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+The Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Périclès
+ Tragédie
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: September 9, 2006 [EBook #19228]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 5
+ Le roi Lear--Cymbeline.
+ La méchante femme mise à la raison.
+ Peines d'amour perdues--Périclès
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ==========================================================
+
+
+
+
+ PÉRICLÈS
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE SUR PÉRICLÈS
+
+
+Si cette étrange tragédie doit être rangée parmi les productions de
+Shakspeare[1], il est incontestable qu'elle appartient, et à la jeunesse
+du poëte, et à l'enfance de l'art. Malone ne croit pas qu'il existe en
+anglais une pièce plus incorrecte, plus défectueuse, et par la
+versification, et par l'invraisemblance du plan général. Le héros, vrai
+coureur d'aventures, voyage continuellement. Un acte entier se passe
+dans un mauvais lieu, etc., etc.; il est même une scène qui indigne
+tellement un commentateur (je crois que c'est Steevens), qu'il déclare
+qu'un des personnages mériterait le fouet, et que l'autre, tout roi
+qu'il est, devrait être renvoyé dans les coulisses à coups de pied. Il
+est nécessaire cependant pour l'histoire de l'art de faire connaître ses
+premiers efforts, et, pour l'histoire du goût, d'apprécier ces ébauches
+informes qui étaient applaudies chaque soir, dans leur temps, et
+imprimées in-4°, comme _Périclès_, avec le titre d'_admirable tragédie_.
+On se demandera peut-être aussi comment, dans ces époques arriérées où
+une grange servait souvent de salle, on pouvait représenter des pièces
+d'une exécution aussi difficile que _Périclès_, dont la plus grande
+partie du dernier acte se passe en pleine mer et sur des vaisseaux. Les
+machinistes de notre opéra moderne seraient peut-être eux-mêmes
+embarrassés pour figurer la scène où le développement de l'action
+transporte ses personnages. Il faut croire que l'imagination
+complaisante du spectateur se prêtait à la licence du poëte, et voyait
+sur le théâtre ce qui n'y existait pas: mer, vaisseaux, palais, forêts,
+etc.
+
+[Note 1: Le docteur Malone, qui avait d'abord été d'un avis contraire,
+avoue que M. Steevens a eu raison de maintenir que _Périclès_ a été
+seulement revu et corrigé par Shakspeare. Plusieurs scènes entières sont
+évidemment de lui.]
+
+L'histoire sur laquelle est fondée la tragédie de _Périclès_, dit
+Malone, auquel nous empruntons ces détails, est d'une antiquité reculée;
+on la trouve dans un livre jadis très-populaire, intitulé _Gesta
+Romanorum_, écrit, à ce qu'on suppose, il y a plus de cinq cents ans;
+elle est également racontée par le vieux Gower, dans sa _Confessio
+amantis_, livre VIII. Il existe en français un ancien roman sur le même
+sujet, intitulé _le roi Apollyn de Thyr_, par Robert Copland. Mais
+puisque l'auteur de _Périclès_ a introduit Gower dans sa pièce, il est
+tout naturel de penser qu'il a suivi surtout l'ouvrage de ce poëte dont
+il a même évidemment emprunté plusieurs expressions.
+
+Steevens cite plusieurs autres histoires de Périclès, tantôt appelé roi,
+tantôt prince, et plus souvent Apollonius que Périclès: nous ne
+donnerons que les titres de trois traductions françaises, en faisant
+observer qu'une histoire si populaire se recommandait d'elle-même aux
+poëtes dramatiques.
+
+1° _La chronique d'Apollyn, roy de Thyr_, in-4°. Genève, sans date.
+
+2° _Plaisante et agréable histoire d'Apollonius, prince de Tyr, en
+Afrique, et roi d'Antioche, traduit par Gilles Corozet_, in-8°, Paris,
+1530.
+
+3° Dans le septième volume des _Histoires tragiques_ de François
+Belleforêt: _Accidents divers advenus à Apollonie, roy des Tyriens; ses
+malheurs sur mer, ses pertes de femme et fille, et la fin heureuse de
+tous ensemble_.
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ANTIOCHUS, roi d'Antioche.
+PÉRICLÈS, prince de Tyr.
+HÉLICANUS, | seigneurs de Tyr.
+ESCANÈS, |
+SIMONIDE, roi de Pentapolis[2].
+CLÉON, gouverneur de Tharse.
+LYSIMAQUE, gouverneur de Mitylène.
+CÉRIMON, seigneur d'Éphèse.
+THALIARD, seigneur d'Antioche.
+PHILÉMON, valet de Cérimon.
+LÉONIN, valet de Dionysa.
+UN MARÉCHAL.
+UN ENTREMETTEUR et SA FEMME.
+BOULT, leur valet.
+GOWER, personnage du choeur.
+LA FILLE D'ANTIOCHUS.
+THAISA, fille de Simonide.
+DIONYSA, femme de Cléon.
+MARINA, fille de Périclès et de Thaïsa.
+LYCHORIDA, nourrice de Marina.
+DIANA.
+
+[Note 2: Ville imaginaire.]
+
+Seigneurs, dames, chevaliers, gentilshommes, marins, pirates, pêcheurs,
+messagers, etc.
+
+La scène se passe dans diverses contrées.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+Devant le palais d'Antiochus.--Des têtes sont disposées sur les
+remparts.
+
+_Entre_ GOWER.
+
+
+GOWER.--Le vieux Gower renaît de ses cendres pour répéter une ancienne
+histoire; se soumettant de nouveau aux infirmités de l'homme pour
+charmer vos oreilles, et amuser vos yeux. Ce sujet fut jadis chanté la
+veille des fêtes: des seigneurs et des dames le lisaient alors comme
+récréation: son but est de rendre le monde plus vertueux; _et quo
+antiquius eo metius_. Si vous, qui êtes nés dans ces temps modernes où
+l'esprit est plus cultivé, vous acceptiez mes vers, si le chant d'un
+vieillard pouvait vous donner quelque plaisir, je désirerais jouir
+encore de la vie pour la consumer pour vous, comme la flamme d'une
+torche.
+
+La ville que vous voyez fut bâtie par Antiochus le Grand, pour être sa
+capitale; c'est la plus belle cité de la Syrie. (Je répète ce que dit
+mon auteur.) Ce monarque prit une épouse qui en mourant laissa une fille
+si aimable, si gracieuse, et si belle, qu'il semblait que le ciel l'eût
+comblée de tous ses dons. Le père conçut de l'amour pour elle, et la
+provoqua à l'inceste. Père coupable! engager son enfant à faire le mal,
+c'est ce que nul ne devrait faire. La longue habitude leur persuada que
+ce qu'ils avaient commencé n'était pas un péché. La beauté de cette
+fille criminelle fit accourir plusieurs princes pour la demander en
+mariage et jouir de ses charmes. Pour la garder et éloigner d'elle les
+autres hommes, le père déclara, par une loi, que celui qui la voudrait
+pour sa femme devinerait une énigme sous peine de la vie. Plusieurs
+prétendants moururent pour elle, comme l'attestent les têtes exposées à
+vos regards: ce qui suit va être soumis au jugement de vos yeux, et je
+leur demande de l'indulgence pour ce spectacle.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE I
+
+Antioche.--Appartement du palais.
+
+ANTIOCHUS _entre avec_ PÉRICLÈS _et sa suite_.
+
+
+ANTIOCHUS.--Jeune prince de Tyr, vous êtes instruit du danger de ce que
+vous osez entreprendre.
+
+PÉRICLÈS.--Oui, Antiochus, et mon âme, enhardie par la gloire qui
+l'attend, compte pour rien la mort que je risque.
+
+(Musique.)
+
+ANTIOCHUS.--Amenez notre fille, parée comme une fiancée, et digne des
+embrassements de Jupiter lui-même. A sa naissance (où présida Lucine),
+la nature la combla de ses dons; et toutes les planètes s'assemblèrent
+pour réunir en elle leurs différentes perfections.
+
+(Entre la fille d'Antiochus.)
+
+PÉRICLÈS.--Voyez-la venir, parée comme le printemps. Les grâces sont ses
+sujettes, et sa pensée, reine des vertus, dispense la gloire aux
+mortels. Son visage est le livre des louanges, où l'on ne lit que de
+rares plaisirs, comme si le chagrin en était expulsé pour toujours, et
+que la colère farouche ne pût jamais être la compagne de sa douceur. O
+vous, dieux qui me créâtes homme et sujet de l'amour, vous qui avez
+allumé dans mon sein le désir de goûter le fruit de cet arbre céleste ou
+de mourir dans l'aventure, soyez mes soutiens; fils et serviteur de vos
+volontés, que je puisse obtenir cette félicité infinie.
+
+ANTIOCHUS.--Prince Périclès....
+
+PÉRICLÈS.--Qui voudrais être fils du grand Antiochus.
+
+ANTIOCHUS.--Devant toi est cette belle Hespéride avec ses fruits d'or
+qu'il est dangereux de toucher, car des dragons qui donnent la mort sont
+là pour t'effrayer. Son visage, comme le ciel, t'invite à contempler une
+gloire inestimable à laquelle le mérite seul peut prétendre, tandis que
+tout ton corps doit mourir par l'imprudence de ton oeil, si le mérite te
+manque. Ces princes jadis fameux, amenés ici comme toi par la renommée,
+et rendus hardis par le désir, avec leur langue muette et leurs pâles
+visages qui n'ont d'autres linceuls que ce champ d'étoiles,
+t'avertissent qu'ils ont péri martyrs dans la guerre de Cupidon. Leurs
+joues mortes te dissuadent de te jeter dans le piège inévitable de la
+mort.
+
+PÉRICLÈS.--Antiochus, je te remercie: tu as appris à ma nature mortelle
+à se connaître et tu prépares mon corps à ce qu'il sera un jour, par la
+vue de ces objets hideux. Car le souvenir de la mort devrait être comme
+un miroir qui nous fait voir que la vie n'est qu'un souffle: s'y fier
+est une erreur. Je ferai donc mon testament; et comme font ces malades
+qui connaissent le monde, voient le ciel, mais qui, sentant la douleur,
+ne tiennent plus comme autrefois aux plaisirs de ce monde. Je te lègue
+donc une heureuse paix à toi et à tous les hommes vertueux, comme
+devraient l'être tous les princes: je laisse mes richesses à la terre
+d'où elles sont sorties.--Et à vous (_à la fille d'Antiochus_) la pure
+flamme de mon amour.--Ainsi préparé au voyage de la vie ou de la mort,
+j'attends le coup fatal, Antiochus, et je méprise tous tes avis.
+
+ANTIOCHUS.--Lis donc cette énigme: si tu ne l'expliques pas, la loi veut
+que tu périsses comme ceux qui sont devant toi.
+
+LA FILLE D'ANTIOCHUS.--En tout, sauf en cela, puisses-tu être heureux!
+En tout, sauf en cela, je te souhaite du bonheur.
+
+PÉRICLÈS.--Comme un vaillant champion, j'entre dans la lice, et je ne
+demande conseil qu'à ma fidélité et à mon courage.
+
+(Il lit l'énigme.)
+
+ Je ne suis pas une vipère, et cependant je me nourris
+ De la chair de la mère qui m'engendra:
+ Je cherchai un époux, et dans ma recherche
+ Je le trouvai dans un père.
+ Il est père, fils et tendre époux;
+ Moi, je suis mère, femme, et cependant sa fille.
+ Comment toutes ces choses peuvent-elles être en deux personnes?
+ Si tu veux vivre, devine-le.
+
+Triste alternative de cette dernière ligne! Mais, ô vous, puissances qui
+avez donné au ciel d'innombrables yeux pour voir les actions des hommes,
+pourquoi n'obscurcissent-ils pas sans cesse leurs regards, si ce que je
+viens de lire en pâlissant est véritable? (_Il prend la main de la
+princesse_.) Beau cristal de lumière, je vous aimais et vous aimerais
+encore si cette noble cassette ne contenait pas le crime; mais je dois
+vous dire....--Ah! mes pensées se révoltent, car il n'est pas honnête
+homme celui qui, sachant que le crime est en dedans, touche la porte.
+Vous êtes une belle viole, et vos sens en sont les cordes. Touchée par
+une main légitime, votre harmonie ferait abaisser les cieux et rendrait
+les dieux attentifs. Mais touchée avant votre temps, c'est l'enfer seul
+que vos sons discordants réjouissent.--En bonne conscience... je renonce
+à vous.
+
+ANTIOCHUS.--Prince Périclès, ne la touchez pas, sous peine de perdre la
+vie. C'est un point aussi dangereux pour vous que le reste. D'après
+notre loi, votre temps est expiré: ou devinez, ou subissez votre
+sentence.
+
+PÉRICLÈS.--Grand roi, peu de personnes aiment à entendre citer les
+crimes qu'ils aiment à commettre; ce serait vous outrager que de
+m'expliquer davantage. Celui qui a le registre de tout ce que font les
+monarques agit plus sûrement en le tenant fermé qu'ouvert. Là, le vice
+qu'on dénonce est comme le vent errant, qui, pour se répandre au loin,
+jette de la poussière aux yeux des hommes, et la fin de cela c'est que
+le vent passe, et que la vue malade s'éclaircit. Arrêter le vent leur
+serait funeste. La taupe aveugle pousse des monticules arrondis vers le
+ciel, pour dire que la terre est opprimée par les crimes de l'homme; le
+pauvre animal est puni de mort pour cela. Les rois sont les dieux de la
+terre. Dans le vice, leur volonté est leur loi. Si Jupiter s'égare, qui
+osera dire que Jupiter fait le mal? Il suffit que vous sachiez... Et il
+convient d'étouffer ce qui deviendrait pire encore, si on le
+connaissait. Chacun aime le sein qui le nourrit; permettez à ma langue
+d'aimer ma tête.
+
+ANTIOCHUS, à _part_.--Que n'ai-je sa tête en mon pouvoir? Il a trouvé le
+sens de l'énigme.--Mais je vais user de ruse avec lui. (_Haut_.) Jeune
+prince de Tyr, quoique, par la teneur de notre édit sévère, votre
+explication étant fausse, nous puissions procéder à votre supplice,
+cependant l'espérance que nous inspire votre belle jeunesse nous fait
+prendre une autre résolution. Nous vous accordons encore quarante jours
+de répit. Si au bout de ce terme notre secret est connu, cette clémence
+prouvera le plaisir que nous aurons à vous agréer pour notre fils.
+Jusqu'alors vous serez traité comme il convient à notre honneur et à
+votre mérite.
+
+(Antiochus sort avec sa fille et sa suite.)
+
+PÉRICLÈS.--Comme la courtoisie voudrait déguiser le crime! Tout ce que
+je vois n'est que l'acte d'un hypocrite qui n'a de bon que ce qu'il
+laisse voir au dehors. S'il était vrai que j'eusse mal interprété
+l'énigme, tu ne serais pas assez coupable pour te livrer à l'inceste:
+tandis que tu es à la fois un père et un fils par ton coupable commerce
+avec ton enfant qui devait faire la joie d'un époux et non d'un père, ta
+fille ne serait pas condamnée à dévorer la chair de sa mère, en
+souillant la couche maternelle. Ils sont comme deux serpents qui, en se
+nourrissant des plus douces fleurs, n'en retirent que venin. Antiochus,
+adieu! La sagesse me dit que ceux qui ne rougissent pas d'actions plus
+noires que la nuit ne négligeront rien pour les dérober à la lumière! Un
+crime, je le sais, en provoque un autre. Le meurtre suit de près la
+luxure, comme la flamme la fumée. Le crime tient dans sa main la
+trahison, le poison et un bouclier pour écarter la honte. De peur que ma
+vie ne soit sacrifiée à votre honneur, je veux éviter le danger par la
+fuite.
+
+(Il sort.)
+
+(Antiochus rentre.)
+
+ANTIOCHUS.--Il a trouvé le mot de l'énigme, il trouvera la mort. Il ne
+faut pas le laisser vivre pour proclamer mon infamie et pour dire au
+monde le crime révoltant qu'a commis Antiochus. Que ce prince meure
+donc, et que sa mort sauve mon honneur. Holà! quelqu'un!
+
+(Thaliard entre.)
+
+THALIARD.--Votre Majesté m'appelle-t-elle?
+
+ANTIOCHUS.--Thaliard, tu es de ma maison et le confident des secrets de
+mon coeur: ta fidélité fera ton avancement.--Thaliard, voici du poison
+et voici de l'or; nous haïssons le prince de Tyr, et tu dois le tuer. Il
+ne t'appartient pas de demander le motif de cet ordre. Dis-moi, cela
+suffit-il?
+
+THALIARD.--Sire, cela suffit.
+
+(Entre un messager.)
+
+ANTIOCHUS.--Un instant! reprends haleine, et dis-nous pourquoi tu te
+hâtes tant.
+
+LE MESSAGER.--Sire, le prince Périclès a pris la fuite.
+
+(Il sort.)
+
+ANTIOCHUS.--Si tu veux vivre, vole après lui, et, comme un trait lancé
+par un archer habile, atteins le but que ton oeil a visé. Ne reviens que
+pour nous dire: Le prince Périclès est mort.
+
+THALIARD.--Seigneur, si je puis le voir seulement à la portée de mon
+pistolet, je le tiens pour mort. Adieu donc.
+
+(Il sort.)
+
+ANTIOCHUS.--Thaliard, adieu; jusqu'à ce que Périclès soit mort, mon
+coeur ne pourra secourir ma tête.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Tyr.--Un appartement du palais.
+
+PÉRICLÈS, HÉLICANUS _et autres seigneurs_.
+
+
+PÉRICLÈS.--Que personne ne nous interrompe. Pourquoi ce poids accablant
+de pensées? Triste compagne, la sombre mélancolie est chez moi une chose
+si habituelle qu'il n'est aucune heure du glorieux jour ou de la nuit
+paisible (tombe où devrait dormir tout chagrin) qui puisse m'apporter le
+repos. Ici les plaisirs courtisent mes yeux, et mes yeux les évitent, et
+le danger que je craignais est près d'Antiochus dont le bras semble trop
+court pour m'atteindre ici. Ni le plaisir ne peut ici charmer mon âme,
+ni l'éloignement du péril ne peut me consoler. Telles sont ces passions
+qui, nées d'une fatale terreur, sont entretenues par l'inquiétude. Ce
+qui n'était jadis qu'une crainte de ce qui pouvait arriver s'est changé
+en précaution contre ce qui peut arriver encore. Voilà ma position. Le
+grand Antiochus (contre lequel je ne puis lutter, puisque vouloir et
+agir sont pour lui même chose) croira que je parlerai lors même que je
+lui jurerai de garder le silence. Il ne me servira guère de lui dire que
+je l'honore, s'il soupçonne que je puis le déshonorer; il fera tout pour
+étouffer la voix qui pourrait le faire rougir; il couvrira la contrée de
+troupes ennemies et déploiera un si terrible appareil de guerre que mes
+États perdront tout courage; mes soldats seront vaincus avant de
+combattre, et mes sujets punis d'une offense qu'ils n'ont pas commise.
+C'est mon inquiétude pour eux et non une crainte égoïste (je ne suis que
+comme la cime des arbres qui protège les racines qui l'avoisinent), qui
+fait languir mon corps et mon âme. Je suis puni même avant qu'Antiochus
+m'ait attaqué.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Que la joie et le bonheur consolent votre auguste
+coeur.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Conservez la paix dans votre coeur jusqu'à votre
+retour.
+
+HÉLICANUS.--Silence, silence, seigneurs, et laissez parler l'expérience.
+Ils abusent le roi, ceux qui le flattent. La flatterie est le soufflet
+qui enfle le crime. Celui qu'on flatte n'est qu'une étincelle à laquelle
+le souffle de la flatterie donne la chaleur et la flamme, tandis que les
+remontrances respectueuses conviennent aux rois; car ils sont hommes, et
+peuvent se tromper. Quand le seigneur Câlin vous annonce la paix il vous
+flatte, et déclare la guerre à votre roi. Prince, pardonnez-moi, ou
+flattez-moi si vous voulez, mais je ne puis me mettre beaucoup plus bas
+que mes genoux.
+
+PÉRICLÈS.--Laissez-nous tous; mais allez visiter le port pour examiner
+nos vaisseaux et nos munitions, et puis revenez. (_Les seigneurs
+sortent_.)--Hélicanus, toi, tu m'as ému. Que vois-tu sur mon front?
+
+HÉLICANUS.--Un air chagrin, seigneur redoutable.
+
+PÉRICLÈS.--Si le front courroucé des princes est si redouté, comment
+as-tu osé allumer la colère sur le mien?
+
+HÉLICANUS.--Comment les plantes osent-elles regarder le ciel qui les
+nourrit?
+
+PÉRICLÈS.--Tu sais que je suis maître de ta vie.
+
+HÉLICANUS, _fléchissant le genou_.--J'ai moi-même aiguisé la hache, vous
+n'avez plus qu'à frapper.
+
+PÉRICLÈS.--Lève-toi; je t'en prie, lève-toi; assieds-toi. Tu n'es pas un
+flatteur, je t'en remercie; et que le ciel préserve les rois de fermer
+l'oreille à ceux qui leur révèlent leurs fautes. Digne conseiller et
+serviteur d'un prince, toi qui, par ta sagesse, rends le prince sujet,
+que veux-tu que je fasse?
+
+HÉLICANUS.--Supportez avec patience les maux que vous vous attirez
+vous-même.
+
+PÉRICLÈS.--Tu parles comme un médecin. Hélicanus, tu me donnes une
+potion que tu tremblerais de recevoir toi-même. Écoute-moi donc: je fus
+à Antioche, où, comme tu sais, au péril de ma vie, je cherchais une
+beauté célèbre qui pût me donner une postérité, cette arme des princes
+qui fait la joie des sujets. Son visage fut pour mes yeux au-dessus de
+toutes les merveilles; le reste, écoute bien, était aussi noir que
+l'inceste. Je découvris le sens d'une énigme qui faisait la honte du
+père coupable; mais celui-ci feignit de me flatter au lieu de me
+menacer. Tu sais qu'il est temps de craindre quand les tyrans semblent
+vous caresser. Cette crainte m'assaillit tellement que je pris la fuite
+à la faveur du manteau de la nuit qui me protégea. Arrivé ici, je
+songeais à ce qui s'était passé, à ce qui pourrait s'ensuivre. Je
+connaissais Antiochus pour un tyran; et les craintes des tyrans, au lieu
+de diminuer, augmentent plus vite que leurs années. Et s'il venait à
+soupçonner (ce qu'il soupçonne sans doute) que je puis apprendre au
+monde combien de nobles princes ont péri pour le secret de son lit
+incestueux, afin de se débarrasser de ce soupçon, Antiochus couvrirait
+cette contrée de soldats, sous prétexte de l'outrage que je lui ai fait;
+et tous mes sujets, victimes de mon offense, si c'en est une,
+éprouveraient les coups de la guerre qui n'épargne pas l'innocence:
+cette tendresse pour tous les miens (et tu es du nombre, toi qui me
+blâmes)....
+
+HÉLICANUS.--Hélas! seigneur.
+
+PÉRICLÈS.--Voilà ce qui bannit le sommeil de mes yeux, le sang de mon
+visage; voilà ce qui remplit mon coeur d'inquiétudes, quand je pense aux
+moyens d'arrêter cette tempête avant qu'elle éclate. Ayant peu d'espoir
+de prévenir ces malheurs, je croyais que le coeur d'un prince devait les
+pleurer.
+
+HÉLICANUS.--Eh bien! seigneur, puisque vous m'avez permis de parler, je
+vous parlerai franchement. Vous craignez Antiochus, et vous n'avez pas
+tort; on peut craindre un tyran qui, soit par une guerre ouverte ou une
+trahison cachée, attentera à votre vie. C'est pourquoi, seigneur,
+voyagez pendant quelque temps, jusqu'à ce que sa rage et sa colère
+soient oubliées, ou que le destin ait tranché le fil de ses jours.
+Laissez-nous vos ordres: si vous m'en donnez, le jour ne sert pas plus
+fidèlement la lumière que je vous servirai.
+
+PÉRICLÈS.--Je ne doute pas de ta foi; mais s'il voulait empiéter sur mes
+droits en mon absence?
+
+HÉLICANUS.--Nous verserons notre sang sur la terre qui nous donna
+naissance.
+
+PÉRICLÈS.--Tyr, adieu donc; et je me rends à Tharse, j'y recevrai de tes
+nouvelles et je me conduirai d'après tes lettres. Je te confie le soin
+que j'ai toujours eu et que j'ai encore de mes sujets: ta sagesse est
+assez puissante pour t'en charger, je compte sur ta parole, je ne te
+demande pas un serment. Celui qui ne craint pas d'en violer un en
+violera bientôt deux. Mais, dans nos différentes sphères, nous vivrons
+avec tant de sincérité, que le temps ne donnera par nous aucune preuve
+nouvelle de cette double vérité. Tu t'es montré sujet loyal, et moi bon
+prince.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Tyr.--Un vestibule du palais.
+
+_Entre_ THALIARD.
+
+
+THALIARD.--Voici donc Tyr et la cour. C'est ici qu'il me faut tuer le
+roi Périclès; et si j'y manque, je suis sûr d'être tué à mon retour.
+C'est dangereux. Allons, je m'aperçois qu'il fut sage et prudent, celui
+qui, invité à demander ce qu'il voudrait à un roi, lui demanda de n'être
+admis à la confidence d'aucun de ses secrets. Je vois bien qu'il avait
+raison; car si un roi dit à un homme d'être un coquin, il est obligé de
+l'être par son serment. Silence. Voici les seigneurs de Tyr.
+
+(Hélicanus entre avec Escanès et autres seigneurs.)
+
+HÉLICANUS.--Vous n'avez pas le choix, mes pairs de Tyr, de faire
+d'autres questions sur le départ de votre roi. Cette commission, marquée
+de son sceau, qu'il m'a laissée, dit assez qu'il est parti pour un
+voyage.
+
+THALIARD, _à part_.--Quoi! le roi est parti?
+
+HÉLICANUS.--Si vous voulez en savoir davantage, comme il est parti sans
+prendre congé de vous, je vous donnerai quelques éclaircissements. Étant
+à Antioche...
+
+THALIARD, _à part_.--Que dit-il d'Antioche?
+
+HÉLICANUS.--Le roi Antiochus (j'ignore pourquoi) prit de l'ombrage
+contre lui, ou du moins Périclès le crut; et, craignant de s'être trompé
+ou d'avoir commis quelque faute, il a voulu montrer ses regrets en se
+punissant lui-même, et il s'est mis sur un vaisseau où sa vie est
+menacée à chaque minute.
+
+THALIARD, _à part_.--Allons, je vois que je ne serai pas pendu, quand je
+le voudrais; mais, puisqu'il est parti, le roi sera charmé qu'il ait
+échappé aux dangers de la terre pour périr sur
+mer.--Présentons-nous.--Salut aux seigneurs de Tyr.
+
+HÉLICANUS.--Le seigneur Thaliard est le bienvenu de la part d'Antiochus.
+
+THALIARD.--Je suis chargé par lui d'un message pour le prince Périclès;
+mais depuis mon arrivée, ayant appris que votre maître est parti pour de
+lointains voyages, mon message doit retourner là d'où il est venu.
+
+HÉLICANUS.--Nous n'avons aucune raison pour vous le demander, puisqu'il
+est adressé à notre maître et non à nous; cependant, avant de vous
+laisser partir, nous désirons vous fêter à Tyr, comme ami d'Antiochus.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Tharse.--Appartement dans la maison du gouverneur.
+
+CLÉON _entre avec_ DIONYSA _et une suite_.
+
+
+CLÉON.--Ma Dionysa, nous reposerons-nous ici pour essayer, par le récit
+des malheurs des autres, d'oublier les nôtres?
+
+DIONYSA.--Ce serait souffler le feu dans l'espoir de l'éteindre; car
+celui qui abat les collines trop hautes ne fait qu'en élever de plus
+hautes encore. O mon malheureux père! telles sont nos douleurs: ici,
+nous ne ferons que les sentir et les voir avec des yeux humides;
+semblables à des arbres, si on les émonde, elles croissent davantage.
+
+CLÉON.--O Dionysa! quel est celui qui a besoin de nourriture, et qui ne
+le dit pas? Peut-on cacher sa faim jusqu'à ce qu'on en meure? Nos
+langues et nos chagrins font retentir notre douleur jusque dans les
+airs, nos yeux pleurent jusqu'à ce que nos poumons fassent entendre un
+son plus bruyant encore, afin que, si les cieux dorment pendant que
+leurs créatures sont dans la peine, ils puissent être appelés à leur
+secours. Je parlerai donc de nos anciennes infortunes; et quand les
+paroles me manqueront, aide-moi de tes larmes.
+
+DIONYSA.--Je ferai de mon mieux, ô mon père!
+
+CLÉON.--Tharse, que je gouverne, cette cité sur laquelle l'abondance
+versait tous ses dons; cette cité, dont les richesses se répandaient par
+les rues, dont les tours allaient embrasser les nuages; cette cité,
+l'étonnement continuel des étrangers, dont les habitants étaient si
+parés de bijoux, qu'ils pouvaient se servir de miroir les uns aux
+autres; car leurs tables étaient servies moins pour satisfaire la faim
+que le coup d'oeil, toute pauvreté était méprisée, et l'orgueil si grand
+que le nom d'aumône était devenu odieux...
+
+DIONYSA.--Cela est trop vrai.
+
+CLÉON.--Mais voyez ce que peuvent les dieux! Ces palais délicats, que
+naguère la terre, la mer et l'air ne pouvaient contenter malgré
+l'abondance de leurs dons, sont maintenant privés de tout; ces palais,
+qui, il y a deux printemps, avaient besoin d'inventions pour charmer
+leur goût, seraient aujourd'hui heureux d'obtenir le morceau de pain
+qu'ils mendient. Ces mères, qui, pour amuser leurs enfants, ne croyaient
+pas qu'il y eût rien d'assez rare, sont prêtes maintenant à dévorer ces
+petits êtres chéris qu'elles aimaient. Les dents de la faim sont si
+cruelles, que l'homme et la femme tirent au sort pour savoir qui des
+deux mourra le premier pour prolonger la vie de l'autre. Ici pleure un
+époux, et là sa compagne; on voit tomber des foules entières, sans avoir
+la force de leur creuser un tombeau. N'est-ce pas la vérité?
+
+DIONYSA.--Notre pâleur et nos yeux enfoncés l'attestent.
+
+CLÉON.--Que les villes qui se désaltèrent à la coupe de l'abondance, et
+à qui elle prodigue les prospérités, écoutent nos plaintes au milieu de
+leurs banquets! le malheur de Tharse peut être un jour leur partage.
+
+(Un seigneur entre.)
+
+LE SEIGNEUR.--Où est le gouverneur?
+
+CLÉON.--Ici. Déclare-nous les chagrins qui t'amènent ici avec tant de
+hâte; car l'espérance est trop loin pour que ce soit elle que nous
+attendions.
+
+LE SEIGNEUR.--Nous avons signalé sur la plage voisine une flotte qui
+fait voile ici.
+
+CLÉON.--Je m'en doutais: un malheur ne vient jamais sans amener un
+héritier prêt à lui succéder. Quelque nation voisine, prenant avantage
+de notre misère, a armé ces vaisseaux pour nous vaincre, abattus comme
+déjà nous le sommes, et faire de nous sa conquête sans se soucier du peu
+de gloire qu'elle en recueillera.
+
+LE SEIGNEUR.--Ce n'est pas ce qu'il faut craindre; car leurs pavillons
+blancs déployés annoncent la paix, et nous promettent plutôt des
+sauveurs que des ennemis.
+
+CLÉON.--Tu parles comme quelqu'un qui ignore que l'apparence la plus
+flatteuse est aussi la plus trompeuse. Mais advienne que pourra;
+qu'avons-nous à craindre? la tombe est basse et nous en sommes à moitié
+chemin. Va dire au commandant de cette flotte que nous l'attendons ici
+pour savoir ce qu'il veut faire, d'où il vient, et ce qu'il veut.
+
+LE SEIGNEUR.--J'y cours, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+CLÉON.--Que la paix soit la bienvenue, si c'est la paix qu'il nous
+apporte; si c'est la guerre, nous sommes hors d'état de résister.
+
+(Entre Périclès avec sa suite.)
+
+PÉRICLÈS.--Seigneur gouverneur, car c'est votre titre, nous a-t-on dit;
+que nos vaisseaux et nos guerriers ne soient pas comme un signal allumé
+qui épouvante vos yeux. Le bruit de vos malheurs est venu jusqu'à Tyr,
+et nous avons appris la désolation de votre ville: nous ne venons point
+ajouter à vos larmes, mais les tarir; et nos vaisseaux, que vous
+pourriez croire remplis comme le cheval de Troie, de combattants prêts à
+tout détruire, ne sont pleins que de blé pour vous procurer du pain, et
+rendre la vie à vos corps épuisés par la famine.
+
+TOUS.--Que les dieux de la Grèce vous protègent, nous prierons pour
+vous.
+
+PÉRICLÈS.--Relevez-vous, je vous prie; nous ne demandons point vos
+respects, mais votre amour, et un port pour nous, nos navires et notre
+suite.
+
+CLÉON.--Si ce que vous demandez vous était jamais refusé, si jamais
+quelqu'un de nous était seulement ingrat en pensée, quand ce seraient
+nos femmes, nos enfants, ou nous-mêmes, que la malédiction du ciel et
+des hommes les punisse de leur lâcheté! mais jamais pareille chose
+n'aura lieu; jusque-là du moins, vous êtes le bienvenu dans notre ville
+et dans nos maisons.
+
+PÉRICLÈS.--Nous acceptons ce bon accueil; passons ici quelque temps dans
+les fêtes jusqu'à ce que nos étoiles daignent nous sourire de nouveau.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+_Entre_ GOWER.
+
+
+GOWER.--Vous venez de voir un puissant roi entraîner sa fille à
+l'inceste, et un autre prince meilleur et plus vertueux se rendre
+respectable par ses actions et ses paroles. Tranquillisez-vous donc,
+jusqu'à ce qu'il ait échappé à la nécessité. Je vous montrerai comment
+ceux qui, supportant l'infortune, perdent un grain de sable et gagnent
+une montagne. Le prince vertueux, auquel je donne ma bénédiction est
+encore à Tharse où chacun écoute ce qu'il dit comme chose sacrée, et,
+pour éterniser le souvenir de ses bienfaits, lui décerne une statue
+d'or; mais d'autres nouveautés vont être représentées sous vos yeux:
+qu'ai-je besoin de parler?--_(Spectacle muet_.--_Périclès entre par une
+porte, parlant à Cléon, qui est accompagné d'une suite; par une autre
+porte entre un messager avec une lettre pour Périclès; Périclès montre
+la lettre à Cléon, ensuite il donne une récompense au messager. Cléon et
+Périclès sortent chacun de leur côté_.)--Le bon Hélicanus est resté à
+Tyr, ne mangeant pas le miel des autres comme un frelon. Tous ses
+efforts tendent à tuer les mauvais et à faire vivre les bons. Pour
+remplir les instructions de son prince, il l'informe de tout ce qui
+arrive à Tyr, et lui apprend que Thaliard était venu avec l'intention
+secrète de l'assassiner, et qu'il n'était pas sûr pour lui de rester
+plus longtemps à Tharse. Périclès s'est embarqué de nouveau sur les
+mers, si souvent fatales au repos de l'homme; le vent commence à
+souffler, le tonnerre et les flots font un tel tapage que le vaisseau
+qui aurait dû lui servir d'asile fait naufrage et se brise; le bon
+prince ayant tout perdu est porté de côte en côte par les vagues; tout
+l'équipage a péri, lui seul s'échappe; enfin la fortune, lasse d'être
+injuste, le jette sur un rivage; il aborde, heureusement le voici.
+Excusez le vieux Gower de n'en pas dire davantage, il a été déjà assez
+long.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE I
+
+Pentapolis.--Plaine sur le bord de la mer.
+
+PÉRICLÈS _entre tout mouillé_.
+
+
+PÉRICLÈS.--Apaisez votre colère, étoiles furieuses du ciel; vent, pluie
+et tonnerre, souvenez-vous que l'homme mortel n'est qu'une substance qui
+doit vous céder, et je vous obéis comme ma nature le veut. Hélas! la mer
+m'a jeté sur les rochers, après m'avoir transporté sur ses flots de
+rivage en rivage et ne me laissant d'autre pensée que celle d'une mort
+prochaine. Qu'il suffise à votre puissance d'avoir privé un prince de
+toute sa fortune; repoussé de cette tombe humide, tout ce qu'il demande
+c'est de mourir ici en paix.
+
+(Entrent trois pêcheurs.)
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Holà! Pilch.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Holà! viens et apporte les filets.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Moi, vieux rapetasseur, je te dis!
+
+TROISIÈME PÊCHEUR.--Que dites-vous, maître?
