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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19228-8.txt b/19228-8.txt new file mode 100644 index 0000000..bc07696 --- /dev/null +++ b/19228-8.txt @@ -0,0 +1,3519 @@ +The Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Périclès + Tragédie + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 9, 2006 [EBook #19228] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 5 + Le roi Lear--Cymbeline. + La méchante femme mise à la raison. + Peines d'amour perdues--Périclès + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ========================================================== + + + + + PÉRICLÈS + + TRAGÉDIE + + + + +NOTICE SUR PÉRICLÈS + + +Si cette étrange tragédie doit être rangée parmi les productions de +Shakspeare[1], il est incontestable qu'elle appartient, et à la jeunesse +du poëte, et à l'enfance de l'art. Malone ne croit pas qu'il existe en +anglais une pièce plus incorrecte, plus défectueuse, et par la +versification, et par l'invraisemblance du plan général. Le héros, vrai +coureur d'aventures, voyage continuellement. Un acte entier se passe +dans un mauvais lieu, etc., etc.; il est même une scène qui indigne +tellement un commentateur (je crois que c'est Steevens), qu'il déclare +qu'un des personnages mériterait le fouet, et que l'autre, tout roi +qu'il est, devrait être renvoyé dans les coulisses à coups de pied. Il +est nécessaire cependant pour l'histoire de l'art de faire connaître ses +premiers efforts, et, pour l'histoire du goût, d'apprécier ces ébauches +informes qui étaient applaudies chaque soir, dans leur temps, et +imprimées in-4°, comme _Périclès_, avec le titre d'_admirable tragédie_. +On se demandera peut-être aussi comment, dans ces époques arriérées où +une grange servait souvent de salle, on pouvait représenter des pièces +d'une exécution aussi difficile que _Périclès_, dont la plus grande +partie du dernier acte se passe en pleine mer et sur des vaisseaux. Les +machinistes de notre opéra moderne seraient peut-être eux-mêmes +embarrassés pour figurer la scène où le développement de l'action +transporte ses personnages. Il faut croire que l'imagination +complaisante du spectateur se prêtait à la licence du poëte, et voyait +sur le théâtre ce qui n'y existait pas: mer, vaisseaux, palais, forêts, +etc. + +[Note 1: Le docteur Malone, qui avait d'abord été d'un avis contraire, +avoue que M. Steevens a eu raison de maintenir que _Périclès_ a été +seulement revu et corrigé par Shakspeare. Plusieurs scènes entières sont +évidemment de lui.] + +L'histoire sur laquelle est fondée la tragédie de _Périclès_, dit +Malone, auquel nous empruntons ces détails, est d'une antiquité reculée; +on la trouve dans un livre jadis très-populaire, intitulé _Gesta +Romanorum_, écrit, à ce qu'on suppose, il y a plus de cinq cents ans; +elle est également racontée par le vieux Gower, dans sa _Confessio +amantis_, livre VIII. Il existe en français un ancien roman sur le même +sujet, intitulé _le roi Apollyn de Thyr_, par Robert Copland. Mais +puisque l'auteur de _Périclès_ a introduit Gower dans sa pièce, il est +tout naturel de penser qu'il a suivi surtout l'ouvrage de ce poëte dont +il a même évidemment emprunté plusieurs expressions. + +Steevens cite plusieurs autres histoires de Périclès, tantôt appelé roi, +tantôt prince, et plus souvent Apollonius que Périclès: nous ne +donnerons que les titres de trois traductions françaises, en faisant +observer qu'une histoire si populaire se recommandait d'elle-même aux +poëtes dramatiques. + +1° _La chronique d'Apollyn, roy de Thyr_, in-4°. Genève, sans date. + +2° _Plaisante et agréable histoire d'Apollonius, prince de Tyr, en +Afrique, et roi d'Antioche, traduit par Gilles Corozet_, in-8°, Paris, +1530. + +3° Dans le septième volume des _Histoires tragiques_ de François +Belleforêt: _Accidents divers advenus à Apollonie, roy des Tyriens; ses +malheurs sur mer, ses pertes de femme et fille, et la fin heureuse de +tous ensemble_. + + + + +PERSONNAGES + +ANTIOCHUS, roi d'Antioche. +PÉRICLÈS, prince de Tyr. +HÉLICANUS, | seigneurs de Tyr. +ESCANÈS, | +SIMONIDE, roi de Pentapolis[2]. +CLÉON, gouverneur de Tharse. +LYSIMAQUE, gouverneur de Mitylène. +CÉRIMON, seigneur d'Éphèse. +THALIARD, seigneur d'Antioche. +PHILÉMON, valet de Cérimon. +LÉONIN, valet de Dionysa. +UN MARÉCHAL. +UN ENTREMETTEUR et SA FEMME. +BOULT, leur valet. +GOWER, personnage du choeur. +LA FILLE D'ANTIOCHUS. +THAISA, fille de Simonide. +DIONYSA, femme de Cléon. +MARINA, fille de Périclès et de Thaïsa. +LYCHORIDA, nourrice de Marina. +DIANA. + +[Note 2: Ville imaginaire.] + +Seigneurs, dames, chevaliers, gentilshommes, marins, pirates, pêcheurs, +messagers, etc. + +La scène se passe dans diverses contrées. + + + + + ACTE PREMIER + + +Devant le palais d'Antiochus.--Des têtes sont disposées sur les +remparts. + +_Entre_ GOWER. + + +GOWER.--Le vieux Gower renaît de ses cendres pour répéter une ancienne +histoire; se soumettant de nouveau aux infirmités de l'homme pour +charmer vos oreilles, et amuser vos yeux. Ce sujet fut jadis chanté la +veille des fêtes: des seigneurs et des dames le lisaient alors comme +récréation: son but est de rendre le monde plus vertueux; _et quo +antiquius eo metius_. Si vous, qui êtes nés dans ces temps modernes où +l'esprit est plus cultivé, vous acceptiez mes vers, si le chant d'un +vieillard pouvait vous donner quelque plaisir, je désirerais jouir +encore de la vie pour la consumer pour vous, comme la flamme d'une +torche. + +La ville que vous voyez fut bâtie par Antiochus le Grand, pour être sa +capitale; c'est la plus belle cité de la Syrie. (Je répète ce que dit +mon auteur.) Ce monarque prit une épouse qui en mourant laissa une fille +si aimable, si gracieuse, et si belle, qu'il semblait que le ciel l'eût +comblée de tous ses dons. Le père conçut de l'amour pour elle, et la +provoqua à l'inceste. Père coupable! engager son enfant à faire le mal, +c'est ce que nul ne devrait faire. La longue habitude leur persuada que +ce qu'ils avaient commencé n'était pas un péché. La beauté de cette +fille criminelle fit accourir plusieurs princes pour la demander en +mariage et jouir de ses charmes. Pour la garder et éloigner d'elle les +autres hommes, le père déclara, par une loi, que celui qui la voudrait +pour sa femme devinerait une énigme sous peine de la vie. Plusieurs +prétendants moururent pour elle, comme l'attestent les têtes exposées à +vos regards: ce qui suit va être soumis au jugement de vos yeux, et je +leur demande de l'indulgence pour ce spectacle. + +(Il sort.) + + +SCÈNE I + +Antioche.--Appartement du palais. + +ANTIOCHUS _entre avec_ PÉRICLÈS _et sa suite_. + + +ANTIOCHUS.--Jeune prince de Tyr, vous êtes instruit du danger de ce que +vous osez entreprendre. + +PÉRICLÈS.--Oui, Antiochus, et mon âme, enhardie par la gloire qui +l'attend, compte pour rien la mort que je risque. + +(Musique.) + +ANTIOCHUS.--Amenez notre fille, parée comme une fiancée, et digne des +embrassements de Jupiter lui-même. A sa naissance (où présida Lucine), +la nature la combla de ses dons; et toutes les planètes s'assemblèrent +pour réunir en elle leurs différentes perfections. + +(Entre la fille d'Antiochus.) + +PÉRICLÈS.--Voyez-la venir, parée comme le printemps. Les grâces sont ses +sujettes, et sa pensée, reine des vertus, dispense la gloire aux +mortels. Son visage est le livre des louanges, où l'on ne lit que de +rares plaisirs, comme si le chagrin en était expulsé pour toujours, et +que la colère farouche ne pût jamais être la compagne de sa douceur. O +vous, dieux qui me créâtes homme et sujet de l'amour, vous qui avez +allumé dans mon sein le désir de goûter le fruit de cet arbre céleste ou +de mourir dans l'aventure, soyez mes soutiens; fils et serviteur de vos +volontés, que je puisse obtenir cette félicité infinie. + +ANTIOCHUS.--Prince Périclès.... + +PÉRICLÈS.--Qui voudrais être fils du grand Antiochus. + +ANTIOCHUS.--Devant toi est cette belle Hespéride avec ses fruits d'or +qu'il est dangereux de toucher, car des dragons qui donnent la mort sont +là pour t'effrayer. Son visage, comme le ciel, t'invite à contempler une +gloire inestimable à laquelle le mérite seul peut prétendre, tandis que +tout ton corps doit mourir par l'imprudence de ton oeil, si le mérite te +manque. Ces princes jadis fameux, amenés ici comme toi par la renommée, +et rendus hardis par le désir, avec leur langue muette et leurs pâles +visages qui n'ont d'autres linceuls que ce champ d'étoiles, +t'avertissent qu'ils ont péri martyrs dans la guerre de Cupidon. Leurs +joues mortes te dissuadent de te jeter dans le piège inévitable de la +mort. + +PÉRICLÈS.--Antiochus, je te remercie: tu as appris à ma nature mortelle +à se connaître et tu prépares mon corps à ce qu'il sera un jour, par la +vue de ces objets hideux. Car le souvenir de la mort devrait être comme +un miroir qui nous fait voir que la vie n'est qu'un souffle: s'y fier +est une erreur. Je ferai donc mon testament; et comme font ces malades +qui connaissent le monde, voient le ciel, mais qui, sentant la douleur, +ne tiennent plus comme autrefois aux plaisirs de ce monde. Je te lègue +donc une heureuse paix à toi et à tous les hommes vertueux, comme +devraient l'être tous les princes: je laisse mes richesses à la terre +d'où elles sont sorties.--Et à vous (_à la fille d'Antiochus_) la pure +flamme de mon amour.--Ainsi préparé au voyage de la vie ou de la mort, +j'attends le coup fatal, Antiochus, et je méprise tous tes avis. + +ANTIOCHUS.--Lis donc cette énigme: si tu ne l'expliques pas, la loi veut +que tu périsses comme ceux qui sont devant toi. + +LA FILLE D'ANTIOCHUS.--En tout, sauf en cela, puisses-tu être heureux! +En tout, sauf en cela, je te souhaite du bonheur. + +PÉRICLÈS.--Comme un vaillant champion, j'entre dans la lice, et je ne +demande conseil qu'à ma fidélité et à mon courage. + +(Il lit l'énigme.) + + Je ne suis pas une vipère, et cependant je me nourris + De la chair de la mère qui m'engendra: + Je cherchai un époux, et dans ma recherche + Je le trouvai dans un père. + Il est père, fils et tendre époux; + Moi, je suis mère, femme, et cependant sa fille. + Comment toutes ces choses peuvent-elles être en deux personnes? + Si tu veux vivre, devine-le. + +Triste alternative de cette dernière ligne! Mais, ô vous, puissances qui +avez donné au ciel d'innombrables yeux pour voir les actions des hommes, +pourquoi n'obscurcissent-ils pas sans cesse leurs regards, si ce que je +viens de lire en pâlissant est véritable? (_Il prend la main de la +princesse_.) Beau cristal de lumière, je vous aimais et vous aimerais +encore si cette noble cassette ne contenait pas le crime; mais je dois +vous dire....--Ah! mes pensées se révoltent, car il n'est pas honnête +homme celui qui, sachant que le crime est en dedans, touche la porte. +Vous êtes une belle viole, et vos sens en sont les cordes. Touchée par +une main légitime, votre harmonie ferait abaisser les cieux et rendrait +les dieux attentifs. Mais touchée avant votre temps, c'est l'enfer seul +que vos sons discordants réjouissent.--En bonne conscience... je renonce +à vous. + +ANTIOCHUS.--Prince Périclès, ne la touchez pas, sous peine de perdre la +vie. C'est un point aussi dangereux pour vous que le reste. D'après +notre loi, votre temps est expiré: ou devinez, ou subissez votre +sentence. + +PÉRICLÈS.--Grand roi, peu de personnes aiment à entendre citer les +crimes qu'ils aiment à commettre; ce serait vous outrager que de +m'expliquer davantage. Celui qui a le registre de tout ce que font les +monarques agit plus sûrement en le tenant fermé qu'ouvert. Là, le vice +qu'on dénonce est comme le vent errant, qui, pour se répandre au loin, +jette de la poussière aux yeux des hommes, et la fin de cela c'est que +le vent passe, et que la vue malade s'éclaircit. Arrêter le vent leur +serait funeste. La taupe aveugle pousse des monticules arrondis vers le +ciel, pour dire que la terre est opprimée par les crimes de l'homme; le +pauvre animal est puni de mort pour cela. Les rois sont les dieux de la +terre. Dans le vice, leur volonté est leur loi. Si Jupiter s'égare, qui +osera dire que Jupiter fait le mal? Il suffit que vous sachiez... Et il +convient d'étouffer ce qui deviendrait pire encore, si on le +connaissait. Chacun aime le sein qui le nourrit; permettez à ma langue +d'aimer ma tête. + +ANTIOCHUS, à _part_.--Que n'ai-je sa tête en mon pouvoir? Il a trouvé le +sens de l'énigme.--Mais je vais user de ruse avec lui. (_Haut_.) Jeune +prince de Tyr, quoique, par la teneur de notre édit sévère, votre +explication étant fausse, nous puissions procéder à votre supplice, +cependant l'espérance que nous inspire votre belle jeunesse nous fait +prendre une autre résolution. Nous vous accordons encore quarante jours +de répit. Si au bout de ce terme notre secret est connu, cette clémence +prouvera le plaisir que nous aurons à vous agréer pour notre fils. +Jusqu'alors vous serez traité comme il convient à notre honneur et à +votre mérite. + +(Antiochus sort avec sa fille et sa suite.) + +PÉRICLÈS.--Comme la courtoisie voudrait déguiser le crime! Tout ce que +je vois n'est que l'acte d'un hypocrite qui n'a de bon que ce qu'il +laisse voir au dehors. S'il était vrai que j'eusse mal interprété +l'énigme, tu ne serais pas assez coupable pour te livrer à l'inceste: +tandis que tu es à la fois un père et un fils par ton coupable commerce +avec ton enfant qui devait faire la joie d'un époux et non d'un père, ta +fille ne serait pas condamnée à dévorer la chair de sa mère, en +souillant la couche maternelle. Ils sont comme deux serpents qui, en se +nourrissant des plus douces fleurs, n'en retirent que venin. Antiochus, +adieu! La sagesse me dit que ceux qui ne rougissent pas d'actions plus +noires que la nuit ne négligeront rien pour les dérober à la lumière! Un +crime, je le sais, en provoque un autre. Le meurtre suit de près la +luxure, comme la flamme la fumée. Le crime tient dans sa main la +trahison, le poison et un bouclier pour écarter la honte. De peur que ma +vie ne soit sacrifiée à votre honneur, je veux éviter le danger par la +fuite. + +(Il sort.) + +(Antiochus rentre.) + +ANTIOCHUS.--Il a trouvé le mot de l'énigme, il trouvera la mort. Il ne +faut pas le laisser vivre pour proclamer mon infamie et pour dire au +monde le crime révoltant qu'a commis Antiochus. Que ce prince meure +donc, et que sa mort sauve mon honneur. Holà! quelqu'un! + +(Thaliard entre.) + +THALIARD.--Votre Majesté m'appelle-t-elle? + +ANTIOCHUS.--Thaliard, tu es de ma maison et le confident des secrets de +mon coeur: ta fidélité fera ton avancement.--Thaliard, voici du poison +et voici de l'or; nous haïssons le prince de Tyr, et tu dois le tuer. Il +ne t'appartient pas de demander le motif de cet ordre. Dis-moi, cela +suffit-il? + +THALIARD.--Sire, cela suffit. + +(Entre un messager.) + +ANTIOCHUS.--Un instant! reprends haleine, et dis-nous pourquoi tu te +hâtes tant. + +LE MESSAGER.--Sire, le prince Périclès a pris la fuite. + +(Il sort.) + +ANTIOCHUS.--Si tu veux vivre, vole après lui, et, comme un trait lancé +par un archer habile, atteins le but que ton oeil a visé. Ne reviens que +pour nous dire: Le prince Périclès est mort. + +THALIARD.--Seigneur, si je puis le voir seulement à la portée de mon +pistolet, je le tiens pour mort. Adieu donc. + +(Il sort.) + +ANTIOCHUS.--Thaliard, adieu; jusqu'à ce que Périclès soit mort, mon +coeur ne pourra secourir ma tête. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +Tyr.--Un appartement du palais. + +PÉRICLÈS, HÉLICANUS _et autres seigneurs_. + + +PÉRICLÈS.--Que personne ne nous interrompe. Pourquoi ce poids accablant +de pensées? Triste compagne, la sombre mélancolie est chez moi une chose +si habituelle qu'il n'est aucune heure du glorieux jour ou de la nuit +paisible (tombe où devrait dormir tout chagrin) qui puisse m'apporter le +repos. Ici les plaisirs courtisent mes yeux, et mes yeux les évitent, et +le danger que je craignais est près d'Antiochus dont le bras semble trop +court pour m'atteindre ici. Ni le plaisir ne peut ici charmer mon âme, +ni l'éloignement du péril ne peut me consoler. Telles sont ces passions +qui, nées d'une fatale terreur, sont entretenues par l'inquiétude. Ce +qui n'était jadis qu'une crainte de ce qui pouvait arriver s'est changé +en précaution contre ce qui peut arriver encore. Voilà ma position. Le +grand Antiochus (contre lequel je ne puis lutter, puisque vouloir et +agir sont pour lui même chose) croira que je parlerai lors même que je +lui jurerai de garder le silence. Il ne me servira guère de lui dire que +je l'honore, s'il soupçonne que je puis le déshonorer; il fera tout pour +étouffer la voix qui pourrait le faire rougir; il couvrira la contrée de +troupes ennemies et déploiera un si terrible appareil de guerre que mes +États perdront tout courage; mes soldats seront vaincus avant de +combattre, et mes sujets punis d'une offense qu'ils n'ont pas commise. +C'est mon inquiétude pour eux et non une crainte égoïste (je ne suis que +comme la cime des arbres qui protège les racines qui l'avoisinent), qui +fait languir mon corps et mon âme. Je suis puni même avant qu'Antiochus +m'ait attaqué. + +PREMIER SEIGNEUR.--Que la joie et le bonheur consolent votre auguste +coeur. + +SECOND SEIGNEUR.--Conservez la paix dans votre coeur jusqu'à votre +retour. + +HÉLICANUS.--Silence, silence, seigneurs, et laissez parler l'expérience. +Ils abusent le roi, ceux qui le flattent. La flatterie est le soufflet +qui enfle le crime. Celui qu'on flatte n'est qu'une étincelle à laquelle +le souffle de la flatterie donne la chaleur et la flamme, tandis que les +remontrances respectueuses conviennent aux rois; car ils sont hommes, et +peuvent se tromper. Quand le seigneur Câlin vous annonce la paix il vous +flatte, et déclare la guerre à votre roi. Prince, pardonnez-moi, ou +flattez-moi si vous voulez, mais je ne puis me mettre beaucoup plus bas +que mes genoux. + +PÉRICLÈS.--Laissez-nous tous; mais allez visiter le port pour examiner +nos vaisseaux et nos munitions, et puis revenez. (_Les seigneurs +sortent_.)--Hélicanus, toi, tu m'as ému. Que vois-tu sur mon front? + +HÉLICANUS.--Un air chagrin, seigneur redoutable. + +PÉRICLÈS.--Si le front courroucé des princes est si redouté, comment +as-tu osé allumer la colère sur le mien? + +HÉLICANUS.--Comment les plantes osent-elles regarder le ciel qui les +nourrit? + +PÉRICLÈS.--Tu sais que je suis maître de ta vie. + +HÉLICANUS, _fléchissant le genou_.--J'ai moi-même aiguisé la hache, vous +n'avez plus qu'à frapper. + +PÉRICLÈS.--Lève-toi; je t'en prie, lève-toi; assieds-toi. Tu n'es pas un +flatteur, je t'en remercie; et que le ciel préserve les rois de fermer +l'oreille à ceux qui leur révèlent leurs fautes. Digne conseiller et +serviteur d'un prince, toi qui, par ta sagesse, rends le prince sujet, +que veux-tu que je fasse? + +HÉLICANUS.--Supportez avec patience les maux que vous vous attirez +vous-même. + +PÉRICLÈS.--Tu parles comme un médecin. Hélicanus, tu me donnes une +potion que tu tremblerais de recevoir toi-même. Écoute-moi donc: je fus +à Antioche, où, comme tu sais, au péril de ma vie, je cherchais une +beauté célèbre qui pût me donner une postérité, cette arme des princes +qui fait la joie des sujets. Son visage fut pour mes yeux au-dessus de +toutes les merveilles; le reste, écoute bien, était aussi noir que +l'inceste. Je découvris le sens d'une énigme qui faisait la honte du +père coupable; mais celui-ci feignit de me flatter au lieu de me +menacer. Tu sais qu'il est temps de craindre quand les tyrans semblent +vous caresser. Cette crainte m'assaillit tellement que je pris la fuite +à la faveur du manteau de la nuit qui me protégea. Arrivé ici, je +songeais à ce qui s'était passé, à ce qui pourrait s'ensuivre. Je +connaissais Antiochus pour un tyran; et les craintes des tyrans, au lieu +de diminuer, augmentent plus vite que leurs années. Et s'il venait à +soupçonner (ce qu'il soupçonne sans doute) que je puis apprendre au +monde combien de nobles princes ont péri pour le secret de son lit +incestueux, afin de se débarrasser de ce soupçon, Antiochus couvrirait +cette contrée de soldats, sous prétexte de l'outrage que je lui ai fait; +et tous mes sujets, victimes de mon offense, si c'en est une, +éprouveraient les coups de la guerre qui n'épargne pas l'innocence: +cette tendresse pour tous les miens (et tu es du nombre, toi qui me +blâmes).... + +HÉLICANUS.--Hélas! seigneur. + +PÉRICLÈS.--Voilà ce qui bannit le sommeil de mes yeux, le sang de mon +visage; voilà ce qui remplit mon coeur d'inquiétudes, quand je pense aux +moyens d'arrêter cette tempête avant qu'elle éclate. Ayant peu d'espoir +de prévenir ces malheurs, je croyais que le coeur d'un prince devait les +pleurer. + +HÉLICANUS.--Eh bien! seigneur, puisque vous m'avez permis de parler, je +vous parlerai franchement. Vous craignez Antiochus, et vous n'avez pas +tort; on peut craindre un tyran qui, soit par une guerre ouverte ou une +trahison cachée, attentera à votre vie. C'est pourquoi, seigneur, +voyagez pendant quelque temps, jusqu'à ce que sa rage et sa colère +soient oubliées, ou que le destin ait tranché le fil de ses jours. +Laissez-nous vos ordres: si vous m'en donnez, le jour ne sert pas plus +fidèlement la lumière que je vous servirai. + +PÉRICLÈS.--Je ne doute pas de ta foi; mais s'il voulait empiéter sur mes +droits en mon absence? + +HÉLICANUS.--Nous verserons notre sang sur la terre qui nous donna +naissance. + +PÉRICLÈS.--Tyr, adieu donc; et je me rends à Tharse, j'y recevrai de tes +nouvelles et je me conduirai d'après tes lettres. Je te confie le soin +que j'ai toujours eu et que j'ai encore de mes sujets: ta sagesse est +assez puissante pour t'en charger, je compte sur ta parole, je ne te +demande pas un serment. Celui qui ne craint pas d'en violer un en +violera bientôt deux. Mais, dans nos différentes sphères, nous vivrons +avec tant de sincérité, que le temps ne donnera par nous aucune preuve +nouvelle de cette double vérité. Tu t'es montré sujet loyal, et moi bon +prince. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Tyr.--Un vestibule du palais. + +_Entre_ THALIARD. + + +THALIARD.--Voici donc Tyr et la cour. C'est ici qu'il me faut tuer le +roi Périclès; et si j'y manque, je suis sûr d'être tué à mon retour. +C'est dangereux. Allons, je m'aperçois qu'il fut sage et prudent, celui +qui, invité à demander ce qu'il voudrait à un roi, lui demanda de n'être +admis à la confidence d'aucun de ses secrets. Je vois bien qu'il avait +raison; car si un roi dit à un homme d'être un coquin, il est obligé de +l'être par son serment. Silence. Voici les seigneurs de Tyr. + +(Hélicanus entre avec Escanès et autres seigneurs.) + +HÉLICANUS.--Vous n'avez pas le choix, mes pairs de Tyr, de faire +d'autres questions sur le départ de votre roi. Cette commission, marquée +de son sceau, qu'il m'a laissée, dit assez qu'il est parti pour un +voyage. + +THALIARD, _à part_.--Quoi! le roi est parti? + +HÉLICANUS.--Si vous voulez en savoir davantage, comme il est parti sans +prendre congé de vous, je vous donnerai quelques éclaircissements. Étant +à Antioche... + +THALIARD, _à part_.--Que dit-il d'Antioche? + +HÉLICANUS.--Le roi Antiochus (j'ignore pourquoi) prit de l'ombrage +contre lui, ou du moins Périclès le crut; et, craignant de s'être trompé +ou d'avoir commis quelque faute, il a voulu montrer ses regrets en se +punissant lui-même, et il s'est mis sur un vaisseau où sa vie est +menacée à chaque minute. + +THALIARD, _à part_.--Allons, je vois que je ne serai pas pendu, quand je +le voudrais; mais, puisqu'il est parti, le roi sera charmé qu'il ait +échappé aux dangers de la terre pour périr sur +mer.--Présentons-nous.--Salut aux seigneurs de Tyr. + +HÉLICANUS.--Le seigneur Thaliard est le bienvenu de la part d'Antiochus. + +THALIARD.--Je suis chargé par lui d'un message pour le prince Périclès; +mais depuis mon arrivée, ayant appris que votre maître est parti pour de +lointains voyages, mon message doit retourner là d'où il est venu. + +HÉLICANUS.--Nous n'avons aucune raison pour vous le demander, puisqu'il +est adressé à notre maître et non à nous; cependant, avant de vous +laisser partir, nous désirons vous fêter à Tyr, comme ami d'Antiochus. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Tharse.--Appartement dans la maison du gouverneur. + +CLÉON _entre avec_ DIONYSA _et une suite_. + + +CLÉON.--Ma Dionysa, nous reposerons-nous ici pour essayer, par le récit +des malheurs des autres, d'oublier les nôtres? + +DIONYSA.--Ce serait souffler le feu dans l'espoir de l'éteindre; car +celui qui abat les collines trop hautes ne fait qu'en élever de plus +hautes encore. O mon malheureux père! telles sont nos douleurs: ici, +nous ne ferons que les sentir et les voir avec des yeux humides; +semblables à des arbres, si on les émonde, elles croissent davantage. + +CLÉON.--O Dionysa! quel est celui qui a besoin de nourriture, et qui ne +le dit pas? Peut-on cacher sa faim jusqu'à ce qu'on en meure? Nos +langues et nos chagrins font retentir notre douleur jusque dans les +airs, nos yeux pleurent jusqu'à ce que nos poumons fassent entendre un +son plus bruyant encore, afin que, si les cieux dorment pendant que +leurs créatures sont dans la peine, ils puissent être appelés à leur +secours. Je parlerai donc de nos anciennes infortunes; et quand les +paroles me manqueront, aide-moi de tes larmes. + +DIONYSA.--Je ferai de mon mieux, ô mon père! + +CLÉON.--Tharse, que je gouverne, cette cité sur laquelle l'abondance +versait tous ses dons; cette cité, dont les richesses se répandaient par +les rues, dont les tours allaient embrasser les nuages; cette cité, +l'étonnement continuel des étrangers, dont les habitants étaient si +parés de bijoux, qu'ils pouvaient se servir de miroir les uns aux +autres; car leurs tables étaient servies moins pour satisfaire la faim +que le coup d'oeil, toute pauvreté était méprisée, et l'orgueil si grand +que le nom d'aumône était devenu odieux... + +DIONYSA.--Cela est trop vrai. + +CLÉON.--Mais voyez ce que peuvent les dieux! Ces palais délicats, que +naguère la terre, la mer et l'air ne pouvaient contenter malgré +l'abondance de leurs dons, sont maintenant privés de tout; ces palais, +qui, il y a deux printemps, avaient besoin d'inventions pour charmer +leur goût, seraient aujourd'hui heureux d'obtenir le morceau de pain +qu'ils mendient. Ces mères, qui, pour amuser leurs enfants, ne croyaient +pas qu'il y eût rien d'assez rare, sont prêtes maintenant à dévorer ces +petits êtres chéris qu'elles aimaient. Les dents de la faim sont si +cruelles, que l'homme et la femme tirent au sort pour savoir qui des +deux mourra le premier pour prolonger la vie de l'autre. Ici pleure un +époux, et là sa compagne; on voit tomber des foules entières, sans avoir +la force de leur creuser un tombeau. N'est-ce pas la vérité? + +DIONYSA.--Notre pâleur et nos yeux enfoncés l'attestent. + +CLÉON.--Que les villes qui se désaltèrent à la coupe de l'abondance, et +à qui elle prodigue les prospérités, écoutent nos plaintes au milieu de +leurs banquets! le malheur de Tharse peut être un jour leur partage. + +(Un seigneur entre.) + +LE SEIGNEUR.--Où est le gouverneur? + +CLÉON.--Ici. Déclare-nous les chagrins qui t'amènent ici avec tant de +hâte; car l'espérance est trop loin pour que ce soit elle que nous +attendions. + +LE SEIGNEUR.--Nous avons signalé sur la plage voisine une flotte qui +fait voile ici. + +CLÉON.--Je m'en doutais: un malheur ne vient jamais sans amener un +héritier prêt à lui succéder. Quelque nation voisine, prenant avantage +de notre misère, a armé ces vaisseaux pour nous vaincre, abattus comme +déjà nous le sommes, et faire de nous sa conquête sans se soucier du peu +de gloire qu'elle en recueillera. + +LE SEIGNEUR.--Ce n'est pas ce qu'il faut craindre; car leurs pavillons +blancs déployés annoncent la paix, et nous promettent plutôt des +sauveurs que des ennemis. + +CLÉON.--Tu parles comme quelqu'un qui ignore que l'apparence la plus +flatteuse est aussi la plus trompeuse. Mais advienne que pourra; +qu'avons-nous à craindre? la tombe est basse et nous en sommes à moitié +chemin. Va dire au commandant de cette flotte que nous l'attendons ici +pour savoir ce qu'il veut faire, d'où il vient, et ce qu'il veut. + +LE SEIGNEUR.--J'y cours, seigneur. + +(Il sort.) + +CLÉON.--Que la paix soit la bienvenue, si c'est la paix qu'il nous +apporte; si c'est la guerre, nous sommes hors d'état de résister. + +(Entre Périclès avec sa suite.) + +PÉRICLÈS.--Seigneur gouverneur, car c'est votre titre, nous a-t-on dit; +que nos vaisseaux et nos guerriers ne soient pas comme un signal allumé +qui épouvante vos yeux. Le bruit de vos malheurs est venu jusqu'à Tyr, +et nous avons appris la désolation de votre ville: nous ne venons point +ajouter à vos larmes, mais les tarir; et nos vaisseaux, que vous +pourriez croire remplis comme le cheval de Troie, de combattants prêts à +tout détruire, ne sont pleins que de blé pour vous procurer du pain, et +rendre la vie à vos corps épuisés par la famine. + +TOUS.--Que les dieux de la Grèce vous protègent, nous prierons pour +vous. + +PÉRICLÈS.--Relevez-vous, je vous prie; nous ne demandons point vos +respects, mais votre amour, et un port pour nous, nos navires et notre +suite. + +CLÉON.--Si ce que vous demandez vous était jamais refusé, si jamais +quelqu'un de nous était seulement ingrat en pensée, quand ce seraient +nos femmes, nos enfants, ou nous-mêmes, que la malédiction du ciel et +des hommes les punisse de leur lâcheté! mais jamais pareille chose +n'aura lieu; jusque-là du moins, vous êtes le bienvenu dans notre ville +et dans nos maisons. + +PÉRICLÈS.--Nous acceptons ce bon accueil; passons ici quelque temps dans +les fêtes jusqu'à ce que nos étoiles daignent nous sourire de nouveau. + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + +_Entre_ GOWER. + + +GOWER.--Vous venez de voir un puissant roi entraîner sa fille à +l'inceste, et un autre prince meilleur et plus vertueux se rendre +respectable par ses actions et ses paroles. Tranquillisez-vous donc, +jusqu'à ce qu'il ait échappé à la nécessité. Je vous montrerai comment +ceux qui, supportant l'infortune, perdent un grain de sable et gagnent +une montagne. Le prince vertueux, auquel je donne ma bénédiction est +encore à Tharse où chacun écoute ce qu'il dit comme chose sacrée, et, +pour éterniser le souvenir de ses bienfaits, lui décerne une statue +d'or; mais d'autres nouveautés vont être représentées sous vos yeux: +qu'ai-je besoin de parler?--_(Spectacle muet_.--_Périclès entre par une +porte, parlant à Cléon, qui est accompagné d'une suite; par une autre +porte entre un messager avec une lettre pour Périclès; Périclès montre +la lettre à Cléon, ensuite il donne une récompense au messager. Cléon et +Périclès sortent chacun de leur côté_.)--Le bon Hélicanus est resté à +Tyr, ne mangeant pas le miel des autres comme un frelon. Tous ses +efforts tendent à tuer les mauvais et à faire vivre les bons. Pour +remplir les instructions de son prince, il l'informe de tout ce qui +arrive à Tyr, et lui apprend que Thaliard était venu avec l'intention +secrète de l'assassiner, et qu'il n'était pas sûr pour lui de rester +plus longtemps à Tharse. Périclès s'est embarqué de nouveau sur les +mers, si souvent fatales au repos de l'homme; le vent commence à +souffler, le tonnerre et les flots font un tel tapage que le vaisseau +qui aurait dû lui servir d'asile fait naufrage et se brise; le bon +prince ayant tout perdu est porté de côte en côte par les vagues; tout +l'équipage a péri, lui seul s'échappe; enfin la fortune, lasse d'être +injuste, le jette sur un rivage; il aborde, heureusement le voici. +Excusez le vieux Gower de n'en pas dire davantage, il a été déjà assez +long. + +(Il sort.) + + +SCÈNE I + +Pentapolis.--Plaine sur le bord de la mer. + +PÉRICLÈS _entre tout mouillé_. + + +PÉRICLÈS.--Apaisez votre colère, étoiles furieuses du ciel; vent, pluie +et tonnerre, souvenez-vous que l'homme mortel n'est qu'une substance qui +doit vous céder, et je vous obéis comme ma nature le veut. Hélas! la mer +m'a jeté sur les rochers, après m'avoir transporté sur ses flots de +rivage en rivage et ne me laissant d'autre pensée que celle d'une mort +prochaine. Qu'il suffise à votre puissance d'avoir privé un prince de +toute sa fortune; repoussé de cette tombe humide, tout ce qu'il demande +c'est de mourir ici en paix. + +(Entrent trois pêcheurs.) + +PREMIER PÊCHEUR.--Holà! Pilch. + +SECOND PÊCHEUR.--Holà! viens et apporte les filets. + +PREMIER PÊCHEUR.--Moi, vieux rapetasseur, je te dis! + +TROISIÈME PÊCHEUR.--Que dites-vous, maître? + +PREMIER PÊCHEUR.--Prends garde à ce que tu fais; viens, ou j'irai te +chercher avec un croc. + +TROISIÈME PÊCHEUR.--En vérité, maître, je pensais à ces pauvres gens qui +viennent de faire naufrage à nos yeux, tout à l'heure. + +PREMIER PÊCHEUR.--Hélas! pauvres âmes! cela me déchirait le coeur, +d'entendre les cris plaintifs qu'ils nous adressaient quand nous avions +peine à nous sauver nous-mêmes. + +TROISIÈME PÊCHEUR.--Eh bien! maître, ne l'avais-je pas dit en voyant ces +marsouins[3] bondir. On dit qu'ils sont moitié chair et moitié poisson. +Le diable les emporte! ils ne paraissent jamais que je ne pense à être +noyé; maître, je ne sais pas comment font les poissons pour vivre dans +la mer. + +[Note 3: Le docteur Malone considère ce pronostic comme une superstition +des matelots; mais le capitaine Cook, dans son second voyage aux mers du +Sud, dit aussi que les marsouins jouant autour du vaisseau annonçaient +toujours un grand coup de vent.] + +PREMIER PÊCHEUR.--Eh! comme les hommes à terre: les gros mangent les +petits. Je ne puis mieux comparer nos riches avares qu'à une baleine, +qui se joue et chasse devant elle les pauvres fretins pour les dévorer +d'une bouchée. J'ai entendu parler de semblables baleines à terre, qui +ne cessent d'ouvrir la bouche qu'elles n'aient avalé toute la paroisse, +église, clochers, cloches et tout. + +PÉRICLÈS.--Jolie morale! + +TROISIÈME PÊCHEUR.--Mais, notre maître, si j'étais le sacristain, je me +tiendrais ce jour-là dans le beffroi. + +SECOND PÊCHEUR.