summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/19440-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:55:42 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:55:42 -0700
commit4ccb83e2c41fdaf430c35e1975ed7f027c11f602 (patch)
treed0fa5fbacd0a117ebf4e2e29f0251b86aa79f8a1 /19440-0.txt
initial commit of ebook 19440HEADmain
Diffstat (limited to '19440-0.txt')
-rw-r--r--19440-0.txt13009
1 files changed, 13009 insertions, 0 deletions
diff --git a/19440-0.txt b/19440-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..a3d59ea
--- /dev/null
+++ b/19440-0.txt
@@ -0,0 +1,13009 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Saga de Njal, by Anonymous
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Saga de Njal
+
+Author: Anonymous
+
+Translator: Rodolphe Dareste de La Chavanne
+
+Release Date: October 2, 2006 [EBook #19440]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGA DE NJAL ***
+
+
+
+
+Produced by Jóhannes Birgir Jensson, Eric Vautier and the
+Online Distributed Proofreading Team of Europe. This file
+was produced from images generously made available by the
+National Library of Iceland and Cornell University Library
+via www.sagnanet.is.
+
+
+
+
+
+LA SAGA DE NJAL
+
+TRADUITE
+
+PAR
+
+RODOLPHE DARESTE
+
+MEMBRE DE L'INSTITUT
+
+PARIS
+
+ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
+
+1896
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+La Saga de Njal, écrite en Islande, à la fin du XIIe siècle, par un
+auteur inconnu, paraît ici pour la première fois en français. La
+traduction, aussi littérale que possible, a été faite sur le texte
+original, d'après l'édition publiée à Copenhague en 1875, aux frais de
+la Société royale des antiquaires du Nord. On s'est abstenu d'y joindre
+aucune note. Les lecteurs qui auront besoin d'éclaircissements les
+trouveront dans l'édition publiée à Copenhague en 1809 avec une
+traduction latine et un glossaire, dans le recueil des sagas Islandaises
+traduites en danois par Petersen (2ème édition, Copenhague 1862) et dans
+la traduction anglaise de Dasent (Edinburgh, 1862). Une édition
+populaire des principales Sagas est actuellement en cours de publication
+à Akureyri, en Islande.
+
+Petersen a joint à son travail une courte introduction destinée à
+montrer la valeur littéraire de la Saga de Njal et à en faciliter
+l'intelligence par quelques notions historiques et chronologiques. On
+trouvera ici cette introduction traduite en français.
+
+L'auteur de la Saga de Njal a fait des emprunts à d'autres Sagas,
+notamment dans les derniers chapitres qui contiennent le récit de la
+bataille de Brjan. D'autres parties paraissent avoir été ajoutées après
+coup, par exemple le morceau sur l'introduction du christianisme en
+Islande, et les formules juridiques du procès engagé à l'alting. Tels
+sont encore les vers que la Saga met dans la bouche de ses personnages,
+et qui font presque toujours double emploi avec les paroles en prose.
+Cette partie poétique dont tout le mérite consiste dans le rythme et
+l'allitération a aussi tous les défauts de la poésie islandaise,
+notamment l'abus et l'accumulation des métaphores les plus
+extraordinaires. Il n'a pas toujours paru possible d'en donner une
+traduction littérale.
+
+Une autre difficulté s'est présentée dans la transcription des noms
+propres. L'alphabet norain a plusieurs signes particuliers pour indiquer
+le renforcement des voyelles ou l'affaiblissement des consonnes. Ces
+signes n'existent pas dans l'alphabet français et il y aurait eu plus
+d'inconvénients que d'avantages à chercher des équivalents. On a dû
+renoncer à reproduire ces simples nuances d'orthographe et de
+prononciation.
+
+L'autorité de la Saga de Njal, quoique récemment contestée ne paraît pas
+avoir été sérieusement ébranlée. Ce récit reste toujours, aux yeux des
+hommes les plus compétents, le fidèle tableau de l'ancienne société
+Scandinave, et jette une vive lumière sur les conditions de la vie dans
+le Nord de l'Europe, à la fin du Xe siècle.
+
+ * * * * *
+
+INTRODUCTION DE PETERSEN
+
+
+Il n'y a qu'un petit nombre de Sagas, ou plutôt il n'y en a aucune qui,
+au dire des connaisseurs, puisse être comparée à la Saga de Njal. Par le
+fond comme par la forme elle est supérieure à tout ce que nous
+connaissons du Nord, et si l'on songe que ce récit a été écrit il y a
+plus de sept cents ans, sur une île lointaine, à une grande hauteur vers
+le Nord, sa perfection peut à bon droit exciter notre admiration. Aucune
+autre Saga ne montre dans un tableau plus saisissant toute la vie de
+cette époque reculée, aucune ne représente en plus grand détail toute la
+forme de la procédure. Elle nous arrache complètement à notre vie
+accoutumée, j'ai presque dit à la trivialité de notre vie de tous les
+jours, où l'on compte pour le plus grand bonheur de pouvoir se coucher
+tranquillement chaque nuit dans son lit. Elle nous ramène en arrière
+jusqu'à cette sauvagerie des anciens temps où la mort et le meurtre
+étaient à l'ordre du jour, où celui qui se levait de sa couche le matin
+et qui passait le seuil de sa porte ne pouvait être sûr qu'il ne
+rencontrerait pas son ennemi et ne mourrait pas de sa main, où par suite
+celui qui se rendait dans son champ pour l'ensemencer, dans les
+dispositions les plus pacifiques, prenait le grain dans une main et
+l'épée dans l'autre. Il faut entrer, toutefois, dans l'esprit de ce
+temps, et comprendre qu'alors verser le sang n'était pas un crime. C'est
+seulement à cette condition qu'on peut supporter cette série de meurtres
+qui se suivent l'un l'autre, coup pour coup, et que, tout en nageant
+dans le sang, on peut ne pas fermer les yeux sur la fermeté, la grandeur
+d'âme, les nobles sentiments, les fortes passions, les événements
+extraordinaires qui se révèlent sous ces dehors terribles. Et certes il
+y en a assez pour attirer l'attention, pour toucher et émouvoir, pour
+frapper et saisir, pour faire trembler et frémir, comme aussi pour
+provoquer des larmes.
+
+Quelle abondance, quelle multiplicité n'y trouve-t-on pas de caractères
+complètement tracés et bien soutenus? C'est là, si l'on fait attention à
+l'époque de la Saga, tout ce qu'on peut demander en fait d'art
+historique: un récit véridique, qui va droit au fond du cœur, simple et
+rude, sans ornement et sans éclat, mais toujours marchant à son noble
+but, faire aimer ce qui est grand, faire condamner ce qui est
+méprisable. Quel homme que ce Gunnar! Brave quand il faut l'être, mais
+ami de la paix, l'effroi de ses ennemis, et en même temps le plus noble
+des hommes. Il n'aime pas à se faire valoir devant les autres, à se
+vanter de sa renommée, à se mettre en vue, et pourtant il s'élève
+au-dessus de tous. Cette grandeur, cette véritable noblesse se
+communique à tout ce qui passe près de lui, jusqu'au chien Sam qui tout
+d'abord le reconnaît pour son maître, devine en quelque sorte sa pensée
+et donne sa vie pour lui en hurlant pour l'avertir. Sa querelle avec
+Halgerd n'en est que plus saisissante. La beauté et les qualités
+brillantes s'allient en elle à la plus terrible passion de vengeance.
+Pour se venger elle commet le plus bas, le plus méprisable de tous les
+actes humains, elle vole. Pour se venger elle refuse à son mari la
+suprême ressource, une boucle de ses cheveux pour faire une corde d'arc,
+et elle le livre ainsi froidement à la mort. C'est à mon sens, le comble
+de l'art, ou plutôt la nature même prise sur le fait, que cet admirable
+instinct de fidélité chez un animal mis en face de la révoltante
+froideur d'une femme avide de vengeance. Njal aussi est noble, mais
+d'une autre façon. Il a de braves fils, mais lui-même ne se sert jamais
+d'aucune arme. La droiture s'allie chez lui à un calme admirable, qui le
+suit jusqu'à la mort quand il se couche avec sa femme et son enfant sur
+le lit où ils vont mourir; et ce calme prend à son tour une teinte de
+prudence pleine de finesse, qui ne fait jamais le mal, mais regarde en
+face les événements sans s'émouvoir et choisit en toute circonstance le
+moyen le plus sûr pour atteindre son but. Ce n'est pas sans raison que
+le récit tout entier est lié à sa vie, et tourne en quelque sorte autour
+de lui. Il est le héros du récit, sans en être le personnage actif. Il
+est là, comme un rocher dans la mer, de tous côtés environné de récifs
+où les flots viennent se briser autour de lui sans troubler son calme,
+et c'est par là que toute cette histoire, qui autrement se résoudrait en
+morceaux détachés, trouve son centre et son lien. La vie de Gunnar, la
+mort de Njal, la vengeance de Kari sont autant d'événements qui, pris
+séparément, peuvent faire l'objet d'un récit, et ici, tout mêlés qu'ils
+sont à bien d'autres événements, ils tiennent ensemble et forment un
+tout. Chaque personnage, pris en lui-même, est peut-être plus
+remarquable que Njal, mais là encore c'est le comble de l'art, ou plutôt
+c'est la nature même que d'avoir su mettre chaque personnage à sa vraie
+place, en face des autres, pour laisser Njal s'élever au-dessus de tous.
+Voilà la vraie épopée. À côté de Njal est Bergthora. Elle s'attache à
+lui comme le flot qui vient laver le pied de la montagne. Elle aussi
+sent au fond du cœur le courroux et la vengeance,--peut-être l'auteur
+a-t-il pensé que telle est la nature de la femme, toute les fois qu'elle
+s'épanche violemment au dehors,--mais c'est la vengeance contre un
+ennemi, contre une femme ennemie. Elle excite ses fils, mais elle met
+tranquillement sa tête sur le sein de son mari; la volonté de son mari
+est pour elle une loi, et son unique plaisir est ce qu'elle voit dans
+les yeux de son mari. Si chère que lui soit la vengeance, elle ne se
+résoudrait jamais à faire tuer si elle ne savait que son mari s'y est
+déjà préparé, parce qu'il en doit être ainsi. Il le sait si bien qu'il a
+emporté avec lui au ting l'argent qui doit être payé pour les amendes.
+
+Elle l'a suivi dans la mort, alors qu'elle était libre de sortir, que
+même son ennemi l'engageait à le faire, ne voulant pas avoir ce meurtre
+sur la conscience. Bergthora est généralement peinte en quelques traits,
+courts et frappants. Il n'en fallait pas davantage. Compagne de son
+mari, elle ne pouvait pas avoir plus de relief, et cependant nous la
+connaissons parfaitement. En effet, elle se révèle en quelque sorte dans
+son fils Skarphjedin. Celui-ci a sans doute quelque chose du calme de
+son père, mais c'est aussi Bergthora en homme. Il est le vrai portrait
+de sa mère, mais à la façon d'un homme, avec la force indomptable d'un
+homme. Elle ne veut pas abandonner son mari, mais c'est aussi une grande
+question de savoir si Skarphjedin veut réellement abandonner la maison
+en flammes, si lui, qui n'a jamais fui, fuira aujourd'hui, même pressé
+par le feu; s'il veut qu'on puisse dire un jour de lui ce que plus tard
+on a dit de Kari, qu'il s'est échappé par la ruse, d'entre ses ennemis,
+parce qu'il le fallait bien. Il résiste noblement aux instances de son
+beau frère Kari. Celui-ci trouve qu'il est dans l'ordre qu'on sauve sa
+vie quand on peut, mais Skarphjedin attend; il s'élance enfin sur la
+poutre qui se rompt et il est précipité dans le feu. Ce qui est évident,
+tout au moins, c'est que l'auteur n'a pas voulu le laisser fuir, et
+qu'aussi bien nous lui en voudrions de l'avoir fait, c'est que
+Skarphjedin n'a rempli sa destinée que quand il meurt luttant contre le
+feu et, même vaincu par cet ennemi, le plus terrible des ennemis de
+l'homme, meurt sans que son courage faiblisse ou que sa force tombe. Il
+chante alors son chant du cygne, et l'auteur a encore mis là, récit
+historique ou œuvre d'imagination, peu importe, tout ce que l'art peut
+exiger.
+
+Dans la seconde partie du récit, qui se rattache étroitement et
+immédiatement à la première, Flosi se présente à nous en plein contraste
+avec Njal. Flosi est maintenant ce que Njal a été jusque là, le centre
+autour duquel tout vient se grouper. Quoiqu'il commande la vengeance par
+l'incendie, ce n'est pourtant pas un homme vindicatif ni méchant. L'acte
+qu'il exécute est un acte qu'il est obligé de commettre par devoir, et
+il y est poussé de la façon la plus terrible. Chez lui comme chez Njal,
+on trouve dans tous les moments difficiles un jugement calme et sûr; et
+à ce point de vue il fait contraste avec les autres caractères, plus
+farouches. L'auteur a su le saisir et s'en servir pour donner au récit
+la conclusion la plus naturelle et en même temps la plus intéressante.
+Les deux plus coupables parmi les incendiaires doivent mourir de la main
+de Kari, mais Flosi et lui vont tous deux en pèlerinage à Rome et
+reçoivent l'absolution; et c'est un beau spectacle de voir comment le
+christianisme introduit un esprit d'apaisement dans une action inspirée
+au début par toute la sauvagerie du paganisme, de voir comment Kari
+revient, fait naufrage, et se rend à la demeure de son ennemi pour lui
+demander l'hospitalité, comment ils se donnent l'un à l'autre le baiser
+de paix et se réconcilient pour toujours.
+
+Ces quelques remarques, n'ont pour but que d'appeler l'attention du
+lecteur sur ce récit considéré comme œuvre d'art. Il ne serait pas
+difficile de pénétrer encore plus avant dans l'étude de l'action et des
+caractères, mais il n'y a rien de plus fastidieux au monde que
+d'analyser la beauté. Il faut se contenter de dire: Regarde si elle est
+là. Celui qui ne peut la voir ni la reconnaître, qu'il reste aveugle!
+Pour ma part, je me crois en droit de déclarer que tout en voyant dans
+cet écrit un récit pleinement historique, je le crois propre à fournir à
+l'art moderne des sujets excellents. Ne serait-ce pas, par exemple, un
+sujet fait pour un peintre que de nous montrer la maison de Njal en
+flammes; au milieu de la maison Njal et sa femme qui, avec leur jeune
+garçon entre eux, se sont couchés pour leur dernier sommeil, tandis
+qu'un serviteur, debout à côté du lit, étend sur eux une peau de bœuf,
+et dans un autre coin du tableau Skarphjedin et son frère, les pieds à
+moitié brûlés, peut-être même Grim mortellement frappé et luttant contre
+la mort; ou bien encore que de nous montrer Skarphjedin, vaincu par la
+douleur, enfonçant sa hache dans la poutre, tandis que diverses figures
+d'incendiaires grimpés çà et là sur la maison, contemplent cette scène,
+animés des sentiments les plus différents. Ne serait-ce pas encore un
+sujet convenable pour un tableau, que la scène de Flosi avec Hildigunn,
+au moment où il rejette loin de lui la chemise sanglante? Si c'est le
+but de l'art tragique de peindre les passions dans leurs expressions les
+plus diverses, nulle part elles ne se manifestent avec plus de force
+qu'ici. C'est aux artistes connaissant bien leur art qu'il appartient
+d'en juger.
+
+Le récit qu'on va lire pourrait sans doute être mis sous une forme qui
+se rapprocherait davantage de la façon moderne de raconter. On pourrait
+par exempte en éliminer divers détails qui rompent la marche régulière
+de l'exposition, intervertir certaines choses qui ne paraissent pas être
+tout à fait à leur véritable place. Entre autres habitudes singulières,
+les anciens ont celle de rassembler en un même endroit les
+renseignements sur les personnages qui doivent paraître ensuite, ce qui
+ne se fait plus aujourd'hui. Au moyen de remaniements de ce genre, le
+récit pourrait, dans l'ensemble et dans les différentes parties,
+recevoir en maint endroit une forme plus correcte. J'ai eu la tentation
+de lui appliquer ce traitement, mais je ne suis pas allé jusqu'au bout.