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Prends garde à ce que tu fais; viens, ou j'irai te
+chercher avec un croc.
+
+TROISIÈME PÊCHEUR.--En vérité, maître, je pensais à ces pauvres gens qui
+viennent de faire naufrage à nos yeux, tout à l'heure.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Hélas! pauvres âmes! cela me déchirait le coeur,
+d'entendre les cris plaintifs qu'ils nous adressaient quand nous avions
+peine à nous sauver nous-mêmes.
+
+TROISIÈME PÊCHEUR.--Eh bien! maître, ne l'avais-je pas dit en voyant ces
+marsouins[3] bondir. On dit qu'ils sont moitié chair et moitié poisson.
+Le diable les emporte! ils ne paraissent jamais que je ne pense à être
+noyé; maître, je ne sais pas comment font les poissons pour vivre dans
+la mer.
+
+[Note 3: Le docteur Malone considère ce pronostic comme une superstition
+des matelots; mais le capitaine Cook, dans son second voyage aux mers du
+Sud, dit aussi que les marsouins jouant autour du vaisseau annonçaient
+toujours un grand coup de vent.]
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Eh! comme les hommes à terre: les gros mangent les
+petits. Je ne puis mieux comparer nos riches avares qu'à une baleine,
+qui se joue et chasse devant elle les pauvres fretins pour les dévorer
+d'une bouchée. J'ai entendu parler de semblables baleines à terre, qui
+ne cessent d'ouvrir la bouche qu'elles n'aient avalé toute la paroisse,
+église, clochers, cloches et tout.
+
+PÉRICLÈS.--Jolie morale!
+
+TROISIÈME PÊCHEUR.--Mais, notre maître, si j'étais le sacristain, je me
+tiendrais ce jour-là dans le beffroi.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Pourquoi, mon camarade?
+
+TROISIÈME PÊCHEUR.--Parce qu'elles m'avaleraient aussi, et qu'une fois
+dans leur ventre, je branlerais si fort les cloches qu'elle finirait par
+tout rejeter, cloches, clochers, église et paroisse. Mais si le bon roi
+Simonide était de mon avis....
+
+PÉRICLÈS.--Simonide!
+
+TROISIÈME PÊCHEUR.--Nous purgerions la terre de ces frelons qui volent
+les abeilles.
+
+PÉRICLÈS.--Comme ces pêcheurs, d'après le marécageux sujet de la mer,
+peignent les erreurs de l'homme et de leurs demeures humides ils passent
+en revue tout ce que l'homme approuve et invente.--Paix à vos travaux,
+honnêtes pêcheurs.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Honnête!... bonhomme, qu'est-ce que cela?--Si c'est un
+jour qui vous convienne, effacez-le du calendrier, et personne ne le
+cherchera.
+
+PÉRICLÈS.--Non, voyez, la mer a jeté sur votre côte....
+
+SECOND PÊCHEUR.--Quelle folle d'ivrogne est la mer, de te jeter sur
+notre chemin!
+
+PÉRICLÈS.--Un homme que les flots et les vents, dans ce vaste jeu de
+paume, ont pris pour balle, vous supplie d'avoir pitié de lui; il vous
+supplie, lui qui n'est pas habitué à demander.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Quoi donc, l'ami, ne peux-tu mendier? Il y a des gens
+dans notre Grèce qui gagnent plus en mendiant que nous en travaillant.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Sais-tu prendre des poissons?
+
+PÉRICLÈS.--Je n'ai jamais fait ce métier.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Alors tu mourras de faim; car il n'y a rien à gagner
+aujourd'hui, à moins que tu ne le pêches.
+
+PÉRICLÈS.--J'ai appris à oublier ce que je fus; mais le besoin me force
+de penser à ce que je suis, un homme transi de froid; mes veines sont
+glacées et n'ont guère de vie que ce qui peut suffire à donner assez de
+chaleur à ma langue pour implorer vos secours. Si vous me les refusez,
+comme je suis homme, veuillez me faire ensevelir quand je serai mort.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Mourir, dis-tu? que les dieux t'en préservent. J'ai un
+manteau ici, viens t'en revêtir; réchauffe-toi: approche. Tu es un beau
+garçon; viens avec nous, tu auras de la viande les dimanches, du poisson
+les jours de jeûne, sans compter les _poudings_ et des gâteaux de pomme,
+et tu seras le bienvenu.
+
+PÉRICLÈS.--Je vous remercie.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Écoute, l'ami, tu disais que tu ne pouvais mendier?
+
+PÉRICLÈS.--Je n'ai fait que supplier.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Je me ferai suppliant aussi, et j'esquiverai le fouet.
+
+PÉRICLÈS.--Quoi! tous les mendiants sont-ils fouettés?
+
+SECOND PÊCHEUR.--Non pas tous, l'ami; car si tous les mendiants étaient
+fouettés, je ne voudrais pas de meilleure place que celle de bedeau;
+mais notre maître, je vais tirer le filet.
+
+(Les deux pêcheurs sortent.)
+
+PÉRICLÈS.--Comme cette honnête gaieté convient à leurs travaux!
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Holà, monsieur, savez-vous où vous êtes?
+
+PÉRICLÈS.--Pas trop.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Je vais vous le dire: cette ville s'appelle
+Pentapolis, et notre roi est le bon Simonide.
+
+PÉRICLÈS.--Le bon roi Simonide, avez-vous dit?
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Oui, et il mérite ce nom par son règne paisible et son
+bon gouvernement.
+
+PÉRICLÈS.--C'est un heureux roi, puisque son gouvernement lui mérite le
+titre de bon. Sa cour est-elle loin de ce rivage?
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Oui-dà, monsieur, à une demi-journée; je vous dirai
+qu'il a une belle fille; c'est demain le jour de sa naissance, et il est
+venu des princes et des chevaliers de toutes les parties du monde, afin
+de jouter dans un tournois pour l'amour d'elle.
+
+PÉRICLÈS.--Si ma fortune égalait mes désirs, je voudrais me mettre du
+nombre.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, il faut que les choses soient comme elles
+peuvent être. Ce qu'un homme ne peut obtenir, il peut légitimement le
+faire pour... l'âme de sa femme.
+
+(Les deux pêcheurs rentrent en tirant leur filet.)
+
+SECOND PÊCHEUR.--A l'aide, maître, à l'aide, voici un poisson qui se
+débat dans le filet comme le bon droit dans un procès. Il y aura de la
+peine à le tirer.--Ah! au diable!--Le voici enfin, et il s'est changé en
+armure rouillée.
+
+PÉRICLÈS.--Une armure! mes amis, laissez-moi la voir, je vous prie. Je
+te remercie, fortune, après toutes mes traverses, de me rendre quelque
+chose pour me rétablir; je te remercie quoique cette armure
+m'appartienne et fasse partie de mon héritage; ce gage me fut donné par
+mon père avec cette stricte recommandation répétée à son lit de mort:
+_Regarde cette armure, Périclès, elle m'a servi de bouclier contre la
+mort_ (il me montrait ce brassard); _conserve-la parce qu'elle m'a
+sauvé; dans un danger pareil, ce dont les dieux te préservent, elle peut
+te défendre aussi_. Je l'ai conservée avec amour jusqu'au moment où les
+vagues cruelles, qui n'épargnent aucun mortel, me l'arrachèrent dans
+leur rage; devenues plus calmes, elles me la rendent. Je te remercie;
+mon naufrage n'est plus un malheur, puisque je retrouve le présent de
+mon père.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, que voulez-vous dire?
+
+PÉRICLÈS.--Mes bons amis, je vous demande cette armure qui fut celle
+d'un roi, je la reconnais à cette marque. Ce roi m'aimait tendrement, et
+pour l'amour de lui je veux posséder ce gage de son souvenir. Je vous
+prie aussi de me conduire à la cour de votre souverain où cette armure
+me permettra de paraître noblement, et, si ma fortune s'améliore, je
+reconnaîtrai votre bienveillance; jusqu'alors je suis votre débiteur.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Quoi! voulez-vous combattre pour la princesse?
+
+PÉRICLÈS.--Je montrerai mon courage exercé à la guerre.
+
+PREMIER PÊCHEUR.--Prends donc cette armure, et que les dieux te
+secondent.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Mais, écoutez-nous, l'ami, c'est nous qui avons tiré
+cet habit du fond de la mer; il est certaines indemnités. Si vous
+prospérez, j'espère que vous vous souviendrez de ceux à qui vous le
+devez.
+
+PÉRICLÈS.--Oui, crois-moi. Maintenant, grâce à vous, je suis vêtu
+d'acier; et, en dépit de la fureur des vagues, ce joyau a repris sa
+place à mon bras. Il me servira à me procurer un coursier dont le pas
+joyeux réjouira tous ceux qui le verront. Seulement, mon ami, il me
+manque encore un haut-de-chausse.
+
+SECOND PÊCHEUR.--Nous vous en trouverons; je vous donnerai mon meilleur
+manteau pour vous en faire un, et je vous conduirai moi-même à la cour.
+
+PÉRICLÈS.--Que l'honneur serve de but à ma volonté. Je me relèverai
+aujourd'hui, ou j'accumulerai malheur sur malheur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Place publique, ou plate-forme conduisant aux lices. Sur un des côtés de
+la place est un pavillon pour la réception du roi, de la princesse, et
+des seigneurs.
+
+_Entrent_ SIMONIDE, THAISA, _des seigneurs; suite_.
+
+
+SIMONIDE.--Les chevaliers sont-ils prêts à commencer le spectacle?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Ils sont prêts, seigneur, et n'attendent que votre
+arrivée pour se présenter.
+
+SIMONIDE.--Allez leur dire que nous sommes prêts, et que notre fille, en
+l'honneur de qui sont célébrées ces fêtes, est ici assise comme la fille
+de la beauté que la nature créa pour l'admiration des hommes.
+
+(Un seigneur sort.)
+
+THAISA.--Mon père, vous aimez à mettre ma louange au-dessus de mon
+mérite.
+
+SIMONIDE.--Cela doit être; car les princes sont un modèle que les dieux
+font semblable à eux. Comme les bijoux perdent leur éclat si on les
+néglige, de même les princes perdent leur fleur si l'on cesse de leur
+rendre hommage. C'est maintenant un honneur qui vous regarde, ma fille,
+d'expliquer les vues de chaque chevalier dans sa devise.
+
+THAISA.--C'est ce que je ferai pour conserver mon honneur.
+
+(Entre un chevalier. Il passe sur le théâtre, et son écuyer offre son
+écu à la princesse.)
+
+SIMONIDE.--Quel est ce premier qui se présente?
+
+THAISA.--Un chevalier de Sparte, mon illustre père. Et l'emblème qu'il
+porte sur son bouclier est un noir Éthiopien qui regarde le soleil; la
+devise est: _Lux tua vita mihi_.
+
+SIMONIDE.--Il vous aime bien celui qui tient la vie de vous. (_Un second
+chevalier passe_.) Quel est le second qui se présente?
+
+THAISA.--Un prince de Macédoine, mon noble père! L'emblème de son
+bouclier est un chevalier armé, vaincu par une dame; la devise est en
+espagnol: _Più per dulçura que per fuerça_.
+
+(Un troisième chevalier passe.)
+
+SIMONIDE.--Et quel est le troisième?
+
+THAISA.--Le troisième est d'Antioche; son emblème est une guirlande de
+chevalier, avec cette devise: _Me pompæ provehit apex_.
+
+(Un quatrième chevalier passe.)
+
+SIMONIDE.--Quel est le quatrième?
+
+THAISA.--Il porte une torche brûlante renversée, avec ces mots: _Quod me
+alit me extinguit_.
+
+SIMONIDE.--Ce qui veut dire que la beauté a le pouvoir d'enflammer et de
+faire périr.
+
+(Un cinquième chevalier passe.)
+
+THAISA.--Le cinquième a une main entourée de nuages, tenant de l'or
+éprouvé par une pierre de touche. La devise dit: _Sic spectanda fides_.
+
+(Un sixième chevalier passe.)
+
+SIMONIDE.--Et quel est le sixième et dernier, qui t'a présenté lui-même
+son bouclier avec tant de grâce?
+
+THAISA.--Il paraît étranger; mais son emblème est une branche flétrie
+qui n'est verte qu'à l'extrémité, avec cette devise: _In hac spe vivo_.
+
+SIMONIDE.--Charmante devise! Dans l'état de dénûment où il est, il
+espère que par vous sa fortune se relèvera.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Il avait besoin de promettre plus qu'on ne doit
+attendre de son extérieur; car, à son armure rouillée, il semble avoir
+plus l'usage du fouet que de la lance.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Il peut bien être un étranger, car il vient à un noble
+tournoi avec un étrange appareil.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--C'est à dessein qu'il a laissé jusqu'à ce jour son
+armure se rouiller, pour la blanchir dans la poussière.
+
+SIMONIDE.--C'est une folle opinion qui nous fait juger l'homme par son
+extérieur. Mais en voilà assez: les chevaliers s'avancent; plaçons-nous
+dans les galeries.
+
+(Il sortent.--Acclamations; cris répétés de: _Vive le pauvre
+chevalier!)_
+
+
+SCÈNE III
+
+Salle d'apparat.--Banquet préparé.
+
+SIMONIDE _entre avec_ THAISA, _les_ SEIGNEURS, _les_ CHEVALIERS _et
+suite_.
+
+
+SIMONIDE.--Chevaliers! vous dire que vous êtes les bienvenus, ce serait
+superflu; exposer tout votre mérite aux yeux comme le titre d'un livre,
+ce serait impossible, car vos exploits rempliraient un volume, et la
+valeur se loue elle-même dans ses hauts faits. Apportez ici de la
+gaieté, car la gaieté convient à un festin. Vous êtes mes hôtes.
+
+THAISA.--Mais vous, mon chevalier et mon hôte, je vous remets ce laurier
+de victoire, et vous couronne roi de ce jour de bonheur.
+
+PÉRICLÈS.--Princesse, je dois plus à la fortune qu'à mon mérite.
+
+SIMONIDE.--Dites comme vous voudrez; la journée est à vous, et j'espère
+qu'il n'est personne ici qui en soit envieux. En formant des artistes,
+l'art veut qu'il y en ait de bons, mais que d'autres les surpassent
+tous; vous êtes son élève favori. Venez, reine de la fête (car, ma
+fille, vous l'êtes): prenez votre place; et que le reste des convives
+soient placés, selon leur mérite, par le maréchal.
+
+LES CHEVALIERS.--Le bon Simonide nous fait beaucoup d'honneur.
+
+SIMONIDE.--Votre présence nous réjouit: nous aimons l'honneur, car celui
+qui hait l'honneur hait les dieux.
+
+LE MARÉCHAL.--Seigneur, voici votre place.
+
+PÉRICLÈS.--Une autre me conviendrait mieux.
+
+PREMIER CHEVALIER.--Cédez, seigneur; car nous ne savons ni dans nos
+coeurs, ni par nos regards envier les grands ni mépriser les petits.
+
+PÉRICLÈS.--Vous êtes de courtois chevaliers.
+
+SIMONIDE.--Asseyez-vous, asseyez-vous, seigneur, asseyez-vous.
+
+PÉRICLÈS.--Par Jupiter, dieu des pensées, je m'étonne que je ne puisse
+pas manger un morceau sans penser à elle!
+
+THAISA.--Par Junon, reine du mariage, tout ce que je mange est sans
+goût; je ne désire que lui pour me nourrir. Certainement, c'est un brave
+chevalier!
+
+SIMONIDE.--Ce n'est qu'un chevalier campagnard: il n'a pas plus fait que
+les autres; brisé une lance ou deux.--Oubliez cela.
+
+THAISA.--Pour moi, c'est un diamant à côté d'un morceau de cristal.
+
+PÉRICLÈS.--Ce roi est pour moi comme le portrait de mon père, et me
+rappelle sa gloire. Si des princes s'étaient assis autour de son trône
+comme des étoiles, il en eût été respecté comme le soleil: nul ne le
+voyait sans soumettre sa couronne à la suprématie de son astre; tandis
+qu'aujourd'hui son fils est un ver luisant dans la nuit, et qui n'aurait
+plus de lumière dans le jour. Je vois bien que le temps est le roi des
+hommes; il est leur père et leur tombeau, et ne leur donne que ce qu'il
+veut, non ce qu'ils demandent.
+
+SIMONIDE.--Quoi donc! vous êtes contents, chevaliers?
+
+PREMIER CHEVALIER.--Pourrait-on être autrement en votre présence royale?
+
+SIMONIDE.--Allons, avec une coupe remplie jusqu'au bord (vous qui aimez,
+il faut boire à votre maîtresse), nous vous portons cette santé.
+
+LES CHEVALIERS.--Nous remercions Votre Altesse.
+
+SIMONIDE.--Arrêtez un instant; ce chevalier, il me semble, est là tout
+mélancolique, comme si la fête que nous donnons à notre cour était
+au-dessous de son mérite. Ne le remarquez-vous pas, Thaïsa?
+
+THAISA.--Qu'est-ce que cela me fait, mon père?
+
+SIMONIDE.--Écoutez, ma fille, les princes doivent imiter les dieux qui
+donnent généreusement à tous ceux qui viennent les honorer. Les princes
+qui s'y refusent ressemblent à des cousins qui bourdonnent avec bruit,
+et dont la petitesse étonne quand on les a tués. Ainsi donc, pour égayer
+sa rêverie, vidons cette coupe à sa santé.
+
+THAISA.--Hélas! mon père, il ne convient pas d'être si hardie avec un
+chevalier étranger. Il pourrait s'offenser de mes avances, car les
+hommes prennent les dons des femmes pour des preuves d'impudence.
+
+SIMONIDE.--Quoi donc! faites ce que je dis, ou vous me mettrez en
+courroux.
+
+THAISA, _à part_.--J'atteste les dieux qu'il ne pouvait m'ordonner rien
+de plus agréable.
+
+SIMONIDE.--Et ajoutez que nous désirons savoir d'où il est, son nom et
+son lignage.
+
+THAISA.--Seigneur, le roi mon père a porté votre santé.
+
+PÉRICLÈS.--Je le remercie.
+
+THAISA.--En désirant que ce qu'il a bu fût autant de sang ajouté au
+vôtre.
+
+PÉRICLÈS.--Je vous remercie, lui et vous, et vous réponds cordialement.
+
+THAISA.--Mon père désire savoir de vous d'où vous êtes, votre nom et
+votre lignage.
+
+PÉRICLÈS.--Je suis un chevalier de Tyr, mon nom est Périclès, mon
+éducation a été celle des arts et des armes: en courant le monde pour y
+chercher des aventures, j'ai perdu dans les flots mes vaisseaux et mes
+soldats, et c'est le naufrage qui m'a jeté sur cette côte.
+
+THAISA.--Il vous rend grâces; il s'appelle Périclès, chevalier de Tyr,
+qui en courant les aventures a perdu ses vaisseaux et ses soldats, et a
+été jeté sur cette côte par le naufrage.
+
+SIMONIDE.--Maintenant, au nom des dieux, je plains son infortune et veux
+le distraire de sa mélancolie. Venez, chevalier, nous donnons trop de
+temps à de vains plaisirs quand d'autres fêtes nous attendent. Armé
+comme vous êtes, vous pouvez figurer dans une danse guerrière. Je
+n'admets point d'excuse; ne dites pas que cette bruyante musique
+étourdit les dames, elles aiment les hommes en armes autant que leurs
+lits. (_Les chevaliers dansent_.) L'exécution a répondu à mon attente.
+Venez, chevalier, voici une dame qui veut avoir son tour; j'ai entendu
+dire que vous autres chevaliers de Tyr vous excellez à faire sauter les
+dames, et que vous dansez plus en mesure que personne.
+
+PÉRICLÈS.--Oui, seigneur, pour ceux qui veulent bien s'en contenter.
+
+SIMONIDE.--Vous parlez comme si vous désiriez un refus. (_Les chevaliers
+et les dames dansent_.) Cessez, cessez, je vous remercie, chevaliers;
+tous ont bien dansé, mais vous (_à Périclès_) le mieux de tous. Pages,
+prenez des flambeaux pour conduire ces chevaliers à leurs appartements.
+Quant au vôtre, seigneur, nous avons voulu qu'il fût tout près du nôtre.
+
+PÉRICLÈS.--Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+SIMONIDE.--Princes, il est trop tard pour parler d'amour, car je sais
+que c'est le but auquel vous visez. Que chacun aille goûter le repos;
+demain chacun fera de son mieux pour plaire.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Tyr.--Appartement dans le palais du gouverneur.
+
+HÉLICANUS _entre avec_ ESCANÈS.
+
+
+HÉLICANUS.--Non, non, mon cher Escanès, apprends cela de moi.--Antiochus
+fut coupable d'inceste; voilà pourquoi les dieux puissants se sont enfin
+lassés de tenir en réserve la vengeance due à son crime atroce. Au
+milieu même de sa gloire, lorsque dans l'orgueil de son pouvoir il était
+assis avec sa fille sur un char d'une inestimable valeur, un feu du ciel
+descendit et flétrit leurs corps jusqu'à les rendre des objets de
+dégoût. Ils répandaient une odeur si infecte qu'aucun de ceux qui les
+adoraient avant leur chute n'oseraient leur donner la sépulture.
+
+ESCANÈS.--Voilà qui est étrange.
+
+HÉLICANUS.--Et juste cependant: le roi était grand, mais sa grandeur ne
+pouvait être un bouclier contre le trait céleste, le crime devait avoir
+sa récompense.
+
+ESCANÈS.--Cela est vrai.
+
+(Entrent trois seigneurs.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Voyez, il n'y a pas un seul homme pour lequel, dans
+les conférences particulières ou dans le conseil, il ait les mêmes
+égards que pour lui.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Nous saurons enfin nous plaindre.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Maudit soit celui qui ne nous secondera pas.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Suivez-moi donc: seigneur Hélicanus, un mot.
+
+HÉLICANUS.--Moi?--Soyez donc les bienvenus. Salut, seigneurs.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Sachez que nos griefs sont au comble et vont enfin
+déborder.
+
+HÉLICANUS.--Vos griefs! quels sont-ils? N'outragez pas le prince que
+vous aimez.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Ne vous manquez donc pas à vous-même, noble
+Hélicanus: si le prince vit, faites-le-nous saluer, ou dites-nous quelle
+contrée jouit du bonheur de sa présence; s'il est dans ce monde, nous le
+chercherons, s'il est dans le tombeau, nous l'y trouverons. Nous voulons
+savoir s'il vit encore pour nous gouverner; ou, s'il est mort, nous
+voulons le pleurer et procéder à une élection libre.
+
+SECOND SEIGNEUR.--C'est sa mort qui nous semble presque certaine. Comme
+ce royaume sans son chef, tel qu'un noble édifice sans toiture,
+tomberait bientôt en ruine, c'est à vous comme au plus habile et au plus
+digne que nous nous soumettons.--Soyez notre souverain.
+
+TOUS.--Vive le noble Hélicanus!
+
+HÉLICANUS.--Soyez fidèles à la cause de l'honneur; épargnez-moi vos
+suffrages, si vous aimez le prince Périclès. Si je me rends à vos
+désirs, je me jette dans la mer, où il y a des heures de tourmente pour
+une minute de calme. Laissez-moi donc vous supplier de différer votre
+choix pendant un an encore en l'absence du roi. Si, ce terme expiré, il
+ne revient pas, je supporterai avec patience le joug que vous m'offrez.
+Si je ne puis vous amener à cette complaisance, allez, en nobles
+chevaliers et en fidèles sujets, chercher votre prince et les aventures:
+si vous le trouvez et le faites revenir, vous serez comme des diamants
+autour de sa couronne.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Il n'y a qu'un fou qui ne cède pas à la sagesse; et
+puisque le seigneur Hélicanus nous le conseille, nous allons commencer
+nos voyages.
+
+HÉLICANUS.--Vous nous aimez alors, et nous vous serrons la main. Quand
+les grands agissent ainsi de concert, un royaume reste debout.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Pentapolis.--Appartement dans le palais.
+
+_Entre_ SIMONIDE _lisant une lettre; les_ CHEVALIERS _viennent à sa
+rencontre_.
+
+
+PREMIER CHEVALIER.--Salut au bon Simonide!
+
+SIMONIDE.--Chevaliers, ma fille me charge de vous dire qu'elle ne veut
+pas avant un an d'ici entrer dans l'état du mariage: ses motifs ne sont
+connus que d'elle, et je n'ai pu les pénétrer.
+
+PREMIER CHEVALIER.--Ne pouvons-nous avoir accès auprès d'elle, seigneur?
+
+SIMONIDE.--Non, ma foi! Elle s'est si bien renfermée dans sa chambre
+qu'on ne peut y entrer; elle veut porter pendant un an encore la livrée
+de Diane: elle l'a juré par l'astre de Cynthie et sur son honneur
+virginal.
+
+SECOND CHEVALIER.--C'est avec regret que nous prenons congé de vous.
+
+(Ils sortent.)
+
+SIMONIDE.--Les voilà bien congédiés: maintenant voyons la lettre de ma
+fille. Elle me dit qu'elle veut épouser le chevalier étranger, ou ne
+jamais revoir le jour ni la lumière. Madame, fort bien; votre choix est
+d'accord avec le mien: j'en suis charmé. Comme elle fait la décidée
+avant de savoir si j'approuve ou non! Allons, je l'approuve; et je
+n'admettrai pas plus de retard. Doucement, le voici; il me faut
+dissimuler.
+
+(Entre Périclès.)
+
+PÉRICLÈS.--Mille prospérités au bon Simonide!
+
+SIMONIDE.--Recevez le même souhait; je vous remercie de votre musique
+d'hier soir: je vous proteste que jamais mes oreilles ne furent ravies
+par une mélodie aussi douce.
+
+PÉRICLÈS.--Je dois ces éloges à l'amitié de Votre Altesse et non à mon
+mérite.
+
+SIMONIDE.--Seigneur, vous êtes le maître de la musique.
+
+PÉRICLÈS.--Le dernier de tous ses écoliers, mon bon seigneur.
+
+SIMONIDE.--Permettez-moi une question.--Que pensez-vous, seigneur, de ma
+fille?
+
+PÉRICLÈS.--Que c'est une princesse vertueuse.
+
+SIMONIDE.--N'est-elle pas belle aussi?
+
+PÉRICLÈS.--Comme un beau jour d'été, merveilleusement belle.
+
+SIMONIDE.--Ma fille, seigneur, pense de vous avantageusement; au point
+qu'il faut que vous soyez son maître: elle veut être votre écolière, je
+vous en avertis.
+
+PÉRICLÈS.--Je suis indigne d'être son maître.
+
+SIMONIDE.--Elle ne pense pas de même: parcourez cet écrit.
+
+PÉRICLÈS.--Qu'est-ce que ceci? Elle aime, dit cette lettre, le chevalier
+de Tyr. (_A part_.) C'est une ruse du roi pour me faire mourir. O
+généreux seigneur, ne cherchez point à tendre un piège à un malheureux
+étranger qui ne prétendit jamais à l'amour de votre fille, et se
+contente de l'honorer.
+
+SIMONIDE.--Tu as ensorcelé ma fille, et tu es un lâche.
+
+PÉRICLÈS.--Non, de par les dieux! Seigneur, jamais je n'eus une pensée
+capable de vous faire outrage; je n'ai rien fait pour mériter son amour
+ou votre déplaisir.
+
+SIMONIDE.--Traître, tu mens.
+
+PÉRICLÈS.--Traître!
+
+SIMONIDE.--Oui, traître.
+
+PÉRICLÈS.--A tout autre qu'au roi, je répondrais qu'il en a menti par la
+gorge.
+
+SIMONIDE, _à part_.--J'atteste les dieux que j'applaudis à son courage.
+
+PÉRICLÈS.--Mes actions sont aussi nobles que mes pensées qui n'eurent
+jamais rien de bas. Je suis venu dans votre cour pour la cause de
+l'honneur, et non pour y être un rebelle; et quiconque dira le
+contraire, je lui ferai voir par cette épée qu'il est l'ennemi de
+l'honneur.
+
+SIMONIDE, _à part_.--Non!--Voici ma fille qui portera témoignage.
+
+(Entre Thaïsa.)
+
+PÉRICLÈS.--Vous qui êtes aussi vertueuse que belle, dites à votre père
+couronné si jamais ma langue a sollicité ou si ma main a rien écrit qui
+sentit l'amour.
+
+THAISA.--Quand vous l'auriez fait, seigneur, qui s'offenserait de ce qui
+me rendrait heureuse?
+
+SIMONIDE.--Ah! madame, vous êtes si décidée? J'en suis charmé (_à
+part_). Je vous dompterai.--Voulez-vous sans mon consentement aimer un
+étranger? (_à part_). Qui, ma foi, est peut-être mon égal par le
+sang.--Écoutez-moi bien, madame, préparez-vous à m'obéir; et vous,
+seigneur, écoutez aussi.... Ou soyez-moi soumis, ou je vous.... marie.
+Allons, venez, vos mains et vos actes doivent sceller ce pacte: c'est en
+les réunissant que je détruis vos espérances; et, pour votre plus grand
+malheur, Dieu vous comble de ses joies.--Quoi, vous êtes contente?
+
+THAISA, _à Périclès_.--Oui, si vous m'aimez, seigneur.
+
+PÉRICLÈS.--Autant que ma vie aime le sang qui l'entretient.
+
+SIMONIDE.--Quoi, vous voilà d'accord?
+
+TOUS DEUX.--Oui, s'il plaît à Votre Majesté.
+
+SIMONIDE.--Cela me plaît si fort que je veux vous marier; allez donc le
+plus tôt possible vous mettre au lit.
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+_Entre_ GOWER.
+
+
+GOWER.--Maintenant le sommeil a terminé la fête. On n'entend plus dans
+le palais que des ronflements, rendus plus bruyants par un estomac
+surchargé des mets de ce pompeux repas de noces. Le chat, avec ses yeux
+de charbon ardent, se tapit près du trou de la souris, et les grillons
+qu'égaye la sécheresse chantent sous le manteau de la cheminée. L'hymen
+a conduit la fiancée au lit, où, par la perte de sa virginité, un enfant
+est jeté dans le moule. Soyez attentifs; et le temps, si rapidement
+écoulé, s'agrandira, grâce à votre riche et capricieuse imagination; ce
+qui va vous être offert en spectacle muet sera expliqué par mes
+paroles.--(_Pantomime.--Périclès entre par une porte avec Simonide, et
+sa suite. Un messager les aborde, s'agenouille, et donne une lettre à
+Périclès. Périclès la montre à Simonide. Les seigneurs fléchissent le
+genou devant le prince de Tyr. Entrent Thaïsa, enceinte, et Lychorida.
+Simonide communique la lettre à sa fille. Elle se réjouit. Thaïsa et
+Périclès prennent congé de Simonide et partent; Simonide et les autres
+se retirent_.)
+
+On a soigneusement cherché Périclès à travers les pays les plus
+terribles et les plus sombres, aux quatre coins opposés du monde; on l'a
+cherché avec soin et diligence, à cheval, sur des navires, et sans
+épargner aucuns frais. Enfin la renommée répond à ces puissantes
+recherches. De Tyr à la cour de Simonide on apporte des lettres dont
+voici la teneur:
+
+«Antiochus et sa fille sont morts. Les seigneurs ont voulu placer la
+couronne sur la tête d'Hélicanus; mais il l'a refusée, se hâtant de leur
+dire, pour apaiser le tumulte, que, si le roi Périclès ne revient pas
+dans douze mois, il se rendra alors à leurs voeux.»
+
+Cette nouvelle, apportée à Pentapolis, y a ravi toute la contrée; chacun
+applaudit et s'écrie: Notre jeune prince naîtra roi. Qui eût rêvé, qui
+eût deviné une semblable chose? Bref il faut qu'il parte pour Tyr. Son
+épouse, enceinte, désire partir. (Qui s'y opposerait?) Nous abrégeons le
+récit des pleurs et des regrets. Elle prend avec elle Lychorida, sa
+nourrice, et s'embarque. Le vaisseau se balance sur le sein de Neptune:
+la quille de leur vaisseau a fendu la moitié des ondes; mais nouveau
+caprice de la fortune: le nord envoie une telle tempête, que, semblable
+à un cygne qui plonge pour se sauver, le pauvre navire est la proie de
+sa furie. La dame pousse des cris, et se voit près d'accoucher d'effroi.
+Vous allez voir la suite de cet orage, dont je ne ferai pas le récit, ne
+pouvant pas espérer de m'en acquitter dignement. Représentez-vous par
+l'imagination le vaisseau sur lequel le prince, ballotté par les flots,
+est supposé parler.
+
+(Gower sort.)
+
+
+SCÈNE I
+
+PÉRICLÈS _sur un vaisseau en mer_.
+
+
+PÉRICLÈS.--O toi, dieu de ce vaste abîme, gourmande ces vagues qui
+lavent le ciel et la terre; et toi, qui gouvernes les vents, enferme-les
+dans leur prison d'airain, après les avoir fait sortir de l'abîme!
+Apaise ces tonnerres terribles et assourdissants! Éteins doucement les
+agiles éclairs de soufre! O Lychorida, comment se trouve ma reine?
+Tempête, vomiras-tu sur nous tout ton venin? Le sifflet du matelot est
+comme un faible murmure à l'oreille de la mort qui ne l'entend point.
+Lychorida, Lucina, ô divine patronne, et sage-femme, qui protège ceux
+qui gémissent dans la nuit, abaisse ta divinité sur ce navire battu par
+l'orage, abrège l'angoisse de la reine! Eh bien! Lychorida?
+
+(Lychorida entre avec un enfant.)
+
+LYCHORIDA.--Voici un être trop jeune pour un tel lieu, et qui, s'il
+était doué déjà de la pensée, mourrait comme je me sens près de le
+faire. Recevez dans vos bras ce reste de votre épouse inanimée.
+
+PÉRICLÈS.--Que dis-tu, Lychorida?
+
+LYCHORIDA.--Patience; seigneur, n'assistez pas l'orage: voici tout ce
+qui vit encore de notre reine.... une petite fille;--pour l'amour
+d'elle, soyez un homme et prenez courage.
+
+PÉRICLÈS.--O vous, dieux! nous faites-vous aimer vos célestes dons pour
+nous les enlever? Nous du moins, ici-bas, nous ne redemandons pas ce que
+nous donnons, et en cela nous l'emportons sur vous.
+
+LYCHORIDA.--Patience, bon prince, même dans ce malheur.
+
+PÉRICLÈS.--Maintenant que ta vie soit calme! car jamais enfant n'eut une
+naissance plus troublée! Que ta destinée soit paisible et douce, car
+jamais fille de prince ne fut accueillie dans ce monde avec plus de
+sévérité. Puisse la suite être heureuse pour toi! tu as une naissance
+aussi bruyante que le feu, l'air, l'eau, la terre et le ciel pouvaient
+te la procurer pour annoncer ta sortie du sein qui te conçut; et déjà
+même tu as plus perdu que tu ne gagneras dans la vie.--Que les dieux
+bienveillants jettent sur elle un favorable regard.
+
+(Deux matelots entrent.)
+
+PREMIER MATELOT.--Eh bien! avez-vous bon courage? Dieu vous conserve!
+
+PÉRICLÈS.--J'ai assez de courage. Je ne crains pas la tempête, elle m'a
+fait le plus grand mal qu'elle pût me faire; cependant, pour l'amour de
+ce pauvre enfant, je souhaite que le ciel s'éclaircisse.
+
+PREMIER MATELOT.--Relâche les cordages; allons donc.... Souffle et fais
+tous tes efforts.
+
+SECOND MATELOT.--Mais les vagues sombres vont caresser la lune: je ne
+puis.
+
+PREMIER MATELOT.--Seigneur, la reine doit être jetée à la mer. La mer
+est si haute, le vent si violent qu'il ne se calmera que quand nous
+aurons débarrassé le vaisseau des morts.
+
+PÉRICLÈS.--C'est une superstition.
+
+PREMIER MATELOT.--Pardonnez-nous, seigneur; c'est une chose que nous
+avons toujours observée sur mer, et nous parlons sérieusement;
+rendez-vous donc, car il faut la jeter à la mer sans plus tarder.
+
+PÉRICLÈS.--Faites ce que vous croirez nécessaire.--Malheureuse
+princesse!
+
+LYCHORIDA.--C'est là qu'elle repose, seigneur.
+
+PÉRICLÈS.--O mon amie, tu as eu un terrible accouchement, sans lumière,
+sans feu; les éléments ennemis t'ont complètement oubliée, et le temps
+me manque pour te rendre les honneurs de la sépulture; mais à peine
+déposée dans le cercueil, il faut que tu sois précipitée dans les flots!
+Au lieu d'un monument élevé à ta cendre et de lampe funéraire, l'énorme
+baleine et les vagues mugissantes recouvriront ton corps au milieu des
+coquillages. Lychorida, dis à Nestor de m'apporter des épices, de
+l'encre et du papier, ma cassette et mes bijoux. Dis à Méandre de
+m'apporter le coffre de satin. Couche l'enfant: va vite, pendant que je
+dis à Thaïsa un adieu religieux: hâte-toi, femme.