--Pourquoi, mon camarade? + +TROISIÈME PÊCHEUR.--Parce qu'elles m'avaleraient aussi, et qu'une fois +dans leur ventre, je branlerais si fort les cloches qu'elle finirait par +tout rejeter, cloches, clochers, église et paroisse. Mais si le bon roi +Simonide était de mon avis.... + +PÉRICLÈS.--Simonide! + +TROISIÈME PÊCHEUR.--Nous purgerions la terre de ces frelons qui volent +les abeilles. + +PÉRICLÈS.--Comme ces pêcheurs, d'après le marécageux sujet de la mer, +peignent les erreurs de l'homme et de leurs demeures humides ils passent +en revue tout ce que l'homme approuve et invente.--Paix à vos travaux, +honnêtes pêcheurs. + +SECOND PÊCHEUR.--Honnête!... bonhomme, qu'est-ce que cela?--Si c'est un +jour qui vous convienne, effacez-le du calendrier, et personne ne le +cherchera. + +PÉRICLÈS.--Non, voyez, la mer a jeté sur votre côte.... + +SECOND PÊCHEUR.--Quelle folle d'ivrogne est la mer, de te jeter sur +notre chemin! + +PÉRICLÈS.--Un homme que les flots et les vents, dans ce vaste jeu de +paume, ont pris pour balle, vous supplie d'avoir pitié de lui; il vous +supplie, lui qui n'est pas habitué à demander. + +PREMIER PÊCHEUR.--Quoi donc, l'ami, ne peux-tu mendier? Il y a des gens +dans notre Grèce qui gagnent plus en mendiant que nous en travaillant. + +SECOND PÊCHEUR.--Sais-tu prendre des poissons? + +PÉRICLÈS.--Je n'ai jamais fait ce métier. + +SECOND PÊCHEUR.--Alors tu mourras de faim; car il n'y a rien à gagner +aujourd'hui, à moins que tu ne le pêches. + +PÉRICLÈS.--J'ai appris à oublier ce que je fus; mais le besoin me force +de penser à ce que je suis, un homme transi de froid; mes veines sont +glacées et n'ont guère de vie que ce qui peut suffire à donner assez de +chaleur à ma langue pour implorer vos secours. Si vous me les refusez, +comme je suis homme, veuillez me faire ensevelir quand je serai mort. + +PREMIER PÊCHEUR.--Mourir, dis-tu? que les dieux t'en préservent. J'ai un +manteau ici, viens t'en revêtir; réchauffe-toi: approche. Tu es un beau +garçon; viens avec nous, tu auras de la viande les dimanches, du poisson +les jours de jeûne, sans compter les _poudings_ et des gâteaux de pomme, +et tu seras le bienvenu. + +PÉRICLÈS.--Je vous remercie. + +SECOND PÊCHEUR.--Écoute, l'ami, tu disais que tu ne pouvais mendier? + +PÉRICLÈS.--Je n'ai fait que supplier. + +SECOND PÊCHEUR.--Je me ferai suppliant aussi, et j'esquiverai le fouet. + +PÉRICLÈS.--Quoi! tous les mendiants sont-ils fouettés? + +SECOND PÊCHEUR.--Non pas tous, l'ami; car si tous les mendiants étaient +fouettés, je ne voudrais pas de meilleure place que celle de bedeau; +mais notre maître, je vais tirer le filet. + +(Les deux pêcheurs sortent.) + +PÉRICLÈS.--Comme cette honnête gaieté convient à leurs travaux! + +PREMIER PÊCHEUR.--Holà, monsieur, savez-vous où vous êtes? + +PÉRICLÈS.--Pas trop. + +PREMIER PÊCHEUR.--Je vais vous le dire: cette ville s'appelle +Pentapolis, et notre roi est le bon Simonide. + +PÉRICLÈS.--Le bon roi Simonide, avez-vous dit? + +PREMIER PÊCHEUR.--Oui, et il mérite ce nom par son règne paisible et son +bon gouvernement. + +PÉRICLÈS.--C'est un heureux roi, puisque son gouvernement lui mérite le +titre de bon. Sa cour est-elle loin de ce rivage? + +PREMIER PÊCHEUR.--Oui-dà, monsieur, à une demi-journée; je vous dirai +qu'il a une belle fille; c'est demain le jour de sa naissance, et il est +venu des princes et des chevaliers de toutes les parties du monde, afin +de jouter dans un tournois pour l'amour d'elle. + +PÉRICLÈS.--Si ma fortune égalait mes désirs, je voudrais me mettre du +nombre. + +PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, il faut que les choses soient comme elles +peuvent être. Ce qu'un homme ne peut obtenir, il peut légitimement le +faire pour... l'âme de sa femme. + +(Les deux pêcheurs rentrent en tirant leur filet.) + +SECOND PÊCHEUR.--A l'aide, maître, à l'aide, voici un poisson qui se +débat dans le filet comme le bon droit dans un procès. Il y aura de la +peine à le tirer.--Ah! au diable!--Le voici enfin, et il s'est changé en +armure rouillée. + +PÉRICLÈS.--Une armure! mes amis, laissez-moi la voir, je vous prie. Je +te remercie, fortune, après toutes mes traverses, de me rendre quelque +chose pour me rétablir; je te remercie quoique cette armure +m'appartienne et fasse partie de mon héritage; ce gage me fut donné par +mon père avec cette stricte recommandation répétée à son lit de mort: +_Regarde cette armure, Périclès, elle m'a servi de bouclier contre la +mort_ (il me montrait ce brassard); _conserve-la parce qu'elle m'a +sauvé; dans un danger pareil, ce dont les dieux te préservent, elle peut +te défendre aussi_. Je l'ai conservée avec amour jusqu'au moment où les +vagues cruelles, qui n'épargnent aucun mortel, me l'arrachèrent dans +leur rage; devenues plus calmes, elles me la rendent. Je te remercie; +mon naufrage n'est plus un malheur, puisque je retrouve le présent de +mon père. + +PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, que voulez-vous dire? + +PÉRICLÈS.--Mes bons amis, je vous demande cette armure qui fut celle +d'un roi, je la reconnais à cette marque. Ce roi m'aimait tendrement, et +pour l'amour de lui je veux posséder ce gage de son souvenir. Je vous +prie aussi de me conduire à la cour de votre souverain où cette armure +me permettra de paraître noblement, et, si ma fortune s'améliore, je +reconnaîtrai votre bienveillance; jusqu'alors je suis votre débiteur. + +PREMIER PÊCHEUR.--Quoi! voulez-vous combattre pour la princesse? + +PÉRICLÈS.--Je montrerai mon courage exercé à la guerre. + +PREMIER PÊCHEUR.--Prends donc cette armure, et que les dieux te +secondent. + +SECOND PÊCHEUR.--Mais, écoutez-nous, l'ami, c'est nous qui avons tiré +cet habit du fond de la mer; il est certaines indemnités. Si vous +prospérez, j'espère que vous vous souviendrez de ceux à qui vous le +devez. + +PÉRICLÈS.--Oui, crois-moi. Maintenant, grâce à vous, je suis vêtu +d'acier; et, en dépit de la fureur des vagues, ce joyau a repris sa +place à mon bras. Il me servira à me procurer un coursier dont le pas +joyeux réjouira tous ceux qui le verront. Seulement, mon ami, il me +manque encore un haut-de-chausse. + +SECOND PÊCHEUR.--Nous vous en trouverons; je vous donnerai mon meilleur +manteau pour vous en faire un, et je vous conduirai moi-même à la cour. + +PÉRICLÈS.--Que l'honneur serve de but à ma volonté. Je me relèverai +aujourd'hui, ou j'accumulerai malheur sur malheur. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Place publique, ou plate-forme conduisant aux lices. Sur un des côtés de +la place est un pavillon pour la réception du roi, de la princesse, et +des seigneurs. + +_Entrent_ SIMONIDE, THAISA, _des seigneurs; suite_. + + +SIMONIDE.--Les chevaliers sont-ils prêts à commencer le spectacle? + +PREMIER SEIGNEUR.--Ils sont prêts, seigneur, et n'attendent que votre +arrivée pour se présenter. + +SIMONIDE.--Allez leur dire que nous sommes prêts, et que notre fille, en +l'honneur de qui sont célébrées ces fêtes, est ici assise comme la fille +de la beauté que la nature créa pour l'admiration des hommes. + +(Un seigneur sort.) + +THAISA.--Mon père, vous aimez à mettre ma louange au-dessus de mon +mérite. + +SIMONIDE.--Cela doit être; car les princes sont un modèle que les dieux +font semblable à eux. Comme les bijoux perdent leur éclat si on les +néglige, de même les princes perdent leur fleur si l'on cesse de leur +rendre hommage. C'est maintenant un honneur qui vous regarde, ma fille, +d'expliquer les vues de chaque chevalier dans sa devise. + +THAISA.--C'est ce que je ferai pour conserver mon honneur. + +(Entre un chevalier. Il passe sur le théâtre, et son écuyer offre son +écu à la princesse.) + +SIMONIDE.--Quel est ce premier qui se présente? + +THAISA.--Un chevalier de Sparte, mon illustre père. Et l'emblème qu'il +porte sur son bouclier est un noir Éthiopien qui regarde le soleil; la +devise est: _Lux tua vita mihi_. + +SIMONIDE.--Il vous aime bien celui qui tient la vie de vous. (_Un second +chevalier passe_.) Quel est le second qui se présente? + +THAISA.--Un prince de Macédoine, mon noble père! L'emblème de son +bouclier est un chevalier armé, vaincu par une dame; la devise est en +espagnol: _Più per dulçura que per fuerça_. + +(Un troisième chevalier passe.) + +SIMONIDE.--Et quel est le troisième? + +THAISA.--Le troisième est d'Antioche; son emblème est une guirlande de +chevalier, avec cette devise: _Me pompæ provehit apex_. + +(Un quatrième chevalier passe.) + +SIMONIDE.--Quel est le quatrième? + +THAISA.--Il porte une torche brûlante renversée, avec ces mots: _Quod me +alit me extinguit_. + +SIMONIDE.--Ce qui veut dire que la beauté a le pouvoir d'enflammer et de +faire périr. + +(Un cinquième chevalier passe.) + +THAISA.--Le cinquième a une main entourée de nuages, tenant de l'or +éprouvé par une pierre de touche. La devise dit: _Sic spectanda fides_. + +(Un sixième chevalier passe.) + +SIMONIDE.--Et quel est le sixième et dernier, qui t'a présenté lui-même +son bouclier avec tant de grâce? + +THAISA.--Il paraît étranger; mais son emblème est une branche flétrie +qui n'est verte qu'à l'extrémité, avec cette devise: _In hac spe vivo_. + +SIMONIDE.--Charmante devise! Dans l'état de dénûment où il est, il +espère que par vous sa fortune se relèvera. + +PREMIER SEIGNEUR.--Il avait besoin de promettre plus qu'on ne doit +attendre de son extérieur; car, à son armure rouillée, il semble avoir +plus l'usage du fouet que de la lance. + +SECOND SEIGNEUR.--Il peut bien être un étranger, car il vient à un noble +tournoi avec un étrange appareil. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--C'est à dessein qu'il a laissé jusqu'à ce jour son +armure se rouiller, pour la blanchir dans la poussière. + +SIMONIDE.--C'est une folle opinion qui nous fait juger l'homme par son +extérieur. Mais en voilà assez: les chevaliers s'avancent; plaçons-nous +dans les galeries. + +(Il sortent.--Acclamations; cris répétés de: _Vive le pauvre +chevalier!)_ + + +SCÈNE III + +Salle d'apparat.--Banquet préparé. + +SIMONIDE _entre avec_ THAISA, _les_ SEIGNEURS, _les_ CHEVALIERS _et +suite_. + + +SIMONIDE.--Chevaliers! vous dire que vous êtes les bienvenus, ce serait +superflu; exposer tout votre mérite aux yeux comme le titre d'un livre, +ce serait impossible, car vos exploits rempliraient un volume, et la +valeur se loue elle-même dans ses hauts faits. Apportez ici de la +gaieté, car la gaieté convient à un festin. Vous êtes mes hôtes. + +THAISA.--Mais vous, mon chevalier et mon hôte, je vous remets ce laurier +de victoire, et vous couronne roi de ce jour de bonheur. + +PÉRICLÈS.--Princesse, je dois plus à la fortune qu'à mon mérite. + +SIMONIDE.--Dites comme vous voudrez; la journée est à vous, et j'espère +qu'il n'est personne ici qui en soit envieux. En formant des artistes, +l'art veut qu'il y en ait de bons, mais que d'autres les surpassent +tous; vous êtes son élève favori. Venez, reine de la fête (car, ma +fille, vous l'êtes): prenez votre place; et que le reste des convives +soient placés, selon leur mérite, par le maréchal. + +LES CHEVALIERS.--Le bon Simonide nous fait beaucoup d'honneur. + +SIMONIDE.--Votre présence nous réjouit: nous aimons l'honneur, car celui +qui hait l'honneur hait les dieux. + +LE MARÉCHAL.--Seigneur, voici votre place. + +PÉRICLÈS.--Une autre me conviendrait mieux. + +PREMIER CHEVALIER.--Cédez, seigneur; car nous ne savons ni dans nos +coeurs, ni par nos regards envier les grands ni mépriser les petits. + +PÉRICLÈS.--Vous êtes de courtois chevaliers. + +SIMONIDE.--Asseyez-vous, asseyez-vous, seigneur, asseyez-vous. + +PÉRICLÈS.--Par Jupiter, dieu des pensées, je m'étonne que je ne puisse +pas manger un morceau sans penser à elle! + +THAISA.--Par Junon, reine du mariage, tout ce que je mange est sans +goût; je ne désire que lui pour me nourrir. Certainement, c'est un brave +chevalier! + +SIMONIDE.--Ce n'est qu'un chevalier campagnard: il n'a pas plus fait que +les autres; brisé une lance ou deux.--Oubliez cela. + +THAISA.--Pour moi, c'est un diamant à côté d'un morceau de cristal. + +PÉRICLÈS.--Ce roi est pour moi comme le portrait de mon père, et me +rappelle sa gloire. Si des princes s'étaient assis autour de son trône +comme des étoiles, il en eût été respecté comme le soleil: nul ne le +voyait sans soumettre sa couronne à la suprématie de son astre; tandis +qu'aujourd'hui son fils est un ver luisant dans la nuit, et qui n'aurait +plus de lumière dans le jour. Je vois bien que le temps est le roi des +hommes; il est leur père et leur tombeau, et ne leur donne que ce qu'il +veut, non ce qu'ils demandent. + +SIMONIDE.--Quoi donc! vous êtes contents, chevaliers? + +PREMIER CHEVALIER.--Pourrait-on être autrement en votre présence royale? + +SIMONIDE.--Allons, avec une coupe remplie jusqu'au bord (vous qui aimez, +il faut boire à votre maîtresse), nous vous portons cette santé. + +LES CHEVALIERS.--Nous remercions Votre Altesse. + +SIMONIDE.--Arrêtez un instant; ce chevalier, il me semble, est là tout +mélancolique, comme si la fête que nous donnons à notre cour était +au-dessous de son mérite. Ne le remarquez-vous pas, Thaïsa? + +THAISA.--Qu'est-ce que cela me fait, mon père? + +SIMONIDE.--Écoutez, ma fille, les princes doivent imiter les dieux qui +donnent généreusement à tous ceux qui viennent les honorer. Les princes +qui s'y refusent ressemblent à des cousins qui bourdonnent avec bruit, +et dont la petitesse étonne quand on les a tués. Ainsi donc, pour égayer +sa rêverie, vidons cette coupe à sa santé. + +THAISA.--Hélas! mon père, il ne convient pas d'être si hardie avec un +chevalier étranger. Il pourrait s'offenser de mes avances, car les +hommes prennent les dons des femmes pour des preuves d'impudence. + +SIMONIDE.--Quoi donc! faites ce que je dis, ou vous me mettrez en +courroux. + +THAISA, _à part_.--J'atteste les dieux qu'il ne pouvait m'ordonner rien +de plus agréable. + +SIMONIDE.--Et ajoutez que nous désirons savoir d'où il est, son nom et +son lignage. + +THAISA.--Seigneur, le roi mon père a porté votre santé. + +PÉRICLÈS.--Je le remercie. + +THAISA.--En désirant que ce qu'il a bu fût autant de sang ajouté au +vôtre. + +PÉRICLÈS.--Je vous remercie, lui et vous, et vous réponds cordialement. + +THAISA.--Mon père désire savoir de vous d'où vous êtes, votre nom et +votre lignage. + +PÉRICLÈS.--Je suis un chevalier de Tyr, mon nom est Périclès, mon +éducation a été celle des arts et des armes: en courant le monde pour y +chercher des aventures, j'ai perdu dans les flots mes vaisseaux et mes +soldats, et c'est le naufrage qui m'a jeté sur cette côte. + +THAISA.--Il vous rend grâces; il s'appelle Périclès, chevalier de Tyr, +qui en courant les aventures a perdu ses vaisseaux et ses soldats, et a +été jeté sur cette côte par le naufrage. + +SIMONIDE.--Maintenant, au nom des dieux, je plains son infortune et veux +le distraire de sa mélancolie. Venez, chevalier, nous donnons trop de +temps à de vains plaisirs quand d'autres fêtes nous attendent. Armé +comme vous êtes, vous pouvez figurer dans une danse guerrière. Je +n'admets point d'excuse; ne dites pas que cette bruyante musique +étourdit les dames, elles aiment les hommes en armes autant que leurs +lits. (_Les chevaliers dansent_.) L'exécution a répondu à mon attente. +Venez, chevalier, voici une dame qui veut avoir son tour; j'ai entendu +dire que vous autres chevaliers de Tyr vous excellez à faire sauter les +dames, et que vous dansez plus en mesure que personne. + +PÉRICLÈS.--Oui, seigneur, pour ceux qui veulent bien s'en contenter. + +SIMONIDE.--Vous parlez comme si vous désiriez un refus. (_Les chevaliers +et les dames dansent_.) Cessez, cessez, je vous remercie, chevaliers; +tous ont bien dansé, mais vous (_à Périclès_) le mieux de tous. Pages, +prenez des flambeaux pour conduire ces chevaliers à leurs appartements. +Quant au vôtre, seigneur, nous avons voulu qu'il fût tout près du nôtre. + +PÉRICLÈS.--Je suis aux ordres de Votre Majesté. + +SIMONIDE.--Princes, il est trop tard pour parler d'amour, car je sais +que c'est le but auquel vous visez. Que chacun aille goûter le repos; +demain chacun fera de son mieux pour plaire. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Tyr.--Appartement dans le palais du gouverneur. + +HÉLICANUS _entre avec_ ESCANÈS. + + +HÉLICANUS.--Non, non, mon cher Escanès, apprends cela de moi.--Antiochus +fut coupable d'inceste; voilà pourquoi les dieux puissants se sont enfin +lassés de tenir en réserve la vengeance due à son crime atroce. Au +milieu même de sa gloire, lorsque dans l'orgueil de son pouvoir il était +assis avec sa fille sur un char d'une inestimable valeur, un feu du ciel +descendit et flétrit leurs corps jusqu'à les rendre des objets de +dégoût. Ils répandaient une odeur si infecte qu'aucun de ceux qui les +adoraient avant leur chute n'oseraient leur donner la sépulture. + +ESCANÈS.--Voilà qui est étrange. + +HÉLICANUS.--Et juste cependant: le roi était grand, mais sa grandeur ne +pouvait être un bouclier contre le trait céleste, le crime devait avoir +sa récompense. + +ESCANÈS.--Cela est vrai. + +(Entrent trois seigneurs.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Voyez, il n'y a pas un seul homme pour lequel, dans +les conférences particulières ou dans le conseil, il ait les mêmes +égards que pour lui. + +SECOND SEIGNEUR.--Nous saurons enfin nous plaindre. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Maudit soit celui qui ne nous secondera pas. + +PREMIER SEIGNEUR.--Suivez-moi donc: seigneur Hélicanus, un mot. + +HÉLICANUS.--Moi?--Soyez donc les bienvenus. Salut, seigneurs. + +PREMIER SEIGNEUR.--Sachez que nos griefs sont au comble et vont enfin +déborder. + +HÉLICANUS.--Vos griefs! quels sont-ils? N'outragez pas le prince que +vous aimez. + +PREMIER SEIGNEUR.--Ne vous manquez donc pas à vous-même, noble +Hélicanus: si le prince vit, faites-le-nous saluer, ou dites-nous quelle +contrée jouit du bonheur de sa présence; s'il est dans ce monde, nous le +chercherons, s'il est dans le tombeau, nous l'y trouverons. Nous voulons +savoir s'il vit encore pour nous gouverner; ou, s'il est mort, nous +voulons le pleurer et procéder à une élection libre. + +SECOND SEIGNEUR.--C'est sa mort qui nous semble presque certaine. Comme +ce royaume sans son chef, tel qu'un noble édifice sans toiture, +tomberait bientôt en ruine, c'est à vous comme au plus habile et au plus +digne que nous nous soumettons.--Soyez notre souverain. + +TOUS.--Vive le noble Hélicanus! + +HÉLICANUS.--Soyez fidèles à la cause de l'honneur; épargnez-moi vos +suffrages, si vous aimez le prince Périclès. Si je me rends à vos +désirs, je me jette dans la mer, où il y a des heures de tourmente pour +une minute de calme. Laissez-moi donc vous supplier de différer votre +choix pendant un an encore en l'absence du roi. Si, ce terme expiré, il +ne revient pas, je supporterai avec patience le joug que vous m'offrez. +Si je ne puis vous amener à cette complaisance, allez, en nobles +chevaliers et en fidèles sujets, chercher votre prince et les aventures: +si vous le trouvez et le faites revenir, vous serez comme des diamants +autour de sa couronne. + +PREMIER SEIGNEUR.--Il n'y a qu'un fou qui ne cède pas à la sagesse; et +puisque le seigneur Hélicanus nous le conseille, nous allons commencer +nos voyages. + +HÉLICANUS.--Vous nous aimez alors, et nous vous serrons la main. Quand +les grands agissent ainsi de concert, un royaume reste debout. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Pentapolis.--Appartement dans le palais. + +_Entre_ SIMONIDE _lisant une lettre; les_ CHEVALIERS _viennent à sa +rencontre_. + + +PREMIER CHEVALIER.--Salut au bon Simonide! + +SIMONIDE.--Chevaliers, ma fille me charge de vous dire qu'elle ne veut +pas avant un an d'ici entrer dans l'état du mariage: ses motifs ne sont +connus que d'elle, et je n'ai pu les pénétrer. + +PREMIER CHEVALIER.--Ne pouvons-nous avoir accès auprès d'elle, seigneur? + +SIMONIDE.--Non, ma foi! Elle s'est si bien renfermée dans sa chambre +qu'on ne peut y entrer; elle veut porter pendant un an encore la livrée +de Diane: elle l'a juré par l'astre de Cynthie et sur son honneur +virginal. + +SECOND CHEVALIER.--C'est avec regret que nous prenons congé de vous. + +(Ils sortent.) + +SIMONIDE.--Les voilà bien congédiés: maintenant voyons la lettre de ma +fille. Elle me dit qu'elle veut épouser le chevalier étranger, ou ne +jamais revoir le jour ni la lumière. Madame, fort bien; votre choix est +d'accord avec le mien: j'en suis charmé. Comme elle fait la décidée +avant de savoir si j'approuve ou non! Allons, je l'approuve; et je +n'admettrai pas plus de retard. Doucement, le voici; il me faut +dissimuler. + +(Entre Périclès.) + +PÉRICLÈS.--Mille prospérités au bon Simonide! + +SIMONIDE.--Recevez le même souhait; je vous remercie de votre musique +d'hier soir: je vous proteste que jamais mes oreilles ne furent ravies +par une mélodie aussi douce. + +PÉRICLÈS.--Je dois ces éloges à l'amitié de Votre Altesse et non à mon +mérite. + +SIMONIDE.--Seigneur, vous êtes le maître de la musique. + +PÉRICLÈS.--Le dernier de tous ses écoliers, mon bon seigneur. + +SIMONIDE.--Permettez-moi une question.--Que pensez-vous, seigneur, de ma +fille? + +PÉRICLÈS.--Que c'est une princesse vertueuse. + +SIMONIDE.--N'est-elle pas belle aussi? + +PÉRICLÈS.--Comme un beau jour d'été, merveilleusement belle. + +SIMONIDE.--Ma fille, seigneur, pense de vous avantageusement; au point +qu'il faut que vous soyez son maître: elle veut être votre écolière, je +vous en avertis. + +PÉRICLÈS.--Je suis indigne d'être son maître. + +SIMONIDE.--Elle ne pense pas de même: parcourez cet écrit. + +PÉRICLÈS.--Qu'est-ce que ceci? Elle aime, dit cette lettre, le chevalier +de Tyr. (_A part_.) C'est une ruse du roi pour me faire mourir. O +généreux seigneur, ne cherchez point à tendre un piège à un malheureux +étranger qui ne prétendit jamais à l'amour de votre fille, et se +contente de l'honorer. + +SIMONIDE.--Tu as ensorcelé ma fille, et tu es un lâche. + +PÉRICLÈS.--Non, de par les dieux! Seigneur, jamais je n'eus une pensée +capable de vous faire outrage; je n'ai rien fait pour mériter son amour +ou votre déplaisir. + +SIMONIDE.--Traître, tu mens. + +PÉRICLÈS.--Traître! + +SIMONIDE.--Oui, traître. + +PÉRICLÈS.--A tout autre qu'au roi, je répondrais qu'il en a menti par la +gorge. + +SIMONIDE, _à part_.--J'atteste les dieux que j'applaudis à son courage. + +PÉRICLÈS.--Mes actions sont aussi nobles que mes pensées qui n'eurent +jamais rien de bas. Je suis venu dans votre cour pour la cause de +l'honneur, et non pour y être un rebelle; et quiconque dira le +contraire, je lui ferai voir par cette épée qu'il est l'ennemi de +l'honneur. + +SIMONIDE, _à part_.--Non!--Voici ma fille qui portera témoignage. + +(Entre Thaïsa.) + +PÉRICLÈS.--Vous qui êtes aussi vertueuse que belle, dites à votre père +couronné si jamais ma langue a sollicité ou si ma main a rien écrit qui +sentit l'amour. + +THAISA.--Quand vous l'auriez fait, seigneur, qui s'offenserait de ce qui +me rendrait heureuse? + +SIMONIDE.--Ah! madame, vous êtes si décidée? J'en suis charmé (_à +part_). Je vous dompterai.--Voulez-vous sans mon consentement aimer un +étranger? (_à part_). Qui, ma foi, est peut-être mon égal par le +sang.--Écoutez-moi bien, madame, préparez-vous à m'obéir; et vous, +seigneur, écoutez aussi.... Ou soyez-moi soumis, ou je vous.... marie. +Allons, venez, vos mains et vos actes doivent sceller ce pacte: c'est en +les réunissant que je détruis vos espérances; et, pour votre plus grand +malheur, Dieu vous comble de ses joies.--Quoi, vous êtes contente? + +THAISA, _à Périclès_.--Oui, si vous m'aimez, seigneur. + +PÉRICLÈS.--Autant que ma vie aime le sang qui l'entretient. + +SIMONIDE.--Quoi, vous voilà d'accord? + +TOUS DEUX.--Oui, s'il plaît à Votre Majesté. + +SIMONIDE.--Cela me plaît si fort que je veux vous marier; allez donc le +plus tôt possible vous mettre au lit. + +FIN DU SECOND ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + +_Entre_ GOWER. + + +GOWER.--Maintenant le sommeil a terminé la fête. On n'entend plus dans +le palais que des ronflements, rendus plus bruyants par un estomac +surchargé des mets de ce pompeux repas de noces. Le chat, avec ses yeux +de charbon ardent, se tapit près du trou de la souris, et les grillons +qu'égaye la sécheresse chantent sous le manteau de la cheminée. L'hymen +a conduit la fiancée au lit, où, par la perte de sa virginité, un enfant +est jeté dans le moule. Soyez attentifs; et le temps, si rapidement +écoulé, s'agrandira, grâce à votre riche et capricieuse imagination; ce +qui va vous être offert en spectacle muet sera expliqué par mes +paroles.--(_Pantomime.--Périclès entre par une porte avec Simonide, et +sa suite. Un messager les aborde, s'agenouille, et donne une lettre à +Périclès. Périclès la montre à Simonide. Les seigneurs fléchissent le +genou devant le prince de Tyr. Entrent Thaïsa, enceinte, et Lychorida. +Simonide communique la lettre à sa fille. Elle se réjouit. Thaïsa et +Périclès prennent congé de Simonide et partent; Simonide et les autres +se retirent_.) + +On a soigneusement cherché Périclès à travers les pays les plus +terribles et les plus sombres, aux quatre coins opposés du monde; on l'a +cherché avec soin et diligence, à cheval, sur des navires, et sans +épargner aucuns frais. Enfin la renommée répond à ces puissantes +recherches. De Tyr à la cour de Simonide on apporte des lettres dont +voici la teneur: + +«Antiochus et sa fille sont morts. Les seigneurs ont voulu placer la +couronne sur la tête d'Hélicanus; mais il l'a refusée, se hâtant de leur +dire, pour apaiser le tumulte, que, si le roi Périclès ne revient pas +dans douze mois, il se rendra alors à leurs voeux.» + +Cette nouvelle, apportée à Pentapolis, y a ravi toute la contrée; chacun +applaudit et s'écrie: Notre jeune prince naîtra roi. Qui eût rêvé, qui +eût deviné une semblable chose? Bref il faut qu'il parte pour Tyr. Son +épouse, enceinte, désire partir. (Qui s'y opposerait?) Nous abrégeons le +récit des pleurs et des regrets. Elle prend avec elle Lychorida, sa +nourrice, et s'embarque. Le vaisseau se balance sur le sein de Neptune: +la quille de leur vaisseau a fendu la moitié des ondes; mais nouveau +caprice de la fortune: le nord envoie une telle tempête, que, semblable +à un cygne qui plonge pour se sauver, le pauvre navire est la proie de +sa furie. La dame pousse des cris, et se voit près d'accoucher d'effroi. +Vous allez voir la suite de cet orage, dont je ne ferai pas le récit, ne +pouvant pas espérer de m'en acquitter dignement. Représentez-vous par +l'imagination le vaisseau sur lequel le prince, ballotté par les flots, +est supposé parler. + +(Gower sort.) + + +SCÈNE I + +PÉRICLÈS _sur un vaisseau en mer_. + + +PÉRICLÈS.--O toi, dieu de ce vaste abîme, gourmande ces vagues qui +lavent le ciel et la terre; et toi, qui gouvernes les vents, enferme-les +dans leur prison d'airain, après les avoir fait sortir de l'abîme! +Apaise ces tonnerres terribles et assourdissants! Éteins doucement les +agiles éclairs de soufre! O Lychorida, comment se trouve ma reine? +Tempête, vomiras-tu sur nous tout ton venin? Le sifflet du matelot est +comme un faible murmure à l'oreille de la mort qui ne l'entend point. +Lychorida, Lucina, ô divine patronne, et sage-femme, qui protège ceux +qui gémissent dans la nuit, abaisse ta divinité sur ce navire battu par +l'orage, abrège l'angoisse de la reine! Eh bien! Lychorida? + +(Lychorida entre avec un enfant.) + +LYCHORIDA.--Voici un être trop jeune pour un tel lieu, et qui, s'il +était doué déjà de la pensée, mourrait comme je me sens près de le +faire. Recevez dans vos bras ce reste de votre épouse inanimée. + +PÉRICLÈS.--Que dis-tu, Lychorida? + +LYCHORIDA.--Patience; seigneur, n'assistez pas l'orage: voici tout ce +qui vit encore de notre reine.... une petite fille;--pour l'amour +d'elle, soyez un homme et prenez courage. + +PÉRICLÈS.--O vous, dieux! nous faites-vous aimer vos célestes dons pour +nous les enlever? Nous du moins, ici-bas, nous ne redemandons pas ce que +nous donnons, et en cela nous l'emportons sur vous. + +LYCHORIDA.--Patience, bon prince, même dans ce malheur. + +PÉRICLÈS.--Maintenant que ta vie soit calme! car jamais enfant n'eut une +naissance plus troublée! Que ta destinée soit paisible et douce, car +jamais fille de prince ne fut accueillie dans ce monde avec plus de +sévérité. Puisse la suite être heureuse pour toi! tu as une naissance +aussi bruyante que le feu, l'air, l'eau, la terre et le ciel pouvaient +te la procurer pour annoncer ta sortie du sein qui te conçut; et déjà +même tu as plus perdu que tu ne gagneras dans la vie.--Que les dieux +bienveillants jettent sur elle un favorable regard. + +(Deux matelots entrent.) + +PREMIER MATELOT.--Eh bien! avez-vous bon courage? Dieu vous conserve! + +PÉRICLÈS.--J'ai assez de courage. Je ne crains pas la tempête, elle m'a +fait le plus grand mal qu'elle pût me faire; cependant, pour l'amour de +ce pauvre enfant, je souhaite que le ciel s'éclaircisse. + +PREMIER MATELOT.--Relâche les cordages; allons donc.... Souffle et fais +tous tes efforts. + +SECOND MATELOT.--Mais les vagues sombres vont caresser la lune: je ne +puis. + +PREMIER MATELOT.--Seigneur, la reine doit être jetée à la mer. La mer +est si haute, le vent si violent qu'il ne se calmera que quand nous +aurons débarrassé le vaisseau des morts. + +PÉRICLÈS.--C'est une superstition. + +PREMIER MATELOT.--Pardonnez-nous, seigneur; c'est une chose que nous +avons toujours observée sur mer, et nous parlons sérieusement; +rendez-vous donc, car il faut la jeter à la mer sans plus tarder. + +PÉRICLÈS.--Faites ce que vous croirez nécessaire.--Malheureuse +princesse! + +LYCHORIDA.--C'est là qu'elle repose, seigneur. + +PÉRICLÈS.--O mon amie, tu as eu un terrible accouchement, sans lumière, +sans feu; les éléments ennemis t'ont complètement oubliée, et le temps +me manque pour te rendre les honneurs de la sépulture; mais à peine +déposée dans le cercueil, il faut que tu sois précipitée dans les flots! +Au lieu d'un monument élevé à ta cendre et de lampe funéraire, l'énorme +baleine et les vagues mugissantes recouvriront ton corps au milieu des +coquillages. Lychorida, dis à Nestor de m'apporter des épices, de +l'encre et du papier, ma cassette et mes bijoux. Dis à Méandre de +m'apporter le coffre de satin. Couche l'enfant: va vite, pendant que je +dis à Thaïsa un adieu religieux: hâte-toi, femme. + +(Lychorida sort.) + +SECOND MATELOT.--Seigneur, nous avons sous les écoutilles une caisse +déjà enduite de bitume. + +PÉRICLÈS.--Je te rends grâces, matelot.--Quelle est cette côte? + +SECOND MATELOT.--Nous sommes près de Tharse. + +PÉRICLÈS.--Dirigeons-y notre proue avant de continuer notre route vers +Tyr. Quand pourrons-nous y aborder? + +SECOND MATELOT.--Au point du jour, si le vent cesse. + +PÉRICLÈS.--Oh! voguons vers Tharse. Je visiterai Cléon, car l'enfant ne +vivrait pas jusqu'à Tyr: je le confierai à une bonne nourrice. Va +naviguer, bon matelot; je vais apporter le corps. (Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon. + +_Entrent_ CÉRIMON _avec _UN VALET_ et quelques personnes qui ont fait +naufrage_. + + +CÉRIMON.--Holà! Philémon. + +(Philémon entre.) + +PHILÉMON.--Est-ce mon maître qui appelle? + +CÉRIMON.--Allume du feu et prépare à manger pour ces pauvres gens. La +tempête a été forte cette nuit? + +LE VALET.--J'ai vu plus d'une tempête, et jamais une semblable à celle +de cette nuit. + +CÉRIMON.--Votre maître sera mort avant votre retour: il n'est rien qui +puisse le sauver. (_A Philémon_.)--Portez ceci à l'apothicaire, et vous +me direz l'effet que le remède produira. + +(Sortent Philémon, le valet et les naufragés.) + +(Entrent deux Éphésiens.) + +PREMIER ÉPHÉSIEN.--Bonjour, seigneur Cérimon. + +SECOND ÉPHÉSIEN.--Bonjour à Votre Seigneurie. + +CÉRIMON.--Pourquoi, seigneurs, vous êtes-vous levés si matin? + +PREMIER ÉPHÉSIEN.--Nos maisons, situées près de la mer, ont été +ébranlées comme par un tremblement de terre: les plus fortes poutres +semblaient près d'être brisées, et le toit de s'écrouler. C'est la +surprise et la peur qui m'ont fait déserter le logis. + +SECOND ÉPHÉSIEN.--Voilà ce qui cause de si bon matin notre visite +importune; ce n'est point un motif d'économie domestique. + +CÉRIMON.--Oh! vous parlez bien. + +PREMIER ÉPHÉSIEN.--Je m'étonne que Votre Seigneurie, ayant autour d'elle +un si riche attirail, s'arrache de si bonne heure aux douces faveurs du +repos. Il est étrange que la nature se livre à une peine à laquelle elle +n'est pas forcée. + +CÉRIMON.--J'ai toujours pensé que la vertu et le savoir étaient des dons +plus précieux que la noblesse et la richesse. Des héritiers insouciants +peuvent flétrir et dissiper ces deux derniers; mais les autres sont +suivis par l'immortalité qui fait un dieu de l'homme. Vous savez que +j'ai toujours étudié la médecine, dont l'art secret, fruit de la lecture +et de la pratique, m'a fait connaître les sucs salutaires que +contiennent les végétaux, les métaux et les minéraux. Je puis expliquer +les maux que la nature cause, et je sais les moyens de les guérir: ce +qui me rend plus heureux que la poursuite des honneurs incertains, ou le +souci d'enfermer mes trésors dans des sacs de soie pour le plaisir du +_fou_ et de la _mort_. + +SECOND ÉPHÉSIEN.--Votre Seigneurie a répandu ses bienfaits dans Éphèse, +où mille citoyens s'appellent vos créatures, rendues par vous à la +santé;--non-seulement votre science, vos travaux, mais encore votre +bourse toujours ouverte, ont procuré au seigneur Cérimon une renommée +que jamais le temps.... + +(Entrent deux valets avec une caisse.) + +LE VALET.--Déposez ici. + +CÉRIMON.--Qu'est-ce que cela? + +LE VALET.--La mer vient de jeter sur la côte ce coffre, qui provient de +quelque naufrage. + +CÉRIMON.--Déposez-le là, que nous l'examinions. + +SECOND ÉPHÉSIEN.--Cela ressemble à un cercueil, seigneur. + +CÉRIMON.--Quoi que ce soit, le poids est des plus lourds: ouvrez cette +caisse. L'estomac de la mer est surchargé d'or: la fortune a eu raison +de le faire vomir ici. + +SECOND ÉPHÉSIEN.--Vous avez deviné, seigneur. + +CÉRIMON.