu'il me faut vous le divulguer en y appuyant même un peu. + +«En 1648, les troubles de la Fronde ayant éclaté, votre père, avec les +princes et un grand nombre de seigneurs, prit parti contre le Mazarin. +Cet Italien, ministre de France, vil, avare et rusé, devait +nécessairement déplaire à un gentilhomme français fier, libéral et franc +comme l'était le comte. Aussi votre père fut-il un des premiers à se +déclarer contre lui. Bien mal lui en prit pourtant. Lorsque la faction +des frondeurs fut vaincue, les chefs, princes, ducs, évêques et autre, +eurent soin de faire accepter leur rentrée en grâce, comme une condition +expresse de leur soumission; et, ainsi qu'il advient toujours en ces +sortes de cabales, la colère du vainqueur tomba sur les coupables de +second rang. Votre père fut enveloppé dans la disgrâce que la plupart +des seigneurs de sa conditions avaient encourue, et obligé de quitter la +cour avec sa femme, en 1652, pour s'en aller habiter leur château de +Kergalec. + +--Je me souviens du voyage, interrompit Jeanne rêveuse. J'avais alors +neuf ans, et mon père en passant par Nantes, me laissa dans un couvent +pour y faire mon éducation. Le château de Kergalec n'étant éloigné que +de quelques lieues, il était facile à ma mère de venir m'y visiter +souvent. Hélas! je n'en devais sortir, quelques années plus tard, que +sous de bien tristes circonstances! + +Mornac continua. + +«Le comte et la comtesse menèrent dès lors une vie assez retirée; lui, +chassant tout le jour en la compagnie d'un vieux serviteur, ou passant de +longues heures sur la mer. Au pied de la falaise que baignent les vagues +et qui supporte les murs du château de Kergalec, une petite embarcation +se détachait souvent de la côte pour aller bercer au loin le comte avec +ses mélancoliques rêveries. + +«La comtesse ne sortait guère de son appartement où sa camériste, Julia, +faisait presque toute sa société.[45] + +[Note 45: La comtesse qui avait été attachée à la cour d'Anne-d'Autriche +pouvait appeler sa femme de chambre camériste qui est le nom que les +femmes espagnoles de qualité donnent à leurs suivantes.] + +«Comme le comte et sa femme n'échangeaient avec la noblesse du voisinage +que les visites obligatoires et que l'on connaissait le genre de vie +qu'ils menaient tous deux, on prit leur taciturnité pour du dédain, et +tous les hobereaux des environs, afin de s'en venger, se mirent à +dénigrer hautement leurs illustres voisins de Kergalec. Les commentaires +une fois partis allèrent bon train, et, à l'aide des rumeurs qui étaient +venues de Paris, vos parents passèrent bientôt pour faire un fort +mauvais ménage. Ce qui était faux. Car enfin, si la différence de leur +humeur empêchait le comte et sa femme de sympathiser, ils avaient tous +deux trop de tact et de savoir-vivre pour se causer d'inutiles +désagréments. + +«Six années s'écoulèrent ainsi, sans apporter de changements dans la vie +du comte et de la comtesse de Richecourt. + +«Un soir du mois d'avril 1659, le comte rentra fort pâle au château. Il +était sorti seul pour aller voir, du haut de la falaise, le soleil se +coucher dans la mer. En revenant par une allée du parc qui séparait le +château de la côte, un coup de feu avait éclaté soudain dans la solitude +du bois et le silence du soir, et une balle était venue couper la plume +de son chapeau. + +«Le comte qui ne se connaissait pas d'ennemis, crut que ce devait être +une balle égarée de quelque braconnier et dès le lendemain n'y pensa +plus. + +«Quelques jours après, votre père ayant voulu s'aventurer sur la mer, +son embarcation sombra à quelques brasses de la côte. Le comte était bon +nageur et put gagner aisément le rivage. A la marée basse, on retrouva +l'embarcation qui s'était enfoncée droit sous la vague. On examina la +chaloupe afin de voir quelle avait pu être la cause de cet accident et +l'on s'aperçut qu'un trou de tarière avait été fraîchement percé sous la +ligne de flottaison. Cette fois, l'intention perfide d'un ennemi était +évidente, et le comte comprit qu'on en voulait à ses jours. + +«Immédiatement, il fit à la tête de ses gens, une battue de son domaine. +Mais à l'exception de quelque cerf dix cors, de deux sangliers +_solitaires_ et d'un vieux loup à tête grise, fauves qu'on força de +sortir de leurs tanières, on ne découvrit aucun indice de la présence +d'un malfaiteur. + +«Le comte fut obligé, le lendemain, d'aller passer une couple de jours à +Nantes pour retirer quelque argent de chez son notaire. + +Le soir du départ de son mari, la comtesse était assise dans +l'enfoncement d'une fenêtre, assez profond pour former une chambre à lui +seul. Du haut de la tourelle où était situé son appartement, elle +dominait les arbres du parc et regardait tristement tomber la nuit sur +l'océan. + +«De noirs nuages voilaient l'horizon. Le vent soufflait du large et +chassait vers la côte de grosses vagues qui venaient se briser sur les +rochers avec des plaintes attristantes. + +«Peu à peu les nuées sinistres se confondant avec les ténèbres, une nuit +sépulcrale s'étendit sur la mer dont les grande voix s'élevaient +mugissante et terrible du fond de l'obscurité. + +«A l'intérieur du château régnait le plus complet silence. Assise sur un +tabouret, à quelque distance de sa maîtresse, Julie, sa suivante, +regardait rêveuse et comme effrayée les lueurs rougeâtres qui partaient +de l'immense cheminée où flambait la moitié d'un arbre, et dansaient +fantastiques et solennelles, comme les esprits des anciens preux de +Kergalec, sur les hautes boiseries du chêne noircies par la poussière +des siècles. + +«Depuis plus d'une heure, madame de Richecourt, dominée par le funèbre +aspect de cette nuit orageuse, n'avait échangé aucune parole avec sa +camériste. Maintenant que la nuit lui cachait la mer, elle prêtait une +oreille inquiète au bruit du vent dans les grands arbres dont les troncs +noueux gémissaient sous la rafale, aux pieds du vieux donjon. Le +froissement des branches dépouillées de leurs feuilles, montait jusqu'au +faîte de la tourelle, sinistres comme le cliquetis des os de squelettes. + +«Soudain la flamme d'un faste éclair déchira l'horizon en illuminant +d'une éblouissante lumière l'immense étendue des flots tourmentés, la +sombre dentelure des falaises, le fouillis des arbres du parc et la +haute tour carrée du centre du manoir qui s'ébranla sous un éclatant +coup de tonnerre dont le dernier grondement s'en fut s'éteindre dans les +souterrains du château. + +«Les deux femme se signèrent, tandis que la pluie s'abattait par +torrents sur la toiture. + +«--Voici l'orage, prions! dit la comtesse. + +«La camériste se rapprocha de sa maîtresse et toutes deux, la figure +perdue dans leurs mains commencèrent à haute voix une longue prière. + +«Le vent redoublait. Les girouettes rouillées criaient et tournaient +affolés sur les toits qui craquaient sous l'effort de la tourmente. + +«Au milieu des tous ces bruits tumultueux, la camériste crut entendre, +comme le grincement d'une clef dans la serrure d'une porte depuis +longtemps condamnée, dans un coin sombre de la chambre. + +«--Bah! je me trompe, pensa-t-elle après un un instant de réflexion. +Cette porte ne s'ouvre jamais. Ce sont les girouettes qui se plaignent +là-haut sur leurs tiges de fer. + +«Éblouie par les éclairs, elle remit entre ses mains sa tête qui s'était +un instant relevée pour prêter attention au bruit, et continua de +répondre aux prières de sa maîtresse. + +«Le vacarme de la tempête qui augmentait à chaque instant de fureur, les +empêcha d'entendre un second grincement de fer. C'était celui d'une +porte roulant sur ses gonds oxydés par le temps, le défaut d'usage et +l'humidité. + +«Si les deux femmes n'avaient pas fermé les yeux, elles auraient vu sans +doute une porte dérobée s'ouvrir l'entement dans la pénombre pour +laisser passer un homme qui, après avoir écouté et regardé dans +l'enfoncement de la fenêtre où se trouvait la comtesse et sa suivante, +traversa toute la pièce à pas furtifs et s'en alla verrouiller la porte +d'entré ordinaire. + +«Le bruit des verrous et de la clef frappa pourtant l'oreille des deux +femmes qui se levèrent en même temps et poussèrent un cri d'effroi en +voyant un homme masqué s'élancer au devant d'elles, un poignard à la +main.» + +--Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne en saisissant éperdue, les mains de +Mornac, dites-moi bien vite que ce n'était pas lui...? + +--Qui, lui...? fit Mornac frappé de la terreur convulsive, effrayante, +qui tordait tous les membres de la jeune fille. + +--Mon... père...! balbutia Jeanne tremblante, dont le regard levé au +ciel sembla demander pardon à quelque absent. + +--Votre père! s'écria Mornac. Mais, ma pauvre Jeanne, quel atroce +soupçon!... Qui jamais a pu faire naître en vous une telle pensée? C'est +affreux! + +--Ah! ce n'était pas lui! Ce n'était pas vrai! éclata mademoiselle de +Richecourt en se mettant à genoux. Merci, mon Dieu! merci! Et vous, cher +bon père, pardon, mille fois pardon à votre trop crédule enfant! + +--Mais en vérité, ma chère Jeanne, je ne comprends pas que personne ait +été assez stupide ou méprisable pour vous avoir laissé entrevoir les +soupçons aussi atroces qu'injustes qui planèrent sur le comte de +Richecourt après cette funeste nuit. + +--Vilarme! c'est Vilarme lui-même qui me dit, un jour où je refusais de +l'épouser, il y a deux ans, que mon père était... + +--Oh! le monstre! qu'il soit maudit! cria Mornac. Ecoutez plutôt la fin +de cette horrible histoire. + +Ici, Jeanne et le chevalier crurent entendre quelque bruit à la porte du +ouigouam. Mornac alla écarter la portière de peau de loup et regarda au +dehors. La nuit était sombre. Il sortit, fit le tour de la cabane et ne +vit personne. Il est vrai que les ouigouams étaient si rapprochés que +c'était chose facile que de se glisser et de se cacher près des cabanes +avoisinantes. + +Le cavalier retourna vers sa cousine et s'efforça de la rassurer. + +--Je suis certaine qu'il était là et nous écoutait! dit Jeanne. + +--Tant mieux! Il saura que je le connais et que je veille sur vous! + +--Mais s'il allait vous tuer!... + +--Bah! cadédis! il a déjà essayé et n'a pu réussir. Nous avons le +poignet aussi solide pour nos ennemis que pour ceux qui nous sont chers! +Mais je finis ce récit que vous m'avez exigé. + +«L'homme masqué bondit au-devant des deux femmes, leur barra le +passage, garrotta et bâillonna la camériste en un tour de main, après +l'avoir menacée de l'égorger si elle jetait un cri. Puis s'approchant de +la comtesse qui avait reculé jusqu'à la fenêtre et grelottait de +terreur, l'homme arracha son masque et s'écria: + +«--Me reconnaissez-vous, madame de Richecourt?... + +«Un éclair livide, qui brûla les carreaux de vitre, tomba en plein sur +la face pâle du baron de Vilarme. + +«La comtesse tremblait tellement qu'elle n'aurait jamais pu proférer une +parole. + +«--Oui, vous le reconnaissez, n'est-ce pas, cet homme que non-seulement +contente de repousser, vous avez autrefois accablé de vos superbes +dédains; cet homme que son trop heureux rival blessa d'un coup presque +mortel, quelques jours avant votre mariage; cet homme qui après avoir +parcouru le monde pour tâcher de vous oublier, a traîné par tout le +globe le feu de l'amour et de la haine qui lui rongeait le coeur! Oui, +me voici, madame la comtesse, terrible comme la vengeance, inexorable +comme la mort! Car, vous allez mourir comtesse de Richecourt! De vous, +maintenant que vous avez appartenue à un homme que j'exècre, je ne veux +rien autre chose que la vie. J'ai appris avec joie que vous n'étiez pas +heureuse avec ce beau mignon de cour que vous m'avez préféré dans le +temps. Mais comme il est trop gentilhomme pour vous rendre vraiment +malheureuse, vous ne souffrez pas assez au gré de mes désirs! Je veux +vous sentir frissonner sous ma main dans les convulsions de l'agonie! +Quant au comte, votre époux trois fois maudit, il aura son tour. Allons! +madame, recommandez-vous à Dieu. + +«Il est une chose que les nobles femmes estiment plus cher que la vie, +c'est leur honneur. La comtesse voyant que le sien ne courait aucun +danger, s'agenouilla et pria. Les filles des preux savent mourir. + +«Vilarme contempla un instant cette pâle figure de femme tour à tour +éclairée par les lueurs incessantes du feu et les éclairs intermittents +du dehors. Il grimaça un sourire de démon. Il bondit sur sa victime, +l'enleva, la jeta sur un lit, saisit un oreiller, l'appuya sur le visage +de la comtesse et pesa dessus de tout son poids, pour étouffer +l'infortunée. + +«A la clarté du brasier et des éclairs, la camériste éperdue vit le +pauvre corps de la comtesse se tordre sur son lit en d'effroyables +convulsions. Elle poussa quelques rauques sanglots sous cet horrible +oreiller, ses membres palpitèrent dans un suprême effort et ce fut +tout. + +«Longtemps Vilarme resta courbé, hideux, sur l'oreiller, épiant chacun +des derniers frissonnements de sa victime. Quand il fut bien sûr qu'elle +était morte, il alluma un flambeau, regarda, satisfait la figure bleuie +de la trépassée et s'avança du côté de la camériste.» + +--Ah! mon Dieu! fit mademoiselle de Richecourt qui étendit les bras et +s'affaissa évanouie. + +Mornac et la Perdrix-Blanche qui avait remarqué, sans y rien comprendre, +l'émotion que le récit du chevalier produisait sur la jeune fille, +s'empressèrent de lui prodiguer leurs soins. + +Jeanne reprit bientôt connaissance. + +--Je savais bien, dit Mornac à mademoiselle de Richecourt, que vous ne +pourriez pas supporter l'émotion d'une aussi horrible histoire. Mais +aussi, pourquoi avez-vous tant insisté? + +La jeune fille ne put répondre et se mit à pleurer. + +Quand ses larmes l'eurent un peu soulagée, elle supplia tellement Mornac +de terminer son récit, qu'il ne put s'y refuser. D'ailleurs ce qu'il lui +restait à dire était moins pénible que ce qui précédait. + +«Vilarme s'approcha donc de la camériste et lui dit: + +«--Maintenant, ma belle suivante, à nous deux. Écoute-moi. Si tu me veux +jures sur le Christ que tu vas suivre en tous points mes instructions, +je vais te faire grâce. + +Il alla décrocher un crucifix qui pendait au mur, délia les mains de la +camériste, lui ôta le bâillon qui étouffait sa voix et lui dit: + +«--Fais serment de répéter à tous, partout et toujours que, pendant que +tu dormais dans l'antichambre de ta maîtresse, selon ta coutume, +celle-ci est morte, sans doute, d'un coup de sang; qu'effrayée par le +bruit de l'orage, tu es entrée au milieu de la nuit chez la comtesse et +que tu l'as trouvée sans vie. + +«Comme la pauvre fille hésitait, Vilarme leva son poignard. + +«--Je le jure! s'écria-t-elle, terrifiée. + +«--A mon tour, reprit froidement Vilarme, je te jure que si jamais un +seul mot des évènements de cette nuit sort de tes lèvres, tu mourras de +ma main! Fussé-je sur le banc des accusés que j'irais te poignarder en +face de mes juges. Je te le jure sur le Dieu mort sur la croix! + +Il délia les pieds de la suivante, enleva les cordes dont il l'avait +garrottée et disparut.[46] + +[Note 46: A quelque lecteur, le récit de cet horrible meurtre semblera +peut-être d'abord disparate et choquant, dans ce tableau où nous avons +tâché de peindre la vie civilisée à côté de la vie sauvage. Mais en y +réfléchissant davantage, on verra que j'ai voulu montrer à côté de la +barbarie des Iroquois, que notre civilisation relative n'a pu étouffer +entièrement, chez les peuples réunis en société, ce germe de cruauté qui +existe dans l'homme; et que le siècle qui produisit la Brinvilliers, +empoisonneuse de trop célèbre mémoire, exécutée en 1676 pour avoir +successivement tué son père, ses deux frères et sa soeur, pouvait bien +aussi donner naissance à un Vilarme. A ce sujet notre civilisation +progressive du dix-neuvième siècle ne doit pas être plus fière d'une +époque toute remplie du nom de Tropman.] + +«Le lendemain le comte, arrivant à Kergalec, apprit la mort de sa femme. +Il s'en montra fort affecté et pleura longtemps auprès de la morte. +Comme j'étais en garnison à La Rochelle, il m'envoya une lettre de faire +part me priant d'assister aux funérailles de la comtesse. Je n'eus pas +l'honneur de vous y voir.» + +--Hélas! j'étais malade, dit mademoiselle de Richecourt et les médecins +avaient défendu de me laisser sortir. Je n'appris la perte cruelle que +je venais de faire lorsque je fus complètement rétablie, plusieurs jours +après la sépulture de ma pauvre mère. Ce fut mon père lui-même qui, les +larmes aux yeux, me vint annoncer cette fatale nouvelle. + +«Je passai quelques jours au château continua Mornac, et retournai +ensuite rejoindre ma compagnie à La Rochelle. Six ou huit mois plus +tard, je reçus du comte une lettre qu'un de ses serviteurs me vint +apporter à franc-étrier. Mon oncle me conjurait de me rendre en toute +hâte auprès de lui. Je sollicitai un cour congé d'absence, je sautai en +selle, et quelques heures plus tard le galop de mon cheval résonnait +dans l'avenue du château de Kergalec. + +«Je trouvai le comte à écrire son testament. Il m'en fit lui-même la +remarque. + +«--Si vous me voyez aussi sérieusement occupé, me dit-il, c'est que je +me bats de duel demain matin. Je vous ai fait demander pour me servir de +témoin. + +«--Mais avec qui vous battez-vous. + +«--Avec le baron de Vilarme + +«--M'est-il permis de vous en demander la raison? + +«--C'est tellement horrible, mon pauvre ami, me dit le comte en +comprimant un sanglot que je ne sais comment m'y prendre pour vous le +répéter. Autant vaut pourtant vous le dire sans périphrases; ce sera +moins long. Hier, dans une chasse où je me trouvais avec quelques +gentilshommes du voisinage, le baron de Vilarme laissa à entendre que ne +paraissais m'être consolé bien vite de la mort de ma femme. Je lui fis +remarquer l'inconvenance de ses paroles. Il répliqua qu'il y avait des +propos bien plus inconvenants encore qui circulaient sur mon compte. Je +lui criai de rétracter ses paroles ou de s'expliquer. Poussé à bout, il +me dit que l'on m'accusait d'avoir... étranglé ma femme! Oh! n'est-ce +pas que c'est atroce! Cet homme qui fut autrefois mon rival n'a jamais +pu me pardonner d'avoir eu les préférences de la comtesse. Je lui jetai +mon gant de chasse à la figure et nous nous battons à mort demain +matin.» + +«Vous comprenez, ma chère cousine, toute l'infernale méchanceté de +Vilarme. Non content d'avoir assassiné votre mère, il voulait perdre le +comte de réputation et le flétrir à tout jamais du sceau d'une +accusation infâme. Il savait la froideur qui existait depuis plusieurs +années entre vos parents, ainsi que la jalousie que leur portaient les +hobereaux du voisinage, et s'était dit sans doute, que l'accusation dont +il chargeait votre père prendrait de fortes racines dans un tel +terrain.» + +--Mais, s'écria Jeanne, c'est un démon incarné que cet homme! + +--C'est un beau spécimen de scélérat. Mais pour être l'esprit malin, je +ne le crois pas. Si vous aviez voulu me laisser le provoquer, il y +aurait plusieurs semaines que j'en aurais purgé la terre. + +«Le lendemain matin nous traversâmes le parc, suivis seulement d'un +vieux serviteur de confiance et d'un chirurgien des environs qui donnait +depuis longtemps ses soins à la famille. + +«C'était une brumeuse et froide matinée de décembre. Nous descendîmes +sur le bord de la mer, à l'endroit choisi pour la rencontre. + +«La mer grise, fouettée par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les +sombres crans de la côte. Quelques mouettes, aussi matinales que nous, +battaient lourdement de l'aile en rasant les flots, et, luttant contre +la brise, jetaient leur cris rauques au vent. Un ciel morne et bas +pesait sur l'océan et semblait écraser la falaise qui surplombait, à +plus de cent pieds de hauteur, la grève où nous étions. Ce lieu triste, +désolé, était bien choisi pour y mourir sans regretter l'existence. Car +il semble qu'il en doit plus coûter de quitter la vie par un beau soleil +et dans une prairie émaillée de fleurs, que dans un endroit sauvage et +sous un ciel terne d'hiver. + +«Nous étions les premiers arrivés. + +«Durant un bon quart d'heure nous attendîmes. Le comte était calme et se +promenait de long en large avec moi, afin d'entretenir la circulation, +car l'air était très-vif. + +«--Mon cher neveu, me dit-il tout à coup, promettez-moi de remplir mes +dernières volontés si je suis tué. Je vous fais mon exécuteur +testamentaire. Après l'horrible accusation qui est cause de ce duel, je +n'oserais jamais vous prier de marier ma fille; mais au moins +promettez-moi de la protéger.» + +--Je vous avouerez, ma cousine, que l'idée d'épouser une petite +pensionnaire de couvent, que je ne connaissais que pour l'avoir vue +lorsqu'elle n'avait encore que trois ou quatre ans, me souriait fort +peu. Joint à cela que j'avais alors la plus grande répulsion pour le +mariage. + +--Ah! fit Jeanne, et maintenant? + +--Maintenant, ma bien-aimée cousine, fit Mornac en mettant un genou en +terre et en essayant de baiser la main de mademoiselle de Richecourt, je +vous assure que mes dispositions sont tout à fait opposées. + +--C'est fort heureux pour vous, dit Jeanne avec ironie, en lui retirant +sa main. Que répondîtes-vous à mon père? + +--Que je lui jurais de toujours vous considérer comme ma soeur. Veuillez +bien remarquer que par là je n'entendais nullement exclure de mon coeur +tout sentiment plus tendre. Seulement, je... me réservais de réfléchir +et de vous voir auparavant. + +--Vous êtes fort galant, en vérité. Veuillez poursuivre. + +«Le baron de Vilarme arriva, suivi du chevalier de Kergarouët, son +témoin. On mesura les épées, les combattants mirent justaucorps et +pourpoint bas, et, sur le signal que nous en donnâmes, commença le plus +furieux des combats singuliers auxquels j'ai jamais assisté. + +«Le comte et le baron étaient à peu près d'égale force à l'escrime. +Pendant plusieurs minutes leurs épées, toujours prêtes à la parade, +tournoyèrent sans relâche avec d'innombrables cliquetis. + +«Après plusieurs feintes inutiles, Vilarme ayant voulu lier le fer de +son adversaire, celui-ci dégagea vivement sa lame, se fendit à fond, et +d'un coup droit en prime, blessa le baron à la poitrine. Vilarme prompt +comme l'éclair, riposta par un coup de seconde qui atteignit le comte en +bas de la cinquième côte. + +«Les deux adversaires ainsi touchés ne rompirent pas d'une semelle et +retombèrent simultanément en garde, les yeux comme rivés à la pointe +ensanglantée de leurs armes. + +«Dans les quelques passes qui suivirent, ils se touchèrent encore à +plusieurs reprises. On voyait bien qu'ils ne se donnaient presque plus +la peine de parer, et qu'animés par la vue du sang de l'un et de +l'autre, tous deux ne songeaient plus qu'à tuer son ennemi. + +«Le combat durait depuis vingt minutes, et leurs bras lassés et +affaiblis par la perte du sang, arrivaient plus lentement à la parade et +à la riposte, quand, par un vigoureux coup fouetté, l'épée du comte de +Richecourt écarta en tierce la lame du baron et s'enfonça dans sa +poitrine. Vilarme grièvement atteint chancela; mais avant de s'abattre, +il eut encore la force de porter une vigoureuse botte en quinte à M. de +Richecourt qui en eut la cuisse percée de part en part. + +«Tous les deux, hors de combat, tombèrent en même temps. + +«--Sois maudit! s'écria Vilarme en crachant une gorgée de sang. + +«--Dieu vous pardonne, baron, répondit M. de Richecourt. + +«Tandis que nous transportions le comte au château, M. de Kergarouët +emmenait Vilarme évanoui. + +«Votre père n'avait aucune blessure mortelle, et lorsque je le quitta, +quelques jours après, il était en bonne voie de guérison. Hélas! je ne +devais plus le revoir. A peine étais-je de retour à La Rochelle que la +compagnie, dans laquelle j'étais guindon, reçut l'ordre de s'en aller +immédiatement à Paris. Je fus bien surpris d'apprendre quelques mois +plus tard, que votre père avait subitement quitté la France avec vous, +et sans dire à personne où vous alliez.» + +--En effet ce départ fut des plus subits. Mon père qui m'avait fait +sortir du couvent pour prendre soin de lui et le consoler, me dit un +soir de me préparer à laisser le château et le pays dès le lendemain. Il +me donna pour raison qu'un gentilhomme avec lequel il s'était battu +menaçait de mourir. Mon père avait grand'peur d'être inquiété. + +--Oui, ce pauvre comte, qui se trouvait assez mal avec Mazarin depuis +les troubles de la Fronde, craignait sans doute d'être accusé d'un +double meurtre; d'autant plus que Vilarme avait de l'influence auprès de +Mazarin. Vîntes-vous directement au Canada? + +--En droite ligne. Un vaisseau qui faisait voile de La Rochelle nous +reçut à son bord. Mais la traversée fut si longue et difficile que mon +malheureux père qui n'était pas encore parfaitement rétabli, vit ses +blessures se rouvrir pour ne plus se refermer. Quelques mois après son +arrivée à Québec, il en mourut, ajouta Jeanne les yeux humides de +larmes. Sur son lit de mort, il me recommanda de mener une vie retirée +et d'éviter la rencontre des personnes qui seraient récemment arrivées +de France. Après avoir passé deux années au couvent des Ursulines, je +sortis dans le monde, et oublieuse des conseils de mon pauvre père, dont +je ne pouvais deviner l'importance, je me laissai entraîner dans le +tourbillon des plaisirs. J'en devais être cruellement punies. Je connus +ce Vilarme aussitôt son arrivée. Remarquez bien que non seulement je ne +l'avais jamais vu en France, mais que jamais même je ne l'avais entendu +nommer; ceux qui m'entouraient là-bas et qui le connaissaient ayant le +plus grand intérêt à ne m'en point parler. A peine fût-il à Québec qu'il +me fit une cour assidue. Je le trouvais si vieux, si laid et si +désagréable que je finis par le lui dire, un jour que nous étions seuls +chez Mme Guillot, qu'il devait bien s'apercevoir qu'il perdait son temps +auprès de moi et qu'il m'obsédait. Oh! si vous aviez vu le regard +foudroyant qu'il me lança. Il me serra le poignet avec rage et me dit +sourdement à l'oreille que si je refusais de l'épouser, il publierait +dans le pays que mon père avait assassiné ma mère, et qu'ainsi la +mémoire de mon père serait souillée. Vous pouvez vous figurer dans quel +état ces effroyables paroles me plongèrent. Depuis ce jour, le monstre +me suivit partout en me menaçant tout bas. Il y avait plus d'un an que +durait cette sourde persécution qui aurait fini par me tuer, lorsque +vous êtes arrivé. + +--Quel être abominable! s'écria Mornac. Avoir assassiné la mère--causé +la mort du père, et vouloir encore épouser la fille! c'est bien la plus +horrible vengeance qu'il est possible d'imaginer. + +--Et, Dieu seul sait les souffrances que le misérable me réservait...! +Mais vous ne m'avez pas dit, chevalier, comment vous parvîntes à savoir +que Vilarme était l'auteur de l'assassinat de ma malheureuse mère, +meurtre dont la seule camériste fut témoin. + +--Ah! voici, c'est toute une histoire. Lors du mariage de Marie-Thérèse +d'Espagne avec notre jeune roi, en 1660, ma compagnie faisait partie de +l'escorte qui avait été chercher la royale épousée à la frontière. Comme +nous entrions dans Paris et qu'il nous fallait défiler lentement, vu la +foule immense qui encombrait les rue, je remarquai une jeune femme, fort +pâle, qui avait fait des efforts inouïs pour fendre la foule afin +d'arriver jusqu'au cortège royal. A peine eut-elle percé jusqu'au +premier rang que, au risque de se faire broyer sous les pieds des +chevaux, elle approcha de moi en me tendant un billet. Etonné je me +penchai sur le cou de ma monture et saisit la missive. La jeune femme +dont la figure ne m'était pas inconnue, rentra dans la foule grouillante +et disparut. + +Dès que je pus prendre connaissance de cette lettre, je lus: «Pour +l'amour de Dieu! rendez-vous ce soir à la maison des _Trois-Pistolets_, +rue Traversière. Une personne désire ardemment vous y voir.»