+Je me suis convaincu que le mieux était de conserver la forme primitive
+pour montrer au lecteur, par une fidèle image, ce que racontaient les
+anciens, et comment.
+
+Pour aucune traduction je n'ai aussi bien senti que pour celle-ci
+combien il est difficile non seulement de saisir et de rendre certains
+mots et certaines tournures, mais en général de reproduire la
+simplicité, la brièveté, l'énergie et la force qui vivent dans
+l'original. C'est surtout à l'occasion de cette traduction que j'ai
+clairement aperçu combien notre langue actuelle est pauvre et
+insuffisante pour exprimer avec quelque fidélité maintes idées de
+l'ancienne. Cela tient encore et surtout à la différence des temps. Les
+langues modernes se sont épandues sur une quantité extraordinaire
+d'objets; elles sont riches, en ce sens que la matière en est riche. Les
+anciennes langues au contraire se bornaient à un petit nombre d'objets,
+et en conséquence déployaient leur richesse et leur souplesse en variant
+l'expression de ces objets. Je serais heureux, soit dit en passant, si
+la tentative que j'ai faite pouvait éveiller assez d'intérêt pour
+engager plus d'un lecteur à chercher dans l'original ce qu'aucune
+traduction n'est capable de donner.
+
+La présente Saga est particulièrement remarquable à un double point de
+vue, d'abord comme récit historique et ensuite par les lumières qu'elle
+nous fournit sur la constitution de la république islandaise et sur la
+procédure. Nous devons examiner ici ces deux points d'un peu plus près.
+
+Que le récit soit historique, c'est ce dont on ne peut douter. Les
+personnages qui s'y présentent, les événements qui s'y trouvent décrits,
+sont réels. Le récit a, par suite, sa chronologie fixe et précise. Le
+point central de cette chronologie est l'introduction du christianisme
+en l'an 1000. De ce point fixe le récit remonte en arrière jusqu'au
+règne d'Erick à la hache sanglante (Blodoxe) et descend environ dix-sept
+ans. Pour les lecteurs qui voudraient suivre à ce point de vue la
+représentation des événements j'ajouterai une remarque d'importance
+capitale. Par Hoskuld et Hrut, le récit se rattache à la Laxdæla Saga.
+Les chapitres 2 et 7 embrassent environ 6 ans. La septième année tombe
+dans le chapitre 8, la huitième dans le chapitre 10. Les chapitres 13 et
+14 vont de la neuvième à la onzième année. Dans le chapitre 17 finit la
+quinzième année et le chapitre 21 tombe dans la seizième. Ces années ne
+peuvent pas être fixées plus précisément, mais si l'on admet que le
+voyage de Gunnar à l'étranger, au chapitre 29, a été commencé en l'an
+976, il revient en 979 (chapitre 32) et les événements postérieurs
+suivent année par année jusqu'en 985 (chapitre 45), où les trois tings
+dont il est parlé font quelque difficulté. Il s'agit en effet de savoir
+si l'auteur a voulu parler du ting général (alting), ou du ting local.
+Si l'on admet cette dernière supposition, le chapitre 47 commence avec
+l'an 983, et le récit marche alors régulièrement jusqu'à la mort de
+Gunnar en 993 (chapitre 75 et suivants). Les fils de Njal voyagent à
+l'étranger en 992 (chapitre 83) et reviennent chez eux en 998 (chapitre
+90). Les négociations de Njal, à l'Alting, pour le mariage de Hoskuld,
+godi de Hvidenæs, tombent en l'an 1003, et le mariage avec Hildigunn
+s'accomplit en 1005 (chapitre 97). Jusque-là le récit paraît écrit comme
+un tout ininterrompu, mais les chapitres qui parlent de l'introduction
+du christianisme (chapitres 99-105) sont interpolés, quoique semblables
+au reste par le style et la manière de présenter les choses. Ce qui les
+précède et ce qui les suit se lie ensemble et les deux morceaux ont été
+séparés l'un de l'autre par cette interpolation sur le christianisme.
+Celle-ci commence avec l'année 995 (chapitre 100) et finit avec l'an
+1000 (chapitres 104-105); seulement, les faits relatifs à Amunde Blinde
+qui sont rapportés comme survenus trois ans après se produisirent non
+trois ans après l'introduction du christianisme en l'an 1000 (fin du
+chapitre 105), mais trois ans après le meurtre de Lyting (fin du
+chapitre 99). Or la fin du chapitre 99 et le commencement du chapitre
+106 se rattachent immédiatement l'un à l'autre, comme le prouve
+d'ailleurs tout l'ensemble du récit. On doit donc admettre ou bien que
+ce morceau sur l'introduction du christianisme n'est pas à sa place, ou
+bien qu'il a été ajouté par un écrivain plus récent. Le récit reprend
+ensuite sa marche jusqu'à la mort de Njal, en l'an 1011 (chapitre 129).
+Le combat à l'Alting tombe dans l'année suivante 1012 (chapitre 145).
+Flosi et Kari partirent pour l'étranger en 1013 (chapitres 153-154); la
+bataille de Brjan eut lieu en 1014 (chapitre 157) et Flosi et Kari se
+rencontrèrent en Islande en 1017 (chapitre dernier). Telle est la
+chronologie que les interprètes ont adoptée et que je reproduis ici,
+parce qu'elle fera suivre en quelque sorte aux lecteurs le cours des
+événements, quoique sans doute on puisse y faire quelques objections de
+détail. Elle est d'ailleurs confirmée par cette circonstance que
+d'autres documents historiques donnent pour la bataille de Brjan ou la
+grande bataille de Clontarf la même date, de l'an 1014.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+
+Il y avait un homme qui s'appelait Mörd: on l'avait surnommé Gigja. Il
+était fils de Sighvat le rouge. Il habitait à Völl, dans la plaine de la
+Ranga. C'était un chef puissant, et un grand homme de loi. Il savait si
+bien la loi que personne n'eût tenu pour bon un jugement rendu sans lui.
+Il avait une fille nommée Unn. Elle était belle, accorte et sage; elle
+passait pour le meilleur parti de la Ranga.
+
+Et maintenant la saga nous mène à l'ouest, dans les vallées du
+Breidafjord. Il y avait là un homme nommé Höskuld, fils de Dalakol. Sa
+mère s'appelait Thorgerd, et était fille de Thorstein le rouge, fils
+d'Olaf le blanc, fils d'Ingjald, fils d'Helgi. La mère d'Ingjald était
+Thora, fille de Sigurd aux yeux de serpent, fils de Ragnar Lodbrok. La
+mère de Thorstein le rouge était Udr la riche, fille de Ketil Flatnef,
+fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn.
+
+Höskuld demeurait à Höskuldstad, dans la vallée de la Saxa. Son frère
+s'appelait Hrut. Il demeurait à Hrutstad. Il était de la même mère que
+Höskuld. Son père était Herjolf. Hrut était beau, grand et fort, brave,
+et d'humeur douce. C'était le plus sage des hommes, secourable à ses
+amis et bon conseiller dans les affaires d'importance.
+
+Il arriva une fois qu'Höskuld donna un festin. Son frère Hrut était là,
+assis à côté de lui. Höskuld avait une fille qui s'appelait Halgerd.
+Elle jouait à terre avec d'autres petites filles. Elle était jolie et
+bien faite. Ses cheveux étaient doux comme de la soie, et si longs
+qu'ils lui venaient à la ceinture. Höskuld l'appela: «Viens près de
+moi», dit-il. Elle vint à lui. Il la prit par le menton et la baisa.
+Puis elle s'en alla. Alors Höskuld dit à Hrut: «Que penses-tu de cette
+petite fille? Ne te semble-t-elle pas jolie?» Hrut se taisait. Höskuld
+lui demanda une seconde fois la même chose. Et Hrut finit par répondre:
+«Certes l'enfant est jolie, et bien des gens le sauront pour leur
+malheur; mais je ne sais comment le mauvais œil est venu dans notre
+famille.» Alors Höskuld se fâcha, et les deux frères furent en froid
+pendant quelque temps.
+
+Les frères d'Halgerd étaient Thorleik, qui fut père de Bolli, Olaf, père
+de Kjartan, et Bard.
+
+
+
+
+II
+
+Un jour, les deux frères, Höskuld et Hrut, chevauchaient, allant à
+l'Alting. Il était venu beaucoup de monde cette année-là. Höskuld dit à
+Hrut: «Je trouve, frère, que tu devrais songer à ta maison, et prendre
+femme.»--«Il y a longtemps que j'ai cela en tête, répondit Hrut, mais
+j'y vois du pour et du contre. Je ferai pourtant comme tu voudras. De
+quel côté nous tournerons-nous?» Höskuld répondit: «Il y a ici beaucoup
+de chefs au ting, et le choix est grand; mais je sais déjà qui je veux
+demander pour toi. Elle s'appelle Unn; c'est la fille de Mörd Gigja, un
+homme très sage. Il est ici au ting, et sa fille avec lui; tu peux la
+voir, si tu veux.»
+
+Le jour suivant, comme les hommes allaient au tribunal, ils virent
+devant les huttes de ceux de la Ranga des femmes vêtues de beaux habits.
+Höskuld dit à Hrut: «La voilà, c'est Unn, dont je t'ai parlé. Comment la
+trouves-tu?»--«Elle me plaît, dit Hrut, mais je ne sais pas si nous
+aurons du bonheur ensemble.» Et ils allèrent au tribunal. Mörd Gigja
+expliquait la loi, comme c'était sa coutume. Quant il eut fini, il
+retourna dans sa hutte. Höskuld se leva, puis Hrut; ils allèrent à la
+hutte de Mörd et y entrèrent. Mörd était assis au fond. Ils le
+saluèrent. Il se leva, prit la main d'Höskuld, et le fit asseoir à côté
+de lui. Hrut s'assit à côté d'Höskuld. Ils parlèrent de beaucoup de
+choses, et Höskuld en vint à dire: «J'ai une affaire à te proposer. Hrut
+veut devenir ton gendre et acheter la fille; et moi je n'y épargnerai
+rien». Mörd répondit: «Je sais que tu es un grand chef; mais ton frère
+m'est inconnu.» Höskuld reprit: «Il vaut mieux, que moi.»--Mörd dit: «Tu
+auras à y mettre beaucoup du tien, car ma fille aura tout l'héritage
+après moi.»--«Je ne chercherai pas longtemps ce que je veux promettre»,
+répondit Höskuld. Il aura Kambsnes et Hrutstad, et toutes les terres
+jusqu'à Thrandargil; il a de plus un vaisseau marchand prêt à mettre à
+la voile. Alors Hrut dit à Mörd: «Tu vois que mon frère pour l'amour de
+moi a bien fait les choses. Si vous voulez donner suite à l'affaire, je
+veux que vous en fixiez tous deux les conditions.» Mörd répondit: «J'y
+ai pensé. Ma fille aura soixante cents; tu y ajouteras un tiers de ton
+domaine, et si vous avez des héritiers il y aura communauté de bien
+entre vous.» Hrut dit: «J'accepte les conditions; prenons maintenant des
+témoins.» Ils se levèrent et se donnèrent la main; et Mörd fiança à Hrut
+sa fille Unn. On décida que le mariage se ferait chez Mörd, un demi-mois
+après le milieu de l'été.
+
+Et maintenant ils quittent le ting, et s'en retournent chacun chez soi.
+Höskuld et Hrut prennent à l'ouest, en passant devant le signal de
+Halbjörn. Et voici venir à leur rencontre Thjostolf, fils de Björn
+Gullberi du Reykjardal, disant qu'il était arrivé un vaisseau dans la
+Hvita; Össur, le frère du père de Hrut, venait d'en débarquer, et
+faisait dire à Hrut d'aller le trouver au plus tôt. Quand Hrut apprit
+cela, il pria Höskuld d'aller au vaisseau avec lui.
+
+Ils se mirent donc tous deux en route, et quand ils furent au vaisseau,
+Hrut souhaita la bienvenue avec beaucoup de joie à son parent Össur.
+Össur les invita à entrer dans sa hutte et à boire. Ils descendirent de
+cheval, ils entrèrent, et ils burent. Hrut dit à Össur: «Tu vas venir
+avec moi dans l'Ouest, mon oncle, et tu passeras l'hiver chez
+moi.»--«Non pas, dit Össur; je t'annonce la mort d'Eyvind, ton frère. Il
+t'a fait son héritier au Gulating; et tes ennemis vont tout prendre si
+tu ne viens pas.»--« Que vais-je faire, mon frère? dit Hrut, il me
+semble que mon affaire se gâte, moi qui viens justement de conclure mon
+mariage.»--Höskuld dit: «Tu vas aller dans le Sud, trouver Mörd; tu le
+prieras de changer vos conventions. Il faut que sa fille s'engage à
+t'attendre, comme fiancée, trois hivers. Moi je retourne à la maison, et
+je ferai porter des vivres pour toi au vaisseau.»--«Et moi je veux, dit
+Hrut, que tu prennes de mes provisions, du bois, de la farine, et tout
+ce qu'il te plaira.»
+
+Hrut fit amener ses chevaux, et partit pour le Sud. Höskuld s'en alla
+chez lui, à l'Ouest.
+
+Hrut arriva à l'Est, dans la plaine de la Ranga, chez Mörd, ou il fut
+bien reçu. Il conta son affaire à Mörd, et lui demanda conseil. Mörd lui
+demanda de combien était l'héritage. Hrut dit qu'il était bien de deux
+cents marks, s'il pouvait tout avoir. «C'est beaucoup, dit Mörd, en
+comparaison de ce que je laisserai; tu peux partir si tu veux.» Ils
+changèrent leurs conventions; et Unn s'engagea à attendre Hrut, comme
+fiancée, pendant trois hivers.
+
+Hrut revint au vaisseau, et il y passa l'été, jusqu'à ce que tout fût
+prêt. Höskuld fit apporter au vaisseau toutes les richesses de Hrut, et
+Hrut remit aux mains d'Höskuld la garde de ses domaines, pour le temps
+qu'il passerait au loin. Höskuld retourna chez lui. Peu de temps après,
+un bon vent souffla, et ils mirent à la voile. Ils furent trois semaines
+au large, et touchèrent terre à Hörn, dans le Hördaland, De là, ils
+firent voile à l'Est, jusqu'à Vik.
+
+
+
+
+III
+
+
+Harald Grafeld régnait en Norvège. Il était fils d'Eirik Blodöx, fils
+d'Harald Harfag. Sa mère s'appelait Gunhild. Elle était fille d'Össur
+Toti. Ils avaient leur habitation dans l'Est, à Konungahella.
+
+Et voici qu'on apprit l'arrivée d'un vaisseau, à Vik. Sitôt que Gunhild
+sut la nouvelle, elle demanda quelle sorte de gens d'Islande étaient sur
+ce vaisseau. On lui dit que c'était un homme nommé Hrut, fils du frère
+d'Össur. «Je sais, dit Gunhild. Il vient chercher son héritage. Mais il
+y a un homme qui le détient, et qui se nomme Soti.» Elle appela un des
+hommes de sa maison, qui se nommait Ögmund: «Je vais t'envoyer au Nord,
+dit-elle, dans le pays de Vik, à la rencontre d'Össur et de Hrut;
+dis-leur que je les invite tous deux chez moi pour l'hiver, et que je
+veux être leur amie. Et si Hrut veux faire mes volontés, je l'aiderai
+dans son affaire d'héritage, et dans tout ce qu'il entreprendra. Et je
+le servirai auprès du roi.»