--Comme elle est goudronnée partout! Est-ce la mer qui l'a jetée +sur le rivage? + +LE VALET.--Je n'ai jamais vu de vague aussi forte que celle qui l'a +apportée. + +CÉRIMON.--Allons, ouvre-la.--Doucement, doucement; quel parfum +délicieux! + +SECOND ÉPHÉSIEN.--C'est un baume exquis. + +CÉRIMON.--Jamais je n'ai senti un plus doux parfum.--Allons, +dépêchons.--O Dieu tout-puissant!--Que vois-je? un cadavre! + +PREMIER ÉPHÉSIEN.--Chose étrange! + +CÉRIMON.--Il est enveloppé d'un riche linceul et de sacs pleins de +parfums. Un écrit! Apollon, rends-moi habile à lire. + +(Il déroule un écrit et lit.) + +«Je donne à connaître, si jamais ce cercueil touche à terre, qu'il +contient une reine plus précieuse que tout l'or du monde, et quelle a +été perdue par moi, roi Périclès. Que celui qui la trouvera, lui donne +la sépulture! Elle fut la fille d'un roi: les dieux récompenseront sa +charité: ce trésor lui appartient.» + +Si tu vis, Périclès, ton coeur est déchiré de douleur.--Ce cercueil a +été fait cette nuit. + +SECOND ÉPHÉSIEN.--Probablement, seigneur. + +CÉRIMON.--C'est sûrement cette nuit; car, voyez cet air de +fraîcheur.--Ils ont été des barbares, ceux qui ont jeté cette femme à la +mer! Allumez du feu; apportez ici toutes les boîtes de mon cabinet. La +mort peut usurper l'empire de la nature pendant quelques heures, et le +feu de la vie rallumer encore les sens assoupis. J'ai entendu parler +d'un Égyptien qui passa pour mort pendant neuf heures, et qui, à force +de soins, revint à la vie. (_Un valet entre avec des boîtes, du linge et +du feu_.) Très-bien: du feu et du linge.--Je vous prie, faites entendre +un air de musique, quelque rudes que soient vos instruments.--Ah! tu +remues, corps insensible!--Ici la musique.--Je vous prie, encore un +air.--Seigneurs, cette reine est vivante.--La nature se réveille.--Une +douce chaleur s'en exhale: il n'y a pas plus de cinq heures qu'elle est +dans cet état. Voyez comme la fleur de la vie s'épanouit de nouveau en +elle! + +PREMIER ÉPHÉSIEN.--Le ciel, seigneur, vous a choisi pour nous étonner +par ses prodiges: votre réputation est éternelle. + +CÉRIMON.--Elle vit: voyez; ses paupières, qui couvraient ces célestes +bijoux perdus par Périclès, commencent à écarter leurs franges d'or. Ces +diamants si purs vont doubler la richesse du monde. O vis et +arrache-nous des larmes par ton histoire, belle créature! + +(Thaïsa fait un mouvement.) + +THAISA.--O divine Diane, où suis-je, où est mon époux?--Quel est le lieu +que je vois? + +SECOND ÉPHÉSIEN.--N'est-ce pas étrange? + +PREMIER ÉPHÉSIEN.--Merveilleux! + +CÉRIMON.--Paix, mes chers amis: aidez-moi, portons-la dans la chambre +voisine. Préparez du linge.--Donnons-lui tous nos soins, une rechute +serait mortelle. Venez, venez, et qu'Esculape nous guide. + +(Ils sortent emportant Thaïsa.) + + +SCÈNE III + +Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon. + +PÉRICLÈS _entre avec_ CLÉON, DIONYSA, LYCHORIDA ET MARINA. + + +PÉRICLÈS.--Respectable Cléon, je suis forcé de partir, l'année est +expirée et Tyr ne jouit plus que d'une paix douteuse; recevez, vous et +votre épouse, toute la reconnaissance dont est rempli mon coeur: que les +dieux se chargent du reste. + +CLÉON.--Les traits de la fortune qui vous frappent mortellement se font +aussi sentir à nous. + +DIONYSA.--O votre pauvre princesse! pourquoi les destins n'ont-ils pas +permis que vous l'ameniez ici pour charmer ma vue? + +PÉRICLÈS.--Nous ne pouvons qu'obéir aux puissances du ciel. Quand je +gémirais et que je rugirais comme la mer qui la recèle dans son sein, +Thaïsa n'en serait pas moins privée de la vie. Ma petite Marina! (je lui +ai donné ce nom parce qu'elle est née sur les flots): je la recommande à +vos soins et je vous la laisse comme la fille de votre bienveillante +amitié, pour qu'elle reçoive une éducation royale et digne de sa +naissance. + +CLÉON.--Ne craignez rien, seigneur, nous nous souviendrons pour votre +fille du prince généreux qui nous a nourris de son blé, et les prières +du peuple reconnaissant imploreront le ciel pour son libérateur. Si je +me rendais coupable d'une ingrate négligence, tous mes sujets me +forceraient à remplir mon devoir; mais, si mon zèle a besoin d'être +excité, que les dieux vous vengent sur moi et les miens jusqu'à la +dernière génération. + +PÉRICLÈS.--Je vous crois, votre honneur et votre vertu sont pour moi un +gage plus sûr que vos serments. Jusqu'à ce que ma fille soit mariée, +madame, j'en jure par Diane, que nous honorons tous, ma chevelure sera +respectée des ciseaux. Je prends congé de vous; rendez-moi heureux par +les soins accordés à ma fille. + +DIONYSA.--J'ai aussi une fille; elle ne me sera pas plus chère que la +vôtre. + +PÉRICLÈS.--Madame, je vous remercie et je prierai pour vous. + +CLÉON.--Nous vous escorterons jusque sur le rivage, où nous vous +abandonnerons au mystérieux Neptune et aux vents les plus favorables. + +PÉRICLÈS.--J'accepte votre offre. Venez, chère reine.--Point de larmes, +Lychorida, point de larmes: pensez à votre jeune maîtresse dont vous +allez désormais dépendre.--Allons, seigneur. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon. + +_Entrent_ CÉRIMON ET THAISA. + + +CÉRIMON.--Madame, cette lettre et ces bijoux étaient avec vous dans le +cercueil: les voici. Connaissez-vous l'écriture? + +THAISA.--C'est celle de mon époux. Je me rappelle fort bien encore +m'être embarquée au moment de devenir mère; mais ai-je été délivrée ou +non? par les dieux immortels! je l'ignore. Hélas! puisque je ne reverrai +plus mon époux, le roi Périclès, je veux prendre des vêtements de +vestale et renoncer à toute félicité. + +CÉRIMON.--Madame, si c'est là votre intention, le temple de Diane n'est +pas loin; vous pourrez y passer le reste de vos jours; et, si vous +voulez, une nièce à moi vous y accompagnera. + +THAISA.--Je ne puis que vous rendre grâces, voilà tout. Ma +reconnaissance est grande, quoiqu'elle puisse peu de chose. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + +_Entre_ GOWER. + +GOWER.--Figurez-vous Périclès arrivé à Tyr et accueilli selon ses +désirs; laissez à Éphèse sa malheureuse épouse qui s'y consacre au culte +de Diane. Maintenant occupez-vous de Marina que notre scène rapide doit +trouver à Tharse élevée par Cléon qui lui fait enseigner la musique et +les lettres, et acquérant tant de grâces qu'elle attire sur elle +l'admiration et la tendresse générale. Mais, hélas! le monstre de +l'envie, qui est souvent la mort du mérite, cherche à abréger la vie de +Marina par le poignard de la trahison. Telle est la fille de Cléon déjà +mûre pour le mariage. Cette fille se nomme Philoten; et l'on assure dans +notre histoire qu'elle voulait toujours être avec Marina, soit quand +elle formait des tissus de soie avec ses doigts délicats, minces et +blancs comme le lait, soit quand avec une aiguille elle piquait la +mousseline que ces blessures rendaient plus solides, soit quand elle +chantait en s'accompagnant de son luth et rendait muet l'oiseau qui fait +résonner la nuit de ses accents plaintifs, ou quand elle offrait son +hommage à Diane, sa divinité: toujours Philoten rivalisait d'adresse +avec la parfaite Marina. C'est comme si le corbeau prétendait le +disputer en blancheur à la colombe de Paphos. Marina reçoit tous les +éloges, non comme un don, mais comme une dette. Les grâces de Philoten +sont tellement éclipsées, que l'épouse de Cléon, inspirée par une +insigne jalousie, suscite un meurtrier contre la vertueuse Marina, afin +que sa fille reste sans égale après ce meurtre; la mort de Lychorida, +notre nourrice, favorise ses pensées; et la maudite Dionysa a déjà +l'instrument de colère prêt à frapper. Je recommande à votre attention +cet événement qui se prépare. Je transporte seulement le temps et ses +ailes sur le pied boiteux de mon poëme. Je ne pourrais y parvenir si vos +pensées ne voyagent avec moi.--Dionysa va paraître avec Léonin, un +meurtrier. + +(Gower sort.) + + +SCÈNE I + +Tharse.--Plaine près du rivage de la mer. + +DIONYSA _entre avec_ LÉONIN. + +DIONYSA.--Souviens-toi de ton serment, tu as juré de l'exécuter; ce +n'est qu'un coup qui ne sera jamais connu. Tu ne pourrais rien faire +dans ce monde en aussi peu de temps, qui te rapportât davantage. Que la +conscience, qui n'est qu'une froide conseillère, n'allume pas la +sympathie dans ton coeur trop scrupuleux; que la pitié, que les femmes +même ont abjurée, ne t'attendrisse pas; sois un soldat résolu dans ton +dessein. + +LÉONIN.--Je te tiendrai parole; mais c'est une céleste créature. + +DIONYSA.--Elle n'en est que plus propre à être admise chez les dieux; la +voici qui vient pleurant la mort de sa nourrice; es-tu résolu? + +LÉONIN.--Je le suis. + +(Entre Marina avec une corbeille de fleurs.) + +MARINA.--Non, non: je déroberai les fleurs de la terre pour les semer +sur le gazon qui te recouvre; les genêts, les bluets, les violettes +purpurines et les soucis seront suspendus en guirlandes, tant que durera +l'été. Hélas! pauvre fille que je suis, née dans une tempête où mourut +ma mère, le monde est pour moi comme une tempête continuelle, +m'éloignant de mes amis. + +DIONYSA.--Quoi donc, Marina! pourquoi êtes-vous seule? Comment se +fait-il que ma fille ne soit pas avec vous? Ne vous consumez pas dans la +tristesse, vous avez en moi une autre nourrice. Seigneur! combien votre +visage est changé par ce malheur. Venez, venez, donnez-moi votre +guirlande de fleurs avant que la mer la flétrisse; promenez-vous avec +Léonin; l'air est vif ici et aiguise l'appétit. Venez, Léonin, prenez +Marina par le bras et promenez-vous avec elle. + +MARINA.--Non, je vous en prie, je ne veux point vous priver de votre +serviteur. + +DIONYSA.--Venez, venez, j'aime le roi votre père et vous, comme si je +n'étais pas une étrangère pour vous. Nous l'attendons tous les jours +ici. Quand il viendra, il trouvera flétrie celle que la renommée vante +comme un chef-d'oeuvre; il regrettera un si long voyage, et il nous +blâmera, mon époux et moi, d'avoir négligé sa fille. Allez, je vous +prie, vous promener et soyez moins triste. Conservez ce teint charmant +qui a désolé tant de coeurs de tous les âges. Ne vous inquiétez pas de +moi, je retourne seule au palais. + +MARINA.--Eh bien! j'irai, mais je ne m'en soucie guère. + +DIONYSA.--Venez, venez, je sais que cela vous sera salutaire: +promenez-vous une demi-heure au moins.--Léonin, souviens-toi de ce que +j'ai dit. + +LÉONIN.--Je vous le promets, madame. + +DIONYSA.--Je vous laisse pour un moment, ma chère Marina: promenez-vous +doucement, ne vous échauffez pas le sang. Je dois avoir soin de vous. + +MARINA.--Je vous remercie; ma chère dame.--_(Dionysa sort.)_ Est-ce le +vent d'ouest qui souffle? + +LÉONIN.--C'est le sud-ouest. + +MARINA.--Quand je naquis, le vent était au nord. + +LÉONIN.--Était-ce le nord? + +MARINA.--Mon père, comme disait ma nourrice, ne montrait aucune crainte, +mais il criait: Bons matelots! et déchirait ses mains royales en maniant +les cordages, et en embrassant le mât; il bravait une mer qui faisait +presque éclater le tillac; elle fit tomber des hunes un matelot monté +pour plier les voiles. Eh! dit un autre, veux-tu sortir? et ils roulent +tous les deux de l'éperon à la poupe, le contre-maître siffle, le pilote +appelle et triple leur confusion. + +LÉONIN.--Et quand cela eut-il lieu? + +MARINA.--Quand je vins au monde; jamais les vents ni les vagues ne +furent plus violents. + +LÉONIN.--Allons, dites promptement vos prières. + +MARINA.--Que voulez-vous dire? + +LÉONIN.--Si vous demandez quelques moments pour prier, je vous les +accorde: je vous en prie, mais hâtez-vous, car les dieux ont l'oreille +fine, et j'ai juré d'exécuter promptement. + +MARINA.--Quoi! voulez-vous me tuer? + +LÉONIN.--Pour obéir à ma maîtresse. + +MARINA.--Pourquoi veut-elle ma mort?--Autant que je puis me le rappeler, +je jure que je ne l'ai jamais offensée de ma vie; je n'ai jamais dit un +mot méchant ni fait mal à aucune créature vivante. Croyez-moi, je n'ai +jamais tué une souris ni blessé une mouche. J'ai marché un jour sur un +ver contre ma volonté, mais j'en ai pleuré. Quel est mon crime? En quoi +ma mort peut-elle lui être utile, ou ma vie être dangereuse pour elle? + +LÉONIN.--Ma commission n'est pas de raisonner, mais d'exécuter. + +MARINA.--Vous ne le feriez pas pour tout au monde, je l'espère; vous +avez un visage où respire la douceur, et qui annonce que vous avez un +coeur généreux. Je vous vis dernièrement vous faire blesser pour séparer +deux hommes qui se battaient: en vérité cela prouvait en votre faveur; +faites encore de même. Votre maîtresse en veut à ma vie: mettez-vous +entre nous et sauvez-moi; je suis la plus faible. + +LÉONIN.--J'ai juré de vous immoler. + +(Surviennent des pirates pendant que Marina se débat.) + +PREMIER PIRATE.--Arrête, coquin! + +(Léonin s'enfuit.) + +SECOND PIRATE.--Une prise, une prise! + +TROISIÈME PIRATE.--Chacun sa part, camarades; partageons. Portons-la à +bord sans tarder. + +(Les pirates emmènent Marina.) + + +SCÈNE II + +Même lieu. + +LÉONIN _rentre_. + + +LÉONIN.--Ces bandits servent sous le grand pirate Valdès, et ils se sont +emparés de Marina. Laissons-la aller. Il n'y a pas d'apparence qu'elle +revienne. Je jurerai qu'elle est tuée et précipitée dans la mer.--Mais +voyons encore un peu: peut-être ils se contenteront de satisfaire leur +brutalité sur elle, sans l'emmener. S'ils la laissent après l'avoir +outragée, il faut que je la tue. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Mitylène.--Appartement dans un mauvais lieu. + +_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON[4], sa FEMME et BOULT. + +[Note 4: Le maître de la maison, en anglais _pander_, et la femme +_bawd_.] + + +LE MAITRE DE LA MAISON.--Boult! + +BOULT.--Monsieur. + +LE MAITRE.--Cherche avec soin dans le marché; Mitylène est plein de +galants: nous avons perdu trop d'argent, l'autre foire, pour avoir +manqué de filles. + +LA FEMME.--Nous n'avons jamais été aussi mal montés: nous n'avons que +trois pauvres diablesses, elles ne peuvent que ce qu'elles peuvent; et, +à force de servir, elles tombent en pourriture, ou peu s'en faut. + +LE MAITRE.--Il nous en faut donc de fraîches, coûte que coûte. Il faut +avoir de la conscience dans tous les états, sans quoi on ne prospère +pas. + +LA FEMME.--Tu dis vrai: il ne suffit pas d'élever de pauvres bâtardes; +et j'en ai élevé, je crois, jusqu'à onze.... + +BOULT.--Oui, jusqu'à onze ans, et pour les abaisser après; mais j'irai +chercher au marché. + +LA FEMME.--Sans doute, mon garçon; la cochonnerie que nous avons tombera +en pièces au premier coup de vent; elles sont trop cuites que cela fait +pitié. + +LE MAITRE.--Tu dis vrai; en conscience elles sont trop malsaines. Le +pauvre Transylvanien est mort pour avoir couché avec la petite drôlesse. + +BOULT.--Comme elle l'a vite expédié; elle en a fait du rôti pour les +vers!--Mais je vais au marché. + +(Boult sort.) + +LE MAITRE.--Trois ou quatre mille sequins seraient un assez joli fonds +pour vivre tranquilles et abandonner le commerce. + +LA FEMME.--Pourquoi abandonner le commerce, je vous prie? Est-il honteux +de gagner de l'argent quand on se fait vieux? + +LE MAITRE.--Oh! le renom ne va pas de pair avec les profits, ni les +profits avec le danger. Ainsi donc, si dans notre jeunesse nous avons pu +nous acquérir une jolie petite fortune, il ne serait pas mal de fermer +notre porte. D'ailleurs, nous sommes dans de tristes termes avec les +dieux, et cela devrait être une raison pour nous d'abandonner le +commerce. + +LA FEMME.--Allons, dans d'autres métiers on les offense aussi bien que +dans le nôtre. + +LE MAITRE.--Aussi bien que dans le nôtre, oui, et mieux encore: mais la +nature de nos offenses est pire; et notre profession n'est pas un métier +ni un état. Mais voici Boult. + +(Les pirates entrent avec Boult et entraînent Marina.) + +BOULT, _à Marina_.--Ici.--(_A Marina_.) Venez par ici.--Messieurs, vous +dites qu'elle est vierge? + +PREMIER PIRATE.--Nous n'en doutons pas. + +BOULT.--Maître, j'ai avancé un haut prix pour ce morceau; voyez: si elle +vous convient, cela va bien.--Sinon, j'ai perdu mes arrhes. + +LA FEMME.--Boult, a-t-elle quelques qualités? + +BOULT.--Elle a une jolie figure; elle parle bien, a de belles robes: +quelles qualités voulez-vous de plus? + +LA FEMME.--Quel prix en veut-on? + +BOULT.--Je n'ai pas pu l'avoir à moins de mille pièces d'or. + +LE MAÎTRE.--Très-bien. Suivez-moi, mes maîtres; vous allez avoir votre +argent sur l'heure. Femme, reçois-la; instruis-la de ce qu'elle a à +faire, afin qu'elle ne soit pas trop novice. + +(Le maître sort avec les pirates.) + +LA FEMME.--Boult, prends son signalement, la couleur de ses cheveux, son +teint, sa taille, son âge et l'attestation de sa virginité; puis crie: +_Celui qui en donnera le plus l'aura le premier_. Un tel pucelage ne +serait pas bon marché, si les hommes étaient encore ce qu'ils furent. +Allons, obéis à mes ordres. + +BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.) + +MARINA.--Hélas! pourquoi Léonin a-t-il été si mou, si lent? Il aurait dû +frapper et non parler. Pourquoi ces pirates n'ont-ils pas été assez +barbares pour me réunir à ma mère, en me précipitant sous les flots? + +LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle? + +MARINA.--Parce que je suis belle. + +LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occupés de vous. + +MARINA.--Je ne les accuse point. + +LA FEMME.--Vous êtes tombée entre mes mains, et vous avez chance d'y +vivre. + +MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'échapper à celles qui m'auraient +tuée! + +LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir. + +MARINA.--Non. + +LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous goûterez toutes +sortes de messieurs; vous ferez bonne chère; vous apprendrez la +différence de tous les tempéraments. Quoi! vous vous bouchez les +oreilles! + +MARINA.--Êtes-vous une femme? + +LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis une femme? + +MARINA.--Une femme honnête, ou pas une femme. + +LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai à faire avec vous, je +pense. Allons, vous êtes une petite folle; il faut vous parler avec des +révérences. + +MARINA.--Que les dieux me défendent! + +LA FEMME.--S'il plaît aux dieux de vous défendre par les hommes,--ils +vous consoleront, ils vous entretiendront, ils vous réveilleront.--Voilà +Boult de retour. (_Entre Boult_.) Eh bien! l'as-tu criée dans le marché? + +BOULT.--Je l'ai criée sans oublier un de ses cheveux; j'ai fait son +portrait avec ma voix. + +LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouvé les gens disposés, surtout +la jeunesse? + +BOULT.--Ma foi, ils m'ont écouté comme ils écouteraient le testament de +leur père. Il y a eu un Espagnol à qui l'eau en est tellement venue à la +bouche, qu'il a été se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire +son portrait. + +LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus belle manchette. + +BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre maîtresse, connaissez-vous +le chevalier français qui fait de si profondes révérences? + +LA FEMME.--Qui! monsieur Véroles? + +BOULT.--Oui, il voulait faire un salut à la proclamation; mais il a +poussé un soupir et juré qu'il viendrait demain. + +LA FEMME.--Bien, bien: quant à lui il a apporté sa maladie avec lui; il +ne fait ici que l'entretenir. Je sais qu'il viendra à l'ombre de la +maison pour étaler ses _couronnes_ au soleil. + +BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation, nous les logerions +tous avec une telle enseigne. + +LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous êtes dans le chemin de +la fortune; écoutez-moi. Il faut avoir l'air de faire à regret ce que +vous ferez avec plaisir, et de mépriser le profit quand vous gagnerez le +plus. Pleurez votre genre de vie, cela inspire de la pitié à vos amants: +cette pitié vous vaut leur bonne opinion, et cette bonne opinion est un +profit tout clair. + +MARINA.--Je ne vous comprends pas. + +BOULT.--Emmenez-la, maîtresse, emmenez-la; cette pudeur s'en ira avec +l'usage. + +LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la fiancée elle-même ne se +prête qu'avec honte à ce qu'il est de son devoir de faire. + +BOULT.--Oui, les unes sont d'une façon et les autres d'une autre. Mais +dites donc, maîtresse, puisque j'ai procuré le morceau.... + +LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche. + +BOULT.--Peut-être bien. + +LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse, j'aime la +forme de vos vêtements. + +BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les changer. + +LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle nouvelle débarquée +nous avons; tu n'y perdras rien. Quand la nature créa ce morceau, elle +te voulut du bien. Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le +prix de tes avis. + +BOULT.--Je vous garantis, maîtresse, que le tonnerre réveille moins les +anguilles[5] que ma description de cette beauté ne remuera les +libertins. Je vous en amènerai quelques-uns cette nuit. + +[Note 5: On suppose que le tonnerre ne produit pas d'effet sur le +poisson en général, mais sur les anguilles qu'il fait sortir de la +bourbe et qu'on prend alors plus aisément.] + +LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi. + +MARINA.--Si le feu brûle, si les couteaux tuent, si les eaux sont +profondes, ma ceinture virginale ne sera pas dénouée. Diane, à mon +secours! + +LA FEMME.--Qu'avons-nous à faire de Diane? Allons, venez-vous? + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon. + +_Entre_ CLÉON _avec_ DIONYSA. + + +DIONYSA.--Quoi? êtes-vous insensé; n'est-ce pas une chose faite? + +CLÉON.--Dionysa, jamais les astres n'ont été témoins d'un meurtre +semblable. + +DIONYSA.--Allez-vous retomber dans l'enfance? + +CLÉON.--Je serais le souverain de tout l'univers que je le donnerais +pour que ce crime n'eût pas été commis. O jeune princesse, moins grande +par la naissance que par la vertu, il n'était pas de couronne qui ne fût +digne de toi! O lâche Léonin, que tu as aussi empoisonné! Si tu avais +avalé pour lui le poison, c'eût été un exploit comparable aux autres. +Que diras-tu quand le noble Périclès réclamera sa fille? + +DIONYSA.--Qu'elle est morte. Les destins n'avaient pas juré de la +conserver: elle est morte la nuit. Je le dirai; qui me contredira? à +moins que vous n'ayez la simplicité de me trahir, et, pour mériter un +titre de vertu, de crier: Elle a été égorgée. + +CLÉON.--O malheureuse! de tous les crimes, c'est celui que les dieux +abhorrent le plus. + +DIONYSA.--Croyez-vous que les petits oiseaux de Tharse vont voler ici et +tout découvrir à Périclès? J'ai honte de penser à la noblesse de votre +race et à la timidité de votre coeur. + +CLÉON.--Celui qui approuva jamais de telles actions, même sans y avoir +consenti, ne fut jamais d'un noble sang. + +DIONYSA.--Ah! bien, soit.--Mais personne, excepté vous, ne sait comment +elle est morte; personne ne le saura, Léonin ayant cessé de vivre. Elle +dédaignait ma fille; elle était un obstacle à son bonheur. Nul ne la +regardait; tous les yeux étaient fixés sur Marina, tandis que notre +enfant était négligée comme une pauvre fille qui ne valait pas la peine +d'un _bonjour_. Cela me perçait le coeur; et quoique vous traitiez mon +action de dénaturée, vous qui n'aimez pas votre enfant, moi je la crois +bonne et généreuse, et un sacrifice fait à notre fille unique. + +CLÉON.--Que les dieux vous pardonnent! + +DIONYSA.--Et quant à Périclès, que pourra-t-il dire? nous avons pleuré à +ses funérailles, et nous portons encore le deuil. Son monument est +presque fini, et ses épitaphes en lettres d'or attestent son grand +mérite, et notre douleur à nous, qui l'avons fait ensevelir, à nos +frais. + +CLÉON.--Tu es comme la Harpie qui, pour trahir, porte un visage d'ange, +et saisit sa proie avec des serres de faucon. + +DIONYSA.--Vous êtes un de ces hommes superstitieux qui jurent aux dieux +que l'hiver tue les mouches; mais je sais que vous suivrez mes conseils. + +(Ils sortent.) + +(Entre Gower. Il est devant le monument de Marina, à Tharse.) + +GOWER.--C'est ainsi que nous abrégeons le temps et les distances; +n'ayant qu'à désirer pour vouloir, traversant les mers, et voyageant +avec l'aide de votre imagination de contrée en contrée et d'un bout du +monde à l'autre. Grâce à votre indulgence, on ne nous blâme point de +nous servir d'un seul langage dans les divers climats où nous +transportent nos scènes. Je vous supplie de m'écouter pour que je +supplée aux lacunes de notre histoire. Périclès est maintenant sur les +flots inconstants (suivi de maints seigneurs et chevaliers). Il va voir +sa fille, charme de sa vie. Le vieil Escanès, qu'Hélicanus a fait monter +dernièrement à un poste éminent, est resté à Tyr pour gouverner. +Souvenez-vous qu'Hélicanus suit son prince. D'agiles vaisseaux et des +vents favorables ont amené le roi Périclès à Tharse. Imaginez-vous que +la pensée est son pilote, et son voyage sera aussi rapide qu'elle. +Périclès va chercher sa fille qu'il a laissée aux soins de Cléon. +Voyez-les se mouvoir comme des ombres. Je vais satisfaire en même temps +vos oreilles et vos yeux.--_(Scène muette_.)--_Périclès entre par une +porte avec sa suite; Cléon et Dionysa par une autre. Cléon montre à +Périclès le tombeau de Marina, tandis que Périclès se lamente, se revêt +d'une haire et part dans la plus grande colère. (Cléon et Dionysa se +retirent_.)--Voyez comme la crédulité souffre d'une lugubre apparence! +cette colère empruntée remplace les pleurs qu'on eût versés dans le bon +vieux temps[6]; et Périclès, dévoré de chagrin, sanglotant et baigné de +larmes, quitte Tharse et s'embarque. Il jure de ne plus laver son +visage, ni couper ses cheveux; il se revêt d'une haire et se confie à la +mer. Il brave une tempête qui brise à demi son vaisseau mortel[7], et +cependant il poursuit sa route.--Maintenant voulez-vous connaître cette +épitaphe, c'est celle de Marina faite par la perfide Dionysa: + +(Gower lit l'inscription gravée sur le tombeau de Marina.) + +«Ci-gît la plus belle, la plus douce et la meilleure des femmes, qui se +flétrit dans le printemps de ses jours; elle était la fille du roi de +Tyr, celle que la mort a si cruellement immolée; elle portait le nom de +Marina. Fière de sa naissance, Thétis engloutit une partie de la terre; +voilà pourquoi la terre, craignant d'être submergée, a donné aux cieux +celle qui naquit dans le sein de Thétis; voilà pourquoi (et elle ne +cessera jamais) Thétis fait la guerre aux rivages de la terre.» + +[Note 6: Dans l'enfance du monde, la dissimulation n'existait pas; les +poëtes ont tous cru à un âge d'or.] + +[Note 7: Son corps, que dans une autre pièce Shakspeare appelle aussi la +maison mortelle (de l'âme).] + +Aucun masque ne convient à la noire scélératesse comme la douce et +tendre flatterie. Laissez Périclès, voyant que sa fille n'est plus, +poursuivre ses voyages au gré de la fortune, pendant que notre théâtre +vous représente le malheur de sa fille dans le séjour profane où elle +est renfermée. Patience donc, et figurez-vous tous maintenant que vous +êtes à Mitylène. + +(Il sort.) + + +SCÈNE V + +Mitylène.--Une rue devant le mauvais lieu. + +DEUX JEUNES GENS _de Mitylène sortent de la maison_. + + +PREMIER JEUNE HOMME.--Avez-vous jamais entendu pareille chose? + +SECOND JEUNE HOMME.--Non, et jamais on n'entendra pareille chose en +pareil lieu, quand elle n'y sera plus. + +PREMIER JEUNE HOMME.--Mais se voir prêcher là! Avez-vous jamais rêvé une +telle chose? + +SECOND JEUNE HOMME.--Non, non. Viens, je renonce aux mauvais lieux. +Irons-nous entendre les vestales? + +PREMIER JEUNE HOMME.--Je ferai toute chose louable; je suis sorti pour +toujours du chemin du vice. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VI + +Mitylène.--Un appartement dans le mauvais lieu. + +_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON, sa FEMME et BOULT. + + +LE MAITRE.--Ma foi, je donnerais deux fois ce qu'elle m'a coûté pour +qu'elle n'eût jamais mis les pieds ici. + +LA FEMME.--Fi d'elle! elle est capable de glacer le dieu Priape, et de +perdre toute une génération; il nous faut la faire violer ou nous en +défaire. Quand le moment vient de rendre ses devoirs aux clients et de +faire les honneurs de la maison, elle a ses caprices, ses raisons, ses +maîtresses raisons, ses prières, ses génuflexions, si bien qu'elle +rendrait le diable puritain s'il lui marchandait un baiser. + +BOULT.--Il faut que je m'en charge, ou elle dégarnira la maison de tous +nos cavaliers et fera des prêtres de tous nos amateurs de juron. + +LE MAITRE.--Que la maladie emporte ses scrupules! + +LA FEMME.--Ma foi, il n'y a que la maladie qui puisse nous tirer de là. +Voici le seigneur Lysimaque déguisé. + +BOULT.--Nous aurions le maître et le valet, si la hargneuse petite +voulait seulement faire bonne mine aux pratiques. + +(Entre Lysimaque.) + +LYSIMAQUE.--Comment donc? Combien la douzaine de virginités? + +LA FEMME.--Que les dieux bénissent Votre Seigneurie! + +BOULT.--Je suis charmé de voir Votre Seigneurie en bonne santé. + +LYSIMAQUE.--Allons, il est heureux pour vous que vos pratiques se +tiennent bien sur leurs jambes. Eh bien! sac d'iniquités, avez-vous +quelque chose que l'on puisse manier à la barbe du chirurgien? + +LA FEMME.--Nous en avons une ici, seigneur, si elle voulait... Mais il +n'est jamais venu sa pareille à Mitylène. + +LYSIMAQUE.--Si elle voulait faire l'oeuvre des ténèbres, voulez-vous +dire?... + +LA FEMME.--Votre Seigneurie comprend ce que je veux dire. + +LYSIMAQUE.--Fort bien; appelez, appelez. + +BOULT.--Vous allez voir une rose.--Ce serait une rose, en effet, si elle +avait seulement... + +LYSIMAQUE.--Quoi, je te prie? + +BOULT.--O seigneur! je sais être modeste. + +LYSIMAQUE.--Cela ne relève pas moins le renom d'un homme de ton métier +que cela ne donne à tant d'autres la bonne réputation d'être chastes. + +(Entre Marina.) + +LA FEMME.--Voici la rose sur sa tige, et pas encore cueillie, je vous +assure; n'est-elle pas jolie? + +LYSIMAQUE.--Ma foi, elle servirait après un long voyage sur mer.--Fort +bien. Voilà pour vous. Laissez-nous. + +LA FEMME.--Permettez-moi, seigneur, de lui dire un seul mot, et j'ai +fait. + +LYSIMAQUE.--Allons, dites. + +LA FEMME, _à Marina qu'elle prend à part_.--D'abord je vous prie de +remarquer que c'est un homme honorable. + +MARINA.--Je désire le trouver tel, pour pouvoir en faire cas. + +LA FEMME.--Ensuite c'est le gouverneur de la province, et un homme à qui +je dois beaucoup. + +MARINA.--S'il est gouverneur de la province, vous lui devez beaucoup en +effet; mais en quoi cela le rend honorable, c'est ce que je ne sais pas. + +LA FEMME.--Dites-moi, je vous prie, le traiterez-vous bien sans faire +aucune de vos grimaces virginales? Il remplira d'or votre tablier. + +MARINA.--S'il est généreux, je serai reconnaissante. + +LYSIMAQUE.--Avez-vous fini? + +LA FEMME.--Seigneur, elle n'est pas encore au pas; vous aurez de la +peine à la dresser à votre goût.--Allons, laissons-la seule avec Sa +Seigneurie. + +(Le maître de la maison, la femme et Boult sortent.) + +LYSIMAQUE.--Allez.--Maintenant, ma petite, y a-t-il longtemps que vous +faites cet état? + +MARINA.--Quel état, seigneur? + +LYSIMAQUE.--Un état que je ne puis nommer sans offense. + +MARINA.--Je ne puis être offensée par le nom de mon état. Veuillez le +nommer. + +LYSIMAQUE.--Y a-t-il longtemps que vous exercez votre profession? + +MARINA.--Depuis que je m'en souviens. + +LYSIMAQUE.--L'avez-vous commencée si jeune? Êtes-vous devenue libertine +à cinq ans ou à sept? + +MARINA.--Plus jeune encore, si je le suis aujourd'hui. + +LYSIMAQUE.--Quoi donc! la maison où je vous trouve annonce que vous êtes +une créature. + +MARINA.--Vous savez que cette maison est un lieu de ce genre et vous y +venez? On me dit que vous êtes un homme d'honneur et le gouverneur de la +ville. + +LYSIMAQUE.--Quoi! votre principale vous a appris qui j'étais! + +MARINA.--Qui est ma principale? + +LYSIMAQUE.--C'est votre herbière, celle qui sème la honte et l'iniquité. +Oh! vous avez entendu parler de ma puissance, et vous prétendez à un +hommage plus sérieux? Mais je te proteste, ma petite, que mon autorité +ne te verra pas, ou ne te regardera pas du moins favorablement. Allons, +mène-moi quelque part.--Allons, allons. + +MARINA.--Si vous êtes homme d'honneur, c'est à présent qu'il faut le +montrer. Si ce n'est qu'une réputation qu'on vous a faite, méritez-la. + +LYSIMAQUE.--Oui-dà!--Encore un peu; continuez votre morale. + +MARINA.--Malheureuse que je suis!... Quoique vertueuse, la fortune +cruelle m'a jetée dans cet infâme lieu, où je vois vendre la maladie +plus cher que la guérison.--Ah! si les dieux voulaient me délivrer de +cette maison impie, je consentirais à être changée par eux en l'oiseau +le plus humble de ceux qui fendent l'air pur. + +LYSIMAQUE.--Je ne pensais pas que tu aurais parlé si bien, je ne t'en +aurais jamais crue capable. Si j'avais porté ici une âme corrompue, ton +discours m'eût converti. Voilà de l'or pour toi, persévère dans la bonne +voie, et que les dieux te donnent la force. + +MARINA.--Que les dieux vous protègent! + +LYSIMAQUE.--Ne crois pas que je sois venu avec de mauvaises intentions. +Les portes et les croisées de cette maison me sont odieuses. Adieu, tu +es un modèle de vertu, et je ne doute pas que tu n'aies reçu une noble +éducation.--Arrête, voici encore de l'or.--Qu'il soit maudit, qu'il +meure comme un voleur celui qui te ravira ta vertu. Si tu entends parler +de moi, ce sera pour ton bien. + +(Au moment où Lysimaque tire sa bourse, Boult entre.) + +BOULT.--Je vous prie, seigneur, de me donner la pièce. + +LYSIMAQUE.--Loin d'ici, misérable geôlier! Votre maison, sans cette +vierge qui la soutient, tomberait et vous écraserait tous. Va-t'en! + +(Lysimaque sort.) + +BOULT.--Qu'est-ce que ceci? Il faut changer de méthode avec vous. Si +votre prude chasteté, qui ne vaut pas le déjeuner d'un pauvre, ruine +tout un ménage, je veux qu'on fasse de moi un épagneul. Venez. + +MARINA.--Que voulez-vous de moi? + +BOULT.