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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:55:08 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Chevalier de Mornac, by Joseph Marmette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Chevalier de Mornac
+ Chronique de la Nouvelle-France (1664)
+
+Author: Joseph Marmette
+
+Release Date: September 5, 2006 [EBook #19187]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHEVALIER DE MORNAC ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+ LE
+
+ CHEVALIER DE MORNAC
+
+
+ CHRONIQUE DE LA NOUVELLE-FRANCE
+ 1664
+
+
+
+ JOSEPH MARMETTE
+
+
+
+ MONTRÉAL
+ TYPOGRAPHIE DE «L'OPINION PUBLIQUE»
+ No. 319 RUE ST. ANTOINE
+
+ 1873
+
+
+
+A
+
+ELZÉAR GÉRIN
+
+HOMME DE LETTRES, DÉPUTÉ À L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
+
+Vous connaissez, mon cher ami, la double personnalité qui s'abrite sous
+le nom du Chevalier de Mornac; et comme à moi, les deux modèles qui ont
+posé pour le type de mon héros vous sont chers. Je ne puis donc faire
+mieux que de vous dédier ce livre qui, tout en racontant les grandes
+actions d'un autre âge, a la prétention de peindre, réunis en un seul
+personnage, les deux caractères les plus délicieusement gascons de notre
+époque. Outre que l'orgueil légitime de l'auteur sera flatté si j'ai
+quelque peu réussi, mon amitié sera ravie de nous rendre encore plus
+présents, tous les trois à votre excellent souvenir.
+
+JOSEPH MARMETTE.
+
+
+
+ LE CHEVALIER DE MORNAC
+
+
+
+ PAR JOSEPH MARMETTE
+
+
+
+
+ INTRODUCTION
+
+
+Vers l'année 1664, la Nouvelle-France venait de traverser et subissait
+encore une des phases les plus douloureusement critiques de son
+histoire. Rendus fiers et tout-puissants par le succès de leurs armée,
+qui, douze ans auparavant avaient anéanti la grande nation huronne, les
+Iroquois régnaient en maîtres sur le territoire du Canada. Tandis que
+les guerriers des cinq cantons Iroquois tenaient en état de blocus
+Montréal, Trois-Rivières et Québec, villes qui n'étaient encore que de
+petits bourgs mal protégés par des palissades de pieux, leurs bandes de
+maraudeurs assassinaient les laboureurs isolés dans les campagnes.
+
+Bien loin de songer à attaquer, les colons français ne se défendaient
+qu'avec peine. Tel était le découragement et si grande la terreur
+universelle, que les émigrés parlaient d'abandonner ce pays de
+malédiction pour retourner en France.
+
+La situation semblait en effet désespérée.
+
+Négligée par la compagnie des Cent-Associés, qui ne songeait qu'à la
+traite des pelleteries, affaiblie par les dissensions entre les
+gouverneurs et l'autorité ecclésiastique, dans le Conseil-Supérieur, à
+Québec, la colonie naissante se peuplait en outre si lentement qu'elle
+ne pouvait fournir des défenseurs suffisamment nombreux pour tenir tête
+aux Iroquois. Il eut fallu leur opposer un corps de troupes assez
+imposant, et c'est à peine s'il y avait au Canada une centaine de
+soldats, dispersés dans les différents postes. Depuis longtemps les
+gouverneurs et les jésuites demandaient à grands cris des secours. Mais
+leurs supplications allaient mourir sans résultat par delà l'Océan.
+
+De prime-abord, cette indifférence de la mère-patrie doit sembler
+inexcusable; mais lorsqu'on se transporte de l'autre côte de
+l'Atlantique pour jeter un coup-d'oeil sur les tumultueux évènements qui
+bouleversaient alors le royaume de France, on s'explique cette apathie.
+
+La mort du cardinal Richelieu, arrivée en 1642, bientôt suivie de celle
+de Louis XIII, les désordres civils qui signalèrent la régence
+d'Anne-d'Autriche, les troubles de la Fronde, la bataille qui avait fait
+rage aux portes de Paris, la confusion de laquelle le royaume entier
+était en proie, tout cet éclat d'armes et de discordes qui remplissait
+la France étouffait sans peine le faible bruit des quelques voix qui
+s'élevaient en faveur du Canada. Si les particuliers, qu'enveloppait la
+guerre civile, ne songeaient point à la Nouvelle-France, comment
+Mazarin, à qui les factieux en voulaient surtout, aurait-il pu s'occuper
+d'une colonie naissante et perdue au delà des mers? Ce ministre n'avait
+eu déjà que trop de peine se maintenir entre la turbulence du Parlement
+et les prétentions du grand Condé, à venir jusqu'en 1653. Ensuite, il
+s'était trouvé tout absorbé par le soin de pousser la guerre contre les
+Espagnols, commandés par Condé mécontent. La bataille des Dunes, livrée
+près de Dunkerque par Turenne à ces derniers, avait laissé la victoire
+définitive aux troupes françaises et anglaises, alliées contre
+l'Espagne, à laquelle Dunkerque fut immédiatement enlevée pour être
+remise aux Anglais, suivant les conventions antérieures arrêtées entre
+Cromwell et Mazarin. La guerre ainsi heureusement terminée, le cardinal,
+en digne élève de Richelieu, trouva que le meilleur moyen d'assurer la
+durée de la paix était de marier Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse
+d'Espagne. Les négociations qu'il lui fallut entreprendre à cet effet et
+mener à bonne fin, précédèrent de plusieurs mois l'union du roi de
+France avec l'infante. Ce mariage diplomatique fut célébré en 1660.
+
+Mazarin étant mort l'année suivante, Louis XIV avait pris aussitôt le
+sceptre d'une main ferme, bien décidé de régner par lui-même et de
+maintenir la tranquillité intérieure, ainsi que d'augmenter la
+prospérité du royaume, tout en le faisant respecter et en l'agrandissant
+au dehors.
+
+Mazarin, qui avait trop songé à remplir ses propres coffres--il
+possédait à sa mort près de deux cent millions--avait laissé les
+finances dans un état déplorable; mais grâce à l'administration sage et
+vigoureuse de Colbert, le trésor public fut si tôt rempli que, dès 1663,
+Louis XIV pouvait racheter des Anglais Dunkerque, qu'il s'empressa de
+fortifier.
+
+Le même Colbert, si entendu à l'administration intérieure, savait aussi
+tout le bénéfice qu'on pouvait attendre des colonies. L'Espagne en était
+un frappant exemple, elle qui, depuis plus d'un siècle, entretenait la
+guerre contre toute l'Europe, grâce aux immenses ressources que
+l'ingrate patrie adoptive de Colomb tirait de l'Amérique.
+
+Aussi la Nouvelle-France attira-t-elle tout d'abord l'attention de
+Colbert, qui, la voyant dépérir entre les mains de la compagnie des
+Cent-Associés, se hâta de placer la colonie plus immédiatement sous le
+contrôle de l'autorité royale.
+
+Par un édit du roi, de 1664, le Canada fut cédé à la compagnie des
+Indes-Occidentales. En même temps, Louis XIV nommait le marquis de Tracy
+Vice-Roi de toutes les possessions françaises en Amérique, M. de
+Courcelles, gouverneur du Canada et M. Talon, intendant. Le choix était
+des plus judicieux. Il ne fallait rien moins que la réunion de ces trois
+hommes de talents et d'énergie pour arrêter la colonie sur le penchant
+de sa ruine et la relever par un habile et puissant effort.
+
+Pour seconder les vues de ces hommes éclairés, le régiment de Carignan,
+composé de vingt-quatre compagnies, fut mis à leur disposition. La
+petite flotte, sur laquelle on embarqua les troupes fut aussi chargée
+d'un grand nombre de familles de cultivateurs et d'artisans, amenant des
+boeufs, des moutons et les premiers chevaux qui aient été vus en Canada.
+[1] Soldats, marchands, colons, tous comptés, formaient plus de deux
+mille âmes, c'est-à-dire une population presque aussi considérable que
+celle déjà résidante en la Nouvelle-France.
+
+[Note 1: Les colons de la Nouvelle-France, pour témoigner leur gratitude
+à M. de Montmagny, avaient cependant fait présent d'un cheval à ce
+gouverneur, assez longtemps avant cette époque.]
+
+Tous ces secours n'arrivèrent pourtant qu'en 1665 à Québec. La colonie
+était sauvée.
+
+Mais mon but n'est pas de m'arrêter d'une manière spéciale sur la
+période de progrès qui allait succéder à un état d'affaissement si
+prolongé. Bien que je doive indiquer cette heureuse renaissance au
+dénouement de l'action de cette oeuvre, j'ai voulu surtout décrire, dans
+les pages suivantes, les périls, les angoisses, les terreurs et les
+drames qui marquaient chaque journée des hardis pionniers, nos
+admirables aïeux. Ce que je veux peindre c'est cette vie d'alarmes
+d'embûches et de luttes terribles dont est toute remplie l'héroïque
+époque qui précéda l'arrivée du régiment de Carignan; les craintes des
+habitants des villes, les incessants dangers du colon isolé dans les
+campagnes et souvent hors de la portée de tout secours; puis, à côté de
+cette existence parsemée d'épouvante, mais que rendaient cependant
+supportable encore certaines jouissances de la civilisation, les moeurs
+ou plutôt les coutumes barbares des tribus iroquoises; les marches
+forcées et pénibles de leurs prisonniers de guerre; les malheurs et la
+dispersion de la nation huronne; les tortures des captifs, leurs
+souffrances dans les villages Iroquois; les longues nuits d'insomnie
+sous les wigwams enfumés, les raffinements de cruauté des vainqueurs sur
+leurs prisonniers sauvages ou blancs; l'admirable courage de ces
+derniers au milieu de souffrances, de tourments inouïs; enfin la marche
+stoïque de la civilisation contre la barbarie aux abois: et, pour
+adoucir les sombres couleurs d'un pareil tableau, l'insoucieuse gaîté
+gauloise, accompagnée d'un amour pur, fine fleur de chevalerie française
+aux parfums pénétrants et salutaires comme l'image de Béatrix que Dante
+emporte en son âme pour mieux endurer la vue des horreurs de l'enfer.
+
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+ L'ARRIVÉE
+
+
+Le soleil s'élançait, tout resplendissant, au-dessus de la cime boisée
+des falaises de la Pointe-Lévi. Ses traits de feu trouaient l'humide
+manteau de vapeurs qui tombait des épaules du roc géant de Stadaconna et
+s'en allait effleurer de ses franges ouatées les eaux du grand fleuve,
+encore endormi aux pieds de la ville de Champlain. Secoué par la brise du
+matin, le brouillard commençait à se disperser dans l'air, où ses
+lambeaux se dissipaient avec les dernières ombres de la nuit.
+
+C'était le matin du 18 septembre de l'an de grâce 1664, qui s'annonçait
+si radieux à la petite ville de Québec.
+
+Là-bas, entre l'extrémité de la Pointe-Lévi et le flanc onduleux de la
+belle Île d'Orléans, aux feuillages rougis par l'automne, les trois
+voiles blanches d'un vaisseau semblaient planer dans l'espace. Quelques
+flocons de brume qui roulaient encore en se jouant, sur la crête de
+petites vagues qu'un léger vent de nord-est commençait à soulever sur le
+fleuve, enveloppaient le corps du navire, dont les voiles, seules en
+vue, se rapprochaient graduellement de la ville comme celles d'un
+vaisseau fantôme.
+
+Bientôt, les victorieux rayons du soleil balayèrent devant eux ces
+restes de brouillard, qui disparurent en un instant, comme les traînards
+de l'arrière-garde d'une armée vaincue, sous la dernière volée de
+mitraille des vainqueurs.
+
+Le trois-mâts apparut alors en entier, sa voilure coquettement inclinée
+à bâbord, tandis qu'un bouillonnement de blanche écume dansait gaîment
+au-devant de la proue du vaisseau; car la brise fraîchissait du large.
+
+Or, en ce moment, maître Jacques Boisdon, l'unique hôtelier de Québec,
+ouvrait les contrevents de son hôtellerie, sise sur la rue Notre-Dame et
+près de la grande place, à la haute-ville. [2] Le bonnet de laine rouge
+de l'hôtelier était gaillardement rabattu sur sa bonne grosse figure
+enluminée, les aiguillettes de son haut-de-chausses lui retombaient
+jusqu'au genou en décrivant un quart de cercle sur la respectable
+rotondité de son ventre, tandis que le vent du matin se jouait dans le
+collet déboutonné de sa chemise de toile commune de Bretagne, et
+caressait de sa fraîche haleine les chairs grasses du cou trapu de
+l'aubergiste.
+
+[Note 2: La rue Notre-Dame prit plus tard le nom de M. de Buade, comte
+de Frontenac, lorsque ce gentilhomme devint gouverneur du Canada.]
+
+Ceux qui ont lu François de Bienville, se rappelleront sans doute que
+l'illustre Jean Boisdon était le fils du premier hôtelier de Québec,
+Jacques Boisdon que nous mettons en scène aujourd'hui.[3]
+
+[Note 3: Parmi les actes officiels qui nous restent du Conseil établi à
+Québec par M. d'Ailleboust et d'après un règlement royal donné le cinq
+mars 1648, on en trouve un en date du 19 septembre de la même année par
+lequel Jacques Boisdon est établi hôtelier à l'exclusion de tout autre.
+«Il se logera,» y est-il dit, «sur la grande place, près de l'église,
+afin que tous puissent aller se chauffer chez lui... Il ne gardera
+personne pendant la grand'messe, le sermon, le catéchisme et les
+vêpres.» Cet acte est signé par M. d'Ailleboust, gouverneur, le Père J.
+Lalemant, et les sieurs de Chavigny, Godefroy et Giffard.]
+
+Bien qu'ambitieux, Jacques, premier du nom en Canada, n'avait pas cette
+soif de gain qui fut si fatale son sacripant de fils. C'était un brave
+homme que le gros père Boisdon, aimant à rire à ses heures et à lever le
+coude en tout temps. Sous ce dernier rapport, maître Jean, son fils, lui
+devait ressembler.
+
+Boisdon père aimait bien un peu l'argent, non par vile estime du métal,
+mais bien plutôt pour les jouissances matérielles qu'il procure. S'il
+faisait un peu la cour à sa clientèle, c'est qu'il songeait, en lui
+versant bonne et fréquente mesure, que le menu de ses trois abondants
+repas quotidiens s'en augmentait d'autant, et que la bonne chère
+adoucissait singulièrement aussi l'humeur tant soit peu revêche de
+Perpétue, sa digne épouse.
+
+Comme il achevait d'ouvrir son dernier volet, il entendit le bruit
+réjouissant des casseroles que sa vaillante moitié agitait à
+l'intérieur. La seule idée de la belle omelette au jambon de Bayonne,
+qui l'attendrait bientôt, toute fumante et dorée, sur la table du
+déjeuner, le fit sourire, et se sentant les jambes engourdies par le
+sommeil, il enfonça ses deux mains dans les poches profondes de son
+haut-de-chausses, et fit quelques pas dans la rue pour se dégourdir et
+se remettre en appétit.
+
+Il allait ainsi, longeant la grande église et se dandinant avec
+béatitude, vers la demeure de Mgr. de Laval, [4] lorsqu'un cri de
+joyeuse surprise lui échappa.
+
+[Note 4: En 1664, Mgr. de Laval demeurait dans une maison bâtie à
+l'endroit où s'élève aujourd'hui celle de la Fabrique de la cathédrale,
+à côté du presbytère de la haute-ville. On voit cependant, sur un plan
+de Québec, fait en 1660 et intitulé «Vray plan du haut et bas de Québec.
+Comme il est en l'an 1660,» on voit, dis-je, que Mgr. de Laval avait
+d'abord occupé la maison de Mme de la Pelleterie, près du couvent des
+Ursulines.]
+
+Ses regards venaient de tomber sur la rade, qui alors était parfaitement
+visible de la haute ville; car cet amas de maisons qui s'élèvent
+maintenant en face du nouveau bureau de poste, ne masquait pas la vue en
+ces temps reculés, tandis qu'à l'endroit quelque vingt-cinq ans plus
+tard, devait s'élever le premier évêché, il n'y avait qu'une seule
+maison appartenant au procureur-général, M. Ruette d'Auteuil. [5]
+
+[Note 5: C'est sur ce terrain que sont aujourd'hui construits les
+bâtiments de notre Parlement provincial.]
+
+Après un instant de contemplation, il tourna brusquement sur lui-même et
+se prit à courir ou plutôt à rouler vers son logis. Il arrive chez lui
+tout essoufflé, et cria en ouvrant la porte de l'hôtellerie.
+
+--Perpétue! Perpétue!
+
+--Allons qu'est-ce qu'il y a? fit dame Boisdon, qui cassait en ce moment
+un oeuf frais, dont le jaune en se répandant dans la poêle, autour de
+tranches roses de jambon saupoudrées de brindilles de persil, semblait
+un petit lac dont les flots d'or baigneraient des flots de corail et
+d'émeraude.
+
+Boisdon sentit que l'eau lui en venait aux lèvres.
+
+--C'est bon! dit-il en clignant de l'oeil. Mais au lieu d'une omelette,
+c'est dix au moins qu'il faut faire.
+
+Dame Boisdon se retourna tout d'une pièce, et se cambrant sur sa hanche
+droite, le poing armé d'une énorme cuiller, elle repartit d'un ton
+aigre:
+
+--Comment! Perds-tu la tête vieux gourmand? Dix omelettes pour ton
+déjeuner!
+
+--Non, non, Bettie, fit Boisdon en passant sa grosse main sous le menton
+osseux et pointu de sa longue et sèche femme. C'est que, vois-tu.... (il
+était essoufflé) je viens de voir un vaisseau d'outre-mer.... qui entre
+à pleines voiles dans le port... Dans un quart d'heure il aura jeté
+l'ancre.... Je cours à la basse-ville.... et, sur la chaloupe du père
+Jérôme Thibault.... je me rends à bord du bâtiment pour voir s'il y a
+des gens... qui se retireront chez nous--chose dont je ne doute pas.
+Allons! vite mon pourpoint, Pétue, mon pourpoint!
+
+--Eh bien! laisse-moi le temps d'aller le chercher. Il est en haut, sur
+le pied de la couchette.
+
+De ses deux longues jambes, Perpétue gravit l'escalier en un clin d'oeil
+et redescendit de même.
+
+--Allons! bon! fit l'hôtelier, et il endossa son habit avec quelque
+difficulté. Fais une dizaine de bonnes omelettes. Il n'est que six
+heures. Je serai revenu avant huit avec des voyageurs, j'espère. Tu
+tireras aussi un grand pot de vin d'Espagne, du petit tonneau bleu, tu
+sais, celui du fond. C'est du meilleur.
+
+Et Boisdon sortit en trottinant.
+
+--Tiens, le voilà qui oublie son chapeau et qui part avec son bonnet
+rouge sur la tête. Ces hommes! ils sont tous un peu fous! Jacques
+Jacques! dit-elle en se penchant par l'ouverture de la porte
+entrebâillée.
+
+Mais son mari ne l'entendait pas et courait aussi vite que le lui
+permettaient ses grosses jambes courtes, vers la rue qui descendait au
+magasin. [6]
+
+[Note 6: C'est ainsi que se nommait alors la côte de Lamontagne. M.
+l'abbé Laverdière, l'érudit annotateur de cette belle édition des
+oeuvres de Champlain que tous connaissent, prétend que le nom de la côte
+de Lamontagne lui vient d'un Individu qui s'appelait ainsi et demeurait
+quelque part sur le parcours de la côte. Chacun sait que le _Magasin_ se
+trouvait au lieu où s'élève aujourd'hui l'église de la basse-ville, et
+que c'était le premier édifice construit à Québec du temps de Champlain.
+Depuis que ces lignes ont été écrites, notre cher abbé. Laverdière est
+mort, emportant avec lui dans la tombe la solution d'une foule de
+problèmes historiques connu de lui seul, et les regrets universels de
+tous ceux qui, en Canada, s'occupent d'exhumer les souvenirs de notre
+histoire de la poussière du passé.]
+
+Cependant le navire, à haute poupe et aux flancs fortement bombés,
+venait de jeter l'ancre devant la ville. Des matelots perchés sur les
+vergues carguaient la dernière voile. Tout sur le pont était en
+mouvement. Le capitaine donnait ses ordres pour faire descendre les deux
+chaloupes à l'eau; des matelots tiraient sur les câbles. On entendait le
+grincement des poulies, les cris du sifflet du contremaître, et des
+jurons qui tombaient de la mature.
+
+Quelques passagers, debout sur la poupe, regardaient avec curiosité les
+soixante-dix maisons [7] éparses à la basse-ville et sur les hauteurs de
+Québec, ainsi que les côtes élevées et sauvages qui entouraient la ville
+et dont les cimes boisées, aux sombres dentelures, se découpaient
+hardiment sur l'horizon rosé par les feux du soleil levant. Parmi ces
+émigrés qui avaient ainsi quitté le beau pays de France pour venir
+apporter à la colonie naissante leur contingent de sueurs et de sang, il
+en était un surtout, qui se faisait remarquer par sa bonne mine et son
+grand air. On voyait qu'il était gentilhomme.
+
+[Note 7: Tel était le nombre d'habitations qu'il y avait alors à Québec.
+Voir l'histoire du Canada de M. Ferland, tome II, page 87 (en note).]
+
+Pourtant son costume se ressentait, soit des fatigues du voyage, soit
+peut-être aussi, et j'incline à croire cette dernière assertion, du
+frottement par trop prolongé de l'aile du temps. Quoique campé crânement
+sur l'oreille gauche, son feutre gris avait évidemment dû voir bien du
+pays et essuyer beaucoup d'orages depuis qu'il était sorti des mains de
+certain chapelier de Caudebec. Ses larges bords s'affaissaient quelque
+peu et sa couleur grise primitive tirait singulièrement sur le jaune
+pâle.
+
+Un pourpoint, sorte de gilet très-court, en drap rouge garni de
+passements d'or un peu ternis enserrait ses épaules, par dessus
+lesquelles retombait un ample manteau de route, en drap couleur de musc,
+que relevait par derrière le fourreau d'une épée retenu sur la hanche
+gauche par un baudrier encore assez richement brodé d'argent. Entre les
+deux pans de ce manteau, apparaissaient d'abord le haut-de-chausses,
+d'une couleur écarlate qui avait dû être vive quelques mois auparavant,
+mais qui tendait maintenant à prendre une teinte violette, puis les plis
+bouffants de la chemise, que le peu de longueur du pourpoint laissait
+librement voir au-dessus du haut-de-chausses, car la mode du temps le
+voulait ainsi.
+
+Enfin de lourdes bottes de voyage à éperons d'argent, et dont
+l'entonnoir affaissé s'évasait au-dessus du genou, chaussaient ses
+pieds, petits comme ceux de tout homme de bonne race.
+
+Malgré l'état assez délabré de son costume, notre gentilhomme avait
+bonne et fière mine.
+
+Il était grand, brun, et sa figure longue mais fine accusait vingt-huit
+ans. Dominée par un nez fortement aquilin, sa lèvre supérieure
+disparaissait sous une moustache noire, dont les bouts, soigneusement
+frisés, serpentaient coquettement aux coins de sa bouche ferme et
+moqueuse, tandis qu'une royale se tordait en spirale sur un menton
+avancé, dont la forme annonçait un joyeux appétit. La mode de porter la
+barbe commençait à se passer à la cour du jeune roi, et pourtant les
+gens de guerre conservaient encore ces belles moustaches du temps de
+Richelieu, qui donnaient un air si crâne et que les femmes aimaient
+tant.
+
+--Cap-de-diou! s'écria-t-il soudain, (car c'était un brave enfant de la
+Gascogne que le sieur Robert du Portail, chevalier de Mornac)--le beau
+cap!
+
+Et son oeil noir et intelligent montait et se promenait sur le
+Cap-aux-Diamants.
+
+--Mais sangdiou! la pauvre petite ville que cette capitale où nous
+venons faire la cour à dame Fortune!
+
+Il disait cela avec ce diable d'accent gascon, unique en son genre, et
+que nous nous garderons bien de vouloir imiter en ce récit.
+
+Puis, abaissant son regard jusqu'à l'eau.
+
+--Oh! mais, capitaine, dites donc, quel est ce gros homme coiffé d'un
+bonnet rouge, et qui emplit à lui seul l'arrière de la chaloupe que l'on
+voit s'approcher?
+
+--Ce doit être notre joyeux hôtelier, compère Jacques Boisdon, répondit
+le capitaine en se penchant sur le bastingage pour mieux examiner ceux
+qui montaient l'embarcation signalée.
+
+--Celui qui tient l'unique hôtellerie de Québec?
+
+--Précisément, et, comme je vous l'ai déjà dit, c'est chez lui qu'il
+vous faudra descendre.
+
+La chaloupe du père Jérôme Thibault arrivait en longeant le navire et la
+face épanouie de Jacques Boisdon apparaissait souriante au-dessus du
+ventre rebondi qui, à chaque oscillation du canot, ballottait lourdement
+sur les genoux de l'aubergiste.
+
+--Mordiou! la bonne trogne ricana le Gascon. Si j'avais sur le chaton de
+ma bague autant de rubis que ce gaillard en a sur le nez, je pourrais
+rebâtir le château de Mornac, ce pauvre manoir de mes aïeux dans les
+ruines duquel nichent en paix les hirondelles. Oh! cadédis! la belle
+outre à gonfler de vin que cette large panse!
+
+En ce moment, plusieurs interpellations, parties de tous les points du
+vaisseau, indiquèrent au Gascon à quel point l'aubergiste était
+populaire parmi les marins.
+
+--Hé! bonjour, père Boisdon. Comment ça va-t-il, vieux cachalot? Et dame
+Pétue se porte comme un charme? Buvons-nous toujours sec, grosse éponge!
+
+Puis une voix grêle qui descendait du bout de la grande vergue:
+
+--Père Boisdon, mes amours! avons-nous encore de ce bon vieux guildive
+du petit tonneau rouge. Hé! dites donc, vieux loup de terre?
+
+Boisdon, ahuri par tant de questions, levant en l'air sa figure
+apoplectique et criait de sa voix grasse:
+
+--Bien, mes enfants, merci! Oui, oui, nous avons encore de fines
+liqueurs, allez!
+
+--Trois bravos pour Boisdon! dit le capitaine, qui, depuis son dernier
+voyage, devait deux écus à l'aubergiste.
+
+Et de quarante gosiers marins sortirent trois vociférations, qui
+causèrent tant d'émotions à l'hôtelier que sa figure s'empourpra comme
+s'il allait être frappé d'un coup de sang.
+
+--Chers bons enfants! murmurait-il, tandis qu'une larme furtive glissait
+de ses yeux pour se dessécher aussitôt sur sa joue en feu. Allons-nous
+nous arroser un peu le dalot du cou pendant une quinzaine! Sapreminette!
+
+Dans ses grands moments de joie, le paisible aubergiste se permettait
+cet inoffensif juron.
+
+On venait cependant de glisser jusqu'à fleur d'eau une échelle volante,
+et les passagers se préparaient à descendre dans les chaloupes, lorsque
+Boisdon cria d'en bas:
+
+--Si quelqu'un de ces messieurs désire loger l'auberge du Baril-d'Or,
+qu'il veuille embarquer avec moi.
+
+Mornac fut un des premiers qui se rendit cette invitation. Un matelot
+transporta dans la chaloupe du père Thibault une petite valise qui
+contenait tout le bagage et la fortune du Gascon.
+
+En voyant le mince porte-manteau de son hôte, l'aubergiste fit la
+grimace. Pourtant, lorsque le chevalier mit le pied dans la chaloupe,
+Boisdon le salua respectueusement et lui dit qu'il était flatté d'avoir
+l'honneur d'héberger un gentilhomme.
+
+--Qui sait, après tout, s'était dit l'hôtelier, cette valise peut être
+remplie d'argent, et notre hôte payer libéralement.
+
+Quelques personnes prirent place à côté du chevalier, les autres dans
+les deux chaloupes du vaisseau, et ces embarcations se dirigèrent, force
+de rames, vers l'endroit de la basse-ville où s'élevait encore le
+magasin construit par Champlain.
+
+Sur le rivage plusieurs gens attendaient les arrivants. Car c'étaient
+des compatriotes, des amis, des parents peut-être, qu'ils allaient
+recevoir. Et n'aurait-on pas aussi de récentes nouvelles de France, du
+bon pays des aïeux dont on conservait si douce souvenance, où les pères
+dormaient leur dernier sommeil et que les enfants ne reverraient
+probablement jamais.
+
+Des acclamations des cris de joie et de reconnaissance, accueillirent
+les nouveaux venus. Mornac ne connaissait personne et s'empressait de
+débarquer avec sa valise, lorsque l'aubergiste héla certain gamin de
+douze ans, qui, la tignasse ébouriffée, le nez au vent et les mains dans
+les poches, regardait chacun d'un air effrontément inquisiteur.
+
+--Jean! cria l'hôtelier, arrive ici, petiot, et monte, à la maison le
+porte-manteau de monsieur.
+
+C'était le fils aîné de Jacques Boisdon, messire Jean dont nous avons
+raconté, dans _François de Bienville_, les mésaventures si bien
+méritées.
+
+Jean s'approcha et fit mine de s'emparer de la valise du Gascon.
+
+Celui-ci s'écria:
+
+L'enfant va s'éreinter!
+
+--Oh! non, monsieur, repartit l'affreux gamin: ça ne pèse pas le diable,
+vos bagages, allez!
+
+Et d'un tour de main, il enleva la valise qu'il mit sur son épaule
+gauche.
+
+--Mordiou! Maroufle! s'écria le Gascon, prétends-tu te moquer de moi?
+C'est que je te couperais la langue, vois-tu?
+
+--Ne lui coupez rien, monsieur le marquis! s'écria Boisdon. Quoiqu'il
+n'y paraisse pas, voyez-vous, mon Jeannot est robuste et aime montrer sa
+force.
+
+--A la bonne heure; sandis! répondit Mornac.
+
+--Veuillez me suivre, messieurs, dit Boisdon à ses hôtes, qui prirent
+avec lui le chemin de la haute-ville, et s'engagèrent dans la rue
+Sous-le-Fort.
+
+Boisdon fils les suivait par derrière et murmurait entre ses dents, en
+faisant sauter sur ses épaules le léger porte-manteau du Gascon.
+
+--C'est égal, tout de même, ça ne pèse pas beaucoup et ça sonne creux.
+Mais il faudra dire le contraire pour que monsieur me donne des sous.
+
+On voit que le satané garçon avait déjà la passion du gain bien
+développée.
+
+Mornac gravissait lestement la rude montée du fort à la haute-ville. Le
+poing droit campé sur sa hanche, la main gauche arrêtée sur la garde de
+son épée, la grande plume rouge de son large feutre frissonnant sous le
+vent du matin, il s'en allait la tête haute avec un sourire dédaigneux
+aux lèvres, et contemplait les quelques maisons sombres et d'apparence
+plus que modeste qui se dressaient çà et là sur son passage.
+
+Il eut pourtant un serrement de coeur lorsqu'il longea le cimetière qui
+se trouvait alors occuper cette langue de terre qui descend de l'édifice
+du Parlement vers la côte et où l'on voit encore des pieux de palissade
+noircis par la pluie et le temps. Quelques petites croix de bois,
+plantées sur de légers renflements de terrain, rappelaient aux passants
+que tous, tôt ou tard, doivent aller dormir dans un semblable lit de
+terre et de gazon jusqu'au grand réveil du jour éternel.
+
+--Est-ce donc ici que je dois laisser mes os? se dit le chevalier. Bah!
+qu'importe, après tout. Et, sandis! ce ne serait pas encore trop
+malheureux que de mourir de ma belle mort; car on dit que dans ce pays,
+il est plus rare d'expirer dans son lit que sous le fer et le feu des
+Sauvages.
+
+Pour chasser ces funèbres pensées, il détourna la tête à gauche et
+regarda les hautes murailles du château St. Louis, qui se dressent
+fièrement sur le sommet de la falaise.
+
+Comme il arrivait au point culminant de la côte, ses yeux s'arrêtèrent
+sur le terrain, vaste alors, où s'élèvent aujourd'hui le bureau de poste
+et le bloc de maisons qui s'étendent en face.
+
+Une trentaine de cabanes d'écorce, faites en forme de cône, s'offraient
+aux regards ébahis de l'étranger. C'était le «Fort-des-Hurons».
+
+Ces wigwams servaient d'abri aux quelques infortunés descendants de la
+grande nation huronne, qui, naguère encore régnait en souveraine sur les
+immenses forêts du Canada.
+
+Décimés, presque anéantis par les Iroquois, qui de 1648 à 1650, avaient
+porté le massacre et ils destruction dans les bourgades de Saint-Joseph,
+de Saint-Ignace, de Saint-Louis et de Saint-Jean, les malheureux Hurons
+avaient dit adieu aux bords du beau lac qui sera seul garder leur nom,
+et s'en étaient venus chercher un refuge aux environs de Québec. Il y
+avait à peine quelques années qu'ils respiraient en paix dans l'île
+d'Orléans, lorsque le tomahawk Iroquois s'en vint les relancer dans un
+endroit oh les malheureux s'étaient crus un instant à l'abri de la haine
+implacable de leurs mortels ennemis. Beaucoup furent tués, la plus
+grande partie emmenés en captivité. Ceux-là seuls qui purent s'échapper,
+c'était le petit nombre, accoururent implorer la pitié des Français et
+se placer sous la protection immédiate des canons et des mousquets
+d'Ononthio, [8] c'est-à-dire sous les murs même du Château-du-Fort. Ce
+n'est que vers 1676 que les restes infimes d'une nation, autrefois si
+puissante et si fière, enlevèrent leurs wigwams du Fort-des-Hurons pour
+aller s'établir à Sainte-Foye, trois ou quatre milles à l'ouest de
+Québec. Quelques six années plus tard, le gibier des bois voisins étant
+épuisé, ils allèrent se fixer à trois lieues de Québec, à la
+Vieille-Lorette, où le dernier vrai Huron repose maintenant sous la
+terre de l'oubli.
+
+[Note 8: Les Sauvages désignaient ainsi les gouverneurs français. Ce nom
+qui signifiait grande montagne et qui était la traduction sauvage de
+celui de Montmagny, s'étendit ensuite à tous les gouverneurs qui
+succédèrent celui-là.]
+
+Mornac regardait avec surprise le camp des Sauvages. De légers flocons
+de fumée blanche montaient en spirale par le haut des wigwams, dont les
+pans d'écorce de bouleau se paraient de peintures bizarres représentant
+les insignes du maître qui l'habitait. La plupart des animaux du pays,
+depuis l'ours et le loup jusqu'à la loutre et le rat-musqué, y
+défilaient paisiblement sous les yeux surpris du Français. A la porte
+des cabanes, les hommes, à moitié nus, fourbissaient leurs armes,
+façonnaient des flèches ou repassaient des peaux d'animaux récemment
+tués. Plus loin, des jeunes gens s'exerçaient à sauter ou à lancer des
+flèches. Ici, les vieilles femmes s'occupaient des apprêts du frugal
+repas du matin, tandis que de plus jeunes berçaient un nourrisson dans
+leurs bras nus en chantant un air triste et doux. Quelques jeunes
+filles, attirées par le passage des arrivants, se tenaient tout près de
+la palissade qui entourait le fort des Hurons. Leur oeil ardent et noir
+brillait entre les pieux de l'enceinte, en se fixant sur le chevalier de
+Mornac, dont la bonne mine et la fière moustache faisaient battre bien
+vite le coeur de plus d'une d'entre elles.
+
+Le galant gentilhomme rêvait déjà la conquête de ces yeux noirs, dont le
+trait de flamme transperce, lorsque Boisdon ouvrit à ses hôtes la porte
+de l'auberge.
+
+Comme le lecteur ne tiens guère aux détails du déjeuner de l'hôtellerie
+Boisdon, nous le prierons de nous suivre au second étage de la taverne
+du Baril-d'Or, où Boisdon avait conduit le chevalier, dans une chambre
+dont la fenêtre donnait sur la grande place de l'église.
+
+Il pouvait être dix heures. Réconforté par un déjeuner substantiel, où
+le bon vin n'avait certes pas fait défaut, Mornac se tenait accoudé sur
+la tablette de la fenêtre ouverte et regardait au dehors.
+
+Ses yeux, après s'être promenés sur le collège des Jésuites, dont le
+long mur de façade, percé d'une double rangée de croisées, descend vers
+la rue de la Fabrique, erraient sur l'embouchure de la rivière
+Saint-Charles; l'espace sur lequel s'élèvent aujourd'hui le séminaire et
+l'Université-Laval, ainsi que toutes les maisons comprises entre les
+remparts, les rues de la Fabrique et Saint-Jean et l'Hôtel-Dieu,
+n'existant pas encore à cette époque. Tout ce vaste terrain, jusqu'à la
+grève, était encore la propriété des héritiers du sieur Guillaume
+Couillard, époux de Guillemette Hébert, fille du premier colon de
+Québec. M. Couillard était mort l'année précédente, le 4 mars 1663, et
+sa veuve demeurait dans l'unique maison qui s'élevait sur la propriété.
+[9] Ce n'est que quelques années plus tard que Mgr de Laval devait
+acheter ce terrain pour y fonder un séminaire.
+
+[Note 9: Il y a une couple d'années que M. l'abbé Laverdière a trouvé,
+près de la porte qui conduit du Grand-Séminaire au jardin, les ruines du
+mur de fondation de cette maison.]
+
+Il y avait quelque temps que Mornac laissait errer ses regards de la
+rivière Saint-Charles au fleuve et du fleuve aux grandes montagnes du
+Nord qui se coloraient d'une teinte bleu-rougeâtre sous le soleil de
+cette matinée d'automne, quand un bruit de voix et un mouvement inusité
+appelèrent l'attention de l'étranger sur la grande place.
+
+Une trentaine de personnes, des enfants et des jeunes gens, suivaient un
+groupe de dix hommes bizarrement accoutrés, sur lesquels la curiosité du
+chevalier se concentra.
+
+Leur tête était nue et leurs cheveux, rasés sur le haut du front,
+étaient relevés sur le crâne et réunie en une touffe du milieu de
+laquelle s'échappait une plume d'aigle. Leur visage dont les pommettes
+saillantes et le teint cuivré indiquaient les enfants de la race
+aborigène de l'Amérique septentrionale, était curieusement bariolé de
+couleurs éclatantes. L'un avait le nez point en bleu, l'autre en rouge,
+on troisième en jaune; un quatrième avait toute la figure noire comme de
+la suie, l'exception du menton, des oreilles, et du front, de sorte
+qu'on l'aurait cru masqué. D'autres avaient de simples lignes de
+couleurs diverses, qui leur couraient en zig-zag sur le front, le nez et
+les joues. Leur cou, le buste et les bras étaient nus et aussi tatoués
+de couleurs voyantes, qui représentaient les insignes de leur tribu et
+de leurs exploits. Des colliers de grains de porcelaine et de griffes
+d'ours, de loup et d'aigle entouraient leur cou et retombaient sur leur
+poitrine nue. Une peau de daim, dont le bas était découpé en frange leur
+enserrait la ceinture, ou reposaient le tomahawk, ainsi que le couteau à
+scalper, et descendait jusqu'au genou. La jambe et le pied étaient
+couverts d'un bas-de-chausses aussi en peau de daim, dont la couture
+disparaissait sous une frange aux longues découpures s'agitant chaque
+pas. Retenue sur la poitrine par une courroie, une robe de peau de
+castor, de vison, de loutre ou de martre, leur tombait des épaules
+jusqu'au jarret. Du haut en bas de cette sorte de manteau d'un
+très-grand prix, étaient teintes de longues raies, également distantes
+et larges d'environ deux pouces; on aurait dit des passementeries. Au
+bas de la robe les queues de vison, de martre ou de loutre pendaient en
+franges soyeuses, tandis que la tête de ses animaux était fixée en haut
+pour servir d'une espèce de rebord.
+
+Ces hommes, le chef en tête, marchaient gravement et sans daigner
+regarder la foule de curieux qui les suivaient.
+
+--Cap de diou se dit Mornac avec des yeux tout grands de surprise, voici
+bien de curieux personnages!
+
+Et se penchant hors de la fenêtre, il apostropha Boisdon, qui parlait
+avec emphase au milieu de quelques-uns de ses nouveaux hôtes que
+l'étrangeté du spectacle avait attirés à la porte de l'auberge.
+
+--Père Boisdon!
+
+--Monsieur le comte? fit le digne homme, qui leva vers la fenêtre sa
+figure empourprée par la bonne chère et le vin.
+
+--Quels sont donc ces drôles?
+
+--C'est une députation d'Iroquois que M. le Gouverneur doit recevoir ce
+matin.
+
+--Oh! oh! sandiou! ce sont là ces croquemitaines qui font tant de peur
+aux grands enfants de la Nouvelle-France!
+
+Puis, à demi-voix:
+
+--Mais à propos du Gouverneur, n'est-il pas temps de lui demander
+audience afin, d'abord, de lui remettre des dépêches de la cour, et
+ensuite de le prier de s'intéresser en ma faveur.
+
+--Monsieur Boisdon! cria-t-il de nouveau.
+
+--Qu'y a-t-il à votre service, monsieur le Comte?
+
+--Pouvez-vous me faire conduire au château Saint-Louis?
+
+--Certainement. Jean, holà! Tu vas guider M. le comte au château.
+
+Le gamin, qui espérait entrer à la suite du gentilhomme et assister
+ainsi à la réception des Iroquois, accepta avec enthousiasme.
+
+Mornac sortit les dépêches de sa valise, les mit dans la poche de son
+pourpoint, reprit son épée qu'il avait quittée pour se mettre à table,
+descendit dans la rue et suivit Boisdon fils. Celui-ci, fier d'escorter
+un gentilhomme et de se rendre au château, jetait des regards vainqueurs
+sur les connaissances de son âge qui flânaient dans la rue et
+contemplaient avec envie leur heureux ami Jean Boisdon.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ HARANGUES ET PIROUETTES
+
+
+La résidence des gouverneurs français, appelée Château du Fort ou
+Saint-Louis, s'élevait sur les fondations mêmes qui soutiennent encore
+aujourd'hui la terrasse Durham. Commencé par Champlain, le château avait
+été peu à peu agrandi, amélioré, fortifié par M. de Montmagny et ses
+successeurs. Dominant la basse-ville et perché sur le bord de la
+falaise, cent quatre-vingt pieds au-dessus du fleuve, le donjon formait
+un grand corps de logis de deux étages, ayant cent vingt pieds de
+longueur, aux deux pavillons qui composaient des avant et arrière-corps.
+
+Sur la façade du bâtiment régnait une longue terrasse, qui surplombait
+le cap et communiquait de plein pied avec le rez-de-chaussée.
+
+Un grand mur d'enceinte, flanqué de deux bastions, mais sans aucun
+fossé, défendait le château du côté de la ville.
+
+A cette époque, le gouverneur-général était M. de Mésy, vieux militaire
+et ancien major de la citadelle de Caen. Son prédécesseur, M.
+d'Avaugour, ayant été rappelé en France par suite des démêlés qu'il
+avait eus avec Mgr. de Laval, au sujet de la traite de l'eau-de-vie,
+l'évêque de Québec avait demandé à la cour de choisir lui-même le futur
+gouverneur; ce qui lui avait été accordé. Le prélat avait désigné M. de
+Mésy, l'un de ses anciens amis. Mais il se repentit bientôt de son
+choix. Car à peine le nouveau gouverneur fut-il arrivé à Québec, que la
+guerre éclata entre l'évêque et lui. L'élection du syndic des habitants
+mit le feu de la discorde au sein du Conseil Souverain. La plus grande
+partie du Conseil était opposée au principe électif et repoussa trois
+fois l'élection du syndic. Pour faire triompher ses idées, certainement
+plus libérales alors que celles de la majorité dirigée par l'évêque, le
+gouverneur suspendit plusieurs membres de leurs fonctions, et força le
+procureur-général Bourdon, ainsi que le conseiller Villeraye, à
+s'embarquer pour l'Europe.
+
+Quoiqu'on ne puisse approuver l'opportunité de ces mesures, il résulta
+de tous ces tiraillements et des scènes violentes qui s'ensuivirent
+entre le gouverneur et l'évêque, que si M. de Mésy se montra trop
+ardent, trop emporté, trop irréfléchi dans ses procédés Mgr de Laval, de
+son côté, ne mit peut-être pas assez de soin à se concilier l'esprit
+altier de son ex-ami par quelques concessions habiles. D'ailleurs les
+querelles que le même prélat eut plus tard avec M. de Frontenac,
+prouvent que monsieur l'évêque, ainsi qu'on disait alors, était
+très-entier dans ses opinions, et que le sang royal qui coulait dans ses
+veines s'échauffait fort facilement dès qu'on faisait mine de froisser,
+tant soit peu, les idées éminemment autocratiques qu'il tenait de son
+auguste cousin Louis XIV.
+
+Mornac s'était fait annoncer et venait d'être introduit auprès du
+gouverneur, qui avait ordonné de le faire entrer immédiatement en
+apprenant que le gentilhomme était porteur de dépêches de la cour.
+
+Après l'avoir salué cordialement et avoir reçu des mains du chevalier le
+pli scellé des armes royales, M. de Mésy pria son hôte de s'asseoir.
+
+D'une main dont il s'efforçait en vain de dissimuler l'agitation, M. de
+Mésy rompit le cachet du message de Colbert, et se mit à parcourir la
+lettre d'un regard fiévreux.
+
+Mornac le regardait. Soudain il le vit pâlir, tandis que ses doigts
+crispés froissaient la dépêche.
+
+Colbert, au nom du roi, reprochait vertement à M de Mésy ses violences
+envers l'évêque et le conseil, et lui annonçait que M. le marquis de
+Tracy, MM. de Courcelles et Talon étaient chargés de faire son procès
+dès leur arrivée à Québec.
+
+Une larme d'indignation glissa sur la joue ridée du vieux soldat. Un
+éclair enflamma ses yeux. Il fut près d'éclater. Mais, il se maîtrisa
+presque aussitôt en se rappelant qu'il n'était pas seul. Puis, après
+avoir avalé un sanglot prêt à lui échapper, il poursuivit la lecture de
+la dépêche. On lui annonçait le prochain départ du régiment de Carignan
+pour le Canada, tout en lui enjoignant de ne faire aucune concession aux
+Iroquois, vu que les secours de troupes qu'on allait envoyer à la
+Nouvelle-France, mettraient bientôt les colons en état de dompter la
+fierté des Cinq Cantons.
+
+Enfin Colbert recommandait le chevalier de Mornac à M. Mésy.
+
+Celui-ci, qui avait eu le temps de se remettre un peu, dit au
+gentilhomme:
+
+--Soyez certain monsieur le chevalier, que je ferai tout en mon pouvoir,
+pour vous être utile. Malheureusement, je ne vois guère la possibilité
+de vous obliger immédiatement. Revenez dans peu de jours et nous verrons
+à vous donner quelque chose à faire soit pour le service du roi, soit
+dans la traite des pelleteries pour votre propre compte.
+
+Mornac s'inclina et remercia le gouverneur.
+
+--Maintenant, reprit ce dernier, il me faut donner audition à une
+députation d'iroquois, dont je n'augure rien de bien satisfaisant.
+Souhaiteriez-vous d'assister à cette assemblée, Monsieur de Mornac?
+
+--Je vous serais infiniment obligé de m'y autoriser.
+
+--Veuillez alors venir avec moi.
+
+Le gouverneur, suivi de Mornac, se dirigea vers la grande salle du
+château. La plupart des notables de Québec s'y trouvaient déjà réunis
+lorsque MM. de Mésy et Mornac y entrèrent.
+
+C'était d'abord le supérieur des jésuites (l'évêque avait refusé de s'y
+rendre), les conseillers, l'épée au côté, comme leur charge leur en
+donnait le droit, puis le procureur-général Denis-Joseph Ruette, sieur
+d'Auteuil, MM. Le Vieux de Hauteville, lieutenant général de la
+maréchaussée, Louis Péronne de Mazé, capitaine de la garnison du fort de
+Québec, le conseiller, Aubert de la Chenaye, commis général, Charles Le
+Gardeur de Tilly, J.-Bte, Le Gardeur de Repentigny, Claude Petiot des
+Corbières, chirurgien, Blaise de Tracolla, médecin, et bien d'autres
+dont les noms m'échappent. [10]
+
+[Note 10: Pour constater la précision de ces détails qu'on feuillette le
+«Dictionnaire généalogique» de M. Tanguay. Ce précieux ouvrage m'a été
+d'une grande utilité. On a remarqué, sans doute, que l'intendant ne
+figure point parmi ces personnages; c'est que M. Robert, conseiller
+d'état, le premier qui ait été nommé intendant de justice, de police, de
+finance et de marine pour la Nouvelle-France, ne vint jamais au Canada.
+M. Talon, qui arriva à Québec en 1665, est le premier qui ait exercé cet
+emploi dans la Nouvelle-France.]
+
+Comme la députation Iroquoise ne s'était pas encore fait annoncer, M de
+Mésy présenta le chevalier de Mornac à l'élite de la société
+québecquoise, réunie au château. On fit le plus bienveillant accueil au
+jeune homme, que Ruette d'Auteuil invita même à aller passer la soirée
+chez lui en compagnie de quelques amis qu'il devait réunir.
+
+Mornac accepta avec joie, se montra sensible à tous ces bons procédés,
+et commençait à répondre au grand nombre de questions qu'on lui posait
+sur l'état de la France lors de son départ, quand la porte s'ouvrit pour
+donner passage aux députés Iroquois.
+
+Le silence se fit dans la grande salle; le chef de la députation
+s'avança vers M. de Mésy, aux côté duquel s'étaient rangées les
+personnes que nous avons mentionnées plus haut.
+
+C'était un fameux capitaine agnier que ce chef, et redoutable autant par
+sa bravoure que par son épouvantable cruauté. Des Français, qui avaient
+été prisonniers dans le grand village agnier, avait surnommé ce farouche
+guerrier, Néron. Il avait autrefois immolé quatre-vingt hommes aux mânes
+d'un de ses frères, tué en guerre, en les faisant tous brûler à petit
+feu, puis en avait massacré soixante autres de sa propre main. Pour
+perpétuer le souvenir de cette horrible hécatombe, il en avait fait
+«tatouer les marques sur sa cuisse qui, pour ce sujet, paraissait toute
+couverte de caractères noirs». [11]
+
+[Note 11: Historique. Voir Les Relations des Jésuites Vol. III, 1663,
+ch. IX, p. 25.]
+
+Le nom qu'il avait reçu de sa famille était Griffe-d'Ours. Mais celui
+qui lui plaisait le plus et qu'il s'était, donné lui-même était la
+_Main-Sanglante_.
+
+Bien qu'elle dépassât la moyenne, sa taille n'était pas très-élevée;
+mais larges étaient ses épaules, et tout du long de ses bras on voyait
+s'entrecroiser des réseaux de muscles puissants. Sur un cou épais
+reposait une grosse tête, au front et au menton fuyants. Les yeux petits
+et bruns, brillaient à fleur de l'orbite, tandis que le nez écrasé
+semblait se confondre avec la bouche, saillante et carrée comme le
+museau d'une, bête fauve. En un mot, c'était une vraie tête d'ours
+plantée sur un corps d'homme, à la charpente lourde et aux appétits
+féroces comme l'animal auquel il ressemblait.
+
+Malgré le tatouage qui couvrait sa figure, ses cheveux rasés sur la plus
+grande partie de son crâne, l'Iroquois paraissait avoir quarante ans.
+
+Le hasard avait voulu que le chef agnier appartint à la tribu de l'Ours.
+Aussi Griffe-d'Ours portait-il bien son nom. Quant à celui de
+Main-Sanglante, on sait déjà qu'il était usurpé.
+
+Le gouverneur s'assoit dans un fauteuil, et sa suite à ses côtés; les
+députés Iroquois s'assirent sur une natte, aux pieds de M. de Mésy, pour
+marquer plus de respect à Ononthio.
+
+Tout le milieu de la place était vide, afin que l'orateur iroquois pût
+faire ses évolutions sans embarras. L'éloquence des Sauvages exigeait
+beaucoup de mouvements et, s'exprimait autant par des gestes
+très-animés, même des bonds, que par la parole.
+
+L'un des Iroquois, porteur d'un long calumet tout bourré de pétun,
+l'alluma et le présenta au chef. Celui-ci le prit, fuma gravement
+quelques bouffées, et passa la pipe au gouverneur, qui dut en faire
+autant. Lorsque le calumet de paix eut circulé par toutes les bouches
+françaises, il revint aux Iroquois, qui achevèrent de consumer le tabac
+qu'il contenait.
+
+Durant ce temps, Mornac s'essuyait la bouche à la dérobée.
+
+--Mordiou! grommelait-il, c'est un cérémonial assez malpropre que
+celui-là.
+
+Les Iroquois avaient apporté vingt colliers de grains de porcelaine,[12]
+qui représentaient les différentes propositions à faire. Toutes avaient
+rapport à la paix dont la conclusion faisait l'objet de cette ambassade.
+Chaque collier avait une signification particulière. L'un aplanissait
+les chemins, l'autre rendait les rivières calmes, un troisième enterrait
+les haches de guerre, d'autres signifiaient qu'on se visiterait
+désormais sans crainte et sans défiance, les festins qu'on se donnerait
+mutuellement, l'alliance entre toutes les nations, et le reste.
+
+[Note 12: Avant l'arrivée des Européens dans le pays, les Sauvages
+confectionnaient ces colliers avec l'intérieur de certains coquillages;
+mais comme ces wampums leur coûtaient beaucoup de travail, ils leur
+préfèrent bientôt les colliers de verroterie, des que les blancs vinrent
+en contact avec les aborigènes de l'Amérique septentrionale.]
+
+Griffe-d'Ours s'expliquait passablement en français. Il l'avait appris
+des nombreux captifs que les Agniers emmenaient dans leur bourgade.
+
+Il se leva lorsque la pipe fut éteinte, et prit un collier, qu'il
+présenta au gouverneur en lui disant:
+
+«Ononthio, prête l'oreille à ma voix; tous les Iroquois parlent par ma
+bouche. Aucun mauvais sentiment ne se cache en mon coeur, et mes
+intentions sont droites comme la flèche d'un guerrier. Nous savions bien
+des chansons de guerre (nos mères nous en ont bercés); mais nous les
+avons toutes oubliées, et nous ne connaissons plus que des chants de
+paix et d'allégresse.»
+
+Il s'arrêta et se mit à chanter. Ses collègues, s'étant aussi levés
+debout, marquaient la mesure avec leur _hé!_ qu'ils tiraient du fond de
+leur poitrine, se promenaient à grands pas et gesticulaient d'une
+étrange manière.
+
+Mornac ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne, et retenait
+à grand'peine un fou rire qui lui chatouillait la gorge.
+
+Au bout de quelques instants, le chant cessa; les Iroquois se rassirent,
+à l'exception de Griffe-d'Ours, qui continua sa harangue en ces termes:
+
+«Voyant la sincérité de ses enfants, Ononthio leur fera sans doute
+l'honneur de vouloir travailler à la paix dans leurs cabanes. Ce n'est
+pas que nous soyons forcé de la demander. Oh! non. Nos guerriers sont
+venus plus souvent jeter leurs cris de guerre aux portes de vos
+bourgades que n'avons vu les soldats blancs du haut des palissades de
+nos villages.
+
+«Celui qui a fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; j'y suis
+libre; nul n'a le droit de m'y commander; mais personne ne doit trouver
+mauvais que la terre ne soit continuellement troublée. Nous sommes las
+d'un massacre d'hommes qui devraient vivre en frères. Nos bras se
+refusent à frapper davantage, et nos haches de guerre glissent de nos
+mains engourdies, et retombent sans force sur le bord du sentier. Sans
+nous baisser pour les ramasser, nous venons trouver notre père Ononthio;
+et, moi, qui parle au nom de tous, je me lève, je lui tends ce collier
+et lui dis: accepte-le mon père, et nos haches se couvriront de terre et
+les enfants ne sachant plus où les retrouver, les laisseront se rouiller
+dans l'inaction pour toujours.»
+
+Il prit successivement dix-sept autre colliers, et se donna beaucoup de
+mouvement pour en expliquer la destination. Tantôt il se baissait comme
+pour arracher une pierre ou un tronc d'arbre du milieu d'un sentier,
+afin de signifier que le chemin allait être aplani par la paix; tantôt
+il feignait de ramer longtemps, ce qui voulait dire que les rivières
+couleraient désormais paisibles depuis Agnier jusqu'à Québec, sans
+qu'aucune embûche en troublât le parcours.
+
+Rien qu'à le voir se démener ainsi, Mornac suait à grosse gouttes.
+
+Enfin Griffe-d'Ours s'empara du dernier collier et dit sur un ton plus
+triste:
+
+«Tandis que je venais trouver mon père, il me semblait entendre des voix
+plaintives qui s'élevaient de terre. D'abord, je crus m'être trompé; je
+ne voyais que l'herbe qui poussait verte et serrée sur les bords du
+sentier dans lequel mon pied marchait librement. Les mêmes lamentations
+déchirant toujours mon oreille, je m'arrête encore. Je me penche vers la
+terre et j'entends plus distinctement ces voix. Elles s'écriaient: «Mon
+fils, mon frère, mon cousin chéri, ne reconnais-tu donc pas la voix de
+tes parents couchés sur le sentier de guerre par les balles des blancs?
+Oh! oui, n'est-ce pas? car tu t'en vas nous venger?» Non, chers parents,
+répondis-je, en contenant les transports de ma douleur. Vous n'avez été
+que trop vengés. Si Ononthio penchait aussi son oreille vers le gazon
+qui verdoie aux alentours de ses villages, les cris de ses enfants que
+nous avons immolés feraient aussi saigner son coeur, et la guerre
+n'aurait plus de fin. Aussi m'en vais-je le trouver et lui dire: «Mon
+père, si ceux qui sont déjà morts se plaignent tant, que sera-ce donc,
+si nos combats durent encore de longues années? Les sanglots des
+trépassés deviendront si bruyants que notre sommeil même en sera
+troublé, et leurs sollicitations de vengeance si pressantes que la
+guerre ne finira que par l'extinction de l'une ou de l'autre race.»
+
+«Me voici, et je jette cette pierre (il montrait le dernier collier,)
+sur la sépulture de ceux qui sont morts pendant la guerre afin que
+personne ne s'avise d'aller remuer leurs os, et qu'on ne songe plus à
+les venger.»[13]
+
+[Note 13: Plusieurs phrases de cette harangue sont tirées des relations
+du temps.]
+
+Cette fière harangue indique à quel point en était arrivée la morgue
+iroquoise par suite du succès des armes des Cinq Cantons.
+
+Aussi, malgré les ouvertures de paix présentées par la députation, M. de
+Mésy, qui savait combien de fois les Français avaient été trompés par de
+semblables propositions, se leva, après avoir consulté ceux qui
+l'entouraient, et répondit:
+
+«Je suis touché de la démarche de mes fils, et je la veux bien croire
+sincère; mais comment se fait-il que vous prétendiez parler au nom des
+cinq cantons tandis que je ne vois ici que des envoyés d'Agnier, de
+Goyogouin et de Tsonnontouan? Si les cinq grandes tribus iroquoises
+demandent la paix, pourquoi n'y en a-t-il que trois qui m'aient envoyé
+des ambassadeurs?»
+
+Griffe-d'Ours ne répondit pas, le gouverneur reprit:
+
+«Le grand chef des Agniers a bien eu raison de dire que les Iroquois
+n'ont malheureusement que trop massacré de français; et si vous voulez
+apaiser les mânes de vos parents, nous ne saurions calmer celles de nos
+frères que vous assassinez traîtreusement chaque jour. Les lamentations
+de mes fils trépassés ont traversé l'Océan. Le grand Ononthio, mon
+maître, les a entendues par delà l'immense lac salé. Il vient de
+m'écrire qu'il enverra bientôt à ses enfants du Canada une troupe de
+guerriers assez nombreuse pour aller raser vos bourgades, massacrer vos
+combattants et amener en captives à Québec les femmes des Cinq Cantons
+pour nous aider à cultiver nos champs.»
+
+«Je ne saurais donc rien conclure maintenant. Lorsque nos troupes seront
+arrivées, si vous voulez vraiment la paix, revenez alors, accompagnés
+des députés des Cinq Cantons, en ayant soin aussi d'amener avec vous des
+otages pour la garantie des négociations, et des présents pour apaiser
+les parents de ceux qui sont tombés sous vos coups. Alors le grand
+Ononthio décidera.»
+
+--«Tes enfants, repartit Griffe-d'Ours, n'étaient pas assez nombreux, et
+trop étroit était leur canot pour t'apporter des présents. Mais voici
+trois de mes frères d'Agnier, de Goyogouin et de Tsonnontouan qui veulent
+bien rester avec toi comme otages.»
+
+--«Ils sont les bienvenus, répliqua le gouverneur, et je les traiterai
+comme s'ils étaient mes fils, pendant toute la durée de leur séjour
+auprès de moi.»
+
+«Maintenant que le chef et les guerriers qui l'accompagnent veuillent
+bien passer avec moi sur la terrasse du château, afin qu'on dresse ici
+la table d'un repas que je leur offre au nom d'Ononthio!»
+
+M. de Mésy tenait à bien traiter les députés.
+
+Puis s'adressant aux gens de sa suite:
+
+--Vous voudrez bien, Messieurs, vous joindre à nous.
+
+Un valet ouvrit les deux battants de la porte qui donnait sur la
+terrasse, et M. de Mésy s'effaça pour laisser défiler ses hôtes. Le
+dernier d'entre eux, il y en avait au moins trente, venait à peine de
+mettre le pied sur la galerie, lorsqu'un craquement prolongé se fit
+entendre sous leurs pas.
+
+Instinctivement chacun veut se précipiter vers la porte. Mais ce brusque
+mouvement achève de briser les poutres vermoulues de la terrasse, qui,
+trop vieille et trop faible pour supporter autant de monde, s'effondre
+avec fracas sur le flanc de la falaise.
+
+Un grand cri d'effroi retentit, et tous, militaires, conseillers et
+Sauvages, tombent, roulent pêle-mêle avec les tronçons de la terrasse,
+qui s'écroule sur le roc à vingt pieds de hauteur.
+
+Seul, le gouverneur, qui allait suivre ses hôtes, est resté dans
+l'embrasure de la porte, un pied dans le vide. Pâle, il se jette
+promptement en arrière, et regarde avec stupeur cet amas d'hommes et de
+débris qui grouillent à ses pieds.
+
+Heureusement qu'à cette époque le flanc de la falaise était encore garni
+de quelques arbres et d'arbustes, qui arrêtèrent la chute de la galerie;
+car si le roc eût été dénudé comme aujourd'hui, ils eussent été
+précipités à plus de cent quatre-vingt pieds.
+
+Tous ceux qui étaient tombés s'accrochaient aux branches et aux racines
+pour s'empêcher de glisser sur la pente rapide du rocher. Au dessus des
+clameurs générales retentissaient les sonores jurons de Mornac.
+Précipité d'en haut l'un des premiers, le Gascon avait reçu tout le choc
+et le poids du corps de Griffe-d'Ours, qui lui était tombé à
+califourchon sur les épaules.
+
+--Mordious! s'écriait-il en se démenant comme un diable, allez-vous bien
+descendre de sur mon dos! Eh! là, sandis! monsieur le Sauvage, vous
+n'êtes pas une plume savez-vous! Cap-de-dious! vous m'éreintez!...
+
+Un soubresaut désarçonna son cavalier, qui surpris de la brusque
+dégringolade de la galerie et saisi d'un soupçon de trahison, tira tout
+aussitôt de sa gaine le couteau à scalper qu'il portait à la ceinture,
+et fit mine de se jeter sur le chevalier.
+
+--Tout beau! monsieur l'Iroquois! s'écria Mornac en dégainant aussi,
+parce que nous avons failli nous rompre le col ensemble, faudra-t-il
+maintenant nous couper la gorge?
+
+Un éclair de réflexion démontra à Griffe-d'Ours que la chute de la
+galerie, qui avait indistinctement entraîné avec elle Sauvages et
+blancs, ne provenait que d'un simple accident, et il rengaina son
+couteau.
+
+Mornac grommelait tout en se retenant aux branches d'un sapin rabougri:
+
+--Par la corbleu! le guignon me poursuit jusqu'ici! Je croyais pourtant
+bien qu'il m'avait lâché à Brest, où j'ai perdu, sur une carte, la
+veille de mon départ, les dernières mille pistoles, ou à peu près, qui me
+restaient de tout l'héritage de mes vénérables aïeux!
+
+Il fut interrompu dans ses réflexions mélancoliques par un nouveau cri
+d'effroi.
+
+Penchés sur la cime du roc, les acteurs de cette scène tragi-comique
+regardaient en bas.
+
+Mornac se pencha comme les autres.
+
+Il vit trois des Sauvages de l'ambassade qui glissaient sur la pente de
+la falaise avec une rapidité vertigineuse. Les malheureux avaient
+cependant gardé tout leur sang-froid, car ils descendaient sans rouler,
+et restaient assis en se retenant à chaque branche, à toute racine, à la
+moindre aspérité de rocher, qui faisaient saillie sous leurs mains.
+
+En trois secondes, ils touchèrent la base du roc et se relevèrent sains
+et saufs.
+
+Mais le merveilleux ne devait pas en rester là. Car bien loin de
+s'arrêter et de se tâter pour constater s'ils sont intacts dans tous
+leurs membres, les trois Iroquois bondissent aussitôt sur leurs pieds,
+courent avec d'énormes enjambées dans la rue Champlain, et se glissent
+entre les maisons, encore clairsemées à cette époque, pour apparaître
+bientôt après sur la grève du Cul-de-Sac.
+
+Là, couchés sur le flanc, dormaient les légers canots d'écorce des
+ambassadeurs iroquois.
+
+En prendre un sur les épaules et le porter, toujours au pas de course,
+jusqu'à l'eau du fleuve, est pour eux l'affaire d'un moment. Les trois
+Sauvages, se retournant vers la ville, jettent alors trois cris de défi,
+qui montent en hurlements prolongés vers le château. Puis ils sautent
+dans la pirogue, saisissent les avirons, et, d'une main prompte et sûre
+font bondir en avant le canot, qui fend l'onde avec la rapidité de la
+flèche et disparaît en un instant derrière l'angle abrupte du
+Cap-aux-Diamants.
+
+Ceux qui s'enfuyaient ainsi avec tant de précipitation, étaient les
+trois otages que Griffe-d'Ours avait dit devoir rester avec M. de Mésy.
+
+Un quart d'heure après, les autres acteurs de ce drame, qui avait failli
+tourner à la tragédie, s'époussetaient dans la salle du château en
+riant de leur mésaventure. A part quelques contusions reçues, personne
+n'était sérieusement blessé.[14]
+
+[Note 14: Cet incident est historique. Il est ainsi raconté dans la
+Relation des Jésuites de 1658. A l'une des assemblées tenues à Québec à
+l'occasion d'une ambassade iroquoise, assistaient des Français et des
+Sauvages alliés, qu'on avait convoqués pour délibérer. «Ceux qui s'y
+trouvèrent s'étant glissés en grand nombre de la salle du château dans
+une galerie qui regarde sur le grand fleuve, cette galerie ne se trouva
+pas assez forte pour soutenir tant de monde, si bien qu'elle se rompit,
+et tous les Français et les Sauvages, les libres et les captifs, se
+trouvèrent pêle-mêle hors du fort, sans avoir passé par la porte.
+Personne, Dieu merci, ne fut notablement endommagé.»]
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ GASCONNADES ET SAUVAGERIES
+
+
+--A votre santé, chef, s'écria Mornac en vidant d'un seul trait un grand
+gobelet de vin d'Espagne.
+
+--Oah! répondit Griffe-d'Ours en l'imitant.
+
+Il était trois heures de l'après-midi.
+
+Un gai rayon de soleil qui tombait sur les fenêtres de l'hôtellerie de
+Jacques Boisdon, venait se jouer sur le bord luisant des gobelets
+d'étain et d'un lourd broc, rempli de vin, reposant sur la table massive
+auprès de laquelle étaient assis le chevalier Robert de Mornac et le
+chef agnier Griffe-d'Ours surnommé la Main Sanglante.
+
+Vivement éclairées par la gerbe de lumière, qui faisait étinceler comme
+autant de rubis les gouttelettes de vin rouge répandu sur la table, les
+figures du gentilhomme et de l'Iroquois présentaient le plus curieux
+contraste. Animé de la douce chaleur du vin, le visage de Mornac
+exhalait un air de gaîté satisfaite et spirituelle. Les longues boucles
+de ses cheveux frisés en torsades frissonnaient de plaisir sur ses
+tempes et son front ouvert, tandis que sa longue moustache brune
+semblait se tordre d'aise et sourire au contact de la fine liqueur qui
+empourprait ses lèvres.
+
+Au contraire, la figure luisante et tatouée du Sauvage respirait cet
+abrutissement féroce que les boissons spiritueuses produisent
+habituellement sur les organisations vulgaires et brutales. Les lèvres
+de l'Iroquois se crispaient sur ses dents; les pommettes saillantes de
+ses joues peintes en bleu, prenaient une teinte violacée par suite de la
+pression du sang sous cette couche de fard, tandis que ses yeux
+démesurément ouverts, s'injectaient de fibrilles rouges et que sa touffe
+de cheveux, droite sur le sommet du crâne et surmontée d'une longue et
+noire plume d'aigle, s'agitait menaçante à chaque mouvement de tête.
+
+Inconsidéré dans ses désirs, suivant toujours l'impulsion du moment,
+Mornac s'était imaginé, au sortir du Château Saint-Louis, d'emmener
+Griffe-d'Ours à l'auberge et de le faire boire, afin, s'était-il dit de
+constater combien une brute d'Iroquois pouvait tenir de mesures de vin.
+De la conception à la réalisation de ce beau dessein, Mornac ne laissa
+pas s'écouler une minute. L'idée lui en paraissait très-drôle, et le
+Gascon ne reculait jamais devant un caprice de sa fille imagination.
+
+Il avait bien eu aussi la pensée vague de faire parler le Sauvage sur
+les moeurs et les usages des Iroquois, dont l'étrangeté de costume et de
+langage, jointe à la terrible réputation dont ils jouissaient jusqu'en
+France, avaient excité au plus haut point sa curiosité. Mais à peine
+était-il attablé depuis cinq minutes avec le chef agnier, qu'il
+s'aperçut qu'il n'en pourrait rien tirer. Car celui-ci (on connaît la
+terrible passion des Sauvages pour les boissons enivrantes) avait
+absorbé le vin qu'on lui offrait si volontiers, le vidait d'un seul coup
+et glapissait d'une voix rauque: Oah!
+
+Quelques buveurs, attablés dans un coin plus sombre de la taverne,
+regardaient avec stupeur cette scène étrange, et se demandaient si le
+féroce enfant des bois n'allait pas, dans son ivresse, se jeter sur eux
+pour les égorger.
+
+Seul, Mornac ne semblait nullement songer qu'il courait un danger, et
+son oeil curieux se promenait sur son étrange vis-à-vis, tandis que sa
+main longue, mais fine, jouait avec les boucles soyeuses de sa
+chevelure.
+
+--Ces longs cheveux de mon frère blanc feraient un beau scalp, bégaya
+tout à coup Griffe-d'Ours entre deux hoquets.
+
+--Tu crois, mon vieux! repartit le Gascon en éclatant de rire. Si ma
+chevelure te plaît de la sorte, je t'assure, mordious! que j'y tiens,
+pour le moins, autant que toi; et cette longue épée que voici partage
+absolument, sur ce point, ma manière de penser.
+
+--Oah! ricana Griffe-d'Ours.
+
+--Oah! répéta Mornac en caressant le pommeau d'argent ciselé de sa bonne
+lame.
+
+Un éclair courut sur la prunelle fauve du Sauvage, qui étendit soudain
+le bras vers le chevalier, mais se contenta pourtant de saisir le boc de
+vin rouge et d'en verser ce qu'il contenait dans son gobelet, qu'il vida
+les yeux fixés sur le Gascon.
+
+--Holà! père Boisdon! s'écria Mornac, en frappant la table avec le cul
+du broc. A boire, respectable hôtelier! l'air de la Nouvelle-France me
+dessèche la gorge.
+
+--Par saint Jacques, mon patron vénéré, murmura le timoré Boisdon, à
+l'oreille du jeune homme, vous allez, bien sûr, être la cause d'un
+malheur, monsieur le chevalier! Ne voyez-vous pas qu'il est gris?
+
+--Sois tranquille; avant dix minutes je le saoule et le couche sous la
+table. J'en ai terrassé de plus forts, ha, cap-de-dious!
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il arriver! soupira Boisdon en descendant
+à la cave.
+
+Et dans le coin sombre, les buveurs ne buvaient plus. Ils auraient bien
+voulu sortir; mais l'Iroquois se trouvait près de la porte, et ils
+craignaient qu'il ne vint à se jeter brusquement sur eux.
+
+Boisdon s'approcha timidement de la table, dont il s'éloigna aussitôt
+après y avoir déposé le broc demandé.
+
+Mornac remplit le gobelet du Sauvage, ainsi que le sien qu'il but en
+savourant chaque gorgée avec de petits claquements de langue
+approbateurs.
+
+Le regard du Sauvage se fixait de plus en plus sur la tête du
+gentilhomme. Par trois fois il remplit et vida son gobelet sans quitter
+des yeux les boucles frisées du chevalier.
+
+--A la longue vieillesse de ma chevelure, fit Mornac qui but un rouge
+bord, et puisse-t-elle blanchir en paix sur mon crâne!
+
+A ce défi, Griffe-d'Ours poussa un rugissement et s'élança vers Mornac
+en brandissant son couteau.
+
+Il avait grand-peine à se tenir sur ses jambes.
+
+Prompt comme l'éclair, le Gascon lui saisit le poignet qu'il lui tordit
+en l'attirant vers la terre.
+
+Le sauvage tomba d'abord sur le genou, puis s'affaissa près de la table,
+sous laquelle Mornac le poussa du pied. L'Iroquois était ivre-mort.
+
+Les buveurs du fond de la salle s'élancèrent vers la porte sans payer
+leur consommation, et se sauvèrent à toutes jambes.
+
+--Là! voyez-vous, monsieur! s'écria Boisdon. En voilà qui décampent sans
+me payer; et cela par votre faute!
+
+On a remarqué, sans doute, la progression descendante du respect de
+Boisdon pour le chevalier de Mornac. D'abord il l'avait nommé: monsieur
+le marquis, puis monsieur le comte, et enfin M. tout court.
+
+--Oui! continua Boisdon, qui me payera ce vin-là, maintenant? Ne vous
+avais-je pas dit que vous me feriez un malheur? Et cet homme dangereux,
+comment m'en débarrasser lorsqu'il se réveillera?
+
+--Sandis! oublies-tu donc à qui tu parles, maroufle! s'écria Mornac
+échauffé par le vin. Tiens! voici un louis, paye-toi, et si cette brute
+te veut causer noise à son réveil, viens me chercher en haut et je te le
+mettrai proprement à la porte. Car, un animal de la sorte ne mérite pas
+mieux.
+
+Tandis que la figure de Boisdon se rassérénait, et que le bonhomme se
+confondait en excuses et en remerciements, Mornac gravit lestement
+l'escalier qui menait au second étage.
+
+Le Gascon avait la jambe ferme comme un soldat à jeun sur le champ de
+parade. Il buvait sec, ce digne chevalier! S'il aimait les longues
+phrases et les grands coups d'épée, il affectionnait aussi
+particulièrement les grands verres, et les savait vider royalement.
+
+Mornac, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, s'étendit sur le
+lit et s'endormit bientôt. Ce n'est pas que le vin l'eût alourdi. Oh!
+que non! Mais, fatigué par une longue traversée, et trouvant plus
+confortable le lit de l'auberge que le cadre étroit dans lequel il avait
+dû dormir pendant près de deux mois, le jeune homme avait sommeil; ce
+qui, du reste, arrive aux plus gens de bien, même quand ils n'ont point
+bu.
+
+Il ne s'éveilla que deux heures plus tard, et grâce encore à la
+pesanteur de la grosse main de Boisdon, qui lui secouait l'épaule.
+
+--Pardon, monsieur le comte (la pièce d'un louis avait fait remonter
+l'estime de l'aubergiste), pardon, si je me permets de mettre fin à
+votre somme; mais il est six heures, et votre souper sera bientôt prêt.
+
+--Je t'absous, cadédis! je t'absous, brave homme, du moment que tu
+n'interromps une de mes jouissances que pour m'en procurer une autre.