[47] + +[Note 47: Avant le numérotage qui ne remonte pas au delà du dix-huitième +siècle, la plupart des maisons de Paris étaient désignées par des +enseignes. + +«Le nom de la rue Traversière lui venait de ce qu'elle passait à +l'endroit même où la pucelle d'Orléans, qui sondait avec sa lance l'eau +du fossé dans l'espoir de passer jusqu'au mur avec les troupes de +Charles VII, eut les deux cuisses percées d'un trait d'arbalète.» +_Curiosités de l'Histoire du Vieux Paris,_ par le bibliophile Jacob. +(Paul Lacroix.)] + +--Je croyais déjà à quelque bonne fortune... + +--Je me doutais que alliez le dire, interrompit mademoiselle de +Richecourt. + +Mornac se mordit les lèvres. + +--J'avoue, continua-t-il que ce fut ma première pensé. Mais la fin du +billet me détrompa tout aussitôt. + +«Il s'agit de l'honneur et de la vie, peut-être, de personnes qui vous +sont chères.» + +--Aussitôt que je fus libre, j'accourus à l'endroit indiqué. Quand je me +fus nommé, on me conduisit auprès de la jeune femme qui m'avait remis le +billet. Je la trouvai au lit, exténuée. Elle avait l'air d'une personne +mourante. + +--Vous êtes bien monsieur le chevalier du Portail de Mornac? me +dit-elle. + +--Certainement, madame. Mais, moi, bien que j'aie déjà eu l'honneur de +vous rencontrer quelque part, je ne me remets pas votre nom. + +--Vous m'avez vue deux fois au château de Kergalec: la première fois +lors des funérailles de la comtesse de Richecourt, et la seconde quand +vous avez passé quelques jours eu manoir, après le duel de M. le Comte +avec le baron de Vilarme. J'étais la camériste de madame, dont Dieu +veuille avoir l'âme en sa sainte garde. + +--Auriez-vous des nouvelles du comte et de sa fille? demandai-je +vivement. + +--Non, hélas! Je vous ai fait venir, Monsieur, afin de vous faire les +confidences les plus étranges, et les plus effrayantes révélations +auxquelles vous puissiez vous attendre. + +Après s'être recueillie, elle me raconta la sombre histoire que vous +savez et me dit en terminant: + +«--Les poignantes émotions par lesquelles je passai pendant la nuit du +meurtre, la responsabilité du terrible secret que j'avais à garder, les +malheurs dont je fus ensuite témoin, le duel du comte avec Vilarme et +dont j'appris la cause, l'exil de mon malheureux maître et de sa fille +ont miné ma santé. En moins d'une année, j'ai vu ma vie s'en aller +graduellement. Me voyant condamnée, n'ayant plus à craindre que Dieu +devant qui je vais bientôt paraître, j'ai résolu de faire ces +révélations avant que de mourir; et comme vous êtes le seul proche +parent que je connaisse à la famille de Richecourt, j'ai voulu vous +rendre le dépositaire du secret qui rend toute une famille malheureuse. +Seulement, comme je n'ai que peu de jours à vivre, je vous prie de ne +point divulguer à personne, avant ma mort, (à moins que des raisons +graves ne vous y contraignent) les confidences que je viens de vous +faire. Quand je ne serai plus, ajouta-t-elle en tirant un papier de +dessous son oreiller, voici qui témoignera partout de la culpabilité de +Vilarme. Tout le récit du meurtre est écrit et signé de ma propre main.» + +Je revis cette femme encore une fois avant sa mort qui arriva six mois +après. + +--Et ce témoignage écrit, l'avez-vous encore? demanda Jeanne avec +anxiété. + +--Il ne m'a jamais quitté jusqu'à mon arrivée au Canada où je suis venu +et pour refaire une carrière brisée là-bas par la perte totale d'une +fortune qui n'a jamais été bien considérable, et pour tâcher de vous +retrouver M. le comte et vous. Car la camériste, avant de mourir, +m'avait laissé à entendre qu'elle vous croyait émigrés en Amérique et +spécialement au Canada. Je voulais vous emporter ce document à le +Pointe-à-Lacaille; mais je l'oubliai dans ma valise, à l'auberge du +Baril-d'Or, à Québec. Ça été fort heureux, car si je l'avais eu sur moi, +ces maudits Sauvages me l'auraient enlevé. + +Ici Mornac fut interrompu par un grand cri suive de coups et +d'imprécations qui s'élevèrent à la porte de la cabane. + +Il sortit et reconnut Vilarme aux prises avec Corneille, et put se +convaincre que celle-ci avait surpris son époux écoutant à la porte du +ouigouam, et qu'elle était tombée sur lui à l'improviste. + +Quand elle eut entraîné Vilarme sous le domicile conjugal qui retentit +quelque temps au loin de coups et de hurlements, Mornac retourna auprès +de sa cousine et lui dit: + +--Vous aviez raison, Vilarme nous écoutait. J'ai besoin de me tenir sur +mes gardes. + +--Mon Dieu, chevalier, j'ai une horrible peur de cet assassin, et je +vous supplie de ne point me laisser seule ici avec cette jeune femme. +Que ferions-nous toutes deux, si ce monstre allait échapper à la +surveillance de la Corneille et se glisser jusqu'à nous?... + +--Ecoutez, je m'en fais aller chercher des peaux dans la cabane de ma +mère adoptive, les unes pour me servir de lit, les autres afin d'élever +entre nous une espèce de cloison qui nous fera à chacun une chambre +séparée. Jusqu'au retour de Griffe-d'Ours je coucherai toutes les nuits +en travers de la porte du ouigouam. De sorte que celui qui voudra entrer +devra me passer sur le corps. + +--Merci, fit Jeanne, maintenant je vais vous demander un sacrifice. Si +vous me trouvez trop exigeante, dites-le moi sans ambages, et j'agirai +seule. Vous concevez que, placée entre le chef iroquois et le meurtrier +de ma mère, je n'ai plus de recours qu'en la fuite la plus prompte et de +soutien qu'en vous. Consentirez-vous, aussitôt que les forces me seront +rendues, à vous enfuir avec moi? + +--Or ça! mais vous croyez donc que je m'amuse bien ici, moi? Mais, ma +chère Jeanne, je suis à jamais votre esclave. Seulement, il va falloir +attendre quelques jours, car vous ne sauriez aller loin dans l'état de +faiblesse où vous êtes encore. + +--Laissez-moi faire, dit mademoiselle de Richecourt d'un air déterminé. +Dès demain je me lèverai pour commencer, avec modération, à me préparer +à de plus grandes fatigues. Oh! ne craignez rien, je ne ferai point +d'imprudence. Entre nous, sachez que j'aurais pu me lever depuis +plusieurs jours. Mais vous comprenez que je n'étais pressée d'afficher +ma guérison aux yeux du chef des Iroquois. + +Une heure après, tous deux, séparés plus encore par le respect du +gentilhomme que par la cloison fragile qu'il avait élevée entre eux, +s'endormaient, Jeanne pleine d'espérance et Mornac grommelant tout bas: + +--Elle m'a défendu de provoquer Vilarme et j'ai promis de lui obéir. +Mais le cas ou lui me provoquerait n'a pas été prévu. C'est cela, il +m'insultera demain et je le tuerai enduite. De la sorte Jeanne n'aura +rien à dire. + +Sur cette résolution, que nous ne pouvons certes point désapprouver, le +chevalier fit mine de pousser un coup de pointe, son bras engourdi ne se +leva qu'avec peine et retomba pour rester immobile près de sa tête +ensommeillée. + + + + + CHAPITRE XIII + + LE DUEL + + +Le lendemain matin, lorsque le chevalier de Mornac ouvrit les yeux, il +aperçut la figure menaçante du baron de Vilarme qui le regardait par la +portière entr'ouverte du ouigouam de la Perdrix-Blanche. + +--Vous vouliez m'étrangler? + +--Insolent! Il faut que l'un de nous deux meure! + +--Je n'y ai point d'objection, pourvu que ce ne soit pas moi. + +--Oh! c'en est trop! cria Vilarme. + +--Doucement, monsieur; plus bas, s'il vous plaît! N'allez pas réveiller +celle qui a autant besoin de sommeil que d'oubli. Allons causer un peu +plus loin. + +Vilarme suivit Mornac qui s'arrêta au milieu de village. + +En se retournant vers le baron, le chevalier vit que celui-ci levait un +long couteau de chasse, dont il allait le poignarder par derrière. + +--Toujours chevaleresque, ce cher baron! dit Mornac qui saisit le +poignet de Vilarme le lui tordit si violemment le bras que le couteau +lui échappa et tomba par terre.--Vous disiez donc? + +--Damnation! rugit Vilarme. + +--Vous êtes bien laid, fait ainsi, dit Mornac en mettant son pied sur le +poignard. Et je ne m'étonne pas que vous ayez toujours eu peu de succès +auprès des femmes! Ce devrait être, en ce cas, une fort aimable +personne, et Monsieur votre père a dû filer d'heureux jours à ses côtés. + +Vilarme était tellement en colère qu'il ne pouvait plus parler. Sa +bouche écumait et des sifflements rauques grondaient dans sa gorge. + +--J'étouffe! cria-t-il enfin. + +--Tiens! mais savez-vous que ce genre de mort vous conviendrait à +merveille en votre qualité d'étouffeur! + +--De par le diable, Monsieur, finissons-en! + +--Volontiers, mais de quelle manière? je vous préviens qu'il n'y a +jamais eu de bourreau ni de pendu dans ma famille, de sorte que j'aurais +la plus grande répugnance à vous enserrer le col de la corde que vous +avez des mieux méritée. + +Vilarme voulut s'élancer pour frapper Mornac au visage. Mais celui-ci +que le tenait toujours par le bras, le maintint à distance en lui +disant: + +--Jamais votre main d'assassin ne touchera ma figure! Entendez-vous? +Maintenant, que voulez-vous? + +--Que nous nous battions, de par Satan! + +--A coups de couteau, de tomohâk ou de flèches? + +--Ah! finissez vos absurdes plaisanteries, dit Vilarme hors de lui, ou +je croirai que vous êtes un lâche, et que vous voulez éluder le combat! + +Mornac le regarda avec un sourire méprisant. + +--Lorsqu'il arrive quelquefois, dit-il qu'un brave gentilhomme reçoit +cette insulte d'un manant, il ne la relève point et laisse à ses valets +le soin de châtier le rustre à coups de bâton. Que vous ferai-je donc à +vous, meurtrier qui me voulez salir de votre bave? Si nous étions en +pays civilisé je vous livrerais au bourreau, et j'aurais le plaisir de +voir comment vous sauriez supporter le supplice de la roue? Mais ici, +que faire?... Comme il est dangereux que vous viviez plus longtemps, je +daigne me souvenir que vos pères furent gentilshommes, et veux bien +consentir à purger la terre du dernier des Vilarme. Écoutez! continua +Mornac en contenant toujours le baron furieux qui tournait autour de lui +comme un loup enchaîné, je sais où sont nos épées. Deux des Sauvages qui +nous ont pris les ont accrochées, en guise de trophée, au poteau de leur +cabane. Il s'agit de les avoir. Venez avec moi. Seulement, avant de nous +battre, laissez-moi vous dire qu'il va falloir user de ruse. Comme nos +gardiens n'aimeraient peut-être pas nous voir nous couper la gorge tout +de bon, nous feindrions une simple passe-d'armes, un assaut courtois, ce +dont je sais comment les prévenir. Quelques jeunes gens m'ont demandé +l'autre jour de leur montrer à servir de l'arme blanche. Nous allons +leur donner à l'instant le spectacle d'une joute qui sera fort de leur +goût. Laissez-moi faire. Seulement, s'il vous plaît, rengainez ce +cure-dents. + +Vilarme subjugué, ramassa l'arme que Mornac lui poussait du pied, la +remit dans sa gaine et suivit le chevalier. + +L'heure était assez avancée pour que les Sauvages fussent levés et hors +de leurs cabanes. + +Mornac alla droit à un groupe de jeunes gens qui s'exerçaient au saut de +à la course pour se détirer les membres et se réchauffer sous l'air +piquant du matin. + +En quelques gestes, Mornac leur indiqua que, si on leur prêtait des +épées à Vilarme et à lui-même, tous les deux donneraient à l'instant aux +spectateurs une idée de la manière de s'en servir. + +La jeunesse d'Agnier comprit, poussa des cris de joie et courut aux +cabanes où les épées étaient suspendues. + +--Maintenant, dit le chevalier au baron, veuillez sur l'expression de +votre physionomie. Quittez un peu cet air farouche pour une mine plus +riante. Bien, comme cela. Mordious! baron, vous avez bien le sourire le +plus faux dont le diable ait jamais orné la bouche d'un homme. Ah çà! +n'allons pas nous fâcher encore, et reprendre ces façons d'ogre affamé. +Bon! voici nos armes. + +Mornac saisit avec empressement son épée dont il fit plier la bonne lame +en appuyant la pointe sur le sol tandis qu'il pesait sur la poignée. + +--C'est bien toi, ma vieille! Je reconnais là ton vaillant fer de +Saint-Étienne, [48] qui plie toujours et ne casse jamais. Et la vôtre, +baron, est-elle aussi en ordre? Oui, bien. Dirigeons-nous vers cet +échafaud où nous avons failli être brûlés vifs à notre arrivée. Nous +grimperons dessus pour être plus à l'aise. Les spectateurs se tiendront +au bas, de sorte que nous pourrons ferrailler en toute liberté. Drôle de +duel, tout de même! Les témoins n'y feront pas défaut! + +[Note 48: Endroit renommé en France, au XVIIe siècle pour ses +quincailleries et ses armes.] + +La foule grossissait à vue d'oeil; car l'on savait que les deux blancs +allaient s'escrimer à l'arme blanche, spectacle fait pour réjouir une +peuplade de guerriers. + +Quand les deux hommes furent installés sur l'estrade, Mornac dit à +Vilarme. + +--Attention, maintenant. Avant de tomber en garde, faisons tous les +saluts d'usage à l'académie. + +Leur épée dans la main gauche, la poitrine effacée, le corps droit, la +tête haute, ils se regardèrent un instant, frappèrent deux fois le sol +du pied droit en signe d'appel, portèrent la main droite à leur épée +qu'ils saisirent en l'amenant ensemble à leur bouche. Les deux lames +décrivirent en sifflant un double cercle à droite et à gauche, et les +deux combattants se fendirent en tombant en garde. + +--Allez! cria Mornac. + +Le baron que la rage dévorait ne se fit pas prier, et, pendant plusieurs +minutes, son épée enveloppa Mornac en des centaines de cercles de feu. + +Calme, bien campé sur ses jambes, se couvrant de son arme, l'oeil au +guet, le poignet ferme et preste, Mornac para toutes ces bottes rapides +sans rompre d'une semelle. + +Lorsque le baron fatigué s'arrêta un instant pour prendre à son tour la +défensive, notre Gascon s'écria: + +--Eh! sandis! nous avons tus deux été à bonne école! Vous avez là +certain petit coup de seconde d'un effet assez surprenant... lorsqu'on +ne le connaît pas. Je me flatte cependant de vous montrer mieux tout à +l'heure. Vous concevez bien qu'il ne faut pas en finir tout de suite. Ce +serait priver ces braves gens de leur dû. Voyez un peu comme cela les +amuse. + +La foule qui grouillait à leur pieds ne se sentait pas d'aise. Chacun +des coups portés et parés l'enthousiasmait. + +Tout en parlant Mornac tâtait son adversaire qui arrivait assez +lestement à la parade. + +--Pour un homme de votre âge, dit le chevalier entre une feinte de +seconde et une estocade de prime, vous avez encore le poignet ferme. Du +reste ça ne m'étonne pas, on doit avoir les nerfs solides quand on fait +le métier d'étrangler ses connaissances. Tiens! votre riposte de quarte +n'était pas mal. Seulement elle a l'inconvénient de vous découvrir. +Voyez-vous? si j'avais voulu en profiter, vous auriez maintenant six +pouces de fer entre les côtes. Pour en revenir à ce que nous disions +tout à l'heure vous avez un vigoureux poignet. Que ne vous en êtes-vous +servi pour couper la respiration à cette chère madame de Vilarme. Mais, +pardon, j'ai oublié de vous demander comment elle se porte ce matin, +cette charmante Corneille? + +--...Oh! là! là! mais c'est fort gentil à voir que ces quatre feintes de +tierce, de quarte, de seconde et de prime se terminant par une botte de +quinte. Savez-vous que si mon épée n'eût été là, vous me touchiez! Oui, +mordious! + +Les coups se succédaient avec une rapidité merveilleuse et aucun d'eux +n'était encore blessé. Un oeil exercé aurait vu pourtant que Mornac +ménageait Vilarme. Évidemment le chevalier était plus souple, plus +leste, plus prompt et plus fort que le baron déjà un peu appesanti par +l'âge. Son sang-froid le servait aussi contre l'irritation de Vilarme +qu'il avait soin d'exciter encore. + +En bas de l'échafaud, les cris de joie et d'admiration, les +trépignements des spectateurs tenaient du délire. Jamais ils ne +s'étaient vus à pareille fête. + +--Maintenant, fit Mornac dont l'épée supporta fermement deux ou trois +coups fouettés du baron, attention, Vilarme. Avant que voter pouls n'ait +battu cinq fois, je vais avoir l'honneur, le piètre honneur, de trouer +votre vilaine peau en deux endroits différents; à la cuisse et sous le +sein droit. Hop! d'une et de deux! s'écria triomphalement Mornac dont +l'épée tournoya d'abord en deux feintes de couronnement et s'enfonça +tour à tour dans les endroits désignés par une botte de quinte, aussitôt +suivie d'un coup droit en prime. + +Vilarme lâcha son épée, jura et tomba. + +Le sang ruisselait d'entre les lèvres de ses deux blessures. + +La foule stupéfaite poussa un grand cri et Mornac croisa les bras avec +un sourire des plus aimables. + +--Que Satan t'étrangle! cria Vilarme. + +--Merci, et puissiez-vous bientôt le rejoindre. Vous lui ferez un fier +compagnon! + +On emporta le baron à moitié évanoui sous le ouigouam de la Corneille +qui, en voyant son époux si maltraité, croassa comme l'oiseau dont elle +portait le nom. + +Quelques regards de travers furent bien lancés à Mornac, mais on ne +l'inquiéta pas autrement. + +Les Sauvages n'avaient pas de lois pour la punition des offenses, et se +chargeaient individuellement du soin de se venger. Le duel de Mornac et +du baron ne sortait donc pas de leurs habitudes. D'ailleurs ce ne devait +pas être pour des Iroquois un grand sujet de peine que de voir des +Français d'entr'égorger. + +En regagnant son ouigouam, Mornac de disait: + +--Je l'aurais achevé, si je ne m'étais retenu. J'aurais bien fait, +peut-être. Car ce diable d'homme est capable d'en revenir. Les bandits +de cette espèce ont la vie si dure! + + + + + CHAPITRE XIV + + OU L'AMOUR L'EMPORTE DUR LA HAINE + + +Trois semaines plus tard, à la tombée de la nuit, Mornac sortait de sa +cabane et se dirigeait vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche. + +Le ciel était sans étoiles, l'atmosphère lourd et chargé de vapeurs. Pas +un souffle de vent n'agitait les branches desséchées de la forêt dont +les arbres immobiles étendaient leurs grands bras morts au-dessus de la +terre couverte d'une légère couche de neige. + +Il y avait dans l'atmosphère je ne sais quoi de pénible et sinistre. La +nature semblait saisie d'une de ces vagues torpeurs qui précèdent +presque toujours les cataclysmes et les grandes commotions du globe. + +Influencé à son insu par cette torpeur qui étreignait la nature +inanimée, Mornac grommelait à part soi: + +--J'éprouve un singulier malaise. C'est comme s'il y avait du malheur +dans l'air. Bah! deviendrais-je superstitieux par hasard?... Allons, +sandis! pas d'enfantillages. Et, puisque l'heure est venue, en avant! + +Il ouvrit la portière du ouigouam et entra. + +Mlle de Richecourt l'attendait auprès du feu. + +La Perdrix-Blanche était assise dans un coin de la cabane et ne +paraissait rien voir. + +--Vous êtes prêt, mon cousin, demanda Jeanne. + +--A vos ordres, comme vous voyez. + +--Partons-nous tout de suite? + +--Attendons quelques instants encore que chacun, dans le village, dorme +ou soit retiré chez soi. Vous sentez-vous tout à fait rétablie, et +croyez-vous pouvoir affronter les fatigues de notre long voyage? + +--Depuis trois semaines que je suis debout et que je prends tous les +jours un exercice forcé, il me semble être dans la meilleure des +conditions possibles pour fuir. + +Ils restèrent quelque temps silencieux, songeant à la grave démarche +qu'ils allaient faire. + +--A la grâce de Dieu! dit enfin Jeanne en se levant. Partons. + +--Partons! fit Mornac que se pencha hors de la cabane. Tout est coi dans +la bourgade. + +Mademoiselle de Richecourt se rapprocha de la Perdrix-Blanche et lui +serra la main en signe d'adieu. + +Celle-ci leva de grands yeux tristes sur Jeanne et reporta ses regards +sur l'enfant que Mornac avait sauvé quelques semaines auparavant. + +--J'ai tort de vous laisser partir. Mais avant tout je suis mère et me +souviens. + +Mornac lui donna aussi une chaleureuse poignée de main. Puis il souleva +la portière, s'effaça pour laisser passer sa cousine, lui offrit le +bras, et tous deux firent joyeusement les premiers pas vers la liberté. + +Après avoir marché quelque peu dans la grande rue qui coupait en deux le +village, ils obliquèrent à droite, et, loin de gagner la porte des +palissades, fermée à cette heure, ils se glissèrent à côté de la cabane +de la mère adoptive de Mornac jusqu'à l'enceinte qui entourait la +bourgade. Mornac avait, à la tombée du jour, arraché l'un des pieux et +l'avait fixé de manière à ce qu'il se pût ôter facilement pour leur +livrer passage. + +Le chevalier enlevait tout à fait ce pieu de chêne, quand il aperçut une +ombre qui semblait sortir de terre et qui cria: + +--Je vous y prends, beaux déserteurs, et nous allons voir!... + +L'homme n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Mornac lui asséna un +grand coup du lourd bois de chêne qu'il venait d'arracher, et étendit +l'intrus par terre où il resta évanoui sous la violence du choc. + +--Si je ne viens pas à bout de te tuer, corbeau de malheur! dit le +chevalier, ce ne sera pas ma faute! + +C'était Vilarme qui, à demi guéri de ses blessures, s'était glissé du +côté de la cabane qu'habitait Mlle de Richecourt au moment où Mornac et +sa cousine venaient de sortir. Vilarme encore faible avait voulu +s'opposer inopinément à leur fuite. + +--Vite, fuyons! dit Mornac. Ce gredin peut avoir donné l'éveil. + +Mais rien ne bougeait aux environs, et les deux fugitifs s'enfoncèrent +paisiblement dans la campagne. + +Pauvres enfants! ils s'en allaient joyeux, elle fuyant l'opprobre et lui +l'esclavage, confiants en Dieu, insouciants du lendemain, mais à peine +vêtus, sans autres armes qu'un coûtera et qu'un arc dont il savait à +peine se servir et sans autres provisions que quelques livres de +sagamité. N'importe, ils fuyaient, cela suffisait à leurs aspirations du +moment, et ils ne s'inquiétaient pas le moins du monde des pistes que +leurs pieds laissaient visibles derrière eux dans la mince couche de +neige tombée durant le jour. + +Ils avaient bien marché près d'une heure dans la direction du lac +Saint-Sacrement, lorsqu'ils entendirent en avant d'eux un grand bruit de +voix et de pas. + +--Cachons-nous! dit Mornac. + +Ils sortirent du sentier pour se blottir sous des broussailles en +arrière de gros arbres qui bordaient le chemin tracé dans la forêt. +Bientôt ils entrevirent une centaine de Sauvages qui se dirigeaient du +côté d'Agnier. + +Le coeur battait si fort aux fugitifs qu'il leur semblait que le bruit +de ces palpitations allait trahir leur présence. + +Mais le parti de guerre, à la tête duquel était Griffe-d'Ours, continua +sa marche et les dépassa sans les remarquer. Bientôt les voix et les pas +se perdirent dans l'éloignement. + +--Griffe-d'Ours! dit Mlle de Richecourt à Mornac. Mon Dieu! que nous +somme partis à temps! + +--C'est vrai! fit Mornac en se levant, nous avons une fière chance! +Dépêchons-nous de continuer notre route afin de mettre, d'ici au point +du jour, la plus grande distance possible entre le village et nous. + +Tous deux, les pieds trempés et refroidis par l'eau de neige, mais le +coeur réchauffé par la joie du succès et le feu sacré de l'espérance, +continuèrent à cheminer sous les hauts arbres et dans la nuit morne. + +Les guerriers de Griffe-d'Ours se rapprochaient triomphalement du +village. L'expédition avait réussi, et ils hâtaient le pas pour annoncer +plus vite aux leurs la bonne nouvelle. + +Quand ils furent en vue d'agnier, ils tirèrent, du fond de leurs +poitrines, de grands cris de joie qui, doublés par les échos de la forêt +allèrent s'abattre bruyamment sur la bourgade endormie où chacun fut sur +pied en un moment. + +Hommes, enfants, femmes et vieillards, tous vinrent au-devant des +vainqueurs en les acclamant de mille cris d'allégresse. + +Comme Griffe-d'Ours entrait dans le village, il aperçut un homme qui se +traînait sur les genoux et les mains en gémissant. + +Cet homme arrivé près du chef se souleva péniblement, et, la figure +souillée de sang et de boue, dit en français: + +--Ils sont partis! + +--Qui?... balbutia Griffe-d'Ours. + +--Mornac et la jeune fille. + +--Oh! malheur à toi, face pâle! + +--J'ai voulu les empêcher de fuir et il m'a frappé. + +--Quand? + +--Cette nuit même. + +--Tu le hais donc aussi? + +--Oui. Il a voulu me tuer deux fois! + +--Et elle, l'aimes-tu, face pâle? + +--Je l'aimais, chef. Mais maintenant je la hais! + +--Vrai? + +--Oh! bien vrai! + +--Par où les oiseaux se sont-ils envolés? + +--Venez avec moi. + +Vilarme tremblant, faible et soutenu par la seule rage de son coeur, +guida Griffe-d'Ours vers l'endroit où la palissade forcée avait livré +passage aux fugitifs. + +--Dix hommes et des torches! cria Griffe-d'Ours. + +Des flambeaux de bois résineux sont allumés et les traces des fugitifs +apparaissent aux yeux ravis du chef qui, suivi de ses hommes, s'élance +dans la plaine en suivant les pistes toutes fraîches. + +Appuyé sur la palissade, la figure livide et souillé, Vilarme qui voyait +la lumière des torches dessiner au loin, sur la neige, les ombres +allongées et mouvantes des poursuivants, disait avec un sourire de +démon: + +--O vengeance! ne vaux-tu pas mieux encore que l'amour? + +Mlle de Richecourt et le chevalier de Mornac allaient toujours marchant +vers l'inconnu. + +--Quand je pense que nous sommes sauvés! disait la jeune fille à son +cousin. + +--Oui, grâce à Dieu, ma chère Jeanne! + +Et Mornac pressait légèrement sous le sien l'avant-bras de sa cousine. +Celle-ci le laissait faire, et je ne crois pas que son coeur en palpitât +moins vite. + +--Mais, savez-vous, continuait le chevalier, que c'est un bien rude et +long voyage que nous entreprenons. + +--Regrettez-vous déjà de l'avoir commencé? + +--Oh! Jeanne! + +--Eh bien! alors? + +--Mais ne sentez-vous pas que si ma sollicitude s'inquiète, ce n'est que +pour vous seule? J'ai tant peur que vous ne puissiez pas résister aux +fatigues et... + +--Et après... + +--Si vous alliez retomber malade, et... mourir. + +--Mourir! Dites-moi donc, Robert, ne me vaudrait-il pas encore mieux +mourir que d'être restée là-bas? + +--Ah! c'est vrai! + +--Eh bien! donc, à la grâce de Dieu! fit Jeanne en levant ses beaux yeux +vers le ciel. Mais... n'avez vous pas senti? + +--Quoi? + +--Il m'a semblé que le sol tremblait sous mes pieds. Tiens! + +--Vous avez raison!... pourtant je ne sens déjà plus rien. + +--Oui, c'est fini; seulement une légère secousse. Savez vous que les +tremble-terre ont été fréquents depuis l'année passée. Oh! mais... +avez-vous entendu? + +--Quoi!... encore? + +--Non! des bruissements de pas derrière nous! Oh! voyez! des lumières! +Mon Dieu! on nous poursuit! Nous sommes perdus! + +Mornac entraîna la jeune fille en dehors du sentier, et tous les deux se +tapirent derrière une touffe de broussailles. + +Il était temps. Déjà la lueur des torches se projetait sur le sentier +jusqu'à l'endroit qu'ils venaient de quitter, et montait jusqu'au faîte +des arbres qui semblaient étonnés de se voir si brusquement éclairés. + +En avant de ses hommes, penché sur le sol comme un chien qui flaire la +piste du cerf, Griffe-d'Ours suivait les traces laissées par les pieds +imprudents des fugitifs. + +Au lieu où Mornac et Jeanne s'étaient jetés hors du sentier, +Griffe-d'Ours leva la tête, poussa un cri et sauta dans le fourré. + +Jeanne sentit son coeur vibrer comme la corde d'un luth prête à casser. + +Mornac tira son couteau de chasse. + +Griffe-d'Ours l'aperçut. Les deux hommes bondirent l'un sur l'autre et +s'étreignirent ensemble. + +Il y eut deux cris, deux éclairs, suivis d'une lutte terrible. + +Les deux combattants roulèrent sur la neige qui se teignit de sang. + +Mornac était seul contre plus de dix. + +Les lâches se ruèrent tous sur lui et le garrottèrent. Une longue +blessure éraflait son flanc gauche. Le couteau de l'Iroquois avait +heureusement glissé sur les côtes. + +Griffe-d'Ours se releva en portant la main à son épaule droite d'où le +sang coulait en abondance. + +--Le bras du visage pâle n'entamera plus la chair d'un chef, dit-il +froidement. Le jeune homme va mourir cette nuit même, comme je le lui +avais dit. Il sera brûlé pour avoir tenté de s'enfuir. Et la vierge pâle +sera enfin ma femme. Au village! + +Deux guerriers soulevèrent Mornac pour l'emporter. + +Griffe-d'Ours s'approcha de Mlle de Richecourt. + +--Arrière de moi! cria-t-elle. + +Et ce regard dominateur qui avait déjà fait courber le front du +guerrier, s'en fut encore brûler l'oeil de l'Iroquois qui n'en put +supporter la fierté magnétique. + +--Que la vierge blanche marche donc devant moi, dit-il. + +Jeanne passa superbe à côté de lui, en l'écrasant de toute l'expression +de mépris dont la fille des comtes de Richecourt aurait su accabler ce +sauvage bandit, sous les lambris dorés du château de Kergalec. + +Griffe-d'Ours se mit à la suivre en tremblant de rage, de faiblesse et +d'amour. + +--Oh! cette femme! quelle force inconnue a-t-elle donc en elle-même? +pensait-il, pour que moi, Griffe-d'Ours, la Main-Sanglante, je tremble +devant un seul de ses regards, comme l'oisillon sous l'oeil ardent de +l'aigle! Que l'amour de cette femme doit être puissant! Sa haine est si +forte! + +Les tristes pensées qui agitaient l'âme des captifs! S'être sentis si +près de la liberté et voir tout-à-coup leurs liens se resserrer plus +fortement que jamais! + +--Cette fois-ci, c'en est pardieu fait de moi! grommelait Mornac. Et ma +pauvre cousine!... Elle qui, je crois, commençait à m'aimer!... Aussi +bien faut-il que je sois l'être le plus infortuné de la création! + +--Vous nous avez donc abandonnés, mon Dieu! soupirait Jeanne. Oh! +veuillez me pardonner, alors; mais je serai morte avant que le souffle +de ce bandit effleure ma figure... Mon malheureux cousin qu'ils vont +torturer, et par ma faute! Il me semblait qu'il m'aimait un peu! Et moi +qui, tout en feignant de n'en rien croire, faisais les plus doux rêves +d'avenir! Mon Dieu! mon Dieu! avions-nous donc consommé notre part de +jouissances terrestres! et sommes-nous déjà mû pour la mort? Pourtant je +suis si jeune et j'ai tant souffert! + +De grands cris accueillirent les captifs, lorsqu'ils rentrèrent au +village. + +Des centaines de torches éclairaient la bourgade. + +En un instant le sort de Mornac fut décidé. + +Il fut poussé vers un poteau planté sur une éminence qui s'élevait à +l'extrémité du village et y fut solidement attaché. + +--Avant de t'offrir en victime au Dieu de la guerre, dit Griffe-d'Ours à +Mornac, on va faire ta toilette de mort. + +Deux Iroquois préposés à cet apprêt funéraire, apportèrent les couleurs +et se mirent à peinturlurer Mornac des pieds à la tête. + +Tandis que l'un lui teignait la jambe droite en rouge, l'autre bariolait +sa cuisse gauche du plus vif indigo. Et ainsi de suite en remontant vers +la poitrine et la face. Après quelques minutes, tout le corps du +chevalier offrait aux yeux des spectateurs les nuances variées de +l'arc-en-ciel. + +--C'est pourtant bien assez de mourir par le feu, grommelait le Gascon, +sans être attifé d'une aussi ridicule manière. Il y a, sandious de +singulières destinées dans certaines familles! Qui aurait cru, par +exemple, lorsque j'étais à Paris, il y a quelques mois à peine, que le +dernier descendant de cette grande lignée des Mornac, dont plusieurs +chefs moururent en Palestine, casque en tête, bardés de fer et la lance +au poing, qui aurait cru que le dernier petit-fils des ces preux +palatins finirait burlesquement ses jours au milieu de pareils +moricauds, nu comme Adam et bigarré tel que les fous des anciens rois de +France! Heureusement que je suis le dernier de ma race; car ma mémoire +inspirerait peu de respect à ceux qui auraient à porter mon nom. O mes +aïeux! si l'on peut rire encore par delà l'huis du tombeau, vos +mâchoires dégarnies doivent se détendre largement sous vos crânes vides +à l'ébouriffant aspect de votre dernier rejeton! + +Sa toilette funèbre terminée, l'on entoura le chevalier de fagots de +bois sec. On eut soin pourtant de les placer à quelques pieds du +supplicié, afin que le feu ne le rôtît qu'à distance et qu'il fût plus +longtemps à souffrir. Souvent, les victimes ainsi calcinées à petit feu, +mettaient une couple de jours à mourir. + +A en juger par l'art minutieux avec lequel on disposa le bûcher autour +de Mornac, le malheureux en avait bien pour deux ou trois journées à +sentir ses chairs roussir et se carboniser sous l'action lente du feu +avant que d'exhaler son âme avec son sanglot suprême de souffrance. + +Lorsque le dernier fagot eut été disposé sur la pile de bois qui +entourait, à cinq ou six pieds de distance, la victime jusqu'à la +hauteur des hanches, on abaissa les torches allumées, et, tout aussitôt +les langues de flammes se mirent à lécher le dessous du bûcher, tandis +que le bois sec crépitait sous les étreintes du feu. + +Durant les quelques minutes qui suivirent, une épaisse fumée s'éleva en +voilant la lumière. + +A demi suffoqué par cette âcre senteur, Mornac éternuait, toussait et +crachait les jurons le plus énergiques de son répertoire. + +--Je voudrais pardieu bien savoir un peu... pouah! ce que j'ai pu faire +à la Providence... pour qu'elle me ballotte ainsi... mordious!... de +supplice en torture! + +Les bourreaux riaient aux larmes. + +Bientôt la flamme claire sortit victorieuse du bûcher, et, grondant +s'éleva de plusieurs en enserrant le supplicié dans un cercle de feu. + +Secoués par le vent de larges banderoles de flamme flottaient autour de +la victime qui voyait leurs replis flamboyants se dérouler jusqu'à son +corps pour l'éteindre en des caresses mortelles. + +Cette scène terrible éclairée par ce brusque surcroît de lumière, avait +comme un reflet des spectacles de l'enfer, lorsque les murs ardents de +la fournaise éternelle se rougissent sous l'action de la flamme ranimée +par le supplice de quelque nouveau damné. + +Au centre de l'impitoyable cercle de feu, dominant la foule qui ondoyait +au pied du tertre où s'élevait le bûcher, apparaissait Mornac, le front +contracté par la douleur qu'il commençait à ressentir, les yeux chargés +d'éclairs, mais gardant toujours aux lèvres ce dédaigneux sourire qui ne +le devait quitter qu'après son dernier sarcasme et son dernier soupir. + +En bas, aux pieds de la victime, s'étendait une mer de têtes hideuses, +grouillantes et hurlantes, sinistrement éclairées par la lueur du bûcher +et du feu des torches, que traversaient pourtant de larges traînées de +brouillard qui, cette nuit-là, pesait lourdement sur la terre. Ainsi +comprimée la lumière qui s'élevait du sol semblait arrêtée par la voûte +basse te visqueuse de quelque souterrain de l'enfer. + +En jetant un coup d'oeil de mépris sur cette foule cruelle qui +s'enivrait de son supplice, Mornac aperçut au premier rang Vilarme qui +n'eut pas plus tôt rencontré son regard qu'il s'écria: + +--Eh bien! chevalier de malheur, nous avons notre tour à ce qu'il +paraît! Comment allez-vous