--Faire de vous une femme, ou en charger le bourreau. Venez, nous +ne voulons plus qu'on renvoie d'autres seigneurs; venez, vous dis-je. + +(La femme rentre.) + +LA FEMME.--Comment? de quoi s'agit-il? + +BOULT.--De pire en pire, notre maîtresse: elle a fait un sermon au +seigneur Lysimaque. + +LA FEMME.--O abomination! + +BOULT.--Elle fait cas de notre profession comme d'un fumier. + +LA FEMME.--Malepeste! qu'elle aille se faire pendre. + +BOULT.--Le gouverneur en aurait agi avec elle comme un gouverneur; elle +l'a renvoyé aussi froid qu'une boule de neige et disant ses prières. + +LA FEMME.--Boult, emmène-la; fais-en ce qu'il te plaira; brise le +cristal de sa virginité, et rends le reste malléable. + +BOULT.--Elle serait un terrain plus épineux qu'elle n'est, qu'elle +serait labourée je vous le promets. + +MARINA.--Dieux, à mon secours! + +LA FEMME.--Elle conjure, emmène-la. Plût à Dieu qu'elle n'eût jamais mis +le pied dans ma maison. Au diable! elle est née pour être notre ruine. +Ne voulez-vous pas faire comme les femmes? Malepeste! madame la +précieuse! + +(La femme sort.) + +BOULT.--Venez, madame, venez avec moi. + +MARINA.--Que me voulez-vous? + +BOULT.--Vous prendre le bijou qui vous est si précieux. + +MARINA.--Je t'en prie, dis-moi une chose d'abord. + +BOULT.--Allons, voyons, je vous écoute. + +MARINA.--Que désirerais-tu que fût ton ennemi? + +BOULT.--Je désirerais qu'il fût mon maître, ou plutôt ma maîtresse. + +MARINA.--Ni l'un ni l'autre ne sont aussi méchants que toi, car leur +supériorité les rend meilleurs que tu n'es. Tu remplis une place si +honteuse, que le démon le plus tourmenté de l'enfer ne la changerait pas +pour la sienne. Tu es le portier maudit de chaque ivrogne qui vient ici +chercher une créature. Ton visage est soumis au poing de chaque coquin +de mauvaise humeur. La nourriture qu'on te sert est le reste de bouches +infectées. + +BOULT.--Que voudriez-vous que je fisse?--Que j'aille à la guerre où un +homme servira sept ans, perdra une jambe et n'aura pas assez d'argent +pour en acheter une de bois! + +MARINA.--Fais tout autre chose que ce que tu fais. Va vider les égouts, +servir de second au bourreau; tous les métiers valent mieux que le tien. +Un singe, s'il pouvait parler, refuserait de le faire. Ah! si les dieux +daignaient me délivrer de cette maison!--Tiens, voilà de l'or, si ta +maîtresse veut en gagner par moi, publie que je sais chanter et danser, +broder, coudre, sans parler d'autres talents dont je ne veux pas tirer +vanité. Je donnerai des leçons de toutes ces choses; je ne doute pas que +cette ville populeuse ne me fournisse des écolières. + +BOULT.--Mais pouvez-vous enseigner tout ce que vous dites? + +MARINA.--Si je ne le puis, ramène-moi ici et prostitue-moi au dernier +valet qui fréquente cette maison. + +BOULT.--Fort bien, je verrai ce que je puis pour toi; si je puis te +placer, je le ferai. + +MARINA.--Mais sera-ce chez d'honnêtes femmes? + +BOULT.--Ma foi, j'ai peu de connaissances parmi celles-là! mais puisque +mon maître et ma maîtresse vous ont achetée, il ne faut pas songer à +s'en aller sans leur consentement: je les informerai donc de votre +projet, et je ne doute pas de les trouver assez traitables. Venez, je +ferai pour vous ce que je pourrai.--Venez. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + +_Entre_ GOWER. + + +GOWER.--Marina échappe donc au mauvais lieu, et tombe, dit notre +histoire, dans une maison honnête. Elle chante comme une immortelle et +danse comme une déesse au son de ses chants admirés. Elle rend muets de +grands clercs, et imite avec son aiguille les ouvrages de la nature, +fleur, oiseau, branche ou fruit. Son art le dispute aux roses +naturelles, la laine filée et la soie forment sous sa main des cerises +couleur de vermillon; elle a des élèves du plus haut rang qui lui +prodiguent des largesses; elle remet le prix de son travail à la maudite +entremetteuse. Laissons-la et retournons auprès de son père sur la mer +où nous l'avons laissé. Chassé par les vents, il arrive où habite sa +fille: supposez-le à l'ancre sur cette côte. La ville se préparait à +célébrer la fête annuelle du dieu Neptune. Lysimaque aperçoit notre +vaisseau tyrien et ses riches pavillons noirs; il se hâte de diriger sa +barque vers lui. Que votre imagination soit encore une fois le guide de +vos yeux, figurez-vous que c'est ici le navire du triste Périclès où +l'on va essayer de vous découvrir ce qui se passe. Veuillez bien vous +asseoir et écouter. + +(Il sort.) + +SCÈNE I + +A bord du vaisseau de Périclès, dans la rade de Mitylène. Une tente sur +le pont avec un rideau.--On y voit Périclès sur une couche. Une barque +est attachée au vaisseau tyrien. + +_Entrent_ DEUX MATELOTS _dont l'un appartient au vaisseau tyrien et +l'autre à la barque_; HÉLICANUS. + + +LE MATELOT TYRIEN, à _celui de Mitylène_.--Où est le seigneur +Hélicanus?--Il pourra vous répondre.--Ah! le voici.--Seigneur, voici une +barque venue de Mitylène dans laquelle est Lysimaque, le gouverneur, qui +demande à se rendre à bord. Quels sont vos ordres? + +HÉLICANUS.--Qu'il vienne puisqu'il le désire. Appelle quelques nobles +Tyriens. + +LE MATELOT TYRIEN.--Holà! seigneurs! le seigneur Hélicanus vous appelle. + +(Entrent deux seigneurs tyriens.) + +LE PREMIER SEIGNEUR.--Votre Seigneurie appelle? + +HÉLICANUS.--Seigneurs, quelqu'un de marque va venir à bord, je vous prie +de le bien accueillir. + +(Les seigneurs et les deux matelots descendent à bord de la barque, d'où +sortent Lysimaque avec les seigneurs de sa suite, ceux de Tyr et les +deux matelots.) + +LE MATELOT TYRIEN.--Seigneur, voilà celui qui peut vous répondre sur +tout ce que vous désirerez. + +LYSIMAQUE.--Salut, respectable seigneur! que les dieux vous protègent. + +HÉLICANUS.--Puissiez-vous dépasser l'âge où vous me voyez et mourir +comme je mourrai. + +LYSIMAQUE.--Je vous remercie d'un tel souhait.--Étant sur le rivage à +célébrer la gloire de Neptune, j'ai vu ce noble vaisseau et je suis venu +pour savoir d'où vous venez. + +HÉLICANUS.--D'abord, seigneur, quel est votre emploi? + +LYSIMAQUE.--Je suis le gouverneur de cette ville. + +HÉLICANUS.--Seigneur, notre vaisseau est de Tyr. Il porte le roi qui, +depuis trois mois, n'a parlé à personne et n'a pris que la nourriture +nécessaire pour entretenir sa douleur. + +LYSIMAQUE.--Quel est le malheur qui l'afflige? + +HÉLICANUS.--Seigneur, il serait trop long de le raconter; mais le motif +principal de ses chagrins vient de la perte d'une fille et d'une épouse +chéries. + +LYSIMAQUE.--Ne pourrons-nous donc pas le voir? + +HÉLICANUS.--Vous le pouvez, seigneur; mais ce sera inutile; il ne veut +parler à personne. + +LYSIMAQUE.--Cependant cédez à mon désir. + +HÉLICANUS, _tirant le rideau_.--Voyez-le, seigneur.--Ce fut un prince +accompli jusqu'à la nuit fatale qui attira sur lui cette infortune. + +LYSIMAQUE.--Salut, sire, que les dieux vous conservent! salut, royale +majesté. + +HÉLICANUS.--C'est en vain, il ne vous parlera pas. + +PREMIER SEIGNEUR DE MITYLÈNE.--Seigneur, nous avons à Mitylène une jeune +fille qui, je gage, le ferait parler. + +LYSIMAQUE.--Bonne pensée! sans questions, par le doux son de sa voix et +d'autres séductions, elle attaquerait le sens de l'ouïe assoupi à demi +chez lui. La plus heureuse, comme elle est la plus belle, elle est avec +ses compagnes dans le bosquet situé près du rivage de l'île. + +(Lysimaque dit deux mots à l'oreille d'un des seigneurs de la suite qui +sort avec la barque.) + +HÉLICANUS.--Certainement tout sera sans effet, mais nous ne rejetterons +rien de ce qui porte le nom de guérison.--En attendant, puisque nous +avons fait jusqu'ici usage de votre bonté, permettez-nous de vous +demander encore de faire ici nos provisions avec notre or qui, loin de +nous manquer, nous fatigue par sa vétusté. + +LYSIMAQUE.--Seigneur, c'est une courtoisie que nous ne pouvons vous +refuser sans que les dieux justes ne nous envoient une chenille pour +chaque bourgeon afin d'en punir notre province; mais, encore une fois, +je vous prie de me faire connaître en détail la cause de la douleur de +votre roi. + +HÉLICANUS.--Seigneur, seigneur, je vais vous l'apprendre.--Mais, voyez, +je suis prévenu. + +(La barque de Lysimaque avance. On voit passer sur le vaisseau tyrien, +un seigneur de Mitylène, Marina et une jeune dame.) + +LYSIMAQUE.--Oh! voici la dame que j'ai envoyé chercher. Soyez la +bienvenue.--N'est-ce pas une beauté céleste? + +HÉLICANUS.--C'est une aimable personne! + +LYSIMAQUE.--Elle est telle que, si j'étais sûr qu'elle sortît d'une race +noble, je ne voudrais pas choisir d'autre femme et me croirais bien +partagé.--Belle étrangère! nous attendons de vous toute votre +bienveillance pour un roi malheureux. Si, par un heureux artifice vous +pouvez l'amener à nous répondre, pour prix de votre sainte assistance, +vous recevrez autant d'or que vous en désirerez. + +MARINA.--Seigneur, je mettrai tout en usage pour sa guérison, pourvu +qu'on nous laisse seules avec lui, ma compagne et moi. + +LYSIMAQUE.--Allons, laissons-la, et que les dieux la fassent réussir. +(_Marina chante_.) A-t-il entendu votre mélodie? + +MARINA.--Non, et il ne nous a pas regardées. + +LYSIMAQUE.--Voyez, elle va lui parler. + +MARINA.--Salut, sire. Seigneur, écoutez-moi. + +PÉRICLÈS.--Eh! ah! + +MARINA.--Je suis une jeune fille, seigneur, qui jamais n'appela les yeux +sur elle, mais qui a été regardée comme une comète. Celle qui vous +parle, seigneur, a peut-être souffert des douleurs égales aux vôtres, si +on les comparait; quoique la capricieuse fortune ait rendu mon étoile +funeste, j'étais née d'ancêtres illustres qui marchaient de pair avec de +grands rois; le temps a anéanti ma parenté et m'a livrée esclave au +monde et à ses infortunes. (_A part_.) Je cesse; cependant il y a +quelque chose qui enflamme mes joues et qui me dit tout bas: Continue, +jusqu'à ce qu'il réponde. + +PÉRICLÈS.--Ma fortune, ma parenté, illustre parenté, égalant la +mienne.--N'est-ce pas ce que vous avez dit? + +MARINA.--J'ai dit, seigneur, que si vous connaissiez ma parenté, vous me +regarderiez sans courroux. + +PÉRICLÈS.--Je le pense.--Je vous prie, tournez encore les yeux vers moi. +Vous ressemblez...--Quelle est votre patrie? êtes-vous née sur ce +rivage? + +MARINA.--Non, ni sur aucun rivage; cependant je suis venue au monde +d'après les lois de la nature, et ne suis pas autre que je parais. + +PÉRICLÈS.--Je suis accablé de douleur et j'ai besoin de pleurer. Mon +épouse était comme cette jeune fille, et ma fille aurait aussi pu lui +ressembler. C'est là le front de ma reine, sa taille mince comme celle +du souple roseau, sa voix argentine, ses yeux brillants comme une pierre +précieuse et ses douces paupières, sa démarche de Junon, sa voix qui +rendait l'oreille affamée de l'entendre.--Où demeurez-vous? + +MARINA.--Dans un lieu où je ne suis qu'étrangère: d'ici vous pouvez le +voir. + +PÉRICLÈS.--Où fûtes-vous élevée, où avez-vous acquis ces grâces dont +votre beauté relève encore le prix? + +MARINA.--Si je vous racontais mon histoire, elle vous semblerait une +fable absurde. + +PÉRICLÈS.--Je t'en supplie, parle; le mensonge ne peut sortir de ta +bouche; tu parais modeste comme la justice, tu me sembles un palais +digne de la royale vérité. Je te croirai, je persuaderai à mes sens tout +ce qui paraîtrait impossible, car tu ressembles à celle que j'aimai +jadis. Quels furent tes amis? ne disais-tu pas, quand j'ai voulu te +repousser (au moment où je t'ai aperçue), que tu avais une illustre +origine? + +MARINA.--Oui, je l'ai dit. + +PÉRICLÈS.--Eh bien! quelle est ta famille? Je crois que tu as dit aussi +que tu avais souffert de nombreux outrages, et que tes malheurs seraient +égaux aux miens s'ils étaient connus et comparés. + +MARINA.--Je l'ai dit, et n'ai rien dit que ma pensée ne m'assure être +véridique. + +PÉRICLÈS.--Dis ton histoire. Si tu as souffert la nullième partie de mes +maux, tu es un homme, et moi j'ai faibli comme une jeune fille: +cependant tu ressembles à la Patience contemplant les tombeaux des rois +et désarmant le malheur par son sourire. Qui furent tes amis? comment +les as-tu perdus? Ton nom, aimable vierge? Fais ton récit; viens +t'asseoir à mon côté. + +MARINA.--Mon nom est Marina. + +PÉRICLÈS.--Oh! je suis raillé, et tu es envoyée par quelque dieu en +courroux pour me rendre le jouet des hommes. + +MARINA.--Patience, seigneur, ou je me tais. + +PÉRICLÈS.--Oui, je serai patient; tu ignores jusqu'à quel point tu +m'émeus en t'appelant Marina. + +MARINA.--Le nom de Marina me fut donné par un homme puissant, par mon +père, par un roi. + +PÉRICLÈS.--Quoi! la fille d'un roi?--et ton nom est Marina? + +MARINA.--Vous aviez promis de me croire; mais, pour ne plus troubler la +paix de votre coeur, je vais m'arrêter ici. + +PÉRICLÈS.--Êtes-vous de chair et de sang? votre coeur bat-il? +n'êtes-vous pas une fée, une vaine image? Parlez. Où naquîtes-vous? et +pourquoi vous appela-t-on Marina? + +MARINA.--Je fus appelée Marina parce que je naquis sur la mer. + +PÉRICLÈS.--Sur la mer! et ta mère? + +MARINA.--Ma mère était la fille d'un roi; elle mourut en me donnant le +jour, comme ma bonne nourrice Lychorida me l'a souvent raconté en +pleurant. + +PÉRICLÈS.--Oh! arrête un moment! voilà le rêve le plus étrange qui ait +jamais abusé le sommeil de la douleur. (_A part_.) Ce ne peut être ma +fille ensevelie.--Où fûtes-vous élevée? Je vous écoute jusqu'à ce que +vous ayez achevé votre récit. + +MARINA.--Vous ne pourrez me croire; il vaudrait mieux me taire. + +PÉRICLÈS.--Je vous croirai jusqu'au dernier mot. Cependant +permettez.--Comment êtes-vous venue ici? Où fûtes-vous élevée? + +MARINA.--Le roi mon père me laissa à Tharse. Ce fut là que le cruel +Cléon et sa méchante femme voulurent me faire arracher la vie. Le +scélérat qu'ils avaient gagné pour ce crime avait déjà tiré son glaive, +quand une troupe de pirates survint et me délivra pour me transporter à +Mitylène. Mais, seigneur, que me voulez-vous? Pourquoi pleurer? +Peut-être me croyez-vous coupable d'imposture. Non, non, je l'assure, je +suis la fille du roi Périclès, si le roi Périclès existe. + +PÉRICLÈS.--Oh! Hélicanus? + +HÉLICANUS.--Mon souverain m'appelle? + +PÉRICLÈS.--Tu es un grave et noble conseiller, d'une sagesse à toute +épreuve. Dis-moi, si tu le peux, quelle est cette fille, ce qu'elle peut +être, elle qui me fait pleurer. + +HÉLICANUS.--Je ne sais, seigneur, mais le gouverneur de Mitylène, que +voilà, en parle avec éloge. + +LYSIMAQUE.--Elle n'a jamais voulu faire connaître sa famille. Quand on +la questionnait là-dessus, elle s'asseyait et pleurait. + +PÉRICLÈS.--O Hélicanus, frappe-moi; respectable ami, fais-moi une +blessure, que j'éprouve une douleur quelconque, de peur que les torrents +de joie qui fondent sur moi entraînent tout ce que j'ai de mortel et +m'engloutissent. Oh! approche, toi qui rends à la vie celui qui +t'engendra; toi, qui naquis sur la mer, qui fus ensevelie à Tharse et +retrouvée sur la mer. O Hélicanus, tombe à genoux, remercie les dieux +avec une voix aussi forte que celle du tonnerre: voilà Marina. Quel +était le nom de ta mère? Dis-moi encore cela, car la vérité ne peut trop +être confirmée, quoique aucun doute ne s'élève en moi sur ta véracité. + +MARINA.--Mais d'abord, seigneur, quel est votre titre? + +PÉRICLÈS.--Je suis Périclès de Tyr: dis-moi seulement (car jusqu'ici tu +as été parfaite), dis-moi le nom de ma reine engloutie par les flots, et +tu es l'héritière d'un royaume, et tu rends la vie à Périclès ton père. + +MARINA.--Suffit-il, pour être votre fille, de dire que le nom de ma mère +était Thaïsa? Thaïsa était ma mère, Thaïsa qui mourut en me donnant la +naissance. + +PÉRICLÈS.--Sois bénie, lève-toi, tu es mon enfant. Donnez-moi d'autres +vêtements. Hélicanus, elle n'est pas morte à Tharse (comme l'aurait +voulu Cléon); elle te dira tout, lorsque tu te prosterneras à ses pieds, +et tu la reconnaîtras pour la princesse elle-même.--Qui est cet homme? + +HÉLICANUS.--Seigneur, c'est le gouverneur de Mitylène, qui, informé de +vos malheurs, est venu pour vous voir. + +PÉRICLÈS.--Je vous embrasse, seigneur.--Donnez-moi mes vêtements, je +suis égaré par la joie de la voir. Oh! que les dieux bénissent ma fille. +Mais écoutez cette harmonie. O ma Marina, dis à Hélicanus, dis-lui avec +détail, car il semble douter; dis-lui comment tu es ma fille.--Mais +quelle harmonie! + +HÉLICANUS.--Seigneur, je n'entends rien. + +PÉRICLÈS.--Rien? C'est l'harmonie des astres. Écoute, Marina. + +LYSIMAQUE.--Il serait mal de le contrarier, laisse-le croire. + +PÉRICLÈS.--Du merveilleux! n'entendez-vous pas? + +LYSIMAQUE.--De la musique; oui, seigneur. + +PÉRICLÈS.--Une musique céleste. Elle me force d'être attentif, et un +profond sommeil pèse sur mes paupières. Laissez-moi reposer. + +(Il dort.) + +LYSIMAQUE.--Donnez-lui un coussin. (_On ferme le rideau de la tente de +Périclès_.) Laissez-le. Mes amis, si cet événement répond à mes voeux, +je me souviendrai de vous. + +(Sortent Lysimaque, Hélicanus, Marina et la jeune dame qui l'avait +accompagnée.) + + +SCÈNE II + +Même lieu. + +PÉRICLÈS _dort sur le tillac_; DIANE _lui apparaît dans un songe_. + + +DIANE.--Mon temple est à Éphèse, il faut t'y rendre et faire un +sacrifice sur mon autel. Là, quand mes ministres seront assemblés devant +le peuple, raconte comment tu as perdu ton épouse sur la mer. Pour +pleurer tes infortunes et celles de ta fille, raconte fidèlement toute +ta vie. Obéis, ou continue à être malheureux. Obéis, tu seras heureux, +je l'atteste par mon arc d'argent. Réveille-toi et répète ton songe. + +(Diane disparaît.) + +PÉRICLÈS.--Céleste Diane, déesse au croissant d'argent, je +t'obéirai.--Hélicanus? + +(Entrent Hélicanus, Lysimaque et Marina.) + +HÉLICANUS.--Seigneur? + +PÉRICLÈS, _à Hélicanus_.--Mon projet était d'aller à Tharse pour y punir +Cléon, ce prince inhospitalier, mais j'ai d'abord un autre voyage à +faire. Tournez vers Éphèse vos voiles enflées. Plus tard, je vous dirai +pourquoi. (_A Lysimaque_.) Nous reposerons-nous, seigneur, sur votre +rivage, et vous donnerons-nous de l'or pour les provisions dont nous +aurons besoin? + +LYSIMAQUE.--De tout mon coeur, seigneur; et quand vous viendrez à terre, +j'ai une autre prière à vous faire. + +PÉRICLÈS.--Vous obtiendrez même ma fille si vous la demandez, car vous +avez été généreux envers elle. + +LYSIMAQUE.--Seigneur, appuyez-vous sur mon bras. + +PÉRICLÈS.--Viens, ma chère Marina. + +(Ils sortent.) + +(On voit le temple de Diane à Éphèse. Entre Gower.) + +GOWER.--Maintenant le sable de notre horloge est presque écoulé.... +Encore un peu et c'est fini. Accordez-moi pour dernière complaisance (et +cela m'encouragera), accordez-moi de supposer toutes les fêtes, les +banquets, les réjouissances bruyantes que le gouverneur fit à Mitylène +pour féliciter le roi. Il était si heureux qu'on lui eût promis de lui +donner Marina pour épouse! mais cet hymen ne devait avoir lieu que +lorsque Périclès aurait fait le sacrifice ordonné par Diane. Laissez +donc le temps s'écouler; on met à la voile au plus vite, et les désirs +sont aussitôt satisfaits. Voyez le temple d'Éphèse, notre roi et toute +sa suite. C'est à vous que nous devons, et nous en sommes +reconnaissants, que Périclès soit arrivé sitôt. + +(Gower sort.) + + +SCÈNE III + +Le temple de Diane à Éphèse.--Thaïsa est près de l'autel en qualité de +grande prêtresse. Une troupe de vierges. Cérimon et autres habitants +d'Éphèse. + +_Entrent_ PÉRICLÈS _et sa suite_, LYSIMAQUE, HÉLICANUS, MARINA et UNE +DAME. + + +PÉRICLÈS.--Salut, Diane! pour obéir à tes justes commandements, je me +déclare ici le roi de Tyr, qui chassé par la peur, de ma patrie, épousai +la belle Thaïsa à Pentapolis. Elle mourut sur mer en mettant au monde +une fille appelée Marina, qui porte encore ton costume d'argent, ô +déesse! Elle fut élevée à Tharse par Cléon, qui voulut la faire tuer à +l'âge de quatorze ans; mais une bonne étoile l'amena à Mitylène. C'est +là que la fortune la fit venir à bord de mon navire, où en rappelant le +passé elle se fit connaître pour ma fille. + +THAISA.--C'est sa voix, ce sont ces traits.... vous êtes, vous +êtes....--O roi Périclès! + +(Elle s'évanouit.) + +PÉRICLÈS.--Que veut dire cette femme...? Elle se meurt: au secours! + +CÉRIMON.--Noble seigneur, si vous avez dit la vérité aux pieds des +autels de Diane, voilà votre femme. + +PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, cela ne se peut; je l'ai jetée de mes +bras dans la mer. + +CÉRIMON.--Sur cette côte même. + +PÉRICLÈS.--C'est une vérité. + +CÉRIMON.--Regardez cette dame.--Elle n'est mourante que de joie. Un +matin d'orage, elle fut jetée sur ce rivage: j'ouvris le cercueil, j'y +trouvai de riches joyaux, je lui ai rendu la vie et l'ai placée dans le +temple de Diane. + +PÉRICLÈS.--Pouvons-nous voir ces joyaux? + +CÉRIMON.--Illustre seigneur, ils seront apportés dans ma maison, où je +vous invite à venir.... Voyez, Thaïsa revit. + +THAISA.--Oh! laissez-moi le regarder. S'il n'est pas mon époux, mon +saint ministère ne prêtera point à mes sens une oreille licencieuse. O +seigneur, êtes-vous Périclès? Vous parlez comme lui; vous lui +ressemblez. N'avez-vous pas cité une tempête, une naissance, une mort? + +PÉRICLÈS.--C'est la voix de Thaïsa. + +THAISA.--Je suis cette Thaïsa, crue morte et submergée. + +PÉRICLÈS.--Immortelle Diane! + +THAISA.--Maintenant, je vous reconnais.--Quand nous quittâmes Pentapolis +en pleurant, le roi mon père vous donna une bague semblable. + +(Elle lui montre une bague.) + +PÉRICLÈS.--Oui, oui; je n'en demande pas davantage. O dieux! votre +bienfait actuel me fait oublier mes malheurs passés. Je ne me plaindrai +pas, si je meurs en touchant ses lèvres.--Oh! viens, et sois ensevelie +une seconde fois dans ces bras! + +MARINA.--Mon coeur bondit pour s'élancer sur le sein de ma mère. + +(Elle se jette aux genoux de Thaïsa.) + +PÉRICLÈS.--Regarde celle qui se jette à tes genoux! C'est la chair de ta +chair,--Thaïsa, l'enfant que tu portais dans ton sein sur la mer, et que +j'appelai Marina; car elle vint au monde sur le vaisseau. + +THAISA.--Béni soit mon enfant! + +HÉLICANUS.--Salut, ô ma reine! + +THAISA.--Je ne vous connais pas. + +PÉRICLÈS.--Vous m'avez entendu dire que, lorsque je partis de Tyr, j'y +laissai un vieillard pour m'y remplacer. Pouvez-vous vous rappeler son +nom? Je vous l'ai dit souvent. + +THAISA.--C'est donc Hélicanus? + +PÉRICLÈS.--Nouvelle preuve. Embrasse-le, chère Thaïsa; c'est lui. Il me +tarde maintenant de savoir comment vous fûtes trouvée et sauvée; quel +est celui que je dois remercier, après les dieux, de ce grand miracle? + +THAISA.--Le seigneur Cérimon. C'est par lui que les dieux ont manifesté +leur puissance; les dieux qui peuvent tout pour vous. + +PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, les dieux n'ont pas sur la terre de +ministre mortel plus semblable à un dieu que vous. Voulez-vous me dire +comment cette reine a été rendue à la santé? + +CÉRIMON.--Je le ferai, seigneur. Je vous prie de venir d'abord chez moi, +où vous sera montré tout ce qu'on a trouvé avec votre épouse; vous +saurez comment elle fut placée dans ce temple; enfin, rien ne sera omis. + +PÉRICLÈS.--Céleste Diane! je te rends grâces de ta vision, et je +t'offrirai mes dons. Thaïsa, ce prince, le fiancé de votre fille, +l'épousera à Pentapolis. Maintenant, cet ornement, qui me rend si +bizarre, disparaîtra, ma chère Marina; et j'embellirai, pour le jour de +tes noces, ce visage, que le rasoir n'a pas touché depuis quatorze ans. + +THAISA.--Cérimon a reçu des lettres qui lui annoncent la mort de mon +père. + +PÉRICLÈS.--Qu'il soit admis parmi les astres! Cependant, ma reine, nous +célébrerons leur hyménée, et nous achèverons nos jours dans ce royaume. +Notre fille et notre fils régneront à Tyr. Seigneur Cérimon, nous +languissons d'entendre ce que nous ignorons encore.--Seigneur, +guidez-nous. + +(Ils sortent.) + +(Entre Gower.) + +GOWER.--Vous avez vu, dans Antiochus et sa fille, la récompense d'une +passion monstrueuse; dans Périclès, son épouse et sa fille (malgré les +injustices de la cruelle fortune), la vertu défendue contre l'adversité, +protégée par le ciel, et enfin couronnée par le bonheur. Dans Hélicanus, +nous vous avons offert un modèle de véracité et de loyauté; et dans le +respectable Cérimon, le mérite qui accompagne toujours la science et la +charité. Quant au méchant Cléon et à sa femme, lorsque la renommée eut +révélé leur crime et la gloire de Périclès, la ville, dans sa fureur, +les brûla avec leur famille dans le palais. Voilà comment les dieux les +punirent du meurtre qu'ils avaient voulu commettre. Accordez-nous +toujours votre patience, et goûtez de nouveaux plaisirs. Ici finit notre +pièce. + +(Gower sort.) + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS *** + +***** This file should be named 19228-8.txt or 19228-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/2/2/19228/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/19228-8.zip b/19228-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1d5f2ba --- /dev/null +++ b/19228-8.zip diff --git a/19228-h.zip b/19228-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd1863d --- /dev/null +++ b/19228-h.zip diff --git a/19228-h/19228-h.htm b/19228-h/19228-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f2cc4d4 --- /dev/null +++ b/19228-h/19228-h.htm @@ -0,0 +1,4049 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Périclès, by William Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.stage1 {font-size: 0.8em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.8em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 8pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Périclès + Tragédie + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: September 9, 2006 [EBook #19228] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="i2">Note du transcripteur.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>============================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 5</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le roi Lear.—Cymbeline.—</p> +<p>La méchante femme mise à la raison.</p> +<p>Peines d'amour perdues.—Pérclès.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1862</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>===============================================</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h1>PÉRICLÈS</h1> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> +<br><br> + +<h2>NOTICE SUR PÉRICLÈS</h2> +<br> +<p>Si cette étrange tragédie doit être rangée parmi les productions +de Shakspeare<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, il est incontestable qu'elle appartient, et +à la jeunesse du poëte, et à l'enfance de l'art. Malone ne croit +pas qu'il existe en anglais une pièce plus incorrecte, plus défectueuse, +et par la versification, et par l'invraisemblance du plan +général. Le héros, vrai coureur d'aventures, voyage continuellement. +Un acte entier se passe dans un mauvais lieu, etc., etc.; il est même +une scène qui indigne tellement un commentateur (je crois que c'est +Steevens), qu'il déclare qu'un des personnages mériterait le fouet, +et que l'autre, tout roi qu'il est, devrait être renvoyé dans les coulisses +à coups de pied. Il est nécessaire cependant pour l'histoire +de l'art de faire connaître ses premiers efforts, et, pour l'histoire du +goût, d'apprécier ces ébauches informes qui étaient applaudies chaque +soir, dans leur temps, et imprimées in-4°, comme <i>Périclès</i>, +avec le titre d'<i>admirable tragédie</i>. On se demandera peut-être aussi +comment, dans ces époques arriérées où une grange servait souvent +de salle, on pouvait représenter des pièces d'une exécution aussi +difficile que <i>Périclès</i>, dont la plus grande partie du dernier acte se +passe en pleine mer et sur des vaisseaux. Les machinistes de notre +opéra moderne seraient peut-être eux-mêmes embarrassés pour +figurer la scène où le développement de l'action transporte ses personnages. +Il faut croire que l'imagination complaisante du spectateur +se prêtait à la licence du poëte, et voyait sur le théâtre ce qui +n'y existait pas: mer, vaisseaux, palais, forêts, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b> Le docteur Malone, qui avait d'abord été d'un avis contraire, +avoue que M. Steevens a eu raison de maintenir que <i>Périclès</i> a +été seulement revu et corrigé par Shakspeare. Plusieurs scènes +entières sont évidemment de lui.</blockquote> + +<p>L'histoire sur laquelle est fondée la tragédie de <i>Périclès</i>, dit Malone, +auquel nous empruntons ces détails, est d'une antiquité reculée; +on la trouve dans un livre jadis très-populaire, intitulé <i>Gesta +Romanorum</i>, écrit, à ce qu'on suppose, il y a plus de cinq cents +ans; elle est également racontée par le vieux Gower, dans sa <i>Confessio +amantis</i>, livre VIII. Il existe en français un ancien roman sur le +même sujet, intitulé <i>le roi Apollyn de Thyr</i>, par Robert Copland. +Mais puisque l'auteur de <i>Périclès</i> a introduit Gower dans sa pièce, il +est tout naturel de penser qu'il a suivi surtout l'ouvrage de ce poëte +dont il a même évidemment emprunté plusieurs expressions.</p> + +<p>Steevens cite plusieurs autres histoires de Périclès, tantôt appelé +roi, tantôt prince, et plus souvent Apollonius que Périclès: nous ne +donnerons que les titres de trois traductions françaises, en faisant +observer qu'une histoire si populaire se recommandait d'elle-même +aux poëtes dramatiques.</p> + +<p>1° <i>La chronique d'Apollyn, roy de Thyr</i>, in-4°. Genève, sans +date.</p> + +<p>2° <i>Plaisante et agréable histoire d'Apollonius, prince de Tyr, en +Afrique, et roi d'Antioche, traduit par Gilles Corozet</i>, in-8°, +Paris, 1530.</p> + +<p>3° Dans le septième volume des <i>Histoires tragiques</i> de François +Belleforêt: <i>Accidents divers advenus à Apollonie, roy des Tyriens; +ses malheurs sur mer, ses pertes de femme et fille, et la fin heureuse +de tous ensemble</i>.</p> +<br> + + +<p>PERSONNAGES</p> + +<pre> +ANTIOCHUS, roi d'Antioche. +PÉRICLÈS, prince de Tyr. +HÉLICANUS, | seigneurs de Tyr. +ESCANÈS, | +SIMONIDE, roi de Pentapolis[2]. +CLÉON, gouverneur de Tharse. +LYSIMAQUE, gouverneur de Mitylène. +CÉRIMON, seigneur d'Éphèse. +THALIARD, seigneur d'Antioche. +PHILÉMON, valet de Cérimon. +LÉONIN, valet de Dionysa. +UN MARÉCHAL. +UN ENTREMETTEUR et SA FEMME. +BOULT, leur valet. +GOWER, personnage du choeur. +LA FILLE D'ANTIOCHUS. +THAISA, fille de Simonide. +DIONYSA, femme de Cléon. +MARINA, fille de Périclès et de Thaïsa. +LYCHORIDA, nourrice de Marina. +DIANA. +</pre> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b> Ville imaginaire.</blockquote> + +<p class="stage1">Seigneurs, dames, chevaliers, gentilshommes, marins, pirates, +pêcheurs, messagers, etc.</p> + +<p class="stage1">La scène se passe dans diverses contrées.</p> + +<br> + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<p class="stage1">Devant le palais d'Antiochus.--Des têtes sont disposées sur les +remparts.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p> +<br> + +<p>GOWER.--Le vieux Gower renaît de ses cendres pour +répéter une ancienne histoire; se soumettant de nouveau +aux infirmités de l'homme pour charmer vos oreilles, et +amuser vos yeux. Ce sujet fut jadis chanté la veille des +fêtes: des seigneurs et des dames le lisaient alors +comme récréation: son but est de rendre le monde plus +vertueux; <i>et quo antiquius eo metius</i>. Si vous, qui êtes +nés dans ces temps modernes où l'esprit est plus cultivé, +vous acceptiez mes vers, si le chant d'un vieillard pouvait +vous donner quelque plaisir, je désirerais jouir encore +de la vie pour la consumer pour vous, comme la +flamme d'une torche.</p> + +<p>La ville que vous voyez fut bâtie par Antiochus le +Grand, pour être sa capitale; c'est la plus belle cité de +la Syrie. (Je répète ce que dit mon auteur.) Ce monarque +prit une épouse qui en mourant laissa une fille si aimable, +si gracieuse, et si belle, qu'il semblait que le ciel +l'eût comblée de tous ses dons. Le père conçut de l'amour +pour elle, et la provoqua à l'inceste. Père coupable! +engager son enfant à faire le mal, c'est ce que nul +ne devrait faire. La longue habitude leur persuada que +ce qu'ils avaient commencé n'était pas un péché. La +beauté de cette fille criminelle fit accourir plusieurs +princes pour la demander en mariage et jouir de ses +charmes. Pour la garder et éloigner d'elle les autres +hommes, le père déclara, par une loi, que celui qui la +voudrait pour sa femme devinerait une énigme sous +peine de la vie. Plusieurs prétendants moururent pour +elle, comme l'attestent les têtes exposées à vos regards: +ce qui suit va être soumis au jugement de vos yeux, et je +leur demande de l'indulgence pour ce spectacle.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Antioche.--Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">ANTIOCHUS <i>entre avec</i> PÉRICLÈS <i>et sa suite</i>.</p> + +<br> +<p>ANTIOCHUS.--Jeune prince de Tyr, vous êtes instruit +du danger de ce que vous osez entreprendre.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oui, Antiochus, et mon âme, enhardie par +la gloire qui l'attend, compte pour rien la mort que je +risque.</p> + +<p class="stage1">(Musique.)</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Amenez notre fille, parée comme une +fiancée, et digne des embrassements de Jupiter lui-même. +A sa naissance (où présida Lucine), la nature la +combla de ses dons; et toutes les planètes s'assemblèrent +pour réunir en elle leurs différentes perfections.</p> + +<p class="stage1">(Entre la fille d'Antiochus.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Voyez-la venir, parée comme le printemps. +Les grâces sont ses sujettes, et sa pensée, reine des vertus, +dispense la gloire aux mortels. Son visage est le +livre des louanges, où l'on ne lit que de rares plaisirs, +comme si le chagrin en était expulsé pour toujours, et +que la colère farouche ne pût jamais être la compagne +de sa douceur. O vous, dieux qui me créâtes homme et +sujet de l'amour, vous qui avez allumé dans mon sein le +désir de goûter le fruit de cet arbre céleste ou de mourir +dans l'aventure, soyez mes soutiens; fils et serviteur de +vos volontés, que je puisse obtenir cette félicité infinie.