+
+(Lychorida sort.)
+
+SECOND MATELOT.--Seigneur, nous avons sous les écoutilles une caisse
+déjà enduite de bitume.
+
+PÉRICLÈS.--Je te rends grâces, matelot.--Quelle est cette côte?
+
+SECOND MATELOT.--Nous sommes près de Tharse.
+
+PÉRICLÈS.--Dirigeons-y notre proue avant de continuer notre route vers
+Tyr. Quand pourrons-nous y aborder?
+
+SECOND MATELOT.--Au point du jour, si le vent cesse.
+
+PÉRICLÈS.--Oh! voguons vers Tharse. Je visiterai Cléon, car l'enfant ne
+vivrait pas jusqu'à Tyr: je le confierai à une bonne nourrice. Va
+naviguer, bon matelot; je vais apporter le corps. (Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon.
+
+_Entrent_ CÉRIMON _avec _UN VALET_ et quelques personnes qui ont fait
+naufrage_.
+
+
+CÉRIMON.--Holà! Philémon.
+
+(Philémon entre.)
+
+PHILÉMON.--Est-ce mon maître qui appelle?
+
+CÉRIMON.--Allume du feu et prépare à manger pour ces pauvres gens. La
+tempête a été forte cette nuit?
+
+LE VALET.--J'ai vu plus d'une tempête, et jamais une semblable à celle
+de cette nuit.
+
+CÉRIMON.--Votre maître sera mort avant votre retour: il n'est rien qui
+puisse le sauver. (_A Philémon_.)--Portez ceci à l'apothicaire, et vous
+me direz l'effet que le remède produira.
+
+(Sortent Philémon, le valet et les naufragés.)
+
+(Entrent deux Éphésiens.)
+
+PREMIER ÉPHÉSIEN.--Bonjour, seigneur Cérimon.
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--Bonjour à Votre Seigneurie.
+
+CÉRIMON.--Pourquoi, seigneurs, vous êtes-vous levés si matin?
+
+PREMIER ÉPHÉSIEN.--Nos maisons, situées près de la mer, ont été
+ébranlées comme par un tremblement de terre: les plus fortes poutres
+semblaient près d'être brisées, et le toit de s'écrouler. C'est la
+surprise et la peur qui m'ont fait déserter le logis.
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--Voilà ce qui cause de si bon matin notre visite
+importune; ce n'est point un motif d'économie domestique.
+
+CÉRIMON.--Oh! vous parlez bien.
+
+PREMIER ÉPHÉSIEN.--Je m'étonne que Votre Seigneurie, ayant autour d'elle
+un si riche attirail, s'arrache de si bonne heure aux douces faveurs du
+repos. Il est étrange que la nature se livre à une peine à laquelle elle
+n'est pas forcée.
+
+CÉRIMON.--J'ai toujours pensé que la vertu et le savoir étaient des dons
+plus précieux que la noblesse et la richesse. Des héritiers insouciants
+peuvent flétrir et dissiper ces deux derniers; mais les autres sont
+suivis par l'immortalité qui fait un dieu de l'homme. Vous savez que
+j'ai toujours étudié la médecine, dont l'art secret, fruit de la lecture
+et de la pratique, m'a fait connaître les sucs salutaires que
+contiennent les végétaux, les métaux et les minéraux. Je puis expliquer
+les maux que la nature cause, et je sais les moyens de les guérir: ce
+qui me rend plus heureux que la poursuite des honneurs incertains, ou le
+souci d'enfermer mes trésors dans des sacs de soie pour le plaisir du
+_fou_ et de la _mort_.
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--Votre Seigneurie a répandu ses bienfaits dans Éphèse,
+où mille citoyens s'appellent vos créatures, rendues par vous à la
+santé;--non-seulement votre science, vos travaux, mais encore votre
+bourse toujours ouverte, ont procuré au seigneur Cérimon une renommée
+que jamais le temps....
+
+(Entrent deux valets avec une caisse.)
+
+LE VALET.--Déposez ici.
+
+CÉRIMON.--Qu'est-ce que cela?
+
+LE VALET.--La mer vient de jeter sur la côte ce coffre, qui provient de
+quelque naufrage.
+
+CÉRIMON.--Déposez-le là, que nous l'examinions.
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--Cela ressemble à un cercueil, seigneur.
+
+CÉRIMON.--Quoi que ce soit, le poids est des plus lourds: ouvrez cette
+caisse. L'estomac de la mer est surchargé d'or: la fortune a eu raison
+de le faire vomir ici.
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--Vous avez deviné, seigneur.
+
+CÉRIMON.--Comme elle est goudronnée partout! Est-ce la mer qui l'a jetée
+sur le rivage?
+
+LE VALET.--Je n'ai jamais vu de vague aussi forte que celle qui l'a
+apportée.
+
+CÉRIMON.--Allons, ouvre-la.--Doucement, doucement; quel parfum
+délicieux!
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--C'est un baume exquis.
+
+CÉRIMON.--Jamais je n'ai senti un plus doux parfum.--Allons,
+dépêchons.--O Dieu tout-puissant!--Que vois-je? un cadavre!
+
+PREMIER ÉPHÉSIEN.--Chose étrange!
+
+CÉRIMON.--Il est enveloppé d'un riche linceul et de sacs pleins de
+parfums. Un écrit! Apollon, rends-moi habile à lire.
+
+(Il déroule un écrit et lit.)
+
+«Je donne à connaître, si jamais ce cercueil touche à terre, qu'il
+contient une reine plus précieuse que tout l'or du monde, et quelle a
+été perdue par moi, roi Périclès. Que celui qui la trouvera, lui donne
+la sépulture! Elle fut la fille d'un roi: les dieux récompenseront sa
+charité: ce trésor lui appartient.»
+
+Si tu vis, Périclès, ton coeur est déchiré de douleur.--Ce cercueil a
+été fait cette nuit.
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--Probablement, seigneur.
+
+CÉRIMON.--C'est sûrement cette nuit; car, voyez cet air de
+fraîcheur.--Ils ont été des barbares, ceux qui ont jeté cette femme à la
+mer! Allumez du feu; apportez ici toutes les boîtes de mon cabinet. La
+mort peut usurper l'empire de la nature pendant quelques heures, et le
+feu de la vie rallumer encore les sens assoupis. J'ai entendu parler
+d'un Égyptien qui passa pour mort pendant neuf heures, et qui, à force
+de soins, revint à la vie. (_Un valet entre avec des boîtes, du linge et
+du feu_.) Très-bien: du feu et du linge.--Je vous prie, faites entendre
+un air de musique, quelque rudes que soient vos instruments.--Ah! tu
+remues, corps insensible!--Ici la musique.--Je vous prie, encore un
+air.--Seigneurs, cette reine est vivante.--La nature se réveille.--Une
+douce chaleur s'en exhale: il n'y a pas plus de cinq heures qu'elle est
+dans cet état. Voyez comme la fleur de la vie s'épanouit de nouveau en
+elle!
+
+PREMIER ÉPHÉSIEN.--Le ciel, seigneur, vous a choisi pour nous étonner
+par ses prodiges: votre réputation est éternelle.
+
+CÉRIMON.--Elle vit: voyez; ses paupières, qui couvraient ces célestes
+bijoux perdus par Périclès, commencent à écarter leurs franges d'or. Ces
+diamants si purs vont doubler la richesse du monde. O vis et
+arrache-nous des larmes par ton histoire, belle créature!
+
+(Thaïsa fait un mouvement.)
+
+THAISA.--O divine Diane, où suis-je, où est mon époux?--Quel est le lieu
+que je vois?
+
+SECOND ÉPHÉSIEN.--N'est-ce pas étrange?
+
+PREMIER ÉPHÉSIEN.--Merveilleux!
+
+CÉRIMON.--Paix, mes chers amis: aidez-moi, portons-la dans la chambre
+voisine. Préparez du linge.--Donnons-lui tous nos soins, une rechute
+serait mortelle. Venez, venez, et qu'Esculape nous guide.
+
+(Ils sortent emportant Thaïsa.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.
+
+PÉRICLÈS _entre avec_ CLÉON, DIONYSA, LYCHORIDA ET MARINA.
+
+
+PÉRICLÈS.--Respectable Cléon, je suis forcé de partir, l'année est
+expirée et Tyr ne jouit plus que d'une paix douteuse; recevez, vous et
+votre épouse, toute la reconnaissance dont est rempli mon coeur: que les
+dieux se chargent du reste.
+
+CLÉON.--Les traits de la fortune qui vous frappent mortellement se font
+aussi sentir à nous.
+
+DIONYSA.--O votre pauvre princesse! pourquoi les destins n'ont-ils pas
+permis que vous l'ameniez ici pour charmer ma vue?
+
+PÉRICLÈS.--Nous ne pouvons qu'obéir aux puissances du ciel. Quand je
+gémirais et que je rugirais comme la mer qui la recèle dans son sein,
+Thaïsa n'en serait pas moins privée de la vie. Ma petite Marina! (je lui
+ai donné ce nom parce qu'elle est née sur les flots): je la recommande à
+vos soins et je vous la laisse comme la fille de votre bienveillante
+amitié, pour qu'elle reçoive une éducation royale et digne de sa
+naissance.
+
+CLÉON.--Ne craignez rien, seigneur, nous nous souviendrons pour votre
+fille du prince généreux qui nous a nourris de son blé, et les prières
+du peuple reconnaissant imploreront le ciel pour son libérateur. Si je
+me rendais coupable d'une ingrate négligence, tous mes sujets me
+forceraient à remplir mon devoir; mais, si mon zèle a besoin d'être
+excité, que les dieux vous vengent sur moi et les miens jusqu'à la
+dernière génération.
+
+PÉRICLÈS.--Je vous crois, votre honneur et votre vertu sont pour moi un
+gage plus sûr que vos serments. Jusqu'à ce que ma fille soit mariée,
+madame, j'en jure par Diane, que nous honorons tous, ma chevelure sera
+respectée des ciseaux. Je prends congé de vous; rendez-moi heureux par
+les soins accordés à ma fille.
+
+DIONYSA.--J'ai aussi une fille; elle ne me sera pas plus chère que la
+vôtre.
+
+PÉRICLÈS.--Madame, je vous remercie et je prierai pour vous.
+
+CLÉON.--Nous vous escorterons jusque sur le rivage, où nous vous
+abandonnerons au mystérieux Neptune et aux vents les plus favorables.
+
+PÉRICLÈS.--J'accepte votre offre. Venez, chère reine.--Point de larmes,
+Lychorida, point de larmes: pensez à votre jeune maîtresse dont vous
+allez désormais dépendre.--Allons, seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon.
+
+_Entrent_ CÉRIMON ET THAISA.
+
+
+CÉRIMON.--Madame, cette lettre et ces bijoux étaient avec vous dans le
+cercueil: les voici. Connaissez-vous l'écriture?
+
+THAISA.--C'est celle de mon époux. Je me rappelle fort bien encore
+m'être embarquée au moment de devenir mère; mais ai-je été délivrée ou
+non? par les dieux immortels! je l'ignore. Hélas! puisque je ne reverrai
+plus mon époux, le roi Périclès, je veux prendre des vêtements de
+vestale et renoncer à toute félicité.
+
+CÉRIMON.--Madame, si c'est là votre intention, le temple de Diane n'est
+pas loin; vous pourrez y passer le reste de vos jours; et, si vous
+voulez, une nièce à moi vous y accompagnera.
+
+THAISA.--Je ne puis que vous rendre grâces, voilà tout. Ma
+reconnaissance est grande, quoiqu'elle puisse peu de chose.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+_Entre_ GOWER.
+
+GOWER.--Figurez-vous Périclès arrivé à Tyr et accueilli selon ses
+désirs; laissez à Éphèse sa malheureuse épouse qui s'y consacre au culte
+de Diane. Maintenant occupez-vous de Marina que notre scène rapide doit
+trouver à Tharse élevée par Cléon qui lui fait enseigner la musique et
+les lettres, et acquérant tant de grâces qu'elle attire sur elle
+l'admiration et la tendresse générale. Mais, hélas! le monstre de
+l'envie, qui est souvent la mort du mérite, cherche à abréger la vie de
+Marina par le poignard de la trahison. Telle est la fille de Cléon déjà
+mûre pour le mariage. Cette fille se nomme Philoten; et l'on assure dans
+notre histoire qu'elle voulait toujours être avec Marina, soit quand
+elle formait des tissus de soie avec ses doigts délicats, minces et
+blancs comme le lait, soit quand avec une aiguille elle piquait la
+mousseline que ces blessures rendaient plus solides, soit quand elle
+chantait en s'accompagnant de son luth et rendait muet l'oiseau qui fait
+résonner la nuit de ses accents plaintifs, ou quand elle offrait son
+hommage à Diane, sa divinité: toujours Philoten rivalisait d'adresse
+avec la parfaite Marina. C'est comme si le corbeau prétendait le
+disputer en blancheur à la colombe de Paphos. Marina reçoit tous les
+éloges, non comme un don, mais comme une dette. Les grâces de Philoten
+sont tellement éclipsées, que l'épouse de Cléon, inspirée par une
+insigne jalousie, suscite un meurtrier contre la vertueuse Marina, afin
+que sa fille reste sans égale après ce meurtre; la mort de Lychorida,
+notre nourrice, favorise ses pensées; et la maudite Dionysa a déjà
+l'instrument de colère prêt à frapper. Je recommande à votre attention
+cet événement qui se prépare. Je transporte seulement le temps et ses
+ailes sur le pied boiteux de mon poëme. Je ne pourrais y parvenir si vos
+pensées ne voyagent avec moi.--Dionysa va paraître avec Léonin, un
+meurtrier.
+
+(Gower sort.)
+
+
+SCÈNE I
+
+Tharse.--Plaine près du rivage de la mer.
+
+DIONYSA _entre avec_ LÉONIN.
+
+DIONYSA.--Souviens-toi de ton serment, tu as juré de l'exécuter; ce
+n'est qu'un coup qui ne sera jamais connu. Tu ne pourrais rien faire
+dans ce monde en aussi peu de temps, qui te rapportât davantage. Que la
+conscience, qui n'est qu'une froide conseillère, n'allume pas la
+sympathie dans ton coeur trop scrupuleux; que la pitié, que les femmes
+même ont abjurée, ne t'attendrisse pas; sois un soldat résolu dans ton
+dessein.
+
+LÉONIN.--Je te tiendrai parole; mais c'est une céleste créature.
+
+DIONYSA.--Elle n'en est que plus propre à être admise chez les dieux; la
+voici qui vient pleurant la mort de sa nourrice; es-tu résolu?
+
+LÉONIN.--Je le suis.
+
+(Entre Marina avec une corbeille de fleurs.)
+
+MARINA.--Non, non: je déroberai les fleurs de la terre pour les semer
+sur le gazon qui te recouvre; les genêts, les bluets, les violettes
+purpurines et les soucis seront suspendus en guirlandes, tant que durera
+l'été. Hélas! pauvre fille que je suis, née dans une tempête où mourut
+ma mère, le monde est pour moi comme une tempête continuelle,
+m'éloignant de mes amis.
+
+DIONYSA.--Quoi donc, Marina! pourquoi êtes-vous seule? Comment se
+fait-il que ma fille ne soit pas avec vous? Ne vous consumez pas dans la
+tristesse, vous avez en moi une autre nourrice. Seigneur! combien votre
+visage est changé par ce malheur. Venez, venez, donnez-moi votre
+guirlande de fleurs avant que la mer la flétrisse; promenez-vous avec
+Léonin; l'air est vif ici et aiguise l'appétit. Venez, Léonin, prenez
+Marina par le bras et promenez-vous avec elle.
+
+MARINA.--Non, je vous en prie, je ne veux point vous priver de votre
+serviteur.
+
+DIONYSA.--Venez, venez, j'aime le roi votre père et vous, comme si je
+n'étais pas une étrangère pour vous. Nous l'attendons tous les jours
+ici. Quand il viendra, il trouvera flétrie celle que la renommée vante
+comme un chef-d'oeuvre; il regrettera un si long voyage, et il nous
+blâmera, mon époux et moi, d'avoir négligé sa fille. Allez, je vous
+prie, vous promener et soyez moins triste. Conservez ce teint charmant
+qui a désolé tant de coeurs de tous les âges. Ne vous inquiétez pas de
+moi, je retourne seule au palais.
+
+MARINA.--Eh bien! j'irai, mais je ne m'en soucie guère.
+
+DIONYSA.--Venez, venez, je sais que cela vous sera salutaire:
+promenez-vous une demi-heure au moins.--Léonin, souviens-toi de ce que
+j'ai dit.
+
+LÉONIN.--Je vous le promets, madame.
+
+DIONYSA.--Je vous laisse pour un moment, ma chère Marina: promenez-vous
+doucement, ne vous échauffez pas le sang. Je dois avoir soin de vous.
+
+MARINA.--Je vous remercie; ma chère dame.--_(Dionysa sort.)_ Est-ce le
+vent d'ouest qui souffle?
+
+LÉONIN.--C'est le sud-ouest.
+
+MARINA.--Quand je naquis, le vent était au nord.
+
+LÉONIN.--Était-ce le nord?
+
+MARINA.--Mon père, comme disait ma nourrice, ne montrait aucune crainte,
+mais il criait: Bons matelots! et déchirait ses mains royales en maniant
+les cordages, et en embrassant le mât; il bravait une mer qui faisait
+presque éclater le tillac; elle fit tomber des hunes un matelot monté
+pour plier les voiles. Eh! dit un autre, veux-tu sortir? et ils roulent
+tous les deux de l'éperon à la poupe, le contre-maître siffle, le pilote
+appelle et triple leur confusion.
+
+LÉONIN.--Et quand cela eut-il lieu?
+
+MARINA.--Quand je vins au monde; jamais les vents ni les vagues ne
+furent plus violents.
+
+LÉONIN.--Allons, dites promptement vos prières.
+
+MARINA.--Que voulez-vous dire?
+
+LÉONIN.--Si vous demandez quelques moments pour prier, je vous les
+accorde: je vous en prie, mais hâtez-vous, car les dieux ont l'oreille
+fine, et j'ai juré d'exécuter promptement.
+
+MARINA.--Quoi! voulez-vous me tuer?
+
+LÉONIN.--Pour obéir à ma maîtresse.
+
+MARINA.--Pourquoi veut-elle ma mort?--Autant que je puis me le rappeler,
+je jure que je ne l'ai jamais offensée de ma vie; je n'ai jamais dit un
+mot méchant ni fait mal à aucune créature vivante. Croyez-moi, je n'ai
+jamais tué une souris ni blessé une mouche. J'ai marché un jour sur un
+ver contre ma volonté, mais j'en ai pleuré. Quel est mon crime? En quoi
+ma mort peut-elle lui être utile, ou ma vie être dangereuse pour elle?
+
+LÉONIN.--Ma commission n'est pas de raisonner, mais d'exécuter.
+
+MARINA.--Vous ne le feriez pas pour tout au monde, je l'espère; vous
+avez un visage où respire la douceur, et qui annonce que vous avez un
+coeur généreux. Je vous vis dernièrement vous faire blesser pour séparer
+deux hommes qui se battaient: en vérité cela prouvait en votre faveur;
+faites encore de même. Votre maîtresse en veut à ma vie: mettez-vous
+entre nous et sauvez-moi; je suis la plus faible.
+
+LÉONIN.--J'ai juré de vous immoler.
+
+(Surviennent des pirates pendant que Marina se débat.)
+
+PREMIER PIRATE.--Arrête, coquin!
+
+(Léonin s'enfuit.)
+
+SECOND PIRATE.--Une prise, une prise!
+
+TROISIÈME PIRATE.--Chacun sa part, camarades; partageons. Portons-la à
+bord sans tarder.
+
+(Les pirates emmènent Marina.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Même lieu.
+
+LÉONIN _rentre_.
+
+
+LÉONIN.--Ces bandits servent sous le grand pirate Valdès, et ils se sont
+emparés de Marina. Laissons-la aller. Il n'y a pas d'apparence qu'elle
+revienne. Je jurerai qu'elle est tuée et précipitée dans la mer.--Mais
+voyons encore un peu: peut-être ils se contenteront de satisfaire leur
+brutalité sur elle, sans l'emmener. S'ils la laissent après l'avoir
+outragée, il faut que je la tue.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Mitylène.--Appartement dans un mauvais lieu.
+
+_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON[4], sa FEMME et BOULT.
+
+[Note 4: Le maître de la maison, en anglais _pander_, et la femme
+_bawd_.]
+
+
+LE MAITRE DE LA MAISON.--Boult!
+
+BOULT.--Monsieur.
+
+LE MAITRE.--Cherche avec soin dans le marché; Mitylène est plein de
+galants: nous avons perdu trop d'argent, l'autre foire, pour avoir
+manqué de filles.
+
+LA FEMME.--Nous n'avons jamais été aussi mal montés: nous n'avons que
+trois pauvres diablesses, elles ne peuvent que ce qu'elles peuvent; et,
+à force de servir, elles tombent en pourriture, ou peu s'en faut.
+
+LE MAITRE.--Il nous en faut donc de fraîches, coûte que coûte. Il faut
+avoir de la conscience dans tous les états, sans quoi on ne prospère
+pas.
+
+LA FEMME.--Tu dis vrai: il ne suffit pas d'élever de pauvres bâtardes;
+et j'en ai élevé, je crois, jusqu'à onze....
+
+BOULT.--Oui, jusqu'à onze ans, et pour les abaisser après; mais j'irai
+chercher au marché.
+
+LA FEMME.--Sans doute, mon garçon; la cochonnerie que nous avons tombera
+en pièces au premier coup de vent; elles sont trop cuites que cela fait
+pitié.
+
+LE MAITRE.--Tu dis vrai; en conscience elles sont trop malsaines. Le
+pauvre Transylvanien est mort pour avoir couché avec la petite drôlesse.
+
+BOULT.--Comme elle l'a vite expédié; elle en a fait du rôti pour les
+vers!--Mais je vais au marché.
+
+(Boult sort.)
+
+LE MAITRE.--Trois ou quatre mille sequins seraient un assez joli fonds
+pour vivre tranquilles et abandonner le commerce.
+
+LA FEMME.--Pourquoi abandonner le commerce, je vous prie? Est-il honteux
+de gagner de l'argent quand on se fait vieux?
+
+LE MAITRE.--Oh! le renom ne va pas de pair avec les profits, ni les
+profits avec le danger. Ainsi donc, si dans notre jeunesse nous avons pu
+nous acquérir une jolie petite fortune, il ne serait pas mal de fermer
+notre porte. D'ailleurs, nous sommes dans de tristes termes avec les
+dieux, et cela devrait être une raison pour nous d'abandonner le
+commerce.
+
+LA FEMME.--Allons, dans d'autres métiers on les offense aussi bien que
+dans le nôtre.
+
+LE MAITRE.--Aussi bien que dans le nôtre, oui, et mieux encore: mais la
+nature de nos offenses est pire; et notre profession n'est pas un métier
+ni un état. Mais voici Boult.
+
+(Les pirates entrent avec Boult et entraînent Marina.)
+
+BOULT, _à Marina_.--Ici.--(_A Marina_.) Venez par ici.--Messieurs, vous
+dites qu'elle est vierge?
+
+PREMIER PIRATE.--Nous n'en doutons pas.
+
+BOULT.--Maître, j'ai avancé un haut prix pour ce morceau; voyez: si elle
+vous convient, cela va bien.--Sinon, j'ai perdu mes arrhes.
+
+LA FEMME.--Boult, a-t-elle quelques qualités?
+
+BOULT.--Elle a une jolie figure; elle parle bien, a de belles robes:
+quelles qualités voulez-vous de plus?
+
+LA FEMME.--Quel prix en veut-on?
+
+BOULT.--Je n'ai pas pu l'avoir à moins de mille pièces d'or.
+
+LE MAÎTRE.--Très-bien. Suivez-moi, mes maîtres; vous allez avoir votre
+argent sur l'heure. Femme, reçois-la; instruis-la de ce qu'elle a à
+faire, afin qu'elle ne soit pas trop novice.
+
+(Le maître sort avec les pirates.)
+
+LA FEMME.--Boult, prends son signalement, la couleur de ses cheveux, son
+teint, sa taille, son âge et l'attestation de sa virginité; puis crie:
+_Celui qui en donnera le plus l'aura le premier_. Un tel pucelage ne
+serait pas bon marché, si les hommes étaient encore ce qu'ils furent.
+Allons, obéis à mes ordres.
+
+BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.)
+
+MARINA.--Hélas! pourquoi Léonin a-t-il été si mou, si lent? Il aurait dû
+frapper et non parler. Pourquoi ces pirates n'ont-ils pas été assez
+barbares pour me réunir à ma mère, en me précipitant sous les flots?
+
+LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle?
+
+MARINA.--Parce que je suis belle.
+
+LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occupés de vous.
+
+MARINA.--Je ne les accuse point.
+
+LA FEMME.--Vous êtes tombée entre mes mains, et vous avez chance d'y
+vivre.
+
+MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'échapper à celles qui m'auraient
+tuée!
+
+LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir.
+
+MARINA.--Non.
+
+LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous goûterez toutes
+sortes de messieurs; vous ferez bonne chère; vous apprendrez la
+différence de tous les tempéraments. Quoi! vous vous bouchez les
+oreilles!
+
+MARINA.--Êtes-vous une femme?
+
+LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis une femme?
+
+MARINA.--Une femme honnête, ou pas une femme.
+
+LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai à faire avec vous, je
+pense. Allons, vous êtes une petite folle; il faut vous parler avec des
+révérences.
+
+MARINA.--Que les dieux me défendent!
+
+LA FEMME.--S'il plaît aux dieux de vous défendre par les hommes,--ils
+vous consoleront, ils vous entretiendront, ils vous réveilleront.--Voilà
+Boult de retour. (_Entre Boult_.) Eh bien! l'as-tu criée dans le marché?
+
+BOULT.--Je l'ai criée sans oublier un de ses cheveux; j'ai fait son
+portrait avec ma voix.
+
+LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouvé les gens disposés, surtout
+la jeunesse?
+
+BOULT.--Ma foi, ils m'ont écouté comme ils écouteraient le testament de
+leur père. Il y a eu un Espagnol à qui l'eau en est tellement venue à la
+bouche, qu'il a été se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire
+son portrait.
+
+LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus belle manchette.
+
+BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre maîtresse, connaissez-vous
+le chevalier français qui fait de si profondes révérences?
+
+LA FEMME.--Qui! monsieur Véroles?
+
+BOULT.--Oui, il voulait faire un salut à la proclamation; mais il a
+poussé un soupir et juré qu'il viendrait demain.
+
+LA FEMME.--Bien, bien: quant à lui il a apporté sa maladie avec lui; il
+ne fait ici que l'entretenir. Je sais qu'il viendra à l'ombre de la
+maison pour étaler ses _couronnes_ au soleil.
+
+BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation, nous les logerions
+tous avec une telle enseigne.
+
+LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous êtes dans le chemin de
+la fortune; écoutez-moi. Il faut avoir l'air de faire à regret ce que
+vous ferez avec plaisir, et de mépriser le profit quand vous gagnerez le
+plus. Pleurez votre genre de vie, cela inspire de la pitié à vos amants:
+cette pitié vous vaut leur bonne opinion, et cette bonne opinion est un
+profit tout clair.
+
+MARINA.--Je ne vous comprends pas.
+
+BOULT.--Emmenez-la, maîtresse, emmenez-la; cette pudeur s'en ira avec
+l'usage.
+
+LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la fiancée elle-même ne se
+prête qu'avec honte à ce qu'il est de son devoir de faire.
+
+BOULT.--Oui, les unes sont d'une façon et les autres d'une autre. Mais
+dites donc, maîtresse, puisque j'ai procuré le morceau....
+
+LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche.
+
+BOULT.--Peut-être bien.
+
+LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse, j'aime la
+forme de vos vêtements.
+
+BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les changer.
+
+LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle nouvelle débarquée
+nous avons; tu n'y perdras rien. Quand la nature créa ce morceau, elle
+te voulut du bien. Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le
+prix de tes avis.
+
+BOULT.--Je vous garantis, maîtresse, que le tonnerre réveille moins les
+anguilles[5] que ma description de cette beauté ne remuera les
+libertins. Je vous en amènerai quelques-uns cette nuit.
+
+[Note 5: On suppose que le tonnerre ne produit pas d'effet sur le
+poisson en général, mais sur les anguilles qu'il fait sortir de la
+bourbe et qu'on prend alors plus aisément.]
+
+LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi.
+
+MARINA.--Si le feu brûle, si les couteaux tuent, si les eaux sont
+profondes, ma ceinture virginale ne sera pas dénouée. Diane, à mon
+secours!
+
+LA FEMME.--Qu'avons-nous à faire de Diane? Allons, venez-vous?
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.
+
+_Entre_ CLÉON _avec_ DIONYSA.
+
+
+DIONYSA.--Quoi? êtes-vous insensé; n'est-ce pas une chose faite?
+
+CLÉON.--Dionysa, jamais les astres n'ont été témoins d'un meurtre
+semblable.
+
+DIONYSA.--Allez-vous retomber dans l'enfance?
+
+CLÉON.--Je serais le souverain de tout l'univers que je le donnerais
+pour que ce crime n'eût pas été commis. O jeune princesse, moins grande
+par la naissance que par la vertu, il n'était pas de couronne qui ne fût
+digne de toi! O lâche Léonin, que tu as aussi empoisonné! Si tu avais
+avalé pour lui le poison, c'eût été un exploit comparable aux autres.
+Que diras-tu quand le noble Périclès réclamera sa fille?
+
+DIONYSA.--Qu'elle est morte. Les destins n'avaient pas juré de la
+conserver: elle est morte la nuit. Je le dirai; qui me contredira? à
+moins que vous n'ayez la simplicité de me trahir, et, pour mériter un
+titre de vertu, de crier: Elle a été égorgée.
+
+CLÉON.--O malheureuse! de tous les crimes, c'est celui que les dieux
+abhorrent le plus.
+
+DIONYSA.--Croyez-vous que les petits oiseaux de Tharse vont voler ici et
+tout découvrir à Périclès? J'ai honte de penser à la noblesse de votre
+race et à la timidité de votre coeur.
+
+CLÉON.--Celui qui approuva jamais de telles actions, même sans y avoir
+consenti, ne fut jamais d'un noble sang.
+
+DIONYSA.--Ah! bien, soit.--Mais personne, excepté vous, ne sait comment
+elle est morte; personne ne le saura, Léonin ayant cessé de vivre. Elle
+dédaignait ma fille; elle était un obstacle à son bonheur. Nul ne la
+regardait; tous les yeux étaient fixés sur Marina, tandis que notre
+enfant était négligée comme une pauvre fille qui ne valait pas la peine
+d'un _bonjour_. Cela me perçait le coeur; et quoique vous traitiez mon
+action de dénaturée, vous qui n'aimez pas votre enfant, moi je la crois
+bonne et généreuse, et un sacrifice fait à notre fille unique.
+
+CLÉON.--Que les dieux vous pardonnent!
+
+DIONYSA.--Et quant à Périclès, que pourra-t-il dire? nous avons pleuré à
+ses funérailles, et nous portons encore le deuil. Son monument est
+presque fini, et ses épitaphes en lettres d'or attestent son grand
+mérite, et notre douleur à nous, qui l'avons fait ensevelir, à nos
+frais.
+
+CLÉON.--Tu es comme la Harpie qui, pour trahir, porte un visage d'ange,
+et saisit sa proie avec des serres de faucon.
+
+DIONYSA.--Vous êtes un de ces hommes superstitieux qui jurent aux dieux
+que l'hiver tue les mouches; mais je sais que vous suivrez mes conseils.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entre Gower. Il est devant le monument de Marina, à Tharse.)
+
+GOWER.--C'est ainsi que nous abrégeons le temps et les distances;
+n'ayant qu'à désirer pour vouloir, traversant les mers, et voyageant
+avec l'aide de votre imagination de contrée en contrée et d'un bout du
+monde à l'autre. Grâce à votre indulgence, on ne nous blâme point de
+nous servir d'un seul langage dans les divers climats où nous
+transportent nos scènes. Je vous supplie de m'écouter pour que je
+supplée aux lacunes de notre histoire. Périclès est maintenant sur les
+flots inconstants (suivi de maints seigneurs et chevaliers). Il va voir
+sa fille, charme de sa vie. Le vieil Escanès, qu'Hélicanus a fait monter
+dernièrement à un poste éminent, est resté à Tyr pour gouverner.
+Souvenez-vous qu'Hélicanus suit son prince. D'agiles vaisseaux et des
+vents favorables ont amené le roi Périclès à Tharse. Imaginez-vous que
+la pensée est son pilote, et son voyage sera aussi rapide qu'elle.
+Périclès va chercher sa fille qu'il a laissée aux soins de Cléon.
+Voyez-les se mouvoir comme des ombres. Je vais satisfaire en même temps
+vos oreilles et vos yeux.--_(Scène muette_.)--_Périclès entre par une
+porte avec sa suite; Cléon et Dionysa par une autre. Cléon montre à
+Périclès le tombeau de Marina, tandis que Périclès se lamente, se revêt
+d'une haire et part dans la plus grande colère. (Cléon et Dionysa se
+retirent_.)--Voyez comme la crédulité souffre d'une lugubre apparence!
+cette colère empruntée remplace les pleurs qu'on eût versés dans le bon
+vieux temps[6]; et Périclès, dévoré de chagrin, sanglotant et baigné de
+larmes, quitte Tharse et s'embarque. Il jure de ne plus laver son
+visage, ni couper ses cheveux; il se revêt d'une haire et se confie à la
+mer. Il brave une tempête qui brise à demi son vaisseau mortel[7], et
+cependant il poursuit sa route.--Maintenant voulez-vous connaître cette
+épitaphe, c'est celle de Marina faite par la perfide Dionysa:
+
+(Gower lit l'inscription gravée sur le tombeau de Marina.)
+
+«Ci-gît la plus belle, la plus douce et la meilleure des femmes, qui se
+flétrit dans le printemps de ses jours; elle était la fille du roi de
+Tyr, celle que la mort a si cruellement immolée; elle portait le nom de
+Marina. Fière de sa naissance, Thétis engloutit une partie de la terre;
+voilà pourquoi la terre, craignant d'être submergée, a donné aux cieux
+celle qui naquit dans le sein de Thétis; voilà pourquoi (et elle ne
+cessera jamais) Thétis fait la guerre aux rivages de la terre.»
+
+[Note 6: Dans l'enfance du monde, la dissimulation n'existait pas; les
+poëtes ont tous cru à un âge d'or.]
+
+[Note 7: Son corps, que dans une autre pièce Shakspeare appelle aussi la
+maison mortelle (de l'âme).]
+
+Aucun masque ne convient à la noire scélératesse comme la douce et
+tendre flatterie. Laissez Périclès, voyant que sa fille n'est plus,
+poursuivre ses voyages au gré de la fortune, pendant que notre théâtre
+vous représente le malheur de sa fille dans le séjour profane où elle
+est renfermée. Patience donc, et figurez-vous tous maintenant que vous
+êtes à Mitylène.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Mitylène.--Une rue devant le mauvais lieu.
+
+DEUX JEUNES GENS _de Mitylène sortent de la maison_.
+
+
+PREMIER JEUNE HOMME.--Avez-vous jamais entendu pareille chose?
+
+SECOND JEUNE HOMME.--Non, et jamais on n'entendra pareille chose en
+pareil lieu, quand elle n'y sera plus.
+
+PREMIER JEUNE HOMME.--Mais se voir prêcher là! Avez-vous jamais rêvé une
+telle chose?
+
+SECOND JEUNE HOMME.--Non, non. Viens, je renonce aux mauvais lieux.
+Irons-nous entendre les vestales?
+
+PREMIER JEUNE HOMME.--Je ferai toute chose louable; je suis sorti pour
+toujours du chemin du vice.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Mitylène.--Un appartement dans le mauvais lieu.
+
+_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON, sa FEMME et BOULT.
+
+
+LE MAITRE.--Ma foi, je donnerais deux fois ce qu'elle m'a coûté pour
+qu'elle n'eût jamais mis les pieds ici.
+
+LA FEMME.--Fi d'elle! elle est capable de glacer le dieu Priape, et de
+perdre toute une génération; il nous faut la faire violer ou nous en
+défaire. Quand le moment vient de rendre ses devoirs aux clients et de
+faire les honneurs de la maison, elle a ses caprices, ses raisons, ses
+maîtresses raisons, ses prières, ses génuflexions, si bien qu'elle
+rendrait le diable puritain s'il lui marchandait un baiser.
+
+BOULT.--Il faut que je m'en charge, ou elle dégarnira la maison de tous
+nos cavaliers et fera des prêtres de tous nos amateurs de juron.