+Sais-tu que ce léger sommeil m'a remis en appétit, et que je me sens
+d'énormes cavités sous les côtes?
+
+--Monsieur le comte est bien bon de rendre indirectement un hommage
+aussi flatteur à ma cuisine. Mais il m'avait toujours semblé que c'était
+plutôt l'exercice et le grand air qui excitaient à manger.
+
+--Eh! eh! père Boisdon, vous oubliez le vin dans votre nomenclature.
+
+--C'est vrai! c'est vrai! Et puis, monsieur le comte, ce n'est pas pour
+vous offenser, mais vous buvez sec. Eh! eh!
+
+--N'est-ce pas? fit Mornac en s'étirant les bras avec un air satisfait.
+Sais-tu que c'est attribut royal, et que je le tiens du grand roi Henri
+IV par la famille de Navarre, à laquelle la mienne est liée d'assez
+près.
+
+Si Mornac n'eût pas été un tantinet vantard et menteur, il n'eût pas été
+Gascon.
+
+--Oh! mais dites donc, père Boisdon, votre Iroquois vous a-t-il donné
+bien du mal, ou cuve-t-il encore son vin.
+
+--Non, monsieur le comte, il s'est réveillé, il y a un quart d'heure à
+peine, et s'en est allé tout de suite. Il avait encore l'air bien
+farouche, et je l'ai vu qui errait sur la grand'place comme âme en
+peine. Pourvu, maintenant, qu'il n'aille pas faire de mauvais coups.
+Car, lorsqu'ils sont saouls, ces Sauvages sont encore plus terribles
+qu'à jeun. Mais monsieur le comte veut se lever; je m'en vas.
+
+--C'est bon, fit Mornac, qui se mit sur son séant. Je voudrais faire un
+brin de toilette; en ai-je le temps avant souper?
+
+--Heu!... Oui, répondit l'hôtelier en tirant de son gousset une énorme
+montre d'argent, dont un seul coup bien asséné aurait assommé un ours.
+Monsieur le comte a une dizaine de minutes à lui.
+
+--Oh! alors, j'aurai fini assez tôt pour ne me point faire attendre.
+
+Boisdon sortit et le chevalier sauta à bas de son lit.
+
+Comme il n'avait que le pourpoint et le haut-de-chausses que nous
+connaissons, la toilette de Mornac ne lui prit pas beaucoup de temps.
+Seulement, au lieu des lourdes bottes que nous lui avons vues en premier
+lieu, il chaussa d'abord une paire de bas de soie qui lui montaient au
+dessus du genou, et puis enserra ses pieds en des souliers, à boucles
+d'or et qu'on appelait bottes de ville ou bottines. Ensuite, il tira de
+sa valise une assez jolie paire de manchettes en fine batiste ornée de
+dentelles, ainsi qu'une large cravate de point d'Espagne, qu'il noua sur
+sa gorge par un bout de ruban rose, et dont il laissa pendre les bouts
+en cascades sur le devant du pourpoint. Puis il raffermit sa chevelure
+et retortilla sa longue moustache brune.
+
+Ainsi fait, il avait l'air si crâne, que lorsqu'il sortit de sa chambre,
+demoiselle Perpétue Boisdon [15] sentit battre vivement son coeur sous
+sa maigre poitrine; et je crois que, si Mornac eût voulu l'embrasser,
+lorsqu'il la rencontre sur le palier--pardonnez-moi cette médisance sur
+une femme aussi rigide--elle eût volontiers tendu la joue.
+
+[Note 15: On sait que les femmes mariées chez le peuple, n'ayant pas
+droit au titre de dame, s'appelaient alors demoiselles. Les seules
+femmes nobles se nommaient dames.]
+
+Vers les sept heures et demie, Mornac, le feutre à larges bords incliné
+fortement sur l'oreille gauche, et sa longue rapière au côté, sortit de
+l'auberge du Baril-d'Or. Il se rendait chez M. Ruette d'Auteuil, qui,
+l'on s'en souvient, demeurait sur l'emplacement occupé de nos jours par
+l'Hôtel du Parlement.
+
+Bien que la nuit ne fût pas encore venue, la lumière du jour pâlissait
+sensiblement, et l'ombre commençait à s'épandre dans les rues désertes.
+
+Le chevalier mettait le pied sur la dernière marche du seuil de la
+taverne, lorsque la bonne grosse figure de Boisdon se pencha par la
+porte entrebâillée, qui laissait voir aussi la main droite de
+l'aubergiste armée d'une énorme barre de chêne.
+
+--Monsieur le comte ne trouvera pas mauvais, sans doute, dit le brave
+homme, que je barricade ma porte à cette heure. Il faut être prudent par
+l temps qui court; les Iroquois rôdent continuellement aux environs,
+sans compter ceux qui sont aujourd'hui dans la ville. Savez-vous que je
+serais bien en peine si celui de cet après-midi allait revenir. Les bons
+bourgeois n'ont pas toujours l'honneur d'abriter sous leur toit une
+excellente lame accompagnée d'un poignet aussi solide que le vôtre,
+monsieur le comte; aussi sont-ils accoutumés de se renfermer de bonne
+heure. Bien en a pris, l'autre soir, à Nopce qui demeure au pied de la
+côte de Sainte-Geneviève. Nicolas Pinel et son garçon Gilles, s'en
+revenaient de leur désert, en haut de chez Nopce quand ils furent
+attaqués par deux Iroquois qui manquèrent de les prendre vifs. Blessé
+d'un coup d'arquebuse, dont il est mort au bout de quelques jours,
+maître Nicolas se précipite de peur, avec son garçon, aval la montagne
+pour se sauver. Boisverdun, qui était avec eux, lâche son coup de fusil
+sur les Sauvages mais sans les toucher. Les Iroquois ayant été se
+joindre à d'autres, tout près de la maison de Nopce, y tirèrent un coup
+d'arquebuse dans la porte, qu'ils auraient enfoncée si elle n'eût pas
+été bien verrouillée et barricadée en dedans. Les chiens jappèrent toute
+la nuit à la côte Sainte-Geneviève.[16] Vous voyez que les bonnes gens
+n'ont pas tort de se mettre à l'abri dès la brunante. Quand monsieur le
+comte reviendra, il n'aura qu'à se nommer, et j'ouvrirai tout de suite.
+
+[Note 16: Historique. Journal des Jésuites, 27 avril 1651.]
+
+--C'est bon! c'est bon! dit Mornac impatienté du babil de l'aubergiste,
+et il s'avança dans la rue Notre-Dame, qui ne devait porter le nom de
+Buade que vingt ans plus tard.
+
+Comme il allait dépasser la demeure de l'évêque, une jeune femme, à la
+démarche vive et légère, déboucha, en courant, de la rue du Fort; puis à
+cinq pas derrière elle, un homme bizarrement vêtu ou plutôt très-peu
+vêtu, qui la poursuivait.
+
+--La joue de la vierge pâle est comme une belle fleur que le chef veut
+admirer de près criait d'une voix avinée l'homme qui la rejoignit en
+deux bonds.
+
+Il avait déjà passé son bras droit autour de la taille et allait
+effleurer de ses lèvres le visage de la jeune personne, lorsque celle-ci
+se détourna vivement, se dégagea et le frappa en pleine figure de sa
+petite main fermée.
+
+L'homme ricana et s'élança de nouveau vers elle.
+
+--A moi! au secours! cria la pauvre femme.
+
+Le sauvage allait encore porter sur elle ses mains brutales, quant,
+soudain, Mornac bondit au devant de lui, son épée nue au poing.
+Dédaignant d'en frapper de la pointe un ennemi dont les mains sont sans
+armes, le chevalier rabat violemment le pommeau de son épée sur la
+poitrine nue de l'Iroquois, qui tomba à la renverse.
+
+--Griffe-d'Ours! s'écrie Mornac avec surprise.
+
+--Oah! s'exclame l'autre en se relevant. Malheur au jeune fou qui a fait
+couler de l'eau de feu dans les veines de la Main-Sanglante!
+
+Griffe-d'Ours lance son tomohâk à la tête de Mornac.
+
+Celui-ci, qui a deviné l'intention du mouvement, fait un bond de côté.
+
+La hache passe en sifflant entre Mornac et la jeune femme, et s'en va
+frapper le mur du logis de Mgr de Laval.
+
+Aveuglé par la colère, Griffe-d'Ours se jette, le couteau au poing, sur
+le chevalier qui tombe aussitôt en garde en protégeant la jeune femme.
+
+Légèrement piqué d'un coup de pointe à la poitrine, le Sauvage, que
+l'épée du gentilhomme tient à distance, pousse des cris furieux.
+
+Cette scène n'avait duré que quelques secondes; mais elle se passait
+tout près du fort des Hurons, et avait attiré l'attention de ces
+derniers dont une dizaine se précipitent en dehors de la palissade.
+
+Ils entourent l'Iroquois qui brandit son couteau en hurlant.
+
+--Chiens que vous êtes, osez donc porter la main sur un chef que je vous
+envoie rejoindre mânes de vos parents massacrés par les miens! Venez
+tous!... Vous tremblez; vous n'avez que des coeurs de renards et vos
+bras sont plus faibles que ceux d'une femme!...
+
+Le cercle des Hurons s'épaississait de plus en plus, grâce aux secours
+qui leur arrivaient à chaque seconde, et le chef allait être culbuté,
+tué sans doute, lorsqu'un bruit de pas retentit dans la rue du Fort, en
+même temps qu'une voix sonore y criait d'un ton de commandement:
+
+--Arrêtez tous, au nom du roi!
+
+Une dizaine de soldats armés suivaient, en courant, cet homme, qui
+n'était autre que Louis Péronne, sieur de Mazé, capitaine de la garnison
+du Fort de Québec.
+
+--Que signifie ce vacarme? demanda-t-il en arrivant.
+
+Mornac s'avança et lui raconta l'affaire en deux mots. Le sieur de Mazé
+perça la foule qui environnait l'Iroquois, et dit à Griffe-d'Ours:
+
+--Suivez-moi, chef. Vous passerez la nuit au château, avec vos guerriers
+qui, surpris de ne vous point retrouver ce soir, sont venus se plaindre
+au gouverneur de votre disparition. J'étais en train de vous chercher
+pour vous ramener vers eux quand le bruit que vous venez de faire a
+attiré mon attention et mes pas de ce côté. Venez, ne craignez rien, et
+fiez-vous à la bonne foi des Français. Vous resterez toute la nuit au
+château pour qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, et, demain matin,
+vous serez libre de partir.
+
+Le gouverneur avait pris ses dispositions pour empêcher les Iroquois
+d'errer par la ville pendant la nuit, en les gardant au château
+Saint-Louis où une surveillance immédiate pouvait être exercée sur eux.
+
+Assez content au fond d'échapper aux mains vengeresses des Hurons, ses
+ennemis mortels, Griffe-d'Ours se mit aussitôt à la disposition du
+capitaine.
+
+Il avait déjà fait deux pas quand il s'arrêta.
+
+--Jeune homme à face pâle, dit-il à Mornac, nous nous rencontrerons
+encore sur le sentier de guerre; et toi, vierge blanche, tu viendras
+avant longtemps habiter le ouigouam du chef!
+
+Il se retourna au milieu des soldats qui l'entouraient et le bruit de ses
+pas se perdit bientôt, avec ceux des soldats, à l'extrémité de la rue du
+Fort, où tous disparurent dans l'ombre de la nuit.
+
+--Va-t'en au diable, je ne te crains guère! Grommela Mornac, qui se
+tournant vers la jeune femme dont la peur avait paralysé les mouvements,
+ajouta:
+
+--Me permettez-vous, madame, de vous offrir mon bras pour vous conduire à
+l'endroit où vous désirez aller.
+
+--J'accepte avec reconnaissance, monsieur, répondit la dame d'une voix
+fraîche et distinguée.
+
+Le chevalier tendit galamment son bras gauche, sur lequel la jeune
+personne appuya la main en disant au gentilhomme:
+
+--Je ne vais qu'à deux pas d'ici, chez M. Ruette d'Auteuil, où je suis
+invitée à passer la veillée.
+
+--Quel rencontre fortunée! repartit Mornac. Je suis prié moi-même à
+cette soirée.
+
+--Vraiment! ce m'est un fort heureux hasard que d'y rencontrer mon
+sauveur.
+
+--Votre sauveur, non, madame, mais bien plutôt le plus humble de vos
+serviteurs.
+
+Ce gredin de Gascon avait le coup-d'oeil vif. Il s'était aperçu tout de
+suite, malgré l'obscurité, que sa compagne était jeune, jolie et
+distinguée.
+
+--Vous devez vous demander, reprit la belle inconnue, comment une jeune
+femme a pu se hasarder à sortir ainsi seule le soir. La chose est toute
+simple. Je demeure au commencement de la rue Saint-Louis. Ce n'est qu'à
+quelques pas de chez M. Ruette d'Auteuil, et la ville étant
+habituellement assez tranquille, même à cette heure, j'ai cru pouvoir
+m'y rendre seule. Mais comme je m'engageais sur la place d'armes, j'ai
+remarqué qu'un homme se relevait de terre, au coin de la
+sénéchaussée.[17]
+
+[Note 17: «Les salles et les bureaux de la sénéchaussée étaient placés
+dans une maison située en partie sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui
+le palais de justice à Québec. Lorsque, plus tard, le palais de
+l'Intendant eût été bâti sur les bords de la rivière Saint-Charles, les
+bâtiments de la sénéchaussée furent abandonnés: et, en 1681,
+l'emplacement, avec les ruines fut donné par le roi aux Récollets, qui
+finirent par y transporter leur couvent.» M. l'abbé Ferland.]
+
+Instinctivement j'ai hâté le pas, sans courir, néanmoins; car je ne suis
+pas peureuse.
+
+--Je le crois bien, sandis! A la manière dont vous avez frappé
+l'Iroquois au visage, j'ai vu tout de suite que vous êtes, madame, d'un
+naturel fort déterminé.
+
+Quand j'ai vu qu'il allait m'atteindre, continua la jeune femme avec un
+sourire, je me suis mise à courir en entrant dans la rue du Fort, et...
+vous savez le reste. Si je ne me trompe, vous êtes étranger et, de plus,
+nouvellement arrivé: me sera-t-il permis de vous demander le nom de mon
+brave protecteur?
+
+--Robert du Portail, chevalier de Mornac, pour vous servir, madame.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Mon nom est donc bien surprenant?
+
+--Pardon, monsieur, mais savez-vous que je crois que nous sommes
+cousins?
+
+--Cousins, madame! Veuille le ciel me gratifier inopinément d'une aussi
+charmante cousine, et je lui en voue une reconnaissance éternelle!
+
+Comme ils étaient arrivés chez M. d'Auteuil, le son de leur voix
+s'éteignit derrière la porte que l'on referma sur les deux
+visiteurs.[18]
+
+[Note 18: Pour appuyer d'une preuve irréfutable l'épisode qui termine le
+chapitre précédent, et montrer les déplorables effets que les boisson
+enivrantes causaient chez les Sauvages, je me permettrai de citer un
+fragment d'une lettre de la Mère de l'Incarnation à son fil. «Ces
+boissons, disait-elle, perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les
+femmes, les garçons et les filles mêmes: car chacun est maître dans la
+cabane quand il s'agit de manger et de boire; ils sont pris tout
+aussitôt de vertige et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec
+des épées et d'autres armes, et font fuir tout le monde; soit de jour,
+soit de nuit, ils courent par Québec, sans que personne les puisse
+empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres, des violements, des brutalités
+monstrueuses et inouïes.....»]
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ PORTRAITS ET CARACTÈRES
+
+
+On se convaincra que l'élite de la société de Québec était, ce soir-là,
+réunie chez M. Ruette d'Auteuil, pour peu que l'on veuille bien prêter
+l'oreille aux noms des invités qu'un domestique annonce à mesure qu'ils
+arrivent.
+
+Mais je dois mentionner d'abord le nom de la maîtresse de la maison, Mme
+d'Auteuil, née Claire-Françoise de Clément. C'était une personne de
+trente-six à quarante ans, de taille moyenne et d'un air fort distingué.
+Elle accueillait ses hôtes avec cette aisance et cette urbanité que peut
+seule donner la naissance.
+
+En premier lieu, parmi les invités, venaient Louis-Théandre Chartier de
+Lotbinière, lieutenant-général de la prévôté de Québec, sa femme
+Marie-Elizabeth d'Amours, et leur fils aîné, alors âgé de vingt-deux
+ans, René-Louis Chartier, qui devait être plus tard conseiller du roi et
+lieutenant civil et criminel. Puis, c'était M. le Vieux de Hauteville,
+lieutenant-général de la sénéchaussée, marié en 1654 à Marie Renardin de
+la Blanchetière, à laquelle il donnait en ce moment le bras.
+Apparaissaient ensuite les sieurs Le Gardeur de Tille et Le Gardeur de
+Repentigny, le commis-général Charles Aubert, sieur de La Chenaye, M.
+Blaise de Tracolla, médecin qui devait mourir l'année suivante, et bien
+d'autres dont j'oublie les noms: en tout une vingtaine de personnes de
+naissance et d'éducation qui composaient la majeure partie de
+l'aristocratie de Québec. Car il ne faut pas oublier que notre ville ne
+comprenait alors que huit cent habitants, que l'immigration avait été
+bien lente jusqu'à cette époque, et que les autres personnages de
+naissance et de fortune qui firent ensuite marque dans la colonie ne
+devaient arriver, pour la plupart, que l'année suivante avec le beau
+régiment de Carignan.
+
+De toutes les femmes qui composaient cette réunion, la plus jeune, la
+plus belle et la plus admirée était sans contredit Mlle Jeanne de
+Richecourt, celle-là même que Mornac avait préservée de la brutalité de
+l'Iroquois Griffe-d'Ours.
+
+Elle portait à ravir une délicieuse toilette. Une robe de soie rose
+emprisonnait sa taille svelte, mais riche, dans un corsage à longue
+pointe; la jupe, ample te retroussée sur le devant par un noeud de ruban
+de satin, retombait en arrière sur une seconde jupe plus étroite, en
+soie verte et moirée, garnie de fines dentelles. Comme les manches de la
+robe se portaient alors très-courtes, celles de la chemise, terminées
+par des poignets de valenciennes, laissaient voir un avant-bras nu,
+blanc, ferme, modelé comme celui de la belle Madeleine au Désert du
+Corrège, et terminé par la plus aristocratique main du monde.
+
+Lorsque votre oeil, fasciné déjà, remontait jusqu'à l'encolure du
+corsage que la mode nouvelle voulait décolleté, le regard s'y arrêtait
+ébloui par le moelleux des contours et la pureté du tissu des
+resplendissantes épaules et de la naissance d'une gorge dont le peu
+qu'on en apercevait eût mérité d'être immortalisé par le pinceau d'un
+Titien.
+
+A quelques-uns de mes lecteurs cette description semblera bien mondaine.
+Dieu m'est témoin pourtant que je n'en peux mais et que dans les
+strictes bornes de la vérité historique.
+
+Les dame canadiennes d'alors, nos vénérables aïeules, dont je veux
+ressusciter en mes oeuvres la beauté, la jeunesse et les vertus
+héroïques, aimaient assez se décolleter, puisqu'il appert que Mgr de
+Laval dut leur défendre, par mandement spécial, de venir à l'église les
+épaules et les bras nus. Ah! ce n'est point la peine de jeter les hauts
+cris, mesdames; car, malgré cela, nos chastes grand'mères valaient, pour
+le moins, autant que celles d'entre vous qui plissent la lèvre en me
+lisant, et dont le menton essaye en vain de se cacher sous leur collet
+haut monté.
+
+Jusqu'ici ma plume a pu trouver des mots sans doute bien impuissants à
+donner une idée de la beauté gracieuse de Mlle Richecourt; mais
+maintenant que mes yeux en sont arrivés à contempler sa figure, je me
+demande avec effroi s'il ne me faut pas renoncer à la peindre. Eh!
+comment peindre avec des mots sans couleur? C'est ici que l'écrivain se
+sent inférieur au peintre. Si tous les deux ont pour modèle un idéal
+qu'ils n'atteignent jamais, l'artiste, du moins, peut donner à sa toile
+une apparence de vie, des tons chauds, des traits distincts qui offrent
+aux yeux une image déterminée de sa pensée, de sa conception, de son
+rêve. Tandis que l'écrivain.... Lisez plutôt les cent mille et un
+portraits d'héroïnes de tous les romans qui ont jamais été écrits, et
+citez-m'en dix, trois, un seul, qui donne au lecteur une idée nette de
+la femme que l'auteur a voulu représenter. Au contraire, le moindre
+croquis, fait par le plus petit des crayonneurs, n'imprime-t-il pas pour
+longtemps en votre mémoire les traits, l'ensemble d'un portrait sur
+lequel vous prenez la peine d'arrêter vos yeux durant quelques secondes?
+
+Puisque les belles phrases descriptives produisent un si pauvre effet,
+je ne me vais servir que des mots les plus simples pour décrire
+l'adorable figure qui est bien là, devant moi, me souriant dans le
+silence de la nuit, et que j'entrevois avec extase dans le nimbe radieux
+de la vive lumière de ma lampe.
+
+Alors on ne sera point tenté de rire de mes vains efforts, et l'on
+pourra même croire que jaloux d'exposer aux yeux de tous cette vierge de
+ma pensée, j'en ai précieusement enfoui les traits divins en mon âme,
+pour les remettre un jour à Dieu, l'éternel dispensateur des belles
+inspirations.
+
+D'abondants cheveux noirs, artistement frisés, après s'être joués, sur
+le sommet du front et sur les tempes, en arabesques capricieuses où
+l'art se montrait pourtant, jaillissaient en cascades, et s'en allaient
+ruisseler sur ses épaules.
+
+Encadré par ces boucles luxuriantes et soyeuses, le galbe ovale de son
+visage au teint digne de la plus fraîche blonde, ressortait ainsi que la
+blanche figurine des camées antiques éclate sur le fond bruni qui la
+fait si bien valoir. Sous le front un peu plus haut que ne le veut la
+statuaire classique, mais blanc et poli comme un marbre et laissant
+rayonner l'intelligence de la pensée, scintillaient des yeux d'un brun
+doré, dont l'éclair jaillissait, entre leurs grands cils soyeux, comme
+un vif rayon de soleil répercuté par l'eau limpide d'une source ombragée
+de longs roseaux doucement bercés par la brise. L'arc des sourcils
+s'accusait à peine; on eût dit la trace légère du coup de pinceau d'une
+fée artiste. Le nez au pur profil grec, laissait entrevoir des fines
+narines roses comme l'émail intérieur de ces beaux coquillages des mers
+du Midi. Quant à la bouche, fraîche telle qu'une fleur sous la rosée du
+matin et savoureuse comme la chair d'une pêche, lorsqu'elle
+s'entr'ouvrait pour sourire et laissait miroiter le brillant reflet de
+dents petites, régulières et plus blanches que le collier de perles qui
+s'enroulait, plus bas, autour du beau cou de la jeune fille, on aurait
+cru voir les lèvres vermeilles de l'un de ces chérubins qui sourient à
+la Vierge de Murillo, et l'emportant à Dieu sur leur phalange radieuse.
+
+Si vous ajoutez aux détails de ses traits enchanteurs une expression de
+suprême dignité, avec le grand air de reine que lui donnait sa belle
+taille, vous aurez comme une idée, comme un rêve des exquises
+perfections physiques de Mlle Jeanne de Richecourt.
+
+Pour ce qui est de ses qualités morales, la suite du récit fera voir que
+son âme était digne d'habiter un si beau corps. Car jamais le Créateur
+n'aurait pu se décider à gâter une aussi riche organisation en la dotant
+d'un esprit médiocre dans la pensée comme dans les actions généreuses.
+
+Mademoiselle de Richecourt était orpheline, et bien courte était son
+histoire, du moins ce qu'on en savait dans le pays.
+
+Quatre année auparavant (elle n'avait que seize ans alors) Jeanne était
+débarquée d'un vaisseau qui arrivait de France, avec un vieillard à
+l'air morose et souffrant. C'était son père. Durant les quelques mois
+qui suivirent son arrivée le vieillard vécut fort retiré avec sa fille,
+ne voyant à peu près personne, excepté toute fois M. Claude Petiot des
+Corbières, chirurgien, qui le visitait tous les jours. Par
+l'indiscrétion d'une servante on sut bientôt que M. de Richecourt
+souffrait de blessures graves. Étaient-elle récentes, ou les fatigues de
+la traversée, qui avait été longue, les avaient-elles rouvertes? Voilà
+ce qu'on ignorait pourtant. Toujours est-il que, six mois après son
+arrivée dans le pays, le vieillard s'éteignit entre les bras de sa fille
+et entouré des soins de M. des Courbières. Avant de mourir, il pria le
+chirurgien de placer Jeanne dans une bonne famille de Québec, en évitant
+toutefois de la confier à des personnes dont le rang trop élevé
+attirerait sur elle l'attention des étrangers que leur noblesse ou leurs
+dignités mettaient immédiatement en rapport avec l'aristocratie de
+Québec. Que était le but du mourant en agissant ainsi, c'est ce que nous
+saurons probablement plus tard.
+
+M. des Corbières, qui était garçon et n'aurait pu prendre chez lui Mlle
+de Richecourt, la confia à Mme Guillot, née d'Abancour, veuve de M.
+Jean Jolliet et remariée, depuis 1651, à M. Godfroy Guillot, qui venait
+de mourir et de la laisser libre une seconde fois, à l'époque où l'on va
+voir se nouer ce drame (1664); puisque nous constatons que l'infatigable
+veuve devait convoler en troisièmes noces, le 6 novembre 1665, avec M.
+Martin Prévost. M. des Corbières connaissait bien Mme Guillot, vu que
+l'on remarque, dans un acte notarié, que le chirurgien était présent au
+contrat de mariage de François Fortin et Me Marie Jolliet, fille du
+premier lit de Mme Guillot.[19]
+
+[Note 19: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au mot Petiot
+(Claude).]
+
+Mlle de Richecourt avait déjà reçu une éducation supérieure dans l'un
+des meilleurs couvents de France. Cependant elle voulut entrer au
+pensionnat des Ursulines. La mort de son père l'avait tellement abattue,
+découragée, qu'elle eut d'abord l'idée de s'y faire religieuse. Mais le
+temps qui use tout, même la douleur, la vue des austérités et de la vie
+monotone du cloître, lui révélèrent bientôt ses vraies inclinations.
+Elle se sentait attirée vers une existence plus brillante. Le peu
+qu'elle avait entrevu du monde avant de quitter la France lui rappelait
+maintenant qu'elle était née pour en goûter les plaisirs ou du moins
+pour prendre part à ses agitations. Comme elle était douée d'une âme
+ardente, d'une imagination romanesque et de ce chevaleresque esprit
+qu'elle tenait des comtes de Richecourt, ses aïeux, dont les hauts faits
+remontaient par delà les croisades, c'était évidemment un horizon moins
+borné que les murs d'un couvent qui devait contenir cet ardent
+caractère. A part cela, en fille noble et de grande lignée, Jeanne
+aimait passionnément la toilette, goût encore très-opposé au voeu de
+pauvreté monastique. Qu'on veuille bien ne lui pas reprocher ce
+penchant; elle avait été élevée dans le luxe, et son père, qui avait dû
+jouir d'une grande fortune en France, avait laissé d'assez bons revenus
+à sa fille pour lui permettre de vivre, au Canada, selon sa naissance et
+sa fantaisie. Aussi, chaque année, faisait-elle venir ses toilettes de
+France. Étant jeune et belle, n'était-il pas dans l'ordre qu'elle eût le
+goût du beau.
+
+On conçoit qu'avec de pareilles dispositions Mlle de Richecourt ne
+pouvait pas rester longtemps au couvent des Ursulines. Elle en sortit au
+bout d'une année, comme elle allait avoir dix-huit ans.
+
+Sur les entrefaites, M. des Corbières étant retourné en France, Jeanne
+qui ne pouvait l'y suivre, pour des raisons que nous connaîtrons avant
+longtemps, se trouva presque seule et sans conseil. Car à l'affection
+qu'elle portait à sa fille adoptive, Mme Guillot, chez laquelle vivait
+Jeanne, joignait un sentiment de délicate déférence pour cette jeune
+personne d'une position plus élevée que la sienne, et cela d'autant plus
+que la demoiselle de Richecourt payait royalement à la bonne dame et sa
+pension et ses soins attentifs. Jeanne étant donc livrée presque à
+elle-même, accepta avec empressement les invitations que sa beauté, sa
+jeunesse et sa fortune lui valurent aussitôt des meilleures familles de
+Québec. En quelques mois ce fut elle qui donna le ton à la petite
+société de la capitale. On se rangea volontiers sous la loi de la belle
+enfant, qui semblait née pour régner sur les esprit et les coeurs.
+
+Elle n'avait pourtant pas été sans se rappeler les recommandations que
+son pauvre père lui avait faites, sur le lit de mort, de vivre retirée
+le plus possible et d'éviter la rencontre des personnes de qualité qui
+viendraient de France. Mais l'insouciance de la jeunesse, la passion de
+Jeanne avait de briller, lui avaient bientôt fait, sinon mépriser, du
+moins négliger les sages conseils de M. de Richecourt.
+
+Hélas! elle devait avant longtemps regretter son imprudence. A peine y
+avait-il un an qu'elle faisait ainsi l'ornement de la société de Québec,
+lorsqu'un certain M. de Vilarme se mit à lui faire la cour. Cet homme
+arrivait de France et se faisait passer pour un voyageur curieux
+d'étudier les moeurs des tribus indigènes et la nature du Canada.
+
+Mlle de Richecourt ne prêta pas grande attention aux soins empressés du
+nouveau venu, et le traita avec d'autant plus d'indifférence qu'il était
+âgé de quarante ans et laid plus que de raison. Cinq coups de plumes
+suffiront pour le peindre. Pierre de Vilarme était petit, gros, rouge de
+figure, de barbe et de cheveux Sa bouche était épaisse et son nez camus.
+Ses yeux d'un gris sale louchaient affreusement sous un front bas et
+ridé. Rien de franc ni d'ouvert dans ce vilain visage, qui ne trahissait
+au contraire que fourberie et méchanceté. Ce n'était pas, on le voit, un
+homme à produire quelque impression favorable sur la belle Jeanne de
+Richecourt.
+
+Tant qu'il sut se tenir sur la réserve et ne lui point parler
+directement d'amour, Jeanne, qui avait bon coeur, supporta les
+assiduités de M. de Vilarme. Mais un jour qu'elle était seule dans son
+appartement, chez Mme Guillot, et qu'il osa demander la main de la jeune
+fille, celle-ci ne sut plus se contenir et le pria de porter ailleurs
+ses attentions.
+
+Comme le sieur de Vilarme insistait trop, elle lui dit qu'il l'ennuyait
+et qu'avec un peu d'esprit, il aurait dû s'apercevoir depuis longtemps
+qu'elle ne voudrait jamais être sa femme.
+
+Jeanne avait cru déconcerter son disgracieux admirateur. Au contraire,
+celui-ci, qui s'était jusque là composé un maintien souriant et soumis,
+lui avait soudain saisi le poignet, s'était brusquement rapproché
+d'elle. Puis il lui avait parlé pendant cinq minutes à voix basse, en
+serrant à le broyer ce frêle poignet de jeune fille, et s'en était allé
+sans attendre de réponse.
+
+Mme Guillot était entrée sur ces entrefaites, et avait trouvé Mlle de
+Richecourt hors d'elle-même et la figure baignée de larmes.
+
+Ce que cet homme lui avait dit était donc bien terrible!
+
+A partir de ce jour, M. de Vilarme ne se montra plus chez Mme Guillot;
+mais Jeanne ne pouvait faire un pas au dehors sans rencontrer sur son
+chemin ce vilain homme. Était-elle invitée quelque part, elle était sûre
+de l'y trouver aussi. Bien qu'il ne s'approcha presque plus de Mlle de
+Richecourt, il l'observait d'un oeil tellement tyrannique, qu'elle osait
+à peine accepter les plus simples hommages des quelques jeunes
+gentilshommes de la colonie, qui, va s'en dire, s'empressaient autour
+d'elle. Bien plus, dès que M. de Vilarme apparaissait dans une réunion
+où se trouvait Jeanne, celle-ci changeait de couleur et se montrait si
+troublée, si contrainte, qu'on ne fut pas longtemps à le remarquer.
+
+Il y avait une année que durait ce manège, pendant laquelle Mlle de
+Richecourt refusa deux fort bons partis, et l'on chuchotait partout sur
+les singulières relations qui pouvaient exister entre le sieur de
+Vilarme et Mlle de Richecourt, lorsqu'elle fit son entrée chez M. Ruette
+d'Auteuil, accompagnée du chevalier Raoul de Mornac. C'était le soir du
+18 septembre 1664.
+
+A peine le chevalier était-il revenu de la surprise où la brusque
+déclaration de parenté de Mlle de Richecourt l'avait jeté, et allait-il
+entrer dans la salle où la société se trouvait réunie que Jeanne se
+pencha vers Mornac et lui dit rapidement à l'oreille:
+
+--Je suis la fille de feu le comte Jean Richecourt. Tâchez, mon cousin,
+de vous trouver seul un moment auprès de moi durant la soirée. Il faut
+absolument que je vous parle. Il y va de mon bonheur, de ma vie
+peut-être. Un grand danger me menace, et je compte, pour le conjurer,
+sur vous, que l'ange gardien de notre famille a sans doute envoyé vers
+moi.
+
+Comme il arrivaient à la porte de la salle, Mlle de Richecourt laissa le
+bras de Mornac et entra, suivie de ce dernier, qui se disait:
+
+--Sandedious! il paraît que les aventures ne me manqueront pas en ce
+pays.
+
+Fidèle à son poste, le sieur de Vilarme était déjà rendu chez M.
+d'Auteuil. Mlle de Richecourt s'approcha de la maîtresse de la maison,
+et lui dit, après l'avoir saluée fort amicalement:
+
+--Permettez-moi, Madame, de vous présenter mon cousin, M. du Portail,
+chevalier de Mornac, arrivé de France aujourd'hui même.
+
+En prononçant les mots _mon cousin_, Mlle de Richecourt lança un regard
+de défi à Pierre de Vilarme, qui pâlit et se mordit les lèvres.
+
+Il paraissait connaître le chevalier et semblait moins que charmé de
+cette rencontre imprévue.
+
+--Je suis ravie de vous voir chez moi, monsieur le chevalier, répondit
+Mme d'Auteuil avec un sourire des plus gracieux, vu qu'elle avait une
+fille mademoiselle Charlotte-Anne, bientôt en âge d'être mariée. Mon
+mari m'a fort avantageusement parlé de vous ce soir. Ne vous êtes-vous
+pas rencontrés au château?
+
+--Oui, Madame, répliqua Mornac, et nous avons même failli nous rompre le
+col ensemble.
+
+--Mais savez-vous que vous avez été bien près de vous tuer?
+
+--C'est décidément aujourd'hui la journée des aventures, dit Mlle de
+Richecourt, que Mme d'Auteuil venait de faire asseoir auprès d'elle.
+
+--Est-ce à dire, ma chère, que vous auriez aussi eu la vôtre? demanda la
+femme du procureur-général.
+
+--Je le crois bien! Interrogez plutôt M. de Mornac. Mais, non, sa
+modestie l'empêcherait de vous raconter l'affaire dans les détails qui
+lui font le plus d'honneur. Aussi bien vais-je vous la relater moi-même.
+
+On fit cercle autour de la brillante jeune fille. Pendant qu'elle
+exposait d'une façon charmante et enjouée le danger qu'elle venait de
+courir, Mornac regardait à droite et à gauche pour se donner une
+contenance, quand ses yeux tombèrent sur M. de Vilarme. Ce dernier que,
+depuis une minute, le fixait du regard en fronçant ses épais sourcils
+roux, baissa tout aussitôt les yeux.
+
+--Mordious! pensa Mornac, Vilarme ici! Ah! bandit, gare à toi! Nous nous
+reverrons ailleurs et bientôt!
+
+--Si tu te veux immiscer dans mes affaires, se disait au même instant
+Pierre de Vilarme, je trouverai moyen, tout Gascon que tu es, de te
+forcer à me céder le pas.
+
+La narration de Mlle de Richecourt ayant concentré l'attention sur
+Mornac, on se mit à accabler le chevalier de questions sur la France et
+sur la cour du jeune roi.
+
+Mornac s'exprimait avec une grande facilité. Comme il ne l'ignorait pas,
+du reste, il accepta avec empressement l'occasion qui lui était offerte
+de faire de belles phrases et de poser un peu.
+
+Aux hommes il parla du surintendant Fouquet, qui arrêté depuis trois
+ans, devait enfin subir, dans l'automne de cette année 1664, son procès
+définitif pour déprédation des deniers publics. Il dit combien le roi
+était irrité contre ce malheureux administrateur, dont l'amabilité, le
+grand esprit et la libéralité avaient séduit tant de personnes, entre
+autres, Saint-Évremont, le philosophe, Gourville, Pélisson, Mme de
+Sévigné, Mlle de Scudéri et le fabuliste La Fontaine, tous gens dont la
+courageuse amitié lui devait sauver la vie.
+
+Aux dames, plus désireuses d'entendre parler des faits et gestes de la
+cour, Mornac s'étendit avec complaisance sur les détails des
+divertissements donnés par le roi pour plaire à sa jeune maîtresse, Mlle
+de La Vallière. Après avoir fait mention du carrousel de 1662, il
+décrivit assez minutieusement la grande fête de Versailles. Elle avait
+eu lieu au commencement de l'été même. Il énuméra cette cour brillante,
+composée de six cents personnes défrayées avec leur suite aux dépens du
+roi, la magnificence des costumes du monarque et de ses courtisans, les
+courses, les joutes, la cavalcade suivie d'un char doré de dix-huit
+pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, et
+représentant le char du soleil; puis l'illumination où se donnaient ces
+jeux, quand la nuit venait, car la fête avait duré sept jours; et le
+festin servi par deux cents personnages représentant les saisons, les
+faunes, les sylvains, les dryades avec des pasteurs, des vendangeurs et
+des moissonneurs; enfin les divertissements du théâtre où Molière avait
+fait jour la comédie de la _Princesse d'Elide_, la farce du _Mariage
+forcé_, et surtout les trois premiers actes du _Tartufe_, chef-d'oeuvre
+que le roi avait voulu entendre avant même qu'il fût achevé.
+
+Le Gascon eut soin de dire qu'il avait assisté, pris part à ce
+passe-temps royal. Il trouva même moyen d'avouer modestement, qu'il y
+avait fait assez bonne figure. Mais il négligea d'ajouter qu'il s'y
+était à peu près ruiné en frais de costumes pour une certaine baronne,
+très-belle du reste, qui se trouvait alors à Paris et qui devait
+assister de loin à ces jeux où c'était une très-grande faveur que d'être
+invité; la susdite baronne lui ayant en sus dérobé trois mille écus avec
+lesquels elle s'en était allée, sans aucun adieu. Ce qui avait déterminé
+notre cadet à venir se refaire au pays d'Amérique.
+
+Il venait de finir qu'on l'interrogeait encore, tant ces détails
+charmaient la société tout éblouie par le mirage de ces splendeurs
+éloignées, quand un domestique vint dire que le jeune M. Jolliet
+demandait à voir Mlle de Richecourt un instant.
+
+--Mais, faites entre M. Jolliet, dit Mme d'Auteuil.
+
+Mlle de Richecourt la remercia d'un regard.
+
+Un instant après apparut un grand garçon de dix-huit ans, à la figure
+ouverte, intelligente et distinguée, mais aux manières un peu timides et
+embarrassées, comme celles de tout collégien: Louis Jolliet venait de
+terminer ses études au collège des jésuites. Le pauvre jeune homme, tout
+intimidé par tant de regards fixés sur lui, s'avança en rougissant vers
+la maîtresse de maison et la salua pourtant avec distinction; car,
+malgré tout, il avait dans les veines du sang de gentilhomme, et par son
+grand-père maternel, les d'Abancour revivait en lui.
+
+Il se tourna, en rougissant plus encore, vers Jeanne de Richecourt.
+
+--Ma mère, dit-il, a été bien inquiète à votre sujet, mademoiselle, en
+apprenant le danger que vous venez de courir. Et j'ai bien regretté avec
+elle que vous ayez refusé l'offre que je vous avais faite de vous
+accompagner.
+
+--Je suis très-sensible à votre sollicitude, répondit la jeune fille;
+mais ce danger n'existant plus, vous devez vous rassurer, et pour moi,
+je ne puis maintenant que me réjouir d'une circonstance qui m'a fait
+reconnaître plus tôt l'un des membres de ma famille, M. de
+Mornac--Permettez-moi, mon cousin, de vous présenter monsieur Jolliet,
+le fils aîné de ma bonne mère adoptive.
+
+Par cette délicate attention, Mlle de Richecourt tirait d'embarras le
+jeune homme, qui se sentait plus ébloui par tous ces regards de femmes,
+se mit à causer à l'aise avec Mornac. Quelques minutes après, ils
+parlaient et riaient tous deux comme de vieux amis; car leurs natures
+franches et sympathiques s'étaient aussitôt comprises.
+
+Mme d'Auteuil quitta sa place un instant pour donner des ordres. Mornac,
+qui épiait l'occasion, vint s'asseoir auprès de Mlle de Richecourt. Le
+jeune Jolliet laissé seul se rapprocha de M. de Vilarme, qui le dos
+appuyé contre le mur près de la causeuse où Jeanne était assise,
+semblait perdu dans une profonde rêverie. Tandis que Jean Jolliet
+engageait la conversation avec M. de Vilarme, Mlle de Richecourt disait
+rapidement à voix basse à Mornac.
+
+--Je ne me suis pas trompée, n'est-ce pas, monsieur le chevalier, vous
+êtes bien ce parent dont mon pauvre père m'a si souvent parlé?
+
+--Certainement, mademoiselle; j'ai l'honneur d'être votre cousin au
+second degré, par M. du Portail, dont votre père a porté autrefois le
+nom avant que Sa Majesté Louis XIII l'eût fait comte de Richecourt. Si
+nous ne sommes pas connus en France, vous et moi, c'est que j'ai été
+assez longtemps à l'armée, et que les deux fois que j'ai rencontre feu
+M. le comte à son château, la dernière dans de bien tristes
+circonstances, vous étiez au couvent.
+
+--C'est bien cela! murmura Jeanne d'un air rayonnant. Merci à Dieu de
+m'avoir envoyé celui-là même sur lequel je me puis appuyer en toute
+confiance! Pardonnez-moi, mon cousin, de ne vous parler que par
+périphrases; il m'est impossible d'être plus explicite à présent.
+D'abord nous n'en avons pas le temps, et puis celui de qui j'ai tout à
+craindre doit m'observer en ce moment.
+
+--Qui donc, ma cousine?
+
+--M. de Vilarme. Méfiez-vous de lui; c'est un monstre que cet homme.
+
+--Oh! je le connais, et peut-être mieux vous encore, ma cousine! Feu M.
+votre père vous a-t-il jamais parlé de ce Vilarme?
+
+--Non.
+
+--N'importe; sans savoir ce qui vous porte à le haïr, je comprends moi,
+pauvre enfant! la répulsion naturelle, l'horreur même que vous devez
+éprouver à sa vue.
+
+--Comment! expliquez...
+
+--Non! pas maintenant, ce serait trop horrible et trop long à vous
+raconter ici.
+
+--Mon Dieu, que voulez-vous donc dire!... Je tremble... Mais vous avez
+raison, il pourrait nous entendre, il est à côté de nous... Demain...
+n'est-ce pas? Demain, Mme Jolliet, ma mère adoptive, se rend avec son
+fils et ses serviteurs pour veiller à ses moissons, sur sa terre de la
+Pointe-à-Lacaille. Je l'ai décidée, comme les années précédentes, à
+m'emmener avec elle. Venez me reconduire ce soir à ma demeure, et je
+vous ferai demander par le jeune Jolliet de nous accompagner en ce
+voyage. Notre parenté vous y autorise, et par le temps qui court, où les
+Sauvages sont toujours aux aguets, une bonne escorte est plus que
+nécessaire. A la Pointe-à-Lacaille, nous pourrons nous voir seul à seul.
+Vous me direz tout! Et vous m'aiderez à échapper aux obsessions de cet
+homme odieux! Mais, chut! voici Mme d'Auteuil qui revient.
+
+En ce moment, Mlle de Richecourt aperçut du coin de l'oeil quelqu'un qui
+se penchait derrière elle pour reprendre son mouchoir qu'il avait laissé
+tomber. C'était Vilarme qui, après s'être redressé, passa son bras sous
+celui du jeune Jolliet, s'éloigna de quelques pas et lui dit:--Mlle de
+Richecourt m'a tantôt appris le voyage que vous faites demain à la
+Pointe-à-Lacaille. (Vilarme, n'ayant pas parlé de la soirée à Mlle
+Richecourt, mentait effrontément). Comme les Iroquois rôdent sans cesse
+aux environs, je crois que plus votre escorte sera nombreuse plus sûr en
+sera votre voyage. Si vous les voulez bien accepter, je vous offre mes
+services, tout faibles qu'ils sont, et je serai fort heureux de vous
+accompagner. Outre que je pourrai vous être utile, j'aurai l'occasion de
+continuer mes observations sur votre beau pays, et d'aller chasser dans
+les îles situées en face de la Pointe-à-Lacaille. On dit qu'elles sont
+bien giboyeuses?
+
+Surpris par cette demande à brûle-pourpoint, le jeune Jolliet accepta
+les offres de M. de Vilarme. Mais après deux minutes de réflexion il
+s'en repentit. Bien que Mlle de Richecourt ne lui eût jamais rien dit
+contre M. de Vilarme, il n'était pas sans s'être aperçu de l'antipathie
+qu'elle ressentait pour cet étranger, qu'il détestait lui-même sans trop
+savoir pourquoi, ou peut-être pour un motif que nous découvrirons
+bientôt et que le jeune homme ne se voulait point avouer.
+
+La soirée s'écoula sans autres incidents dignes de remarque. L'heure du
+départ arrivée, M. de Vilarme vint demander à Mlle de Richecourt la
+faveur de l'accompagner chez elle. Mais celle-ci refusa gracieusement en
+disant que MM. Jolliet et de Mornac s'étaient offerts avant lui et
+qu'elle avait accepté leurs services.
+
+Vilarme se mordit les lèvres et se perdit aussitôt dans le groupe des
+invités qui sortaient.
+
+Pendant que Mornac allait chercher son chapeau, qu'il avait laissé dans
+l'antichambre, Jeanne dit rapidement quelques mots à l'oreille de Louis
+Jolliet, qui répondit par un mouvement affirmatif.
+
+En regagnant le logis de sa mère, Jolliet pria Mornac d'accompagner sa
+famille à la Pointe-à-Lacaille.
+
+Mornac le remercia avec effusion, et il fut convenu que le chevalier
+rencontrerait ses nouveaux amis le lendemain matin sur les neuf heures,
+à la basse-ville, près du Magasin.
+
+Le gentilhomme laissa Mlle de Richecourt à la porte de la demeure de Mme
+Guillot, après avoir baisé la main de sa cousine et souhaité le bonsoir
+à Louis Jolliet, et s'en revint à l'hôtellerie du Baril d'Or, en
+longeant le mur d'enceinte du château Saint-Louis.
+
+La nuit était noire et quelques rares étoiles se montraient seulement au
+ciel. Les rues de la petite ville étaient sombres et désertes, et Mornac
+n'entendait d'autre bruit que celui de ses pas et que les notes étranges
+et plaintives d'une jeune Huronne qui endormait son nouveau-né. Ce chant
+doux, triste et lent, venait du fort des Hurons que le chevalier
+longeait en ce moment, et sortait d'un ouigouam à peine éclairé par les
+lueurs mourantes d'un feu qui allait s'éteindre.
+
+Mornac s'engagea dans l'ancienne rue Notre-Dame. Comme il arrivait au
+coin de la ruelle du Trésor, un homme, le feutre rabattu sur les
+sourcils, et le bas du visage masqué par le pan du manteau, se jeta sur
+lui l'épée au poing.
+
+Le chevalier, qui avait cru entendre un bruissement précéder l'attaque,
+se jeta de côté et dégaina. De sorte que la lame de l'inconnu rencontra
+celle du Gascon, qui s'écria, entre deux parades:
+
+--Eh! sandious! à qui en voulons-nous, l'ami? Est-ce à ma bourse? Je
+l'ai malheureusement oubliée en mon logis; encore ne vaut-elle pas la
+peine qu'un chrétien risque de se faire taillader des boutonnières dans
+la peau, pour quelques louis que je possède encore. Ah, çà! monsieur le
+coupe-jarret, c'est donc à ma vie que vous en voulez! Eh bien! vous
+allez voir que j'y tiens furieusement. Attendez!
+
+Mornac se fendit à fond avec la promptitude d'un ressort qui se détend.
+Mais la pointe de son arme ne rencontra que le vide. L'inconnu, qui
+avait probablement compté assassiner le gentilhomme avant que celui-ci
+fût sur ses gardes, avait rompu brusquement, et se sauvait à toutes
+jambes sur la grand-place en longeant le portail de la grande église.
+
+Mornac se lança à sa poursuite, mais le spadassin disparut presque
+aussitôt près de la clôture qui entourait le clos Couillard et passait
+derrière la cathédrale en gagnant l'Hôtel-Dieu. Le chevalier qui ne
+connaissait pas bien l'endroit, ne poussa pas plus avant ses recherches
+et remonta vers l'auberge du Baril-d'Or en grommelant:
+
+--Il faisait trop noir pour le bien reconnaître, mais que je sois
+écorché vif si ce n'est pas ce vilain Vilarme! Ah! monsieur de l'oeil
+louche, il vous faudra désormais plus d'adresse dans le regard et le
+poignet si vous voulez me retrancher du nombre des vivants. Nous nous
+reverrons avant longtemps! Et alors....
+
+--C'est égal, cap-de-dious! ma première journée passée à Québec est
+assez bien remplie: dégringolade du haut en bas de la terrasse! trois
+aventures assez drôles avec le prince Griffe-d'Ours, reconnaissance
+inspirée d'une belle cousine, petit guet-apens ce soir, voilà de quoi
+empêcher un bon gentilhomme de trouver le temps long! Puisque la Fortune
+se charge de me donner d'aussi fréquentes distractions, espérons qu'elle
+voudra bien aussi diriger le cours du Pactole dans ma bourse. Car, Dieu
+me damne s'il me reste plus de vingt louis en tout bien! On ne va pas
+loin avec ça, mordious!
+
+Ces dernières réflexions du Gascon se confondirent avec son premier
+ronflement.
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LE VOYAGE
+
+
+Le lendemain matin, sur les neuf heures, vis-à-vis le Magasin et dans
+une chaloupe que la vaque berçait doucement à quelques pieds du rivage,
+un homme se tenait de debout. Au soin qu'il prenait de ne pas laisser
+échouer l'embarcation, à l'impatience qu'il manifestait en jetant de
+fréquents regards dans la rue Sous-le-Fort, il était évident qu'il avait
+quelqu'un à prendre à son bord et qu'il attendait. Cet homme, trapu, aux
+traits énergiques mais non pas sans indices de bonté d'âme, s'appuyait
+sur une longue gaffe en s'y retenant de ses mains larges et calleuses.
+Il s'appelait Baptiste Joncas, et cultivait, à titre de fermier, la
+terre que Mme Guillot possédait à la Pointe-à-Lacaille et qu'elle tenait
+de son père, feu M. d'Abancour. Cet homme avait pratiqué plusieurs
+métiers. D'abord il était venu au Canada comme marin; puis il s'était
+fait trappeur, coureur des bois, interprète et enfin cultivateur.
+
+A quelques pas de là, sur la plage, un second personnage, compagnon du
+premier, s'appuyait sur la pince d'un canot d'écorce à moitié tiré à sec
+sur la rive. C'était un Sauvage de haute stature, à la peau luisante et
+couleur de cuivre, au regard perçant et fier. Il était à demi-nu et le
+vent du matin gonflait par derrière le manteau de peau de castor qui
+recouvrait négligemment ses épaules et laissait découverts la poitrine
+et les bras.
+
+--Mon frère! lui cria Joncas, ne crois-tu pas que la marée commence à
+monter?
+
+--Oui, camarade, répondit le Renard-Noir, dont le regard se glissa comme
+un trait sur le fleuve.
+
+--Et nos gens qui n'arrivent pas! Je leur ai pourtant bien dit que nous
+n'aurions pas trop de tout le montant pour nous rendre afin de pouvoir
+entrer dans la rivière Lacaille au commençant du baissant et avant que
+les battures soient trop découvertes. Le vent ne donne pas mal; mais il
+n'aurait qu'à tomber... Ah! les voilà, je crois.
+
+Joncas regardait vers le haut de la rue Sous-le-Fort. Il aperçut un
+groupe de personnes qui descendaient de la haute-ville et
+s'approchaient.
+
+--Oui, reprit-il, c'est madame et sa suite.
+
+Un instant après apparurent Mme Guillot, qui se retenait au bras de son
+fils Louis Jolliet, et Mlle de Richecourt, s'appuyant sur l'avant-bras
+galamment arrondi du chevalier de Mornac. Derrière eux venait le sombre
+Vilarme, qui jetait des regards farouches sur Jeanne et son cavalier.
+Enfin suivait Jean Couture, l'un des garçons de ferme de Mme Guillot. Il
+était chargé de paniers et d'effets. Chacun, à l'exception des deux
+femmes, étaient armé d'un mousquet. Mornac et Vilarme avaient en outre
+des pistolets à la ceinture.
+
+C'était chose sérieuse, à cette époque, qu'un voyage d'une dizaine de
+lieues. On dit même que les bons bourgeois de Québec ne s'embarquaient
+jamais pour les Trois-Rivières ou Montréal sans s'être confessés avant
+leur départ et avoir fait leur testament. Les temps ont un peu changé,
+Dieu merci!
+
+--Embarque! embarque! cria Joncas d'aussi loin qu'il se put faire
+entendre.
+
+--Ce bon Baptiste est pressé, à ce qu'il paraît, dit Mme Jolliet en
+hâtant le pas.
+
+Comme ils arrivaient sur le rivage, les apprêts de l'embarquement
+occasionnèrent quelque va-et-vient. Mlle de Richecourt en profita pour
+dire rapidement à l'oreille de Mornac, car il semblait frémir
+d'impatience:
+
+--Je vous en prie, mon cousin, ne faites pas maintenant d'esclandre!
+Laissez ce vilain homme nous accompagner. Nous n'aurions pas pu
+converser à notre aise dans la chaloupe, en supposant même que ce
+Vilarme n'eût pas été avec nous. Une fois là-bas, je me charge de le
+tenir à distance. Je me sentirai forte à côté de vous. Alors nous
+causerons. Mais d'ici là je vous en supplie!... Et surtout pas de duel!
+S'il allait vous tuer, je resterais seule et sans défense, moi!
+
+Le long regard suppliant qui les accompagna persuada pour le moins
+autant Mornac que les paroles de sa belle cousine.
+
+Vilarme n'osait se rapprocher trop brusquement des jeunes gens et ne
+pouvait les entendre. Mais il fixait sur eux des yeux de vipère.
+
+Au moyen du canot d'écorce, Mme Guillot s'était déjà rendue à bord de la
+chaloupe, à l'arrière de laquelle elle avait pris place.
+
+--Allons! mademoiselle Jeanne, c'est votre tour! lui cria Joncas.
+
+La jeune fille s'assit dans le canot, afin que le Renard-Noir la
+transportât à bord de la chaloupe.
+
+Comme le canot d'écorce pouvait encore contenir une personne, Vilarme
+fit un mouvement pour prendre place avec Mlle de Richecourt. Mais
+celle-ci dit vivement à Mornac:
+
+--Asseyez-vous ici, mon cousin, devant moi et bien au fond, pour ne
+point faire chavirer le canot.
+
+Vilarme, qui manoeuvrait ainsi pour se placer, dans la chaloupe, auprès
+de Jeanne, se mordit la lèvre et resta blême de colère sur la grève.
+
+Si tous ces préparatifs de départ n'eussent pas absorbé l'attention de
+nos personnages, ils auraient peut-être pu voir, en ce moment, au coin
+d'une des maisons les plus rapprochées de la rue Sous-le-Fort, un homme
+qui semblait épier les voyageurs. Son corps était caché, mais son épaule
+droite et sa tête, au sommet de laquelle se balançaient des plumes
+d'aigle, dépassaient l'angle de la maison.
+
+C'était Griffe-d'Ours, le chef iroquois.
+
+Un quart d'heure auparavant, lorsque Mlle de Richecourt, Mme Guillot et
+ses hôtes avaient traversé la place-d'armes pour se rendre à la
+basse-ville, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient du château
+Saint-Louis. D'un coup d'oeil, l'Iroquois avait reconnu cette belle
+jeune fille qui lui avait échappé, la veille au soir.
+
+--La vierge blanche! s'était-il dit.
+
+Puis il avait glissé quelques mots rapides à l'oreille de ses
+compagnons, et avait suivi Jeanne et ses amis, sans en être remarqué.
+Les guerriers iroquois avaient modéré le pas, et descendu la côte en se
+tenant à distance de leur chef, qui les précédait.
+
+Oh! si Jeanne et ceux qui l'accompagnaient avaient pu remarquer cette
+attention dont ils étaient l'objet de la part de Griffe-d'Ours, quels
+malheurs n'auraient-ils pas pu éviter!
+
+Mais tout entiers aux apprêts du départ, ils ne pouvaient rien voir.
+
+Quand Vilarme, Jolliet et le garçon de ferme eurent pris place à bord de
+la chaloupe, Joncas planta les mâts dans l'ouverture pratiquée au milieu
+des bancs, fixa les balestrons pour tendre les voiles à la brise et
+borda les écoutes, tandis que Louis Jolliet tenait la barre du
+gouvernail.
+
+--Mon frère n'embarque donc pas? dit Joncas au Renard-Noir
+
+--Un chef préfère son canot, répondit le Huron, qui, assis au fond et à
+l'arrière de sa pirogue, se mit à jouer hardiment de l'aviron en suivant
+l'autre embarcation de près.
+
+La brise qui soufflait du sud-ouest gonflait les voiles blanches de la
+chaloupe, qui, coquettement incliné à tribord, prit, en suivant
+l'ondulation de la vague, sa course dans la direction de l'île
+d'Orléans.
+
+A mesure que les deux embarcations s'éloignaient de la rive,
+Griffe-d'Ours, après avoir quitté son poste d'observation, se
+rapprochait de la plage. Longtemps il resta debout et immobile, le
+regard fixé sur un seul point qui décroissait de seconde en seconde.
+
+Quand il vit les deux voiles de la chaloupe se perdre dans
+l'éloignement, entre l'île d'Orléans et la Pointe-Levi, et ne sembler
+plus raser l'eau que comme l'aile d'un goëland, le chef agnier courut
+rejoindre ses compagnons que l'attendaient au Cul de Sac, en fumant à
+côté de leurs canots.
+
+Il parla quelques instants à ses guerriers. Ceux-ci donnèrent leur
+assentiment à sa demande et mirent avec empressement leurs canots à
+flot. Puis ils s'agenouillèrent dans leurs pirogues qu'ils lancèrent
+d'un commun élan vers le haut du fleuve, c'est-à-dire dans une direction
+tout à fait opposée à celle que Mme Guillot et ses hôtes venaient de
+prendre. Mais ce n'était qu'une feinte de sauvage pour laisser croire
+aux habitants de la ville, attirés sur le rivage par le départ des
+Iroquois, que les ambassadeurs retournaient au pays des Cinq-Cantons.
+Lorsque les fourbes eurent assez doublé le Cap-aux-Diamants pour n'être
+plus aperçus de la ville, ils traversèrent brusquement le fleuve, qu'ils
+redescendirent aussitôt en rasant le rivage de la Pointe-Lévi. Peut-être
+vit-on de la ville ces trois canots qui, du côté de Lévi, descendaient
+le fleuve, mais on ne dut pas y faire grande attention.
+
+Griffe-d'Ours dirigeant le premier canot et se disait, entre deux coups
+d'aviron.
+
+--La vierge pâle sera bientôt la femme d'un grand chef.
+
+Dans la chaloupe de Joncas et assis à côté de Mlle de Richecourt, Mornac
+disait à Mme Guillot, placée en face d'eux, à l'arrière de
+l'embarcation:
+
+--Les environs de la ville sont donc bien peu sûrs, madame, qu'il faille
+s'armer jusqu'aux dents pour faire une douzaine de lieues hors de
+Québec?
+
+--Oh! M. de Mornac, on voit bien que vous êtes arrivé d'hier au pays
+pour me poser pareille question. Mais ne savez-vous pas que, pour peu
+qu'on s'éloigne hors de la portée des canons du fort Saint-Louis, on
+court le risque d'être massacré par les Iroquois?
+
+--Vraiment! je vous avouerai que je n'ai pas été médiocrement surpris
+quand, ce matin, l'un de vos domestiques est venu m'apporter, de votre
+part, une arquebuse avec six mèches toutes neuves, ainsi qu'un
+fourniment pourvu d'autant de cartouches qu'il en peut contenir. Quand
+le valet ajouta que vous me faisiez dire encore de ne pas oublier mes
+pistolets: Parbleu! me suis-je écrié, mais il n'en faut pas plus à un
+soldat pour se bien équiper et mettre en campagne!
+
+--Et le soldat qui s'arme en guerre a peut-être bien moins besoin de ses
+armes pour sauver sa vie, que nous ici pour aller visiter un voisin.
+Tenez, je vais vous donner une idée de l'audace de ces Iroquois, à
+l'endroit desquels je vous souhaite de garder longtemps et toujours
+l'heureuse ignorance que vous possédez encore.
+
+La chaloupe arrivait en ce moment vis-à-vis le Bout-de-l'Île.
+
+--Voyez-vous cette petite baie? Nous l'appelons l'Anse-du-Fort. Il y a
+huit ans, les restes de la malheureuse nation huronne chassée des grands
+bois d'en haut, commençaient à respirer en paix sur les bords de cette
+anse, où ils étaient venus se réfugier. Ils étaient si près de Québec
+qu'ils se croyaient à l'abri de l'animosité de leurs vainqueurs. Avec
+cette imprudente confiance qui a causé la perte de la nation entière,
+ils ne prenaient même plus la peine de se garder. Bien mal leur en prit.
+L'on était au temps des semailles de 1656. Les Hurons, après avoir
+entendu la messe, comme ils en avaient l'habitude, s'étaient dispersés
+dans leurs champs, là, sur les hauteurs. Soudain, des Agniers qui,
+durant la nuit, s'étaient tenus cachés dans les bois voisins, fondirent
+sur les travailleurs épars et sans armes; ils en massacrèrent plusieurs
+sur place, et emmenèrent plus de soixante prisonniers. Après cet acte de
+perfidie et de cruauté, les traîtres eurent l'effronterie de ranger
+leurs canots en ordre de bataille, et de passer ainsi en plein jours
+devant Québec, en poussant des cris de triomphe.[20]
+
+[Note 20: M. Ferland.]
+
+--Mais s'écria Mornac, on ne donna pas la chasse à ces bandits!
+
+--Les habitants le voulaient bien. Mais M. de Lauson, le sénéchal de la
+Nouvelle-France, avec plus de prudence que d'énergie, s'y opposa dans la
+crainte de compromettre le sort de la colonie. De sorte que nous fûmes
+contraints de dévorer en silence le chagrin que nous causait un pareil
+affront. C'est à suite de ce massacre que ces pauvres Hurons ne se
+croyant plus, et certes avec raison, en sûreté dans l'île, vinrent
+planter leurs cabanes auprès du fort Saint-Louis. Vous les y avez vues.
+
+--J'avoue que c'est un trait d'audace dont je n'avais aucune idée; mais
+enfin, il y a huit ans qu'il s'est produit. Vous devez être plus
+tranquilles et moins exposés depuis cette époque. La barbarie a dû
+reculer devant la civilisation croissante.
+
+--Pas beaucoup, mon cousin, interrompit Mlle de Richecourt. Écoutez
+plutôt. Il n'y a pas plus de trois ans, en 1661, nous apprîmes à Québec
+qu'un parti d'Agniers descendus à Tadoussac où ils avaient tué quelques
+Français et failli prendre les pères jésuites Doblon et Druillette,
+venaient en remontant, de tuer huit personnes à la côte de Beaupré et
+sept dans l'île d'Orléans. A la nouvelle de ces massacres, M. Jean de
+Lauson voulut porter secours aux habitants de l'île et avertir du danger
+le sieur Couillard de Lespinay, son beau-frère, qui était parti pour
+faire la chasse dans les petites îles du voisinage. Dans une chaloupe,
+avec sept hommes, il longeait, comme nous en ce moment, la côte
+méridionale de l'île, lorsque, arrivé à la hauteur de la rivière
+Maheust, que nous allons bientôt dépasser, il voulut s'assurer si les
+personnes qui habitaient la maison de René Maheust s'étaient retirées
+ailleurs. Il met à terre et envoie deux hommes pour reconnaître l'état
+de l'habitation. Celui qui ouvre la porte jette un cri de terreur en se
+voyant en face de quatre-vingt Iroquois qui se jettent sur lui, le tuent
+et s'emparent de son compagnon. Comme un torrent qui rompt ses digues
+les Agniers bondissent ensuite hors de la maison et courent vers la
+chaloupe en remplissant l'air de leurs hurlements.
+
+Par malheur, le reflux a fait échouer l'embarcation de M. de Lauson qui
+s'efforce, avec les siens, de la remettre à flot. Vains efforts, la
+chaloupe enfoncée dans la vas et le sable reste immobile. Le désespoir
+au coeur, les nôtres voient que la fuite est impossible et qu'il leur
+faut mourir. Tous se recommandent à Dieu, et font face à l'ennemi. Trois
+fois les Iroquois les somment de se rendre, en leur promettant la vie
+sauve; mais nos gens qui savent bien le peu de confiance que l'on doit
+reposer sur de pareilles propositions, répondent à coups de fusil. Que
+vous dirais-je de plus. Tous tombèrent sous le tomohâk des Sauvages, à
+l'exception d'un seul qui, blessé au bras et à l'épaule, fut fait
+prisonnier. Le sénéchal que les Iroquois désiraient prendre en vie, se
+défendit si vigoureusement jusqu'au dernier soupir qu'on dit qu'il eut
+les bras hachés en morceaux pendant le combat.[21]
+
+[Note 21: Voir «les Relations, le Journal des Jésuites, et les lettres
+de la Mère de l'Incarnation.»]
+
+--Mordious! s'écria Mornac échauffé par ce récit, c'était un brave! Mais
+dites-moi, belle cousine, ces dangers sont-ils encore aussi fréquents?
+Dans ce cas, vous auriez bien mieux fait, ainsi que Mme Guillot de
+rester à la ville.
+
+--Je vous avouerai, mon cher chevalier, que nous n'avons pas eu de ces
+catastrophes, aux environs de la capitale, depuis ce temps-là. Mais, en
+fin de compte, sachez que nous, femmes de ce pays, nous somme aguerries
+et que nous apprenons, par la fréquence du danger, à vendre chèrement
+notre vie. Ainsi, outre que Mme Guillot et moi savons passablement
+manier l'arquebuse, voici un bijou que je porte toujours sur moi et avec
+lequel je saurais fort bien me défendre contre un ennemi.
+
+Mlle de Richecourt entr'ouvrit un des plis de sa robe et tira de sa
+ceinture un petit poignard à manche d'argent incrusté de perles et de
+pierreries, longue de six pouces et fort étroite, mais aiguë comme une
+aiguille. Elle en fit miroiter au soleil la lame brillante et
+damasquinée et jeta un regard de côté à Vilarme qui, assis en avant,
+baissa les yeux. Il avait compris.
+
+--Certes! ma cousine, dit Mornac qui devant Mme Guillot feignit ne pas
+avoir saisi l'allusion secrète cachée sous la menace de la jeune fille à
+l'adresse de Vilarme, certes, je reconnais bien en vous ce sang généreux
+des comtes de Richecourt dont je m'honore d'être le très-humble parent!
+
+Ce Gascon de Mornac!
+
+Cependant le vent tenait bon et la chaloupe courait allégrement par le
+milieu du chenal entre l'île d'Orléans, à gauche, et la côte de Beaumont
+déserte alors, et dont les feuillages jaunis ondulaient à droite, sur le
+ciel clair du matin, et prenaient des teintes dorées sous vifs rayons du
+soleil.
+
+Après avoir remis le poignard dans le ceinturon qui emprisonnait sa
+taille, Mlle de Richecourt se tourna presque entièrement du ôté de
+Mornac; et là, pensive, la tête à demi inclinée, les longues torsades de
+ses cheveux bruns effleurant l'épaule du chevalier, elle laissa traîner
+le bout de ses ongles dans l'eau fugitive qui, ravie d'aise de baiser
+une aussi belle main, se prit à babiller aussitôt et à pousser de joyeux
+petits rires.
+
+Assis derrière elle, à la barre, Louis Jolliet qui aurait craint de
+regarder trop longtemps la jeune fille en face, la contemplait
+maintenant d'un air rêveur et triste. Entre les boucles épaisses de la
+chevelure de Jeanne, il apercevait la courbe gracieuse de sa joue
+fraîche et veloutée, la naissance de son cou blanc, avec les cheveux
+follets qui se tordaient capricieusement sur la nuque, ainsi que de
+mignons fils de soie bronzée.
+
+--Mon Dieu! qu'elle est belle et que je l'aime! se dit Jolliet.
+
+Car il adorait Jeanne comme un fou, ce pauvre enfant, avec toute
+l'ardeur des ses dix-huit ans et de sa pure jeunesse, avec cette passion
+craintive de son âge, sentiment tout éthéré qui ne redoute rien tant
+qu'un aveu.
+
+Tous, nous avons savouré ce premier et délicieux amour qui survit à
+toutes les affections d'un âge plus avancé, et illumine les beaux jours
+de l'adolescence comme la pure lumière d'un phare lointain dans une nuit
+calme de printemps. Béni soit Dieu de nous octroyer au matin de la vie
+ces divins mais trop courts moments d'extase dont le seul souvenir nous
+fait encore tressaillir de bonheur alors que, le coeur meurtri par les
+déception de l'âge mûr, nous avons vu s'évanouir, une à une nos plus
+chères illusions.
+
+Il y avait deux ans que Louis aimait Mlle de Richecourt, c'est à dire,
+depuis le jour où son coeur s'éveillant à la vie des passions, lui avait
+révélé qu'il existe un autre amour, plus vif, plus ardent, plus
+extatique que celui d'un bon fils pour sa mère. Eh! comment ne
+l'aurait-il pas aimée, cette belle jeune fille, dont le hasard avait
+fait sa compagne de chaque jour. Depuis deux ans il adorait Jeanne qui
+ne s'en doutait pas. Car lorsque le pauvre garçon se prenait à songer
+qu'il osait, lui, presque enfant, lui, peu fortuné, jeter des yeux de
+convoitise sur la riche et brillante demoiselle de Richecourt, il se
+sentait pris d'effroi, et sa passion lui semblait d'une telle folie
+qu'il se jurait de ne la laisser jamais deviner à celle qui en était
+l'objet. Il s'était tenu parole; jamais un mot, un regard, un geste ne
+l'avait trahi. Pourtant, il sentait bien que du jour où Jeanne
+laisserait le toit de Mme Guillot pour suivre un époux qui ne serait pas
+lui, il sentait que son coeur se briserait.
+
+Oh! qu'il en est de jeunes filles qui effleurent ainsi, sans le savoir,
+un sentiment vrai, généreux, brûlant. Elles n'auraient qu'à tendre la
+main, qu'à pencher une joue rougissante en attirant avec adresse, sur es
+lèvres qui n'ont jamais su mentir aux élans du coeur, l'aveu de ce
+sincère amour qui ne se rencontre que chez les très-jeunes gens, et elle
+verraient le bonheur escorter leur vie entière. Mais non, elles passent
+indifférentes et froides auprès de ce jeune homme franc et noble encore,
+et s'en vont plus loin mendier les regards et les promesses d'un homme
+de trente ans que ne croit plus à l'amour mais songe à s'établir et
+passe, surtout, pour en avoir les moyens. Celui-ci, du moins est mûr
+pour le mariage... Quelques mois après, elles pleurent leurs beaux rêves
+à jamais envolés!
+
+Louis Jolliet regardait donc la jeune fille et sentait une larme rouler
+dans ses yeux.
+
+--Oh! que n'ai-je cinq ans de plus! se disait-il. Que ne suis-je
+gentilhomme avec une belle te brillante lame au côté, avec une grande
+plume ondoyante à mon feutre, comme cet heureux chevalier de Mornac. Oh!
+je lui dirais alors en tombant à ses genoux:--Jeanne, je vous aime comme
+un insensé! Je suis pauvre, je n'ai rien à vous offrir que mon coeur et
+mon épée. Veuillez en accepter l'offrande, et je me relève radieux, et
+je cours là où se trouvent et gloire et fortune. Dans un an, dans trois
+ans je reviendrai glorieux et digne, peut-être de vous.--Mais hélas!...
+
+Le pauvre garçon se sentit si misérable qu'un gros soupir vint se briser
+dans sa gorge. Telle fut la douleur qu'il en ressentit, qu'il ne put
+étouffer une espèce de sanglot que tous entendirent, à l'exception de
+Vilarme et de Joncas.
+
+Mme Guillot examinait, depuis quelques instant, son fils à la dérobée.
+Son coeur se serrait. Avec ce regard profond d'une mère, elle devinait
+tout et pouvait à peine retenir une larme. Car elle sentait qu'il se
+détachait de son sein comme un lambeau sanglant de l'affection de son
+fils. Il allait aimer une autre femme! Toutes les mères ressentent cette
+douleur jalouse et beaucoup ne la peuvent cacher. Inutile de dire que ce
+sentiment de jalousie ne développe encore davantage à l'égard du gendre
+ou de la bru qui, depuis près de six mille ans, succombent chaque jour
+dans leur lutte impuissante contre la perfide influence des
+belles-mères.
+
+--Eh bien! qu'avez-vous donc, mon jeune ami? demanda Mornac à Jolliet,
+pour rompre le silence qui régnait depuis quelques minutes.
+
+--Rien... un peu de rhume causé, je crois, par la fraîcheur du matin,
+répondit Jolliet en rougissant jusqu'aux yeux.
+
+Vilarme tournait le dos, et, pour se donner quelque contenance, causait
+avec Baptiste Joncas. Celui-ci, à moitié couché sur son banc, regardait
+prosaïquement s'enfuir les côtes boisées de l'île d'Orléans. Vilarme lui
+parlait pêche et chasse et le questionnait spécialement sur les
+différentes espèces de gibier qui gîtent dans les île situées en face de
+la Pointe-à-Lacaille. Joncas répondait de son mieux, tout en se disant
+que la figure de son interlocuteur ne lui allait en aucune sorte.
+
+Pendant ce temps, le Renard-Noir nageait hardiment à l'arrière de son
+canot. Manié par le bras musculeux du Sauvage, l'aviron coupait la
+vague, montait et redescendait avec une puissante régularité. Aussi la
+pirogue glissait-elle avec la rapidité d'un saumon, sur la surface de
+l'eau. Tout occupé que fut le bras du Huron, son oeil ne l'était pas
+moins. Ses regards allaient sans cesse d'un rivage à l'autre, sondant
+chaque anse, scrutant chaque pointe, interrogeant les rochers et les
+buissons qui bordaient la grève de l'île d'Orléans et celle de la côte
+du Sud. Il regardait ainsi pour ne pas être surpris et pour se garder de
+tomber dans une embuscade iroquoise.
+
+Mais les deux rives étaient silencieuses et désertes et nul être vivant
+n'en troublait la solitude, à l'exception, toutefois, de quelque goëland
+dont le blanc plumage se dessinait sur le fond bleu de l'eau et qui,
+perché sur une roche isolée, s'envolait au passage des voyageurs qu'ils
+saluait qu'il saluait de son cri moqueur et strident. Quelques bandes de
+canards et d'outardes sauvages, qui nageaient en plein fleuve, se
+levaient bien aussi de ci et de là, mais avec un grand bruissement
+d'ailes et des cris pour aller s'abattre et continuer un peu plus loin
+leurs ablutions matinales et leurs ébats sur l'eau profonde.
+
+A part ces quelques bruits de la nature, la solitude était complète.
+L'oeil des voyageurs, frappé de ce grand silence qui pesait sur une
+région presque vierge encore, suivait rêveur et surpris le faîte
+onduleux et jaunissant des forêts primitives mirant leurs énormes troncs
+moussus sur les bords de la rive droite du fleuve qui roulait
+majestueusement ses grandes eaux à leurs pieds séculaires.