+
+Ögmund partit, et vint trouver Össur et Hrut. Quand ils surent qu'il
+était l'homme de Gunhild, ils le reçurent de leur mieux. Il leur fit son
+message en secret; après quoi les deux parents se mirent à l'écart pour
+voir ce qu'ils avaient à faire. Össur dit à Hrut: «Je crois, mon neveu,
+que notre choix est tout fait, car je sais l'humeur de Gunhild. Sitôt
+que nous aurons refusé d'aller la trouver, elle nous fera mettre hors du
+pays, et prendra de force tous nos biens. Si nous y allons, elle nous
+rendra toutes sortes d'honneurs, comme elle nous l'a promis.» Ögmund
+s'en retourna, et quand il fut devant Gunhild, il lui dit la réponse à
+son message, et qu'ils allaient venir. «Je le savais bien, dit Gunhild;
+Hrut est un homme sage, et qui sait vivre; maintenant, sois vigilant, et
+quand ils approcheront du domaine, dis-le moi.»
+
+Hrut et Össur se mirent en route vers Konungahella. Quand ils
+arrivèrent, leurs parents et leurs amis vinrent au devant d'eux avec
+beaucoup de joie. Ils demandèrent si le roi était dans son domaine. On
+leur dit qu'il y était. À ce moment, Ögmund vint les trouver. Il leur
+dit que Gunhild les saluait, et aussi qu'elle ne les ferait pas venir
+chez elle avant qu'ils n'eussent vu le roi, à cause de ce qu'on pourrait
+dire: «Il semblerait, ajoutait-elle, que je veux les prendre pour moi.
+Je ferai cependant pour eux tout ce qu'il me plaira. Que Hrut parle sans
+crainte au roi, et qu'il lui demande de devenir son homme.»--«Et voici,
+dit Ögmund, un habit que la reine t'envoie. C'est avec cet habit que tu
+iras trouver le roi.» Et Ögmund s'en alla.
+
+Le jour suivant, Hrut dit à Össur: «Allons chez le roi.»--«Je veux bien»
+dit Össur; et ils y allèrent, au nombre de douze. Tous leurs parents et
+leurs amis étaient là. Ils entrèrent dans la salle où le roi était assis
+à boire, Hrut s'avança le premier, et salua le roi. Le roi regarda avec
+attention cet homme bien vêtu qui le saluait, et lui demanda son nom.
+Hrut se nomma. «Es-tu d'Islande?» dit le roi. Hrut répondit que oui,
+«Pourquoi es-tu venu chez nous?»--«Pour voir votre seigneurie, ô roi, et
+aussi, parce que j'ai une grosse affaire d'héritage dans ce pays-ci, et
+j'aurai besoin de votre aide pour qu'il me soit fait droit.» Le roi dit:
+«J'ai promis qu'il serait rendu justice à chacun dans mon royaume. Mais
+avais-tu encore autre chose à me dire en venant me trouver?»--«Seigneur,
+dit Hrut, j'ai à vous demander une place à votre cour, et de me faire
+votre homme.» Le roi se taisait, Gunhild lui dit: «Il me semble que cet
+homme vous fait beaucoup d'honneur; je suis d'avis que s'il y en avait
+un grand nombre comme lui à votre cour, elle serait bien
+garnie.»--«Est-ce un homme sage?» demanda le roi. «Sage et hardi»
+répondit-elle. «Je crois bien, dit le roi, que ma mère veut qu'on te
+fasse comme tu demandes; cependant, à cause de notre dignité, et de la
+coutume du royaume, je veux que tu reviennes dans un demi-mois
+seulement; et je te ferai mon homme. Jusque-là ma mère prendra soin de
+toi, mais alors viens me trouver.»
+
+Gunhild dit à Ögmund: «Conduis-les dans ma maison, et traite-les bien.»
+Ögmund sortit et eux avec lui. Et il les mena dans une salle de pierre
+dont les murs étaient tendus de tapisseries, les plus belles qu'on pût
+voir, et le siège de Gunhild était là. Ögmund dit à Hrut: «Tu vas voir
+la vérité de ce que je t'ai dit de la part de Gunhild: voici son siège,
+et tu vas t'y asseoir; tu y resteras, quand elle viendrait elle-même.»
+Et il leur servit à manger. Comme ils étaient à table depuis quelques
+temps, Gunhild entra. Hrut voulut se lever pour aller au devant d'elle.
+«Reste assis, dit-elle; tu garderas ce siège tant que tu seras dans ma
+maison.» Elle s'assit auprès de Hrut, et ils se mirent à boire. Le soir,
+elle lui dit: «Tu dormiras avec moi cette nuit dans la chambre d'en
+haut.»--«Je ferai ce que vous voulez» répondit-il. Ils allèrent dormir,
+et elle ferma la porte en dedans; ils dormirent là pendant la nuit, et
+au matin ils retournèrent boire. Et pendant tout le demi-mois ils
+couchèrent ensemble dans la chambre d'en haut. Gunhild avait dit aux
+hommes qui étaient là: «Il y va de votre vie, si vous dites à personne
+ce qu'il y a entre Hrut et moi.»
+
+Hrut lui donna cent aunes d'étoffes de laine et douze capes de peaux, et
+elle le remercia de ses présents. Hrut partit, après l'avoir baisée et
+remerciée. Elle lui souhaita bonne chance. Le jour suivant, Hrut vint
+devant le roi, avec trente hommes. Il salua le roi, et le roi lui dit:
+«Tu veux, Hrut, que je fasse pour toi ce que j'ai promis.» Il le fit
+donc son homme. Hrut demanda: «Quelle place me donnerez-vous?»--«C'est
+ma mère qui en décidera» dit le roi. Et elle le fit mettre à la place
+d'honneur.
+
+Hrut passa l'hiver chez le roi, et il y était très considéré.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Au printemps, Hrut entendit parler de Soti. On disait qu'il était allé
+au Sud, en Danemark, avec l'héritage. Hrut vint trouver Gunhild et lui
+dit le départ de Soti. Gunhild dit: «Je te donnerai deux vaisseaux
+longs, avec leur équipage, et de plus, un homme très brave, Ulf
+Uthvegin, le chef de nos hôtes. Mais toi, va trouver le roi, avant de
+partir.» Hrut y alla; et quand il fut devant le roi, il lui dit que Soti
+était parti, et qu'il voulait se mettre à sa poursuite. Le roi demanda:
+«Qu'a fait ma mère pour t'aider?» Hrut répondit: «Elle m'a donné deux
+vaisseaux longs, et, pour commander aux hommes, Ulf Uthvegin.»--«C'est
+bien fait, dit le roi. Et moi, je te donnerai deux autres vaisseaux
+longs. Il te faudra bien autant de monde que cela.» Il conduisit Hrut à
+ses vaisseaux et lui souhaita bon voyage. Hrut avec ses gens fit voile
+vers le Sud.
+
+
+
+
+V
+
+
+Il y avait un homme nommé Atli. Il était fils d'Arnvid, jarl de
+l'Ostgothie. C'était un grand homme de guerre. Il se tenait dans le lac
+de l'Est avec huit vaisseaux. Son père avait refusé le tribut à Hakon,
+fils adoptif d'Adalstein; et le père et le fils avaient fui du Jamtaland
+en Gothie.
+
+Atli sortit du lac avec ses vaisseaux par le Stoksund. Il s'en alla au
+Sud, en Danemark, et il était à l'ancre dans l'Eyrasund. Il avait été
+mis hors la loi par le roi de Danemark et par le roi de Suède, pour les
+brigandages et les meurtres qu'il avait faits dans les deux royaumes.
+
+Hrut vint au Sud, dans l'Eyrasund; comme il entrait dans le détroit, il
+vit qu'il était plein de vaisseaux. Ulf lui dit: «Que faut-il faire,
+homme d'Islande?»--«Aller en avant; dit Hrut, qui ne risque rien n'a
+rien. Notre vaisseau, à Össur et à moi, passera le premier, et toi, tu
+mettras le tien où tu voudras.»--«Je n'ai pas coutume que d'autres me
+servent de bouclier» répond Ulf. Il met son vaisseau sur la même ligne
+que celui de Hrut, et ils s'avancent ensemble dans le détroit.
+
+Et voici que ceux du détroit voient des vaisseaux qui viennent à eux, et
+ils le disent à Atli. «Il y aura du butin à prendre, répond Atli. Qu'on
+ôte les tentes des vaisseaux, et qu'on s'apprête au plus vite. Mon
+vaisseau sera au milieu de la flotte.»
+
+Les vaisseaux de Hrut avançaient à force de rames. Quand on fut assez
+près pour s'entendre, Atli se leva et dit: «Vous allez comme des
+imprudents. N'avez-vous pas vu qu'il y avait des vaisseaux de guerre
+dans le détroit? Quel est le nom de votre chef?»--«Je m'appelle Hrut»
+répondit-il.--«Qui es-tu? dit Atli.--«L'homme du roi Harald Grafeld» dit
+Hrut.--«Il y a longtemps, dit Atli, que mon père et moi nous avons cessé
+d'être bons amis avec votre roi de Norvège.»--«Ce sera pour votre
+malheur» dit Hrut. «Notre rencontre sera telle, dit Atli, que tu n'auras
+point de nouvelles à en dire.» Il prit un javelot, et le lança sur le
+vaisseau de Hrut; et l'homme qui conduisait le vaisseau fut tué. Alors
+la bataille commença, et ils eurent grand'peine à aborder le vaisseau de
+Hrut. Ulf se battait bien: il donnait de grands coups, frappant d'estoc
+et de taille. Le pilote d'Atli s'appelait Asolf. Il sauta sur le
+vaisseau de Hrut, et tua quatre hommes avant que Hrut ne s'en fût
+aperçu. Hrut se retourne, et vient à sa rencontre. Ils se joignent, et
+Asolf, d'un coup de pointe, perce le bouclier de Hrut. Mais Hrut lève
+son épée sur Asolf, et lui donne le coup de la mort.
+
+Ulf Uthvegin l'avait vu. «En vérité, Hrut, dit-il, tu donnes de beaux
+coups. Mais aussi tu as de grands remerciements à faire à
+Gunhild.»--«J'ai peur, répondit Hrut, que ce ne soient tes dernières
+paroles.» À ce moment, Atli vit qu'Ulf se découvrait. Il lui lança un
+javelot au travers du corps.
+
+Après cela la bataille devint furieuse. Atli sauta sur le vaisseau de
+Hrut, et il faisait le vide tout autour de lui. Össur vint à sa
+rencontre, l'épée en avant, mais il tomba à la renverse, frappé par un
+autre. Alors Hrut accourut au devant d'Atli, Atli leva son épée, et
+fendit d'un coup le bouclier de Hrut. En même temps, une pierre
+l'atteignit à la main, et l'épée tomba. Hrut la prit, et abattit le pied
+d'Atli. Après quoi, il lui donna le coup de la mort.
+
+Hrut et ses gens firent beaucoup de butin. Ils prirent avec eux les deux
+meilleurs vaisseaux, et ils restèrent là un peu de temps. Soti avec les
+siens leur avait échappé. Il avait fait voile pour retourner en Norvège.
+Il débarqua sur la côte de Limgard. Il y trouva Ögmund, l'homme de
+Gunhild. Ögmund reconnut tout d'abord Soti, et lui demanda: «Combien de
+temps penses-tu rester ici?»--«Trois nuits.» dit Soti.--«Où iras-tu
+ensuite?» dit Ögmund. «À l'ouest, en Angleterre, dit Soti, et je ne
+reviendrai jamais en Norvège, tant que durera la puissance de Gunhild.»
+Ögmund s'en alla, et vint trouver Gunhild; elle était près de là, chez
+des hôtes, avec son fils Gudröd. Ögmund dit à Gunhild ce que Soti
+comptait faire; et elle donna ordre à son fils Gudröd d'aller tuer Soti.
+Gudröd partit sur l'heure. Il tomba sur Soti à l'improviste, et le fit
+amener à terre où on le pendit. Puis il prit tous ses trésors pour sa
+mère. Elle envoya des hommes débarquer le butin, et le porter à
+Konungahella, après quoi elle y alla elle même.
+
+Hrut revint à l'automne. Il avait fait beaucoup de butin. Il alla tout
+d'abord trouver le roi, qui lui fit bon accueil. Il lui offrit, et à sa
+mère, de prendre ce qu'ils voudraient de ses richesses; et le roi en
+prit le tiers. Gunhild dit à Hrut qu'elle avait mis la main sur
+l'héritage et fait tuer Soti. Hrut la remercia, et partagea par moitié
+avec elle.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Hrut passa l'hiver chez le roi, et il était de joyeuse humeur; mais aux
+approches du printemps, il devint silencieux. Gunhild s'en aperçut, et
+elle lui parla un jour qu'ils étaient seuls ensemble. «As-tu du souci,
+Hrut?» lui demanda-t-elle. Hrut répondit: «On a dit vrai: Malheur à ceux
+qui sont nés sur une mauvaise terre.»--«Veux-tu retourner en Islande?»
+dit-elle.--«Je le veux» répondit-il.»--«As-tu quelque femme
+là-bas?»--«Non.»--«Et pourtant j'en suis bien sûre.» Et ils n'en dirent
+pas plus long.
+
+Hrut alla devant le roi, et le salua. Le roi demanda: «Que veux-tu
+Hrut?»--«Je veux vous prier, Seigneur, de me donner congé pour retourner
+en Islande.»--« Auras-tu là-bas plus d'honneurs qu'ici?» dit le
+roi.--«Non, dit Hrut, mais il faut que chacun suive sa
+destinée.»--«C'est peine perdue de lutter contre un plus fort, dit
+Gunhild. Donne-lui congé; qu'il parte quand il lui plaira.» L'année
+était mauvaise dans le pays, et pourtant le roi lui donna de la farine,
+autant qu'il en voulut. Il mit donc son vaisseau en état pour aller en
+Islande, et Össur avec lui.
+
+Quand ils furent prêts, Hrut vint trouver le roi et Gunhild. Gunhild le
+prit à part et lui dit: «Voici un anneau d'or que je veux te donner» et
+elle le lui passa au bras. «J'ai reçu de toi beaucoup de beaux cadeaux»
+dit Hrut. Elle lui mit les bras autour du cou, le baisa et dit: «Si j'ai
+autant de puissance sur toi que je me l'imagine, voici que je te jette
+un sort, et je veux que tu n'aies pas de bonheur avec cette femme que tu
+vas prendre en Islande, mais tu pourras trouver ton plaisir avec
+d'autres femmes. Et maintenant nous ne serons heureux ni l'un ni
+l'autre: car tu n'as pas eu confiance en moi.» Hrut se mit à rire et
+s'en alla. Il vint trouver le roi, et le remercia de l'avoir toujours
+bien traité, et comme un chef. Le roi lui souhaita bon voyage. Il dit
+que Hrut était un homme très-brave, et qui pouvait aller de pair avec
+les plus grands. Hrut monta sur son vaisseau, et mit à la voile. Il eut
+bon vent, et ils arrivèrent, lui et les siens, dans le Borgarfjord.
+
+Sitôt que le vaisseau fut à terre, Hrut s'en alla chez lui, dans
+l'Ouest, et Össur resta pour décharger. Hrut vint à Höskuldstad. Son
+frère le reçut avec joie, et Hrut lui conta ses aventures. Après cela,
+il envoya un homme dans le pays de la Ranga, dire à Mörd Gigja de se
+préparer pour la noce. Les deux frères allèrent au vaisseau, et Höskuld
+dit à Hrut l'état de ses biens. Ils s'étaient beaucoup accrus depuis que
+Hrut était parti. Hrut dit: «Je ne te le revaudrai jamais comme je le
+devrais, frère; mais je vais te donner de la farine, autant qu'il t'en
+faudra pour la maison durant l'hiver.» Ils tirèrent le vaisseau à terre,
+lui firent un abri, et portèrent toute la cargaison dans la vallée de
+l'Ouest.