</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Prince Périclès....</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Qui voudrais être fils du grand Antiochus.</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Devant toi est cette belle Hespéride avec +ses fruits d'or qu'il est dangereux de toucher, car des +dragons qui donnent la mort sont là pour t'effrayer. Son +visage, comme le ciel, t'invite à contempler une gloire +inestimable à laquelle le mérite seul peut prétendre, +tandis que tout ton corps doit mourir par l'imprudence +de ton oeil, si le mérite te manque. Ces princes jadis +fameux, amenés ici comme toi par la renommée, et +rendus hardis par le désir, avec leur langue muette et +leurs pâles visages qui n'ont d'autres linceuls que ce +champ d'étoiles, t'avertissent qu'ils ont péri martyrs +dans la guerre de Cupidon. Leurs joues mortes te dissuadent +de te jeter dans le piège inévitable de la mort.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Antiochus, je te remercie: tu as appris à +ma nature mortelle à se connaître et tu prépares mon +corps à ce qu'il sera un jour, par la vue de ces objets +hideux. Car le souvenir de la mort devrait être comme +un miroir qui nous fait voir que la vie n'est qu'un +souffle: s'y fier est une erreur. Je ferai donc mon testament; +et comme font ces malades qui connaissent le +monde, voient le ciel, mais qui, sentant la douleur, ne tiennent +plus comme autrefois aux plaisirs de ce monde. Je +te lègue donc une heureuse paix à toi et à tous les +hommes vertueux, comme devraient l'être tous les +princes: je laisse mes richesses à la terre d'où elles sont +sorties.--Et à vous (<i>à la fille d'Antiochus</i>) la pure flamme +de mon amour.--Ainsi préparé au voyage de la vie ou +de la mort, j'attends le coup fatal, Antiochus, et je méprise +tous tes avis.</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Lis donc cette énigme: si tu ne l'expliques +pas, la loi veut que tu périsses comme ceux qui sont devant +toi.</p> + +<p>LA FILLE D'ANTIOCHUS.--En tout, sauf en cela, puisses-tu +être heureux! En tout, sauf en cela, je te souhaite du +bonheur.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Comme un vaillant champion, j'entre dans +la lice, et je ne demande conseil qu'à ma fidélité et à +mon courage.</p> + +<p class="stage1">(Il lit l'énigme.)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4">Je ne suis pas une vipère, et cependant je me nourris</p> +<p class="i4">De la chair de la mère qui m'engendra:</p> +<p class="i4">Je cherchai un époux, et dans ma recherche</p> +<p class="i4">Je le trouvai dans un père.</p> +<p class="i4">Il est père, fils et tendre époux;</p> +<p class="i4">Moi, je suis mère, femme, et cependant sa fille.</p> +<p>Comment toutes ces choses peuvent-elles être en deux personnes?</p> +<p class="i4">Si tu veux vivre, devine-le.</p> +</div></div> + +<p>Triste alternative de cette dernière ligne! Mais, ô +vous, puissances qui avez donné au ciel d'innombrables +yeux pour voir les actions des hommes, pourquoi n'obscurcissent-ils +pas sans cesse leurs regards, si ce que je +viens de lire en pâlissant est véritable? (<i>Il prend la main +de la princesse</i>.) Beau cristal de lumière, je vous aimais +et vous aimerais encore si cette noble cassette ne contenait +pas le crime; mais je dois vous dire....--Ah! mes +pensées se révoltent, car il n'est pas honnête homme +celui qui, sachant que le crime est en dedans, touche la +porte. Vous êtes une belle viole, et vos sens en sont les +cordes. Touchée par une main légitime, votre harmonie +ferait abaisser les cieux et rendrait les dieux attentifs. +Mais touchée avant votre temps, c'est l'enfer seul que +vos sons discordants réjouissent.--En bonne conscience... +je renonce à vous.</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Prince Périclès, ne la touchez pas, sous +peine de perdre la vie. C'est un point aussi dangereux +pour vous que le reste. D'après notre loi, votre temps +est expiré: ou devinez, ou subissez votre sentence.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Grand roi, peu de personnes aiment à entendre +citer les crimes qu'ils aiment à commettre; ce +serait vous outrager que de m'expliquer davantage. Celui +qui a le registre de tout ce que font les monarques +agit plus sûrement en le tenant fermé qu'ouvert. Là, le +vice qu'on dénonce est comme le vent errant, qui, pour +se répandre au loin, jette de la poussière aux yeux des +hommes, et la fin de cela c'est que le vent passe, et que +la vue malade s'éclaircit. Arrêter le vent leur serait funeste. +La taupe aveugle pousse des monticules arrondis +vers le ciel, pour dire que la terre est opprimée par les +crimes de l'homme; le pauvre animal est puni de mort +pour cela. Les rois sont les dieux de la terre. Dans le +vice, leur volonté est leur loi. Si Jupiter s'égare, qui osera +dire que Jupiter fait le mal? Il suffit que vous sachiez... +Et il convient d'étouffer ce qui deviendrait pire encore, +si on le connaissait. Chacun aime le sein qui le nourrit; +permettez à ma langue d'aimer ma tête.</p> + +<p>ANTIOCHUS, à <span class="stage2"><i>part</i></span>.--Que n'ai-je sa tête en mon pouvoir? +Il a trouvé le sens de l'énigme.--Mais je vais user de +ruse avec lui. <span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span> Jeune prince de Tyr, quoique, par la +teneur de notre édit sévère, votre explication étant +fausse, nous puissions procéder à votre supplice, cependant +l'espérance que nous inspire votre belle jeunesse +nous fait prendre une autre résolution. Nous vous accordons +encore quarante jours de répit. Si au bout de ce +terme notre secret est connu, cette clémence prouvera +le plaisir que nous aurons à vous agréer pour notre fils. +Jusqu'alors vous serez traité comme il convient à notre +honneur et à votre mérite.</p> + +<p class="stage1">(Antiochus sort avec sa fille et sa suite.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Comme la courtoisie voudrait déguiser le +crime! Tout ce que je vois n'est que l'acte d'un hypocrite +qui n'a de bon que ce qu'il laisse voir au dehors. +S'il était vrai que j'eusse mal interprété l'énigme, tu ne +serais pas assez coupable pour te livrer à l'inceste: tandis +que tu es à la fois un père et un fils par ton coupable +commerce avec ton enfant qui devait faire la joie d'un +époux et non d'un père, ta fille ne serait pas condamnée +à dévorer la chair de sa mère, en souillant la couche +maternelle. Ils sont comme deux serpents qui, en se +nourrissant des plus douces fleurs, n'en retirent que venin. +Antiochus, adieu! La sagesse me dit que ceux qui +ne rougissent pas d'actions plus noires que la nuit ne +négligeront rien pour les dérober à la lumière! Un +crime, je le sais, en provoque un autre. Le meurtre suit +de près la luxure, comme la flamme la fumée. Le crime +tient dans sa main la trahison, le poison et un bouclier +pour écarter la honte. De peur que ma vie ne soit sacrifiée +à votre honneur, je veux éviter le danger par la +fuite.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Antiochus rentre.)</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Il a trouvé le mot de l'énigme, il trouvera +la mort. Il ne faut pas le laisser vivre pour proclamer +mon infamie et pour dire au monde le crime révoltant +qu'a commis Antiochus. Que ce prince meure donc, et +que sa mort sauve mon honneur. Holà! quelqu'un!</p> + +<p class="stage1">(Thaliard entre.)</p> + +<p>THALIARD.--Votre Majesté m'appelle-t-elle?</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Thaliard, tu es de ma maison et le confident +des secrets de mon coeur: ta fidélité fera ton +avancement.--Thaliard, voici du poison et voici de l'or; +nous haïssons le prince de Tyr, et tu dois le tuer. Il ne +t'appartient pas de demander le motif de cet ordre. Dis-moi, +cela suffit-il?</p> + +<p>THALIARD.--Sire, cela suffit.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Un instant! reprends haleine, et dis-nous +pourquoi tu te hâtes tant.</p> + +<p>LE MESSAGER.--Sire, le prince Périclès a pris la fuite.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Si tu veux vivre, vole après lui, et, +comme un trait lancé par un archer habile, atteins le +but que ton oeil a visé. Ne reviens que pour nous dire: +Le prince Périclès est mort.</p> + +<p>THALIARD.--Seigneur, si je puis le voir seulement à la +portée de mon pistolet, je le tiens pour mort. Adieu +donc.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTIOCHUS.--Thaliard, adieu; jusqu'à ce que Périclès +soit mort, mon coeur ne pourra secourir ma tête.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Tyr.--Un appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">PÉRICLÈS, HÉLICANUS <i>et autres seigneurs</i>.</p> + +<br> +<p>PÉRICLÈS.--Que personne ne nous interrompe. Pourquoi +ce poids accablant de pensées? Triste compagne, la +sombre mélancolie est chez moi une chose si habituelle +qu'il n'est aucune heure du glorieux jour ou de la nuit +paisible (tombe où devrait dormir tout chagrin) qui +puisse m'apporter le repos. Ici les plaisirs courtisent +mes yeux, et mes yeux les évitent, et le danger que je +craignais est près d'Antiochus dont le bras semble trop +court pour m'atteindre ici. Ni le plaisir ne peut ici charmer +mon âme, ni l'éloignement du péril ne peut me +consoler. Telles sont ces passions qui, nées d'une fatale +terreur, sont entretenues par l'inquiétude. Ce qui n'était +jadis qu'une crainte de ce qui pouvait arriver s'est +changé en précaution contre ce qui peut arriver encore. +Voilà ma position. Le grand Antiochus (contre lequel je +ne puis lutter, puisque vouloir et agir sont pour lui même +chose) croira que je parlerai lors même que je lui jurerai +de garder le silence. Il ne me servira guère de lui dire que +je l'honore, s'il soupçonne que je puis le déshonorer; il +fera tout pour étouffer la voix qui pourrait le faire +rougir; il couvrira la contrée de troupes ennemies et +déploiera un si terrible appareil de guerre que mes États +perdront tout courage; mes soldats seront vaincus +avant de combattre, et mes sujets punis d'une offense +qu'ils n'ont pas commise. C'est mon inquiétude pour +eux et non une crainte égoïste (je ne suis que comme la +cime des arbres qui protège les racines qui l'avoisinent), +qui fait languir mon corps et mon âme. Je suis +puni même avant qu'Antiochus m'ait attaqué.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Que la joie et le bonheur consolent +votre auguste coeur.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Conservez la paix dans votre coeur +jusqu'à votre retour.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Silence, silence, seigneurs, et laissez +parler l'expérience. Ils abusent le roi, ceux qui le flattent. +La flatterie est le soufflet qui enfle le crime. Celui +qu'on flatte n'est qu'une étincelle à laquelle le souffle de +la flatterie donne la chaleur et la flamme, tandis que +les remontrances respectueuses conviennent aux rois; +car ils sont hommes, et peuvent se tromper. Quand le +seigneur Câlin vous annonce la paix il vous flatte, et +déclare la guerre à votre roi. Prince, pardonnez-moi, ou +flattez-moi si vous voulez, mais je ne puis me mettre +beaucoup plus bas que mes genoux.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Laissez-nous tous; mais allez visiter le port +pour examiner nos vaisseaux et nos munitions, et puis +revenez. <span class="stage2">(<i>Les seigneurs sortent</i>.)</span>--Hélicanus, toi, tu m'as +ému. Que vois-tu sur mon front?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Un air chagrin, seigneur redoutable.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Si le front courroucé des princes est si redouté, +comment as-tu osé allumer la colère sur le mien?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Comment les plantes osent-elles regarder +le ciel qui les nourrit?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Tu sais que je suis maître de ta vie.</p> + +<p>HÉLICANUS, <span class="stage2"><i>fléchissant le genou</i></span>.--J'ai moi-même aiguisé +la hache, vous n'avez plus qu'à frapper.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Lève-toi; je t'en prie, lève-toi; assieds-toi. +Tu n'es pas un flatteur, je t'en remercie; et que le ciel +préserve les rois de fermer l'oreille à ceux qui leur révèlent +leurs fautes. Digne conseiller et serviteur d'un +prince, toi qui, par ta sagesse, rends le prince sujet, que +veux-tu que je fasse?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Supportez avec patience les maux que +vous vous attirez vous-même.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Tu parles comme un médecin. Hélicanus, +tu me donnes une potion que tu tremblerais de recevoir +toi-même. Écoute-moi donc: je fus à Antioche, où, +comme tu sais, au péril de ma vie, je cherchais une +beauté célèbre qui pût me donner une postérité, cette +arme des princes qui fait la joie des sujets. Son visage +fut pour mes yeux au-dessus de toutes les merveilles; +le reste, écoute bien, était aussi noir que l'inceste. Je +découvris le sens d'une énigme qui faisait la honte du +père coupable; mais celui-ci feignit de me flatter au lieu +de me menacer. Tu sais qu'il est temps de craindre +quand les tyrans semblent vous caresser. Cette crainte +m'assaillit tellement que je pris la fuite à la faveur du +manteau de la nuit qui me protégea. Arrivé ici, je songeais +à ce qui s'était passé, à ce qui pourrait s'ensuivre. +Je connaissais Antiochus pour un tyran; et les craintes +des tyrans, au lieu de diminuer, augmentent plus vite +que leurs années. Et s'il venait à soupçonner (ce qu'il +soupçonne sans doute) que je puis apprendre au monde +combien de nobles princes ont péri pour le secret de son +lit incestueux, afin de se débarrasser de ce soupçon, +Antiochus couvrirait cette contrée de soldats, sous prétexte +de l'outrage que je lui ai fait; et tous mes sujets, +victimes de mon offense, si c'en est une, éprouveraient +les coups de la guerre qui n'épargne pas l'innocence: +cette tendresse pour tous les miens (et tu es du nombre, +toi qui me blâmes)....</p> + +<p>HÉLICANUS.--Hélas! seigneur.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Voilà ce qui bannit le sommeil de mes +yeux, le sang de mon visage; voilà ce qui remplit mon +coeur d'inquiétudes, quand je pense aux moyens d'arrêter +cette tempête avant qu'elle éclate. Ayant peu d'espoir +de prévenir ces malheurs, je croyais que le coeur +d'un prince devait les pleurer.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Eh bien! seigneur, puisque vous m'avez +permis de parler, je vous parlerai franchement. Vous +craignez Antiochus, et vous n'avez pas tort; on peut +craindre un tyran qui, soit par une guerre ouverte ou +une trahison cachée, attentera à votre vie. C'est pourquoi, +seigneur, voyagez pendant quelque temps, jusqu'à +ce que sa rage et sa colère soient oubliées, ou que le +destin ait tranché le fil de ses jours. Laissez-nous vos +ordres: si vous m'en donnez, le jour ne sert pas plus +fidèlement la lumière que je vous servirai.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je ne doute pas de ta foi; mais s'il voulait +empiéter sur mes droits en mon absence?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Nous verserons notre sang sur la terre +qui nous donna naissance.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Tyr, adieu donc; et je me rends à Tharse, +j'y recevrai de tes nouvelles et je me conduirai d'après +tes lettres. Je te confie le soin que j'ai toujours eu et que +j'ai encore de mes sujets: ta sagesse est assez puissante +pour t'en charger, je compte sur ta parole, je ne te demande +pas un serment. Celui qui ne craint pas d'en +violer un en violera bientôt deux. Mais, dans nos différentes +sphères, nous vivrons avec tant de sincérité, que +le temps ne donnera par nous aucune preuve nouvelle +de cette double vérité. Tu t'es montré sujet loyal, et +moi bon prince.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Tyr.--Un vestibule du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> THALIARD.</p> + +<br> +<p>THALIARD.--Voici donc Tyr et la cour. C'est ici qu'il +me faut tuer le roi Périclès; et si j'y manque, je suis sûr +d'être tué à mon retour. C'est dangereux. Allons, je +m'aperçois qu'il fut sage et prudent, celui qui, invité à +demander ce qu'il voudrait à un roi, lui demanda de +n'être admis à la confidence d'aucun de ses secrets. Je +vois bien qu'il avait raison; car si un roi dit à un homme +d'être un coquin, il est obligé de l'être par son serment. +Silence. Voici les seigneurs de Tyr.</p> + +<p class="stage1">(Hélicanus entre avec Escanès et autres seigneurs.)</p> + +<p>HÉLICANUS.--Vous n'avez pas le choix, mes pairs de +Tyr, de faire d'autres questions sur le départ de votre +roi. Cette commission, marquée de son sceau, qu'il m'a +laissée, dit assez qu'il est parti pour un voyage.</p> + +<p>THALIARD, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Quoi! le roi est parti?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Si vous voulez en savoir davantage, +comme il est parti sans prendre congé de vous, je vous +donnerai quelques éclaircissements. Étant à Antioche...</p> + +<p>THALIARD, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Que dit-il d'Antioche?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Le roi Antiochus (j'ignore pourquoi) prit +de l'ombrage contre lui, ou du moins Périclès le crut; +et, craignant de s'être trompé ou d'avoir commis quelque +faute, il a voulu montrer ses regrets en se punissant +lui-même, et il s'est mis sur un vaisseau où sa vie est +menacée à chaque minute.</p> + +<p>THALIARD, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Allons, je vois que je ne serai pas +pendu, quand je le voudrais; mais, puisqu'il est parti, +le roi sera charmé qu'il ait échappé aux dangers de la +terre pour périr sur mer.--Présentons-nous.--Salut aux +seigneurs de Tyr.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Le seigneur Thaliard est le bienvenu de +la part d'Antiochus.</p> + +<p>THALIARD.--Je suis chargé par lui d'un message pour +le prince Périclès; mais depuis mon arrivée, ayant appris +que votre maître est parti pour de lointains voyages, +mon message doit retourner là d'où il est venu.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Nous n'avons aucune raison pour vous +le demander, puisqu'il est adressé à notre maître et non +à nous; cependant, avant de vous laisser partir, nous +désirons vous fêter à Tyr, comme ami d'Antiochus.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Tharse.--Appartement dans la maison du gouverneur.</p> + +<p class="stage1">CLÉON <i>entre avec</i> DIONYSA <i>et une suite</i>.</p> + +<br> +<p>CLÉON.--Ma Dionysa, nous reposerons-nous ici pour +essayer, par le récit des malheurs des autres, d'oublier +les nôtres?</p> + +<p>DIONYSA.--Ce serait souffler le feu dans l'espoir de +l'éteindre; car celui qui abat les collines trop hautes ne +fait qu'en élever de plus hautes encore. O mon malheureux +père! telles sont nos douleurs: ici, nous ne ferons +que les sentir et les voir avec des yeux humides; semblables +à des arbres, si on les émonde, elles croissent +davantage.</p> + +<p>CLÉON.--O Dionysa! quel est celui qui a besoin de +nourriture, et qui ne le dit pas? Peut-on cacher sa faim +jusqu'à ce qu'on en meure? Nos langues et nos chagrins +font retentir notre douleur jusque dans les airs, nos +yeux pleurent jusqu'à ce que nos poumons fassent entendre +un son plus bruyant encore, afin que, si les cieux +dorment pendant que leurs créatures sont dans la peine, +ils puissent être appelés à leur secours. Je parlerai donc +de nos anciennes infortunes; et quand les paroles me +manqueront, aide-moi de tes larmes.</p> + +<p>DIONYSA.--Je ferai de mon mieux, ô mon père!</p> + +<p>CLÉON.--Tharse, que je gouverne, cette cité sur laquelle +l'abondance versait tous ses dons; cette cité, dont +les richesses se répandaient par les rues, dont les tours +allaient embrasser les nuages; cette cité, l'étonnement +continuel des étrangers, dont les habitants étaient si +parés de bijoux, qu'ils pouvaient se servir de miroir les +uns aux autres; car leurs tables étaient servies moins +pour satisfaire la faim que le coup d'oeil, toute pauvreté +était méprisée, et l'orgueil si grand que le nom d'aumône +était devenu odieux...</p> + +<p>DIONYSA.--Cela est trop vrai.</p> + +<p>CLÉON.--Mais voyez ce que peuvent les dieux! Ces palais +délicats, que naguère la terre, la mer et l'air ne +pouvaient contenter malgré l'abondance de leurs dons, +sont maintenant privés de tout; ces palais, qui, il y a +deux printemps, avaient besoin d'inventions pour charmer +leur goût, seraient aujourd'hui heureux d'obtenir +le morceau de pain qu'ils mendient. Ces mères, qui, +pour amuser leurs enfants, ne croyaient pas qu'il y eût +rien d'assez rare, sont prêtes maintenant à dévorer ces +petits êtres chéris qu'elles aimaient. Les dents de la faim +sont si cruelles, que l'homme et la femme tirent au sort +pour savoir qui des deux mourra le premier pour prolonger +la vie de l'autre. Ici pleure un époux, et là sa compagne; +on voit tomber des foules entières, sans avoir la +force de leur creuser un tombeau. N'est-ce pas la vérité?</p> + +<p>DIONYSA.--Notre pâleur et nos yeux enfoncés l'attestent.</p> + +<p>CLÉON.--Que les villes qui se désaltèrent à la coupe de +l'abondance, et à qui elle prodigue les prospérités, écoutent +nos plaintes au milieu de leurs banquets! le malheur +de Tharse peut être un jour leur partage.</p> + +<p class="stage1">(Un seigneur entre.)</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--Où est le gouverneur?</p> + +<p>CLÉON.--Ici. Déclare-nous les chagrins qui t'amènent +ici avec tant de hâte; car l'espérance est trop loin pour +que ce soit elle que nous attendions.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--Nous avons signalé sur la plage voisine +une flotte qui fait voile ici.</p> + +<p>CLÉON.--Je m'en doutais: un malheur ne vient jamais +sans amener un héritier prêt à lui succéder. Quelque +nation voisine, prenant avantage de notre misère, a +armé ces vaisseaux pour nous vaincre, abattus comme +déjà nous le sommes, et faire de nous sa conquête sans +se soucier du peu de gloire qu'elle en recueillera.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--Ce n'est pas ce qu'il faut craindre; car +leurs pavillons blancs déployés annoncent la paix, et +nous promettent plutôt des sauveurs que des ennemis.</p> + +<p>CLÉON.--Tu parles comme quelqu'un qui ignore que +l'apparence la plus flatteuse est aussi la plus trompeuse. +Mais advienne que pourra; qu'avons-nous à craindre? la +tombe est basse et nous en sommes à moitié chemin. Va +dire au commandant de cette flotte que nous l'attendons +ici pour savoir ce qu'il veut faire, d'où il vient, et ce +qu'il veut.</p> + +<p>LE SEIGNEUR.--J'y cours, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>CLÉON.--Que la paix soit la bienvenue, si c'est la paix +qu'il nous apporte; si c'est la guerre, nous sommes hors +d'état de résister.</p> + +<p class="stage1">(Entre Périclès avec sa suite.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Seigneur gouverneur, car c'est votre titre, +nous a-t-on dit; que nos vaisseaux et nos guerriers ne +soient pas comme un signal allumé qui épouvante vos +yeux. Le bruit de vos malheurs est venu jusqu'à Tyr, et +nous avons appris la désolation de votre ville: nous ne +venons point ajouter à vos larmes, mais les tarir; et +nos vaisseaux, que vous pourriez croire remplis comme +le cheval de Troie, de combattants prêts à tout détruire, +ne sont pleins que de blé pour vous procurer du pain, et +rendre la vie à vos corps épuisés par la famine.</p> + +<p>TOUS.--Que les dieux de la Grèce vous protègent, nous +prierons pour vous.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Relevez-vous, je vous prie; nous ne demandons +point vos respects, mais votre amour, et un +port pour nous, nos navires et notre suite.</p> + +<p>CLÉON.--Si ce que vous demandez vous était jamais +refusé, si jamais quelqu'un de nous était seulement ingrat +en pensée, quand ce seraient nos femmes, nos enfants, +ou nous-mêmes, que la malédiction du ciel et des +hommes les punisse de leur lâcheté! mais jamais pareille +chose n'aura lieu; jusque-là du moins, vous êtes +le bienvenu dans notre ville et dans nos maisons.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Nous acceptons ce bon accueil; passons ici +quelque temps dans les fêtes jusqu'à ce que nos étoiles +daignent nous sourire de nouveau.</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> + +<br><br> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br><br> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p> + +<br> +<p>GOWER.--Vous venez de voir un puissant roi entraîner +sa fille à l'inceste, et un autre prince meilleur et plus vertueux +se rendre respectable par ses actions et ses paroles. +Tranquillisez-vous donc, jusqu'à ce qu'il ait échappé à +la nécessité. Je vous montrerai comment ceux qui, supportant +l'infortune, perdent un grain de sable et gagnent +une montagne. Le prince vertueux, auquel je donne ma +bénédiction est encore à Tharse où chacun écoute ce +qu'il dit comme chose sacrée, et, pour éterniser le souvenir +de ses bienfaits, lui décerne une statue d'or; mais +d'autres nouveautés vont être représentées sous vos yeux: +qu'ai-je besoin de parler?--<i>(Spectacle muet</i>.--<i>Périclès +entre par une porte, parlant à Cléon, qui est accompagné +d'une suite; par une autre porte entre un messager avec une +lettre pour Périclès; Périclès montre la lettre à Cléon, ensuite +il donne une récompense au messager. Cléon et Périclès +sortent chacun de leur côté</i>.)--Le bon Hélicanus est resté +à Tyr, ne mangeant pas le miel des autres comme un +frelon. Tous ses efforts tendent à tuer les mauvais et à +faire vivre les bons. Pour remplir les instructions de son +prince, il l'informe de tout ce qui arrive à Tyr, et lui apprend +que Thaliard était venu avec l'intention secrète +de l'assassiner, et qu'il n'était pas sûr pour lui de rester +plus longtemps à Tharse. Périclès s'est embarqué de +nouveau sur les mers, si souvent fatales au repos de +l'homme; le vent commence à souffler, le tonnerre et +les flots font un tel tapage que le vaisseau qui aurait dû +lui servir d'asile fait naufrage et se brise; le bon prince +ayant tout perdu est porté de côte en côte par les vagues; +tout l'équipage a péri, lui seul s'échappe; enfin la +fortune, lasse d'être injuste, le jette sur un rivage; il +aborde, heureusement le voici. Excusez le vieux Gower +de n'en pas dire davantage, il a été déjà assez long.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Pentapolis.--Plaine sur le bord de la mer.</p> + +<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>entre tout mouillé</i>.</p> + +<br> +<p>PÉRICLÈS.--Apaisez votre colère, étoiles furieuses du +ciel; vent, pluie et tonnerre, souvenez-vous que l'homme +mortel n'est qu'une substance qui doit vous céder, et je +vous obéis comme ma nature le veut. Hélas! la mer +m'a jeté sur les rochers, après m'avoir transporté sur ses +flots de rivage en rivage et ne me laissant d'autre pensée +que celle d'une mort prochaine. Qu'il suffise à votre +puissance d'avoir privé un prince de toute sa fortune; +repoussé de cette tombe humide, tout ce qu'il demande +c'est de mourir ici en paix.</p> + +<p class="stage1">(Entrent trois pêcheurs.)</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Holà! Pilch.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Holà! viens et apporte les filets.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Moi, vieux rapetasseur, je te dis!</p> + +<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Que dites-vous, maître?</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Prends garde à ce que tu fais; +viens, ou j'irai te chercher avec un croc.</p> + +<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--En vérité, maître, je pensais à +ces pauvres gens qui viennent de faire naufrage à nos +yeux, tout à l'heure.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Hélas! pauvres âmes! cela me déchirait +le coeur, d'entendre les cris plaintifs qu'ils nous +adressaient quand nous avions peine à nous sauver +nous-mêmes.</p> + +<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Eh bien! maître, ne l'avais-je pas +dit en voyant ces marsouins<a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> bondir. On dit qu'ils sont +moitié chair et moitié poisson. Le diable les emporte! +ils ne paraissent jamais que je ne pense à être noyé; +maître, je ne sais pas comment font les poissons pour +vivre dans la mer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b> Le docteur Malone considère ce pronostic comme une superstition +des matelots; mais le capitaine Cook, dans son second +voyage aux mers du Sud, dit aussi que les marsouins jouant autour +du vaisseau annonçaient toujours un grand coup de vent.</blockquote> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Eh! comme les hommes à terre: +les gros mangent les petits. Je ne puis mieux comparer +nos riches avares qu'à une baleine, qui se joue et chasse +devant elle les pauvres fretins pour les dévorer d'une +bouchée. J'ai entendu parler de semblables baleines à +terre, qui ne cessent d'ouvrir la bouche qu'elles n'aient +avalé toute la paroisse, église, clochers, cloches et tout.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Jolie morale!</p> + +<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Mais, notre maître, si j'étais le +sacristain, je me tiendrais ce jour-là dans le beffroi.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Pourquoi, mon camarade?</p> + +<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Parce qu'elles m'avaleraient aussi, +et qu'une fois dans leur ventre, je branlerais si fort les +cloches qu'elle finirait par tout rejeter, cloches, clochers, +église et paroisse. Mais si le bon roi Simonide était de +mon avis....</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Simonide!</p> + +<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Nous purgerions la terre de ces +frelons qui volent les abeilles.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Comme ces pêcheurs, d'après le marécageux +sujet de la mer, peignent les erreurs de l'homme +et de leurs demeures humides ils passent en revue tout +ce que l'homme approuve et invente.--Paix à vos travaux, +honnêtes pêcheurs.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Honnête!... bonhomme, qu'est-ce +que cela?--Si c'est un jour qui vous convienne, effacez-le +du calendrier, et personne ne le cherchera.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Non, voyez, la mer a jeté sur votre côte....</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Quelle folle d'ivrogne est la mer, de +te jeter sur notre chemin!</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Un homme que les flots et les vents, dans +ce vaste jeu de paume, ont pris pour balle, vous supplie +d'avoir pitié de lui; il vous supplie, lui qui n'est pas habitué +à demander.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Quoi donc, l'ami, ne peux-tu mendier? +Il y a des gens dans notre Grèce qui gagnent plus +en mendiant que nous en travaillant.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Sais-tu prendre des poissons?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je n'ai jamais fait ce métier.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Alors tu mourras de faim; car il n'y +a rien à gagner aujourd'hui, à moins que tu ne le pêches.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--J'ai appris à oublier ce que je fus; mais le +besoin me force de penser à ce que je suis, un homme +transi de froid; mes veines sont glacées et n'ont guère +de vie que ce qui peut suffire à donner assez de chaleur +à ma langue pour implorer vos secours. Si vous me les +refusez, comme je suis homme, veuillez me faire ensevelir +quand je serai mort.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Mourir, dis-tu? que les dieux t'en +préservent. J'ai un manteau ici, viens t'en revêtir; réchauffe-toi: +approche. Tu es un beau garçon; viens +avec nous, tu auras de la viande les dimanches, du poisson +les jours de jeûne, sans compter les <i>poudings</i> et des +gâteaux de pomme, et tu seras le bienvenu.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je vous remercie.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Écoute, l'ami, tu disais que tu ne +pouvais mendier?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je n'ai fait que supplier.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Je me ferai suppliant aussi, et j'esquiverai +le fouet.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Quoi! tous les mendiants sont-ils fouettés?</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Non pas tous, l'ami; car si tous les +mendiants étaient fouettés, je ne voudrais pas de meilleure +place que celle de bedeau; mais notre maître, je +vais tirer le filet.</p> + +<p class="stage1">(Les deux pêcheurs sortent.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Comme cette honnête gaieté convient à +leurs travaux!</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Holà, monsieur, savez-vous où +vous êtes?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Pas trop.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Je vais vous le dire: cette ville +s'appelle Pentapolis, et notre roi est le bon Simonide.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Le bon roi Simonide, avez-vous dit?</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Oui, et il mérite ce nom par son +règne paisible et son bon gouvernement.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--C'est un heureux roi, puisque son gouvernement +lui mérite le titre de bon. Sa cour est-elle loin +de ce rivage?</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Oui-dà, monsieur, à une demi-journée; +je vous dirai qu'il a une belle fille; c'est demain +le jour de sa naissance, et il est venu des princes +et des chevaliers de toutes les parties du monde, afin de +jouter dans un tournois pour l'amour d'elle.