+
+Dans l'éloignement, à gauche, les hautes Laurentides dressaient dans le
+ciel pur leurs flancs bleuâtres et leurs cimes tourmentées. De ce côté,
+elles bornent fièrement l'horizon et dominent de leurs masses imposantes
+le Saint-Laurent qui semble reconnaître son impuissance à rompre jamais
+cette digue gigantesque, et baise en passant, les pieds comme un esclave
+soumis.
+
+Là-bas, en avant des embarcations, émergeait du sein de l'onde un groupe
+d'îles qui, par un parcours de plus de dix lieues, élèvent au dessus de
+l'eau leurs têtes curieuses comme pour regarder couler les flots.
+
+Enfin, tout au fond, ver le golfe, l'eau seulement, rien que l'eau avec
+le ciel au-dessus; l'immensité et Dieu.
+
+Il pouvait être une heure de l'après-midi et le soleil resplendissant de
+ce beau jour d'automne commençait à incliner du côté de l'Occident. Les
+deux embarcations se trouvaient vis-à-vis de l'endroit, sauvage alors,
+où s'élève aujourd'hui le joli village de Saint-Michel.[22]
+
+[Note 22: A l'époque qui nous occupe (1664) les paroisses suivantes ne
+devaient pas exister sur la côte du sud, entre Lévi et la
+Pointe-à-Lacaille, inclusivement, puisqu'elles ne commencèrent à tenir
+des registres: Beaumont qu'en 1692, Saint-Michel 1698, Saint-Vallier
+1713 et Berthier 1728 seulement.]
+
+A bord de la chaloupe, la conversation languissait. Chacun y suivait le
+cours de ses pensées, regardait l'eau s'enfuir et se laissait bercer,
+avec ses rêveries, au doux roulis des lames.
+
+Seul dans son canot le Renard-Noir allait ramant toujours. Mais depuis
+quelques minutes il se retournait fréquemment pour regarder en arrière.
+Il semblait inquiet. Rien pour le préoccuper en avant. Les rives y
+étaient désertes. Mais là bas, sur le chemin déjà parcouru, quelque
+chose, un point noir entrevu sur l'eau, l'avait troublé. Il avait cru
+voir, à plus d'une lieue en arrière, un canot qui les suivait de loin.
+Maintenant son oeil se lassait en vain d'interroger la surface du
+fleuve. Une éblouissante traînée de lumière, produite par la
+réverbération des rayons du soleil s'étendait sur l'eau tranquille et
+empêchait le Sauvage d'embrasser entièrement en arrière toute la largeur
+du fleuve. A deux ou trois reprises, il lui avait bien semblé entrevoir
+encore cette tache noire et mobile ou milieu de la gerbe lumineuse qui,
+dans un vaste parcours, faisait miroiter l'eau. Mais son oeil ébloui par
+l'éclat des ces innombrables scintillations se fermait aussitôt Malgré
+ses efforts.
+
+Enfin le canot, qui les suivait de loin, après être sorti de cet
+éblouissant foyer de lumière, lui apparut soudain se dirigeant du côté
+de l'île d'Orléans près des rives de laquelle il disparut bientôt.
+
+L'attention du Renard-Noir se trouvait tellement concentrée sur ce seul
+point, qu'il ne remarqua pas deux autres canots qui, sur une ligne
+parallèle au premier, suivaient aussi de loin nos voyageurs, en longeant
+la côte du Sud.
+
+Après avoir constaté que le canot suspect gagnait l'île, le Sauvage pensa
+qu'il n'y avait rien à craindre, et reprit sa quiétude première en
+continuant à ramer de l'avant.
+
+--Si nous mangions quelque chose, dit tout à coup Mme Guillot.
+
+--Mais c'est une fort heureuse idée réplique Mornac.
+
+--Oui, le grand air m'a ouvert l'appétit, dit Jolliet pour se donner un
+peu de contenance; car il n'avait presque point parlé depuis le départ.
+
+Mme Guillot se fit passer le panier aux provisions. Il contenait un
+frugal repas: du pain, du beurre, du lard et du fromage, accompagnés, je
+dois le dire, d'une bonne bouteille de vin d'Espagne.
+
+Ce goûter, pris sur le pouce, mit fin au silence et l'on se remit à
+causer en mangeant. On allait dépasser bientôt la pointe de Berthier. La
+marée commençait à baisser.
+
+--Si le vent tient toujours du _sorouet_, dit Joncas, nous serons
+arrivés dans une heure.
+
+--Nous ne sommes donc pas loin de la Pointe-à-Lacaille, dit Mornac après
+avoir avalé, avec évidente satisfaction, un demi gobelet d'un vin rouge
+et généreux.
+
+--Nous n'avons plus qu'une couple de lieues à faire, répondit Joncas en
+allumant sa pipe, brûle-gueule tout noirci par l'usage.
+
+--Comment nommez-vous ces îles qui s'étendent à notre gauche, demanda
+Mornac à sa cousine qui grignotait des dents blanches une croûte de pain
+dorée.
+
+--Nous avons passé, tout-à-l'heure, l'île Madame. Celle que vous voyez
+là-bas, un enfoncée vers la côte du Nord, est l'île Patience. En deçà,
+et en avant de nous sont l'île aux Reaux et la Grosse-Île, l'île
+Sainte-Marguerite les suit. Après viennent plusieurs petits îlots, puis
+l'île aux Grues, et la dernière que vous apercevez là-bas, en devant,
+l'île aux Oies. Ces deux dernières sont seules habitées par deux ou
+trois familles. Est-ce bien cela, Monsieur Joncas.
+
+--Oui, Mademoiselle, mais il faut, tout de même que vous ayez une fière
+mémoire, puisque vous n'êtes venu ici que deux fois et qu'il y a plus de
+deux ans que je vous ai donné ces noms-là.
+
+--C'est dans le voisinage d'une de ces îles, remarqua Mme Guillot d'un
+air attristé, que mon pauvre père, M. Adrien d'Abancour, se noya avec M.
+Etienne Sevestre, le 2 mai 1640. Ils étaient allés chasser de compagnie
+dans ces parages et l'on suppose que leur canot chavira. Un an plus
+tard, mon premier mari, feu M. Jean Jolliet, trouva les ossements de mon
+père sur le rivage d'une de ces îles, et les apporta à Québec où la
+sépulture en fut solennellement faite.[23]
+
+[Note 23: Dictionnaire généalogique de M. Tanguay, au mot _d'Abancour_.]
+
+--Ces deux ou trois taches blanches que vous apercevez tout là-bas,
+presque à fleur d'eau, sur le bout de l'île aux Oies, repartit Jeanne,
+pour chasser les tristes souvenirs de Mme Guillot, sont l'habitation et
+les bâtiments qui appartenaient à la famille Moyen, avant qu'elle n'eût
+été massacrée par les Iroquois.
+
+--Y a-t-il longtemps de cela? demanda Mornac.
+
+--Il y a, je crois, neuf ans, mon cousin, que ce funeste évènement eut
+lieu. Le sieur Moyen, bourgeois de Paris, qui était établi avec sa
+famille, dans l'île aux Oies, fut surpris dans sa maison par des
+Agniers, pendant que ses serviteurs étaient absents. Il fut tué avec sa
+femme, ses enfants, ainsi que ceux du sieur Macard, furent emmenés
+captifs. L'aînée des deux demoiselles Moyen se maria, deux ans plus
+tard, avec le brave sergent-major, Lambert Closse, le héros de Montréal
+qui a été tué aux environs de cette ville, il y a deux ans, dans un
+combat contre les Iroquois. [24]
+
+[Note 24: «L'île aux Oies avait été concédée par la compagnie de la
+Nouvelle-France à M. de Montmagny, qui visitait souvent ce lieu, pour y
+jouir du plaisir de la chasse. Après le départ de M. de Montmagny, son
+procureur en vendit la moitié au sieur Louis Théandre Chartier de
+Lotbinière, et l'autre moitié au sieur Moyen qui conduisait des travaux
+considérables lorsqu'il y fut tué.» M. Ferland (Archives du greffe de
+Québec, actes de Jean Durand, Notaire, 1654.)]
+
+Tout en devisant ainsi, on arriva, sur les deux heures et demie à la
+Pointe-à-Lacaille qui avançait dans le fleuve ses arpents de rochers
+boisés.
+
+Quand on l'eut dépassée d'une centaine de perches, le jeune Jolliet
+remit à Joncas la barre du gouvernail, car il fallait ne pas manquer
+l'embouchure et le chenal de la petite rivière à Lacaille, manoeuvre
+assez difficile, vu la longueur des battures et le peu de profondeur de
+l'eau.
+
+L'embarcation inclina à droite en gagnant la rive sud, basse, plate et
+partout boisée à l'exception, toutefois d'une centaine d'arpents carrés
+qui étaient défrichés et ensemencés, et où s'élevaient trois ou quatre
+maisons de bois blanchies à la chaux, dont la plus grande et la plus
+rapprochée, sur la rive ouest de la petite rivière à Lacaille,
+appartenait à Mme Guillot.
+
+A l'une des croisées de cette habitation flottait une banderole bleue
+pour signifier aux arrivants qu'ils n'avaient rien à craindre et que
+tout aux environs était tranquille.
+
+En entrant dans la rivière à Lacaille, aux acores basses, garnies
+d'ajoncs et de broussailles, le Renard-Noir jeta un dernier coup d'oeil
+en arrière. Mais il ne remarqua rien d'insolite. L'éloignement
+l'empêchait de distinguer un canot d'écorce qui, à deux lieues au large,
+venait de s'arrêter vis-à-vis de nos voyageurs et près de l'île
+Sainte-Marguerite avec les bords de laquelle il se confondait facilement
+pour quiconque ignorait, en ce lieu, la présence de la pirogue. D'un
+autre côté, si la Pointe-à-Lacaille ne se fût pas interposée entre les
+regards du Huron et le rivage de Berthier, il aurait certainement
+distingué deux canots qui faisaient force de rames en rasant de près la
+côte du Sud. Ces derniers, suivant la manoeuvre du canot isolé qui
+venait de s'arrêter près de l'île Sainte-Marguerite, et qu'une attention
+soutenue et prévenue permettaient à leurs yeux de lynx d'entrevoir au
+large, arrêtèrent aussi leur course à peu près une demi-lieue au-dessus
+de la Pointe-à-Lacaille.
+
+Ceux qui montaient ces deux derniers canots débarquèrent sur le rivage
+et s'enfoncèrent dans les bois plein d'ombre et de silence où ils firent
+halte, après avoir emporté leurs pirogues avec eux.
+
+De l'autre côté, le canot de l'île Sainte-Marguerite venait aussi de
+disparaître tout à fait.
+
+Pendant ce temps-là, nos connaissances, réjouies d'être arrivées sans
+encombre, mettaient pied à terre à quelques pas de l'habitation de Mme
+Guillot, où la femme de Joncas reçut ses maîtres avec un joyeux
+empressement.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ SOUVENIRS DU PASSÉ
+
+
+Lorsque vous sortez du bassin de Saint-Thomas de Montmagny et que vous
+remontez le fleuve en longeant la côte du Sud, vous apercevez, à peu
+près une demi-lieue en avant, une humble rivière qui traîne ses eaux
+vaseuses jusqu'au Saint-Laurent. C'est la rivière à Lacaille près de
+l'embouchure de laquelle s'élevait jadis le premier village de
+Saint-Thomas.
+
+De cet établissement primitif que portait le nom de Pointe-à-Lacaille, à
+peine reste-t-il, à demi enfouies au pied de la falaise, quelques
+pierres qui firent autrefois partie des murailles de la vieille église
+bâtie et bénite en 1686, sur un terrain concédé par le sieur Guillaume
+Fournier au missionnaire de l'endroit, Messire Morel.[25]
+
+[Note 25: Le terrain donné pour y bâtir une église, un presbytère et
+leurs dépendances, avait trois arpents en superficie. Je trouve ces
+renseignements dans un manuscrit intitulé «Mémoires touchant la paroisse
+de St. Thomas, Pointe-à-Lacaille, etc.», et dû aux recherches de feu
+Messire Robson, autrefois curé de l'île-aux-Grues. D'après M. Robson,
+l'on donna le nom de St. Thomas à cette église, en considération du
+premier missionnaire M. Thomas Morel. De là le nom actuel de ma paroisse
+natale.
+
+Le manuscrit de M. Robson est actuellement en la possession de Mme
+Patton, à St. Thomas.]
+
+Le lecteur curieux de connaître l'histoire de la vieille église peut se
+renseigner en lisant les jolies pages que M. Eugène Renault a
+consacrées, dans les _Soirées Canadiennes_ de 1864, à ces ruines que les
+flots rongeurs ont fini par entraîner avec eux dans le lit du fleuve.
+
+Pour moi, comme l'époque où j'ai placé le présent récit me reporte à
+vingt ans avant la construction de la vieille église, je ne m'occuperai
+pas d'avantage des souvenirs qui se rattachent à ses ruines. Il me
+suffira de dire qu'un siècle après l'érection du petit temple de la
+Pointe-à-Lacaille, les habitants du lieu voyant que les flots avaient
+depuis cent ans, rongé une douzaine d'arpents de la falaise, et
+menaçaient d'envahir bientôt la chapelle et les habitations du hameau,
+abandonnèrent tout-à-fait un endroit si dangereux, et s'en allèrent, à
+une demi-lieue plus bas, construire une autre église et de nouvelles
+demeures sur les lieux où s'élève aujourd'hui le grand village de
+Saint-Thomas. J'allais dire la petite ville de Montmagny, mais j'ai
+craint que mon titre d'enfant de la place ne me fit taxer d'orgueil.
+
+J'ai déjà dit, je crois, qu'il n'y avait à la Pointe-à-Lacaille, en
+1664, que deux ou trois maisons d'assez pauvre apparence. C'est qu'en
+effet l'établissement commençait à peine, et qu'il devait bien s'écouler
+une quinzaine d'année, après la venue des premiers colons, lorsqu'on
+crut devoir y tenir les registres, en 1679.
+
+Selon l'opinion de M. l'abbé Tanguay, et c'est la plus naturelle, le nom
+qui désignait la Pointe-à-Lacaille, lui vient de M. Adrien d'Abancour
+dit Lacaille, noyé en 1640 dans les îles situées en face. M. d'Abancour
+aurait été le premier propriétaire de la pointe et de la petite rivière
+qui portent encore le surnom de Lacaille.
+
+D'abord la propriété de M. de Montmagny auquel le roi l'avait cédée le 5
+mai 1646, (voir _Bouchette's Topography of Canada_) la seigneurie de
+Saint-Luc, aujourd'hui Saint-Thomas, appartint ensuite à Noël Morin qui,
+en 1680 mourut chez son fils Alphonse, lequel s'était établi à la
+Pointe-à-Lacaille. Leurs nombreux descendants portent le nom de
+Morin-Valcourt.
+
+Le gendre de Noël Morin, Gilles Rageot, notaire royal et garde-notes à
+Québec, devint après son beau-père, seigneur du fief de Saint-Luc,
+Rivière-à-Lacaille. Le sieur Louis Couillard de L'Espinay, fils de
+Guillaume Couillard et Guillemette Hébert, succéda, vers la fin du
+dix-septième siècle aux droits des trois premiers seigneurs.
+
+Ceux qui sont familiers avec notre histoire savent quelle était
+l'organisation qui présidait à l'établissement des paroisses dans la
+colonie naissante de la Nouvelle-France. Le roi y cédait un fief à celui
+de ses sujets qu'il en jugeait digne et qui, en retour devait à couronne
+foi et hommage, avec l'aveu, le dénombrement et le droit de quint, etc.,
+à chaque mutation. Ce seigneur divisait son fief en fermes qu'il
+concédait lui-même à raison d'un ou deux sols par arpent et d'un
+demi-minot de blé pour la concession entière. Les censitaires devaient,
+en échange, faire moudre leur grain au moulin du seigneur auquel ils
+donnaient la quatorzième partie de la farine pour droit de mouture, et
+payer, pour lods et ventes, le douzième du prix de leur terre.
+
+Bien qu'à l'origine les seigneurs possédassent au Canada le redoutable
+droit de haute, moyenne et basse justice, ils ne l'exercèrent que
+rarement et l'histoire n'en mentionne aucun abus. A vrai dire, nos
+seigneurs étaient plutôt des fermiers du gouvernement que les
+représentants de ces feudataires et tyrans du moyen-âge qui traitaient
+le peuple comme du vil troupeau d'esclaves taillables et corvéables à
+merci. Aussi bien, comme le disait Frontenac en 1673, le roi
+entendait-il qu'on ne les regardât plus que comme des engagistes et des
+seigneurs utiles. Partant de là et considérant les résultats obtenus,
+l'on peut dire que ce système de colonisation était l'un des meilleurs
+que l'on pouvait mettre en usage à cette époque, vue que les seigneurs
+avaient le plus grand intérêt à attirer des colons sur leur fief et à
+les bien traiter pour en augmenter rapidement le nombre.
+
+Aux temps difficiles où se reporte cette histoire, chaque petit bourg
+avait son fort où l'on se réfugiait en cas d'alerte pour résister aux
+bandes d'Iroquois qui rôdaient continuellement par toute la colonie. Ce
+fort consistait en une enceinte de pieux et occupait habituellement le
+centre du bourg. Il entourait assez souvent la demeure seigneuriale et,
+quelquefois, était défendu par de petites pièces de canon dont les
+Sauvages avaient grand'peur.
+
+En 1664, il n'y avait pas encore de seigneur résidant au petit
+établissement de la Pointe-à-Lacaille et M. Louis Couillard de l'Espinay
+ne devait se faire construire un manoir aux abords du bassin de
+Saint-Thomas que plusieurs années après; de sorte que la demeure de Mme
+Guillot, qui se trouvait la plus ancienne et la plus grande, était
+protégée par une enceinte de palissades hautes d'une quinzaine de pieds
+et qui entourait à la fois la maison, la grange et les dépendances,
+toutes situées sur la rive gauche de la Rivière-à-Lacaille.[26]
+
+[Note 26: C'est-à-dire sur la rive opposé à celle où l'on trouve encore
+des vestiges de la Vieille-Église. La propriété qui borde ainsi la rive
+gauche de la Rivière-à-Lacaille, près de son embouchure, appartient
+maintenant à mon bon ami, M. L. H. Blais, qui, plus sensible aux joies
+de la famille et aux douces occupations domestiques, qu'aux soucis de la
+politique, vient de se retirer volontairement de la vie publique où ses
+talents lui assuraient pourtant un bien beau rôle.]
+
+Les détails qui précèdent laissent voir, en peu de mots, comment se
+formaient les paroisses dans les premiers temps de la colonie.
+
+Nous rejoignons nos personnages dans l'habitation de Mme Guillot, sur le
+six heures du soir, avant le souper. Tandis que la maîtresse de céans
+s'occupe à ranger les assiettes sur une grande table carrée, au milieu
+de la cuisine, et que la femme de Joncas, est à moitié enfouie sous le
+haut manteau de la cheminée où la flamme pétille gaîment et rougit le
+frais visage de la jeune fermière qui surveille avec recueillement la
+cuisson d'une omelette au lard, Jeanne de Richecourt, Mornac et Jolliet,
+debout devant les deux fenêtres de la cuisine qui regardent sur le côté
+du nord, assistent silencieux au coucher du soleil.
+
+Aussi le spectacle qui attirait leur attention est-il propre à captiver
+des âmes jeunes et passionnées.
+
+Globe de flamme incandescente, le soleil s'inclinait à l'occident vers
+la cime des Laurentides derrière laquelle il allait bientôt disparaître.
+Eclairé fortement par les derniers rayons de l'astre, le sommet du Cap
+Tourmente se découpait ainsi qu'un immense diadème aux dentelures d'un
+or ardent comme celui de la Guinée, pendant que le reste du cap reposait
+à demi effacé dans l'ombre.
+
+On aurait dit le grand génie du fleuve, agenouillé sur les bords de son
+empire et la tête perdue dans les nuages roses du couchant. Sur le
+parcours de six lieues qui sépare en cet endroit les deux rives, une
+immense traînée de flamme étreignait le fleuve dont les eaux
+paraissaient bouillonner sous ce brûlant contact. A l'horizon, au-dessus
+du soleil et des montagnes, de grands nuages rouges frangés de
+brillantes teintes cuivrées se déployaient dans l'espace, comme de longs
+drapeaux de pourpre et d'or, dont les reflets coloraient en rose la tête
+des monts et le dos rugueux des îles que l'on aurait cru voir flotter au
+milieu du Saint-Laurent. Ainsi éclairés, ces îlots semblaient être de
+gigantesques cétacés rougeâtres, qui seraient surgis brusquement des
+eaux pour contempler ce merveilleux spectacle du roi de la nature, se
+couchant au milieu de sa cour et environné des splendeurs de sa gloire.
+A la fin du jour ainsi qu'à l'aurore, la nature entière tressaille d'une
+telle exubérance de vie que les objets, même inanimés, nous semblent
+s'agiter comme pour saluer l'astre puissant chargé par Dieu de féconder
+la terre.
+
+La main droite appuyée sur l'épaule de son cousin Mornac, la tête
+légèrement inclinée, ses grands yeux bruns animés par cette scène
+grandiose, Jeanne de Richecourt se laissait doucement bercer au roulis
+extatique de sa rêverie. La lumière rouge du couchant jetait sur sa
+figure de fauves reflets qui, plus accentués encore sur les ondes
+luisantes de sa chevelure noire où ils ruisselaient comme des traits de
+feu, faisaient ressembler la jeune fille à ces brunes madones que le
+soleil chaud de leur beau pays inspirait aux artistes de l'Espagne.
+
+Accoudé sur une autre fenêtre, à quelques pieds de Jeanne, Louis Jolliet
+pensait en soupirant:
+
+--Qu'elle est belle, ô mon Dieu!... Et jamais pour moi!...
+
+--Sandious! tout beau, mon coeur! se disait Mornac en contemplant sa
+belle parente, je crois que vous palpitez plus vite qu'à l'ordinaire. Ah
+çà! chevalier, mon ami, allez-vous donc vous énamourer sottement d'une
+cousine que vous connaissez à peine, vous autrefois la terreur des
+belles?... Après tout, mon gentilhomme, savez-vous qu'elle est
+furieusement gentille, votre parente! Oui, mordious!...
+
+Dans l'ombre, à quelques pas en arrière, la figure sombre comme celle de
+Méphistophélès auprès de Faust et de Marguerite, Vilarme examinait les
+jeunes gens et fronçait ses épais sourcils roux.
+
+--Regardez-vous tant que vous voudrez, mes agneaux, grommelait-il en
+dedans; mais je suis près de vous et tant que j'y resterai, vous pourrez
+difficilement échanger vos confidences. Quant à toi, pauvre petit Jolliet,
+tu peux, si cela te plaît te crever le ventre de tes soupirs. Je ne te
+crains pas, car elle ne se doute même point de ton sot amour d'écolier.
+
+Déjà, cependant, le soleil descend et disparaît en arrière des montagnes
+qui, peu à peu, se sont assombries. Seuls les nuages rouges et dorés qui
+drapent l'horizon reçoivent encore, grâce à leur élévation le reflet des
+rayons du soleil, et ont conservé leurs brillantes couleurs. Mais à
+mesure que l'astre s'enfonce dans ces régions alors inconnues du
+nord-ouest, les nues ainsi éclairées passent par gradation du rouge
+pourpre au rose, du rose pâle au jaune clair, et leurs dernier lambeaux
+d'un blanc lumineux vont s'éteindre à côté de la première étoile dont la
+sereine lumière s'allume au fond du firmament dans l'ombre de la nuit
+tombante.
+
+--Allons! Mademoiselle et Messieurs, le souper est servi, fit Mme
+Guillot en se frappant les mains pour tirer ses hôtes de leurs rêveries.
+Et tous vinrent se placer autour de la table à chaque bout de laquelle
+fumaient de riches omelettes aux paillettes dorées et croustillantes.
+
+Comme bien on le pense, l'appétit ne fit pas défaut à nos voyageurs et
+l'entrain augmentant à mesure que la faim se satisfaisait, la causerie
+devint bientôt générale et très-animée. Mme Guillot se piquait d'amuser
+ses hôtes, Mornac faisait de l'esprit, Jeanne, toute heureuse de sentir
+à coté d'elle un sûr appui, n'avait pas été si gaie depuis longtemps et
+Jolliet influencé par l'animation commune avait, par moment, d'heureuses
+saillies. Seul Vilarme aurait pu faire une ombre trop prononcée dans ce
+gai tableau; mais sentant combien sa position deviendrait gênante et
+ridicule s'il continuait à garder ses funèbres airs de croque-mort, il
+s'efforçait d'être aimable.
+
+L'heure du souper s'écoula donc rapide et enjouée.
+
+Lorsqu'on sortit de table, le jour avait fait place à la nuit qui
+s'étendait sereine et calme sur les sauvages régions d'alentour.
+
+En se levant de table, Jolliet porta sa chaise auprès du mur et tout à
+côté de l'une des fenêtres qui regardaient sur le nord; puis il se
+rapprocha vivement de la croisée en s'écriant:
+
+--Oh! venez donc voir la belle aurore boréale!
+
+On accourut aux fenêtres et chacun put contempler la scène féerique
+offerte ce soir-là, par le ciel et la terre.
+
+D'abord d'une teinte égale et uniforme, une grande lueur blanche, qui
+s'élevait du côté du nord et montait dans l'espace, se fendit en
+millions de striures lumineuses et frangées comme les innombrables
+stalactites suspendues à la voûte de grottes merveilleuses, et sur
+lesquelles la lumière des torches se réfléchit avec des scintillations
+infinies.
+
+Ces grands courants, d'un blanc éclairé, commencèrent à se mouvoir, à
+courir avec rapidité sur le fond du ciel sombre. Tantôt avec la vitesse
+de la fusée qui part, ils se déroulaient dans le firmament comme
+d'immenses rubans de satin blanc et moiré qui ondulaient sur l'obscurité
+de la nuit avec des reflets argentés. Puis, comme secoués par un souffle
+mystérieux, ils se balançaient un moment au-dessus de la terre assombrie
+et se repliaient soudain sur eux-mêmes avec la promptitude d'un éclair
+qui s'éteint.
+
+Reprenant après leur nuance égale et primitive, ils allaient se
+développer au-dessus de l'horizon comme un large turban, enroulé sur la
+tête du globe, et qui faisait miroiter dans l'infini son céleste tissu
+piqué ça et là de fils d'or figuré par des étoiles scintillant au
+travers de ces vaporeuses clartés.
+
+Tantôt ils se séparaient distinctement, et, ainsi qu'une folle troupe
+d'esprits titaniques, il couraient aux quatre coins de l'horizon,
+formaient une gigantesque chaîne et dansaient autour des mondes la ronde
+la plus fantastique et la plus échevelée.
+
+Ils allaient, tournant si vite, qu'à les regarder, l'oeil se sentait
+pris de vertige, quand tout-à-coup, ce grand cercle mouvant se resserre,
+se rétrécit encore, s'amincie vers son centre et s'arrête immobile, mais
+toujours lumineux, au milieu du ciel où il forme un soleil énorme dont
+les rayons sans nombres dardent en dehors leurs traits pâles et
+tremblotants. Sombre d'abord, le centre de cet astre éphémère prend
+bientôt une couleur rougeâtre qui devient pourpre en un mouvement,
+tandis qu'un brillant météore s'allume au sein de ce soleil étrange,
+éclate, tombe vers la terre, en laissant à sa suite une fugitive traînée
+tricolore, jaune verte et rouge, et va s'abîmer au loin vers le bas du
+fleuve qui s'empourpre un instant d'une teinte enflammée, puis rentre
+dans l'obscurité.
+
+Et, comme si c'était un signal de retraite, le cercle aux rayons agité
+là-haut se brise, et les courants de lumières diaphane se dispersent et
+s'éteignent dans l'air, poursuivis par la lueur sanglante du centre,
+laquelle grandit, s'épaissit, s'étend victorieuse dans l'insondable
+coupole du ciel qui longtemps, durant la nuit, garda cette couleur d'un
+rouge effrayant. [27]
+
+[Note 27: On sait que les années 1663 et 1661 furent remarquables, au
+Canada, par les phénomènes célestes et terrestres qui frappèrent
+d'étonnement et même d'épouvante tous les esprits du temps.]
+
+Les spectateurs de cette scène grandiose restèrent silencieux tous le
+temps qu'elle dura.
+
+Quand le météore s'éteignit dans le fleuve, Mornac s'écria:
+
+--Voilà, sandis! qui est magnifique!
+
+--Ce spectacle est en effet terriblement beau, repartit Mlle de
+Richecourt. Il me rappelle ceux qui précédèrent le tremblement de terre
+de l'hiver dernier. Dieu nous garde, cette année de semblables
+agitations.
+
+--Ce fut donc bien effrayant? demanda Mornac en accompagnant cette
+question d'un regard brûlant qui fit baisser les longs cils noirs de
+Mlle de Richecourt.
+
+--Oh! oui! répondit Jeanne.
+
+--Mais veuillez alors m'en faire le récit?
+
+--Bien volontiers, mon cousin. Sachez d'abord que, durant l'automne de
+1662, le ciel sembla nous donner des avertissements par des phénomènes
+pareils à ceux d'aujourd'hui et plus terribles encore. «Au milieu du
+mouvement rapide et brillant des aurores boréales, des météores ignés,
+sous la forme de serpents embrasés, s'enlaçaient, les uns dans les
+autres et volaient par les airs, portés sur des ailes de feu. Tout le
+monde put voir à Québec un grand globe de flammes qui faisait un assez
+beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes
+parts n'eussent mêlé de frayeur le plaisir qu'on prenait à le voir. Les
+habitants de la côte de Beaupré en remarquèrent un semblable s'étendant
+au-dessus de leur champs comme une grande ville dévorée par l'incendie.
+Leur terreur fut extrême, car ils crurent qu'il allait tout embraser. Un
+même météore parut sur Montréal; mais il semblait sortir du sein de la
+lune, avec un bruit qui était celui des canons et des trompettes, et
+s'étant promené trois lieues en l'air, fut se perdre enfin derrière la
+grosse montagne dont la ville porte le nom.»[28]
+
+[Note 28: Relation du P. Jérôme Lalemant.]
+
+Ces phénomènes continuèrent de se faire voir durant une partie de
+l'hiver, lorsque arriva le lundi gras qui était le cinquième jour de
+février. «La journée avait été belle et sereine. Bien des gens avaient
+commencé à célébrer le carnaval par les amusements ordinaires, lorsque,
+vers les cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'étendue du
+pays un frémissement de la terre, suivi d'un bruit ressemblant à celui
+que feraient des milliers de carrosses lourdement chargés et roulant
+avec vitesse sur des pavés. Bientôt cent autres bruits se mêlèrent à ces
+deux premiers: tantôt l'on entendait le pétillement du feu dans les
+greniers, tantôt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues
+se brisant contre le rivage; quelquefois on aurait dit une grêle de
+pierres tombant sur les toits; le sol se soulevait et s'affaissait d'une
+manière effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit;
+les cloches des églises et le timbre des horloges sonnaient; les maisons
+étaient agitées comme des arbres, lorsque le vent souffle avec violence;
+les meubles se renversaient, les cheminées tombaient, les murs se
+lézardaient; les glaces du fleuve, épaisses de trois ou quatre pieds,
+étaient soulevées et brisées comme dans une soudaine et violente
+débâcle. Les animaux domestiques témoignaient leur crainte par des cris
+et des hurlements; les poissons eux-mêmes étaient effrayés, et, au
+milieu de tous les sons discordants, l'on entendit les rauques
+soufflements des marsouins aux Trois-Rivières où jamais on n'en avait
+entendu auparavant.»
+
+--En effet, ce devait être effrayant, dit Mornac avec un sourire. Mais
+passant par votre bouche charmante, ces détails sont ravissants.
+
+--Ne raillez pas, chevalier, car tout brave que vus soyez, vous auriez
+eu frayeur comme tous ceux qui furent témoins de ce bouleversement.
+«Bien que personne ne fût blessé, ni aucune maison renversée, la pensée
+que la fin du monde arrivait, s'était emparée des esprits; aussi se
+croyant aux portes de l'éternité, chacun se préparait au jugement
+dernier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblèrent au jour
+de Pâques, par le grand nombre de personnes qui s'approchèrent de la
+sainte table, et tout le temps du carême continua de présenter le
+spectacle le plus édifiant.»[29]
+
+[Note 29: Voir les relations du temps.]
+
+--Et vous pensez que les phénomènes célestes qui apparurent l'automne
+précédent étaient des signes précurseurs du tremblement de terre?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Alors ceux de ce soir nous annonceraient donc aussi quelque malheur?
+reprit l'incrédule Mornac en souriant.
+
+--Tenez, mon cousin, si vous voulez m'en croire, répondit Jeanne avec un
+air des plus sérieux, ne badinez pas là-dessus.
+
+--Non, Seigneur! s'écria soudain la femme de Joncas qui allumait une
+chandelle. Non, Monsieur, ne vous moquez pas de ces choses-là. Cela nous
+porterait malheur.
+
+--C'est vrai! fit Mme Guillot en jetant un regard de tendresse sur son
+fils.
+
+Mornac s'apercevant que son esprit railleur paraissait affecter
+péniblement les dames, dit d'un ton plus sérieux au Renard-Noir qui, les
+yeux encore fixés sur le ciel rouge, n'avait pas prononcé un mot depuis
+le souper:
+
+--Et vous, chef, que pensez-vous de ces choses-là?
+
+Après un moment de silence, le Huron répondit:
+
+--Le pauvre Sauvage n'a pas toute la science d'un homme blanc, et ses
+croyances, bien qu'il soit aussi chrétien, son différentes des tiennes
+sur beaucoup de choses. Tu ne vois, sans doute, dans ces signes que des
+effets produits par une cause naturelle. Mais mes pères à moi m'ont
+appris, et je respecte à ce sujet leurs enseignements, que ces brillants
+esprits qui courent ainsi le soir, dans le territoire des nuages, sont
+les âmes de nos ancêtres qui s'agitent là-haut pour avertir leurs petits
+fils d'un danger prochain. Lorsque nous fûmes chassés par nos ennemis
+des bords du grand lac, où blanchissent maintenant les os desséchés de
+tous ceux qui nous furent chers, nos tribus en reçurent longtemps
+d'avance, l'avertissement par de pareils signes. Mais le Grand-Esprit
+avait frappé ses fils d'aveuglement. Comme des vieillards qui, sur le
+soir de la vie, ne peuvent plus distinguer la lumière du feu de leur
+cabane, nous étions frappés d'aveuglement. Bien loin d'être sur leur
+gardes mes frères, malgré mes conseils et ceux de quelques anciens, se
+laissèrent surprendre par l'ennemi et la grande nation huronne fut
+écrasée, le peu qui en restait arraché du pays aimé de ses pères et
+dispersé au loin comme les feuillages de la forêt sous le souffle
+puissant des vents de l'automne.
+
+--J'ai entendu parler, en effet, des malheurs de votre race, dit Mornac
+qui ne raillait plus. Mais j'en aimerais bien entendre le récit de la
+bouche même de l'un des acteurs de cette tragédie. Cependant j'ai peur
+de réveiller vos douleurs en vous priant de me les raconter.
+
+Le Huron réfléchit et dit:
+
+--Le guerrier vaincu doit songer quelquefois à ses défaites pour en
+savoir éviter de nouvelles, et penser aux maux que lui ont fait ses
+ennemis pour ne pas oublier que la vengeance est douce au coeur de la
+victime tant qu'il lui reste encore un battement de vie. Mon fils est
+jeune et la parole d'un guerrier, qui pourrait être son père par l'âge
+et l'expérience, lui sera d'un enseignement utile en lui exposant la
+ruine d'une nation autrefois maîtresse de ces contrées.
+
+Durant cet échange de paroles entre le Huron et Mornac, les dames
+étaient allées s'asseoir auprès du feu qui flambait dans la cheminée,
+Jeanne à côté de Mme Guillot. Toutes deux s'occupaient à des travaux
+d'aiguille, tandis que la femme de Joncas, après avoir tout rangé dans
+sa cuisine, s'asseyait auprès de son rouet à quelque distance de sa
+maîtresse et se mettait à filer.
+
+Mornac, pour ne pas paraître poursuivre sa belle parente, s'adossa
+contre la fenêtre, à côté de Jolliet, et Vilarme auprès d'eux. Joncas,
+qui venait d'allumer sa pipe avec un des tisons de l'âtre, fumait en
+silence à côté de sa femme, un peu perdus tous les deux dans l'ombre.
+Quant au Renard-Noir, il alla s'appuyer contre l'un des pans de la
+cheminée. Là, debout, la figure à demi éclairée par les lueurs du foyer,
+regardant ses auditeurs en face, il commença d'une voix profonde et
+grave:
+
+--La forêt avait reverdi seulement quatre fois au-dessus de ma jeune
+tête, lorsque le grand chef des blancs, qu'ils appelaient Champlain,
+vint établir, sur le cap de Stadaconna, la vaste bourgade que nous avons
+quittés au commencement du jour qui vient de s'éteindre. Depuis ce
+temps-là l'hiver a soixante fois blanchi les branches des bois.
+
+«Notre nation, celle des Ouendats que les blancs ont nommés Hurons,
+était la plus puissante de toutes les tribus qui couvraient les terres
+de chasse du Canada. Les armes et le nombre de ses guerriers la
+faisaient respecter au loin. La petite peuplade des Iroquois osait
+pourtant croiser ses tomohâks avec les nôtres et ne craignait même pas
+de nous attaquer. Ses guerriers étaient moins nombreux, mais plus unis,
+plus vigilants, plus rusés, plus cruels que les nôtre porté à préférer
+les expéditions de chasse aux courses continuelles dans les sentiers de
+guerre. Que mes frère blancs ne croient pas que nos guerriers, une fois
+au combat, fussent moins braves, moins forts, moins agiles que ceux des
+Cinq Cantons. Mes frères se tromperaient. Mais ce que finit par causer
+la perte de ma nation, c'est que le Grand-Esprit a toujours donné à ses
+enfants hurons des coeurs plus doux et des yeux moins épris de la vue du
+sang que ceux de nos ennemis. Tandis que les Iroquois ne craignaient
+point de venir se cacher aux environs de nos villages pour enlever
+quelques chevelures, nos guerriers, qui rêvaient de grandes chasses aux
+caribous, se laissaient quelquefois surprendre jusque dans leurs
+cabanes.
+
+«Nous étions encore les plus nombreux et les plus forts, lorsque dans
+l'été qui suivit l'arrivée du puissant chef blanc, mon père Darontal,
+qui était le grand capitaine de notre nation, pria le vôtre
+d'accompagner, avec quelques soldats blancs, nos hommes de guerre dans
+une expédition contre les Cinq Cantons iroquois. Vos armes merveilleuses
+et terribles alors inconnues aux enfants de la forêt, devaient nous
+aider beaucoup en frappant nos ennemis d'épouvante. Ce qui arriva. Dès
+que les Iroquois eurent vu les éclairs, entendu le tonnerre sortir de
+vos armes et jeter la mort dans leurs rangs, ils se sauvèrent dans les
+bois où nos guerriers les poursuivirent bien loin. Je me souviens
+d'avoir entendu raconter cette victoire par mon père lorsqu'à son
+retour, il suspendit au poteau du ouigouam, les scalps des ennemis qu'il
+avait tués.»
+
+Au souvenir des exploits de son père, la figure bronzée de Renard-Noir
+s'anima d'un noble orgueil. Ses yeux, où les lueurs de foyer venaient se
+réfléchir, semblaient lancer des flammes. Après quelques instants de
+silence il reprit:
+
+«--J'avais continué de croître et mes yeux avaient vu dix fois la neige
+fondre autour de nos cabanes, lorsque le grand chef blanc vint passer un
+hiver sous le ouigouam de mon père Darontal.[30] C'était à la suite
+d'une seconde expédition contre nos ennemis les Iroquois. Elle avait été
+moins heureuse que la première, et les nôtre avaient été obligés de s'en
+revenir au pays, après voir tué pourtant beaucoup d'ennemis. La saison
+des neiges était proche et nos guerriers n'avaient pas voulu se hasarder
+à escorter votre capitaine jusqu'à Stadaconna. Ils l'avaient décidé à
+passer l'hiver dans une de leurs bourgades. Votre chef choisit celle de
+Carhagouba parce que mon père, qui était son ami, l'habitait. C'était le
+plus grand village des attignaoantans.
+
+[Note 30: On sait que Champlain fut obligé d'hiverner, en 1616, au pays
+des Hurons, et qu'il y fut l'hôte de l'un des principaux chefs nommé
+Darontal.]
+
+«C'est alors que je le vis, cet illustre capitaine qui savait toutes les
+choses que le Grand-Esprit peut donner aux hommes de connaître. Depuis
+longtemps le bruit de son nom et de sa puissance avait frappé l'oreille
+des femmes, des enfants et des vieux de notre nations, qui ne l'avaient
+pas encore vu. Toutes les familles de la bourgade allèrent au-devant de
+lui. Des coureurs nous avaient annoncé d'avance sa prochaine arrivée.
+Quand il parut nos yeux n'étaient pas assez grands pour le regarder et
+chacun admirait sa bonne mine, ses armes étranges et terribles et ses
+riches vêtements.
+
+«Pendant l'hiver qu'il passa sous le ouigouam de mon père, il me prit en
+amitié, à la lueur du feu de la cabane, il commença à m'initier au
+secret de deviner dans vos livres les signes visibles de la pensée. En
+retour, je le suivais partout, je prenais soin des ses armes et
+l'accompagnais à la chasse où je lui étais utile en portant ses
+munitions et le gibier qu'il tuait.
+
+«Je m'attachai tant à lui que je demandai à mon père d'accompagner le
+grand capitaine à Stadaconna quand le printemps fut revenu. Ce qui me
+fut permis lorsque le chef blanc eut dit à Darontal qu'il consentait à
+m'emmener et à me garder avec lui tout le temps que je voudrais.
+
+«Quand la glace qui couvrait les grands lacs se fut en allée, je
+descendis la longue rivière avec l'escorte qui accompagnait les blancs.
+
+«Durant bien des lunes je demeurai à Stadaconna auprès du savant
+capitaine. J'achevai d'apprendre à lire, et, instruit dans votre
+religion par des robes noires, j'eus la tête lavée par l'eau qui rend
+chrétien. J'assistai à l'agrandissement du village de Québec et pris
+part aux travaux que dirigeaient le grand maître qui portait bien son
+nom puisque celui-ci veut dire _champ fertile_.
+
+«J'avais vu l'été réchauffer vingt-quatre fois la terre, lorsque
+d'autres blancs, ennemis des vôtre,[31] s'en vinrent déclarer la guerre
+à nos amis qui, en plus petit nombre et affaiblis par la faim, se
+rendirent prisonniers aux Yangees [32] qui les emmenèrent tous sur leurs
+grands canots par delà le vaste lac salé.
+
+[Note 31: Kirtk et les troupes anglaises.]
+
+[Note 32: Le mot Anglais était trop dur à prononcer pour une bouche
+sauvage. Aussi les Iroquois et les Hurons disaient-ils _Yangees_; d'où
+le mot _Yankees_.]
+
+«Privé de mon second père, le grand capitaine blanc, et plein de haine
+contre les étrangers nouveaux venus dont je ne comprenais pas le langage
+je m'échappai sur un canot et m'en retournai au pays des Ouendats.
+
+«Ce fut alors que la belle Fleur-d'Étoile [33] se trouva sur le sentier
+de ma jeunesse. Nous chassions près des bords du la Ouentaron [34],
+lorsque la jeune fille m'apparut un soir sur le rivage. Elle venait de
+se baigner et l'eau ruisselait sur son beau corps, que rougissaient les
+rayons du soleil couchant. J'avais déjà remarqué Fleur-d'Étoile entre
+toutes les vierges du village de Teanaustayé, et chaque fois que je
+l'avais rencontrée mon coeur avait battu plus vite. Je m'approchai
+d'elle et lui dis: «Fleur-d'Étoile veut-elle être la femme du
+Renard-Noir?» Elle sourit et répondit: «Fleur-d'Étoile sera bien
+heureuse d'habiter le même ouigouam que le Renard-Noir, si le jeune
+guerrier peut se rendre à la nage jusqu'à l'autre côté du lac et revenir
+de même sans s'arrêter. Fleur-d'Étoile aime les hommes braves et forts.»
+
+[Note 33: Ce nom que le Renard-Noir donne à la jeune fille est dérivé de
+celui d'une plante indigène, l'étoile jaune ailée (aster). «La tige de
+cette plante a environ deux coudées de haut, elle est rondes et fort
+chargée de feuilles d'un vert obscur. Ses fleurs jaunes sont en étoiles
+rondes et naissent à l'extrémité de la tige sur des pellicules assez
+longs.»--Charlevoix, tome II.]
+
+[Note 34: C'était le nom sauvage du lac aujourd'hui appelé Simcoe.]
+
+
+«Je regardai la distance à parcourir. Elle était longue; mais
+Fleur-d'Étoile était si belle! Je me jetai dans le lac en nageant vers
+la rive opposée de l'anse où nous étions. La jeune fille battit des
+mains. Mes forces s'en accrurent.
+
+«Le soleil venait de tomber derrière les grands arbres, et la nuit
+s'élevait de la terre vers les cieux encore éclairés. Je nageai
+longtemps et quand j'atteignis l'autre rive, les ailes du soir planaient
+au-dessus du lac. Je n'entrevoyais plus Fleur-d'Étoile à l'endroit où je
+l'avais laissée, mais je me guidai sur sa voix pour revenir. Dès qu'elle
+avait cessé de me voir, elle avait commencé un chant vif et sonore dont
+les notes légères, traversant l'espace, venaient frapper joyeusement mon
+oreille et augmenter ma vigueur.
+
+«Je nageais depuis longtemps. Mes forces commençaient à faiblir, et
+j'étais encore à quelque distance du rivage et de Fleur-d'Étoile que je
+commençais d'entrevoir, lorsque son chant cessa tout à coup; et le bruit
+d'un corps tombant dans l'eau parvint jusqu'à moi. Inquiet, je me hâtais
+et fendais l'eau de toutes les forces qui me restaient, lorsque je
+sentis un corps souple et frais se glisser près du mien. Une main légère
+s'appuya sur mon épaule, et Fleur-d'Étoile me dit doucement: «Je serai
+ta femme.» Nous gagnâmes ainsi la rive.
+
+«Un même ouigouam abritait le lendemain le Renard-Noir et
+Fleur-d'Étoile, et comme la mort de mon père, Darontal, ne me retenait
+plus au village des Carhagouba, je me fis adopter par mes frères de
+Teanaustayé, bourgade que ma femme, Fleur-d'Étoile, habitait.
+
+«Quatre années plus tard, j'appris que le grand chef blanc, l'ami de
+notre nation était revenu avec les Français et que les Yangees avaient
+quitté le pays. Mon désir était de revoir le fameux capitaine: mais je
+ne pus descendre le fleuve cet été-là. On disait que les Iroquois nous
+guettaient au passage. Il fallut attendre la prochaine saison. Hélas!
+quand je parvins à Québec le grand chef se mourrait. Il apprit que son
+fils, le Renard-Noir demandait à le voir et me fit venir auprès de lui.
+Il me parla longtemps--«Écoute-moi bien, mon fils, me dit-il. Je t'ai
+instruit dans la religion chrétienne et t'ai appris bien des choses que
+tes frères ignorent. C'est à toi de continuer mon oeuvre auprès d'eux.
+Pour tirer les tiens de l'ignorance où ils croupissent, des
+missionnaires iront s'établir dans vos bourgades et enseigneront aux
+Hurons la religion et les coutumes des blancs. Toi, tu en collais tous
+les avantages et tu devra aider les robes noires dans leurs efforts et
+faire accepter leur présence au milieu de vos guerriers.»
+
+«Il me parla plusieurs fois ainsi et me fit jurer de lui obéir. Après
+quoi, le grand capitaine parut plus content et son âme partit paisible
+pour le pays des ombres. [35]
+
+[Note 35: Chacun sait que Champlain mourut en 1635, précisément cent ans
+après la découverte du Canada par Cartier.]
+
+«Je lui tins parole. Les robes noires vinrent demander l'hospitalité à
+mes frères auxquels je persuadai de laisser s'établir les missionnaires
+au milieu de nous. Ce ne fut pas sans peine. Les sorciers de la nation
+qui prévoyaient la perte de leur autorité, employèrent tous les moyens
+possibles pour chasser les robes noires. Mais les efforts de quelques
+chrétiens qu'il y avait déjà parmi mous et le courage des missionnaires
+finirent par faire dominer la religion chrétienne dans nos bourgades.
+
+«Beaucoup de lunes et d'années d'écoulèrent et l'aîné de mes onze fils
+avait dix-huit printemps, lorsque mes guerriers me proposèrent de
+descendre aux Trois-Rivières pour y faire la traite des pelleteries. Il
+y avait longtemps que nous n'y étions descendus, car depuis la mort de
+mon second père Champlain, les Iroquois étaient devenus, par leurs
+fréquentes victoires, la terreur des nôtres.
+
+«Nous partîmes deux cent cinquante guerriers dont j'étais le premier
+capitaine. Nous descendîmes la rivière sans rencontrer un seul ennemi.
+Comme nous approchions du fort des Trois-Rivières, nous poussâmes nos
+canots au milieu des joncs du rivage pour faire notre toilette de fête
+et rafraîchir nos tatouages avant de paraître devant les Français.
+Tandis que nous étions occupés ainsi, nos sentinelles jetèrent le cri de
+guerre. Un grand parti d'Iroquois venait nous attaquer. Nous saisîmes
+nos armes, et après un engagement rapide, les Iroquois prirent la fuite.
+Nous les poursuivîmes et en fîmes beaucoup prisonniers. Un grand nombre
+avait été tué.[36]
+
+[Note 36: Historique.]
+
+«Nous échangeâmes nos pelleteries aux Trois-Rivières et repartîmes pour
+notre pays, triomphants et joyeux, et nos ceintures chargées des scalps
+de la victoire. Hélas! nous devions bientôt apprendre que nous aurions
+mieux fait de rester dans notre bourgade pour défendre nos familles.»
+
+Ici le Renard-Noir s'arrêta quelques instants. On eut dit qu'il voulait
+rassembler ses forces pour raconter les choses pénibles qu'il lui
+restait à dire.
+
+Depuis quelques instants Mornac semblait distrait. Il se retournait
+fréquemment pour regarder la fenêtre près de laquelle il était assis.
+Avant la pause que le Renard-Noir venait de faire, le chevalier s'était
+penché vers Jolliet et lui avait dit rapidement à l'oreille:
+
+--Regardez donc du côté des palissades qui entourent la maison. Il me
+semble apercevoir quelque chose comme une tête d'homme qui s'agiterait
+au-dessus de la pointe des pieux.
+
+--Chut! fit Jolliet. Prenons garde d'effrayer les dames. Examinons en
+silence et à la dérobée.
+
+En ce moment deux gros chiens de garde qui dormaient dans la cour se
+mirent à aboyer.
+
+Les femme se regardèrent en frissonnant.
+
+--Sentiraient-ils quelqu'ennemi? demanda Mme Guillot qui ne put
+s'empêcher de pâlir.
+
+--Bah! repartit Joncas, tout est tranquille aux environs. Les chiens
+jappent à la lune qui se lève.
+
+Le croissant de la lune argentait en effet le champ azuré de la nuit,
+au-dessus des grands arbres muets.
+
+--Je ne vois plus rien, reprit Mornac à voix basse. La tête a disparu.
+
+--Vous vous trompiez, fit Jolliet sur le même ton.
+
+Les chiens n'aboyaient plus, amis grondaient sourdement.
+
+--Veuillez continuer, chef, dit Jolliet à voix haute pour chasser la
+crainte qui commençait à saisir les femmes. En supposant qu'il y aurait
+des Iroquois aux environs, la grande peur qu'ils ont des chiens les
+forcerait de se tenir à quelque distance de la maison.
+
+Pendant que Mornac à demi tourné vers la fenêtre continuait de regarder
+négligemment au dehors, le Renard-Noir reprit son récit.
+
+--Nous étions encore à une journée de marche de Teanaustayé ou
+Saint-Joseph qui était la principale bourgade de la nation et celle que
+j'habitais avec Fleur-d'Étoile et mes fils, lorsque, mettant pied sur le
+rivage pour y passer la nuit, nous trouvâmes un pauvre vieux guerrier de
+notre village. Il était blessé gravement et se traînait à peine. A notre
+vue il se mit à pousser des gémissements lamentables. «Mes fils,
+s'écria-t-il, semblent être dans la joie quand ils devraient pleurer!»
+Nous crûmes que ses esprits s'étaient égarés par suite de
+l'affaiblissement où il se trouvait. Il s'en aperçut et nous dit:
+«Pleurez, ô mes fils! pleurez les vieillards de la nation disparus!
+Teanaustayé n'est plus! Les Iroquois ont brûlé nos cabanes après en
+avoir surpris et tué tous les habitants! Blessé moi-même j'ai pu
+m'échapper et m'enfuir jusqu'ici, où depuis plusieurs jours je me traîne
+en mourant à chaque pas!»
+
+«Un long hurlement de douleur, suivi d'un morne silence, accueillit ces
+nouvelles horribles.
+
+«Voici ce que le blessé nous apprit quand nos oreilles purent l'écouter.
+
+«Quelque jours auparavant,[37] tandis que le soleil du matin dorait les
+champs de maïs qui entouraient le village paisible, et que des groupes
+de jeunes filles babillaient à l'ombre des ouigouams, que les vieilles
+femmes pilaient le grain dans des mortiers de bois et que les enfants
+nus se roulaient dans la poussière, pêle-mêle avec les chiens couchés au
+soleil, un cri de terreur éclata dans le silence où reposait la
+bourgade.
+
+[Note 37: Le matin du 3 juillet 1648.]
+
+--«Les Iroquois! les Iroquois!
+
+«La bourgade venait d'être envahie par un grand parti de guerriers
+ennemis.[38] Les quelques hommes valides laissés pour la garde du
+village voulurent courir à leurs armes et se défendre. Ils furent les
+premiers tués. La robe noire qui demeurait à Teanaustayé, et que les
+blancs appelaient père Daniel, et que nous nommions _Achiendase_,
+s'efforça de rallier les défenseurs en promettant le ciel à ceux qui
+mourraient pour leur famille te leur religion. Quelques vieillards
+l'entourèrent, ainsi que toutes les femmes et les enfants. Et ce fut
+tandis qu'il baptisait ceux qui ne l'étaient pas encore qu'il fut tué
+d'un coup d'arquebuse.
+
+[Note 38: Francis Parkman, «_Jesuits in America._»]
+
+«Le petit nombre de défenseurs qui se trouvaient dans le village une
+fois tués, les Iroquois tournèrent leur furie contre les femmes, les
+enfants et les vieillards, et mirent le feu à tous les ouigouams.
+
+«Quand la bourgade ne fut plus qu'un tas de cendres fumantes, les
+ennemis se retirèrent avec près de sept cents prisonniers dont ils
+tuèrent un grand nombre en retournant chez eux. Beaucoup plus avaient
+été égorgés dans l'enceinte du village.
+
+«Ce récit lamentable nous plongea dans l'abattement le plus profond.
+
+«Le lendemain soir, nous arrivâmes à l'endroit où Teanaustayé s'élevait
+naguère. Au lieu des cris de triomphe, des fêtes, des femmes joyeuses
+que nous avions d'abord prévu devoir nous accueillir à notre glorieux
+retour, nous ne trouvâmes que ruine, mort et désolation.
+
+«C'est là que j'avais laissé ma pauvre Fleur-d'Étoile et ses sept plus
+jeunes enfants. Mes quatre fils aînés m'avaient accompagné jusqu'aux
+Trois-Rivières. Silencieux, nous nous assîmes au milieu des restes
+méconnaissables de nos familles massacrées. Immobiles, la tête penchée,
+les yeux fixés sur les cendres encore fumantes de notre village, nous
+passâmes ainsi la nuit. Les larmes et les gémissements ne conviennent
+qu'aux femmes; le deuil des guerriers doit être fier et calme.
+
+«Le lendemain, nous allâmes nous réfugier dans le village de Tohotaenrat
+(Saint-Michel) qui était le plus rapproché de notre bourgade anéantie.
+
+«Là, j'appris le sort de l'infortunée Fleur-d'Étoile. Elle avait réussi
+à se sauver dans les bois avec ses enfants, et s'était cachée dans un
+épais buisson où elle se croyait en sûreté. Les Iroquois chassaient les
+fugitifs comme des bêtes sauvages. Ils passèrent près de l'endroit où la
+mère tremblante était blottie. Ces chiens ne la voyaient pas et
+l'auraient dépassée quand son dernier enfant qu'elle portait à la
+mamelle se mit à crier. Elle voulut étouffer les vagissement du
+malheureux petit être qui la perdait. Les Iroquois avaient entendu et
+bondirent sur leur proie comme des loups enragés. Ils assommèrent ma
+pauvre Fleur-d'Étoile à coups de tomohâk, après avoir massacré sous ses
+yeux nos enfants dont il fracassèrent la tête sur un tronc d'arbre. Un
+seul d'entre eux, qu'ils avaient laissé pour mort, revint ensuite à lui
+et me dit ces épouvantables malheurs.»
+
+Le Renard-Noir, ému par ces terribles souvenirs, s'arrêta un instant
+encore. Son accent étrange, sa voix profonde et vibrant sous le coup de
+l'émotion, avait quelque chose de sombre qui étreignait péniblement
+l'âme de ses auditeurs. Tous étaient comme suspendus à ses lèvres et
+l'écoutaient silencieusement. La femme de Joncas oubliait de faire
+tourner son rouet, Joncas lui-même fumait avec une pipe éteinte. Mme
+Guillot avait laissé son tricot sur ses genoux. Jeanne de Richecourt ne
+détachait ses grands yeux humides de la figure bizarrement tatouée de
+Renard-Noir, que pour les arrêter sur l'ombre du sauvage qui se
+dessinait sur le mur et montait jusqu'au plafond où la touffe de
+cheveux, droite sur le crâne du Huron, s'agitait sinistre sur le fond
+rouge de la lumière blafarde que projetait la mèche négligée d'une
+chandelle fumeuse.
+
+Durant cette seconde interruption, les chiens, qui s'étaient tus
+auparavant, poussèrent tout à coup un de ces hurlement déchirants qui
+portent au loin dans la nuit une indéfinissable horreur. On aurait dit
+un immense sanglot humain arraché par des tortures infernales.
+
+Le silence qui régnait déjà dans la vaste salle prenait un caractère
+inquiétant. Chacun examinait son voisin à la dérobée en s'efforçant de
+cacher le malaise qu'il éprouvait.
+
+Mornac, la main négligemment appuyée sur la crosse de l'un des pistolets
+passés à sa ceinture, et Jolliet, regardaient au dehors. Ils ne voyaient
+rien d'insolite et n'apercevaient au-dessus de la palissade que les
+larges eaux du fleuve qui se berçaient mollement au loin sous la lumière
+bleuâtre de la lune.
+
+Après un hurlement prolongé, la voix des chiens s'éteignit encore en un
+grognement menaçant, et le Renard-Noir poursuivit d'un ton morne et
+sourd:
+
+«Pendant la saison des neiges qui suivit, je tâchai de persuader à nos
+guerriers d'être plus défiants que par le passé et de garder les
+environs de nos bourgades pour ne pas être surpris. Ils m'écoutèrent
+d'abord; mais l'insouciance funeste qui a perdu notre malheureuse nation
+reprit bientôt le dessus, et ils finirent par mépriser la voix d'un chef
+plus expérimenté qu'eux tous. Mes fils m'avertirent que l'on murmurait
+même contre moi. On m'accusait d'être la cause de tous le maux qui
+avaient fondu sur nous. Depuis, disait-on, que le Renard-Noir avait
+amené les missionnaires avec lui, la nation semblait avoir été
+abandonnée du Grand-Esprit. C'étaient les sorciers et les païens qui
+répandaient ces bruits.
+
+«L'hiver était fini et le soleil du printemps achevait de fondre la
+neige autour de nos cabanes, lorsque mes quatre fils aîné partirent pour
+aller voir les robes noires, Brébeuf et Lalemant, que nous appelons
+_Echon_ et _Achiendase_, qui demeuraient à Ataronchronons (Saint-Louis.)
+Le plus jeune de mes enfants, blessé à Teanaustayé, restait seul avec
+moi.
+
+«Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitté, lorsque un matin,
+[39] nous aperçûmes un nuage épais de fumée qui s'élevait, dans
+l'éloignement, par-dessus les arbres dépouillés de leurs feuilles.
+
+[Note 39: Le 16 mars 1649.]
+
+«Un long cri de détresse s'échappa de nos poitrines: «Les Iroquois! Ils
+brûlent Saint-Louis.»
+
+«Nous regardions en silence cet amas de fumée mêlée de flamme, qui
+montait vers le ciel, quand nous vîmes accourir deux de nos frères
+d'Ataronchronons. Il étaient hors d'haleine et paraissaient frappés de
+Terreur. Nos craintes n'étaient que trop vraies. Les Iroquois venaient
+d'incendier Saint-Louis après avoir détruit Saint-Ignace et massacré les
+habitants des deux bourgades.
+
+«Je pensai à mes quatre fils qui devaient avoir été surpris et tués à
+Ataronchronons et mon coeur souffrit horriblement. Dans l'espérance de
+les sauver s'il était encore temps ou de les venger du moins, je
+suppliai les guerrier de Tohotaenrat de me suivre pour aller combattre
+nos ennemis. Ils ne voulurent pas m'entendre et m'accablèrent de
+malédiction, disant que je leur avais attiré tous ces désastres.
+
+«Je baissai la tête et sortis seul de leur village après avoir demandé à
+une vieille femme de prendre soin de mon plus jeune fils.
+
+«Saint-Louis était à deux heures de marche au nord de Tohotaenrat.
+J'avais fait plus de la moitié du chemin, bien décidé à me faire tuer
+par les Iroquois, lorsque je rencontrai un parti de trois cent guerriers
+hurons. Ils étaient chrétiens et venaient de la Conception et de
+Sainte-Madeleine, bourgs situés à l'ouest de Saint-Ignace et
+d'Ataronchronons. Ils étaient armé pour le combat et se dirigeaient vers
+Sainte-Marie qui courait de grands périls; ce village n'était qu'à une
+heure de Saint-Louis.
+
+«A Ataronchronon, nos frères nous apprirent que de Saint-Ignace et de
+Saint-Louis il ne restait plus que des cendres et des cadavres. Les deux
+robes noires, Echon et Achiendase, y avaient péri en bénissant l'agonie
+des nôtres.[40]
+
+[Note 40: Les reliques du Père Brébeuf et du Père Gabriel Lalemant, sont
+conservé à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans une cellule érigée en oratoire.
+Jusqu'à présent on n'avait aucune donnée sur la manière dont ces restes
+précieux avaient été recueillis à la bourgade Saint-Louis du pays des
+Hurons.
+
+Voici, concernant ce sujet, quelques renseignements inédits qui nous sont
+fournis par M. l'abbé Casgrain. Ils se trouvent dans un manuscrit
+montagnais et français, appartenant à l'archevêché de Québec, et écrit
+par le Père François de Crépieul sur les sauvages de la mission de
+Tadoussac.
+
+--Extrait d'une copie de la circulaire du Père de Crépieul touchant la
+mort du F. François Malherbe, arrivée au lac Saint Jean, en avril 1696.
+
+«Il nous a été ravi à l'âge de 60 et 9 ans dont il en a passé 42 dans
+notre compagnie. Sa vocation luy commença dans le pays des Hurons où il
+estait avec nos missionnaires en qualité d'engagé, lorsque le PP. Jean
+de Brébeuf et Gabriel Lalemant de Ste. et heureuse mémoire, furent
+martirisés par les Iroquois le 16 et 17 de Mars 1649, comme il eut
+l'honneur aussi bien que la charité de nous apporter sur son dow durant
+2 lieues les corps grillé et restes de ces religieux martyrs.»
+
+On voit par ce passage que c'est le frère Malherbe qui recueillit ces
+reliques et les porta au fort Sainte-Marie et les y remit aux PP.
+Jésuites. Elle y furent conservées et probablement amenées à Québec par
+le P. Ragueneau qui accompagnait les restes de la nation huronne.]
+
+«Un des fugitifs me dit qu'il avait vu mes quatre fils tomber morts en
+protégeant les robes noires.
+
+«De mes onze enfants il ne me restait plus qu'un!
+
+«Je n'eus pas le temps de les pleurer. Une avant-garde de deux cents
+Iroquois s'avançait pour commencer l'attaque de Sainte-Marie.
+
+Nous nous séparâmes en plusieurs partis pour les arrêter. La première
+bande de nos guerriers fut repoussée. Comme les Iroquois les
+poursuivaient en les chassant vers les Ataronchronons, je tombai sur les
+ennemis avec deux cents Hurons chrétiens qui m'avaient choisi pour chef.
+
+«Surpris, les Iroquois lâchent pied à leur tour et courent se réfugier
+dans l'enceinte de Saint-Louis. Les palissades seules restaient debout.
+Les ennemis y cherchent un abri. Nous les y suivons. Le grand nombre est
+tué, le reste se sauve. Nous étions maîtres de la place. Ce ne fut pas
+pour longtemps. Au bout d'une heure le principal corps des Iroquois
+s'abattait sur les palissades en hurlant leur cri de guerre.
+
+«Ce fut alors un des plus furieux combats dont les anciens se
+souviennent. Nous n'étions plus que cent cinquante capables de combattre
+les sept cents Iroquois qui nous attaquaient. Mais nous voulions mourir
+après en avoir tué le plus grand nombre possible. La bataille dura toute
+l'après-midi. La nuit était descendue sur la terre que nos cris de
+guerre et le bruits de nos coups retentissaient encore loin dans la
+forêt. Enfin le nombre l'emporta et il n'y avait plus autour de moi que
+vingt Hurons épuisés de blessures et de fatigue, quand nous fûmes
+terrassés et faits prisonniers.
+
+«Les Iroquois avaient perdu plus de cent de leurs meilleurs guerriers
+dont plusieurs capitaines. La victoire leur coûtait cher.
+
+«Au milieu de la nuit, tandis que les vainqueurs s'amusaient à torturer
+quelques-uns des nôtres, je brisai mes liens et me sauvai vers
+Sainte-Marie. J'avais encore soif de sang.
+
+«Sept cents guerriers hurons sortaient d'Ataronchronons afin de
+poursuivre les Iroquois. Tout couvert de blessures et mourant de faim je
+partis avec eux. Je me sentais assez de force pour en tuer encore. Nous
+ne pûmes jamais rejoindre nos ennemis qui s'enfuyaient après avoir
+massacré beaucoup de leurs prisonniers. Nous trouvâmes les cadavres de
+plusieurs des nôtres qu'ils avaient assommés pendant la marche et
+d'autre attaché à des troncs d'arbres et à moitié brûlés par des
+branches entassées à la hâte.
+
+«Nous ne revînmes que pour assister à la débâcle d'une nation
+épouvantée. Quinze bourgades étaient déjà abandonnées et brûlées, et les
+familles et les tribus es dispersaient de tous côtés. Les uns
+s'enfoncèrent dans les solitudes du nord ou de l'est; un bon nombre alla
+demander asile à la nation des Tionnontates, dans la vallée des
+Montagnes-Bleues; quelques autres joignirent la peuplade des Neutres, au
+nord du lac Érié.
+
+«Le parti le plus nombreux, j'en étais avec mon seul et dernier fils que
+j'avais retrouvé à Tohotaenrat, fut se retirer dans l'île que nous
+appelons Ahoendoé et que les robes noires nommèrent Saint-Joseph. Elle
+repose dans le grand lac Huron à l'entrée de la baie de Matchedash.[41]
+
+[Note 41: Cette île, située dans la baie Géorgienne, porte aujourd'hui
+le nom de Charity ou de Christian Island. Ou y voit encore les restes
+d'un fort de pierre que les jésuite y firent alors bâtir pour protéger
+les Hurons.]
+
+«Dans l'automne nous étions là six ou huit mille misérables manquant de
+tout. Nos maux augmentèrent quand vint l'hiver. On vit des hommes, des
+femmes et des enfants décharnés se traîner de cabane en cabane comme des
+squelettes vivants pour y demander quelque chose à manger.
+
+«Il en mourut bientôt par douzaine tous les jours. Les survivants
+manquant de plus en plus de vivres, se mirent à déterrer les morts pour
+s'en nourrir. Une maladie aida l'oeuvre de la famine. Avant le printemps
+la moitié des exilés de l'île Ahoendoé étaient morts. Mon dernier fils
+atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps
+s'annonçait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et
+j'allais rester seul sur la terre!
+
+«Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants
+affamés traversèrent vers la terre ferme pour y cher leur subsistance.
+
+«Mais les Iroquois les y guettaient encore et les massacrèrent tous.
+
+«On apprit dans le même temps que la nation des Tionnontates, chez
+laquelle plusieurs de nos familles s'étaient réfugiées l'automne
+précédent, avait été attaquée durant l'hiver par nos ennemis communs qui
+avaient détruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) après en avoir massacré
+les femmes, les vieillards et les enfants un jour que tous les guerriers
+étaient absents, à la recherche des Iroquois.
+
+«La terreur fut alors à son comble et les robes noires qui avaient
+courageusement partagé tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener
+avec eux pour nous conduire près du fort de Québec, où nous serions
+assurément en sûreté.
+
+«Nous n'étions plus que trois cents, et nous les suivîmes jusqu'à
+Stadaconna, quittant pour toujours la terre où les os de nos aïeux et de
+nos proches allaient dormir abandonnés dans l'oubli.
+
+«La grande nation des Ouendats avait disparu et la plus petite peuplade
+des Iroquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire
+du Canada.
+
+«Mes frères s'établirent dans la longue île qui regarde Québec. Quelque
+temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par les sourds et injustes
+reproches d'avoir attiré sur leurs têtes des malheurs, qu'ils auraient
+pu éviter en suivant mes conseils, je les quittai tout à fait pour venir
+ici habiter et travailler avec mon frère le visage pâle (Joncas) que
+j'avais autrefois rencontré en ami dans nos regrettés pays de chasse.
+
+«Maintenant le Renard-Noir est le seul de sa famille sur la terre, et
+quand vient le soir il va souvent s'asseoir sur le bord du grand fleuve
+en songeant à ceux qui ne sont plus et qu'il aima tant. Quelquefois le
+chef disparaît durant de longs mois et mon ami, le visage pâle, ne sait
+plus ce que je suis devenu. Un bon jour, pourtant, le Renard-Noir
+reparaît sous ce toit. Le front du chef est alors plus serein; son coeur
+bat plus vite à la vue de quelque scalp sanglant qu'il rapporte et qu'il
+s'en va cacher en un endroit connu de lui seul. Il y en a onze qui
+sèchent en ce lieu secret. Depuis que j'ai quitté pour toujours le pays
+de mes pères, onze guerriers Iroquois ont été trouvés morts aux environs
+de leurs bourgades. Moi seul sait comment ils ont été tués pour venger
+mes onze fils, et moi seul sais quelles ont été leurs souffrances
+dernières.
+
+Il me manque encore une chevelure; celle-là doit être consacrée à la
+mémoire de Fleur-d'Étoile. Je l'ai réservée pour la dernière. C'est le
+scalp d'un grand chef qu'il me faut. Quand ce trophée sera suspendu à
+côté des autres, le Renard-Noir pourra mourir en paix.»
+
+Le langage figuré du Huron, dont je n'ai pu imiter partout l'originalité
+de crainte de n'être pas assez clair dans la narration des fait
+strictement historiques, tenait encore les auditeurs sous le coup de
+l'émotion pénible produite par un aussi triste récit, quand Mornac,
+l'oeil en feu, la moustache hérissée, se leva soudain.
+
+Rapide comme l'éclair, il ouvrit la fenêtre de sa main gauche et saisit
+de sa droite l'un des ses pistolets dont il fit feu en visant vers la
+palissade.
+
+Cela fut si prompt que les hommes se trouvèrent debout et que les femmes
+jetèrent leur cri, comme l'air frais du dehors chassait à l'intérieur de
+la maison la fumée de la poudre, et que le bruit de la détonation
+roulait sous les sonores arceaux de la forêt voisine.
+
+Pendant le moment de silence qui suivit ce brouhaha, on crut entendre,
+venant du dehors, un léger cri de douleur qui répondit au coup de feu,
+puis la chute d'un corps pesant sur le sol.
+
+--Sandious! dit froidement Mornac, je savais bien, moi, qu'il y avait un
+individu sur la palissade. Aussi ne l'ai-je pas manqué!
+
+--Mille démons! Monsieur, fit Joncas en accourant à la fenêtre, après
+qui diable en avez-vous?
+
+--M. le chevalier a cru voir quelqu'un qui tentait d'escalader la
+palissade ou de regarder par dessus, repartit Jolliet en secouant la
+tête pour chasser le bourdonnement que le coup de pistolet, tiré à
+quelques pouces de sa figure, lui causait dans les oreilles.
+
+--Sandis! reprit Mornac, j'ai entendu tellement parler, depuis mon
+arrivée, des sauvages, des ruses et d'embûches iroquoises que je n'ai pu
+m'empêcher de montre à cet indiscret qui se promenait sur la cime des
+palissages, que nous sommes ici sur nos gardes!
+
+--Mon fils a le sang bouillant, dit le Renard-Noir, et ses nerfs sont
+prompts à se tendre. Je vais aller voir au dehors si j'apercevrai
+quelque chose. Éteignez cette lumière.
+
+Le chef saisit son tomohâk qu'il avait déposé dans un coin de la
+chambre, s'assura que son couteau était à sa ceinture, tandis que Joncas
+décrochait son fusil tout chargé et suspendu à l'une des poutres du
+plafond.
+
+--Je vas aller avec vous, dit Joncas au Renard-Noir.
+
+--Non! que mon frère reste ici avec les autres pour défendre les femmes.
+J'irai seul.
+
+Le sauvage souffla la chandelle, enjamba le rebord de la fenêtre, se
+laissa glisser jusqu'à terre et disparut en rampant sur le sol dans la
+direction où Mornac avait tiré.
+
+En ce moment, celui qui eût été en dehors de l'enceinte de pieux, aurait
+pu voir comme des ombres qui, après avoir longé la palissade,
+s'enfonçaient à deux arpents de l'habitation, sous le dôme sombre et
+silencieux du bois.
+
+Mais ni le Renard-Noir ni les autres, dans la maison ne pouvaient
+apercevoir ces fantômes qui fuyaient sans aucun bruit.
+
+Dans la maison régnait le plus grand silence. L'obscurité y aurait été
+aussi profonde, si le feu du foyer n'eût jeté, de temps à autre,
+quelques éclairs blafards sur les murs blanchis à la chaux. A ces lueurs
+intermittentes apparaissaient dans la pénombre deux groupes distincts:
+près de la fenêtre, Mornac, Jolliet, Joncas, Vilarme et le garçon de
+ferme, tous armés et prêts à la défense; au fond, près du feu de l'âtre
+qui les éclairait à demi, la femme de Joncas et Mme Guillot, à genoux et
+les mains jointes, et devant elles, Jeanne de Richecourt debout, calme
+et digne comme Diane, la fière déesse.
+
+Au dehors, les chiens hurlaient comme des enragés.
+
+On vit, après quelques minutes d'attente, un corps noir qui se glissait
+du côté de la maison et faisait entendre un sifflement sourd et doux.
+
+--Arrêtez! fit Joncas en retenant le bras de Mornac déjà disposé à tirer
+son second coup de feu. C'est le Renard-Noir!
+
+Celui-ci apparut l'instant d'après aux abords de la fenêtre et se hissa
+dans la maison.
+
+--Rien, dit-il.
+
+--Rien! s'écria Mornac d'un air incrédule.
+
+--Que mon frère aille voir, s'il en doute.
+
+--Vous vous serez trompé, chevalier, dit Jolliet pour rassurer les
+femmes.
+
+Et il donna un coup de coude à Mornac.
+
+Celui-ci comprit et répondit:
+
+--Probablement.
+
+Après avoir parlé quelque temps de l'alerte causée par Mornac, il fut
+décidé que Mme Guillot et Jeanne gagneraient leur chambre et que la
+femme de Joncas se coucherait aussi mais que les hommes passeraient la
+nuit à veiller. Mme Guillot vint embrasser son fils et souhaiter le
+bonsoir à ses hôtes, tandis que Jeanne donnait sa main à baiser à son
+cousin et à Jolliet, et faisait une froide révérence à Vilarme.
+
+Quand les hommes furent restés seuls, ils se rapprochèrent du foyer dont
+ils ravivèrent le feu près duquel ils s'assirent en silence.