+
+LE MAITRE.--Que la maladie emporte ses scrupules!
+
+LA FEMME.--Ma foi, il n'y a que la maladie qui puisse nous tirer de là.
+Voici le seigneur Lysimaque déguisé.
+
+BOULT.--Nous aurions le maître et le valet, si la hargneuse petite
+voulait seulement faire bonne mine aux pratiques.
+
+(Entre Lysimaque.)
+
+LYSIMAQUE.--Comment donc? Combien la douzaine de virginités?
+
+LA FEMME.--Que les dieux bénissent Votre Seigneurie!
+
+BOULT.--Je suis charmé de voir Votre Seigneurie en bonne santé.
+
+LYSIMAQUE.--Allons, il est heureux pour vous que vos pratiques se
+tiennent bien sur leurs jambes. Eh bien! sac d'iniquités, avez-vous
+quelque chose que l'on puisse manier à la barbe du chirurgien?
+
+LA FEMME.--Nous en avons une ici, seigneur, si elle voulait... Mais il
+n'est jamais venu sa pareille à Mitylène.
+
+LYSIMAQUE.--Si elle voulait faire l'oeuvre des ténèbres, voulez-vous
+dire?...
+
+LA FEMME.--Votre Seigneurie comprend ce que je veux dire.
+
+LYSIMAQUE.--Fort bien; appelez, appelez.
+
+BOULT.--Vous allez voir une rose.--Ce serait une rose, en effet, si elle
+avait seulement...
+
+LYSIMAQUE.--Quoi, je te prie?
+
+BOULT.--O seigneur! je sais être modeste.
+
+LYSIMAQUE.--Cela ne relève pas moins le renom d'un homme de ton métier
+que cela ne donne à tant d'autres la bonne réputation d'être chastes.
+
+(Entre Marina.)
+
+LA FEMME.--Voici la rose sur sa tige, et pas encore cueillie, je vous
+assure; n'est-elle pas jolie?
+
+LYSIMAQUE.--Ma foi, elle servirait après un long voyage sur mer.--Fort
+bien. Voilà pour vous. Laissez-nous.
+
+LA FEMME.--Permettez-moi, seigneur, de lui dire un seul mot, et j'ai
+fait.
+
+LYSIMAQUE.--Allons, dites.
+
+LA FEMME, _à Marina qu'elle prend à part_.--D'abord je vous prie de
+remarquer que c'est un homme honorable.
+
+MARINA.--Je désire le trouver tel, pour pouvoir en faire cas.
+
+LA FEMME.--Ensuite c'est le gouverneur de la province, et un homme à qui
+je dois beaucoup.
+
+MARINA.--S'il est gouverneur de la province, vous lui devez beaucoup en
+effet; mais en quoi cela le rend honorable, c'est ce que je ne sais pas.
+
+LA FEMME.--Dites-moi, je vous prie, le traiterez-vous bien sans faire
+aucune de vos grimaces virginales? Il remplira d'or votre tablier.
+
+MARINA.--S'il est généreux, je serai reconnaissante.
+
+LYSIMAQUE.--Avez-vous fini?
+
+LA FEMME.--Seigneur, elle n'est pas encore au pas; vous aurez de la
+peine à la dresser à votre goût.--Allons, laissons-la seule avec Sa
+Seigneurie.
+
+(Le maître de la maison, la femme et Boult sortent.)
+
+LYSIMAQUE.--Allez.--Maintenant, ma petite, y a-t-il longtemps que vous
+faites cet état?
+
+MARINA.--Quel état, seigneur?
+
+LYSIMAQUE.--Un état que je ne puis nommer sans offense.
+
+MARINA.--Je ne puis être offensée par le nom de mon état. Veuillez le
+nommer.
+
+LYSIMAQUE.--Y a-t-il longtemps que vous exercez votre profession?
+
+MARINA.--Depuis que je m'en souviens.
+
+LYSIMAQUE.--L'avez-vous commencée si jeune? Êtes-vous devenue libertine
+à cinq ans ou à sept?
+
+MARINA.--Plus jeune encore, si je le suis aujourd'hui.
+
+LYSIMAQUE.--Quoi donc! la maison où je vous trouve annonce que vous êtes
+une créature.
+
+MARINA.--Vous savez que cette maison est un lieu de ce genre et vous y
+venez? On me dit que vous êtes un homme d'honneur et le gouverneur de la
+ville.
+
+LYSIMAQUE.--Quoi! votre principale vous a appris qui j'étais!
+
+MARINA.--Qui est ma principale?
+
+LYSIMAQUE.--C'est votre herbière, celle qui sème la honte et l'iniquité.
+Oh! vous avez entendu parler de ma puissance, et vous prétendez à un
+hommage plus sérieux? Mais je te proteste, ma petite, que mon autorité
+ne te verra pas, ou ne te regardera pas du moins favorablement. Allons,
+mène-moi quelque part.--Allons, allons.
+
+MARINA.--Si vous êtes homme d'honneur, c'est à présent qu'il faut le
+montrer. Si ce n'est qu'une réputation qu'on vous a faite, méritez-la.
+
+LYSIMAQUE.--Oui-dà!--Encore un peu; continuez votre morale.
+
+MARINA.--Malheureuse que je suis!... Quoique vertueuse, la fortune
+cruelle m'a jetée dans cet infâme lieu, où je vois vendre la maladie
+plus cher que la guérison.--Ah! si les dieux voulaient me délivrer de
+cette maison impie, je consentirais à être changée par eux en l'oiseau
+le plus humble de ceux qui fendent l'air pur.
+
+LYSIMAQUE.--Je ne pensais pas que tu aurais parlé si bien, je ne t'en
+aurais jamais crue capable. Si j'avais porté ici une âme corrompue, ton
+discours m'eût converti. Voilà de l'or pour toi, persévère dans la bonne
+voie, et que les dieux te donnent la force.
+
+MARINA.--Que les dieux vous protègent!
+
+LYSIMAQUE.--Ne crois pas que je sois venu avec de mauvaises intentions.
+Les portes et les croisées de cette maison me sont odieuses. Adieu, tu
+es un modèle de vertu, et je ne doute pas que tu n'aies reçu une noble
+éducation.--Arrête, voici encore de l'or.--Qu'il soit maudit, qu'il
+meure comme un voleur celui qui te ravira ta vertu. Si tu entends parler
+de moi, ce sera pour ton bien.
+
+(Au moment où Lysimaque tire sa bourse, Boult entre.)
+
+BOULT.--Je vous prie, seigneur, de me donner la pièce.
+
+LYSIMAQUE.--Loin d'ici, misérable geôlier! Votre maison, sans cette
+vierge qui la soutient, tomberait et vous écraserait tous. Va-t'en!
+
+(Lysimaque sort.)
+
+BOULT.--Qu'est-ce que ceci? Il faut changer de méthode avec vous. Si
+votre prude chasteté, qui ne vaut pas le déjeuner d'un pauvre, ruine
+tout un ménage, je veux qu'on fasse de moi un épagneul. Venez.
+
+MARINA.--Que voulez-vous de moi?
+
+BOULT.--Faire de vous une femme, ou en charger le bourreau. Venez, nous
+ne voulons plus qu'on renvoie d'autres seigneurs; venez, vous dis-je.
+
+(La femme rentre.)
+
+LA FEMME.--Comment? de quoi s'agit-il?
+
+BOULT.--De pire en pire, notre maîtresse: elle a fait un sermon au
+seigneur Lysimaque.
+
+LA FEMME.--O abomination!
+
+BOULT.--Elle fait cas de notre profession comme d'un fumier.
+
+LA FEMME.--Malepeste! qu'elle aille se faire pendre.
+
+BOULT.--Le gouverneur en aurait agi avec elle comme un gouverneur; elle
+l'a renvoyé aussi froid qu'une boule de neige et disant ses prières.
+
+LA FEMME.--Boult, emmène-la; fais-en ce qu'il te plaira; brise le
+cristal de sa virginité, et rends le reste malléable.
+
+BOULT.--Elle serait un terrain plus épineux qu'elle n'est, qu'elle
+serait labourée je vous le promets.
+
+MARINA.--Dieux, à mon secours!
+
+LA FEMME.--Elle conjure, emmène-la. Plût à Dieu qu'elle n'eût jamais mis
+le pied dans ma maison. Au diable! elle est née pour être notre ruine.
+Ne voulez-vous pas faire comme les femmes? Malepeste! madame la
+précieuse!
+
+(La femme sort.)
+
+BOULT.--Venez, madame, venez avec moi.
+
+MARINA.--Que me voulez-vous?
+
+BOULT.--Vous prendre le bijou qui vous est si précieux.
+
+MARINA.--Je t'en prie, dis-moi une chose d'abord.
+
+BOULT.--Allons, voyons, je vous écoute.
+
+MARINA.--Que désirerais-tu que fût ton ennemi?
+
+BOULT.--Je désirerais qu'il fût mon maître, ou plutôt ma maîtresse.
+
+MARINA.--Ni l'un ni l'autre ne sont aussi méchants que toi, car leur
+supériorité les rend meilleurs que tu n'es. Tu remplis une place si
+honteuse, que le démon le plus tourmenté de l'enfer ne la changerait pas
+pour la sienne. Tu es le portier maudit de chaque ivrogne qui vient ici
+chercher une créature. Ton visage est soumis au poing de chaque coquin
+de mauvaise humeur. La nourriture qu'on te sert est le reste de bouches
+infectées.
+
+BOULT.--Que voudriez-vous que je fisse?--Que j'aille à la guerre où un
+homme servira sept ans, perdra une jambe et n'aura pas assez d'argent
+pour en acheter une de bois!
+
+MARINA.--Fais tout autre chose que ce que tu fais. Va vider les égouts,
+servir de second au bourreau; tous les métiers valent mieux que le tien.
+Un singe, s'il pouvait parler, refuserait de le faire. Ah! si les dieux
+daignaient me délivrer de cette maison!--Tiens, voilà de l'or, si ta
+maîtresse veut en gagner par moi, publie que je sais chanter et danser,
+broder, coudre, sans parler d'autres talents dont je ne veux pas tirer
+vanité. Je donnerai des leçons de toutes ces choses; je ne doute pas que
+cette ville populeuse ne me fournisse des écolières.
+
+BOULT.--Mais pouvez-vous enseigner tout ce que vous dites?
+
+MARINA.--Si je ne le puis, ramène-moi ici et prostitue-moi au dernier
+valet qui fréquente cette maison.
+
+BOULT.--Fort bien, je verrai ce que je puis pour toi; si je puis te
+placer, je le ferai.
+
+MARINA.--Mais sera-ce chez d'honnêtes femmes?
+
+BOULT.--Ma foi, j'ai peu de connaissances parmi celles-là! mais puisque
+mon maître et ma maîtresse vous ont achetée, il ne faut pas songer à
+s'en aller sans leur consentement: je les informerai donc de votre
+projet, et je ne doute pas de les trouver assez traitables. Venez, je
+ferai pour vous ce que je pourrai.--Venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+_Entre_ GOWER.
+
+
+GOWER.--Marina échappe donc au mauvais lieu, et tombe, dit notre
+histoire, dans une maison honnête. Elle chante comme une immortelle et
+danse comme une déesse au son de ses chants admirés. Elle rend muets de
+grands clercs, et imite avec son aiguille les ouvrages de la nature,
+fleur, oiseau, branche ou fruit. Son art le dispute aux roses
+naturelles, la laine filée et la soie forment sous sa main des cerises
+couleur de vermillon; elle a des élèves du plus haut rang qui lui
+prodiguent des largesses; elle remet le prix de son travail à la maudite
+entremetteuse. Laissons-la et retournons auprès de son père sur la mer
+où nous l'avons laissé. Chassé par les vents, il arrive où habite sa
+fille: supposez-le à l'ancre sur cette côte. La ville se préparait à
+célébrer la fête annuelle du dieu Neptune. Lysimaque aperçoit notre
+vaisseau tyrien et ses riches pavillons noirs; il se hâte de diriger sa
+barque vers lui. Que votre imagination soit encore une fois le guide de
+vos yeux, figurez-vous que c'est ici le navire du triste Périclès où
+l'on va essayer de vous découvrir ce qui se passe. Veuillez bien vous
+asseoir et écouter.
+
+(Il sort.)
+
+SCÈNE I
+
+A bord du vaisseau de Périclès, dans la rade de Mitylène. Une tente sur
+le pont avec un rideau.--On y voit Périclès sur une couche. Une barque
+est attachée au vaisseau tyrien.
+
+_Entrent_ DEUX MATELOTS _dont l'un appartient au vaisseau tyrien et
+l'autre à la barque_; HÉLICANUS.
+
+
+LE MATELOT TYRIEN, à _celui de Mitylène_.--Où est le seigneur
+Hélicanus?--Il pourra vous répondre.--Ah! le voici.--Seigneur, voici une
+barque venue de Mitylène dans laquelle est Lysimaque, le gouverneur, qui
+demande à se rendre à bord. Quels sont vos ordres?
+
+HÉLICANUS.--Qu'il vienne puisqu'il le désire. Appelle quelques nobles
+Tyriens.
+
+LE MATELOT TYRIEN.--Holà! seigneurs! le seigneur Hélicanus vous appelle.
+
+(Entrent deux seigneurs tyriens.)
+
+LE PREMIER SEIGNEUR.--Votre Seigneurie appelle?
+
+HÉLICANUS.--Seigneurs, quelqu'un de marque va venir à bord, je vous prie
+de le bien accueillir.
+
+(Les seigneurs et les deux matelots descendent à bord de la barque, d'où
+sortent Lysimaque avec les seigneurs de sa suite, ceux de Tyr et les
+deux matelots.)
+
+LE MATELOT TYRIEN.--Seigneur, voilà celui qui peut vous répondre sur
+tout ce que vous désirerez.
+
+LYSIMAQUE.--Salut, respectable seigneur! que les dieux vous protègent.
+
+HÉLICANUS.--Puissiez-vous dépasser l'âge où vous me voyez et mourir
+comme je mourrai.
+
+LYSIMAQUE.--Je vous remercie d'un tel souhait.--Étant sur le rivage à
+célébrer la gloire de Neptune, j'ai vu ce noble vaisseau et je suis venu
+pour savoir d'où vous venez.
+
+HÉLICANUS.--D'abord, seigneur, quel est votre emploi?
+
+LYSIMAQUE.--Je suis le gouverneur de cette ville.
+
+HÉLICANUS.--Seigneur, notre vaisseau est de Tyr. Il porte le roi qui,
+depuis trois mois, n'a parlé à personne et n'a pris que la nourriture
+nécessaire pour entretenir sa douleur.
+
+LYSIMAQUE.--Quel est le malheur qui l'afflige?
+
+HÉLICANUS.--Seigneur, il serait trop long de le raconter; mais le motif
+principal de ses chagrins vient de la perte d'une fille et d'une épouse
+chéries.
+
+LYSIMAQUE.--Ne pourrons-nous donc pas le voir?
+
+HÉLICANUS.--Vous le pouvez, seigneur; mais ce sera inutile; il ne veut
+parler à personne.
+
+LYSIMAQUE.--Cependant cédez à mon désir.
+
+HÉLICANUS, _tirant le rideau_.--Voyez-le, seigneur.--Ce fut un prince
+accompli jusqu'à la nuit fatale qui attira sur lui cette infortune.
+
+LYSIMAQUE.--Salut, sire, que les dieux vous conservent! salut, royale
+majesté.
+
+HÉLICANUS.--C'est en vain, il ne vous parlera pas.
+
+PREMIER SEIGNEUR DE MITYLÈNE.--Seigneur, nous avons à Mitylène une jeune
+fille qui, je gage, le ferait parler.
+
+LYSIMAQUE.--Bonne pensée! sans questions, par le doux son de sa voix et
+d'autres séductions, elle attaquerait le sens de l'ouïe assoupi à demi
+chez lui. La plus heureuse, comme elle est la plus belle, elle est avec
+ses compagnes dans le bosquet situé près du rivage de l'île.
+
+(Lysimaque dit deux mots à l'oreille d'un des seigneurs de la suite qui
+sort avec la barque.)
+
+HÉLICANUS.--Certainement tout sera sans effet, mais nous ne rejetterons
+rien de ce qui porte le nom de guérison.--En attendant, puisque nous
+avons fait jusqu'ici usage de votre bonté, permettez-nous de vous
+demander encore de faire ici nos provisions avec notre or qui, loin de
+nous manquer, nous fatigue par sa vétusté.
+
+LYSIMAQUE.--Seigneur, c'est une courtoisie que nous ne pouvons vous
+refuser sans que les dieux justes ne nous envoient une chenille pour
+chaque bourgeon afin d'en punir notre province; mais, encore une fois,
+je vous prie de me faire connaître en détail la cause de la douleur de
+votre roi.
+
+HÉLICANUS.--Seigneur, seigneur, je vais vous l'apprendre.--Mais, voyez,
+je suis prévenu.
+
+(La barque de Lysimaque avance. On voit passer sur le vaisseau tyrien,
+un seigneur de Mitylène, Marina et une jeune dame.)
+
+LYSIMAQUE.--Oh! voici la dame que j'ai envoyé chercher. Soyez la
+bienvenue.--N'est-ce pas une beauté céleste?
+
+HÉLICANUS.--C'est une aimable personne!
+
+LYSIMAQUE.--Elle est telle que, si j'étais sûr qu'elle sortît d'une race
+noble, je ne voudrais pas choisir d'autre femme et me croirais bien
+partagé.--Belle étrangère! nous attendons de vous toute votre
+bienveillance pour un roi malheureux. Si, par un heureux artifice vous
+pouvez l'amener à nous répondre, pour prix de votre sainte assistance,
+vous recevrez autant d'or que vous en désirerez.
+
+MARINA.--Seigneur, je mettrai tout en usage pour sa guérison, pourvu
+qu'on nous laisse seules avec lui, ma compagne et moi.
+
+LYSIMAQUE.--Allons, laissons-la, et que les dieux la fassent réussir.
+(_Marina chante_.) A-t-il entendu votre mélodie?
+
+MARINA.--Non, et il ne nous a pas regardées.
+
+LYSIMAQUE.--Voyez, elle va lui parler.
+
+MARINA.--Salut, sire. Seigneur, écoutez-moi.
+
+PÉRICLÈS.--Eh! ah!
+
+MARINA.--Je suis une jeune fille, seigneur, qui jamais n'appela les yeux
+sur elle, mais qui a été regardée comme une comète. Celle qui vous
+parle, seigneur, a peut-être souffert des douleurs égales aux vôtres, si
+on les comparait; quoique la capricieuse fortune ait rendu mon étoile
+funeste, j'étais née d'ancêtres illustres qui marchaient de pair avec de
+grands rois; le temps a anéanti ma parenté et m'a livrée esclave au
+monde et à ses infortunes. (_A part_.) Je cesse; cependant il y a
+quelque chose qui enflamme mes joues et qui me dit tout bas: Continue,
+jusqu'à ce qu'il réponde.
+
+PÉRICLÈS.--Ma fortune, ma parenté, illustre parenté, égalant la
+mienne.--N'est-ce pas ce que vous avez dit?
+
+MARINA.--J'ai dit, seigneur, que si vous connaissiez ma parenté, vous me
+regarderiez sans courroux.
+
+PÉRICLÈS.--Je le pense.--Je vous prie, tournez encore les yeux vers moi.
+Vous ressemblez...--Quelle est votre patrie? êtes-vous née sur ce
+rivage?
+
+MARINA.--Non, ni sur aucun rivage; cependant je suis venue au monde
+d'après les lois de la nature, et ne suis pas autre que je parais.
+
+PÉRICLÈS.--Je suis accablé de douleur et j'ai besoin de pleurer. Mon
+épouse était comme cette jeune fille, et ma fille aurait aussi pu lui
+ressembler. C'est là le front de ma reine, sa taille mince comme celle
+du souple roseau, sa voix argentine, ses yeux brillants comme une pierre
+précieuse et ses douces paupières, sa démarche de Junon, sa voix qui
+rendait l'oreille affamée de l'entendre.--Où demeurez-vous?
+
+MARINA.--Dans un lieu où je ne suis qu'étrangère: d'ici vous pouvez le
+voir.
+
+PÉRICLÈS.--Où fûtes-vous élevée, où avez-vous acquis ces grâces dont
+votre beauté relève encore le prix?
+
+MARINA.--Si je vous racontais mon histoire, elle vous semblerait une
+fable absurde.
+
+PÉRICLÈS.--Je t'en supplie, parle; le mensonge ne peut sortir de ta
+bouche; tu parais modeste comme la justice, tu me sembles un palais
+digne de la royale vérité. Je te croirai, je persuaderai à mes sens tout
+ce qui paraîtrait impossible, car tu ressembles à celle que j'aimai
+jadis. Quels furent tes amis? ne disais-tu pas, quand j'ai voulu te
+repousser (au moment où je t'ai aperçue), que tu avais une illustre
+origine?
+
+MARINA.--Oui, je l'ai dit.
+
+PÉRICLÈS.--Eh bien! quelle est ta famille? Je crois que tu as dit aussi
+que tu avais souffert de nombreux outrages, et que tes malheurs seraient
+égaux aux miens s'ils étaient connus et comparés.
+
+MARINA.--Je l'ai dit, et n'ai rien dit que ma pensée ne m'assure être
+véridique.
+
+PÉRICLÈS.--Dis ton histoire. Si tu as souffert la nullième partie de mes
+maux, tu es un homme, et moi j'ai faibli comme une jeune fille:
+cependant tu ressembles à la Patience contemplant les tombeaux des rois
+et désarmant le malheur par son sourire. Qui furent tes amis? comment
+les as-tu perdus? Ton nom, aimable vierge? Fais ton récit; viens
+t'asseoir à mon côté.
+
+MARINA.--Mon nom est Marina.
+
+PÉRICLÈS.--Oh! je suis raillé, et tu es envoyée par quelque dieu en
+courroux pour me rendre le jouet des hommes.
+
+MARINA.--Patience, seigneur, ou je me tais.
+
+PÉRICLÈS.--Oui, je serai patient; tu ignores jusqu'à quel point tu
+m'émeus en t'appelant Marina.
+
+MARINA.--Le nom de Marina me fut donné par un homme puissant, par mon
+père, par un roi.
+
+PÉRICLÈS.--Quoi! la fille d'un roi?--et ton nom est Marina?
+
+MARINA.--Vous aviez promis de me croire; mais, pour ne plus troubler la
+paix de votre coeur, je vais m'arrêter ici.
+
+PÉRICLÈS.--Êtes-vous de chair et de sang? votre coeur bat-il?
+n'êtes-vous pas une fée, une vaine image? Parlez. Où naquîtes-vous? et
+pourquoi vous appela-t-on Marina?
+
+MARINA.--Je fus appelée Marina parce que je naquis sur la mer.
+
+PÉRICLÈS.--Sur la mer! et ta mère?
+
+MARINA.--Ma mère était la fille d'un roi; elle mourut en me donnant le
+jour, comme ma bonne nourrice Lychorida me l'a souvent raconté en
+pleurant.
+
+PÉRICLÈS.--Oh! arrête un moment! voilà le rêve le plus étrange qui ait
+jamais abusé le sommeil de la douleur. (_A part_.) Ce ne peut être ma
+fille ensevelie.--Où fûtes-vous élevée? Je vous écoute jusqu'à ce que
+vous ayez achevé votre récit.
+
+MARINA.--Vous ne pourrez me croire; il vaudrait mieux me taire.
+
+PÉRICLÈS.--Je vous croirai jusqu'au dernier mot. Cependant
+permettez.--Comment êtes-vous venue ici? Où fûtes-vous élevée?
+
+MARINA.--Le roi mon père me laissa à Tharse. Ce fut là que le cruel
+Cléon et sa méchante femme voulurent me faire arracher la vie. Le
+scélérat qu'ils avaient gagné pour ce crime avait déjà tiré son glaive,
+quand une troupe de pirates survint et me délivra pour me transporter à
+Mitylène. Mais, seigneur, que me voulez-vous? Pourquoi pleurer?
+Peut-être me croyez-vous coupable d'imposture. Non, non, je l'assure, je
+suis la fille du roi Périclès, si le roi Périclès existe.
+
+PÉRICLÈS.--Oh! Hélicanus?
+
+HÉLICANUS.--Mon souverain m'appelle?
+
+PÉRICLÈS.--Tu es un grave et noble conseiller, d'une sagesse à toute
+épreuve. Dis-moi, si tu le peux, quelle est cette fille, ce qu'elle peut
+être, elle qui me fait pleurer.
+
+HÉLICANUS.--Je ne sais, seigneur, mais le gouverneur de Mitylène, que
+voilà, en parle avec éloge.
+
+LYSIMAQUE.--Elle n'a jamais voulu faire connaître sa famille. Quand on
+la questionnait là-dessus, elle s'asseyait et pleurait.
+
+PÉRICLÈS.--O Hélicanus, frappe-moi; respectable ami, fais-moi une
+blessure, que j'éprouve une douleur quelconque, de peur que les torrents
+de joie qui fondent sur moi entraînent tout ce que j'ai de mortel et
+m'engloutissent. Oh! approche, toi qui rends à la vie celui qui
+t'engendra; toi, qui naquis sur la mer, qui fus ensevelie à Tharse et
+retrouvée sur la mer. O Hélicanus, tombe à genoux, remercie les dieux
+avec une voix aussi forte que celle du tonnerre: voilà Marina. Quel
+était le nom de ta mère? Dis-moi encore cela, car la vérité ne peut trop
+être confirmée, quoique aucun doute ne s'élève en moi sur ta véracité.
+
+MARINA.--Mais d'abord, seigneur, quel est votre titre?
+
+PÉRICLÈS.--Je suis Périclès de Tyr: dis-moi seulement (car jusqu'ici tu
+as été parfaite), dis-moi le nom de ma reine engloutie par les flots, et
+tu es l'héritière d'un royaume, et tu rends la vie à Périclès ton père.
+
+MARINA.--Suffit-il, pour être votre fille, de dire que le nom de ma mère
+était Thaïsa? Thaïsa était ma mère, Thaïsa qui mourut en me donnant la
+naissance.
+
+PÉRICLÈS.--Sois bénie, lève-toi, tu es mon enfant. Donnez-moi d'autres
+vêtements. Hélicanus, elle n'est pas morte à Tharse (comme l'aurait
+voulu Cléon); elle te dira tout, lorsque tu te prosterneras à ses pieds,
+et tu la reconnaîtras pour la princesse elle-même.--Qui est cet homme?
+
+HÉLICANUS.--Seigneur, c'est le gouverneur de Mitylène, qui, informé de
+vos malheurs, est venu pour vous voir.
+
+PÉRICLÈS.--Je vous embrasse, seigneur.--Donnez-moi mes vêtements, je
+suis égaré par la joie de la voir. Oh! que les dieux bénissent ma fille.
+Mais écoutez cette harmonie. O ma Marina, dis à Hélicanus, dis-lui avec
+détail, car il semble douter; dis-lui comment tu es ma fille.--Mais
+quelle harmonie!
+
+HÉLICANUS.--Seigneur, je n'entends rien.
+
+PÉRICLÈS.--Rien? C'est l'harmonie des astres. Écoute, Marina.
+
+LYSIMAQUE.--Il serait mal de le contrarier, laisse-le croire.
+
+PÉRICLÈS.--Du merveilleux! n'entendez-vous pas?
+
+LYSIMAQUE.--De la musique; oui, seigneur.
+
+PÉRICLÈS.--Une musique céleste. Elle me force d'être attentif, et un
+profond sommeil pèse sur mes paupières. Laissez-moi reposer.
+
+(Il dort.)
+
+LYSIMAQUE.--Donnez-lui un coussin. (_On ferme le rideau de la tente de
+Périclès_.) Laissez-le. Mes amis, si cet événement répond à mes voeux,
+je me souviendrai de vous.
+
+(Sortent Lysimaque, Hélicanus, Marina et la jeune dame qui l'avait
+accompagnée.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Même lieu.
+
+PÉRICLÈS _dort sur le tillac_; DIANE _lui apparaît dans un songe_.
+
+
+DIANE.--Mon temple est à Éphèse, il faut t'y rendre et faire un
+sacrifice sur mon autel. Là, quand mes ministres seront assemblés devant
+le peuple, raconte comment tu as perdu ton épouse sur la mer. Pour
+pleurer tes infortunes et celles de ta fille, raconte fidèlement toute
+ta vie. Obéis, ou continue à être malheureux. Obéis, tu seras heureux,
+je l'atteste par mon arc d'argent. Réveille-toi et répète ton songe.
+
+(Diane disparaît.)
+
+PÉRICLÈS.--Céleste Diane, déesse au croissant d'argent, je
+t'obéirai.--Hélicanus?
+
+(Entrent Hélicanus, Lysimaque et Marina.)
+
+HÉLICANUS.--Seigneur?
+
+PÉRICLÈS, _à Hélicanus_.--Mon projet était d'aller à Tharse pour y punir
+Cléon, ce prince inhospitalier, mais j'ai d'abord un autre voyage à
+faire. Tournez vers Éphèse vos voiles enflées. Plus tard, je vous dirai
+pourquoi. (_A Lysimaque_.) Nous reposerons-nous, seigneur, sur votre
+rivage, et vous donnerons-nous de l'or pour les provisions dont nous
+aurons besoin?
+
+LYSIMAQUE.--De tout mon coeur, seigneur; et quand vous viendrez à terre,
+j'ai une autre prière à vous faire.
+
+PÉRICLÈS.--Vous obtiendrez même ma fille si vous la demandez, car vous
+avez été généreux envers elle.
+
+LYSIMAQUE.--Seigneur, appuyez-vous sur mon bras.
+
+PÉRICLÈS.--Viens, ma chère Marina.
+
+(Ils sortent.)
+
+(On voit le temple de Diane à Éphèse. Entre Gower.)
+
+GOWER.--Maintenant le sable de notre horloge est presque écoulé....
+Encore un peu et c'est fini. Accordez-moi pour dernière complaisance (et
+cela m'encouragera), accordez-moi de supposer toutes les fêtes, les
+banquets, les réjouissances bruyantes que le gouverneur fit à Mitylène
+pour féliciter le roi. Il était si heureux qu'on lui eût promis de lui
+donner Marina pour épouse! mais cet hymen ne devait avoir lieu que
+lorsque Périclès aurait fait le sacrifice ordonné par Diane. Laissez
+donc le temps s'écouler; on met à la voile au plus vite, et les désirs
+sont aussitôt satisfaits. Voyez le temple d'Éphèse, notre roi et toute
+sa suite. C'est à vous que nous devons, et nous en sommes
+reconnaissants, que Périclès soit arrivé sitôt.
+
+(Gower sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Le temple de Diane à Éphèse.--Thaïsa est près de l'autel en qualité de
+grande prêtresse. Une troupe de vierges. Cérimon et autres habitants
+d'Éphèse.
+
+_Entrent_ PÉRICLÈS _et sa suite_, LYSIMAQUE, HÉLICANUS, MARINA et UNE
+DAME.
+
+
+PÉRICLÈS.--Salut, Diane! pour obéir à tes justes commandements, je me
+déclare ici le roi de Tyr, qui chassé par la peur, de ma patrie, épousai
+la belle Thaïsa à Pentapolis. Elle mourut sur mer en mettant au monde
+une fille appelée Marina, qui porte encore ton costume d'argent, ô
+déesse! Elle fut élevée à Tharse par Cléon, qui voulut la faire tuer à
+l'âge de quatorze ans; mais une bonne étoile l'amena à Mitylène. C'est
+là que la fortune la fit venir à bord de mon navire, où en rappelant le
+passé elle se fit connaître pour ma fille.
+
+THAISA.--C'est sa voix, ce sont ces traits.... vous êtes, vous
+êtes....--O roi Périclès!
+
+(Elle s'évanouit.)
+
+PÉRICLÈS.--Que veut dire cette femme...? Elle se meurt: au secours!
+
+CÉRIMON.--Noble seigneur, si vous avez dit la vérité aux pieds des
+autels de Diane, voilà votre femme.
+
+PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, cela ne se peut; je l'ai jetée de mes
+bras dans la mer.
+
+CÉRIMON.--Sur cette côte même.
+
+PÉRICLÈS.--C'est une vérité.
+
+CÉRIMON.--Regardez cette dame.--Elle n'est mourante que de joie. Un
+matin d'orage, elle fut jetée sur ce rivage: j'ouvris le cercueil, j'y
+trouvai de riches joyaux, je lui ai rendu la vie et l'ai placée dans le
+temple de Diane.
+
+PÉRICLÈS.--Pouvons-nous voir ces joyaux?
+
+CÉRIMON.--Illustre seigneur, ils seront apportés dans ma maison, où je
+vous invite à venir.... Voyez, Thaïsa revit.
+
+THAISA.--Oh! laissez-moi le regarder. S'il n'est pas mon époux, mon
+saint ministère ne prêtera point à mes sens une oreille licencieuse. O
+seigneur, êtes-vous Périclès? Vous parlez comme lui; vous lui
+ressemblez. N'avez-vous pas cité une tempête, une naissance, une mort?
+
+PÉRICLÈS.--C'est la voix de Thaïsa.
+
+THAISA.--Je suis cette Thaïsa, crue morte et submergée.
+
+PÉRICLÈS.--Immortelle Diane!
+
+THAISA.--Maintenant, je vous reconnais.--Quand nous quittâmes Pentapolis
+en pleurant, le roi mon père vous donna une bague semblable.
+
+(Elle lui montre une bague.)
+
+PÉRICLÈS.--Oui, oui; je n'en demande pas davantage. O dieux! votre
+bienfait actuel me fait oublier mes malheurs passés. Je ne me plaindrai
+pas, si je meurs en touchant ses lèvres.--Oh! viens, et sois ensevelie
+une seconde fois dans ces bras!
+
+MARINA.--Mon coeur bondit pour s'élancer sur le sein de ma mère.
+
+(Elle se jette aux genoux de Thaïsa.)
+
+PÉRICLÈS.--Regarde celle qui se jette à tes genoux! C'est la chair de ta
+chair,--Thaïsa, l'enfant que tu portais dans ton sein sur la mer, et que
+j'appelai Marina; car elle vint au monde sur le vaisseau.
+
+THAISA.--Béni soit mon enfant!
+
+HÉLICANUS.--Salut, ô ma reine!
+
+THAISA.--Je ne vous connais pas.
+
+PÉRICLÈS.--Vous m'avez entendu dire que, lorsque je partis de Tyr, j'y
+laissai un vieillard pour m'y remplacer. Pouvez-vous vous rappeler son
+nom? Je vous l'ai dit souvent.
+
+THAISA.--C'est donc Hélicanus?
+
+PÉRICLÈS.--Nouvelle preuve. Embrasse-le, chère Thaïsa; c'est lui. Il me
+tarde maintenant de savoir comment vous fûtes trouvée et sauvée; quel
+est celui que je dois remercier, après les dieux, de ce grand miracle?
+
+THAISA.--Le seigneur Cérimon. C'est par lui que les dieux ont manifesté
+leur puissance; les dieux qui peuvent tout pour vous.
+
+PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, les dieux n'ont pas sur la terre de
+ministre mortel plus semblable à un dieu que vous. Voulez-vous me dire
+comment cette reine a été rendue à la santé?
+
+CÉRIMON.--Je le ferai, seigneur. Je vous prie de venir d'abord chez moi,
+où vous sera montré tout ce qu'on a trouvé avec votre épouse; vous
+saurez comment elle fut placée dans ce temple; enfin, rien ne sera omis.
+
+PÉRICLÈS.--Céleste Diane! je te rends grâces de ta vision, et je
+t'offrirai mes dons. Thaïsa, ce prince, le fiancé de votre fille,
+l'épousera à Pentapolis. Maintenant, cet ornement, qui me rend si
+bizarre, disparaîtra, ma chère Marina; et j'embellirai, pour le jour de
+tes noces, ce visage, que le rasoir n'a pas touché depuis quatorze ans.
+
+THAISA.--Cérimon a reçu des lettres qui lui annoncent la mort de mon
+père.
+
+PÉRICLÈS.--Qu'il soit admis parmi les astres! Cependant, ma reine, nous
+célébrerons leur hyménée, et nous achèverons nos jours dans ce royaume.
+Notre fille et notre fils régneront à Tyr. Seigneur Cérimon, nous
+languissons d'entendre ce que nous ignorons encore.--Seigneur,
+guidez-nous.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entre Gower.)