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Si ma fortune égalait mes désirs, je voudrais +me mettre du nombre.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, il faut que les choses +soient comme elles peuvent être. Ce qu'un homme ne +peut obtenir, il peut légitimement le faire pour... l'âme +de sa femme.</p> + +<p class="stage1">(Les deux pêcheurs rentrent en tirant leur filet.)</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--A l'aide, maître, à l'aide, voici un +poisson qui se débat dans le filet comme le bon droit +dans un procès. Il y aura de la peine à le tirer.--Ah! au +diable!--Le voici enfin, et il s'est changé en armure +rouillée.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Une armure! mes amis, laissez-moi la voir, +je vous prie. Je te remercie, fortune, après toutes mes +traverses, de me rendre quelque chose pour me rétablir; +je te remercie quoique cette armure m'appartienne +et fasse partie de mon héritage; ce gage me fut donné +par mon père avec cette stricte recommandation répétée +à son lit de mort: <i>Regarde cette armure, Périclès, elle m'a +servi de bouclier contre la mort</i> (il me montrait ce brassard); +<i>conserve-la parce qu'elle m'a sauvé; dans un danger +pareil, ce dont les dieux te préservent, elle peut te défendre +aussi</i>. Je l'ai conservée avec amour jusqu'au moment où +les vagues cruelles, qui n'épargnent aucun mortel, me +l'arrachèrent dans leur rage; devenues plus calmes, elles +me la rendent. Je te remercie; mon naufrage n'est plus +un malheur, puisque je retrouve le présent de mon père.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, que voulez-vous dire?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Mes bons amis, je vous demande cette armure +qui fut celle d'un roi, je la reconnais à cette marque. +Ce roi m'aimait tendrement, et pour l'amour de +lui je veux posséder ce gage de son souvenir. Je vous +prie aussi de me conduire à la cour de votre souverain +où cette armure me permettra de paraître noblement, +et, si ma fortune s'améliore, je reconnaîtrai votre bienveillance; +jusqu'alors je suis votre débiteur.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Quoi! voulez-vous combattre pour +la princesse?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je montrerai mon courage exercé à la +guerre.</p> + +<p>PREMIER PÊCHEUR.--Prends donc cette armure, et que +les dieux te secondent.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Mais, écoutez-nous, l'ami, c'est +nous qui avons tiré cet habit du fond de la mer; il est +certaines indemnités. Si vous prospérez, j'espère que +vous vous souviendrez de ceux à qui vous le devez.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oui, crois-moi. Maintenant, grâce à vous, +je suis vêtu d'acier; et, en dépit de la fureur des vagues, +ce joyau a repris sa place à mon bras. Il me servira à +me procurer un coursier dont le pas joyeux réjouira +tous ceux qui le verront. Seulement, mon ami, il me +manque encore un haut-de-chausse.</p> + +<p>SECOND PÊCHEUR.--Nous vous en trouverons; je vous +donnerai mon meilleur manteau pour vous en faire un, +et je vous conduirai moi-même à la cour.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Que l'honneur serve de but à ma volonté. +Je me relèverai aujourd'hui, ou j'accumulerai malheur +sur malheur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Place publique, ou plate-forme conduisant aux lices. Sur un des +côtés de la place est un pavillon pour la réception du roi, de +la princesse, et des seigneurs.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SIMONIDE, THAISA, <i>des seigneurs; suite</i>.</p> + +<br> +<p>SIMONIDE.--Les chevaliers sont-ils prêts à commencer +le spectacle?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Ils sont prêts, seigneur, et n'attendent +que votre arrivée pour se présenter.</p> + +<p>SIMONIDE.--Allez leur dire que nous sommes prêts, et +que notre fille, en l'honneur de qui sont célébrées ces +fêtes, est ici assise comme la fille de la beauté que la +nature créa pour l'admiration des hommes.</p> + +<p class="stage1">(Un seigneur sort.)</p> + +<p>THAISA.--Mon père, vous aimez à mettre ma louange +au-dessus de mon mérite.</p> + +<p>SIMONIDE.--Cela doit être; car les princes sont un modèle +que les dieux font semblable à eux. Comme les bijoux +perdent leur éclat si on les néglige, de même les +princes perdent leur fleur si l'on cesse de leur rendre +hommage. C'est maintenant un honneur qui vous regarde, +ma fille, d'expliquer les vues de chaque chevalier +dans sa devise.</p> + +<p>THAISA.--C'est ce que je ferai pour conserver mon +honneur.</p> + +<p class="stage1">(Entre un chevalier. Il passe sur le théâtre, et son écuyer +offre son écu à la princesse.)</p> + +<p>SIMONIDE.--Quel est ce premier qui se présente?</p> + +<p>THAISA.--Un chevalier de Sparte, mon illustre père. +Et l'emblème qu'il porte sur son bouclier est un noir +Éthiopien qui regarde le soleil; la devise est: <i>Lux tua +vita mihi</i>.</p> + +<p>SIMONIDE.--Il vous aime bien celui qui tient la vie de +vous. <span class="stage2">(<i>Un second chevalier passe</i>.)</span> Quel est le second qui +se présente?</p> + +<p>THAISA.--Un prince de Macédoine, mon noble père! +L'emblème de son bouclier est un chevalier armé, vaincu +par une dame; la devise est en espagnol: <i>Più per dulçura +que per fuerça</i>.</p> + +<p class="stage1">(Un troisième chevalier passe.)</p> + +<p>SIMONIDE.--Et quel est le troisième?</p> + +<p>THAISA.--Le troisième est d'Antioche; son emblème +est une guirlande de chevalier, avec cette devise: <i>Me +pompæ provehit apex</i>.</p> + +<p class="stage1">(Un quatrième chevalier passe.)</p> + +<p>SIMONIDE.--Quel est le quatrième?</p> + +<p>THAISA.--Il porte une torche brûlante renversée, avec +ces mots: <i>Quod me alit me extinguit</i>.</p> + +<p>SIMONIDE.--Ce qui veut dire que la beauté a le pouvoir +d'enflammer et de faire périr.</p> + +<p class="stage1">(Un cinquième chevalier passe.)</p> + +<p>THAISA.--Le cinquième a une main entourée de nuages, +tenant de l'or éprouvé par une pierre de touche. La +devise dit: <i>Sic spectanda fides</i>.</p> + +<p class="stage1">(Un sixième chevalier passe.)</p> + +<p>SIMONIDE.--Et quel est le sixième et dernier, qui t'a +présenté lui-même son bouclier avec tant de grâce?</p> + +<p>THAISA.--Il paraît étranger; mais son emblème est +une branche flétrie qui n'est verte qu'à l'extrémité, avec +cette devise: <i>In hac spe vivo</i>.</p> + +<p>SIMONIDE.--Charmante devise! Dans l'état de dénûment +où il est, il espère que par vous sa fortune se relèvera.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Il avait besoin de promettre plus +qu'on ne doit attendre de son extérieur; car, à son armure +rouillée, il semble avoir plus l'usage du fouet que +de la lance.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Il peut bien être un étranger, car +il vient à un noble tournoi avec un étrange appareil.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.--C'est à dessein qu'il a laissé jusqu'à +ce jour son armure se rouiller, pour la blanchir +dans la poussière.</p> + +<p>SIMONIDE.--C'est une folle opinion qui nous fait juger +l'homme par son extérieur. Mais en voilà assez: les chevaliers +s'avancent; plaçons-nous dans les galeries.</p> + +<p class="stage1">(Il sortent.--Acclamations; cris répétés de: <i>Vive le pauvre +chevalier!)</i></p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Salle d'apparat.--Banquet préparé.</p> + +<p class="stage1">SIMONIDE <i>entre avec</i> THAISA, <i>les</i> SEIGNEURS, +<i>les</i> CHEVALIERS <i>et suite</i>.</p> + +<br> +<p>SIMONIDE.--Chevaliers! vous dire que vous êtes les +bienvenus, ce serait superflu; exposer tout votre mérite +aux yeux comme le titre d'un livre, ce serait impossible, +car vos exploits rempliraient un volume, et la valeur se +loue elle-même dans ses hauts faits. Apportez ici de la +gaieté, car la gaieté convient à un festin. Vous êtes mes +hôtes.</p> + +<p>THAISA.--Mais vous, mon chevalier et mon hôte, je +vous remets ce laurier de victoire, et vous couronne roi +de ce jour de bonheur.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Princesse, je dois plus à la fortune qu'à +mon mérite.</p> + +<p>SIMONIDE.--Dites comme vous voudrez; la journée est +à vous, et j'espère qu'il n'est personne ici qui en soit +envieux. En formant des artistes, l'art veut qu'il y en +ait de bons, mais que d'autres les surpassent tous; vous +êtes son élève favori. Venez, reine de la fête (car, ma +fille, vous l'êtes): prenez votre place; et que le reste +des convives soient placés, selon leur mérite, par le maréchal.</p> + +<p>LES CHEVALIERS.--Le bon Simonide nous fait beaucoup +d'honneur.</p> + +<p>SIMONIDE.--Votre présence nous réjouit: nous aimons +l'honneur, car celui qui hait l'honneur hait les dieux.</p> + +<p>LE MARÉCHAL.--Seigneur, voici votre place.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Une autre me conviendrait mieux.</p> + +<p>PREMIER CHEVALIER.--Cédez, seigneur; car nous ne savons +ni dans nos coeurs, ni par nos regards envier les +grands ni mépriser les petits.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Vous êtes de courtois chevaliers.</p> + +<p>SIMONIDE.--Asseyez-vous, asseyez-vous, seigneur, +asseyez-vous.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Par Jupiter, dieu des pensées, je m'étonne +que je ne puisse pas manger un morceau sans penser à +elle!</p> + +<p>THAISA.--Par Junon, reine du mariage, tout ce que je +mange est sans goût; je ne désire que lui pour me nourrir. +Certainement, c'est un brave chevalier!</p> + +<p>SIMONIDE.--Ce n'est qu'un chevalier campagnard: il +n'a pas plus fait que les autres; brisé une lance ou deux.--Oubliez +cela.</p> + +<p>THAISA.--Pour moi, c'est un diamant à côté d'un morceau +de cristal.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Ce roi est pour moi comme le portrait de +mon père, et me rappelle sa gloire. Si des princes s'étaient +assis autour de son trône comme des étoiles, il en +eût été respecté comme le soleil: nul ne le voyait sans +soumettre sa couronne à la suprématie de son astre; +tandis qu'aujourd'hui son fils est un ver luisant dans la +nuit, et qui n'aurait plus de lumière dans le jour. Je vois +bien que le temps est le roi des hommes; il est leur père +et leur tombeau, et ne leur donne que ce qu'il veut, non +ce qu'ils demandent.</p> + +<p>SIMONIDE.--Quoi donc! vous êtes contents, chevaliers?</p> + +<p>PREMIER CHEVALIER.--Pourrait-on être autrement en +votre présence royale?</p> + +<p>SIMONIDE.--Allons, avec une coupe remplie jusqu'au +bord (vous qui aimez, il faut boire à votre maîtresse), +nous vous portons cette santé.</p> + +<p>LES CHEVALIERS.--Nous remercions Votre Altesse.</p> + +<p>SIMONIDE.--Arrêtez un instant; ce chevalier, il me +semble, est là tout mélancolique, comme si la fête que +nous donnons à notre cour était au-dessous de son mérite. +Ne le remarquez-vous pas, Thaïsa?</p> + +<p>THAISA.--Qu'est-ce que cela me fait, mon père?</p> + +<p>SIMONIDE.--Écoutez, ma fille, les princes doivent imiter +les dieux qui donnent généreusement à tous ceux qui +viennent les honorer. Les princes qui s'y refusent ressemblent +à des cousins qui bourdonnent avec bruit, et +dont la petitesse étonne quand on les a tués. Ainsi donc, +pour égayer sa rêverie, vidons cette coupe à sa santé.</p> + +<p>THAISA.--Hélas! mon père, il ne convient pas d'être si +hardie avec un chevalier étranger. Il pourrait s'offenser +de mes avances, car les hommes prennent les dons des +femmes pour des preuves d'impudence.</p> + +<p>SIMONIDE.--Quoi donc! faites ce que je dis, ou vous me +mettrez en courroux.</p> + +<p>THAISA, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--J'atteste les dieux qu'il ne pouvait +m'ordonner rien de plus agréable.</p> + +<p>SIMONIDE.--Et ajoutez que nous désirons savoir d'où il +est, son nom et son lignage.</p> + +<p>THAISA.--Seigneur, le roi mon père a porté votre santé.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je le remercie.</p> + +<p>THAISA.--En désirant que ce qu'il a bu fût autant de +sang ajouté au vôtre.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je vous remercie, lui et vous, et vous réponds +cordialement.</p> + +<p>THAISA.--Mon père désire savoir de vous d'où vous +êtes, votre nom et votre lignage.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je suis un chevalier de Tyr, mon nom est +Périclès, mon éducation a été celle des arts et des +armes: en courant le monde pour y chercher des aventures, +j'ai perdu dans les flots mes vaisseaux et mes +soldats, et c'est le naufrage qui m'a jeté sur cette côte.</p> + +<p>THAISA.--Il vous rend grâces; il s'appelle Périclès, chevalier +de Tyr, qui en courant les aventures a perdu ses +vaisseaux et ses soldats, et a été jeté sur cette côte par +le naufrage.</p> + +<p>SIMONIDE.--Maintenant, au nom des dieux, je plains +son infortune et veux le distraire de sa mélancolie. Venez, +chevalier, nous donnons trop de temps à de vains +plaisirs quand d'autres fêtes nous attendent. Armé +comme vous êtes, vous pouvez figurer dans une danse +guerrière. Je n'admets point d'excuse; ne dites pas que +cette bruyante musique étourdit les dames, elles aiment +les hommes en armes autant que leurs lits. (<i>Les chevaliers +dansent</i>.) L'exécution a répondu à mon attente. +Venez, chevalier, voici une dame qui veut avoir son +tour; j'ai entendu dire que vous autres chevaliers de +Tyr vous excellez à faire sauter les dames, et que vous +dansez plus en mesure que personne.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oui, seigneur, pour ceux qui veulent bien +s'en contenter.</p> + +<p>SIMONIDE.--Vous parlez comme si vous désiriez un refus. +(<i>Les chevaliers et les dames dansent</i>.) Cessez, cessez, je +vous remercie, chevaliers; tous ont bien dansé, mais +vous (<i>à Périclès</i>) le mieux de tous. Pages, prenez des +flambeaux pour conduire ces chevaliers à leurs appartements. +Quant au vôtre, seigneur, nous avons voulu +qu'il fût tout près du nôtre.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je suis aux ordres de Votre Majesté.</p> + +<p>SIMONIDE.--Princes, il est trop tard pour parler d'amour, +car je sais que c'est le but auquel vous visez. Que +chacun aille goûter le repos; demain chacun fera de +son mieux pour plaire.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Tyr.--Appartement dans le palais du gouverneur.</p> + +<p class="stage1">HÉLICANUS <i>entre avec</i> ESCANÈS.</p> + +<br> +<p>HÉLICANUS.--Non, non, mon cher Escanès, apprends +cela de moi.--Antiochus fut coupable d'inceste; voilà +pourquoi les dieux puissants se sont enfin lassés de tenir +en réserve la vengeance due à son crime atroce. Au milieu +même de sa gloire, lorsque dans l'orgueil de son +pouvoir il était assis avec sa fille sur un char d'une inestimable +valeur, un feu du ciel descendit et flétrit leurs +corps jusqu'à les rendre des objets de dégoût. Ils répandaient +une odeur si infecte qu'aucun de ceux qui les +adoraient avant leur chute n'oseraient leur donner la +sépulture.</p> + +<p>ESCANÈS.--Voilà qui est étrange.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Et juste cependant: le roi était grand, +mais sa grandeur ne pouvait être un bouclier contre le +trait céleste, le crime devait avoir sa récompense.</p> + +<p>ESCANÈS.--Cela est vrai.</p> + +<p class="stage1">(Entrent trois seigneurs.)</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Voyez, il n'y a pas un seul homme +pour lequel, dans les conférences particulières ou dans +le conseil, il ait les mêmes égards que pour lui.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--Nous saurons enfin nous plaindre.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.--Maudit soit celui qui ne nous +secondera pas.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Suivez-moi donc: seigneur Hélicanus, +un mot.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Moi?--Soyez donc les bienvenus. Salut, +seigneurs.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Sachez que nos griefs sont au +comble et vont enfin déborder.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Vos griefs! quels sont-ils? N'outragez pas +le prince que vous aimez.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Ne vous manquez donc pas à +vous-même, noble Hélicanus: si le prince vit, faites-le-nous +saluer, ou dites-nous quelle contrée jouit du +bonheur de sa présence; s'il est dans ce monde, nous le +chercherons, s'il est dans le tombeau, nous l'y trouverons. +Nous voulons savoir s'il vit encore pour nous gouverner; +ou, s'il est mort, nous voulons le pleurer et procéder +à une élection libre.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.--C'est sa mort qui nous semble +presque certaine. Comme ce royaume sans son chef, tel +qu'un noble édifice sans toiture, tomberait bientôt en +ruine, c'est à vous comme au plus habile et au plus digne +que nous nous soumettons.--Soyez notre souverain.</p> + +<p>TOUS.--Vive le noble Hélicanus!</p> + +<p>HÉLICANUS.--Soyez fidèles à la cause de l'honneur; +épargnez-moi vos suffrages, si vous aimez le prince Périclès. +Si je me rends à vos désirs, je me jette dans la +mer, où il y a des heures de tourmente pour une minute +de calme. Laissez-moi donc vous supplier de différer +votre choix pendant un an encore en l'absence du roi. +Si, ce terme expiré, il ne revient pas, je supporterai avec +patience le joug que vous m'offrez. Si je ne puis vous +amener à cette complaisance, allez, en nobles chevaliers +et en fidèles sujets, chercher votre prince et les aventures: +si vous le trouvez et le faites revenir, vous serez +comme des diamants autour de sa couronne.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.--Il n'y a qu'un fou qui ne cède pas +à la sagesse; et puisque le seigneur Hélicanus nous le +conseille, nous allons commencer nos voyages.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Vous nous aimez alors, et nous vous serrons +la main. Quand les grands agissent ainsi de concert, +un royaume reste debout.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">Pentapolis.--Appartement dans le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> SIMONIDE <i>lisant une lettre; les</i> CHEVALIERS +<i>viennent à sa rencontre</i>.</p> + +<br> +<p>PREMIER CHEVALIER.--Salut au bon Simonide!</p> + +<p>SIMONIDE.--Chevaliers, ma fille me charge de vous +dire qu'elle ne veut pas avant un an d'ici entrer dans +l'état du mariage: ses motifs ne sont connus que d'elle, +et je n'ai pu les pénétrer.</p> + +<p>PREMIER CHEVALIER.--Ne pouvons-nous avoir accès auprès +d'elle, seigneur?</p> + +<p>SIMONIDE.--Non, ma foi! Elle s'est si bien renfermée +dans sa chambre qu'on ne peut y entrer; elle veut +porter pendant un an encore la livrée de Diane: elle l'a +juré par l'astre de Cynthie et sur son honneur virginal.</p> + +<p>SECOND CHEVALIER.--C'est avec regret que nous prenons +congé de vous.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>SIMONIDE.--Les voilà bien congédiés: maintenant +voyons la lettre de ma fille. Elle me dit qu'elle veut +épouser le chevalier étranger, ou ne jamais revoir le +jour ni la lumière. Madame, fort bien; votre choix est +d'accord avec le mien: j'en suis charmé. Comme elle +fait la décidée avant de savoir si j'approuve ou non! +Allons, je l'approuve; et je n'admettrai pas plus de retard. +Doucement, le voici; il me faut dissimuler.</p> + +<p class="stage1">(Entre Périclès.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Mille prospérités au bon Simonide!</p> + +<p>SIMONIDE.--Recevez le même souhait; je vous remercie +de votre musique d'hier soir: je vous proteste que +jamais mes oreilles ne furent ravies par une mélodie +aussi douce.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je dois ces éloges à l'amitié de Votre Altesse +et non à mon mérite.</p> + +<p>SIMONIDE.--Seigneur, vous êtes le maître de la musique.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Le dernier de tous ses écoliers, mon bon +seigneur.</p> + +<p>SIMONIDE.--Permettez-moi une question.--Que pensez-vous, +seigneur, de ma fille?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Que c'est une princesse vertueuse.</p> + +<p>SIMONIDE.--N'est-elle pas belle aussi?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Comme un beau jour d'été, merveilleusement +belle.</p> + +<p>SIMONIDE.--Ma fille, seigneur, pense de vous avantageusement; +au point qu'il faut que vous soyez son +maître: elle veut être votre écolière, je vous en avertis.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je suis indigne d'être son maître.</p> + +<p>SIMONIDE.--Elle ne pense pas de même: parcourez cet +écrit.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Qu'est-ce que ceci? Elle aime, dit cette +lettre, le chevalier de Tyr. (<i>A part</i>.) C'est une ruse du +roi pour me faire mourir. O généreux seigneur, ne cherchez +point à tendre un piège à un malheureux étranger +qui ne prétendit jamais à l'amour de votre fille, et se +contente de l'honorer.</p> + +<p>SIMONIDE.--Tu as ensorcelé ma fille, et tu es un lâche.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Non, de par les dieux! Seigneur, jamais je +n'eus une pensée capable de vous faire outrage; je n'ai +rien fait pour mériter son amour ou votre déplaisir.</p> + +<p>SIMONIDE.--Traître, tu mens.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Traître!</p> + +<p>SIMONIDE.--Oui, traître.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--A tout autre qu'au roi, je répondrais qu'il +en a menti par la gorge.</p> + +<p>SIMONIDE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--J'atteste les dieux que j'applaudis à +son courage.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Mes actions sont aussi nobles que mes +pensées qui n'eurent jamais rien de bas. Je suis venu +dans votre cour pour la cause de l'honneur, et non pour +y être un rebelle; et quiconque dira le contraire, je lui +ferai voir par cette épée qu'il est l'ennemi de l'honneur.</p> + +<p>SIMONIDE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Non!--Voici ma fille qui portera +témoignage.</p> + +<p class="stage1">(Entre Thaïsa.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Vous qui êtes aussi vertueuse que belle, +dites à votre père couronné si jamais ma langue a sollicité +ou si ma main a rien écrit qui sentit l'amour.</p> + +<p>THAISA.--Quand vous l'auriez fait, seigneur, qui s'offenserait +de ce qui me rendrait heureuse?</p> + +<p>SIMONIDE.--Ah! madame, vous êtes si décidée? J'en +suis charmé <span class="stage2">(<i>à part</i>)</span>. Je vous dompterai.--Voulez-vous +sans mon consentement aimer un étranger? <span class="stage2">(<i>à part</i>)</span>. +Qui, ma foi, est peut-être mon égal par le sang.--Écoutez-moi +bien, madame, préparez-vous à m'obéir; et +vous, seigneur, écoutez aussi.... Ou soyez-moi soumis, +ou je vous.... marie. Allons, venez, vos mains et vos +actes doivent sceller ce pacte: c'est en les réunissant +que je détruis vos espérances; et, pour votre plus grand +malheur, Dieu vous comble de ses joies.--Quoi, vous +êtes contente?</p> + +<p>THAISA, <span class="stage2"><i>à Périclès</i></span>.--Oui, si vous m'aimez, seigneur.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Autant que ma vie aime le sang qui l'entretient.</p> + +<p>SIMONIDE.--Quoi, vous voilà d'accord?</p> + +<p>TOUS DEUX.--Oui, s'il plaît à Votre Majesté.</p> + +<p>SIMONIDE.--Cela me plaît si fort que je veux vous marier; +allez donc le plus tôt possible vous mettre au lit.</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> + +<br><br> +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br><br> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p> +<br> + +<p>GOWER.--Maintenant le sommeil a terminé la fête. On +n'entend plus dans le palais que des ronflements, rendus +plus bruyants par un estomac surchargé des mets +de ce pompeux repas de noces. Le chat, avec ses yeux +de charbon ardent, se tapit près du trou de la souris, et +les grillons qu'égaye la sécheresse chantent sous le manteau +de la cheminée. L'hymen a conduit la fiancée au +lit, où, par la perte de sa virginité, un enfant est jeté +dans le moule. Soyez attentifs; et le temps, si rapidement +écoulé, s'agrandira, grâce à votre riche et capricieuse +imagination; ce qui va vous être offert en spectacle +muet sera expliqué par mes paroles.--<span class="stage2">(<i>Pantomime.--Périclès +entre par une porte avec Simonide, et sa suite. Un +messager les aborde, s'agenouille, et donne une lettre à +Périclès. Périclès la montre à Simonide. Les seigneurs fléchissent +le genou devant le prince de Tyr. Entrent Thaïsa, +enceinte, et Lychorida. Simonide communique la lettre à sa +fille. Elle se réjouit. Thaïsa et Périclès prennent congé de +Simonide et partent; Simonide et les autres se retirent</i>.)</span></p> + +<p>On a soigneusement cherché Périclès à travers les +pays les plus terribles et les plus sombres, aux quatre +coins opposés du monde; on l'a cherché avec soin +et diligence, à cheval, sur des navires, et sans épargner +aucuns frais. Enfin la renommée répond à ces +puissantes recherches. De Tyr à la cour de Simonide on +apporte des lettres dont voici la teneur:</p> + +<p>«Antiochus et sa fille sont morts. Les seigneurs ont +voulu placer la couronne sur la tête d'Hélicanus; +mais il l'a refusée, se hâtant de leur dire, pour apaiser +le tumulte, que, si le roi Périclès ne revient pas dans +douze mois, il se rendra alors à leurs voeux.»</p> + +<p>Cette nouvelle, apportée à Pentapolis, y a ravi toute +la contrée; chacun applaudit et s'écrie: Notre jeune +prince naîtra roi. Qui eût rêvé, qui eût deviné une semblable +chose? Bref il faut qu'il parte pour Tyr. Son +épouse, enceinte, désire partir. (Qui s'y opposerait?) +Nous abrégeons le récit des pleurs et des regrets. Elle +prend avec elle Lychorida, sa nourrice, et s'embarque. +Le vaisseau se balance sur le sein de Neptune: la quille +de leur vaisseau a fendu la moitié des ondes; mais nouveau +caprice de la fortune: le nord envoie une telle +tempête, que, semblable à un cygne qui plonge pour se +sauver, le pauvre navire est la proie de sa furie. La dame +pousse des cris, et se voit près d'accoucher d'effroi. Vous +allez voir la suite de cet orage, dont je ne ferai pas le +récit, ne pouvant pas espérer de m'en acquitter dignement. +Représentez-vous par l'imagination le vaisseau +sur lequel le prince, ballotté par les flots, est supposé +parler.</p> + +<p class="stage1">(Gower sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>sur un vaisseau en mer</i>.</p> + +<br> +<p>PÉRICLÈS.--O toi, dieu de ce vaste abîme, gourmande +ces vagues qui lavent le ciel et la terre; et toi, qui gouvernes +les vents, enferme-les dans leur prison d'airain, +après les avoir fait sortir de l'abîme! Apaise ces tonnerres +terribles et assourdissants! Éteins doucement les +agiles éclairs de soufre! O Lychorida, comment se trouve +ma reine? Tempête, vomiras-tu sur nous tout ton venin? +Le sifflet du matelot est comme un faible murmure à +l'oreille de la mort qui ne l'entend point. Lychorida, +Lucina, ô divine patronne, et sage-femme, qui protège +ceux qui gémissent dans la nuit, abaisse ta divinité sur +ce navire battu par l'orage, abrège l'angoisse de la reine! +Eh bien! Lychorida?</p> + +<p class="stage1">(Lychorida entre avec un enfant.)</p> + +<p>LYCHORIDA.--Voici un être trop jeune pour un tel lieu, +et qui, s'il était doué déjà de la pensée, mourrait comme +je me sens près de le faire. Recevez dans vos bras ce +reste de votre épouse inanimée.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Que dis-tu, Lychorida?</p> + +<p>LYCHORIDA.--Patience; seigneur, n'assistez pas l'orage: +voici tout ce qui vit encore de notre reine.... une petite +fille;--pour l'amour d'elle, soyez un homme et prenez +courage.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--O vous, dieux! nous faites-vous aimer vos +célestes dons pour nous les enlever? Nous du moins, +ici-bas, nous ne redemandons pas ce que nous donnons, +et en cela nous l'emportons sur vous.</p> + +<p>LYCHORIDA.--Patience, bon prince, même dans ce malheur.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Maintenant que ta vie soit calme! car jamais +enfant n'eut une naissance plus troublée! Que ta +destinée soit paisible et douce, car jamais fille de prince +ne fut accueillie dans ce monde avec plus de sévérité. +Puisse la suite être heureuse pour toi! tu as une naissance +aussi bruyante que le feu, l'air, l'eau, la terre et +le ciel pouvaient te la procurer pour annoncer ta sortie du +sein qui te conçut; et déjà même tu as plus perdu que +tu ne gagneras dans la vie.--Que les dieux bienveillants +jettent sur elle un favorable regard.</p> + +<p class="stage1">(Deux matelots entrent.)</p> + +<p>PREMIER MATELOT.--Eh bien! avez-vous bon courage? +Dieu vous conserve!</p> + +<p>PÉRICLÈS.--J'ai assez de courage. Je ne crains pas la +tempête, elle m'a fait le plus grand mal qu'elle pût me +faire; cependant, pour l'amour de ce pauvre enfant, je +souhaite que le ciel s'éclaircisse.</p> + +<p>PREMIER MATELOT.--Relâche les cordages; allons +donc.... Souffle et fais tous tes efforts.</p> + +<p>SECOND MATELOT.--Mais les vagues sombres vont caresser +la lune: je ne puis.</p> + +<p>PREMIER MATELOT.--Seigneur, la reine doit être jetée à +la mer. La mer est si haute, le vent si violent qu'il ne +se calmera que quand nous aurons débarrassé le vaisseau +des morts.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--C'est une superstition.</p> + +<p>PREMIER MATELOT.--Pardonnez-nous, seigneur; c'est +une chose que nous avons toujours observée sur mer, et +nous parlons sérieusement; rendez-vous donc, car il +faut la jeter à la mer sans plus tarder.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Faites ce que vous croirez nécessaire.--Malheureuse +princesse!</p> + +<p>LYCHORIDA.--C'est là qu'elle repose, seigneur.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--O mon amie, tu as eu un terrible accouchement, +sans lumière, sans feu; les éléments ennemis +t'ont complètement oubliée, et le temps me manque +pour te rendre les honneurs de la sépulture; mais à +peine déposée dans le cercueil, il faut que tu sois précipitée +dans les flots! Au lieu d'un monument élevé à ta +cendre et de lampe funéraire, l'énorme baleine et les +vagues mugissantes recouvriront ton corps au milieu +des coquillages. Lychorida, dis à Nestor de m'apporter +des épices, de l'encre et du papier, ma cassette et mes +bijoux. Dis à Méandre de m'apporter le coffre de satin. +Couche l'enfant: va vite, pendant que je dis à Thaïsa +un adieu religieux: hâte-toi, femme.</p> + +<p class="stage1"> (Lychorida sort.)</p> + +<p>SECOND MATELOT.--Seigneur, nous avons sous les écoutilles +une caisse déjà enduite de bitume.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je te rends grâces, matelot.--Quelle est +cette côte?</p> + +<p>SECOND MATELOT.--Nous sommes près de Tharse.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Dirigeons-y notre proue avant de continuer +notre route vers Tyr. Quand pourrons-nous y +aborder?</p> + +<p>SECOND MATELOT.--Au point du jour, si le vent cesse.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oh! voguons vers Tharse. Je visiterai Cléon, +car l'enfant ne vivrait pas jusqu'à Tyr: je le confierai +à une bonne nourrice. Va naviguer, bon matelot; je vais +apporter le corps. (Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉRIMON <i>avec </i>UN VALET<i> et quelques personnes +qui ont fait naufrage</i>.</p> + +<br> +<p>CÉRIMON.--Holà! Philémon.</p> + +<p class="stage1">(Philémon entre.)</p> + +<p>PHILÉMON.--Est-ce mon maître qui appelle?</p> + +<p>CÉRIMON.--Allume du feu et prépare à manger pour +ces pauvres gens. La tempête a été forte cette nuit?</p> + +<p>LE VALET.--J'ai vu plus d'une tempête, et jamais une +semblable à celle de cette nuit.</p> + +<p>CÉRIMON.--Votre maître sera mort avant votre retour: +il n'est rien qui puisse le sauver. <span class="stage2">(<i>A Philémon</i>.)</span>--Portez +ceci à l'apothicaire, et vous me direz l'effet que +le remède produira.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Philémon, le valet et les naufragés.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent deux Éphésiens.)</p> + +<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Bonjour, seigneur Cérimon.</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Bonjour à Votre Seigneurie.</p> + +<p>CÉRIMON.--Pourquoi, seigneurs, vous êtes-vous levés +si matin?</p> + +<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Nos maisons, situées près de la +mer, ont été ébranlées comme par un tremblement de +terre: les plus fortes poutres semblaient près d'être brisées, +et le toit de s'écrouler. C'est la surprise et la peur +qui m'ont fait déserter le logis.</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Voilà ce qui cause de si bon matin +notre visite importune; ce n'est point un motif d'économie +domestique.</p> + +<p>CÉRIMON.--Oh! vous parlez bien.</p> + +<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Je m'étonne que Votre Seigneurie, +ayant autour d'elle un si riche attirail, s'arrache de si +bonne heure aux douces faveurs du repos. Il est étrange +que la nature se livre à une peine à laquelle elle n'est +pas forcée.</p> + +<p>CÉRIMON.--J'ai toujours pensé que la vertu et le savoir +étaient des dons plus précieux que la noblesse et la richesse. +Des héritiers insouciants peuvent flétrir et dissiper +ces deux derniers; mais les autres sont suivis par +l'immortalité qui fait un dieu de l'homme. Vous savez +que j'ai toujours étudié la médecine, dont l'art secret, +fruit de la lecture et de la pratique, m'a fait connaître +les sucs salutaires que contiennent les végétaux, les +métaux et les minéraux. Je puis expliquer les maux que +la nature cause, et je sais les moyens de les guérir: ce +qui me rend plus heureux que la poursuite des honneurs +incertains, ou le souci d'enfermer mes trésors +dans des sacs de soie pour le plaisir du <i>fou</i> et de la <i>mort</i>.