+
+Hrut resta six semaines chez lui, à Hrutstad. Alors les deux frères et
+Össur se préparèrent à partir pour la noce de Hrut. Ils montèrent à
+cheval, et soixante hommes avec eux. Ils chevauchèrent d'une traite
+jusqu'à la plaine de la Ranga. Il y avait grande foule d'hôtes. Les
+hommes prirent place sur les bancs du fond, et les femmes sur les bancs
+de côté. La fiancée était triste. On versa à boire, et la noce se passa
+bien. Mörd compta la dot de sa fille, et elle partit avec Hrut pour le
+pays de l'Ouest. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils
+fussent arrivés chez eux. Hrut donna à sa femme toute puissance sur
+l'intérieur de sa maison, et chacun trouva que c'était bien. Et pourtant
+ils ne semblaient pas faire bon ménage. Cela dura ainsi jusqu'au
+printemps.
+
+Quand le printemps fut venu, Hrut eut à faire un voyage aux fjords de
+l'Ouest, pour chercher l'argent de sa cargaison. Comme il allait partir
+Unn lui dit: «Penses-tu revenir avant que les hommes aillent au
+ting?»--«Pourquoi?» dit Hrut.--«C'est que je veux aller au ting,
+dit-elle, et voir mon père.»--«Ce sera comme tu veux, dit-il, et j'irai
+au ting avec toi.»--«C'est bien» dit-elle.
+
+Hrut monta à cheval et partit pour les fjords de l'Ouest. Il plaça tout
+son argent, et revint chez lui. Dès qu'il fut revenu, il se prépara à
+partir pour le ting. Tous ses voisins devaient venir avec lui. Höskuld
+son frère en était aussi. Hrut dit à sa femme: «Si tu as toujours autant
+d'envie de venir au ting, prépare-toi, et pars avec moi. » Elle fut
+bientôt prête et ils se mirent en route. Ils chevauchèrent sans
+s'arrêter jusqu'au ting.
+
+Unn entra dans la hutte de son père. Il lui fit joyeux accueil; mais
+elle était d'humeur assez sombre. Il s'en aperçut, et dit: «Je t'ai vu
+meilleur visage autrefois; qu'as-tu sur le cœur?» Elle se mit à pleurer
+et ne répondit rien. Alors il lui dit: «Pourquoi es-tu venue au ting, si
+tu ne veux pas répondre et te fier à moi? Ne te plais-tu pas dans ce
+pays de l'Ouest?» Elle répondit: «Je donnerais tout ce que j'ai pour n'y
+être jamais venue.» Mörd dit: «Il faut que je sache ce que c'est que
+cela.» Il fit appeler Hrut et Höskuld. Ils vinrent sur le champ. Comme
+ils entraient chez Mörd, il se leva pour aller à leur rencontre, les
+salua, et les fit asseoir. Ils parlèrent longtemps, et la conversation
+allait bien. À la fin, Mörd dit à Hrut: «Pourquoi ma fille pense-t-elle
+tant de mal de votre pays?» Hrut répondit: «Qu'elle dise si elle a
+quelque sujet de se plaindre de moi.» Mais elle n'en trouva point. Alors
+Hrut fit venir ses voisins et les gens de chez lui, pour leur faire dire
+comment il se conduisait avec elle. Ils lui rendirent bon témoignage, et
+déclarèrent qu'elle décidait sur toutes choses comme elle l'entendait.
+Mörd dit: «Tu vas retourner chez toi, et te contenter de ton sort; car
+tous les témoignages sont meilleurs pour lui que pour toi.»
+
+Après cela, Hrut quitta le ting, et sa femme avec lui; et tout alla bien
+entre eux pendant l'été. Mais quand vint l'hiver, ils n'étaient plus
+d'accord; et plus le printemps approchait, plus ils s'entendaient mal.
+Hrut eut encore à faire un voyage aux fjords, pour ses affaires, et il
+annonça qu'il n'irait point au ting. Unn fit peu de réponse, et Hrut
+partit, dès qu'il eut fini ses préparatifs.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le moment du ting approchait. Unn alla trouver Sigmund, fils d'Össur, et
+lui demanda s'il voulait venir au ting avec elle. Il dit qu'il n'irait
+pas, si son parent Hrut le trouvait mauvais. «Je t'ai demandé cela,
+dit-elle, parce que j'ai plus de droits sur toi que sur les autres.» Il
+répondit: «Je le ferai à une condition; c'est que tu reviendras dans
+l'Ouest avec moi, et que tu ne diras point de paroles, ni contre moi, ni
+contre Hrut.» Elle promit.
+
+Quelques temps après, ils partirent pour le ting. Mörd, le père d'Unn, y
+était. Il fit bon accueil à sa fille et l'invita à demeurer dans sa
+hutte tant que le ting durerait, ce qu'elle fit. Mörd lui demanda: «Que
+me diras-tu de Hrut, ton mari?» Elle répondit:--«Certes je dirai du bien
+de ce vaillant guerrier, tant qu'il est maître de lui-même. Mais un sort
+a été jeté sur lui, et il me faut parler beaucoup, ou me taire.»
+
+Mörd se tut pendant quelque temps, puis il dit: «Je vois, ma fille, que
+tu désires que personne que moi ne sache cela. Tu sais que je puis
+t'aider mieux que qui que ce soit.» Ils s'en allèrent dans un lieu
+écarté, où personne ne pouvait les entendre, et Mörd dit à sa fille:
+«Dis-moi tout ce qu'il y a entre vous, et ne crois pas ton malheur plus
+grand qu'il n'est.» Et elle lui expliqua comme quoi elle et Hrut ne
+pouvaient pas vivre ensemble, parce qu'on lui avait jeté un sort.
+
+Mörd répondit: «Tu as bien fait de me dire cela. Je vais te donner un
+conseil qui te sera utile si tu le suis de point en point. Il faut que
+tu quittes le ting, et que tu rentres chez toi; ton mari sera déjà de
+retour; il te recevra bien; tu seras douce et complaisante pour lui: il
+croira qu'il s'est fait un heureux changement; il ne faut pas que tu
+montres la moindre mauvaise humeur. Mais quand le printemps viendra, tu
+feras la malade, et tu te mettras au lit. Hrut ne te fera point de
+questions sur ta maladie, ni de reproches d'aucune sorte; il ordonnera
+au contraire qu'on te soigne pour le mieux. Puis il partira pour les
+fjords de l'ouest, et Sigmund avec lui. Il s'occupera de rapporter tous
+ses biens du pays de l'ouest, et il sera absent tout l'été. Mais toi, au
+moment où les hommes vont au ting, quand tous ceux qui doivent y aller
+seront partis, tu te lèveras de ton lit, et tu prendras quelques hommes
+pour t'accompagner; et quand tu seras prête à partir, tu iras devant ton
+lit, et avec toi ces hommes que tu auras pris pour t'accompagner. Tu
+prendras des témoins devant le lit de ton mari, et tu déclareras que tu
+te sépares de lui par séparation légale, et que tu renouvelleras ta
+déclaration devant le ting, selon la loi du pays. Tu prendras des
+témoins une seconde fois, et tu feras une déclaration semblable, devant
+la porte des hommes. Après cela, tu monteras à cheval, et tu partiras.
+Tu passeras par les plaines du Laxardal, et par celles de Holtavörd,
+(car on te cherchera du côté du Hrutafjord) et tu chevaucheras sans
+t'arrêter jusqu'à ce que tu arrives près de moi. Alors je m'occuperai de
+ton affaire, et tu ne retomberas plus jamais entre les mains de Hrut.»
+
+Elle quitta le ting, et retourna chez elle. Hrut était revenu; il lui
+fit bon accueil. Elle répondit amicalement, et elle était douce et
+complaisante avec lui. Ils vécurent en bonne intelligence cet hiver-là.
+Mais quand vint le printemps, elle fit la malade et se mit au lit. Hrut
+partit pour les fjords de l'Ouest, donnant ordre de la bien soigner.
+Quand vint le moment du ting, elle se tint prête, fit en toutes choses
+comme Mörd lui avait dit, et partit pour le ting. Les gens du canton se
+mirent à sa poursuite, mais ils ne la trouvèrent pas.
+
+Mörd fit bon accueil à sa fille, et lui demanda si elle avait bien fait
+suivant ses conseils. «Je n'ai rien oublié» dit-elle. Il alla au tertre
+de la loi, et déclara Hrut et Unn séparés par séparation légale. Et ce
+fut pour les gens une nouvelle inattendue. Unn s'en retourna avec son
+père et ne revint plus jamais dans le pays de l'Ouest.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Hrut revint chez lui. Il fronça le sourcil très fort quand il sut que sa
+femme était partie. Il se tint pourtant tranquille et resta chez lui
+tout l'hiver, sans parler de son affaire à personne.
+
+L'été suivant, il partit pour l'Alting et son frère Höskuld avec lui.
+Ils avaient beaucoup de monde. En arrivant, il demanda si Mörd Gigja
+était au ting. On lui dit qu'il y était. Chacun crut qu'ils allaient
+parler de leur affaire; mais il n'en fut rien.
+
+Un jour, comme les gens étaient venus au tertre de la loi, Mörd prit des
+témoins, et déclara qu'il réclamait à Hrut le bien de sa fille; et il
+évaluait ce bien à quatre-vingt-dix cents; il déclara qu'il sommait Hrut
+d'avoir à lui payer cette somme, sous peine d'une amende de trois marks;
+il déclara qu'il appelait l'affaire devant le tribunal de district qui
+devait en connaître selon la loi; et il finit en disant: «Ceci est ma
+déclaration légale, faite de manière que chacun puisse l'entendre, au
+tertre de la loi.»
+
+Quand il eut cessé de parler, Hrut répondit: «Tu poursuis cette affaire,
+qui est celle de ta fille, par avarice et par chicane, tu n'y mets ni
+bon vouloir, ni aucun sentiment d'amitié. Mais je ne te laisserai pas
+sans réponse, car ces biens qui sont en ma possession, tu ne les a pas
+encore entre tes mains. Ma réponse est celle-ci, et j'en prends à
+témoins tous ceux qui sont au tertre de la loi, et qui peuvent nous
+entendre: je te défie en combat singulier dans l'île. La dot toute
+entière sera l'enjeu, j'y ajouterai des biens d'une valeur égale, et
+celui qui sera le vainqueur aura l'une et l'autre part. Mais si tu ne
+veux pas combattre contre moi, alors tu perdras tout droit sur les biens
+que tu réclames.»
+
+Mörd ne répondit rien: il prit conseil de ses amis au sujet du combat.
+Jörand le Godi lui dit: «Tu n'as pas besoin de nos conseils dans cette
+affaire; tu sais que si tu combats contre Hrut, tu y perdras à la fois
+la vie et les biens. Sa cause est bonne: il est fort, et c'est le plus
+brave des hommes.» Alors Mörd parla, et il dit qu'il ne voulait pas
+combattre contre Hrut. Il s'éleva une grande clameur et beaucoup de
+murmures sur le tertre de la loi, et Mörd fut couvert de honte en cette
+affaire.
+
+Les gens quittèrent le ting, et retournèrent chez eux. Les deux frères,
+Höskuld et Hrut, s'en allèrent à l'Ouest, vers le Reykjardal. Ils
+vinrent à Lund, où ils furent les hôtes de Thjostolf, fils de Björn
+Gullberi, qui demeurait là. Il y avait eu beaucoup de pluie tout le
+jour, les gens avaient été mouillés, et on avait fait de longs feux dans
+la salle. Thjostolf, le maître de la maison, était assis entre Höskuld
+et Hrut. Deux petits garçons jouaient à terre (c'étaient des enfants
+adoptifs de Thjostolf) et une petite fille jouait avec eux. Ils disaient
+toutes sortes de sottises, car c'étaient des enfants sans raison. L'un
+d'eux dit: «Je vais être Mörd, et je vais te sommer de te séparer de ta
+femme, puisque vous ne pouvez pas vivre ensemble.» L'autre répondit:
+«Moi je serai Hrut, et je te déclare déchu de tes droits sur la dot,
+puisque tu ne veux pas te battre avec moi.» Ils répétèrent cela
+plusieurs fois, et il y eut de grands rires parmi les gens de la maison.
+Alors Höskuld se fâcha, et frappa avec une baguette l'enfant qui faisait
+Mörd. La baguette l'atteignit au visage et le blessa. «Va-t'en, dit
+Höskuld, et ne te moque pas de nous.» Mais Hrut dit: «Viens près de
+moi.» Et l'enfant vint. Hrut tira un anneau d'or de son doigt, le lui
+donna, et dit: «Va, et maintenant n'insulte plus personne.» L'enfant
+s'en alla en disant: «Tu es un homme de grand cœur, et je m'en
+souviendrai toujours.» Cela fit dire beaucoup de bien de Hrut.
+
+Après cela, ils retournèrent chez eux, dans l'Ouest. Et ici finit la
+querelle entre Hrut et Mörd.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il faut maintenant parler d'Halgerd, la fille d'Höskuld. Elle avait
+grandi et c'était la plus belle femme qu'on pût voir. Elle était de
+haute taille, et à cause de cela, on l'appelait Halgerd au long jupon.
+Elle avait de beaux cheveux, si longs qu'elle pouvait s'en couvrir tout
+entière; mais elle était prodigue et elle avait le cœur dur. Son père
+nourricier s'appelait Thjostolf. Il était d'une famille des îles du Sud.
+C'était un homme fort et brave. Il avait tué beaucoup de monde, et
+n'avait jamais payé d'amende à personne. On disait qu'il n'était pas
+fait pour changer l'humeur d'Halgerd.
+
+Il y avait un homme nommé Thorvald. Il était fils d'Usvif. Il demeurait
+au rivage de Medalfell, au pied de la montagne. Il était riche en biens.
+Il possédait les îles qu'on appelle les îles des ours, et qui sont dans
+le Breidafjord. Il avait là ses provisions de morue et de farine.
+Thorvald était fort, accort, d'humeur un peu vive.
+
+Un jour, son père et lui parlaient ensemble et ils se demandaient où
+Thorvald pourrait bien chercher femme. Mais il ne trouvait point de
+parti qui fût assez bon pour lui. Alors Usvif dit: «Veux-tu demander
+Halgerd au long jupon, la fille d'Höskuld?»--«Je le veux» dit-il. «Vous
+n'irez guère ensemble, dit Usvif. C'est une femme impérieuse, et toi, tu
+es d'humeur rude, et tu n'aimes pas à céder.»--«Et pourtant je tenterai
+l'aventure, dit Thorvald, et il ne sert à rien de vouloir m'en
+empêcher.»--«C'est toi aussi qui y risques le plus» dit Usvif.
+
+Ils partirent donc pour faire leur demande. Ils arrivèrent à Höskuldstad
+et y furent bien reçus. Ils vinrent tout de suite à leur affaire, et
+firent leur demande. Höskuld répondit: «Je sais qui vous êtes, et je ne
+veux pas user de tromperie avec vous: ma fille a le cœur dur. Pour sa
+figure et ses manières, vous verrez vous-même.» Thorvald reprit: «Fais
+tes conditions; ce n'est pas son humeur qui m'empêchera de conclure le
+marché.» Ils parlèrent donc des conditions; et Höskuld ne demanda point
+l'avis de sa fille, (car il avait envie de la marier); et ils se mirent
+d'accord sur le marché. Alors Höskuld tendit la main, Thorvald la prit
+et se déclara fiancé à Halgerd. Après quoi il s'en retourna.
+
+
+
+
+X
+
+
+Höskuld dit à Halgerd le marché qu'il avait fait. Elle répondit: «Me
+voilà sûre à présent de ce que je crains depuis longtemps; tu ne m'aimes
+pas autant que tu l'as toujours dit, puisque tu n'as pas pensé que ce
+fût la peine de me parler de cette affaire; je ne trouve pas, du reste,
+que ce parti soit aussi beau que tu m'avais promis.» Et on voyait bien,
+à ses façons, qu'elle se trouvait mal mariée. Höskuld lui dit: «Je me
+soucie peu de ton orgueil: il ne changera rien à mon marché. C'est moi
+qui décide et non pas toi quand nous ne sommes pas
+d'accord.»--«L'orgueil est grand dans ta famille, dit-elle; il n'est pas
+étonnant que j'en aie ma part.» Et elle s'en alla.