+
+GOWER.--Vous avez vu, dans Antiochus et sa fille, la récompense d'une
+passion monstrueuse; dans Périclès, son épouse et sa fille (malgré les
+injustices de la cruelle fortune), la vertu défendue contre l'adversité,
+protégée par le ciel, et enfin couronnée par le bonheur. Dans Hélicanus,
+nous vous avons offert un modèle de véracité et de loyauté; et dans le
+respectable Cérimon, le mérite qui accompagne toujours la science et la
+charité. Quant au méchant Cléon et à sa femme, lorsque la renommée eut
+révélé leur crime et la gloire de Périclès, la ville, dans sa fureur,
+les brûla avec leur famille dans le palais. Voilà comment les dieux les
+punirent du meurtre qu'ils avaient voulu commettre. Accordez-nous
+toujours votre patience, et goûtez de nouveaux plaisirs. Ici finit notre
+pièce.
+
+(Gower sort.)
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS ***
+
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+The Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Périclès
+ Tragédie
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: September 9, 2006 [EBook #19228]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS ***
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+
+
+<p class="i2">Note du transcripteur.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>============================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 5</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le roi Lear.&mdash;Cymbeline.&mdash;</p>
+<p>La méchante femme mise à la raison.</p>
+<p>Peines d'amour perdues.&mdash;Pérclès.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1862</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>===============================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h1>PÉRICLÈS</h1>
+
+<h3>TRAGÉDIE</h3>
+<br><br>
+
+<h2>NOTICE SUR PÉRICLÈS</h2>
+<br>
+<p>Si cette étrange tragédie doit être rangée parmi les productions
+de Shakspeare<a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, il est incontestable qu'elle appartient, et
+à la jeunesse du poëte, et à l'enfance de l'art. Malone ne croit
+pas qu'il existe en anglais une pièce plus incorrecte, plus défectueuse,
+et par la versification, et par l'invraisemblance du plan
+général. Le héros, vrai coureur d'aventures, voyage continuellement.
+Un acte entier se passe dans un mauvais lieu, etc., etc.; il est même
+une scène qui indigne tellement un commentateur (je crois que c'est
+Steevens), qu'il déclare qu'un des personnages mériterait le fouet,
+et que l'autre, tout roi qu'il est, devrait être renvoyé dans les coulisses
+à coups de pied. Il est nécessaire cependant pour l'histoire
+de l'art de faire connaître ses premiers efforts, et, pour l'histoire du
+goût, d'apprécier ces ébauches informes qui étaient applaudies chaque
+soir, dans leur temps, et imprimées in-4°, comme <i>Périclès</i>,
+avec le titre d'<i>admirable tragédie</i>. On se demandera peut-être aussi
+comment, dans ces époques arriérées où une grange servait souvent
+de salle, on pouvait représenter des pièces d'une exécution aussi
+difficile que <i>Périclès</i>, dont la plus grande partie du dernier acte se
+passe en pleine mer et sur des vaisseaux. Les machinistes de notre
+opéra moderne seraient peut-être eux-mêmes embarrassés pour
+figurer la scène où le développement de l'action transporte ses personnages.
+Il faut croire que l'imagination complaisante du spectateur
+se prêtait à la licence du poëte, et voyait sur le théâtre ce qui
+n'y existait pas: mer, vaisseaux, palais, forêts, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b> Le docteur Malone, qui avait d'abord été d'un avis contraire,
+avoue que M. Steevens a eu raison de maintenir que <i>Périclès</i> a
+été seulement revu et corrigé par Shakspeare. Plusieurs scènes
+entières sont évidemment de lui.</blockquote>
+
+<p>L'histoire sur laquelle est fondée la tragédie de <i>Périclès</i>, dit Malone,
+auquel nous empruntons ces détails, est d'une antiquité reculée;
+on la trouve dans un livre jadis très-populaire, intitulé <i>Gesta
+Romanorum</i>, écrit, à ce qu'on suppose, il y a plus de cinq cents
+ans; elle est également racontée par le vieux Gower, dans sa <i>Confessio
+amantis</i>, livre VIII. Il existe en français un ancien roman sur le
+même sujet, intitulé <i>le roi Apollyn de Thyr</i>, par Robert Copland.
+Mais puisque l'auteur de <i>Périclès</i> a introduit Gower dans sa pièce, il
+est tout naturel de penser qu'il a suivi surtout l'ouvrage de ce poëte
+dont il a même évidemment emprunté plusieurs expressions.</p>
+
+<p>Steevens cite plusieurs autres histoires de Périclès, tantôt appelé
+roi, tantôt prince, et plus souvent Apollonius que Périclès: nous ne
+donnerons que les titres de trois traductions françaises, en faisant
+observer qu'une histoire si populaire se recommandait d'elle-même
+aux poëtes dramatiques.</p>
+
+<p>1° <i>La chronique d'Apollyn, roy de Thyr</i>, in-4°. Genève, sans
+date.</p>
+
+<p>2° <i>Plaisante et agréable histoire d'Apollonius, prince de Tyr, en
+Afrique, et roi d'Antioche, traduit par Gilles Corozet</i>, in-8°,
+Paris, 1530.</p>
+
+<p>3° Dans le septième volume des <i>Histoires tragiques</i> de François
+Belleforêt: <i>Accidents divers advenus à Apollonie, roy des Tyriens;
+ses malheurs sur mer, ses pertes de femme et fille, et la fin heureuse
+de tous ensemble</i>.</p>
+<br>
+
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<pre>
+ANTIOCHUS, roi d'Antioche.
+PÉRICLÈS, prince de Tyr.
+HÉLICANUS, | seigneurs de Tyr.
+ESCANÈS, |
+SIMONIDE, roi de Pentapolis[2].
+CLÉON, gouverneur de Tharse.
+LYSIMAQUE, gouverneur de Mitylène.
+CÉRIMON, seigneur d'Éphèse.
+THALIARD, seigneur d'Antioche.
+PHILÉMON, valet de Cérimon.
+LÉONIN, valet de Dionysa.
+UN MARÉCHAL.
+UN ENTREMETTEUR et SA FEMME.
+BOULT, leur valet.
+GOWER, personnage du choeur.
+LA FILLE D'ANTIOCHUS.
+THAISA, fille de Simonide.
+DIONYSA, femme de Cléon.
+MARINA, fille de Périclès et de Thaïsa.
+LYCHORIDA, nourrice de Marina.
+DIANA.
+</pre>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b> Ville imaginaire.</blockquote>
+
+<p class="stage1">Seigneurs, dames, chevaliers, gentilshommes, marins, pirates,
+pêcheurs, messagers, etc.</p>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans diverses contrées.</p>
+
+<br>
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<p class="stage1">Devant le palais d'Antiochus.--Des têtes sont disposées sur les
+remparts.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p>
+<br>
+
+<p>GOWER.--Le vieux Gower renaît de ses cendres pour
+répéter une ancienne histoire; se soumettant de nouveau
+aux infirmités de l'homme pour charmer vos oreilles, et
+amuser vos yeux. Ce sujet fut jadis chanté la veille des
+fêtes: des seigneurs et des dames le lisaient alors
+comme récréation: son but est de rendre le monde plus
+vertueux; <i>et quo antiquius eo metius</i>. Si vous, qui êtes
+nés dans ces temps modernes où l'esprit est plus cultivé,
+vous acceptiez mes vers, si le chant d'un vieillard pouvait
+vous donner quelque plaisir, je désirerais jouir encore
+de la vie pour la consumer pour vous, comme la
+flamme d'une torche.</p>
+
+<p>La ville que vous voyez fut bâtie par Antiochus le
+Grand, pour être sa capitale; c'est la plus belle cité de
+la Syrie. (Je répète ce que dit mon auteur.) Ce monarque
+prit une épouse qui en mourant laissa une fille si aimable,
+si gracieuse, et si belle, qu'il semblait que le ciel
+l'eût comblée de tous ses dons. Le père conçut de l'amour
+pour elle, et la provoqua à l'inceste. Père coupable!
+engager son enfant à faire le mal, c'est ce que nul
+ne devrait faire. La longue habitude leur persuada que
+ce qu'ils avaient commencé n'était pas un péché. La
+beauté de cette fille criminelle fit accourir plusieurs
+princes pour la demander en mariage et jouir de ses
+charmes. Pour la garder et éloigner d'elle les autres
+hommes, le père déclara, par une loi, que celui qui la
+voudrait pour sa femme devinerait une énigme sous
+peine de la vie. Plusieurs prétendants moururent pour
+elle, comme l'attestent les têtes exposées à vos regards:
+ce qui suit va être soumis au jugement de vos yeux, et je
+leur demande de l'indulgence pour ce spectacle.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Antioche.--Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIOCHUS <i>entre avec</i> PÉRICLÈS <i>et sa suite</i>.</p>
+
+<br>
+<p>ANTIOCHUS.--Jeune prince de Tyr, vous êtes instruit
+du danger de ce que vous osez entreprendre.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oui, Antiochus, et mon âme, enhardie par
+la gloire qui l'attend, compte pour rien la mort que je
+risque.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique.)</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Amenez notre fille, parée comme une
+fiancée, et digne des embrassements de Jupiter lui-même.
+A sa naissance (où présida Lucine), la nature la
+combla de ses dons; et toutes les planètes s'assemblèrent
+pour réunir en elle leurs différentes perfections.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre la fille d'Antiochus.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Voyez-la venir, parée comme le printemps.
+Les grâces sont ses sujettes, et sa pensée, reine des vertus,
+dispense la gloire aux mortels. Son visage est le
+livre des louanges, où l'on ne lit que de rares plaisirs,
+comme si le chagrin en était expulsé pour toujours, et
+que la colère farouche ne pût jamais être la compagne
+de sa douceur. O vous, dieux qui me créâtes homme et
+sujet de l'amour, vous qui avez allumé dans mon sein le
+désir de goûter le fruit de cet arbre céleste ou de mourir
+dans l'aventure, soyez mes soutiens; fils et serviteur de
+vos volontés, que je puisse obtenir cette félicité infinie.</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Prince Périclès....</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Qui voudrais être fils du grand Antiochus.</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Devant toi est cette belle Hespéride avec
+ses fruits d'or qu'il est dangereux de toucher, car des
+dragons qui donnent la mort sont là pour t'effrayer. Son
+visage, comme le ciel, t'invite à contempler une gloire
+inestimable à laquelle le mérite seul peut prétendre,
+tandis que tout ton corps doit mourir par l'imprudence
+de ton oeil, si le mérite te manque. Ces princes jadis
+fameux, amenés ici comme toi par la renommée, et
+rendus hardis par le désir, avec leur langue muette et
+leurs pâles visages qui n'ont d'autres linceuls que ce
+champ d'étoiles, t'avertissent qu'ils ont péri martyrs
+dans la guerre de Cupidon. Leurs joues mortes te dissuadent
+de te jeter dans le piège inévitable de la mort.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Antiochus, je te remercie: tu as appris à
+ma nature mortelle à se connaître et tu prépares mon
+corps à ce qu'il sera un jour, par la vue de ces objets
+hideux. Car le souvenir de la mort devrait être comme
+un miroir qui nous fait voir que la vie n'est qu'un
+souffle: s'y fier est une erreur. Je ferai donc mon testament;
+et comme font ces malades qui connaissent le
+monde, voient le ciel, mais qui, sentant la douleur, ne tiennent
+plus comme autrefois aux plaisirs de ce monde. Je
+te lègue donc une heureuse paix à toi et à tous les
+hommes vertueux, comme devraient l'être tous les
+princes: je laisse mes richesses à la terre d'où elles sont
+sorties.--Et à vous (<i>à la fille d'Antiochus</i>) la pure flamme
+de mon amour.--Ainsi préparé au voyage de la vie ou
+de la mort, j'attends le coup fatal, Antiochus, et je méprise
+tous tes avis.</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Lis donc cette énigme: si tu ne l'expliques
+pas, la loi veut que tu périsses comme ceux qui sont devant
+toi.</p>
+
+<p>LA FILLE D'ANTIOCHUS.--En tout, sauf en cela, puisses-tu
+être heureux! En tout, sauf en cela, je te souhaite du
+bonheur.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Comme un vaillant champion, j'entre dans
+la lice, et je ne demande conseil qu'à ma fidélité et à
+mon courage.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lit l'énigme.)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4">Je ne suis pas une vipère, et cependant je me nourris</p>
+<p class="i4">De la chair de la mère qui m'engendra:</p>
+<p class="i4">Je cherchai un époux, et dans ma recherche</p>
+<p class="i4">Je le trouvai dans un père.</p>
+<p class="i4">Il est père, fils et tendre époux;</p>
+<p class="i4">Moi, je suis mère, femme, et cependant sa fille.</p>
+<p>Comment toutes ces choses peuvent-elles être en deux personnes?</p>
+<p class="i4">Si tu veux vivre, devine-le.</p>
+</div></div>
+
+<p>Triste alternative de cette dernière ligne! Mais, ô
+vous, puissances qui avez donné au ciel d'innombrables
+yeux pour voir les actions des hommes, pourquoi n'obscurcissent-ils
+pas sans cesse leurs regards, si ce que je
+viens de lire en pâlissant est véritable? (<i>Il prend la main
+de la princesse</i>.) Beau cristal de lumière, je vous aimais
+et vous aimerais encore si cette noble cassette ne contenait
+pas le crime; mais je dois vous dire....--Ah! mes
+pensées se révoltent, car il n'est pas honnête homme
+celui qui, sachant que le crime est en dedans, touche la
+porte. Vous êtes une belle viole, et vos sens en sont les
+cordes. Touchée par une main légitime, votre harmonie
+ferait abaisser les cieux et rendrait les dieux attentifs.
+Mais touchée avant votre temps, c'est l'enfer seul que
+vos sons discordants réjouissent.--En bonne conscience...
+je renonce à vous.</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Prince Périclès, ne la touchez pas, sous
+peine de perdre la vie. C'est un point aussi dangereux
+pour vous que le reste. D'après notre loi, votre temps
+est expiré: ou devinez, ou subissez votre sentence.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Grand roi, peu de personnes aiment à entendre
+citer les crimes qu'ils aiment à commettre; ce
+serait vous outrager que de m'expliquer davantage. Celui
+qui a le registre de tout ce que font les monarques
+agit plus sûrement en le tenant fermé qu'ouvert. Là, le
+vice qu'on dénonce est comme le vent errant, qui, pour
+se répandre au loin, jette de la poussière aux yeux des
+hommes, et la fin de cela c'est que le vent passe, et que
+la vue malade s'éclaircit. Arrêter le vent leur serait funeste.
+La taupe aveugle pousse des monticules arrondis
+vers le ciel, pour dire que la terre est opprimée par les
+crimes de l'homme; le pauvre animal est puni de mort
+pour cela. Les rois sont les dieux de la terre. Dans le
+vice, leur volonté est leur loi. Si Jupiter s'égare, qui osera
+dire que Jupiter fait le mal? Il suffit que vous sachiez...
+Et il convient d'étouffer ce qui deviendrait pire encore,
+si on le connaissait. Chacun aime le sein qui le nourrit;
+permettez à ma langue d'aimer ma tête.</p>
+
+<p>ANTIOCHUS, à <span class="stage2"><i>part</i></span>.--Que n'ai-je sa tête en mon pouvoir?
+Il a trouvé le sens de l'énigme.--Mais je vais user de
+ruse avec lui. <span class="stage2">(<i>Haut</i>.)</span> Jeune prince de Tyr, quoique, par la
+teneur de notre édit sévère, votre explication étant
+fausse, nous puissions procéder à votre supplice, cependant
+l'espérance que nous inspire votre belle jeunesse
+nous fait prendre une autre résolution. Nous vous accordons
+encore quarante jours de répit. Si au bout de ce
+terme notre secret est connu, cette clémence prouvera
+le plaisir que nous aurons à vous agréer pour notre fils.
+Jusqu'alors vous serez traité comme il convient à notre
+honneur et à votre mérite.</p>
+
+<p class="stage1">(Antiochus sort avec sa fille et sa suite.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Comme la courtoisie voudrait déguiser le
+crime! Tout ce que je vois n'est que l'acte d'un hypocrite
+qui n'a de bon que ce qu'il laisse voir au dehors.
+S'il était vrai que j'eusse mal interprété l'énigme, tu ne
+serais pas assez coupable pour te livrer à l'inceste: tandis
+que tu es à la fois un père et un fils par ton coupable
+commerce avec ton enfant qui devait faire la joie d'un
+époux et non d'un père, ta fille ne serait pas condamnée
+à dévorer la chair de sa mère, en souillant la couche
+maternelle. Ils sont comme deux serpents qui, en se
+nourrissant des plus douces fleurs, n'en retirent que venin.
+Antiochus, adieu! La sagesse me dit que ceux qui
+ne rougissent pas d'actions plus noires que la nuit ne
+négligeront rien pour les dérober à la lumière! Un
+crime, je le sais, en provoque un autre. Le meurtre suit
+de près la luxure, comme la flamme la fumée. Le crime
+tient dans sa main la trahison, le poison et un bouclier
+pour écarter la honte. De peur que ma vie ne soit sacrifiée
+à votre honneur, je veux éviter le danger par la
+fuite.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Antiochus rentre.)</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Il a trouvé le mot de l'énigme, il trouvera
+la mort. Il ne faut pas le laisser vivre pour proclamer
+mon infamie et pour dire au monde le crime révoltant
+qu'a commis Antiochus. Que ce prince meure donc, et
+que sa mort sauve mon honneur. Holà! quelqu'un!</p>
+
+<p class="stage1">(Thaliard entre.)</p>
+
+<p>THALIARD.--Votre Majesté m'appelle-t-elle?</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Thaliard, tu es de ma maison et le confident
+des secrets de mon coeur: ta fidélité fera ton
+avancement.--Thaliard, voici du poison et voici de l'or;
+nous haïssons le prince de Tyr, et tu dois le tuer. Il ne
+t'appartient pas de demander le motif de cet ordre. Dis-moi,
+cela suffit-il?</p>
+
+<p>THALIARD.--Sire, cela suffit.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Un instant! reprends haleine, et dis-nous
+pourquoi tu te hâtes tant.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.--Sire, le prince Périclès a pris la fuite.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Si tu veux vivre, vole après lui, et,
+comme un trait lancé par un archer habile, atteins le
+but que ton oeil a visé. Ne reviens que pour nous dire:
+Le prince Périclès est mort.</p>
+
+<p>THALIARD.--Seigneur, si je puis le voir seulement à la
+portée de mon pistolet, je le tiens pour mort. Adieu
+donc.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIOCHUS.--Thaliard, adieu; jusqu'à ce que Périclès
+soit mort, mon coeur ne pourra secourir ma tête.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Tyr.--Un appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">PÉRICLÈS, HÉLICANUS <i>et autres seigneurs</i>.</p>
+
+<br>
+<p>PÉRICLÈS.--Que personne ne nous interrompe. Pourquoi
+ce poids accablant de pensées? Triste compagne, la
+sombre mélancolie est chez moi une chose si habituelle
+qu'il n'est aucune heure du glorieux jour ou de la nuit
+paisible (tombe où devrait dormir tout chagrin) qui
+puisse m'apporter le repos. Ici les plaisirs courtisent
+mes yeux, et mes yeux les évitent, et le danger que je
+craignais est près d'Antiochus dont le bras semble trop
+court pour m'atteindre ici. Ni le plaisir ne peut ici charmer
+mon âme, ni l'éloignement du péril ne peut me
+consoler. Telles sont ces passions qui, nées d'une fatale
+terreur, sont entretenues par l'inquiétude. Ce qui n'était
+jadis qu'une crainte de ce qui pouvait arriver s'est
+changé en précaution contre ce qui peut arriver encore.
+Voilà ma position. Le grand Antiochus (contre lequel je
+ne puis lutter, puisque vouloir et agir sont pour lui même
+chose) croira que je parlerai lors même que je lui jurerai
+de garder le silence. Il ne me servira guère de lui dire que
+je l'honore, s'il soupçonne que je puis le déshonorer; il
+fera tout pour étouffer la voix qui pourrait le faire
+rougir; il couvrira la contrée de troupes ennemies et
+déploiera un si terrible appareil de guerre que mes États
+perdront tout courage; mes soldats seront vaincus
+avant de combattre, et mes sujets punis d'une offense
+qu'ils n'ont pas commise. C'est mon inquiétude pour
+eux et non une crainte égoïste (je ne suis que comme la
+cime des arbres qui protège les racines qui l'avoisinent),
+qui fait languir mon corps et mon âme. Je suis
+puni même avant qu'Antiochus m'ait attaqué.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Que la joie et le bonheur consolent
+votre auguste coeur.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Conservez la paix dans votre coeur
+jusqu'à votre retour.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Silence, silence, seigneurs, et laissez
+parler l'expérience. Ils abusent le roi, ceux qui le flattent.
+La flatterie est le soufflet qui enfle le crime. Celui
+qu'on flatte n'est qu'une étincelle à laquelle le souffle de
+la flatterie donne la chaleur et la flamme, tandis que
+les remontrances respectueuses conviennent aux rois;
+car ils sont hommes, et peuvent se tromper. Quand le
+seigneur Câlin vous annonce la paix il vous flatte, et
+déclare la guerre à votre roi. Prince, pardonnez-moi, ou
+flattez-moi si vous voulez, mais je ne puis me mettre
+beaucoup plus bas que mes genoux.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Laissez-nous tous; mais allez visiter le port
+pour examiner nos vaisseaux et nos munitions, et puis
+revenez. <span class="stage2">(<i>Les seigneurs sortent</i>.)</span>--Hélicanus, toi, tu m'as
+ému. Que vois-tu sur mon front?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Un air chagrin, seigneur redoutable.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Si le front courroucé des princes est si redouté,
+comment as-tu osé allumer la colère sur le mien?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Comment les plantes osent-elles regarder
+le ciel qui les nourrit?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Tu sais que je suis maître de ta vie.</p>
+
+<p>HÉLICANUS, <span class="stage2"><i>fléchissant le genou</i></span>.--J'ai moi-même aiguisé
+la hache, vous n'avez plus qu'à frapper.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Lève-toi; je t'en prie, lève-toi; assieds-toi.
+Tu n'es pas un flatteur, je t'en remercie; et que le ciel
+préserve les rois de fermer l'oreille à ceux qui leur révèlent
+leurs fautes. Digne conseiller et serviteur d'un
+prince, toi qui, par ta sagesse, rends le prince sujet, que
+veux-tu que je fasse?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Supportez avec patience les maux que
+vous vous attirez vous-même.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Tu parles comme un médecin. Hélicanus,
+tu me donnes une potion que tu tremblerais de recevoir
+toi-même. Écoute-moi donc: je fus à Antioche, où,
+comme tu sais, au péril de ma vie, je cherchais une
+beauté célèbre qui pût me donner une postérité, cette
+arme des princes qui fait la joie des sujets. Son visage
+fut pour mes yeux au-dessus de toutes les merveilles;
+le reste, écoute bien, était aussi noir que l'inceste. Je
+découvris le sens d'une énigme qui faisait la honte du
+père coupable; mais celui-ci feignit de me flatter au lieu
+de me menacer. Tu sais qu'il est temps de craindre
+quand les tyrans semblent vous caresser. Cette crainte
+m'assaillit tellement que je pris la fuite à la faveur du
+manteau de la nuit qui me protégea. Arrivé ici, je songeais
+à ce qui s'était passé, à ce qui pourrait s'ensuivre.
+Je connaissais Antiochus pour un tyran; et les craintes
+des tyrans, au lieu de diminuer, augmentent plus vite
+que leurs années. Et s'il venait à soupçonner (ce qu'il
+soupçonne sans doute) que je puis apprendre au monde
+combien de nobles princes ont péri pour le secret de son
+lit incestueux, afin de se débarrasser de ce soupçon,
+Antiochus couvrirait cette contrée de soldats, sous prétexte
+de l'outrage que je lui ai fait; et tous mes sujets,
+victimes de mon offense, si c'en est une, éprouveraient
+les coups de la guerre qui n'épargne pas l'innocence:
+cette tendresse pour tous les miens (et tu es du nombre,
+toi qui me blâmes)....</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Hélas! seigneur.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Voilà ce qui bannit le sommeil de mes
+yeux, le sang de mon visage; voilà ce qui remplit mon
+coeur d'inquiétudes, quand je pense aux moyens d'arrêter
+cette tempête avant qu'elle éclate. Ayant peu d'espoir
+de prévenir ces malheurs, je croyais que le coeur
+d'un prince devait les pleurer.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Eh bien! seigneur, puisque vous m'avez
+permis de parler, je vous parlerai franchement. Vous
+craignez Antiochus, et vous n'avez pas tort; on peut
+craindre un tyran qui, soit par une guerre ouverte ou
+une trahison cachée, attentera à votre vie. C'est pourquoi,
+seigneur, voyagez pendant quelque temps, jusqu'à
+ce que sa rage et sa colère soient oubliées, ou que le
+destin ait tranché le fil de ses jours. Laissez-nous vos
+ordres: si vous m'en donnez, le jour ne sert pas plus
+fidèlement la lumière que je vous servirai.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je ne doute pas de ta foi; mais s'il voulait
+empiéter sur mes droits en mon absence?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Nous verserons notre sang sur la terre
+qui nous donna naissance.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Tyr, adieu donc; et je me rends à Tharse,
+j'y recevrai de tes nouvelles et je me conduirai d'après
+tes lettres. Je te confie le soin que j'ai toujours eu et que
+j'ai encore de mes sujets: ta sagesse est assez puissante
+pour t'en charger, je compte sur ta parole, je ne te demande
+pas un serment. Celui qui ne craint pas d'en
+violer un en violera bientôt deux. Mais, dans nos différentes
+sphères, nous vivrons avec tant de sincérité, que
+le temps ne donnera par nous aucune preuve nouvelle
+de cette double vérité. Tu t'es montré sujet loyal, et
+moi bon prince.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Tyr.--Un vestibule du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> THALIARD.</p>
+
+<br>
+<p>THALIARD.--Voici donc Tyr et la cour. C'est ici qu'il
+me faut tuer le roi Périclès; et si j'y manque, je suis sûr
+d'être tué à mon retour. C'est dangereux. Allons, je
+m'aperçois qu'il fut sage et prudent, celui qui, invité à
+demander ce qu'il voudrait à un roi, lui demanda de
+n'être admis à la confidence d'aucun de ses secrets. Je
+vois bien qu'il avait raison; car si un roi dit à un homme
+d'être un coquin, il est obligé de l'être par son serment.
+Silence. Voici les seigneurs de Tyr.</p>
+
+<p class="stage1">(Hélicanus entre avec Escanès et autres seigneurs.)</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Vous n'avez pas le choix, mes pairs de
+Tyr, de faire d'autres questions sur le départ de votre
+roi. Cette commission, marquée de son sceau, qu'il m'a
+laissée, dit assez qu'il est parti pour un voyage.</p>
+
+<p>THALIARD, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Quoi! le roi est parti?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Si vous voulez en savoir davantage,
+comme il est parti sans prendre congé de vous, je vous
+donnerai quelques éclaircissements. Étant à Antioche...</p>
+
+<p>THALIARD, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Que dit-il d'Antioche?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Le roi Antiochus (j'ignore pourquoi) prit
+de l'ombrage contre lui, ou du moins Périclès le crut;
+et, craignant de s'être trompé ou d'avoir commis quelque
+faute, il a voulu montrer ses regrets en se punissant
+lui-même, et il s'est mis sur un vaisseau où sa vie est
+menacée à chaque minute.</p>
+
+<p>THALIARD, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Allons, je vois que je ne serai pas
+pendu, quand je le voudrais; mais, puisqu'il est parti,
+le roi sera charmé qu'il ait échappé aux dangers de la
+terre pour périr sur mer.--Présentons-nous.--Salut aux
+seigneurs de Tyr.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Le seigneur Thaliard est le bienvenu de
+la part d'Antiochus.</p>
+
+<p>THALIARD.--Je suis chargé par lui d'un message pour
+le prince Périclès; mais depuis mon arrivée, ayant appris
+que votre maître est parti pour de lointains voyages,
+mon message doit retourner là d'où il est venu.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Nous n'avons aucune raison pour vous
+le demander, puisqu'il est adressé à notre maître et non
+à nous; cependant, avant de vous laisser partir, nous
+désirons vous fêter à Tyr, comme ami d'Antiochus.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Tharse.--Appartement dans la maison du gouverneur.</p>
+
+<p class="stage1">CLÉON <i>entre avec</i> DIONYSA <i>et une suite</i>.</p>
+
+<br>
+<p>CLÉON.--Ma Dionysa, nous reposerons-nous ici pour
+essayer, par le récit des malheurs des autres, d'oublier
+les nôtres?</p>
+
+<p>DIONYSA.--Ce serait souffler le feu dans l'espoir de
+l'éteindre; car celui qui abat les collines trop hautes ne
+fait qu'en élever de plus hautes encore. O mon malheureux
+père! telles sont nos douleurs: ici, nous ne ferons
+que les sentir et les voir avec des yeux humides; semblables
+à des arbres, si on les émonde, elles croissent
+davantage.</p>
+
+<p>CLÉON.--O Dionysa! quel est celui qui a besoin de
+nourriture, et qui ne le dit pas? Peut-on cacher sa faim
+jusqu'à ce qu'on en meure? Nos langues et nos chagrins
+font retentir notre douleur jusque dans les airs, nos
+yeux pleurent jusqu'à ce que nos poumons fassent entendre
+un son plus bruyant encore, afin que, si les cieux
+dorment pendant que leurs créatures sont dans la peine,
+ils puissent être appelés à leur secours. Je parlerai donc
+de nos anciennes infortunes; et quand les paroles me
+manqueront, aide-moi de tes larmes.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Je ferai de mon mieux, ô mon père!</p>
+
+<p>CLÉON.--Tharse, que je gouverne, cette cité sur laquelle
+l'abondance versait tous ses dons; cette cité, dont
+les richesses se répandaient par les rues, dont les tours
+allaient embrasser les nuages; cette cité, l'étonnement
+continuel des étrangers, dont les habitants étaient si
+parés de bijoux, qu'ils pouvaient se servir de miroir les
+uns aux autres; car leurs tables étaient servies moins
+pour satisfaire la faim que le coup d'oeil, toute pauvreté
+était méprisée, et l'orgueil si grand que le nom d'aumône
+était devenu odieux...</p>
+
+<p>DIONYSA.--Cela est trop vrai.</p>
+
+<p>CLÉON.--Mais voyez ce que peuvent les dieux! Ces palais
+délicats, que naguère la terre, la mer et l'air ne
+pouvaient contenter malgré l'abondance de leurs dons,
+sont maintenant privés de tout; ces palais, qui, il y a
+deux printemps, avaient besoin d'inventions pour charmer
+leur goût, seraient aujourd'hui heureux d'obtenir
+le morceau de pain qu'ils mendient. Ces mères, qui,
+pour amuser leurs enfants, ne croyaient pas qu'il y eût
+rien d'assez rare, sont prêtes maintenant à dévorer ces
+petits êtres chéris qu'elles aimaient. Les dents de la faim
+sont si cruelles, que l'homme et la femme tirent au sort
+pour savoir qui des deux mourra le premier pour prolonger
+la vie de l'autre. Ici pleure un époux, et là sa compagne;
+on voit tomber des foules entières, sans avoir la
+force de leur creuser un tombeau. N'est-ce pas la vérité?</p>
+
+<p>DIONYSA.--Notre pâleur et nos yeux enfoncés l'attestent.</p>
+
+<p>CLÉON.--Que les villes qui se désaltèrent à la coupe de
+l'abondance, et à qui elle prodigue les prospérités, écoutent
+nos plaintes au milieu de leurs banquets! le malheur
+de Tharse peut être un jour leur partage.</p>
+
+<p class="stage1">(Un seigneur entre.)</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--Où est le gouverneur?</p>
+
+<p>CLÉON.--Ici. Déclare-nous les chagrins qui t'amènent
+ici avec tant de hâte; car l'espérance est trop loin pour
+que ce soit elle que nous attendions.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--Nous avons signalé sur la plage voisine
+une flotte qui fait voile ici.</p>
+
+<p>CLÉON.--Je m'en doutais: un malheur ne vient jamais
+sans amener un héritier prêt à lui succéder. Quelque
+nation voisine, prenant avantage de notre misère, a
+armé ces vaisseaux pour nous vaincre, abattus comme
+déjà nous le sommes, et faire de nous sa conquête sans
+se soucier du peu de gloire qu'elle en recueillera.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--Ce n'est pas ce qu'il faut craindre; car
+leurs pavillons blancs déployés annoncent la paix, et
+nous promettent plutôt des sauveurs que des ennemis.</p>
+
+<p>CLÉON.--Tu parles comme quelqu'un qui ignore que
+l'apparence la plus flatteuse est aussi la plus trompeuse.
+Mais advienne que pourra; qu'avons-nous à craindre? la
+tombe est basse et nous en sommes à moitié chemin. Va
+dire au commandant de cette flotte que nous l'attendons
+ici pour savoir ce qu'il veut faire, d'où il vient, et ce
+qu'il veut.</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.--J'y cours, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>CLÉON.--Que la paix soit la bienvenue, si c'est la paix
+qu'il nous apporte; si c'est la guerre, nous sommes hors
+d'état de résister.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Périclès avec sa suite.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Seigneur gouverneur, car c'est votre titre,
+nous a-t-on dit; que nos vaisseaux et nos guerriers ne
+soient pas comme un signal allumé qui épouvante vos
+yeux. Le bruit de vos malheurs est venu jusqu'à Tyr, et
+nous avons appris la désolation de votre ville: nous ne
+venons point ajouter à vos larmes, mais les tarir; et
+nos vaisseaux, que vous pourriez croire remplis comme
+le cheval de Troie, de combattants prêts à tout détruire,
+ne sont pleins que de blé pour vous procurer du pain, et
+rendre la vie à vos corps épuisés par la famine.</p>
+
+<p>TOUS.--Que les dieux de la Grèce vous protègent, nous
+prierons pour vous.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Relevez-vous, je vous prie; nous ne demandons
+point vos respects, mais votre amour, et un
+port pour nous, nos navires et notre suite.</p>
+
+<p>CLÉON.--Si ce que vous demandez vous était jamais
+refusé, si jamais quelqu'un de nous était seulement ingrat
+en pensée, quand ce seraient nos femmes, nos enfants,
+ou nous-mêmes, que la malédiction du ciel et des
+hommes les punisse de leur lâcheté! mais jamais pareille
+chose n'aura lieu; jusque-là du moins, vous êtes
+le bienvenu dans notre ville et dans nos maisons.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Nous acceptons ce bon accueil; passons ici
+quelque temps dans les fêtes jusqu'à ce que nos étoiles
+daignent nous sourire de nouveau.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+
+<br><br>
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p>
+
+<br>
+<p>GOWER.--Vous venez de voir un puissant roi entraîner
+sa fille à l'inceste, et un autre prince meilleur et plus vertueux
+se rendre respectable par ses actions et ses paroles.
+Tranquillisez-vous donc, jusqu'à ce qu'il ait échappé à
+la nécessité. Je vous montrerai comment ceux qui, supportant
+l'infortune, perdent un grain de sable et gagnent
+une montagne. Le prince vertueux, auquel je donne ma
+bénédiction est encore à Tharse où chacun écoute ce
+qu'il dit comme chose sacrée, et, pour éterniser le souvenir
+de ses bienfaits, lui décerne une statue d'or; mais
+d'autres nouveautés vont être représentées sous vos yeux:
+qu'ai-je besoin de parler?--<i>(Spectacle muet</i>.--<i>Périclès
+entre par une porte, parlant à Cléon, qui est accompagné
+d'une suite; par une autre porte entre un messager avec une
+lettre pour Périclès; Périclès montre la lettre à Cléon, ensuite
+il donne une récompense au messager. Cléon et Périclès
+sortent chacun de leur côté</i>.)--Le bon Hélicanus est resté
+à Tyr, ne mangeant pas le miel des autres comme un
+frelon. Tous ses efforts tendent à tuer les mauvais et à
+faire vivre les bons. Pour remplir les instructions de son
+prince, il l'informe de tout ce qui arrive à Tyr, et lui apprend
+que Thaliard était venu avec l'intention secrète
+de l'assassiner, et qu'il n'était pas sûr pour lui de rester
+plus longtemps à Tharse. Périclès s'est embarqué de
+nouveau sur les mers, si souvent fatales au repos de
+l'homme; le vent commence à souffler, le tonnerre et
+les flots font un tel tapage que le vaisseau qui aurait dû
+lui servir d'asile fait naufrage et se brise; le bon prince
+ayant tout perdu est porté de côte en côte par les vagues;
+tout l'équipage a péri, lui seul s'échappe; enfin la
+fortune, lasse d'être injuste, le jette sur un rivage; il
+aborde, heureusement le voici. Excusez le vieux Gower
+de n'en pas dire davantage, il a été déjà assez long.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Pentapolis.--Plaine sur le bord de la mer.</p>
+
+<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>entre tout mouillé</i>.</p>
+
+<br>
+<p>PÉRICLÈS.--Apaisez votre colère, étoiles furieuses du
+ciel; vent, pluie et tonnerre, souvenez-vous que l'homme
+mortel n'est qu'une substance qui doit vous céder, et je
+vous obéis comme ma nature le veut. Hélas! la mer
+m'a jeté sur les rochers, après m'avoir transporté sur ses
+flots de rivage en rivage et ne me laissant d'autre pensée
+que celle d'une mort prochaine. Qu'il suffise à votre
+puissance d'avoir privé un prince de toute sa fortune;
+repoussé de cette tombe humide, tout ce qu'il demande
+c'est de mourir ici en paix.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent trois pêcheurs.)</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Holà! Pilch.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Holà! viens et apporte les filets.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Moi, vieux rapetasseur, je te dis!</p>
+
+<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Que dites-vous, maître?</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Prends garde à ce que tu fais;
+viens, ou j'irai te chercher avec un croc.</p>
+
+<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--En vérité, maître, je pensais à
+ces pauvres gens qui viennent de faire naufrage à nos
+yeux, tout à l'heure.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Hélas! pauvres âmes! cela me déchirait
+le coeur, d'entendre les cris plaintifs qu'ils nous
+adressaient quand nous avions peine à nous sauver
+nous-mêmes.</p>
+
+<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Eh bien! maître, ne l'avais-je pas
+dit en voyant ces marsouins<a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> bondir. On dit qu'ils sont
+moitié chair et moitié poisson. Le diable les emporte!