là-haut? Chaudement, n'est-ce pas! Je suis +bien vengé. Sache que c'est moi qui ai dénoncé votre fuite à +Griffe-d'Ours! + +--Dans ce cas, baron de Vilarme! cria Mornac, que le dernier mot d'un +gentilhomme ajoute à ton titre connu d'assassin celui bien mérité de +traître et de lâche! Maintenant que l'honnête homme t'a flétri, laisse +le chrétien qui va mourir prier Dieu de te pardonner tes méfaits comme +je te pardonne moi-même. + +Vilarme lui montra le poing en signe de défi. + +Mornac tourna la tête afin de ne plus voir l'exécrable face du bandit +triomphant. + +Tout-à-coup l'expression de la figure de chevalier changea. De dure et +railleuse qu'elle était, elle prit tout aussitôt l'empreinte d'un +profond attendrissement. + +Il venait d'apercevoir Jeanne, sa cousine bien-aimée, Jeanne qui levait +vers lui ses grands yeux noirs pleins d'angoisse et de larmes. + +Oh! ce qu'ils se dirent ces deux regards qui se croisèrent en ce moment! +Rendre ce qu'ils contenaient de détresse, de regret et d'amour, +demanderait des mots d'une telle énergie que jamais langue humaine n'en +pourrait inventer d'assez forts. + +--Grand Dieu! s'écria Mornac, se sentir ainsi aimer pour la première +fois et mourir!... + +Il se roidit dans ses liens comme pour les casser, mais s'arrêta +soudain. + +Un grondement étrange et sourd courait sous ses pieds. + +Était-il causé par la foule? Et pourquoi? + +La multitude s'était tue, et l'on n'entendait plus aucun bruit de voix. + +C'était comme un frémissement de la terre et, qui parti de loin se +rapprochait rapidement. + +Ce fut bientôt comme le grondement du tonnerre, et l'on entendit les +rochers des montagnes voisines, rugueuses arêtes du globe, frémir et +s'entrechoquer sur leurs bases. + +Dans la forêt les arbres secoués sur leurs racines haletaient et +craquaient. + +Brusquement remués par cette puissante commotion, les fagots du brasier +se mirent à rouler de toutes parts au bas du tertre. Le feu diminua +d'intensité, et Mornac en ressentit aussitôt un grand soulagement. + +Sans être terrifiée par cette effroyable convulsion de la nature et +semblant, au contraire, en retirer une inspiration subite, Jeanne de +Richecourt profita du mouvement rétrograde de la foule pour s'élancer +vers le bûcher. + +Chancelant sur le sol qui vacillait, et sans craindre le feu du brasier, +elle s'élança, bondit et vint tomber tout à côté de Mornac dans l'espace +libre laissé entre lui et le feu. + +Dans l'effort qu'elle fit pour franchir la barrière de flamme, le cordon +que retenait ses cheveux roulés sur le sommet de la tête se rompit, et +sa chevelure, sa luxuriante chevelure brune se répandit et roula par +torrent sur ses épaules. + +Passant autour du cou de son cousin son beau bras ferme et nu qui avait +aussi rompu les attaches de la manche de sa robe, elle s'arrêta +frémissante auprès de lui qui tremblait à la fois de bonheur, et de peur +pour la noble femme qui exposait ainsi ses jours. + +--Robert! dit-elle, mourons ensemble! + +--O Jeanne! ma Jeanne! bien-aimée! dit Mornac en faisant des efforts +inouïs pour rompre ses liens et enserrer la taille flexible que se +cambrait vers lui. Avant que je meure, oh! laisse-moi te dire que je +t'aime comme je n'ai jamais aimé femme au monde! + +--Je vous crois, Robert! et moi aussi je vous aime, tout comme vous +m'aimez! Jamais homme n'a senti battre mon coeur si près du sien. Jamais +mes lèvres n'ont été effleurées par la bouche d'un homme! Eh bien, voici +les miennes qui vous demandent et vous donnent le baiser des +fiançailles... des fiançailles de la mort! + +Sue la terre qui craquait éperdue sous ses pieds, en face de cette +multitude ébahie, devant le regard des hommes comme sous l'oeil de Dieu +qui voyait leur agonie, Mlle de Richecourt approcha ses lèvres des +lèvres brûlantes de Mornac, et leurs bouches s'unirent en un baiser +suprême, comme si leurs âmes eussent dû s'éteindre aussitôt pour +s'élancer au ciel. + +Leur corps eut comme un frémissement spasmodique, et un instant leurs +yeux se fermèrent comme aveuglés par le rayonnement de leur félicité. + +Mais cela n'eut que la durée d'un éclair. + +Comme si elle eut puisé une force nouvelle en ce baiser à la fois chaste +et brûlant, Mlle de Richecourt redressa sa taille un instant affaissée, +puis se tourna vers la foule des Sauvages stupéfaits qui croyaient voir +à chaque instant la terre ébranlée s'écrouler dans un immense +effondrement. Sans quitter de son bras gauche le cou de son fiancé, elle +étendit sa droite sur la foule et cria d'une voix vibrante: + +--Au nom du Dieu vivant, arrêtez ce supplice! + +Les entrailles de la terre, agitées ainsi qu'en mal d'enfant, grondaient +toujours et semblaient vouloir faire éclater leur gigantesque enveloppe, +comme pour en faire jaillir un monde et le lancer dans l'espace. + +Épouvantés par ce fracas immense, les Sauvages superstitieux furent +frappé d'étonnement à la vue de cette femme superbe et impassible sur le +globe en démence, et la prenant pour un génie courroucé qui commandait +aux éléments de détruire la terre, ils se prosternèrent à ses pieds. + +Oh! c'est qu'elle était belle aussi! + +Éclairée par le brasier, sa noble taille se découpait en lignes +harmonieuses et hardies sur le ciel noir, et, sous son front altier, +sous ses grands yeux étincelants, sous sa bouche fière et son gracieux +col ombragé par de luxuriants cheveux, on voyait sa gorge, seule agitée, +bondir et rebondir sur sa forte poitrine. + +C'était, ce qu'ils ne connaissaient pas, ces barbares enfants des bois, +c'était la grande dame dans tout le splendide éclat de la jeunesse et +dans le feu de l'action d'un dévouement surhumain. C'était la digne +fille des anciens preux de la vieille France. C'était la vierge forte, +fière et sublime, c'était le chef-d'oeuvre de Dieu! + +Profitant de la stupeur des Sauvages, Jeanne tira de son corsage le +stylet tranchant qu'elle y portait toujours, et coupa d'une main ferme +les liens qui retenaient Mornac attaché. + +--Maintenant, dit-elle d'une voix brève et saccadée par l'émotion, +écartez ces fagots embrasés. Lorsque nous aurons sauté par-dessus, +descendons gravement le tertre et traversons la foule à pas lents. Ce +tremblement de terre nous sauvera. + +--Oh! sublime Jeanne! ne voyez-vous pas que c'est vous seule qui m'aurez +sauvé! + +--Non pas moi seule, Robert, mais bien Dieu lui-même. + +Mornac devenu libre de ses mouvements, renversa, écarta du pied les +tisons ardents, franchit avec Jeanne cette barrière de feu et descendit +avec elle vers les Iroquois. + +Le grondement souterrain semblait s'éloigner et les trépidations du sol +diminuer d'intensité. + +--Passage! dit Mlle de Richecourt en étendant d'un geste superbe sa main +sur la multitude prosternée. + +La terre ne frémissait plus qu'à peine. + +La foule s'ouvrit devant Jeanne digne et radieuse comme Béatrix +traversant, suivi de Dante, les sombres retraites du purgatoire. + +La commotion du sol cessa tout à fait et l'on entendit les derniers +roulements souterrains aller se perdre et mourir au loin dans les +montagnes. + + + + + CHAPITRE XV + + LE FANTÔME DE LA GROTTE + + +A une distance d'un quart de lieue du grand village d'Agnier s'élevait +le cimetière particulier de la bourgade. + +Lorsqu'un Iroquois mourait, son cadavre était mis dans une espèce de +cercueil formé de grosse écorces, et élevé sur quatre poteaux, en plein +air. Pendant huit ou dix années, on continuait d'en user ainsi avec tous +les défunts, à mesure qu'ils décédaient, et on les déposait tous, les +uns à côté des autres, à plusieurs pieds au dessus du sol. + +Tous les dix ans venait la _fête des morts_. Les habitants du même +village descendaient alors ces bières, et enveloppaient les ossements de +leurs proches dans des pelleteries précieuses. + +Puis le pays entier était solennellement convoqué sur un même point. + +Chacun emportait des présents destinés parents décédés. C'était +ordinairement des colliers des haches et des chaudières de cuivre. + +On creusait une grande fosse commune que l'on tapissait de peaux de +castor, et les ossements y étaient déposés en grande pompe, avec les +présents offerts. Après avoir placé au-dessus des nattes et des écorces, +on les recouvrait de terre, et l'on dressait une clôture de pieux tout +autour de ce vaste tombeau pour le mettre à l'abri des profanateurs.[49] + +[Note 49: Voir Bressany.] + +A deux arpents du cimetière aérien et particulier d'Agnier s'étendait u +rocher couvert d'arbustes touffus. Par suite de quelque commotion +terrestre, la base du rocher s'était fendue et avait, en se séparant, +formé une caverne sans issue qui s'étendait à une trentaine de pieds de +profondeur. Brusquement séparées à leur base, dans une largeur de quinze +pieds, les parois de la grotte étaient retombées l'une sur l'autre, à la +partie supérieure, de manière à former un angle dont la pointe faisait +le toit de la caverne. + +A cause du voisinage immédiat du champ des morts, les habitants d'Agnier +ne pénétraient jamais dans cette grotte dont l'entrée se cachait +d'ailleurs au regard sous un massif de broussailles. + +A l'heure où Mornac, attaché au poteau de supplice, semblait près de +dire à la vie un éternel adieu, si, bravant la crainte instinctive que +vous eût inspiré la proximité du cimetière dont les muets habitants +dormaient immobiles sur leurs sarcophages aériens rendus encore plus +fantastiques par l'obscurité de la nuit, vous eussiez bravement écarté +les broussailles qui formaient l'entrée de la grotte, vous auriez pu +voir, au fond de la caverne, à la lueur pâle d'un tout petit feu, un +homme assis par terre, les coudes sur les genoux et la tête perdue dans +les deux mains. + +Qui veillait donc ainsi, seul en cet endroit solitaire, à une heure +aussi avancée? + +Était-ce le spectre de quelque Iroquois décédé qui venait réchauffer ses +pauvres os glacés par la mort et la bise d'hiver? + +OU bien encore l'âme frissonneuse d'un malheureux Huron tué dans les +environs d'Agnier, et jeté dans la caverne, en revenant à cette heure +des fantômes se plaindre du destin cruel qui l'avait fait périr loin des +rives aimés du lac Huron? + +Car elle gémissait cette ombre assise auprès du feu discret, et vous +auriez vu ses épaules se soulever fréquemment par des sanglots étouffés. + +On sait qu'après la mort, notre âme ne doit plus ranimer le corps que +lorsque la trompette des archanges aura sonné là-haut la résurrection de +toutes les races humaines disparues. Or, en l'examinant bien, vous +auriez remarqué que ce corps faisait ombre sur la paroi de la caverne, +car il s'interposait entre le feu et le mur de la grotte. + +Ce ne pouvait donc être un spectre; car évidemment il n'eût pu arrêter +la lumière, tout comme le corps opaque et lourd qu'il nous faut traîner +si misérablement ici-bas. + +Son costume vous eut ensuite indiqué que c'était un blanc et non quelque +sauvage habitant des bois. + +Cet homme était français et jeune. En l'écoutant bien, vous l'auriez +entendu murmurer: + +--Qu'il me tarde de savoir ce qu'elle est devenue?... Ces barbares +l'ont-ils respectée? Est-elle morte ou vit-elle encore dans un état pire +cent fois que la mort?... Horrible incertitude, quand donc cesseras-tu +de déchirer mon coeur?... + +Ces paroles, lectrice timorée, qui frissonnez de peur au seul nom de +fantôme, vois doivent rassurer tout à fait. Elles vous disent clairement +que le personnage mystérieux de la grotte est un jeune amoureux qui +soupire après l'objet de ses voeux absents. Rien de moins surnaturel, et +c'est je pense, un titre à ce que vous vous rapprochiez de lui avec +toute la sympathie qu'il mérite. + +D'ailleurs, madame, l'air est froid au dehors, et franchement, pas plus +que vous je n'aime à voir cette longue et funèbre rangée de morts se +découper sinistrement sur le ciel blafard, du haut de ces échafauds dont +les longs pieds grêles se dressent eux-mêmes au-dessus du sol comme +autant de spectres menaçants. + +Nous entrons donc. + +Votre pied, si léger qu'il soit, belle dame, vient de froisser une +branchette. Ce bruit presque imperceptible éveille l'attention du jeune +homme qui n'est pas--veuillez bien lui pardonner cette +faiblesse,--tellement absorbé dans ses tristes pensées, qu'il puisse +oublier le dangereux voisinage de l'endroit où il se trouve. + +Son visage inquiet se tourne de notre côté Mais il n'aurait garde de +nous voir. Comme il craint une surprise, il se saisit de son mousquet et +accourt à l'entrée de la grotte. + +Nous nous effaçons pour le laisser passer. Il se penche en dehors et +scrute du regard les abords de la caverne. + +Il se convainc bientôt qu'il est en sûreté, puisqu'il retourne prendre +sa place et sa position d'amoureux en peine. + +N'importe, nous avons eu le temps d'apercevoir ses traits, et c'est à +peine si nous avons pu retenir un cri de surprise en reconnaissant notre +jeune ami Louis Jolliet. + +On se rappelle la profonde affliction du jeune homme lors de +l'enlèvement de Mlle de Richecourt, à la Pointe-à-Lacaille, par +Griffe-d'Ours et sa bande. Il aurait voulu courir immédiatement sus aux +ravisseurs. Mais la prudence de Joncas et les larmes de sa mère +l'avaient forcé de dévorer dans l'inaction les désespoirs qui +déchiraient son coeur. + +Le coup était trop soudain et trop fort pour le pauvre garçon qui était +aussitôt tombé dans un état de marasme effrayant. + +A la vue de la grande douleur du jeune homme, Joncas, plus ému qu'il ne +le voulait faire paraître, lui dit: + +«--Ecoutez, monsieur Louis, soyez raisonnable. C'est impossible +aujourd'hui de poursuivre les Iroquois. Nous serions forcés de laisser +votre mère et ma femme seules ici et sans protection, exposées aux +violences d'autres faillis chiens d'Iroquois. + +«Dans une journée ou deux nous aurons fini la moisson. Nous en +chargerons notre chaloupe et le grand bateau que j'ai bâti, l'hiver tout +exprès pour emporter notre grain à Québec. + +«Tandis que vous remonterez le fleuve avec ces embarcations, le +Renard-Noir et moi explorerons, au moyen du canot d'écorce, la grève et +les îles où nous trouverons probablement quelques traces du passage des +Iroquois. Pendant ce temps vous resterez au milieu du fleuve avec madame +et ma femme afin de les protéger en cas d'attaque. + +«Une fois arrivés à la ville nous les y laisserons en sûreté pour aller +ensuite avec vous sauver mademoiselle et les autres. Il en sera temps +encore, car les Sauvages vont certainement emmener avec eux, dans leur +pays, mademoiselle Jeanne, monsieur de Mornac et ce baron de Vilarme +dont la figure, entre nous, ne me plaît pas beaucoup. Il n'y a que ce +pauvre Jean Couture dont j'ai grand'peur qu'ils ne se défassent +immédiatement, vu qu'ils n'ont pas d'intérêt à le garder vivant comme +Mlle Jeanne et les deux messieurs, que leur position rend précieux comme +otages. Vous savez comme moi qu'il arrive assez rarement que les +Sauvages tuent tout de suite les personnes de distinction qu'ils ont pu +prendre en vie et capables de les suivre. Il préfèrent les garder dans +leurs villages pour les échanger contre les prisonniers que nous leur +faisons aussi quelquefois.» + +--Mais mademoiselle de Richecourt? + +--Soyez tranquille à son égard. Tant qu'il restera un souffle de vie à +ce jeune gentilhomme qui est son cousin, elle n'aura rien à craindre. Il +m'a l'air assez déterminé pour tenir tous ces bandits à distance. + +Jolliet secoua tristement la tête en montrant combien il était peu +convaincu par ce raisonnement spécieux dont le bon Joncas s'efforçait de +le consoler. + +Il fallait bien se rendre; et la main tremblante de sa mère, qui vint +s'appuyer sur son épaule fit taire les élans de la passion que Jolliet +sentait bondir en lui. + +--Tu l'aimes bien plus que moi! lui dit Mme Guillot dont les yeux pleins +de larmes se fixèrent sur les traits décomposés de son fils. + +Celui-ci ne put répondre, et, pour cacher ses larmes se jeta dans les +bras de sa mère. + +Deux jours plus tard, deux embarcations, les voiles déployées, sortaient +de la rivière à Lacaille. Jolliet conduisait le bateau. La chaloupe +était dirigée par la femme de Joncas et Mme Guillot. + +Quant à Joncas et au Renard-Noir, ils venaient de s'enfoncer dans le +bois, à l'endroit où les Iroquois et les captifs avaient disparu, deux +jours auparavant. + +Les deux embarcations doublaient la Pointe-à-Lacaille, lorsqu'un cri +partit du rivage et attira l'attention de Louis Jolliet. + +Il aperçut ses deux amis qui lui faisaient signe de les aller chercher +sur la rive. + +Les ancres furent jetées au fond de l'eau, et Jolliet se rendit à terre +sur le canot d'écorce de Renard-Noir. + +--C'est ici qu'ils se sont embarqués, lui dit Joncas. Voyez-vous leurs +pistes dans le sable. Ils sont partis trop à la hâte pour les effacer. + +Jolliet se baissa vers le sol et reconnut, entre toutes les autres, +l'empreinte légère du petit pied de Jeanne. + +Il s'agenouilla sur la grève et embrassa cette trace en la mouillant de +ses larmes. + +--Pardonnez-moi, dit-il ensuite à Joncas en se relevant, mais c'est tout +ce qui me reste d'elle! + +--A votre âge j'en aurais fait autant. + +--Lorsque Fleur-d'Étoile courait, jeune fille, sur les bords du grand +lac, le Renard-Noir baisait la tige des fleurs qu'elle avait courbées +sur son passage; et le chef indien n'en rougissait point de honte, +repartit le Huron qui jeta un regard plein de bonté sur Louis Jolliet. + +Les trois hommes s'embarquèrent dans le canot et gagnèrent les deux +embarcations ancrées à quelques arpents de la rive. Puis ils +continuèrent leur course, Jolliet guidant les deux embarcations à +voiles, tandis que le Renard-Noir et Joncas rasaient avec la pirogue +tantôt la rive sud, tantôt le bord des îles qui dorment au fil de l'eau +en remontant jusqu'à la capitale. + +Ce fut ainsi qu'ils trouvèrent sur l'île Madame les restes demi consumés +du pauvre Jean Couture qu'ils emportèrent avec eux pour les déposer en +terre sainte. + +Les pistes laissées sur le sable de la petite anse où les Iroquois +s'étaient rembarqués montraient clairement qu'ils avaient continué de +remonter le fleuve. Toutes étaient tournées vers le haut de la rivière. + +--Vous voyez que je ne m'étais trompé, dit Joncas à Jolliet. Ils n'ont +sacrifié que ce pauvre Jean Couture et sont repartis pour leur pays avec +les autres. Ayez bon espoir, monsieur Louis. Nous les rejoindrons avant +longtemps. + +Nos voyageurs arrivèrent à la ville au milieu de la nuit suivante. + +L'émoi fut grand dans la capitale quand on connut le triste évènement; +et M. de Mésy qui apprit la détermination de Jolliet et de ses deux +compagnons à se rendre au pays des Iroquois, les fit mander tous trois +en son château Saint-Louis et leur offrit quelques soldats pour les +accompagner. + +Joncas refusa en disant: + +--Vous ne sauriez, monseigneur, nous donner une troupe assez +considérable pour aller attaquer ouvertement les Iroquois dans leurs +villages. Les quelques hommes que vous nous offrez nous nuiraient plutôt +que de nous aider. C'est la ruse seule, ou à peu près, dont nous allons +nous servir pour délivrer nos gens. A ce compte-là, le chef huron, M. +Jolliet et moi réussirons mieux tout seuls. Notre petit nombre nous +permettra de nous tenir caché dans les environs des bourgades iroquoises +et attirer moins l'attention. Nous nous remercions donc, monseigneur, de +votre bonne offre à laquelle nous sommes pourtant fort sensibles. + +Au besoin, Joncas, qui avait fait tous les métiers, savait assez bien +tourner une phrase. + +Le moment du départ arrivé, Mme Guillot se pendit au cou de son fils en +pleurant. + +--Mère chérie, lui dit Jolliet pour l'apaiser, croyez bien que j'en suis +désolé non moins que vous, mais il le faut pourtant. Ne l'aimerais-je +pas que ce serait encore un devoir pour moi d'aller sauver de +l'ignominie celle que vous avez accueillie sous votre toit, et à +laquelle vous avez servi de mère pendant plusieurs années. Je suis un +homme maintenant, et je dois secourir mes semblables au péril de ma vie. + +--Oui, dit Mme Guillot en souriant au milieu de ses pleurs, tue en effet +devenu un homme; je ne m'en aperçois que trop, hélas! eu changement de +ton affection filiale en un autre sentiment dont je ne me puis empêcher +d'être jalouse. + +--Que voulez-vous, ma mère? Outre que je ne saurais me défendre de +suivre les lois de la nature, je ne fais qu'obéir à celles de Dieu +lui-même. N'a-t-il pas dit quelque part: «L'homme quittera son père et +sa mère pour suivre...» + +--Sa compagne. Oui, mon fils. Mais elle ne l'est pas. + +--Elle le sera peut-être un jour. + +--Si elle ne t'aimait pas et méprisait tes avances. + +--O mère! ne dites point cela. Je me tuerais. + +--Louis! + +--Pardon! mère, oh! mille fois pardon! Mais bénissez-moi, plutôt que de +me pousser à proférer des paroles aussi condamnables et priez Dieu de me +ramener bientôt dans vos bras avec elle que j'aime et que vous aurez +peut-être avant longtemps une double raison d'appeler votre fille. + +Mme Guillot étendit ses mains tremblantes sur le front de son fils et +lui dit: + +--Tu es un bon coeur et, après tout je n'en suis que plus fière de te +voir agir ainsi. Va, que Dieu t'accompagne et protège ton retour. + +Jolliet la serra une dernière fois dans ses bras et s'élança au dehors +où Joncas et le Renard-Noir l'attendaient. + +Je ne m'arrêterai pas à raconter tous les incidents qui signalèrent leur +voyage. + +Grâce à l'habileté de l'ancien coureur des bois et du chef Huron, il +leur fut bientôt facile de retracer la marche du parti de Griffe-d'Ours. + +Ils campèrent aux mêmes endroits où les Iroquois s'étaient arrêtés et +purent constater, par diverses observations dues à perspicacité, que +leurs amis étaient vivants. + +A chacune de ces précieuses découvertes le coeur de ce pauvre Jolliet +bondissait de joie, et sa pensée réjouie courait d'avance au devant de +celle qui, sans le savoir, avait emporté la meilleure partie de cette +âme ardente de jeune homme. + +Un accident imprévu vint pourtant le replonger bientôt dans un affreux +découragement. + +En faisant le portage nécessité par les rapides auxquels on donna plus +tard le nom de M. de Chambly, Jolliet qui était chargé ainsi que ses +deux compagnons, perdit pied sur une roche humide et tomba en se donnant +une forte entorse. Quand il voulut se relever, la douleur le fit +chanceler de nouveau, et, malgré les efforts les plus héroïques, il lui +fut impossible de marcher plus loin. + +--Je vous en supplie, mes amis, dit-il alors à ses compagnons, +laissez-moi seul ici, et allez les sauver! Vous me reprendrez en +revenant. + +--Oui, tout de suite, réplique Joncas. Pour que vous soyez pris et +massacré par les Iroquois ou mangé par les bêtes sauvages. C'est un +malheur que ce retard, mais enfin nous ne pouvons vous écouter. Nous +allons vous soigner et quand vous serez en état de nous suivre nous +continuerons nos recherches. En attendant éloignons-nous de ce sentier +et cherchons un abri quelque part. + +Je laisse au lecteur le soin de compter les larmes que Jolliet dut +répandre et les soupirs qu'il poussa pendant les trois semaines qu'il +lui fallut rester dans l'inaction la plus complète. + +Enfin, grâce aux compresses d'herbes et de plantes sauvages, et encore +plus, je crois, au soin que prit Joncas de ne point laisser le jeune +homme tenter de faire un seul pas avant le temps voulu, les trois +compagnons se remirent en marche au bout de vingt-deux jours. + +Pour ne point fatiguer Louis Jolliet et aussi de crainte de tomber +inopinément sur quelque parti d'Iroquois à mesure qu'ils approchaient du +pays de ces derniers, les trois amis n'avancèrent plus dès lors que +très-lentement. Ils mirent près de deux semaines à franchir le court +espace qui les séparait de la grande bourgade d'Agnier près de laquelle +ils rôdèrent durant plusieurs journées avant de s'assurer que les +captifs y étaient détenus. + +Une fois certains que c'était sur ce point que devaient se concentrer +leurs opérations, le Renard-Noir conduisit Joncas et Jolliet dans la +caverne où nous avons retrouvé le pauvre amoureux. + +Le chef huron connaissait cette grotte dans laquelle il avait trouvé +refuge assuré à chacune de ces sanglantes expéditions qu'il avait faites +tous les ans dans les cantons iroquois, depuis la mort de +Fleur-d'Étoile. + +Ce fut là qu'ils développèrent leur plan et s'en partagèrent les moyens +d'exécution. + +Le matin du soir où nous avons quitté Mornac encore une fois +miraculeusement sauvé de la mort, pour retrouver Jolliet, Joncas était +parti afin d'aller faire quelques achats indispensables au fort d'Orange +qui n'était distant que de quelques lieues du grand village d'Agnier. + +Quant au chef huron, il devait en ce moment rôder non loin du village, +puisqu'il y avait plus de deux heures qu'il avait quitté la caverne +quand nous y avons pénétré. + +Jolliet était donc là, seul avec ses pensées, seul avec ses craintes, +seul avec son amour ignoré. + +Il songeait, d'abord aux dangers sans nombre que Jeanne devait courir; à +la sauvage violence de Griffe-d'Ours; aux desseins pervers qu'il avait +cru deviner depuis longtemps sous le masque de Vilarme. + +Avait-elle pu éviter les pièges...? + +Puis il pensait à Mornac et son coeur se crispait à la seule idée +qu'elle aimait déjà le chevalier. + +Et lui-même pourrait-elle l'aimer jamais? + +Oh! non, sans doute. En supposant qu'elle eût quelque inclination pour +lui, pourraient-ils échapper aux Iroquois et regagner Québec au milieu +des périls de toutes sortes, et des rigueurs de l'hiver qui allait +commencer? + +En face de ces problèmes insolubles le découragement le reprenait avec +plus de vigueur que jamais. + +Tant qu'il avait été loin de Jeanne et qu'il ne s'était agi que de +travailler à la sauver, son courage ne s'était pas démenti. Mais +maintenant qu'il la savait vivante (car la veille encore, il l'avait +aperçue à distance) maintenant que le moment de l'action était venu et +qu'il allait falloir agir, les forces lui manquaient. + +Était-ce donc lâcheté de sa part ou simplement faiblesse physique ou +morale? + +Non. C'est qu'il lui manquait la foi des amants, que est la certitude +d'être aimé et qui, comme sa soeur en religion, peut transporter des +montagnes. Et plus l'instant suprême approchait, et moins il avait la +certitude de voir jamais son affection payée de retour. + +Au moment où nous l'avons retrouvé, il en était arrivé à cette période +d'abattement où à force de raisonnements absurdes avec soi-même, on en +vient à se croire encore plus malheureux qu'on ne l'est en réalité. + +Pour nous servir d'une expression toute moderne et empruntée au langage +des rapins des ateliers parisiens: il broyait du noir. + +Il descendait donc rapidement au fond des abîmes du désespoir, lorsqu'un +grand bruit souterrain le tira de la torpeur où il était plongé. + +Il releva la tête et prêta l'oreille à cette rumeur immense qui semblait +venir des entrailles du globe. + +Bientôt le sol se prit à trembler sous ses pieds, tandis que le rocher +dans lequel était creusé la grotte gémissait en craquant de toutes +parts. + +Il comprit aussitôt que c'était un tremblement de terre. + +Son premier mouvement, celui de l'instinct de la conservation poussa +Jolliet à s'élancer hors de la grotte. + +Mais un éclair de raisonnement brilla dans son oeil et fut suivi d'un +sourire amer qui plissa sa lèvre pâle. + +--Bah! à quoi bon fuir la mort! se dit-il. Si elle veut de moi, elle +saura me trouver tout aussi bien au dehors que dans les flancs de ce +rochers! + +Il se rassit au milieu du vacarme épouvantable de la montagne en +démence. + +Au-dessus de sa tête, les rochers secoués rudement se heurtaient l'un +contre l'autre et claquaient comme les dents d'un homme empoigné par la +frayeur. + +Autour de lui, de toutes parts, retentissait l'effroyable grondement des +larges pans de roc qui se frottaient l'un sur l'autre et mugissaient +comme des meules énormes de quelque moulin de géants. + +Ce fracas qui semblait répondre au trouble de son coeur, enivra Jolliet. +Le front haut, l'oeil hardi et la bouche fière, il restait impassible, +lui être impuissant et faible, au centre de ces gigantesques +bouleversements. + +Un craquement plus sec et rapproché attira pourtant son attention et son +oeil se leva dans la direction de ce bruit plus distinct. + +L'une des parois qui formait, en rejoignant l'autre, la voûte de la +caverne venait de se fendre en deux et un gros quartier de granit s'en +détachait bruyamment et s'affaissait vers le sol, à mi-chemin entre +Jolliet et la sortie de la grotte. + +--Si j'allais rester enseveli vivant au fond de la caverne! pensa-t-il, +mort affreuse et inutile pour celle que j'aime! + +Il bondit sous le rocher qui glissait et se retourna à l'entrée de la +grotte en regardant derrière lui. + +L'énorme pierre s'arrêta dans sa chute et resta suspendue à quatre pieds +au dessus du sol, formant une arche sous laquelle on pouvait encore +passer pour aller au fond de la caverne. + +Au-dessus, la voûte s'était refermée et si les dernières commotions du +sol n'en avaient encore détaché de petits fragments de pierre et des +poignées de terre qui ruisselaient jusqu'à ses pieds, Jolliet aurait pu +croire qu'il venait d'avoir un terrible cauchemar. + +Le tremblement de la terre diminuait, et le fracas s'éloignait aussi. + +Ce ne fut bientôt plus qu'un bruissement lointain comme celui du vent +qui s'enfuit sur la cime des arbres. Et, plus rien que le silence, mais +un silence d'autant plus étrange que le bruit qui l'avait précédé avait +été colossal. + +Jolliet mit la tête hors de la caverne. + +Un calme indicible pesait sur la nature entière qui après cet immense +effort paraissait fatiguée, épuisée, évanouie, morte comme ses morts qui +dormaient tout auprès sur leurs sarcophages aériens. + +Longtemps Jolliet, énervé lui-même demeura immobile en promenant des +regards vagues sur la plaine sombre. + +A quoi pensait-il? Nous ne saurions le dire et lui-même l'ignorait sans +doute. + +Il y avait plus d'une heure qu'il était là, pensif, sans pensées +distinctes, lorsqu'il fit un mouvement machinal pour saisir don +mousquet. + +Il venait d'entendre un bruit. + +Sa main ne rencontra que le vide. L'arme était restée au fond de la +caverne. + +Il n'avait pas le temps de se glisser sous la pierre nouvellement +suspendue pour aller chercher son mousquet, et il tira de sa ceinture un +long et pesant pistolet ainsi qu'une mèche allumée, tout prêt à faire +feu. + +Une forme noire se mouvait à quelque distance et se rapprochait de la +grotte. + +L'inconnu siffla deux fois comme un serpent qui se dresse. + +Jolliet baissa son arme. + +L'autre le rejoignit. C'était le Renard-Noir. + + + + + CHAPITRE XVI + + RUSES + + +Nous avons quitté le chevalier de Mornac et Jeanne de Richecourt +descendant du bûcher où le Gascon avait failli périr, et traversant tous +deux la foule stupéfaite. + +Ils avaient laissé derrière eux la multitude encore de prosterné, et +arrivaient près de la cabane de la Perdrix-Blanche, lorsqu'un Sauvage +qui s'était jusque-là tenu caché en arrière du ouigouam, à la faveur de +l'obscurité, vint à leur rencontre, tout en jetant des regards furtifs +autour de lui. + +Comme Jeanne surprise faisait un pas en arrière pour éviter quelque +soudaine attaque, l'inconnu dit rapidement à voix basse et en français. + +--Que la jeune fille blanche et le