</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Votre Seigneurie a répandu ses +bienfaits dans Éphèse, où mille citoyens s'appellent vos +créatures, rendues par vous à la santé;--non-seulement +votre science, vos travaux, mais encore votre bourse +toujours ouverte, ont procuré au seigneur Cérimon une +renommée que jamais le temps....</p> + +<p class="stage1">(Entrent deux valets avec une caisse.)</p> + +<p>LE VALET.--Déposez ici.</p> + +<p>CÉRIMON.--Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>LE VALET.--La mer vient de jeter sur la côte ce coffre, +qui provient de quelque naufrage.</p> + +<p>CÉRIMON.--Déposez-le là, que nous l'examinions.</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Cela ressemble à un cercueil, seigneur.</p> + +<p>CÉRIMON.--Quoi que ce soit, le poids est des plus +lourds: ouvrez cette caisse. L'estomac de la mer est +surchargé d'or: la fortune a eu raison de le faire vomir +ici.</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Vous avez deviné, seigneur.</p> + +<p>CÉRIMON.--Comme elle est goudronnée partout! Est-ce +la mer qui l'a jetée sur le rivage?</p> + +<p>LE VALET.--Je n'ai jamais vu de vague aussi forte que +celle qui l'a apportée.</p> + +<p>CÉRIMON.--Allons, ouvre-la.--Doucement, doucement; +quel parfum délicieux!</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--C'est un baume exquis.</p> + +<p>CÉRIMON.--Jamais je n'ai senti un plus doux parfum.--Allons, +dépêchons.--O Dieu tout-puissant!--Que vois-je? +un cadavre!</p> + +<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Chose étrange!</p> + +<p>CÉRIMON.--Il est enveloppé d'un riche linceul et de +sacs pleins de parfums. Un écrit! Apollon, rends-moi +habile à lire.</p> + +<p class="stage1">(Il déroule un écrit et lit.)</p> + +<p>«Je donne à connaître, si jamais ce cercueil touche à +terre, qu'il contient une reine plus précieuse que tout +l'or du monde, et quelle a été perdue par moi, roi +Périclès. Que celui qui la trouvera, lui donne la +sépulture! Elle fut la fille d'un roi: les dieux récompenseront +sa charité: ce trésor lui appartient.»</p> + +<p>Si tu vis, Périclès, ton coeur est déchiré de douleur.--Ce +cercueil a été fait cette nuit.</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Probablement, seigneur.</p> + +<p>CÉRIMON.--C'est sûrement cette nuit; car, voyez cet +air de fraîcheur.--Ils ont été des barbares, ceux qui ont +jeté cette femme à la mer! Allumez du feu; apportez ici +toutes les boîtes de mon cabinet. La mort peut usurper +l'empire de la nature pendant quelques heures, et le feu +de la vie rallumer encore les sens assoupis. J'ai entendu +parler d'un Égyptien qui passa pour mort pendant neuf +heures, et qui, à force de soins, revint à la vie. <span class="stage2">(<i>Un valet +entre avec des boîtes, du linge et du feu</i>.)</span> Très-bien: du +feu et du linge.--Je vous prie, faites entendre un air de +musique, quelque rudes que soient vos instruments.--Ah! +tu remues, corps insensible!--Ici la musique.--Je +vous prie, encore un air.--Seigneurs, cette reine est +vivante.--La nature se réveille.--Une douce chaleur +s'en exhale: il n'y a pas plus de cinq heures qu'elle est +dans cet état. Voyez comme la fleur de la vie s'épanouit +de nouveau en elle!</p> + +<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Le ciel, seigneur, vous a choisi +pour nous étonner par ses prodiges: votre réputation +est éternelle.</p> + +<p>CÉRIMON.--Elle vit: voyez; ses paupières, qui couvraient +ces célestes bijoux perdus par Périclès, commencent +à écarter leurs franges d'or. Ces diamants si purs +vont doubler la richesse du monde. O vis et arrache-nous +des larmes par ton histoire, belle créature!</p> + +<p class="stage1">(Thaïsa fait un mouvement.)</p> + +<p>THAISA.--O divine Diane, où suis-je, où est mon +époux?--Quel est le lieu que je vois?</p> + +<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--N'est-ce pas étrange?</p> + +<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Merveilleux!</p> + +<p>CÉRIMON.--Paix, mes chers amis: aidez-moi, portons-la +dans la chambre voisine. Préparez du linge.--Donnons-lui +tous nos soins, une rechute serait mortelle. +Venez, venez, et qu'Esculape nous guide.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent emportant Thaïsa.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.</p> + +<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>entre avec</i> CLÉON, DIONYSA, LYCHORIDA +ET MARINA.</p> + +<br> +<p>PÉRICLÈS.--Respectable Cléon, je suis forcé de partir, +l'année est expirée et Tyr ne jouit plus que d'une paix +douteuse; recevez, vous et votre épouse, toute la reconnaissance +dont est rempli mon coeur: que les dieux se +chargent du reste.</p> + +<p>CLÉON.--Les traits de la fortune qui vous frappent +mortellement se font aussi sentir à nous.</p> + +<p>DIONYSA.--O votre pauvre princesse! pourquoi les destins +n'ont-ils pas permis que vous l'ameniez ici pour +charmer ma vue?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Nous ne pouvons qu'obéir aux puissances +du ciel. Quand je gémirais et que je rugirais comme la +mer qui la recèle dans son sein, Thaïsa n'en serait pas +moins privée de la vie. Ma petite Marina! (je lui ai donné +ce nom parce qu'elle est née sur les flots): je la recommande +à vos soins et je vous la laisse comme la fille de +votre bienveillante amitié, pour qu'elle reçoive une éducation +royale et digne de sa naissance.</p> + +<p>CLÉON.--Ne craignez rien, seigneur, nous nous souviendrons +pour votre fille du prince généreux qui nous +a nourris de son blé, et les prières du peuple reconnaissant +imploreront le ciel pour son libérateur. Si je me +rendais coupable d'une ingrate négligence, tous mes +sujets me forceraient à remplir mon devoir; mais, si +mon zèle a besoin d'être excité, que les dieux vous vengent +sur moi et les miens jusqu'à la dernière génération.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je vous crois, votre honneur et votre vertu +sont pour moi un gage plus sûr que vos serments. Jusqu'à +ce que ma fille soit mariée, madame, j'en jure par +Diane, que nous honorons tous, ma chevelure sera respectée +des ciseaux. Je prends congé de vous; rendez-moi +heureux par les soins accordés à ma fille.</p> + +<p>DIONYSA.--J'ai aussi une fille; elle ne me sera pas plus +chère que la vôtre.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Madame, je vous remercie et je prierai +pour vous.</p> + +<p>CLÉON.--Nous vous escorterons jusque sur le rivage, +où nous vous abandonnerons au mystérieux Neptune et +aux vents les plus favorables.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--J'accepte votre offre. Venez, chère reine.--Point +de larmes, Lychorida, point de larmes: pensez +à votre jeune maîtresse dont vous allez désormais dépendre.--Allons, +seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉRIMON ET THAISA.</p> + +<br> +<p>CÉRIMON.--Madame, cette lettre et ces bijoux étaient +avec vous dans le cercueil: les voici. Connaissez-vous +l'écriture?</p> + +<p>THAISA.--C'est celle de mon époux. Je me rappelle fort +bien encore m'être embarquée au moment de devenir +mère; mais ai-je été délivrée ou non? par les dieux immortels! +je l'ignore. Hélas! puisque je ne reverrai plus +mon époux, le roi Périclès, je veux prendre des vêtements +de vestale et renoncer à toute félicité.</p> + +<p>CÉRIMON.--Madame, si c'est là votre intention, le +temple de Diane n'est pas loin; vous pourrez y passer +le reste de vos jours; et, si vous voulez, une nièce à moi +vous y accompagnera.</p> + +<p>THAISA.--Je ne puis que vous rendre grâces, voilà tout. +Ma reconnaissance est grande, quoiqu'elle puisse peu +de chose.</p> + +<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> + +<br><br> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br><br> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p> + +<br> +<p>GOWER.--Figurez-vous Périclès arrivé à Tyr et accueilli +selon ses désirs; laissez à Éphèse sa malheureuse +épouse qui s'y consacre au culte de Diane. Maintenant +occupez-vous de Marina que notre scène rapide doit +trouver à Tharse élevée par Cléon qui lui fait enseigner +la musique et les lettres, et acquérant tant de +grâces qu'elle attire sur elle l'admiration et la tendresse +générale. Mais, hélas! le monstre de l'envie, +qui est souvent la mort du mérite, cherche à abréger +la vie de Marina par le poignard de la trahison. +Telle est la fille de Cléon déjà mûre pour le mariage. +Cette fille se nomme Philoten; et l'on assure dans +notre histoire qu'elle voulait toujours être avec Marina, +soit quand elle formait des tissus de soie avec +ses doigts délicats, minces et blancs comme le lait, soit +quand avec une aiguille elle piquait la mousseline que +ces blessures rendaient plus solides, soit quand elle +chantait en s'accompagnant de son luth et rendait muet +l'oiseau qui fait résonner la nuit de ses accents plaintifs, +ou quand elle offrait son hommage à Diane, sa divinité: +toujours Philoten rivalisait d'adresse avec la parfaite +Marina. C'est comme si le corbeau prétendait le disputer +en blancheur à la colombe de Paphos. Marina reçoit +tous les éloges, non comme un don, mais comme une +dette. Les grâces de Philoten sont tellement éclipsées, +que l'épouse de Cléon, inspirée par une insigne jalousie, +suscite un meurtrier contre la vertueuse Marina, afin +que sa fille reste sans égale après ce meurtre; la mort +de Lychorida, notre nourrice, favorise ses pensées; et +la maudite Dionysa a déjà l'instrument de colère prêt à +frapper. Je recommande à votre attention cet événement +qui se prépare. Je transporte seulement le temps et ses +ailes sur le pied boiteux de mon poëme. Je ne pourrais +y parvenir si vos pensées ne voyagent avec moi.--Dionysa +va paraître avec Léonin, un meurtrier.</p> + +<p class="stage1">(Gower sort.)</p> + + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Tharse.--Plaine près du rivage de la mer.</p> + +<p class="stage1">DIONYSA <i>entre avec</i> LÉONIN.</p> + +<br> +<p>DIONYSA.--Souviens-toi de ton serment, tu as juré de +l'exécuter; ce n'est qu'un coup qui ne sera jamais connu. +Tu ne pourrais rien faire dans ce monde en aussi peu +de temps, qui te rapportât davantage. Que la conscience, +qui n'est qu'une froide conseillère, n'allume pas +la sympathie dans ton coeur trop scrupuleux; que la +pitié, que les femmes même ont abjurée, ne t'attendrisse +pas; sois un soldat résolu dans ton dessein.</p> + +<p>LÉONIN.--Je te tiendrai parole; mais c'est une céleste +créature.</p> + +<p>DIONYSA.--Elle n'en est que plus propre à être admise +chez les dieux; la voici qui vient pleurant la mort de sa +nourrice; es-tu résolu?</p> + +<p>LÉONIN.--Je le suis.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marina avec une corbeille de fleurs.)</p> + +<p>MARINA.--Non, non: je déroberai les fleurs de la terre +pour les semer sur le gazon qui te recouvre; les genêts, +les bluets, les violettes purpurines et les soucis seront +suspendus en guirlandes, tant que durera l'été. Hélas! +pauvre fille que je suis, née dans une tempête où mourut +ma mère, le monde est pour moi comme une tempête +continuelle, m'éloignant de mes amis.</p> + +<p>DIONYSA.--Quoi donc, Marina! pourquoi êtes-vous +seule? Comment se fait-il que ma fille ne soit pas avec +vous? Ne vous consumez pas dans la tristesse, vous avez +en moi une autre nourrice. Seigneur! combien votre +visage est changé par ce malheur. Venez, venez, donnez-moi +votre guirlande de fleurs avant que la mer la +flétrisse; promenez-vous avec Léonin; l'air est vif ici +et aiguise l'appétit. Venez, Léonin, prenez Marina par +le bras et promenez-vous avec elle.</p> + +<p>MARINA.--Non, je vous en prie, je ne veux point vous +priver de votre serviteur.</p> + +<p>DIONYSA.--Venez, venez, j'aime le roi votre père et vous, +comme si je n'étais pas une étrangère pour vous. Nous +l'attendons tous les jours ici. Quand il viendra, il trouvera +flétrie celle que la renommée vante comme un +chef-d'oeuvre; il regrettera un si long voyage, et il nous +blâmera, mon époux et moi, d'avoir négligé sa fille. +Allez, je vous prie, vous promener et soyez moins triste. +Conservez ce teint charmant qui a désolé tant de coeurs +de tous les âges. Ne vous inquiétez pas de moi, je retourne +seule au palais.</p> + +<p>MARINA.--Eh bien! j'irai, mais je ne m'en soucie guère.</p> + +<p>DIONYSA.--Venez, venez, je sais que cela vous sera salutaire: +promenez-vous une demi-heure au moins.--Léonin, +souviens-toi de ce que j'ai dit.</p> + +<p>LÉONIN.--Je vous le promets, madame.</p> + +<p>DIONYSA.--Je vous laisse pour un moment, ma chère +Marina: promenez-vous doucement, ne vous échauffez +pas le sang. Je dois avoir soin de vous.</p> + +<p>MARINA.--Je vous remercie; ma chère dame.--<span class="stage2"><i>(Dionysa +sort.)</i></span> Est-ce le vent d'ouest qui souffle?</p> + +<p>LÉONIN.--C'est le sud-ouest.</p> + +<p>MARINA.--Quand je naquis, le vent était au nord.</p> + +<p>LÉONIN.--Était-ce le nord?</p> + +<p>MARINA.--Mon père, comme disait ma nourrice, ne +montrait aucune crainte, mais il criait: Bons matelots! +et déchirait ses mains royales en maniant les cordages, +et en embrassant le mât; il bravait une mer qui faisait +presque éclater le tillac; elle fit tomber des hunes un +matelot monté pour plier les voiles. Eh! dit un autre, +veux-tu sortir? et ils roulent tous les deux de l'éperon à +la poupe, le contre-maître siffle, le pilote appelle et triple +leur confusion.</p> + +<p>LÉONIN.--Et quand cela eut-il lieu?</p> + +<p>MARINA.--Quand je vins au monde; jamais les vents +ni les vagues ne furent plus violents.</p> + +<p>LÉONIN.--Allons, dites promptement vos prières.</p> + +<p>MARINA.--Que voulez-vous dire?</p> + +<p>LÉONIN.--Si vous demandez quelques moments pour +prier, je vous les accorde: je vous en prie, mais hâtez-vous, +car les dieux ont l'oreille fine, et j'ai juré d'exécuter +promptement.</p> + +<p>MARINA.--Quoi! voulez-vous me tuer?</p> + +<p>LÉONIN.--Pour obéir à ma maîtresse.</p> + +<p>MARINA.--Pourquoi veut-elle ma mort?--Autant que +je puis me le rappeler, je jure que je ne l'ai jamais offensée +de ma vie; je n'ai jamais dit un mot méchant ni +fait mal à aucune créature vivante. Croyez-moi, je n'ai +jamais tué une souris ni blessé une mouche. J'ai marché +un jour sur un ver contre ma volonté, mais j'en ai +pleuré. Quel est mon crime? En quoi ma mort peut-elle +lui être utile, ou ma vie être dangereuse pour elle?</p> + +<p>LÉONIN.--Ma commission n'est pas de raisonner, mais +d'exécuter.</p> + +<p>MARINA.--Vous ne le feriez pas pour tout au monde, je +l'espère; vous avez un visage où respire la douceur, et +qui annonce que vous avez un coeur généreux. Je vous +vis dernièrement vous faire blesser pour séparer deux +hommes qui se battaient: en vérité cela prouvait en +votre faveur; faites encore de même. Votre maîtresse +en veut à ma vie: mettez-vous entre nous et sauvez-moi; +je suis la plus faible.</p> + +<p>LÉONIN.--J'ai juré de vous immoler.</p> + +<p class="stage1">(Surviennent des pirates pendant que Marina se débat.)</p> + +<p>PREMIER PIRATE.--Arrête, coquin!</p> + +<p class="stage1"> (Léonin s'enfuit.)</p> + +<p>SECOND PIRATE.--Une prise, une prise!</p> + +<p>TROISIÈME PIRATE.--Chacun sa part, camarades; partageons. +Portons-la à bord sans tarder.</p> + +<p class="stage1"> (Les pirates emmènent Marina.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Même lieu.</p> + +<p class="stage1">LÉONIN <i>rentre</i>.</p> + +<br> +<p>LÉONIN.--Ces bandits servent sous le grand pirate +Valdès, et ils se sont emparés de Marina. Laissons-la +aller. Il n'y a pas d'apparence qu'elle revienne. Je jurerai +qu'elle est tuée et précipitée dans la mer.--Mais +voyons encore un peu: peut-être ils se contenteront de +satisfaire leur brutalité sur elle, sans l'emmener. S'ils +la laissent après l'avoir outragée, il faut que je la tue.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Mitylène.--Appartement dans un mauvais lieu.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent le</i> MAITRE DE LA MAISON<a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, sa FEMME +et BOULT.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b> Le maître de la maison, en anglais <i>pander</i>, et la femme <i>bawd</i>.</blockquote> +<br> +<p>LE MAITRE DE LA MAISON.--Boult!</p> + +<p>BOULT.--Monsieur.</p> + +<p>LE MAITRE.--Cherche avec soin dans le marché; Mitylène +est plein de galants: nous avons perdu trop d'argent, +l'autre foire, pour avoir manqué de filles.</p> + +<p>LA FEMME.--Nous n'avons jamais été aussi mal montés: +nous n'avons que trois pauvres diablesses, elles +ne peuvent que ce qu'elles peuvent; et, à force de servir, +elles tombent en pourriture, ou peu s'en faut.</p> + +<p>LE MAITRE.--Il nous en faut donc de fraîches, coûte +que coûte. Il faut avoir de la conscience dans tous les +états, sans quoi on ne prospère pas.</p> + +<p>LA FEMME.--Tu dis vrai: il ne suffit pas d'élever de +pauvres bâtardes; et j'en ai élevé, je crois, jusqu'à +onze....</p> + +<p>BOULT.--Oui, jusqu'à onze ans, et pour les abaisser +après; mais j'irai chercher au marché.</p> + +<p>LA FEMME.--Sans doute, mon garçon; la cochonnerie +que nous avons tombera en pièces au premier coup de +vent; elles sont trop cuites que cela fait pitié.</p> + +<p>LE MAITRE.--Tu dis vrai; en conscience elles sont trop +malsaines. Le pauvre Transylvanien est mort pour avoir +couché avec la petite drôlesse.</p> + +<p>BOULT.--Comme elle l'a vite expédié; elle en a fait du +rôti pour les vers!--Mais je vais au marché.</p> + +<p class="stage1"> (Boult sort.)</p> + +<p>LE MAITRE.--Trois ou quatre mille sequins seraient un +assez joli fonds pour vivre tranquilles et abandonner le +commerce.</p> + +<p>LA FEMME.--Pourquoi abandonner le commerce, je +vous prie? Est-il honteux de gagner de l'argent quand +on se fait vieux?</p> + +<p>LE MAITRE.--Oh! le renom ne va pas de pair avec les +profits, ni les profits avec le danger. Ainsi donc, si dans +notre jeunesse nous avons pu nous acquérir une jolie +petite fortune, il ne serait pas mal de fermer notre porte. +D'ailleurs, nous sommes dans de tristes termes avec les +dieux, et cela devrait être une raison pour nous d'abandonner +le commerce.</p> + +<p>LA FEMME.--Allons, dans d'autres métiers on les offense +aussi bien que dans le nôtre.</p> + +<p>LE MAITRE.--Aussi bien que dans le nôtre, oui, et mieux +encore: mais la nature de nos offenses est pire; et notre +profession n'est pas un métier ni un état. Mais voici Boult.</p> + +<p class="stage1">(Les pirates entrent avec Boult et entraînent Marina.)</p> + +<p>BOULT, <span class="stage2"><i>à Marina</i></span>.--Ici.--<span class="stage2">(<i>A Marina</i>.)</span> Venez par ici.--Messieurs, +vous dites qu'elle est vierge?</p> + +<p>PREMIER PIRATE.--Nous n'en doutons pas.</p> + +<p>BOULT.--Maître, j'ai avancé un haut prix pour ce morceau; +voyez: si elle vous convient, cela va bien.--Sinon, +j'ai perdu mes arrhes.</p> + +<p>LA FEMME.--Boult, a-t-elle quelques qualités?</p> + +<p>BOULT.--Elle a une jolie figure; elle parle bien, a de +belles robes: quelles qualités voulez-vous de plus?</p> + +<p>LA FEMME.--Quel prix en veut-on?</p> + +<p>BOULT.--Je n'ai pas pu l'avoir à moins de mille pièces +d'or.</p> + +<p>LE MAÎTRE.--Très-bien. Suivez-moi, mes maîtres; vous +allez avoir votre argent sur l'heure. Femme, reçois-la; +instruis-la de ce qu'elle a à faire, afin qu'elle ne soit pas +trop novice.</p> + +<p class="stage1"> (Le maître sort avec les pirates.)</p> + +<p>LA FEMME.--Boult, prends son signalement, la couleur +de ses cheveux, son teint, sa taille, son âge et l'attestation +de sa virginité; puis crie: <i>Celui qui en donnera le +plus l'aura le premier</i>. Un tel pucelage ne serait pas bon +marché, si les hommes étaient encore ce qu'ils furent. +Allons, obéis à mes ordres.</p> + +<p>BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.)</p> + +<p>MARINA.--Hélas! pourquoi Léonin a-t-il été si mou, si +lent? Il aurait dû frapper et non parler. Pourquoi ces +pirates n'ont-ils pas été assez barbares pour me réunir +à ma mère, en me précipitant sous les flots?</p> + +<p>LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle?</p> + +<p>MARINA.--Parce que je suis belle.</p> + +<p>LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occupés de vous.</p> + +<p>MARINA.--Je ne les accuse point.</p> + +<p>LA FEMME.--Vous êtes tombée entre mes mains, et +vous avez chance d'y vivre.</p> + +<p>MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'échapper à celles +qui m'auraient tuée!</p> + +<p>LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir.</p> + +<p>MARINA.--Non.</p> + +<p>LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous +goûterez toutes sortes de messieurs; vous ferez bonne +chère; vous apprendrez la différence de tous les tempéraments. +Quoi! vous vous bouchez les oreilles!</p> + +<p>MARINA.--Êtes-vous une femme?</p> + +<p>LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis +une femme?</p> + +<p>MARINA.--Une femme honnête, ou pas une femme.</p> + +<p>LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai à faire +avec vous, je pense. Allons, vous êtes une petite folle; +il faut vous parler avec des révérences.</p> + +<p>MARINA.--Que les dieux me défendent!</p> + +<p>LA FEMME.--S'il plaît aux dieux de vous défendre par +les hommes,--ils vous consoleront, ils vous entretiendront, +ils vous réveilleront.--Voilà Boult de retour. +<span class="stage2">(<i>Entre Boult</i>.)</span> Eh bien! l'as-tu criée dans le marché?</p> + +<p>BOULT.--Je l'ai criée sans oublier un de ses cheveux; +j'ai fait son portrait avec ma voix.</p> + +<p>LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouvé les +gens disposés, surtout la jeunesse?</p> + +<p>BOULT.--Ma foi, ils m'ont écouté comme ils écouteraient +le testament de leur père. Il y a eu un Espagnol +à qui l'eau en est tellement venue à la bouche, qu'il a +été se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire +son portrait.</p> + +<p>LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus +belle manchette.</p> + +<p>BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre maîtresse, +connaissez-vous le chevalier français qui fait de si profondes +révérences?</p> + +<p>LA FEMME.--Qui! monsieur Véroles?</p> + +<p>BOULT.--Oui, il voulait faire un salut à la proclamation; +mais il a poussé un soupir et juré qu'il viendrait demain.</p> + +<p>LA FEMME.--Bien, bien: quant à lui il a apporté sa +maladie avec lui; il ne fait ici que l'entretenir. Je sais +qu'il viendra à l'ombre de la maison pour étaler ses +<i>couronnes</i> au soleil.</p> + +<p>BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation, +nous les logerions tous avec une telle enseigne.</p> + +<p>LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous êtes +dans le chemin de la fortune; écoutez-moi. Il faut avoir +l'air de faire à regret ce que vous ferez avec plaisir, et +de mépriser le profit quand vous gagnerez le plus. Pleurez +votre genre de vie, cela inspire de la pitié à vos +amants: cette pitié vous vaut leur bonne opinion, et +cette bonne opinion est un profit tout clair.</p> + +<p>MARINA.--Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>BOULT.--Emmenez-la, maîtresse, emmenez-la; cette +pudeur s'en ira avec l'usage.</p> + +<p>LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la +fiancée elle-même ne se prête qu'avec honte à ce qu'il +est de son devoir de faire.</p> + +<p>BOULT.--Oui, les unes sont d'une façon et les autres +d'une autre. Mais dites donc, maîtresse, puisque j'ai +procuré le morceau....</p> + +<p>LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche.</p> + +<p>BOULT.--Peut-être bien.</p> + +<p>LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse, +j'aime la forme de vos vêtements.</p> + +<p>BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les +changer.</p> + +<p>LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle +nouvelle débarquée nous avons; tu n'y perdras rien. +Quand la nature créa ce morceau, elle te voulut du bien. +Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le prix +de tes avis.</p> + +<p>BOULT.--Je vous garantis, maîtresse, que le tonnerre +réveille moins les anguilles<a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> que ma description de cette +beauté ne remuera les libertins. Je vous en amènerai +quelques-uns cette nuit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b> On suppose que le tonnerre ne produit pas d'effet sur le poisson +en général, mais sur les anguilles qu'il fait sortir de la +bourbe et qu'on prend alors plus aisément.</blockquote> + +<p>LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi.</p> + +<p>MARINA.--Si le feu brûle, si les couteaux tuent, si les +eaux sont profondes, ma ceinture virginale ne sera pas +dénouée. Diane, à mon secours!</p> + +<p>LA FEMME.--Qu'avons-nous à faire de Diane? Allons, +venez-vous?</p> + +<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> CLÉON <i>avec</i> DIONYSA.</p> + +<br> +<p>DIONYSA.--Quoi? êtes-vous insensé; n'est-ce pas une +chose faite?</p> + +<p>CLÉON.--Dionysa, jamais les astres n'ont été témoins +d'un meurtre semblable.</p> + +<p>DIONYSA.--Allez-vous retomber dans l'enfance?</p> + +<p>CLÉON.--Je serais le souverain de tout l'univers que je +le donnerais pour que ce crime n'eût pas été commis. O +jeune princesse, moins grande par la naissance que par +la vertu, il n'était pas de couronne qui ne fût digne de +toi! O lâche Léonin, que tu as aussi empoisonné! Si tu +avais avalé pour lui le poison, c'eût été un exploit comparable +aux autres. Que diras-tu quand le noble Périclès +réclamera sa fille?</p> + +<p>DIONYSA.--Qu'elle est morte. Les destins n'avaient pas +juré de la conserver: elle est morte la nuit. Je le dirai; +qui me contredira? à moins que vous n'ayez la simplicité +de me trahir, et, pour mériter un titre de vertu, de +crier: Elle a été égorgée.</p> + +<p>CLÉON.--O malheureuse! de tous les crimes, c'est celui +que les dieux abhorrent le plus.</p> + +<p>DIONYSA.--Croyez-vous que les petits oiseaux de Tharse +vont voler ici et tout découvrir à Périclès? J'ai honte de +penser à la noblesse de votre race et à la timidité de +votre coeur.</p> + +<p>CLÉON.--Celui qui approuva jamais de telles actions, +même sans y avoir consenti, ne fut jamais d'un noble sang.</p> + +<p>DIONYSA.--Ah! bien, soit.--Mais personne, excepté +vous, ne sait comment elle est morte; personne ne le +saura, Léonin ayant cessé de vivre. Elle dédaignait ma +fille; elle était un obstacle à son bonheur. Nul ne la regardait; +tous les yeux étaient fixés sur Marina, tandis +que notre enfant était négligée comme une pauvre fille +qui ne valait pas la peine d'un <i>bonjour</i>. Cela me perçait +le coeur; et quoique vous traitiez mon action de dénaturée, +vous qui n'aimez pas votre enfant, moi je la crois +bonne et généreuse, et un sacrifice fait à notre fille +unique.</p> + +<p>CLÉON.--Que les dieux vous pardonnent!</p> + +<p>DIONYSA.--Et quant à Périclès, que pourra-t-il dire? +nous avons pleuré à ses funérailles, et nous portons encore +le deuil. Son monument est presque fini, et ses épitaphes +en lettres d'or attestent son grand mérite, et notre +douleur à nous, qui l'avons fait ensevelir, à nos frais.</p> + +<p>CLÉON.--Tu es comme la Harpie qui, pour trahir, porte +un visage d'ange, et saisit sa proie avec des serres de +faucon.</p> + +<p>DIONYSA.--Vous êtes un de ces hommes superstitieux +qui jurent aux dieux que l'hiver tue les mouches; mais +je sais que vous suivrez mes conseils.</p> + +<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Gower. Il est devant le monument de Marina, à Tharse.)</p> + +<p>GOWER.--C'est ainsi que nous abrégeons le temps et +les distances; n'ayant qu'à désirer pour vouloir, traversant +les mers, et voyageant avec l'aide de votre imagination +de contrée en contrée et d'un bout du monde +à l'autre. Grâce à votre indulgence, on ne nous blâme +point de nous servir d'un seul langage dans les divers +climats où nous transportent nos scènes. Je vous supplie +de m'écouter pour que je supplée aux lacunes de notre +histoire. Périclès est maintenant sur les flots inconstants +(suivi de maints seigneurs et chevaliers). Il va voir sa +fille, charme de sa vie. Le vieil Escanès, qu'Hélicanus a +fait monter dernièrement à un poste éminent, est resté +à Tyr pour gouverner. Souvenez-vous qu'Hélicanus suit +son prince. D'agiles vaisseaux et des vents favorables ont +amené le roi Périclès à Tharse. Imaginez-vous que la +pensée est son pilote, et son voyage sera aussi rapide +qu'elle. Périclès va chercher sa fille qu'il a laissée aux +soins de Cléon. Voyez-les se mouvoir comme des ombres. +Je vais satisfaire en même temps vos oreilles et vos +yeux.--<span class="stage2"><i>(Scène muette</i>.)--<i>Périclès entre par une porte avec sa +suite; Cléon et Dionysa par une autre. Cléon montre à Périclès +le tombeau de Marina, tandis que Périclès se lamente, se +revêt d'une haire et part dans la plus grande colère. Cléon et +Dionysa se retirent</i>.)</span>--Voyez comme la crédulité souffre +d'une lugubre apparence! cette colère empruntée remplace +les pleurs qu'on eût versés dans le bon vieux +temps<a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>; et Périclès, dévoré de chagrin, sanglotant et +baigné de larmes, quitte Tharse et s'embarque. Il jure de +ne plus laver son visage, ni couper ses cheveux; il se +revêt d'une haire et se confie à la mer. Il brave une tempête +qui brise à demi son vaisseau mortel<a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, et cependant +il poursuit sa route.--Maintenant voulez-vous connaître +cette épitaphe, c'est celle de Marina faite par la +perfide Dionysa:</p> + +<p class="stage1">(Gower lit l'inscription gravée sur le tombeau de Marina.)</p> + +<p>«Ci-gît la plus belle, la plus douce et la meilleure des +femmes, qui se flétrit dans le printemps de ses jours; +elle était la fille du roi de Tyr, celle que la mort a si +cruellement immolée; elle portait le nom de Marina. +Fière de sa naissance, Thétis engloutit une partie de +la terre; voilà pourquoi la terre, craignant d'être submergée, +a donné aux cieux celle qui naquit dans le +sein de Thétis; voilà pourquoi (et elle ne cessera jamais) +Thétis fait la guerre aux rivages de la terre.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b> Dans l'enfance du monde, la dissimulation n'existait pas; les +poëtes ont tous cru à un âge d'or.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b> Son corps, que dans une autre pièce Shakspeare appelle aussi +la maison mortelle (de l'âme).</blockquote> + +<p>Aucun masque ne convient à la noire scélératesse +comme la douce et tendre flatterie. Laissez Périclès, +voyant que sa fille n'est plus, poursuivre ses voyages au +gré de la fortune, pendant que notre théâtre vous représente +le malheur de sa fille dans le séjour profane où +elle est renfermée. Patience donc, et figurez-vous tous +maintenant que vous êtes à Mitylène.</p> + +<p class="stage1"> (Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">Mitylène.--Une rue devant le mauvais lieu.</p> + +<p class="stage1">DEUX JEUNES GENS <i>de Mitylène sortent de la maison</i>.</p> + +<br> +<p>PREMIER JEUNE HOMME.--Avez-vous jamais entendu pareille +chose?</p> + +<p>SECOND JEUNE HOMME.--Non, et jamais on n'entendra +pareille chose en pareil lieu, quand elle n'y sera plus.</p> + +<p>PREMIER JEUNE HOMME.--Mais se voir prêcher là! Avez-vous +jamais rêvé une telle chose?</p> + + + +<p>SECOND JEUNE HOMME.--Non, non. Viens, je renonce +aux mauvais lieux. Irons-nous entendre les vestales?</p> + +<p>PREMIER JEUNE HOMME.--Je ferai toute chose louable; +je suis sorti pour toujours du chemin du vice.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE VI</h3> +<br> + +<p class="stage1">Mitylène.--Un appartement dans le mauvais lieu.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent le</i> MAITRE DE LA MAISON, sa FEMME +et BOULT.</p> + +<br> +<p>LE MAITRE.--Ma foi, je donnerais deux fois ce qu'elle +m'a coûté pour qu'elle n'eût jamais mis les pieds ici.</p> + +<p>LA FEMME.--Fi d'elle! elle est capable de glacer le dieu +Priape, et de perdre toute une génération; il nous faut +la faire violer ou nous en défaire. Quand le moment vient +de rendre ses devoirs aux clients et de faire les honneurs +de la maison, elle a ses caprices, ses raisons, ses maîtresses +raisons, ses prières, ses génuflexions, si bien +qu'elle rendrait le diable puritain s'il lui marchandait +un baiser.</p> + +<p>BOULT.--Il faut que je m'en charge, ou elle dégarnira +la maison de tous nos cavaliers et fera des prêtres de +tous nos amateurs de juron.</p> + +<p>LE MAITRE.--Que la maladie emporte ses scrupules!</p> + +<p>LA FEMME.--Ma foi, il n'y a que la maladie qui puisse +nous tirer de là. Voici le seigneur Lysimaque déguisé.</p> + +<p>BOULT.--Nous aurions le maître et le valet, si la +hargneuse petite voulait seulement faire bonne mine +aux pratiques.</p> + +<p class="stage1">(Entre Lysimaque.)</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Comment donc? Combien la douzaine de +virginités?</p> + +<p>LA FEMME.--Que les dieux bénissent Votre Seigneurie!</p> + +<p>BOULT.--Je suis charmé de voir Votre Seigneurie en +bonne santé.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Allons, il est heureux pour vous que vos +pratiques se tiennent bien sur leurs jambes. Eh bien! sac +d'iniquités, avez-vous quelque chose que l'on puisse +manier à la barbe du chirurgien?</p> + +<p>LA FEMME.--Nous en avons une ici, seigneur, si elle +voulait... Mais il n'est jamais venu sa pareille à Mitylène.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Si elle voulait faire l'oeuvre des ténèbres, +voulez-vous dire?...</p> + +<p>LA FEMME.--Votre Seigneurie comprend ce que je veux +dire.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Fort bien; appelez, appelez.</p> + +<p>BOULT.--Vous allez voir une rose.--Ce serait une rose, +en effet, si elle avait seulement...</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Quoi, je te prie?</p> + +<p>BOULT.--O seigneur! je sais être modeste.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Cela ne relève pas moins le renom d'un +homme de ton métier que cela ne donne à tant d'autres +la bonne réputation d'être chastes.