+
+Seul, près de la fenêtre refermée, le Huron faisait le guet.
+
+On n'avait pas rallumé la chandelle, pour être moins en vue. Tout bruit
+s'éteignit peu à peu dans la maison. Au dehors, rien ne troublait le
+silence nocturne, à part quelques grondements furtifs des chiens, et les
+miaulements sauvages d'un hibou qui se plaignait au loin dans la nuit.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ SURPRISE
+
+
+La nuit et la matinée qui suivirent s'écoulèrent sans autre incident
+digne de remarque. Aussi, rejoignons-nous nos personnages au
+commencement de l'après-midi du lendemain de leur arrivée à la
+Pointe-à-Lacaille.
+
+Ils venaient de dîner et se dirigeaient tous, en sortant de l'enceinte
+de palissades qui entourait la maison, ver un champ de blé dont on avait
+commencé la moisson le matin même.
+
+Joncas, le fusil en bandoulière et une faucille à la main, battait la
+marche avec sa femme. Après eux venaient le Renard-Noir et Jean Couture,
+le garçon de ferme, également armés et pourvus de fourches, de faucilles
+et de râteaux. Mme Guillot appuyée sur le bras de son fils, Jeanne avec
+Mornac et enfin Vilarme les suivaient à la file.
+
+Malgré ce qu'on avait pu lui dire, Mornac n'avait pas voulu se charger
+d'un mousquet; et il disait à Jolliet qui le précédait:
+
+--Vous voyez bien, mon jeune ami, qu'il est inutile de s'embarrasser
+d'armes pesantes. N'avons-nous point passé toute la matinée au dehors
+sans être inquiétés?
+
+--C'est vrai, répondit Jolliet. Mais vous étions tous sur nos gardes, et
+si quelque ennemi rôdait aux environs, il a dû remarquer que nous étions
+prêts à le recevoir. Dans ce pays, monsieur le chevalier, c'est à
+l'heure où l'on s'y attend le moins que l'on est attaqué.
+
+--Bah! la forêt d'à côté est trop paisible pour recéler des maraudeurs,
+et je suis maintenant convaincu que j'ai été victime, hier soir, de mon
+imagination échauffée par vos récits de surprises et de combats et que
+je vous ai causé de vaines alarmes. D'ailleurs mordious! avec ma bonne
+lame et cette paire de pistolets, je ne craindrais pas, à moi seul, dix
+de vos canailles d'Iroquois.
+
+Mornac accompagna ces paroles d'un de ces gestes superbes que je ne
+connais qu'à mon ami Faucher de Saint-Maurice. Jolliet était trop poli
+pour relever la gasconnade de son hôte.
+
+Le champ où nos connaissances se dispersèrent, selon leurs occupations
+ou leur agrément, s'étendait, sur une largeur de trois arpents jusqu'à
+L'accore qui le séparait du fleuve. A partir de la rivière à Lacaille en
+remontant le bord du Saint-Laurent, le terrain cultivé pouvait avoir
+cinq arpents de longueur, et se composait: d'abord, d'une partie
+ensemencée de fèves, de pois et de légumes, ensuite d'une lisière nue où
+l'on avait fait les foins quelques semaines auparavant, et enfin,
+toujours en amont, d'un champ de blé qui longeait le bois terminant le
+domaine.
+
+Les travailleurs se mirent à l'ouvrage. Joncas et sa femme, agenouillés
+sur le sol, coupaient hardiment, tandis que Jean Couture Retournait et
+entassait le grain abattu dans la matinée. Le Renard-Noir appuyé la plus
+grande partie du temps sur une longue fourche, donnait quelquefois un
+coup de main au garçon de ferme; mais on voyait à l'air dédaigneux du
+Huron que ce genre de travail lui déplaisait. On sait que chez les
+Sauvages c'étaient les femmes qui cultivaient les champs de maïs et
+faisaient la moisson; les hommes ne s'occupaient que de chasse et de
+guerre.
+
+Jolliet et sa mère tâchaient de se rendre utiles. Mme Guillot coupait de
+son mieux des poignées de longs fétus de paille qui s'affaissaient sur
+le sol chargés de leurs lourds épis jaunes, et son fils liait en gerbes
+le grain suffisamment sec.
+
+Jeanne de Richecourt, sa jolie main passée sous le bras de son cousin
+Mornac, se promenait avec lui dans l'espace libre le plus rapproché du
+bois, celui où la moisson était déjà faite. Vilarme, tout en feignant de
+s'occuper, les quittait à peint du regard ou de l'ouïe; ce qui
+paraissait agacer horriblement Mornac.
+
+--Je vous en prie, lui disait Jeanne à voix basse, avec une légère
+pression de la main sur l'avant-bras du chevalier, je vous en prie,
+contenez-vous! Souvenez-vous que je n'ai plus que vous au monde pour me
+protéger!... Je sais bien que c'est enrageant d'avoir toujours sur nos
+talons cet homme au regard sinistre... Mais bien qu'il nous épie de la
+sorte depuis notre départ de Québec, soyez certains que nous trouverons
+l'occasion de nous parler librement... Mon Dieu que j'ai hâte d'ouïr les
+confidences que vous m'avez promises à son sujet!
+
+--Ma chère cousine, répondit à demi-voix Mornac, c'est un récit bien
+triste et qui vous fera frémir d'horreur et pleurer beaucoup, hélas...
+Mais le voici qui se rapproche encore! Ah! sang de dious (pardon
+mademoiselle) quelle envie j'ai de lui donner de mon épée au travers du
+corps!...
+
+--Allons nous asseoir sur ce tronc d'arbre renversé, dit Jeanne à voix
+haute, nous verrons mieux le paysage.
+
+--En effet, c'est un fort bel endroit, interrompit M. de Vilarme; et si
+vous me le permettez, je vais me reposer un instant avec vous. Je suis
+peu habitué aux travaux des champs et me sens fatigué par la chaleur.
+
+Mlle de Richecourt sentit le bras du chevalier trembler de colère.
+
+Elle jeta un regard suppliant à son cousin.
+
+--C'est par trop fort, Vilarme maudit! pensa Mornac. Et mordious! si tu
+n'es pas aussi lâche que scélérat tu te battras avec moi ce soir ou
+cette nuit!
+
+Le tronc d'arbre sur lequel ils s'assirent avait été abattu sur la
+lisière du bois et tout près de l'accore, de sorte qu'ils se trouvaient
+tous les trois très rapprochés du fleuve et de la forêt, mais éloignés
+de plus d'un arpent des moissonneurs.
+
+Entre les nuages grisâtre qui couvraient le ciel, perçait, de temps à
+autre, un pâle rayon de soleil. Bien que la température ne fût pas
+encore froide, un léger vent du nord qui faisait frissonner quelquefois
+la surface de l'eau, annonçait la prochaine venue de la saison des
+pluies.
+
+Le fleuve étendait au loin ses ondes légèrement agitées par la brise du
+large, et se confondait, en bas, à l'horizon, avec les nues grises qui
+descendaient jusqu'à l'eau en roulant sur la cime et le flanc des
+montagnes bleues que l'on voit descendre et disparaître dans
+l'enfoncement de la baie Saint-Paul.
+
+Sur la rive, la sombre dentelure des arbres se détachait du ciel
+blanchâtre et s'élevait avec progression en remontant jusqu'à la rivière
+à Lacaille, de l'autre côté de laquelle on apercevait, à une dizaine
+d'arpents de distance les habitants des deux autres fermes de l'endroit,
+aussi occupés aux travaux de la moisson.
+
+Au proche, le champ de blé ondoyait sous le vent et les épis froissés
+rendaient un bruissement doux et triste.
+
+Vers la gauche des grands oiseaux de mer se poursuivaient avec des cris
+rauques en effleurant la crête de longues lames que la marée montante
+poussait sur la grève, où elles se brisaient avec un clapotis monotone.
+
+Jeanne, silencieuse, laissait ses yeux errer sur cette scène qui, bien
+qu'elle ne manquât pas de grandeur, était empreinte d'une vague
+tristesse.
+
+Mornac et Vilarme ne disaient rien non plus; mais peu sensibles, en ce
+moment du moins, aux beauté de la nature, ils n'écoutaient que le bruit
+de leur coeur agité par la colère et la haine.
+
+Ils étaient donc tous les trois absorbés dans leurs réflexions, lorsque
+Jean Couture vint à eux pour demander à M. de Vilarme un râteau que
+celui-ci tenait à la main.
+
+Jean n'était plus qu'à trois pas du tronc d'arbre et regardait en face
+le bois auquel Mlle de Richecourt, Mornac et Vilarme tournaient le dos,
+lorsque l'épouvante contracta les traits du valet qui poussa un cri de
+terreur.
+
+Des hurlements horribles firent alors trembler la forêt, et prompts
+comme la foudre, dix Sauvages nus bondirent hors du bois.
+
+Un coup de pied dans le dos envoya rouler à cinq pas Vilarme qui fut
+désarmé, garrotté en moins de dix secondes. Jean n'avait pas eu le temps
+d'armer le mousquet qu'il portait, que déjà il était aussi terrassé et
+lié.
+
+Seul Mornac eut le temps de se défendre.
+
+Le premier Iroquois qui s'approcha de lui reçut une balle au coeur et
+tomba roide mort.
+
+Un second pistolet déchargé à bout portant dans la tête d'un autre
+Sauvage lui fit jaillir hors du crâne la cervelle et la vie.
+
+Puis Mornac fit trois pas en arrière, dégaina son épée et tomba en
+garde.
+
+Les cheveux au vent, l'oeil en feu, il était superbe.
+
+D'abord surpris par la mort rapide de leurs deux compagnons, les
+Iroquois avaient entouré le chevalier.
+
+Mornac s'escrimait bravement d'estoc et de taille, quand il reçut un
+coup de crosse entre les épaules.
+
+Il tomba et se sentit solidement attaché aux quatre membres.
+
+Sans s'occuper de l'autre groupe des moissonneurs, les Iroquois
+rentrèrent aussitôt dans le bois avec leurs prisonnier, Mornac, Vilarme
+et Jean, et entraînèrent aussi les corps des deux guerriers tués.
+
+Leur chef, Griffe-d'Ours, ou la Main-Sanglante, s'enfuyait le premier.
+Il emportait dans ses bras Jeanne paralysée par l'épouvante.
+
+L'attaque avait été si prompte que lorsque Joncas, Jolliet et le
+Renard-Noir avaient songé à se servir de leurs mousquets, il n'en était
+déjà plus temps, vu le danger qu'il y aurait eu à tirer sur le groupe
+confus de leurs amis et des Iroquois.
+
+D'un coup d'oeil, Joncas avait vu le nombre supérieur des assaillants et
+la prompte défaite de Vilarme, de Jean et du chevalier. Il songea
+aussitôt à sa femme et à Mme Guillot et voyant la lutte impossible en
+plein champ, il cria brusquement à Jolliet:
+
+--Aux palissades et sauvez Madame!
+
+Puis il avait entraîné sa femme vers la maison.
+
+Pendant deux secondes Jolliet hésita entre sa mère et Jeanne qui se
+débattait, quelques pas plus loin, entre les bras de son sauvage
+ravisseur.
+
+Mais l'amour filial fut le plus fort et le jeune homme battit en
+retraite avec Mme Guillot, vers l'enceinte palissadée.
+
+Indécis un instant aussi, le huron suivit Jolliet et Joncas.
+
+Comme ils refermaient tous les trois la porte des palissades avec la
+promptitude et la force que leur donnait le danger pressant, les
+Iroquois venaient de disparaître avec leurs captifs dans les profondeurs
+des bois.
+
+Quand la porte fut refermée, Jolliet s'écria en regardant Joncas:
+
+--Nous sommes des lâches, pour ne les avoir point défendus!
+
+--Et votre mère et ma femme, ne devions-nous pas les sauver avant tout?
+
+--Eh bien! courons sus aux Iroquois, maintenant! et à nous trois nous
+pouvons encore délivrer nos amis!
+
+--Tu l'aimes donc bien, _elle_, lui dit doucement sa mère dont les yeux
+étaient pleins de larmes.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria le jeune homme avec un sanglot déchirant
+qui s'en alla mourir dans la forêt voisine où résonnait encore le
+dernier cri des ravisseurs.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ UNE HORRIBLE NUIT
+
+
+Après une course furieuse à travers le bois, les Iroquois s'arrêtèrent
+sur la grève, vingt arpents à l'ouest de la rivière à Lacaille, avec
+leurs captifs et les deux cadavres de leurs compagnons. En un instant
+ils mirent leurs pirogues à l'eau, y couchèrent les deux morts ainsi que
+les prisonniers bien garrottés, et se mirent à remonter le fleuve à
+toute vitesse.
+
+Ils ramèrent pendant près de deux heures à force de bras, jusqu'à ce
+qu'ils eussent un peu dépassé la Pointe de Saint-Vallier.
+
+La marée commençait alors à baisser, ce qui donnait aux rameurs beaucoup
+de peine à remonter le courant. Sue les ordres de Griffe-d'Ours, les
+canots obliquèrent à droite pour relâcher à la petite île Madame sise au
+milieu du fleuve, à une courte distance du pied de l'île d'Orléans.
+
+Il pouvait être trois heures.
+
+Les Iroquois se concertèrent entre eux après être débarqués. Puis ils
+prirent les deux cadavres, et poussant devant eux les captifs,
+s'enfoncèrent un peu dans l'intérieur de l'île.
+
+A une couple d'arpents du rivage, ils s'arrêtèrent, et Griffe-d'Ours dit
+aux prisonniers après les avoir débarrassé de leurs liens:
+
+--Si les face pâles refusent d'obéir et font mine de se sauver, nous les
+tuerons tout de suite comme des chiens qu'ils sont. Les blancs vont
+creuser ici un trou pour y enterrer les deux guerriers qu'ils ont tués.
+Le corps des braves ne doit pas rester exposé à la voracité des bêtes et
+des oiseaux de proie.
+
+Les Iroquois désignèrent le lieu précis et la grandeur de la fosse et
+firent signe à Jean de commencer à creuser.
+
+Celui-ci se mit à l'oeuvre.
+
+Mlle de Richecourt, assise à quelques pas de distance, s'efforçait de
+paraître calme; mais on voyait à l'agitation de son sein qu'elle était
+plus qu'émue.
+
+Lorsque vint le tour de Mornac, les Sauvages lui firent signe de
+remplacer Jean.
+
+Un éclair brilla dans l'oeil du chevalier. Mais sa cousine lui fit signe
+de se résigner. D'ailleurs, à la vue de l'hésitation que Mornac venait
+de manifester, Griffe-d'Ours s'était rapproché de lui en brandissant son
+tomohâk. Cet argument produisit un effet immédiat, et, tout bon
+gentilhomme qu'il fût, Mornac dut se soumettre.
+
+Peu habitués à ce dur travail et mal pourvus d'outils, les captifs
+mirent plus de deux heures à creuser la terre, et le soir était venu
+quand ils eurent fini.
+
+Les Iroquois placèrent leurs deux camarades dans la fosse qu'ils eurent
+soin de recouvrir de grosses pierres pour empêcher les bêtes fauves de
+déterrer les cadavres.
+
+Ensuite ils garrottèrent de nouveau les captifs qui voyant bien que
+toute résistance était inutile, se laissèrent attacher.
+
+Les Sauvages redescendirent avec eux vers la grève, et là, hors des
+atteintes de la marée, ils allumèrent un grand feu près duquel ils
+prirent leur repas du soir.
+
+Quand ils eurent fini; ils se parlèrent avec animation durant quelques
+minutes.
+
+Les prisonniers qu'ils regardaient souvent virent bien qu'il s'agissait
+d'eux, quoiqu'ils ne comprissent pas un mot au langage des Iroquois.
+
+Ceux-ci se levèrent et vinrent examiner les captifs l'un après l'autre.
+Après avoir regardé Mornac et Vilarme avec attention, ils finirent par
+s'arrêter d'un commun accord en face de Jean Couture. Leur résolution
+fut bien vite prise et Griffe-d'Ours dit au pauvre valet:
+
+--Le jeune visage pâle paraît le plus faible des trois, et le moins
+capable de supporter les fatigues du voyage. Il va mourir cette nuit.
+
+Le malheureux garçon se jette aux genoux du chef qu'il embrasse en le
+suppliant de lui faire grâce. Ses gémissements lamentables n'émeuvent
+nullement l'Iroquois qui repousse l'infortuné d'un coup de pied et
+répond froidement:
+
+--J'ai dit.
+
+Jean est encore à genoux quand l'un des Sauvages s'approche de lui par
+derrière, saisit le valet par les cheveux, appuie l'un de ses genoux sur
+le dos de la victime, tire de sa gaine un couteau à scalper dont il lui
+enfonce dans la tête la pointe tranchante qui décrit un cercle rapide
+autour du crâne. Puis le Sauvage retient entre ses lèvres le couteau
+d'où le sang dégoutte, saisit à pleines mains la chevelure du
+malheureux, que d'un seul effort il arrache violemment avec la peau.
+
+L'infortuné pousse un hurlement de douleur et reste étendu sans remuer
+sur le sol.
+
+Jeanne jette un cri d'horreur et perd connaissance.
+
+Oubliant que ses pieds sont attachés Mornac veut s'élancer sur les
+bourreaux. Mais il tombe tout de son long par terre; ce qui fait rire les
+Sauvages aux larmes.
+
+Après avoir relevé Mornac et l'avoir placé de manière à ce qu'il ne
+perdit rien de ce qu'il allait advenir, les Iroquois ramassèrent la
+victime évanouie qu'ils ranimèrent en lui jetant de l'eau froide à la
+figure. Puis ils l'adossèrent contre un petit arbre auquel il fut
+solidement attaché.
+
+Ces préparatifs terminés, l'un des Sauvages saisit des charbons ardents
+au milieu de brasier et les déposa avec beaucoup de soin sur le crâne
+sanglant et dénudé du jeune homme. Celui-ci tout en recommandant son âme
+à Dieu, se mit à pousser des cris pitoyables qui ne devaient finir
+qu'avec sa vie.
+
+Ce qui précède n'était qu'un prélude, et alors commença une de ces
+scènes épouvantables, dont l'atroce barbarie ne serait point croyable
+aujourd'hui, si nos annales n'en étaient pas remplies avec l'attestation
+des témoins les plus véridiques.
+
+Tandis que deux Iroquois accroupis sur le sol, coupaient avec leurs
+couteaux les orteils de la victime, d'autres lui arrachaient les ongles
+des doigts de la main, mais lentement afin que le supplicié sentit bien
+chaque nouvelle souffrance.
+
+Quand les pieds et les mains du jeune homme ne furent plus qu'une plaie
+vive, Griffe-d'Ours écarta ses compagnons. D'un tour rapide de son
+couteau, il cerna le pouce du misérable, vers la première jointure;
+puis, le tordant, il l'arracha de force avec le muscle qui se rompit au
+coude, tant la violence du coup était grande.
+
+Et tandis que le pauvre garçon jetait d'horribles clameurs, le chef avec
+un sourire de satisfaction, suspendit à l'oreille du patient ce pouce
+ainsi tiré avec le nerf, en guise de pendant-d'oreille.
+
+Il continua de lui arracher ainsi tous les doigts l'un après l'autre,
+pendant que ses camarades enfonçaient à mesure, dans ces plaies, des
+esquilles de bois qui devaient lui faire éprouver des tortures de plus
+en plus atroces; car ses cris redoublèrent encore.[42]
+
+[Note 42: Ce fait est rapporté dans les relations des Jésuites de 1660.]
+
+Satisfait de la dextérité qu'il avait montrée Griffe-d'Ours céda sa
+place à un autre.
+
+Celui-ci s'approcha doucement et coupa, tour à tour, le nez, les lèvres
+et les joues de sa victime. Puis avec un raffinement de démon, il lui
+arracha les deux yeux, les laissa pendre sur la figure ensanglantée et
+plaça dans chaque orbite vide un tison ardent.
+
+Animés par la vue du sang, tous ces barbares voulurent en avoir leur
+part de jouissances, et chacun se mit à cribler le captif de coups de
+couteau.
+
+Quand son corps ne fut plus qu'une masse de chair saignantes, quant leur
+imagination diabolique fut à bout d'expédients de tortures, ils
+entassèrent des branches mortes aux pieds du supplicié, y mirent le feu
+et, se tenant tous par la main, se mirent à danser en rond avec des cris
+de joie.
+
+C'était une horrible scène.
+
+Le vent s'était élevé et soufflait fortement du large avec la marée
+montante.
+
+Ses sifflements se mêlaient au grand bruit des vagues qui se brisaient
+sur les rochers de l'île avec de rauques clameurs; tandis que des cris
+sinistres de huards s'élevaient au loin dans la nuit orageuse, comme
+l'écho des affreuses lamentations de la victime.
+
+Pleinement éclairés par la lueur du feu, huit démons nus dansaient une
+ronde effrénée autour de l'arbre qui retenait le pauvre Jean. Souvent
+renouvelés dans ses orbites, les tisons ardents jetaient une sanglante
+lueur sur la face mutilé du supplicié dont les yeux pendaient
+sinistrement à la place des joues, tandis que les dents, découvertes par
+suite de l'absence des lèvres, grimaçaient un rire effroyable.
+
+En ce moment Jeanne de Richecourt reprit connaissance et ses yeux égarés
+s'arrêtèrent sur ce spectacle infernal. Ce qu'elle vit était tellement
+horrible qu'elle s'évanouit de nouveau; et, si courte que fût cette
+vision, elle était tellement épouvantable qu'elle se grava pour toujours
+dans sa mémoire.
+
+En lâche qu'il était, Vilarme, la figure d'un jaune livide, tremblait de
+tous ses membres.
+
+Quant à Mornac, on voyait la violente crispation de ses mâchoires sous
+ses joues pâlies; et les muscles des ses bras, fortement tendus sous les
+liens qui le retenaient attaché, témoignaient des vains efforts qu'il
+faisait pour s'élancer sur les bourreaux.
+
+A mesure que le feu, après avoir consumé les jambes, montait en rongeant
+les parties plus vitales du corps, les cris du martyr diminuaient
+d'intensité. Il ne proféra plus bientôt que des gémissements douloureux
+qui semblaient être la lugubre symphonie à laquelle le grand bruit
+triste du vent et des vagues servaient d'accompagnement.
+
+La vie du jeune homme dura pourtant longtemps encore; et, pendant
+longtemps la ronde satanique tournoya rapide et hurlante autour de la
+victime.
+
+Mornac épuisé par les efforts considérables qu'il avait faits pour
+rompre ses liens, était tombé dans une espèce d'engourdissement qui
+ressemblait au sommeil. A travers les brumes de cette somnolence, il
+entrevoyait le cercle horrible qui tournait, tournait infatigable; et au
+centre cette effrayante figure penchée sur un corps entr'ouvert d'où
+pendaient les entrailles et fléchissant à moitié sur les longs os des
+jambes dépouillées de leurs chairs.
+
+C'était un indicible cauchemar.
+
+Enfin, la flamme ayant gagné le dessous des bras, les liens d'écorces,
+qui retenaient encore le supplicié debout prirent feu, se rompirent, et
+le corps s'affaissa dans le brasier avec un dernier sanglot d'agonie...
+
+Il était deux heures du matin et les Iroquois rassasiés dans leur
+cruauté songèrent au départ. Le vent tombait et bien que la mer fut un
+peu grosse, ils voulaient profiter de la marée montante pour passer
+devant Québec à la faveur des ténèbres.
+
+Jeanne, toujours évanouie, fut placée au fond d'un canot. Quant à Mornac
+et à Vilarme, on les coucha, tout garrottés en d'autres pirogues, après
+leur avoir bien recommandé de ne point bouger. Comme il leur était
+impossible de nager, ils seraient noyés du coup, leur dit Griffe-d'Ours,
+si les canots venaient à chavirer.
+
+Et quelques instants, tout fut près pour le départ, et la petite
+flottille quitta l'île Madame.
+
+La tête relevée et appuyée sur la pince d'avant du canot de
+Griffe-d'Ours, Mornac entrevit pendant quelque temps le brasier qui
+projetait sur l'îlot ses lueurs mourantes. Au milieu des charbons
+ardents qui pétillaient sous la brise, on distinguait le corps noir et
+informe du pauvre Jean Couture.
+
+Peu à peu, à mesure que les canots remontaient le fleuve, en route pour
+le pays des Iroquois, le feu s'éteignit ou disparut dans l'éloignement.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IX
+
+ BOURREAUX ET VICTIMES
+
+
+On peut se figurer le serrement de coeur qu'éprouvèrent les captifs,
+lorsqu'ils passèrent devant Québec. Bien que la nuit touchât à sa fin,
+le jour n'était pas encore assez avancé pour qu'on les pût remarquer de
+la ville où la plupart des habitants dormaient encore.
+
+Griffe-d'Ours, afin de prévenir toute tentative de fuite, avait dit aux
+prisonniers qu'il casserait la tête au premier qui ouvrirait la bouche
+pour crier à l'aide. Aussi les malheureux ne purent-ils que jeter un
+regard d'angoisse sur cette ville qu'ils ne reverraient peut-être plus.
+
+En longeant la rive opposée, les Iroquois passèrent inaperçus devant
+Sillery et le Cap-Rouge.
+
+A part le poste des Trois-Rivières, trente lieues en amont de Québec,
+les deux rives du fleuve étaient alors désertes et inhabitées jusqu'à
+l'embouchure du Richelieu, les captifs n'avaient presque plus,
+maintenant, aucune chance d'être délivrés.
+
+Arrivés à l'endroit où se trouve aujourd'hui la Pointe-aux-Trembles, les
+Iroquois prirent terre pour se reposer, manger et tourmenter un peu
+leurs prisonniers.
+
+Ils commencèrent d'abord par dépouiller Mornac et Vilarme de tous leurs
+habits. Mais comme il fallut délier ceux-ci pour les déshabiller, ce ne
+fut pas sans conteste que Mornac se lassa faire. D'un coup de poing
+vigoureusement asséné, le Gascon envoya rouler à cinq pas le premier
+Iroquois qui voulut porter la main sur lui. Celui-ci se releva furieux,
+au milieu des rires de ses compagnons et voulut s'élancer, le casse-tête
+au poing, sur le chevalier désarmé. Mornac allait être assommé lorsque
+les autres Sauvages s'interposèrent.
+
+--Pour l'amour de Dieu! mon cousin, cria Jeanne d'une voix suppliante,
+ne les irritez pas! Souffrez tout par amitié pour moi. Que deviendrai-je
+donc, s'ils vous tuent!
+
+Et la pauvre enfant se voila la figure de ses deux mains pour cacher son
+angoisse et sa honte.
+
+Vilarme s'était déjà laissé dépouiller.
+
+Mornac obéit à sa cousine et jeta lui-même tous ses habits aux Sauvages
+qui se les partagèrent ainsi que ceux de Vilarme et s'en revêtirent
+grotesquement. L'un avait un chapeau, l'autre un haut-de-chausse,
+celui-ci un pourpoint, celui la un baudrier, le cinquième des manchettes
+de point. Les deux derniers auxquels les bottes en entonnoir étaient
+étaient échues en partage ne purent pas les garder longtemps, car elles
+leur blessaient les pieds. Ils eurent soin, pourtant de ne pas les
+rendre aux prisonniers, d'abord pour les forcer de marcher pieds nus, et
+partant de les faire souffrir, et ensuite pour s'en parer eux-mêmes
+quand ils arriveraient triomphants à leur bourgade.
+
+On jeta deux méchants lambeaux de peau d'orignal aux prisonniers qui
+s'en couvrirent le mieux qu'ils purent.
+
+--Tu sembles t'apercevoir, chien de face pâle, que mes frères seuls se
+sont partagé vos vêtements. Outre que je dédaigne ces vils oripeaux des
+Français, la part qui me revient vaut bien mieux que vos habits et
+vous-mêmes. Ma prise à moi, face pâle que je hais, c'est la vierge
+blanche que tu aimes. Entends-tu?
+
+Au regard ardent que le Sauvage jeta à mademoiselle de Richecourt,
+Mornac pâlit et serra les poings. Ce qu'il entrevoyait était si terrible
+pour la pauvre enfant que le gentilhomme sentit les larmes lui monter au
+yeux. Et lui, l'homme de cap et d'épée, le Gascon railleur, le bretteur,
+le coureur de ruelles, l'esprit fort, leva les yeux au ciel et pria Dieu
+de sauver la jeune fille et de prendre plutôt sa propre vie en échange.
+
+Quand on est heureux et jeune, on peut oublier Dieu; mais dans
+l'infortune, on finit toujours par recourir à celui-là qui seul peut
+faire avorter les desseins les plus pervers.
+
+Tandis que l'on garrottait de nouveau Mornac et Vilarme, Griffe-d'Ours
+s'approcha de Mlle de Richecourt et lui dit:
+
+--La vierge pâle a-t-elle entendu? Elle m'appartient et sera la femme du
+chef.
+
+Jeanne de Richecourt qu'on avait toujours laissée libre de ses
+mouvements se leva droite, fière et belle comme Jeanne-d'Arc devant ses
+juges, et d'un mouvement prompt comme la pensée, tirant de son corsage
+le poignard qui ne la quittait jamais, elle en dirigea la pointe ver son
+coeur et s'écria:
+
+--Écoute-moi bien, monstre! Au premier geste que tu fais pour me
+toucher, je me tue!
+
+Griffe-d'Ours recula, étonné, stupéfait! Les femmes qu'il avait vues
+jusqu'à ce jour ressemblaient si peu à cette noble et superbe créature,
+qu'il en fut tout ébloui. Et le farouche homme des bois subit aussitôt
+la domination que la femme du grand monde exerce sur tous ceux qui
+l'entourent.
+
+Honteux du charme invincible et mystérieux qui étreignait et paralysait
+sa volonté, il baissa la tête et alla s'asseoir à quelque distance.
+
+Jeanne s'affaissa de nouveau sur le sol en revoilant son visage de ses
+belles mains et resta plongée dans un silencieux abattement.
+
+Les Sauvages prirent leur repas qui consistait en sagamité et en poisson
+fumé.
+
+Tant que leur faim ne fut pas satisfaite, ils ne donnèrent rien à manger
+aux prisonniers, excepté à Jeanne. Griffe-d'Ours lui porta quelque
+nourriture qu'elle refusa malgré qu'elle n'eût rien pris depuis la
+veille.
+
+Quand les Iroquois se furent rassasiés, ils s'approchèrent de Mornac et
+de Vilarme avec les restes du repas.
+
+Les Sauvages se sentaient en belle humeur, et ce leur fut un prétexte
+pour tourmenter les captifs. Comme ceux-ci n'avaient pas l'usage de
+leurs mains, il fallait qu'on leur donnât leur nourriture. Au lieu de la
+leur mettre à la bouche, les Iroquois la laissaient tomber à terre et
+leur jetaient à la place des charbons enflammés qui brûlèrent
+affreusement les lèvres des deux malheureux.
+
+Au premier contact du feu, Vilarme poussa un hurlement.
+
+Mornac ne dit rien. La seule idée qu'il se trouvait en présence d'une
+femme lui aurait fait souffrir mille morts plutôt que de desserrer les
+dents.
+
+On continua de les tourmenter pendant plus d'une heure. Ceux-ci leur
+tiraient les cheveux, ceux-là la barge. Les uns les piquaient avec des
+bâtons pointus, d'autres les brûlaient avec des tisons ardents ou des
+pierres rougies au feu.
+
+Ils arrachèrent deux ongles des doigts de la main gauche à Mornac avec
+leurs dents et lui brûlèrent dans le fourneau d'une pipe les extrémités
+des doigts ainsi affreusement endolories.
+
+Bien que le chevalier souffrit d'une manière atroce, il ne poussa pas
+une plainte.
+
+Les lamentations de Vilarme redoublaient au contraire à mesure que les
+tourments devenaient de plus en plus forts. Aussi les bourreaux
+s'acharnèrent-ils d'avantage contre lui. Ils lui mutilèrent toute la
+main gauche dont ils lui coupèrent la première phalange des cinq doigts.
+
+Quand les Sauvages mirent fin à leur jeu barbare, afin de se rembarquer,
+Mornac, qui s'était contenu jusque là, lâcha la plus belle bordée de
+jurons qui soit jamais sortie de la bouche d'un enfant de la Gascogne.
+
+--Sandious! tonnerre de Dieu! Mille millions de tonnerres! s'écria-t-il.
+Puisse le diable éventrer ces maudits, et les étrangler, mordious! avec
+leurs propres boyaux.
+
+Puis s'arrêtant, il se tourna vers Mlle de Richecourt et lui dit:
+
+--Pardonnez-moi, ma cousine, car cela me soulage vraiment. Voyez-vous,
+je me sens les nerfs agacés et j'éprouve un impérieux besoin d'exhaler
+ma mauvaise humeur d'un façon un peu plus virile que M. de Vilarme.
+
+Celui-ci malgré les souffrances qu'il endurait encore, ressentit cette
+injure et répondit:
+
+--Ah! chevalier de malheur! nous aurons à causer un peu dès que nous
+serons libres!
+
+--Sandis! à vos ordres, mon brave, repartit Mornac et j'espère avoir
+avant longtemps la satisfaction de vous enfoncer six pouces de fer entre
+les côtes.
+
+Les Iroquois mirent fin à cette altercation en transportant les
+prisonniers dans les canots qui recommencèrent à remonter le courant du
+fleuve.
+
+La partie du Saint-Laurent sur laquelle les captifs voyageaient alors
+différait beaucoup de celle qu'ils avaient parcourue en descendant de
+Québec à la Pointe-à-Lacaille. Le grand fleuve qui, en bas de l'île
+d'Orléans, prend aussitôt des airs d'Océan, se rétrécit tout à coup
+vis-à-vis de Québec où il n'a guère qu'un tiers de lieue de large. Bien
+que sa largeur augmente ensuite au-dessus de la ville, elle ne dépasse
+plus une lieue et demie, en exceptant les lacs formés par son cours.
+
+Au lieu des hautes Laurentides qui, en bas de la capitale dominent
+majestueusement les grandes eaux du fleuve, les captifs n'apercevaient
+plus que les bords peu escarpé et assez rapprochés montant et
+s'abaissant à droite et à gauche.
+
+Si la scène y perdait en grandeur, elle y gagnait certainement au point
+de vue pittoresque.
+
+Tourmenté dans son cours, le fleuve allait se tordant en sinuosités
+capricieuses, en arrière et en avant des voyageurs. Là, ils croyaient le
+voir se terminer brusquement en cul-de-sac coupé par un muraille de
+rochers grisâtres; ici ses eaux calmes s'en allaient mourir, comme celle
+d'un lac sur des grèves sablonneuses dans l'enfoncement desquelles on
+apercevait les hauts arbres de la forêt silencieuse. Ailleurs, les rives
+s'arrondissaient en coteaux pour s'aplanir plus loin en immenses
+prairies jaunissantes sous le soleil d'automne. Çà et là des rivières ou
+des ruisseaux entrecoupaient la ligne onduleuse des deux rives. Ils
+venaient verser dans le fleuve, sombre et profond, leurs eaux
+babillardes dont le joyeux murmure résonnait à l'ombre des noyers sur
+les troncs moussus desquels des vignes sauvages grimpaient en festons.
+
+Partout sur ces paysages sévères ou riants régnait la grande solitude
+des forêts vierges dont les bruits sauvages ne parviennent même pas à
+l'oreille des voyageurs qui tenaient le milieu du fleuve et ne pouvaient
+entendre ni les cris des bêtes fauves ni le chant des oiseaux.
+
+Je ne saurais m'astreindre à décrire chacun des incidents qui marqua le
+voyage depuis la Pointe-aux-Trembles jusqu'aux Trois-Rivières devant
+lesquelles ils passèrent inaperçus, le quatrième soir, pour entrer
+bientôt dans les eaux calmes du lac Saint-Pierre.
+
+Après avoir parcouru ce lac dans sa plus grand longueur qui est de sept
+à huit lieues, les Sauvages s'arrêtèrent dans l'une des premières îles
+du Richelieu et y passèrent la nuit dont une bonne partie fut employée à
+caresser les prisonniers Mornac et Vilarme. Un nouveau supplice auquel
+les Iroquois s'arrêtèrent cette nuit-là fut de faire marcher les deux
+captifs pieds nus sur des cendres chaudes sous lesquelles des bâtons
+pointus avaient été planté en terre.
+
+Mornac, toujours fier et railleur, supporta ce genre de tourment avec un
+calme stoïque et à Vilarme qui ne cessait de geindre il recommanda la
+patience, lui disant que c'était un excellent remède contre les cors aux
+pieds.
+
+On s'engagea le lendemain dans l'archipel du Richelieu. Malgré leurs
+inquiétudes et leurs souffrances, les captifs ne purent s'empêcher
+d'admirer les ravissants paysages qui se déroulaient sous leurs yeux et
+changeaient d'aspect à chaque instant.
+
+Séparées par une infinie variété de canaux, ces îles de différentes
+grandeurs s'étendaient aussi loin que la vue pouvait porter. Elles
+formaient une continuelle succession de prairies couvertes de pruniers
+rouges et de fruits sauvages, et puis d'îlots ombragés par de grands
+arbres autour desquels des vignes s'enroulaient amoureusement. Ici un
+rocher noirâtre opposait au courant son front de pierre et sortait de
+l'eau sa tête limoneuse comme celle d'un amphibie. Tout à côté une
+petite île étalait à la surface de l'eau un parterre émaillé des fleurs
+les plus charmantes. Plus loin, c'était comme une large table couverte
+de baies de toutes sortes: bluets, framboises, mûres, groseilles rouges,
+blanches et bleues, au-dessus desquels se balançaient de petits arbres
+chargés de merises, et des poires sauvages. Quelques-unes de ces îles
+étaient si rapprochées que les voyageurs passaient entre elles sous un
+berceau formé par la cime des arbres qui se tendaient fraternellement la
+main au-dessus de l'eau bleue de fleuve.
+
+Jetez sur tous ces feuillages, les couleurs les plus vives que
+l'automne, ce grand artiste, ait sur sa palette, depuis le vert pâle et
+foncé, le jaune clair et brillant, jusqu'au rouge-feu; peuplez ces
+mystérieuses retraites de castors et de loutres au riche pelage et qui
+fendent rapidement le fil de l'eau pour se sauver d'une île à l'autre;
+embusquez derrière l'énorme pin sombre la tête curieuse d'un orignal qui
+regarde un moment passer la flottille et bondit soudain au plus épais du
+fourré qu'il écarte d'un coup de sa ramure; suspendez sur toutes ces
+branches d'arbres des nids d'oiseaux de toute espèce, et d'où s'échappe
+un concert de chants multiples qui se croisent et se mêlent au doux
+froissement des feuilles, et vous aurez une vision de ce spectacle
+enchanteur qui ravissait même des captifs s'acheminant vers le poteau de
+mort.
+
+Après une autre station faite à l'endroit où M. de Sorel devait, un an
+ou deux plus tard, rebâtir le fort de Richelieu élevé par M. de
+Montmagny et 1642 et alors abandonné, Griffe-d'Ours et ses guerriers
+quittèrent le fleuve pour s'engager dans la rivière des Iroquois ou
+Richelieu.
+
+Au bout de deux jours de navigation, ils s'arrêtèrent au-dessous de
+rapides qu'il était impossible de remonter en canots. Les Sauvages
+cachèrent leurs pirogues sous des arbres renversés et des broussailles,
+au lieu même où M. de Chambly devait bientôt construire le fort
+Saint-Louis.
+
+Les Iroquois chargèrent ensuite les deux prisonniers de tout le bagage
+qu'ils pouvaient porter, et eux-mêmes prenant le reste, la petite
+caravane s'enfonça dans les bois.
+
+Alors commença pour les captifs la plus rude épreuve de leur voyage.
+Bien que la rivière soit navigable trois lieues au-dessus des rapides de
+Saint-Jean, les Sauvages qui avaient laissé, en venant, d'autres
+pirogues à l'embouchure du lac Champlain, préféraient se rendre à pied
+jusque là. C'était une marche de six grandes journées.
+
+A l'exception de Mlle de Richecourt que l'autorité de Griffe-d'Ours
+avait empêché d'être maltraitée et dépouillée de ses vêtements, les
+captifs, blessés, faibles, mal nourris, presque nus, chargés en outre de
+plus de bagage qu'ils n'en pouvaient porter, devaient se frayer un
+passage à travers la forêt, par des chemins non battus, parmi les
+pierres, les ronces, les fondrières, l'eau et tous les embarras
+imaginables que connaissent ceux-là seuls qui ont un peu couru les bois.
+
+Privés de leurs chaussures, les pieds nus et encore endoloris par les
+brûlures qu'ils avaient subies, Mornac et Vilarme souffrirent les
+tortures atroces dans les premières heures de marche. Qu'on se figure de
+malheureux gentilshommes dont la plante des pieds n'a jamais foulé nue
+le sol, et obligés de marcher forcément, au pas de gymnastique, en
+pleine forêt vierge, sur les cailloux et les branches sèches, lorsque
+leurs pieds saignaient encore des blessures infligées deux ou trois
+jours auparavant par les Sauvages.
+
+Au milieu de la première journée, Vilarme épuisé s'abattit sur le sol où
+il resta étendu sans connaissance. Les Iroquois tombèrent sur lui à
+grands coups de bâtons, le rappelèrent à la vie et le forcèrent à
+continuer de marcher ainsi jusqu'au soir.
+
+Plutôt que de se faire rosser de la sorte, Mornac se dit qu'il mourrait
+debout et en marchant!
+
+Le soir vint enfin. Tandis que Mlle de Richecourt se jetait épuisée,
+mourante de fatigue, sur un tas de feuilles sèches, Mornac et Vilarme
+furent chargés d'aller chercher le bois et l'eau et de faire la cuisine.
+
+On leur jeta quelques bouchées, puis on les lia chacun à un arbre, à une
+telle distance du feu qu'ils ne pouvaient en ressentir la chaleur.
+
+La pluie vint à tomber et comme on était à la fin de septembre où les
+nuits commencent à être froides et que les deux prisonniers étaient à
+peu près nus, ils passèrent la nuit à grelotter. L'immense fatigue
+qu'ils éprouvaient leur aurait peut-être procuré quelque sommeil, malgré
+le froid et l'orage; mais on avait serré leurs liens si fort que la
+souffrance qu'ils en ressentaient ne leur laissait pas un seul instant
+de repos.
+
+Vers le milieu de la nuit, Vilarme s'en plaignit à l'un des Sauvages. Il
+n'en obtint d'autre soulagement que de voir ses liens serrés davantage.
+
+--Cadédis! lui dit Mornac, vous n'avez pas de chance, M. de Vilarme; et
+vous admettrez que ma persistance à tout endurer sans me plaindre me
+vaut un peu plus d'égards.
+
+Jeanne de Richecourt, blottie, non loin de Mornac, sous des peaux que
+Griffe-d'Ours lui avait procurées, frissonnait de froid et de peur. Au
+moindre mouvement qui agitait le cercle des Sauvages couchés en rond
+autour du feu, elle se mettait soudain sur son séant et jetait autour
+d'elle des regards chargés d'angoisse. Mais, comme nous l'avons dit,
+elle avait subjugué Griffe-d'Ours, et quant aux autres Sauvages elle
+n'en avait rien à craindre.
+
+Dès les premiers pas qu'il fit, Mornac ne retint qu'à force d'une
+incroyable énergie les sanglots de douleur que ses pieds enflés,
+meurtris et ensanglantés, lui arrachaient presque.
+
+Au bout de vingt pas, Vilarme tomba. On le releva à coups de bâton.
+
+Peu à peu cependant la force du mal engourdit leurs pieds, et ils
+allèrent ainsi jusqu'au soir, marchant comme des automates, laissant des
+gouttes de leur sang à chaque buisson, à toutes les pierres et aux
+branches mortes qui remplissaient le sentier.
+
+Comme la nuit approchait et qu'il n'avait rien mangé depuis le matin,
+Mornac sentit ses jambes de dérober sous lui et tomba en traversant un
+ruisseau. Il était tellement chargé, son pauvre corps était si las,
+l'eau si invitante et la vie tellement insupportable, que le gentilhomme
+eut un instant l'idée d'en finir et de se laisser aller sous l'onde.
+
+Un dernier regard qu'il voulut jeter à sa cousine, comme un adieu
+suprême, lui remit le courage au coeur.
+
+--C'est sur moi seul qu'elle peut compter pour se tirer des périls qui
+l'environnent, pensa-t-il en faisant un énorme effort qui l'aida à se
+relever.
+
+Il en était temps, car déjà ses bourreaux saisissaient de grosses
+pierres pour les lui jeter.
+
+On se demandera comment Mlle de Richecourt pouvait endurer autant de
+fatigue. Qu'on se rappelle d'abord qu'elle n'avait pas à marcher pieds
+nus comme ses compagnons d'infortune, et qu'elle n'avait pas été
+torturée comme eux. Ensuite elle sentait que si elle avait le malheur de
+rester en arrière, loin de Mornac et des autres Sauvages et seule avec
+Griffe-d'Ours, elle était perdue. Aussi s'était-elle dit qu'elle
+suivrait les autres tant qu'elle aurait un souffle de vie.
+
+Et elle allait toujours, montant, descendant, trébuchant, reprenant
+pied, tombant et se relevant aussitôt. Mais sa tête était en feu et la
+fièvre dévorait tous ses membres.
+
+La nuit suivante, les captifs dormirent un peu; ce qui leur rendit assez
+de force pour continuer leur pénible voyage. Au bout de la sixième
+journée, ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain.
+
+Les Sauvages retrouvèrent leurs canots qu'ils avaient habilement cachés
+sous les halliers, et les lancèrent sur le grand lac des Iroquois auquel
+Champlain a laissé son nom.
+
+D'abord étroit et bordé de rives assez basses à son embouchure, le lac
+allait s'élargissant peu à peu devant les voyageurs, tandis que ses
+rives s'élevaient ainsi en le dominant plus loin de falaises escarpées.
+
+La petite troupe campa le soir dans l'île au Chapon et le lendemain sur
+celle des Vents.
+
+Vers le midi de la troisième journée, comme ils arrivaient par le milieu
+du lac, qui peut avait en cet endroit une douzaine de lieues de large,
+on aperçut au loin, à l'Occident et au Midi, de hautes montagnes qui
+élevaient là-bas, au-dessus des sombres forêts, leurs sommets presque
+toujours couverts de neige.
+
+Griffe-d'Ours montra celle du Midi aux prisonniers, et leur dit que
+c'était par là que tendait leur voyage, et que là s'élevaient les
+cabanes d'Agnier où les captifs seraient brûlés.
+
+--Ce gaillard a réellement des procédés fort-délicats! pensa Mornac.
+
+Après avoir passé la nuit suivante sur l'île aux Cèdres et avoir couché
+le lendemain sur la terre ferme, à l'endroit où le fort Saint-Frédérique
+devait s'élever plus tard, les Iroquois naviguèrent encore une journée
+jusqu'à la décharge du lac Saint-Sacrement où ils firent une nouvelle
+halte de nuit.
+
+Le lendemain il faillait faire un portage de cinq à six lieues pour
+tourner la décharge et gagner les bords du lac Saint-Sacrement, que les
+Sauvages appelaient Andiatarocté (lieu où le lac se ferme.) Comme on
+allait se mettre en marche, Mlle de Richecourt se leva comme les autres.
+Mais son visage était empourpré. Un instant ses yeux hagards se levèrent
+au ciel; puis ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps, et
+elle s'affaissa évanouie sur le sol.
+
+--Il faut porter la vierge blanche, dit Griffe-d'Ours à Mornac et à
+Vilarme.
+
+Et il fit signe aux Sauvages de se charger des effets que portaient les
+deux captifs.
+
+Un brancard fut improvisé, Jeanne installée dessus, et tous, les
+Iroquois leur bagage et leurs canots sur l'épaule, Mornac et Vilarme
+chargés de leur précieux fardeau, se mirent en marche.
+
+Retardée par le transport de la malade la petite troupe mit deux jours à
+faire les quelques lieues qui les séparaient de lac Saint-Sacrement.
+
+Pendant ce temps, saisie d'une fièvre et d'un délire ardents, Jeanne se
+tordit sur le brancard avec des gémissements pitoyables.
+
+Mornac qui ne pouvait rien faire pour calmer les souffrances de la jeune
+fille, marchait, marchait toujours, et tout en la portant jetait sur
+elle des regards pleins de larmes. Par moments il lui semblait être sous
+le coup d'un pénible cauchemar, et il se demandait si le ciel pouvait
+réellement permettre que des chrétiens souffrissent de semblables
+calamités.
+
+Enfin le matin de la quatrième journée, on rembarqua dans les canots qui
+gagnèrent en un jour l'extrémité sud-ouest du lac Saint-Sacrement. Ici
+se terminait le voyage par eau, mais il restait encore, sous des
+circonstances ordinaires, quatre longues journées de marche avant
+d'arriver au grand Village des Agniers.
+
+La maladie de Mlle de Richecourt allait encore prolonger le voyage, car
+Jeanne était de plus en plus faible et consumée par une fièvre intense.
+
+Une fois leurs canots cachés sur le rivage de la terre ferme, les
+Iroquois reprirent leur bagage sur leurs épaules et s'engagèrent dans un
+sentier assez bien tracé qui aboutissait loin devant eux à la bourgade
+d'Agnié.
+
+Vilarme ayant voulu se mettre à la tête de la civière sur laquelle
+Mornac et lui portaient la jeune fille, le chevalier lui dit sèchement:
+
+--Prenez l'autre bout, monsieur.
+
+--Et pourquoi plutôt moi que vous?
+
+--Parce que vous n'êtes pas digne de regarder les traits de cette pauvre
+enfant.
+
+--Ah! prenez garde s'écria Vilarme pâle de colère; s'il est quelqu'un
+ici qui ne soit pas digne de regarder Mlle de Richecourt, ce doit être
+vous, chevalier de Mornac. Oui, vous, qui ne vous contentant pas d'être
+ivrogne, avez fait boire, lors de votre arrivée à Québec, ce chef
+iroquois qui, dans son ivresse, insulta la jeune fille qu'il apprit
+ainsi à convoiter et qu'il a relancée ensuite jusqu'à la
+Pointe-à-Lacaille! Ce que je dis ici, je le sais pour l'avoir appris à
+Québec, le soir même de votre escapade.
+
+--Je me suis déjà fait ce reproche, M. de Vilarme, répondit Mornac en
+baissant la tête, et je pleure chaque jours avec des larmes de sang
+cette étourderie qui va peut-être causer sa perte. Mais, ajouta-t-il en
+relevant les yeux sur Vilarme avec une fierté dédaigneuse et terrible,
+cette légèreté, cette folie commise par moi, m'était-il possible d'en
+prévoir les affreuses conséquences? Tandis que vous Vilarme, ne
+sentez-vous pas la furie des remords déchirer tout votre être en
+contemplant la victime que les suites de votre forfait ont réduite en ce
+déplorable état.
+
+Comme Vilarme feignait d'ouvrir ses petits yeux louches, d'un air
+interrogateur, Mornac indigné s'écria:
+
+--Moi aussi, je sais tout, assassin!
+
+A ce mot terrible, Vilarme rugit et s'élança les poings fermés sur
+Mornac.
+
+Mais deux vigoureux coups de bâton que l'un des Iroquois lui asséna sur
+le dos firent tomber sa rage, et il s'en alla prendre le pied du
+brancard en grinçant des dents.
+
+Il devait y avoir un affreux secret entre ces deux hommes qui se
+haïssaient au point de voir leur inimitié persister jusque dans la
+navrante détresse où ils étaient tombés. Car l'extrême infortune a pour
+effet d'adoucir les animosité et de rapprocher les malheureux.
+
+Dans la suite, lorsque Mornac aurait voulu se rappeler les incidents qui
+marquèrent leur pénible pèlerinage à travers la forêt qui séparait le
+lac Saint-Sacrement du village d'Agnié, il ne les entrevoyait plus qu'à
+travers un voile épais qui ne laissait à ses souvenirs que ces traits
+confus qui nous restent à la suite d'un rêve fatigant. Il se revoyait
+portant cette civière sur laquelle sa cousine gisait affaissée et
+mourante. Il se souvenait encore des remords qui étreignaient son coeur
+en songeant que sa folle inconséquence avait causé tous les tourments
+qui anéantissaient presque tant de jeunesse et de beauté. Il revoyait
+Vilarme, l'infâme Vilarme, qui portait l'avant du brancard en lui
+tournant le dos. En arrière et au devant d'eux, huit sauvages, à
+demi-nus, les escortaient de leur surveillance active et de leur
+incessante cruauté. Puis les grands arbres de la forêt, dont les
+feuilles mortes et à demi tombées jonchaient la terre, défilaient
+longtemps, bien longtemps, à droite et à gauche sur les bords du
+sentier.
+
+Voici pourtant un souvenir qu'il conserva vivace jusqu'à la mort, et qui
+jetait comme un gai rayon de soleil sur cette nuit sombre de son passé.
+
+Après plusieurs journées de marche, des Sauvages inconnus étaient venus
+au-devant de la caravane en poussant de grands cris qui avaient tiré
+Mornac de l'espèce d'abrutissement où la fatigue et la souffrance le
+tenaient plongé. Ces nouveaux venus avaient accompagné quelque temps les
+prisonniers en poussant des hurlements féroces et les regardant avec des
+yeux terribles de menaces, lorsque tous débouchèrent de la forêt dans
+une clairière au centre de laquelle on apercevait, à distance sur les
+bords de la rivière Mohawk qui se jette dans l'Hudson une grande
+bourgade Iroquoise.
+
+Ce village formait un long parallélogramme entouré de palissades, et de
+chaque côté duquel s'étendait une rangé de cabanes.
+
+Griffe-d'Ours fit arrêter la petite troupe, donna l'ordre à Mornac de à
+Vilarme de déposer le brancard à terre et leur dit avec un cruel
+sourire:
+
+--Avants que mes frères blancs soient brûlés, ce qui ne tardera guère,
+nous voulons, comme c'est notre coutume lorsque nous amenons des
+prisonniers à nos villages, vous donner le plaisir de bien vous sentir
+vivre encre une fois. Nos frères de la bourgade sont avertis de notre
+arrivée triomphante. Les voici qui sortent du village et qui s'avancent
+à notre rencontre. Ils vont se ranger sur deux lignes qui viendront
+finir ici. Les face pâles entreront ainsi glorieusement dans Agnié entre
+deux rangs de guerriers. Seulement chacun de nous est armé d'un bâton,
+et mieux les hommes pâles pourront courir, moins ils recevront de coups.
+
+On voyait s'avancer en effet toutes la population de la bourgade,
+hommes, femmes, enfants vieillards, tous jetant des hurlements qui
+faisaient trembler la forêt.
+
+--Ah! ce sont là vos usages, messieurs les Iroquois! pensa Mornac. Eh
+bien! sang de dious! nous allons voir se le dernier des Mornac se
+laissera rosser impunément de la sorte!
+
+Dans un clin-d'oeil, un double haie s'était formée sur une longueur de
+trois ou quatre arpents, et les Iroquois lançaient des cris d'impatience
+et demandaient qu'on leur livrât les prisonniers.
+
+Deux des sauvages de l'escorte étaient restés derrière les captifs pour
+les pousser l'un après l'autre entre les deux formidables rangées
+d'hommes.
+
+Mornac était le plus jeune et le plus alerte des deux. Aussi fut-il
+gardé pour la fin, pour la bonne bouche, comme on dit, et l'on poussa de
+force Vilarme dans le terrible entonnoir. A peine y fut-il entré que les
+coups commencèrent à pleuvoir, de droite et de gauche, comme grêle sur
+tout le corps du misérable. On ne voyait qu'une nuée de bâtons qui
+s'élevaient, s'abaissaient, tournoyaient et tombaient, et, au milieu des
+deux haies grouillantes et hurlantes, Vilarme qui courait à toutes
+jambes. Un fois il s'abattit sur le sol: une vieille femme qui n'avait
+pas la force de lever son bâton, lui en avait barré les jambes. Le
+malheureux fut tellement roué de coups que la douleur lui rendit la
+force de se relever aussitôt et de s'enfuir vers l'entrée du village où
+Mornac le vit disparaître au milieu d'un nuage de pierres.
+
+Sans attendre qu'on l'invitât poliment à entrer dans ce gouffre, Mornac
+bondit en avant.
+
+Griffe-d'Ours qui n'avait pas voulu se priver de ce charmant plaisir de
+la réception, se tenait le premier sur les rangs. Tout entier au bonheur
+de voir maltraiter Vilarme, le Sauvage se penchait en avant pour
+regarder plus loin, lorsque Mornac tomba sur lui comme une trombe et lui
+arracha son bâton, et d'un coup de poing envoya rouler l'Iroquois à
+trois pas. Puis brandissant ce gourdin en homme qui connaît toutes les
+ressources de l'escrime, le chevalier assomma deux autres sauvages en un
+tour de main, rompit l'une des deux lignes et, rapide comme l'ouragan,
+prit en dehors de la haie vivante sa course dans la direction du
+village.
+
+Il avait bien songé d'abord à s'enfuir vers les bois. Mais la pensée de
+laisser sa cousine à la merci des barbares l'avait retenu.
+
+--Après tout, s'était-il dit avec cette confiance inébranlable que tout
+gascon place en sa bonne étoile, qui sait si je ne me tirerai point
+d'affaire, une fois rendu sain et sauf dans le giron de cette aimable
+populace?
+
+Le brouhaha était indescriptible. Les deux haies s'étaient rompues et
+chacun courait sus à Mornac.
+
+Mais celui-ci doué de la plus belle paire de jambes qui aient arpenté
+les terres de Gascogne, courait plus vite qu'aucun des poursuivants. Ses
+pieds touchaient à peine au sol. Il volait.
+
+Lorsqu'on le serrait de trop près, le terrible bâton dont il était armé
+tournoyait en sifflant, et le vide se faisait aussitôt devant lui.
+
+Les hommes se bousculaient, culbutaient et criaient, tandis que les
+enfants et les femmes lançaient des pierres au fugitif qui les esquivait
+presque toutes.
+
+--Quel dommage que je n'aie pas le temps de m'arrêter pour rire, se
+disait-il. Ça doit être drôle!
+
+En quelques secondes, il arriva sans encombre à la porte des palissades
+qui entouraient le village et qu'il franchit sain et sauf, grâce au
+merveilleux moulinet de son gourdin. Il courut toujours devant lui dans
+l'espèce de rue qui séparait les deux rangées de cabanes, jusqu'à ce
+qu'il fut arrivé au milieu de la bourgade, où il aperçut un échafaud qui
+s'élevait à six pieds au-dessus du sol.
+
+Il prit son élan et sauta dessus.
+
+Là, dominant la foule rugissante qui s'était engouffré sur ses pas dans
+le village, il passa sous le bras gauche le bâton qui lui avait si bien
+servi, et croisant fièrement ses bras sur sa poitrine.
+
+--Fils de tes noble aïeux, tu es le premier Mornac qui a jamais fui
+devant l'ennemi. Mais je veux que le diable m'emporte si tu n'as pas en
+ce moment les honneurs de la victoire!
+
+
+
+
+ CHAPITRE X
+
+ OU LE CHEVALIER ROBERT DU PORTAIL DE MORNAC
+ S'ESTIMA FORT HEUREUX D'ÉCHANGER
+ L'ILLUSTRE NOM DE SES ANCETRES CONTRE CELUI DE _Castor-Pelé_
+
+
+Toute la population du village entourait en criant l'échafaud sur lequel
+Mornac s'était réfugié et d'où il dominait, calme et superbe, cette mer
+de têtes hideuses qui ondulaient à ses pieds.
+
+--Pouah! sont-ils laids ces bandits-là! se disait le Gascon. Cela valait
+bien la peine de quitter la cour et les belles marquises de Paris, pour
+venir aussi loin terminer mes jours au milieu d'une si vilaine
+population! Car il ne faut pas te faire d'illusion, mon petit Mornac,
+ces gens-là m'ont l'air fort mal disposés à ton égard, et je crois que
+tu vas bientôt passer un mauvais quart-d'heure.
+
+Le cris redoublaient à chaque seconde. C'était un concert infernal de
+vociférations.
+
+--Allons! le moment est venu grommela Mornac. Il te faut mourir, mon
+vieux, mais mourir comme un soldat, au milieu de la mêlée. Ah! mordious,
+si j'avais seulement mon épée, les belles estafilades et les grands
+coups d'estoc et de taille dont je pourfendrais ces marauds! N'importe!
+ajouta-t-il en reprenant le bâton dans sa main droite, je vais toujours
+bien, avec cette arme de manant, fêler encore quelques caboches... Et ma
+pauvre cousine! Ah bah! c'est la plus heureuse de nous trois. Elle va
+mourir de sa belle mort, car cette fièvre qui la dévore va certainement
+l'emporter.
+
+En ce moment un Sauvage essayait de monter sur l'échafaud, en arrière de
+Mornac.
+
+Celui-ci l'aperçut du coin de l'oeil, se retourna et lui asséna un grand
+coup. L'iroquois aurait eu le crâne fracassé, s'il n'eût penché la
+tête. Mais il n'en reçut pas moins le coup sur l'épaule droite. Ce qui
+le fit lâcher prise et retomber en beuglant.
+
+Les sauvages semblaient hésiter et Mornac se demandait s'ils n'allaient
+pas de crainte de l'approcher, lui tirer à distance une flèche ou
+quelque arquebusade. Il se réjouissait déjà de mourir sans trop de
+souffrance, quand il sentit l'échafaud se dérober sous ses pieds. Il
+perdit l'équilibre et roula par terre.
+
+Deux Sauvages s'étaient glissés sous la plate-forme et avaient abattu
+deux des quatre pieux sur lesquels elle reposait. Avant que le
+malheureux gentilhomme pût se relever il était entouré, maintenu à terre
+et garrotté.
+
+L'échafaud fut relevé en un clin-d'oeil et Mornac hissé dessus. Tandis
+qu'on l'attachait à l'un des deux poteaux qui dominaient la plate-forme,
+on apporta Vilarme qu'on venait de retrouver blotti sous un ouigouam. Le
+misérable était tellement couvert de contusions que c'était grande pitié
+de le voir.
+
+Lorsqu'on eut lié Vilarme à l'autre poteau, Griffe-d'Ours s'approcha de
+Mornac et lui dit:
+
+--Mon frère est agile et brave.
+
+--N'est-ce pas? repartit Mornac. Et cet oeil qui te sort de la tête en
+témoigne visiblement.
+
+Oui, reprit le chef. Mais nous allons voir si tu conserveras ta fierté
+dans les tourments. Tout à l'heure nos jeunes gens vont commencer à te
+_caresser_. Cela durera longtemps; car ceux qui veulent t'éprouver sont
+nombreux. Ensuite, tu seras brûlé. Mais auparavant, comme c'est l'usage
+des guerriers, tu vas chanter ta chanson de mort.
+
+--Au fait! pourquoi pas? dit Mornac. Autant vaut chanter que se lamenter
+inutilement.
+
+Et d'une voix mâle il entonna cette chanson de bravache:
+
+ Je suis un cadet de Gascogne
+ Né d'un père très-fortuné
+ Qui, sandis! viveur sans vergogne,
+ Mourut bel et bien ruiné
+
+ Il ne me laissa rien pour vivre
+ Qu'un donjon moussu que le vent
+ Ébranlait, tandis que le givre
+ Sur mon lit descendait souvent.
+
+ Mais j'avais du courage en l'âme
+ Et j'eus bientôt pris mon parti;
+ Des aïeux décrochant la lame
+ Pour guerroyer je suis parti.
+
+ Je devins soldat d'aventure,
+ Marchant le jour sous le harnais
+ Ayant le ciel pour couverture
+ La nuit lorsque je m'endormais.
+
+ Or, par un beau jour de bataille,
+ Je m'en allai si loin, fauchant
+ A grands coups d'estoc et de taille,
+ Qu'officier fus fait sur le champ.
+
+ Plus tard, de simple volontaire,
+ Grâce à maints coups de bon aloi,
+ Je passai brillant mousquetaire
+ Pour veiller auprès de mon roi.
+
+ Le jour aux pieds des grandes dames,
+ J'étais vraiment fort glorieux
+ Car j'enflammais toutes leurs âmes
+ Du regard brûlant de mes yeux.
+
+ Cadédis! au Louvres la Garde
+ Sait mêler le doux au devoir!
+ Souventes fois on se hasarde
+ A courir Paris vers le soir.
+
+ Longeant dans l'ombre la muraille
+ J'avisais quelque frais minous
+ Et criais au manant: «Canaille,
+ Au large! ou je te fends, bourgeois!»
+
+ Après amoureuse aventure
+ Trouvant le cabaret fermé,
+ Je frappais sur la devanture
+ De ma dague le point armé.
+
+ Dedans la taverne fumeuse
+ J'entrais m'asseoir près d'un soudard
+ Qui de ma vie aventureuse
+ Jadis partagea le hasard.
+
+ Nous vidions plus d'un plein grand verre
+ Et causions jusqu'au lendemain,
+ Nos éperons grinçant par terre
+ Et le front perdu dans la main.
+
+ De la sorte coulait ma vie:
+ Je savais narguer le malheur
+ En évitant toute autre envie
+ Que pouvait gâter mon bonheur.
+
+ Champ trop restreint pour la victoire
+ J'ai quitté le vieux continent,
+ Pour promener un peu ma gloire
+ De l'Orient à l'Occident.
+
+ Je disais: «Que la mort m'attrape,
+ Là-bas, je m'en ris! si vainqueur,
+ Dans une bataille, elle frappe
+ Son sire et maître droit au coeur.»
+
+ Allez, moricauds, qu'on apprête
+ Le bûcher qui me doit brûler
+ Et que l'on convoque à la fête
+ Tous les porte-flèches d'Agnier.
+
+ Tête de bouc, farfadet, gnome,
+ connu sous le nom d'Iroquois
+ Viens donc voir comme un gentilhomme
+ Laisse échapper le sang gaulois!
+
+ Venez, bourreaux, prenez la hache
+ Et le couteau, le feu, le fer
+ Entourez-moi que je vous crache
+ Mon mépris, truands de l'enfer!
+
+Tout le temps que dura la chanson de Mornac, les Sauvages s'étaient
+tenus cois autour de lui. Le sang-froid du Gascon en imposait à ces
+hommes pour qui le courage était la plus grande vertu.
+
+Aussi l'acclamèrent-ils quand il eut fini.
+
+Griffe-d'Ours qui se tenait au premier rang lui dit:
+
+--Nos guerriers sont contents de toi. Ils vont te prouver tout de suite
+en te torturant avec toute l'attention que mérite un capitaine. Nous ne
+négligerons rien pour te rendre les honneurs qui sont dus à ton courage.
+
+Des jeunes gens armés de couteaux vinrent à Mornac en se disputant à qui
+commencerait à le tourmenter.
+
+Le gentilhomme les regardait avec un sourire dédaigneux accroché au bout
+de sa moustache, et rassemblait toutes ses forces pour mourir en homme
+de coeur, lorsque, sur un signe de Griffe-d'Ours, les jeunes hommes
+s'arrêtèrent.
+
+La foule se fendait devant une vieille femme qui s'approchait de
+l'échafaud en traînant ses pieds affaiblis par l'âge. Arrivée au lieu du
+supplice, elle s'arrêta et se mit à parler d'une voix chevrotante.
+
+On l'écoutait en silence.
+
+N'entendant pas un mot d'Iroquois, Mornac ne la comprenait point.
+
+--Peste soit de la vieille bavarde! murmura-t-il. Pourquoi s'en
+vient-elle ainsi prolonger mon agonie?
+
+Voici ce que disait pourtant le vieille femme:
+
+--C'est en vain que j'ai cherché mon fils, le Castor-Pelé, parmi les
+guerriers qui ont amené ces captifs. Ne le reconnaissant pas d'abord au
+milieu du parti qui revenait avec Griffe-d'Ours, j'ai cru que mes yeux
+vieillis ne pouvaient plus reconnaître mon fils chéri. Hélas! ma vue
+n'est que trop bonne et ne m'avait point trompée. Le soutien de ma
+vieillesse est resté là-bas et dors sous la terre des Français. Que
+vais-je devenir, moi qui suis maintenant seule au monde? Qui m'apportera
+le bois pour entretenir le feu de ma cabane? Qui pour soutenir les
+derniers jours de ma douloureuse existence, ira chasser dans les bois le
+caribou rapide et pêcher le poisson sur les lacs lointains? Personne! et
+je devrai mourir de faim, si les vieillards du conseil, les guerriers et
+les jeunes gens ne me permettent pas d'adopter ce visage pâle pour mon
+fils.
+
+Elle montra Mornac de sa vielle main ridée.
+
+Un murmure désapprobateur courut dans la foule et les jeunes gens
+désappointé brandirent leurs couteaux d'un air décidé. Griffe-d'Ours ne
+paraissait pas un des moins déterminés à se défaire de Mornac. Les
+raisons ne lui en manquaient pas.
+
+Le plus vieux des anciens de la nation qui se tenait au bas de
+l'échafaud dit alors:
+
+--Depuis quand les jeunes gens d'Agnié refusent-ils de se soumettre aux
+usages établis? La mère de Castor-Pelé veut adopter le jeune visage pâle
+pour remplacer son fils tué sur le sentier de guerre, que sa volonté
+soit satisfaite. Jeunes hommes, détachez le prisonnier. Il est libre.
+
+Les jeunes gens rengainèrent leurs couteaux et se mirent à délier
+Mornac.
+
+Celui-ci l'air ébahi, les regardait faire, et se demandait quel genre de
+tourment allait remplacer ceux qu'il venait d'éviter.
+
+Ses liens étant tombés, comme il ne bougeait point, Griffe-d'Ours lui
+dit froidement:
+
+--Si le visage pâle comprenait le langage des Iroquois, il saurait qu'il
+est libre. Cette femme qui vient de parler t'adopte pour son fils que tu
+as tué; c'est la coutume. Va-t'en habiter avec elle et montre-toi aussi
+bon fils que le Castor-Pelé dont tu porteras désormais le nom. Seulement
+sache bien que si tu essayes de te sauver, rien alors ne saurait te
+soustraire au supplice du feu.
+
+--Vive Dieu! s'écria Mornac, en sautant à bas de l'échafaud, j'ai tout
+de même une fameuse chance, cadédis! Que le diable m'emporte si je
+n'embrasse pas cette vieille qui, toute laide qu'elle est, ne m'en a pas
+moins sauvé la vie.
+
+Et il sauta au cou de la vieille femme qui se laissa faire.
+
+--Hein! grommela-t-il en desserrant aussitôt les bras; c'est malheureux
+que maman sauvage sente autant l'huile rance. Je m'habituerai
+difficilement à son odeur maternelle.
+
+Frustré dans leur espoir de torturer Mornac, les jeunes gens s'étaient
+tournés du côté de Vilarme, et leurs allures laissaient voir au
+misérable qu'il allait payer pour deux. Aussi était-il jaune de peur;
+les dents lui claquaient dans la bouche.
+
+Déjà l'un des sauvages s'était emparé de la main droite du malheureux et
+se préparait à la transpercer avec la pointe d'un couteau quand la foule
+s'ouvrit encore pour laisser passer une autre femme encore plus laide et
+repoussante. Cinq ou six enfants sales et nus la suivaient; elle en
+portait un autre à la mamelle.
+
+--Je viens d'apprendre, dit-elle avec des sanglots vrais ou feints, que
+le compagnon de ma vie, le Serpent-Vert, a été tué par les Français! Me
+voilà seule désormais, seule avec les enfants qu'il m'a laissés! Que mon
+ouigouam va me sembler désert! L'hiver approche, et je n'ai rien dans ma
+cabane pour nourrir mes enfants durant la saison des neiges. Nous allons
+tous périr de faim!...
+
+Ici elle s'arrêta, car ses pleurs redoublaient.
+
+--Donnez-lui le Français! s'écria une voix railleuse; et quelqu'un dans
+la foule désigna Vilarme du doigt.
+
+Un formidable éclat de rire accueillit cette proposition. La digne
+épouse de Serpent-Vert passait à bon droit pour la femme la plus
+acariâtre du village. C'était une vraie furie que la Corneille, et comme
+le Serpent-Vert avait toujours eu la réputation d'un mari souvent battu,
+pas un guerrier de la tribu n'aurait voulu remplacer le défunt, même
+pour une douzaine d'arquebuses toutes neuves.
+
+--Donnons-lui le Français! répétèrent en choeur les jeunes gens.
+
+Et ils s'empressèrent de délier Vilarme avec une célérité qui indiquait
+clairement que l'infortuné ne faisait qu'éviter un genre de supplice
+pour en subir un autre plus insupportable encore.
+
+Pour se bien venger d'un homme on ne ferait vraiment pas mieux dans le
+pays le plus civilisé.
+
+Vilarme levait pourtant au ciel des yeux rayonnants de joie.
+Griffe-d'Ours lui dit:
+
+--Face pâle, ne te réjouis pas trop vite! Peut-être qu'avant la nouvelle
+lune tu viendras te soumettre de toi-même au poteau de la torture afin
+qu'on mette fin à ton supplice. Pour ma part, j'aimerais mieux être
+scalpé et brûlé dix fois à petit feu que d'être le mari de la Corneille.
+Va, chien, et que le bras de ta compagne te soit léger.
+
+Mornac avait parfaitement saisi le sens de cette scène par la pantomime
+des acteurs; et comme on conduisait Vilarme en triomphe au ouigouam de
+la Corneille, le Gascon dit à son compagnon de captivité:
+
+--Mes respects à madame votre épouse, et veuillez embrasser pour moi
+votre intéressante famille, ajouta-t-il en désignant les enfants morveux
+de Serpent-Vert.
+
+--Vous me payerez avant longtemps tous vos sarcasmes! gronda Vilarme qui
+lui montra le poing.
+
+La mère adoptive de Mornac le conduisit dans sa cabane. Quand elle y fut
+entrée sûre qu'ils étaient seuls, elle regarda Mornac avec douceur, fit
+le signe de la croix et dit, tout bas, en français:
+
+--Je suis chrétienne.
+
+Et son air semblait ajouter:--Comme telle je te pardonne la mort de mon
+fils.
+
+Ce qui était vraiment sublime ou milieu d'un peuple qui ne pratiquait
+rien moins que le pardon des injures.
+
+Le chevalier surpris voulut l'interroger. Mais elle ne savait de
+français que ces trois mots seulement.
+
+Cette pauvre femme avait été baptisée par le père Jogues, torturé en
+premier lieu lors de sa captivité chez les Agniers en 1612 et assassiné
+par eux, quatre ans plus tard, dans l'un des villages Iroquois, où il
+avait été envoyé en ambassade par M. de Montmagny.
+
+Une heure après, Mornac achevait de dévorer un énorme morceau de
+venaison que la bonne vieille lui avait donné, quand des cris perçants,
+suivis de grands éclats de rire, l'attirèrent au dehors.
+
+Un rassemblement de Sauvages entourait le ouigouam de la Corneille.
+Mornac s'approcha et se mêla au cercle des curieux.
+
+Madame de Vilarme, les cheveux épars sur le dos comme l'une des
+Euménides, un pied appuyé sur la tête de son nouvel époux qu'elle avait
+renversé par terre (car c'était une maîtresse femme que la Corneille) le
+rossait à grand coup de bâtons.
+
+François de Vilarme ne voulut jamais avouer le motif qui avait si
+déplorablement terminé sa courte lune de miel.
+
+--Tonnerre de Gascogne! pensa Mornac en regagnant le ouigouam de la
+bonne vieille, voici bien la plus grande calamité à laquelle j'ai jamais
+échappé.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XI
+
+ OÙ IL EST ENCORE QUESTION DU CASTOR-PELÉ
+
+
+Griffe-d'Ours avait fait transporter Jeanne de Richecourt dans la cabane
+de la Perdrix-Blanche.
+
+La Perdrix-Blanche, soeur de Griffe-d'Ours, devais son nom à son teint
+moins cuivré que celui des autres femmes de sa race. Elle venait de
+perdre son mari, tué dans une expédition de guerre, et habitait seule
+avec deux enfants, un ouigouam rendu désert par la mort du guerrier.
+
+Jeanne en proie à une fièvre inflammatoire des plus ardentes fut
+suspendue plusieurs jours entre la vie et la mort. Enfin la force de la
+jeunesse, et peut-être l'absence de tout médecin, triomphèrent de la
+maladie, et trois semaines après son arrivée au village d'Agnié elle
+était en convalescence.