vaillant jeune homme ne craignent +rien! je suis le Renard-Noir. + +--Le Renard-Noir! + +--Lui-même. Il est venu pour vous sauver tous les deux. Que le jeune +homme me montre son ouigouam afin que j'aille l'y trouver pour y +préparer votre fuite. Si le Grand Esprit nous assiste, vous serez libres +demain. + +--Pourquoi pas tout de suite? demanda Jeanne avec anxiété. + +--La vierge pâle nous perdrait tous par trop de hâte. Il faut attendre. +Où est le ouigouam de mon fils? + +--Là, fit Mornac en désignant du doigt sa cabane. D'ailleurs vous +n'aurez qu'à me suivre. Après avoir laissé Mlle de Richecourt ici, je +m'en vais m'y rendre immédiatement. + +--Mon fils est-il seul dans sa cabane? + +--Non, j'habite avec une vieille et bonne femme qui m'a sauvé une +première fois de la mort en m'adoptant pour son fils. + +--Une vieille femme! + +--Oui, et chrétienne. + +--Chrétienne! Oah! T'aime-t-elle? + +--Elle m'est tout dévouée. + +--Oah! bien. Va m'attendre dans sa cabane. + +Le Renard-Noir, qui voyait la foule s'ébranler et s'avancer de leur +côté, disparut en rampant dans l'ombre. + +--Quoi! vous allez me quitter! dit Jeanne qui serra avec angoisse le +bras de son cousin. + +--Oui, ma chère Jeanne; je crois que cela vaut mieux pour nous deux. +Vous comprenez que Griffe-d'Ours doit être dans une terrible rage de me +voir encore vivant. S'il m'aperçoit avec vous, sa jalousie va le porter +à quelque acte immédiat de violence. Rentre sous le ouigouam de la +Perdrix-Blanche. Elle vous aime assez pour vous protéger contre les +entreprises de son frère. S'il y a, du reste, quelque danger pour vous, +appelez-moi. J'aurai l'oeil au guet, et, avec l'aide du Renard-Noir, +notre ami, j'aurai facilement raison de notre ennemi commun. + +Jeanne écarta la portière de la cabane. + +Au même instant un bruit léger de pas se fit entendre derrière eux. +Mornac et sa cousine se retournèrent et aperçurent la Perdrix-Blanche +qui s'avançait aussi pour entrer dans son ouigouam. + +La jeune iroquoise jeta sur Mornac un regard joyeux qui signifiait +combien elle était contente de voir le sauveur de son enfant encore une +fois sain et sauf. + +Mornac la salua comme si elle eût été marquise et s'éloigna autant pour +éviter Griffe-d'Ours que pour aller faire quelque toilette; ce qui +n'était pas sans nécessité. Car les Sauvages et le feu ne lui avait +guère laissé d'autres vêtements que les tatouages dont on l'avait +grotesquement barbouillé. Heureusement qu'il faisait nuit. Il courut à +sa cabane, répondit à l'étreinte de la vieille femme toute heureuse de +le voir encore en vie, et se lava de pied en cap pour faire disparaître +les couleurs qui bariolaient tout son corps. + +L'épiderme, rougi la chaleur du bûcher, lui cuisait fort, et en certains +endroits il s'en allait par lambeaux. Encore, le Gascon pouvait-il +s'estimer heureux d'avoir sauvé sa chair et ses os. + +Le bruit s'éteignit peu à peu dans le village, et tout y était paisible +quand Mornac eut fini de se débarbouiller. + +Il en était à se couvrir de vêtements plus chrétiens lorsque la portière +du ouigouam s'écarta doucement pour laisser passer le Renard-Noir. + +La vieille femme qui venait de se coucher se mit sur son séant et resta +bouche béante, lorsqu'elle aperçut le Huron. + +Le Renard-Noir s'avança vers elle, lui dit quelques mots que Mornac ne +comprit pas, et, en terminant, fit le signe de la croix. + +La vieille parut aussitôt rassurée. + +--Le chef a fait entendre à la vieille mère, dit-il ensuite au +chevalier, qu'il est ton ami qu'il ne veut aucun mal à cette femme et +que lui aussi est chrétien. Elle est satisfaite. Je n'ai rien à +craindre. Parlons. + +--A vous ordres, chef. + +--Que mon fils me dise d'abord pourquoi on l'avait attaché au bûcher +quand je suis entré dans la bourgade? + +Mornac raconta en quelques mots sa malheureuse tentative de fuite avec +mademoiselle de Richecourt. + +Le Huron sourit plusieurs fois au récit de cette imprudente escapade et +repartit: + +--Il faut que mon fils soit bien inexpérimenté pour avoir agi de la +sorte et qu'il connaisse bien peu les hommes de ce pays pour avoir cru +leur échapper aussi facilement. N'importe, le jeune homme est brave. Je +l'ai bien vu lorsqu'il était sur le bûcher. Aussi allais-je me dévouer +pour lui et tâcher de couper ses liens et de m'enfuir avec lui. Mais le +grand bruit que les esprits ont fait en secouant la terre, et le +dévouement de la belle vierge blanche m'ont devancé. Je vais essayer de +vous faire fuir, moi, en y mettant toute la ruse d'un vieux chef. +L'autre homme à la face pâle, où est-il? + +--Vilarme? + +--Oui. + +--Ne nous inquiétons pas de lui, et puisse-t-il rester ici où il est +bien plus à sa place qu'en pays civilisé. A moins que vous n'aimiez +mieux que je le tue avant de partir. + +Le chef huron ouvrit de grands yeux en découvrant cette haine mortelle +qui lui semblait exister entre Vilarme et Mornac. + +Celui-ci qui s'en aperçut, exposa en quelques mots au Renard-Noir les +méfaits du mécréant. + +Le Huron repartit: + +--C'est un chien enragé. Il faudra s'en défaire. Avez-vous d'autres amis +dans le village que la vieille femme d'ici? + +La Perdrix-Blanche, qui est la propre soeur de Griffe-d'Ours. J'ai sauvé +son enfant. Il se noyait. Depuis ce temps elle semble beaucoup adorer +mademoiselle de Richecourt. Elle connaissait notre fuite de ce soir et +n'en a rien dit à personne. Sans la trahison de ce maudit Vilarme... + +--Oah! bien, elle nous aidera encore. Le chef va l'aller voir tout de +suite. Que le jeune homme attende mon retour. + +Il sortit et gagna, à pas de loup, le ouigouam de la Perdrix-Blanche. + +Il tria la peau qui servait de porte et regarda à l'intérieur. + +Les deux femmes étaient seules. + +Le Renard-Noir entre. + +Mademoiselle de Richecourt le reconnut; mais la Perdrix-Blanche ne put +retenir un cri. + +--Que la jeune femme n'ait point peur. Le Huron ne lui veut pas de mal. +Il est l'ami de la jeune vierge pâle et du jeune homme blanc qui a sauvé +ton enfant prêt de se noyer. Es-tu bien reconnaissante au jeune homme. + +La mère jeta un regard de feu de ses grands yeux noirs sur l'enfant qui +dormait dans un coin de la cabane et répondit: + +--S'il fallait mourir pour lui, je quitterais volontiers la vie. + +--Tu peux le sauver à moins de cela. Écoute. Tu connais la croyance +commune aux Sauvages au sujet des maladies et de certains rêves fâcheux. +Ainsi que le soin qu'ils prennent d'en détourner le cours et +l'accomplissement. Demain fais venir tes parents et tes amis et +annonce-leur que tu es malade et que tu as rêvé, pendant la nuit, que tu +étais menacée de mort. Tu demanderas qu'on fasse un festin à tout manger +pour apaiser la colère de l'esprit. On ne pourra point te refuser. Le +soir, pendant que tout le village sera plongé dans les jouissances du +grand repas, je ferai évader la vierge blanche et son ami. La jeune +femme consent-elle? + +La Perdrix-Blanche réfléchit un instant et répondit: + +--Si le guerrier huron veut promettre qu'il ne fera aucun mal à mon +frère Griffe-d'Ours, j'obéirai. + +L'oeil fauve de Renard-Noir étincela; son bras eut un mouvement nerveux. +Néanmoins il répondit: + +--Il y a bien longtemps que le chef huron veut se venger de +Griffe-d'Ours. Mais ma vengeance attendre et je n'entreprendrai rien +encore contre ton frère. J'ai dit. + +--Alors, tu seras obéi. + +--Fais donc que le festin ait lieu demain soir? + +--Demain, à la tombée du jour aura lieu le grand repas. + +--La jeune femme a un bon coeur et le Grand Esprit lui en tiendra compte +un jour.--Mademoiselle, dit-il ensuite en se tournant vers Jeanne qui +écoutait tout sans rien comprendre, prenez garde, d'ici à demain, +d'irriter Griffe-d'Ours pour qu'il ne porte pas sur vous des mains +violentes. Soyez prudente et tranquille. Mes frères blancs, le vieux +coureur des bois et le jeune fils de la dame que vous appelez votre +mère, veillent avec moi de loin sur vous; demain, peut-être, vous serez +libre. + +La jeune fille lui serra la main. + +Lui, entendant du bruit au dehors, disparut aussitôt. + +Une minute plus tard et il se serait rencontré avec Griffe-d'Ours qui +entre dans le ouigouam, et fit un geste de mécontentement à la vue de la +Perdrix-Blanche qui veillait à côté de mademoiselle de Richecourt. + +--Ma soeur la vierge blanche s'ennuie donc beaucoup dans mon village +puisqu'elle a voulu le quitter sans m'attendre pour me faire ses adieux, +dit-il d'un ton railleur. + +Mademoiselle de Richecourt ne répondit point. + +--La belle jeune fille regrettait peut-être mon absence, continua +l'Iroquois en redoublant d'ironie; et voilà pourquoi elle a voulu aller +sans doute au devant de moi avec son jeune ami qui semble se moquer trop +de la mort. Pour vous éviter par la suite autant de trouble et pour vous +retenir au village, vous allez devenir la femme du chef. Quant au jeune +guerrier, votre ami, il est brave et me suivra dans mes expéditions. Le +chef est fatigué ce soir, et la vierge blanche ne l'est pas moins. Aussi +les cérémonies de notre union n'auront pas lieu cette nuit, mais pendant +la suivante. + +Il contempla un instant Jeanne pour saisir l'impression que ces paroles +produiraient sur sa physionomie. + +Celle-ci ne leva pas seulement les yeux et resta impassible. + +--J'ai dit, acheva le chef avec une énergie d'expression qui marquait sa +décision irrévocable. + +Et il sortit du ouigouam. + +Le Renard-Noir avait rejoint Mornac. + +--La Perdrix-Blanche consent à nous aider, dit-il au chevalier qui +l'attendait avec impatience. C'est une bonne femme. J'ai vu dans ses +yeux qu'elle ne mentant pas et que son coeur t'est sincèrement dévoué. +Maintenant, mon fils, écoute-moi bien. Demain, durant le jour, à +l'approche du grand festin, tu verras entrer dans le village un homme +qui a longtemps couru les bois et qui connaît toutes les ruses des +sauvages. Il sera déguisé. Prends garde de le reconnaître pour un ami: +c'est Joncas. Feins de l'avoir jamais vu. Il apportera de l'eau-de-feu +pour échanger contre des pelleteries, des mocassins et des raquettes qui +nous serviront pendant notre fuite à Stadaconna; l'hiver est proche. Tu +comprends que l'eau-de-feu devra couler à flots dans le grand repas à +tout manger. Tu assisteras à ce festin et tu agiras comme les autres. +Tâche de faire boire Griffe-d'Ours pour qu'il s'endorme. Toi, prend +garde. + +--Sois tranquille, mon vieux, interrompit Mornac en souriant. Je suis, +sur ce sujet, de force à tenir tête à n'importe quel gaillard du +village. + +--Bon! L'obscurité venue, tu t'assureras que tous, ou à peu près, sont +engourdis par la viande et l'eau-de-feu, sauve-toi doucement et viens +aussitôt sous ce ouigouam. Je t'attendrai ici avec mes deux camarades. +As-tu compris? + +--Parfaitement. + +--Bien. Oh! évite de rencontrer, durant le jour, la vierge blanche: +Griffe-d'Ours aura moins de soupçons. Sans qu'on te remarque fais savoir +à la jeune fille de s'habiller et de se chausser chaudement. Il commence +à faire froid dans les bois. A présent je m'en vas. Sois prudent. + +Il vit en sortant qu'il tombait une petite pluie froide et serrée. + +--Bon! dit-il, voilà qui va effacer la trace de mes pas en fondant la +neige. + +Et il s'éloigna sans bruit pour aller rejoindre Louis Jolliet qui +l'attendait avec impatience dans la grotte du champ des morts. + + + + + CHAPITRE XVII + + OÙ IL EST PARLÉ D'UN CHARLATAN, + ET D'UN MARCHAND D'ORANGE QUI VENDAIT + TOUTES AUTRES CHOSES QUE DES FRUITS DE MÊME NOM + + +Le lendemain, des le matin, il y avait grande rumeur dans la cabane de +la Perdrix-Blanche. + +Les parents et les amis de la jeune femme y étaient accourus en +apprenant qu'elle était malade. + +Le ouigouam était plein de gens qui, tout ainsi que les commères de nos +pays civilisés, donnaient sur la présente maladie les opinions et les +conseils les plus opposés. + +Assise à côté d'elle, Jeanne feignait de soigner la malade. Celle-ci, de +temps à autre, laissait échapper quelques plaintes, tout en racontant un +rêve pénible qu'elle avait eu durant la nuit et qui lui présageait sa +fin prochaine. + +--Le Jongleur! Où est-il? Qu'on aille chercher le Jongleur! Lui seul a +la vertu de guérir toutes sortes de maux en parlant aux bons et aux +mauvais Esprits. + +Averti aussitôt, le jongleur vint et dit en entrant: + +--Si le méchant Esprit est ici, nous le ferons bien vite déloger! + +Cela avec une grande suffisance. Puis avec un de ces airs graves et +recueillis que nos plus importants médecins lui auraient envié, il +s'approcha de la malade. + +Je n'avancerai pas qu'il lui prît le pouls; car je doute fort que la +découverte de la circulation du sang, faite seulement en 1628 par le +célèbre Harvey, fût encore parvenue à la bourgade d'agnier. Cependant je +puis affermer qu'il fit subir à la malade une foule de questions et jeta +sur elle un ce ces coup-d'oeils de connaisseur comme en ont nos médecins +les mieux posés. + +--Le cas est grave, dit-il en sortant, et j'ai besoin de me retirer à +l'écart pour parler à l'Esprit. + +Il se fit élever sur le champ une espèce de tente à côté du ouigouam et +s'y installa seul. On l'entendit bientôt qui chantait, dansait et +hurlait comme un possédé. Quelquefois pourtant il s'arrêtait et semblait +prêter l'oreille à quelque interlocuteur invisible auquel il répondait +en l'accablant d'injures, et en le sommant de quitter tout de suite le +corps de la malade. + +Au bout d'une heure de ce fatigant manège il revint tout en sueur auprès +de sa patiente, et tel qu'un médecin qui s'informe des effets apéritifs +de sa rhubarbe et de son séné, il lui demanda si maintenant elle ne se +sentait pas mieux. + +Pour toute réponse la Perdrix-Blanche changea ses plaintes en cris +douloureux qui convainquirent l'assistance que le mal augmentait +rapidement. + +De plus en plus sérieux le jongleur se pencha sur sa patiente et lui +saisit le bras qu'il se mit à lui sucer. Tirant avec sa langue quelques +osselets qu'il avait tenus cachés dans sa bouche, il s'écria: + +--Prends courage! ces os qui sortent de ton corps sont un signe que je +viens d'en arracher la maladie. Mais pour que tu sois guérie plus vite, +et afin de conjurer les effets du vilain rêve que tu as fait, il +convient d'envoyer, sur l'heure tes parents et tes amis à la chasse aux +élans et aux orignaux pour manger ce soir de ces sortes de viandes dont +dépend ta guérison. + +C'était tout profit que les jongleurs que d'ordonner ainsi un festin à +tout manger où ils s'en donnaient à gogo. + +Ces sortes de repas étaient d'ailleurs tellement dans les usages établis +que la Perdrix-Blanche n'avait pas même eu la peine de demander celui +que le jongleur s'était empressé d'ordonner. + +Griffe-d'Ours était dans le ouigouam de sa soeur. Sa qualité de Plus +proche parent de la malade lui faisait un devoir de se mettre à la tête +du parti de chasse. Aussi eut-il un instant de défiance. Mais sa soeur +se plaignait toujours, et il ne pouvait refuser de tout faire en sa +puissance pour contribuer à sa guérison. Il sortit donc aussitôt de la +cabane en donnant l'ordre aux plus habiles chasseurs de se préparer à le +suivre. + +Avant d'aller lui-même prendre ses armes, il avisa deux jeunes +guerriers, en posta un à l'entrée de la cabane, et lui enjoignit d'en +défendre l'entrée à Mornac et à Vilarme et de casser la tête à celui des +deux qui voudrait y entrer. Mlle de Richecourt ne devait pas non plus +avoir la liberté de sortir du ouigouam avant le retour du chef. + +Le second factionnaire eut pour consigne d'épier Vilarme et surtout +Mornac et de les empêcher au besoin de sortir du village. + +Tous deux ne devaient être relevés de faction qu'au retour du parti de +chasse. + +Malheureusement pour le chef iroquois ses précautions étaient tardives +et inutiles, car Mornac avait pu, tout à loisir, le matin même, se mêler +à la foule qui avait envahi le ouigouam de la Perdrix-Blanche, et faire +part à sa cousine des instructions de Renard-Noir. Peu lui importait +donc ensuite d'être épié, ce dont il s'aperçu bientôt du reste. + +Pour ce qui est de Vilarme il fut la seule victime de la méfiance de +Griffe-d'Ours; car le baron, dont la figure sinistre annonçait ce +jour-là quelque mauvais dessein, parut fort désappointé d'être menacé +d'un coup de tomohâk, lorsqu'il voulut pénétrer dans la cabane qui +abritait Mlle de Richecourt. + +Il était passé midi, le parti des chasseurs avait depuis longtemps +disparu sous les bois dont les feuillages desséchés jonchaient la terre +durcie par la gelée. + +Le village était paisible, le temps sombre et froid forçant les Iroquois +à rester sous les ouigouams, où l'on faisait un grand feu, si l'on en +jugeait par les gros flocons de fumée blanche qui s'en échappaient en +spirales ouatées. + +L'on n'entendait seulement que quelques imprécations suivies de coups, +qui partaient du ouigouam de la Corneille. Chacun savait que c'était +pour elle une habitude de battre régulièrement tous les jours le baron +de Vilarme, son mari adoptif, et l'on ne s'en inquiétait pas davantage. + +Seul dans la cabane de la bonne et vieille femme qui lui avait une fois +sauvé la vie, Mornac s'occupait tranquillement de ses petits préparatifs +de départ, sans s'inquiéter aucunement de celui qui, caché dans une +cabane voisine, épiait sa sortie et ne pouvait pourtant savoir ce que le +Gascon faisait chez soi. + +Sur les trois heures de l'après-midi un Iroquois qui sortait de sa +cabane aperçut un canot remontant la rivière Manhatte. Il était dirigé +par un seul homme et venait du côté du village. + +Le Sauvage poussa un cri guttural. Plusieurs autres sortirent aussitôt +de leurs ouigouams. + +Le premier leur indiqua le canot du doigt. Ils s'élancèrent aussitôt +hors de l'enceinte du village. + +Arrivés sur le bord de la rivière, ils reconnurent que c'était un homme +blanc qui montait l'embarcation. + +En quelques minutes celui-ci gagna la rive où se tenait le groupe auquel +il adressa la parole en hollandais. + +Les Iroquois qui commerçaient avec les habitants de la +Nouvelle-Hollande, leurs alliés, lui souhaitèrent la bienvenue. + +L'homme débarqua en leur demandant: + +--Avez-vous des fourrures et des raquettes? L'hiver approche et j'ai +besoin de ces effets. + +--Tu en trouveras au village. Que nous apportes-tu en échange? + +--De la poudre et de l'eau-de-feu. + +--De l'eau-de-feu! Oah! viens avec nous. + +--Aidez-moi à porter ces barils. + +On enleva le tout en un tour de main, tandis que l'étranger prenait n +long mousquet couché à l'arrière du canot et le jetait négligemment sur +son épaule. Tout en suivant les Sauvages il soufflait, pour en raviver +la flamme sur une longue mèche allumée qui s'enroulait près de la +lumière de son arquebuse. + +Arrivé au milieu du village il s'arrêta et fit signe de déposer les +barils à terre. + +--Allez me chercher des peaux de castor, de renard et de buffle, des +raquettes et des souliers de peau de daim, dit-il en s'appuyant d'un air +résolu sur le canon de son mousquet. + +Mornac attiré par le mouvement de va et vient sortit de son ouigouam et +vint se mêler au groupe de Sauvages qui entouraient l'homme blanc. + +Joncas et lui se reconnurent aussitôt. + +Mais tous les deux se regardèrent froidement comme s'ils ne s'étaient +jamais vus. + +Joncas qui avait couru longtemps les bois et qui, comme trappeur avait +eu des relations fréquentes avec les habitants de la Nouvelle-Hollande +parlait assez bien la langue de cette population. Muni d'une forte somme +que Mme Guillot lui avait remise il s'était rendu à Orange après avoir +laissé ses deux compagnons dans la grotte du champ des morts. + +Au fort d'Orange il s'était procuré un canot, un baril de poudre, quatre +d'eau-de-vie et s'était embarqué avec ces marchandises sur la rivière +Manhatte qu'il avait remontée jusqu'au grand village d'Agnier. + +Quand on eut entassé à l'envi aux pieds du faux marchand des paquets de +pelleteries de toutes sortes, des souliers de peau de caribou et des +raquettes, il se mit à choisir ce qui lui convenait et à discuter les +prix avec toute l'âpreté d'un véritable commerçant. + +Ces négociations durèrent une bonne heure au bout de laquelle on +entendit des cris de triomphe qui partaient de la bordure du bois. + +C'était le parti de chasseurs qui revenait chargé de gibier. + +Griffe-d'Ours s'informa de la cause du rassemblement qui s'était fait au +milieu du village et s'approcha comme les autres de Joncas qui le +regarda d'un oeil indifférent et qu'il ne reconnut point. + +--Quelles sortes de marchandises mon frère a-t-il donc apportées? +demanda l'Iroquois à Joncas. + +--De la poudre et de l'eau-de-feu, chef. + +--De l'eau-de-feu! s'écria Griffe-d'Ours dont les traits s'animèrent +aussitôt. Il ne nous manquait plus que cela pour notre festin, dit-il +aux siens. + +--Nous y avons pensé, répondirent les Sauvages, et chacun, ce soir, en +aura sa part. + +--Oah! repartit Griffe-d'Ours avec satisfaction. Notre frère blanc +partagera-t-il avec nous le grand repas à tout manger? + +--Je le voudrais bien, répondit Joncas, mais je dois être de retour à +Orange durant la nuit, et il faut que je parte tout de suite. + +--Mon frère est libre de s'en aller quand il voudra. + +Joncas s'inclina sans répondre, et, ces échanges faits, demanda qu'on +l'aidât à emporter ses emplettes jusqu'au canot. + +On s'empressa de l'obliger. + +Quand il eut placé ses effets sur l'embarcation, il salua de la main +tous ceux qui l'avaient escorté, s'assit à l'arrière de sa pirogue que +se mit à descendre aussitôt le courant et disparut au prochain détour de +la rivière. + +Joncas suivit ainsi le fil de l'eau près d'une demi-lieue au dessous de +la bourgade. Là, bien sûr qu'on ne pouvait plus le voir et qu'il n'était +pas épié, il s'orienta. Sur la rive gauche il reconnut un gros arbre +qu'il avait remarqué. A trois reprises il imita le cri strident et cassé +du martin-pêcheur. + +Du massif d'arbres qui bordaient la rive le même signal répondit au +sien, et Joncas poussa son canot vers le bord qu'il atteignit en +quelques coups d'aviron. + +La tête et le corps nu d'un Sauvage sortirent d'une touffe de +broussailles. + +--Le Renard-Noir est-il fatigué de m'attendre? demanda Joncas. + +--Un vrai Huron ne connaît pas la fatigue, répondit fièrement le +Sauvage. Mon frère a-t-il réussi? + +--Oui. L'eau-de-feu coulera pendant le festin ce cette nuit. + +--_Andeya!_ (Voilà qui est bien.) + +--Cachons le canot sous ces branchages et dépêchons-nous d'emporter tout +cela. + +Dix minutes plus tard il s'enfonçaient dans la forêt. + +Chargés d'effets, ils n'allaient que lentement et vu qu'il leur fallait +tourner au loin le village pour ne pas être aperçus, l'obscurité du soir +descendait sur la forêt quand ils pénétrèrent dans la grotte. Jolliet +les y attendait le mousquet au poing tout en prêtant l'oreille aux +rumeurs inaccoutumées qui venaient de la bourgade. + +--Il paraît que les réjouissances ont commencé là-bas et que mon +eau-de-vie dégourdit ces gredins, remarqua Joncas. Tout va bien, +monsieur Louis, et il est probable que, cette nuit vos amis seront +libres. Mais, dites-moi donc un peu, cette caverne a bien changé de +façon, depuis que je suis parti. Pourquoi cette pierre coupe-t-elle +maintenant le souterrain en deux? + +Jolliet lui exposa que ce quartier de roc s'était affaissé pendant le +tremblement de terre de la nuit précédente. + +Joncas s'en approcha et hocha plusieurs fois la tête. + +--Enfin! dit-il, prenons d'abord une bouchée. Nous porterons ensuite ces +fourrures et ces souliers au fond de la caverne, avant de nous glisser +vers le village. + +Pendant leur frugal repas, ils discutèrent de nouveau le plan qu'ils +avaient formé pour l'évasion des captifs. L'on ne se leva que lorsque +chacun eut sa part de l'exécution bien marquée d'avance. + +Le Renard-Noir se pencha un instant hors de la grotte et prêta l'oreille +aux rumeurs confuses de la nuit. + +--Le festin est commencé, dit-il, le village est plus paisible. + +--Dépêchons-nous alors, repartit Joncas; la nuit est assez faite pour +que nous nous approchions de la bourgade. Glissez-vous au fond de la +caverne avec M. Jolliet. Vous recevrez les ballots à mesure que je vais +vous les passer. + +Jolliet et le Huron se traînèrent sur les genoux et les mains, sous la +pierre menaçante et Joncas se mit à leur pousser les marchandises qu'il +s'était procurées à Agnier. Ses deux compagnons les tiraient de leur +côté pour les placer ensuite au fond de la grotte. + +Il ne restait plus qu'un gros paquet de fourrures. Joncas que se hâtait +et ne voulait point perdre de temps à le défaire crut que ce dernier +pourrait passer comme les autres. Il l'introduisit sous la pierre. Le +ballot n'y pouvait entrer qu'avec effort. + +Joncas s'arc-bouta sur le sol et poussa fortement. Jolliet et le +Renard-Noir tiraient aussi vers eux. + +Le ballot passa, mais non sans arracher une couche de terre et de +cailloux d'une des parois de la grotte, immédiatement au-dessous de la +pierre. + +--Hein! fit Joncas, en se traîna à son tour sous l'arche sombre pour +rejoindre ses amis, cela a passé tout juste. + +Son corps se trouvait dans la partie intérieure de la grotte; mais par +malheur, en passant, il accrocha du bout de son pied une pierre qui, +seule, retenait faiblement le rocher suspendu. + +Un craquement sourd retentit. Joncas bondit vers le fond de la grotte, +tandis que l'énorme roche s'affaissait avec fracas sur le sol en +bouchant tout à fait l'entrée de la caverne. + +Trois cris d'angoisse qui n'en firent qu'un seul éclatèrent dans le +souterrain sourd. + +Sans se parler, les trois hommes se ruèrent d'un commun élan sur cette +muraille de granit pour profiter du mouvement qu'elle avait encore afin +de la renverser sur elle-même. + +Le rocher ne s'en enfonça que plus avant dans la terre et garda une +terrible immobilité. + +--C'est par ma faute! malédiction, rugit Joncas. Et eux qui nous +attendent! + +--Le Grand-Esprit les abandonne, dit froidement le Sauvage. + +Et il s'assit consterné. + +La première pensée de ces trois hommes dévoués avait été pour leurs amis +qu'ils ne pouvaient plus secourir. + +La seconde, plus poignante, plus atroce encore, leur montra la mort +horrible qui les attendaient eux-mêmes dans les entrailles de ce rocher +fermé sur eux comme le marbre d'un tombeau. + + + + + CHAPITRE XVIII + + UN GALA IROQUOIS + + +Dans la cabane de Griffe-d'Ours, la plus grande du village, étaient +réunis ce soir-là trois cents guerriers Iroquois. + +Il n'y avait pas de femmes avec eux, car elles faisaient généralement +leurs festins à part. + +Le vacarme était à son comble. La danse dont la coutume faisait toujours +précéder un grand repas, tirait à sa fin et acquérait un entrain, un +délire, une furie à donner le vertige. + +Chacun avait d'abord dansé seul en célébrant les exploits de ses +ancêtres et les siens propres. Cela avait duré deux heures. + +Maintenant l'assemblée tout entière se tenait par la main et tournait en +sautant avec des hurlements de joie, dans une ronde échevelée. + +Sous le vaste ouigouam à demi éclairé par des méchantes torches de bois +résineux, on voyait tournoyer une longue chaîne d'hommes aux mains +enlacées. Ils étaient nus et ainsi frénétiques et hurlants, ils avaient +l'air, dans cette demi obscurité, de démons célébrant quelque saturnale +dans l'abîme maudit. + +Mêlée à cette foule délirante vous auriez pu distinguer, à chaque tour +de la ronde, une figure étrange, au milieu de laquelle une longue +moustache en croc produisait le plus curieux effet parmi les tatouages +dont les joues étaient bigarrées. Le corps que surmontait cette drôle de +figure n'aurait pas moins attiré votre attention par les gambades +extravagantes auxquelles il se livrait. A force d'adresse et de +dislocation, sa danse prenait un caractère tellement original et +fantastique que tous ceux qui le pouvaient bien apercevoir riaient aux +larmes. + +Que l'on veuille bien m'en croire ou non, mais, sur mon âme, c'était le +chevalier du Portail de Mornac qui se livrait, à sa manière, au noble +exercice de la danse. + +--Ah! grommelait-il entre deux gambades, vous vous croyez forts en +gymnastique. Eh bien! sauvages que vous êtes, je m'en vais vous montrer +un peu, moi, ce que peut faire un cadet de Gascogne après deux ans +d'assiduité à l'académie de Paris. Tra-deri-dera! chantait-il en +effleurant du bout du pied l'oeil de son voisin de droite. Zim-la-hi-to, +paf! + +Et son talon s'en allait caresser le menton de son suivant de gauche. + +Tout cela avec des cabrioles, des gestes et des sauts impossibles. + +Savez-vous quelle était la pensée dominante de tous ceux qui le +regardaient C'est qu'il eût vraiment été dommage de brûler complètement +la veille un si joyeux diable qui, après tout ne causait de mal à +personne et faisait rire tout le monde. + +La vitesse de la ronde augmentait. Ce n'était plus une danse, c'était +une course folle, furibonde. + +Le sang fouetté par ce violent exercice, le cerveau échauffé par le +tournoiement rapide et prolongé, les danseurs étaient pris de vertige; +et la bande hurlante allait de plus en plus vite. + +Mornac en était arrivé à ne pouvoir plus battre le moindre entrechat et +c'est à peine s'il avait la satisfaction de lancer parfois son pied dans +le nez d'un voisin. Il était soulevé, entraîné, balayé comme un fétu de +paille. + +Enfin il sentit le vertige l'empoigner à son tour. + +Étourdi, ébloui, aveuglé, il se laissa tout à fait aller à l'élan +général et ferma les yeux. + +Longtemps il fut ballotté sans presque lui laisser toucher du pied la +terre. + +Il était déjà navré, étouffé presque par le manque d'air et la vélocité +du mouvement, lorsqu'enfin la longue chaîne circulaire des danseurs, +oscillant deux ou trois fois sur elle-même, se rompit et s'abattit de ci +de là, haletante, épuisée, stupide. + +Mornac qui n'avait plus la volonté de se retenir à rien, roula plusieurs +fois sur le sol, mais d'une si burlesque façon que ceux qui le purent +voir exécuter cette dernière cabriole, se tinrent les côtes à deux mains +pour les empêcher de voler en éclats par la force du rire. + +Le Gascon que s'en aperçut en revenant à soi, se dit: + +--Je crois, sandis! que je joue passablement mon rôle et que le +Renard-Noir serait content de moi s'il me pouvait voir. + +Les danseurs se relevaient l'un après l'autre, encore étourdis et +essoufflés lorsque Griffe-d'Ours qui avait le premier recouvré ses +esprits, s'écria: + +--Vous êtes tous invités au banquet! + +--Ho! ho! répondirent les assistants qui coururent chercher leurs +_ouragans_ ou écuelles d'écorce et leurs _mikouannnes_ ou cuillers de +bois, qu'ils avaient, en entrant, déposées dans la cabane. + +Ils vinrent aussitôt se placer autour de vingt-cinq grande chaudières où +bouillaient ou rôtissaient les viandes du festin. + +S'il me fallait énumérer toutes les pièces de gibier et les poissons qui +cuisaient dans ces chaudières et qui devaient être dévorés durant la +nuit par ces trois cents diables d'affamés enragé, je n'en finirais plus +et vous ne me croiriez pas ou seriez épouvantés. + +Qu'il me suffise de dire qu'il y avait deux ours, dix castors, huit +chiens, cent soixante-dix poissons énormes et de toutes espèces, et une +infinité de volatiles depuis l'oie et le canard sauvage jusqu'aux plus +petits oiseaux; sans compter les lièvres et les écureuils. Le tout +cuisant à la fois, pêle-mêle, sans