</p> + +<p class="stage1">(Entre Marina.)</p> + +<p>LA FEMME.--Voici la rose sur sa tige, et pas encore +cueillie, je vous assure; n'est-elle pas jolie?</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Ma foi, elle servirait après un long voyage +sur mer.--Fort bien. Voilà pour vous. Laissez-nous.</p> + +<p>LA FEMME.--Permettez-moi, seigneur, de lui dire un +seul mot, et j'ai fait.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Allons, dites.</p> + +<p>LA FEMME, <span class="stage2"><i>à Marina qu'elle prend à part</i></span>.--D'abord je +vous prie de remarquer que c'est un homme honorable.</p> + +<p>MARINA.--Je désire le trouver tel, pour pouvoir en +faire cas.</p> + +<p>LA FEMME.--Ensuite c'est le gouverneur de la province, +et un homme à qui je dois beaucoup.</p> + +<p>MARINA.--S'il est gouverneur de la province, vous lui +devez beaucoup en effet; mais en quoi cela le rend +honorable, c'est ce que je ne sais pas.</p> + +<p>LA FEMME.--Dites-moi, je vous prie, le traiterez-vous +bien sans faire aucune de vos grimaces virginales? Il +remplira d'or votre tablier.</p> + +<p>MARINA.--S'il est généreux, je serai reconnaissante.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Avez-vous fini?</p> + +<p>LA FEMME.--Seigneur, elle n'est pas encore au pas; +vous aurez de la peine à la dresser à votre goût.--Allons, +laissons-la seule avec Sa Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Le maître de la maison, la femme et Boult sortent.)</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Allez.--Maintenant, ma petite, y a-t-il +longtemps que vous faites cet état?</p> + +<p>MARINA.--Quel état, seigneur?</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Un état que je ne puis nommer sans +offense.</p> + +<p>MARINA.--Je ne puis être offensée par le nom de mon +état. Veuillez le nommer.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Y a-t-il longtemps que vous exercez votre +profession?</p> + +<p>MARINA.--Depuis que je m'en souviens.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--L'avez-vous commencée si jeune? Êtes-vous +devenue libertine à cinq ans ou à sept?</p> + +<p>MARINA.--Plus jeune encore, si je le suis aujourd'hui.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Quoi donc! la maison où je vous trouve +annonce que vous êtes une créature.</p> + +<p>MARINA.--Vous savez que cette maison est un lieu +de ce genre et vous y venez? On me dit que vous êtes +un homme d'honneur et le gouverneur de la ville.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Quoi! votre principale vous a appris qui +j'étais!</p> + +<p>MARINA.--Qui est ma principale?</p> + +<p>LYSIMAQUE.--C'est votre herbière, celle qui sème la +honte et l'iniquité. Oh! vous avez entendu parler de ma +puissance, et vous prétendez à un hommage plus sérieux? +Mais je te proteste, ma petite, que mon autorité +ne te verra pas, ou ne te regardera pas du moins favorablement. +Allons, mène-moi quelque part.--Allons, allons.</p> + +<p>MARINA.--Si vous êtes homme d'honneur, c'est à présent +qu'il faut le montrer. Si ce n'est qu'une réputation +qu'on vous a faite, méritez-la.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Oui-dà!--Encore un peu; continuez votre +morale.</p> + +<p>MARINA.--Malheureuse que je suis!... Quoique vertueuse, +la fortune cruelle m'a jetée dans cet infâme lieu, +où je vois vendre la maladie plus cher que la guérison.--Ah! +si les dieux voulaient me délivrer de cette maison +impie, je consentirais à être changée par eux en l'oiseau +le plus humble de ceux qui fendent l'air pur.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Je ne pensais pas que tu aurais parlé si +bien, je ne t'en aurais jamais crue capable. Si j'avais +porté ici une âme corrompue, ton discours m'eût converti. +Voilà de l'or pour toi, persévère dans la bonne +voie, et que les dieux te donnent la force.</p> + +<p>MARINA.--Que les dieux vous protègent!</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Ne crois pas que je sois venu avec de +mauvaises intentions. Les portes et les croisées de cette +maison me sont odieuses. Adieu, tu es un modèle de +vertu, et je ne doute pas que tu n'aies reçu une noble éducation.--Arrête, +voici encore de l'or.--Qu'il soit maudit, +qu'il meure comme un voleur celui qui te ravira ta +vertu. Si tu entends parler de moi, ce sera pour ton +bien.</p> + +<p class="stage1">(Au moment où Lysimaque tire sa bourse, Boult entre.)</p> + +<p>BOULT.--Je vous prie, seigneur, de me donner la pièce.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Loin d'ici, misérable geôlier! Votre maison, +sans cette vierge qui la soutient, tomberait et vous +écraserait tous. Va-t'en!</p> + +<p class="stage1"> (Lysimaque sort.)</p> + +<p>BOULT.--Qu'est-ce que ceci? Il faut changer de méthode +avec vous. Si votre prude chasteté, qui ne vaut +pas le déjeuner d'un pauvre, ruine tout un ménage, je +veux qu'on fasse de moi un épagneul. Venez.</p> + +<p>MARINA.--Que voulez-vous de moi?</p> + +<p>BOULT.--Faire de vous une femme, ou en charger le +bourreau. Venez, nous ne voulons plus qu'on renvoie +d'autres seigneurs; venez, vous dis-je.</p> + +<p class="stage1">(La femme rentre.)</p> + +<p>LA FEMME.--Comment? de quoi s'agit-il?</p> + +<p>BOULT.--De pire en pire, notre maîtresse: elle a fait +un sermon au seigneur Lysimaque.</p> + +<p>LA FEMME.--O abomination!</p> + +<p>BOULT.--Elle fait cas de notre profession comme d'un +fumier.</p> + +<p>LA FEMME.--Malepeste! qu'elle aille se faire pendre.</p> + +<p>BOULT.--Le gouverneur en aurait agi avec elle comme +un gouverneur; elle l'a renvoyé aussi froid qu'une boule +de neige et disant ses prières.</p> + +<p>LA FEMME.--Boult, emmène-la; fais-en ce qu'il te +plaira; brise le cristal de sa virginité, et rends le reste +malléable.</p> + +<p>BOULT.--Elle serait un terrain plus épineux qu'elle +n'est, qu'elle serait labourée je vous le promets.</p> + +<p>MARINA.--Dieux, à mon secours!</p> + +<p>LA FEMME.--Elle conjure, emmène-la. Plût à Dieu +qu'elle n'eût jamais mis le pied dans ma maison. Au +diable! elle est née pour être notre ruine. Ne voulez-vous +pas faire comme les femmes? Malepeste! madame +la précieuse!</p> + +<p class="stage1"> (La femme sort.)</p> + +<p>BOULT.--Venez, madame, venez avec moi.</p> + +<p>MARINA.--Que me voulez-vous?</p> + +<p>BOULT.--Vous prendre le bijou qui vous est si précieux.</p> + +<p>MARINA.--Je t'en prie, dis-moi une chose d'abord.</p> + +<p>BOULT.--Allons, voyons, je vous écoute.</p> + +<p>MARINA.--Que désirerais-tu que fût ton ennemi?</p> + +<p>BOULT.--Je désirerais qu'il fût mon maître, ou plutôt +ma maîtresse.</p> + +<p>MARINA.--Ni l'un ni l'autre ne sont aussi méchants +que toi, car leur supériorité les rend meilleurs que tu +n'es. Tu remplis une place si honteuse, que le démon le +plus tourmenté de l'enfer ne la changerait pas pour la +sienne. Tu es le portier maudit de chaque ivrogne qui +vient ici chercher une créature. Ton visage est soumis +au poing de chaque coquin de mauvaise humeur. La +nourriture qu'on te sert est le reste de bouches infectées.</p> + +<p>BOULT.--Que voudriez-vous que je fisse?--Que j'aille à +la guerre où un homme servira sept ans, perdra une +jambe et n'aura pas assez d'argent pour en acheter une +de bois!</p> + +<p>MARINA.--Fais tout autre chose que ce que tu fais. Va +vider les égouts, servir de second au bourreau; tous les +métiers valent mieux que le tien. Un singe, s'il pouvait +parler, refuserait de le faire. Ah! si les dieux daignaient +me délivrer de cette maison!--Tiens, voilà de l'or, si ta +maîtresse veut en gagner par moi, publie que je sais +chanter et danser, broder, coudre, sans parler d'autres +talents dont je ne veux pas tirer vanité. Je donnerai des +leçons de toutes ces choses; je ne doute pas que cette +ville populeuse ne me fournisse des écolières.</p> + +<p>BOULT.--Mais pouvez-vous enseigner tout ce que vous +dites?</p> + +<p>MARINA.--Si je ne le puis, ramène-moi ici et prostitue-moi +au dernier valet qui fréquente cette maison.</p> + +<p>BOULT.--Fort bien, je verrai ce que je puis pour toi; +si je puis te placer, je le ferai.</p> + +<p>MARINA.--Mais sera-ce chez d'honnêtes femmes?</p> + +<p>BOULT.--Ma foi, j'ai peu de connaissances parmi celles-là! +mais puisque mon maître et ma maîtresse vous ont +achetée, il ne faut pas songer à s'en aller sans leur consentement: +je les informerai donc de votre projet, et je +ne doute pas de les trouver assez traitables. Venez, je +ferai pour vous ce que je pourrai.--Venez.</p> + +<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p> + +<p> +FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> + +<br><br> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br><br> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p> + +<br> +<p>GOWER.--Marina échappe donc au mauvais lieu, et +tombe, dit notre histoire, dans une maison honnête. +Elle chante comme une immortelle et danse comme une +déesse au son de ses chants admirés. Elle rend muets +de grands clercs, et imite avec son aiguille les ouvrages +de la nature, fleur, oiseau, branche ou fruit. Son art le +dispute aux roses naturelles, la laine filée et la soie forment +sous sa main des cerises couleur de vermillon; elle +a des élèves du plus haut rang qui lui prodiguent des +largesses; elle remet le prix de son travail à la maudite +entremetteuse. Laissons-la et retournons auprès de son +père sur la mer où nous l'avons laissé. Chassé par les +vents, il arrive où habite sa fille: supposez-le à l'ancre +sur cette côte. La ville se préparait à célébrer la fête annuelle +du dieu Neptune. Lysimaque aperçoit notre vaisseau +tyrien et ses riches pavillons noirs; il se hâte de +diriger sa barque vers lui. Que votre imagination soit +encore une fois le guide de vos yeux, figurez-vous que +c'est ici le navire du triste Périclès où l'on va essayer de +vous découvrir ce qui se passe. Veuillez bien vous asseoir +et écouter.</p> + +<p class="stage1"> (Il sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">A bord du vaisseau de Périclès, dans la rade de Mitylène. Une +tente sur le pont avec un rideau.--On y voit Périclès sur une +couche. Une barque est attachée au vaisseau tyrien.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX MATELOTS <i>dont l'un appartient au vaisseau +tyrien et l'autre à la barque</i>; HÉLICANUS.</p> + +<br> +<p>LE MATELOT TYRIEN, <span class="stage2"><i>à celui de Mitylène</i></span>.--Où est le seigneur +Hélicanus?--Il pourra vous répondre.--Ah! le +voici.--Seigneur, voici une barque venue de Mitylène +dans laquelle est Lysimaque, le gouverneur, qui demande +à se rendre à bord. Quels sont vos ordres?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Qu'il vienne puisqu'il le désire. Appelle +quelques nobles Tyriens.</p> + +<p>LE MATELOT TYRIEN.--Holà! seigneurs! le seigneur Hélicanus +vous appelle.</p> + +<p class="stage1">(Entrent deux seigneurs tyriens.)</p> + +<p>LE PREMIER SEIGNEUR.--Votre Seigneurie appelle?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Seigneurs, quelqu'un de marque va venir +à bord, je vous prie de le bien accueillir.</p> + +<p class="stage1">(Les seigneurs et les deux matelots descendent à bord de la +barque, d'où sortent Lysimaque avec les seigneurs de sa +suite, ceux de Tyr et les deux matelots.)</p> + +<p>LE MATELOT TYRIEN.--Seigneur, voilà celui qui peut +vous répondre sur tout ce que vous désirerez.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Salut, respectable seigneur! que les dieux +vous protègent.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Puissiez-vous dépasser l'âge où vous me +voyez et mourir comme je mourrai.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Je vous remercie d'un tel souhait.--Étant +sur le rivage à célébrer la gloire de Neptune, j'ai vu ce +noble vaisseau et je suis venu pour savoir d'où vous +venez.</p> + +<p>HÉLICANUS.--D'abord, seigneur, quel est votre emploi?</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Je suis le gouverneur de cette ville.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Seigneur, notre vaisseau est de Tyr. Il +porte le roi qui, depuis trois mois, n'a parlé à personne +et n'a pris que la nourriture nécessaire pour entretenir +sa douleur.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Quel est le malheur qui l'afflige?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Seigneur, il serait trop long de le raconter; +mais le motif principal de ses chagrins vient de la +perte d'une fille et d'une épouse chéries.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Ne pourrons-nous donc pas le voir?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Vous le pouvez, seigneur; mais ce sera +inutile; il ne veut parler à personne.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Cependant cédez à mon désir.</p> + +<p>HÉLICANUS, <span class="stage2"><i>tirant le rideau</i></span>.--Voyez-le, seigneur.--Ce +fut un prince accompli jusqu'à la nuit fatale qui attira +sur lui cette infortune.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Salut, sire, que les dieux vous conservent! +salut, royale majesté.</p> + +<p>HÉLICANUS.--C'est en vain, il ne vous parlera pas.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR DE MITYLÈNE.--Seigneur, nous avons +à Mitylène une jeune fille qui, je gage, le ferait +parler.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Bonne pensée! sans questions, par le +doux son de sa voix et d'autres séductions, elle attaquerait +le sens de l'ouïe assoupi à demi chez lui. La plus +heureuse, comme elle est la plus belle, elle est avec ses +compagnes dans le bosquet situé près du rivage de l'île.</p> + +<p class="stage1">(Lysimaque dit deux mots à l'oreille d'un des seigneurs de la +suite qui sort avec la barque.)</p> + +<p>HÉLICANUS.--Certainement tout sera sans effet, mais +nous ne rejetterons rien de ce qui porte le nom de guérison.--En +attendant, puisque nous avons fait jusqu'ici +usage de votre bonté, permettez-nous de vous demander +encore de faire ici nos provisions avec notre or qui, loin +de nous manquer, nous fatigue par sa vétusté.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Seigneur, c'est une courtoisie que nous +ne pouvons vous refuser sans que les dieux justes ne +nous envoient une chenille pour chaque bourgeon afin +d'en punir notre province; mais, encore une fois, je vous +prie de me faire connaître en détail la cause de la douleur +de votre roi.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Seigneur, seigneur, je vais vous l'apprendre.--Mais, +voyez, je suis prévenu.</p> + +<p class="stage1">(La barque de Lysimaque avance. On voit passer sur le vaisseau +tyrien, un seigneur de Mitylène, Marina et une jeune +dame.)</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Oh! voici la dame que j'ai envoyé chercher. +Soyez la bienvenue.--N'est-ce pas une beauté +céleste?</p> + +<p>HÉLICANUS.--C'est une aimable personne!</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Elle est telle que, si j'étais sûr qu'elle +sortît d'une race noble, je ne voudrais pas choisir d'autre +femme et me croirais bien partagé.--Belle étrangère! +nous attendons de vous toute votre bienveillance pour +un roi malheureux. Si, par un heureux artifice vous +pouvez l'amener à nous répondre, pour prix de votre +sainte assistance, vous recevrez autant d'or que vous en +désirerez.</p> + +<p>MARINA.--Seigneur, je mettrai tout en usage pour sa +guérison, pourvu qu'on nous laisse seules avec lui, ma +compagne et moi.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Allons, laissons-la, et que les dieux la +fassent réussir. <span class="stage2">(<i>Marina chante</i>.)</span> A-t-il entendu votre mélodie?</p> + +<p>MARINA.--Non, et il ne nous a pas regardées.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Voyez, elle va lui parler.</p> + +<p>MARINA.--Salut, sire. Seigneur, écoutez-moi.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Eh! ah!</p> + +<p>MARINA.--Je suis une jeune fille, seigneur, qui jamais +n'appela les yeux sur elle, mais qui a été regardée +comme une comète. Celle qui vous parle, seigneur, a +peut-être souffert des douleurs égales aux vôtres, si on +les comparait; quoique la capricieuse fortune ait rendu +mon étoile funeste, j'étais née d'ancêtres illustres qui +marchaient de pair avec de grands rois; le temps a +anéanti ma parenté et m'a livrée esclave au monde et à +ses infortunes. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Je cesse; cependant il y a quelque +chose qui enflamme mes joues et qui me dit tout +bas: Continue, jusqu'à ce qu'il réponde.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Ma fortune, ma parenté, illustre parenté, +égalant la mienne.--N'est-ce pas ce que vous avez dit?</p> + +<p>MARINA.--J'ai dit, seigneur, que si vous connaissiez +ma parenté, vous me regarderiez sans courroux.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je le pense.--Je vous prie, tournez encore +les yeux vers moi. Vous ressemblez...--Quelle est votre +patrie? êtes-vous née sur ce rivage?</p> + +<p>MARINA.--Non, ni sur aucun rivage; cependant je suis +venue au monde d'après les lois de la nature, et ne suis +pas autre que je parais.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je suis accablé de douleur et j'ai besoin de +pleurer. Mon épouse était comme cette jeune fille, et ma +fille aurait aussi pu lui ressembler. C'est là le front de +ma reine, sa taille mince comme celle du souple roseau, +sa voix argentine, ses yeux brillants comme une pierre +précieuse et ses douces paupières, sa démarche de Junon, +sa voix qui rendait l'oreille affamée de l'entendre.--Où +demeurez-vous?</p> + +<p>MARINA.--Dans un lieu où je ne suis qu'étrangère: +d'ici vous pouvez le voir.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Où fûtes-vous élevée, où avez-vous acquis +ces grâces dont votre beauté relève encore le prix?</p> + +<p>MARINA.--Si je vous racontais mon histoire, elle vous +semblerait une fable absurde.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je t'en supplie, parle; le mensonge ne peut +sortir de ta bouche; tu parais modeste comme la justice, +tu me sembles un palais digne de la royale vérité. Je +te croirai, je persuaderai à mes sens tout ce qui paraîtrait +impossible, car tu ressembles à celle que j'aimai +jadis. Quels furent tes amis? ne disais-tu pas, quand j'ai +voulu te repousser (au moment où je t'ai aperçue), que +tu avais une illustre origine?</p> + +<p>MARINA.--Oui, je l'ai dit.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Eh bien! quelle est ta famille? Je crois que +tu as dit aussi que tu avais souffert de nombreux outrages, +et que tes malheurs seraient égaux aux miens s'ils +étaient connus et comparés.</p> + +<p>MARINA.--Je l'ai dit, et n'ai rien dit que ma pensée ne +m'assure être véridique.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Dis ton histoire. Si tu as souffert la nullième +partie de mes maux, tu es un homme, et moi j'ai +faibli comme une jeune fille: cependant tu ressembles +à la Patience contemplant les tombeaux des rois et désarmant +le malheur par son sourire. Qui furent tes amis? +comment les as-tu perdus? Ton nom, aimable vierge? +Fais ton récit; viens t'asseoir à mon côté.</p> + +<p>MARINA.--Mon nom est Marina.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oh! je suis raillé, et tu es envoyée par +quelque dieu en courroux pour me rendre le jouet des +hommes.</p> + +<p>MARINA.--Patience, seigneur, ou je me tais.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oui, je serai patient; tu ignores jusqu'à +quel point tu m'émeus en t'appelant Marina.</p> + +<p>MARINA.--Le nom de Marina me fut donné par un +homme puissant, par mon père, par un roi.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Quoi! la fille d'un roi?--et ton nom est +Marina?</p> + +<p>MARINA.--Vous aviez promis de me croire; mais, pour +ne plus troubler la paix de votre coeur, je vais m'arrêter ici.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Êtes-vous de chair et de sang? votre coeur +bat-il? n'êtes-vous pas une fée, une vaine image? Parlez. +Où naquîtes-vous? et pourquoi vous appela-t-on +Marina?</p> + +<p>MARINA.--Je fus appelée Marina parce que je naquis +sur la mer.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Sur la mer! et ta mère?</p> + +<p>MARINA.--Ma mère était la fille d'un roi; elle mourut +en me donnant le jour, comme ma bonne nourrice Lychorida +me l'a souvent raconté en pleurant.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oh! arrête un moment! voilà le rêve le +plus étrange qui ait jamais abusé le sommeil de la douleur. +<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Ce ne peut être ma fille ensevelie.--Où +fûtes-vous élevée? Je vous écoute jusqu'à ce que vous +ayez achevé votre récit.</p> + +<p>MARINA.--Vous ne pourrez me croire; il vaudrait mieux +me taire.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je vous croirai jusqu'au dernier mot. Cependant +permettez.--Comment êtes-vous venue ici? Où +fûtes-vous élevée?</p> + +<p>MARINA.--Le roi mon père me laissa à Tharse. Ce fut +là que le cruel Cléon et sa méchante femme voulurent +me faire arracher la vie. Le scélérat qu'ils avaient gagné +pour ce crime avait déjà tiré son glaive, quand une +troupe de pirates survint et me délivra pour me transporter +à Mitylène. Mais, seigneur, que me voulez-vous? +Pourquoi pleurer? Peut-être me croyez-vous coupable +d'imposture. Non, non, je l'assure, je suis la fille du roi +Périclès, si le roi Périclès existe.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oh! Hélicanus?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Mon souverain m'appelle?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Tu es un grave et noble conseiller, d'une +sagesse à toute épreuve. Dis-moi, si tu le peux, quelle +est cette fille, ce qu'elle peut être, elle qui me fait pleurer.</p> + +<p>HÉLICANUS.--Je ne sais, seigneur, mais le gouverneur +de Mitylène, que voilà, en parle avec éloge.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Elle n'a jamais voulu faire connaître sa +famille. Quand on la questionnait là-dessus, elle s'asseyait +et pleurait.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--O Hélicanus, frappe-moi; respectable ami, +fais-moi une blessure, que j'éprouve une douleur quelconque, +de peur que les torrents de joie qui fondent sur +moi entraînent tout ce que j'ai de mortel et m'engloutissent. +Oh! approche, toi qui rends à la vie celui qui +t'engendra; toi, qui naquis sur la mer, qui fus ensevelie +à Tharse et retrouvée sur la mer. O Hélicanus, tombe à +genoux, remercie les dieux avec une voix aussi forte que +celle du tonnerre: voilà Marina. Quel était le nom de +ta mère? Dis-moi encore cela, car la vérité ne peut trop +être confirmée, quoique aucun doute ne s'élève en moi +sur ta véracité.</p> + +<p>MARINA.--Mais d'abord, seigneur, quel est votre titre?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je suis Périclès de Tyr: dis-moi seulement +(car jusqu'ici tu as été parfaite), dis-moi le nom de ma +reine engloutie par les flots, et tu es l'héritière d'un +royaume, et tu rends la vie à Périclès ton père.</p> + +<p>MARINA.--Suffit-il, pour être votre fille, de dire que le +nom de ma mère était Thaïsa? Thaïsa était ma mère, +Thaïsa qui mourut en me donnant la naissance.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Sois bénie, lève-toi, tu es mon enfant. +Donnez-moi d'autres vêtements. Hélicanus, elle n'est +pas morte à Tharse (comme l'aurait voulu Cléon); elle +te dira tout, lorsque tu te prosterneras à ses pieds, et tu la +reconnaîtras pour la princesse elle-même.--Qui est cet +homme?</p> + +<p>HÉLICANUS.--Seigneur, c'est le gouverneur de Mitylène, +qui, informé de vos malheurs, est venu pour vous +voir.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Je vous embrasse, seigneur.--Donnez-moi +mes vêtements, je suis égaré par la joie de la voir. Oh! +que les dieux bénissent ma fille. Mais écoutez cette harmonie. +O ma Marina, dis à Hélicanus, dis-lui avec détail, +car il semble douter; dis-lui comment tu es ma +fille.--Mais quelle harmonie!</p> + +<p>HÉLICANUS.--Seigneur, je n'entends rien.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Rien? C'est l'harmonie des astres. Écoute, +Marina.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Il serait mal de le contrarier, laisse-le +croire.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Du merveilleux! n'entendez-vous pas?</p> + +<p>LYSIMAQUE.--De la musique; oui, seigneur.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Une musique céleste. Elle me force d'être +attentif, et un profond sommeil pèse sur mes paupières. +Laissez-moi reposer.</p> + +<p class="stage1">(Il dort.)</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Donnez-lui un coussin. <span class="stage2">(<i>On ferme le rideau +de la tente de Périclès</i>.)</span> Laissez-le. Mes amis, si cet événement +répond à mes voeux, je me souviendrai de vous.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Lysimaque, Hélicanus, Marina et la jeune dame qui +l'avait accompagnée.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Même lieu.</p> + +<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>dort sur le tillac</i>; DIANE <i>lui apparaît +dans un songe</i>.</p> +<br> + +<p>DIANE.--Mon temple est à Éphèse, il faut t'y rendre et +faire un sacrifice sur mon autel. Là, quand mes ministres +seront assemblés devant le peuple, raconte comment +tu as perdu ton épouse sur la mer. Pour pleurer +tes infortunes et celles de ta fille, raconte fidèlement +toute ta vie. Obéis, ou continue à être malheureux. +Obéis, tu seras heureux, je l'atteste par mon arc d'argent. +Réveille-toi et répète ton songe.</p> + +<p class="stage1">(Diane disparaît.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Céleste Diane, déesse au croissant d'argent, +je t'obéirai.--Hélicanus?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Hélicanus, Lysimaque et Marina.)</p> + +<p>HÉLICANUS.--Seigneur?</p> + +<p>PÉRICLÈS, <span class="stage2"><i>à Hélicanus</i></span>.--Mon projet était d'aller à +Tharse pour y punir Cléon, ce prince inhospitalier, mais +j'ai d'abord un autre voyage à faire. Tournez vers +Éphèse vos voiles enflées. Plus tard, je vous dirai pourquoi. +<span class="stage2">(<i>A Lysimaque</i>.)</span> Nous reposerons-nous, seigneur, +sur votre rivage, et vous donnerons-nous de l'or pour +les provisions dont nous aurons besoin?</p> + +<p>LYSIMAQUE.--De tout mon coeur, seigneur; et quand +vous viendrez à terre, j'ai une autre prière à vous faire.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Vous obtiendrez même ma fille si vous la +demandez, car vous avez été généreux envers elle.</p> + +<p>LYSIMAQUE.--Seigneur, appuyez-vous sur mon bras.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Viens, ma chère Marina.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(On voit le temple de Diane à Éphèse. Entre Gower.</p> + +<p>GOWER.--Maintenant le sable de notre horloge est +presque écoulé.... Encore un peu et c'est fini. Accordez-moi +pour dernière complaisance (et cela m'encouragera), +accordez-moi de supposer toutes les fêtes, les banquets, +les réjouissances bruyantes que le gouverneur fit à Mitylène +pour féliciter le roi. Il était si heureux qu'on lui +eût promis de lui donner Marina pour épouse! mais cet +hymen ne devait avoir lieu que lorsque Périclès aurait +fait le sacrifice ordonné par Diane. Laissez donc le temps +s'écouler; on met à la voile au plus vite, et les désirs +sont aussitôt satisfaits. Voyez le temple d'Éphèse, notre +roi et toute sa suite. C'est à vous que nous devons, et +nous en sommes reconnaissants, que Périclès soit arrivé +sitôt.</p> + +<p class="stage1">(Gower sort.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le temple de Diane à Éphèse.--Thaïsa est près de l'autel en qualité +de grande prêtresse. Une troupe de vierges. Cérimon et +autres habitants d'Éphèse.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PÉRICLÈS <i>et sa suite</i>, LYSIMAQUE, +HÉLICANUS, MARINA et UNE DAME.</p> + +<br> +<p>PÉRICLÈS.--Salut, Diane! pour obéir à tes justes commandements, +je me déclare ici le roi de Tyr, qui chassé +par la peur, de ma patrie, épousai la belle Thaïsa à Pentapolis. +Elle mourut sur mer en mettant au monde une +fille appelée Marina, qui porte encore ton costume d'argent, +ô déesse! Elle fut élevée à Tharse par Cléon, qui +voulut la faire tuer à l'âge de quatorze ans; mais une +bonne étoile l'amena à Mitylène. C'est là que la fortune +la fit venir à bord de mon navire, où en rappelant le +passé elle se fit connaître pour ma fille.</p> + +<p>THAISA.--C'est sa voix, ce sont ces traits.... vous êtes, +vous êtes....--O roi Périclès!</p> + +<p class="stage1">(Elle s'évanouit.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Que veut dire cette femme...? Elle se +meurt: au secours!</p> + +<p>CÉRIMON.--Noble seigneur, si vous avez dit la vérité +aux pieds des autels de Diane, voilà votre femme.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, cela ne se peut; je +l'ai jetée de mes bras dans la mer.</p> + +<p>CÉRIMON.--Sur cette côte même.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--C'est une vérité.</p> + +<p>CÉRIMON.--Regardez cette dame.--Elle n'est mourante +que de joie. Un matin d'orage, elle fut jetée sur ce rivage: +j'ouvris le cercueil, j'y trouvai de riches joyaux, +je lui ai rendu la vie et l'ai placée dans le temple de +Diane.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Pouvons-nous voir ces joyaux?</p> + +<p>CÉRIMON.--Illustre seigneur, ils seront apportés dans +ma maison, où je vous invite à venir.... Voyez, Thaïsa +revit.</p> + +<p>THAISA.--Oh! laissez-moi le regarder. S'il n'est pas +mon époux, mon saint ministère ne prêtera point à mes +sens une oreille licencieuse. O seigneur, êtes-vous Périclès? +Vous parlez comme lui; vous lui ressemblez. N'avez-vous +pas cité une tempête, une naissance, une mort?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--C'est la voix de Thaïsa.</p> + +<p>THAISA.--Je suis cette Thaïsa, crue morte et submergée.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Immortelle Diane!</p> + +<p>THAISA.--Maintenant, je vous reconnais.--Quand nous +quittâmes Pentapolis en pleurant, le roi mon père vous +donna une bague semblable.</p> + +<p class="stage1">(Elle lui montre une bague.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Oui, oui; je n'en demande pas davantage. +O dieux! votre bienfait actuel me fait oublier mes malheurs +passés. Je ne me plaindrai pas, si je meurs en +touchant ses lèvres.--Oh! viens, et sois ensevelie une +seconde fois dans ces bras!</p> + +<p>MARINA.--Mon coeur bondit pour s'élancer sur le sein +de ma mère.</p> + +<p class="stage1">(Elle se jette aux genoux de Thaïsa.)</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Regarde celle qui se jette à tes genoux! +C'est la chair de ta chair,--Thaïsa, l'enfant que tu portais +dans ton sein sur la mer, et que j'appelai Marina; +car elle vint au monde sur le vaisseau.</p> + +<p>THAISA.--Béni soit mon enfant!</p> + +<p>HÉLICANUS.--Salut, ô ma reine!</p> + +<p>THAISA.--Je ne vous connais pas.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Vous m'avez entendu dire que, lorsque je +partis de Tyr, j'y laissai un vieillard pour m'y remplacer. +Pouvez-vous vous rappeler son nom? Je vous l'ai dit +souvent.</p> + +<p>THAISA.--C'est donc Hélicanus?</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Nouvelle preuve. Embrasse-le, chère +Thaïsa; c'est lui. Il me tarde maintenant de savoir comment +vous fûtes trouvée et sauvée; quel est celui que je +dois remercier, après les dieux, de ce grand miracle?</p> + +<p>THAISA.--Le seigneur Cérimon. C'est par lui que les +dieux ont manifesté leur puissance; les dieux qui peuvent +tout pour vous.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, les dieux n'ont pas +sur la terre de ministre mortel plus semblable à un dieu +que vous. Voulez-vous me dire comment cette reine a +été rendue à la santé?</p> + +<p>CÉRIMON.--Je le ferai, seigneur. Je vous prie de venir +d'abord chez moi, où vous sera montré tout ce qu'on a +trouvé avec votre épouse; vous saurez comment elle fut +placée dans ce temple; enfin, rien ne sera omis.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Céleste Diane! je te rends grâces de ta vision, +et je t'offrirai mes dons. Thaïsa, ce prince, le fiancé +de votre fille, l'épousera à Pentapolis. Maintenant, cet +ornement, qui me rend si bizarre, disparaîtra, ma chère +Marina; et j'embellirai, pour le jour de tes noces, ce +visage, que le rasoir n'a pas touché depuis quatorze ans.</p> + +<p>THAISA.--Cérimon a reçu des lettres qui lui annoncent +la mort de mon père.</p> + +<p>PÉRICLÈS.--Qu'il soit admis parmi les astres! Cependant, +ma reine, nous célébrerons leur hyménée, et nous +achèverons nos jours dans ce royaume. Notre fille et +notre fils régneront à Tyr. Seigneur Cérimon, nous languissons +d'entendre ce que nous ignorons encore.--Seigneur, +guidez-nous.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Gower.)</p> + +<p>GOWER.--Vous avez vu, dans Antiochus et sa fille, la +récompense d'une passion monstrueuse; dans Périclès, +son épouse et sa fille (malgré les injustices de la cruelle +fortune), la vertu défendue contre l'adversité, protégée +par le ciel, et enfin couronnée par le bonheur. Dans +Hélicanus, nous vous avons offert un modèle de véracité +et de loyauté; et dans le respectable Cérimon, le mérite +qui accompagne toujours la science et la charité. Quant +au méchant Cléon et à sa femme, lorsque la renommée +eut révélé leur crime et la gloire de Périclès, la ville, +dans sa fureur, les brûla avec leur famille dans le palais. +Voilà comment les dieux les punirent du meurtre qu'ils +avaient voulu commettre. Accordez-nous toujours votre +patience, et goûtez de nouveaux plaisirs. Ici finit notre +pièce.</p> + +<p class="stage1">(Gower sort.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS *** + +***** This file should be named 19228-h.htm or 19228-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/2/2/19228/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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