+
+Elle vint trouver Thjostolf, son père nourricier, et lui dit ce qui
+avait été décidé: elle était très-triste. Thjostolf lui dit: «Aie bon
+courage; tu seras mariée une seconde fois, et alors on te demandera ton
+avis. Et moi je ferai tout pour t'être agréable, sauf contre ton père ou
+contre Hrut.» Ils n'en dirent pas davantage.
+
+Höskuld fit ses préparatifs pour la noce, et monta à cheval pour inviter
+du monde. Il vint à Hrutstad et appela Hrut au dehors pour lui parler.
+Hrut sortit, et ils se mirent à parler ensemble. Höskuld lui conta son
+marché, et l'invita à la noce: «Et je veux, mon frère, dit-il, que tu ne
+le trouves pas mauvais, si je ne t'ai pas fait savoir cela avant que le
+marché fût conclu.»--«Je crois que je ferais mieux de ne pas m'en mêler,
+dit Hrut, car ce mariage ne donnera de bonheur à personne, ni à lui, ni
+à elle. Je viendrai pourtant à la noce, si tu trouves que par là je te
+ferai honneur.»--«Certainement je le trouve, dit Höskuld,» et il s'en
+retourna.
+
+Usvif et Thorvald invitèrent aussi du monde, et il n'y eut pas en tout
+moins de cent invités.
+
+Il y avait un homme nommé Svan. Il demeurait sur le Bjarnarfjord, dans
+un domaine qui s'appelait Svanshol, au nord du Steingrimsfjord. Svan
+était versé dans la sorcellerie. Il était frère de la mère d'Halgerd.
+C'était un homme malfaisant, et il n'était pas bon d'avoir affaire à
+lui. Halgerd l'invita à sa noce, et envoya Thjostolf le trouver.
+Thjostolf y alla, et ils furent bientôt bons amis.
+
+Et voilà que les hommes arrivent à la noce. Halgerd était assise sur le
+banc de côté, et c'était une fiancée très-gaie. Thjostolf était toujours
+à parler avec elle. Par moments aussi il partait avec Svan; et les gens
+trouvaient cela singulier. La noce se passa bien. Höskuld compta la dot
+de sa fille, de la meilleure grâce du monde. Après cela il dit à Hrut:
+«Dois-je faire encore quelques cadeaux?» Hrut répondit: «Tu ne manqueras
+pas d'occasions de dissiper ton bien pour Halgerd. Restes-en là pour
+aujourd'hui.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+La noce finie, Thorvald retourna chez lui avec sa femme et Thjostolf.
+Thjostolf chevauchait à côté d'Halgerd, et ils étaient toujours à parler
+ensemble. Usvif se tourna vers son fils et lui dit: «Es-tu content de ce
+que tu as fait? Vous entendez-vous bien?»--«Très bien, dit Thorvald,
+elle est douce au possible avec moi; tu vois toi-même qu'elle rit à
+chaque mot.»--«Ce rire là ne me semble pas si bon qu'à toi, dit Usvif,
+mais nous verrons cela plus tard.» Ils continuèrent leur route jusqu'à
+ce qu'ils fussent arrivés.
+
+Le soir, Halgerd s'assit à côté de son mari, et fit mettre Thjostolf à
+côté d'elle, au fond. Cela allait mal entre Thjostolf et Thorvald; ils
+ne se parlaient guère, et l'hiver se passa ainsi. Halgerd était
+convoiteuse et prodigue: elle voulait avoir tout ce qu'avaient les gens
+du voisinage, et elle gaspillait tout. Quand vint le printemps, on fut à
+court; il manquait de la farine et du poisson fumé. Halgerd vint trouver
+Thorvald et lui dit: «Ce n'est pas le moment de rester là,
+tranquillement assis; il n'y a plus de farine ni de poisson fumé dans la
+maison.» Thorvald répondit: «Je n'ai pas mis dans la maison moins de
+vivres qu'à l'ordinaire, et cela durait jusqu'à l'été.»--«Que m'importe,
+reprit Halgerd, que vous ayez jeûné pour devenir riches, ton père et
+toi?» Alors Thorvald se mit en colère et la frappa au visage, si fort
+que le sang coula. Il s'en alla, et appela ses serviteurs. Ils mirent un
+bateau à l'eau, et ils y montèrent huit. Puis ils ramèrent vers les îles
+des ours, et là Thorvald prit dans ses provisions du poisson fumé et de
+la farine.
+
+Maintenant il faut parler d'Halgerd. Elle était assise dehors, et elle
+était très triste. Thjostolf vint à elle; il vit qu'elle était blessée
+au visage et lui dit: «Qui t'a si fort maltraitée?»--«C'est Thorvald,
+mon mari, répondit-elle, et tu n'étais pas là, car tu ne te soucies
+guère de moi.»--«Je ne savais pas cela, dit-il, mais je vais te venger.»
+Il s'en alla au rivage et mit à la mer une barque à six rames: il tenait
+à la main une grande hache qu'il avait, au manche de fer. Il monta dans
+la barque, et rama vers les îles des ours. Quand il arriva, tous les
+hommes étaient partis sauf Thorvald et ses compagnons. Thorvald
+chargeait le bateau, et ses hommes sortaient les provisions.
+
+Thjostolf arriva, il sauta sur le bateau et se mit à charger aussi. Il
+dit à Thorvald: «Tu es lent et maladroit à la besogne.» Thorvald
+répondit: «Penses-tu que tu ferais mieux que moi?»--«Il y a une chose
+que je ferai mieux que toi, dit Thjostolf. La femme que tu as est mal
+mariée; il ne faut pas que vous viviez plus longtemps ensemble.»
+Thorvald prit un couteau qui était près de lui, pour frapper Thjostolf.
+Thjostolf avait levé sa hache sur son épaule; il en donna un coup sur la
+main de Thorvald, qui lui brisa le poignet: le couteau tomba à terre.
+Thjostolf leva sa hache une seconde fois et frappa Thorvald à la tête:
+et il mourut sur le coup.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Voilà que les hommes de Thorvald descendaient au rivage avec leurs
+fardeaux. Thjostolf eut vite fait de se décider. Il prit sa hache à deux
+mains, et en frappa le bord du bateau de Thorvald, et le bateau fut
+défoncé en deux endroits. Après cela il sauta sur sa barque. Le flot
+noir entra dans le bateau de Thorvald, et il coula au fond, avec toute
+sa charge. Et le corps de Thorvald coula aussi, et ses compagnons ne
+purent pas voir ce qu'on lui avait fait; ils ne surent qu'une chose,
+c'est qu'il était mort.
+
+Thjostolf ramait, remontant le fjord; ils lui souhaitèrent mauvais
+voyage, et mauvaise chance tant qu'il vivrait. Il ne répondit rien, et
+rama, remontant le fjord, jusqu'à ce qu'il fût arrivé. Il tira la barque
+à terre et vint à la maison; il brandissait sa hache en l'air, et elle
+était toute sanglante. Halgerd était dehors; elle lui dit: «Ta hache est
+sanglante, qu'as-tu fait?»--«J'ai fait en sorte, dit-il que tu seras
+mariée une seconde fois.»--«Tu veux me dire que Thorvald est mort»
+dit-elle.--«Oui, dit-il, et maintenant vois à faire quelque chose pour
+moi.»--«Ainsi ferai-je, dit-elle. Je vais t'envoyer au nord, sur le
+Bjarnarfjord, à Svanshol. Svan te recevra à bras ouverts. Il est si fort
+à craindre que chez lui personne n'ira te chercher».
+
+Il sella un cheval qu'il avait, monta dessus et s'en alla au nord vers
+le Bjarnarfjord, à Svanshol. Svan le reçut à bras ouverts et lui demanda
+des nouvelles. Et Thjostolf lui dit la mort de Thorvald, avec tout ce
+qui s'était passé. Svan dit: «Voilà ce que j'appelle un homme qui n'a
+peur de rien. Et moi je te promets que s'ils viennent te chercher ici,
+ils en seront pour leur courte honte».
+
+Il faut revenir à Halgerd. Elle appela pour l'accompagner Ljot le noir,
+son parent, et lui dit de seller leurs chevaux: «Car je veux, dit-elle,
+retourner à la maison, chez mon père». Il fit les préparatifs du départ.
+Pour elle, elle alla à ses coffres, les ouvrit, et fit appeler tous les
+hommes de la maison. Et elle fit un cadeau à chacun d'eux. Ils se
+lamentaient tous de la voir partir. Elle monta donc à cheval, et vint à
+Höskuldstad. Son père la reçut bien, car il ne savait pas encore la
+nouvelle. Höskuld dit à Halgerd: «Pourquoi Thorvald n'est-il pas avec
+toi?» Elle répondit: «Il est mort». Höskuld dit: «C'est Thjostolf qui a
+fait cela». Et elle dit que c'était vrai. «Hrut ne se trompait donc pas,
+dit Höskuld, quand il m'a prédit que ce mariage serait cause de grands
+malheurs. Mais il ne sert à rien de se lamenter quand le mal est fait».
+
+Il faut parler maintenant des compagnons de Thorvald. Ils attendirent,
+la où ils étaient, jusqu'à ce qu'il arrivât un vaisseau dans l'île.
+Alors ils dirent la mort de Thorvald et demandèrent un vaisseau pour
+revenir à terre. On leur en prêta un tout de suite, et ils ramèrent,
+remontant le fjord, jusqu'à Reykjaness. Ils vinrent trouver Usvif et lui
+dirent la nouvelle. Usvif dit: «Mauvais conseils donnent de mauvais
+fruits. Je vois d'ici ce qui s'est passé ensuite. Halgerd aura envoyé
+Thjostolf au Bjarnarfjord et sera retournée chez son père. Pour nous,
+nous allons rassembler une troupe de gens, et marcher vers le nord, à la
+poursuite de Thjostolf.» Ils firent comme il avait dit, et allèrent
+partout, demandant du monde; et cela fit une troupe nombreuse. Ils
+montèrent à cheval et s'en allèrent vers le Steingrimsfjord. De là, ils
+vinrent dans le Ljotardal, puis dans le Selardal, et à Bassastada; et
+enfin, par le col de la montagne, au Bjarnarfjord.
+
+Svan prit la parole et il ouvrait la bouche toute grande: «Voilà les
+gens d'Usvif qui viennent nous attaquer». Thjostolf sauta sur ses pieds
+et prit sa hache. Svan lui dit: «Viens dehors avec moi. Il ne faudra pas
+grand'chose». Et ils sortirent tous deux. Svan prit une peau de chèvre,
+l'agita au-dessus de sa tête et dit: «Vienne le brouillard, viennent
+l'effroi et la terreur sur tous ceux qui te cherchent».
+
+Ils chevauchaient au col de la montagne, Usvif et ses compagnons. Et
+voilà qu'un grand brouillard vint au devant d'eux. Usvif dit: «C'est
+Svan qui a fait cela, et ce sera bien s'il n'arrive après rien de pire».
+Bientôt les ténèbres devinrent si grandes devant leurs yeux, qu'ils ne
+voyaient plus rien. Et ils tombaient de leurs chevaux, et les perdaient,
+et s'en allaient dans les marais, d'autres dans les bois, si bien qu'ils
+étaient en grand péril. Ils avaient laissé tomber leurs armes. Alors
+Usvif dit: «Si je pouvais retrouver mon cheval et mes armes, je m'en
+retournerais». Et comme il avait dit cela, ils commencèrent à y voir un
+peu, et retrouvèrent leurs chevaux et leurs armes. Et beaucoup d'entre
+eux pressèrent Usvif de continuer la chevauchée, ce qui fut fait; et
+aussitôt le même prodige reparut. Et cela arriva trois fois. Alors Usvif
+dit: «Quoique ce soit pour nous une triste affaire, il faut bien nous en
+retourner. Nous allons songer à autre chose. Je pense que le mieux est
+d'aller trouver Höskuld, le père d'Halgerd, et de lui demander une
+amende pour la mort de mon fils; car on peut s'attendre à être bien
+traité, là où il y a les moyens de le faire.
+
+Ils se mirent donc en route vers la vallée du Breidafjord. Et il n'y a
+rien à dire d'eux jusqu'à leur arrivée à Höskuldstad. Il y avait là chez
+Höskuld son frère Hrut. Usvif appela dehors Höskuld et Hrut. Ils
+sortirent tout deux, et saluèrent Usvif. Après quoi ils commencèrent à
+parler ensemble. Höskuld demanda à Usvif d'où il venait. Usvif dit qu'il
+était allé à la poursuite de Thjostolf et qu'il ne l'avait pas trouvé.
+Höskuld dit que Thjostolf devait être allé au nord, à Svanshol: «Et il
+n'est au pouvoir de personne, ajouta-t-il, d'aller le chercher là».
+
+«Je suis venu ici, dit Usvif, pour te réclamer le prix du meurtre de mon
+fils». Höskuld répondit: «Ce n'est pas moi qui ai tué ton fils, ni qui
+ai conseillé sa mort; mais tu es excusable de chercher quelque
+dédommagement». Hrut prit la parole: «Le nez, mon frère, dit-il n'est
+pas loin des yeux; il est nécessaire que tu mettes fin aux mauvaises
+paroles et que tu lui payes une amende pour son fils. Tu rendras
+meilleure de la sorte l'affaire de ta fille. C'est le seul moyen de
+faire taire les gens au plus vite; et moins on parlera de ceci, mieux ce
+sera». Höskuld lui dit: «Veux-tu être notre arbitre?»--«Je le veux, dit
+Hrut; et je ne te ménagerai pas dans ma sentence; car s'il faut dire
+vrai, c'est ta fille qui a conseillé de tuer Thorvald». Alors Höskuld
+devint rouge comme du sang et resta un moment sans rien dire. Après cela
+il se leva et dit à Usvif: «Veux-tu me donner la main, en signe que tu
+laisses tomber ta plainte?» Usvif se leva et dit: «La partie n'est pas
+égale, si c'est ton frère qui prononce. Et pourtant tu as si bien parlé,
+Hrut, que je te défère volontiers la sentence». Après cela, il prit la
+main d'Höskuld; et il fut convenu que Hrut prononcerait, et terminerait
+l'affaire avant qu'Usvif ne retournât chez lui.
+
+Hrut prononça donc sa sentence: «Je prononce dit-il, pour le meurtre de
+Thorvald une amende de deux cents d'argent--ce qui passait alors pour
+une forte amende;--et tu vas, mon frère, les compter de suite, et payer
+de bonne grâce». Höskuld le fit. Alors Hrut dit à Usvif: «Je vais te
+donner une bonne cape que j'ai rapportée de mes voyages». Usvif le
+remercia de son présent, et retourna chez lui, content de ce qui s'était
+passé.
+
+Quelques temps après, Hrut et Höskuld vinrent trouver Usvif, et ils
+partagèrent les biens qui étaient en commun. Ils firent un bon
+arrangement, et retournèrent chez eux avec leur part. Et maintenant la
+saga ne parlera plus d'Usvif.
+
+Halgerd demanda à Höskuld de faire revenir Thjostolf. Höskuld le lui
+permit. Et on parla encore longtemps du meurtre de Thorvald.
+
+Les biens d'Halgerd prospéraient et s'accroissaient beaucoup.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Maintenant la saga nomme trois frères: le premier s'appelait Thorarin,
+le second Ragi, le troisième Glum. Ils étaient fils d'Olaf Hjalti.
+C'étaient des hommes puissants et riches en biens. Thorarin avait un
+surnom: on l'appelait le frère de Ragi. Il était l'homme de la loi,
+depuis la mort de Hrafn fils de Hæing. C'était un homme très-sage. Il
+demeurait à Varmalæk, et lui et Glum habitaient ensemble. Glum avait été
+longtemps à l'étranger. C'était un homme de grande taille, fort, et beau
+de visage. Ragi, leur frère, était un grand tueur d'hommes. Les trois
+frères avaient dans le Sud les domaines d'Engey et de Laugarness.