+
+Plusieurs fois, Mornac s'était glissé jusqu'à elle et lui avait prodigué
+les consolations et les secours qu'il était en son pouvoir de lui
+donner. Dans ses courtes visites à sa cousine, il lui fallait pourtant
+user d'une extrême prudence. Car un jour, Griffe-d'Ours l'avait vu
+sortir du ouigouam de la Perdrix-Blanche et lui avait dit qu'il le
+tuerait s'il le revoyait encore entrer dans la cabane où logeait la
+vierge pâle.
+
+Griffe-d'Ours lui-même n'avait pas encore tenté de revoir la jeune
+fille. Mornac le savait, et jusqu'à ce jour il était resté tranquille,
+prêt pourtant à agir à la première occasion.
+
+Quant à Vilarme, il faut croire que Griffe-d'Ours l'avait signalé à la
+vigilance de la corneille ou que celle-ci était fort jalouse. A peine le
+malheureux remplaçant du Serpent-Vert faisait-il un pas hors de la
+cabane de sa moitié que cette dernière l'y faisait rentrer à grand coups
+de bâtons. Vilarme avait d'abord voulu regimber, mais il avait toujours
+eu le dessous dans ses luttes avec la Corneille, une fière femme, je
+vous le jure, et maintenant il filait doux.
+
+On était aux premiers jours de novembre. Jeanne de Richecourt encore
+faible, reposait assise sur une eau d'ours, dans un coin de la cabane.
+
+Il lui avait fallu beaucoup d'énergie pour supporter les incommodités de
+la vie sauvage qui étaient des plus grossières quoi qu'en aient écrit
+Châteaubriand et bien d'autres.
+
+D'abord, pour une femme délicatement élevée et malade, c'était une
+triste nourriture que de l'anguille fumée, des bouillons impossibles à
+la chair de chien, et d'autres salmigondis sans sel et sans épices, ainsi
+que des galettes de farine de maïs grossièrement moulu ou plutôt pilé
+dans des mortiers.
+
+Nos peuplades sauvages avaient peu d'égards pour leur estomac et ne
+connaissaient point les douceurs de la table. La chair de chien faisait
+leurs délices, et encore n'en mangeaient-ils pas souvent vu qu'on la
+réservait pour les grands galas. Quant à la venaison ils n'en
+mangeaient, pour ainsi dire que dans leurs expéditions de chasse ou de
+guerre. Le sauvage, indolent, ne prenait pas la peine de sortir du
+village, en temps ordinaires, pour se procurer de la venaison fraîche.
+On faisait une, deux grandes chasses par an, et toute la viande que en
+provenait était aussitôt fumée et convertie en _pémican_. L'on vivait
+là-dessus durant la plus longue partie de l'année.
+
+Pour ce qui est de leurs cabanes, elles étaient de la plus grande
+malpropreté. Les punaises et les puces y avaient le droit de cité le
+mieux établi, et les chiens, sales, hargneux et voraces, y étaient
+presque les égaux des maîtres avec lesquels ils couchaient pêle-mêle et
+mangeaient habituellement. Bien que les Iroquois, dont le nom voulait
+dire _faiseurs de cabanes_, se logeassent mieux que les autres Sauvages,
+leurs habitations n'avaient guère d'autres commodité que de les mettre à
+l'abri des plus graves intempéries des saisons.
+
+Leurs ouigouams avaient ordinairement quatre-vingt pieds de longueur,
+vingt-cinq ou trente de large et vingt de haut, quelquefois plus et
+souvent moins encore. Ces cabanes étaient couvertes d'écorces de
+bouleau, ou de bois blanc. A droite et à gauche régnait à l'intérieur
+une estrade d'environ neuf pieds de largeur sur un pied d'élévation;
+elle servait de lit. Le feu se faisait entre ces deux estrades, et la
+fumée sortait par une ouverture pratiquée au milieu du toit et qui
+laissait voir le firmament. J'allais dire le ciel, mais un assez grave
+inconvénient causé par cette cheminée primitive, m'en empêche: lorsqu'il
+neigeait et que le vent venait à rafaler à l'intérieur, c'était un vrai
+supplice que d'être obligé d'y rester. La fumée devenait alors tellement
+suffocante qu'il fallait mettre la bouche contre terre pour respirer,
+tant ces acres vapeurs saisissaient à la gorge, au nez et aux yeux.
+
+Le jour où nous rejoignons Mlle de Richecourt sous le ouigouam de la
+Perdrix-Blanche, comme le vent soufflait par rafales, la fumée aveuglait
+la pauvre enfant dont les yeux et la gorge était en feu.
+
+Elle mangeait tristement une fade sagamité de maïs et disputait avec
+peine à deux gros chiens, l'écuelle où ceux-ci s'efforçaient de porter
+le museau. Malgré ces désagréments, sa pensée était plutôt arrêtée sur
+sa situation morale que sur ses souffrances physiques.
+
+Grâce à la hardiesse de Mornac qui ne craignait pas d'exposer sa vie
+chaque jour pour venir la rassurer, Jeanne savait que Griffe-d'Ours
+n'avait encore osé tenter contre elle. Mais maintenant que la santé lui
+revenait, quel horrible sort l'attendait donc?
+
+Instinctivement elle passa la main sous la peau d'ours qui lui servait
+de natte, et s'assura que son petit poignard y était encore. Sa figure
+se rasséréna au contact du stylet qu'elle avait réussi à dérober aux
+regards de la Perdrix-Blanche.
+
+--Si je suis obligée de m'en servir, pensait-elle, Dieu voudra bien me
+pardonner.
+
+Elle était plongée dans ces réflexions, quand la peau qui fermait
+l'entrée du ouigouam s'écarta lentement. La Perdrix-Blanche étant sortie
+depuis quelques moments, Jeanne, qui s'était recouchée, pensa que
+c'était elle qui revenait, et ne s'en troubla pas. Mais, tout à coup
+elle aperçut, à quelques pieds de son lit, Griffe-d'Ours qui la
+regardait.
+
+Elle se mit sur son séant et sa main frémissante alla chercher le stylet
+caché sous la peau d'ours; mais elle se garda bien pourtant de le
+laisser voir.
+
+--Tant que la vierge blanche a été bien malade, dit Griffe-d'Ours, le
+chef n'a pas voulu pénétrer jusqu'à elle, de peur d'augmenter son mal.
+Mais la Perdrix-Blanche m'a dit que la vierge pâle est mieux et je suis
+venu lui dire que je m'en réjouis.
+
+Jeanne effrayée n'osait rien dire de peur d'irriter l'Iroquois qu'elle
+fixait de ses grands yeux bruns fatigués par la fièvre, quand elle
+s'aperçut que la portière du ouigouam s'entr'ouvrait pour laisser passer
+doucement une curieuse figure de sauvage. Cette tête avait bien les
+cheveux relevés sur le sommet du crâne, avec une plume au milieu, à la
+manière iroquoise, mais ils n'étaient pas rasés au-dessus du front et
+des tempes; les joues étaient peintes de couleurs voyantes, mais
+sillonnées contrairement aux autres sauvages, de longues moustaches en
+croc. C'était bien la plus drôle de tête de guerrier des Cinq Cantons!
+
+Apparemment qu'elle n'avait rien qui pût effrayer; car à sa vue, Jeanne
+sembla rassurée et feignit de regarder Griffe-d'Ours avec la plus grande
+indifférence.
+
+Celui-ci tournait le dos à la portière et ne pouvait remarquer l'intrus.
+
+--Ma soeur paraît encore faible, reprit l'Iroquois; je vois qu'il nous
+faut retarder notre mariage de quelques jours.
+
+Jeanne frémit.
+
+L'homme qui se tenait à la porte de la cabane brandit silencieusement
+son couteau.
+
+Ce geste dut remettre complètement Mlle de Richecourt, car elle leva sur
+Griffe-d'Ours ce regard fier que celui-ci en pouvait supporter.
+
+Il baissa les yeux et dit:
+
+--Le chef reverra la vierge blanche encore une fois avant que d'en faire
+sa femme.
+
+Comme il se retournait pour gagner la porte de la cabane, la tête du
+mystérieux personnage avait disparu.
+
+Jeanne était encore sous la pénible impression que venait de lui causer
+cette visite importune, quand la portière s'écarta de nouveau et la
+curieuse tête tatouée apparut encore une fois.
+
+L'homme entra après avoir jeté un furtif coup d'oeil au dehors.
+
+--Le Castor-Pelé, guerrier de la tribu de l'ours, présente ses hommages
+à très-haute demoiselle de Richecourt, dit-il en s'approchant de la
+jeune fille avec un profond salut.
+
+--Vous serez toujours fou, mon cousin, dit Jeanne à Mornac. Vous riez de
+tout, même dans les situations les plus sérieuses.
+
+--Conserver son sang-froid et sa gaîté dans les plus grands périls est
+le meilleur moyen de les surmonter tous, repartit Mornac. Mais dites
+donc, charmante cousine, comment trouvez-vous le chevalier du Portail de
+Mornac en son nouveau costume de guerrier iroquois?
+
+--Superbe en vérité! répondit Jeanne qui éclata de rire.
+
+Mornac était complètement métamorphosé. Guêtres de peau de daim, large
+ceinture dont les franges retombaient presque jusqu'au genou, couteau à
+scalper, tomohâk, collier de griffes et dents de bêtes fauves, rien ne
+manquait à son accoutrement. Mais ces damnées moustaches faisaient, au
+milieu de tout cela, l'effet le plus comique!
+
+--Le Castor-Pelé est un grand guerrier! dit-il en se drapant à
+l'espagnole dans la large peau de castor qui lui tombait des épaules.
+
+--Oui, et le plus grand Gascon des bords de la Garonne.
+
+--Ah! pour ça, ma cousine, c'est dans le sang, voyez-vous. Et sur mon
+âme, sans vous faire injure, je crois que vous en avez un peu dans les
+veines!
+
+Si je me déguise ainsi, c'est pour plaire à nos gardiens. Savez-vous
+que je commence à être populaire au milieu d'eux. En cela, j'ai mon but,
+croyez-moi bien.
+
+Il se fit en ce moment un grand bruit au dehors.
+
+Mornac prêta l'oreille.
+
+--Je me sauve, dit-il, on pourrait s'apercevoir que nous sommes
+ensemble. Main se craignez rien je veille sur vous.
+
+Il s'esquiva.
+
+Quand il fut sorti de la cabane il aperçut le crieur qui parcourait
+toutes les rues pour convoquer le Conseil. Chacun accourait au centre du
+village et Mornac fit comme les autres.
+
+Tous les hommes au-dessous de soixante ans se tenaient en plein air,
+tandis que les vieillards entraient dans cabane du conseil pour y
+délibérer.
+
+Pendant tout le temps que siégea le conseil, la foule garda le plus
+profond silence au dehors.
+
+Au bout d'une demi-heure, l'orateur sortit de la cabane et s'avança vers
+les jeunes gens qui le renfermèrent au centre d'un cercle qu'ils
+composèrent en s'asseyant en rond.
+
+L'orateur rendit compte de la délibération.
+
+A la fin de chaque période l'assemblée criait à tue-tête:
+
+--_Andeya!_
+
+Ce qui voulait dire:
+
+Mornac assis comme les autres, regardait cette scène d'un air ahuri.
+
+Quand l'orateur eut fini de parler, il rentra dans les rangs.
+
+Alors Griffe-d'Ours, son tomohâk à la main, s'avança au milieu du
+cercle, suivi de deux ou trois hommes qui plantèrent au centre un poteau
+près duquel ils s'assirent, en battant une mesure rapide sur une espèce
+de cymbale.
+
+Griffe-d'Ours se mit alors à danser à droite et à gauche et entonna un
+chant énergique.
+
+Quand il était hors d'haleine, il s'arrêtait, frappait un coup de massue
+sur le poteau, puis reprenait sa danse et son chant.
+
+--Je donnerais bien ma bourse vide, dit Mornac à demi voix, pour savoir
+ce que tout cela veut dire.
+
+Son voisin, qui baragouinait quelques mots de français l'entendit et lui
+dit:
+
+--Griffe-d'Ours... partir aujourd'hui avec ses jeunes gens pour
+rencontrer les Mohicans [43] qui veulent nous attaquer.
+
+[Note 43: Les Mohicans étaient les ennemis jurés des Iroquois. Ils
+habitaient entre l'Hudson et l'Océan.]
+
+--Bonté du ciel! pensa Mornac, notre chance continue à nous favoriser.
+Si l'expédition dure plusieurs jours, ma cousine aura le temps de se
+rétablir et nous filerons! Car, mordious! je commence à m'ennuyer ici!
+
+L'assemblée se dispersa. Tandis que les guerriers qui devaient suivre
+Griffe-d'Ours couraient à leur cabane pour faire leurs préparatifs de
+départ, Mornac s'en alla flâner en dehors de l'enceinte du village. Il
+allait de ci de là, fièrement drapé dans son manteau de fourrures,
+bayant aux grues et songeant à singulière destiné qui le métamorphosait
+de la sorte, lorsque soudain, il entend des cris, et voit, à quelque
+distance une femme qui se tord les bras de désespoir et semble appeler à
+l'aide.
+
+Il accourt et reconnaît la Perdrix-Blanche qui se tient sur les bords de
+la rivière Mohawk en remplissant l'air de ses cris.
+
+D'un geste désespéré elle lui montre son enfant, âgé de cinq ou six
+années, qui se débat au milieu de la rivière assez profonde en cet
+endroit.
+
+L'enfant avait déjà deux fois enfoncé sous l'eau et venait de reparaître
+à la surface.
+
+En un clin d'oeil, Mornac se débarrassa de son manteau, de sa ceinture et
+de se guêtres, et s'élança dans la rivière.
+
+Emporté par le courant et suffoqué par l'eau qu'il avait avalée, le
+malheureux enfant allait disparaître pour la troisième et dernière fois,
+lorsque Mornac, bon nageur, le rejoignit, le saisit par les cheveux, le
+ramena au rivage et le déposa vivant dans les bras de la
+Perdrix-Blanche.
+
+La pauvre mère, éperdue de joie se jeta aux pieds de Mornac, et se mit à
+lui embrasser les genoux en murmurant de douces paroles qu'il aurait
+bien voulu comprendre.
+
+Puis elle prodigua ses soins à l'enfant.
+
+--Je crois bien, sandis! pensa le Castor-Pelé, en remettant ses guêtres
+et sa ceinture, que je viens de me faire une alliée fidèle et dévouée.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XII
+
+ UNE SOMBRE HISTOIRE
+
+
+Le soir du même jour, Mornac veillait seul auprès du feu dans le
+ouigouam de sa mère adoptive.
+
+A demi couché sur la peau de bison, les mains croisées sur les genoux,
+les yeux fixés sur l'ouverture du toit, par où les étincelles
+s'échappaient pétillantes et s'en allaient s'éteindre dans l'air, après
+avoir un instant brillé comme les étoiles qui scintillaient dans le coin
+du ciel visible par la déchirure du toit de la cabane, le chevalier
+suivait le vol de sa rêverie capricieuse comme la fumée du brasier.
+
+Il en était à se demander comment l'ombrageux Griffe-d'Ours avait pu se
+décider à le laisser en arrière, et libre de voir Mlle de Richecourt
+autant qu'il le désirait. Pourquoi le chef n'avait-il pas songé à
+l'emmener avec ses jeunes gens et l'éloigner du village? C'est ce que
+Mornac ne pouvait s'expliquer.
+
+S'il eût mieux connu les chef iroquois, cet oubli eût moins excité sa
+surprise.
+
+La grande passion des Iroquois était la guerre; quant à l'amour, vu
+qu'ils n'en connaissaient point les délicatesses platoniques et qu'ils
+considéraient l'abus des jouissances physiques comme énervantes et
+fatales aux guerriers, ils n'en usaient que fort modérément. Ce petit
+peuple de conquérants, qui, dans l'espace de tout un siècle, fit
+trembler l'Amérique du Nord du retentissement de ses armes, avait, à
+défaut d'instincts plus généreux, l'intelligence de la férocité, et
+surtout le besoin de ménager ses forces afin de faire face aux nombreux
+ennemis qui l'entouraient de toutes parts.
+
+Si telles étaient les idées du gros de la nation iroquoise, on conçoit
+sans peine que Griffe-d'Ours, que ses exploits avaient fait nommer chef
+à un âge assez peu avancé, et auquel ses cruautés avaient mérité le
+surnom de _Main-Sanglante_, estimait bien plus les ardentes émotions de
+la bataille que les «gentils combats d'amour», comme disaient les
+trouvères de la vieille Europe.
+
+Aussi, à peine avait-il su que les quatre autres cantons iroquois se
+disposaient à envoyer des partis contre les Mohicans leurs plus
+redoutables ennemis, que Griffe-d'Ours avait oublié sa belle captive,
+Mlle de Richecourt, ainsi que Mornac et Vilarme, pour ne plus songer
+qu'à choisir des jeunes gens et à les bien armer en guerre. Le temps
+pressait, et le soir même il était parti, gonflant sa forte poitrine des
+âcres senteurs de la forêt en songeant à la bonne odeur du sang des
+vaincus.
+
+Mornac en était encore à chercher la solution de ce problème, quand une
+ombre s'interposa entre lui et la lumière du feu. Il se leva et reconnut
+la Perdrix-Blanche.
+
+Celle-ci le prit par la main, l'attira doucement vers la porte de la
+cabane et lui fit signe de la suivre.
+
+Le village était plongé dans l'obscurité. Complet y eût été le silence,
+si l'on n'eût entendu, de ci et de là, un chant bizarre et monotone, les
+frais éclats de rire de quelque jeune fille, et les aboiements de
+certains chiens répondant aux échos de leur propre voix que leur
+renvoyait la forêt sonore.
+
+En quelques secondes la Perdrix-Blanche arriva à son ouigouam où elle
+fit entrer Mornac qu'elle conduisit auprès de Mlle de Richecourt.
+
+Jeanne était assise sur son lit en peau d'ours. Elle tendit la main au
+chevalier, et lui dit de s'asseoir à côté d'elle sur la longue estrade
+qui régnait autour de la cabane.
+
+Tandis que la Perdrix-Blanche prenait place tout près du grand feu qui
+flambait au milieu du ouigouam, mademoiselle de Richecourt dit au
+chevalier:
+
+--Je ne sais, en vérité, si les attentions de cette femme cachent
+quelque piège, ou si elles sont sincères; mais depuis midi, elle ne
+cesse de m'accabler de prévenances. Voyant que je paraissais triste,
+elle me fit signe, il y a un instant, qu'elle allait chercher quelqu'un;
+et voilà qu'elle vous amène ici. Il est vrai que son frère est parti ce
+soir.
+
+--Je crois pouvoir vous donner la clef de ce mystère, répondit Mornac
+avec un sourire. J'ai sauvé, ce matin, l'un des enfant de cette femme,
+au moment qu'il était en train de se noyer. C'est sans doute la
+reconnaissance qui la pousse à agir ainsi.
+
+--Mais racontez-moi donc ce sauvetage?
+
+Le chevalier se rendit au désir de Jeanne et lui dit en terminant.
+
+--Vous voyez que j'ai gagné cette femme à notre cause, et que nous
+pourrons au besoin compter sur elle.
+
+--Un bienfait n'est jamais perdu, chevalier.
+
+--Non certes, et surtout celui-là qui me va permettre de m'approcher
+plus souvent de vous belle dame.
+
+--Belle! je ne le dois être guère. Le manque de miroir ne m'a pas permis
+de constater les ravages que la maladie causés chez moi; mais je suis
+sûre que je suis affreuse.
+
+--Affreuse! s'écria le galant gentilhomme qui mit un genou en terre et
+s'empara de la main blanche de la jeune fille en dévorant du regard ses
+traits pâlis mais toujours beaux. Je vous jure, ma cousine, que vous
+êtes bien la plus adorable femme qui soit au monde. Et j'ajouterais la
+plus adorée, se je craignais que vous ne prissiez ce dire pour une
+gasconnade; ce dont, sur mon honneur, je serais fort malheureux!
+
+Je prie le lecteur de croire que le chevalier était bien sincère. Car,
+il le faut avouer en toute conscience, ce pauvre Mornac était amoureux
+de sa cousine.
+
+Jeanne se sentit rougir sous le regard ardent du jeune homme, et lui
+retira doucement sa main en disant:
+
+--Mon cousin veuillez reprendre votre place et ne me plus conter
+fleurette. Nous avons à nous occuper ce soir de choses bien plus
+sérieuses, trop sérieuses même, j'en ai peur.
+
+--Que voulez-vous dire, fit Mornac qui se rassit tout honteux de voir sa
+déclaration si froidement accueillie. Le gaillard avait toujours été
+fort entreprenant auprès des femmes, et moi, son historiographe, je dois
+à la vérité d'avouer qu'il avait rarement trouvé de cruelles.
+
+--Ne vous souvenez-vous donc pas, chevalier, que vous m'avez promis de
+me dévoiler la funeste influence que Vilarme a sur ma vie.
+
+--Oh! Vous êtes trop faible encore, mademoiselle, pour résister aux
+pénibles émotions que ce récit vous causerait. Il vaut mieux attendre
+que vous soyez parfaitement rétablie.
+
+--Attendre encore! Non pas. Voici la première occasion qui nous est
+offerte de causer librement; nous en devons profiter. Ce secret terrible
+me pèse; et le sentir étreindre plus longtemps mon coeur me causera plus
+de mal que d'en voir se révéler toute l'horreur.
+
+--Ma chère Jeanne, n'insistez pas, je vous prie, fit Mornac en serrant
+la main de sa cousine.
+
+--Si, monsieur, j'insiste! répliqua mademoiselle de Richecourt qui se
+dégagea vivement.
+
+--Soit, puisque vous l'exigez. Mais je vous supplie, d'avance, de me
+pardonner si je suis forcé, par la vérité des faits, de faire
+douloureusement vibrer les cordes les plus sensibles de votre coeur.
+
+D'un léger signe de tête Jeanne donna son assentiment.
+
+Après un recueillement qui dura quelques minutes, Mornac commença dans
+ces termes:
+
+--Une allée avant la mort du défunt roi Louis XIII, mademoiselle de
+Boisbriant, de Kergalec passait pour l'une des plus ravissantes filles
+d'honneur de notre bien-aimée reine-mère, Anne-d'Autriche, que Dieu
+veuille nous conserver longtemps encore.[44]
+
+[Note 44: Anne-d'Autriche devait mourir en 1666.]
+
+«Outre les charmes de sa personne elle avait de la fortune, et se
+trouvait orpheline et fille unique. Il était notoire qu'elle avait de
+grands biens en Bretagne. Vous pouvez vous figurer qu'elle ne manquait
+pas d'adorateurs. Tous les beaux muguets de la cour s'empressaient
+autour d'elle et l'accablaient de leurs déclarations plus ou moins
+intéressées, mais toutes des plus passionnées. Ce que je vous en dis je
+ne le sais que pour l'avoir entendu raconter par la suite; car je
+n'étais alors qu'un enfant.
+
+«Parmi les gentilshommes les plus assidus auprès de mademoiselle de
+Kergalec, le comte de Richecourt et le baron de Vilarme étaient les plus
+empressés.
+
+«Vous vous rappelez combien votre père, mon oncle vénéré avait la
+tournure et les traits distingués; et vous savez aussi bien que moi si
+Vilarme a dans tout son être quelque chose de sinistre et de repoussant.
+Mais il avait de la fortune et le comte de Richecourt ne possédait que
+les grâces de sa personne, de grandes qualités morales et son épée pour
+tous biens. Aussi d'aucuns, les jaloux, disaient-ils que Vilarme
+l'emporterait peut-être sur son séduisant rival.
+
+«Votre mère avait l'âme trop belle et le goût trop délicat pour réaliser
+cette prédiction maligne. Les hommages du comte de Richecourt furent
+agréés, le mariage fixé et annoncé, et M. de Vilarme éconduit,
+paraît-il, assez lestement.
+
+«Jaloux, haineux et malappris autant qu'un Turc, Vilarme insulta
+publiquement le comte pour le forcer de se battre. Celui-ci, dont la
+bravoure était proverbiale, se garda bien de ne point relever le gant,
+et la rencontre eut lieu à Saint-Germain et 1613.
+
+«Vilarme reçut en pleine poitrine un grand coup d'épée qui le cloua au
+lit pour plusieurs mois.
+
+«Sur ces entrefaites eut lieu le mariage du comte de Richecourt et de
+mademoiselle de Kergalec.
+
+«Quelque temps après Vilarme quitta la France, mais non sans proférer de
+terribles menaces contre les nouveaux époux qui venaient de partir pour
+la province et s'en étaient allés passer la belle saison de leur
+jeunesse et de l'année en leur château de Kergalec, sur les rives
+brumeuses de la Bretagne.»
+
+--Ici ma narration commence à toucher des faits d'une extrême
+délicatesse, et je vous prie encore une fois, ma chère cousine, de
+vouloir bien me pardonner ce que le récit en pourrait offrir de blessant
+pour votre affection filiale.
+
+«Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion, soit dans ce pays ou en
+France, de remarquer combien il en est peu qui sont heureux en ménage.
+En ma qualité de garçon, de militaire et de mauvais sujet (j'avoue ce
+dernier défaut en toute sincérité de coeur) j'ai pu remarquer, moi, que
+le nombre des mariages malheureux est effrayant pour ceux qui songent à
+s'aventurer dans ce périlleux état. N'est-il pas alarmant en effet de
+constater que les quatre-vingt-dix centièmes des conjoints étaient peu
+faits l'un pour l'autre, lorsque la mystérieuse lumière de la lune de
+miel s'étant évanouie, les époux ont vu briller au jour du réveil de
+leurs illusions, les riches défauts dont chacun voit l'autre subitement
+orné? Car autant on a besoin de dissimuler, de faire rentrer les angles
+de ses imperfections, avant le _conjugo_, autant, après, lorsque la
+familiarité de la vie commune amène ce laisser-aller fatal aux illusions
+des amoureux. C'est alors qu'arrivent les regrets traînant après eux la
+longue et lourde chaîne des douloureuses misères de la vie conjugale. Le
+mal est irrémédiable, et de ce jour l'inanité du bonheur terrestre est
+irrévocablement constatée par les conjoints. Voilà ce que je connais du
+mariage, voilà ce que vous en savez sans doute vous-même, ma chère
+cousine, et ce que chacun en peut apprendre. Eh bien! ce qui m'a
+toujours émerveillé c'est de voir que, tous les jours, des gens aussi
+bien renseignés que nous, s'y laissent prendre, comme nous y serons un
+jour sans doute pris nous-mêmes, tout des premiers!
+
+--Parlez pour vous seul, je vous en prie, dit Jeanne avec un sourire
+préoccupé, et continuez votre récit sans allonger cette digression
+sarcastique.
+
+--Une couple d'années, pendant lesquelles vous naquîtes, s'écoulèrent
+assez calmes pour les deux époux qui après quelques mois passés en leur
+château de Kergalec, étaient retournés à la cour où, grâce à l'influence
+de la comtesse sur la reine-mère, votre père avait obtenu une charge
+importante.
+
+«Bientôt cependant, on sut qu'il y avait du froid entre les deux époux;
+non pas qu'on s'en aperçut en public, le comte et la comtesse étant trop
+gens du monde pour en rien laisser voir au dehors. Cette rumeur, venue
+on ne sait d'où, s'accrut pourtant, grandit; et, grâce aux observations
+préjugés des malveillants, les plus indifférents gestes du comte et de
+sa femme purent donner quelque crédit à ce bruit qui n'avait d'abord été
+qu'un soupçon.
+
+«Pardonnez-moi de vous révéler des faits douloureux que vous avez dû
+sans doute ignorer jusqu'à ce jour. Mais ce fait reconnu de
+l'incompatibilité d'humeur de vos parents, qui ne rencontre dans presque
+tous les ménages et, par conséquent, n'offre rien d'extraordinaire,
+devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée du comte
+et la vôtre, qu'il me faut vous le divulguer en y appuyant même un peu.
+
+«En 1648, les troubles de la Fronde ayant éclaté, votre père, avec les
+princes et un grand nombre de seigneurs, prit parti contre le Mazarin.
+Cet Italien, ministre de France, vil, avare et rusé, devait
+nécessairement déplaire à un gentilhomme français fier, libéral et franc
+comme l'était le comte. Aussi votre père fut-il un des premiers à se
+déclarer contre lui. Bien mal lui en prit pourtant. Lorsque la faction
+des frondeurs fut vaincue, les chefs, princes, ducs, évêques et autre,
+eurent soin de faire accepter leur rentrée en grâce, comme une condition
+expresse de leur soumission; et, ainsi qu'il advient toujours en ces
+sortes de cabales, la colère du vainqueur tomba sur les coupables de
+second rang. Votre père fut enveloppé dans la disgrâce que la plupart
+des seigneurs de sa conditions avaient encourue, et obligé de quitter la
+cour avec sa femme, en 1652, pour s'en aller habiter leur château de
+Kergalec.
+
+--Je me souviens du voyage, interrompit Jeanne rêveuse. J'avais alors
+neuf ans, et mon père en passant par Nantes, me laissa dans un couvent
+pour y faire mon éducation. Le château de Kergalec n'étant éloigné que
+de quelques lieues, il était facile à ma mère de venir m'y visiter
+souvent. Hélas! je n'en devais sortir, quelques années plus tard, que
+sous de bien tristes circonstances!
+
+Mornac continua.
+
+«Le comte et la comtesse menèrent dès lors une vie assez retirée; lui,
+chassant tout le jour en la compagnie d'un vieux serviteur, ou passant de
+longues heures sur la mer. Au pied de la falaise que baignent les vagues
+et qui supporte les murs du château de Kergalec, une petite embarcation
+se détachait souvent de la côte pour aller bercer au loin le comte avec
+ses mélancoliques rêveries.
+
+«La comtesse ne sortait guère de son appartement où sa camériste, Julia,
+faisait presque toute sa société.[45]
+
+[Note 45: La comtesse qui avait été attachée à la cour d'Anne-d'Autriche
+pouvait appeler sa femme de chambre camériste qui est le nom que les
+femmes espagnoles de qualité donnent à leurs suivantes.]
+
+«Comme le comte et sa femme n'échangeaient avec la noblesse du voisinage
+que les visites obligatoires et que l'on connaissait le genre de vie
+qu'ils menaient tous deux, on prit leur taciturnité pour du dédain, et
+tous les hobereaux des environs, afin de s'en venger, se mirent à
+dénigrer hautement leurs illustres voisins de Kergalec. Les commentaires
+une fois partis allèrent bon train, et, à l'aide des rumeurs qui étaient
+venues de Paris, vos parents passèrent bientôt pour faire un fort
+mauvais ménage. Ce qui était faux. Car enfin, si la différence de leur
+humeur empêchait le comte et sa femme de sympathiser, ils avaient tous
+deux trop de tact et de savoir-vivre pour se causer d'inutiles
+désagréments.
+
+«Six années s'écoulèrent ainsi, sans apporter de changements dans la vie
+du comte et de la comtesse de Richecourt.
+
+«Un soir du mois d'avril 1659, le comte rentra fort pâle au château. Il
+était sorti seul pour aller voir, du haut de la falaise, le soleil se
+coucher dans la mer. En revenant par une allée du parc qui séparait le
+château de la côte, un coup de feu avait éclaté soudain dans la solitude
+du bois et le silence du soir, et une balle était venue couper la plume
+de son chapeau.
+
+«Le comte qui ne se connaissait pas d'ennemis, crut que ce devait être
+une balle égarée de quelque braconnier et dès le lendemain n'y pensa
+plus.
+
+«Quelques jours après, votre père ayant voulu s'aventurer sur la mer,
+son embarcation sombra à quelques brasses de la côte. Le comte était bon
+nageur et put gagner aisément le rivage. A la marée basse, on retrouva
+l'embarcation qui s'était enfoncée droit sous la vague. On examina la
+chaloupe afin de voir quelle avait pu être la cause de cet accident et
+l'on s'aperçut qu'un trou de tarière avait été fraîchement percé sous la
+ligne de flottaison. Cette fois, l'intention perfide d'un ennemi était
+évidente, et le comte comprit qu'on en voulait à ses jours.
+
+«Immédiatement, il fit à la tête de ses gens, une battue de son domaine.
+Mais à l'exception de quelque cerf dix cors, de deux sangliers
+_solitaires_ et d'un vieux loup à tête grise, fauves qu'on força de
+sortir de leurs tanières, on ne découvrit aucun indice de la présence
+d'un malfaiteur.
+
+«Le comte fut obligé, le lendemain, d'aller passer une couple de jours à
+Nantes pour retirer quelque argent de chez son notaire.
+
+Le soir du départ de son mari, la comtesse était assise dans
+l'enfoncement d'une fenêtre, assez profond pour former une chambre à lui
+seul. Du haut de la tourelle où était situé son appartement, elle
+dominait les arbres du parc et regardait tristement tomber la nuit sur
+l'océan.
+
+«De noirs nuages voilaient l'horizon. Le vent soufflait du large et
+chassait vers la côte de grosses vagues qui venaient se briser sur les
+rochers avec des plaintes attristantes.
+
+«Peu à peu les nuées sinistres se confondant avec les ténèbres, une nuit
+sépulcrale s'étendit sur la mer dont les grande voix s'élevaient
+mugissante et terrible du fond de l'obscurité.
+
+«A l'intérieur du château régnait le plus complet silence. Assise sur un
+tabouret, à quelque distance de sa maîtresse, Julie, sa suivante,
+regardait rêveuse et comme effrayée les lueurs rougeâtres qui partaient
+de l'immense cheminée où flambait la moitié d'un arbre, et dansaient
+fantastiques et solennelles, comme les esprits des anciens preux de
+Kergalec, sur les hautes boiseries du chêne noircies par la poussière
+des siècles.
+
+«Depuis plus d'une heure, madame de Richecourt, dominée par le funèbre
+aspect de cette nuit orageuse, n'avait échangé aucune parole avec sa
+camériste. Maintenant que la nuit lui cachait la mer, elle prêtait une
+oreille inquiète au bruit du vent dans les grands arbres dont les troncs
+noueux gémissaient sous la rafale, aux pieds du vieux donjon. Le
+froissement des branches dépouillées de leurs feuilles, montait jusqu'au
+faîte de la tourelle, sinistres comme le cliquetis des os de squelettes.
+
+«Soudain la flamme d'un faste éclair déchira l'horizon en illuminant
+d'une éblouissante lumière l'immense étendue des flots tourmentés, la
+sombre dentelure des falaises, le fouillis des arbres du parc et la
+haute tour carrée du centre du manoir qui s'ébranla sous un éclatant
+coup de tonnerre dont le dernier grondement s'en fut s'éteindre dans les
+souterrains du château.
+
+«Les deux femme se signèrent, tandis que la pluie s'abattait par
+torrents sur la toiture.
+
+«--Voici l'orage, prions! dit la comtesse.
+
+«La camériste se rapprocha de sa maîtresse et toutes deux, la figure
+perdue dans leurs mains commencèrent à haute voix une longue prière.
+
+«Le vent redoublait. Les girouettes rouillées criaient et tournaient
+affolés sur les toits qui craquaient sous l'effort de la tourmente.
+
+«Au milieu des tous ces bruits tumultueux, la camériste crut entendre,
+comme le grincement d'une clef dans la serrure d'une porte depuis
+longtemps condamnée, dans un coin sombre de la chambre.
+
+«--Bah! je me trompe, pensa-t-elle après un un instant de réflexion.
+Cette porte ne s'ouvre jamais. Ce sont les girouettes qui se plaignent
+là-haut sur leurs tiges de fer.
+
+«Éblouie par les éclairs, elle remit entre ses mains sa tête qui s'était
+un instant relevée pour prêter attention au bruit, et continua de
+répondre aux prières de sa maîtresse.
+
+«Le vacarme de la tempête qui augmentait à chaque instant de fureur, les
+empêcha d'entendre un second grincement de fer. C'était celui d'une
+porte roulant sur ses gonds oxydés par le temps, le défaut d'usage et
+l'humidité.
+
+«Si les deux femmes n'avaient pas fermé les yeux, elles auraient vu sans
+doute une porte dérobée s'ouvrir l'entement dans la pénombre pour
+laisser passer un homme qui, après avoir écouté et regardé dans
+l'enfoncement de la fenêtre où se trouvait la comtesse et sa suivante,
+traversa toute la pièce à pas furtifs et s'en alla verrouiller la porte
+d'entré ordinaire.
+
+«Le bruit des verrous et de la clef frappa pourtant l'oreille des deux
+femmes qui se levèrent en même temps et poussèrent un cri d'effroi en
+voyant un homme masqué s'élancer au devant d'elles, un poignard à la
+main.»
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne en saisissant éperdue, les mains de
+Mornac, dites-moi bien vite que ce n'était pas lui...?
+
+--Qui, lui...? fit Mornac frappé de la terreur convulsive, effrayante,
+qui tordait tous les membres de la jeune fille.
+
+--Mon... père...! balbutia Jeanne tremblante, dont le regard levé au
+ciel sembla demander pardon à quelque absent.
+
+--Votre père! s'écria Mornac. Mais, ma pauvre Jeanne, quel atroce
+soupçon!... Qui jamais a pu faire naître en vous une telle pensée? C'est
+affreux!
+
+--Ah! ce n'était pas lui! Ce n'était pas vrai! éclata mademoiselle de
+Richecourt en se mettant à genoux. Merci, mon Dieu! merci! Et vous, cher
+bon père, pardon, mille fois pardon à votre trop crédule enfant!
+
+--Mais en vérité, ma chère Jeanne, je ne comprends pas que personne ait
+été assez stupide ou méprisable pour vous avoir laissé entrevoir les
+soupçons aussi atroces qu'injustes qui planèrent sur le comte de
+Richecourt après cette funeste nuit.
+
+--Vilarme! c'est Vilarme lui-même qui me dit, un jour où je refusais de
+l'épouser, il y a deux ans, que mon père était...
+
+--Oh! le monstre! qu'il soit maudit! cria Mornac. Ecoutez plutôt la fin
+de cette horrible histoire.
+
+Ici, Jeanne et le chevalier crurent entendre quelque bruit à la porte du
+ouigouam. Mornac alla écarter la portière de peau de loup et regarda au
+dehors. La nuit était sombre. Il sortit, fit le tour de la cabane et ne
+vit personne. Il est vrai que les ouigouams étaient si rapprochés que
+c'était chose facile que de se glisser et de se cacher près des cabanes
+avoisinantes.
+
+Le cavalier retourna vers sa cousine et s'efforça de la rassurer.
+
+--Je suis certaine qu'il était là et nous écoutait! dit Jeanne.
+
+--Tant mieux! Il saura que je le connais et que je veille sur vous!
+
+--Mais s'il allait vous tuer!...
+
+--Bah! cadédis! il a déjà essayé et n'a pu réussir. Nous avons le
+poignet aussi solide pour nos ennemis que pour ceux qui nous sont chers!
+Mais je finis ce récit que vous m'avez exigé.
+
+«L'homme masqué bondit au-devant des deux femmes, leur barra le
+passage, garrotta et bâillonna la camériste en un tour de main, après
+l'avoir menacée de l'égorger si elle jetait un cri. Puis s'approchant de
+la comtesse qui avait reculé jusqu'à la fenêtre et grelottait de
+terreur, l'homme arracha son masque et s'écria:
+
+«--Me reconnaissez-vous, madame de Richecourt?...
+
+«Un éclair livide, qui brûla les carreaux de vitre, tomba en plein sur
+la face pâle du baron de Vilarme.
+
+«La comtesse tremblait tellement qu'elle n'aurait jamais pu proférer une
+parole.
+
+«--Oui, vous le reconnaissez, n'est-ce pas, cet homme que non-seulement
+contente de repousser, vous avez autrefois accablé de vos superbes
+dédains; cet homme que son trop heureux rival blessa d'un coup presque
+mortel, quelques jours avant votre mariage; cet homme qui après avoir
+parcouru le monde pour tâcher de vous oublier, a traîné par tout le
+globe le feu de l'amour et de la haine qui lui rongeait le coeur! Oui,
+me voici, madame la comtesse, terrible comme la vengeance, inexorable
+comme la mort! Car, vous allez mourir comtesse de Richecourt! De vous,
+maintenant que vous avez appartenue à un homme que j'exècre, je ne veux
+rien autre chose que la vie. J'ai appris avec joie que vous n'étiez pas
+heureuse avec ce beau mignon de cour que vous m'avez préféré dans le
+temps. Mais comme il est trop gentilhomme pour vous rendre vraiment
+malheureuse, vous ne souffrez pas assez au gré de mes désirs! Je veux
+vous sentir frissonner sous ma main dans les convulsions de l'agonie!
+Quant au comte, votre époux trois fois maudit, il aura son tour. Allons!
+madame, recommandez-vous à Dieu.
+
+«Il est une chose que les nobles femmes estiment plus cher que la vie,
+c'est leur honneur. La comtesse voyant que le sien ne courait aucun
+danger, s'agenouilla et pria. Les filles des preux savent mourir.
+
+«Vilarme contempla un instant cette pâle figure de femme tour à tour
+éclairée par les lueurs incessantes du feu et les éclairs intermittents
+du dehors. Il grimaça un sourire de démon. Il bondit sur sa victime,
+l'enleva, la jeta sur un lit, saisit un oreiller, l'appuya sur le visage
+de la comtesse et pesa dessus de tout son poids, pour étouffer
+l'infortunée.
+
+«A la clarté du brasier et des éclairs, la camériste éperdue vit le
+pauvre corps de la comtesse se tordre sur son lit en d'effroyables
+convulsions. Elle poussa quelques rauques sanglots sous cet horrible
+oreiller, ses membres palpitèrent dans un suprême effort et ce fut
+tout.
+
+«Longtemps Vilarme resta courbé, hideux, sur l'oreiller, épiant chacun
+des derniers frissonnements de sa victime. Quand il fut bien sûr qu'elle
+était morte, il alluma un flambeau, regarda, satisfait la figure bleuie
+de la trépassée et s'avança du côté de la camériste.»
+
+--Ah! mon Dieu! fit mademoiselle de Richecourt qui étendit les bras et
+s'affaissa évanouie.
+
+Mornac et la Perdrix-Blanche qui avait remarqué, sans y rien comprendre,
+l'émotion que le récit du chevalier produisait sur la jeune fille,
+s'empressèrent de lui prodiguer leurs soins.
+
+Jeanne reprit bientôt connaissance.
+
+--Je savais bien, dit Mornac à mademoiselle de Richecourt, que vous ne
+pourriez pas supporter l'émotion d'une aussi horrible histoire. Mais
+aussi, pourquoi avez-vous tant insisté?
+
+La jeune fille ne put répondre et se mit à pleurer.
+
+Quand ses larmes l'eurent un peu soulagée, elle supplia tellement Mornac
+de terminer son récit, qu'il ne put s'y refuser. D'ailleurs ce qu'il lui
+restait à dire était moins pénible que ce qui précédait.
+
+«Vilarme s'approcha donc de la camériste et lui dit:
+
+«--Maintenant, ma belle suivante, à nous deux. Écoute-moi. Si tu me veux
+jures sur le Christ que tu vas suivre en tous points mes instructions,
+je vais te faire grâce.
+
+Il alla décrocher un crucifix qui pendait au mur, délia les mains de la
+camériste, lui ôta le bâillon qui étouffait sa voix et lui dit:
+
+«--Fais serment de répéter à tous, partout et toujours que, pendant que
+tu dormais dans l'antichambre de ta maîtresse, selon ta coutume,
+celle-ci est morte, sans doute, d'un coup de sang; qu'effrayée par le
+bruit de l'orage, tu es entrée au milieu de la nuit chez la comtesse et
+que tu l'as trouvée sans vie.
+
+«Comme la pauvre fille hésitait, Vilarme leva son poignard.
+
+«--Je le jure! s'écria-t-elle, terrifiée.
+
+«--A mon tour, reprit froidement Vilarme, je te jure que si jamais un
+seul mot des évènements de cette nuit sort de tes lèvres, tu mourras de
+ma main! Fussé-je sur le banc des accusés que j'irais te poignarder en
+face de mes juges. Je te le jure sur le Dieu mort sur la croix!
+
+Il délia les pieds de la suivante, enleva les cordes dont il l'avait
+garrottée et disparut.[46]
+
+[Note 46: A quelque lecteur, le récit de cet horrible meurtre semblera
+peut-être d'abord disparate et choquant, dans ce tableau où nous avons
+tâché de peindre la vie civilisée à côté de la vie sauvage. Mais en y
+réfléchissant davantage, on verra que j'ai voulu montrer à côté de la
+barbarie des Iroquois, que notre civilisation relative n'a pu étouffer
+entièrement, chez les peuples réunis en société, ce germe de cruauté qui
+existe dans l'homme; et que le siècle qui produisit la Brinvilliers,
+empoisonneuse de trop célèbre mémoire, exécutée en 1676 pour avoir
+successivement tué son père, ses deux frères et sa soeur, pouvait bien
+aussi donner naissance à un Vilarme. A ce sujet notre civilisation
+progressive du dix-neuvième siècle ne doit pas être plus fière d'une
+époque toute remplie du nom de Tropman.]
+
+«Le lendemain le comte, arrivant à Kergalec, apprit la mort de sa femme.
+Il s'en montra fort affecté et pleura longtemps auprès de la morte.
+Comme j'étais en garnison à La Rochelle, il m'envoya une lettre de faire
+part me priant d'assister aux funérailles de la comtesse. Je n'eus pas
+l'honneur de vous y voir.»
+
+--Hélas! j'étais malade, dit mademoiselle de Richecourt et les médecins
+avaient défendu de me laisser sortir. Je n'appris la perte cruelle que
+je venais de faire lorsque je fus complètement rétablie, plusieurs jours
+après la sépulture de ma pauvre mère. Ce fut mon père lui-même qui, les
+larmes aux yeux, me vint annoncer cette fatale nouvelle.
+
+«Je passai quelques jours au château continua Mornac, et retournai
+ensuite rejoindre ma compagnie à La Rochelle. Six ou huit mois plus
+tard, je reçus du comte une lettre qu'un de ses serviteurs me vint
+apporter à franc-étrier. Mon oncle me conjurait de me rendre en toute
+hâte auprès de lui. Je sollicitai un cour congé d'absence, je sautai en
+selle, et quelques heures plus tard le galop de mon cheval résonnait
+dans l'avenue du château de Kergalec.
+
+«Je trouvai le comte à écrire son testament. Il m'en fit lui-même la
+remarque.
+
+«--Si vous me voyez aussi sérieusement occupé, me dit-il, c'est que je
+me bats de duel demain matin. Je vous ai fait demander pour me servir de
+témoin.
+
+«--Mais avec qui vous battez-vous.
+
+«--Avec le baron de Vilarme
+
+«--M'est-il permis de vous en demander la raison?
+
+«--C'est tellement horrible, mon pauvre ami, me dit le comte en
+comprimant un sanglot que je ne sais comment m'y prendre pour vous le
+répéter. Autant vaut pourtant vous le dire sans périphrases; ce sera
+moins long. Hier, dans une chasse où je me trouvais avec quelques
+gentilshommes du voisinage, le baron de Vilarme laissa à entendre que ne
+paraissais m'être consolé bien vite de la mort de ma femme. Je lui fis
+remarquer l'inconvenance de ses paroles. Il répliqua qu'il y avait des
+propos bien plus inconvenants encore qui circulaient sur mon compte. Je
+lui criai de rétracter ses paroles ou de s'expliquer. Poussé à bout, il
+me dit que l'on m'accusait d'avoir... étranglé ma femme! Oh! n'est-ce
+pas que c'est atroce! Cet homme qui fut autrefois mon rival n'a jamais
+pu me pardonner d'avoir eu les préférences de la comtesse. Je lui jetai
+mon gant de chasse à la figure et nous nous battons à mort demain
+matin.»
+
+«Vous comprenez, ma chère cousine, toute l'infernale méchanceté de
+Vilarme. Non content d'avoir assassiné votre mère, il voulait perdre le
+comte de réputation et le flétrir à tout jamais du sceau d'une
+accusation infâme. Il savait la froideur qui existait depuis plusieurs
+années entre vos parents, ainsi que la jalousie que leur portaient les
+hobereaux du voisinage, et s'était dit sans doute, que l'accusation dont
+il chargeait votre père prendrait de fortes racines dans un tel
+terrain.»
+
+--Mais, s'écria Jeanne, c'est un démon incarné que cet homme!
+
+--C'est un beau spécimen de scélérat. Mais pour être l'esprit malin, je
+ne le crois pas. Si vous aviez voulu me laisser le provoquer, il y
+aurait plusieurs semaines que j'en aurais purgé la terre.
+
+«Le lendemain matin nous traversâmes le parc, suivis seulement d'un
+vieux serviteur de confiance et d'un chirurgien des environs qui donnait
+depuis longtemps ses soins à la famille.
+
+«C'était une brumeuse et froide matinée de décembre. Nous descendîmes
+sur le bord de la mer, à l'endroit choisi pour la rencontre.
+
+«La mer grise, fouettée par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les
+sombres crans de la côte. Quelques mouettes, aussi matinales que nous,
+battaient lourdement de l'aile en rasant les flots, et, luttant contre
+la brise, jetaient leur cris rauques au vent. Un ciel morne et bas
+pesait sur l'océan et semblait écraser la falaise qui surplombait, à
+plus de cent pieds de hauteur, la grève où nous étions. Ce lieu triste,
+désolé, était bien choisi pour y mourir sans regretter l'existence. Car
+il semble qu'il en doit plus coûter de quitter la vie par un beau soleil
+et dans une prairie émaillée de fleurs, que dans un endroit sauvage et
+sous un ciel terne d'hiver.
+
+«Nous étions les premiers arrivés.
+
+«Durant un bon quart d'heure nous attendîmes. Le comte était calme et se
+promenait de long en large avec moi, afin d'entretenir la circulation,
+car l'air était très-vif.
+
+«--Mon cher neveu, me dit-il tout à coup, promettez-moi de remplir mes
+dernières volontés si je suis tué. Je vous fais mon exécuteur
+testamentaire. Après l'horrible accusation qui est cause de ce duel, je
+n'oserais jamais vous prier de marier ma fille; mais au moins
+promettez-moi de la protéger.»
+
+--Je vous avouerez, ma cousine, que l'idée d'épouser une petite
+pensionnaire de couvent, que je ne connaissais que pour l'avoir vue
+lorsqu'elle n'avait encore que trois ou quatre ans, me souriait fort
+peu. Joint à cela que j'avais alors la plus grande répulsion pour le
+mariage.
+
+--Ah! fit Jeanne, et maintenant?
+
+--Maintenant, ma bien-aimée cousine, fit Mornac en mettant un genou en
+terre et en essayant de baiser la main de mademoiselle de Richecourt, je
+vous assure que mes dispositions sont tout à fait opposées.
+
+--C'est fort heureux pour vous, dit Jeanne avec ironie, en lui retirant
+sa main. Que répondîtes-vous à mon père?
+
+--Que je lui jurais de toujours vous considérer comme ma soeur. Veuillez
+bien remarquer que par là je n'entendais nullement exclure de mon coeur
+tout sentiment plus tendre. Seulement, je... me réservais de réfléchir
+et de vous voir auparavant.
+
+--Vous êtes fort galant, en vérité. Veuillez poursuivre.
+
+«Le baron de Vilarme arriva, suivi du chevalier de Kergarouët, son
+témoin. On mesura les épées, les combattants mirent justaucorps et
+pourpoint bas, et, sur le signal que nous en donnâmes, commença le plus
+furieux des combats singuliers auxquels j'ai jamais assisté.
+
+«Le comte et le baron étaient à peu près d'égale force à l'escrime.
+Pendant plusieurs minutes leurs épées, toujours prêtes à la parade,
+tournoyèrent sans relâche avec d'innombrables cliquetis.
+
+«Après plusieurs feintes inutiles, Vilarme ayant voulu lier le fer de
+son adversaire, celui-ci dégagea vivement sa lame, se fendit à fond, et
+d'un coup droit en prime, blessa le baron à la poitrine. Vilarme prompt
+comme l'éclair, riposta par un coup de seconde qui atteignit le comte en
+bas de la cinquième côte.
+
+«Les deux adversaires ainsi touchés ne rompirent pas d'une semelle et
+retombèrent simultanément en garde, les yeux comme rivés à la pointe
+ensanglantée de leurs armes.
+
+«Dans les quelques passes qui suivirent, ils se touchèrent encore à
+plusieurs reprises. On voyait bien qu'ils ne se donnaient presque plus
+la peine de parer, et qu'animés par la vue du sang de l'un et de
+l'autre, tous deux ne songeaient plus qu'à tuer son ennemi.
+
+«Le combat durait depuis vingt minutes, et leurs bras lassés et
+affaiblis par la perte du sang, arrivaient plus lentement à la parade et
+à la riposte, quand, par un vigoureux coup fouetté, l'épée du comte de
+Richecourt écarta en tierce la lame du baron et s'enfonça dans sa
+poitrine. Vilarme grièvement atteint chancela; mais avant de s'abattre,
+il eut encore la force de porter une vigoureuse botte en quinte à M. de
+Richecourt qui en eut la cuisse percée de part en part.
+
+«Tous les deux, hors de combat, tombèrent en même temps.
+
+«--Sois maudit! s'écria Vilarme en crachant une gorgée de sang.
+
+«--Dieu vous pardonne, baron, répondit M. de Richecourt.
+
+«Tandis que nous transportions le comte au château, M. de Kergarouët
+emmenait Vilarme évanoui.
+
+«Votre père n'avait aucune blessure mortelle, et lorsque je le quitta,
+quelques jours après, il était en bonne voie de guérison. Hélas! je ne
+devais plus le revoir. A peine étais-je de retour à La Rochelle que la
+compagnie, dans laquelle j'étais guindon, reçut l'ordre de s'en aller
+immédiatement à Paris. Je fus bien surpris d'apprendre quelques mois
+plus tard, que votre père avait subitement quitté la France avec vous,
+et sans dire à personne où vous alliez.»
+
+--En effet ce départ fut des plus subits. Mon père qui m'avait fait
+sortir du couvent pour prendre soin de lui et le consoler, me dit un
+soir de me préparer à laisser le château et le pays dès le lendemain. Il
+me donna pour raison qu'un gentilhomme avec lequel il s'était battu
+menaçait de mourir. Mon père avait grand'peur d'être inquiété.
+
+--Oui, ce pauvre comte, qui se trouvait assez mal avec Mazarin depuis
+les troubles de la Fronde, craignait sans doute d'être accusé d'un
+double meurtre; d'autant plus que Vilarme avait de l'influence auprès de
+Mazarin. Vîntes-vous directement au Canada?
+
+--En droite ligne. Un vaisseau qui faisait voile de La Rochelle nous
+reçut à son bord. Mais la traversée fut si longue et difficile que mon
+malheureux père qui n'était pas encore parfaitement rétabli, vit ses
+blessures se rouvrir pour ne plus se refermer. Quelques mois après son
+arrivée à Québec, il en mourut, ajouta Jeanne les yeux humides de
+larmes. Sur son lit de mort, il me recommanda de mener une vie retirée
+et d'éviter la rencontre des personnes qui seraient récemment arrivées
+de France. Après avoir passé deux années au couvent des Ursulines, je
+sortis dans le monde, et oublieuse des conseils de mon pauvre père, dont
+je ne pouvais deviner l'importance, je me laissai entraîner dans le
+tourbillon des plaisirs. J'en devais être cruellement punies. Je connus
+ce Vilarme aussitôt son arrivée. Remarquez bien que non seulement je ne
+l'avais jamais vu en France, mais que jamais même je ne l'avais entendu
+nommer; ceux qui m'entouraient là-bas et qui le connaissaient ayant le
+plus grand intérêt à ne m'en point parler. A peine fût-il à Québec qu'il
+me fit une cour assidue. Je le trouvais si vieux, si laid et si
+désagréable que je finis par le lui dire, un jour que nous étions seuls
+chez Mme Guillot, qu'il devait bien s'apercevoir qu'il perdait son temps
+auprès de moi et qu'il m'obsédait. Oh! si vous aviez vu le regard
+foudroyant qu'il me lança. Il me serra le poignet avec rage et me dit
+sourdement à l'oreille que si je refusais de l'épouser, il publierait
+dans le pays que mon père avait assassiné ma mère, et qu'ainsi la
+mémoire de mon père serait souillée. Vous pouvez vous figurer dans quel
+état ces effroyables paroles me plongèrent. Depuis ce jour, le monstre
+me suivit partout en me menaçant tout bas. Il y avait plus d'un an que
+durait cette sourde persécution qui aurait fini par me tuer, lorsque
+vous êtes arrivé.
+
+--Quel être abominable! s'écria Mornac. Avoir assassiné la mère--causé
+la mort du père, et vouloir encore épouser la fille! c'est bien la plus
+horrible vengeance qu'il est possible d'imaginer.
+
+--Et, Dieu seul sait les souffrances que le misérable me réservait...!
+Mais vous ne m'avez pas dit, chevalier, comment vous parvîntes à savoir
+que Vilarme était l'auteur de l'assassinat de ma malheureuse mère,
+meurtre dont la seule camériste fut témoin.
+
+--Ah! voici, c'est toute une histoire. Lors du mariage de Marie-Thérèse
+d'Espagne avec notre jeune roi, en 1660, ma compagnie faisait partie de
+l'escorte qui avait été chercher la royale épousée à la frontière. Comme
+nous entrions dans Paris et qu'il nous fallait défiler lentement, vu la
+foule immense qui encombrait les rue, je remarquai une jeune femme, fort
+pâle, qui avait fait des efforts inouïs pour fendre la foule afin
+d'arriver jusqu'au cortège royal. A peine eut-elle percé jusqu'au
+premier rang que, au risque de se faire broyer sous les pieds des
+chevaux, elle approcha de moi en me tendant un billet. Etonné je me
+penchai sur le cou de ma monture et saisit la missive. La jeune femme
+dont la figure ne m'était pas inconnue, rentra dans la foule grouillante
+et disparut.
+
+Dès que je pus prendre connaissance de cette lettre, je lus: «Pour
+l'amour de Dieu! rendez-vous ce soir à la maison des _Trois-Pistolets_,
+rue Traversière. Une personne désire ardemment vous y voir.»[47]
+
+[Note 47: Avant le numérotage qui ne remonte pas au delà du dix-huitième
+siècle, la plupart des maisons de Paris étaient désignées par des
+enseignes.
+
+«Le nom de la rue Traversière lui venait de ce qu'elle passait à
+l'endroit même où la pucelle d'Orléans, qui sondait avec sa lance l'eau
+du fossé dans l'espoir de passer jusqu'au mur avec les troupes de
+Charles VII, eut les deux cuisses percées d'un trait d'arbalète.»
+_Curiosités de l'Histoire du Vieux Paris,_ par le bibliophile Jacob.
+(Paul Lacroix.)]
+
+--Je croyais déjà à quelque bonne fortune...
+
+--Je me doutais que alliez le dire, interrompit mademoiselle de
+Richecourt.
+
+Mornac se mordit les lèvres.
+
+--J'avoue, continua-t-il que ce fut ma première pensé. Mais la fin du
+billet me détrompa tout aussitôt.
+
+«Il s'agit de l'honneur et de la vie, peut-être, de personnes qui vous
+sont chères.»
+
+--Aussitôt que je fus libre, j'accourus à l'endroit indiqué. Quand je me
+fus nommé, on me conduisit auprès de la jeune femme qui m'avait remis le
+billet. Je la trouvai au lit, exténuée. Elle avait l'air d'une personne
+mourante.
+
+--Vous êtes bien monsieur le chevalier du Portail de Mornac? me
+dit-elle.
+
+--Certainement, madame. Mais, moi, bien que j'aie déjà eu l'honneur de
+vous rencontrer quelque part, je ne me remets pas votre nom.
+
+--Vous m'avez vue deux fois au château de Kergalec: la première fois
+lors des funérailles de la comtesse de Richecourt, et la seconde quand
+vous avez passé quelques jours eu manoir, après le duel de M. le Comte
+avec le baron de Vilarme. J'étais la camériste de madame, dont Dieu
+veuille avoir l'âme en sa sainte garde.
+
+--Auriez-vous des nouvelles du comte et de sa fille? demandai-je
+vivement.
+
+--Non, hélas! Je vous ai fait venir, Monsieur, afin de vous faire les
+confidences les plus étranges, et les plus effrayantes révélations
+auxquelles vous puissiez vous attendre.
+
+Après s'être recueillie, elle me raconta la sombre histoire que vous
+savez et me dit en terminant:
+
+«--Les poignantes émotions par lesquelles je passai pendant la nuit du
+meurtre, la responsabilité du terrible secret que j'avais à garder, les
+malheurs dont je fus ensuite témoin, le duel du comte avec Vilarme et
+dont j'appris la cause, l'exil de mon malheureux maître et de sa fille
+ont miné ma santé. En moins d'une année, j'ai vu ma vie s'en aller
+graduellement. Me voyant condamnée, n'ayant plus à craindre que Dieu
+devant qui je vais bientôt paraître, j'ai résolu de faire ces
+révélations avant que de mourir; et comme vous êtes le seul proche
+parent que je connaisse à la famille de Richecourt, j'ai voulu vous
+rendre le dépositaire du secret qui rend toute une famille malheureuse.
+Seulement, comme je n'ai que peu de jours à vivre, je vous prie de ne
+point divulguer à personne, avant ma mort, (à moins que des raisons
+graves ne vous y contraignent) les confidences que je viens de vous
+faire. Quand je ne serai plus, ajouta-t-elle en tirant un papier de
+dessous son oreiller, voici qui témoignera partout de la culpabilité de
+Vilarme. Tout le récit du meurtre est écrit et signé de ma propre main.»
+
+Je revis cette femme encore une fois avant sa mort qui arriva six mois
+après.
+
+--Et ce témoignage écrit, l'avez-vous encore? demanda Jeanne avec
+anxiété.
+
+--Il ne m'a jamais quitté jusqu'à mon arrivée au Canada où je suis venu
+et pour refaire une carrière brisée là-bas par la perte totale d'une
+fortune qui n'a jamais été bien considérable, et pour tâcher de vous
+retrouver M. le comte et vous. Car la camériste, avant de mourir,
+m'avait laissé à entendre qu'elle vous croyait émigrés en Amérique et
+spécialement au Canada. Je voulais vous emporter ce document à le
+Pointe-à-Lacaille; mais je l'oubliai dans ma valise, à l'auberge du
+Baril-d'Or, à Québec. Ça été fort heureux, car si je l'avais eu sur moi,
+ces maudits Sauvages me l'auraient enlevé.
+
+Ici Mornac fut interrompu par un grand cri suive de coups et
+d'imprécations qui s'élevèrent à la porte de la cabane.
+
+Il sortit et reconnut Vilarme aux prises avec Corneille, et put se
+convaincre que celle-ci avait surpris son époux écoutant à la porte du
+ouigouam, et qu'elle était tombée sur lui à l'improviste.
+
+Quand elle eut entraîné Vilarme sous le domicile conjugal qui retentit
+quelque temps au loin de coups et de hurlements, Mornac retourna auprès
+de sa cousine et lui dit:
+
+--Vous aviez raison, Vilarme nous écoutait. J'ai besoin de me tenir sur
+mes gardes.
+
+--Mon Dieu, chevalier, j'ai une horrible peur de cet assassin, et je
+vous supplie de ne point me laisser seule ici avec cette jeune femme.
+Que ferions-nous toutes deux, si ce monstre allait échapper à la
+surveillance de la Corneille et se glisser jusqu'à nous?...
+
+--Ecoutez, je m'en fais aller chercher des peaux dans la cabane de ma
+mère adoptive, les unes pour me servir de lit, les autres afin d'élever
+entre nous une espèce de cloison qui nous fera à chacun une chambre
+séparée. Jusqu'au retour de Griffe-d'Ours je coucherai toutes les nuits
+en travers de la porte du ouigouam. De sorte que celui qui voudra entrer
+devra me passer sur le corps.
+
+--Merci, fit Jeanne, maintenant je vais vous demander un sacrifice. Si
+vous me trouvez trop exigeante, dites-le moi sans ambages, et j'agirai
+seule. Vous concevez que, placée entre le chef iroquois et le meurtrier
+de ma mère, je n'ai plus de recours qu'en la fuite la plus prompte et de
+soutien qu'en vous. Consentirez-vous, aussitôt que les forces me seront
+rendues, à vous enfuir avec moi?
+
+--Or ça! mais vous croyez donc que je m'amuse bien ici, moi? Mais, ma
+chère Jeanne, je suis à jamais votre esclave. Seulement, il va falloir
+attendre quelques jours, car vous ne sauriez aller loin dans l'état de
+faiblesse où vous êtes encore.
+
+--Laissez-moi faire, dit mademoiselle de Richecourt d'un air déterminé.
+Dès demain je me lèverai pour commencer, avec modération, à me préparer
+à de plus grandes fatigues. Oh! ne craignez rien, je ne ferai point
+d'imprudence. Entre nous, sachez que j'aurais pu me lever depuis
+plusieurs jours. Mais vous comprenez que je n'étais pressée d'afficher
+ma guérison aux yeux du chef des Iroquois.
+
+Une heure après, tous deux, séparés plus encore par le respect du
+gentilhomme que par la cloison fragile qu'il avait élevée entre eux,
+s'endormaient, Jeanne pleine d'espérance et Mornac grommelant tout bas:
+
+--Elle m'a défendu de provoquer Vilarme et j'ai promis de lui obéir.
+Mais le cas ou lui me provoquerait n'a pas été prévu. C'est cela, il
+m'insultera demain et je le tuerai enduite. De la sorte Jeanne n'aura
+rien à dire.
+
+Sur cette résolution, que nous ne pouvons certes point désapprouver, le
+chevalier fit mine de pousser un coup de pointe, son bras engourdi ne se
+leva qu'avec peine et retomba pour rester immobile près de sa tête
+ensommeillée.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIII
+
+ LE DUEL
+
+
+Le lendemain matin, lorsque le chevalier de Mornac ouvrit les yeux, il
+aperçut la figure menaçante du baron de Vilarme qui le regardait par la
+portière entr'ouverte du ouigouam de la Perdrix-Blanche.
+
+--Vous vouliez m'étrangler?
+
+--Insolent! Il faut que l'un de nous deux meure!
+
+--Je n'y ai point d'objection, pourvu que ce ne soit pas moi.
+
+--Oh! c'en est trop! cria Vilarme.
+
+--Doucement, monsieur; plus bas, s'il vous plaît! N'allez pas réveiller
+celle qui a autant besoin de sommeil que d'oubli. Allons causer un peu
+plus loin.
+
+Vilarme suivit Mornac qui s'arrêta au milieu de village.
+
+En se retournant vers le baron, le chevalier vit que celui-ci levait un
+long couteau de chasse, dont il allait le poignarder par derrière.
+
+--Toujours chevaleresque, ce cher baron! dit Mornac qui saisit le
+poignet de Vilarme le lui tordit si violemment le bras que le couteau
+lui échappa et tomba par terre.--Vous disiez donc?
+
+--Damnation! rugit Vilarme.
+
+--Vous êtes bien laid, fait ainsi, dit Mornac en mettant son pied sur le
+poignard. Et je ne m'étonne pas que vous ayez toujours eu peu de succès
+auprès des femmes! Ce devrait être, en ce cas, une fort aimable
+personne, et Monsieur votre père a dû filer d'heureux jours à ses côtés.
+
+Vilarme était tellement en colère qu'il ne pouvait plus parler. Sa
+bouche écumait et des sifflements rauques grondaient dans sa gorge.
+
+--J'étouffe! cria-t-il enfin.
+
+--Tiens! mais savez-vous que ce genre de mort vous conviendrait à
+merveille en votre qualité d'étouffeur!
+
+--De par le diable, Monsieur, finissons-en!
+
+--Volontiers, mais de quelle manière? je vous préviens qu'il n'y a
+jamais eu de bourreau ni de pendu dans ma famille, de sorte que j'aurais
+la plus grande répugnance à vous enserrer le col de la corde que vous
+avez des mieux méritée.
+
+Vilarme voulut s'élancer pour frapper Mornac au visage. Mais celui-ci
+que le tenait toujours par le bras, le maintint à distance en lui
+disant:
+
+--Jamais votre main d'assassin ne touchera ma figure! Entendez-vous?
+Maintenant, que voulez-vous?
+
+--Que nous nous battions, de par Satan!
+
+--A coups de couteau, de tomohâk ou de flèches?
+
+--Ah! finissez vos absurdes plaisanteries, dit Vilarme hors de lui, ou
+je croirai que vous êtes un lâche, et que vous voulez éluder le combat!
+
+Mornac le regarda avec un sourire méprisant.
+
+--Lorsqu'il arrive quelquefois, dit-il qu'un brave gentilhomme reçoit
+cette insulte d'un manant, il ne la relève point et laisse à ses valets
+le soin de châtier le rustre à coups de bâton. Que vous ferai-je donc à
+vous, meurtrier qui me voulez salir de votre bave? Si nous étions en
+pays civilisé je vous livrerais au bourreau, et j'aurais le plaisir de
+voir comment vous sauriez supporter le supplice de la roue? Mais ici,
+que faire?... Comme il est dangereux que vous viviez plus longtemps, je
+daigne me souvenir que vos pères furent gentilshommes, et veux bien
+consentir à purger la terre du dernier des Vilarme. Écoutez! continua
+Mornac en contenant toujours le baron furieux qui tournait autour de lui
+comme un loup enchaîné, je sais où sont nos épées. Deux des Sauvages qui
+nous ont pris les ont accrochées, en guise de trophée, au poteau de leur
+cabane. Il s'agit de les avoir. Venez avec moi. Seulement, avant de nous
+battre, laissez-moi vous dire qu'il va falloir user de ruse. Comme nos
+gardiens n'aimeraient peut-être pas nous voir nous couper la gorge tout
+de bon, nous feindrions une simple passe-d'armes, un assaut courtois, ce
+dont je sais comment les prévenir. Quelques jeunes gens m'ont demandé
+l'autre jour de leur montrer à servir de l'arme blanche. Nous allons
+leur donner à l'instant le spectacle d'une joute qui sera fort de leur
+goût. Laissez-moi faire. Seulement, s'il vous plaît, rengainez ce
+cure-dents.
+
+Vilarme subjugué, ramassa l'arme que Mornac lui poussait du pied, la
+remit dans sa gaine et suivit le chevalier.
+
+L'heure était assez avancée pour que les Sauvages fussent levés et hors
+de leurs cabanes.
+
+Mornac alla droit à un groupe de jeunes gens qui s'exerçaient au saut de
+à la course pour se détirer les membres et se réchauffer sous l'air
+piquant du matin.
+
+En quelques gestes, Mornac leur indiqua que, si on leur prêtait des
+épées à Vilarme et à lui-même, tous les deux donneraient à l'instant aux
+spectateurs une idée de la manière de s'en servir.
+
+La jeunesse d'Agnier comprit, poussa des cris de joie et courut aux
+cabanes où les épées étaient suspendues.
+
+--Maintenant, dit le chevalier au baron, veuillez sur l'expression de
+votre physionomie. Quittez un peu cet air farouche pour une mine plus
+riante. Bien, comme cela. Mordious! baron, vous avez bien le sourire le
+plus faux dont le diable ait jamais orné la bouche d'un homme. Ah çà!
+n'allons pas nous fâcher encore, et reprendre ces façons d'ogre affamé.
+Bon! voici nos armes.
+
+Mornac saisit avec empressement son épée dont il fit plier la bonne lame
+en appuyant la pointe sur le sol tandis qu'il pesait sur la poignée.
+
+--C'est bien toi, ma vieille! Je reconnais là ton vaillant fer de
+Saint-Étienne, [48] qui plie toujours et ne casse jamais. Et la vôtre,
+baron, est-elle aussi en ordre? Oui, bien. Dirigeons-nous vers cet
+échafaud où nous avons failli être brûlés vifs à notre arrivée. Nous
+grimperons dessus pour être plus à l'aise. Les spectateurs se tiendront
+au bas, de sorte que nous pourrons ferrailler en toute liberté. Drôle de
+duel, tout de même! Les témoins n'y feront pas défaut!
+
+[Note 48: Endroit renommé en France, au XVIIe siècle pour ses
+quincailleries et ses armes.]
+
+La foule grossissait à vue d'oeil; car l'on savait que les deux blancs
+allaient s'escrimer à l'arme blanche, spectacle fait pour réjouir une
+peuplade de guerriers.
+
+Quand les deux hommes furent installés sur l'estrade, Mornac dit à
+Vilarme.
+
+--Attention, maintenant. Avant de tomber en garde, faisons tous les
+saluts d'usage à l'académie.
+
+Leur épée dans la main gauche, la poitrine effacée, le corps droit, la
+tête haute, ils se regardèrent un instant, frappèrent deux fois le sol
+du pied droit en signe d'appel, portèrent la main droite à leur épée
+qu'ils saisirent en l'amenant ensemble à leur bouche. Les deux lames
+décrivirent en sifflant un double cercle à droite et à gauche, et les
+deux combattants se fendirent en tombant en garde.
+
+--Allez! cria Mornac.
+
+Le baron que la rage dévorait ne se fit pas prier, et, pendant plusieurs
+minutes, son épée enveloppa Mornac en des centaines de cercles de feu.
+
+Calme, bien campé sur ses jambes, se couvrant de son arme, l'oeil au
+guet, le poignet ferme et preste, Mornac para toutes ces bottes rapides
+sans rompre d'une semelle.
+
+Lorsque le baron fatigué s'arrêta un instant pour prendre à son tour la
+défensive, notre Gascon s'écria:
+
+--Eh! sandis! nous avons tus deux été à bonne école! Vous avez là
+certain petit coup de seconde d'un effet assez surprenant... lorsqu'on
+ne le connaît pas. Je me flatte cependant de vous montrer mieux tout à
+l'heure. Vous concevez bien qu'il ne faut pas en finir tout de suite. Ce
+serait priver ces braves gens de leur dû. Voyez un peu comme cela les
+amuse.
+
+La foule qui grouillait à leur pieds ne se sentait pas d'aise. Chacun
+des coups portés et parés l'enthousiasmait.
+
+Tout en parlant Mornac tâtait son adversaire qui arrivait assez
+lestement à la parade.
+
+--Pour un homme de votre âge, dit le chevalier entre une feinte de
+seconde et une estocade de prime, vous avez encore le poignet ferme. Du
+reste ça ne m'étonne pas, on doit avoir les nerfs solides quand on fait
+le métier d'étrangler ses connaissances. Tiens! votre riposte de quarte
+n'était pas mal. Seulement elle a l'inconvénient de vous découvrir.
+Voyez-vous? si j'avais voulu en profiter, vous auriez maintenant six
+pouces de fer entre les côtes. Pour en revenir à ce que nous disions
+tout à l'heure vous avez un vigoureux poignet. Que ne vous en êtes-vous
+servi pour couper la respiration à cette chère madame de Vilarme. Mais,
+pardon, j'ai oublié de vous demander comment elle se porte ce matin,
+cette charmante Corneille?
+
+--...Oh! là! là! mais c'est fort gentil à voir que ces quatre feintes de
+tierce, de quarte, de seconde et de prime se terminant par une botte de
+quinte. Savez-vous que si mon épée n'eût été là, vous me touchiez! Oui,
+mordious!
+
+Les coups se succédaient avec une rapidité merveilleuse et aucun d'eux
+n'était encore blessé. Un oeil exercé aurait vu pourtant que Mornac
+ménageait Vilarme. Évidemment le chevalier était plus souple, plus
+leste, plus prompt et plus fort que le baron déjà un peu appesanti par
+l'âge. Son sang-froid le servait aussi contre l'irritation de Vilarme
+qu'il avait soin d'exciter encore.
+
+En bas de l'échafaud, les cris de joie et d'admiration, les
+trépignements des spectateurs tenaient du délire. Jamais ils ne
+s'étaient vus à pareille fête.
+
+--Maintenant, fit Mornac dont l'épée supporta fermement deux ou trois
+coups fouettés du baron, attention, Vilarme. Avant que voter pouls n'ait
+battu cinq fois, je vais avoir l'honneur, le piètre honneur, de trouer
+votre vilaine peau en deux endroits différents; à la cuisse et sous le
+sein droit. Hop! d'une et de deux! s'écria triomphalement Mornac dont
+l'épée tournoya d'abord en deux feintes de couronnement et s'enfonça
+tour à tour dans les endroits désignés par une botte de quinte, aussitôt
+suivie d'un coup droit en prime.
+
+Vilarme lâcha son épée, jura et tomba.
+
+Le sang ruisselait d'entre les lèvres de ses deux blessures.
+
+La foule stupéfaite poussa un grand cri et Mornac croisa les bras avec
+un sourire des plus aimables.
+
+--Que Satan t'étrangle! cria Vilarme.
+
+--Merci, et puissiez-vous bientôt le rejoindre. Vous lui ferez un fier
+compagnon!