+ils ne paraissent jamais que je ne pense à être noyé;
+maître, je ne sais pas comment font les poissons pour
+vivre dans la mer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b> Le docteur Malone considère ce pronostic comme une superstition
+des matelots; mais le capitaine Cook, dans son second
+voyage aux mers du Sud, dit aussi que les marsouins jouant autour
+du vaisseau annonçaient toujours un grand coup de vent.</blockquote>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Eh! comme les hommes à terre:
+les gros mangent les petits. Je ne puis mieux comparer
+nos riches avares qu'à une baleine, qui se joue et chasse
+devant elle les pauvres fretins pour les dévorer d'une
+bouchée. J'ai entendu parler de semblables baleines à
+terre, qui ne cessent d'ouvrir la bouche qu'elles n'aient
+avalé toute la paroisse, église, clochers, cloches et tout.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Jolie morale!</p>
+
+<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Mais, notre maître, si j'étais le
+sacristain, je me tiendrais ce jour-là dans le beffroi.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Pourquoi, mon camarade?</p>
+
+<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Parce qu'elles m'avaleraient aussi,
+et qu'une fois dans leur ventre, je branlerais si fort les
+cloches qu'elle finirait par tout rejeter, cloches, clochers,
+église et paroisse. Mais si le bon roi Simonide était de
+mon avis....</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Simonide!</p>
+
+<p>TROISIÈME PÊCHEUR.--Nous purgerions la terre de ces
+frelons qui volent les abeilles.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Comme ces pêcheurs, d'après le marécageux
+sujet de la mer, peignent les erreurs de l'homme
+et de leurs demeures humides ils passent en revue tout
+ce que l'homme approuve et invente.--Paix à vos travaux,
+honnêtes pêcheurs.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Honnête!... bonhomme, qu'est-ce
+que cela?--Si c'est un jour qui vous convienne, effacez-le
+du calendrier, et personne ne le cherchera.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Non, voyez, la mer a jeté sur votre côte....</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Quelle folle d'ivrogne est la mer, de
+te jeter sur notre chemin!</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Un homme que les flots et les vents, dans
+ce vaste jeu de paume, ont pris pour balle, vous supplie
+d'avoir pitié de lui; il vous supplie, lui qui n'est pas habitué
+à demander.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Quoi donc, l'ami, ne peux-tu mendier?
+Il y a des gens dans notre Grèce qui gagnent plus
+en mendiant que nous en travaillant.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Sais-tu prendre des poissons?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je n'ai jamais fait ce métier.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Alors tu mourras de faim; car il n'y
+a rien à gagner aujourd'hui, à moins que tu ne le pêches.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--J'ai appris à oublier ce que je fus; mais le
+besoin me force de penser à ce que je suis, un homme
+transi de froid; mes veines sont glacées et n'ont guère
+de vie que ce qui peut suffire à donner assez de chaleur
+à ma langue pour implorer vos secours. Si vous me les
+refusez, comme je suis homme, veuillez me faire ensevelir
+quand je serai mort.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Mourir, dis-tu? que les dieux t'en
+préservent. J'ai un manteau ici, viens t'en revêtir; réchauffe-toi:
+approche. Tu es un beau garçon; viens
+avec nous, tu auras de la viande les dimanches, du poisson
+les jours de jeûne, sans compter les <i>poudings</i> et des
+gâteaux de pomme, et tu seras le bienvenu.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je vous remercie.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Écoute, l'ami, tu disais que tu ne
+pouvais mendier?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je n'ai fait que supplier.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Je me ferai suppliant aussi, et j'esquiverai
+le fouet.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Quoi! tous les mendiants sont-ils fouettés?</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Non pas tous, l'ami; car si tous les
+mendiants étaient fouettés, je ne voudrais pas de meilleure
+place que celle de bedeau; mais notre maître, je
+vais tirer le filet.</p>
+
+<p class="stage1">(Les deux pêcheurs sortent.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Comme cette honnête gaieté convient à
+leurs travaux!</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Holà, monsieur, savez-vous où
+vous êtes?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Pas trop.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Je vais vous le dire: cette ville
+s'appelle Pentapolis, et notre roi est le bon Simonide.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Le bon roi Simonide, avez-vous dit?</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Oui, et il mérite ce nom par son
+règne paisible et son bon gouvernement.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--C'est un heureux roi, puisque son gouvernement
+lui mérite le titre de bon. Sa cour est-elle loin
+de ce rivage?</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Oui-dà, monsieur, à une demi-journée;
+je vous dirai qu'il a une belle fille; c'est demain
+le jour de sa naissance, et il est venu des princes
+et des chevaliers de toutes les parties du monde, afin de
+jouter dans un tournois pour l'amour d'elle.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Si ma fortune égalait mes désirs, je voudrais
+me mettre du nombre.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, il faut que les choses
+soient comme elles peuvent être. Ce qu'un homme ne
+peut obtenir, il peut légitimement le faire pour... l'âme
+de sa femme.</p>
+
+<p class="stage1">(Les deux pêcheurs rentrent en tirant leur filet.)</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--A l'aide, maître, à l'aide, voici un
+poisson qui se débat dans le filet comme le bon droit
+dans un procès. Il y aura de la peine à le tirer.--Ah! au
+diable!--Le voici enfin, et il s'est changé en armure
+rouillée.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Une armure! mes amis, laissez-moi la voir,
+je vous prie. Je te remercie, fortune, après toutes mes
+traverses, de me rendre quelque chose pour me rétablir;
+je te remercie quoique cette armure m'appartienne
+et fasse partie de mon héritage; ce gage me fut donné
+par mon père avec cette stricte recommandation répétée
+à son lit de mort: <i>Regarde cette armure, Périclès, elle m'a
+servi de bouclier contre la mort</i> (il me montrait ce brassard);
+<i>conserve-la parce qu'elle m'a sauvé; dans un danger
+pareil, ce dont les dieux te préservent, elle peut te défendre
+aussi</i>. Je l'ai conservée avec amour jusqu'au moment où
+les vagues cruelles, qui n'épargnent aucun mortel, me
+l'arrachèrent dans leur rage; devenues plus calmes, elles
+me la rendent. Je te remercie; mon naufrage n'est plus
+un malheur, puisque je retrouve le présent de mon père.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Mes bons amis, je vous demande cette armure
+qui fut celle d'un roi, je la reconnais à cette marque.
+Ce roi m'aimait tendrement, et pour l'amour de
+lui je veux posséder ce gage de son souvenir. Je vous
+prie aussi de me conduire à la cour de votre souverain
+où cette armure me permettra de paraître noblement,
+et, si ma fortune s'améliore, je reconnaîtrai votre bienveillance;
+jusqu'alors je suis votre débiteur.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Quoi! voulez-vous combattre pour
+la princesse?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je montrerai mon courage exercé à la
+guerre.</p>
+
+<p>PREMIER PÊCHEUR.--Prends donc cette armure, et que
+les dieux te secondent.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Mais, écoutez-nous, l'ami, c'est
+nous qui avons tiré cet habit du fond de la mer; il est
+certaines indemnités. Si vous prospérez, j'espère que
+vous vous souviendrez de ceux à qui vous le devez.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oui, crois-moi. Maintenant, grâce à vous,
+je suis vêtu d'acier; et, en dépit de la fureur des vagues,
+ce joyau a repris sa place à mon bras. Il me servira à
+me procurer un coursier dont le pas joyeux réjouira
+tous ceux qui le verront. Seulement, mon ami, il me
+manque encore un haut-de-chausse.</p>
+
+<p>SECOND PÊCHEUR.--Nous vous en trouverons; je vous
+donnerai mon meilleur manteau pour vous en faire un,
+et je vous conduirai moi-même à la cour.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Que l'honneur serve de but à ma volonté.
+Je me relèverai aujourd'hui, ou j'accumulerai malheur
+sur malheur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique, ou plate-forme conduisant aux lices. Sur un des
+côtés de la place est un pavillon pour la réception du roi, de
+la princesse, et des seigneurs.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SIMONIDE, THAISA, <i>des seigneurs; suite</i>.</p>
+
+<br>
+<p>SIMONIDE.--Les chevaliers sont-ils prêts à commencer
+le spectacle?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Ils sont prêts, seigneur, et n'attendent
+que votre arrivée pour se présenter.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Allez leur dire que nous sommes prêts, et
+que notre fille, en l'honneur de qui sont célébrées ces
+fêtes, est ici assise comme la fille de la beauté que la
+nature créa pour l'admiration des hommes.</p>
+
+<p class="stage1">(Un seigneur sort.)</p>
+
+<p>THAISA.--Mon père, vous aimez à mettre ma louange
+au-dessus de mon mérite.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Cela doit être; car les princes sont un modèle
+que les dieux font semblable à eux. Comme les bijoux
+perdent leur éclat si on les néglige, de même les
+princes perdent leur fleur si l'on cesse de leur rendre
+hommage. C'est maintenant un honneur qui vous regarde,
+ma fille, d'expliquer les vues de chaque chevalier
+dans sa devise.</p>
+
+<p>THAISA.--C'est ce que je ferai pour conserver mon
+honneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un chevalier. Il passe sur le théâtre, et son écuyer
+offre son écu à la princesse.)</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Quel est ce premier qui se présente?</p>
+
+<p>THAISA.--Un chevalier de Sparte, mon illustre père.
+Et l'emblème qu'il porte sur son bouclier est un noir
+Éthiopien qui regarde le soleil; la devise est: <i>Lux tua
+vita mihi</i>.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Il vous aime bien celui qui tient la vie de
+vous. <span class="stage2">(<i>Un second chevalier passe</i>.)</span> Quel est le second qui
+se présente?</p>
+
+<p>THAISA.--Un prince de Macédoine, mon noble père!
+L'emblème de son bouclier est un chevalier armé, vaincu
+par une dame; la devise est en espagnol: <i>Più per dulçura
+que per fuerça</i>.</p>
+
+<p class="stage1">(Un troisième chevalier passe.)</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Et quel est le troisième?</p>
+
+<p>THAISA.--Le troisième est d'Antioche; son emblème
+est une guirlande de chevalier, avec cette devise: <i>Me
+pompæ provehit apex</i>.</p>
+
+<p class="stage1">(Un quatrième chevalier passe.)</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Quel est le quatrième?</p>
+
+<p>THAISA.--Il porte une torche brûlante renversée, avec
+ces mots: <i>Quod me alit me extinguit</i>.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Ce qui veut dire que la beauté a le pouvoir
+d'enflammer et de faire périr.</p>
+
+<p class="stage1">(Un cinquième chevalier passe.)</p>
+
+<p>THAISA.--Le cinquième a une main entourée de nuages,
+tenant de l'or éprouvé par une pierre de touche. La
+devise dit: <i>Sic spectanda fides</i>.</p>
+
+<p class="stage1">(Un sixième chevalier passe.)</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Et quel est le sixième et dernier, qui t'a
+présenté lui-même son bouclier avec tant de grâce?</p>
+
+<p>THAISA.--Il paraît étranger; mais son emblème est
+une branche flétrie qui n'est verte qu'à l'extrémité, avec
+cette devise: <i>In hac spe vivo</i>.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Charmante devise! Dans l'état de dénûment
+où il est, il espère que par vous sa fortune se relèvera.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Il avait besoin de promettre plus
+qu'on ne doit attendre de son extérieur; car, à son armure
+rouillée, il semble avoir plus l'usage du fouet que
+de la lance.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Il peut bien être un étranger, car
+il vient à un noble tournoi avec un étrange appareil.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.--C'est à dessein qu'il a laissé jusqu'à
+ce jour son armure se rouiller, pour la blanchir
+dans la poussière.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--C'est une folle opinion qui nous fait juger
+l'homme par son extérieur. Mais en voilà assez: les chevaliers
+s'avancent; plaçons-nous dans les galeries.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sortent.--Acclamations; cris répétés de: <i>Vive le pauvre
+chevalier!)</i></p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Salle d'apparat.--Banquet préparé.</p>
+
+<p class="stage1">SIMONIDE <i>entre avec</i> THAISA, <i>les</i> SEIGNEURS,
+<i>les</i> CHEVALIERS <i>et suite</i>.</p>
+
+<br>
+<p>SIMONIDE.--Chevaliers! vous dire que vous êtes les
+bienvenus, ce serait superflu; exposer tout votre mérite
+aux yeux comme le titre d'un livre, ce serait impossible,
+car vos exploits rempliraient un volume, et la valeur se
+loue elle-même dans ses hauts faits. Apportez ici de la
+gaieté, car la gaieté convient à un festin. Vous êtes mes
+hôtes.</p>
+
+<p>THAISA.--Mais vous, mon chevalier et mon hôte, je
+vous remets ce laurier de victoire, et vous couronne roi
+de ce jour de bonheur.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Princesse, je dois plus à la fortune qu'à
+mon mérite.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Dites comme vous voudrez; la journée est
+à vous, et j'espère qu'il n'est personne ici qui en soit
+envieux. En formant des artistes, l'art veut qu'il y en
+ait de bons, mais que d'autres les surpassent tous; vous
+êtes son élève favori. Venez, reine de la fête (car, ma
+fille, vous l'êtes): prenez votre place; et que le reste
+des convives soient placés, selon leur mérite, par le maréchal.</p>
+
+<p>LES CHEVALIERS.--Le bon Simonide nous fait beaucoup
+d'honneur.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Votre présence nous réjouit: nous aimons
+l'honneur, car celui qui hait l'honneur hait les dieux.</p>
+
+<p>LE MARÉCHAL.--Seigneur, voici votre place.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Une autre me conviendrait mieux.</p>
+
+<p>PREMIER CHEVALIER.--Cédez, seigneur; car nous ne savons
+ni dans nos coeurs, ni par nos regards envier les
+grands ni mépriser les petits.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Vous êtes de courtois chevaliers.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Asseyez-vous, asseyez-vous, seigneur,
+asseyez-vous.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Par Jupiter, dieu des pensées, je m'étonne
+que je ne puisse pas manger un morceau sans penser à
+elle!</p>
+
+<p>THAISA.--Par Junon, reine du mariage, tout ce que je
+mange est sans goût; je ne désire que lui pour me nourrir.
+Certainement, c'est un brave chevalier!</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Ce n'est qu'un chevalier campagnard: il
+n'a pas plus fait que les autres; brisé une lance ou deux.--Oubliez
+cela.</p>
+
+<p>THAISA.--Pour moi, c'est un diamant à côté d'un morceau
+de cristal.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Ce roi est pour moi comme le portrait de
+mon père, et me rappelle sa gloire. Si des princes s'étaient
+assis autour de son trône comme des étoiles, il en
+eût été respecté comme le soleil: nul ne le voyait sans
+soumettre sa couronne à la suprématie de son astre;
+tandis qu'aujourd'hui son fils est un ver luisant dans la
+nuit, et qui n'aurait plus de lumière dans le jour. Je vois
+bien que le temps est le roi des hommes; il est leur père
+et leur tombeau, et ne leur donne que ce qu'il veut, non
+ce qu'ils demandent.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Quoi donc! vous êtes contents, chevaliers?</p>
+
+<p>PREMIER CHEVALIER.--Pourrait-on être autrement en
+votre présence royale?</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Allons, avec une coupe remplie jusqu'au
+bord (vous qui aimez, il faut boire à votre maîtresse),
+nous vous portons cette santé.</p>
+
+<p>LES CHEVALIERS.--Nous remercions Votre Altesse.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Arrêtez un instant; ce chevalier, il me
+semble, est là tout mélancolique, comme si la fête que
+nous donnons à notre cour était au-dessous de son mérite.
+Ne le remarquez-vous pas, Thaïsa?</p>
+
+<p>THAISA.--Qu'est-ce que cela me fait, mon père?</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Écoutez, ma fille, les princes doivent imiter
+les dieux qui donnent généreusement à tous ceux qui
+viennent les honorer. Les princes qui s'y refusent ressemblent
+à des cousins qui bourdonnent avec bruit, et
+dont la petitesse étonne quand on les a tués. Ainsi donc,
+pour égayer sa rêverie, vidons cette coupe à sa santé.</p>
+
+<p>THAISA.--Hélas! mon père, il ne convient pas d'être si
+hardie avec un chevalier étranger. Il pourrait s'offenser
+de mes avances, car les hommes prennent les dons des
+femmes pour des preuves d'impudence.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Quoi donc! faites ce que je dis, ou vous me
+mettrez en courroux.</p>
+
+<p>THAISA, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--J'atteste les dieux qu'il ne pouvait
+m'ordonner rien de plus agréable.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Et ajoutez que nous désirons savoir d'où il
+est, son nom et son lignage.</p>
+
+<p>THAISA.--Seigneur, le roi mon père a porté votre santé.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je le remercie.</p>
+
+<p>THAISA.--En désirant que ce qu'il a bu fût autant de
+sang ajouté au vôtre.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je vous remercie, lui et vous, et vous réponds
+cordialement.</p>
+
+<p>THAISA.--Mon père désire savoir de vous d'où vous
+êtes, votre nom et votre lignage.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je suis un chevalier de Tyr, mon nom est
+Périclès, mon éducation a été celle des arts et des
+armes: en courant le monde pour y chercher des aventures,
+j'ai perdu dans les flots mes vaisseaux et mes
+soldats, et c'est le naufrage qui m'a jeté sur cette côte.</p>
+
+<p>THAISA.--Il vous rend grâces; il s'appelle Périclès, chevalier
+de Tyr, qui en courant les aventures a perdu ses
+vaisseaux et ses soldats, et a été jeté sur cette côte par
+le naufrage.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Maintenant, au nom des dieux, je plains
+son infortune et veux le distraire de sa mélancolie. Venez,
+chevalier, nous donnons trop de temps à de vains
+plaisirs quand d'autres fêtes nous attendent. Armé
+comme vous êtes, vous pouvez figurer dans une danse
+guerrière. Je n'admets point d'excuse; ne dites pas que
+cette bruyante musique étourdit les dames, elles aiment
+les hommes en armes autant que leurs lits. (<i>Les chevaliers
+dansent</i>.) L'exécution a répondu à mon attente.
+Venez, chevalier, voici une dame qui veut avoir son
+tour; j'ai entendu dire que vous autres chevaliers de
+Tyr vous excellez à faire sauter les dames, et que vous
+dansez plus en mesure que personne.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oui, seigneur, pour ceux qui veulent bien
+s'en contenter.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Vous parlez comme si vous désiriez un refus.
+(<i>Les chevaliers et les dames dansent</i>.) Cessez, cessez, je
+vous remercie, chevaliers; tous ont bien dansé, mais
+vous (<i>à Périclès</i>) le mieux de tous. Pages, prenez des
+flambeaux pour conduire ces chevaliers à leurs appartements.
+Quant au vôtre, seigneur, nous avons voulu
+qu'il fût tout près du nôtre.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je suis aux ordres de Votre Majesté.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Princes, il est trop tard pour parler d'amour,
+car je sais que c'est le but auquel vous visez. Que
+chacun aille goûter le repos; demain chacun fera de
+son mieux pour plaire.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Tyr.--Appartement dans le palais du gouverneur.</p>
+
+<p class="stage1">HÉLICANUS <i>entre avec</i> ESCANÈS.</p>
+
+<br>
+<p>HÉLICANUS.--Non, non, mon cher Escanès, apprends
+cela de moi.--Antiochus fut coupable d'inceste; voilà
+pourquoi les dieux puissants se sont enfin lassés de tenir
+en réserve la vengeance due à son crime atroce. Au milieu
+même de sa gloire, lorsque dans l'orgueil de son
+pouvoir il était assis avec sa fille sur un char d'une inestimable
+valeur, un feu du ciel descendit et flétrit leurs
+corps jusqu'à les rendre des objets de dégoût. Ils répandaient
+une odeur si infecte qu'aucun de ceux qui les
+adoraient avant leur chute n'oseraient leur donner la
+sépulture.</p>
+
+<p>ESCANÈS.--Voilà qui est étrange.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Et juste cependant: le roi était grand,
+mais sa grandeur ne pouvait être un bouclier contre le
+trait céleste, le crime devait avoir sa récompense.</p>
+
+<p>ESCANÈS.--Cela est vrai.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent trois seigneurs.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Voyez, il n'y a pas un seul homme
+pour lequel, dans les conférences particulières ou dans
+le conseil, il ait les mêmes égards que pour lui.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--Nous saurons enfin nous plaindre.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.--Maudit soit celui qui ne nous
+secondera pas.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Suivez-moi donc: seigneur Hélicanus,
+un mot.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Moi?--Soyez donc les bienvenus. Salut,
+seigneurs.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Sachez que nos griefs sont au
+comble et vont enfin déborder.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Vos griefs! quels sont-ils? N'outragez pas
+le prince que vous aimez.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Ne vous manquez donc pas à
+vous-même, noble Hélicanus: si le prince vit, faites-le-nous
+saluer, ou dites-nous quelle contrée jouit du
+bonheur de sa présence; s'il est dans ce monde, nous le
+chercherons, s'il est dans le tombeau, nous l'y trouverons.
+Nous voulons savoir s'il vit encore pour nous gouverner;
+ou, s'il est mort, nous voulons le pleurer et procéder
+à une élection libre.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.--C'est sa mort qui nous semble
+presque certaine. Comme ce royaume sans son chef, tel
+qu'un noble édifice sans toiture, tomberait bientôt en
+ruine, c'est à vous comme au plus habile et au plus digne
+que nous nous soumettons.--Soyez notre souverain.</p>
+
+<p>TOUS.--Vive le noble Hélicanus!</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Soyez fidèles à la cause de l'honneur;
+épargnez-moi vos suffrages, si vous aimez le prince Périclès.
+Si je me rends à vos désirs, je me jette dans la
+mer, où il y a des heures de tourmente pour une minute
+de calme. Laissez-moi donc vous supplier de différer
+votre choix pendant un an encore en l'absence du roi.
+Si, ce terme expiré, il ne revient pas, je supporterai avec
+patience le joug que vous m'offrez. Si je ne puis vous
+amener à cette complaisance, allez, en nobles chevaliers
+et en fidèles sujets, chercher votre prince et les aventures:
+si vous le trouvez et le faites revenir, vous serez
+comme des diamants autour de sa couronne.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.--Il n'y a qu'un fou qui ne cède pas
+à la sagesse; et puisque le seigneur Hélicanus nous le
+conseille, nous allons commencer nos voyages.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Vous nous aimez alors, et nous vous serrons
+la main. Quand les grands agissent ainsi de concert,
+un royaume reste debout.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Pentapolis.--Appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> SIMONIDE <i>lisant une lettre; les</i> CHEVALIERS
+<i>viennent à sa rencontre</i>.</p>
+
+<br>
+<p>PREMIER CHEVALIER.--Salut au bon Simonide!</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Chevaliers, ma fille me charge de vous
+dire qu'elle ne veut pas avant un an d'ici entrer dans
+l'état du mariage: ses motifs ne sont connus que d'elle,
+et je n'ai pu les pénétrer.</p>
+
+<p>PREMIER CHEVALIER.--Ne pouvons-nous avoir accès auprès
+d'elle, seigneur?</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Non, ma foi! Elle s'est si bien renfermée
+dans sa chambre qu'on ne peut y entrer; elle veut
+porter pendant un an encore la livrée de Diane: elle l'a
+juré par l'astre de Cynthie et sur son honneur virginal.</p>
+
+<p>SECOND CHEVALIER.--C'est avec regret que nous prenons
+congé de vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Les voilà bien congédiés: maintenant
+voyons la lettre de ma fille. Elle me dit qu'elle veut
+épouser le chevalier étranger, ou ne jamais revoir le
+jour ni la lumière. Madame, fort bien; votre choix est
+d'accord avec le mien: j'en suis charmé. Comme elle
+fait la décidée avant de savoir si j'approuve ou non!
+Allons, je l'approuve; et je n'admettrai pas plus de retard.
+Doucement, le voici; il me faut dissimuler.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Périclès.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Mille prospérités au bon Simonide!</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Recevez le même souhait; je vous remercie
+de votre musique d'hier soir: je vous proteste que
+jamais mes oreilles ne furent ravies par une mélodie
+aussi douce.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je dois ces éloges à l'amitié de Votre Altesse
+et non à mon mérite.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Seigneur, vous êtes le maître de la musique.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Le dernier de tous ses écoliers, mon bon
+seigneur.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Permettez-moi une question.--Que pensez-vous,
+seigneur, de ma fille?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Que c'est une princesse vertueuse.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--N'est-elle pas belle aussi?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Comme un beau jour d'été, merveilleusement
+belle.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Ma fille, seigneur, pense de vous avantageusement;
+au point qu'il faut que vous soyez son
+maître: elle veut être votre écolière, je vous en avertis.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je suis indigne d'être son maître.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Elle ne pense pas de même: parcourez cet
+écrit.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Qu'est-ce que ceci? Elle aime, dit cette
+lettre, le chevalier de Tyr. (<i>A part</i>.) C'est une ruse du
+roi pour me faire mourir. O généreux seigneur, ne cherchez
+point à tendre un piège à un malheureux étranger
+qui ne prétendit jamais à l'amour de votre fille, et se
+contente de l'honorer.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Tu as ensorcelé ma fille, et tu es un lâche.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Non, de par les dieux! Seigneur, jamais je
+n'eus une pensée capable de vous faire outrage; je n'ai
+rien fait pour mériter son amour ou votre déplaisir.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Traître, tu mens.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Traître!</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Oui, traître.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--A tout autre qu'au roi, je répondrais qu'il
+en a menti par la gorge.</p>
+
+<p>SIMONIDE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--J'atteste les dieux que j'applaudis à
+son courage.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Mes actions sont aussi nobles que mes
+pensées qui n'eurent jamais rien de bas. Je suis venu
+dans votre cour pour la cause de l'honneur, et non pour
+y être un rebelle; et quiconque dira le contraire, je lui
+ferai voir par cette épée qu'il est l'ennemi de l'honneur.</p>
+
+<p>SIMONIDE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.--Non!--Voici ma fille qui portera
+témoignage.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Thaïsa.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Vous qui êtes aussi vertueuse que belle,
+dites à votre père couronné si jamais ma langue a sollicité
+ou si ma main a rien écrit qui sentit l'amour.</p>
+
+<p>THAISA.--Quand vous l'auriez fait, seigneur, qui s'offenserait
+de ce qui me rendrait heureuse?</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Ah! madame, vous êtes si décidée? J'en
+suis charmé <span class="stage2">(<i>à part</i>)</span>. Je vous dompterai.--Voulez-vous
+sans mon consentement aimer un étranger? <span class="stage2">(<i>à part</i>)</span>.
+Qui, ma foi, est peut-être mon égal par le sang.--Écoutez-moi
+bien, madame, préparez-vous à m'obéir; et
+vous, seigneur, écoutez aussi.... Ou soyez-moi soumis,
+ou je vous.... marie. Allons, venez, vos mains et vos
+actes doivent sceller ce pacte: c'est en les réunissant
+que je détruis vos espérances; et, pour votre plus grand
+malheur, Dieu vous comble de ses joies.--Quoi, vous
+êtes contente?</p>
+
+<p>THAISA, <span class="stage2"><i>à Périclès</i></span>.--Oui, si vous m'aimez, seigneur.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Autant que ma vie aime le sang qui l'entretient.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Quoi, vous voilà d'accord?</p>
+
+<p>TOUS DEUX.--Oui, s'il plaît à Votre Majesté.</p>
+
+<p>SIMONIDE.--Cela me plaît si fort que je veux vous marier;
+allez donc le plus tôt possible vous mettre au lit.</p>
+
+<p>FIN DU SECOND ACTE.</p>
+
+<br><br>
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p>
+<br>
+
+<p>GOWER.--Maintenant le sommeil a terminé la fête. On
+n'entend plus dans le palais que des ronflements, rendus
+plus bruyants par un estomac surchargé des mets
+de ce pompeux repas de noces. Le chat, avec ses yeux
+de charbon ardent, se tapit près du trou de la souris, et
+les grillons qu'égaye la sécheresse chantent sous le manteau
+de la cheminée. L'hymen a conduit la fiancée au
+lit, où, par la perte de sa virginité, un enfant est jeté
+dans le moule. Soyez attentifs; et le temps, si rapidement
+écoulé, s'agrandira, grâce à votre riche et capricieuse
+imagination; ce qui va vous être offert en spectacle
+muet sera expliqué par mes paroles.--<span class="stage2">(<i>Pantomime.--Périclès
+entre par une porte avec Simonide, et sa suite. Un
+messager les aborde, s'agenouille, et donne une lettre à
+Périclès. Périclès la montre à Simonide. Les seigneurs fléchissent
+le genou devant le prince de Tyr. Entrent Thaïsa,
+enceinte, et Lychorida. Simonide communique la lettre à sa
+fille. Elle se réjouit. Thaïsa et Périclès prennent congé de
+Simonide et partent; Simonide et les autres se retirent</i>.)</span></p>
+
+<p>On a soigneusement cherché Périclès à travers les
+pays les plus terribles et les plus sombres, aux quatre
+coins opposés du monde; on l'a cherché avec soin
+et diligence, à cheval, sur des navires, et sans épargner
+aucuns frais. Enfin la renommée répond à ces
+puissantes recherches. De Tyr à la cour de Simonide on
+apporte des lettres dont voici la teneur:</p>
+
+<p>«Antiochus et sa fille sont morts. Les seigneurs ont
+voulu placer la couronne sur la tête d'Hélicanus;
+mais il l'a refusée, se hâtant de leur dire, pour apaiser
+le tumulte, que, si le roi Périclès ne revient pas dans
+douze mois, il se rendra alors à leurs voeux.»</p>
+
+<p>Cette nouvelle, apportée à Pentapolis, y a ravi toute
+la contrée; chacun applaudit et s'écrie: Notre jeune
+prince naîtra roi. Qui eût rêvé, qui eût deviné une semblable
+chose? Bref il faut qu'il parte pour Tyr. Son
+épouse, enceinte, désire partir. (Qui s'y opposerait?)
+Nous abrégeons le récit des pleurs et des regrets. Elle
+prend avec elle Lychorida, sa nourrice, et s'embarque.
+Le vaisseau se balance sur le sein de Neptune: la quille
+de leur vaisseau a fendu la moitié des ondes; mais nouveau
+caprice de la fortune: le nord envoie une telle
+tempête, que, semblable à un cygne qui plonge pour se
+sauver, le pauvre navire est la proie de sa furie. La dame
+pousse des cris, et se voit près d'accoucher d'effroi. Vous
+allez voir la suite de cet orage, dont je ne ferai pas le
+récit, ne pouvant pas espérer de m'en acquitter dignement.
+Représentez-vous par l'imagination le vaisseau
+sur lequel le prince, ballotté par les flots, est supposé
+parler.</p>
+
+<p class="stage1">(Gower sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>sur un vaisseau en mer</i>.</p>
+
+<br>
+<p>PÉRICLÈS.--O toi, dieu de ce vaste abîme, gourmande
+ces vagues qui lavent le ciel et la terre; et toi, qui gouvernes
+les vents, enferme-les dans leur prison d'airain,
+après les avoir fait sortir de l'abîme! Apaise ces tonnerres
+terribles et assourdissants! Éteins doucement les
+agiles éclairs de soufre! O Lychorida, comment se trouve
+ma reine? Tempête, vomiras-tu sur nous tout ton venin?
+Le sifflet du matelot est comme un faible murmure à
+l'oreille de la mort qui ne l'entend point. Lychorida,
+Lucina, ô divine patronne, et sage-femme, qui protège
+ceux qui gémissent dans la nuit, abaisse ta divinité sur
+ce navire battu par l'orage, abrège l'angoisse de la reine!
+Eh bien! Lychorida?</p>
+
+<p class="stage1">(Lychorida entre avec un enfant.)</p>
+
+<p>LYCHORIDA.--Voici un être trop jeune pour un tel lieu,
+et qui, s'il était doué déjà de la pensée, mourrait comme
+je me sens près de le faire. Recevez dans vos bras ce
+reste de votre épouse inanimée.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Que dis-tu, Lychorida?</p>
+
+<p>LYCHORIDA.--Patience; seigneur, n'assistez pas l'orage:
+voici tout ce qui vit encore de notre reine.... une petite
+fille;--pour l'amour d'elle, soyez un homme et prenez
+courage.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--O vous, dieux! nous faites-vous aimer vos
+célestes dons pour nous les enlever? Nous du moins,
+ici-bas, nous ne redemandons pas ce que nous donnons,
+et en cela nous l'emportons sur vous.</p>
+
+<p>LYCHORIDA.--Patience, bon prince, même dans ce malheur.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Maintenant que ta vie soit calme! car jamais
+enfant n'eut une naissance plus troublée! Que ta
+destinée soit paisible et douce, car jamais fille de prince
+ne fut accueillie dans ce monde avec plus de sévérité.
+Puisse la suite être heureuse pour toi! tu as une naissance
+aussi bruyante que le feu, l'air, l'eau, la terre et
+le ciel pouvaient te la procurer pour annoncer ta sortie du
+sein qui te conçut; et déjà même tu as plus perdu que
+tu ne gagneras dans la vie.--Que les dieux bienveillants
+jettent sur elle un favorable regard.</p>
+
+<p class="stage1">(Deux matelots entrent.)</p>
+
+<p>PREMIER MATELOT.--Eh bien! avez-vous bon courage?
+Dieu vous conserve!</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--J'ai assez de courage. Je ne crains pas la
+tempête, elle m'a fait le plus grand mal qu'elle pût me
+faire; cependant, pour l'amour de ce pauvre enfant, je
+souhaite que le ciel s'éclaircisse.</p>
+
+<p>PREMIER MATELOT.--Relâche les cordages; allons
+donc.... Souffle et fais tous tes efforts.</p>
+
+<p>SECOND MATELOT.--Mais les vagues sombres vont caresser
+la lune: je ne puis.</p>
+
+<p>PREMIER MATELOT.--Seigneur, la reine doit être jetée à
+la mer. La mer est si haute, le vent si violent qu'il ne
+se calmera que quand nous aurons débarrassé le vaisseau
+des morts.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--C'est une superstition.</p>
+
+<p>PREMIER MATELOT.--Pardonnez-nous, seigneur; c'est
+une chose que nous avons toujours observée sur mer, et
+nous parlons sérieusement; rendez-vous donc, car il
+faut la jeter à la mer sans plus tarder.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Faites ce que vous croirez nécessaire.--Malheureuse
+princesse!</p>
+
+<p>LYCHORIDA.--C'est là qu'elle repose, seigneur.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--O mon amie, tu as eu un terrible accouchement,
+sans lumière, sans feu; les éléments ennemis
+t'ont complètement oubliée, et le temps me manque
+pour te rendre les honneurs de la sépulture; mais à
+peine déposée dans le cercueil, il faut que tu sois précipitée
+dans les flots! Au lieu d'un monument élevé à ta
+cendre et de lampe funéraire, l'énorme baleine et les
+vagues mugissantes recouvriront ton corps au milieu
+des coquillages. Lychorida, dis à Nestor de m'apporter
+des épices, de l'encre et du papier, ma cassette et mes
+bijoux. Dis à Méandre de m'apporter le coffre de satin.