+
+Un jour, les deux frères parlaient ensemble, Glum et Thorarin; Thorarin
+demanda à Glum s'il voulait s'en aller au loin, comme il en avait
+coutume. Glum répondit: «Je songerais plutôt à cesser d'aller
+trafiquer.»--«Qu'as-tu donc en tête? dit Thorarin; veux-tu prendre
+femme?»--«Je voudrais bien, dit Glum, si je trouvais mon affaire.» Alors
+Thorarin fit le compte de toutes les femmes du Borgarfjord qui n'étaient
+pas mariées et lui demanda s'il voulait en avoir quelqu'une: «Et j'irai,
+dit-il, avec toi, faire la demande.» Glum répondit: «Je n'en veux pas
+une de celles-là.»--«Nomme donc celle que tu veux,» dit Thorarin. Glum
+répondit: «Si tu veux le savoir, elle s'appelle Halgerd, et c'est la
+fille d'Höskuld, des vallées de l'Ouest.»--«Tu feras donc mentir le
+dicton, répondit Thorarin, et l'expérience des autres ne t'aura pas
+rendu sage. Elle a été mariée à un homme, et elle l'a fait tuer.» Glum
+dit: «Peut-être qu'elle n'aura pas si mauvaise chance une seconde fois;
+et je suis sûr qu'elle ne me fera pas tuer. Mais si tu veux me faire un
+honneur, viens avec moi la demander en mariage.» Thorarin dit: «Il ne
+sert à rien de te résister: ce qui doit arriver arrivera.»
+
+Souvent Glum reparla de ceci à Thorarin, et toujours Thorarin traînait
+en longueur. À la fin pourtant, les choses en vinrent à ce point qu'ils
+rassemblèrent des hommes et s'en allèrent à l'Ouest, au nombre de vingt,
+vers les vallées. Ils arrivèrent à Höskuldstad, et Höskuld les reçut
+bien. Et ils y passèrent la nuit.
+
+Le matin de bonne heure, Höskuld envoya chercher Hrut, et Hrut vint
+aussitôt. Höskuld était dehors à l'attendre, quand il entra dans
+l'enclos. Höskuld dit à Hrut quels gens étaient venus. «Que peuvent-ils
+vouloir?» dit Hrut.--«Ils ne m'ont pas encore fait de message» dit
+Höskuld. «Pourtant ils en ont un à te faire, dit Hrut. Ils viennent
+demander Halgerd en mariage. Que répondras-tu?»--«Que t'en semble?» dit
+Höskuld.--«Il faut que tu donnes une bonne réponse, mais que tu dises
+aussi le bien et le mal sur son compte» dit Hrut.
+
+Pendant que les deux frères parlaient, les hôtes sortirent. Höskuld et
+Hrut allèrent à leur rencontre. Hrut fit beaucoup d'amitiés à Thorarin
+et à son frère. Après quoi ils commencèrent à parler ensemble. Thorarin
+dit: «Je suis venu ici avec mon frère Glum, demander en mariage ta fille
+Halgerd, Höskuld, pour Glum mon frère. Il faut que tu saches que c'est
+un homme d'importance.»--«Je sais dit Höskuld, que vous êtes tous deux
+des hommes de grand renom. Mais il y a une chose que je veux te dire.
+J'ai déjà donné ma fille une fois, et cela a été cause de grands
+malheurs pour nous.»--«Il ne faut pas que cela empêche le marché,
+répondit Thorarin, tout le monde n'a pas le même sort et ceci peut
+tourner bien, quoique cela ait tourné mal. C'est aussi Thjostolf qui a
+eu les plus grands torts.»
+
+Alors Hrut: «Je vais vous donner un conseil, si ce qui est arrivé à
+Halgerd ne vous a pas fait changer d'avis. C'est que vous ne laissiez
+pas Thjostolf aller dans le Sud avec elle, au cas où le mariage se
+ferait, et qu'il soit convenu qu'il n'y restera jamais plus de trois
+nuits, sans la permission de Glum, et que Glum pourra le tuer sans
+amende, s'il reste plus longtemps. Cela, il dépendra de Glum de le
+permettre; mais ce n'est pas mon avis. Il faut aussi qu'on ne fasse pas
+comme la première fois, où on n'a pas parlé à Halgerd; il faut qu'elle
+sache toute cette affaire, qu'elle voie Glum, et qu'elle décide
+elle-même si elle veut l'avoir, ou non; de cette façon elle ne pourra
+s'en prendre à d'autres, si cela ne tourne pas bien. Et nous aurons agi
+sans détour.»
+
+Thorarin dit: «C'est maintenant comme toujours: si nous suivons ton
+conseil, nous nous en trouverons mieux.»
+
+On envoya chercher Halgerd: elle vint, et deux femmes avec elle. Elle
+avait une cape bleue, d'étoffe tissée, et par dessous une robe écarlate,
+et une ceinture d'argent autour de la taille; ses cheveux tombaient des
+deux côtés de sa poitrine, et elle les avait noués dans sa ceinture.
+Elle s'assit entre Hrut et son père. Elle les salua tous avec de bonnes
+paroles, parlant bien, et hardiment, et demandant les nouvelles. Puis
+elle se tut et Glum dit: «Nous venons, mon frère Thorarin et moi, de
+parler d'un marché avec ton père. Je voudrais, Halgerd, te prendre pour
+femme, si c'est ta volonté, comme c'est la leur. Il faut maintenant que
+tu dises sans crainte si cela est à ta convenance. Et si tu n'as pas
+envie d'entrer en marché avec nous, nous n'en parlerons plus.» Halgerd
+dit: «Je sais que vous êtes des hommes considérables, tes frères et toi,
+et que je serai beaucoup mieux mariée que la première fois. Mais je veux
+savoir ce que vous avez dit, et jusqu'où vous avez mené l'affaire. À ce
+que je vois de toi, il me semble que j'aurai de l'amitié pour toi, si
+notre humeur peut s'accorder». Glum lui dit lui-même toutes les
+conditions, sans rien oublier, et il demanda à Höskuld et à Hrut s'il
+avait bien dit. Höskuld dit que c'était bien.
+
+Alors Halgerd dit: «Vous avez si bien mené cette affaire pour moi, toi
+mon père, et toi Hrut, que je ferai selon votre désir; et ce marché sera
+conclu comme vous l'avez décidé.»
+
+Hrut dit: «Mon avis est que nous nommions des témoins, Höskuld et moi,
+et Halgerd se fiancera elle-même, si l'homme de la loi trouve cela
+légal.»--«Cela est légal» dit Thorarin.
+
+Après cela, on estima les biens d'Halgerd, et il fut convenu que Glum en
+apporterait autant, et que le tout serait mis en communauté. Glum se
+fiança à Halgerd, et ils retournèrent, son frère et lui, chez eux dans
+le Sud. Höskuld devait faire la noce dans sa maison.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Les deux frères rassemblèrent des gens en foule pour la noce, et cela
+faisait une troupe choisie. Ils s'en allèrent à l'Ouest vers les vallées
+et vinrent à Höskuldstad, où il y avait déjà beaucoup de monde. Höskuld
+et Hrut se placèrent sur un des bancs, et le fiancé sur l'autre. Halgerd
+était assise sur le banc de côté, et elle faisait bonne contenance.
+Thjostolf allait la hache levée et l'air terrible, mais personne ne
+faisait semblant de le voir.
+
+Quand la fête fut finie, Halgerd partit pour le Sud avec eux. En
+arrivant à Varmalæk Thorarin demanda à Halgerd si elle voulait prendre
+le commandement dans la maison. «Je ne le veux pas» dit-elle. Elle se
+tint tranquille tout l'hiver, et on n'avait pas de mal à dire d'elle.
+
+Au printemps, les frères parlaient un jour de leurs affaires. Thorarin
+dit: «Je vais vous laisser la maison de Varmalæk; car c'est ce qui vous
+convient le mieux. Je m'en irai au Sud à Laugarness et j'y demeurerai.
+Pour Engey nous l'aurons en commun. Glum approuva la chose, et Thorarin
+s'en alla dans le Sud. Les autres restèrent là. Halgerd prit des
+serviteurs. Elle était prompte à donner, et avide d'augmenter ses
+richesses.
+
+L'été suivant elle mit au monde une fille. Glum lui demanda comment il
+fallait l'appeler. «Elle s'appellera dit-elle, Thorgerd, comme ma
+grand'mère». Car elle descendait par son père de Sigurd Fafnisbani. La
+petite fille fut aspergée d'eau, et on lui donna le nom qu'on avait dit.
+Elle grandit, et son visage devenait semblable à celui de sa mère. Ils
+s'accordaient bien, Glum et Halgerd; et cela dura ainsi quelque temps.
+
+On apprit une nouvelle du nord, du Bjarnarfjord, que Svan s'en était
+allé pêcher, au printemps, qu'un grand vent d'est était venu sur eux, et
+les avait poussés vers Veidilausa, où ils s'étaient perdus, lui et ses
+gens. Et les pêcheurs qui étaient à Kaldbak disaient qu'ils avaient vu
+Svan entrer dans la montagne Kaldbakshorn, où il avait été très bien
+reçu par les démons. Mais d'autres disaient, qu'il n'y avait rien de
+vrai là dedans. Ce que chacun sut, c'est qu'on ne le trouva ni vivant ni
+mort. Quand Halgerd apprit cette nouvelle, elle pensa que la mort de son
+oncle était grand dommage.
+
+Glum offrit à Thorarin d'échanger leurs domaines. Thorarin dit qu'il ne
+voulait pas; «Mais dis à Halgerd, que si je vis plus que toi, je veux
+avoir Varmalæk à moi». Glum le dit à Halgerd. Elle répondit: «Thorarin
+peut bien attendre cela de nous».
+
+
+
+
+XV
+
+
+Thjostolf avait battu un serviteur d'Höskuld et Höskuld le chassa de
+chez lui. Thjostolf prit son cheval et ses armes et dit à Höskuld:
+«Voilà que je m'en vais, et je ne reviendrai jamais».--«Et chacun s'en
+réjouira» dit Höskuld. Thjostolf s'en alla chevauchant jusqu'à Varmalæk.
+Il fut bien reçu par Halgerd, pas mal par Glum. Il dit à Halgerd que son
+père l'avait chassé, et lui demanda son aide. Elle répondit qu'elle ne
+pouvait lui promettre de le garder chez elle avant d'avoir parlé à Glum.
+«Êtes-vous bien ensemble?» dit-il.--«Nous nous aimons bien»
+répondit-elle. Après cela elle alla trouver Glum, lui mit ses bras
+autour du cou et lui dit: «M'accorderas-tu une demande que j'ai à te
+faire?»--«Je veux bien, répondit-il, si c'est une chose qui te fasse
+honneur; que demandes-tu?» Elle dit: «Thjostolf a été chassé de là-bas,
+et je veux que tu lui permettes de demeurer ici. Pourtant je ne le
+prendrai pas mal, si tu n'es pas de cet avis».--Glum dit: «Puisque tu te
+comportes si bien, je t'accorderai cela. Mais dis-lui qu'il sera chassé
+s'il fait quelque mauvais coup». Elle va trouver Thjostolf et le lui
+dit. Il répond: «Tu es bonne comme je m'y attendais». Il resta là et se
+tint tranquille quelque temps. Pourtant il vint un moment où on vit
+qu'il gâtait tout. Il ne laissait personne en paix, hormis Halgerd. Mais
+elle ne s'en mêlait pas quand il avait querelle avec d'autres. Thorarin,
+le frère de Glum, lui fit des reproches d'avoir gardé Thjostolf. Il dit
+que cela finirait mal, comme avant, si Thjostolf restait là. Glum lui
+répondit de bonnes paroles, et n'en fit qu'à sa tête.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Il arriva un certain automne que les gens avaient de la peine à rentrer
+le bétail, et il manqua à Glum plusieurs moutons, Glum dit à Thjostolf:
+«Va dans la montagne avec mes gens, et voyez si vous trouverez
+quelqu'une de mes bêtes».--«Ce n'est pas mon affaire de conduire des
+troupeaux, dit Thjostolf; et je ne veux pas marcher derrière les
+esclaves. Vas-y toi-même, et j'irai avec toi». Là dessus ils se dirent
+beaucoup d'injures.
+
+Halgerd était assise dehors, et le temps était beau. Glum vint à elle et
+lui dit: «Nous avons eu de mauvaises paroles, Thjostolf et moi, et nous
+ne pouvons plus vivre ensemble à présent» et il lui dit tout ce qui
+s'était passé. Halgerd parla pour Thjostolf, et ils finirent par se dire
+des injures. Glum la frappa avec la main en disant: «Je ne discuterai
+pas plus longtemps avec toi» et là dessus il s'en alla.
+
+Elle l'aimait beaucoup, et elle se mit à pleurer très fort, et elle ne
+pouvait se calmer. Thjostolf vint la trouver et lui dit: «On te traite
+mal, et il ne faut pas que cela arrive souvent».--«Tu n'as pas à me
+venger, dit-elle, ni à te mêler de ce qui se passe entre nous». Il s'en
+alla, et il ricanait.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Glum appela des hommes pour aller avec lui chercher ses bêtes, et
+Thjostolf s'apprêta à partir aussi. Ils prirent au sud, et remontèrent
+le Reykjardal jusqu'à Baugagil, et plus haut jusqu'au Tverfell. Là ils
+se séparèrent. Les uns s'en allèrent dans le Skorradal; les autres, Glum
+les envoya au sud, dans la montagne de Sulna. Et ils trouvèrent tous
+beaucoup de moutons. Il arriva ainsi qu'ils furent tous deux seuls, Glum
+et Thjostolf. Ils s'en allèrent au sud du Tverfell et trouvèrent là des
+moutons sauvages qu'ils chasseront vers la montagne. Mais les bêtes se
+sauvaient sur les hauteurs. Alors ils s'injurièrent l'un l'autre, et
+Thjostolf dit à Glum qu'il n'avait de force que pour dormir dans les
+bras d'Halgerd.--«Il n'est pires ennemis que ceux qu'on a chez soi»,
+répondit Glum. «Faut-il que j'écoute tes injures, esclave échappé que tu
+es?»--«Tu vas voir, dit Thjostolf, que je ne suis pas un esclave, car je
+ne reculerai pas devant toi». Alors Glum entra en colère et leva sa
+hache sur Thjostolf, Thjostolf para le coup avec la sienne et celle de
+Glum entra dans le fer et s'y enfonça de deux doigts. Thjostolf frappa à
+son tour, sa hache atteignit Glum à l'épaule et lui brisa l'omoplate et
+la clavicule. Un flot de sang sortit de la blessure. Glum saisit
+Thjostolf de l'autre main, avec tant de force qu'il le fit tomber. Mais
+il dut lâcher prise, car la mort vint sur lui.
+
+Thjostolf couvrit le corps de pierres et lui prit son anneau d'or. Puis
+il s'en retourna à Varmalæk. Halgerd était dehors et elle vit que sa
+hache était couverte de sang. Il jeta l'anneau d'or devant elle.
+«Quelles nouvelles m'apportes-tu? dit-elle, et pourquoi ta hache
+a-t-elle du sang»? Il répondit: «Je ne sais pas comment tu vas le
+prendre: je t'annonce la mort de Glum».--«C'est toi qui l'a tué»,
+dit-elle. «C'est vrai», répondit-il. Elle se mit à rire et dit: «Tu n'es
+pas paresseux à la besogne».--«Que dois-je faire maintenant»?
+dit-il.--«Va trouver, répondit-elle, Hrut le frère de mon père, il
+prendra soin de toi».--«Je ne sais pas, dit Thjostolf, si c'est agir
+sagement, je suivrai pourtant ton conseil».
+
+Il monta à cheval et s'en alla; il ne s'arrêta pas avant d'être à
+Hrutstad. C'était la nuit; il attache son cheval derrière la maison,
+puis il va à la porte et frappe un grand coup. Après cela il retourne
+derrière la maison, du côté du nord.