sel et sans épices. + +Chacun des convives renversa son plat devant soi, et tous s'assirent en +rond autour des chaudières, les jambes retirées sous le corps. + +Griffe-d'Ours ordonna de descendre les chaudières qu'il fit mettre +devant lui et dit à haute voix. + +--Hommes qui êtes ici assemblés, c'est moi qui fais le festin. + +Ce à quoi ils répondirent tous du fond de leur poitrine: + +--Hô! + +--De chair de castor. + +--Hô-ô-ô! + +--De chair de chien. + +--Hô-ô-ô-ô! + +--De gibier et de poisson. + +--Hô-ô-ô-ô-ô! + +Griffe-d'Ours, le distributeur, s'arma d'une longue et large cuiller et +recueillit la graisse qui flottait sur le bouillon, à la surface de +chaque chaudière. De cette huile chaude il remplit un grand plat +d'écorce, en prit le premier plusieurs gorgées qu'il but avec autant de +satisfaction apparente que si c'eût été du meilleur vin, et passa à ses +convives le plat dont tour eurent leur part. + +Puis Griffe-d'Ours prit les écuelles de chacun et se mit à distribuer +les viandes le plus largement possible, passant à tour de rôle les +_ouragans_ biens garnis mais sans regarder qui il servait. Car toutes +les parties du cercle que formaient les convives étaient aussi courbées +et par conséquent aussi nobles les unes que les autres, il n'y avait +point de préséance à observer. + +Il tirait à l'aide d'un bâton pointu, des quartiers entiers de venaison +qu'il distribuait à chacun, réservant néanmoins pour ses amis les +morceaux les plus friands qu'il leur présentait, comme marque de faveur, +au bout du bâton. + +A l'un auquel il passait la tête d'un castor, que l'on considérait chez +eux comme la partie la plus délicate de cet animal, il disait: + +--Mon cousin, voici ta tête. + +A l'autre, en lui offrant une épaule d'ours, il disait encore: + +--Mon cousin, voici ton épaule. + +Personne ne songeait à se choquer de ces préférences qui étaient en +usage. + +Lorsque chacun fut servi, Griffe-d'Ours s'assit à son tour mais sans +rien prendre pour lui-même. + +Son voisin de droite, choisit les meilleurs morceaux parmi ce qui +restait et les lui présenta en disant: + +--Chef, voilà ton mets. + +A l'énumération de chacun desquels Griffe-d'Ours avait soin de répondre +à son tour: + +--Hô-ô! + +A mesure qu'on avait été servi, le silence avait grandi de plus en plus +dans la cabane. On ne parlait que le moins possible dans les festins à +tout manger. Il n'y avait pas de temps à perdre. + +Bientôt l'on n'entendit plus que le bruit des mâchoires qui déchiraient +à belles dents d'énormes bouchées de chair; ou les susurrations des +bouches avides aspirant le suc des viandes fumantes. + +La grande bataille des estomacs était commencée. + +Que le lecteur me pardonne cette scène d'un réalisme effréné. Mais le +festin était chez les sauvages une des plus grandes solennités, et je ne +saurais la passer sous silence alors que nous sommes entrés dans la +grande bourgade d'Agnier que pour étudier de près les moeurs de ses +habitants. + +Et qu'on n'aille pas croire que je charge ce tableau de couleurs +impossibles. Si l'on veut voir jusqu'où allait la gloutonnerie bestiale +des Sauvages, on n'a qu'à consulter les Relations des Jésuites (1634) où +j'ai puisé les idées d'une partie du présent chapitre. L'on verra que +j'ai dû rester en deçà de la description du révérend chroniqueur, +surtout quant à ce qui a trait aux suites de la voracité des convives. + +Pendant une heure ce fut vraiment incroyable de voir l'énorme quantité +de victuailles qui disparut des ouragans pour s'engloutir dans ces trois +cents estomacs d'une effrayante élasticité. + +A chaque instant retentissaient ces cris: + +--J'ai fini ma tête + +--Hô-ô! disait Griffe-d'Ours en recevant une écuelle vide. Eh bien! +voici ton jambon. + +Et il renvoyait une cuisse d'ours. + +--J'ai fini mon épaule hurlait un second qui jetait un regard glorieux +sur les autres convives. + +--Hô-ô-ô! voici ta jambe. + +Et l'ouragan retournait à l'infatigable mangeur avec un quartier de +chien. + +Il y avait une heure que durait cette goinfrerie. Mornac, que +Griffe-d'Ours avait, par bonheur, assez maigrement servi pour lui +montrer qu'il ne l'estimait guère, s'escrimait tant bien que mal sur une +carcasse de lièvre qu'il grignotait du bout des dents, mais sans +s'arrêter pour ne point froisser la susceptibilité des convives. De +temps à autre il jetait un regard sur Griffe-d'Ours et Vilarme qui avait +été forcé d'assister au festin. Mais ce n'étaient que de furtifs +coups-d'oeil. Il ne voulait point paraître préoccupé. + +Son attention fut attiré bientôt sur l'un des plus hardis mangeurs que +venait, avec une évidente satisfaction, de renvoyer son écuelle au +distributeur pour la troisième fois. Un murmure approbateur des convives +avait accueilli cette demande et l'héroïque mangeur souriait béatement +sous les regards d'admiration qui tombaient sur lui de toutes parts. + +Il était tout rouge, non de modestie, veuillez m'en croire, mais de +gourmandise surabondamment satisfaite. Ses yeux pleuraient et de petits +ruisseaux de graisse lui coulaient doucement sur le menton. + +La bouche encore pleine, il bégaya ces mots à plusieurs reprises: + +--En vérité je mange! En vérité je mange! + +--Cap de dious! qui pourrait en douter! pensa Mornac, car il commençait +à comprendre quelques mots d'iroquois. Voilà bien un rude gaillard qui +aurait pu tenir tête à Gargantua et à Grandgousier dont parle Messire le +joyeux curé de Meudon! Quel appétit, cadédis! Voyons un peu comment il +s'y va prendre pour attaquer ce troisième service. Oh! l'ogre! Sa faim +redoublerait-elle à mesure qu'il dévore, comme Anthée qui, dit-on, +reprenait de nouvelles forces à chaque fois qu'il touchait la terre! + +L'entrain du mangeur était en effet incroyable. + +--Voilà toute ta jambe, lui avait dit Griffe-d'Ours en lui faisant +parvenir un gigot de chien. + +L'autre s'en était emparé à deux mains par un bout et déjà sa bouche et +ses dents faisaient leur devoir de l'autre. + +--Corne du diable! se dit Mornac émerveillé, il me semblerait lui voir +jouer de la flûte s'il n'allait un peu trop fort pour avoir longtemps +bonne haleine! + +Cette idée lui parut drôle et il ne put s'empêcher de rire. + +Ses voisins levèrent la tête. + +Griffe-d'Ours le regarda en fronçant les sourcils. + +--Qu'est-ce donc qui cause la grande joie du visage pâle? demanda-t-il à +Mornac. + +Celui-ci vit qu'il avait fait une sottise et son esprit inventif tâcha +de détourner aussitôt l'orage que son inconvenance pouvait attirer sur +lui. + +--Je pensais, chef, dit-il que je prenais tout en mangeant une gorgée +d'eau-de-feu. Et il me semblait que cela augmentait mon appétit en +égayant mes esprits. Cette seule idée m'a fait rire. + +Il y eut un éclair dans l'oeil de Griffe-d'Ours. + +--Le blanc a raison, dit-il aux convives. Il prétend que l'eau-de-feu +nous ferait manger davantage et nous rendrait joyeux. Où est +l'eau-de-feu? + +--L'eau-de-feu! Où est l'eau-de-feu? crièrent tous les autres avec un +tel entrain que la cabane en trembla. + +--Voilà que ça mord! pensa Mornac. + +Son regard se croisa avec celui de Vilarme qui lui parut soudain plus +méfiant. Quelques convives sortirent sur le champs et revinrent avec les +barils d'eau-de-vie dont l'un avait déjà été ouvert et à moitié vidé +avant le repas. Ce qui avait causé l'excitation peu ordinaire de la +danse. + +On vida le reste du premier baril dans un grand plat d'écorce à même +lequel le chef but d'abord à longs traits et les autres convives après +lui. + +Ensuite de quoi le festin continua. + +Les mâchoires reprirent leur rude besogne avec plus d'entrain que +jamais. Seulement, au bout de quelques minutes, l'eau-de-vie agissant, +les langues se mirent aussi de la partie et les conversations +s'engagèrent. + +Isolées d'abord, elles firent le tour du cercle comme une traînée de +poudre qu'on enflamme, et devinrent aussitôt générales. + +Dix minutes s'étaient à peine écoulées que Griffe-d'Ours se leva pour +obtenir le silence. + +--Que mes frères n'oublient pas, dit-il que nous avons encore de +l'eau-de-feu, et que cela aide à avaler les viandes du festin. + +--Hô-ô! vociférèrent les autres. Nous avons encore de l'eau-de-feu, +qu'on nous en donne! + +Le second quart fut défoncé, le plat rempli et vidé de nouveau deux fois +de suite. + +Cela va bien! pensa Mornac qui avait donné comme les autres son accolade +à l'énorme coupe. + +--Il me regarde curieusement, pensa le Gascon. Se douterait-il de +quelque chose? Malheur à lui dans ce cas! Je le tuerai! + +Tandis que les conversations s'engagent de nouveau pour devenir de plus +en plus bruyantes, profitons du tumulte afin de nous rendre un peu +compte des réflexions de Vilarme. + +Dans l'après-midi, on se souvient qu'il avait encore reçu une verte +correction de la Corneille, son acariâtre moitié. Cette scène avait eu +lieu juste avant l'arrivée de Joncas au village et la honte avait +empêché Vilarme de sortir si tôt après, bien que le brouhaha causé par +la venue du marchand eût éveillé son attention. + +Mais le tumulte créé par le retour du parti de chasse avait donné le +dernier coup d'éperon à sa curiosité, et, la Corneille étant déjà sortie +de sa cabane pour aller se joindre au groupe qui entourait le marchand, +Vilarme s'était décidé d'en faire autant de son côté. Mais comme il +arrivait près de la foule, Joncas avait déjà tourné le dos pour sortir +du village. + +Vilarme ne l'ayant pas vu en face n'avait heureusement pu reconnaître le +Canadien sous son déguisement. + +Cependant les allures de Mornac pendant la danse et le repas, la +proposition détournée du Gascon touchant l'eau-de-vie, lui donnaient à +penser. + +N'y aurait-il pas encore perfidie là-dessous? se disait Vilarme tout en +feignant de manger. Cela me sembles suspect. Et ce festin même, n'est-ce +pas la Perdrix-Blanche qui l'a ordonné ou fait commander? Elle était +bien portante hier. Et aujourd'hui la voici subitement malade... Cela +louche. Il y a du Mornac là-dessous. S'il veut encore s'enfuit avec sa +belle parente, nous verrons à entraver leurs desseins. Mais moi-même que +fais-je ici? Ma position n'est-elle pas intolérable? Méprisé de +Griffe-d'Ours, en butte à ses soupçons, haï de Mornac et de sa cousine, +berné par les Sauvages, maltraité ignominieusement par cette femme +maudite qui semble avoir pour mission de me faire expier ce lâche +assassinat que j'ai commis autrefois sur une femme, n'ai-je pas aussi, +moi, de seul recours qu'en la fuite? Fuir, c'est cela! Fuyons, nous +aussi. Qui, mais Mornac que je laisse avec elle que j'aime? Car c'est +une vraie fatalité, mais je l'aime cette fille de ma victime. Sa fortune +n'est pas à dédaigner non plus! Que faire?... + +Longtemps il resta plongé dans ses réflexions, et tellement absorbé +qu'il en oubliait de manger. + +Mornac qui s'en aperçut se dit: + +--Voilà Vilarme qui délibère avec lui-même. Il doit ruminer quelque +vilainie. Attention! + +--C'est cela, continuait de penser Vilarme. Sans plus tarder j'agirai ce +soir même. Mettant à profit quelque bonne occasion je m'esquiverai d'ici +pour me glisser inaperçu jusqu'à la cabane que Mlle de Richecourt +habite. Il n'y a plus maintenant de sentinelle à la porte de son +ouigouam. Je m'en suis convaincu avant d'entrer dans celui-ci. Tandis +que le chef Iroquois et ce maudit Mornac seront tranquillement ici je +pénétrerai sans obstacle jusqu'à la jeune fille qui me sera livrée sans +défense... Cette nuit je tuerai Mornac et après que je l'aurai vaincue, +la belle ne sera que trop aise encore de s'enfuir avec moi pour éviter +les brutalités de Griffe-d'Ours et les horreurs de la vie sauvage. + +Ce petit plan n'est pas bête! Ayons l'oeil au guet et choisissons bien +le moment pour ne pas manquer notre sortie. + +--De l'eau-de-feu! qu'on nous en donne! criaient les convives. + +Le plat d'écorce rempli jusqu'aux bords, circula de nouveau tout autour +du cercle des Sauvages dont l'ivresse se trahit bientôt par les gestes +et les poses les plus désordonnées. + +Ceux qui avaient vidé leur assiette s'étendaient sans façon sur le dos +et se laissaient aller aux premiers bercements de l'ivresse et à la +somnolence stupéfiante causée par la quantité de viandes qu'ils avaient +avalées. + +Les autres ayant à coeur de terminer leur tâche continuaient à lutter +bravement contre les dégoûts que leur causait leur goinfrerie et contre +les premières vapeurs de l'ivresse qu'ils sentaient planer sur leur +cerveau comme un épais brouillard. + +--Que je sois pendu, pensa Mornac, si plusieurs d'entre eux ne crèvent +pas comme des canons trop chargés. Les sales animaux! Et dire, pourtant, +qu'un gentilhomme, de toute bonne lignée qu'il soit, se met dans un état +semblable pour avoir pris trop de vin! Mornac, mon bon, ceci est une +frappante leçon pour toi qui souvent, hélas! a par trop coudoyé Messire +Bacchus. Un homme qui se respecte doit avoir horreur de se mettre en une +aussi abjecte condition, et je jure, dès ce moment de ne plus boire! +Quand je dis ne plus boire, j'entends ne plus en abuser. Car pour ce qui +est de se gaudir le coeur avec un verre ou deux du divin jus de la +treille, en face d'un bon et loyal ami, je ne vois pas qu'un honnête +homme puisse trouver à redire. Mais m'avilir encore à l'instar de ces +brutes, jamais! Je me le jure à moi-même et me prends la main à cet +effet. + +Le plat d'écorce fut encore rempli. + +Quelques-uns de ceux qui s'étaient couchés se relevèrent pour boire +encore une fois et se recouchèrent aussitôt. Plusieurs n'eurent pas la +force de s'asseoir et retombèrent inertes après quelques vains efforts. + +Cette dernière lampée en acheva d'autres qui avaient tenu bon jusque-là +et qui s'affaissèrent à côté de leurs compagnons. + +Mornac remarqua avec inquiétude que Griffe-d'Ours n'avait fait +qu'effleurer, cette fois, la coupe du bord de ses lèvres. + +--Diable! qu'est-ce que cela veut dire? pensa le Gascon. Ce gredin +aurait-il l'intention de ne se point griser? Se souvient-il qu'il a +promis à Jeanne de la forcer à l'épouser cette nuit? Irait-il prévenir +notre dessein de fuite? L'heure avance, damnation! et Vilarme qui +m'épie! + +--Cette solennité est bien choisie pour célébrer mon mariage avec la +vierge blanche se disait Griffe-d'Ours. C'est au milieu de ses guerriers +réunis qu'un chef doit prendre femme. C'est bon, je vas aller chercher +la vierge pâle sous son ouigouam et l'amener ici. Je ne me sens pas +encore assez hardi pour la contraindre à m'écouter. Cette femme fière a +tant de puissance dans son oeil noir. Si je prenais quelques gorgées de +plus d'eau-de-feu. Je me suis ménagé jusqu'à présent. + +Il fit signe qu'on lui passa la coupe. + +Mornac le couvait des yeux. + +Vilarme qui les observait tous les deux vit leur attention détournée. Il +se leva et sortit de la cabane sans être remarqué. + +Après avoir bu Griffe-d'Ours sembla concentrer ses forces pour ranimer +son courage. + +Il se mit debout, non sans quelques efforts et se dirigea vers la porte +du ouigouam en titubant un peu. + +Il pouvait être alors dix heures du soir. + +--Mon Dieu! pensa Mornac, pourvu que mes amis soient arrivés! Mais +Vilarme n'est plus là! Malédiction! + +S'il n'eût écouté que l'inspiration du moment il aurait bondi au dehors. +La prudence le retint. + +Il attendit que Griffe-d'Ours fut sorti du ouigouam pour le quitter à +son tour. + +Les entrées et sorties des convives étaient assez ordinaires pendant un +festin pour qu'on ne prît pas garde à l'absence de quelques-uns. + +En mettant son pied fiévreux hors de la cabane, Mornac aperçut +Griffe-d'Ours qui le précédait de quelques pas, et plus loin, tout près +du ouigouam de la Perdrix-Blanche, une ombre qui se mouvait dans la +nuit. + +Mornac réfléchit que ce devait être Vilarme et passa immédiatement +derrière la cabane du festin pour gagner la sienne inaperçu en faisant +un détour. + +Son coeur battait à rompre sa poitrine. + +--Oh! malheur à vous, mécréants! grondait-il tout en se faufilant entre +les ouigouams silencieux et sombres, malheur à vous! Mes amis sont là +qui m'attendent impatients. Nous sommes de force à lutter contre vous +deux! + +Il atteignit sa cabane dont il écarta la portière d'une main fébrile. + +La hutte était plongée dans une obscurité presque complète. Quelques +tisons à demi éteints brillaient faiblement au milieu de la cabane +plongée dans l'ombre à ces extrémités. Le silence n'y était interrompu +que par les ronflements de la vieille qui dormait dans un coin. + +--Ne seraient-ils pas arrivés! fit Mornac en se penchant avec anxiété +sur les charbons pour en raviver le feu. + +La flamme jaillit sous le souffle ardent du jeune homme qui jeta un coup +d'oeil rapide autour de lui. + +Il ne vit que la vieille qui dormait toute recoquillée sur son galetas. + +--Personne! Oh! le ciel nous hait donc! Et bien! puisque le temps est +venu, allons mourir! + +Il se pencha vers l'endroit où il couchait habituellement, tira de sous +son lit une hache et un long couteau de chasse que la vieille lui avait +procurés durant le jour, rejeta le tison allumé dans le brasier, et +bondit hors du ouigouam. + + + + + CHAPITRE XIX + + TERREURS MORTELLES + + +En proie aux angoisses les plus poignantes, Mlle de Richecourt avait +passé la journée auprès du grabat de la Perdrix-Blanche. + +Terrifiée par la promesse que Griffe-d'Ours lui avait faite de la +prendre pour femme le soir même, elle avait alternativement prié et +pleuré tout le jour. Le moment de la fuite se trouvait si rapproché de +l'heure terrible dont le chef Iroquois l'avait menacée, les chances +d'une évasion si précaires et si hasardées qu'elle avait fait d'avance +le sacrifice de sa vie, bien décidée de prévenir le déshonneur par une +mort volontaire. A force de songer aux probabilités de sa fin prochaine, +elle en était arrivée, vers le soir, à une tranquillité relative qui se +pouvait expliquer moins par la force de la volonté que par un +affaissement nerveux amené par l'excitation extrême qu'elle avait +ressentie la veille et le jour même. + +Pendant le festin, auquel nous venons d'assister, elle était donc là, +près du galetas de la Perdrix-Blanche endormie. Elle, assise, immobile, +sa figure pâlie appuyée sur sa main gauche, le regard triste et vague, +les lèvres décolorées, mais contractées et portant l'expression d'une +décision irrévocable. + +Ainsi pâle et sans mouvement, à peine éclairée par les lueurs ternes du +feu qui allait s'éteignant au milieu de la cabane, la demoiselle de +Richecourt ressemblait à ces blanches statues de marbre, assises +éplorées sur les tombeaux des châtelaines, ses aïeules, qui reposaient +dans la chapelle funéraire du château de Kergalec. + +A mesure que l'heure fatale approchait, la conscience semblait lui +revenir et des frissons nerveux passaient par tout son être au moindre +bruit, tout comme la calme surface d'un lac frémit au plus petit souffle +de vent. + +Il est si bon de vivre, après tout, lorsque l'on n'a que vingt ans à +peint et qu'on est doué par Dieu de la richesse et de tous les dons +personnels qui semblent promettre un prochain avenir de félicité! +Comment ne pas sentir des regrets amers de quitter une vie toute +parsemée d'illusions dorées et de séduisantes promesses dont on n'a pas +pu constater encore la cruelle inanité. Sentir circuler dans ses veines +un sang jeune et généreux et se dire: Dans une heure, en moins de temps +peut-être, mon coeur fait pour aimer et pour battre sur une âme amie +arrêtera soudain ses pulsations vivifiantes. Cette exubérance de vie que +je sens bouillonner en moi, se calmera subitement pour se geler sous le +souffle de glace de l'éternelle immobilité! Oh! les malheureux qui ont +éprouvé ces atroces tourments ont dû bien souffrir et Dieu qui juge tout, +leur aura su pardonner peut-être un désespoir inspiré par une destinée +aussi cruelle. + +Jeanne était donc froide en apparence, mais le coeur plein d'émotion, +prêtant l'oreille aux mille bruissements nocturnes, elle se demandait +s'il était bien vrai que la mort fût proche ou s'il lui restait encore +une espérance de salut. + +Des pas furtifs, qui se rapprochaient évidemment du ouigouam, vinrent +tout à coup répondre à son coeur comme un choc dont les vibrations vont +frapper sur un endroit sonore. + +Elle se redressa, la gorge palpitante, ses lèvres sèches entr'ouvertes +et le regard plein d'une anxiété terrible. + +--Oh! si c'était mes amis! pensa-t-elle. + +A mesure que les pas devenaient plus distincts, les palpitations de son +coeur se faisaient plus pressées et frappaient comme des coups de +marteau dans sa tête. + +Celui qui s'approchait allait entrer. + +Qui allait-elle voir apparaître? + +Question de vie ou de mort. + +Ses deux mains se croisèrent sur sa poitrine qui bondissait +convulsivement. + +A la porte une main se montre. + +La portière s'agita, s'ouvrit. + +Jeanne poussa un cri de terreur. + +C'était Vilarme. + +Souriant, il s'avança vers la jeune fille épouvantée. + +Elle avait été tellement absorbée par la seule pensée du terrible +Griffe-d'Ours qu'elle avait oublié les dangereuses poursuites du baron. +Au lieu du péril prévu, un autre inattendu, mais aussi terrible, se +dressait tout à coup devant elle, sans empêcher en aucune sorte les +approches aussi périlleuses du premier. + +--Vous me paraissez bien émue, Mademoiselle, dit l'affreux homme. + +Furtivement, Jeanne glissa sa main droite dans les plis de sa robe, et +ne répondit pas. + +--Vous me haïssez donc beaucoup! continua-t-il d'un ton douloureux et +peiné. + +Vous vous trompez un peu, Monsieur, répondit Jeanne en s'efforçant de +raffermir sa voix. C'est plus que de la haine que je ressens pour vous, +c'est de l'horreur! + +Vilarme pâlit. + +--Et le chef iroquois, reprit-il trouve donc un peu plus de grâce devant +vous? + +A son tour Jeanne pâlit encore, malgré que cela eût paru d'abord +impossible. + +--Il est rumeur qu'il vous doit épouser cette nuit. + +Mlle de Richecourt ne répondit pas. + +Malgré la position périlleuse où elle se trouvait, elle semblait prêter +l'oreille à quelque bruit du dehors. + +Elle avait cru entendre un nouveau bruissement de pas. + +--Écoutez! Mademoiselle, continua Vilarme qui se rapprocha de la jeune +fille. Le temps presse, les instants sont précieux; chaque seconde vaut +une année. Vous êtes menacée du plus effroyable sort qui peut atteindre +une femme de votre caste. Vous, la femme d'un brutal Iroquois! Il y a de +quoi vous glacer le sang dans les veines. Encore une fois veuillez +m'écouter. N'oubliez pas que si j'ai tué votre mère, ce fut, après tout, +par amour. Je vous aime comme je l'ai aimée, avec passion, rage et +furie! Voulez-vous être ma femme? Nous allons fuir ensemble... + +Le regard que Mademoiselle de Richecourt laissa tomber sur l'infâme +était tellement chargé de dégoût et d'horreur qu'il comprit quelle +immense répulsion il causait à Jeanne. + +Mais cet homme qui avait, innée en lui, la furie du crime, s'écria: + +--Eh bien, tu l'auras voulu! + +Et il s'élança pour saisir la jeune fille qui sauta par dessus le corps +de la Perdrix-Blanche. Celle-ci réveillée se mit sur son séant. Vilarme +allait franchir à son tour ce frêle obstacle lorsque la portière +s'écarta soudain. + +Un homme bondit à l'intérieur. + +Le casse-tête qu'il brandissait tournoya en sifflant et s'abattit sur la +tête de Vilarme. + +Le crâne du misérable vola en éclat par la cabane avec des lambeaux +sanglants de cervelle qui jaillirent jusque sur la robe de Jeanne. + +Sans un cri, Vilarme s'abattit sur le sol, la tête fracassée, vide, +ruisselant de sang, hideux. + +Il était mort. + +--Griffe-d'Ours! s'écria Jeanne avec une angoisse inexprimable. + +Le chef iroquois se pencha sur le cadavre de Vilarme qu'il poussa du +pied. + +--Le chef a bien fait, dit-il, de venir chercher sa femme que ce chien +convoitait. Il était temps! La vierge blanche est-elle prête? Mes +guerriers m'attendent pour assister à notre mariage. + +Pour toute réponse Jeanne brandit le stylet qui ne l'avait point quitté, +afin de s'en frapper au coeur. + +Mais en appuyant sur sa jambe droite et en avançant sa poitrine pour +donner plus de force au coup qu'elle se voulait porter, son pied glissa +sur un fragment encore chaud de la cervelle de Vilarme et la pauvre +Jeanne tomba à la renverse en laissant échapper son arme. + +Griffe-d'Ours bondit sur elle et lui enserra les poignets de ses mains +puissantes. + +--Mon Dieu, je suis perdue! cria-t-elle. + +Griffe-d'Ours repoussa brusquement de sa main gauche la Perdrix-Blanche +qui voulait s'interposer entre lui et Jeanne qu'il releva de sa main +droite. + +Au même instant Mornac s'élançait à son tour dans le ouigouam. + +A l'apparition subite de ce nouvel ennemi, Griffe-d'Ours lâcha la jeune +fille, ressaisit son tomohâk qu'il avait laissé tomber, et courut au +devant du chevalier. + +Tous deux, l'arme haute, s'arrêtèrent à trois pas de distance. + +Ils se brûlaient du regard. + +--Chiens de faces pâles! vous voulez donc tous mourir par ma main ce +soir! gronda Griffe-d'Ours. + +Son terrible casse-tête se leva, tournoya de nouveau pour tuer. + +Mornac fit un écart, évita le coup, lança sa hache d'armes de toutes ses +forces sur la poitrine nue du sauvage. + +Celui-ci avait aussi deviné l'attaque et diminua l'intensité du choc en +se détournant un peu. + +Néanmoins le sauvage chancela, car la massue de Mornac lui avait +déchiré, broyé fort avant les chairs de la poitrine. + +Le chevalier tira son long couteau de chasse et s'avança pour en percer +son ennemi qui le prévint en lui saisissant le bras d'une main et la +gorge de l'autre. + +Il y eut un instant de crispation terrible dans les muscles du corps de +ces deux hommes. + +Doué d'une force physique supérieure à celle du chevalier, Griffe-d'Ours +lui tordit le bras si violemment que Mornac dut laisser tomber son +couteau. + +Le Sauvage enserra de ses deux mains le cou du pauvre chevalier qu'il +renversa sous lui. + +Mornac voulut enfoncer aussi ses doigts crispés dans la gorge de +l'Iroquois. + +Celui-ci qui était tombé à genoux sur la poitrine du jeune homme, fit un +bond qui le débarrassa de cette étreinte; et puis appuyant ses deux +genoux sur chacun des bras de Mornac pour paralyser ses mouvements, il +resserra lui-même l'étau d'acier de ses cinq doigts. + +Mornac réduit à l'impuissance et à la merci de son ennemi voulut crier. + +Il râla. + +Sa figure empourprée bleuit. Ses yeux injectés de sang lui sortirent +presque de leur orbite. + +Jeanne vit qu'il allait être étouffé, ramassa son stylet, et accourut +pour en frapper Griffe-d'Ours. + +La Perdrix-Blanche à vue de son frère en danger, se jeta au devant de +Jeanne, et, plus forte qu'elle, l'empêcha d'avancer. + +Épuisé, étranglé, suffoqué, Mornac sentit peu à peu sa vie s'en aller. + +Il fit un dernier et immense effort pour se débarrasses de +Griffe-d'Ours. + +Deux fois son corps se roidit, sauta en soulevant le Sauvage cramponné à +son cou. + +Deux fois il retomba sur le col avec un bruit mat et désespérant. + +Alors ce pauvre Mornac s'aperçut qu'il allait mourir. + +Il ne vit plus que des éclairs devant ses yeux. Ses oreilles furent +ébranlées comme si tout un carillon de cloches lui eût sonné dans la +tête. + +Il lui sembla que sa poitrine allait éclater. + +Un frémissement suprême courut par tout son corps. + +Et puis il ne bougea plus.... + + + + + CHAPITRE XX + + VENGEANCE ET CARNAGE + + +Pour ne pas entendre le dernier râle de l'infortuné Mornac, nous sommes +forcés de retourner dans la grotte du champ des morts où pourtant, +d'autres sanglots d'agonie nous attendent peut-être aussi. + +Le premier assaut de découragement subi, les trois hommes ensevelis dans +la caverne songèrent à faire l'impossible pour sortir de cet affreux +tombeau. + +Après de nouveaux efforts contre l'épaisse muraille dont la pierre +nouvellement tombée de la voûte fermait la sortie de la caverne, après +s'être bien convaincus qu'ils ne pourraient jamais renverser ce lourd +quartier de roc, ils songèrent à trouver une autre issue. + +--Chef, dit Joncas au Renard-Noir, appuyez-vous contre ce côté de la +caverne. Je vas vous monter sur les épaules pour tâter un peu la voûte. + +Le Huron s'exécuta et Joncas lui grimpa sur le dos. + +Avec la crosse de son fusil le Canadien se mit à sonder le roc. + +A partir du fond il frappa partout dans le toit rugueux de la caverne. + +Partout retentissait un bruit mat qui témoignait de l'épaisseur de la +pierre. + +A mesure que le Sauvage changeait de position pour permettre à Joncas de +sonder plus loin, l'espoir s'éteignait dans l'âme des trois malheureux. + +Jolliet surtout faisait mal à voir. + +Affaissé sur le sol, la tête baissée, il semblait tout à fait résigné à +mourir, ne paraissant plus avoir aucune espérance à réaliser sur terre. + +Lorsque la crosse du fusil de Joncas frappa près de l'endroit de la +voûte qui s'était refermé sur l'énorme quartier de roc dont la grotte +était bouchée, la pierre rendit un son plus sonore. + +Joncas frappa de nouveau. + +Un éclair de satisfaction illumina sa figure. + +Tenez-vous ferme sur vos jambes, dit-il au Huron. + +--Y êtes-vous? + +--Oui. + +Le Canadien serra fortement son arme par le canon, en appuya la crosse +contre la voûte et se mit à pousser. + +La résistance fut d'abord considérable. + +Puis Joncas sentit que la pierre cédait, cédait. + +Il redoubla d'efforts, tant qu'enfin il aperçut en levant la tête une +étoile qui scintillait dans le ciel par l'étroite ouverture. + +Il se laissa glisser à terre et jeta un cri de joie. + +Nous somme sauvés, dit-il. + +Jolliet le regarda ébahi. + +Il n'était plus fait à l'idée de sortir vivant de la caverne. + +--Aidez-moi, reprit Joncas, à entasses ici nos ballots de fourrures, +afin que nous puissions nous dessus tous les trois et pousser cette +pierre que je viens de soulever. Vite! + +Les trois amis réunirent leurs forces et firent glisser une grosse +pierre qui, descellée par l'éboulis que le tremblement de terre avait +causé, formait comme une trappe naturelle. + +L'ouverture pouvait largement laisser passer un homme. + +Joncas sortit le premier et fit entendre une prudente exclamation de +joie lorsqu'il s'aperçut que cette pierre pouvait se replacer et s'ôter +à volonté. + +--Mille tonnerres! dit-il, tout cela va tourner, en fin de compte, à +notre avantage. Et ainsi renfermé dans la caverne, jamais on ne pourra +nous y trouver. Mais partons, nous sommes bien en retard! + +--Arrête! dit le Huron. Il faut faire disparaître les traces de notre +passage par ici. + +Il rejeta à l'intérieur quelques parcelles de pierre et de terre qu'ils +avaient déplacées en soulevant la trappe. Ensuite il descendit jusqu'au +pied du rocher, à l'entrée naturelle de la grotte. + +Il en écarta les broussailles de la caverne, alluma une esquille de bois +et se mit à effacer jusqu'à la moindre trace de leur séjour en cet +endroit. + +Au bout d'un quart-d'heure, il grimpa sur le faîte du rocher et +rejoignit ses compagnons qui l'attendaient assis sur le bord de la +trappe béante. + +Le Sauvage descendit dans la grotte, s'assura que les ballots de +pelleteries étaient bien placés au bas de l'ouverture, afin que ses amis +et lui pussent au besoin se précipiter tête baissée dans le souterrain, +s'ils étaient suivis de trop près. + +Toutes ces précautions prises, il remonta près de Joncas de de Jolliet +et tous trois commencèrent à se glisser sans bruit vers le