+
+On emporta le baron à moitié évanoui sous le ouigouam de la Corneille
+qui, en voyant son époux si maltraité, croassa comme l'oiseau dont elle
+portait le nom.
+
+Quelques regards de travers furent bien lancés à Mornac, mais on ne
+l'inquiéta pas autrement.
+
+Les Sauvages n'avaient pas de lois pour la punition des offenses, et se
+chargeaient individuellement du soin de se venger. Le duel de Mornac et
+du baron ne sortait donc pas de leurs habitudes. D'ailleurs ce ne devait
+pas être pour des Iroquois un grand sujet de peine que de voir des
+Français d'entr'égorger.
+
+En regagnant son ouigouam, Mornac de disait:
+
+--Je l'aurais achevé, si je ne m'étais retenu. J'aurais bien fait,
+peut-être. Car ce diable d'homme est capable d'en revenir. Les bandits
+de cette espèce ont la vie si dure!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIV
+
+ OU L'AMOUR L'EMPORTE DUR LA HAINE
+
+
+Trois semaines plus tard, à la tombée de la nuit, Mornac sortait de sa
+cabane et se dirigeait vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.
+
+Le ciel était sans étoiles, l'atmosphère lourd et chargé de vapeurs. Pas
+un souffle de vent n'agitait les branches desséchées de la forêt dont
+les arbres immobiles étendaient leurs grands bras morts au-dessus de la
+terre couverte d'une légère couche de neige.
+
+Il y avait dans l'atmosphère je ne sais quoi de pénible et sinistre. La
+nature semblait saisie d'une de ces vagues torpeurs qui précèdent
+presque toujours les cataclysmes et les grandes commotions du globe.
+
+Influencé à son insu par cette torpeur qui étreignait la nature
+inanimée, Mornac grommelait à part soi:
+
+--J'éprouve un singulier malaise. C'est comme s'il y avait du malheur
+dans l'air. Bah! deviendrais-je superstitieux par hasard?... Allons,
+sandis! pas d'enfantillages. Et, puisque l'heure est venue, en avant!
+
+Il ouvrit la portière du ouigouam et entra.
+
+Mlle de Richecourt l'attendait auprès du feu.
+
+La Perdrix-Blanche était assise dans un coin de la cabane et ne
+paraissait rien voir.
+
+--Vous êtes prêt, mon cousin, demanda Jeanne.
+
+--A vos ordres, comme vous voyez.
+
+--Partons-nous tout de suite?
+
+--Attendons quelques instants encore que chacun, dans le village, dorme
+ou soit retiré chez soi. Vous sentez-vous tout à fait rétablie, et
+croyez-vous pouvoir affronter les fatigues de notre long voyage?
+
+--Depuis trois semaines que je suis debout et que je prends tous les
+jours un exercice forcé, il me semble être dans la meilleure des
+conditions possibles pour fuir.
+
+Ils restèrent quelque temps silencieux, songeant à la grave démarche
+qu'ils allaient faire.
+
+--A la grâce de Dieu! dit enfin Jeanne en se levant. Partons.
+
+--Partons! fit Mornac que se pencha hors de la cabane. Tout est coi dans
+la bourgade.
+
+Mademoiselle de Richecourt se rapprocha de la Perdrix-Blanche et lui
+serra la main en signe d'adieu.
+
+Celle-ci leva de grands yeux tristes sur Jeanne et reporta ses regards
+sur l'enfant que Mornac avait sauvé quelques semaines auparavant.
+
+--J'ai tort de vous laisser partir. Mais avant tout je suis mère et me
+souviens.
+
+Mornac lui donna aussi une chaleureuse poignée de main. Puis il souleva
+la portière, s'effaça pour laisser passer sa cousine, lui offrit le
+bras, et tous deux firent joyeusement les premiers pas vers la liberté.
+
+Après avoir marché quelque peu dans la grande rue qui coupait en deux le
+village, ils obliquèrent à droite, et, loin de gagner la porte des
+palissades, fermée à cette heure, ils se glissèrent à côté de la cabane
+de la mère adoptive de Mornac jusqu'à l'enceinte qui entourait la
+bourgade. Mornac avait, à la tombée du jour, arraché l'un des pieux et
+l'avait fixé de manière à ce qu'il se pût ôter facilement pour leur
+livrer passage.
+
+Le chevalier enlevait tout à fait ce pieu de chêne, quand il aperçut une
+ombre qui semblait sortir de terre et qui cria:
+
+--Je vous y prends, beaux déserteurs, et nous allons voir!...
+
+L'homme n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Mornac lui asséna un
+grand coup du lourd bois de chêne qu'il venait d'arracher, et étendit
+l'intrus par terre où il resta évanoui sous la violence du choc.
+
+--Si je ne viens pas à bout de te tuer, corbeau de malheur! dit le
+chevalier, ce ne sera pas ma faute!
+
+C'était Vilarme qui, à demi guéri de ses blessures, s'était glissé du
+côté de la cabane qu'habitait Mlle de Richecourt au moment où Mornac et
+sa cousine venaient de sortir. Vilarme encore faible avait voulu
+s'opposer inopinément à leur fuite.
+
+--Vite, fuyons! dit Mornac. Ce gredin peut avoir donné l'éveil.
+
+Mais rien ne bougeait aux environs, et les deux fugitifs s'enfoncèrent
+paisiblement dans la campagne.
+
+Pauvres enfants! ils s'en allaient joyeux, elle fuyant l'opprobre et lui
+l'esclavage, confiants en Dieu, insouciants du lendemain, mais à peine
+vêtus, sans autres armes qu'un coûtera et qu'un arc dont il savait à
+peine se servir et sans autres provisions que quelques livres de
+sagamité. N'importe, ils fuyaient, cela suffisait à leurs aspirations du
+moment, et ils ne s'inquiétaient pas le moins du monde des pistes que
+leurs pieds laissaient visibles derrière eux dans la mince couche de
+neige tombée durant le jour.
+
+Ils avaient bien marché près d'une heure dans la direction du lac
+Saint-Sacrement, lorsqu'ils entendirent en avant d'eux un grand bruit de
+voix et de pas.
+
+--Cachons-nous! dit Mornac.
+
+Ils sortirent du sentier pour se blottir sous des broussailles en
+arrière de gros arbres qui bordaient le chemin tracé dans la forêt.
+Bientôt ils entrevirent une centaine de Sauvages qui se dirigeaient du
+côté d'Agnier.
+
+Le coeur battait si fort aux fugitifs qu'il leur semblait que le bruit
+de ces palpitations allait trahir leur présence.
+
+Mais le parti de guerre, à la tête duquel était Griffe-d'Ours, continua
+sa marche et les dépassa sans les remarquer. Bientôt les voix et les pas
+se perdirent dans l'éloignement.
+
+--Griffe-d'Ours! dit Mlle de Richecourt à Mornac. Mon Dieu! que nous
+somme partis à temps!
+
+--C'est vrai! fit Mornac en se levant, nous avons une fière chance!
+Dépêchons-nous de continuer notre route afin de mettre, d'ici au point
+du jour, la plus grande distance possible entre le village et nous.
+
+Tous deux, les pieds trempés et refroidis par l'eau de neige, mais le
+coeur réchauffé par la joie du succès et le feu sacré de l'espérance,
+continuèrent à cheminer sous les hauts arbres et dans la nuit morne.
+
+Les guerriers de Griffe-d'Ours se rapprochaient triomphalement du
+village. L'expédition avait réussi, et ils hâtaient le pas pour annoncer
+plus vite aux leurs la bonne nouvelle.
+
+Quand ils furent en vue d'agnier, ils tirèrent, du fond de leurs
+poitrines, de grands cris de joie qui, doublés par les échos de la forêt
+allèrent s'abattre bruyamment sur la bourgade endormie où chacun fut sur
+pied en un moment.
+
+Hommes, enfants, femmes et vieillards, tous vinrent au-devant des
+vainqueurs en les acclamant de mille cris d'allégresse.
+
+Comme Griffe-d'Ours entrait dans le village, il aperçut un homme qui se
+traînait sur les genoux et les mains en gémissant.
+
+Cet homme arrivé près du chef se souleva péniblement, et, la figure
+souillée de sang et de boue, dit en français:
+
+--Ils sont partis!
+
+--Qui?... balbutia Griffe-d'Ours.
+
+--Mornac et la jeune fille.
+
+--Oh! malheur à toi, face pâle!
+
+--J'ai voulu les empêcher de fuir et il m'a frappé.
+
+--Quand?
+
+--Cette nuit même.
+
+--Tu le hais donc aussi?
+
+--Oui. Il a voulu me tuer deux fois!
+
+--Et elle, l'aimes-tu, face pâle?
+
+--Je l'aimais, chef. Mais maintenant je la hais!
+
+--Vrai?
+
+--Oh! bien vrai!
+
+--Par où les oiseaux se sont-ils envolés?
+
+--Venez avec moi.
+
+Vilarme tremblant, faible et soutenu par la seule rage de son coeur,
+guida Griffe-d'Ours vers l'endroit où la palissade forcée avait livré
+passage aux fugitifs.
+
+--Dix hommes et des torches! cria Griffe-d'Ours.
+
+Des flambeaux de bois résineux sont allumés et les traces des fugitifs
+apparaissent aux yeux ravis du chef qui, suivi de ses hommes, s'élance
+dans la plaine en suivant les pistes toutes fraîches.
+
+Appuyé sur la palissade, la figure livide et souillé, Vilarme qui voyait
+la lumière des torches dessiner au loin, sur la neige, les ombres
+allongées et mouvantes des poursuivants, disait avec un sourire de
+démon:
+
+--O vengeance! ne vaux-tu pas mieux encore que l'amour?
+
+Mlle de Richecourt et le chevalier de Mornac allaient toujours marchant
+vers l'inconnu.
+
+--Quand je pense que nous sommes sauvés! disait la jeune fille à son
+cousin.
+
+--Oui, grâce à Dieu, ma chère Jeanne!
+
+Et Mornac pressait légèrement sous le sien l'avant-bras de sa cousine.
+Celle-ci le laissait faire, et je ne crois pas que son coeur en palpitât
+moins vite.
+
+--Mais, savez-vous, continuait le chevalier, que c'est un bien rude et
+long voyage que nous entreprenons.
+
+--Regrettez-vous déjà de l'avoir commencé?
+
+--Oh! Jeanne!
+
+--Eh bien! alors?
+
+--Mais ne sentez-vous pas que si ma sollicitude s'inquiète, ce n'est que
+pour vous seule? J'ai tant peur que vous ne puissiez pas résister aux
+fatigues et...
+
+--Et après...
+
+--Si vous alliez retomber malade, et... mourir.
+
+--Mourir! Dites-moi donc, Robert, ne me vaudrait-il pas encore mieux
+mourir que d'être restée là-bas?
+
+--Ah! c'est vrai!
+
+--Eh bien! donc, à la grâce de Dieu! fit Jeanne en levant ses beaux yeux
+vers le ciel. Mais... n'avez vous pas senti?
+
+--Quoi?
+
+--Il m'a semblé que le sol tremblait sous mes pieds. Tiens!
+
+--Vous avez raison!... pourtant je ne sens déjà plus rien.
+
+--Oui, c'est fini; seulement une légère secousse. Savez vous que les
+tremble-terre ont été fréquents depuis l'année passée. Oh! mais...
+avez-vous entendu?
+
+--Quoi!... encore?
+
+--Non! des bruissements de pas derrière nous! Oh! voyez! des lumières!
+Mon Dieu! on nous poursuit! Nous sommes perdus!
+
+Mornac entraîna la jeune fille en dehors du sentier, et tous les deux se
+tapirent derrière une touffe de broussailles.
+
+Il était temps. Déjà la lueur des torches se projetait sur le sentier
+jusqu'à l'endroit qu'ils venaient de quitter, et montait jusqu'au faîte
+des arbres qui semblaient étonnés de se voir si brusquement éclairés.
+
+En avant de ses hommes, penché sur le sol comme un chien qui flaire la
+piste du cerf, Griffe-d'Ours suivait les traces laissées par les pieds
+imprudents des fugitifs.
+
+Au lieu où Mornac et Jeanne s'étaient jetés hors du sentier,
+Griffe-d'Ours leva la tête, poussa un cri et sauta dans le fourré.
+
+Jeanne sentit son coeur vibrer comme la corde d'un luth prête à casser.
+
+Mornac tira son couteau de chasse.
+
+Griffe-d'Ours l'aperçut. Les deux hommes bondirent l'un sur l'autre et
+s'étreignirent ensemble.
+
+Il y eut deux cris, deux éclairs, suivis d'une lutte terrible.
+
+Les deux combattants roulèrent sur la neige qui se teignit de sang.
+
+Mornac était seul contre plus de dix.
+
+Les lâches se ruèrent tous sur lui et le garrottèrent. Une longue
+blessure éraflait son flanc gauche. Le couteau de l'Iroquois avait
+heureusement glissé sur les côtes.
+
+Griffe-d'Ours se releva en portant la main à son épaule droite d'où le
+sang coulait en abondance.
+
+--Le bras du visage pâle n'entamera plus la chair d'un chef, dit-il
+froidement. Le jeune homme va mourir cette nuit même, comme je le lui
+avais dit. Il sera brûlé pour avoir tenté de s'enfuir. Et la vierge pâle
+sera enfin ma femme. Au village!
+
+Deux guerriers soulevèrent Mornac pour l'emporter.
+
+Griffe-d'Ours s'approcha de Mlle de Richecourt.
+
+--Arrière de moi! cria-t-elle.
+
+Et ce regard dominateur qui avait déjà fait courber le front du
+guerrier, s'en fut encore brûler l'oeil de l'Iroquois qui n'en put
+supporter la fierté magnétique.
+
+--Que la vierge blanche marche donc devant moi, dit-il.
+
+Jeanne passa superbe à côté de lui, en l'écrasant de toute l'expression
+de mépris dont la fille des comtes de Richecourt aurait su accabler ce
+sauvage bandit, sous les lambris dorés du château de Kergalec.
+
+Griffe-d'Ours se mit à la suivre en tremblant de rage, de faiblesse et
+d'amour.
+
+--Oh! cette femme! quelle force inconnue a-t-elle donc en elle-même?
+pensait-il, pour que moi, Griffe-d'Ours, la Main-Sanglante, je tremble
+devant un seul de ses regards, comme l'oisillon sous l'oeil ardent de
+l'aigle! Que l'amour de cette femme doit être puissant! Sa haine est si
+forte!
+
+Les tristes pensées qui agitaient l'âme des captifs! S'être sentis si
+près de la liberté et voir tout-à-coup leurs liens se resserrer plus
+fortement que jamais!
+
+--Cette fois-ci, c'en est pardieu fait de moi! grommelait Mornac. Et ma
+pauvre cousine!... Elle qui, je crois, commençait à m'aimer!... Aussi
+bien faut-il que je sois l'être le plus infortuné de la création!
+
+--Vous nous avez donc abandonnés, mon Dieu! soupirait Jeanne. Oh!
+veuillez me pardonner, alors; mais je serai morte avant que le souffle
+de ce bandit effleure ma figure... Mon malheureux cousin qu'ils vont
+torturer, et par ma faute! Il me semblait qu'il m'aimait un peu! Et moi
+qui, tout en feignant de n'en rien croire, faisais les plus doux rêves
+d'avenir! Mon Dieu! mon Dieu! avions-nous donc consommé notre part de
+jouissances terrestres! et sommes-nous déjà mû pour la mort? Pourtant je
+suis si jeune et j'ai tant souffert!
+
+De grands cris accueillirent les captifs, lorsqu'ils rentrèrent au
+village.
+
+Des centaines de torches éclairaient la bourgade.
+
+En un instant le sort de Mornac fut décidé.
+
+Il fut poussé vers un poteau planté sur une éminence qui s'élevait à
+l'extrémité du village et y fut solidement attaché.
+
+--Avant de t'offrir en victime au Dieu de la guerre, dit Griffe-d'Ours à
+Mornac, on va faire ta toilette de mort.
+
+Deux Iroquois préposés à cet apprêt funéraire, apportèrent les couleurs
+et se mirent à peinturlurer Mornac des pieds à la tête.
+
+Tandis que l'un lui teignait la jambe droite en rouge, l'autre bariolait
+sa cuisse gauche du plus vif indigo. Et ainsi de suite en remontant vers
+la poitrine et la face. Après quelques minutes, tout le corps du
+chevalier offrait aux yeux des spectateurs les nuances variées de
+l'arc-en-ciel.
+
+--C'est pourtant bien assez de mourir par le feu, grommelait le Gascon,
+sans être attifé d'une aussi ridicule manière. Il y a, sandious de
+singulières destinées dans certaines familles! Qui aurait cru, par
+exemple, lorsque j'étais à Paris, il y a quelques mois à peine, que le
+dernier descendant de cette grande lignée des Mornac, dont plusieurs
+chefs moururent en Palestine, casque en tête, bardés de fer et la lance
+au poing, qui aurait cru que le dernier petit-fils des ces preux
+palatins finirait burlesquement ses jours au milieu de pareils
+moricauds, nu comme Adam et bigarré tel que les fous des anciens rois de
+France! Heureusement que je suis le dernier de ma race; car ma mémoire
+inspirerait peu de respect à ceux qui auraient à porter mon nom. O mes
+aïeux! si l'on peut rire encore par delà l'huis du tombeau, vos
+mâchoires dégarnies doivent se détendre largement sous vos crânes vides
+à l'ébouriffant aspect de votre dernier rejeton!
+
+Sa toilette funèbre terminée, l'on entoura le chevalier de fagots de
+bois sec. On eut soin pourtant de les placer à quelques pieds du
+supplicié, afin que le feu ne le rôtît qu'à distance et qu'il fût plus
+longtemps à souffrir. Souvent, les victimes ainsi calcinées à petit feu,
+mettaient une couple de jours à mourir.
+
+A en juger par l'art minutieux avec lequel on disposa le bûcher autour
+de Mornac, le malheureux en avait bien pour deux ou trois journées à
+sentir ses chairs roussir et se carboniser sous l'action lente du feu
+avant que d'exhaler son âme avec son sanglot suprême de souffrance.
+
+Lorsque le dernier fagot eut été disposé sur la pile de bois qui
+entourait, à cinq ou six pieds de distance, la victime jusqu'à la
+hauteur des hanches, on abaissa les torches allumées, et, tout aussitôt
+les langues de flammes se mirent à lécher le dessous du bûcher, tandis
+que le bois sec crépitait sous les étreintes du feu.
+
+Durant les quelques minutes qui suivirent, une épaisse fumée s'éleva en
+voilant la lumière.
+
+A demi suffoqué par cette âcre senteur, Mornac éternuait, toussait et
+crachait les jurons le plus énergiques de son répertoire.
+
+--Je voudrais pardieu bien savoir un peu... pouah! ce que j'ai pu faire
+à la Providence... pour qu'elle me ballotte ainsi... mordious!... de
+supplice en torture!
+
+Les bourreaux riaient aux larmes.
+
+Bientôt la flamme claire sortit victorieuse du bûcher, et, grondant
+s'éleva de plusieurs en enserrant le supplicié dans un cercle de feu.
+
+Secoués par le vent de larges banderoles de flamme flottaient autour de
+la victime qui voyait leurs replis flamboyants se dérouler jusqu'à son
+corps pour l'éteindre en des caresses mortelles.
+
+Cette scène terrible éclairée par ce brusque surcroît de lumière, avait
+comme un reflet des spectacles de l'enfer, lorsque les murs ardents de
+la fournaise éternelle se rougissent sous l'action de la flamme ranimée
+par le supplice de quelque nouveau damné.
+
+Au centre de l'impitoyable cercle de feu, dominant la foule qui ondoyait
+au pied du tertre où s'élevait le bûcher, apparaissait Mornac, le front
+contracté par la douleur qu'il commençait à ressentir, les yeux chargés
+d'éclairs, mais gardant toujours aux lèvres ce dédaigneux sourire qui ne
+le devait quitter qu'après son dernier sarcasme et son dernier soupir.
+
+En bas, aux pieds de la victime, s'étendait une mer de têtes hideuses,
+grouillantes et hurlantes, sinistrement éclairées par la lueur du bûcher
+et du feu des torches, que traversaient pourtant de larges traînées de
+brouillard qui, cette nuit-là, pesait lourdement sur la terre. Ainsi
+comprimée la lumière qui s'élevait du sol semblait arrêtée par la voûte
+basse te visqueuse de quelque souterrain de l'enfer.
+
+En jetant un coup d'oeil de mépris sur cette foule cruelle qui
+s'enivrait de son supplice, Mornac aperçut au premier rang Vilarme qui
+n'eut pas plus tôt rencontré son regard qu'il s'écria:
+
+--Eh bien! chevalier de malheur, nous avons notre tour à ce qu'il
+paraît! Comment allez-vous là-haut? Chaudement, n'est-ce pas! Je suis
+bien vengé. Sache que c'est moi qui ai dénoncé votre fuite à
+Griffe-d'Ours!
+
+--Dans ce cas, baron de Vilarme! cria Mornac, que le dernier mot d'un
+gentilhomme ajoute à ton titre connu d'assassin celui bien mérité de
+traître et de lâche! Maintenant que l'honnête homme t'a flétri, laisse
+le chrétien qui va mourir prier Dieu de te pardonner tes méfaits comme
+je te pardonne moi-même.
+
+Vilarme lui montra le poing en signe de défi.
+
+Mornac tourna la tête afin de ne plus voir l'exécrable face du bandit
+triomphant.
+
+Tout-à-coup l'expression de la figure de chevalier changea. De dure et
+railleuse qu'elle était, elle prit tout aussitôt l'empreinte d'un
+profond attendrissement.
+
+Il venait d'apercevoir Jeanne, sa cousine bien-aimée, Jeanne qui levait
+vers lui ses grands yeux noirs pleins d'angoisse et de larmes.
+
+Oh! ce qu'ils se dirent ces deux regards qui se croisèrent en ce moment!
+Rendre ce qu'ils contenaient de détresse, de regret et d'amour,
+demanderait des mots d'une telle énergie que jamais langue humaine n'en
+pourrait inventer d'assez forts.
+
+--Grand Dieu! s'écria Mornac, se sentir ainsi aimer pour la première
+fois et mourir!...
+
+Il se roidit dans ses liens comme pour les casser, mais s'arrêta
+soudain.
+
+Un grondement étrange et sourd courait sous ses pieds.
+
+Était-il causé par la foule? Et pourquoi?
+
+La multitude s'était tue, et l'on n'entendait plus aucun bruit de voix.
+
+C'était comme un frémissement de la terre et, qui parti de loin se
+rapprochait rapidement.
+
+Ce fut bientôt comme le grondement du tonnerre, et l'on entendit les
+rochers des montagnes voisines, rugueuses arêtes du globe, frémir et
+s'entrechoquer sur leurs bases.
+
+Dans la forêt les arbres secoués sur leurs racines haletaient et
+craquaient.
+
+Brusquement remués par cette puissante commotion, les fagots du brasier
+se mirent à rouler de toutes parts au bas du tertre. Le feu diminua
+d'intensité, et Mornac en ressentit aussitôt un grand soulagement.
+
+Sans être terrifiée par cette effroyable convulsion de la nature et
+semblant, au contraire, en retirer une inspiration subite, Jeanne de
+Richecourt profita du mouvement rétrograde de la foule pour s'élancer
+vers le bûcher.
+
+Chancelant sur le sol qui vacillait, et sans craindre le feu du brasier,
+elle s'élança, bondit et vint tomber tout à côté de Mornac dans l'espace
+libre laissé entre lui et le feu.
+
+Dans l'effort qu'elle fit pour franchir la barrière de flamme, le cordon
+que retenait ses cheveux roulés sur le sommet de la tête se rompit, et
+sa chevelure, sa luxuriante chevelure brune se répandit et roula par
+torrent sur ses épaules.
+
+Passant autour du cou de son cousin son beau bras ferme et nu qui avait
+aussi rompu les attaches de la manche de sa robe, elle s'arrêta
+frémissante auprès de lui qui tremblait à la fois de bonheur, et de peur
+pour la noble femme qui exposait ainsi ses jours.
+
+--Robert! dit-elle, mourons ensemble!
+
+--O Jeanne! ma Jeanne! bien-aimée! dit Mornac en faisant des efforts
+inouïs pour rompre ses liens et enserrer la taille flexible que se
+cambrait vers lui. Avant que je meure, oh! laisse-moi te dire que je
+t'aime comme je n'ai jamais aimé femme au monde!
+
+--Je vous crois, Robert! et moi aussi je vous aime, tout comme vous
+m'aimez! Jamais homme n'a senti battre mon coeur si près du sien. Jamais
+mes lèvres n'ont été effleurées par la bouche d'un homme! Eh bien, voici
+les miennes qui vous demandent et vous donnent le baiser des
+fiançailles... des fiançailles de la mort!
+
+Sue la terre qui craquait éperdue sous ses pieds, en face de cette
+multitude ébahie, devant le regard des hommes comme sous l'oeil de Dieu
+qui voyait leur agonie, Mlle de Richecourt approcha ses lèvres des
+lèvres brûlantes de Mornac, et leurs bouches s'unirent en un baiser
+suprême, comme si leurs âmes eussent dû s'éteindre aussitôt pour
+s'élancer au ciel.
+
+Leur corps eut comme un frémissement spasmodique, et un instant leurs
+yeux se fermèrent comme aveuglés par le rayonnement de leur félicité.
+
+Mais cela n'eut que la durée d'un éclair.
+
+Comme si elle eut puisé une force nouvelle en ce baiser à la fois chaste
+et brûlant, Mlle de Richecourt redressa sa taille un instant affaissée,
+puis se tourna vers la foule des Sauvages stupéfaits qui croyaient voir
+à chaque instant la terre ébranlée s'écrouler dans un immense
+effondrement. Sans quitter de son bras gauche le cou de son fiancé, elle
+étendit sa droite sur la foule et cria d'une voix vibrante:
+
+--Au nom du Dieu vivant, arrêtez ce supplice!
+
+Les entrailles de la terre, agitées ainsi qu'en mal d'enfant, grondaient
+toujours et semblaient vouloir faire éclater leur gigantesque enveloppe,
+comme pour en faire jaillir un monde et le lancer dans l'espace.
+
+Épouvantés par ce fracas immense, les Sauvages superstitieux furent
+frappé d'étonnement à la vue de cette femme superbe et impassible sur le
+globe en démence, et la prenant pour un génie courroucé qui commandait
+aux éléments de détruire la terre, ils se prosternèrent à ses pieds.
+
+Oh! c'est qu'elle était belle aussi!
+
+Éclairée par le brasier, sa noble taille se découpait en lignes
+harmonieuses et hardies sur le ciel noir, et, sous son front altier,
+sous ses grands yeux étincelants, sous sa bouche fière et son gracieux
+col ombragé par de luxuriants cheveux, on voyait sa gorge, seule agitée,
+bondir et rebondir sur sa forte poitrine.
+
+C'était, ce qu'ils ne connaissaient pas, ces barbares enfants des bois,
+c'était la grande dame dans tout le splendide éclat de la jeunesse et
+dans le feu de l'action d'un dévouement surhumain. C'était la digne
+fille des anciens preux de la vieille France. C'était la vierge forte,
+fière et sublime, c'était le chef-d'oeuvre de Dieu!
+
+Profitant de la stupeur des Sauvages, Jeanne tira de son corsage le
+stylet tranchant qu'elle y portait toujours, et coupa d'une main ferme
+les liens qui retenaient Mornac attaché.
+
+--Maintenant, dit-elle d'une voix brève et saccadée par l'émotion,
+écartez ces fagots embrasés. Lorsque nous aurons sauté par-dessus,
+descendons gravement le tertre et traversons la foule à pas lents. Ce
+tremblement de terre nous sauvera.
+
+--Oh! sublime Jeanne! ne voyez-vous pas que c'est vous seule qui m'aurez
+sauvé!
+
+--Non pas moi seule, Robert, mais bien Dieu lui-même.
+
+Mornac devenu libre de ses mouvements, renversa, écarta du pied les
+tisons ardents, franchit avec Jeanne cette barrière de feu et descendit
+avec elle vers les Iroquois.
+
+Le grondement souterrain semblait s'éloigner et les trépidations du sol
+diminuer d'intensité.
+
+--Passage! dit Mlle de Richecourt en étendant d'un geste superbe sa main
+sur la multitude prosternée.
+
+La terre ne frémissait plus qu'à peine.
+
+La foule s'ouvrit devant Jeanne digne et radieuse comme Béatrix
+traversant, suivi de Dante, les sombres retraites du purgatoire.
+
+La commotion du sol cessa tout à fait et l'on entendit les derniers
+roulements souterrains aller se perdre et mourir au loin dans les
+montagnes.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XV
+
+ LE FANTÔME DE LA GROTTE
+
+
+A une distance d'un quart de lieue du grand village d'Agnier s'élevait
+le cimetière particulier de la bourgade.
+
+Lorsqu'un Iroquois mourait, son cadavre était mis dans une espèce de
+cercueil formé de grosse écorces, et élevé sur quatre poteaux, en plein
+air. Pendant huit ou dix années, on continuait d'en user ainsi avec tous
+les défunts, à mesure qu'ils décédaient, et on les déposait tous, les
+uns à côté des autres, à plusieurs pieds au dessus du sol.
+
+Tous les dix ans venait la _fête des morts_. Les habitants du même
+village descendaient alors ces bières, et enveloppaient les ossements de
+leurs proches dans des pelleteries précieuses.
+
+Puis le pays entier était solennellement convoqué sur un même point.
+
+Chacun emportait des présents destinés parents décédés. C'était
+ordinairement des colliers des haches et des chaudières de cuivre.
+
+On creusait une grande fosse commune que l'on tapissait de peaux de
+castor, et les ossements y étaient déposés en grande pompe, avec les
+présents offerts. Après avoir placé au-dessus des nattes et des écorces,
+on les recouvrait de terre, et l'on dressait une clôture de pieux tout
+autour de ce vaste tombeau pour le mettre à l'abri des profanateurs.[49]
+
+[Note 49: Voir Bressany.]
+
+A deux arpents du cimetière aérien et particulier d'Agnier s'étendait u
+rocher couvert d'arbustes touffus. Par suite de quelque commotion
+terrestre, la base du rocher s'était fendue et avait, en se séparant,
+formé une caverne sans issue qui s'étendait à une trentaine de pieds de
+profondeur. Brusquement séparées à leur base, dans une largeur de quinze
+pieds, les parois de la grotte étaient retombées l'une sur l'autre, à la
+partie supérieure, de manière à former un angle dont la pointe faisait
+le toit de la caverne.
+
+A cause du voisinage immédiat du champ des morts, les habitants d'Agnier
+ne pénétraient jamais dans cette grotte dont l'entrée se cachait
+d'ailleurs au regard sous un massif de broussailles.
+
+A l'heure où Mornac, attaché au poteau de supplice, semblait près de
+dire à la vie un éternel adieu, si, bravant la crainte instinctive que
+vous eût inspiré la proximité du cimetière dont les muets habitants
+dormaient immobiles sur leurs sarcophages aériens rendus encore plus
+fantastiques par l'obscurité de la nuit, vous eussiez bravement écarté
+les broussailles qui formaient l'entrée de la grotte, vous auriez pu
+voir, au fond de la caverne, à la lueur pâle d'un tout petit feu, un
+homme assis par terre, les coudes sur les genoux et la tête perdue dans
+les deux mains.
+
+Qui veillait donc ainsi, seul en cet endroit solitaire, à une heure
+aussi avancée?
+
+Était-ce le spectre de quelque Iroquois décédé qui venait réchauffer ses
+pauvres os glacés par la mort et la bise d'hiver?
+
+OU bien encore l'âme frissonneuse d'un malheureux Huron tué dans les
+environs d'Agnier, et jeté dans la caverne, en revenant à cette heure
+des fantômes se plaindre du destin cruel qui l'avait fait périr loin des
+rives aimés du lac Huron?
+
+Car elle gémissait cette ombre assise auprès du feu discret, et vous
+auriez vu ses épaules se soulever fréquemment par des sanglots étouffés.
+
+On sait qu'après la mort, notre âme ne doit plus ranimer le corps que
+lorsque la trompette des archanges aura sonné là-haut la résurrection de
+toutes les races humaines disparues. Or, en l'examinant bien, vous
+auriez remarqué que ce corps faisait ombre sur la paroi de la caverne,
+car il s'interposait entre le feu et le mur de la grotte.
+
+Ce ne pouvait donc être un spectre; car évidemment il n'eût pu arrêter
+la lumière, tout comme le corps opaque et lourd qu'il nous faut traîner
+si misérablement ici-bas.
+
+Son costume vous eut ensuite indiqué que c'était un blanc et non quelque
+sauvage habitant des bois.
+
+Cet homme était français et jeune. En l'écoutant bien, vous l'auriez
+entendu murmurer:
+
+--Qu'il me tarde de savoir ce qu'elle est devenue?... Ces barbares
+l'ont-ils respectée? Est-elle morte ou vit-elle encore dans un état pire
+cent fois que la mort?... Horrible incertitude, quand donc cesseras-tu
+de déchirer mon coeur?...
+
+Ces paroles, lectrice timorée, qui frissonnez de peur au seul nom de
+fantôme, vois doivent rassurer tout à fait. Elles vous disent clairement
+que le personnage mystérieux de la grotte est un jeune amoureux qui
+soupire après l'objet de ses voeux absents. Rien de moins surnaturel, et
+c'est je pense, un titre à ce que vous vous rapprochiez de lui avec
+toute la sympathie qu'il mérite.
+
+D'ailleurs, madame, l'air est froid au dehors, et franchement, pas plus
+que vous je n'aime à voir cette longue et funèbre rangée de morts se
+découper sinistrement sur le ciel blafard, du haut de ces échafauds dont
+les longs pieds grêles se dressent eux-mêmes au-dessus du sol comme
+autant de spectres menaçants.
+
+Nous entrons donc.
+
+Votre pied, si léger qu'il soit, belle dame, vient de froisser une
+branchette. Ce bruit presque imperceptible éveille l'attention du jeune
+homme qui n'est pas--veuillez bien lui pardonner cette
+faiblesse,--tellement absorbé dans ses tristes pensées, qu'il puisse
+oublier le dangereux voisinage de l'endroit où il se trouve.
+
+Son visage inquiet se tourne de notre côté Mais il n'aurait garde de
+nous voir. Comme il craint une surprise, il se saisit de son mousquet et
+accourt à l'entrée de la grotte.
+
+Nous nous effaçons pour le laisser passer. Il se penche en dehors et
+scrute du regard les abords de la caverne.
+
+Il se convainc bientôt qu'il est en sûreté, puisqu'il retourne prendre
+sa place et sa position d'amoureux en peine.
+
+N'importe, nous avons eu le temps d'apercevoir ses traits, et c'est à
+peine si nous avons pu retenir un cri de surprise en reconnaissant notre
+jeune ami Louis Jolliet.
+
+On se rappelle la profonde affliction du jeune homme lors de
+l'enlèvement de Mlle de Richecourt, à la Pointe-à-Lacaille, par
+Griffe-d'Ours et sa bande. Il aurait voulu courir immédiatement sus aux
+ravisseurs. Mais la prudence de Joncas et les larmes de sa mère
+l'avaient forcé de dévorer dans l'inaction les désespoirs qui
+déchiraient son coeur.
+
+Le coup était trop soudain et trop fort pour le pauvre garçon qui était
+aussitôt tombé dans un état de marasme effrayant.
+
+A la vue de la grande douleur du jeune homme, Joncas, plus ému qu'il ne
+le voulait faire paraître, lui dit:
+
+«--Ecoutez, monsieur Louis, soyez raisonnable. C'est impossible
+aujourd'hui de poursuivre les Iroquois. Nous serions forcés de laisser
+votre mère et ma femme seules ici et sans protection, exposées aux
+violences d'autres faillis chiens d'Iroquois.
+
+«Dans une journée ou deux nous aurons fini la moisson. Nous en
+chargerons notre chaloupe et le grand bateau que j'ai bâti, l'hiver tout
+exprès pour emporter notre grain à Québec.
+
+«Tandis que vous remonterez le fleuve avec ces embarcations, le
+Renard-Noir et moi explorerons, au moyen du canot d'écorce, la grève et
+les îles où nous trouverons probablement quelques traces du passage des
+Iroquois. Pendant ce temps vous resterez au milieu du fleuve avec madame
+et ma femme afin de les protéger en cas d'attaque.
+
+«Une fois arrivés à la ville nous les y laisserons en sûreté pour aller
+ensuite avec vous sauver mademoiselle et les autres. Il en sera temps
+encore, car les Sauvages vont certainement emmener avec eux, dans leur
+pays, mademoiselle Jeanne, monsieur de Mornac et ce baron de Vilarme
+dont la figure, entre nous, ne me plaît pas beaucoup. Il n'y a que ce
+pauvre Jean Couture dont j'ai grand'peur qu'ils ne se défassent
+immédiatement, vu qu'ils n'ont pas d'intérêt à le garder vivant comme
+Mlle Jeanne et les deux messieurs, que leur position rend précieux comme
+otages. Vous savez comme moi qu'il arrive assez rarement que les
+Sauvages tuent tout de suite les personnes de distinction qu'ils ont pu
+prendre en vie et capables de les suivre. Il préfèrent les garder dans
+leurs villages pour les échanger contre les prisonniers que nous leur
+faisons aussi quelquefois.»
+
+--Mais mademoiselle de Richecourt?
+
+--Soyez tranquille à son égard. Tant qu'il restera un souffle de vie à
+ce jeune gentilhomme qui est son cousin, elle n'aura rien à craindre. Il
+m'a l'air assez déterminé pour tenir tous ces bandits à distance.
+
+Jolliet secoua tristement la tête en montrant combien il était peu
+convaincu par ce raisonnement spécieux dont le bon Joncas s'efforçait de
+le consoler.
+
+Il fallait bien se rendre; et la main tremblante de sa mère, qui vint
+s'appuyer sur son épaule fit taire les élans de la passion que Jolliet
+sentait bondir en lui.
+
+--Tu l'aimes bien plus que moi! lui dit Mme Guillot dont les yeux pleins
+de larmes se fixèrent sur les traits décomposés de son fils.
+
+Celui-ci ne put répondre, et, pour cacher ses larmes se jeta dans les
+bras de sa mère.
+
+Deux jours plus tard, deux embarcations, les voiles déployées, sortaient
+de la rivière à Lacaille. Jolliet conduisait le bateau. La chaloupe
+était dirigée par la femme de Joncas et Mme Guillot.
+
+Quant à Joncas et au Renard-Noir, ils venaient de s'enfoncer dans le
+bois, à l'endroit où les Iroquois et les captifs avaient disparu, deux
+jours auparavant.
+
+Les deux embarcations doublaient la Pointe-à-Lacaille, lorsqu'un cri
+partit du rivage et attira l'attention de Louis Jolliet.
+
+Il aperçut ses deux amis qui lui faisaient signe de les aller chercher
+sur la rive.
+
+Les ancres furent jetées au fond de l'eau, et Jolliet se rendit à terre
+sur le canot d'écorce de Renard-Noir.
+
+--C'est ici qu'ils se sont embarqués, lui dit Joncas. Voyez-vous leurs
+pistes dans le sable. Ils sont partis trop à la hâte pour les effacer.
+
+Jolliet se baissa vers le sol et reconnut, entre toutes les autres,
+l'empreinte légère du petit pied de Jeanne.
+
+Il s'agenouilla sur la grève et embrassa cette trace en la mouillant de
+ses larmes.
+
+--Pardonnez-moi, dit-il ensuite à Joncas en se relevant, mais c'est tout
+ce qui me reste d'elle!
+
+--A votre âge j'en aurais fait autant.
+
+--Lorsque Fleur-d'Étoile courait, jeune fille, sur les bords du grand
+lac, le Renard-Noir baisait la tige des fleurs qu'elle avait courbées
+sur son passage; et le chef indien n'en rougissait point de honte,
+repartit le Huron qui jeta un regard plein de bonté sur Louis Jolliet.
+
+Les trois hommes s'embarquèrent dans le canot et gagnèrent les deux
+embarcations ancrées à quelques arpents de la rive. Puis ils
+continuèrent leur course, Jolliet guidant les deux embarcations à
+voiles, tandis que le Renard-Noir et Joncas rasaient avec la pirogue
+tantôt la rive sud, tantôt le bord des îles qui dorment au fil de l'eau
+en remontant jusqu'à la capitale.
+
+Ce fut ainsi qu'ils trouvèrent sur l'île Madame les restes demi consumés
+du pauvre Jean Couture qu'ils emportèrent avec eux pour les déposer en
+terre sainte.
+
+Les pistes laissées sur le sable de la petite anse où les Iroquois
+s'étaient rembarqués montraient clairement qu'ils avaient continué de
+remonter le fleuve. Toutes étaient tournées vers le haut de la rivière.
+
+--Vous voyez que je ne m'étais trompé, dit Joncas à Jolliet. Ils n'ont
+sacrifié que ce pauvre Jean Couture et sont repartis pour leur pays avec
+les autres. Ayez bon espoir, monsieur Louis. Nous les rejoindrons avant
+longtemps.
+
+Nos voyageurs arrivèrent à la ville au milieu de la nuit suivante.
+
+L'émoi fut grand dans la capitale quand on connut le triste évènement;
+et M. de Mésy qui apprit la détermination de Jolliet et de ses deux
+compagnons à se rendre au pays des Iroquois, les fit mander tous trois
+en son château Saint-Louis et leur offrit quelques soldats pour les
+accompagner.
+
+Joncas refusa en disant:
+
+--Vous ne sauriez, monseigneur, nous donner une troupe assez
+considérable pour aller attaquer ouvertement les Iroquois dans leurs
+villages. Les quelques hommes que vous nous offrez nous nuiraient plutôt
+que de nous aider. C'est la ruse seule, ou à peu près, dont nous allons
+nous servir pour délivrer nos gens. A ce compte-là, le chef huron, M.
+Jolliet et moi réussirons mieux tout seuls. Notre petit nombre nous
+permettra de nous tenir caché dans les environs des bourgades iroquoises
+et attirer moins l'attention. Nous nous remercions donc, monseigneur, de
+votre bonne offre à laquelle nous sommes pourtant fort sensibles.
+
+Au besoin, Joncas, qui avait fait tous les métiers, savait assez bien
+tourner une phrase.
+
+Le moment du départ arrivé, Mme Guillot se pendit au cou de son fils en
+pleurant.
+
+--Mère chérie, lui dit Jolliet pour l'apaiser, croyez bien que j'en suis
+désolé non moins que vous, mais il le faut pourtant. Ne l'aimerais-je
+pas que ce serait encore un devoir pour moi d'aller sauver de
+l'ignominie celle que vous avez accueillie sous votre toit, et à
+laquelle vous avez servi de mère pendant plusieurs années. Je suis un
+homme maintenant, et je dois secourir mes semblables au péril de ma vie.
+
+--Oui, dit Mme Guillot en souriant au milieu de ses pleurs, tue en effet
+devenu un homme; je ne m'en aperçois que trop, hélas! eu changement de
+ton affection filiale en un autre sentiment dont je ne me puis empêcher
+d'être jalouse.
+
+--Que voulez-vous, ma mère? Outre que je ne saurais me défendre de
+suivre les lois de la nature, je ne fais qu'obéir à celles de Dieu
+lui-même. N'a-t-il pas dit quelque part: «L'homme quittera son père et
+sa mère pour suivre...»
+
+--Sa compagne. Oui, mon fils. Mais elle ne l'est pas.
+
+--Elle le sera peut-être un jour.
+
+--Si elle ne t'aimait pas et méprisait tes avances.
+
+--O mère! ne dites point cela. Je me tuerais.
+
+--Louis!
+
+--Pardon! mère, oh! mille fois pardon! Mais bénissez-moi, plutôt que de
+me pousser à proférer des paroles aussi condamnables et priez Dieu de me
+ramener bientôt dans vos bras avec elle que j'aime et que vous aurez
+peut-être avant longtemps une double raison d'appeler votre fille.
+
+Mme Guillot étendit ses mains tremblantes sur le front de son fils et
+lui dit:
+
+--Tu es un bon coeur et, après tout je n'en suis que plus fière de te
+voir agir ainsi. Va, que Dieu t'accompagne et protège ton retour.
+
+Jolliet la serra une dernière fois dans ses bras et s'élança au dehors
+où Joncas et le Renard-Noir l'attendaient.
+
+Je ne m'arrêterai pas à raconter tous les incidents qui signalèrent leur
+voyage.
+
+Grâce à l'habileté de l'ancien coureur des bois et du chef Huron, il
+leur fut bientôt facile de retracer la marche du parti de Griffe-d'Ours.
+
+Ils campèrent aux mêmes endroits où les Iroquois s'étaient arrêtés et
+purent constater, par diverses observations dues à perspicacité, que
+leurs amis étaient vivants.
+
+A chacune de ces précieuses découvertes le coeur de ce pauvre Jolliet
+bondissait de joie, et sa pensée réjouie courait d'avance au devant de
+celle qui, sans le savoir, avait emporté la meilleure partie de cette
+âme ardente de jeune homme.
+
+Un accident imprévu vint pourtant le replonger bientôt dans un affreux
+découragement.
+
+En faisant le portage nécessité par les rapides auxquels on donna plus
+tard le nom de M. de Chambly, Jolliet qui était chargé ainsi que ses
+deux compagnons, perdit pied sur une roche humide et tomba en se donnant
+une forte entorse. Quand il voulut se relever, la douleur le fit
+chanceler de nouveau, et, malgré les efforts les plus héroïques, il lui
+fut impossible de marcher plus loin.
+
+--Je vous en supplie, mes amis, dit-il alors à ses compagnons,
+laissez-moi seul ici, et allez les sauver! Vous me reprendrez en
+revenant.
+
+--Oui, tout de suite, réplique Joncas. Pour que vous soyez pris et
+massacré par les Iroquois ou mangé par les bêtes sauvages. C'est un
+malheur que ce retard, mais enfin nous ne pouvons vous écouter. Nous
+allons vous soigner et quand vous serez en état de nous suivre nous
+continuerons nos recherches. En attendant éloignons-nous de ce sentier
+et cherchons un abri quelque part.
+
+Je laisse au lecteur le soin de compter les larmes que Jolliet dut
+répandre et les soupirs qu'il poussa pendant les trois semaines qu'il
+lui fallut rester dans l'inaction la plus complète.
+
+Enfin, grâce aux compresses d'herbes et de plantes sauvages, et encore
+plus, je crois, au soin que prit Joncas de ne point laisser le jeune
+homme tenter de faire un seul pas avant le temps voulu, les trois
+compagnons se remirent en marche au bout de vingt-deux jours.
+
+Pour ne point fatiguer Louis Jolliet et aussi de crainte de tomber
+inopinément sur quelque parti d'Iroquois à mesure qu'ils approchaient du
+pays de ces derniers, les trois amis n'avancèrent plus dès lors que
+très-lentement. Ils mirent près de deux semaines à franchir le court
+espace qui les séparait de la grande bourgade d'Agnier près de laquelle
+ils rôdèrent durant plusieurs journées avant de s'assurer que les
+captifs y étaient détenus.
+
+Une fois certains que c'était sur ce point que devaient se concentrer
+leurs opérations, le Renard-Noir conduisit Joncas et Jolliet dans la
+caverne où nous avons retrouvé le pauvre amoureux.
+
+Le chef huron connaissait cette grotte dans laquelle il avait trouvé
+refuge assuré à chacune de ces sanglantes expéditions qu'il avait faites
+tous les ans dans les cantons iroquois, depuis la mort de
+Fleur-d'Étoile.
+
+Ce fut là qu'ils développèrent leur plan et s'en partagèrent les moyens
+d'exécution.
+
+Le matin du soir où nous avons quitté Mornac encore une fois
+miraculeusement sauvé de la mort, pour retrouver Jolliet, Joncas était
+parti afin d'aller faire quelques achats indispensables au fort d'Orange
+qui n'était distant que de quelques lieues du grand village d'Agnier.
+
+Quant au chef huron, il devait en ce moment rôder non loin du village,
+puisqu'il y avait plus de deux heures qu'il avait quitté la caverne
+quand nous y avons pénétré.
+
+Jolliet était donc là, seul avec ses pensées, seul avec ses craintes,
+seul avec son amour ignoré.
+
+Il songeait, d'abord aux dangers sans nombre que Jeanne devait courir; à
+la sauvage violence de Griffe-d'Ours; aux desseins pervers qu'il avait
+cru deviner depuis longtemps sous le masque de Vilarme.
+
+Avait-elle pu éviter les pièges...?
+
+Puis il pensait à Mornac et son coeur se crispait à la seule idée
+qu'elle aimait déjà le chevalier.
+
+Et lui-même pourrait-elle l'aimer jamais?
+
+Oh! non, sans doute. En supposant qu'elle eût quelque inclination pour
+lui, pourraient-ils échapper aux Iroquois et regagner Québec au milieu
+des périls de toutes sortes, et des rigueurs de l'hiver qui allait
+commencer?
+
+En face de ces problèmes insolubles le découragement le reprenait avec
+plus de vigueur que jamais.
+
+Tant qu'il avait été loin de Jeanne et qu'il ne s'était agi que de
+travailler à la sauver, son courage ne s'était pas démenti. Mais
+maintenant qu'il la savait vivante (car la veille encore, il l'avait
+aperçue à distance) maintenant que le moment de l'action était venu et
+qu'il allait falloir agir, les forces lui manquaient.
+
+Était-ce donc lâcheté de sa part ou simplement faiblesse physique ou
+morale?
+
+Non. C'est qu'il lui manquait la foi des amants, que est la certitude
+d'être aimé et qui, comme sa soeur en religion, peut transporter des
+montagnes. Et plus l'instant suprême approchait, et moins il avait la
+certitude de voir jamais son affection payée de retour.
+
+Au moment où nous l'avons retrouvé, il en était arrivé à cette période
+d'abattement où à force de raisonnements absurdes avec soi-même, on en
+vient à se croire encore plus malheureux qu'on ne l'est en réalité.
+
+Pour nous servir d'une expression toute moderne et empruntée au langage
+des rapins des ateliers parisiens: il broyait du noir.
+
+Il descendait donc rapidement au fond des abîmes du désespoir, lorsqu'un
+grand bruit souterrain le tira de la torpeur où il était plongé.
+
+Il releva la tête et prêta l'oreille à cette rumeur immense qui semblait
+venir des entrailles du globe.
+
+Bientôt le sol se prit à trembler sous ses pieds, tandis que le rocher
+dans lequel était creusé la grotte gémissait en craquant de toutes
+parts.
+
+Il comprit aussitôt que c'était un tremblement de terre.
+
+Son premier mouvement, celui de l'instinct de la conservation poussa
+Jolliet à s'élancer hors de la grotte.
+
+Mais un éclair de raisonnement brilla dans son oeil et fut suivi d'un
+sourire amer qui plissa sa lèvre pâle.
+
+--Bah! à quoi bon fuir la mort! se dit-il. Si elle veut de moi, elle
+saura me trouver tout aussi bien au dehors que dans les flancs de ce
+rochers!
+
+Il se rassit au milieu du vacarme épouvantable de la montagne en
+démence.
+
+Au-dessus de sa tête, les rochers secoués rudement se heurtaient l'un
+contre l'autre et claquaient comme les dents d'un homme empoigné par la
+frayeur.
+
+Autour de lui, de toutes parts, retentissait l'effroyable grondement des
+larges pans de roc qui se frottaient l'un sur l'autre et mugissaient
+comme des meules énormes de quelque moulin de géants.
+
+Ce fracas qui semblait répondre au trouble de son coeur, enivra Jolliet.
+Le front haut, l'oeil hardi et la bouche fière, il restait impassible,
+lui être impuissant et faible, au centre de ces gigantesques
+bouleversements.
+
+Un craquement plus sec et rapproché attira pourtant son attention et son
+oeil se leva dans la direction de ce bruit plus distinct.
+
+L'une des parois qui formait, en rejoignant l'autre, la voûte de la
+caverne venait de se fendre en deux et un gros quartier de granit s'en
+détachait bruyamment et s'affaissait vers le sol, à mi-chemin entre
+Jolliet et la sortie de la grotte.
+
+--Si j'allais rester enseveli vivant au fond de la caverne! pensa-t-il,
+mort affreuse et inutile pour celle que j'aime!
+
+Il bondit sous le rocher qui glissait et se retourna à l'entrée de la
+grotte en regardant derrière lui.
+
+L'énorme pierre s'arrêta dans sa chute et resta suspendue à quatre pieds
+au dessus du sol, formant une arche sous laquelle on pouvait encore
+passer pour aller au fond de la caverne.
+
+Au-dessus, la voûte s'était refermée et si les dernières commotions du
+sol n'en avaient encore détaché de petits fragments de pierre et des
+poignées de terre qui ruisselaient jusqu'à ses pieds, Jolliet aurait pu
+croire qu'il venait d'avoir un terrible cauchemar.
+
+Le tremblement de la terre diminuait, et le fracas s'éloignait aussi.
+
+Ce ne fut bientôt plus qu'un bruissement lointain comme celui du vent
+qui s'enfuit sur la cime des arbres. Et, plus rien que le silence, mais
+un silence d'autant plus étrange que le bruit qui l'avait précédé avait
+été colossal.
+
+Jolliet mit la tête hors de la caverne.
+
+Un calme indicible pesait sur la nature entière qui après cet immense
+effort paraissait fatiguée, épuisée, évanouie, morte comme ses morts qui
+dormaient tout auprès sur leurs sarcophages aériens.
+
+Longtemps Jolliet, énervé lui-même demeura immobile en promenant des
+regards vagues sur la plaine sombre.
+
+A quoi pensait-il? Nous ne saurions le dire et lui-même l'ignorait sans
+doute.
+
+Il y avait plus d'une heure qu'il était là, pensif, sans pensées
+distinctes, lorsqu'il fit un mouvement machinal pour saisir don
+mousquet.
+
+Il venait d'entendre un bruit.
+
+Sa main ne rencontra que le vide. L'arme était restée au fond de la
+caverne.
+
+Il n'avait pas le temps de se glisser sous la pierre nouvellement
+suspendue pour aller chercher son mousquet, et il tira de sa ceinture un
+long et pesant pistolet ainsi qu'une mèche allumée, tout prêt à faire
+feu.
+
+Une forme noire se mouvait à quelque distance et se rapprochait de la
+grotte.
+
+L'inconnu siffla deux fois comme un serpent qui se dresse.
+
+Jolliet baissa son arme.
+
+L'autre le rejoignit. C'était le Renard-Noir.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+ RUSES
+
+
+Nous avons quitté le chevalier de Mornac et Jeanne de Richecourt
+descendant du bûcher où le Gascon avait failli périr, et traversant tous
+deux la foule stupéfaite.
+
+Ils avaient laissé derrière eux la multitude encore de prosterné, et
+arrivaient près de la cabane de la Perdrix-Blanche, lorsqu'un Sauvage
+qui s'était jusque-là tenu caché en arrière du ouigouam, à la faveur de
+l'obscurité, vint à leur rencontre, tout en jetant des regards furtifs
+autour de lui.
+
+Comme Jeanne surprise faisait un pas en arrière pour éviter quelque
+soudaine attaque, l'inconnu dit rapidement à voix basse et en français.
+
+--Que la jeune fille blanche et le vaillant jeune homme ne craignent
+rien! je suis le Renard-Noir.
+
+--Le Renard-Noir!
+
+--Lui-même. Il est venu pour vous sauver tous les deux. Que le jeune
+homme me montre son ouigouam afin que j'aille l'y trouver pour y
+préparer votre fuite. Si le Grand Esprit nous assiste, vous serez libres
+demain.
+
+--Pourquoi pas tout de suite? demanda Jeanne avec anxiété.
+
+--La vierge pâle nous perdrait tous par trop de hâte. Il faut attendre.
+Où est le ouigouam de mon fils?
+
+--Là, fit Mornac en désignant du doigt sa cabane. D'ailleurs vous
+n'aurez qu'à me suivre. Après avoir laissé Mlle de Richecourt ici, je
+m'en vais m'y rendre immédiatement.
+
+--Mon fils est-il seul dans sa cabane?
+
+--Non, j'habite avec une vieille et bonne femme qui m'a sauvé une
+première fois de la mort en m'adoptant pour son fils.
+
+--Une vieille femme!
+
+--Oui, et chrétienne.
+
+--Chrétienne! Oah! T'aime-t-elle?
+
+--Elle m'est tout dévouée.
+
+--Oah! bien. Va m'attendre dans sa cabane.
+
+Le Renard-Noir, qui voyait la foule s'ébranler et s'avancer de leur
+côté, disparut en rampant dans l'ombre.
+
+--Quoi! vous allez me quitter! dit Jeanne qui serra avec angoisse le
+bras de son cousin.
+
+--Oui, ma chère Jeanne; je crois que cela vaut mieux pour nous deux.
+Vous comprenez que Griffe-d'Ours doit être dans une terrible rage de me
+voir encore vivant. S'il m'aperçoit avec vous, sa jalousie va le porter
+à quelque acte immédiat de violence. Rentre sous le ouigouam de la
+Perdrix-Blanche. Elle vous aime assez pour vous protéger contre les
+entreprises de son frère. S'il y a, du reste, quelque danger pour vous,
+appelez-moi. J'aurai l'oeil au guet, et, avec l'aide du Renard-Noir,
+notre ami, j'aurai facilement raison de notre ennemi commun.
+
+Jeanne écarta la portière de la cabane.
+
+Au même instant un bruit léger de pas se fit entendre derrière eux.
+Mornac et sa cousine se retournèrent et aperçurent la Perdrix-Blanche
+qui s'avançait aussi pour entrer dans son ouigouam.
+
+La jeune iroquoise jeta sur Mornac un regard joyeux qui signifiait
+combien elle était contente de voir le sauveur de son enfant encore une
+fois sain et sauf.
+
+Mornac la salua comme si elle eût été marquise et s'éloigna autant pour
+éviter Griffe-d'Ours que pour aller faire quelque toilette; ce qui
+n'était pas sans nécessité. Car les Sauvages et le feu ne lui avait
+guère laissé d'autres vêtements que les tatouages dont on l'avait
+grotesquement barbouillé. Heureusement qu'il faisait nuit. Il courut à
+sa cabane, répondit à l'étreinte de la vieille femme toute heureuse de
+le voir encore en vie, et se lava de pied en cap pour faire disparaître
+les couleurs qui bariolaient tout son corps.
+
+L'épiderme, rougi la chaleur du bûcher, lui cuisait fort, et en certains
+endroits il s'en allait par lambeaux. Encore, le Gascon pouvait-il
+s'estimer heureux d'avoir sauvé sa chair et ses os.
+
+Le bruit s'éteignit peu à peu dans le village, et tout y était paisible
+quand Mornac eut fini de se débarbouiller.
+
+Il en était à se couvrir de vêtements plus chrétiens lorsque la portière
+du ouigouam s'écarta doucement pour laisser passer le Renard-Noir.
+
+La vieille femme qui venait de se coucher se mit sur son séant et resta
+bouche béante, lorsqu'elle aperçut le Huron.
+
+Le Renard-Noir s'avança vers elle, lui dit quelques mots que Mornac ne
+comprit pas, et, en terminant, fit le signe de la croix.
+
+La vieille parut aussitôt rassurée.
+
+--Le chef a fait entendre à la vieille mère, dit-il ensuite au
+chevalier, qu'il est ton ami qu'il ne veut aucun mal à cette femme et
+que lui aussi est chrétien. Elle est satisfaite. Je n'ai rien à
+craindre. Parlons.
+
+--A vous ordres, chef.
+
+--Que mon fils me dise d'abord pourquoi on l'avait attaché au bûcher
+quand je suis entré dans la bourgade?
+
+Mornac raconta en quelques mots sa malheureuse tentative de fuite avec
+mademoiselle de Richecourt.
+
+Le Huron sourit plusieurs fois au récit de cette imprudente escapade et
+repartit:
+
+--Il faut que mon fils soit bien inexpérimenté pour avoir agi de la
+sorte et qu'il connaisse bien peu les hommes de ce pays pour avoir cru
+leur échapper aussi facilement. N'importe, le jeune homme est brave. Je
+l'ai bien vu lorsqu'il était sur le bûcher. Aussi allais-je me dévouer
+pour lui et tâcher de couper ses liens et de m'enfuir avec lui. Mais le
+grand bruit que les esprits ont fait en secouant la terre, et le
+dévouement de la belle vierge blanche m'ont devancé. Je vais essayer de
+vous faire fuir, moi, en y mettant toute la ruse d'un vieux chef.
+L'autre homme à la face pâle, où est-il?
+
+--Vilarme?
+
+--Oui.
+
+--Ne nous inquiétons pas de lui, et puisse-t-il rester ici où il est
+bien plus à sa place qu'en pays civilisé. A moins que vous n'aimiez
+mieux que je le tue avant de partir.
+
+Le chef huron ouvrit de grands yeux en découvrant cette haine mortelle
+qui lui semblait exister entre Vilarme et Mornac.
+
+Celui-ci qui s'en aperçut, exposa en quelques mots au Renard-Noir les
+méfaits du mécréant.
+
+Le Huron repartit:
+
+--C'est un chien enragé. Il faudra s'en défaire. Avez-vous d'autres amis
+dans le village que la vieille femme d'ici?
+
+La Perdrix-Blanche, qui est la propre soeur de Griffe-d'Ours. J'ai sauvé
+son enfant. Il se noyait. Depuis ce temps elle semble beaucoup adorer
+mademoiselle de Richecourt. Elle connaissait notre fuite de ce soir et
+n'en a rien dit à personne. Sans la trahison de ce maudit Vilarme...
+
+--Oah! bien, elle nous aidera encore. Le chef va l'aller voir tout de
+suite. Que le jeune homme attende mon retour.
+
+Il sortit et gagna, à pas de loup, le ouigouam de la Perdrix-Blanche.
+
+Il tria la peau qui servait de porte et regarda à l'intérieur.
+
+Les deux femmes étaient seules.
+
+Le Renard-Noir entre.
+
+Mademoiselle de Richecourt le reconnut; mais la Perdrix-Blanche ne put
+retenir un cri.
+
+--Que la jeune femme n'ait point peur. Le Huron ne lui veut pas de mal.
+Il est l'ami de la jeune vierge pâle et du jeune homme blanc qui a sauvé
+ton enfant prêt de se noyer. Es-tu bien reconnaissante au jeune homme.
+
+La mère jeta un regard de feu de ses grands yeux noirs sur l'enfant qui
+dormait dans un coin de la cabane et répondit:
+
+--S'il fallait mourir pour lui, je quitterais volontiers la vie.
+
+--Tu peux le sauver à moins de cela. Écoute. Tu connais la croyance
+commune aux Sauvages au sujet des maladies et de certains rêves fâcheux.
+Ainsi que le soin qu'ils prennent d'en détourner le cours et
+l'accomplissement. Demain fais venir tes parents et tes amis et
+annonce-leur que tu es malade et que tu as rêvé, pendant la nuit, que tu
+étais menacée de mort. Tu demanderas qu'on fasse un festin à tout manger
+pour apaiser la colère de l'esprit. On ne pourra point te refuser. Le
+soir, pendant que tout le village sera plongé dans les jouissances du
+grand repas, je ferai évader la vierge blanche et son ami. La jeune
+femme consent-elle?
+
+La Perdrix-Blanche réfléchit un instant et répondit:
+
+--Si le guerrier huron veut promettre qu'il ne fera aucun mal à mon
+frère Griffe-d'Ours, j'obéirai.
+
+L'oeil fauve de Renard-Noir étincela; son bras eut un mouvement nerveux.
+Néanmoins il répondit:
+
+--Il y a bien longtemps que le chef huron veut se venger de
+Griffe-d'Ours. Mais ma vengeance attendre et je n'entreprendrai rien
+encore contre ton frère. J'ai dit.
+
+--Alors, tu seras obéi.
+
+--Fais donc que le festin ait lieu demain soir?
+
+--Demain, à la tombée du jour aura lieu le grand repas.
+
+--La jeune femme a un bon coeur et le Grand Esprit lui en tiendra compte
+un jour.--Mademoiselle, dit-il ensuite en se tournant vers Jeanne qui
+écoutait tout sans rien comprendre, prenez garde, d'ici à demain,
+d'irriter Griffe-d'Ours pour qu'il ne porte pas sur vous des mains
+violentes. Soyez prudente et tranquille. Mes frères blancs, le vieux
+coureur des bois et le jeune fils de la dame que vous appelez votre
+mère, veillent avec moi de loin sur vous; demain, peut-être, vous serez
+libre.
+
+La jeune fille lui serra la main.
+
+Lui, entendant du bruit au dehors, disparut aussitôt.
+
+Une minute plus tard et il se serait rencontré avec Griffe-d'Ours qui
+entre dans le ouigouam, et fit un geste de mécontentement à la vue de la
+Perdrix-Blanche qui veillait à côté de mademoiselle de Richecourt.
+
+--Ma soeur la vierge blanche s'ennuie donc beaucoup dans mon village
+puisqu'elle a voulu le quitter sans m'attendre pour me faire ses adieux,
+dit-il d'un ton railleur.
+
+Mademoiselle de Richecourt ne répondit point.
+
+--La belle jeune fille regrettait peut-être mon absence, continua
+l'Iroquois en redoublant d'ironie; et voilà pourquoi elle a voulu aller
+sans doute au devant de moi avec son jeune ami qui semble se moquer trop
+de la mort. Pour vous éviter par la suite autant de trouble et pour vous
+retenir au village, vous allez devenir la femme du chef. Quant au jeune
+guerrier, votre ami, il est brave et me suivra dans mes expéditions. Le
+chef est fatigué ce soir, et la vierge blanche ne l'est pas moins. Aussi
+les cérémonies de notre union n'auront pas lieu cette nuit, mais pendant
+la suivante.
+
+Il contempla un instant Jeanne pour saisir l'impression que ces paroles
+produiraient sur sa physionomie.
+
+Celle-ci ne leva pas seulement les yeux et resta impassible.
+
+--J'ai dit, acheva le chef avec une énergie d'expression qui marquait sa
+décision irrévocable.
+
+Et il sortit du ouigouam.
+
+Le Renard-Noir avait rejoint Mornac.
+
+--La Perdrix-Blanche consent à nous aider, dit-il au chevalier qui
+l'attendait avec impatience. C'est une bonne femme. J'ai vu dans ses
+yeux qu'elle ne mentant pas et que son coeur t'est sincèrement dévoué.
+Maintenant, mon fils, écoute-moi bien. Demain, durant le jour, à
+l'approche du grand festin, tu verras entrer dans le village un homme
+qui a longtemps couru les bois et qui connaît toutes les ruses des
+sauvages. Il sera déguisé. Prends garde de le reconnaître pour un ami:
+c'est Joncas. Feins de l'avoir jamais vu. Il apportera de l'eau-de-feu
+pour échanger contre des pelleteries, des mocassins et des raquettes qui
+nous serviront pendant notre fuite à Stadaconna; l'hiver est proche. Tu
+comprends que l'eau-de-feu devra couler à flots dans le grand repas à
+tout manger. Tu assisteras à ce festin et tu agiras comme les autres.
+Tâche de faire boire Griffe-d'Ours pour qu'il s'endorme. Toi, prend
+garde.
+
+--Sois tranquille, mon vieux, interrompit Mornac en souriant. Je suis,
+sur ce sujet, de force à tenir tête à n'importe quel gaillard du
+village.
+
+--Bon! L'obscurité venue, tu t'assureras que tous, ou à peu près, sont
+engourdis par la viande et l'eau-de-feu, sauve-toi doucement et viens
+aussitôt sous ce ouigouam. Je t'attendrai ici avec mes deux camarades.
+As-tu compris?
+
+--Parfaitement.
+
+--Bien. Oh! évite de rencontrer, durant le jour, la vierge blanche:
+Griffe-d'Ours aura moins de soupçons. Sans qu'on te remarque fais savoir
+à la jeune fille de s'habiller et de se chausser chaudement. Il commence
+à faire froid dans les bois. A présent je m'en vas. Sois prudent.
+
+Il vit en sortant qu'il tombait une petite pluie froide et serrée.
+
+--Bon! dit-il, voilà qui va effacer la trace de mes pas en fondant la
+neige.
+
+Et il s'éloigna sans bruit pour aller rejoindre Louis Jolliet qui
+l'attendait avec impatience dans la grotte du champ des morts.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVII
+
+ OÙ IL EST PARLÉ D'UN CHARLATAN,
+ ET D'UN MARCHAND D'ORANGE QUI VENDAIT
+ TOUTES AUTRES CHOSES QUE DES FRUITS DE MÊME NOM
+
+
+Le lendemain, des le matin, il y avait grande rumeur dans la cabane de
+la Perdrix-Blanche.
+
+Les parents et les amis de la jeune femme y étaient accourus en
+apprenant qu'elle était malade.
+
+Le ouigouam était plein de gens qui, tout ainsi que les commères de nos
+pays civilisés, donnaient sur la présente maladie les opinions et les
+conseils les plus opposés.
+
+Assise à côté d'elle, Jeanne feignait de soigner la malade. Celle-ci, de
+temps à autre, laissait échapper quelques plaintes, tout en racontant un
+rêve pénible qu'elle avait eu durant la nuit et qui lui présageait sa
+fin prochaine.
+
+--Le Jongleur! Où est-il? Qu'on aille chercher le Jongleur! Lui seul a
+la vertu de guérir toutes sortes de maux en parlant aux bons et aux
+mauvais Esprits.
+
+Averti aussitôt, le jongleur vint et dit en entrant:
+
+--Si le méchant Esprit est ici, nous le ferons bien vite déloger!
+
+Cela avec une grande suffisance. Puis avec un de ces airs graves et
+recueillis que nos plus importants médecins lui auraient envié, il
+s'approcha de la malade.
+
+Je n'avancerai pas qu'il lui prît le pouls; car je doute fort que la
+découverte de la circulation du sang, faite seulement en 1628 par le
+célèbre Harvey, fût encore parvenue à la bourgade d'agnier. Cependant je
+puis affermer qu'il fit subir à la malade une foule de questions et jeta
+sur elle un ce ces coup-d'oeils de connaisseur comme en ont nos médecins
+les mieux posés.
+
+--Le cas est grave, dit-il en sortant, et j'ai besoin de me retirer à
+l'écart pour parler à l'Esprit.
+
+Il se fit élever sur le champ une espèce de tente à côté du ouigouam et
+s'y installa seul. On l'entendit bientôt qui chantait, dansait et
+hurlait comme un possédé. Quelquefois pourtant il s'arrêtait et semblait
+prêter l'oreille à quelque interlocuteur invisible auquel il répondait
+en l'accablant d'injures, et en le sommant de quitter tout de suite le
+corps de la malade.
+
+Au bout d'une heure de ce fatigant manège il revint tout en sueur auprès
+de sa patiente, et tel qu'un médecin qui s'informe des effets apéritifs
+de sa rhubarbe et de son séné, il lui demanda si maintenant elle ne se
+sentait pas mieux.
+
+Pour toute réponse la Perdrix-Blanche changea ses plaintes en cris
+douloureux qui convainquirent l'assistance que le mal augmentait
+rapidement.
+
+De plus en plus sérieux le jongleur se pencha sur sa patiente et lui
+saisit le bras qu'il se mit à lui sucer. Tirant avec sa langue quelques
+osselets qu'il avait tenus cachés dans sa bouche, il s'écria:
+
+--Prends courage! ces os qui sortent de ton corps sont un signe que je
+viens d'en arracher la maladie. Mais pour que tu sois guérie plus vite,
+et afin de conjurer les effets du vilain rêve que tu as fait, il
+convient d'envoyer, sur l'heure tes parents et tes amis à la chasse aux
+élans et aux orignaux pour manger ce soir de ces sortes de viandes dont
+dépend ta guérison.
+
+C'était tout profit que les jongleurs que d'ordonner ainsi un festin à
+tout manger où ils s'en donnaient à gogo.
+
+Ces sortes de repas étaient d'ailleurs tellement dans les usages établis
+que la Perdrix-Blanche n'avait pas même eu la peine de demander celui
+que le jongleur s'était empressé d'ordonner.
+
+Griffe-d'Ours était dans le ouigouam de sa soeur. Sa qualité de Plus
+proche parent de la malade lui faisait un devoir de se mettre à la tête
+du parti de chasse. Aussi eut-il un instant de défiance. Mais sa soeur
+se plaignait toujours, et il ne pouvait refuser de tout faire en sa
+puissance pour contribuer à sa guérison. Il sortit donc aussitôt de la
+cabane en donnant l'ordre aux plus habiles chasseurs de se préparer à le
+suivre.
+
+Avant d'aller lui-même prendre ses armes, il avisa deux jeunes
+guerriers, en posta un à l'entrée de la cabane, et lui enjoignit d'en
+défendre l'entrée à Mornac et à Vilarme et de casser la tête à celui des
+deux qui voudrait y entrer. Mlle de Richecourt ne devait pas non plus
+avoir la liberté de sortir du ouigouam avant le retour du chef.
+
+Le second factionnaire eut pour consigne d'épier Vilarme et surtout
+Mornac et de les empêcher au besoin de sortir du village.
+
+Tous deux ne devaient être relevés de faction qu'au retour du parti de
+chasse.
+
+Malheureusement pour le chef iroquois ses précautions étaient tardives
+et inutiles, car Mornac avait pu, tout à loisir, le matin même, se mêler
+à la foule qui avait envahi le ouigouam de la Perdrix-Blanche, et faire
+part à sa cousine des instructions de Renard-Noir. Peu lui importait
+donc ensuite d'être épié, ce dont il s'aperçu bientôt du reste.
+
+Pour ce qui est de Vilarme il fut la seule victime de la méfiance de
+Griffe-d'Ours; car le baron, dont la figure sinistre annonçait ce
+jour-là quelque mauvais dessein, parut fort désappointé d'être menacé
+d'un coup de tomohâk, lorsqu'il voulut pénétrer dans la cabane qui
+abritait Mlle de Richecourt.
+
+Il était passé midi, le parti des chasseurs avait depuis longtemps
+disparu sous les bois dont les feuillages desséchés jonchaient la terre
+durcie par la gelée.
+
+Le village était paisible, le temps sombre et froid forçant les Iroquois
+à rester sous les ouigouams, où l'on faisait un grand feu, si l'on en
+jugeait par les gros flocons de fumée blanche qui s'en échappaient en
+spirales ouatées.
+
+L'on n'entendait seulement que quelques imprécations suivies de coups,
+qui partaient du ouigouam de la Corneille. Chacun savait que c'était
+pour elle une habitude de battre régulièrement tous les jours le baron
+de Vilarme, son mari adoptif, et l'on ne s'en inquiétait pas davantage.
+
+Seul dans la cabane de la bonne et vieille femme qui lui avait une fois
+sauvé la vie, Mornac s'occupait tranquillement de ses petits préparatifs
+de départ, sans s'inquiéter aucunement de celui qui, caché dans une
+cabane voisine, épiait sa sortie et ne pouvait pourtant savoir ce que le
+Gascon faisait chez soi.
+
+Sur les trois heures de l'après-midi un Iroquois qui sortait de sa
+cabane aperçut un canot remontant la rivière Manhatte. Il était dirigé
+par un seul homme et venait du côté du village.
+
+Le Sauvage poussa un cri guttural. Plusieurs autres sortirent aussitôt
+de leurs ouigouams.
+
+Le premier leur indiqua le canot du doigt. Ils s'élancèrent aussitôt
+hors de l'enceinte du village.
+
+Arrivés sur le bord de la rivière, ils reconnurent que c'était un homme
+blanc qui montait l'embarcation.
+
+En quelques minutes celui-ci gagna la rive où se tenait le groupe auquel
+il adressa la parole en hollandais.
+
+Les Iroquois qui commerçaient avec les habitants de la
+Nouvelle-Hollande, leurs alliés, lui souhaitèrent la bienvenue.
+
+L'homme débarqua en leur demandant:
+
+--Avez-vous des fourrures et des raquettes? L'hiver approche et j'ai
+besoin de ces effets.
+
+--Tu en trouveras au village. Que nous apportes-tu en échange?
+
+--De la poudre et de l'eau-de-feu.
+
+--De l'eau-de-feu! Oah! viens avec nous.
+
+--Aidez-moi à porter ces barils.
+
+On enleva le tout en un tour de main, tandis que l'étranger prenait n
+long mousquet couché à l'arrière du canot et le jetait négligemment sur
+son épaule. Tout en suivant les Sauvages il soufflait, pour en raviver
+la flamme sur une longue mèche allumée qui s'enroulait près de la
+lumière de son arquebuse.
+
+Arrivé au milieu du village il s'arrêta et fit signe de déposer les
+barils à terre.