+
+Hrut s'était éveillé. Il chaussa ses souliers, mit ses braies, et prit
+son épée à la main. Il avait roulé son manteau autour de son bras
+gauche, jusqu'au coude. Ses gens s'éveillèrent comme il sortait. Il fit
+le tour de la muraille, vers le nord, et il vit là un homme de grande
+taille. Il reconnut Thjostolf. Il lui demanda ce qu'il y avait de
+nouveau. «Je t'annonce la mort de Glum », dit Thjostolf.--«Qui a fait
+cela»? dit Hrut.--«C'est moi», dit Thjostolf.--«Comment es-tu venu ici»?
+dit Hrut.--«C'est Halgerd qui m'a envoyé vers toi», dit Thjostolf.--«Ce
+n'est donc pas elle qui t'a fait faire cela», dit Hrut, et il tire son
+épée, Thjostolf le voit, et il ne veut pas demeurer en arrière, il porte
+un coup de sa hache vers Hrut. Hrut sauta de côté pour éviter le coup,
+et de la main gauche il frappa le plat de la hache si fort que la hache
+tomba des mains de Thjostolf. De la main droite il lui enfonça son épée
+dans la jambe, au-dessus du genou, après quoi il se jeta sur lui et le
+renversa. Thjostolf tomba en arrière et sa jambe pendait. Hrut lui donna
+un dernier coup à la tête, et ce fut le coup de la mort.
+
+À ce moment, les gens de Hrut sortirent et virent ce qui était arrivé.
+Hrut fit emporter Thjostolf et enterrer le cadavre; après cela il alla
+trouver Höskuld et lui dit la mort de Glum et celle de Thjostolf.
+Höskuld fut d'avis que c'était grand dommage pour Glum, et il remercia
+Hrut d'avoir tué Thjostolf.
+
+Il faut conter maintenant que Thorarin, frère de Ragi, apprend la mort
+de son frère Glum. Il monte à cheval avec douze hommes et s'en va vers
+les vallées de l'ouest. Il arrive à Höskuldstad. Höskuld le reçoit à
+bras ouverts, et il y passe la nuit. Höskuld envoie en hâte vers Hrut,
+et lui fait dire de venir.
+
+Hrut arriva aussitôt. Et le jour d'après, ils parlèrent longtemps de la
+mort de Glum. Thorarin dit: «Veux-tu me faire des offres pour la mort de
+mon frère? car j'ai perdu beaucoup en le perdant.» Höskuld répondit: «Ce
+n'est pas moi qui ai tué ton frère, et ce n'est pas ma fille qui l'a
+fait tuer; et sitôt que Hrut l'a su, il a tué Thjostolf.» Alors Thorarin
+se tut, et il lui semblait que l'affaire tournait mal. Hrut dit:
+«Faisons en sorte qu'il ne regrette pas son voyage. Il a certes beaucoup
+perdu, et il faut qu'on parle bien de nous. Faisons lui des présents, et
+qu'il soit notre ami pour le temps à venir.» On fit comme il avait dit,
+et les deux frères lui firent des présents. Après cela il retourna dans
+le Sud.
+
+Au printemps, ils changèrent de demeure entre eux, lui et Halgerd. Elle
+s'en alla au Sud, à Laugarness, et lui vint à Varmalæk. Et maintenant la
+saga ne parle plus de Thorarin.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Il faut conter maintenant que Mörd Gigja, tomba malade et mourut; et on
+pensa que c'était grand dommage. Sa fille Unn eut tous ses biens
+après lui. Elle ne s'était pas remariée. Elle était prodigue et mauvaise
+ménagère, et l'argent lui fondait dans les mains, si bien qu'il ne lui
+resta plus que les terres et le bétail.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Il y avait un homme qui s'appelait Gunnar. Il était parent d'Unn. Sa
+mère s'appelait Rannveig et elle était fille de Sigfus, fils de Sighvat
+le rouge, qui fut tué au gué de Sandhola. Le père de Gunnar s'appelait
+Hamund. Il était fils de Gunnar fils de Baug qui a donné son nom à
+Gunnarsholt. La mère d'Hamund s'appelait Hrafnhild. Elle était fille de
+Storolf, fils de Hæing. Storolf était frère de Hrafn, l'homme de la loi.
+Le fils de Storolf était Orm le fort.
+
+Gunnar fils d'Hamund demeurait à Hlidarenda dans le Fljotshlid. C'était
+un homme de grande taille, fort, et le plus brave qu'on pût voir. Il
+frappait de l'épée et lançait l'épieu de l'une et de l'autre main, comme
+il lui plaisait; et il était si prompt à brandir son épée qu'il semblait
+qu'on en vît trois en l'air. Il tirait de l'arc mieux qu'aucun homme, et
+touchait tout ce qu'il visait. Il sautait plus haut que sa taille avec
+toute son armure de guerre, et aussi loin en arrière qu'en avant. Il
+nageait comme un phoque; et il n'y avait pas de jeu où quelqu'autre pût
+lutter avec lui. Aussi on a dit avec vérité, qu'il n'avait pas son
+pareil. Il était beau de visage: il avait le teint clair, le nez droit
+et retroussé du bout, les yeux bleus et vifs et les joues rouges; il
+avait une belle chevelure, longue et jaune comme de l'or. C'était le
+plus courtois des hommes, hardi en toute occasion, de bon conseil et de
+bon vouloir: doux, sensé, fidèle à ses amis, et prudent à les choisir.
+Il était riche en biens. Son frère s'appelait Kolskeg. C'était un homme
+grand et fort, bon champion, et qui n'avait peur de rien. L'autre frère
+de Gunnar s'appelait Hjört. Il était encore enfant. Orm Skogarnef était
+frère bâtard de Gunnar. Il n'est pas dans la saga. La sœur de Gunnar
+s'appelait Arngunn. Elle était la femme de Hroar, godi de Tunga, fils
+d'Uni le bâtard, fils de Gardar, qui découvrit l'Islande. Le fils
+d'Arngunn était Hamund Halti, qui demeurait à Hamundstad.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Il y avait un homme nommé Njal. Il était fils de Thorgeir Gollnir, fils
+d'Ufeig. La mère de Njal s'appelait Asgerd. Elle était fille du seigneur
+Askel le muet. Elle était venue de Norvège en Islande, et avait pris des
+terres à l'ouest du Markarfljot, entre Öldustein et Seljalandsmula. Elle
+eut pour fils Holtathorir, père de Thorleif Krak, de qui sont descendus
+les Skogverjar, de Thorgrim le grand et de Thorgeir Skorargeir.
+
+Njal demeurait à Bergthorshval dans le pays des îles. Il avait un autre
+domaine à Thorolfsfell. Njal était riche en biens et beau de visage.
+Mais le destin voulut qu'il ne lui poussât point de barbe. Il était si
+fort sur la loi qu'il n'avait pas son pareil; c'était un homme sage et
+qui lisait dans l'avenir, de bon conseil et de bon vouloir; et tout ce
+qu'il conseillait aux gens était bien fait. Il était pacifique et
+pourtant plein de bravoure; il prévoyait les choses à venir et se
+rappelait les choses passées. Il ôtait d'embarras tous ceux qui venaient
+le trouver. Sa femme s'appelait Bergthora. Elle était fille de
+Skarphjedin. C'était une vaillante femme, au cœur d'homme, mais un peu
+rude. Elle et Njal avaient six enfants, trois fils et trois filles. Ils
+seront tous dans cette saga.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Nous disions donc qu'Unn avait perdu tout son argent comptant. Elle
+partit de chez elle et se mit en route pour Hlidarenda. Gunnar reçut
+bien sa parente, et elle passa la nuit chez lui.
+
+Le jour d'après, ils s'assirent dehors et parlèrent ensemble. Tout en
+parlant, elle finit par lui dire combien elle était pressée d'argent.
+«C'est une mauvaise chose» dit-il.--« Quel conseil me donneras-tu?»
+dit-elle. Il répondit: «Prends autant d'argent qu'il t'en faudra, de
+celui que j'ai placé à intérêt.»--«Je ne veux pas, dit-elle, dissiper
+ton bien.»--«Que veux-tu donc?» dit-il.--«Je veux que tu reprennes mon
+bien à Hrut» dit-elle.--«Ce n'est pas à espérer, dit-il, quand ton père
+n'a pu le ravoir; et c'était un grand homme de loi; mais moi je n'y
+entends rien.» Elle répondit: «Hrut s'en est tiré par la force, et non
+selon la loi; mon père était vieux, et les gens ont trouvé qu'il valait
+mieux ne pas poursuivre l'affaire. Et moi je n'ai pas d'autres parents
+pour porter ma cause devant la justice, si tu n'as pas assez de courage
+pour cela.»--«Je veux bien essayer, dit-il, de réclamer ton bien; mais
+je ne sais comment il faut s'y prendre.» Elle répondit: «Va trouver Njal
+à Bergthorshval. Il te donnera un conseil, car il est fort ton
+ami.»--«Il me tirera bien de peine, comme il a fait pour tant d'autres.»
+dit-il. Et l'entretien finit de cette sorte que Gunnar se chargea de
+l'affaire et lui donna de l'argent pour sa maison, tant qu'il lui en
+fallait. Et elle retourna chez elle.
+
+Alors Gunnar monte à cheval et va trouver Njal. Njal le reçut très bien,
+et ils se mirent tout de suite à parler ensemble. Gunnar dit: «Je suis
+venu te demander un bon conseil.» Njal répondit: «J'ai beaucoup d'amis
+qui peuvent attendre cela de moi, mais je crois que c'est pour toi que
+je me donnerai le plus de peine.» Gunnar dit: «Je te fais savoir que
+j'ai pris en main la cause d'Unn au sujet des biens qu'elle réclame à
+Hrut.»--«C'est une affaire bien chanceuse, dit Njal, et nul ne peut
+savoir comment elle tournera. Je vais pourtant te donner un conseil, et
+te dire ce que je crois le meilleur; et tu mèneras la chose à bien si tu
+ne t'en écartes en rien; mais ta vie est en jeu, si tu fais
+autrement.»--«Je ne m'en écarterai en rien» dit Gunnar. Alors Njal se
+tut pendant quelques instants, et après cela il dit: «J'ai bien pensé à
+la chose, et voici ce qui fera l'affaire.»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+«Tu partiras de chez toi, à cheval, et deux hommes avec toi. Tu auras un
+grand manteau et par dessous une casaque brune d'étoffe grossière. Mais
+sous la casaque tu auras tes meilleurs habits, et une petite hache à la
+main. Chacun de vous aura deux chevaux, un gras et un maigre. Tu
+prendras des outils de forgeron. Vous vous mettrez en route de grand
+matin. Et quand vous viendrez à l'ouest et passerez la Hvita, tu
+enfonceras ton chapeau sur ton visage. Alors on demandera qui est ce
+grand homme, et tes compagnons diront que c'est le grand Kaupahjedin, un
+homme de l'Eyfjord, qui vend des outils de fer. C'est un méchant homme
+et un bavard, qui croit tout savoir. Souvent il ramasse sa marchandise
+et tombe sur les gens quand ils ne font pas comme il veut.
+
+Tu t'en iras ainsi à l'ouest jusqu'au Borgarfjord, et partout tu
+offriras ta marchandise, mais toujours tu la reprendras sans la vendre.
+Et on dira dans le pays que Kaupahjedin est le plus méchant homme auquel
+on puisse avoir affaire et qu'on n'a pas menti sur son compte. Tu t'en
+iras vers le Nordradal et plus loin jusqu'au Hrutarfjord et au Laxardal,
+et enfin tu arriveras à Höskuldstad. Tu resteras là pour la nuit, tu
+t'assiéras à la dernière place et tu pencheras la tête. Höskuld dira aux
+gens de ne pas s'inquiéter de Kaupahjedin, et que c'est un méchant
+homme.
+
+Le matin d'après, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus
+proche de Hrutstad. Là tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce
+qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les défauts à coups de
+marteau. Le maître du domaine regardera de près, et trouvera les
+défauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises
+paroles. Et il dira: «Il n'est pas étonnant que tu me traites mal, toi
+qui traites mal tout le monde.» Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne
+soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que
+cela ne semble étrange et que tu ne sois reconnu.
+
+Alors on enverra un homme à Hrutstad dire à Hrut qu'il ferait bien de
+venir vous séparer. Il t'enverra chercher, et tu iras tout de suite. On
+te placera sur le banc d'en bas, juste en face du siège de Hrut. Tu le
+salueras. Il te recevra bien et demandera si tu es du Nord. Tu diras que
+tu es un homme de l'Eyfjord. Il demandera s'il y a beaucoup de vaillants
+hommes. «Il y a bien des vauriens» diras-tu.--«Connais-tu le
+Reykjardal?» dira-t-il.--«Je connais toute l'Islande» diras-tu.--«Y
+a-t-il de bons guerriers dans le Reykjardal?» dira-t-il--«Il y a des
+voleurs et des brigands» diras-tu. Alors Hrut rira, et il pensera que
+cela est divertissant. Vous parlerez ensuite des hommes des districts de
+l'ouest, et tu diras du mal de chacun d'eux. Et puis vous viendrez à
+parler de la plaine de la Ranga. Tu diras qu'il n'y a plus là de gens
+qui vaillent, depuis que Mörd Gigja est mort. Et tu chanteras quelques
+vers (car tu es bon skald) et Hrut en sera diverti. Il demandera
+pourquoi tu dis que nul homme ne pourra prendra sa place. Tu lui
+répondras qu'il était si sage et si grand homme de loi, et si habile à
+mener une affaire qu'il n'y a jamais eu un mot à dire sur ses jugements.
+Il demandera: «As-tu su quelque chose de ce qui s'est passé entre
+nous?»--«Je sais, diras-tu, qu'il t'a ôté ta femme, mais tu en as pris
+ton parti.» Alors Hrut dira: «Ne te semble-t-il pas qu'il ne s'en est
+pas tiré à sa gloire, puisqu'il n'a pu ravoir le bien, ayant entamé
+l'affaire?»--«Voici ce que j'ai à répondre, diras-tu. Tu l'as défié en
+combat singulier; mais il était vieux, et ses amis lui ont conseillé de
+ne pas combattre contre toi. Et ainsi l'affaire est tombée.»--«C'est
+bien ainsi que j'ai fait, dira Hrut; et les gens simples ont cru que
+c'était selon la loi; mais il aurait pu reprendre l'affaire au ting
+suivant, s'il l'avait osé.»--«Je le sais» diras-tu. Alors il te
+demandera: «Entends-tu quelque chose à la loi?»--«On dit dans le nord
+que je m'y connais» diras-tu; mais tu me diras bien comment il faudrait
+reprendre l'affaire.»--«De quelle affaire parles-tu?» dira Hrut.--«D'une
+affaire, diras-tu, qui m'importe peu: comment faut-il réclamer le bien
+d'Unn?»--«Il faut me citer en justice, dira Hrut, de manière que je
+puisse l'entendre, ou bien dans mon domicile légal.»--Dis-moi la
+citation, diras-tu, et je répéterai après toi.
+
+Alors Hrut dira la citation; et il faut que tu fasses grande attention à
+chaque parole qu'il dira. Apres cela, Hrut te dira de répéter la
+citation. Tu la diras donc; mais tu diras si mal qu'il n'y aura pas plus
+d'un mot sur deux qui soit bien. Alors Hrut rira, (et il n'aura point de
+méfiance) et il dira qu'il n'y avait pas grand chose qui fût bien. Tu
+diras que c'est la faute de tes compagnons, et qu'ils se sont moqués de
+toi. Et puis tu demanderas à Hrut de recommencer et de permettre que tu
+dises encore une fois la citation après lui. Il le permettra et dira la
+citation lui-même. Tu répéteras après lui et cette fois tu diras bien,
+et tu demanderas à Hrut si c'était bien dit. Il dira qu'il n'y a pas
+moyen de déclarer cela nul. Alors tu diras tout haut, de manière que tes
+compagnons puissent l'entendre: «Je te cite donc en justice au nom d'Unn
+fille de Mörd, qui a remis sa cause entre mes mains.»