village. + +La célébration du festin et l'heure avancée leur permirent de pénétrer +sans être aperçus dans la bourgade. + +Quand ils arrivèrent dans le ouigouam de Mornac, celui-ci venait de le +quitter depuis quelques minutes à peine. + +Ne l'y trouvant point, ils se dirigèrent guidés par le Renard-Noir, qui +en connaissait la situation, vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche. + +Il entr'ouvrit la portière et regarda à l'intérieur. + +Il se rejeta brusquement en arrière, dit quelques mots rapides à +l'oreille de ses deux compagnons. + +D'un commun élan ils tombèrent tous les trois dans la cabane comme une +trombe: Joncas sur Griffe-d'Ours, qui tenait encore Mornac à la gorge, +et le Huron sur la Perdrix-Blanche. + +En un clin d'oeil Griffe-d'Ours et sa soeur étaient garrottés et +bâillonnés sans avoir eu le temps de jeter un cri. + +Mornac, qui pour n'être pas mort n'en aurait valu guère mieux une minute +plus tard, ressentit au milieu de sa pamoison, un soulagement +extraordinaire. + +--Je dois être mort! pensa-t-il Voilà que c'est fini pour moi! + +Comme il lui sembla qu'on s'agitait furieusement sur son corps: + +--Cadédis! ajouta-t-il, suis-je donc déjà dans l'enfer que mille diables +piétinent sur mon cadavre! + +Quand il reprit tout à fait ses esprits, il aperçut Griffe-d'Ours et la +Perdrix-Blanche ficelés dans un coin comme des momies. + +Jolliet était à genoux aux pieds de Mlle de Richecourt dont les yeux, +levés vers le ciel, remerciaient éloquemment Dieu de sa délivrance +inespérée. + +Quant à Joncas et au Renard-Noir, penchés sur Mornac étendu par terre, +ils regardaient avec un affectueux intérêt la vie lui revenir. + +Le Gascon s'assit, secoua la tête pour chasser le sang que la +strangulation y avait fait affluer, de dit à ses amis: + +--Vous pouvez vous vanter d'être arrivé à temps. Encore une minute et +c'en était fait du dernier des Mornac! + +--Chut! parlez plus bas, fit Joncas. Êtes-vous blessé? + +--Heu!... non, répondit Mornac en se tâtant. + +Il se remit sur pied. + +--A présent il n'y a pas de temps à perdre, reprit Joncas. +Allons-nous-en. + +Le Renard-Noir s'approcha de la Perdrix-Blanche et lui dit à demi-voix, +de manière à être entendue de Griffe-d'Ours: + +--Tu vois que je tiens ma parole. Ton frère ne mourra pas encore. Mais +avant longtemps il me reverra. Alors malheur à lui! Entends-tu Ours +féroce, je vengerai sur toi la mort de Fleur-d'Étoile et de mes fils que +tu as massacrés. Car je sais que c'est toi qui les as tués. J'ai dit. + +Il resserra les liens de Griffe-d'Ours et de sa soeur et leur assujettit +solidement dans la bouche le bâillon qui les empêchait de crier. + +Comme il se relevait il aperçut un homme qui gisait, le crâne fracassé, +dans l'ombre, et que ni lui ni ses compagnons n'avaient encore remarqué. + +Il le traîna par les pieds jusqu'au feu. Joncas, Jolliet et lui ne +purent retenir un cri de surprise et de pitié lorsqu'ils reconnurent +Vilarme. + +--Qui donc l'a mis dans ce triste état? demanda Joncas. + +--Le chef sauvage, répondit Mornac, il venait de l'assommer quand je +suis entré. C'est une sale besogne qu'il a épargnée au bourreau. + +--Il avait assez vécu! remarqua sentencieusement le Renard-Noir. + +--Baron de Vilarme, dit Mlle de Richecourt qui s'approcha du cadavre, au +nom de ma mère que vous avez assassinée, je vous pardonne tout le mal +que vous avez fait à ma famille ainsi qu'à moi-même. Dieu veuille vous +pardonner aussi! + +Ils sortirent tous furtivement de la cabane et prêtèrent l'oreille avant +d'avancer. + +Tout était tranquille. + +Les luttes dont le ouigouam de la Perdrix-Blanche avait été le théâtre +s'étaient faites si rapides et tellement par surprise, que les acteurs +n'avaient pas eu le temps de jeter un cri qui pût être entendu. + +--Fuyons! dit Joncas à voix basse. Et vous, chef, montrez-nous le chemin +à suivre. + +Le Renard-Noir se mit à la tête des fugitifs qui traversèrent le village +comme des fantômes. + +Arrivé près des palissades dont Mornac avait encore eu soin d'arracher +des pieux, le Renard-Noir s'arrêta. + +--Guides-les à ton tour, dit-il alors à Joncas. Tu connais maintenant le +chemin comme moi. + +--Vous êtes donc bien décidé, lui demanda le Canadien. + +--Un chef ne change pas de résolution quand elle est prise. Ma vengeance +n'est pas satisfaite. J'ai promis d'épargner Griffe-d'Ours mais non les +autres. + +--Si vous êtes surpris? + +--Ne crains rien pour moi. Pour vous autres je ne compromettrai pas votre +sûreté. J'attendrai que vous ayez eu le temps d'atteindre la grotte +avant de commencer mon rude travail. Si je suis surpris et poursuivi de +trop près, je me laisserai prendre et tuer plutôt que d'indiquer votre +cachette en fuyant vers vous. J'ai dit. + +Joncas vit que la détermination du chef huron était bien arrêtée. + +Il ne répliqua rien et se mit en marche suivi des autres. + +--Qu'est-ce que le chef veut donc faire ici? lui demanda Mornac. + +--Chut! nous n'avons pas le temps de bavarder, dit Joncas. Je vous +conterai cela quand nous serons à l'abri. + +Le Renard-Noir les vit disparaître dans la nuit. Pendant un +quart-d'heure il resta immobile, les yeux fixés sur la plaine vers +l'endroit où les fugitifs avaient disparu. + +Cet espace de temps écoulé il tourna le dos à la palissade, rampa vers +le ouigouam de Griffe-d'Ours où avait eu lieu le festin. + +Il en écarta doucement la portière et regarda en dedans. + +Le silence n'y était troublé que par des ronflements. Il est vrai qu'ils +étaient sonores et sortaient de trois cents poitrines. + +Tous les convives gorgés de viandes et d'eau-de-vie s'étaient endormis +auprès de leurs écuelles vides. + +Sous le chaudières les feux s'étaient éteints et les flambeaux qui +avaient éclairé le repas il n'en restait plus qu'un seul qui brûlât +encore. + +Le huron regarda fixement les convives pour en bien voir la position. + +Il s'assura que son tomohâk et son couteau jouaient aisément dans leur +gaine. + +Hardiment il pénétra dans la cabane, marcha droit au flambeau allumé, +s'en saisit, le jeta par terre et l'éteignit sous son pied. + +Il écouta un instant. + +--Personne n'a bougé, se dit-il. Ils dorment tous. + +Alors il tira son couteau à scalper, se dirigea à tâtons, vers le +premier dormeur qu'il saisit à la gorge pour l'empêcher de crier. + +Froidement, à trois reprises, il lui enfonça son couteau dans le coeur +jusqu'à la garde. + +Le malheureux eut deux ou trois soubresauts convulsifs. Son voisin +dérangé dans son lourd sommeil fit entendre quelques grognements, mais +ne se réveilla pas. + +Le Renard-Noir scalpa le premier en un tour de main, accrocha sa +chevelure sanglante à sa ceinture et passa au second dormeur. + +Comme l'autre il l'étrangla de sa main gauche et de sa droite lui perça +le coeur et le scalpa en moins d'une minute. + +Le troisième eut le même sort. + +Alors échauffé par ce succès, emporté par l'ardeur de la vengeance, +enivre par l'odeur du sang répandu, le Sauvage oublia sa prudence. + +Il ne se sentait plus satisfait d'égorger aussi froidement ses victimes, +son bras impatient de frapper et de rencontrer une résistance animée. Et +il lui asséna un coup terrible de sa massue en plein visage. + +A demi assommé l'Iroquois poussa un cri rauque. + +Mais ce fut le dernier. + +D'un second coup le Huron lui broya la cervelle. + +Le cinquième à moitié réveillé par le cri d'agonie de son voisin fut +tout à fait tiré de son sommeil par le poids du corps de Renard-Noir +qui, par mégarde, lui marcha sur la main. + +Le Huron qui avait les yeux habitués à l'obscurité, le vit se mettre se +mettre sur son séant. + +Il le frappa en plein crâne. + +L'Iroquois jeta un cri épouvantable et se jeta sur ses voisins comme +pour chercher leur protection. + +Le Renard-Noir voulut l'achever et redoubla ses coups. Mais il faisait +trop noir pour viser sûrement. Atteint à l'épaule l'iroquois se mit à +pousser des hurlements terribles en criant à l'aide. + +Réveillés par ce vacarme tous les dormeurs furent en un instant sur +pied. + +Le Renard-Noir se jeta par terre à côté du blessé tandis que d'autres +tisonnent les feux pour se procurer de la lumière. + +On s'agite, on se croise, on se heurte en maugréant. + +Enfin la lumière jaillit d'un brandon d'écorce, brille et répand ses +lueurs par la cabane. + +On accourt vers le blessé qui hurle toujours. + +Mais à la vue du carnage, en apercevant quatre cadavres sanglants, plus +un blessé quasi-mort, les Iroquois reculent d'abord épouvantés et +remplissent la cabane d'un cri commun de vengeance. + +--Ce sont les visages pâles qui ont fait le coup! Mort aux visages +pâles! + +--Griffe-d'Ours, notre chef, où est-il? + +--Ils ont enlevé le chef! Courons après eux! Et tous s'élancent hors du +ouigouam. + +--Massacrons la vierge pâle! s'écrie l'un d'eux. + +--Tuons-la! Elle paiera pour les autres en attendant! + +On se rue dans la cabane de la Perdrix-Blanche que l'on trouve seule, +garrottée à côté de Griffe-d'Ours. + +Dès que celui-ci se sent libre il pousse une exclamation de joie et de +rage. + +--Que chacun de mes frères s'arme! commande-t-il, et qu'on vienne me +joindre au milieu du village! + +Un quart d'heure après, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient de la +bourgade et se lançaient au pas de course, à la poursuite des fugitifs. + + + + + CHAPITRE XXI + + A BON CHAT BON RAT + + +Le Renard-Noir qui avait pu s'esquiver inaperçu rejoignit les fugitifs +dans la grotte du champ des morts. + +Dès qu'il se fut assuré que ses amis étaient sains et saufs, il remonta +sur le rocher afin de constater la direction que les Iroquois allaient +prendre pour courir après les fugitifs. + +Il n'y avait pas un quart-d'heure qu'il était ainsi en observation, +lorsqu'il entendit un bruit confus de voix qui venait du village. +Bientôt après il entrevit, au milieu des ténèbres, une longue file +d'hommes qui sortait de la bourgade. + +Lorsqu'il l'eut vue serpenter et disparaître au loin dans la plaine, il +descendit rejoindre ses compagnons et leur dit: + +Les guerriers de la bourgade viennent d'en partir et se sont lancés à +notre poursuite dans la direction du lac Champlain. + +--Nous sommes en sûreté pour le moment, dit Joncas. Ils ne reviendront +pas avant, au moins une journée, lorsqu'ils seront bien sûrs que nous +n'avons pas pris cette direction ou que nous avons su leur échapper. + +--Pour n'être pas surpris quand ils reviendront, reprit le Renard-Noir, +mes frères et moi devrons faire la garde, en haut du rocher. Au moindre +danger, celui qui veillera rentrera dans la caverne en tirant la pierre +au-dessus de l'ouverture. Dormez tranquilles, le Renard-Noir va veiller +le premier. + +Il monta reprendre sa faction. + +Bien qu'ils fussent à l'étroit dans la caverne les fugitifs pouvaient +cependant y tenir tous. Les hommes se serraient les uns près des autres +afin de laisser plus de place à Mlle de Richecourt à laquelle avait été +cédé un assez large espace au fond de la grotte. + +L'obligation où ils étaient de se tenir presque les uns sur les autres +avait l'avantage de les préserver du froid, car ils n'osaient allumer de +feu, de peur d'attirer de ce côté l'attention des ennemis. + +L'air ne leur faisait pas défaut, même quand la trappe était refermée, +vu qu'il en arrivait suffisamment par certaines fissures, à peine +perceptible, qui traversaient la voûte. + +Les fugitifs ne dormirent guère pendant cette première nuit qu'ils +passèrent à causer à voix basse et à s'entretenir des événements qui +s'étaient accomplis depuis leur séparation. + +Jolliet écoutait dans un silence extatique le timbre harmonieux de la +voix de Jeanne et, du fond de son coeur, remerciait Dieu qui lui avait +permis de la revoir et de contribuer à la sauver. + +Cette nuit passée dans un souterrain plongé dans une obscurité profonde, +avec la menace incessante d'un danger imminent, cette nuit employée à +recueillir d'une oreille avide des paroles étrangères à son amour, et +que la jeune fille proférait comme un souffle, fut peut-être pour +Jolliet la plus belle de sa vie toute entière. + +Il s'en souvint toujours, et longtemps après, il revoyait encore ce +petit coin du ciel bleu qu'il apercevait cette nuit-là par l'étroite +ouverture de la grotte, avec une brillante étoile qui frissonnait dans +la nuit froide et qui lui semblait alors comme un gage infaillible +d'espérance. + +Lorsque le jour parut, le Renard-Noir descendit dans la caverne et +Joncas alla monter la garde à son tour. + +Les autres, fatigués et quelque peu rassurés maintenant, s'endormirent +comme l'étoile du matin allait s'éteindre dans les premières lueurs +pâles de l'aurore. + +Quand ils se réveillèrent il faisait grand jour et Mornac allait +remplacer Joncas comme factionnaire. + +Je ne m'arrêterai pas aux menus incidents de ce jour et de la nuit +suivante qui se passèrent dans une immobilité monotone et dans une +attente anxieuse. + +Vers le milieu de la seconde journée, Jolliet qui était posté en +sentinelle sur le sommet du rocher se pencha sur l'ouverture et dit: + +--Attention! voici le parti de guerre qui revient! + +--Que mon fils descende tout de suite, dit le Renard-Noir; je m'en vais +prendre sa place. + +Quand le chef eut regagné son poste d'observation, il put voir en effet +Griffe-d'Ours et sa troupe qui rentraient au village. Ils paraissaient +harassés et abattus. + +Au bout d'une heure le Huron remarque un grand mouvement qui se faisait +dans la bourgade. + +Il redoubla d'attention et vit bientôt la population toute entière +sortir du village et se diriger du côté de la caverne. + +Le Renard-Noir se glissa à plat ventre jusqu'à l'ouverture de la grotte, +exposa la situation en peu de mots, enjoignit le plus stricte silence, +passa son mousquet à Joncas afin de n'être pas embarrassé en cas +d'alerte et rampa de nouveau jusqu'à son poste d'observation. + +Le coeur des fugitifs battait bien fort. + +Les ennemis s'en venaient ils explorer les alentours du village et +visiter la caverne... + +Soudain ils virent le jour s'obscurcir au-dessus de l'ouverture dans +laquelle s'engagea le corps de Renard-Noir. + +Il descendit avec la rapidité de l'éclair, tira la trappe dans son cadre +naturel et la referma avec le plus grand soin. + +Ensuite il se pencha vers ses compagnons et leur dit tout bas: + +--Si l'un de nous remue, nous sommes morts! + +Les respirations s'arrêtèrent haletantes et un silence sépulcral régna +dans la caverne. + +Voici ce qui arrivait. + +Griffe-d'Ours était revenu au village, exaspéré de n'avoir pu rejoindre +ses prisonniers. + +On n'attendait que le retour des guerriers pour donner la sépulture aux +cinq malheureux que le Renard-Noir avait massacrés. Aussi une heure +après son arrivée, Griffe-d'Ours et ses gens de guerre escortaient-ils +leurs compagnons morts jusqu'au cimetière aérien qui avoisinait la +grotte. + +La cérémonie des funérailles terminée, Griffe-d'Ours qui pensait +toujours aux prisonniers envolés et surtout à sa belle captive, eut une +inspiration subite en promenant ses regards autour de lui. + +--Puisque nous n'avons pu les rejoindre au loin, pensa-t-il, qui sait +s'ils ne sont pas restés tout près du village? + +Il songea à la caverne comme un lieu propice à la retraite. + +Il communiqua sa pensée à ses principaux guerriers et se dirigea vers la +grotte qui n'était distante du champ des morts que d'une couple +d'arpents. + +Il écarta les broussailles qui masquaient l'entrée naturelle et +horizontale de la caverne et regarda. + +Comme il ne voyait rien remuer à l'intérieur il tira son couteau de sa +gaine et pénétra résolument dans la grotte, suivi de près par ses +compagnons. + +Quoiqu'il fut rarement venu dans la caverne il la connaissait assez pour +être surpris de se voir arrêté au milieu par cette barrière +infranchissable du roc nouvellement tombé de la voûte. + +Il cria à ceux qui étaient restés dehors de lui apporter une torche. +L'un d'eux grimpa dur le rocher pour dépouiller un petit cèdre de son +écorce afin de faire un flambeau que l'on passa bientôt tout allumé à +Griffe-d'Ours. + +Le chef examina fort attentivement l'épaisse muraille de pierre qui +bouchait complètement la grotte. + +Pour s'assurer de sa solidité, lui et ses compagnons se lancèrent dessus +de toutes leurs forces. + +Les fugitifs tremblants de frayeur entendaient tout de l'autre côté. + +Le bruit des pas de ceux qui marchaient sur le sommet du rocher, +résonnait aussi sourdement au-dessus de leurs têtes. + +Qu'on se figure leurs transes mortelles en songeant combien ils étaient +persuadés que le moindre indice pouvait les trahir et qu'une fois +découverts, c'en était absolument fait d'eux tous! + +Après d'inutiles efforts pour faire bouger l'énorme pierre, quand il eut +tout bien examiné, Griffe-d'Ours constata que le récent tremblement de +terre avait ainsi bouleversé la grotte. + +Ne connaissant pas d'autre issue à la caverne et grâce aux précautions +du Renard-Noir à faire disparaître toute trace du séjour de Joncas, de +Jolliet et de lui-même en ce lieu, Griffe-d'Ours en sorti. + +Mais son esprit soupçonneux l'éperonnait toujours et il grimpa sur le +rocher. + +Pendant quelque temps les fugitifs, plutôt morts que vivants, +l'entendirent rôder au-dessus d'eux. + +Tous les hommes, Joncas en tête, l'arquebuse au poing se tenaient prêts +à vendre chèrement leur vie. Mlle de Richecourt, agenouillée au fond de +la caverne priait pour tous. + +Enfin il leur sembla que le bruit des pas s'éloignait et ils +n'entendirent bientôt plus rien. + +Un doute terrible vint pourtant troubler aussitôt la joie qu'ils +allaient éprouver. + +Si les Iroquois avaient quelque soupçon de leur présence et s'étaient +avisés de poster un espion aux alentours ou sur le rocher, les fugitifs +ne se trahiraient-ils pas eux-mêmes par le moindre bruit ou lorsqu'ils +tenteraient d'ouvrir la trappe... + +Cette idée que Joncas souffla dans l'oreille de ses compagnons les glaça +de frayeur, et deux heures durant ils restèrent, sans oser remuer dans +les plus fatigantes positions. + +Enfin, n'entendant rien au dehors, Joncas dit: + +La nuit doit être proche à présent. Prenons une bouchée, sans bruit, +afin de nous préparer à partir à la faveur des ténèbres. + +Ils mangèrent en silence, l'oreille au guet et le coeur palpitant +d'inquiétude. + +Lorsqu'ils eurent fini, le Renard-Noir dit: + +--Prenez vos armes et tenez-vous prêts. Le chef va sortir le premier +pour explorer les environs. + +Il poussa doucement la trappe. Mais avant de se montrer la tête dehors +il attendit un peu. Comme rien n'indiquait que ce mouvement avait été +remarqué, il sortit. + +Il fut absent un quart-d'heure qu'il passa à visiter avec soin les +alentours. + +L'arquebuse au bras, la mèche haute et allumée, le poignard entre les +dents, les autres attendaient son retour avec une anxiété facile à +comprendre. + +Enfin la silhouette du Renard-Noir apparut par l'ouverture et le Sauvage +leur dit: + +--Montez! + +Les provisions de bouche, les fourrures, les vêtements, les raquettes et +les armes furent d'abords sortis. + +Ensuite Mornac prit dans ses bras sa fiancée qu'il éleva jusqu'à la +portée des bras de Joncas. Celui-ci qui était dehors aida Jeanne à +prendre pied sur la plate-forme extérieure. + +Enfin Mornac et Jolliet sautèrent à leur tour hors de la caverne. + +Chacun prit sa part du bagage et quand on fut bien assuré qu'on +n'oubliait rien, la trappe fut soigneusement refermée avant de se mettre +à la tête de la petite caravane, le Renard-Noir prêta l'oreille un +instant du côté de la bourgade. + +--Ils dorment tous, dit-il. Allons. + +Et par un sentier détourné qui leur faisait éviter le chemin tracé par +les Iroquois, ils s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois. + +Ils firent si grande diligence et la route prise par le Renard-Noir +abrégeait tant leur course qu'ils se trouvèrent au point du jour sur les +bords du lac Saint-Sacrement. + +Ils eurent soin de s'assurer qu'on ne les y épiait point. Puis Joncas et +le Renard-Noir retirèrent leur canot de la cache où ils l'avaient laissé +en venant et le lancèrent à l'eau. + +Malgré que la saison fut avancée et que la gelée eut assez durci la +terre pour que les fugitifs ne craignissent point d'avoir laissé +derrière eux des traces accusatrices, il n'y avait pas encore de glace +sur le lac. + +Ce qui allait leur donner un immense avantage et leur permettre de faire +un partie du voyage en canot et de doubler au moins ainsi la vitesse de +leur fuite. + +Tout le bagage fut embarqué en dix secondes, Mlle de Richecourt +enveloppée dans une chaude peau de bison et couchée à l'avant de la +pirogue. + +Les quatre hommes saisirent les avirons et lancèrent en avant le canot +qui se mit à fendre l'eau calme du lac, avec la rapidité du saumon qui +s'enfuit. + +Le jour commençait à poindre et laissait entrevoir les flocons de brume +qui flottait sur le lac et au milieu desquels le canot passait comme un +éclair à travers les nuages. + +Les fugitifs coururent ainsi sans relâche pendant toute la matinée. + +Ils prirent terre à midi, près de la décharge du lac, entrèrent dans le +bois, un peu à l'écart du sentier que l'on suivait habituellement entre +les deux lacs et firent halte pour se réconforter par un bon repas. + +Une heure après, leur bagage et leur canot sur l'épaule ils commençaient +le portage qu'il leur fallait faire pour gagner le lac Champlain. + +Jeanne sentant ses forces s'accroître par la joie de la délivrance et +l'espoir d'un salut prochain. Elle suivait bravement ses sauveurs qui +marchaient pourtant en toute hâte. Il est vrai que le chevalier lui +donnait la main et l'aidait à franchir les mauvais pas. + +La nuit était descendue sur le bois lorsqu'ils arrivèrent sur les bords +du lac Champlain. + +Bien que chacun tombât de fatigue, il fut résolu qu'on gagnerait sans +plus tarder l'Île-aux-Cèdres, sise à six lieues de distance, et où l'on +serait plus en sûreté pour passer la nuit. + +La pirogue fut remise à flot et les rameurs se courbèrent de nouveau sur +leurs avirons qui plongèrent avec ensemble dans l'eau noire et profonde. + +Pas un d'eux ne rompait le grand silence de la solitude, et Jeanne +chaudement couchée au fond de la pirogue, s'endormit à la cadence +monotone des avirons, et aux joyeux glouglous de l'eau qui glissait avec +rapidité sur le flanc mince et sonore du canot d'écorce. + +Elle ne s'éveilla que lorsqu'on eut abordé à l'Île-aux-Cèdres. + +Il était minuit. + +Le Renard-Noir s'empressa d'aller explorer l'îlot pour s'assurer que +personne autre qu'eux n'y campait cette nuit-là. + +L'on mangea de grand appétit et chacun se prépara à dormir de la manière +la plus confortable Vu la crainte qu'ils avaient d'être poursuivis et le +danger qui les empêchait de faire du feu, les fourrure leur étaient de +la plus grande utilité. + +Le Huron, infatigable, se chargea de la première veille tandis que ses +compagnons, roulés dans leurs couvertures, s'endormaient sous les +branches protectrices d'un petit bosquet de cèdres. Appuyé sur le canon +de son arquebuse, le Huron prêtait l'oreille au moindre bruit et +promenait ses regards autour de l'île sur les ondes calmes où se +miraient, frileuses, quelques rares étoiles qui, l'une après l'autre, +disparurent en arrière de gros nuages sombres dont le ciel fut bientôt +voilé. + +--Demain la neige nouvelle blanchira la forêt, pensa le chef, et +peut-être ne pourrons nous pas aller bien loin sur le lac, si la gelée +devient plus forte. + +Deux heures plus tard Joncas se réveilla, secoua ses membre engourdis +par le sommeil et le froid, et remplaça le Renard-Noir. + +A ces hommes de fer une couple d'heures de sommeil suffisaient pour +parer à la fatigue de plusieurs journées. + +Le Huron prit la place de Joncas et s'endormit à son tour. + +Lorsqu'il se réveilla, à l'aurore, une neige épaisse tombait sur le sol. +D'un saut il fut debout, regarda le ciel et le lac et dit à Joncas: + +--L'hiver! + +--Oui. Nous n'irons pas bien loin sur le lac. A peine pourrons nous +faire encore une journée de marche par eau. + +--La glace est prise sur les bords! Partons vite! + +Ils éveillèrent leurs compagnons, déjeunèrent à le hâte et descendirent +sur la plage de l'îlot. + +Pendant la nuit la glace s'était formée sur une largeur de trente pieds. +On la cassa à coups de pierres et d'aviron afin de frayer un passage à +la fragile pirogue. + +La neige tombait épaisse et serrée, formant à la surface du lac une +sorte d'écume qui s'épaississait à vue d'oeil. + +Nous n'irons pas loin sans couper le canot, dit Joncas. Si nous rasions +la terre en cas d'avarie? + +Le Sauvage fit un signe affirmatif et la pirogue inclina vers la rive +gauche du lac Champlain. + +Ils firent à peu près quatre lieues et demie de la sorte. Mais arrivés +dans la Baie de Corlar, un peu au-delà des Îles des Quatre-Vents, le +Renard-Noir et Joncas jugèrent plus prudent de prendre terre. + +Il était temps, car l'écorce du canot était presque entièrement coupée +tout le long de la ligne de flottaison. + +--Le sort en est jeté! dit en maugréant le Canadien; voici un canot +fini. + +--Mon frère et moi pourrions facilement en faire un autre, repartit le +Huron, mais il ne nous servirait pas. Ma soeur et mes frères doivent se +résigner à faire par terre le reste du voyage jusqu'à Montréal. + +--Ce ne sera ni court ni commode, par les bois et dans cette saison de +l'année, reprit Joncas. + +--A la grâce de Dieu! dit doucement Jeanne. Il nous a trop bien protégés +jusqu'ici pour nous abandonner maintenant. Quant à moi je suis remplie +de courage et vous verrez que je serai vaillante à vous suivre. + +Mornac et Jolliet montraient, par leur attitude déterminée, qu'ils +étaient prêts à tout. + +--Avant de nous éloigner, remarqua Joncas il faut disparaître ce canot +qui révélerait notre passage par ici. + +Les avirons furent attachés sous les bancs, et quelques coups de couteau +donnés dans le fond du canot que l'on poussa du pied, après l'avoir +rempli de pierres assujetties à l'intérieur par des liens d'écorce. + +La pirogue, vigoureusement lancée, parcourut une trentaine de pieds vers +le large, s'emplit et s'enfonça dans l'eau profonde. + +--Voilà, fit Joncas! A présent nous n'avons plus à jouer des bras, mais +bien plutôt des jambes. Dépêchons-nous de quitter les bords du lac. Il +neige encore et dans une heure nos pistes seront recouvertes. Une fois +en plein bois nous ne serons pas mal. Le Iroquois auront bien le diable +au corps s'ils nous rejoignent! + +On rechargea les bagages, et la petite caravane s'engagea dans la forêt +pour commencer ses longes et fatigantes pérégrinations vers Montréal. + +Vingt-deux grandes lieues les séparaient de Ville-Marie. + +En pleine forêt vierge, sans aucun chemin tracé, dans cette mauvaise +saison de l'année, avec une femme qui ne pouvait marcher aussi vite et +se fatiguait plus tôt que des hommes, c'était un voyage de sept à huit +jours. + +Nous ne suivrons pas les fugitifs jour par jour dans leur marche longue, +difficile et monotone. Ils partaient dès l'aurore, marchaient jusqu'à +midi, s'arrêtaient une couple d'heures pour dîner et donner le temps à +Mlle de Richecourt de se reposer, et se remettaient en route pour +jusqu'à la tombée de la nuit. Alors on campait. Le Renard-Noir et +Joncas, avec la dextérité de coureurs de bois, élevaient en quelques +minutes une cabane de branches de sapin qui les mettait tous à l'abri +des intempéries de la saison. On allumait un grand feu tout auprès, l'on +mangeait un morceau de venaison provenant de quelque bon coup fait +durant le jour. Après avoir causé un peu, l'on s'endormait protégé par +la sentinelle qui veillait l'arme au bras, et sous la garde de Dieu. + +Le lendemain l'on recommençait. + +Un soir, les fugitifs n'étaient plus qu'à deux jours de marche de +Montréal, Jolliet s'étant senti plus fatigué que d'habitude et son tour +de faire la garde devant arriver sur le minuit, il s'endormit d'assez +bonne heure, comme ses compagnons causaient encore autour du feu. + +Il dormait depuis une couple d'heures lorsqu'il fut réveillé par un +murmure de voix qui bourdonnait près de lui. + +Le Canadien et le Huron dormaient profondément. + +Seuls Mornac et Mlle de Richecourt causaient à demi-voix, Jeanne assise +et enroulée dans la peau de buffle qui lui servait de lit et de +couverture, et le chevalier debout en face d'elle, appuyé sur son +arquebuse, le buste éclairé par la flamme brillante du feu et ressortant +sur le fond du bois sombre. + +Malgré lui Jolliet prêta l'oreille. + +--Comment! vous refuseriez ma main! disait Mlle de Richecourt d'un ton +de surprise douloureuse. + +--O Jeanne! répondit Mornac, comment pouvez-vous croire une pareille +chose! Non ma chère et bien-aimée Jeanne, je ne refuse pas votre main. +Certes! bien au contraire! Mais vous savez combien je suis fier; sans +cela je ne serais pas votre cousin. Or je ne veux pas que l'on puisse +dire que le chevalier de Mornac, pauvre et sans ressource, a épousé sa +riche cousine afin de vivre des revenus de sa femme. Écoutez, Jeanne. Je +veux seulement remettre notre mariage à l'été, voici pourquoi. Il nous +va falloir passer tout l'hiver à Montréal vu que les communications sont +maintenant interrompues entre Ville-Marie et Québec. Nous ne pourrons +retourner à la capitale que dans le mois de mai prochain. Ce n'est qu'à +Québec seulement que je puis avoir la chance d'acquérir quelque emploi +digne de nous deux. Or, dès que j'aurai obtenu une position sortable, je +vous demanderai, à genoux de vouloir bien faire à jamais mon bonheur. + +--Mais, Robert, les chances de vie sont si précaires en ce pays. Nous +pourrions bien être repris et tués avant d'arriver à Québec. + +--Si je meurs avant l'été, ma chère Jeanne, reprit Mornac en souriant, +mais d'un air décidé, j'aurai du moins la consolation de ne pas vous +laisser veuve; quoique, par ma foi! vous feriez bien la plus gentille et +intéressante veuve de toute la Nouvelle-France. + +Jeanne vit qu'il était décidé. Elle soupira et ne répliqua point. + +Jolliet crut que son coeur allait se briser et un douloureux sanglot se +fit jour entre ses lèvres. + +Mornac pensa qu'il faisait quelque rêve fatiguant et que c'était un +service à rendre à son ami que de l'éveiller. + +--Hé! Monsieur Jolliet! lui dit-il en le secouant, vous êtes en train, +je crois, d'avoir le cauchemar! + +L'autre feignit de s'éveiller. + +--Est-ce mon tour de garde? demanda-t-il au chevalier, tout en +détournant son visage baigné de larmes. + +--En effet! répondit Mornac, je l'oubliais! + +--Il est donc bien heureux, lui, pensa Jolliet, pensa Jolliet, puisqu'il +peut oublier! + +Et puis à voix haute: + +--C'est bien, je me lève. + +Mornac se coucha et s'endormit bientôt le coeur rempli des plus douces +espérances, tandis que, à deux pas, Jolliet, pour la même cause qui +rendant le chevalier si joyeux, avait, lui, du désespoir tant que son +âme en pouvait contenir. + +Vers la tombée du second jour, on arriva en face de Ville-Marie. Comme +la rive sud du fleuve n'était pas habitée en cet endroit, il fallut +encore, cette nuit-là coucher en plein air. + +Joncas eut soin de camper bien en vie de la ville, d'allumer un fort +grand feu et de faire ses signaux une partie de la nuit, ne doutant pas +qu'on ne les vit de l'île et qu'on ne vînt à leur secours aussitôt que le +jour aurait paru. + +En effet le lendemain matin le gouverneur, M. de