+
+--Allez me chercher des peaux de castor, de renard et de buffle, des
+raquettes et des souliers de peau de daim, dit-il en s'appuyant d'un air
+résolu sur le canon de son mousquet.
+
+Mornac attiré par le mouvement de va et vient sortit de son ouigouam et
+vint se mêler au groupe de Sauvages qui entouraient l'homme blanc.
+
+Joncas et lui se reconnurent aussitôt.
+
+Mais tous les deux se regardèrent froidement comme s'ils ne s'étaient
+jamais vus.
+
+Joncas qui avait couru longtemps les bois et qui, comme trappeur avait
+eu des relations fréquentes avec les habitants de la Nouvelle-Hollande
+parlait assez bien la langue de cette population. Muni d'une forte somme
+que Mme Guillot lui avait remise il s'était rendu à Orange après avoir
+laissé ses deux compagnons dans la grotte du champ des morts.
+
+Au fort d'Orange il s'était procuré un canot, un baril de poudre, quatre
+d'eau-de-vie et s'était embarqué avec ces marchandises sur la rivière
+Manhatte qu'il avait remontée jusqu'au grand village d'Agnier.
+
+Quand on eut entassé à l'envi aux pieds du faux marchand des paquets de
+pelleteries de toutes sortes, des souliers de peau de caribou et des
+raquettes, il se mit à choisir ce qui lui convenait et à discuter les
+prix avec toute l'âpreté d'un véritable commerçant.
+
+Ces négociations durèrent une bonne heure au bout de laquelle on
+entendit des cris de triomphe qui partaient de la bordure du bois.
+
+C'était le parti de chasseurs qui revenait chargé de gibier.
+
+Griffe-d'Ours s'informa de la cause du rassemblement qui s'était fait au
+milieu du village et s'approcha comme les autres de Joncas qui le
+regarda d'un oeil indifférent et qu'il ne reconnut point.
+
+--Quelles sortes de marchandises mon frère a-t-il donc apportées?
+demanda l'Iroquois à Joncas.
+
+--De la poudre et de l'eau-de-feu, chef.
+
+--De l'eau-de-feu! s'écria Griffe-d'Ours dont les traits s'animèrent
+aussitôt. Il ne nous manquait plus que cela pour notre festin, dit-il
+aux siens.
+
+--Nous y avons pensé, répondirent les Sauvages, et chacun, ce soir, en
+aura sa part.
+
+--Oah! repartit Griffe-d'Ours avec satisfaction. Notre frère blanc
+partagera-t-il avec nous le grand repas à tout manger?
+
+--Je le voudrais bien, répondit Joncas, mais je dois être de retour à
+Orange durant la nuit, et il faut que je parte tout de suite.
+
+--Mon frère est libre de s'en aller quand il voudra.
+
+Joncas s'inclina sans répondre, et, ces échanges faits, demanda qu'on
+l'aidât à emporter ses emplettes jusqu'au canot.
+
+On s'empressa de l'obliger.
+
+Quand il eut placé ses effets sur l'embarcation, il salua de la main
+tous ceux qui l'avaient escorté, s'assit à l'arrière de sa pirogue que
+se mit à descendre aussitôt le courant et disparut au prochain détour de
+la rivière.
+
+Joncas suivit ainsi le fil de l'eau près d'une demi-lieue au dessous de
+la bourgade. Là, bien sûr qu'on ne pouvait plus le voir et qu'il n'était
+pas épié, il s'orienta. Sur la rive gauche il reconnut un gros arbre
+qu'il avait remarqué. A trois reprises il imita le cri strident et cassé
+du martin-pêcheur.
+
+Du massif d'arbres qui bordaient la rive le même signal répondit au
+sien, et Joncas poussa son canot vers le bord qu'il atteignit en
+quelques coups d'aviron.
+
+La tête et le corps nu d'un Sauvage sortirent d'une touffe de
+broussailles.
+
+--Le Renard-Noir est-il fatigué de m'attendre? demanda Joncas.
+
+--Un vrai Huron ne connaît pas la fatigue, répondit fièrement le
+Sauvage. Mon frère a-t-il réussi?
+
+--Oui. L'eau-de-feu coulera pendant le festin ce cette nuit.
+
+--_Andeya!_ (Voilà qui est bien.)
+
+--Cachons le canot sous ces branchages et dépêchons-nous d'emporter tout
+cela.
+
+Dix minutes plus tard il s'enfonçaient dans la forêt.
+
+Chargés d'effets, ils n'allaient que lentement et vu qu'il leur fallait
+tourner au loin le village pour ne pas être aperçus, l'obscurité du soir
+descendait sur la forêt quand ils pénétrèrent dans la grotte. Jolliet
+les y attendait le mousquet au poing tout en prêtant l'oreille aux
+rumeurs inaccoutumées qui venaient de la bourgade.
+
+--Il paraît que les réjouissances ont commencé là-bas et que mon
+eau-de-vie dégourdit ces gredins, remarqua Joncas. Tout va bien,
+monsieur Louis, et il est probable que, cette nuit vos amis seront
+libres. Mais, dites-moi donc un peu, cette caverne a bien changé de
+façon, depuis que je suis parti. Pourquoi cette pierre coupe-t-elle
+maintenant le souterrain en deux?
+
+Jolliet lui exposa que ce quartier de roc s'était affaissé pendant le
+tremblement de terre de la nuit précédente.
+
+Joncas s'en approcha et hocha plusieurs fois la tête.
+
+--Enfin! dit-il, prenons d'abord une bouchée. Nous porterons ensuite ces
+fourrures et ces souliers au fond de la caverne, avant de nous glisser
+vers le village.
+
+Pendant leur frugal repas, ils discutèrent de nouveau le plan qu'ils
+avaient formé pour l'évasion des captifs. L'on ne se leva que lorsque
+chacun eut sa part de l'exécution bien marquée d'avance.
+
+Le Renard-Noir se pencha un instant hors de la grotte et prêta l'oreille
+aux rumeurs confuses de la nuit.
+
+--Le festin est commencé, dit-il, le village est plus paisible.
+
+--Dépêchons-nous alors, repartit Joncas; la nuit est assez faite pour
+que nous nous approchions de la bourgade. Glissez-vous au fond de la
+caverne avec M. Jolliet. Vous recevrez les ballots à mesure que je vais
+vous les passer.
+
+Jolliet et le Huron se traînèrent sur les genoux et les mains, sous la
+pierre menaçante et Joncas se mit à leur pousser les marchandises qu'il
+s'était procurées à Agnier. Ses deux compagnons les tiraient de leur
+côté pour les placer ensuite au fond de la grotte.
+
+Il ne restait plus qu'un gros paquet de fourrures. Joncas que se hâtait
+et ne voulait point perdre de temps à le défaire crut que ce dernier
+pourrait passer comme les autres. Il l'introduisit sous la pierre. Le
+ballot n'y pouvait entrer qu'avec effort.
+
+Joncas s'arc-bouta sur le sol et poussa fortement. Jolliet et le
+Renard-Noir tiraient aussi vers eux.
+
+Le ballot passa, mais non sans arracher une couche de terre et de
+cailloux d'une des parois de la grotte, immédiatement au-dessous de la
+pierre.
+
+--Hein! fit Joncas, en se traîna à son tour sous l'arche sombre pour
+rejoindre ses amis, cela a passé tout juste.
+
+Son corps se trouvait dans la partie intérieure de la grotte; mais par
+malheur, en passant, il accrocha du bout de son pied une pierre qui,
+seule, retenait faiblement le rocher suspendu.
+
+Un craquement sourd retentit. Joncas bondit vers le fond de la grotte,
+tandis que l'énorme roche s'affaissait avec fracas sur le sol en
+bouchant tout à fait l'entrée de la caverne.
+
+Trois cris d'angoisse qui n'en firent qu'un seul éclatèrent dans le
+souterrain sourd.
+
+Sans se parler, les trois hommes se ruèrent d'un commun élan sur cette
+muraille de granit pour profiter du mouvement qu'elle avait encore afin
+de la renverser sur elle-même.
+
+Le rocher ne s'en enfonça que plus avant dans la terre et garda une
+terrible immobilité.
+
+--C'est par ma faute! malédiction, rugit Joncas. Et eux qui nous
+attendent!
+
+--Le Grand-Esprit les abandonne, dit froidement le Sauvage.
+
+Et il s'assit consterné.
+
+La première pensée de ces trois hommes dévoués avait été pour leurs amis
+qu'ils ne pouvaient plus secourir.
+
+La seconde, plus poignante, plus atroce encore, leur montra la mort
+horrible qui les attendaient eux-mêmes dans les entrailles de ce rocher
+fermé sur eux comme le marbre d'un tombeau.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVIII
+
+ UN GALA IROQUOIS
+
+
+Dans la cabane de Griffe-d'Ours, la plus grande du village, étaient
+réunis ce soir-là trois cents guerriers Iroquois.
+
+Il n'y avait pas de femmes avec eux, car elles faisaient généralement
+leurs festins à part.
+
+Le vacarme était à son comble. La danse dont la coutume faisait toujours
+précéder un grand repas, tirait à sa fin et acquérait un entrain, un
+délire, une furie à donner le vertige.
+
+Chacun avait d'abord dansé seul en célébrant les exploits de ses
+ancêtres et les siens propres. Cela avait duré deux heures.
+
+Maintenant l'assemblée tout entière se tenait par la main et tournait en
+sautant avec des hurlements de joie, dans une ronde échevelée.
+
+Sous le vaste ouigouam à demi éclairé par des méchantes torches de bois
+résineux, on voyait tournoyer une longue chaîne d'hommes aux mains
+enlacées. Ils étaient nus et ainsi frénétiques et hurlants, ils avaient
+l'air, dans cette demi obscurité, de démons célébrant quelque saturnale
+dans l'abîme maudit.
+
+Mêlée à cette foule délirante vous auriez pu distinguer, à chaque tour
+de la ronde, une figure étrange, au milieu de laquelle une longue
+moustache en croc produisait le plus curieux effet parmi les tatouages
+dont les joues étaient bigarrées. Le corps que surmontait cette drôle de
+figure n'aurait pas moins attiré votre attention par les gambades
+extravagantes auxquelles il se livrait. A force d'adresse et de
+dislocation, sa danse prenait un caractère tellement original et
+fantastique que tous ceux qui le pouvaient bien apercevoir riaient aux
+larmes.
+
+Que l'on veuille bien m'en croire ou non, mais, sur mon âme, c'était le
+chevalier du Portail de Mornac qui se livrait, à sa manière, au noble
+exercice de la danse.
+
+--Ah! grommelait-il entre deux gambades, vous vous croyez forts en
+gymnastique. Eh bien! sauvages que vous êtes, je m'en vais vous montrer
+un peu, moi, ce que peut faire un cadet de Gascogne après deux ans
+d'assiduité à l'académie de Paris. Tra-deri-dera! chantait-il en
+effleurant du bout du pied l'oeil de son voisin de droite. Zim-la-hi-to,
+paf!
+
+Et son talon s'en allait caresser le menton de son suivant de gauche.
+
+Tout cela avec des cabrioles, des gestes et des sauts impossibles.
+
+Savez-vous quelle était la pensée dominante de tous ceux qui le
+regardaient C'est qu'il eût vraiment été dommage de brûler complètement
+la veille un si joyeux diable qui, après tout ne causait de mal à
+personne et faisait rire tout le monde.
+
+La vitesse de la ronde augmentait. Ce n'était plus une danse, c'était
+une course folle, furibonde.
+
+Le sang fouetté par ce violent exercice, le cerveau échauffé par le
+tournoiement rapide et prolongé, les danseurs étaient pris de vertige;
+et la bande hurlante allait de plus en plus vite.
+
+Mornac en était arrivé à ne pouvoir plus battre le moindre entrechat et
+c'est à peine s'il avait la satisfaction de lancer parfois son pied dans
+le nez d'un voisin. Il était soulevé, entraîné, balayé comme un fétu de
+paille.
+
+Enfin il sentit le vertige l'empoigner à son tour.
+
+Étourdi, ébloui, aveuglé, il se laissa tout à fait aller à l'élan
+général et ferma les yeux.
+
+Longtemps il fut ballotté sans presque lui laisser toucher du pied la
+terre.
+
+Il était déjà navré, étouffé presque par le manque d'air et la vélocité
+du mouvement, lorsqu'enfin la longue chaîne circulaire des danseurs,
+oscillant deux ou trois fois sur elle-même, se rompit et s'abattit de ci
+de là, haletante, épuisée, stupide.
+
+Mornac qui n'avait plus la volonté de se retenir à rien, roula plusieurs
+fois sur le sol, mais d'une si burlesque façon que ceux qui le purent
+voir exécuter cette dernière cabriole, se tinrent les côtes à deux mains
+pour les empêcher de voler en éclats par la force du rire.
+
+Le Gascon que s'en aperçut en revenant à soi, se dit:
+
+--Je crois, sandis! que je joue passablement mon rôle et que le
+Renard-Noir serait content de moi s'il me pouvait voir.
+
+Les danseurs se relevaient l'un après l'autre, encore étourdis et
+essoufflés lorsque Griffe-d'Ours qui avait le premier recouvré ses
+esprits, s'écria:
+
+--Vous êtes tous invités au banquet!
+
+--Ho! ho! répondirent les assistants qui coururent chercher leurs
+_ouragans_ ou écuelles d'écorce et leurs _mikouannnes_ ou cuillers de
+bois, qu'ils avaient, en entrant, déposées dans la cabane.
+
+Ils vinrent aussitôt se placer autour de vingt-cinq grande chaudières où
+bouillaient ou rôtissaient les viandes du festin.
+
+S'il me fallait énumérer toutes les pièces de gibier et les poissons qui
+cuisaient dans ces chaudières et qui devaient être dévorés durant la
+nuit par ces trois cents diables d'affamés enragé, je n'en finirais plus
+et vous ne me croiriez pas ou seriez épouvantés.
+
+Qu'il me suffise de dire qu'il y avait deux ours, dix castors, huit
+chiens, cent soixante-dix poissons énormes et de toutes espèces, et une
+infinité de volatiles depuis l'oie et le canard sauvage jusqu'aux plus
+petits oiseaux; sans compter les lièvres et les écureuils. Le tout
+cuisant à la fois, pêle-mêle, sans sel et sans épices.
+
+Chacun des convives renversa son plat devant soi, et tous s'assirent en
+rond autour des chaudières, les jambes retirées sous le corps.
+
+Griffe-d'Ours ordonna de descendre les chaudières qu'il fit mettre
+devant lui et dit à haute voix.
+
+--Hommes qui êtes ici assemblés, c'est moi qui fais le festin.
+
+Ce à quoi ils répondirent tous du fond de leur poitrine:
+
+--Hô!
+
+--De chair de castor.
+
+--Hô-ô-ô!
+
+--De chair de chien.
+
+--Hô-ô-ô-ô!
+
+--De gibier et de poisson.
+
+--Hô-ô-ô-ô-ô!
+
+Griffe-d'Ours, le distributeur, s'arma d'une longue et large cuiller et
+recueillit la graisse qui flottait sur le bouillon, à la surface de
+chaque chaudière. De cette huile chaude il remplit un grand plat
+d'écorce, en prit le premier plusieurs gorgées qu'il but avec autant de
+satisfaction apparente que si c'eût été du meilleur vin, et passa à ses
+convives le plat dont tour eurent leur part.
+
+Puis Griffe-d'Ours prit les écuelles de chacun et se mit à distribuer
+les viandes le plus largement possible, passant à tour de rôle les
+_ouragans_ biens garnis mais sans regarder qui il servait. Car toutes
+les parties du cercle que formaient les convives étaient aussi courbées
+et par conséquent aussi nobles les unes que les autres, il n'y avait
+point de préséance à observer.
+
+Il tirait à l'aide d'un bâton pointu, des quartiers entiers de venaison
+qu'il distribuait à chacun, réservant néanmoins pour ses amis les
+morceaux les plus friands qu'il leur présentait, comme marque de faveur,
+au bout du bâton.
+
+A l'un auquel il passait la tête d'un castor, que l'on considérait chez
+eux comme la partie la plus délicate de cet animal, il disait:
+
+--Mon cousin, voici ta tête.
+
+A l'autre, en lui offrant une épaule d'ours, il disait encore:
+
+--Mon cousin, voici ton épaule.
+
+Personne ne songeait à se choquer de ces préférences qui étaient en
+usage.
+
+Lorsque chacun fut servi, Griffe-d'Ours s'assit à son tour mais sans
+rien prendre pour lui-même.
+
+Son voisin de droite, choisit les meilleurs morceaux parmi ce qui
+restait et les lui présenta en disant:
+
+--Chef, voilà ton mets.
+
+A l'énumération de chacun desquels Griffe-d'Ours avait soin de répondre
+à son tour:
+
+--Hô-ô!
+
+A mesure qu'on avait été servi, le silence avait grandi de plus en plus
+dans la cabane. On ne parlait que le moins possible dans les festins à
+tout manger. Il n'y avait pas de temps à perdre.
+
+Bientôt l'on n'entendit plus que le bruit des mâchoires qui déchiraient
+à belles dents d'énormes bouchées de chair; ou les susurrations des
+bouches avides aspirant le suc des viandes fumantes.
+
+La grande bataille des estomacs était commencée.
+
+Que le lecteur me pardonne cette scène d'un réalisme effréné. Mais le
+festin était chez les sauvages une des plus grandes solennités, et je ne
+saurais la passer sous silence alors que nous sommes entrés dans la
+grande bourgade d'Agnier que pour étudier de près les moeurs de ses
+habitants.
+
+Et qu'on n'aille pas croire que je charge ce tableau de couleurs
+impossibles. Si l'on veut voir jusqu'où allait la gloutonnerie bestiale
+des Sauvages, on n'a qu'à consulter les Relations des Jésuites (1634) où
+j'ai puisé les idées d'une partie du présent chapitre. L'on verra que
+j'ai dû rester en deçà de la description du révérend chroniqueur,
+surtout quant à ce qui a trait aux suites de la voracité des convives.
+
+Pendant une heure ce fut vraiment incroyable de voir l'énorme quantité
+de victuailles qui disparut des ouragans pour s'engloutir dans ces trois
+cents estomacs d'une effrayante élasticité.
+
+A chaque instant retentissaient ces cris:
+
+--J'ai fini ma tête
+
+--Hô-ô! disait Griffe-d'Ours en recevant une écuelle vide. Eh bien!
+voici ton jambon.
+
+Et il renvoyait une cuisse d'ours.
+
+--J'ai fini mon épaule hurlait un second qui jetait un regard glorieux
+sur les autres convives.
+
+--Hô-ô-ô! voici ta jambe.
+
+Et l'ouragan retournait à l'infatigable mangeur avec un quartier de
+chien.
+
+Il y avait une heure que durait cette goinfrerie. Mornac, que
+Griffe-d'Ours avait, par bonheur, assez maigrement servi pour lui
+montrer qu'il ne l'estimait guère, s'escrimait tant bien que mal sur une
+carcasse de lièvre qu'il grignotait du bout des dents, mais sans
+s'arrêter pour ne point froisser la susceptibilité des convives. De
+temps à autre il jetait un regard sur Griffe-d'Ours et Vilarme qui avait
+été forcé d'assister au festin. Mais ce n'étaient que de furtifs
+coups-d'oeil. Il ne voulait point paraître préoccupé.
+
+Son attention fut attiré bientôt sur l'un des plus hardis mangeurs que
+venait, avec une évidente satisfaction, de renvoyer son écuelle au
+distributeur pour la troisième fois. Un murmure approbateur des convives
+avait accueilli cette demande et l'héroïque mangeur souriait béatement
+sous les regards d'admiration qui tombaient sur lui de toutes parts.
+
+Il était tout rouge, non de modestie, veuillez m'en croire, mais de
+gourmandise surabondamment satisfaite. Ses yeux pleuraient et de petits
+ruisseaux de graisse lui coulaient doucement sur le menton.
+
+La bouche encore pleine, il bégaya ces mots à plusieurs reprises:
+
+--En vérité je mange! En vérité je mange!
+
+--Cap de dious! qui pourrait en douter! pensa Mornac, car il commençait
+à comprendre quelques mots d'iroquois. Voilà bien un rude gaillard qui
+aurait pu tenir tête à Gargantua et à Grandgousier dont parle Messire le
+joyeux curé de Meudon! Quel appétit, cadédis! Voyons un peu comment il
+s'y va prendre pour attaquer ce troisième service. Oh! l'ogre! Sa faim
+redoublerait-elle à mesure qu'il dévore, comme Anthée qui, dit-on,
+reprenait de nouvelles forces à chaque fois qu'il touchait la terre!
+
+L'entrain du mangeur était en effet incroyable.
+
+--Voilà toute ta jambe, lui avait dit Griffe-d'Ours en lui faisant
+parvenir un gigot de chien.
+
+L'autre s'en était emparé à deux mains par un bout et déjà sa bouche et
+ses dents faisaient leur devoir de l'autre.
+
+--Corne du diable! se dit Mornac émerveillé, il me semblerait lui voir
+jouer de la flûte s'il n'allait un peu trop fort pour avoir longtemps
+bonne haleine!
+
+Cette idée lui parut drôle et il ne put s'empêcher de rire.
+
+Ses voisins levèrent la tête.
+
+Griffe-d'Ours le regarda en fronçant les sourcils.
+
+--Qu'est-ce donc qui cause la grande joie du visage pâle? demanda-t-il à
+Mornac.
+
+Celui-ci vit qu'il avait fait une sottise et son esprit inventif tâcha
+de détourner aussitôt l'orage que son inconvenance pouvait attirer sur
+lui.
+
+--Je pensais, chef, dit-il que je prenais tout en mangeant une gorgée
+d'eau-de-feu. Et il me semblait que cela augmentait mon appétit en
+égayant mes esprits. Cette seule idée m'a fait rire.
+
+Il y eut un éclair dans l'oeil de Griffe-d'Ours.
+
+--Le blanc a raison, dit-il aux convives. Il prétend que l'eau-de-feu
+nous ferait manger davantage et nous rendrait joyeux. Où est
+l'eau-de-feu?
+
+--L'eau-de-feu! Où est l'eau-de-feu? crièrent tous les autres avec un
+tel entrain que la cabane en trembla.
+
+--Voilà que ça mord! pensa Mornac.
+
+Son regard se croisa avec celui de Vilarme qui lui parut soudain plus
+méfiant. Quelques convives sortirent sur le champs et revinrent avec les
+barils d'eau-de-vie dont l'un avait déjà été ouvert et à moitié vidé
+avant le repas. Ce qui avait causé l'excitation peu ordinaire de la
+danse.
+
+On vida le reste du premier baril dans un grand plat d'écorce à même
+lequel le chef but d'abord à longs traits et les autres convives après
+lui.
+
+Ensuite de quoi le festin continua.
+
+Les mâchoires reprirent leur rude besogne avec plus d'entrain que
+jamais. Seulement, au bout de quelques minutes, l'eau-de-vie agissant,
+les langues se mirent aussi de la partie et les conversations
+s'engagèrent.
+
+Isolées d'abord, elles firent le tour du cercle comme une traînée de
+poudre qu'on enflamme, et devinrent aussitôt générales.
+
+Dix minutes s'étaient à peine écoulées que Griffe-d'Ours se leva pour
+obtenir le silence.
+
+--Que mes frères n'oublient pas, dit-il que nous avons encore de
+l'eau-de-feu, et que cela aide à avaler les viandes du festin.
+
+--Hô-ô! vociférèrent les autres. Nous avons encore de l'eau-de-feu,
+qu'on nous en donne!
+
+Le second quart fut défoncé, le plat rempli et vidé de nouveau deux fois
+de suite.
+
+Cela va bien! pensa Mornac qui avait donné comme les autres son accolade
+à l'énorme coupe.
+
+--Il me regarde curieusement, pensa le Gascon. Se douterait-il de
+quelque chose? Malheur à lui dans ce cas! Je le tuerai!
+
+Tandis que les conversations s'engagent de nouveau pour devenir de plus
+en plus bruyantes, profitons du tumulte afin de nous rendre un peu
+compte des réflexions de Vilarme.
+
+Dans l'après-midi, on se souvient qu'il avait encore reçu une verte
+correction de la Corneille, son acariâtre moitié. Cette scène avait eu
+lieu juste avant l'arrivée de Joncas au village et la honte avait
+empêché Vilarme de sortir si tôt après, bien que le brouhaha causé par
+la venue du marchand eût éveillé son attention.
+
+Mais le tumulte créé par le retour du parti de chasse avait donné le
+dernier coup d'éperon à sa curiosité, et, la Corneille étant déjà sortie
+de sa cabane pour aller se joindre au groupe qui entourait le marchand,
+Vilarme s'était décidé d'en faire autant de son côté. Mais comme il
+arrivait près de la foule, Joncas avait déjà tourné le dos pour sortir
+du village.
+
+Vilarme ne l'ayant pas vu en face n'avait heureusement pu reconnaître le
+Canadien sous son déguisement.
+
+Cependant les allures de Mornac pendant la danse et le repas, la
+proposition détournée du Gascon touchant l'eau-de-vie, lui donnaient à
+penser.
+
+N'y aurait-il pas encore perfidie là-dessous? se disait Vilarme tout en
+feignant de manger. Cela me sembles suspect. Et ce festin même, n'est-ce
+pas la Perdrix-Blanche qui l'a ordonné ou fait commander? Elle était
+bien portante hier. Et aujourd'hui la voici subitement malade... Cela
+louche. Il y a du Mornac là-dessous. S'il veut encore s'enfuit avec sa
+belle parente, nous verrons à entraver leurs desseins. Mais moi-même que
+fais-je ici? Ma position n'est-elle pas intolérable? Méprisé de
+Griffe-d'Ours, en butte à ses soupçons, haï de Mornac et de sa cousine,
+berné par les Sauvages, maltraité ignominieusement par cette femme
+maudite qui semble avoir pour mission de me faire expier ce lâche
+assassinat que j'ai commis autrefois sur une femme, n'ai-je pas aussi,
+moi, de seul recours qu'en la fuite? Fuir, c'est cela! Fuyons, nous
+aussi. Qui, mais Mornac que je laisse avec elle que j'aime? Car c'est
+une vraie fatalité, mais je l'aime cette fille de ma victime. Sa fortune
+n'est pas à dédaigner non plus! Que faire?...
+
+Longtemps il resta plongé dans ses réflexions, et tellement absorbé
+qu'il en oubliait de manger.
+
+Mornac qui s'en aperçut se dit:
+
+--Voilà Vilarme qui délibère avec lui-même. Il doit ruminer quelque
+vilainie. Attention!
+
+--C'est cela, continuait de penser Vilarme. Sans plus tarder j'agirai ce
+soir même. Mettant à profit quelque bonne occasion je m'esquiverai d'ici
+pour me glisser inaperçu jusqu'à la cabane que Mlle de Richecourt
+habite. Il n'y a plus maintenant de sentinelle à la porte de son
+ouigouam. Je m'en suis convaincu avant d'entrer dans celui-ci. Tandis
+que le chef Iroquois et ce maudit Mornac seront tranquillement ici je
+pénétrerai sans obstacle jusqu'à la jeune fille qui me sera livrée sans
+défense... Cette nuit je tuerai Mornac et après que je l'aurai vaincue,
+la belle ne sera que trop aise encore de s'enfuir avec moi pour éviter
+les brutalités de Griffe-d'Ours et les horreurs de la vie sauvage.
+
+Ce petit plan n'est pas bête! Ayons l'oeil au guet et choisissons bien
+le moment pour ne pas manquer notre sortie.
+
+--De l'eau-de-feu! qu'on nous en donne! criaient les convives.
+
+Le plat d'écorce rempli jusqu'aux bords, circula de nouveau tout autour
+du cercle des Sauvages dont l'ivresse se trahit bientôt par les gestes
+et les poses les plus désordonnées.
+
+Ceux qui avaient vidé leur assiette s'étendaient sans façon sur le dos
+et se laissaient aller aux premiers bercements de l'ivresse et à la
+somnolence stupéfiante causée par la quantité de viandes qu'ils avaient
+avalées.
+
+Les autres ayant à coeur de terminer leur tâche continuaient à lutter
+bravement contre les dégoûts que leur causait leur goinfrerie et contre
+les premières vapeurs de l'ivresse qu'ils sentaient planer sur leur
+cerveau comme un épais brouillard.
+
+--Que je sois pendu, pensa Mornac, si plusieurs d'entre eux ne crèvent
+pas comme des canons trop chargés. Les sales animaux! Et dire, pourtant,
+qu'un gentilhomme, de toute bonne lignée qu'il soit, se met dans un état
+semblable pour avoir pris trop de vin! Mornac, mon bon, ceci est une
+frappante leçon pour toi qui souvent, hélas! a par trop coudoyé Messire
+Bacchus. Un homme qui se respecte doit avoir horreur de se mettre en une
+aussi abjecte condition, et je jure, dès ce moment de ne plus boire!
+Quand je dis ne plus boire, j'entends ne plus en abuser. Car pour ce qui
+est de se gaudir le coeur avec un verre ou deux du divin jus de la
+treille, en face d'un bon et loyal ami, je ne vois pas qu'un honnête
+homme puisse trouver à redire. Mais m'avilir encore à l'instar de ces
+brutes, jamais! Je me le jure à moi-même et me prends la main à cet
+effet.
+
+Le plat d'écorce fut encore rempli.
+
+Quelques-uns de ceux qui s'étaient couchés se relevèrent pour boire
+encore une fois et se recouchèrent aussitôt. Plusieurs n'eurent pas la
+force de s'asseoir et retombèrent inertes après quelques vains efforts.
+
+Cette dernière lampée en acheva d'autres qui avaient tenu bon jusque-là
+et qui s'affaissèrent à côté de leurs compagnons.
+
+Mornac remarqua avec inquiétude que Griffe-d'Ours n'avait fait
+qu'effleurer, cette fois, la coupe du bord de ses lèvres.
+
+--Diable! qu'est-ce que cela veut dire? pensa le Gascon. Ce gredin
+aurait-il l'intention de ne se point griser? Se souvient-il qu'il a
+promis à Jeanne de la forcer à l'épouser cette nuit? Irait-il prévenir
+notre dessein de fuite? L'heure avance, damnation! et Vilarme qui
+m'épie!
+
+--Cette solennité est bien choisie pour célébrer mon mariage avec la
+vierge blanche se disait Griffe-d'Ours. C'est au milieu de ses guerriers
+réunis qu'un chef doit prendre femme. C'est bon, je vas aller chercher
+la vierge pâle sous son ouigouam et l'amener ici. Je ne me sens pas
+encore assez hardi pour la contraindre à m'écouter. Cette femme fière a
+tant de puissance dans son oeil noir. Si je prenais quelques gorgées de
+plus d'eau-de-feu. Je me suis ménagé jusqu'à présent.
+
+Il fit signe qu'on lui passa la coupe.
+
+Mornac le couvait des yeux.
+
+Vilarme qui les observait tous les deux vit leur attention détournée. Il
+se leva et sortit de la cabane sans être remarqué.
+
+Après avoir bu Griffe-d'Ours sembla concentrer ses forces pour ranimer
+son courage.
+
+Il se mit debout, non sans quelques efforts et se dirigea vers la porte
+du ouigouam en titubant un peu.
+
+Il pouvait être alors dix heures du soir.
+
+--Mon Dieu! pensa Mornac, pourvu que mes amis soient arrivés! Mais
+Vilarme n'est plus là! Malédiction!
+
+S'il n'eût écouté que l'inspiration du moment il aurait bondi au dehors.
+La prudence le retint.
+
+Il attendit que Griffe-d'Ours fut sorti du ouigouam pour le quitter à
+son tour.
+
+Les entrées et sorties des convives étaient assez ordinaires pendant un
+festin pour qu'on ne prît pas garde à l'absence de quelques-uns.
+
+En mettant son pied fiévreux hors de la cabane, Mornac aperçut
+Griffe-d'Ours qui le précédait de quelques pas, et plus loin, tout près
+du ouigouam de la Perdrix-Blanche, une ombre qui se mouvait dans la
+nuit.
+
+Mornac réfléchit que ce devait être Vilarme et passa immédiatement
+derrière la cabane du festin pour gagner la sienne inaperçu en faisant
+un détour.
+
+Son coeur battait à rompre sa poitrine.
+
+--Oh! malheur à vous, mécréants! grondait-il tout en se faufilant entre
+les ouigouams silencieux et sombres, malheur à vous! Mes amis sont là
+qui m'attendent impatients. Nous sommes de force à lutter contre vous
+deux!
+
+Il atteignit sa cabane dont il écarta la portière d'une main fébrile.
+
+La hutte était plongée dans une obscurité presque complète. Quelques
+tisons à demi éteints brillaient faiblement au milieu de la cabane
+plongée dans l'ombre à ces extrémités. Le silence n'y était interrompu
+que par les ronflements de la vieille qui dormait dans un coin.
+
+--Ne seraient-ils pas arrivés! fit Mornac en se penchant avec anxiété
+sur les charbons pour en raviver le feu.
+
+La flamme jaillit sous le souffle ardent du jeune homme qui jeta un coup
+d'oeil rapide autour de lui.
+
+Il ne vit que la vieille qui dormait toute recoquillée sur son galetas.
+
+--Personne! Oh! le ciel nous hait donc! Et bien! puisque le temps est
+venu, allons mourir!
+
+Il se pencha vers l'endroit où il couchait habituellement, tira de sous
+son lit une hache et un long couteau de chasse que la vieille lui avait
+procurés durant le jour, rejeta le tison allumé dans le brasier, et
+bondit hors du ouigouam.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XIX
+
+ TERREURS MORTELLES
+
+
+En proie aux angoisses les plus poignantes, Mlle de Richecourt avait
+passé la journée auprès du grabat de la Perdrix-Blanche.
+
+Terrifiée par la promesse que Griffe-d'Ours lui avait faite de la
+prendre pour femme le soir même, elle avait alternativement prié et
+pleuré tout le jour. Le moment de la fuite se trouvait si rapproché de
+l'heure terrible dont le chef Iroquois l'avait menacée, les chances
+d'une évasion si précaires et si hasardées qu'elle avait fait d'avance
+le sacrifice de sa vie, bien décidée de prévenir le déshonneur par une
+mort volontaire. A force de songer aux probabilités de sa fin prochaine,
+elle en était arrivée, vers le soir, à une tranquillité relative qui se
+pouvait expliquer moins par la force de la volonté que par un
+affaissement nerveux amené par l'excitation extrême qu'elle avait
+ressentie la veille et le jour même.
+
+Pendant le festin, auquel nous venons d'assister, elle était donc là,
+près du galetas de la Perdrix-Blanche endormie. Elle, assise, immobile,
+sa figure pâlie appuyée sur sa main gauche, le regard triste et vague,
+les lèvres décolorées, mais contractées et portant l'expression d'une
+décision irrévocable.
+
+Ainsi pâle et sans mouvement, à peine éclairée par les lueurs ternes du
+feu qui allait s'éteignant au milieu de la cabane, la demoiselle de
+Richecourt ressemblait à ces blanches statues de marbre, assises
+éplorées sur les tombeaux des châtelaines, ses aïeules, qui reposaient
+dans la chapelle funéraire du château de Kergalec.
+
+A mesure que l'heure fatale approchait, la conscience semblait lui
+revenir et des frissons nerveux passaient par tout son être au moindre
+bruit, tout comme la calme surface d'un lac frémit au plus petit souffle
+de vent.
+
+Il est si bon de vivre, après tout, lorsque l'on n'a que vingt ans à
+peint et qu'on est doué par Dieu de la richesse et de tous les dons
+personnels qui semblent promettre un prochain avenir de félicité!
+Comment ne pas sentir des regrets amers de quitter une vie toute
+parsemée d'illusions dorées et de séduisantes promesses dont on n'a pas
+pu constater encore la cruelle inanité. Sentir circuler dans ses veines
+un sang jeune et généreux et se dire: Dans une heure, en moins de temps
+peut-être, mon coeur fait pour aimer et pour battre sur une âme amie
+arrêtera soudain ses pulsations vivifiantes. Cette exubérance de vie que
+je sens bouillonner en moi, se calmera subitement pour se geler sous le
+souffle de glace de l'éternelle immobilité! Oh! les malheureux qui ont
+éprouvé ces atroces tourments ont dû bien souffrir et Dieu qui juge tout,
+leur aura su pardonner peut-être un désespoir inspiré par une destinée
+aussi cruelle.
+
+Jeanne était donc froide en apparence, mais le coeur plein d'émotion,
+prêtant l'oreille aux mille bruissements nocturnes, elle se demandait
+s'il était bien vrai que la mort fût proche ou s'il lui restait encore
+une espérance de salut.
+
+Des pas furtifs, qui se rapprochaient évidemment du ouigouam, vinrent
+tout à coup répondre à son coeur comme un choc dont les vibrations vont
+frapper sur un endroit sonore.
+
+Elle se redressa, la gorge palpitante, ses lèvres sèches entr'ouvertes
+et le regard plein d'une anxiété terrible.
+
+--Oh! si c'était mes amis! pensa-t-elle.
+
+A mesure que les pas devenaient plus distincts, les palpitations de son
+coeur se faisaient plus pressées et frappaient comme des coups de
+marteau dans sa tête.
+
+Celui qui s'approchait allait entrer.
+
+Qui allait-elle voir apparaître?
+
+Question de vie ou de mort.
+
+Ses deux mains se croisèrent sur sa poitrine qui bondissait
+convulsivement.
+
+A la porte une main se montre.
+
+La portière s'agita, s'ouvrit.
+
+Jeanne poussa un cri de terreur.
+
+C'était Vilarme.
+
+Souriant, il s'avança vers la jeune fille épouvantée.
+
+Elle avait été tellement absorbée par la seule pensée du terrible
+Griffe-d'Ours qu'elle avait oublié les dangereuses poursuites du baron.
+Au lieu du péril prévu, un autre inattendu, mais aussi terrible, se
+dressait tout à coup devant elle, sans empêcher en aucune sorte les
+approches aussi périlleuses du premier.
+
+--Vous me paraissez bien émue, Mademoiselle, dit l'affreux homme.
+
+Furtivement, Jeanne glissa sa main droite dans les plis de sa robe, et
+ne répondit pas.
+
+--Vous me haïssez donc beaucoup! continua-t-il d'un ton douloureux et
+peiné.
+
+Vous vous trompez un peu, Monsieur, répondit Jeanne en s'efforçant de
+raffermir sa voix. C'est plus que de la haine que je ressens pour vous,
+c'est de l'horreur!
+
+Vilarme pâlit.
+
+--Et le chef iroquois, reprit-il trouve donc un peu plus de grâce devant
+vous?
+
+A son tour Jeanne pâlit encore, malgré que cela eût paru d'abord
+impossible.
+
+--Il est rumeur qu'il vous doit épouser cette nuit.
+
+Mlle de Richecourt ne répondit pas.
+
+Malgré la position périlleuse où elle se trouvait, elle semblait prêter
+l'oreille à quelque bruit du dehors.
+
+Elle avait cru entendre un nouveau bruissement de pas.
+
+--Écoutez! Mademoiselle, continua Vilarme qui se rapprocha de la jeune
+fille. Le temps presse, les instants sont précieux; chaque seconde vaut
+une année. Vous êtes menacée du plus effroyable sort qui peut atteindre
+une femme de votre caste. Vous, la femme d'un brutal Iroquois! Il y a de
+quoi vous glacer le sang dans les veines. Encore une fois veuillez
+m'écouter. N'oubliez pas que si j'ai tué votre mère, ce fut, après tout,
+par amour. Je vous aime comme je l'ai aimée, avec passion, rage et
+furie! Voulez-vous être ma femme? Nous allons fuir ensemble...
+
+Le regard que Mademoiselle de Richecourt laissa tomber sur l'infâme
+était tellement chargé de dégoût et d'horreur qu'il comprit quelle
+immense répulsion il causait à Jeanne.
+
+Mais cet homme qui avait, innée en lui, la furie du crime, s'écria:
+
+--Eh bien, tu l'auras voulu!
+
+Et il s'élança pour saisir la jeune fille qui sauta par dessus le corps
+de la Perdrix-Blanche. Celle-ci réveillée se mit sur son séant. Vilarme
+allait franchir à son tour ce frêle obstacle lorsque la portière
+s'écarta soudain.
+
+Un homme bondit à l'intérieur.
+
+Le casse-tête qu'il brandissait tournoya en sifflant et s'abattit sur la
+tête de Vilarme.
+
+Le crâne du misérable vola en éclat par la cabane avec des lambeaux
+sanglants de cervelle qui jaillirent jusque sur la robe de Jeanne.
+
+Sans un cri, Vilarme s'abattit sur le sol, la tête fracassée, vide,
+ruisselant de sang, hideux.
+
+Il était mort.
+
+--Griffe-d'Ours! s'écria Jeanne avec une angoisse inexprimable.
+
+Le chef iroquois se pencha sur le cadavre de Vilarme qu'il poussa du
+pied.
+
+--Le chef a bien fait, dit-il, de venir chercher sa femme que ce chien
+convoitait. Il était temps! La vierge blanche est-elle prête? Mes
+guerriers m'attendent pour assister à notre mariage.
+
+Pour toute réponse Jeanne brandit le stylet qui ne l'avait point quitté,
+afin de s'en frapper au coeur.
+
+Mais en appuyant sur sa jambe droite et en avançant sa poitrine pour
+donner plus de force au coup qu'elle se voulait porter, son pied glissa
+sur un fragment encore chaud de la cervelle de Vilarme et la pauvre
+Jeanne tomba à la renverse en laissant échapper son arme.
+
+Griffe-d'Ours bondit sur elle et lui enserra les poignets de ses mains
+puissantes.
+
+--Mon Dieu, je suis perdue! cria-t-elle.
+
+Griffe-d'Ours repoussa brusquement de sa main gauche la Perdrix-Blanche
+qui voulait s'interposer entre lui et Jeanne qu'il releva de sa main
+droite.
+
+Au même instant Mornac s'élançait à son tour dans le ouigouam.
+
+A l'apparition subite de ce nouvel ennemi, Griffe-d'Ours lâcha la jeune
+fille, ressaisit son tomohâk qu'il avait laissé tomber, et courut au
+devant du chevalier.
+
+Tous deux, l'arme haute, s'arrêtèrent à trois pas de distance.
+
+Ils se brûlaient du regard.
+
+--Chiens de faces pâles! vous voulez donc tous mourir par ma main ce
+soir! gronda Griffe-d'Ours.
+
+Son terrible casse-tête se leva, tournoya de nouveau pour tuer.
+
+Mornac fit un écart, évita le coup, lança sa hache d'armes de toutes ses
+forces sur la poitrine nue du sauvage.
+
+Celui-ci avait aussi deviné l'attaque et diminua l'intensité du choc en
+se détournant un peu.
+
+Néanmoins le sauvage chancela, car la massue de Mornac lui avait
+déchiré, broyé fort avant les chairs de la poitrine.
+
+Le chevalier tira son long couteau de chasse et s'avança pour en percer
+son ennemi qui le prévint en lui saisissant le bras d'une main et la
+gorge de l'autre.
+
+Il y eut un instant de crispation terrible dans les muscles du corps de
+ces deux hommes.
+
+Doué d'une force physique supérieure à celle du chevalier, Griffe-d'Ours
+lui tordit le bras si violemment que Mornac dut laisser tomber son
+couteau.
+
+Le Sauvage enserra de ses deux mains le cou du pauvre chevalier qu'il
+renversa sous lui.
+
+Mornac voulut enfoncer aussi ses doigts crispés dans la gorge de
+l'Iroquois.
+
+Celui-ci qui était tombé à genoux sur la poitrine du jeune homme, fit un
+bond qui le débarrassa de cette étreinte; et puis appuyant ses deux
+genoux sur chacun des bras de Mornac pour paralyser ses mouvements, il
+resserra lui-même l'étau d'acier de ses cinq doigts.
+
+Mornac réduit à l'impuissance et à la merci de son ennemi voulut crier.
+
+Il râla.
+
+Sa figure empourprée bleuit. Ses yeux injectés de sang lui sortirent
+presque de leur orbite.
+
+Jeanne vit qu'il allait être étouffé, ramassa son stylet, et accourut
+pour en frapper Griffe-d'Ours.
+
+La Perdrix-Blanche à vue de son frère en danger, se jeta au devant de
+Jeanne, et, plus forte qu'elle, l'empêcha d'avancer.
+
+Épuisé, étranglé, suffoqué, Mornac sentit peu à peu sa vie s'en aller.
+
+Il fit un dernier et immense effort pour se débarrasses de
+Griffe-d'Ours.
+
+Deux fois son corps se roidit, sauta en soulevant le Sauvage cramponné à
+son cou.
+
+Deux fois il retomba sur le col avec un bruit mat et désespérant.
+
+Alors ce pauvre Mornac s'aperçut qu'il allait mourir.
+
+Il ne vit plus que des éclairs devant ses yeux. Ses oreilles furent
+ébranlées comme si tout un carillon de cloches lui eût sonné dans la
+tête.
+
+Il lui sembla que sa poitrine allait éclater.
+
+Un frémissement suprême courut par tout son corps.
+
+Et puis il ne bougea plus....
+
+
+
+
+ CHAPITRE XX
+
+ VENGEANCE ET CARNAGE
+
+
+Pour ne pas entendre le dernier râle de l'infortuné Mornac, nous sommes
+forcés de retourner dans la grotte du champ des morts où pourtant,
+d'autres sanglots d'agonie nous attendent peut-être aussi.
+
+Le premier assaut de découragement subi, les trois hommes ensevelis dans
+la caverne songèrent à faire l'impossible pour sortir de cet affreux
+tombeau.
+
+Après de nouveaux efforts contre l'épaisse muraille dont la pierre
+nouvellement tombée de la voûte fermait la sortie de la caverne, après
+s'être bien convaincus qu'ils ne pourraient jamais renverser ce lourd
+quartier de roc, ils songèrent à trouver une autre issue.
+
+--Chef, dit Joncas au Renard-Noir, appuyez-vous contre ce côté de la
+caverne. Je vas vous monter sur les épaules pour tâter un peu la voûte.
+
+Le Huron s'exécuta et Joncas lui grimpa sur le dos.
+
+Avec la crosse de son fusil le Canadien se mit à sonder le roc.
+
+A partir du fond il frappa partout dans le toit rugueux de la caverne.
+
+Partout retentissait un bruit mat qui témoignait de l'épaisseur de la
+pierre.
+
+A mesure que le Sauvage changeait de position pour permettre à Joncas de
+sonder plus loin, l'espoir s'éteignait dans l'âme des trois malheureux.
+
+Jolliet surtout faisait mal à voir.
+
+Affaissé sur le sol, la tête baissée, il semblait tout à fait résigné à
+mourir, ne paraissant plus avoir aucune espérance à réaliser sur terre.
+
+Lorsque la crosse du fusil de Joncas frappa près de l'endroit de la
+voûte qui s'était refermé sur l'énorme quartier de roc dont la grotte
+était bouchée, la pierre rendit un son plus sonore.
+
+Joncas frappa de nouveau.
+
+Un éclair de satisfaction illumina sa figure.
+
+Tenez-vous ferme sur vos jambes, dit-il au Huron.
+
+--Y êtes-vous?
+
+--Oui.
+
+Le Canadien serra fortement son arme par le canon, en appuya la crosse
+contre la voûte et se mit à pousser.
+
+La résistance fut d'abord considérable.
+
+Puis Joncas sentit que la pierre cédait, cédait.
+
+Il redoubla d'efforts, tant qu'enfin il aperçut en levant la tête une
+étoile qui scintillait dans le ciel par l'étroite ouverture.
+
+Il se laissa glisser à terre et jeta un cri de joie.
+
+Nous somme sauvés, dit-il.
+
+Jolliet le regarda ébahi.
+
+Il n'était plus fait à l'idée de sortir vivant de la caverne.
+
+--Aidez-moi, reprit Joncas, à entasses ici nos ballots de fourrures,
+afin que nous puissions nous dessus tous les trois et pousser cette
+pierre que je viens de soulever. Vite!
+
+Les trois amis réunirent leurs forces et firent glisser une grosse
+pierre qui, descellée par l'éboulis que le tremblement de terre avait
+causé, formait comme une trappe naturelle.
+
+L'ouverture pouvait largement laisser passer un homme.
+
+Joncas sortit le premier et fit entendre une prudente exclamation de
+joie lorsqu'il s'aperçut que cette pierre pouvait se replacer et s'ôter
+à volonté.
+
+--Mille tonnerres! dit-il, tout cela va tourner, en fin de compte, à
+notre avantage. Et ainsi renfermé dans la caverne, jamais on ne pourra
+nous y trouver. Mais partons, nous sommes bien en retard!
+
+--Arrête! dit le Huron. Il faut faire disparaître les traces de notre
+passage par ici.
+
+Il rejeta à l'intérieur quelques parcelles de pierre et de terre qu'ils
+avaient déplacées en soulevant la trappe. Ensuite il descendit jusqu'au
+pied du rocher, à l'entrée naturelle de la grotte.
+
+Il en écarta les broussailles de la caverne, alluma une esquille de bois
+et se mit à effacer jusqu'à la moindre trace de leur séjour en cet
+endroit.
+
+Au bout d'un quart-d'heure, il grimpa sur le faîte du rocher et
+rejoignit ses compagnons qui l'attendaient assis sur le bord de la
+trappe béante.
+
+Le Sauvage descendit dans la grotte, s'assura que les ballots de
+pelleteries étaient bien placés au bas de l'ouverture, afin que ses amis
+et lui pussent au besoin se précipiter tête baissée dans le souterrain,
+s'ils étaient suivis de trop près.
+
+Toutes ces précautions prises, il remonta près de Joncas de de Jolliet
+et tous trois commencèrent à se glisser sans bruit vers le village.
+
+La célébration du festin et l'heure avancée leur permirent de pénétrer
+sans être aperçus dans la bourgade.
+
+Quand ils arrivèrent dans le ouigouam de Mornac, celui-ci venait de le
+quitter depuis quelques minutes à peine.
+
+Ne l'y trouvant point, ils se dirigèrent guidés par le Renard-Noir, qui
+en connaissait la situation, vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.
+
+Il entr'ouvrit la portière et regarda à l'intérieur.
+
+Il se rejeta brusquement en arrière, dit quelques mots rapides à
+l'oreille de ses deux compagnons.
+
+D'un commun élan ils tombèrent tous les trois dans la cabane comme une
+trombe: Joncas sur Griffe-d'Ours, qui tenait encore Mornac à la gorge,
+et le Huron sur la Perdrix-Blanche.
+
+En un clin d'oeil Griffe-d'Ours et sa soeur étaient garrottés et
+bâillonnés sans avoir eu le temps de jeter un cri.
+
+Mornac, qui pour n'être pas mort n'en aurait valu guère mieux une minute
+plus tard, ressentit au milieu de sa pamoison, un soulagement
+extraordinaire.
+
+--Je dois être mort! pensa-t-il Voilà que c'est fini pour moi!
+
+Comme il lui sembla qu'on s'agitait furieusement sur son corps:
+
+--Cadédis! ajouta-t-il, suis-je donc déjà dans l'enfer que mille diables
+piétinent sur mon cadavre!
+
+Quand il reprit tout à fait ses esprits, il aperçut Griffe-d'Ours et la
+Perdrix-Blanche ficelés dans un coin comme des momies.
+
+Jolliet était à genoux aux pieds de Mlle de Richecourt dont les yeux,
+levés vers le ciel, remerciaient éloquemment Dieu de sa délivrance
+inespérée.
+
+Quant à Joncas et au Renard-Noir, penchés sur Mornac étendu par terre,
+ils regardaient avec un affectueux intérêt la vie lui revenir.
+
+Le Gascon s'assit, secoua la tête pour chasser le sang que la
+strangulation y avait fait affluer, de dit à ses amis:
+
+--Vous pouvez vous vanter d'être arrivé à temps. Encore une minute et
+c'en était fait du dernier des Mornac!
+
+--Chut! parlez plus bas, fit Joncas. Êtes-vous blessé?
+
+--Heu!... non, répondit Mornac en se tâtant.
+
+Il se remit sur pied.
+
+--A présent il n'y a pas de temps à perdre, reprit Joncas.
+Allons-nous-en.
+
+Le Renard-Noir s'approcha de la Perdrix-Blanche et lui dit à demi-voix,
+de manière à être entendue de Griffe-d'Ours:
+
+--Tu vois que je tiens ma parole. Ton frère ne mourra pas encore. Mais
+avant longtemps il me reverra. Alors malheur à lui! Entends-tu Ours
+féroce, je vengerai sur toi la mort de Fleur-d'Étoile et de mes fils que
+tu as massacrés. Car je sais que c'est toi qui les as tués. J'ai dit.
+
+Il resserra les liens de Griffe-d'Ours et de sa soeur et leur assujettit
+solidement dans la bouche le bâillon qui les empêchait de crier.
+
+Comme il se relevait il aperçut un homme qui gisait, le crâne fracassé,
+dans l'ombre, et que ni lui ni ses compagnons n'avaient encore remarqué.
+
+Il le traîna par les pieds jusqu'au feu. Joncas, Jolliet et lui ne
+purent retenir un cri de surprise et de pitié lorsqu'ils reconnurent
+Vilarme.
+
+--Qui donc l'a mis dans ce triste état? demanda Joncas.
+
+--Le chef sauvage, répondit Mornac, il venait de l'assommer quand je
+suis entré. C'est une sale besogne qu'il a épargnée au bourreau.
+
+--Il avait assez vécu! remarqua sentencieusement le Renard-Noir.
+
+--Baron de Vilarme, dit Mlle de Richecourt qui s'approcha du cadavre, au
+nom de ma mère que vous avez assassinée, je vous pardonne tout le mal
+que vous avez fait à ma famille ainsi qu'à moi-même. Dieu veuille vous
+pardonner aussi!
+
+Ils sortirent tous furtivement de la cabane et prêtèrent l'oreille avant
+d'avancer.
+
+Tout était tranquille.
+
+Les luttes dont le ouigouam de la Perdrix-Blanche avait été le théâtre
+s'étaient faites si rapides et tellement par surprise, que les acteurs
+n'avaient pas eu le temps de jeter un cri qui pût être entendu.
+
+--Fuyons! dit Joncas à voix basse. Et vous, chef, montrez-nous le chemin
+à suivre.
+
+Le Renard-Noir se mit à la tête des fugitifs qui traversèrent le village
+comme des fantômes.
+
+Arrivé près des palissades dont Mornac avait encore eu soin d'arracher
+des pieux, le Renard-Noir s'arrêta.
+
+--Guides-les à ton tour, dit-il alors à Joncas. Tu connais maintenant le
+chemin comme moi.
+
+--Vous êtes donc bien décidé, lui demanda le Canadien.
+
+--Un chef ne change pas de résolution quand elle est prise. Ma vengeance
+n'est pas satisfaite. J'ai promis d'épargner Griffe-d'Ours mais non les
+autres.
+
+--Si vous êtes surpris?
+
+--Ne crains rien pour moi. Pour vous autres je ne compromettrai pas votre
+sûreté. J'attendrai que vous ayez eu le temps d'atteindre la grotte
+avant de commencer mon rude travail. Si je suis surpris et poursuivi de
+trop près, je me laisserai prendre et tuer plutôt que d'indiquer votre
+cachette en fuyant vers vous. J'ai dit.
+
+Joncas vit que la détermination du chef huron était bien arrêtée.
+
+Il ne répliqua rien et se mit en marche suivi des autres.
+
+--Qu'est-ce que le chef veut donc faire ici? lui demanda Mornac.
+
+--Chut! nous n'avons pas le temps de bavarder, dit Joncas. Je vous
+conterai cela quand nous serons à l'abri.
+
+Le Renard-Noir les vit disparaître dans la nuit. Pendant un
+quart-d'heure il resta immobile, les yeux fixés sur la plaine vers
+l'endroit où les fugitifs avaient disparu.
+
+Cet espace de temps écoulé il tourna le dos à la palissade, rampa vers
+le ouigouam de Griffe-d'Ours où avait eu lieu le festin.
+
+Il en écarta doucement la portière et regarda en dedans.
+
+Le silence n'y était troublé que par des ronflements. Il est vrai qu'ils
+étaient sonores et sortaient de trois cents poitrines.
+
+Tous les convives gorgés de viandes et d'eau-de-vie s'étaient endormis
+auprès de leurs écuelles vides.
+
+Sous le chaudières les feux s'étaient éteints et les flambeaux qui
+avaient éclairé le repas il n'en restait plus qu'un seul qui brûlât
+encore.
+
+Le huron regarda fixement les convives pour en bien voir la position.
+
+Il s'assura que son tomohâk et son couteau jouaient aisément dans leur
+gaine.
+
+Hardiment il pénétra dans la cabane, marcha droit au flambeau allumé,
+s'en saisit, le jeta par terre et l'éteignit sous son pied.
+
+Il écouta un instant.
+
+--Personne n'a bougé, se dit-il. Ils dorment tous.
+
+Alors il tira son couteau à scalper, se dirigea à tâtons, vers le
+premier dormeur qu'il saisit à la gorge pour l'empêcher de crier.
+
+Froidement, à trois reprises, il lui enfonça son couteau dans le coeur
+jusqu'à la garde.
+
+Le malheureux eut deux ou trois soubresauts convulsifs. Son voisin
+dérangé dans son lourd sommeil fit entendre quelques grognements, mais
+ne se réveilla pas.
+
+Le Renard-Noir scalpa le premier en un tour de main, accrocha sa
+chevelure sanglante à sa ceinture et passa au second dormeur.
+
+Comme l'autre il l'étrangla de sa main gauche et de sa droite lui perça
+le coeur et le scalpa en moins d'une minute.
+
+Le troisième eut le même sort.
+
+Alors échauffé par ce succès, emporté par l'ardeur de la vengeance,
+enivre par l'odeur du sang répandu, le Sauvage oublia sa prudence.
+
+Il ne se sentait plus satisfait d'égorger aussi froidement ses victimes,
+son bras impatient de frapper et de rencontrer une résistance animée. Et
+il lui asséna un coup terrible de sa massue en plein visage.
+
+A demi assommé l'Iroquois poussa un cri rauque.
+
+Mais ce fut le dernier.
+
+D'un second coup le Huron lui broya la cervelle.
+
+Le cinquième à moitié réveillé par le cri d'agonie de son voisin fut
+tout à fait tiré de son sommeil par le poids du corps de Renard-Noir
+qui, par mégarde, lui marcha sur la main.
+
+Le Huron qui avait les yeux habitués à l'obscurité, le vit se mettre se
+mettre sur son séant.
+
+Il le frappa en plein crâne.
+
+L'Iroquois jeta un cri épouvantable et se jeta sur ses voisins comme
+pour chercher leur protection.
+
+Le Renard-Noir voulut l'achever et redoubla ses coups. Mais il faisait
+trop noir pour viser sûrement. Atteint à l'épaule l'iroquois se mit à
+pousser des hurlements terribles en criant à l'aide.
+
+Réveillés par ce vacarme tous les dormeurs furent en un instant sur
+pied.
+
+Le Renard-Noir se jeta par terre à côté du blessé tandis que d'autres
+tisonnent les feux pour se procurer de la lumière.
+
+On s'agite, on se croise, on se heurte en maugréant.
+
+Enfin la lumière jaillit d'un brandon d'écorce, brille et répand ses
+lueurs par la cabane.
+
+On accourt vers le blessé qui hurle toujours.
+
+Mais à la vue du carnage, en apercevant quatre cadavres sanglants, plus
+un blessé quasi-mort, les Iroquois reculent d'abord épouvantés et
+remplissent la cabane d'un cri commun de vengeance.
+
+--Ce sont les visages pâles qui ont fait le coup! Mort aux visages
+pâles!
+
+--Griffe-d'Ours, notre chef, où est-il?
+
+--Ils ont enlevé le chef! Courons après eux! Et tous s'élancent hors du
+ouigouam.
+
+--Massacrons la vierge pâle! s'écrie l'un d'eux.
+
+--Tuons-la! Elle paiera pour les autres en attendant!
+
+On se rue dans la cabane de la Perdrix-Blanche que l'on trouve seule,
+garrottée à côté de Griffe-d'Ours.
+
+Dès que celui-ci se sent libre il pousse une exclamation de joie et de
+rage.
+
+--Que chacun de mes frères s'arme! commande-t-il, et qu'on vienne me
+joindre au milieu du village!
+
+Un quart d'heure après, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient de la
+bourgade et se lançaient au pas de course, à la poursuite des fugitifs.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXI
+
+ A BON CHAT BON RAT
+
+
+Le Renard-Noir qui avait pu s'esquiver inaperçu rejoignit les fugitifs
+dans la grotte du champ des morts.
+
+Dès qu'il se fut assuré que ses amis étaient sains et saufs, il remonta
+sur le rocher afin de constater la direction que les Iroquois allaient
+prendre pour courir après les fugitifs.
+
+Il n'y avait pas un quart-d'heure qu'il était ainsi en observation,
+lorsqu'il entendit un bruit confus de voix qui venait du village.
+Bientôt après il entrevit, au milieu des ténèbres, une longue file
+d'hommes qui sortait de la bourgade.
+
+Lorsqu'il l'eut vue serpenter et disparaître au loin dans la plaine, il
+descendit rejoindre ses compagnons et leur dit:
+
+Les guerriers de la bourgade viennent d'en partir et se sont lancés à
+notre poursuite dans la direction du lac Champlain.
+
+--Nous sommes en sûreté pour le moment, dit Joncas. Ils ne reviendront
+pas avant, au moins une journée, lorsqu'ils seront bien sûrs que nous
+n'avons pas pris cette direction ou que nous avons su leur échapper.
+
+--Pour n'être pas surpris quand ils reviendront, reprit le Renard-Noir,
+mes frères et moi devrons faire la garde, en haut du rocher. Au moindre
+danger, celui qui veillera rentrera dans la caverne en tirant la pierre
+au-dessus de l'ouverture. Dormez tranquilles, le Renard-Noir va veiller
+le premier.
+
+Il monta reprendre sa faction.
+
+Bien qu'ils fussent à l'étroit dans la caverne les fugitifs pouvaient
+cependant y tenir tous. Les hommes se serraient les uns près des autres
+afin de laisser plus de place à Mlle de Richecourt à laquelle avait été
+cédé un assez large espace au fond de la grotte.
+
+L'obligation où ils étaient de se tenir presque les uns sur les autres
+avait l'avantage de les préserver du froid, car ils n'osaient allumer de
+feu, de peur d'attirer de ce côté l'attention des ennemis.
+
+L'air ne leur faisait pas défaut, même quand la trappe était refermée,
+vu qu'il en arrivait suffisamment par certaines fissures, à peine
+perceptible, qui traversaient la voûte.
+
+Les fugitifs ne dormirent guère pendant cette première nuit qu'ils
+passèrent à causer à voix basse et à s'entretenir des événements qui
+s'étaient accomplis depuis leur séparation.
+
+Jolliet écoutait dans un silence extatique le timbre harmonieux de la
+voix de Jeanne et, du fond de son coeur, remerciait Dieu qui lui avait
+permis de la revoir et de contribuer à la sauver.
+
+Cette nuit passée dans un souterrain plongé dans une obscurité profonde,
+avec la menace incessante d'un danger imminent, cette nuit employée à
+recueillir d'une oreille avide des paroles étrangères à son amour, et
+que la jeune fille proférait comme un souffle, fut peut-être pour
+Jolliet la plus belle de sa vie toute entière.
+
+Il s'en souvint toujours, et longtemps après, il revoyait encore ce
+petit coin du ciel bleu qu'il apercevait cette nuit-là par l'étroite
+ouverture de la grotte, avec une brillante étoile qui frissonnait dans
+la nuit froide et qui lui semblait alors comme un gage infaillible
+d'espérance.
+
+Lorsque le jour parut, le Renard-Noir descendit dans la caverne et
+Joncas alla monter la garde à son tour.
+
+Les autres, fatigués et quelque peu rassurés maintenant, s'endormirent
+comme l'étoile du matin allait s'éteindre dans les premières lueurs
+pâles de l'aurore.
+
+Quand ils se réveillèrent il faisait grand jour et Mornac allait
+remplacer Joncas comme factionnaire.
+
+Je ne m'arrêterai pas aux menus incidents de ce jour et de la nuit
+suivante qui se passèrent dans une immobilité monotone et dans une
+attente anxieuse.
+
+Vers le milieu de la seconde journée, Jolliet qui était posté en
+sentinelle sur le sommet du rocher se pencha sur l'ouverture et dit:
+
+--Attention! voici le parti de guerre qui revient!
+
+--Que mon fils descende tout de suite, dit le Renard-Noir; je m'en vais
+prendre sa place.
+
+Quand le chef eut regagné son poste d'observation, il put voir en effet
+Griffe-d'Ours et sa troupe qui rentraient au village. Ils paraissaient
+harassés et abattus.
+
+Au bout d'une heure le Huron remarque un grand mouvement qui se faisait
+dans la bourgade.
+
+Il redoubla d'attention et vit bientôt la population toute entière
+sortir du village et se diriger du côté de la caverne.
+
+Le Renard-Noir se glissa à plat ventre jusqu'à l'ouverture de la grotte,
+exposa la situation en peu de mots, enjoignit le plus stricte silence,
+passa son mousquet à Joncas afin de n'être pas embarrassé en cas
+d'alerte et rampa de nouveau jusqu'à son poste d'observation.
+
+Le coeur des fugitifs battait bien fort.
+
+Les ennemis s'en venaient ils explorer les alentours du village et
+visiter la caverne...
+
+Soudain ils virent le jour s'obscurcir au-dessus de l'ouverture dans
+laquelle s'engagea le corps de Renard-Noir.
+
+Il descendit avec la rapidité de l'éclair, tira la trappe dans son cadre
+naturel et la referma avec le plus grand soin.
+
+Ensuite il se pencha vers ses compagnons et leur dit tout bas:
+
+--Si l'un de nous remue, nous sommes morts!
+
+Les respirations s'arrêtèrent haletantes et un silence sépulcral régna
+dans la caverne.
+
+Voici ce qui arrivait.
+
+Griffe-d'Ours était revenu au village, exaspéré de n'avoir pu rejoindre
+ses prisonniers.
+
+On n'attendait que le retour des guerriers pour donner la sépulture aux
+cinq malheureux que le Renard-Noir avait massacrés. Aussi une heure
+après son arrivée, Griffe-d'Ours et ses gens de guerre escortaient-ils
+leurs compagnons morts jusqu'au cimetière aérien qui avoisinait la
+grotte.
+
+La cérémonie des funérailles terminée, Griffe-d'Ours qui pensait
+toujours aux prisonniers envolés et surtout à sa belle captive, eut une
+inspiration subite en promenant ses regards autour de lui.
+
+--Puisque nous n'avons pu les rejoindre au loin, pensa-t-il, qui sait
+s'ils ne sont pas restés tout près du village?
+
+Il songea à la caverne comme un lieu propice à la retraite.
+
+Il communiqua sa pensée à ses principaux guerriers et se dirigea vers la
+grotte qui n'était distante du champ des morts que d'une couple
+d'arpents.
+
+Il écarta les broussailles qui masquaient l'entrée naturelle et
+horizontale de la caverne et regarda.
+
+Comme il ne voyait rien remuer à l'intérieur il tira son couteau de sa
+gaine et pénétra résolument dans la grotte, suivi de près par ses
+compagnons.
+
+Quoiqu'il fut rarement venu dans la caverne il la connaissait assez pour
+être surpris de se voir arrêté au milieu par cette barrière
+infranchissable du roc nouvellement tombé de la voûte.
+
+Il cria à ceux qui étaient restés dehors de lui apporter une torche.
+L'un d'eux grimpa dur le rocher pour dépouiller un petit cèdre de son
+écorce afin de faire un flambeau que l'on passa bientôt tout allumé à
+Griffe-d'Ours.
+
+Le chef examina fort attentivement l'épaisse muraille de pierre qui
+bouchait complètement la grotte.
+
+Pour s'assurer de sa solidité, lui et ses compagnons se lancèrent dessus
+de toutes leurs forces.
+
+Les fugitifs tremblants de frayeur entendaient tout de l'autre côté.
+
+Le bruit des pas de ceux qui marchaient sur le sommet du rocher,
+résonnait aussi sourdement au-dessus de leurs têtes.
+
+Qu'on se figure leurs transes mortelles en songeant combien ils étaient
+persuadés que le moindre indice pouvait les trahir et qu'une fois
+découverts, c'en était absolument fait d'eux tous!
+
+Après d'inutiles efforts pour faire bouger l'énorme pierre, quand il eut
+tout bien examiné, Griffe-d'Ours constata que le récent tremblement de
+terre avait ainsi bouleversé la grotte.
+
+Ne connaissant pas d'autre issue à la caverne et grâce aux précautions
+du Renard-Noir à faire disparaître toute trace du séjour de Joncas, de
+Jolliet et de lui-même en ce lieu, Griffe-d'Ours en sorti.
+
+Mais son esprit soupçonneux l'éperonnait toujours et il grimpa sur le
+rocher.
+
+Pendant quelque temps les fugitifs, plutôt morts que vivants,
+l'entendirent rôder au-dessus d'eux.
+
+Tous les hommes, Joncas en tête, l'arquebuse au poing se tenaient prêts
+à vendre chèrement leur vie. Mlle de Richecourt, agenouillée au fond de
+la caverne priait pour tous.
+
+Enfin il leur sembla que le bruit des pas s'éloignait et ils
+n'entendirent bientôt plus rien.
+
+Un doute terrible vint pourtant troubler aussitôt la joie qu'ils
+allaient éprouver.
+
+Si les Iroquois avaient quelque soupçon de leur présence et s'étaient
+avisés de poster un espion aux alentours ou sur le rocher, les fugitifs
+ne se trahiraient-ils pas eux-mêmes par le moindre bruit ou lorsqu'ils
+tenteraient d'ouvrir la trappe...
+
+Cette idée que Joncas souffla dans l'oreille de ses compagnons les glaça
+de frayeur, et deux heures durant ils restèrent, sans oser remuer dans
+les plus fatigantes positions.
+
+Enfin, n'entendant rien au dehors, Joncas dit:
+
+La nuit doit être proche à présent. Prenons une bouchée, sans bruit,
+afin de nous préparer à partir à la faveur des ténèbres.
+
+Ils mangèrent en silence, l'oreille au guet et le coeur palpitant
+d'inquiétude.
+
+Lorsqu'ils eurent fini, le Renard-Noir dit:
+
+--Prenez vos armes et tenez-vous prêts. Le chef va sortir le premier
+pour explorer les environs.
+
+Il poussa doucement la trappe. Mais avant de se montrer la tête dehors
+il attendit un peu. Comme rien n'indiquait que ce mouvement avait été
+remarqué, il sortit.
+
+Il fut absent un quart-d'heure qu'il passa à visiter avec soin les
+alentours.
+
+L'arquebuse au bras, la mèche haute et allumée, le poignard entre les
+dents, les autres attendaient son retour avec une anxiété facile à
+comprendre.
+
+Enfin la silhouette du Renard-Noir apparut par l'ouverture et le Sauvage
+leur dit:
+
+--Montez!
+
+Les provisions de bouche, les fourrures, les vêtements, les raquettes et
+les armes furent d'abords sortis.
+
+Ensuite Mornac prit dans ses bras sa fiancée qu'il éleva jusqu'à la
+portée des bras de Joncas. Celui-ci qui était dehors aida Jeanne à
+prendre pied sur la plate-forme extérieure.
+
+Enfin Mornac et Jolliet sautèrent à leur tour hors de la caverne.
+
+Chacun prit sa part du bagage et quand on fut bien assuré qu'on
+n'oubliait rien, la trappe fut soigneusement refermée avant de se mettre
+à la tête de la petite caravane, le Renard-Noir prêta l'oreille un
+instant du côté de la bourgade.
+
+--Ils dorment tous, dit-il. Allons.
+
+Et par un sentier détourné qui leur faisait éviter le chemin tracé par
+les Iroquois, ils s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois.
+
+Ils firent si grande diligence et la route prise par le Renard-Noir
+abrégeait tant leur course qu'ils se trouvèrent au point du jour sur les
+bords du lac Saint-Sacrement.
+
+Ils eurent soin de s'assurer qu'on ne les y épiait point. Puis Joncas et
+le Renard-Noir retirèrent leur canot de la cache où ils l'avaient laissé
+en venant et le lancèrent à l'eau.
+
+Malgré que la saison fut avancée et que la gelée eut assez durci la
+terre pour que les fugitifs ne craignissent point d'avoir laissé
+derrière eux des traces accusatrices, il n'y avait pas encore de glace
+sur le lac.
+
+Ce qui allait leur donner un immense avantage et leur permettre de faire
+un partie du voyage en canot et de doubler au moins ainsi la vitesse de
+leur fuite.
+
+Tout le bagage fut embarqué en dix secondes, Mlle de Richecourt
+enveloppée dans une chaude peau de bison et couchée à l'avant de la
+pirogue.
+
+Les quatre hommes saisirent les avirons et lancèrent en avant le canot
+qui se mit à fendre l'eau calme du lac, avec la rapidité du saumon qui
+s'enfuit.
+
+Le jour commençait à poindre et laissait entrevoir les flocons de brume
+qui flottait sur le lac et au milieu desquels le canot passait comme un
+éclair à travers les nuages.
+
+Les fugitifs coururent ainsi sans relâche pendant toute la matinée.
+
+Ils prirent terre à midi, près de la décharge du lac, entrèrent dans le
+bois, un peu à l'écart du sentier que l'on suivait habituellement entre
+les deux lacs et firent halte pour se réconforter par un bon repas.
+
+Une heure après, leur bagage et leur canot sur l'épaule ils commençaient
+le portage qu'il leur fallait faire pour gagner le lac Champlain.
+
+Jeanne sentant ses forces s'accroître par la joie de la délivrance et
+l'espoir d'un salut prochain. Elle suivait bravement ses sauveurs qui
+marchaient pourtant en toute hâte. Il est vrai que le chevalier lui
+donnait la main et l'aidait à franchir les mauvais pas.
+
+La nuit était descendue sur le bois lorsqu'ils arrivèrent sur les bords
+du lac Champlain.
+
+Bien que chacun tombât de fatigue, il fut résolu qu'on gagnerait sans
+plus tarder l'Île-aux-Cèdres, sise à six lieues de distance, et où l'on
+serait plus en sûreté pour passer la nuit.
+
+La pirogue fut remise à flot et les rameurs se courbèrent de nouveau sur
+leurs avirons qui plongèrent avec ensemble dans l'eau noire et profonde.
+
+Pas un d'eux ne rompait le grand silence de la solitude, et Jeanne
+chaudement couchée au fond de la pirogue, s'endormit à la cadence
+monotone des avirons, et aux joyeux glouglous de l'eau qui glissait avec
+rapidité sur le flanc mince et sonore du canot d'écorce.
+
+Elle ne s'éveilla que lorsqu'on eut abordé à l'Île-aux-Cèdres.
+
+Il était minuit.
+
+Le Renard-Noir s'empressa d'aller explorer l'îlot pour s'assurer que
+personne autre qu'eux n'y campait cette nuit-là.
+
+L'on mangea de grand appétit et chacun se prépara à dormir de la manière
+la plus confortable Vu la crainte qu'ils avaient d'être poursuivis et le
+danger qui les empêchait de faire du feu, les fourrure leur étaient de
+la plus grande utilité.
+
+Le Huron, infatigable, se chargea de la première veille tandis que ses
+compagnons, roulés dans leurs couvertures, s'endormaient sous les
+branches protectrices d'un petit bosquet de cèdres. Appuyé sur le canon
+de son arquebuse, le Huron prêtait l'oreille au moindre bruit et
+promenait ses regards autour de l'île sur les ondes calmes où se
+miraient, frileuses, quelques rares étoiles qui, l'une après l'autre,
+disparurent en arrière de gros nuages sombres dont le ciel fut bientôt
+voilé.
+
+--Demain la neige nouvelle blanchira la forêt, pensa le chef, et
+peut-être ne pourrons nous pas aller bien loin sur le lac, si la gelée
+devient plus forte.
+
+Deux heures plus tard Joncas se réveilla, secoua ses membre engourdis
+par le sommeil et le froid, et remplaça le Renard-Noir.
+
+A ces hommes de fer une couple d'heures de sommeil suffisaient pour
+parer à la fatigue de plusieurs journées.
+
+Le Huron prit la place de Joncas et s'endormit à son tour.
+
+Lorsqu'il se réveilla, à l'aurore, une neige épaisse tombait sur le sol.
+D'un saut il fut debout, regarda le ciel et le lac et dit à Joncas:
+
+--L'hiver!
+
+--Oui. Nous n'irons pas bien loin sur le lac. A peine pourrons nous
+faire encore une journée de marche par eau.