+Couche l'enfant: va vite, pendant que je dis à Thaïsa
+un adieu religieux: hâte-toi, femme.</p>
+
+<p class="stage1"> (Lychorida sort.)</p>
+
+<p>SECOND MATELOT.--Seigneur, nous avons sous les écoutilles
+une caisse déjà enduite de bitume.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je te rends grâces, matelot.--Quelle est
+cette côte?</p>
+
+<p>SECOND MATELOT.--Nous sommes près de Tharse.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Dirigeons-y notre proue avant de continuer
+notre route vers Tyr. Quand pourrons-nous y
+aborder?</p>
+
+<p>SECOND MATELOT.--Au point du jour, si le vent cesse.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oh! voguons vers Tharse. Je visiterai Cléon,
+car l'enfant ne vivrait pas jusqu'à Tyr: je le confierai
+à une bonne nourrice. Va naviguer, bon matelot; je vais
+apporter le corps. (Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉRIMON <i>avec </i>UN VALET<i> et quelques personnes
+qui ont fait naufrage</i>.</p>
+
+<br>
+<p>CÉRIMON.--Holà! Philémon.</p>
+
+<p class="stage1">(Philémon entre.)</p>
+
+<p>PHILÉMON.--Est-ce mon maître qui appelle?</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Allume du feu et prépare à manger pour
+ces pauvres gens. La tempête a été forte cette nuit?</p>
+
+<p>LE VALET.--J'ai vu plus d'une tempête, et jamais une
+semblable à celle de cette nuit.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Votre maître sera mort avant votre retour:
+il n'est rien qui puisse le sauver. <span class="stage2">(<i>A Philémon</i>.)</span>--Portez
+ceci à l'apothicaire, et vous me direz l'effet que
+le remède produira.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Philémon, le valet et les naufragés.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent deux Éphésiens.)</p>
+
+<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Bonjour, seigneur Cérimon.</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Bonjour à Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Pourquoi, seigneurs, vous êtes-vous levés
+si matin?</p>
+
+<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Nos maisons, situées près de la
+mer, ont été ébranlées comme par un tremblement de
+terre: les plus fortes poutres semblaient près d'être brisées,
+et le toit de s'écrouler. C'est la surprise et la peur
+qui m'ont fait déserter le logis.</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Voilà ce qui cause de si bon matin
+notre visite importune; ce n'est point un motif d'économie
+domestique.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Oh! vous parlez bien.</p>
+
+<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Je m'étonne que Votre Seigneurie,
+ayant autour d'elle un si riche attirail, s'arrache de si
+bonne heure aux douces faveurs du repos. Il est étrange
+que la nature se livre à une peine à laquelle elle n'est
+pas forcée.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--J'ai toujours pensé que la vertu et le savoir
+étaient des dons plus précieux que la noblesse et la richesse.
+Des héritiers insouciants peuvent flétrir et dissiper
+ces deux derniers; mais les autres sont suivis par
+l'immortalité qui fait un dieu de l'homme. Vous savez
+que j'ai toujours étudié la médecine, dont l'art secret,
+fruit de la lecture et de la pratique, m'a fait connaître
+les sucs salutaires que contiennent les végétaux, les
+métaux et les minéraux. Je puis expliquer les maux que
+la nature cause, et je sais les moyens de les guérir: ce
+qui me rend plus heureux que la poursuite des honneurs
+incertains, ou le souci d'enfermer mes trésors
+dans des sacs de soie pour le plaisir du <i>fou</i> et de la <i>mort</i>.</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Votre Seigneurie a répandu ses
+bienfaits dans Éphèse, où mille citoyens s'appellent vos
+créatures, rendues par vous à la santé;--non-seulement
+votre science, vos travaux, mais encore votre bourse
+toujours ouverte, ont procuré au seigneur Cérimon une
+renommée que jamais le temps....</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent deux valets avec une caisse.)</p>
+
+<p>LE VALET.--Déposez ici.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>LE VALET.--La mer vient de jeter sur la côte ce coffre,
+qui provient de quelque naufrage.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Déposez-le là, que nous l'examinions.</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Cela ressemble à un cercueil, seigneur.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Quoi que ce soit, le poids est des plus
+lourds: ouvrez cette caisse. L'estomac de la mer est
+surchargé d'or: la fortune a eu raison de le faire vomir
+ici.</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Vous avez deviné, seigneur.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Comme elle est goudronnée partout! Est-ce
+la mer qui l'a jetée sur le rivage?</p>
+
+<p>LE VALET.--Je n'ai jamais vu de vague aussi forte que
+celle qui l'a apportée.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Allons, ouvre-la.--Doucement, doucement;
+quel parfum délicieux!</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--C'est un baume exquis.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Jamais je n'ai senti un plus doux parfum.--Allons,
+dépêchons.--O Dieu tout-puissant!--Que vois-je?
+un cadavre!</p>
+
+<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Chose étrange!</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Il est enveloppé d'un riche linceul et de
+sacs pleins de parfums. Un écrit! Apollon, rends-moi
+habile à lire.</p>
+
+<p class="stage1">(Il déroule un écrit et lit.)</p>
+
+<p>«Je donne à connaître, si jamais ce cercueil touche à
+terre, qu'il contient une reine plus précieuse que tout
+l'or du monde, et quelle a été perdue par moi, roi
+Périclès. Que celui qui la trouvera, lui donne la
+sépulture! Elle fut la fille d'un roi: les dieux récompenseront
+sa charité: ce trésor lui appartient.»</p>
+
+<p>Si tu vis, Périclès, ton coeur est déchiré de douleur.--Ce
+cercueil a été fait cette nuit.</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--Probablement, seigneur.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--C'est sûrement cette nuit; car, voyez cet
+air de fraîcheur.--Ils ont été des barbares, ceux qui ont
+jeté cette femme à la mer! Allumez du feu; apportez ici
+toutes les boîtes de mon cabinet. La mort peut usurper
+l'empire de la nature pendant quelques heures, et le feu
+de la vie rallumer encore les sens assoupis. J'ai entendu
+parler d'un Égyptien qui passa pour mort pendant neuf
+heures, et qui, à force de soins, revint à la vie. <span class="stage2">(<i>Un valet
+entre avec des boîtes, du linge et du feu</i>.)</span> Très-bien: du
+feu et du linge.--Je vous prie, faites entendre un air de
+musique, quelque rudes que soient vos instruments.--Ah!
+tu remues, corps insensible!--Ici la musique.--Je
+vous prie, encore un air.--Seigneurs, cette reine est
+vivante.--La nature se réveille.--Une douce chaleur
+s'en exhale: il n'y a pas plus de cinq heures qu'elle est
+dans cet état. Voyez comme la fleur de la vie s'épanouit
+de nouveau en elle!</p>
+
+<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Le ciel, seigneur, vous a choisi
+pour nous étonner par ses prodiges: votre réputation
+est éternelle.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Elle vit: voyez; ses paupières, qui couvraient
+ces célestes bijoux perdus par Périclès, commencent
+à écarter leurs franges d'or. Ces diamants si purs
+vont doubler la richesse du monde. O vis et arrache-nous
+des larmes par ton histoire, belle créature!</p>
+
+<p class="stage1">(Thaïsa fait un mouvement.)</p>
+
+<p>THAISA.--O divine Diane, où suis-je, où est mon
+époux?--Quel est le lieu que je vois?</p>
+
+<p>SECOND ÉPHÉSIEN.--N'est-ce pas étrange?</p>
+
+<p>PREMIER ÉPHÉSIEN.--Merveilleux!</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Paix, mes chers amis: aidez-moi, portons-la
+dans la chambre voisine. Préparez du linge.--Donnons-lui
+tous nos soins, une rechute serait mortelle.
+Venez, venez, et qu'Esculape nous guide.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent emportant Thaïsa.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.</p>
+
+<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>entre avec</i> CLÉON, DIONYSA, LYCHORIDA
+ET MARINA.</p>
+
+<br>
+<p>PÉRICLÈS.--Respectable Cléon, je suis forcé de partir,
+l'année est expirée et Tyr ne jouit plus que d'une paix
+douteuse; recevez, vous et votre épouse, toute la reconnaissance
+dont est rempli mon coeur: que les dieux se
+chargent du reste.</p>
+
+<p>CLÉON.--Les traits de la fortune qui vous frappent
+mortellement se font aussi sentir à nous.</p>
+
+<p>DIONYSA.--O votre pauvre princesse! pourquoi les destins
+n'ont-ils pas permis que vous l'ameniez ici pour
+charmer ma vue?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Nous ne pouvons qu'obéir aux puissances
+du ciel. Quand je gémirais et que je rugirais comme la
+mer qui la recèle dans son sein, Thaïsa n'en serait pas
+moins privée de la vie. Ma petite Marina! (je lui ai donné
+ce nom parce qu'elle est née sur les flots): je la recommande
+à vos soins et je vous la laisse comme la fille de
+votre bienveillante amitié, pour qu'elle reçoive une éducation
+royale et digne de sa naissance.</p>
+
+<p>CLÉON.--Ne craignez rien, seigneur, nous nous souviendrons
+pour votre fille du prince généreux qui nous
+a nourris de son blé, et les prières du peuple reconnaissant
+imploreront le ciel pour son libérateur. Si je me
+rendais coupable d'une ingrate négligence, tous mes
+sujets me forceraient à remplir mon devoir; mais, si
+mon zèle a besoin d'être excité, que les dieux vous vengent
+sur moi et les miens jusqu'à la dernière génération.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je vous crois, votre honneur et votre vertu
+sont pour moi un gage plus sûr que vos serments. Jusqu'à
+ce que ma fille soit mariée, madame, j'en jure par
+Diane, que nous honorons tous, ma chevelure sera respectée
+des ciseaux. Je prends congé de vous; rendez-moi
+heureux par les soins accordés à ma fille.</p>
+
+<p>DIONYSA.--J'ai aussi une fille; elle ne me sera pas plus
+chère que la vôtre.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Madame, je vous remercie et je prierai
+pour vous.</p>
+
+<p>CLÉON.--Nous vous escorterons jusque sur le rivage,
+où nous vous abandonnerons au mystérieux Neptune et
+aux vents les plus favorables.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--J'accepte votre offre. Venez, chère reine.--Point
+de larmes, Lychorida, point de larmes: pensez
+à votre jeune maîtresse dont vous allez désormais dépendre.--Allons,
+seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Éphèse.--Appartement dans la maison de Cérimon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉRIMON ET THAISA.</p>
+
+<br>
+<p>CÉRIMON.--Madame, cette lettre et ces bijoux étaient
+avec vous dans le cercueil: les voici. Connaissez-vous
+l'écriture?</p>
+
+<p>THAISA.--C'est celle de mon époux. Je me rappelle fort
+bien encore m'être embarquée au moment de devenir
+mère; mais ai-je été délivrée ou non? par les dieux immortels!
+je l'ignore. Hélas! puisque je ne reverrai plus
+mon époux, le roi Périclès, je veux prendre des vêtements
+de vestale et renoncer à toute félicité.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Madame, si c'est là votre intention, le
+temple de Diane n'est pas loin; vous pourrez y passer
+le reste de vos jours; et, si vous voulez, une nièce à moi
+vous y accompagnera.</p>
+
+<p>THAISA.--Je ne puis que vous rendre grâces, voilà tout.
+Ma reconnaissance est grande, quoiqu'elle puisse peu
+de chose.</p>
+
+<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p>
+
+<br>
+<p>GOWER.--Figurez-vous Périclès arrivé à Tyr et accueilli
+selon ses désirs; laissez à Éphèse sa malheureuse
+épouse qui s'y consacre au culte de Diane. Maintenant
+occupez-vous de Marina que notre scène rapide doit
+trouver à Tharse élevée par Cléon qui lui fait enseigner
+la musique et les lettres, et acquérant tant de
+grâces qu'elle attire sur elle l'admiration et la tendresse
+générale. Mais, hélas! le monstre de l'envie,
+qui est souvent la mort du mérite, cherche à abréger
+la vie de Marina par le poignard de la trahison.
+Telle est la fille de Cléon déjà mûre pour le mariage.
+Cette fille se nomme Philoten; et l'on assure dans
+notre histoire qu'elle voulait toujours être avec Marina,
+soit quand elle formait des tissus de soie avec
+ses doigts délicats, minces et blancs comme le lait, soit
+quand avec une aiguille elle piquait la mousseline que
+ces blessures rendaient plus solides, soit quand elle
+chantait en s'accompagnant de son luth et rendait muet
+l'oiseau qui fait résonner la nuit de ses accents plaintifs,
+ou quand elle offrait son hommage à Diane, sa divinité:
+toujours Philoten rivalisait d'adresse avec la parfaite
+Marina. C'est comme si le corbeau prétendait le disputer
+en blancheur à la colombe de Paphos. Marina reçoit
+tous les éloges, non comme un don, mais comme une
+dette. Les grâces de Philoten sont tellement éclipsées,
+que l'épouse de Cléon, inspirée par une insigne jalousie,
+suscite un meurtrier contre la vertueuse Marina, afin
+que sa fille reste sans égale après ce meurtre; la mort
+de Lychorida, notre nourrice, favorise ses pensées; et
+la maudite Dionysa a déjà l'instrument de colère prêt à
+frapper. Je recommande à votre attention cet événement
+qui se prépare. Je transporte seulement le temps et ses
+ailes sur le pied boiteux de mon poëme. Je ne pourrais
+y parvenir si vos pensées ne voyagent avec moi.--Dionysa
+va paraître avec Léonin, un meurtrier.</p>
+
+<p class="stage1">(Gower sort.)</p>
+
+
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Tharse.--Plaine près du rivage de la mer.</p>
+
+<p class="stage1">DIONYSA <i>entre avec</i> LÉONIN.</p>
+
+<br>
+<p>DIONYSA.--Souviens-toi de ton serment, tu as juré de
+l'exécuter; ce n'est qu'un coup qui ne sera jamais connu.
+Tu ne pourrais rien faire dans ce monde en aussi peu
+de temps, qui te rapportât davantage. Que la conscience,
+qui n'est qu'une froide conseillère, n'allume pas
+la sympathie dans ton coeur trop scrupuleux; que la
+pitié, que les femmes même ont abjurée, ne t'attendrisse
+pas; sois un soldat résolu dans ton dessein.</p>
+
+<p>LÉONIN.--Je te tiendrai parole; mais c'est une céleste
+créature.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Elle n'en est que plus propre à être admise
+chez les dieux; la voici qui vient pleurant la mort de sa
+nourrice; es-tu résolu?</p>
+
+<p>LÉONIN.--Je le suis.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marina avec une corbeille de fleurs.)</p>
+
+<p>MARINA.--Non, non: je déroberai les fleurs de la terre
+pour les semer sur le gazon qui te recouvre; les genêts,
+les bluets, les violettes purpurines et les soucis seront
+suspendus en guirlandes, tant que durera l'été. Hélas!
+pauvre fille que je suis, née dans une tempête où mourut
+ma mère, le monde est pour moi comme une tempête
+continuelle, m'éloignant de mes amis.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Quoi donc, Marina! pourquoi êtes-vous
+seule? Comment se fait-il que ma fille ne soit pas avec
+vous? Ne vous consumez pas dans la tristesse, vous avez
+en moi une autre nourrice. Seigneur! combien votre
+visage est changé par ce malheur. Venez, venez, donnez-moi
+votre guirlande de fleurs avant que la mer la
+flétrisse; promenez-vous avec Léonin; l'air est vif ici
+et aiguise l'appétit. Venez, Léonin, prenez Marina par
+le bras et promenez-vous avec elle.</p>
+
+<p>MARINA.--Non, je vous en prie, je ne veux point vous
+priver de votre serviteur.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Venez, venez, j'aime le roi votre père et vous,
+comme si je n'étais pas une étrangère pour vous. Nous
+l'attendons tous les jours ici. Quand il viendra, il trouvera
+flétrie celle que la renommée vante comme un
+chef-d'oeuvre; il regrettera un si long voyage, et il nous
+blâmera, mon époux et moi, d'avoir négligé sa fille.
+Allez, je vous prie, vous promener et soyez moins triste.
+Conservez ce teint charmant qui a désolé tant de coeurs
+de tous les âges. Ne vous inquiétez pas de moi, je retourne
+seule au palais.</p>
+
+<p>MARINA.--Eh bien! j'irai, mais je ne m'en soucie guère.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Venez, venez, je sais que cela vous sera salutaire:
+promenez-vous une demi-heure au moins.--Léonin,
+souviens-toi de ce que j'ai dit.</p>
+
+<p>LÉONIN.--Je vous le promets, madame.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Je vous laisse pour un moment, ma chère
+Marina: promenez-vous doucement, ne vous échauffez
+pas le sang. Je dois avoir soin de vous.</p>
+
+<p>MARINA.--Je vous remercie; ma chère dame.--<span class="stage2"><i>(Dionysa
+sort.)</i></span> Est-ce le vent d'ouest qui souffle?</p>
+
+<p>LÉONIN.--C'est le sud-ouest.</p>
+
+<p>MARINA.--Quand je naquis, le vent était au nord.</p>
+
+<p>LÉONIN.--Était-ce le nord?</p>
+
+<p>MARINA.--Mon père, comme disait ma nourrice, ne
+montrait aucune crainte, mais il criait: Bons matelots!
+et déchirait ses mains royales en maniant les cordages,
+et en embrassant le mât; il bravait une mer qui faisait
+presque éclater le tillac; elle fit tomber des hunes un
+matelot monté pour plier les voiles. Eh! dit un autre,
+veux-tu sortir? et ils roulent tous les deux de l'éperon à
+la poupe, le contre-maître siffle, le pilote appelle et triple
+leur confusion.</p>
+
+<p>LÉONIN.--Et quand cela eut-il lieu?</p>
+
+<p>MARINA.--Quand je vins au monde; jamais les vents
+ni les vagues ne furent plus violents.</p>
+
+<p>LÉONIN.--Allons, dites promptement vos prières.</p>
+
+<p>MARINA.--Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>LÉONIN.--Si vous demandez quelques moments pour
+prier, je vous les accorde: je vous en prie, mais hâtez-vous,
+car les dieux ont l'oreille fine, et j'ai juré d'exécuter
+promptement.</p>
+
+<p>MARINA.--Quoi! voulez-vous me tuer?</p>
+
+<p>LÉONIN.--Pour obéir à ma maîtresse.</p>
+
+<p>MARINA.--Pourquoi veut-elle ma mort?--Autant que
+je puis me le rappeler, je jure que je ne l'ai jamais offensée
+de ma vie; je n'ai jamais dit un mot méchant ni
+fait mal à aucune créature vivante. Croyez-moi, je n'ai
+jamais tué une souris ni blessé une mouche. J'ai marché
+un jour sur un ver contre ma volonté, mais j'en ai
+pleuré. Quel est mon crime? En quoi ma mort peut-elle
+lui être utile, ou ma vie être dangereuse pour elle?</p>
+
+<p>LÉONIN.--Ma commission n'est pas de raisonner, mais
+d'exécuter.</p>
+
+<p>MARINA.--Vous ne le feriez pas pour tout au monde, je
+l'espère; vous avez un visage où respire la douceur, et
+qui annonce que vous avez un coeur généreux. Je vous
+vis dernièrement vous faire blesser pour séparer deux
+hommes qui se battaient: en vérité cela prouvait en
+votre faveur; faites encore de même. Votre maîtresse
+en veut à ma vie: mettez-vous entre nous et sauvez-moi;
+je suis la plus faible.</p>
+
+<p>LÉONIN.--J'ai juré de vous immoler.</p>
+
+<p class="stage1">(Surviennent des pirates pendant que Marina se débat.)</p>
+
+<p>PREMIER PIRATE.--Arrête, coquin!</p>
+
+<p class="stage1"> (Léonin s'enfuit.)</p>
+
+<p>SECOND PIRATE.--Une prise, une prise!</p>
+
+<p>TROISIÈME PIRATE.--Chacun sa part, camarades; partageons.
+Portons-la à bord sans tarder.</p>
+
+<p class="stage1"> (Les pirates emmènent Marina.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Même lieu.</p>
+
+<p class="stage1">LÉONIN <i>rentre</i>.</p>
+
+<br>
+<p>LÉONIN.--Ces bandits servent sous le grand pirate
+Valdès, et ils se sont emparés de Marina. Laissons-la
+aller. Il n'y a pas d'apparence qu'elle revienne. Je jurerai
+qu'elle est tuée et précipitée dans la mer.--Mais
+voyons encore un peu: peut-être ils se contenteront de
+satisfaire leur brutalité sur elle, sans l'emmener. S'ils
+la laissent après l'avoir outragée, il faut que je la tue.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Mitylène.--Appartement dans un mauvais lieu.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent le</i> MAITRE DE LA MAISON<a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, sa FEMME
+et BOULT.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b> Le maître de la maison, en anglais <i>pander</i>, et la femme <i>bawd</i>.</blockquote>
+<br>
+<p>LE MAITRE DE LA MAISON.--Boult!</p>
+
+<p>BOULT.--Monsieur.</p>
+
+<p>LE MAITRE.--Cherche avec soin dans le marché; Mitylène
+est plein de galants: nous avons perdu trop d'argent,
+l'autre foire, pour avoir manqué de filles.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Nous n'avons jamais été aussi mal montés:
+nous n'avons que trois pauvres diablesses, elles
+ne peuvent que ce qu'elles peuvent; et, à force de servir,
+elles tombent en pourriture, ou peu s'en faut.</p>
+
+<p>LE MAITRE.--Il nous en faut donc de fraîches, coûte
+que coûte. Il faut avoir de la conscience dans tous les
+états, sans quoi on ne prospère pas.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Tu dis vrai: il ne suffit pas d'élever de
+pauvres bâtardes; et j'en ai élevé, je crois, jusqu'à
+onze....</p>
+
+<p>BOULT.--Oui, jusqu'à onze ans, et pour les abaisser
+après; mais j'irai chercher au marché.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Sans doute, mon garçon; la cochonnerie
+que nous avons tombera en pièces au premier coup de
+vent; elles sont trop cuites que cela fait pitié.</p>
+
+<p>LE MAITRE.--Tu dis vrai; en conscience elles sont trop
+malsaines. Le pauvre Transylvanien est mort pour avoir
+couché avec la petite drôlesse.</p>
+
+<p>BOULT.--Comme elle l'a vite expédié; elle en a fait du
+rôti pour les vers!--Mais je vais au marché.</p>
+
+<p class="stage1"> (Boult sort.)</p>
+
+<p>LE MAITRE.--Trois ou quatre mille sequins seraient un
+assez joli fonds pour vivre tranquilles et abandonner le
+commerce.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Pourquoi abandonner le commerce, je
+vous prie? Est-il honteux de gagner de l'argent quand
+on se fait vieux?</p>
+
+<p>LE MAITRE.--Oh! le renom ne va pas de pair avec les
+profits, ni les profits avec le danger. Ainsi donc, si dans
+notre jeunesse nous avons pu nous acquérir une jolie
+petite fortune, il ne serait pas mal de fermer notre porte.
+D'ailleurs, nous sommes dans de tristes termes avec les
+dieux, et cela devrait être une raison pour nous d'abandonner
+le commerce.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Allons, dans d'autres métiers on les offense
+aussi bien que dans le nôtre.</p>
+
+<p>LE MAITRE.--Aussi bien que dans le nôtre, oui, et mieux
+encore: mais la nature de nos offenses est pire; et notre
+profession n'est pas un métier ni un état. Mais voici Boult.</p>
+
+<p class="stage1">(Les pirates entrent avec Boult et entraînent Marina.)</p>
+
+<p>BOULT, <span class="stage2"><i>à Marina</i></span>.--Ici.--<span class="stage2">(<i>A Marina</i>.)</span> Venez par ici.--Messieurs,
+vous dites qu'elle est vierge?</p>
+
+<p>PREMIER PIRATE.--Nous n'en doutons pas.</p>
+
+<p>BOULT.--Maître, j'ai avancé un haut prix pour ce morceau;
+voyez: si elle vous convient, cela va bien.--Sinon,
+j'ai perdu mes arrhes.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Boult, a-t-elle quelques qualités?</p>
+
+<p>BOULT.--Elle a une jolie figure; elle parle bien, a de
+belles robes: quelles qualités voulez-vous de plus?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Quel prix en veut-on?</p>
+
+<p>BOULT.--Je n'ai pas pu l'avoir à moins de mille pièces
+d'or.</p>
+
+<p>LE MAÎTRE.--Très-bien. Suivez-moi, mes maîtres; vous
+allez avoir votre argent sur l'heure. Femme, reçois-la;
+instruis-la de ce qu'elle a à faire, afin qu'elle ne soit pas
+trop novice.</p>
+
+<p class="stage1"> (Le maître sort avec les pirates.)</p>
+
+<p>LA FEMME.--Boult, prends son signalement, la couleur
+de ses cheveux, son teint, sa taille, son âge et l'attestation
+de sa virginité; puis crie: <i>Celui qui en donnera le
+plus l'aura le premier</i>. Un tel pucelage ne serait pas bon
+marché, si les hommes étaient encore ce qu'ils furent.
+Allons, obéis à mes ordres.</p>
+
+<p>BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.)</p>
+
+<p>MARINA.--Hélas! pourquoi Léonin a-t-il été si mou, si
+lent? Il aurait dû frapper et non parler. Pourquoi ces
+pirates n'ont-ils pas été assez barbares pour me réunir
+à ma mère, en me précipitant sous les flots?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle?</p>
+
+<p>MARINA.--Parce que je suis belle.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occupés de vous.</p>
+
+<p>MARINA.--Je ne les accuse point.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Vous êtes tombée entre mes mains, et
+vous avez chance d'y vivre.</p>
+
+<p>MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'échapper à celles
+qui m'auraient tuée!</p>
+
+<p>LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir.</p>
+
+<p>MARINA.--Non.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous
+goûterez toutes sortes de messieurs; vous ferez bonne
+chère; vous apprendrez la différence de tous les tempéraments.
+Quoi! vous vous bouchez les oreilles!</p>
+
+<p>MARINA.--Êtes-vous une femme?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis
+une femme?</p>
+
+<p>MARINA.--Une femme honnête, ou pas une femme.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai à faire
+avec vous, je pense. Allons, vous êtes une petite folle;
+il faut vous parler avec des révérences.</p>
+
+<p>MARINA.--Que les dieux me défendent!</p>
+
+<p>LA FEMME.--S'il plaît aux dieux de vous défendre par
+les hommes,--ils vous consoleront, ils vous entretiendront,
+ils vous réveilleront.--Voilà Boult de retour.
+<span class="stage2">(<i>Entre Boult</i>.)</span> Eh bien! l'as-tu criée dans le marché?</p>
+
+<p>BOULT.--Je l'ai criée sans oublier un de ses cheveux;
+j'ai fait son portrait avec ma voix.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouvé les
+gens disposés, surtout la jeunesse?</p>
+
+<p>BOULT.--Ma foi, ils m'ont écouté comme ils écouteraient
+le testament de leur père. Il y a eu un Espagnol
+à qui l'eau en est tellement venue à la bouche, qu'il a
+été se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire
+son portrait.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus
+belle manchette.</p>
+
+<p>BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre maîtresse,
+connaissez-vous le chevalier français qui fait de si profondes
+révérences?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Qui! monsieur Véroles?</p>
+
+<p>BOULT.--Oui, il voulait faire un salut à la proclamation;
+mais il a poussé un soupir et juré qu'il viendrait demain.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Bien, bien: quant à lui il a apporté sa
+maladie avec lui; il ne fait ici que l'entretenir. Je sais
+qu'il viendra à l'ombre de la maison pour étaler ses
+<i>couronnes</i> au soleil.</p>
+
+<p>BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation,
+nous les logerions tous avec une telle enseigne.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous êtes
+dans le chemin de la fortune; écoutez-moi. Il faut avoir
+l'air de faire à regret ce que vous ferez avec plaisir, et
+de mépriser le profit quand vous gagnerez le plus. Pleurez
+votre genre de vie, cela inspire de la pitié à vos
+amants: cette pitié vous vaut leur bonne opinion, et
+cette bonne opinion est un profit tout clair.</p>
+
+<p>MARINA.--Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>BOULT.--Emmenez-la, maîtresse, emmenez-la; cette
+pudeur s'en ira avec l'usage.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la
+fiancée elle-même ne se prête qu'avec honte à ce qu'il
+est de son devoir de faire.</p>
+
+<p>BOULT.--Oui, les unes sont d'une façon et les autres
+d'une autre. Mais dites donc, maîtresse, puisque j'ai
+procuré le morceau....</p>
+
+<p>LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche.</p>
+
+<p>BOULT.--Peut-être bien.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse,
+j'aime la forme de vos vêtements.</p>
+
+<p>BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les
+changer.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle
+nouvelle débarquée nous avons; tu n'y perdras rien.
+Quand la nature créa ce morceau, elle te voulut du bien.
+Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le prix
+de tes avis.</p>
+
+<p>BOULT.--Je vous garantis, maîtresse, que le tonnerre
+réveille moins les anguilles<a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> que ma description de cette
+beauté ne remuera les libertins. Je vous en amènerai
+quelques-uns cette nuit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b> On suppose que le tonnerre ne produit pas d'effet sur le poisson
+en général, mais sur les anguilles qu'il fait sortir de la
+bourbe et qu'on prend alors plus aisément.</blockquote>
+
+<p>LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi.</p>
+
+<p>MARINA.--Si le feu brûle, si les couteaux tuent, si les
+eaux sont profondes, ma ceinture virginale ne sera pas
+dénouée. Diane, à mon secours!</p>
+
+<p>LA FEMME.--Qu'avons-nous à faire de Diane? Allons,
+venez-vous?</p>
+
+<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> CLÉON <i>avec</i> DIONYSA.</p>
+
+<br>
+<p>DIONYSA.--Quoi? êtes-vous insensé; n'est-ce pas une
+chose faite?</p>
+
+<p>CLÉON.--Dionysa, jamais les astres n'ont été témoins
+d'un meurtre semblable.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Allez-vous retomber dans l'enfance?</p>
+
+<p>CLÉON.--Je serais le souverain de tout l'univers que je
+le donnerais pour que ce crime n'eût pas été commis. O
+jeune princesse, moins grande par la naissance que par
+la vertu, il n'était pas de couronne qui ne fût digne de
+toi! O lâche Léonin, que tu as aussi empoisonné! Si tu
+avais avalé pour lui le poison, c'eût été un exploit comparable
+aux autres. Que diras-tu quand le noble Périclès
+réclamera sa fille?</p>
+
+<p>DIONYSA.--Qu'elle est morte. Les destins n'avaient pas
+juré de la conserver: elle est morte la nuit. Je le dirai;
+qui me contredira? à moins que vous n'ayez la simplicité
+de me trahir, et, pour mériter un titre de vertu, de
+crier: Elle a été égorgée.</p>
+
+<p>CLÉON.--O malheureuse! de tous les crimes, c'est celui
+que les dieux abhorrent le plus.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Croyez-vous que les petits oiseaux de Tharse
+vont voler ici et tout découvrir à Périclès? J'ai honte de
+penser à la noblesse de votre race et à la timidité de
+votre coeur.</p>
+
+<p>CLÉON.--Celui qui approuva jamais de telles actions,
+même sans y avoir consenti, ne fut jamais d'un noble sang.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Ah! bien, soit.--Mais personne, excepté
+vous, ne sait comment elle est morte; personne ne le
+saura, Léonin ayant cessé de vivre. Elle dédaignait ma
+fille; elle était un obstacle à son bonheur. Nul ne la regardait;
+tous les yeux étaient fixés sur Marina, tandis
+que notre enfant était négligée comme une pauvre fille
+qui ne valait pas la peine d'un <i>bonjour</i>. Cela me perçait
+le coeur; et quoique vous traitiez mon action de dénaturée,
+vous qui n'aimez pas votre enfant, moi je la crois
+bonne et généreuse, et un sacrifice fait à notre fille
+unique.</p>
+
+<p>CLÉON.--Que les dieux vous pardonnent!</p>
+
+<p>DIONYSA.--Et quant à Périclès, que pourra-t-il dire?
+nous avons pleuré à ses funérailles, et nous portons encore
+le deuil. Son monument est presque fini, et ses épitaphes
+en lettres d'or attestent son grand mérite, et notre
+douleur à nous, qui l'avons fait ensevelir, à nos frais.</p>
+
+<p>CLÉON.--Tu es comme la Harpie qui, pour trahir, porte
+un visage d'ange, et saisit sa proie avec des serres de
+faucon.</p>
+
+<p>DIONYSA.--Vous êtes un de ces hommes superstitieux
+qui jurent aux dieux que l'hiver tue les mouches; mais
+je sais que vous suivrez mes conseils.</p>
+
+<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Gower. Il est devant le monument de Marina, à Tharse.)</p>
+
+<p>GOWER.--C'est ainsi que nous abrégeons le temps et
+les distances; n'ayant qu'à désirer pour vouloir, traversant
+les mers, et voyageant avec l'aide de votre imagination
+de contrée en contrée et d'un bout du monde
+à l'autre. Grâce à votre indulgence, on ne nous blâme
+point de nous servir d'un seul langage dans les divers
+climats où nous transportent nos scènes. Je vous supplie
+de m'écouter pour que je supplée aux lacunes de notre
+histoire. Périclès est maintenant sur les flots inconstants
+(suivi de maints seigneurs et chevaliers). Il va voir sa
+fille, charme de sa vie. Le vieil Escanès, qu'Hélicanus a
+fait monter dernièrement à un poste éminent, est resté
+à Tyr pour gouverner. Souvenez-vous qu'Hélicanus suit
+son prince. D'agiles vaisseaux et des vents favorables ont
+amené le roi Périclès à Tharse. Imaginez-vous que la
+pensée est son pilote, et son voyage sera aussi rapide
+qu'elle. Périclès va chercher sa fille qu'il a laissée aux
+soins de Cléon. Voyez-les se mouvoir comme des ombres.
+Je vais satisfaire en même temps vos oreilles et vos
+yeux.--<span class="stage2"><i>(Scène muette</i>.)--<i>Périclès entre par une porte avec sa
+suite; Cléon et Dionysa par une autre. Cléon montre à Périclès
+le tombeau de Marina, tandis que Périclès se lamente, se
+revêt d'une haire et part dans la plus grande colère. Cléon et
+Dionysa se retirent</i>.)</span>--Voyez comme la crédulité souffre
+d'une lugubre apparence! cette colère empruntée remplace
+les pleurs qu'on eût versés dans le bon vieux
+temps<a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>; et Périclès, dévoré de chagrin, sanglotant et
+baigné de larmes, quitte Tharse et s'embarque. Il jure de
+ne plus laver son visage, ni couper ses cheveux; il se
+revêt d'une haire et se confie à la mer. Il brave une tempête
+qui brise à demi son vaisseau mortel<a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, et cependant
+il poursuit sa route.--Maintenant voulez-vous connaître
+cette épitaphe, c'est celle de Marina faite par la
+perfide Dionysa:</p>
+
+<p class="stage1">(Gower lit l'inscription gravée sur le tombeau de Marina.)</p>
+
+<p>«Ci-gît la plus belle, la plus douce et la meilleure des
+femmes, qui se flétrit dans le printemps de ses jours;
+elle était la fille du roi de Tyr, celle que la mort a si
+cruellement immolée; elle portait le nom de Marina.