Maisonneuve leur envoya +deux canots de bois qui se frayèrent un passage à travers les glaces et +amenèrent les fugitifs sains et saufs à Ville-Marie. + +Leur arrivée causa grande joie dans la petite ville, car l'enlèvement, +par les Sauvages, de Mlle Richecourt et du chevalier de Mornac avait +fait sensation dans toute la colonie. + +Jeanne alla demander asile à Mlle Mance qui l'accueillit avec la plus +grande bonté. + +M. de Maisonneuve reçut Mornac, Jolliet, Joncas et le chef huron avec +courtoisie, et accepta l'offre de leurs services pour l'hiver. Il était +facile de trouver à s'occuper dans une ville naissante, et les amis +n'eurent pas le temps de s'ennuyer jusqu'au retour du printemps. + +Durant toute la saison des neiges, comme Jolliet avait soin de +dissimuler le chagrin qui le dévorait, il n'y eut que le Renard-Noir qui +parut soucieux. + +Dans un moment d'abandon il dit un jour à Joncas: + +--Nous avons laissé derrière nous, dans Agnié, quelqu'un qui est de trop +parmi les vivants. Il faut qu'il meure, par cette main, et avant +longtemps. Car le chef se fait vieux et son bras commence à faiblir! + + + + + CHAPITRE XXII + + A LA RESCOUSSE + + +Dans l'après-midi du trentième jour de juin de l'année suivante (1665) +les soixante-dix maisons de Québec étaient complètement vides de leurs +habitants qui, en revanche, affluaient dans les rues de petite ville et +remplissait les airs de leurs cris de Joie. + +Quelle était donc la cause de cette allégresse et quelle grande fête +célébrait-on ce jours là? + +Ce qui causait les transports des habitants de la capitale n'était rien +moins que l'arrivée de Mgr. Le Vice-Roi de la Nouvelle-France, M. le +marquis de Tracy, et d'une partie du régiment de Carignan. + +La solennité que l'on célébrait ce jour-là était la fête de la +délivrance de la colonie à la rescousse de laquelle le roi de France +envoyait enfin les plus abondants secours. + +Dix jours auparavant, le 19 de juin, le vaisseau de le Gagneur était +arrivé avec les quatre premières compagnies du régiment de Carignan, +qui, dans cette belle après-midi du trente juin, faisait la haie aux +abords de la grande église et dans la côte de Lamontagne, avec quatre +autres compagnies débarquées le matin même du vaisseau qui avait amené +M. le marquis de Tracy. + +Tout à coup l'on entendit, venant de la basse-ville, le son martial des +tambours qui battaient aux champs, et les cris aigus du fifre qui +montaient en trilles joyeuses par-dessus le fort des Hurons. + +Mgr. le Vice-Roi venait de mettre pied à terre. + +A ce signal impatiemment attendu, M. le bedeau de la cathédrale se +pendit à la corde de la grosse cloche, tandis que, mêlant leurs voix +plus grêles et plus précipitées à celles de leur doyennes, les cloches +du Séminaire, du collège des Jésuites, des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu +entonnaient aussi l'hymne de la réjouissance. + +En face de la grande église, dans un petit groupe à part, se tenaient +plusieurs de nos connaissances que le lecteur sera sans doute fort aise +de trouver saines et sauves à Québec. + +D'abord, au premier rang étaient Mme Guillot et son fils, Louis Jolliet +ainsi que Mlle de Richecourt, appuyée sur le bras de son cousin, le +chevalier de Mornac; derrière eux se tenaient Joncas avec son ami le +Renard-Noir et maître Jacques Boisdon, le propriétaire de l'auberge du +Baril-d'Or. Il hébergeait en ce moment Mornac avec Joncas et le Huron +arrivés de Montréal depuis une quinzaine de jours. + +--J'aimerais mieux, disait Mornac à sa cousine, la voix mâle du canon +que le caquetage de ces cloches! + +--Pourquoi ne tire-t-on pas l'artillerie? demanda Jeanne. + +--Il paraît que Monseigneur le Vice-Roi, par un excès de modestie, assez +rare par ma foi chez les militaires, a su qu'on se préparait à lui faire +une réception magnifique et a refusé tous ces honneurs. Mais voici le +cortège qui s'approche. + +On entendit le bruit des acclamations qui montaient et gagnaient de plus +en plus la rue de l'église, à mesure que Monseigneur et sa suite +avançaient. + +Tout à coup, tournant l'angle de la demeure de l'évêque, apparurent +vingt-quatre gardes à cheval. + +Pour honorer son représentant, Louis XIV avait voulu que les gardes de +M. de Tracy portassent les couleurs royales. + +Aussi était-ce merveille que de voir l'or et l'argent ruisseler sur +leurs riches uniformes de velours et de satin. + +Quant aux chevaux, splendidement caparaçonnés, joyeux de se sentir enfin +libres sur la terre ferme après une longue traversée, ils s'en venaient +piaffant avec ardeur et grâce, en rongeant impatiemment le mors dont ils +tachetaient, sans souci, l'or et l'argent massifs. + +Après les fiers vingt-quatre gardes, venaient quatre pages non moins +richement vêtus que les premiers. + +Enfin, suivi de ses laquais, apparut le Vice-Roi lui-même. C'était un +beau vieillard à l'air martial et imposant. Le poing droit appuyé sur la +hanche, à la royale, le panache blanc de son large chapeau tout galonné +d'or effleurant son épaule, il contenait de sa main gauche son nerveux +coursier et s'avançait en saluant les colons qui l'acclamaient à l'envi. + +A côté de lui se tenait M. Le chevalier de Chaumont, son ami et protégé, +qui fut plus tard ambassadeur de France à Siam. + +Le resplendissant soleil de juin, qui tombait en plein sur toutes les +splendeurs du cortège et sur le brillant acier des armes des soldats de +Carignan, faisait jaillir mille gerbes de lumière qui scintillaient +comme un foyer de flamme dans tout le parcours de la rue de l'église. + +--Sapreminette! s'écria la voix grasse de Jacques Boisdon, sapreminette, +que c'est beau! + +En ce moment, M. le bedeau qui venait de passer la corde de la cloche à +un aide, lequel sonnait à son tour à force de reins et de bras, laissa +voir sa figure béate entre les deux battants de la porte de l'église. Il +l'ouvrit toute grande et l'on pût apercevoir Monseigneur de Laval vêtu +pontificalement et accompagné de son clergé. Arrivés près du seuil, tous +s'arrêtèrent et attendirent gravement l'arrivée du Vice-Roi. + +Celui-ci, aidé de M. de Chaumont qui s'était empressé de descendre de +cheval, mit pied à terre en face du portail. Il mit bas son chapeau de +feutre dont la longue plume traînait par terre et entra, tête nue dans +l'église. + +L'évêque le salua avec grande dignité lui présenta de l'eau bénite et le +mena proche du choeur à la place qu'on avait préparée sur un prie-Dieu. + +Mais, disent les relations du temps, M. de Tracy, quoique malade et +affaibli de fièvre, se mit à genoux sur le pavé sans vouloir même se +servir du carreau qui lui était offert. + +Les grandes voix de l'orgue éclatèrent alors et se mirent à se rouler +amoureusement sous les arceaux de la voûte en mêlant leur harmonie au +chant solennel du _Te Deum._ + +Lorsqu'il fallut sortir de l'église, Monsieur l'évêque vint reprendre +Monseigneur de Tracy et le reconduisit, au milieu de la foule qui avait +encombré l'église à la suite du cortège, jusqu'à la porte, dans le même +ordre et avec les mêmes honneurs qui l'avaient reçu en entrant.[50] + +[Note 50: Voir le _Journal_ et les _Relations_ des Jésuites, l'Histoire +de l'Hôtel-Dieu de Québec, etc.] + +Toujours au son des cloches et au bruit des vivats de la population, le +Vice-Roi remonta à cheval et se dirigea vers le château Saint-Louis. + +M. de Mésy, le gouverneur, n'était plus là pour l'y recevoir, étant mort +quelques semaines auparavant, le septième jour de mai. + +Son humilité et sa charité pour les pauvres lui avaient fait demander +d'être enterré avec eux dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu. On avait fait +élever sur sa fosse une grande croix qu'on y voyait encore au temps où +la Mère Juchereau de St. Ignace écrivait son _Histoire de l'Hôtel-Dieu +de Québec,_ c'est-à-dire vers 1716. + +Du moins le vieux capitaine n'avait pas eu à subir l'affront de +l'enquête que M. de Courcelles, le nouveau gouverneur qui n'était pas +encore arrivé, était chargé de faire contre lui au sujet de ses +différents avec le Conseil-Supérieur. + +A peine rendu au château du Fort, M. de Tracy dut recevoir la députation +des notables de la ville, ainsi que celles des Hurons et des Algonquins +qui se montrèrent des plus empressé à lui faire leur cour. + +Ces derniers accompagnèrent leurs compliments de présents à leur +manière. M. de Tracy prit beaucoup de plaisir à leurs discours. Il leur +répondit fort obligeamment par un interprète et leur promit de les +secourir et de les protéger contre les Iroquois de tout son pouvoir, dès +que les troupes attendues de France seraient toutes arrivées. Mais comme +le reste du régiment pouvait tarder à venir, il promit aux Sauvages, nos +alliés, de leur donner, sous peu de jours, un certain nombre d'hommes +pris dans les huit compagnies déjà rendues à Québec, afin de commencer +tout de suite à construire la série de forts que l'on voulait élever sur +les bords de la rivière Richelieu, pour contenir les Iroquois dans leur +pays. + +Quelques jours après, Mornac qui brûlait du désir de présenter ses +hommages au Vice-Roi, mais qui avait prudemment attendu que le marquis +fût remis de ses fatigues et, en conséquence mieux disposé à l'entendre, +le chevalier du Portail de Mornac se faisait annoncer chez Monseigneur +de Tracy. + +Il avait eu soin de se munir de tous ses papiers de famille, qui étaient +restés dans sa valise, à l'hôtellerie du Baril-d'Or, et témoignaient de +sa bonne vieille noblesse. + +C'était tout ce qui lui restait en héritage de ses aïeux, mais certes! +c'était beaucoup pour lui. + +M. de Tracy reçut le chevalier gracieusement et voulut ouïr sur le champ +les aventures de Mornac, dont on lui avait déjà parlé. + +Comme bien on le pense, le Gascon ne se fit pas prier et déploya dans +son récit une verve et un entrain qui lui gagnèrent aussitôt la +sympathie du Vice-Roi. + +--Je crois que je vais pouvoir vous être utile, lui dit M. de Tracy, +lorsque le chevalier prit congé de lui. + +A quelques jours de là, Mornac, que le marquis avait fait mander par le +capitaine des gardes, ne faisait qu'un bond du château Saint-Louis à la +demeure de Mme Guillot. + +Quand on l'eut introduit auprès de Mlle de Richecourt, il s'écria +joyeusement: + +--Victoire, belle cousine, victoire! Monseigneur vient de me nommer +lieutenant à la place d'un officier de Carignan, mort durant la +traversée! + +--Oh! quel bonheur pour nous deux, Robert! repartit Mlle de Richecourt +dont la figure prit aussitôt le plus grand air de félicité. + +--Hélas! ma bonne Jeanne, un regret vient pourtant se glisser entre nous +et cet heureux évènement. C'est que j'ai reçu l'ordre de partir demain +matin avec ma compagnie pour aller commencer la construction des forts +sur le Richelieu. + +--Ah!... et notre mariage...! + +--Retardé, ma pauvre amie, forcément retardé! + +--Encore!... Mon Dieu! Robert, que tous ces délais me semblent de +mauvais augure! N'allez-vous pas courir maints dangers dans cette +expédition? Et s'il allait vous arriver malheur. Ah! j'en mourrais! + +--Voyons! ma chère Jeanne, lui dit Mornac en pressant une main qu'on ne +lui refusait plus maintenant, voyons mon amie, soyez raisonnable! Quels +dangers puis-je coureur de la part des Iroquois, au milieu de ma +compagnie de braves soldats qui ont guerroyé contre les Turcs et ont eu +maille à partir avec des hommes autrement redoutables que ces moricauds +de Sauvages. Loin de craindre, je me sens heureux d'aller me promener en +triomphateur dans ces mêmes régions qui m'ont vu, l'an dernier, passer +ignominieusement enchaîné comme un vil captif. Le blason des Mornac a +reçu alors une tache qui ne peut être lavée que dans le sang iroquois. +Soyez tranquille, ma bonne Jeanne. Vous me reverrez en deux ou trois +mois, et alors... + +Un long baiser chaudement appliqué dans la petite main de Mademoiselle +de Richecourt, compléta la phrase interrompue. + +Jeanne secoua la tête et dit tristement: + +--J'ai été si peu favorisée jusqu'aujourd'hui par le sort, qu'il me +semble que la mauvaise fortune tient pour toujours son oeil jaloux sur +moi, et que je ne dois m'attendre qu'à des mécomptes et des malheurs! + +Le lendemain, 23 juillet, toute la ville était encore en l'air. Drapeaux +et musique en tête, quatre compagnies du régiment de Carignan, suivies +d'une autre composée de volontaires que commandait le sieur de +Repentigny, descendaient du château du Fort à la basse ville et +défilaient, de la façon la plus martiale, au milieu de la population +pressée sur leur passage. + +Un parti considérable de Hurons et d'Algonquins les accompagnait, +arrivés à l'Anse-des-Mères tous s'arrêtèrent et l'embarquement commença. + +Plus d'un baiser, des centaines de chaleureuses poignées de main, furent +échangés entre ceux qui restaient et ceux qui allaient partir. + +Vers les dix heures du matin, les troupes et les volontaires étaient +embarqués sur de grands bateaux qui, sur le champ, mirent à la voile +suivi d'une flottille de canots d'écorce montés par les Sauvages alliés. + +Les voiles se gonflèrent sous la pesanteur du vent, les avirons +plongèrent ensemble de chaque côté des pirogues et la flottille +s'ébranla. + +Sur le dernier bateau, debout près du grand mat, son large chapeau de +feutre incliné sur l'oreille gauche, la plume au vent, le poing sur la +hanche, un mouchoir noué à la garde de son épée qu'il élevait en l'air +en le livrant à la brise, se tenait le chevalier de Mornac. + +Joncas et le Renard-Noir étaient assis à ses pieds sur un banc du +bateau. + +A terre, debout sur un cran de roche, Mlle de Richecourt apparaissait +isolée de la foule qui couvrait le rivage. Comme elle élevait le bras +pour agiter son écharpe en signe d'adieu, son buste superbe hardiment +cambrées détachait vivement du fond bleuâtre de l'eau. + +A l'apercevoir ainsi belle et attristée par le départ de son fiancé, les +galants gentilshommes tout remplis de souvenirs mythologiques alors en +vogue, la comparaient à Calypso, la splendide déesse, disant du haut des +rochers de son île un éternel adieu à son amant Ulysse lorsque la haute +mer va l'emporter loin d'elle. + +L'une après l'autre les embarcations poussées par le vent et la marée +favorable, disparurent derrière le promontoire élevé du +Cap-aux-Diamants. + +Le mouchoir de Mornac et l'écharpe de Mlle de Richecourt échangèrent un +dernier signe d'intelligence... et les amants se trouvèrent seuls chacun +de son côté; lui s'acheminant vers le sombre inconnu, elle se penchant +sur soi-même pour se consumer en une longue et peut-être éternelle +attente. + +La flottille avait déjà disparu depuis longtemps temps, que Jeanne +restait encore immobile et les yeux fixés sur le haut du fleuve. + +La voix de Louis Jolliet la tira de ses tristes réflexions. + +--Désirez-vous monter maintenant à la haute ville? lui demandait le +jeune homme. + +Jolliet lui offrit le bras qu'elle accepta comme celui d'un frère, et +ils reprirent silencieusement le chemin de la haute ville. + +Au milieu de la monté, Jolliet, qui ne paraissait pas moins attristé que +Mademoiselle de Richecourt, lui dit avec quelque hésitation: + +--J'ai, Mademoiselle, un service à vous demander. + +--Mais qu'est-ce donc? parlez? lui dit la jeune fille en sortant de sa +rêverie. + +--Je vous prie de vouloir bien préparer ma mère à la nouvelle de mon +entrée en religion. Dans quelque jours je serai chez les Jésuites. + +--Vous! + +--Oui, moi, répondit Jolliet avec tant de sanglots dans la voix que +Jeanne comprit qu'il y avait quelque chose d'étrange dans cette brusque +détermination. + +Elle regarda le jeune homme et vit que ses yeux étaient pleins de +larmes. + +--Le monde est trop rempli de déceptions! murmura Jolliet + +--Au fait, pour moi je n'ai guère à m'en louer! repartit Mademoiselle de +Richecourt. Mais vous, que parlez-vous de déceptions? + +Le jeune homme se garda bien de répondre, et ils disparurent derrière +l'angle de la palissade du fort des Hurons: elle pensant à Mornac et +déplorant les cruelle péripéties qui ne cessaient de traverser sa vie; +lui pleurant sur son pauvre méconnu et sur sa chère jeunesse qu'il +allait volontairement enfouir au cloître, loin du monde qui pourtant, +naguère encore lui paraissait si beau. + + + + + CHAPITRE XXIII + + LE DERNIER COMBAT + + +Les troupes que nous avons vues partir de Québec pour remonter le +fleuve, arrivèrent aux Trois-Rivières juste à temps pour délivrer cette +place de la crainte des Iroquois qui étaient venus y faire leurs courses +accoutumées et avaient déjà tué quelques habitants. + +Le vent contraire empêcha, pendant quelques jours, les troupes alliées +de remonter le lac St. Pierre. Enfin le vent favorable ayant repris, +l'expédition se remit en marche et débarqua, dans les premiers jours +d'août, à l'embouchure de la rivière Richelieu. M. de Sorel, le +commandant, avait pour mission de rebâtir le fort élevé à cet endroit +par M. de Montmagny vingt-cinq années auparavant. + +L'on se mit à l'ouvrage sans perdre de temps afin de terminer les +travaux au commencement de l'automne. + +La construction du fort alla merveilleusement, M. de Sorel sachant +mettre au besoin la main à la cognée pour donner l'exemple à ses hommes. + +Pendant ce temps plusieurs autres compagnies du régiment de +Carignan--elles venaient d'arriver de France avec le gouverneur M. de +Courcelles et M. l'Intendant Talon--s'arrêtèrent en passant à +l'embouchure du Richelieu, pour y saluer les amis, et, après une journée +de repos remontèrent la rivière des Iroquois. M. de Chambly et le +colonel de la Salières s'en allaient élever deux autres forts, l'un au +pied des rapides de Chambly et l'autre trois lieues plus haut. + +On était au milieu de septembre et la construction du fort de Richelieu +ou de Sorel était très-avancée. L'on n'avait pas été une seule fois +inquiété par les Iroquois qu'on avait raison de croire retranchés chez +eux dans la crainte que les Français n'allassent les y attaquer. + +Un soir que les travaux du jour étaient terminés et que chacun était +retiré au dedans des retranchements en bois dont la charpente extérieure +était achevée, M. de Sorel causait avec le chevalier de Mornac et +quelques officiers près d'un grand feu qui flambait au milieu du fort. + +La nuit était sereine et le silence, au loin, n'était troublé que par le +majestueux bruissement des larges eaux du fleuve et les cris nasillard +des canards et des outardes sauvages dont les bandes nombreuses, +arrivées depuis quelques jours des régions du golfe, se pour suivaient +par les airs après avoir pris leurs ébats journaliers dans le dédale des +îles du Richelieu. + +Agitée par la brise du soir la flamme du brasier secouait son panache +éclatant par-dessus l'enceinte du fort, jetait de fauves lueurs sur les +bois avoisinants et projetaient, par une éclaircie d'arbre, une longue +traînée de lumière qui se répandait sur l'embouchure de Richelieu et +s'en allait mourir au loin dans les eaux sombres. + +--Eh bien! Messieurs, disait M. de Sorel aux officiers, nous avons lieu +d'être satisfaits, car j'espère que le fort sera terminé à la fin du +mois. + +--Vous n'êtes pas le moins à louer de la prompte terminaison des +travaux, dit Mornac. + +--Ce dont il faut se réjouir le plus, reprit M. de Sorel, c'est de +n'avoir pas été dérangés par les Iroquois. + +--C'est en effet fort heureux que nous n'ayons pas eu ces moricauds dans +les jambes; leur présence aurait beaucoup entravé les travaux. +Cependant, pour ma part, je regrette qu'il ne s'en soit pas montrée +quelque bande. J'ai certain différend à régler avec ces bandits pour la +manière discourtoise dont ils m'ont traité l'an dernier. + +--Veuillez bien croire, mon cher chevalier que je ne serais guère fâché, +au fond, de faire moi-même connaissance avec des guerriers qui sont la +terreur de ce pays. Il me semble que des soldats de Carignan feraient +voir beau jeu à des Sauvages! Pourtant je ne puis que me féliciter +d'avoir terminé nos travaux sans avoir perdu un seul de mes hommes. + +En ce moment on entendit le qui-vive de la sentinelle qui veillait à la +porte du fort. + +--France et Sorel! répondit de dehors une voix dont l'accent normand +n'était pas inconnu à Mornac. + +Quelques instants après l'officier de service s'approcha du groupe dont +faisait partie M. de Sorel, et dit au commandant que Joncas, le coureur +des bois, désirait lui parler. + +--Qu'il vienne, dit M. de Sorel. + +Suivi du Renard-Noir le Canadien s'approcha. + +--Qu'y a-t-il? demanda le capitaine. + +--Il y a mon commandant, que le chef huron et moi en faisant dans les +environs, notre battue de chaque soir, nous avons remarqué plusieurs +pistes d'Iroquois. + +Un léger mouvement de surprise parcourut le groupe. + +--Sont-elles nombreuses? + +--L'obscurité est trop forte pour en bien déterminer le nombre. Nous +n'avons pas osé faire de lumière de crainte d'être surpris par les +ennemis. Pourtant nous sommes sûrs qu'ils sont au moins une trentaine. + +--Crois-tu qu'ils soient en ce moment près de nous? + +--Leurs pistes sont toutes fraîches. Ils ont du s'approcher, à une +portée de pistolet, il n'y a pas une demi-heure. Mais apparemment qu'ils +sont rentrés dans le bois; car nous avons fait le tour du fort sans +rencontrer personne. + +--C'est bon! Officier de service? + +--Commandant... + +--Donnez d'ordre qu'on double les gardes à la porte et qu'on place une +sentinelle à chacun des quatre bastions du fort. Faites ensuite charger +les mousquets et les mettre en faisceaux, les mèches allumées. Que les +hommes se couchent tout habillé pour être prêts en cas d'alerte! + +Trois heures après, à part les sentinelles qui veillaient, l'arme au +bras, à la porte et aux quatre coins du fort, chacun dormait +profondément. + +Le silence régnait sur les bois et le fleuve. De temps à autre l'on +entendait pourtant le souffle discret du vent dans les feuilles, murmure +léger comme un soupir de femme endormie. + +Le feu allumé au centre du fort avait beaucoup diminué d'intensité. La +flamme allait s'abaissant toujours, et, de plus en plus dépourvue de +vigueur à mesure qu'elle manquait d'aliments, elle s'affaissait par +degré. Peu à peu elle tomba au-dessous du niveau des courtines du fort +et ses lueurs cessèrent d'éclairer les arbres d'alentour et d'aller +scintiller au loin sur les eaux. + +De haut panache qu'elles étaient d'abord les flammes ne furent bientôt +plus que des aigrettes rouges que la brise faisait trembloter, jusqu'à +ce qu'enfin, sur ces tisons à moitié carbonisés, l'on n'aperçût plus que +de petites langues de feu qui léchaient doucement le bois, et +disparaissaient pour se montrer encore l'instant d'après, comme ces +feux-follets capricieux que l'on voit se jouer le soir au-dessus des +marécages. + +Les gardes postées à la porte, et les sentinelles de trois des bastions, +allaient et venaient sur le parapet pour ne pas se laisser saisir par la +fraîcheur du soir. + +Seule dans le terre-plein du bastion de l'ouest, la sentinelle s'était +arrêtée. Les deux mains sur la gueule de son arquebuse, les reins +appuyés contre le rempart, dans l'angle flanqué, c'est à dire dans la +partie la plus saillante du bastion, le soldat rêvait en laissant errer +ses regards sur la forêt assombrie. + +A quoi songeait-il? A la patrie sans doute; à sa mère, à sa fiancée +peut-être, qui, dans ce moment égrenaient probablement là-bas, à son +intention, leur chapelet au coin du feu de leur chaumière. + +Comme son regard plongeait dans l'obscur fouillis d'arbres, à cinquante +pieds du fort, il lui sembla tout à coup voir une ondulation du sol, sur +une étendue assez considérable de terrain. Ce mouvement uniforme et peu +prononcé ressemblait à celui de la poitrine d'une personne qui dort. + +Le soldat se frotta les yeux pour mieux voir. Mais l'obscurité était si +épaisse qu'il ne put rien distinguer autre chose. + +Même il lui sembla que ce mouvement ne se produisait plus. + +Tandis qu'il se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque illusion +d'optique, il était toujours appuyé sur le rempart, et tournait le dos à +l'angle de l'épaule du bastion ainsi qu'à la courtine du fort. + +Pourtant si le soldat eût fait quelques pas dans le terre-plein vers la +gorge du bastion, et qu'il se fût tant soit peu penché sur le rempart, à +gauche, il eût vu, à l'extérieur du fort, un homme qui, s'accrochant +dans les interstices des pièces de la charpente qu'on n'avait pas encore +eu le temps de revêtir de planches unies, montait, montait doucement +dans l'angle formé par la courtine et le flanc du bastion. + +Sa tête apparut par-dessus le rempart. Ses dents serrées mordaient la +lame d'un long couteau à scalper. + +A mesure que ses pieds s'élevaient, l'homme courbait son visage et sa +poitrine sur la partie supérieure du rempart qu'il enjamba doucement et +sans être vu. + +Il se laissa glisser sans bruit jusqu'au parapet, et, silencieux comme +une ombre, rampa vers la sentinelle. + +Le soldat qui croyait voir maintenant l'ondulation du sol recommencer et +s'accentuer davantage en se rapprochant, pensa qu'il valait mieux donner +l'alarme. Il soufflait sur sa mèche allumée afin d'en raviver la flamme, +quand cinq doigts de fer tenaillèrent sa gorge. Puis il ressentit un +coup violent à la poitrine et le froid horrible d'une lame d'acier qui +lui perçait le coeur. + +La mère et la fiancée qui veillaient là-bas, au coin du feu, dans une +chaumière de France, durent sentir à l'âme, en cet instant, une +poignante douleur. + +Sans pousser un seul cri, le malheureux tomba mort. + +L'assassin lui ôta son mousquet et s'appuya, comme l'était auparavant la +sentinelle, dans l'angle le plus avancé du bastion. + +Il se pencha quelque peu par-dessus le rempart et imita deux fois avec +sa langue les stridulations de la sauterelle. + +Vingt, trente, quarante hommes lui apparurent au pied du bastion que les +premiers arrivés se mirent à escalader sans le moindre bruit. + +Une dizaine de têtes surmontées de la houppe particulière aux Sauvages, +se montraient déjà à l'affleurement du rempart, lorsque l'un de ceux qui +montaient ainsi, en mettant la main dans un des interstices des poutres +de l'escarpe, fit choir une tarière qu'un ouvrier y avait oubliée. +L'instrument tomba la pointe la première en plein sur la tête de l'un +des assiégeants qui attendaient en bas. + +Celui-là jeta un cri et s'affaissa sur le sol. + +La sentinelle qui montait la garde sur le bastion d'en face entendit ce +bruit, épaula son arme et tira. + +Avec la détonation un hurlement épouvantable ébranla la forêt. + +C'était le cri de guerre de Griffe-d'Ours. + +Mornac, l'un des premiers à s'éveiller, reconnut ce redoutable signal de +combat du chef agnier. + +--Aux armes! aux armes! criait-on de toutes parts. + +Les dix Iroquois qui avaient déjà escaladé le fort s'étaient rués en +avant le tomohâk au poing. + +M. de Sorel et les officiers couchaient sous un appentis élevé au milieu +d fort et tout près du feu. Comme ils s'élançaient tous au dehors, les +Sauvages tombèrent, la hache levée, sur eux. + +Le petit groupe d'officiers rompit de trois pas pour éviter la première +attaque. + +--A moi, Carignan! cria M. de Sorel d'une voix de tonnerre. + +Et sans attendre davantage, il chargea, avec les quelques officiers de +la compagnie, les assaillants qui, surpris de cette brusque résistance +reculèrent de quelques pas à leur tour. + +Les coups portaient mal au milieu des ténèbres. + +--Nous allons nous massacrer les uns les autres, si ce feu n'est pas +rallumé! s'écria M. de Sorel entre deux estocades portées à un Sauvage +qui le serrait de trop près. + +--Je m'en charge, dit Mornac. Il prit son élan pour bondir auprès du +feu. + +Attendez-nous, monsieur! cria en arrière la grosse voix de Joncas, et +laissez-moi faire! + +Le Canadien et son fidèle ami, le Renard-Noir, vinrent se placer de +chaque côté du chevalier. + +Tous trois, tête baissée, s'élancèrent au milieu des assaillants qui +s'interposaient entre et le feu. + +Leur élan fut irrésistible et il firent leur trouée. + +Pendant que Mornac et le Renard-Noir faisaient face aux ennemis, Joncas +remua du pied les tisons encore ardents qui restaient, saisit un sapin +sec qui se trouvait sur un amas de bois à brûler et le jeta sur le +brasier. + +Les Iroquois comprirent que le feu qui allait éclairer le combat leur +serait désavantageux, et tombèrent ensemble sur les trois braves. + +Le sapin s'embrasa tout d'un coup en jetant une éclatante lumière. + +Griffe-d'Ours reconnut Mornac, poussa un cri de rage et brandit son +tomohâk. + +Le Gascon fit un saut de côté en portant une estocade en prime au chef +iroquois. Mais celui-ci, d'un coup de revers de sa hache, cassa l'épée à +quelques pouces de la garde. + +Mornac désarmé s'élança sur le Sauvage et lui arracha son tomohâk. Alors +tous les deux se saisirent à bras le corps et roulèrent sur le sol. + +En ce moment les soldats et les Sauvages alliés, Hurons et Algonquins, +arrivaient à la rescousse du commandant et se jetaient sur les +assaillants, passant tous par-dessus Mornac et Griffe-d'Ours qui se +déchiraient par terre avec leurs ongles et leurs dents. + +Le Renard-Noir et Joncas voulurent secourir le chevalier, mais le flot +des soldats les rejeta en avant, au milieu de l'ardente mêlée. + +Les Iroquois qui avaient maintenant tous escaladé le fort, se trouvaient +une quarantaine à l'intérieur des retranchements. + +M. de Sorel, à la tête des siens, charge avec furie. + +Pendant quelques minutes le combat est terrible. + +Les coups de crosses répondent aux coups de tomohâk, fendent les crânes, +fracassent les membres. Le sang pleut partout. Animés par son odeur âcre +les hommes deviennent féroces et hurlent comme des bêtes fauves qui +s'entre-dévorent. + +Le Iroquois inférieurs en nombre, et qui avaient pensé prendre les +Français par surprise--cela serait arrivé sans la chute de la +tarière,--n'ont ni l'habitude ni la force de lutter longtemps en ligne +rangée contre des soldats bien disciplinés. + +Aussi leur faut-il bientôt battre en retraite et laisser, contre leur +coutume, leurs blessés et leurs morts au pouvoir de l'ennemi. + +Ils sautent par-dessus le rempart et disparaissent au milieu du bois. + +Griffe-d'Ours et Mornac en roulant alternativement l'un sur l'autre, +n'avaient pu se saisir de leurs dagues et continuaient à +s'entre-déchirer par terre à belle dents. Griffe-d'Ours vit la défaite +et la fuite des siens. IL fit un suprême effort, renversa sous lui le +chevalier, lui saisit les deux poignets d'une main, et de l'autre lui +prit les cheveux à poignée et se mit à traîner Mornac réduit à +l'impuissance, en gagnant le rempart dans un endroit désert et opposé +à celui où tous les combattants s'étaient postés. + +Le Sauvage monta sur le parapet en soulevant Mornac pour l'entraîner en +bas avec lui. + +Il enjambait déjà le rempart, lorsque le chevalier enroula ses jambes +autour d'une pièce de bois qui gisait sur le parapet. + +--Sandious! grommela le Gascon, tu m'arracheras plutôt les bras duc +corps, mais du moins mes jambes resteront ici! + +Griffe d'Ours tira de toutes ses forces. Mornac sentit les angles de la +poutre lui entrer dans les chairs, mais ne bougea point. + +--Tu mourras ici, si tu le préfères, vociféra l'Iroquois, mais tu +mourras! + +Il tira son couteau, se pencha sur Mornac et leva son arme. Mais il +n'eut pas le temps de frapper; il se sentit saisir par derrière. + +Griffe-d'Ours lâcha Mornac et voulut sauter dans le fossé. Mais une main +de fer le retenait à la gorge. + +Il brandit son couteau et frappa, en se retournant, son adversaire à la +poitrine. Celui-ci chancela, mais tint bon. + +C'était le Renard-Noir. + +Griffe-d'Ours allait lui porter un second coup, lorsque Mornac, Joncas +et trois Hurons se jetèrent sur le chef agnier qu'ils renversèrent sur +le parapet. + +Pendant qu'ils s'efforçaient de le lier, Griffe-d'Ours accablait ses +ennemis d'injures, et les mordaient comme un dogue enragé. + +Enfin on se rendit maître de lui et on le garrotta. + +--Êtes-vous blessé? demanda Joncas à Mornac. + +--Non, seulement quelques morsures de ce chien et bon nombre +d'égratignures dont il ne paraîtra rien dans trois jours. + +--Et vous, chef? dit le Canadien au Renard-Noir. + +Celui-ci était appuyé sur la courtine. Il pressait de sa main gauche le +côté droit de sa poitrine d'où l'on vit le sang couler. + +--Le couteau de l'Iroquois... répondit-il d'une voix émue. + +--Vite, le chirurgien! s'écria Mornac qui partit en courant. + +Les nôtres restaient maîtres du terrain. + +--Qu'on fasse une décharge générale! commanda M. de Sorel. + +Les soldats montèrent sur le parapet, épaulèrent leurs armes et firent +feu de toutes parts. + +Cent éclairs entourèrent le sommet du fort comme une ceinture de feu. + +Les balles sifflèrent à travers les feuilles et parmi les branches des +arbres, et l'on entendit les cris d'épouvante des fuyards qui +s'enfonçaient au loin dans la forêt. + +On ranima le feu pour se reconnaître et compter les pertes. + +Outre la sentinelle que l'on trouva poignardée dans le bastion de +l'ouest, deux soldats avaient été tués. Dix autres étaient blessés, mais +légèrement. + +Quinze Iroquois étaient restés hors de combat au dedans du fort. + +Le reste de la nuit fut employé à panser les blessés et à se remettre +des fatigues de la bataille. + +Au jour M. de Sorel, qui s'était retiré sous l'appentis, fut réveillé +par l'officier de service. Celui-ci venait l'avertir que les Hurons et +les Algonquins étaient en train de brûler le chef Iroquois. + +Le commandant se leva à la hâte et sortit. Il aperçut les Sauvages +alliés groupés autour de Griffe-d'Ours, et occupés à le lier à un poteau +qu'ils venaient de planter au milieu du fort. + +M. de Sorel s'approcha d'eux et les supplia de laisser vivre le chef +iroquois. + +Les Sauvages gardèrent d'abord le silence et puis, sur le signal qu'en +donna le Renard-Noir qui était assis sur une poutre, ils se mirent à +murmurer. + +Le commandant voulut insister et leur représenter combien leur coutume +était barbare à l'égard de leur prisonniers de guerre. + +Le Renard-Noir se leva, bien qu'avec peine, s'avança vers M. de Sorel et +lui dit d'une voix creuse te tremblante: + +--Le capitaine blanc sait-il que cet homme--il montrait Griffe-d'Ours +impassible--a massacré ma femme et six de mes fils? Ignores-tu que cet +Iroquois à tué de ses propres mains les robes noires Echon et +Achiendase?