+
+--La glace est prise sur les bords! Partons vite!
+
+Ils éveillèrent leurs compagnons, déjeunèrent à le hâte et descendirent
+sur la plage de l'îlot.
+
+Pendant la nuit la glace s'était formée sur une largeur de trente pieds.
+On la cassa à coups de pierres et d'aviron afin de frayer un passage à
+la fragile pirogue.
+
+La neige tombait épaisse et serrée, formant à la surface du lac une
+sorte d'écume qui s'épaississait à vue d'oeil.
+
+Nous n'irons pas loin sans couper le canot, dit Joncas. Si nous rasions
+la terre en cas d'avarie?
+
+Le Sauvage fit un signe affirmatif et la pirogue inclina vers la rive
+gauche du lac Champlain.
+
+Ils firent à peu près quatre lieues et demie de la sorte. Mais arrivés
+dans la Baie de Corlar, un peu au-delà des Îles des Quatre-Vents, le
+Renard-Noir et Joncas jugèrent plus prudent de prendre terre.
+
+Il était temps, car l'écorce du canot était presque entièrement coupée
+tout le long de la ligne de flottaison.
+
+--Le sort en est jeté! dit en maugréant le Canadien; voici un canot
+fini.
+
+--Mon frère et moi pourrions facilement en faire un autre, repartit le
+Huron, mais il ne nous servirait pas. Ma soeur et mes frères doivent se
+résigner à faire par terre le reste du voyage jusqu'à Montréal.
+
+--Ce ne sera ni court ni commode, par les bois et dans cette saison de
+l'année, reprit Joncas.
+
+--A la grâce de Dieu! dit doucement Jeanne. Il nous a trop bien protégés
+jusqu'ici pour nous abandonner maintenant. Quant à moi je suis remplie
+de courage et vous verrez que je serai vaillante à vous suivre.
+
+Mornac et Jolliet montraient, par leur attitude déterminée, qu'ils
+étaient prêts à tout.
+
+--Avant de nous éloigner, remarqua Joncas il faut disparaître ce canot
+qui révélerait notre passage par ici.
+
+Les avirons furent attachés sous les bancs, et quelques coups de couteau
+donnés dans le fond du canot que l'on poussa du pied, après l'avoir
+rempli de pierres assujetties à l'intérieur par des liens d'écorce.
+
+La pirogue, vigoureusement lancée, parcourut une trentaine de pieds vers
+le large, s'emplit et s'enfonça dans l'eau profonde.
+
+--Voilà, fit Joncas! A présent nous n'avons plus à jouer des bras, mais
+bien plutôt des jambes. Dépêchons-nous de quitter les bords du lac. Il
+neige encore et dans une heure nos pistes seront recouvertes. Une fois
+en plein bois nous ne serons pas mal. Le Iroquois auront bien le diable
+au corps s'ils nous rejoignent!
+
+On rechargea les bagages, et la petite caravane s'engagea dans la forêt
+pour commencer ses longes et fatigantes pérégrinations vers Montréal.
+
+Vingt-deux grandes lieues les séparaient de Ville-Marie.
+
+En pleine forêt vierge, sans aucun chemin tracé, dans cette mauvaise
+saison de l'année, avec une femme qui ne pouvait marcher aussi vite et
+se fatiguait plus tôt que des hommes, c'était un voyage de sept à huit
+jours.
+
+Nous ne suivrons pas les fugitifs jour par jour dans leur marche longue,
+difficile et monotone. Ils partaient dès l'aurore, marchaient jusqu'à
+midi, s'arrêtaient une couple d'heures pour dîner et donner le temps à
+Mlle de Richecourt de se reposer, et se remettaient en route pour
+jusqu'à la tombée de la nuit. Alors on campait. Le Renard-Noir et
+Joncas, avec la dextérité de coureurs de bois, élevaient en quelques
+minutes une cabane de branches de sapin qui les mettait tous à l'abri
+des intempéries de la saison. On allumait un grand feu tout auprès, l'on
+mangeait un morceau de venaison provenant de quelque bon coup fait
+durant le jour. Après avoir causé un peu, l'on s'endormait protégé par
+la sentinelle qui veillait l'arme au bras, et sous la garde de Dieu.
+
+Le lendemain l'on recommençait.
+
+Un soir, les fugitifs n'étaient plus qu'à deux jours de marche de
+Montréal, Jolliet s'étant senti plus fatigué que d'habitude et son tour
+de faire la garde devant arriver sur le minuit, il s'endormit d'assez
+bonne heure, comme ses compagnons causaient encore autour du feu.
+
+Il dormait depuis une couple d'heures lorsqu'il fut réveillé par un
+murmure de voix qui bourdonnait près de lui.
+
+Le Canadien et le Huron dormaient profondément.
+
+Seuls Mornac et Mlle de Richecourt causaient à demi-voix, Jeanne assise
+et enroulée dans la peau de buffle qui lui servait de lit et de
+couverture, et le chevalier debout en face d'elle, appuyé sur son
+arquebuse, le buste éclairé par la flamme brillante du feu et ressortant
+sur le fond du bois sombre.
+
+Malgré lui Jolliet prêta l'oreille.
+
+--Comment! vous refuseriez ma main! disait Mlle de Richecourt d'un ton
+de surprise douloureuse.
+
+--O Jeanne! répondit Mornac, comment pouvez-vous croire une pareille
+chose! Non ma chère et bien-aimée Jeanne, je ne refuse pas votre main.
+Certes! bien au contraire! Mais vous savez combien je suis fier; sans
+cela je ne serais pas votre cousin. Or je ne veux pas que l'on puisse
+dire que le chevalier de Mornac, pauvre et sans ressource, a épousé sa
+riche cousine afin de vivre des revenus de sa femme. Écoutez, Jeanne. Je
+veux seulement remettre notre mariage à l'été, voici pourquoi. Il nous
+va falloir passer tout l'hiver à Montréal vu que les communications sont
+maintenant interrompues entre Ville-Marie et Québec. Nous ne pourrons
+retourner à la capitale que dans le mois de mai prochain. Ce n'est qu'à
+Québec seulement que je puis avoir la chance d'acquérir quelque emploi
+digne de nous deux. Or, dès que j'aurai obtenu une position sortable, je
+vous demanderai, à genoux de vouloir bien faire à jamais mon bonheur.
+
+--Mais, Robert, les chances de vie sont si précaires en ce pays. Nous
+pourrions bien être repris et tués avant d'arriver à Québec.
+
+--Si je meurs avant l'été, ma chère Jeanne, reprit Mornac en souriant,
+mais d'un air décidé, j'aurai du moins la consolation de ne pas vous
+laisser veuve; quoique, par ma foi! vous feriez bien la plus gentille et
+intéressante veuve de toute la Nouvelle-France.
+
+Jeanne vit qu'il était décidé. Elle soupira et ne répliqua point.
+
+Jolliet crut que son coeur allait se briser et un douloureux sanglot se
+fit jour entre ses lèvres.
+
+Mornac pensa qu'il faisait quelque rêve fatiguant et que c'était un
+service à rendre à son ami que de l'éveiller.
+
+--Hé! Monsieur Jolliet! lui dit-il en le secouant, vous êtes en train,
+je crois, d'avoir le cauchemar!
+
+L'autre feignit de s'éveiller.
+
+--Est-ce mon tour de garde? demanda-t-il au chevalier, tout en
+détournant son visage baigné de larmes.
+
+--En effet! répondit Mornac, je l'oubliais!
+
+--Il est donc bien heureux, lui, pensa Jolliet, pensa Jolliet, puisqu'il
+peut oublier!
+
+Et puis à voix haute:
+
+--C'est bien, je me lève.
+
+Mornac se coucha et s'endormit bientôt le coeur rempli des plus douces
+espérances, tandis que, à deux pas, Jolliet, pour la même cause qui
+rendant le chevalier si joyeux, avait, lui, du désespoir tant que son
+âme en pouvait contenir.
+
+Vers la tombée du second jour, on arriva en face de Ville-Marie. Comme
+la rive sud du fleuve n'était pas habitée en cet endroit, il fallut
+encore, cette nuit-là coucher en plein air.
+
+Joncas eut soin de camper bien en vie de la ville, d'allumer un fort
+grand feu et de faire ses signaux une partie de la nuit, ne doutant pas
+qu'on ne les vit de l'île et qu'on ne vînt à leur secours aussitôt que le
+jour aurait paru.
+
+En effet le lendemain matin le gouverneur, M. de Maisonneuve leur envoya
+deux canots de bois qui se frayèrent un passage à travers les glaces et
+amenèrent les fugitifs sains et saufs à Ville-Marie.
+
+Leur arrivée causa grande joie dans la petite ville, car l'enlèvement,
+par les Sauvages, de Mlle Richecourt et du chevalier de Mornac avait
+fait sensation dans toute la colonie.
+
+Jeanne alla demander asile à Mlle Mance qui l'accueillit avec la plus
+grande bonté.
+
+M. de Maisonneuve reçut Mornac, Jolliet, Joncas et le chef huron avec
+courtoisie, et accepta l'offre de leurs services pour l'hiver. Il était
+facile de trouver à s'occuper dans une ville naissante, et les amis
+n'eurent pas le temps de s'ennuyer jusqu'au retour du printemps.
+
+Durant toute la saison des neiges, comme Jolliet avait soin de
+dissimuler le chagrin qui le dévorait, il n'y eut que le Renard-Noir qui
+parut soucieux.
+
+Dans un moment d'abandon il dit un jour à Joncas:
+
+--Nous avons laissé derrière nous, dans Agnié, quelqu'un qui est de trop
+parmi les vivants. Il faut qu'il meure, par cette main, et avant
+longtemps. Car le chef se fait vieux et son bras commence à faiblir!
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXII
+
+ A LA RESCOUSSE
+
+
+Dans l'après-midi du trentième jour de juin de l'année suivante (1665)
+les soixante-dix maisons de Québec étaient complètement vides de leurs
+habitants qui, en revanche, affluaient dans les rues de petite ville et
+remplissait les airs de leurs cris de Joie.
+
+Quelle était donc la cause de cette allégresse et quelle grande fête
+célébrait-on ce jours là?
+
+Ce qui causait les transports des habitants de la capitale n'était rien
+moins que l'arrivée de Mgr. Le Vice-Roi de la Nouvelle-France, M. le
+marquis de Tracy, et d'une partie du régiment de Carignan.
+
+La solennité que l'on célébrait ce jour-là était la fête de la
+délivrance de la colonie à la rescousse de laquelle le roi de France
+envoyait enfin les plus abondants secours.
+
+Dix jours auparavant, le 19 de juin, le vaisseau de le Gagneur était
+arrivé avec les quatre premières compagnies du régiment de Carignan,
+qui, dans cette belle après-midi du trente juin, faisait la haie aux
+abords de la grande église et dans la côte de Lamontagne, avec quatre
+autres compagnies débarquées le matin même du vaisseau qui avait amené
+M. le marquis de Tracy.
+
+Tout à coup l'on entendit, venant de la basse-ville, le son martial des
+tambours qui battaient aux champs, et les cris aigus du fifre qui
+montaient en trilles joyeuses par-dessus le fort des Hurons.
+
+Mgr. le Vice-Roi venait de mettre pied à terre.
+
+A ce signal impatiemment attendu, M. le bedeau de la cathédrale se
+pendit à la corde de la grosse cloche, tandis que, mêlant leurs voix
+plus grêles et plus précipitées à celles de leur doyennes, les cloches
+du Séminaire, du collège des Jésuites, des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu
+entonnaient aussi l'hymne de la réjouissance.
+
+En face de la grande église, dans un petit groupe à part, se tenaient
+plusieurs de nos connaissances que le lecteur sera sans doute fort aise
+de trouver saines et sauves à Québec.
+
+D'abord, au premier rang étaient Mme Guillot et son fils, Louis Jolliet
+ainsi que Mlle de Richecourt, appuyée sur le bras de son cousin, le
+chevalier de Mornac; derrière eux se tenaient Joncas avec son ami le
+Renard-Noir et maître Jacques Boisdon, le propriétaire de l'auberge du
+Baril-d'Or. Il hébergeait en ce moment Mornac avec Joncas et le Huron
+arrivés de Montréal depuis une quinzaine de jours.
+
+--J'aimerais mieux, disait Mornac à sa cousine, la voix mâle du canon
+que le caquetage de ces cloches!
+
+--Pourquoi ne tire-t-on pas l'artillerie? demanda Jeanne.
+
+--Il paraît que Monseigneur le Vice-Roi, par un excès de modestie, assez
+rare par ma foi chez les militaires, a su qu'on se préparait à lui faire
+une réception magnifique et a refusé tous ces honneurs. Mais voici le
+cortège qui s'approche.
+
+On entendit le bruit des acclamations qui montaient et gagnaient de plus
+en plus la rue de l'église, à mesure que Monseigneur et sa suite
+avançaient.
+
+Tout à coup, tournant l'angle de la demeure de l'évêque, apparurent
+vingt-quatre gardes à cheval.
+
+Pour honorer son représentant, Louis XIV avait voulu que les gardes de
+M. de Tracy portassent les couleurs royales.
+
+Aussi était-ce merveille que de voir l'or et l'argent ruisseler sur
+leurs riches uniformes de velours et de satin.
+
+Quant aux chevaux, splendidement caparaçonnés, joyeux de se sentir enfin
+libres sur la terre ferme après une longue traversée, ils s'en venaient
+piaffant avec ardeur et grâce, en rongeant impatiemment le mors dont ils
+tachetaient, sans souci, l'or et l'argent massifs.
+
+Après les fiers vingt-quatre gardes, venaient quatre pages non moins
+richement vêtus que les premiers.
+
+Enfin, suivi de ses laquais, apparut le Vice-Roi lui-même. C'était un
+beau vieillard à l'air martial et imposant. Le poing droit appuyé sur la
+hanche, à la royale, le panache blanc de son large chapeau tout galonné
+d'or effleurant son épaule, il contenait de sa main gauche son nerveux
+coursier et s'avançait en saluant les colons qui l'acclamaient à l'envi.
+
+A côté de lui se tenait M. Le chevalier de Chaumont, son ami et protégé,
+qui fut plus tard ambassadeur de France à Siam.
+
+Le resplendissant soleil de juin, qui tombait en plein sur toutes les
+splendeurs du cortège et sur le brillant acier des armes des soldats de
+Carignan, faisait jaillir mille gerbes de lumière qui scintillaient
+comme un foyer de flamme dans tout le parcours de la rue de l'église.
+
+--Sapreminette! s'écria la voix grasse de Jacques Boisdon, sapreminette,
+que c'est beau!
+
+En ce moment, M. le bedeau qui venait de passer la corde de la cloche à
+un aide, lequel sonnait à son tour à force de reins et de bras, laissa
+voir sa figure béate entre les deux battants de la porte de l'église. Il
+l'ouvrit toute grande et l'on pût apercevoir Monseigneur de Laval vêtu
+pontificalement et accompagné de son clergé. Arrivés près du seuil, tous
+s'arrêtèrent et attendirent gravement l'arrivée du Vice-Roi.
+
+Celui-ci, aidé de M. de Chaumont qui s'était empressé de descendre de
+cheval, mit pied à terre en face du portail. Il mit bas son chapeau de
+feutre dont la longue plume traînait par terre et entra, tête nue dans
+l'église.
+
+L'évêque le salua avec grande dignité lui présenta de l'eau bénite et le
+mena proche du choeur à la place qu'on avait préparée sur un prie-Dieu.
+
+Mais, disent les relations du temps, M. de Tracy, quoique malade et
+affaibli de fièvre, se mit à genoux sur le pavé sans vouloir même se
+servir du carreau qui lui était offert.
+
+Les grandes voix de l'orgue éclatèrent alors et se mirent à se rouler
+amoureusement sous les arceaux de la voûte en mêlant leur harmonie au
+chant solennel du _Te Deum._
+
+Lorsqu'il fallut sortir de l'église, Monsieur l'évêque vint reprendre
+Monseigneur de Tracy et le reconduisit, au milieu de la foule qui avait
+encombré l'église à la suite du cortège, jusqu'à la porte, dans le même
+ordre et avec les mêmes honneurs qui l'avaient reçu en entrant.[50]
+
+[Note 50: Voir le _Journal_ et les _Relations_ des Jésuites, l'Histoire
+de l'Hôtel-Dieu de Québec, etc.]
+
+Toujours au son des cloches et au bruit des vivats de la population, le
+Vice-Roi remonta à cheval et se dirigea vers le château Saint-Louis.
+
+M. de Mésy, le gouverneur, n'était plus là pour l'y recevoir, étant mort
+quelques semaines auparavant, le septième jour de mai.
+
+Son humilité et sa charité pour les pauvres lui avaient fait demander
+d'être enterré avec eux dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu. On avait fait
+élever sur sa fosse une grande croix qu'on y voyait encore au temps où
+la Mère Juchereau de St. Ignace écrivait son _Histoire de l'Hôtel-Dieu
+de Québec,_ c'est-à-dire vers 1716.
+
+Du moins le vieux capitaine n'avait pas eu à subir l'affront de
+l'enquête que M. de Courcelles, le nouveau gouverneur qui n'était pas
+encore arrivé, était chargé de faire contre lui au sujet de ses
+différents avec le Conseil-Supérieur.
+
+A peine rendu au château du Fort, M. de Tracy dut recevoir la députation
+des notables de la ville, ainsi que celles des Hurons et des Algonquins
+qui se montrèrent des plus empressé à lui faire leur cour.
+
+Ces derniers accompagnèrent leurs compliments de présents à leur
+manière. M. de Tracy prit beaucoup de plaisir à leurs discours. Il leur
+répondit fort obligeamment par un interprète et leur promit de les
+secourir et de les protéger contre les Iroquois de tout son pouvoir, dès
+que les troupes attendues de France seraient toutes arrivées. Mais comme
+le reste du régiment pouvait tarder à venir, il promit aux Sauvages, nos
+alliés, de leur donner, sous peu de jours, un certain nombre d'hommes
+pris dans les huit compagnies déjà rendues à Québec, afin de commencer
+tout de suite à construire la série de forts que l'on voulait élever sur
+les bords de la rivière Richelieu, pour contenir les Iroquois dans leur
+pays.
+
+Quelques jours après, Mornac qui brûlait du désir de présenter ses
+hommages au Vice-Roi, mais qui avait prudemment attendu que le marquis
+fût remis de ses fatigues et, en conséquence mieux disposé à l'entendre,
+le chevalier du Portail de Mornac se faisait annoncer chez Monseigneur
+de Tracy.
+
+Il avait eu soin de se munir de tous ses papiers de famille, qui étaient
+restés dans sa valise, à l'hôtellerie du Baril-d'Or, et témoignaient de
+sa bonne vieille noblesse.
+
+C'était tout ce qui lui restait en héritage de ses aïeux, mais certes!
+c'était beaucoup pour lui.
+
+M. de Tracy reçut le chevalier gracieusement et voulut ouïr sur le champ
+les aventures de Mornac, dont on lui avait déjà parlé.
+
+Comme bien on le pense, le Gascon ne se fit pas prier et déploya dans
+son récit une verve et un entrain qui lui gagnèrent aussitôt la
+sympathie du Vice-Roi.
+
+--Je crois que je vais pouvoir vous être utile, lui dit M. de Tracy,
+lorsque le chevalier prit congé de lui.
+
+A quelques jours de là, Mornac, que le marquis avait fait mander par le
+capitaine des gardes, ne faisait qu'un bond du château Saint-Louis à la
+demeure de Mme Guillot.
+
+Quand on l'eut introduit auprès de Mlle de Richecourt, il s'écria
+joyeusement:
+
+--Victoire, belle cousine, victoire! Monseigneur vient de me nommer
+lieutenant à la place d'un officier de Carignan, mort durant la
+traversée!
+
+--Oh! quel bonheur pour nous deux, Robert! repartit Mlle de Richecourt
+dont la figure prit aussitôt le plus grand air de félicité.
+
+--Hélas! ma bonne Jeanne, un regret vient pourtant se glisser entre nous
+et cet heureux évènement. C'est que j'ai reçu l'ordre de partir demain
+matin avec ma compagnie pour aller commencer la construction des forts
+sur le Richelieu.
+
+--Ah!... et notre mariage...!
+
+--Retardé, ma pauvre amie, forcément retardé!
+
+--Encore!... Mon Dieu! Robert, que tous ces délais me semblent de
+mauvais augure! N'allez-vous pas courir maints dangers dans cette
+expédition? Et s'il allait vous arriver malheur. Ah! j'en mourrais!
+
+--Voyons! ma chère Jeanne, lui dit Mornac en pressant une main qu'on ne
+lui refusait plus maintenant, voyons mon amie, soyez raisonnable! Quels
+dangers puis-je coureur de la part des Iroquois, au milieu de ma
+compagnie de braves soldats qui ont guerroyé contre les Turcs et ont eu
+maille à partir avec des hommes autrement redoutables que ces moricauds
+de Sauvages. Loin de craindre, je me sens heureux d'aller me promener en
+triomphateur dans ces mêmes régions qui m'ont vu, l'an dernier, passer
+ignominieusement enchaîné comme un vil captif. Le blason des Mornac a
+reçu alors une tache qui ne peut être lavée que dans le sang iroquois.
+Soyez tranquille, ma bonne Jeanne. Vous me reverrez en deux ou trois
+mois, et alors...
+
+Un long baiser chaudement appliqué dans la petite main de Mademoiselle
+de Richecourt, compléta la phrase interrompue.
+
+Jeanne secoua la tête et dit tristement:
+
+--J'ai été si peu favorisée jusqu'aujourd'hui par le sort, qu'il me
+semble que la mauvaise fortune tient pour toujours son oeil jaloux sur
+moi, et que je ne dois m'attendre qu'à des mécomptes et des malheurs!
+
+Le lendemain, 23 juillet, toute la ville était encore en l'air. Drapeaux
+et musique en tête, quatre compagnies du régiment de Carignan, suivies
+d'une autre composée de volontaires que commandait le sieur de
+Repentigny, descendaient du château du Fort à la basse ville et
+défilaient, de la façon la plus martiale, au milieu de la population
+pressée sur leur passage.
+
+Un parti considérable de Hurons et d'Algonquins les accompagnait,
+arrivés à l'Anse-des-Mères tous s'arrêtèrent et l'embarquement commença.
+
+Plus d'un baiser, des centaines de chaleureuses poignées de main, furent
+échangés entre ceux qui restaient et ceux qui allaient partir.
+
+Vers les dix heures du matin, les troupes et les volontaires étaient
+embarqués sur de grands bateaux qui, sur le champ, mirent à la voile
+suivi d'une flottille de canots d'écorce montés par les Sauvages alliés.
+
+Les voiles se gonflèrent sous la pesanteur du vent, les avirons
+plongèrent ensemble de chaque côté des pirogues et la flottille
+s'ébranla.
+
+Sur le dernier bateau, debout près du grand mat, son large chapeau de
+feutre incliné sur l'oreille gauche, la plume au vent, le poing sur la
+hanche, un mouchoir noué à la garde de son épée qu'il élevait en l'air
+en le livrant à la brise, se tenait le chevalier de Mornac.
+
+Joncas et le Renard-Noir étaient assis à ses pieds sur un banc du
+bateau.
+
+A terre, debout sur un cran de roche, Mlle de Richecourt apparaissait
+isolée de la foule qui couvrait le rivage. Comme elle élevait le bras
+pour agiter son écharpe en signe d'adieu, son buste superbe hardiment
+cambrées détachait vivement du fond bleuâtre de l'eau.
+
+A l'apercevoir ainsi belle et attristée par le départ de son fiancé, les
+galants gentilshommes tout remplis de souvenirs mythologiques alors en
+vogue, la comparaient à Calypso, la splendide déesse, disant du haut des
+rochers de son île un éternel adieu à son amant Ulysse lorsque la haute
+mer va l'emporter loin d'elle.
+
+L'une après l'autre les embarcations poussées par le vent et la marée
+favorable, disparurent derrière le promontoire élevé du
+Cap-aux-Diamants.
+
+Le mouchoir de Mornac et l'écharpe de Mlle de Richecourt échangèrent un
+dernier signe d'intelligence... et les amants se trouvèrent seuls chacun
+de son côté; lui s'acheminant vers le sombre inconnu, elle se penchant
+sur soi-même pour se consumer en une longue et peut-être éternelle
+attente.
+
+La flottille avait déjà disparu depuis longtemps temps, que Jeanne
+restait encore immobile et les yeux fixés sur le haut du fleuve.
+
+La voix de Louis Jolliet la tira de ses tristes réflexions.
+
+--Désirez-vous monter maintenant à la haute ville? lui demandait le
+jeune homme.
+
+Jolliet lui offrit le bras qu'elle accepta comme celui d'un frère, et
+ils reprirent silencieusement le chemin de la haute ville.
+
+Au milieu de la monté, Jolliet, qui ne paraissait pas moins attristé que
+Mademoiselle de Richecourt, lui dit avec quelque hésitation:
+
+--J'ai, Mademoiselle, un service à vous demander.
+
+--Mais qu'est-ce donc? parlez? lui dit la jeune fille en sortant de sa
+rêverie.
+
+--Je vous prie de vouloir bien préparer ma mère à la nouvelle de mon
+entrée en religion. Dans quelque jours je serai chez les Jésuites.
+
+--Vous!
+
+--Oui, moi, répondit Jolliet avec tant de sanglots dans la voix que
+Jeanne comprit qu'il y avait quelque chose d'étrange dans cette brusque
+détermination.
+
+Elle regarda le jeune homme et vit que ses yeux étaient pleins de
+larmes.
+
+--Le monde est trop rempli de déceptions! murmura Jolliet
+
+--Au fait, pour moi je n'ai guère à m'en louer! repartit Mademoiselle de
+Richecourt. Mais vous, que parlez-vous de déceptions?
+
+Le jeune homme se garda bien de répondre, et ils disparurent derrière
+l'angle de la palissade du fort des Hurons: elle pensant à Mornac et
+déplorant les cruelle péripéties qui ne cessaient de traverser sa vie;
+lui pleurant sur son pauvre méconnu et sur sa chère jeunesse qu'il
+allait volontairement enfouir au cloître, loin du monde qui pourtant,
+naguère encore lui paraissait si beau.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXIII
+
+ LE DERNIER COMBAT
+
+
+Les troupes que nous avons vues partir de Québec pour remonter le
+fleuve, arrivèrent aux Trois-Rivières juste à temps pour délivrer cette
+place de la crainte des Iroquois qui étaient venus y faire leurs courses
+accoutumées et avaient déjà tué quelques habitants.
+
+Le vent contraire empêcha, pendant quelques jours, les troupes alliées
+de remonter le lac St. Pierre. Enfin le vent favorable ayant repris,
+l'expédition se remit en marche et débarqua, dans les premiers jours
+d'août, à l'embouchure de la rivière Richelieu. M. de Sorel, le
+commandant, avait pour mission de rebâtir le fort élevé à cet endroit
+par M. de Montmagny vingt-cinq années auparavant.
+
+L'on se mit à l'ouvrage sans perdre de temps afin de terminer les
+travaux au commencement de l'automne.
+
+La construction du fort alla merveilleusement, M. de Sorel sachant
+mettre au besoin la main à la cognée pour donner l'exemple à ses hommes.
+
+Pendant ce temps plusieurs autres compagnies du régiment de
+Carignan--elles venaient d'arriver de France avec le gouverneur M. de
+Courcelles et M. l'Intendant Talon--s'arrêtèrent en passant à
+l'embouchure du Richelieu, pour y saluer les amis, et, après une journée
+de repos remontèrent la rivière des Iroquois. M. de Chambly et le
+colonel de la Salières s'en allaient élever deux autres forts, l'un au
+pied des rapides de Chambly et l'autre trois lieues plus haut.
+
+On était au milieu de septembre et la construction du fort de Richelieu
+ou de Sorel était très-avancée. L'on n'avait pas été une seule fois
+inquiété par les Iroquois qu'on avait raison de croire retranchés chez
+eux dans la crainte que les Français n'allassent les y attaquer.
+
+Un soir que les travaux du jour étaient terminés et que chacun était
+retiré au dedans des retranchements en bois dont la charpente extérieure
+était achevée, M. de Sorel causait avec le chevalier de Mornac et
+quelques officiers près d'un grand feu qui flambait au milieu du fort.
+
+La nuit était sereine et le silence, au loin, n'était troublé que par le
+majestueux bruissement des larges eaux du fleuve et les cris nasillard
+des canards et des outardes sauvages dont les bandes nombreuses,
+arrivées depuis quelques jours des régions du golfe, se pour suivaient
+par les airs après avoir pris leurs ébats journaliers dans le dédale des
+îles du Richelieu.
+
+Agitée par la brise du soir la flamme du brasier secouait son panache
+éclatant par-dessus l'enceinte du fort, jetait de fauves lueurs sur les
+bois avoisinants et projetaient, par une éclaircie d'arbre, une longue
+traînée de lumière qui se répandait sur l'embouchure de Richelieu et
+s'en allait mourir au loin dans les eaux sombres.
+
+--Eh bien! Messieurs, disait M. de Sorel aux officiers, nous avons lieu
+d'être satisfaits, car j'espère que le fort sera terminé à la fin du
+mois.
+
+--Vous n'êtes pas le moins à louer de la prompte terminaison des
+travaux, dit Mornac.
+
+--Ce dont il faut se réjouir le plus, reprit M. de Sorel, c'est de
+n'avoir pas été dérangés par les Iroquois.
+
+--C'est en effet fort heureux que nous n'ayons pas eu ces moricauds dans
+les jambes; leur présence aurait beaucoup entravé les travaux.
+Cependant, pour ma part, je regrette qu'il ne s'en soit pas montrée
+quelque bande. J'ai certain différend à régler avec ces bandits pour la
+manière discourtoise dont ils m'ont traité l'an dernier.
+
+--Veuillez bien croire, mon cher chevalier que je ne serais guère fâché,
+au fond, de faire moi-même connaissance avec des guerriers qui sont la
+terreur de ce pays. Il me semble que des soldats de Carignan feraient
+voir beau jeu à des Sauvages! Pourtant je ne puis que me féliciter
+d'avoir terminé nos travaux sans avoir perdu un seul de mes hommes.
+
+En ce moment on entendit le qui-vive de la sentinelle qui veillait à la
+porte du fort.
+
+--France et Sorel! répondit de dehors une voix dont l'accent normand
+n'était pas inconnu à Mornac.
+
+Quelques instants après l'officier de service s'approcha du groupe dont
+faisait partie M. de Sorel, et dit au commandant que Joncas, le coureur
+des bois, désirait lui parler.
+
+--Qu'il vienne, dit M. de Sorel.
+
+Suivi du Renard-Noir le Canadien s'approcha.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le capitaine.
+
+--Il y a mon commandant, que le chef huron et moi en faisant dans les
+environs, notre battue de chaque soir, nous avons remarqué plusieurs
+pistes d'Iroquois.
+
+Un léger mouvement de surprise parcourut le groupe.
+
+--Sont-elles nombreuses?
+
+--L'obscurité est trop forte pour en bien déterminer le nombre. Nous
+n'avons pas osé faire de lumière de crainte d'être surpris par les
+ennemis. Pourtant nous sommes sûrs qu'ils sont au moins une trentaine.
+
+--Crois-tu qu'ils soient en ce moment près de nous?
+
+--Leurs pistes sont toutes fraîches. Ils ont du s'approcher, à une
+portée de pistolet, il n'y a pas une demi-heure. Mais apparemment qu'ils
+sont rentrés dans le bois; car nous avons fait le tour du fort sans
+rencontrer personne.
+
+--C'est bon! Officier de service?
+
+--Commandant...
+
+--Donnez d'ordre qu'on double les gardes à la porte et qu'on place une
+sentinelle à chacun des quatre bastions du fort. Faites ensuite charger
+les mousquets et les mettre en faisceaux, les mèches allumées. Que les
+hommes se couchent tout habillé pour être prêts en cas d'alerte!
+
+Trois heures après, à part les sentinelles qui veillaient, l'arme au
+bras, à la porte et aux quatre coins du fort, chacun dormait
+profondément.
+
+Le silence régnait sur les bois et le fleuve. De temps à autre l'on
+entendait pourtant le souffle discret du vent dans les feuilles, murmure
+léger comme un soupir de femme endormie.
+
+Le feu allumé au centre du fort avait beaucoup diminué d'intensité. La
+flamme allait s'abaissant toujours, et, de plus en plus dépourvue de
+vigueur à mesure qu'elle manquait d'aliments, elle s'affaissait par
+degré. Peu à peu elle tomba au-dessous du niveau des courtines du fort
+et ses lueurs cessèrent d'éclairer les arbres d'alentour et d'aller
+scintiller au loin sur les eaux.
+
+De haut panache qu'elles étaient d'abord les flammes ne furent bientôt
+plus que des aigrettes rouges que la brise faisait trembloter, jusqu'à
+ce qu'enfin, sur ces tisons à moitié carbonisés, l'on n'aperçût plus que
+de petites langues de feu qui léchaient doucement le bois, et
+disparaissaient pour se montrer encore l'instant d'après, comme ces
+feux-follets capricieux que l'on voit se jouer le soir au-dessus des
+marécages.
+
+Les gardes postées à la porte, et les sentinelles de trois des bastions,
+allaient et venaient sur le parapet pour ne pas se laisser saisir par la
+fraîcheur du soir.
+
+Seule dans le terre-plein du bastion de l'ouest, la sentinelle s'était
+arrêtée. Les deux mains sur la gueule de son arquebuse, les reins
+appuyés contre le rempart, dans l'angle flanqué, c'est à dire dans la
+partie la plus saillante du bastion, le soldat rêvait en laissant errer
+ses regards sur la forêt assombrie.
+
+A quoi songeait-il? A la patrie sans doute; à sa mère, à sa fiancée
+peut-être, qui, dans ce moment égrenaient probablement là-bas, à son
+intention, leur chapelet au coin du feu de leur chaumière.
+
+Comme son regard plongeait dans l'obscur fouillis d'arbres, à cinquante
+pieds du fort, il lui sembla tout à coup voir une ondulation du sol, sur
+une étendue assez considérable de terrain. Ce mouvement uniforme et peu
+prononcé ressemblait à celui de la poitrine d'une personne qui dort.
+
+Le soldat se frotta les yeux pour mieux voir. Mais l'obscurité était si
+épaisse qu'il ne put rien distinguer autre chose.
+
+Même il lui sembla que ce mouvement ne se produisait plus.
+
+Tandis qu'il se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque illusion
+d'optique, il était toujours appuyé sur le rempart, et tournait le dos à
+l'angle de l'épaule du bastion ainsi qu'à la courtine du fort.
+
+Pourtant si le soldat eût fait quelques pas dans le terre-plein vers la
+gorge du bastion, et qu'il se fût tant soit peu penché sur le rempart, à
+gauche, il eût vu, à l'extérieur du fort, un homme qui, s'accrochant
+dans les interstices des pièces de la charpente qu'on n'avait pas encore
+eu le temps de revêtir de planches unies, montait, montait doucement
+dans l'angle formé par la courtine et le flanc du bastion.
+
+Sa tête apparut par-dessus le rempart. Ses dents serrées mordaient la
+lame d'un long couteau à scalper.
+
+A mesure que ses pieds s'élevaient, l'homme courbait son visage et sa
+poitrine sur la partie supérieure du rempart qu'il enjamba doucement et
+sans être vu.
+
+Il se laissa glisser sans bruit jusqu'au parapet, et, silencieux comme
+une ombre, rampa vers la sentinelle.
+
+Le soldat qui croyait voir maintenant l'ondulation du sol recommencer et
+s'accentuer davantage en se rapprochant, pensa qu'il valait mieux donner
+l'alarme. Il soufflait sur sa mèche allumée afin d'en raviver la flamme,
+quand cinq doigts de fer tenaillèrent sa gorge. Puis il ressentit un
+coup violent à la poitrine et le froid horrible d'une lame d'acier qui
+lui perçait le coeur.
+
+La mère et la fiancée qui veillaient là-bas, au coin du feu, dans une
+chaumière de France, durent sentir à l'âme, en cet instant, une
+poignante douleur.
+
+Sans pousser un seul cri, le malheureux tomba mort.
+
+L'assassin lui ôta son mousquet et s'appuya, comme l'était auparavant la
+sentinelle, dans l'angle le plus avancé du bastion.
+
+Il se pencha quelque peu par-dessus le rempart et imita deux fois avec
+sa langue les stridulations de la sauterelle.
+
+Vingt, trente, quarante hommes lui apparurent au pied du bastion que les
+premiers arrivés se mirent à escalader sans le moindre bruit.
+
+Une dizaine de têtes surmontées de la houppe particulière aux Sauvages,
+se montraient déjà à l'affleurement du rempart, lorsque l'un de ceux qui
+montaient ainsi, en mettant la main dans un des interstices des poutres
+de l'escarpe, fit choir une tarière qu'un ouvrier y avait oubliée.
+L'instrument tomba la pointe la première en plein sur la tête de l'un
+des assiégeants qui attendaient en bas.
+
+Celui-là jeta un cri et s'affaissa sur le sol.
+
+La sentinelle qui montait la garde sur le bastion d'en face entendit ce
+bruit, épaula son arme et tira.
+
+Avec la détonation un hurlement épouvantable ébranla la forêt.
+
+C'était le cri de guerre de Griffe-d'Ours.
+
+Mornac, l'un des premiers à s'éveiller, reconnut ce redoutable signal de
+combat du chef agnier.
+
+--Aux armes! aux armes! criait-on de toutes parts.
+
+Les dix Iroquois qui avaient déjà escaladé le fort s'étaient rués en
+avant le tomohâk au poing.
+
+M. de Sorel et les officiers couchaient sous un appentis élevé au milieu
+d fort et tout près du feu. Comme ils s'élançaient tous au dehors, les
+Sauvages tombèrent, la hache levée, sur eux.
+
+Le petit groupe d'officiers rompit de trois pas pour éviter la première
+attaque.
+
+--A moi, Carignan! cria M. de Sorel d'une voix de tonnerre.
+
+Et sans attendre davantage, il chargea, avec les quelques officiers de
+la compagnie, les assaillants qui, surpris de cette brusque résistance
+reculèrent de quelques pas à leur tour.
+
+Les coups portaient mal au milieu des ténèbres.
+
+--Nous allons nous massacrer les uns les autres, si ce feu n'est pas
+rallumé! s'écria M. de Sorel entre deux estocades portées à un Sauvage
+qui le serrait de trop près.
+
+--Je m'en charge, dit Mornac. Il prit son élan pour bondir auprès du
+feu.
+
+Attendez-nous, monsieur! cria en arrière la grosse voix de Joncas, et
+laissez-moi faire!
+
+Le Canadien et son fidèle ami, le Renard-Noir, vinrent se placer de
+chaque côté du chevalier.
+
+Tous trois, tête baissée, s'élancèrent au milieu des assaillants qui
+s'interposaient entre et le feu.
+
+Leur élan fut irrésistible et il firent leur trouée.
+
+Pendant que Mornac et le Renard-Noir faisaient face aux ennemis, Joncas
+remua du pied les tisons encore ardents qui restaient, saisit un sapin
+sec qui se trouvait sur un amas de bois à brûler et le jeta sur le
+brasier.
+
+Les Iroquois comprirent que le feu qui allait éclairer le combat leur
+serait désavantageux, et tombèrent ensemble sur les trois braves.
+
+Le sapin s'embrasa tout d'un coup en jetant une éclatante lumière.
+
+Griffe-d'Ours reconnut Mornac, poussa un cri de rage et brandit son
+tomohâk.
+
+Le Gascon fit un saut de côté en portant une estocade en prime au chef
+iroquois. Mais celui-ci, d'un coup de revers de sa hache, cassa l'épée à
+quelques pouces de la garde.
+
+Mornac désarmé s'élança sur le Sauvage et lui arracha son tomohâk. Alors
+tous les deux se saisirent à bras le corps et roulèrent sur le sol.
+
+En ce moment les soldats et les Sauvages alliés, Hurons et Algonquins,
+arrivaient à la rescousse du commandant et se jetaient sur les
+assaillants, passant tous par-dessus Mornac et Griffe-d'Ours qui se
+déchiraient par terre avec leurs ongles et leurs dents.
+
+Le Renard-Noir et Joncas voulurent secourir le chevalier, mais le flot
+des soldats les rejeta en avant, au milieu de l'ardente mêlée.
+
+Les Iroquois qui avaient maintenant tous escaladé le fort, se trouvaient
+une quarantaine à l'intérieur des retranchements.
+
+M. de Sorel, à la tête des siens, charge avec furie.
+
+Pendant quelques minutes le combat est terrible.
+
+Les coups de crosses répondent aux coups de tomohâk, fendent les crânes,
+fracassent les membres. Le sang pleut partout. Animés par son odeur âcre
+les hommes deviennent féroces et hurlent comme des bêtes fauves qui
+s'entre-dévorent.
+
+Le Iroquois inférieurs en nombre, et qui avaient pensé prendre les
+Français par surprise--cela serait arrivé sans la chute de la
+tarière,--n'ont ni l'habitude ni la force de lutter longtemps en ligne
+rangée contre des soldats bien disciplinés.
+
+Aussi leur faut-il bientôt battre en retraite et laisser, contre leur
+coutume, leurs blessés et leurs morts au pouvoir de l'ennemi.
+
+Ils sautent par-dessus le rempart et disparaissent au milieu du bois.
+
+Griffe-d'Ours et Mornac en roulant alternativement l'un sur l'autre,
+n'avaient pu se saisir de leurs dagues et continuaient à
+s'entre-déchirer par terre à belle dents. Griffe-d'Ours vit la défaite
+et la fuite des siens. IL fit un suprême effort, renversa sous lui le
+chevalier, lui saisit les deux poignets d'une main, et de l'autre lui
+prit les cheveux à poignée et se mit à traîner Mornac réduit à
+l'impuissance, en gagnant le rempart dans un endroit désert et opposé
+à celui où tous les combattants s'étaient postés.
+
+Le Sauvage monta sur le parapet en soulevant Mornac pour l'entraîner en
+bas avec lui.
+
+Il enjambait déjà le rempart, lorsque le chevalier enroula ses jambes
+autour d'une pièce de bois qui gisait sur le parapet.
+
+--Sandious! grommela le Gascon, tu m'arracheras plutôt les bras duc
+corps, mais du moins mes jambes resteront ici!
+
+Griffe d'Ours tira de toutes ses forces. Mornac sentit les angles de la
+poutre lui entrer dans les chairs, mais ne bougea point.
+
+--Tu mourras ici, si tu le préfères, vociféra l'Iroquois, mais tu
+mourras!
+
+Il tira son couteau, se pencha sur Mornac et leva son arme. Mais il
+n'eut pas le temps de frapper; il se sentit saisir par derrière.
+
+Griffe-d'Ours lâcha Mornac et voulut sauter dans le fossé. Mais une main
+de fer le retenait à la gorge.
+
+Il brandit son couteau et frappa, en se retournant, son adversaire à la
+poitrine. Celui-ci chancela, mais tint bon.
+
+C'était le Renard-Noir.
+
+Griffe-d'Ours allait lui porter un second coup, lorsque Mornac, Joncas
+et trois Hurons se jetèrent sur le chef agnier qu'ils renversèrent sur
+le parapet.
+
+Pendant qu'ils s'efforçaient de le lier, Griffe-d'Ours accablait ses
+ennemis d'injures, et les mordaient comme un dogue enragé.
+
+Enfin on se rendit maître de lui et on le garrotta.
+
+--Êtes-vous blessé? demanda Joncas à Mornac.
+
+--Non, seulement quelques morsures de ce chien et bon nombre
+d'égratignures dont il ne paraîtra rien dans trois jours.
+
+--Et vous, chef? dit le Canadien au Renard-Noir.
+
+Celui-ci était appuyé sur la courtine. Il pressait de sa main gauche le
+côté droit de sa poitrine d'où l'on vit le sang couler.
+
+--Le couteau de l'Iroquois... répondit-il d'une voix émue.
+
+--Vite, le chirurgien! s'écria Mornac qui partit en courant.
+
+Les nôtres restaient maîtres du terrain.
+
+--Qu'on fasse une décharge générale! commanda M. de Sorel.
+
+Les soldats montèrent sur le parapet, épaulèrent leurs armes et firent
+feu de toutes parts.
+
+Cent éclairs entourèrent le sommet du fort comme une ceinture de feu.
+
+Les balles sifflèrent à travers les feuilles et parmi les branches des
+arbres, et l'on entendit les cris d'épouvante des fuyards qui
+s'enfonçaient au loin dans la forêt.
+
+On ranima le feu pour se reconnaître et compter les pertes.
+
+Outre la sentinelle que l'on trouva poignardée dans le bastion de
+l'ouest, deux soldats avaient été tués. Dix autres étaient blessés, mais
+légèrement.
+
+Quinze Iroquois étaient restés hors de combat au dedans du fort.
+
+Le reste de la nuit fut employé à panser les blessés et à se remettre
+des fatigues de la bataille.
+
+Au jour M. de Sorel, qui s'était retiré sous l'appentis, fut réveillé
+par l'officier de service. Celui-ci venait l'avertir que les Hurons et
+les Algonquins étaient en train de brûler le chef Iroquois.
+
+Le commandant se leva à la hâte et sortit. Il aperçut les Sauvages
+alliés groupés autour de Griffe-d'Ours, et occupés à le lier à un poteau
+qu'ils venaient de planter au milieu du fort.
+
+M. de Sorel s'approcha d'eux et les supplia de laisser vivre le chef
+iroquois.
+
+Les Sauvages gardèrent d'abord le silence et puis, sur le signal qu'en
+donna le Renard-Noir qui était assis sur une poutre, ils se mirent à
+murmurer.
+
+Le commandant voulut insister et leur représenter combien leur coutume
+était barbare à l'égard de leur prisonniers de guerre.
+
+Le Renard-Noir se leva, bien qu'avec peine, s'avança vers M. de Sorel et
+lui dit d'une voix creuse te tremblante:
+
+--Le capitaine blanc sait-il que cet homme--il montrait Griffe-d'Ours
+impassible--a massacré ma femme et six de mes fils? Ignores-tu que cet
+Iroquois à tué de ses propres mains les robes noires Echon et
+Achiendase?[51] Ne sais-tu pas qu'il a causé la ruine entière de ma
+nation? Et moi-même qui combattais pour vous la nuit dernières, il m'a
+frappé d'un coup mortel. Cet homme doit mourir!
+
+[Note 51: Les Pères Brébeuf et Lalemant.]
+
+--Il doit mourir! répétèrent les Sauvages alliés d'un ton qui
+n'admettait pas de réplique.
+
+Devant leur attitude décidée M. de Sorel vit bien qu'il fallait céder.
+
+Il n'aurait pas été prudent de se brouiller avec ces Sauvages.
+
+--Eh bien! s'écria-t-il, que son sang retombe sur vous; mais comme ce
+fort est la propriété du roi de France, et que mon maître ne permet pas
+de pareilles atrocités chez lui, emmenez le prisonnier hors des
+retranchements!
+
+Les Sauvages saisirent Griffe-d'Ours par les épaules et les pieds, et
+sortirent de l'enceinte.
+
+Le Renard-Noir se leva pour les suivre; mais ses forces le trahirent et
+il chancela.
+
+Joncas qui était à côté de lui l'empêcha de tomber et lui dit:
+
+--Pourquoi mon frère veut-il s'obstiner à rester debout? Le chirurgien a
+dit que vous en reviendriez peut-être en gardant un repos absolu.
+
+--L'homme aux petits couteaux ne sait pas ce qu'il dit. Je sens que je
+dois mourir avant que le soleil monte droit au-dessus des arbres. Et tu
+crois, visage pâle, que le chef huron voudra bien expirer couché sur le
+dos, comme une femme, tandis que son ennemi mortel palpitera sous le
+couteau de mes frères! Ah! tu ne peux point lire dans le coeur d'un vrai
+Huron si tu crois que le Renard-Noir n'aura pas la force d'aller voir le
+beau feu rouge manger les chairs et griller les os de la Main-Sanglante!
+
+Joncas essaya doucement de le faire asseoir; mais le Huron lui dit d'un
+air à fendre le coeur:
+
+--Seul ami qui me restes au monde, est-ce donc toi qui vas m'arracher le
+bonheur suprême de repaître mes yeux mourants de l'agonie du meurtrier
+de ma famille!...
+
+Le coureur des bois passa son bras derrière le dos du Sauvage, et, le
+soutenant ainsi, sortit du fort avec lui.
+
+L'astre du jour se levait radieux et poudroyait à travers les arbres.
+
+--Oh! le bon soleil! murmura le Renard-Noir, et que le dernier de mes
+jours est beau!
+
+Il y avait, à quelque pas du fort, un tertre d'une vingtaine de pieds de
+superficie et qui s'élevait de cinq ou six pieds au-dessus du niveau du
+sol. Cet endroit fut choisi pour le supplice.
+
+Tandis qu'on plantait un poteau sur cette petite éminence, le
+Renard-Noir dit aux Hurons:
+
+--Je désire scalper le prisonnier moi-même, ce sera la dernière
+chevelure que mes mains débiles enlèveront!
+
+Bien qu'on eût murmuré contre lui, lors des désastres de la nation, le
+chef huron vu sa bravoure et sa qualité de grand chef, jouissait encore
+d'une grande considération parmi les siens.
+
+On lui fit donc place en le regardant avec curiosité. Car l'état de
+faiblesse où il semblait être ne paraissait pas devoir lui permettre de
+scalper la victime.
+
+Le Renard-Noir parut faire un effort suprême et se dégagea du bras de
+Joncas qui l'avait toujours soutenu. Il fit trois pas vers
+Griffe-d'Ours, lui cerna la peau du crâne d'un coup de la pointe de son
+couteau à scalper, saisit la chevelure à deux mains et tira violemment
+dessus. Mais ses forces le trahirent et il s'affaissa à genoux auprès de
+sa victime.
+
+ON vit le sang couler à travers les bandages qui couvraient la blessure
+du Huron.
+
+Joncas s'avança pour le relever et l'entraîner à l'écart.
+
+Le Renard-Noir lui jeta un regard de reproche et se releva seul en
+chancelant.
+
+Le canadien le laissa faire.
+
+Le Huron appuya son pied gauche sur l'épaule de Griffe-d'Ours, raidit
+tous ses muscles et donna un coup terrible sur la chevelure qui lui
+resta dans les mains avec la peau du crâne toute dégouttante de sang.
+
+Mais, épuisé par cet effort et manquant tout à coup de point d'appui le
+chef huron tomba à la renverse.
+
+Joncas le reçut dans ses bras.
+
+Griffe-d'Ours ne poussa pas une plainte. On ne vit remuer aucun des
+muscles de son visage.
+
+Avec un mépris extrême il regarda le Huron et lui dit:
+
+--D'un seul coup de couteau la Main-Sanglante a tellement affaibli le
+bras du Huron qu'il ne lui reste pas plus de force qu'à celui d'une
+femme! Quand je scalpai Fleur-d'Étoile et tes file je leur enlevai la
+chevelure du premier coup!
+
+A ces horribles souvenirs le Renard-Noir sentit la rage brûler son
+coeur. Il fit un mouvement pour repousser Joncas et se jeter sur
+Griffe-d'Ours. Mais un éclair de réflexion le retint.
+
+--Non! murmura-t-il, je suis à bout de force et mourrais avant lui. Mon
+frère, dit-il à Joncas, assieds-moi sur cet arbre renversé que je voie
+tout.
+
+Le poteau était solidement planté sur le point culminant du tertre. On
+releva Griffe-d'Ours pour l'y attacher.
+
+Alors on commença à torturer le chef iroquois. Les uns lui coupaient des
+lambeaux de chair avec leurs couteaux ou lui désarticulaient les doigts,
+d'autres lui appliquaient des tisons sur ces plaies sanglantes. Celui-ci
+lui jetait des cendres chaudes dans les yeux ou lui ouvrait les
+mâchoires avec une lame de couteau pour lui faire entrer de force dans
+la bouche un charbon enflammé. Ceux-là promenaient par tout son corps
+des flambeaux allumés.
+
+Griffe-d'Ours impassible au milieu des tortures semblait désirer, au
+contraire, d'aiguillonner la rage de ses bourreaux.
+
+--Allez donc, chiens! disait-il avec un mépris écrasant, où avez-vous
+appris à tourmenter un guerrier? Vous n'y entendez rien! Oh! si vous
+m'aviez vu caresser vos parents, lorsque nous détruisîmes vos bourgades
+sur les bords du grand lac!
+
+Ces paroles redoublaient la frénésie des Hurons.
+
+Enfin, quand tout le corps du chef iroquois ne fut plus qu'une plaie
+vive, les Sauvages entassèrent du bois à ses pieds et mirent le feu au
+bûcher.
+
+Alors, on vit griller les chairs de Griffe-d'Ours et la graisse couler
+en grésillant sur son corps ensanglanté.
+
+A cette vue la figure du Renard-Noir brilla d'un éclair de bonheur. Et
+lui qui, tantôt, chancelait entre les bras de Joncas, dit avec
+ravissement:
+
+--Cela me réchauffe!
+
+Mais tout à coup le feu ayant monté entre le poteau et la victime, brûla
+les liens qui l'y retenaient attachée.
+
+Griffe-d'Ours tomba en plein au milieu des flammes.
+
+Un moment il y demeure affaissé
+
+On le croit mourant. Mais soudain il se redresse, saisit dans chacune de
+ses mains meurtries deux brandons enflammés, se lève et les lance au
+milieu des spectateurs ébahis.
+
+A peine revenus de leur étonnement ceux-ci lui jettent tous les
+projectiles qui leur tombent sous la main. Pierres, haches, tisons
+pleuvent sur lui. Il leur répond de même et repousse les assaillants qui
+veulent escalader le tertre.
+
+C'est une horrible lutte!
+
+En se baissant il glisse et tombe de nouveau dans le feu.
+
+Chacun se précipite sur lui pour le maintenir dans le brasier. Mais
+l'Iroquois se roule dans les flammes, se débarrasse de toute étreinte,
+bondit encore une fois sur ses pieds, et, armé de deux tisons enflammés,
+se jette tête baissée sur ses ennemis qui, épouvantés, fuient devant cet
+homme terrible.
+
+En poursuivant la cohue Griffe-d'Ours passa devant le Renard-Noir qui
+lui barra les jambes et le fit tomber.
+
+Les autres revinrent et se jetèrent sur le chef iroquois.
+
+Le Renard-Noir riait d'un rire muet.
+
+On maintint Griffe-d'ours à terre, et, en quatre coups de hache on lui
+coupa les pieds et les mains, et on le rejeta dans les flammes.
+
+Anéanti un instant par l'ébranlement nerveux que lui avait causé cette
+quadruple amputation, l'Iroquois resta sans bouger au milieu de brasier.
+
+Mais tout à coup, ô horreur! on vit ce corps mutilé déchiré, brûlé,
+s'agiter encore, se rouler sur lui-même et se soulever à demi sur ces
+tisons ardents; et là, montrant à nu son crâne sanglant, son corps
+incrusté de cendres chaudes et de charbons ardents qui sifflaient au
+contact des flots de sang que l'on voyait ruisseler sur tout son être,
+se traîner dans les flammes et cracher une dernière insulte sur ses
+bourreaux interdits.
+
+C'était épouvantable.[52]
+
+[Note 52: Cette scène paraît invraisemblable et, pourtant, elle n'est
+que la reproduction d'un épisode analogue raconté par le Père Jérôme
+Lalemant.]
+
+Un coup de feu partit du fort. Une balle siffla au milieu des Sauvages
+et s'en alla fracasser la tête de Griffe-d'Ours qui, cette fois, retomba
+sans vie.
+
+Surexcité par cette scène affreusement émouvante, le Renard-Noir s'était
+levé debout.
+
+Quand le projectile fit éclater la tête du chef iroquois, le Huron
+s'écria d'une vois tonnante:
+
+--Fleur-d'Étoile, et vous, ô mes enfants! je pois maintenant vous
+rejoindre dans le pays des ombres, car vous êtes enfin vengés!
+
+Un flot de sang lui jaillit par la bouche et il tomba roide mort.
+
+
+
+
+ ÉPILOGUE
+
+
+Six ans se sont écoulés, pendants lesquels la situation de la
+Nouvelle-France a tout à fait changé d'aspect.
+
+A la période d'affaissement que nous avons tâché de décrire en cet
+ouvrage, succédait un époque de renaissance et de prospérité. La colonie
+qui n'avait fait que languir auparavant sous la crainte continuelle des
+Iroquois, avait repris une vie nouvelle aussitôt l'arrivée du marquis de
+Tracy et de l'Intendant Talon.
+
+Dans l'automne de l'année qui suivit cette où l'on construisit les forts
+de Sainte-Thérèse, de Chambly et de Sorel, M. de Tracy qui voulait
+dompter la superbe des Agniers avait organisé contre eux une grande
+expédition qu'il tint, malgré son grand âge, à commander en personne. A
+la tête de six cents soldats, de six cents habitants, de cents sauvages
+hurons et algonquins, et de deux petites pièces de campagne, le Vice-Roi
+marcha contre les quatre bourgades d'Agnier. Jamais les Sauvages de
+l'Amérique du Nord n'avaient vu pareille armée. Aussi balaya-t-elle tout
+devant soi. Les quatre villages furent emportés, brûlés et rasés tout le
+pays environnant dévasté par les troupes, et les provisions de maïs, que
+ces Sauvages avaient en réserve, jetées dans la rivière Mohawk.
+
+La petite armée qui avait quitté Québec, le 14 septembre (1666), y était
+de retour au mois de novembre. Elle avait perdu peu de monde. Il paraît
+que le chevalier de Mornac--il s'était marié avec sa belle parente à la
+fin de l'année 1665--se distingua fort dans cette expédition contre
+Agnier où il avait autrefois souffert tant d'humiliations.
+
+Les Agniers furent frappés de terreur. Ils s'imaginaient sans cesse voir
+les Français entourer leurs villages. Par suite de la perte totale de
+leurs provisions, ils se virent périr quatre cents personnes. Aussi
+vinrent-ils supplier M. de Tracy de leur accorder la paix.
+
+Un grand traité fut conclu.
+
+Alors les colons purent s'occuper de la culture de leurs terres, et
+profiter des avantages que leur offrait un pays abondant en toutes
+choses et des plus fertiles.
+
+Comme il n'y avait plus rien à craindre des Iroquois, même dans les
+localités isolées, on vit aussitôt les villages s'élever et s'étendre
+sur les bords du Saint-Laurent, les forêts tomber et s'éloigner des
+habitations, les terres plus soigneusement cultivées produire de t
+très-abondantes récoltes.
+
+Grâce aux encouragements énergiques de M. Talon, l'agriculture fit de
+grands progrès. A part les grains ordinaires, on se mit à cultiver le
+lin et le chanvre avec succès.
+
+Le commerce ne fut pas plus négligé. L'Intendant qui projetait de relier
+le Canada avec les Antilles, par les relations commerciales, fit
+construire un bâtiment à Québec, en acheta un autre, et dès 1667, les
+envoya à la Martinique et à Saint-Domingue avec un chargement de morue,
+de saumon et d'aiguille salés, de pois, d'huiles, de bois merrain et de
+planches.
+
+La population prit aussi un accroissement rapide, grâce aux colons que
+le roi de France dirigeait sur le Canada. L'acquisition la plus
+précieuse que fit la colonie fut celle de quatre compagnies de Carignan
+qui s'établirent dans le pays, lorsque ce régiment fut rappelé en
+France. Elles furent choisies parmi celles dont les officiers et les
+soldats s'étaient mariés avec les filles des colons.
+
+Après avoir fidèlement accompli sa mission, M. de Tracy retourna en
+France dans l'année 1667, sur le vaisseau de guerre, le
+_Saint-Sébastien_, que le roi lui avait envoyé.
+
+Talon qui était passé en Europe en 1669, revint au Canada l'année
+suivante. Il resta dans le pays jusqu'à l'automne de 1672. Alors il
+quitta la colonie pour n'y plus revenir, ainsi que le gouverneur, M. de
+Courcelles, qui était remplacé par le comte de Frontenac, homme des plus
+énergiques, fort habile, et qui est une des plus belles figures de tous
+les gouverneurs qui se succédèrent, dans la Nouvelle-France, sous la
+domination française.
+
+Avant de quitter le Canada, M. Talon avait résolu d'éclaircir le mystère
+qui enveloppait le grand fleuve de l'ouest, que l'on savait vaguement se
+jeter dans les mers du sud.
+
+Pour cette découverte Talon avait choisi un homme doué de toutes les
+qualité nécessaires afin de conduire à bonne fin une entreprise aussi
+importante.
+
+On se souvient que Louis Jolliet, frappé au coeur dans ses plus chères
+espérances, s'était brusquement décidé de quitter le monde. Il entra en
+effet chez les Jésuites, en 1665.
+
+On voit par le Journal des Jésuites, que les premières thèses publiques
+sur la philosophie furent soutenues avec succès par les sieurs Louis
+Jolliet et Pierre de Francheville, en présence de Messieurs de Tracy, de
+Courcelles et Talon. «M. l'Intendant, entre autres y argumenta
+très-bien.»
+
+Dans le silence du cloître, à force d'étude et de macération, Jolliet
+essaya de tuer en soi le souvenir désespérant d'un amour méconnu. Mais,
+hélas! l'image de celle qu'il avait tant aimée était profondément gravée
+dans sa mémoire. Elle était toujours là devant lui. Au milieu des
+abstractions d'études acharnées, pendant les longues heures de prière et
+de méditation, son esprit qu'il s'efforçait d'isoler de toute
+préoccupation mondaine, pour l'élever jusqu'à Dieu, s'égarait dans les
+nuages de l'imagination, et poussé par un souffle inconnu se rabattait
+sur la terre, vaste champ semé d'illusions et de souffrances. Alors il
+revoyait passer, comme dans un songe, ces jours de jeunesse où il avait
+senti son coeur s'éveiller et battre de la vie orageuse des passions.
+Comme ces belles créatures, plutôt fées que femmes, qui effleurent nos
+fronts de leurs mystérieux baisers dans nos rêves de vingt ans, elle
+passait et repassait devant ses yeux avec tout le charme magnétique de
+sa superbe beauté. Mais elle, belle comme une madone et fière telle
+qu'une reine, le regardait à peine. Il courbait son front jusqu'à terre,
+pour sentir les plis frissonnants de sa robe de satin effleurer ses
+cheveux; et puis il se relevait afin de respirer les parfums qu'elle
+avait laissés derrière elle et qui flottaient sur son passage avec de
+célestes arômes. Une apparition cruelle venait alors brûler ses yeux.
+C'était bien elle encore qui revenait vers lui, mais cette fois elle
+n'était plus seule. Appuyée sur le bras d'un brillant gentilhomme, elle
+s'inclinait amoureusement, se penchait, s'appuyait sur ce homme qui lui
+souriait avec ce bonheur toujours un peu fat que donne la possession
+assurée.
+
+Oh! alors, le pauvre Jolliet, pour arrêter un sanglot prêt à éclater
+dans le silence de la chapelle, enfonçait ses ongles dans les chairs de
+sa poitrine, et, la prière finie, regagnait en chancelant la cellule
+étroite et le dur lit de sangle, où, après de longues heures d'insomnie
+et de larmes, il s'endormait d'un sommeil fiévreux pendant lequel les
+mêmes rêves qui l'avaient tour à tour ravi et affligé tandis qu'il était
+éveillé, le poursuivaient encore jusqu'à l'heure matinale du réveil.
+
+Après deux ans de cette vie de souffrance et de lutte morales, Jolliet
+eut la conviction bien acquise qu'il n'était pas appelé à l'état
+ecclésiastique. Et comme il n'avait encore reçu que les ordres mineurs
+il quitta l'habit.
+
+A cette nature ardente il fallait de l'action, la vie aventureuse, une
+succession d'événements sans cesse nouveaux. Il lui fallait l'espace. Il
+se mit à voyager dans ce vaste pays alors à peine exploré. Il remonta le
+grand fleuve, vogua sur les lacs, vastes mers endormies dans les terres
+vierges de la Nouvelle-France, s'enfonça dans les sombres forêts de
+l'ouest, alla s'asseoir sous le ouigouam des sauvages de ces contrées
+lointaines, vécut de leur vie nomade, apprit leur langue et s'en fit
+remarquer par son esprit vif et prudent ainsi que par son intrépidité.
+
+Avant de retourner en France, M. Talon qui connaissait les talents et
+les voyages de Jolliet, recommanda au comte de Frontenac de confier à ce
+jeune homme la mission périlleuse et hardie d'aller découvrir le grand
+fleuve de l'ouest dont on commençait à parler.
+
+Nous sommes au commencement de l'automne de l'année 1672 et nous entrons
+chez M. le chevalier Robert de Mornac, en son logis de la rue
+Saint-Louis, à Québec.
+
+Dans une grande salle, au fond de laquelle flambait un beau feu clair
+allumé dans la cheminée pour combattre l'humidité de la saison, se
+tenaient M. et Mme de Mornac et leurs trois enfants.
+
+Le chevalier qui pouvait avoir alors trente-cinq ans ne paraissait pas
+avoir vieilli. Seulement l'expression de sa physionomie était plus
+réfléchie. Ses mouvement avaient un peu perdu de cette allure bohême
+qu'ils avaient autrefois.
+
+Quant à sa femme qui devait avoir alors vingt-cinq ans, la maternité
+n'avait altéré en rien sa beauté. Au contraire celle-ci avait atteint
+son entier épanouissement, et les formes un peu grêles de la jeune fille
+avaient fait place aux contours plus harmonieusement arrondis de la
+femme.
+
+Sa figure n'avait rien perdu de son éclat: les lèvres conservaient toute
+la vivacité du carmin le plus pur, le sang de la jeunesse brillait
+toujours aussi vermeil sous l'épiderme velouté des joues. Seuls ses
+grands yeux noirs avaient un peu perdu de cette vivacité curieuse de la
+jeune fille, et leur regard avait maintenant une expression profonde,
+sérieuse et réservée que lui donnait l'expérience de la vie.
+
+Doués tous deux d'une nature ardente et d'une grande intelligence, les
+époux offraient le spectacle assez rare d'une union bien assortie.
+Confiants l'un dans l'autre, trouvant l'un chez l'autre ce fonds de
+dévouement et de tendresse qui existe toujours dans les belles
+organisations, assez fortunés pour n'avoir jamais à redouter d'être
+froissés tant soit peu par les étreintes de la gêne, il étaient aussi
+heureux qu'on le peut être ici-bas.
+
+Commodément assis dans un grand fauteuil, Mornac babillait avec ses
+enfants.
+
+L'aîné, beau garçon de cinq ans ressemblait, paraît-il, à son grand-père
+de Richecourt. Il était fièrement à cheval sur le genou droit du
+chevalier.
+
+Une charmante petite fille de trois ans était assise sur l'autre genou.
+Cette figure d'ange était la reproduction parfaite de celle de sa mère.
+Elle était si belle que son père ne pouvait s'empêcher de l'embrasser à
+chaque fois que son regard tombait sur elle.
+
+Quant au dernier, bambin de deux ans, plein de force et de pétulance,
+c'était tout le portrait du père. Lèvres minces, nez aquilin, il avait
+les traits distinctifs des Mornac. Après maints efforts et par de
+savantes manoeuvres il était parvenu, en se hissant sur le bras du
+fauteuil, à grimper sur l'épaule paternelle. Assis là fort à son aise,
+il enfonçait de temps à ses petits doigts roses entre les lèvres du
+chevalier qui feignait alors de le mordre, au grand plaisir de
+l'espiègle; ou bien encore il tirait, plus que de raison, les longues
+moustaches en croc de son père.
+
+Malgré les taquineries du plus jeune, le chevalier racontait aux deux
+aînés l'histoire de ses aventures avec les Iroquois; mais cette édition
+était tellement augmentée, amplifiée, embellie que Mme de Mornac, qui
+avait partagé ces aventures avec son mari, ne les reconnaissait presque
+plus. Aussi la jeune femme ne cachait-elle pas le sourire un peu moqueur
+que la verve toujours gasconne, de son mari attirait sur ses lèvres.
+
+L'on vint dire que M. Louis Jolliet désirait présenter, avant que de
+partir, ses hommages à Monsieur de à Madame de Mornac.
+
+--Faites entrer M. Jolliet, dit le chevalier en déposant, après une
+dernière caresse, ses enfants à terre.
+
+La porte s'ouvrit de nouveau et Jolliet entra.
+
+Mornac alla au devant de lui, et l'accueillit de la façon la plus
+cordiale.
+
+Jolliet salua profondément Mme de Mornac. Celle-ci lui offrant la main
+il la baisa galamment, comme c'était alors l'usage entre personnes
+intimes.
+
+Lorsque Jolliet releva la tête, ses joues étaient légèrement rougies par
+la chaleur que ce baiser avait fait monter à son visage.
+
+Mornac et sa femme, qui savaient que Jolliet était quelque peu timide,
+et qui ne s'étaient jamais doutés un instant de l'amour du jeune homme,
+crurent que c'était un reste de gêne qui le faisait rougir ainsi, et
+tous les deux rivalisèrent d'entrain pour le mettre à son aise.
+
+Il faut dire que Jolliet, qui avait d'abord passé deux ans chez les
+Jésuites, dans une entière réclusion, et qui avait ensuite voyagé la
+plus grande partie du temps, n'avait pas fait que de très-rares
+apparitions chez les deux époux.
+
+--J'ai appris aujourd'hui que Monseigneur le comte de Frontenac vous
+avait chargé d'un grand voyage d'exploration dans l'Ouest, dit Mornac.
+
+--Oui Monsieur le chevalier, je pars ce soir même pour le Montréal.
+
+--Si tôt! Pourquoi n'êtes-vous pas venu nous voir auparavant? Sous savez
+bien que vous avez plus d'un titre à vous croire de la famille.
+
+--Ah! voyez-vous, réplique Jolliet en s'inclinant, c'est que j'ai été
+complètement absorbé par mes préparatifs de voyage. Et rappelez-vous que
+je viens presque d'arriver des pays d'en haut et que je ne suis à Québec
+que depuis quelques jours. Le Gouverneur s'est décidé tout à coup à me
+confier cette mission, et comme je dois aller prendre le Père Marquette
+à Machillimakinac d'où nous nous mettrons en route de très-bonne heure
+au printemps, pour chercher le grand fleuve de l'Ouest, j'ai pensé qu'il
+fallait me dépêcher de partir d'ici cet automne, afin de remonter le
+Saint-Laurent et les lacs avant la saison rigoureuse de l'hiver.
+
+--Vous serez sans doute bien approvisionnés et accompagnés.
+
+--Nous prendrons nos provisions de bouche, du maïs et de la viande
+séchée, à Machillimakinac. Quant à l'argent, aux instruments et au
+papier nécessaires pour faire les cartes des endroits que nous
+visiterons et rédiger notre journal de voyage, le Gouverneur y a
+généreusement pourvu. Pour compagnons de voyage, outre le père
+Marquette, j'aurai cinq français, dont l'un n'est autre que notre brave
+Joncas que est toujours alerte et actif.
+
+--Madame votre mère doit être chagrine de vous voir repartir sitôt,
+remarqua Jeanne.
+
+--Oui, cette pauvre mère ne se fait guère à mes absences fréquentes et
+prolongées. Cependant, depuis qu'elle s'est remariée, je crains bien
+moins de m'éloigner d'elle.
+
+Jolliet faisait allusion au troisième mariage que sa mère avait
+contracté dans l'automne de l'année 1665 avec M. Martin Prévost.
+
+On causa quelque temps encore et puis Jolliet prit congé de ses hôtes.
+
+Il baisa une dernière fois la main blanche et potelée de Mme de Mornac,
+donna une bonne poignée de main au chevalier et sortit.
+
+Il avait le coeur gros.
+
+En regagnant son logis il se disait;
+
+--Je croyais pourtant, mon Dieu! que le temps, l'éloignement prolongé,
+la vie aventureuse que j'ai menée depuis quatre ans, avaient détruit mon
+amour pour cette femme. Hélas! je sens bien, au contraire, qu'il n'est
+pas mort et qu'il vivra toujours au fond de mon âme! Et elle est sacrée
+pour moi! Elle appartient à un autre homme qui est mon ami! Enfin! comme
+je me le suis dit souvent, c'était la seule femme que je pouvais aimer;
+elle ne peut être à moi, je renonce donc à l'amour pour ne plus songer
+qu'à la gloire! Oui, à la gloire d'attacher mon nom roturier à quelque
+noble entreprise qui me vaudra les honneurs du respect de la postérité.
+Déjà la renommés semble me sourire puisque l'on daigne me confier à moi,
+jeune homme, une mission qui demande le savoir et l'expérience de l'âge
+mûr. N'importe! si la gloire a coûté aussi cher à ceux qui l'ont
+obtenue, ils ont dû bien souffrir!
+
+Pauvre Jolliet! tu pressentais donc que la renommée ne s'acquiert
+ici-bas qu'aux prix d'innombrables souffrances!
+
+O vous tous qui fûtes grands sur terre, inventeurs, capitaines,
+découvreurs, poètes, artistes renommés, venez donc dire à ceux qui
+contemplent froidement vos chefs-d'oeuvre, sans rien connaître de
+l'atroce douleur qui précède et accompagne les enfantements du génie,
+venez donc leur compter les larmes que ces nobles enfants de votre âme
+vous ont coûtées!
+
+Quiconque connaît votre histoire sait combien votre organisation, toute
+nerveuse et sensitive, vous porte à souffrir. A peine votre intelligence
+a-t-elle pressenti la vie, que votre âme, née pour les grandes
+conceptions, déjà se prend à soupirer après l'idéal, à désirer l'infini.
+
+Presque tous, alors que votre coeur frissonnant d'une exubérance de vie
+demandait à l'amour d'accueillir le trop plein de cette bouillante sève
+intellectuelle que vous sentiez s'agiter dans votre être tout entier,
+presque tous vous vous êtes affaissés à vingt ans sous l'immense douleur
+d'un amour déçu. Oui, frappés en plein coeur par le gantelet de fer du
+désespoir, atrocement blessés dans la partie la plus sensible de
+vous-mêmes, voue êtes tombé sanglants, mourants presque, sur cette
+impassible terre qui, depuis que Dieu la lança dans l'espace a tant bu
+de larmes et de sang! Éperdus de douleur, palpitants de souffrance, vous
+êtes restés là, plus ou moins longtemps selon la violence et la
+soudaineté du choc et la force de votre organisation, anéantis par cette
+blessure quasi-mortelle. Longtemps même, quelquefois, vous vous êtes
+traînés endoloris dans le rude sentier de votre jeunesse désenchantée,
+heurtant vos pieds meurtris contre toutes les aspérités de la route,
+laissant tomber, sur chaque buisson d'épines qui la bordent toutes les
+larmes de vos yeux et le sang le plus riche de vos veines; jusqu'à ce
+qu'un jour, ranimés par cette vigueur généreuse du jeune âge, vous avez
+senti votre corps se redresser, vos pas se raffermir et votre tête se
+relever fièrement vers le ciel.
+
+Vous étiez guéris, hélas! de la douloureuse blessure de l'amour, et le
+sourire amer arrêté sur votre lèvre pâle en témoignait assez! Alors dans
+un transport de réaction enthousiaste, sentant frémir en vous le souffle
+du génie, attirés par cet abîme d'aspirations dont vous ressentiez sans
+cesse l'attraction puissante, vous vous êtes écriés:
+
+--A moi la gloire!
+
+Malheureux! les cicatrices de vos blessures saignaient encore et vous
+alliez courtiser une autre femme! Car ne saviez-vous pas que la gloire
+est femme, elle aussi? Ignoriez-vous que la séduisante fée cache sous
+ses caresses autant de coquette perfidie, le même raffinement de cruauté
+que cette belle fille d'Eve qui venait de flétrir et d'effeuiller en
+riant les plus belles fleurs de votre jeunesse.
+
+Non, vous n'en aviez pas conscience, ou si vous le saviez, vous avez
+choisi la renommée comme le seul mal digne de vous tuer!
+
+Ah! la gloire! si l'on connaissait comme elle sait bien torturer ses
+amants, courrait-on avec autant d'ardeur après elle?...
+
+O nous qui lisons les oeuvres des poètes, que nous laissons bercer par
+les harmonies ravissantes d'un grand compositeur, nous qui envions leur
+génie, savons-nous combien il faut de larmes pour faire surnager un beau
+vers, et pouvons-nous entendre les sanglots déchirants de l'artiste se
+plaindre dans chacune de ces phrases musicales qui nous font rêver au
+ciel?
+
+________________________________________________________________________
+
+Dix mois plus tard, Jolliet, en découvrant le Mississipi, attachait à
+son nom l'immortalité.
+
+
+
+
+
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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