+Fière de sa naissance, Thétis engloutit une partie de
+la terre; voilà pourquoi la terre, craignant d'être submergée,
+a donné aux cieux celle qui naquit dans le
+sein de Thétis; voilà pourquoi (et elle ne cessera jamais)
+Thétis fait la guerre aux rivages de la terre.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b> Dans l'enfance du monde, la dissimulation n'existait pas; les
+poëtes ont tous cru à un âge d'or.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b> Son corps, que dans une autre pièce Shakspeare appelle aussi
+la maison mortelle (de l'âme).</blockquote>
+
+<p>Aucun masque ne convient à la noire scélératesse
+comme la douce et tendre flatterie. Laissez Périclès,
+voyant que sa fille n'est plus, poursuivre ses voyages au
+gré de la fortune, pendant que notre théâtre vous représente
+le malheur de sa fille dans le séjour profane où
+elle est renfermée. Patience donc, et figurez-vous tous
+maintenant que vous êtes à Mitylène.</p>
+
+<p class="stage1"> (Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Mitylène.--Une rue devant le mauvais lieu.</p>
+
+<p class="stage1">DEUX JEUNES GENS <i>de Mitylène sortent de la maison</i>.</p>
+
+<br>
+<p>PREMIER JEUNE HOMME.--Avez-vous jamais entendu pareille
+chose?</p>
+
+<p>SECOND JEUNE HOMME.--Non, et jamais on n'entendra
+pareille chose en pareil lieu, quand elle n'y sera plus.</p>
+
+<p>PREMIER JEUNE HOMME.--Mais se voir prêcher là! Avez-vous
+jamais rêvé une telle chose?</p>
+
+
+
+<p>SECOND JEUNE HOMME.--Non, non. Viens, je renonce
+aux mauvais lieux. Irons-nous entendre les vestales?</p>
+
+<p>PREMIER JEUNE HOMME.--Je ferai toute chose louable;
+je suis sorti pour toujours du chemin du vice.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Mitylène.--Un appartement dans le mauvais lieu.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent le</i> MAITRE DE LA MAISON, sa FEMME
+et BOULT.</p>
+
+<br>
+<p>LE MAITRE.--Ma foi, je donnerais deux fois ce qu'elle
+m'a coûté pour qu'elle n'eût jamais mis les pieds ici.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Fi d'elle! elle est capable de glacer le dieu
+Priape, et de perdre toute une génération; il nous faut
+la faire violer ou nous en défaire. Quand le moment vient
+de rendre ses devoirs aux clients et de faire les honneurs
+de la maison, elle a ses caprices, ses raisons, ses maîtresses
+raisons, ses prières, ses génuflexions, si bien
+qu'elle rendrait le diable puritain s'il lui marchandait
+un baiser.</p>
+
+<p>BOULT.--Il faut que je m'en charge, ou elle dégarnira
+la maison de tous nos cavaliers et fera des prêtres de
+tous nos amateurs de juron.</p>
+
+<p>LE MAITRE.--Que la maladie emporte ses scrupules!</p>
+
+<p>LA FEMME.--Ma foi, il n'y a que la maladie qui puisse
+nous tirer de là. Voici le seigneur Lysimaque déguisé.</p>
+
+<p>BOULT.--Nous aurions le maître et le valet, si la
+hargneuse petite voulait seulement faire bonne mine
+aux pratiques.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lysimaque.)</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Comment donc? Combien la douzaine de
+virginités?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Que les dieux bénissent Votre Seigneurie!</p>
+
+<p>BOULT.--Je suis charmé de voir Votre Seigneurie en
+bonne santé.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Allons, il est heureux pour vous que vos
+pratiques se tiennent bien sur leurs jambes. Eh bien! sac
+d'iniquités, avez-vous quelque chose que l'on puisse
+manier à la barbe du chirurgien?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Nous en avons une ici, seigneur, si elle
+voulait... Mais il n'est jamais venu sa pareille à Mitylène.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Si elle voulait faire l'oeuvre des ténèbres,
+voulez-vous dire?...</p>
+
+<p>LA FEMME.--Votre Seigneurie comprend ce que je veux
+dire.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Fort bien; appelez, appelez.</p>
+
+<p>BOULT.--Vous allez voir une rose.--Ce serait une rose,
+en effet, si elle avait seulement...</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Quoi, je te prie?</p>
+
+<p>BOULT.--O seigneur! je sais être modeste.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Cela ne relève pas moins le renom d'un
+homme de ton métier que cela ne donne à tant d'autres
+la bonne réputation d'être chastes.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Marina.)</p>
+
+<p>LA FEMME.--Voici la rose sur sa tige, et pas encore
+cueillie, je vous assure; n'est-elle pas jolie?</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Ma foi, elle servirait après un long voyage
+sur mer.--Fort bien. Voilà pour vous. Laissez-nous.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Permettez-moi, seigneur, de lui dire un
+seul mot, et j'ai fait.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Allons, dites.</p>
+
+<p>LA FEMME, <span class="stage2"><i>à Marina qu'elle prend à part</i></span>.--D'abord je
+vous prie de remarquer que c'est un homme honorable.</p>
+
+<p>MARINA.--Je désire le trouver tel, pour pouvoir en
+faire cas.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Ensuite c'est le gouverneur de la province,
+et un homme à qui je dois beaucoup.</p>
+
+<p>MARINA.--S'il est gouverneur de la province, vous lui
+devez beaucoup en effet; mais en quoi cela le rend
+honorable, c'est ce que je ne sais pas.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Dites-moi, je vous prie, le traiterez-vous
+bien sans faire aucune de vos grimaces virginales? Il
+remplira d'or votre tablier.</p>
+
+<p>MARINA.--S'il est généreux, je serai reconnaissante.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Avez-vous fini?</p>
+
+<p>LA FEMME.--Seigneur, elle n'est pas encore au pas;
+vous aurez de la peine à la dresser à votre goût.--Allons,
+laissons-la seule avec Sa Seigneurie.</p>
+
+<p class="stage1">(Le maître de la maison, la femme et Boult sortent.)</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Allez.--Maintenant, ma petite, y a-t-il
+longtemps que vous faites cet état?</p>
+
+<p>MARINA.--Quel état, seigneur?</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Un état que je ne puis nommer sans
+offense.</p>
+
+<p>MARINA.--Je ne puis être offensée par le nom de mon
+état. Veuillez le nommer.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Y a-t-il longtemps que vous exercez votre
+profession?</p>
+
+<p>MARINA.--Depuis que je m'en souviens.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--L'avez-vous commencée si jeune? Êtes-vous
+devenue libertine à cinq ans ou à sept?</p>
+
+<p>MARINA.--Plus jeune encore, si je le suis aujourd'hui.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Quoi donc! la maison où je vous trouve
+annonce que vous êtes une créature.</p>
+
+<p>MARINA.--Vous savez que cette maison est un lieu
+de ce genre et vous y venez? On me dit que vous êtes
+un homme d'honneur et le gouverneur de la ville.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Quoi! votre principale vous a appris qui
+j'étais!</p>
+
+<p>MARINA.--Qui est ma principale?</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--C'est votre herbière, celle qui sème la
+honte et l'iniquité. Oh! vous avez entendu parler de ma
+puissance, et vous prétendez à un hommage plus sérieux?
+Mais je te proteste, ma petite, que mon autorité
+ne te verra pas, ou ne te regardera pas du moins favorablement.
+Allons, mène-moi quelque part.--Allons, allons.</p>
+
+<p>MARINA.--Si vous êtes homme d'honneur, c'est à présent
+qu'il faut le montrer. Si ce n'est qu'une réputation
+qu'on vous a faite, méritez-la.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Oui-dà!--Encore un peu; continuez votre
+morale.</p>
+
+<p>MARINA.--Malheureuse que je suis!... Quoique vertueuse,
+la fortune cruelle m'a jetée dans cet infâme lieu,
+où je vois vendre la maladie plus cher que la guérison.--Ah!
+si les dieux voulaient me délivrer de cette maison
+impie, je consentirais à être changée par eux en l'oiseau
+le plus humble de ceux qui fendent l'air pur.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Je ne pensais pas que tu aurais parlé si
+bien, je ne t'en aurais jamais crue capable. Si j'avais
+porté ici une âme corrompue, ton discours m'eût converti.
+Voilà de l'or pour toi, persévère dans la bonne
+voie, et que les dieux te donnent la force.</p>
+
+<p>MARINA.--Que les dieux vous protègent!</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Ne crois pas que je sois venu avec de
+mauvaises intentions. Les portes et les croisées de cette
+maison me sont odieuses. Adieu, tu es un modèle de
+vertu, et je ne doute pas que tu n'aies reçu une noble éducation.--Arrête,
+voici encore de l'or.--Qu'il soit maudit,
+qu'il meure comme un voleur celui qui te ravira ta
+vertu. Si tu entends parler de moi, ce sera pour ton
+bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Au moment où Lysimaque tire sa bourse, Boult entre.)</p>
+
+<p>BOULT.--Je vous prie, seigneur, de me donner la pièce.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Loin d'ici, misérable geôlier! Votre maison,
+sans cette vierge qui la soutient, tomberait et vous
+écraserait tous. Va-t'en!</p>
+
+<p class="stage1"> (Lysimaque sort.)</p>
+
+<p>BOULT.--Qu'est-ce que ceci? Il faut changer de méthode
+avec vous. Si votre prude chasteté, qui ne vaut
+pas le déjeuner d'un pauvre, ruine tout un ménage, je
+veux qu'on fasse de moi un épagneul. Venez.</p>
+
+<p>MARINA.--Que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>BOULT.--Faire de vous une femme, ou en charger le
+bourreau. Venez, nous ne voulons plus qu'on renvoie
+d'autres seigneurs; venez, vous dis-je.</p>
+
+<p class="stage1">(La femme rentre.)</p>
+
+<p>LA FEMME.--Comment? de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>BOULT.--De pire en pire, notre maîtresse: elle a fait
+un sermon au seigneur Lysimaque.</p>
+
+<p>LA FEMME.--O abomination!</p>
+
+<p>BOULT.--Elle fait cas de notre profession comme d'un
+fumier.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Malepeste! qu'elle aille se faire pendre.</p>
+
+<p>BOULT.--Le gouverneur en aurait agi avec elle comme
+un gouverneur; elle l'a renvoyé aussi froid qu'une boule
+de neige et disant ses prières.</p>
+
+<p>LA FEMME.--Boult, emmène-la; fais-en ce qu'il te
+plaira; brise le cristal de sa virginité, et rends le reste
+malléable.</p>
+
+<p>BOULT.--Elle serait un terrain plus épineux qu'elle
+n'est, qu'elle serait labourée je vous le promets.</p>
+
+<p>MARINA.--Dieux, à mon secours!</p>
+
+<p>LA FEMME.--Elle conjure, emmène-la. Plût à Dieu
+qu'elle n'eût jamais mis le pied dans ma maison. Au
+diable! elle est née pour être notre ruine. Ne voulez-vous
+pas faire comme les femmes? Malepeste! madame
+la précieuse!</p>
+
+<p class="stage1"> (La femme sort.)</p>
+
+<p>BOULT.--Venez, madame, venez avec moi.</p>
+
+<p>MARINA.--Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>BOULT.--Vous prendre le bijou qui vous est si précieux.</p>
+
+<p>MARINA.--Je t'en prie, dis-moi une chose d'abord.</p>
+
+<p>BOULT.--Allons, voyons, je vous écoute.</p>
+
+<p>MARINA.--Que désirerais-tu que fût ton ennemi?</p>
+
+<p>BOULT.--Je désirerais qu'il fût mon maître, ou plutôt
+ma maîtresse.</p>
+
+<p>MARINA.--Ni l'un ni l'autre ne sont aussi méchants
+que toi, car leur supériorité les rend meilleurs que tu
+n'es. Tu remplis une place si honteuse, que le démon le
+plus tourmenté de l'enfer ne la changerait pas pour la
+sienne. Tu es le portier maudit de chaque ivrogne qui
+vient ici chercher une créature. Ton visage est soumis
+au poing de chaque coquin de mauvaise humeur. La
+nourriture qu'on te sert est le reste de bouches infectées.</p>
+
+<p>BOULT.--Que voudriez-vous que je fisse?--Que j'aille à
+la guerre où un homme servira sept ans, perdra une
+jambe et n'aura pas assez d'argent pour en acheter une
+de bois!</p>
+
+<p>MARINA.--Fais tout autre chose que ce que tu fais. Va
+vider les égouts, servir de second au bourreau; tous les
+métiers valent mieux que le tien. Un singe, s'il pouvait
+parler, refuserait de le faire. Ah! si les dieux daignaient
+me délivrer de cette maison!--Tiens, voilà de l'or, si ta
+maîtresse veut en gagner par moi, publie que je sais
+chanter et danser, broder, coudre, sans parler d'autres
+talents dont je ne veux pas tirer vanité. Je donnerai des
+leçons de toutes ces choses; je ne doute pas que cette
+ville populeuse ne me fournisse des écolières.</p>
+
+<p>BOULT.--Mais pouvez-vous enseigner tout ce que vous
+dites?</p>
+
+<p>MARINA.--Si je ne le puis, ramène-moi ici et prostitue-moi
+au dernier valet qui fréquente cette maison.</p>
+
+<p>BOULT.--Fort bien, je verrai ce que je puis pour toi;
+si je puis te placer, je le ferai.</p>
+
+<p>MARINA.--Mais sera-ce chez d'honnêtes femmes?</p>
+
+<p>BOULT.--Ma foi, j'ai peu de connaissances parmi celles-là!
+mais puisque mon maître et ma maîtresse vous ont
+achetée, il ne faut pas songer à s'en aller sans leur consentement:
+je les informerai donc de votre projet, et je
+ne doute pas de les trouver assez traitables. Venez, je
+ferai pour vous ce que je pourrai.--Venez.</p>
+
+<p class="stage1"> (Ils sortent.)</p>
+
+<p>
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> GOWER.</p>
+
+<br>
+<p>GOWER.--Marina échappe donc au mauvais lieu, et
+tombe, dit notre histoire, dans une maison honnête.
+Elle chante comme une immortelle et danse comme une
+déesse au son de ses chants admirés. Elle rend muets
+de grands clercs, et imite avec son aiguille les ouvrages
+de la nature, fleur, oiseau, branche ou fruit. Son art le
+dispute aux roses naturelles, la laine filée et la soie forment
+sous sa main des cerises couleur de vermillon; elle
+a des élèves du plus haut rang qui lui prodiguent des
+largesses; elle remet le prix de son travail à la maudite
+entremetteuse. Laissons-la et retournons auprès de son
+père sur la mer où nous l'avons laissé. Chassé par les
+vents, il arrive où habite sa fille: supposez-le à l'ancre
+sur cette côte. La ville se préparait à célébrer la fête annuelle
+du dieu Neptune. Lysimaque aperçoit notre vaisseau
+tyrien et ses riches pavillons noirs; il se hâte de
+diriger sa barque vers lui. Que votre imagination soit
+encore une fois le guide de vos yeux, figurez-vous que
+c'est ici le navire du triste Périclès où l'on va essayer de
+vous découvrir ce qui se passe. Veuillez bien vous asseoir
+et écouter.</p>
+
+<p class="stage1"> (Il sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">A bord du vaisseau de Périclès, dans la rade de Mitylène. Une
+tente sur le pont avec un rideau.--On y voit Périclès sur une
+couche. Une barque est attachée au vaisseau tyrien.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX MATELOTS <i>dont l'un appartient au vaisseau
+tyrien et l'autre à la barque</i>; HÉLICANUS.</p>
+
+<br>
+<p>LE MATELOT TYRIEN, <span class="stage2"><i>à celui de Mitylène</i></span>.--Où est le seigneur
+Hélicanus?--Il pourra vous répondre.--Ah! le
+voici.--Seigneur, voici une barque venue de Mitylène
+dans laquelle est Lysimaque, le gouverneur, qui demande
+à se rendre à bord. Quels sont vos ordres?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Qu'il vienne puisqu'il le désire. Appelle
+quelques nobles Tyriens.</p>
+
+<p>LE MATELOT TYRIEN.--Holà! seigneurs! le seigneur Hélicanus
+vous appelle.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent deux seigneurs tyriens.)</p>
+
+<p>LE PREMIER SEIGNEUR.--Votre Seigneurie appelle?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Seigneurs, quelqu'un de marque va venir
+à bord, je vous prie de le bien accueillir.</p>
+
+<p class="stage1">(Les seigneurs et les deux matelots descendent à bord de la
+barque, d'où sortent Lysimaque avec les seigneurs de sa
+suite, ceux de Tyr et les deux matelots.)</p>
+
+<p>LE MATELOT TYRIEN.--Seigneur, voilà celui qui peut
+vous répondre sur tout ce que vous désirerez.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Salut, respectable seigneur! que les dieux
+vous protègent.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Puissiez-vous dépasser l'âge où vous me
+voyez et mourir comme je mourrai.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Je vous remercie d'un tel souhait.--Étant
+sur le rivage à célébrer la gloire de Neptune, j'ai vu ce
+noble vaisseau et je suis venu pour savoir d'où vous
+venez.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--D'abord, seigneur, quel est votre emploi?</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Je suis le gouverneur de cette ville.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Seigneur, notre vaisseau est de Tyr. Il
+porte le roi qui, depuis trois mois, n'a parlé à personne
+et n'a pris que la nourriture nécessaire pour entretenir
+sa douleur.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Quel est le malheur qui l'afflige?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Seigneur, il serait trop long de le raconter;
+mais le motif principal de ses chagrins vient de la
+perte d'une fille et d'une épouse chéries.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Ne pourrons-nous donc pas le voir?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Vous le pouvez, seigneur; mais ce sera
+inutile; il ne veut parler à personne.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Cependant cédez à mon désir.</p>
+
+<p>HÉLICANUS, <span class="stage2"><i>tirant le rideau</i></span>.--Voyez-le, seigneur.--Ce
+fut un prince accompli jusqu'à la nuit fatale qui attira
+sur lui cette infortune.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Salut, sire, que les dieux vous conservent!
+salut, royale majesté.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--C'est en vain, il ne vous parlera pas.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR DE MITYLÈNE.--Seigneur, nous avons
+à Mitylène une jeune fille qui, je gage, le ferait
+parler.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Bonne pensée! sans questions, par le
+doux son de sa voix et d'autres séductions, elle attaquerait
+le sens de l'ouïe assoupi à demi chez lui. La plus
+heureuse, comme elle est la plus belle, elle est avec ses
+compagnes dans le bosquet situé près du rivage de l'île.</p>
+
+<p class="stage1">(Lysimaque dit deux mots à l'oreille d'un des seigneurs de la
+suite qui sort avec la barque.)</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Certainement tout sera sans effet, mais
+nous ne rejetterons rien de ce qui porte le nom de guérison.--En
+attendant, puisque nous avons fait jusqu'ici
+usage de votre bonté, permettez-nous de vous demander
+encore de faire ici nos provisions avec notre or qui, loin
+de nous manquer, nous fatigue par sa vétusté.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Seigneur, c'est une courtoisie que nous
+ne pouvons vous refuser sans que les dieux justes ne
+nous envoient une chenille pour chaque bourgeon afin
+d'en punir notre province; mais, encore une fois, je vous
+prie de me faire connaître en détail la cause de la douleur
+de votre roi.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Seigneur, seigneur, je vais vous l'apprendre.--Mais,
+voyez, je suis prévenu.</p>
+
+<p class="stage1">(La barque de Lysimaque avance. On voit passer sur le vaisseau
+tyrien, un seigneur de Mitylène, Marina et une jeune
+dame.)</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Oh! voici la dame que j'ai envoyé chercher.
+Soyez la bienvenue.--N'est-ce pas une beauté
+céleste?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--C'est une aimable personne!</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Elle est telle que, si j'étais sûr qu'elle
+sortît d'une race noble, je ne voudrais pas choisir d'autre
+femme et me croirais bien partagé.--Belle étrangère!
+nous attendons de vous toute votre bienveillance pour
+un roi malheureux. Si, par un heureux artifice vous
+pouvez l'amener à nous répondre, pour prix de votre
+sainte assistance, vous recevrez autant d'or que vous en
+désirerez.</p>
+
+<p>MARINA.--Seigneur, je mettrai tout en usage pour sa
+guérison, pourvu qu'on nous laisse seules avec lui, ma
+compagne et moi.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Allons, laissons-la, et que les dieux la
+fassent réussir. <span class="stage2">(<i>Marina chante</i>.)</span> A-t-il entendu votre mélodie?</p>
+
+<p>MARINA.--Non, et il ne nous a pas regardées.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Voyez, elle va lui parler.</p>
+
+<p>MARINA.--Salut, sire. Seigneur, écoutez-moi.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Eh! ah!</p>
+
+<p>MARINA.--Je suis une jeune fille, seigneur, qui jamais
+n'appela les yeux sur elle, mais qui a été regardée
+comme une comète. Celle qui vous parle, seigneur, a
+peut-être souffert des douleurs égales aux vôtres, si on
+les comparait; quoique la capricieuse fortune ait rendu
+mon étoile funeste, j'étais née d'ancêtres illustres qui
+marchaient de pair avec de grands rois; le temps a
+anéanti ma parenté et m'a livrée esclave au monde et à
+ses infortunes. <span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Je cesse; cependant il y a quelque
+chose qui enflamme mes joues et qui me dit tout
+bas: Continue, jusqu'à ce qu'il réponde.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Ma fortune, ma parenté, illustre parenté,
+égalant la mienne.--N'est-ce pas ce que vous avez dit?</p>
+
+<p>MARINA.--J'ai dit, seigneur, que si vous connaissiez
+ma parenté, vous me regarderiez sans courroux.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je le pense.--Je vous prie, tournez encore
+les yeux vers moi. Vous ressemblez...--Quelle est votre
+patrie? êtes-vous née sur ce rivage?</p>
+
+<p>MARINA.--Non, ni sur aucun rivage; cependant je suis
+venue au monde d'après les lois de la nature, et ne suis
+pas autre que je parais.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je suis accablé de douleur et j'ai besoin de
+pleurer. Mon épouse était comme cette jeune fille, et ma
+fille aurait aussi pu lui ressembler. C'est là le front de
+ma reine, sa taille mince comme celle du souple roseau,
+sa voix argentine, ses yeux brillants comme une pierre
+précieuse et ses douces paupières, sa démarche de Junon,
+sa voix qui rendait l'oreille affamée de l'entendre.--Où
+demeurez-vous?</p>
+
+<p>MARINA.--Dans un lieu où je ne suis qu'étrangère:
+d'ici vous pouvez le voir.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Où fûtes-vous élevée, où avez-vous acquis
+ces grâces dont votre beauté relève encore le prix?</p>
+
+<p>MARINA.--Si je vous racontais mon histoire, elle vous
+semblerait une fable absurde.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je t'en supplie, parle; le mensonge ne peut
+sortir de ta bouche; tu parais modeste comme la justice,
+tu me sembles un palais digne de la royale vérité. Je
+te croirai, je persuaderai à mes sens tout ce qui paraîtrait
+impossible, car tu ressembles à celle que j'aimai
+jadis. Quels furent tes amis? ne disais-tu pas, quand j'ai
+voulu te repousser (au moment où je t'ai aperçue), que
+tu avais une illustre origine?</p>
+
+<p>MARINA.--Oui, je l'ai dit.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Eh bien! quelle est ta famille? Je crois que
+tu as dit aussi que tu avais souffert de nombreux outrages,
+et que tes malheurs seraient égaux aux miens s'ils
+étaient connus et comparés.</p>
+
+<p>MARINA.--Je l'ai dit, et n'ai rien dit que ma pensée ne
+m'assure être véridique.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Dis ton histoire. Si tu as souffert la nullième
+partie de mes maux, tu es un homme, et moi j'ai
+faibli comme une jeune fille: cependant tu ressembles
+à la Patience contemplant les tombeaux des rois et désarmant
+le malheur par son sourire. Qui furent tes amis?
+comment les as-tu perdus? Ton nom, aimable vierge?
+Fais ton récit; viens t'asseoir à mon côté.</p>
+
+<p>MARINA.--Mon nom est Marina.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oh! je suis raillé, et tu es envoyée par
+quelque dieu en courroux pour me rendre le jouet des
+hommes.</p>
+
+<p>MARINA.--Patience, seigneur, ou je me tais.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oui, je serai patient; tu ignores jusqu'à
+quel point tu m'émeus en t'appelant Marina.</p>
+
+<p>MARINA.--Le nom de Marina me fut donné par un
+homme puissant, par mon père, par un roi.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Quoi! la fille d'un roi?--et ton nom est
+Marina?</p>
+
+<p>MARINA.--Vous aviez promis de me croire; mais, pour
+ne plus troubler la paix de votre coeur, je vais m'arrêter ici.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Êtes-vous de chair et de sang? votre coeur
+bat-il? n'êtes-vous pas une fée, une vaine image? Parlez.
+Où naquîtes-vous? et pourquoi vous appela-t-on
+Marina?</p>
+
+<p>MARINA.--Je fus appelée Marina parce que je naquis
+sur la mer.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Sur la mer! et ta mère?</p>
+
+<p>MARINA.--Ma mère était la fille d'un roi; elle mourut
+en me donnant le jour, comme ma bonne nourrice Lychorida
+me l'a souvent raconté en pleurant.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oh! arrête un moment! voilà le rêve le
+plus étrange qui ait jamais abusé le sommeil de la douleur.
+<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Ce ne peut être ma fille ensevelie.--Où
+fûtes-vous élevée? Je vous écoute jusqu'à ce que vous
+ayez achevé votre récit.</p>
+
+<p>MARINA.--Vous ne pourrez me croire; il vaudrait mieux
+me taire.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je vous croirai jusqu'au dernier mot. Cependant
+permettez.--Comment êtes-vous venue ici? Où
+fûtes-vous élevée?</p>
+
+<p>MARINA.--Le roi mon père me laissa à Tharse. Ce fut
+là que le cruel Cléon et sa méchante femme voulurent
+me faire arracher la vie. Le scélérat qu'ils avaient gagné
+pour ce crime avait déjà tiré son glaive, quand une
+troupe de pirates survint et me délivra pour me transporter
+à Mitylène. Mais, seigneur, que me voulez-vous?
+Pourquoi pleurer? Peut-être me croyez-vous coupable
+d'imposture. Non, non, je l'assure, je suis la fille du roi
+Périclès, si le roi Périclès existe.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oh! Hélicanus?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Mon souverain m'appelle?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Tu es un grave et noble conseiller, d'une
+sagesse à toute épreuve. Dis-moi, si tu le peux, quelle
+est cette fille, ce qu'elle peut être, elle qui me fait pleurer.</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Je ne sais, seigneur, mais le gouverneur
+de Mitylène, que voilà, en parle avec éloge.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Elle n'a jamais voulu faire connaître sa
+famille. Quand on la questionnait là-dessus, elle s'asseyait
+et pleurait.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--O Hélicanus, frappe-moi; respectable ami,
+fais-moi une blessure, que j'éprouve une douleur quelconque,
+de peur que les torrents de joie qui fondent sur
+moi entraînent tout ce que j'ai de mortel et m'engloutissent.
+Oh! approche, toi qui rends à la vie celui qui
+t'engendra; toi, qui naquis sur la mer, qui fus ensevelie
+à Tharse et retrouvée sur la mer. O Hélicanus, tombe à
+genoux, remercie les dieux avec une voix aussi forte que
+celle du tonnerre: voilà Marina. Quel était le nom de
+ta mère? Dis-moi encore cela, car la vérité ne peut trop
+être confirmée, quoique aucun doute ne s'élève en moi
+sur ta véracité.</p>
+
+<p>MARINA.--Mais d'abord, seigneur, quel est votre titre?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je suis Périclès de Tyr: dis-moi seulement
+(car jusqu'ici tu as été parfaite), dis-moi le nom de ma
+reine engloutie par les flots, et tu es l'héritière d'un
+royaume, et tu rends la vie à Périclès ton père.</p>
+
+<p>MARINA.--Suffit-il, pour être votre fille, de dire que le
+nom de ma mère était Thaïsa? Thaïsa était ma mère,
+Thaïsa qui mourut en me donnant la naissance.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Sois bénie, lève-toi, tu es mon enfant.
+Donnez-moi d'autres vêtements. Hélicanus, elle n'est
+pas morte à Tharse (comme l'aurait voulu Cléon); elle
+te dira tout, lorsque tu te prosterneras à ses pieds, et tu la
+reconnaîtras pour la princesse elle-même.--Qui est cet
+homme?</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Seigneur, c'est le gouverneur de Mitylène,
+qui, informé de vos malheurs, est venu pour vous
+voir.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Je vous embrasse, seigneur.--Donnez-moi
+mes vêtements, je suis égaré par la joie de la voir. Oh!
+que les dieux bénissent ma fille. Mais écoutez cette harmonie.
+O ma Marina, dis à Hélicanus, dis-lui avec détail,
+car il semble douter; dis-lui comment tu es ma
+fille.--Mais quelle harmonie!</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Seigneur, je n'entends rien.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Rien? C'est l'harmonie des astres. Écoute,
+Marina.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Il serait mal de le contrarier, laisse-le
+croire.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Du merveilleux! n'entendez-vous pas?</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--De la musique; oui, seigneur.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Une musique céleste. Elle me force d'être
+attentif, et un profond sommeil pèse sur mes paupières.
+Laissez-moi reposer.</p>
+
+<p class="stage1">(Il dort.)</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Donnez-lui un coussin. <span class="stage2">(<i>On ferme le rideau
+de la tente de Périclès</i>.)</span> Laissez-le. Mes amis, si cet événement
+répond à mes voeux, je me souviendrai de vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Lysimaque, Hélicanus, Marina et la jeune dame qui
+l'avait accompagnée.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Même lieu.</p>
+
+<p class="stage1">PÉRICLÈS <i>dort sur le tillac</i>; DIANE <i>lui apparaît
+dans un songe</i>.</p>
+<br>
+
+<p>DIANE.--Mon temple est à Éphèse, il faut t'y rendre et
+faire un sacrifice sur mon autel. Là, quand mes ministres
+seront assemblés devant le peuple, raconte comment
+tu as perdu ton épouse sur la mer. Pour pleurer
+tes infortunes et celles de ta fille, raconte fidèlement
+toute ta vie. Obéis, ou continue à être malheureux.
+Obéis, tu seras heureux, je l'atteste par mon arc d'argent.
+Réveille-toi et répète ton songe.</p>
+
+<p class="stage1">(Diane disparaît.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Céleste Diane, déesse au croissant d'argent,
+je t'obéirai.--Hélicanus?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Hélicanus, Lysimaque et Marina.)</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Seigneur?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS, <span class="stage2"><i>à Hélicanus</i></span>.--Mon projet était d'aller à
+Tharse pour y punir Cléon, ce prince inhospitalier, mais
+j'ai d'abord un autre voyage à faire. Tournez vers
+Éphèse vos voiles enflées. Plus tard, je vous dirai pourquoi.
+<span class="stage2">(<i>A Lysimaque</i>.)</span> Nous reposerons-nous, seigneur,
+sur votre rivage, et vous donnerons-nous de l'or pour
+les provisions dont nous aurons besoin?</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--De tout mon coeur, seigneur; et quand
+vous viendrez à terre, j'ai une autre prière à vous faire.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Vous obtiendrez même ma fille si vous la
+demandez, car vous avez été généreux envers elle.</p>
+
+<p>LYSIMAQUE.--Seigneur, appuyez-vous sur mon bras.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Viens, ma chère Marina.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(On voit le temple de Diane à Éphèse. Entre Gower.</p>
+
+<p>GOWER.--Maintenant le sable de notre horloge est
+presque écoulé.... Encore un peu et c'est fini. Accordez-moi
+pour dernière complaisance (et cela m'encouragera),
+accordez-moi de supposer toutes les fêtes, les banquets,
+les réjouissances bruyantes que le gouverneur fit à Mitylène
+pour féliciter le roi. Il était si heureux qu'on lui
+eût promis de lui donner Marina pour épouse! mais cet
+hymen ne devait avoir lieu que lorsque Périclès aurait
+fait le sacrifice ordonné par Diane. Laissez donc le temps
+s'écouler; on met à la voile au plus vite, et les désirs
+sont aussitôt satisfaits. Voyez le temple d'Éphèse, notre
+roi et toute sa suite. C'est à vous que nous devons, et
+nous en sommes reconnaissants, que Périclès soit arrivé
+sitôt.</p>
+
+<p class="stage1">(Gower sort.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le temple de Diane à Éphèse.--Thaïsa est près de l'autel en qualité
+de grande prêtresse. Une troupe de vierges. Cérimon et
+autres habitants d'Éphèse.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> PÉRICLÈS <i>et sa suite</i>, LYSIMAQUE,
+HÉLICANUS, MARINA et UNE DAME.</p>
+
+<br>
+<p>PÉRICLÈS.--Salut, Diane! pour obéir à tes justes commandements,
+je me déclare ici le roi de Tyr, qui chassé
+par la peur, de ma patrie, épousai la belle Thaïsa à Pentapolis.
+Elle mourut sur mer en mettant au monde une
+fille appelée Marina, qui porte encore ton costume d'argent,
+ô déesse! Elle fut élevée à Tharse par Cléon, qui
+voulut la faire tuer à l'âge de quatorze ans; mais une
+bonne étoile l'amena à Mitylène. C'est là que la fortune
+la fit venir à bord de mon navire, où en rappelant le
+passé elle se fit connaître pour ma fille.</p>
+
+<p>THAISA.--C'est sa voix, ce sont ces traits.... vous êtes,
+vous êtes....--O roi Périclès!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle s'évanouit.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Que veut dire cette femme...? Elle se
+meurt: au secours!</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Noble seigneur, si vous avez dit la vérité
+aux pieds des autels de Diane, voilà votre femme.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, cela ne se peut; je
+l'ai jetée de mes bras dans la mer.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Sur cette côte même.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--C'est une vérité.</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Regardez cette dame.--Elle n'est mourante
+que de joie. Un matin d'orage, elle fut jetée sur ce rivage:
+j'ouvris le cercueil, j'y trouvai de riches joyaux,
+je lui ai rendu la vie et l'ai placée dans le temple de
+Diane.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Pouvons-nous voir ces joyaux?</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Illustre seigneur, ils seront apportés dans
+ma maison, où je vous invite à venir.... Voyez, Thaïsa
+revit.</p>
+
+<p>THAISA.--Oh! laissez-moi le regarder. S'il n'est pas
+mon époux, mon saint ministère ne prêtera point à mes
+sens une oreille licencieuse. O seigneur, êtes-vous Périclès?
+Vous parlez comme lui; vous lui ressemblez. N'avez-vous
+pas cité une tempête, une naissance, une mort?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--C'est la voix de Thaïsa.</p>
+
+<p>THAISA.--Je suis cette Thaïsa, crue morte et submergée.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Immortelle Diane!</p>
+
+<p>THAISA.--Maintenant, je vous reconnais.--Quand nous
+quittâmes Pentapolis en pleurant, le roi mon père vous
+donna une bague semblable.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lui montre une bague.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Oui, oui; je n'en demande pas davantage.
+O dieux! votre bienfait actuel me fait oublier mes malheurs
+passés. Je ne me plaindrai pas, si je meurs en
+touchant ses lèvres.--Oh! viens, et sois ensevelie une
+seconde fois dans ces bras!</p>
+
+<p>MARINA.--Mon coeur bondit pour s'élancer sur le sein
+de ma mère.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle se jette aux genoux de Thaïsa.)</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Regarde celle qui se jette à tes genoux!
+C'est la chair de ta chair,--Thaïsa, l'enfant que tu portais
+dans ton sein sur la mer, et que j'appelai Marina;
+car elle vint au monde sur le vaisseau.</p>
+
+<p>THAISA.--Béni soit mon enfant!</p>
+
+<p>HÉLICANUS.--Salut, ô ma reine!</p>
+
+<p>THAISA.--Je ne vous connais pas.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Vous m'avez entendu dire que, lorsque je
+partis de Tyr, j'y laissai un vieillard pour m'y remplacer.
+Pouvez-vous vous rappeler son nom? Je vous l'ai dit
+souvent.</p>
+
+<p>THAISA.--C'est donc Hélicanus?</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Nouvelle preuve. Embrasse-le, chère
+Thaïsa; c'est lui. Il me tarde maintenant de savoir comment
+vous fûtes trouvée et sauvée; quel est celui que je
+dois remercier, après les dieux, de ce grand miracle?</p>
+
+<p>THAISA.--Le seigneur Cérimon. C'est par lui que les
+dieux ont manifesté leur puissance; les dieux qui peuvent
+tout pour vous.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Respectable vieillard, les dieux n'ont pas
+sur la terre de ministre mortel plus semblable à un dieu
+que vous. Voulez-vous me dire comment cette reine a
+été rendue à la santé?</p>
+
+<p>CÉRIMON.--Je le ferai, seigneur. Je vous prie de venir
+d'abord chez moi, où vous sera montré tout ce qu'on a
+trouvé avec votre épouse; vous saurez comment elle fut
+placée dans ce temple; enfin, rien ne sera omis.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Céleste Diane! je te rends grâces de ta vision,
+et je t'offrirai mes dons. Thaïsa, ce prince, le fiancé
+de votre fille, l'épousera à Pentapolis. Maintenant, cet
+ornement, qui me rend si bizarre, disparaîtra, ma chère
+Marina; et j'embellirai, pour le jour de tes noces, ce
+visage, que le rasoir n'a pas touché depuis quatorze ans.</p>
+
+<p>THAISA.--Cérimon a reçu des lettres qui lui annoncent
+la mort de mon père.</p>
+
+<p>PÉRICLÈS.--Qu'il soit admis parmi les astres! Cependant,
+ma reine, nous célébrerons leur hyménée, et nous
+achèverons nos jours dans ce royaume. Notre fille et
+notre fils régneront à Tyr. Seigneur Cérimon, nous languissons
+d'entendre ce que nous ignorons encore.--Seigneur,
+guidez-nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Gower.)</p>
+
+<p>GOWER.--Vous avez vu, dans Antiochus et sa fille, la
+récompense d'une passion monstrueuse; dans Périclès,
+son épouse et sa fille (malgré les injustices de la cruelle
+fortune), la vertu défendue contre l'adversité, protégée
+par le ciel, et enfin couronnée par le bonheur. Dans
+Hélicanus, nous vous avons offert un modèle de véracité
+et de loyauté; et dans le respectable Cérimon, le mérite
+qui accompagne toujours la science et la charité. Quant
+au méchant Cléon et à sa femme, lorsque la renommée
+eut révélé leur crime et la gloire de Périclès, la ville,
+dans sa fureur, les brûla avec leur famille dans le palais.
+Voilà comment les dieux les punirent du meurtre qu'ils
+avaient voulu commettre. Accordez-nous toujours votre
+patience, et goûtez de nouveaux plaisirs. Ici finit notre
+pièce.</p>
+
+<p class="stage1">(Gower sort.)</p>
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Périclès, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PÉRICLÈS ***
+
+***** This file should be named 19228-h.htm or 19228-h.zip *****
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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