[51] Ne sais-tu pas qu'il a causé la ruine entière de ma +nation? Et moi-même qui combattais pour vous la nuit dernières, il m'a +frappé d'un coup mortel. Cet homme doit mourir! + +[Note 51: Les Pères Brébeuf et Lalemant.] + +--Il doit mourir! répétèrent les Sauvages alliés d'un ton qui +n'admettait pas de réplique. + +Devant leur attitude décidée M. de Sorel vit bien qu'il fallait céder. + +Il n'aurait pas été prudent de se brouiller avec ces Sauvages. + +--Eh bien! s'écria-t-il, que son sang retombe sur vous; mais comme ce +fort est la propriété du roi de France, et que mon maître ne permet pas +de pareilles atrocités chez lui, emmenez le prisonnier hors des +retranchements! + +Les Sauvages saisirent Griffe-d'Ours par les épaules et les pieds, et +sortirent de l'enceinte. + +Le Renard-Noir se leva pour les suivre; mais ses forces le trahirent et +il chancela. + +Joncas qui était à côté de lui l'empêcha de tomber et lui dit: + +--Pourquoi mon frère veut-il s'obstiner à rester debout? Le chirurgien a +dit que vous en reviendriez peut-être en gardant un repos absolu. + +--L'homme aux petits couteaux ne sait pas ce qu'il dit. Je sens que je +dois mourir avant que le soleil monte droit au-dessus des arbres. Et tu +crois, visage pâle, que le chef huron voudra bien expirer couché sur le +dos, comme une femme, tandis que son ennemi mortel palpitera sous le +couteau de mes frères! Ah! tu ne peux point lire dans le coeur d'un vrai +Huron si tu crois que le Renard-Noir n'aura pas la force d'aller voir le +beau feu rouge manger les chairs et griller les os de la Main-Sanglante! + +Joncas essaya doucement de le faire asseoir; mais le Huron lui dit d'un +air à fendre le coeur: + +--Seul ami qui me restes au monde, est-ce donc toi qui vas m'arracher le +bonheur suprême de repaître mes yeux mourants de l'agonie du meurtrier +de ma famille!... + +Le coureur des bois passa son bras derrière le dos du Sauvage, et, le +soutenant ainsi, sortit du fort avec lui. + +L'astre du jour se levait radieux et poudroyait à travers les arbres. + +--Oh! le bon soleil! murmura le Renard-Noir, et que le dernier de mes +jours est beau! + +Il y avait, à quelque pas du fort, un tertre d'une vingtaine de pieds de +superficie et qui s'élevait de cinq ou six pieds au-dessus du niveau du +sol. Cet endroit fut choisi pour le supplice. + +Tandis qu'on plantait un poteau sur cette petite éminence, le +Renard-Noir dit aux Hurons: + +--Je désire scalper le prisonnier moi-même, ce sera la dernière +chevelure que mes mains débiles enlèveront! + +Bien qu'on eût murmuré contre lui, lors des désastres de la nation, le +chef huron vu sa bravoure et sa qualité de grand chef, jouissait encore +d'une grande considération parmi les siens. + +On lui fit donc place en le regardant avec curiosité. Car l'état de +faiblesse où il semblait être ne paraissait pas devoir lui permettre de +scalper la victime. + +Le Renard-Noir parut faire un effort suprême et se dégagea du bras de +Joncas qui l'avait toujours soutenu. Il fit trois pas vers +Griffe-d'Ours, lui cerna la peau du crâne d'un coup de la pointe de son +couteau à scalper, saisit la chevelure à deux mains et tira violemment +dessus. Mais ses forces le trahirent et il s'affaissa à genoux auprès de +sa victime. + +ON vit le sang couler à travers les bandages qui couvraient la blessure +du Huron. + +Joncas s'avança pour le relever et l'entraîner à l'écart. + +Le Renard-Noir lui jeta un regard de reproche et se releva seul en +chancelant. + +Le canadien le laissa faire. + +Le Huron appuya son pied gauche sur l'épaule de Griffe-d'Ours, raidit +tous ses muscles et donna un coup terrible sur la chevelure qui lui +resta dans les mains avec la peau du crâne toute dégouttante de sang. + +Mais, épuisé par cet effort et manquant tout à coup de point d'appui le +chef huron tomba à la renverse. + +Joncas le reçut dans ses bras. + +Griffe-d'Ours ne poussa pas une plainte. On ne vit remuer aucun des +muscles de son visage. + +Avec un mépris extrême il regarda le Huron et lui dit: + +--D'un seul coup de couteau la Main-Sanglante a tellement affaibli le +bras du Huron qu'il ne lui reste pas plus de force qu'à celui d'une +femme! Quand je scalpai Fleur-d'Étoile et tes file je leur enlevai la +chevelure du premier coup! + +A ces horribles souvenirs le Renard-Noir sentit la rage brûler son +coeur. Il fit un mouvement pour repousser Joncas et se jeter sur +Griffe-d'Ours. Mais un éclair de réflexion le retint. + +--Non! murmura-t-il, je suis à bout de force et mourrais avant lui. Mon +frère, dit-il à Joncas, assieds-moi sur cet arbre renversé que je voie +tout. + +Le poteau était solidement planté sur le point culminant du tertre. On +releva Griffe-d'Ours pour l'y attacher. + +Alors on commença à torturer le chef iroquois. Les uns lui coupaient des +lambeaux de chair avec leurs couteaux ou lui désarticulaient les doigts, +d'autres lui appliquaient des tisons sur ces plaies sanglantes. Celui-ci +lui jetait des cendres chaudes dans les yeux ou lui ouvrait les +mâchoires avec une lame de couteau pour lui faire entrer de force dans +la bouche un charbon enflammé. Ceux-là promenaient par tout son corps +des flambeaux allumés. + +Griffe-d'Ours impassible au milieu des tortures semblait désirer, au +contraire, d'aiguillonner la rage de ses bourreaux. + +--Allez donc, chiens! disait-il avec un mépris écrasant, où avez-vous +appris à tourmenter un guerrier? Vous n'y entendez rien! Oh! si vous +m'aviez vu caresser vos parents, lorsque nous détruisîmes vos bourgades +sur les bords du grand lac! + +Ces paroles redoublaient la frénésie des Hurons. + +Enfin, quand tout le corps du chef iroquois ne fut plus qu'une plaie +vive, les Sauvages entassèrent du bois à ses pieds et mirent le feu au +bûcher. + +Alors, on vit griller les chairs de Griffe-d'Ours et la graisse couler +en grésillant sur son corps ensanglanté. + +A cette vue la figure du Renard-Noir brilla d'un éclair de bonheur. Et +lui qui, tantôt, chancelait entre les bras de Joncas, dit avec +ravissement: + +--Cela me réchauffe! + +Mais tout à coup le feu ayant monté entre le poteau et la victime, brûla +les liens qui l'y retenaient attachée. + +Griffe-d'Ours tomba en plein au milieu des flammes. + +Un moment il y demeure affaissé + +On le croit mourant. Mais soudain il se redresse, saisit dans chacune de +ses mains meurtries deux brandons enflammés, se lève et les lance au +milieu des spectateurs ébahis. + +A peine revenus de leur étonnement ceux-ci lui jettent tous les +projectiles qui leur tombent sous la main. Pierres, haches, tisons +pleuvent sur lui. Il leur répond de même et repousse les assaillants qui +veulent escalader le tertre. + +C'est une horrible lutte! + +En se baissant il glisse et tombe de nouveau dans le feu. + +Chacun se précipite sur lui pour le maintenir dans le brasier. Mais +l'Iroquois se roule dans les flammes, se débarrasse de toute étreinte, +bondit encore une fois sur ses pieds, et, armé de deux tisons enflammés, +se jette tête baissée sur ses ennemis qui, épouvantés, fuient devant cet +homme terrible. + +En poursuivant la cohue Griffe-d'Ours passa devant le Renard-Noir qui +lui barra les jambes et le fit tomber. + +Les autres revinrent et se jetèrent sur le chef iroquois. + +Le Renard-Noir riait d'un rire muet. + +On maintint Griffe-d'ours à terre, et, en quatre coups de hache on lui +coupa les pieds et les mains, et on le rejeta dans les flammes. + +Anéanti un instant par l'ébranlement nerveux que lui avait causé cette +quadruple amputation, l'Iroquois resta sans bouger au milieu de brasier. + +Mais tout à coup, ô horreur! on vit ce corps mutilé déchiré, brûlé, +s'agiter encore, se rouler sur lui-même et se soulever à demi sur ces +tisons ardents; et là, montrant à nu son crâne sanglant, son corps +incrusté de cendres chaudes et de charbons ardents qui sifflaient au +contact des flots de sang que l'on voyait ruisseler sur tout son être, +se traîner dans les flammes et cracher une dernière insulte sur ses +bourreaux interdits. + +C'était épouvantable.[52] + +[Note 52: Cette scène paraît invraisemblable et, pourtant, elle n'est +que la reproduction d'un épisode analogue raconté par le Père Jérôme +Lalemant.] + +Un coup de feu partit du fort. Une balle siffla au milieu des Sauvages +et s'en alla fracasser la tête de Griffe-d'Ours qui, cette fois, retomba +sans vie. + +Surexcité par cette scène affreusement émouvante, le Renard-Noir s'était +levé debout. + +Quand le projectile fit éclater la tête du chef iroquois, le Huron +s'écria d'une vois tonnante: + +--Fleur-d'Étoile, et vous, ô mes enfants! je pois maintenant vous +rejoindre dans le pays des ombres, car vous êtes enfin vengés! + +Un flot de sang lui jaillit par la bouche et il tomba roide mort. + + + + + ÉPILOGUE + + +Six ans se sont écoulés, pendants lesquels la situation de la +Nouvelle-France a tout à fait changé d'aspect. + +A la période d'affaissement que nous avons tâché de décrire en cet +ouvrage, succédait un époque de renaissance et de prospérité. La colonie +qui n'avait fait que languir auparavant sous la crainte continuelle des +Iroquois, avait repris une vie nouvelle aussitôt l'arrivée du marquis de +Tracy et de l'Intendant Talon. + +Dans l'automne de l'année qui suivit cette où l'on construisit les forts +de Sainte-Thérèse, de Chambly et de Sorel, M. de Tracy qui voulait +dompter la superbe des Agniers avait organisé contre eux une grande +expédition qu'il tint, malgré son grand âge, à commander en personne. A +la tête de six cents soldats, de six cents habitants, de cents sauvages +hurons et algonquins, et de deux petites pièces de campagne, le Vice-Roi +marcha contre les quatre bourgades d'Agnier. Jamais les Sauvages de +l'Amérique du Nord n'avaient vu pareille armée. Aussi balaya-t-elle tout +devant soi. Les quatre villages furent emportés, brûlés et rasés tout le +pays environnant dévasté par les troupes, et les provisions de maïs, que +ces Sauvages avaient en réserve, jetées dans la rivière Mohawk. + +La petite armée qui avait quitté Québec, le 14 septembre (1666), y était +de retour au mois de novembre. Elle avait perdu peu de monde. Il paraît +que le chevalier de Mornac--il s'était marié avec sa belle parente à la +fin de l'année 1665--se distingua fort dans cette expédition contre +Agnier où il avait autrefois souffert tant d'humiliations. + +Les Agniers furent frappés de terreur. Ils s'imaginaient sans cesse voir +les Français entourer leurs villages. Par suite de la perte totale de +leurs provisions, ils se virent périr quatre cents personnes. Aussi +vinrent-ils supplier M. de Tracy de leur accorder la paix. + +Un grand traité fut conclu. + +Alors les colons purent s'occuper de la culture de leurs terres, et +profiter des avantages que leur offrait un pays abondant en toutes +choses et des plus fertiles. + +Comme il n'y avait plus rien à craindre des Iroquois, même dans les +localités isolées, on vit aussitôt les villages s'élever et s'étendre +sur les bords du Saint-Laurent, les forêts tomber et s'éloigner des +habitations, les terres plus soigneusement cultivées produire de t +très-abondantes récoltes. + +Grâce aux encouragements énergiques de M. Talon, l'agriculture fit de +grands progrès. A part les grains ordinaires, on se mit à cultiver le +lin et le chanvre avec succès. + +Le commerce ne fut pas plus négligé. L'Intendant qui projetait de relier +le Canada avec les Antilles, par les relations commerciales, fit +construire un bâtiment à Québec, en acheta un autre, et dès 1667, les +envoya à la Martinique et à Saint-Domingue avec un chargement de morue, +de saumon et d'aiguille salés, de pois, d'huiles, de bois merrain et de +planches. + +La population prit aussi un accroissement rapide, grâce aux colons que +le roi de France dirigeait sur le Canada. L'acquisition la plus +précieuse que fit la colonie fut celle de quatre compagnies de Carignan +qui s'établirent dans le pays, lorsque ce régiment fut rappelé en +France. Elles furent choisies parmi celles dont les officiers et les +soldats s'étaient mariés avec les filles des colons. + +Après avoir fidèlement accompli sa mission, M. de Tracy retourna en +France dans l'année 1667, sur le vaisseau de guerre, le +_Saint-Sébastien_, que le roi lui avait envoyé. + +Talon qui était passé en Europe en 1669, revint au Canada l'année +suivante. Il resta dans le pays jusqu'à l'automne de 1672. Alors il +quitta la colonie pour n'y plus revenir, ainsi que le gouverneur, M. de +Courcelles, qui était remplacé par le comte de Frontenac, homme des plus +énergiques, fort habile, et qui est une des plus belles figures de tous +les gouverneurs qui se succédèrent, dans la Nouvelle-France, sous la +domination française. + +Avant de quitter le Canada, M. Talon avait résolu d'éclaircir le mystère +qui enveloppait le grand fleuve de l'ouest, que l'on savait vaguement se +jeter dans les mers du sud. + +Pour cette découverte Talon avait choisi un homme doué de toutes les +qualité nécessaires afin de conduire à bonne fin une entreprise aussi +importante. + +On se souvient que Louis Jolliet, frappé au coeur dans ses plus chères +espérances, s'était brusquement décidé de quitter le monde. Il entra en +effet chez les Jésuites, en 1665. + +On voit par le Journal des Jésuites, que les premières thèses publiques +sur la philosophie furent soutenues avec succès par les sieurs Louis +Jolliet et Pierre de Francheville, en présence de Messieurs de Tracy, de +Courcelles et Talon. «M. l'Intendant, entre autres y argumenta +très-bien.» + +Dans le silence du cloître, à force d'étude et de macération, Jolliet +essaya de tuer en soi le souvenir désespérant d'un amour méconnu. Mais, +hélas! l'image de celle qu'il avait tant aimée était profondément gravée +dans sa mémoire. Elle était toujours là devant lui. Au milieu des +abstractions d'études acharnées, pendant les longues heures de prière et +de méditation, son esprit qu'il s'efforçait d'isoler de toute +préoccupation mondaine, pour l'élever jusqu'à Dieu, s'égarait dans les +nuages de l'imagination, et poussé par un souffle inconnu se rabattait +sur la terre, vaste champ semé d'illusions et de souffrances. Alors il +revoyait passer, comme dans un songe, ces jours de jeunesse où il avait +senti son coeur s'éveiller et battre de la vie orageuse des passions. +Comme ces belles créatures, plutôt fées que femmes, qui effleurent nos +fronts de leurs mystérieux baisers dans nos rêves de vingt ans, elle +passait et repassait devant ses yeux avec tout le charme magnétique de +sa superbe beauté. Mais elle, belle comme une madone et fière telle +qu'une reine, le regardait à peine. Il courbait son front jusqu'à terre, +pour sentir les plis frissonnants de sa robe de satin effleurer ses +cheveux; et puis il se relevait afin de respirer les parfums qu'elle +avait laissés derrière elle et qui flottaient sur son passage avec de +célestes arômes. Une apparition cruelle venait alors brûler ses yeux. +C'était bien elle encore qui revenait vers lui, mais cette fois elle +n'était plus seule. Appuyée sur le bras d'un brillant gentilhomme, elle +s'inclinait amoureusement, se penchait, s'appuyait sur ce homme qui lui +souriait avec ce bonheur toujours un peu fat que donne la possession +assurée. + +Oh! alors, le pauvre Jolliet, pour arrêter un sanglot prêt à éclater +dans le silence de la chapelle, enfonçait ses ongles dans les chairs de +sa poitrine, et, la prière finie, regagnait en chancelant la cellule +étroite et le dur lit de sangle, où, après de longues heures d'insomnie +et de larmes, il s'endormait d'un sommeil fiévreux pendant lequel les +mêmes rêves qui l'avaient tour à tour ravi et affligé tandis qu'il était +éveillé, le poursuivaient encore jusqu'à l'heure matinale du réveil. + +Après deux ans de cette vie de souffrance et de lutte morales, Jolliet +eut la conviction bien acquise qu'il n'était pas appelé à l'état +ecclésiastique. Et comme il n'avait encore reçu que les ordres mineurs +il quitta l'habit. + +A cette nature ardente il fallait de l'action, la vie aventureuse, une +succession d'événements sans cesse nouveaux. Il lui fallait l'espace. Il +se mit à voyager dans ce vaste pays alors à peine exploré. Il remonta le +grand fleuve, vogua sur les lacs, vastes mers endormies dans les terres +vierges de la Nouvelle-France, s'enfonça dans les sombres forêts de +l'ouest, alla s'asseoir sous le ouigouam des sauvages de ces contrées +lointaines, vécut de leur vie nomade, apprit leur langue et s'en fit +remarquer par son esprit vif et prudent ainsi que par son intrépidité. + +Avant de retourner en France, M. Talon qui connaissait les talents et +les voyages de Jolliet, recommanda au comte de Frontenac de confier à ce +jeune homme la mission périlleuse et hardie d'aller découvrir le grand +fleuve de l'ouest dont on commençait à parler. + +Nous sommes au commencement de l'automne de l'année 1672 et nous entrons +chez M. le chevalier Robert de Mornac, en son logis de la rue +Saint-Louis, à Québec. + +Dans une grande salle, au fond de laquelle flambait un beau feu clair +allumé dans la cheminée pour combattre l'humidité de la saison, se +tenaient M. et Mme de Mornac et leurs trois enfants. + +Le chevalier qui pouvait avoir alors trente-cinq ans ne paraissait pas +avoir vieilli. Seulement l'expression de sa physionomie était plus +réfléchie. Ses mouvement avaient un peu perdu de cette allure bohême +qu'ils avaient autrefois. + +Quant à sa femme qui devait avoir alors vingt-cinq ans, la maternité +n'avait altéré en rien sa beauté. Au contraire celle-ci avait atteint +son entier épanouissement, et les formes un peu grêles de la jeune fille +avaient fait place aux contours plus harmonieusement arrondis de la +femme. + +Sa figure n'avait rien perdu de son éclat: les lèvres conservaient toute +la vivacité du carmin le plus pur, le sang de la jeunesse brillait +toujours aussi vermeil sous l'épiderme velouté des joues. Seuls ses +grands yeux noirs avaient un peu perdu de cette vivacité curieuse de la +jeune fille, et leur regard avait maintenant une expression profonde, +sérieuse et réservée que lui donnait l'expérience de la vie. + +Doués tous deux d'une nature ardente et d'une grande intelligence, les +époux offraient le spectacle assez rare d'une union bien assortie. +Confiants l'un dans l'autre, trouvant l'un chez l'autre ce fonds de +dévouement et de tendresse qui existe toujours dans les belles +organisations, assez fortunés pour n'avoir jamais à redouter d'être +froissés tant soit peu par les étreintes de la gêne, il étaient aussi +heureux qu'on le peut être ici-bas. + +Commodément assis dans un grand fauteuil, Mornac babillait avec ses +enfants. + +L'aîné, beau garçon de cinq ans ressemblait, paraît-il, à son grand-père +de Richecourt. Il était fièrement à cheval sur le genou droit du +chevalier. + +Une charmante petite fille de trois ans était assise sur l'autre genou. +Cette figure d'ange était la reproduction parfaite de celle de sa mère. +Elle était si belle que son père ne pouvait s'empêcher de l'embrasser à +chaque fois que son regard tombait sur elle. + +Quant au dernier, bambin de deux ans, plein de force et de pétulance, +c'était tout le portrait du père. Lèvres minces, nez aquilin, il avait +les traits distinctifs des Mornac. Après maints efforts et par de +savantes manoeuvres il était parvenu, en se hissant sur le bras du +fauteuil, à grimper sur l'épaule paternelle. Assis là fort à son aise, +il enfonçait de temps à ses petits doigts roses entre les lèvres du +chevalier qui feignait alors de le mordre, au grand plaisir de +l'espiègle; ou bien encore il tirait, plus que de raison, les longues +moustaches en croc de son père. + +Malgré les taquineries du plus jeune, le chevalier racontait aux deux +aînés l'histoire de ses aventures avec les Iroquois; mais cette édition +était tellement augmentée, amplifiée, embellie que Mme de Mornac, qui +avait partagé ces aventures avec son mari, ne les reconnaissait presque +plus. Aussi la jeune femme ne cachait-elle pas le sourire un peu moqueur +que la verve toujours gasconne, de son mari attirait sur ses lèvres. + +L'on vint dire que M. Louis Jolliet désirait présenter, avant que de +partir, ses hommages à Monsieur de à Madame de Mornac. + +--Faites entrer M. Jolliet, dit le chevalier en déposant, après une +dernière caresse, ses enfants à terre. + +La porte s'ouvrit de nouveau et Jolliet entra. + +Mornac alla au devant de lui, et l'accueillit de la façon la plus +cordiale. + +Jolliet salua profondément Mme de Mornac. Celle-ci lui offrant la main +il la baisa galamment, comme c'était alors l'usage entre personnes +intimes. + +Lorsque Jolliet releva la tête, ses joues étaient légèrement rougies par +la chaleur que ce baiser avait fait monter à son visage. + +Mornac et sa femme, qui savaient que Jolliet était quelque peu timide, +et qui ne s'étaient jamais doutés un instant de l'amour du jeune homme, +crurent que c'était un reste de gêne qui le faisait rougir ainsi, et +tous les deux rivalisèrent d'entrain pour le mettre à son aise. + +Il faut dire que Jolliet, qui avait d'abord passé deux ans chez les +Jésuites, dans une entière réclusion, et qui avait ensuite voyagé la +plus grande partie du temps, n'avait pas fait que de très-rares +apparitions chez les deux époux. + +--J'ai appris aujourd'hui que Monseigneur le comte de Frontenac vous +avait chargé d'un grand voyage d'exploration dans l'Ouest, dit Mornac. + +--Oui Monsieur le chevalier, je pars ce soir même pour le Montréal. + +--Si tôt! Pourquoi n'êtes-vous pas venu nous voir auparavant? Sous savez +bien que vous avez plus d'un titre à vous croire de la famille. + +--Ah! voyez-vous, réplique Jolliet en s'inclinant, c'est que j'ai été +complètement absorbé par mes préparatifs de voyage. Et rappelez-vous que +je viens presque d'arriver des pays d'en haut et que je ne suis à Québec +que depuis quelques jours. Le Gouverneur s'est décidé tout à coup à me +confier cette mission, et comme je dois aller prendre le Père Marquette +à Machillimakinac d'où nous nous mettrons en route de très-bonne heure +au printemps, pour chercher le grand fleuve de l'Ouest, j'ai pensé qu'il +fallait me dépêcher de partir d'ici cet automne, afin de remonter le +Saint-Laurent et les lacs avant la saison rigoureuse de l'hiver. + +--Vous serez sans doute bien approvisionnés et accompagnés. + +--Nous prendrons nos provisions de bouche, du maïs et de la viande +séchée, à Machillimakinac. Quant à l'argent, aux instruments et au +papier nécessaires pour faire les cartes des endroits que nous +visiterons et rédiger notre journal de voyage, le Gouverneur y a +généreusement pourvu. Pour compagnons de voyage, outre le père +Marquette, j'aurai cinq français, dont l'un n'est autre que notre brave +Joncas que est toujours alerte et actif. + +--Madame votre mère doit être chagrine de vous voir repartir sitôt, +remarqua Jeanne. + +--Oui, cette pauvre mère ne se fait guère à mes absences fréquentes et +prolongées. Cependant, depuis qu'elle s'est remariée, je crains bien +moins de m'éloigner d'elle. + +Jolliet faisait allusion au troisième mariage que sa mère avait +contracté dans l'automne de l'année 1665 avec M. Martin Prévost. + +On causa quelque temps encore et puis Jolliet prit congé de ses hôtes. + +Il baisa une dernière fois la main blanche et potelée de Mme de Mornac, +donna une bonne poignée de main au chevalier et sortit. + +Il avait le coeur gros. + +En regagnant son logis il se disait; + +--Je croyais pourtant, mon Dieu! que le temps, l'éloignement prolongé, +la vie aventureuse que j'ai menée depuis quatre ans, avaient détruit mon +amour pour cette femme. Hélas! je sens bien, au contraire, qu'il n'est +pas mort et qu'il vivra toujours au fond de mon âme! Et elle est sacrée +pour moi! Elle appartient à un autre homme qui est mon ami! Enfin! comme +je me le suis dit souvent, c'était la seule femme que je pouvais aimer; +elle ne peut être à moi, je renonce donc à l'amour pour ne plus songer +qu'à la gloire! Oui, à la gloire d'attacher mon nom roturier à quelque +noble entreprise qui me vaudra les honneurs du respect de la postérité. +Déjà la renommés semble me sourire puisque l'on daigne me confier à moi, +jeune homme, une mission qui demande le savoir et l'expérience de l'âge +mûr. N'importe! si la gloire a coûté aussi cher à ceux qui l'ont +obtenue, ils ont dû bien souffrir! + +Pauvre Jolliet! tu pressentais donc que la renommée ne s'acquiert +ici-bas qu'aux prix d'innombrables souffrances! + +O vous tous qui fûtes grands sur terre, inventeurs, capitaines, +découvreurs, poètes, artistes renommés, venez donc dire à ceux qui +contemplent froidement vos chefs-d'oeuvre, sans rien connaître de +l'atroce douleur qui précède et accompagne les enfantements du génie, +venez donc leur compter les larmes que ces nobles enfants de votre âme +vous ont coûtées! + +Quiconque connaît votre histoire sait combien votre organisation, toute +nerveuse et sensitive, vous porte à souffrir. A peine votre intelligence +a-t-elle pressenti la vie, que votre âme, née pour les grandes +conceptions, déjà se prend à soupirer après l'idéal, à désirer l'infini. + +Presque tous, alors que votre coeur frissonnant d'une exubérance de vie +demandait à l'amour d'accueillir le trop plein de cette bouillante sève +intellectuelle que vous sentiez s'agiter dans votre être tout entier, +presque tous vous vous êtes affaissés à vingt ans sous l'immense douleur +d'un amour déçu. Oui, frappés en plein coeur par le gantelet de fer du +désespoir, atrocement blessés dans la partie la plus sensible de +vous-mêmes, voue êtes tombé sanglants, mourants presque, sur cette +impassible terre qui, depuis que Dieu la lança dans l'espace a tant bu +de larmes et de sang! Éperdus de douleur, palpitants de souffrance, vous +êtes restés là, plus ou moins longtemps selon la violence et la +soudaineté du choc et la force de votre organisation, anéantis par cette +blessure quasi-mortelle. Longtemps même, quelquefois, vous vous êtes +traînés endoloris dans le rude sentier de votre jeunesse désenchantée, +heurtant vos pieds meurtris contre toutes les aspérités de la route, +laissant tomber, sur chaque buisson d'épines qui la bordent toutes les +larmes de vos yeux et le sang le plus riche de vos veines; jusqu'à ce +qu'un jour, ranimés par cette vigueur généreuse du jeune âge, vous avez +senti votre corps se redresser, vos pas se raffermir et votre tête se +relever fièrement vers le ciel. + +Vous étiez guéris, hélas! de la douloureuse blessure de l'amour, et le +sourire amer arrêté sur votre lèvre pâle en témoignait assez! Alors dans +un transport de réaction enthousiaste, sentant frémir en vous le souffle +du génie, attirés par cet abîme d'aspirations dont vous ressentiez sans +cesse l'attraction puissante, vous vous êtes écriés: + +--A moi la gloire! + +Malheureux! les cicatrices de vos blessures saignaient encore et vous +alliez courtiser une autre femme! Car ne saviez-vous pas que la gloire +est femme, elle aussi? Ignoriez-vous que la séduisante fée cache sous +ses caresses autant de coquette perfidie, le même raffinement de cruauté +que cette belle fille d'Eve qui venait de flétrir et d'effeuiller en +riant les plus belles fleurs de votre jeunesse. + +Non, vous n'en aviez pas conscience, ou si vous le saviez, vous avez +choisi la renommée comme le seul mal digne de vous tuer! + +Ah! la gloire! si l'on connaissait comme elle sait bien torturer ses +amants, courrait-on avec autant d'ardeur après elle?... + +O nous qui lisons les oeuvres des poètes, que nous laissons bercer par +les harmonies ravissantes d'un grand compositeur, nous qui envions leur +génie, savons-nous combien il faut de larmes pour faire surnager un beau +vers, et pouvons-nous entendre les sanglots déchirants de l'artiste se +plaindre dans chacune de ces phrases musicales qui nous font rêver au +ciel? + +________________________________________________________________________ + +Dix mois plus tard, Jolliet, en découvrant le Mississipi, attachait à +son nom l'immortalité. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Chevalier de Mornac, by Joseph Marmette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHEVALIER DE MORNAC *** + +***** This file should be named 19187-8.txt or 19187-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/1/8/19187/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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