+
+Dès que les hommes se seront endormis, vous vous lèverez sans bruit,
+vous sortirez et vous irez dans la prairie seller les chevaux gras. Vous
+monterez dessus et vous laisserez là les autres. Vous monterez sur la
+montagne, au-dessus des pâturages et vous y resterez trois nuits; car on
+vous cherchera bien aussi longtemps que cela. Ensuite vous retournerez
+chez vous, dans le Sud: vous chevaucherez la nuit et vous dormirez le
+jour. Pour nous, nous irons au ting, et nous t'aiderons à poursuivre
+l'affaire.»
+
+Gunnar le remercia et s'en retourna chez lui.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Gunnar partit de chez lui à deux nuits de là, et deux hommes avec lui.
+Ils arrivèrent en chevauchant jusqu'à Blaskogaheidi. Là des hommes à
+cheval vinrent à leur rencontre, et demandèrent qui était ce grand homme
+qui se laissait si peu voir. Ses compagnons dirent que c'était le grand
+Kaupahjedin. Ils répondirent: «Il n'y a rien de pire à attendre après
+lui, là où il a passé d'abord». Hjedin fit mine de se jeter sur eux;
+pourtant chacun passa son chemin.
+
+Gunnar fit en toutes choses comme on lui avait dit; il passa la nuit à
+Höskulslad, puis il partit de là, descendant la vallée, et vint au
+domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là il offrit sa marchandise
+et vendit trois outils de forgeron. Le maître du domaine s'aperçut que
+la marchandise n'était pas bonne, et lui dit qu'il l'avait trompé. Alors
+Hjedin se jeta sur lui. Cela fut dit à Hrut; et il envoya aussitôt
+chercher Hjedin. Hjedin alla tout de suite trouver Hrut et fut très-bien
+reçu chez lui. Hrut le plaça en face de lui, et ils parlèrent ensemble
+de la façon que Njal avait prédite. Quand ils en vinrent à la plaine de
+la Ranga, et que Hrut s'informa des hommes de là-bas, Hjedin chanta ces
+vers:
+
+«C'est là, en vérité, qu'il y a le moins d'hommes (ainsi disent les gens
+tout bas, et je l'ai entendu souvent) dans la plaine de la Ranga. Le
+seul Mörd Gigja s'est fait connaître pour ses hauts faits. Jamais, parmi
+ceux qui jettent l'or à pleines mains, il n'eut son pareil en sagesse ni
+en puissance».
+
+Hrut dit: «Tu es un skald, Hjedin. Mais as-tu entendu dire ce qui s'est
+passé entre Mörd et moi?» Et Hjedin chanta:
+
+«Je sais que par ses artifices le chef aux anneaux d'or t'a enlevé un
+précieux rejeton de la terre. Et ceux qui portent le bouclier lui ont
+conseillé, (souvent son épée s'était rougie de sang) de ne pas combattre
+contre toi».
+
+Alors Hrut lui dit comment il fallait reprendre l'affaire, et il
+prononça la citation. Hjedin la dit après lui, et dit tout de travers.
+Hrut se mit à rire, et il ne se doutait de rien. Hjedin dit à Hrut de
+recommencer une seconde fois. Hrut le fit. Hjedin répéta après lui, et
+cette fois il dit bien et il prit à témoins ses compagnons qu'il citait
+Hrut en justice, au nom d'Unn, fille de Mörd, qui lui avait mit sa cause
+en main.
+
+Le soir, il alla se mettre au lit comme les autres. Mais quand Hrut fut
+endormi, ils prirent ce qui était à eux et montèrent sur leurs chevaux,
+puis ils s'en allèrent, passant la rivière, du côté de Hjardarholt,
+jusqu'au bout de la vallée, et ils restèrent là, dans la montagne, parmi
+les gorges du Haukadal, en un endroit où on ne pouvait les trouver que
+si on arrivait droit sur eux. Leurs selles et leurs armes étaient
+restées dans la forge, et il leur fallut aller les chercher. Mais pas un
+homme ne s'aperçut de leur départ.
+
+Cette même nuit Höskuld s'éveilla à Höskuldstad, et il éveilla tous ses
+hommes. «Je veux vous dire mon rêve, dit-il. Il m'a semblé que je voyais
+un grand ours sortir de la maison, (et je sais bien que cet ours n'avait
+pas son pareil). Deux ours le suivaient, et ils semblaient vouloir du
+bien à cet ours. Il s'en allait vers Hrutstad, et il entra dans la
+maison. À ce moment je m'éveillai. Maintenant je veux vous demander ce
+que vous avez vu de ce grand homme?» Un des hommes répondit: «J'ai vu
+ceci: de dessous sa manche sortait une bordure d'or et un habit rouge,
+et à la main droite il avait un anneau d'or». Höskuld dit: «Ceci est un
+esprit, et celui de nul autre que de Gunnar de Hlidarenda. Je vois
+maintenant tout ce qui va venir, et il faut monter à cheval, et aller à
+Hrutstad».
+
+Ils sortirent tous, et vinrent à Hrutstad. Ils frappèrent à la porte. On
+homme sortit et ouvrit la barrière. Ils entrèrent. Hrut était couché
+dans son lit fermé, et il demanda qui étaient ces gens-là? Höskuld dit
+son nom et demanda quels hôtes il y avait à Hrulstad. Hrut répond: «Il y
+a ici Kaupahjedin».--«Un plus grand que lui de toute la tête, dit
+Höskuld; car je crois qu'il y a en ici Gunnar de Hlidarenda».--«Alors il
+s'est fait ici une tromperie» dit Hrut. «Qu'est-il arrivé?» dit
+Höskuld.--«Je lui ai dit comment il fallait faire la citation pour
+réclamer les biens d'Unn, et je me suis cité moi-même en justice, et il
+a dit après moi; et voilà que maintenant l'affaire est engagée, et c'est
+selon la loi».--«C'était une idée de grand sens, dit Höskuld; mais
+Gunnar ne l'a pas eue tout seul. Njal doit lui avoir donné ce conseil;
+car il n'a pas son pareil pour la ruse». Alors ils se mettent à chercher
+Hjedin, et Hjedin est parti.
+
+Ils rassemblèrent du monde et cherchèrent Hjedin et ses gens trois jours
+et trois nuits, et ils ne trouvèrent rien. Gunnar chevaucha, quittant la
+montagne, jusqu'au Haukadal. Il passa à l'est des gorges et vint à
+Holtavörduheidi, et il ne s'arrêta pas qu'il ne fût arrivé chez lui. Il
+alla trouver Njal et lui dit qu'il s'était bien trouvé de son conseil.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Gunnar monta à cheval et alla au ting. Hrut et Höskuld allèrent aussi au
+ting, et beaucoup d'hommes avec eux.
+
+Gunnar porta l'affaire devant le ting, et il prit des hommes libres à
+témoins dans sa cause, et ceux de Hrut avaient pensé à l'attaquer, mais
+ils ne s'y risquèrent pas.
+
+Après cela Gunnar alla devant le tribunal du pays du Breidafjord et il
+fit sommation à Hrut d'écouter son serment, et l'exposé de l'affaire, et
+toutes les preuves. Puis il prêta serment et exposa l'affaire. Puis il
+fit comparaître les témoins de la citation, et ensuite les témoins de ce
+qu'il avait pris en main la cause. Njal n'était pas au tribunal.
+
+Gunnar donc poursuivit l'affaire en sommant Hrut de se défendre. Hrut
+nomma des témoins, et dit que la procédure était nulle, et que Gunnar
+avait oublié les trois témoignages qu'il aurait dû produire devant le
+tribunal: le premier, celui qui est pris devant le lit, le second devant
+la porte des hommes, et le troisième au tertre de la loi.
+
+Alors Njal était arrivé au tribunal. Il dit qu'il remettrait bien
+l'affaire en bon chemin s'ils voulaient la continuer. «Je ne veux pas
+cela, dit Gunnar. Je veux faire à Hrut comme il a fait à Mörd mon
+parent. Les deux frères, Hrut et Höskuld, sont-ils assez près pour
+entendre mes paroles?»--«Nous entendons dit Hrut; mais que veux-tu?»
+Gunnar dit: «Que ceux-là soient témoins, qui sont ici et m'écoutent, que
+je te cite, Hrut, en combat singulier dans l'île. Et tu combattras avec
+moi aujourd'hui dans cette île qui est ici dans l'Öxara. Mais si tu ne
+veux pas combattre, paye tout l'argent aujourd'hui».
+
+Alors Gunnar chanta ces vers.
+
+«Oui, Hrut et moi dans notre fureur, nous combattrons dans l'île
+aujourd'hui même, et les casques et les boucliers se choqueront. Qu'ils
+m'entendent, tous ces guerriers que je prends à témoins. Sinon, que le
+vieillard paye sur l'heure le douaire de la femme au voile flottant».
+
+Après cela Gunnar s'en alla du tribunal avec toute sa troupe. Höskuld et
+Hrut rentrèrent aussi chez eux. Et l'affaire ne fut plus ni poursuivie
+ni défendue à partir de ce jour.
+
+Hrut dit, comme il entrait dans sa hutte: «C'est une chose qui ne m'est
+jamais arrivée, qu'un homme m'ait offert le combat, et que je l'aie
+refusé».--«Alors tu songes à combattre, dit Höskuld; mais cela ne sera
+pas, si j'ai un conseil à te donner, car tu n'es pas plus à la taille de
+Gunnar, que Mörd n'était à la tienne. Et nous ferions mieux de payer
+tous deux l'argent à Gunnar».
+
+Alors les deux frères demandèrent aux hommes de leur pays, ce qu'ils
+voulaient donner. Ils répondirent tous qu'ils donneraient autant que
+Hrut voudrait. «Allons donc, dit Höskuld, à la hutte de Gunnar, et
+payons lui l'argent».
+
+Ils allèrent à la hutte de Gunnar et l'appelèrent dehors. Il sortit
+devant la porte de la hutte et les autres hommes avec lui. Höskuld dit:
+«Tu vas maintenant prendre l'argent». Gunnar dit: «Compte le donc. Je
+suis prêt à le prendre». Et ils comptèrent toute la somme jusqu'à la
+dernière pièce d'argent. Höskuld dit: «Jouis en maintenant comme tu l'as
+acquis». Alors Gunnar chanta:
+
+«Les hommes qui ont acquis de la gloire dans les combats peuvent jouir
+de leurs biens sans crainte. Nul ne me disputera mes richesses les armes
+à la main. Mais si nous versions le sang à cause d'une femme, mal nous
+en prendrait, à nous les vaillants guerriers».
+
+«Tu en seras mal récompensé» dit Hrut. «Il en sera ce qu'il pourra» dit
+Gunnar. Höskuld et les siens rentrèrent dans leurs huttes. Höskuld
+roulait ses pensées dans sa tête, et il dit à Hrut: «N'aurons-nous
+jamais vengeance de Gunnar pour s'être joué de nous?»--«Cela ne sera
+pas, dit Hrut, il en sera puni certainement mais nous n'aurons de part
+ni à la vengeance ni au profit. Il est à prévoir cependant qu'il se
+tournera vers ceux de notre famille pour demander leur amitié». Et ils
+n'en dirent pas plus long.
+
+Gunnar montra l'argent à Njal. «Cela a bien marché» dit Njal.--«Et c'est
+toi qui as fait cela» dit Gunnar.
+
+Les hommes quittèrent le ting, et retournèrent chez eux, et Gunnar eut
+beaucoup d'honneur de cette affaire. Il remit tout l'argent à Unn, et
+n'en voulut rien avoir. Mais il dit qu'il lui semblait qu'il pouvait
+attendre plus d'aide, à l'avenir, d'elle et de ses parents que de nul
+autre. Elle répondit que c'était vrai.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Il y avait un homme nommé Valgard. Il demeurait à Hofi sur la Ranga. Il
+était fils de Jörund le godi, fils de Hrafn le simple, fils de Valgard,
+fils d'Aefar, fils de Vemund le muet, fils de Thorolf au long nez, fils
+de Thrand le vieux, fils d'Harald aux grandes dents, fils de Hrærek le
+briseur d'anneaux. La mère d'Harald aux grandes dents était Aud, fille
+d'Ivar aux longs bras, fils de Halfdan le sage. Le frère de Valgard le
+mauvais était Ulf, godi d'Ör, de qui sont descendus ceux d'Odda. Ulf,
+godi d'Ör, fut père de Svart, père de Lodmund, père de Sigfus, père de
+Sæmund le sage. Lodmund fils de Svart fut père de Grim, père de
+Sverting, père de Vigdir, mère de Sturla dans la vallée. De Valgard est
+descendu Kolbein le jeune.
+
+Ces frères, Ulf, godi d'Ör, et Valgard le mauvais, allèrent demander la
+main d'Unn, et elle épousa Valgard sans prendre l'avis d'aucun de ses
+parents. Mais cela sembla mauvais à Gunnar, et à Njal, et à beaucoup
+d'autres; car Valgard était un homme d'humeur méchante et sans amitié.
+Ils eurent ensemble un fils qui s'appela Mörd; et il sera longtemps dans
+cette saga. Quand il fut arrivé à l'âge d'homme, il fut mauvais pour ses
+parents et pire encore pour Gunnar que pour les autres. Il était
+d'esprit rusé, et de mauvais conseil.
+
+Il faut maintenant nommer les fils de Njal. L'aîné s'appelait
+Skarphjedin. C'était un homme grand de taille, fort, bon champion; il
+nageait comme un phoque et c'était le plus agile des hommes, impétueux
+et sans peur, prompt à parler et parlant bien, bon skald, et pourtant
+maître de lui en toutes choses. Il avait une chevelure brune et frisée,
+de beaux yeux, le visage pâle et dur, le nez de travers et des dents
+qu'il découvrait en riant, la bouche laide. Et malgré cela le plus beau
+guerrier qu'on pût voir.
+
+Le second fils de Njal s'appelait Grim. Il avait les cheveux noirs et le
+visage plus beau que Skarphjedin. Il était grand et fort.
+
+Le troisième fils de Njal s'appelait Helgi. Il était beau de visage et
+il avait de beaux cheveux. C'était un homme fort et un bon champion. Il
+était sage et réfléchi. Aucun des fils de Njal n'était marié.
+
+Le quatrième fils de Njal s'appelait Höskuld. Il était bâtard. Sa mère
+s'appelait Hrodny et était fille d'Höskuld, sœur d'Ingiald de Kelda.
+
+Njal demanda à Skarphjedin s'il voulait se marier. Il dit à son père de
+décider. Alors Njal demanda pour lui en mariage Thorhild, fille de Hrafn
+de Thorolfsfell. Et c'est pourquoi Skarphjedin eut depuis ce moment un
+autre domaine. Skarphjedin eut Thorhild et continua quand même à
+demeurer avec son père.
+
+Pour Grim, Njal demanda Astrid de Djuparbakka. Elle était veuve et très
+riche. Grim l'eut et demeura aussi avec Njal.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Il y avait un homme nommé Asgrim. Il était fils d'Ellidagrim, fils
+d'Asgrim, fils d'Öndott le corbeau. Sa mère s'appelait Jorunn et était
+fille de Teit, fils de Ketilbjörn le vieux, de Mosfell. La mère de Teit
+était Helga, fille de Thord Skeggji, fils de Hrap, fils de Björn Buna,
+fils de Grim seigneur de Sogn. La mère de Jorunn était Alof, fille de
+Bödvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Le frère d'Asgrim fils
+d'Ellidagrim s'appelait Sigfus. Sa fille était Thorgerd mère de Sigfus,
+père de Sæmund le sage. Gauk fils de Trandil était le frère d'adoption
+d'Asgrim. C'était le plus brave et le plus beau des hommes. Ils se
+prirent de querelle, Asgrim et lui; et Asgrim tua Gauk.
+
+Asgrim eut deux fils, et tous deux s'appelaient Thorhal. Ils étaient
+tous deux de grande espérance. Grim était le nom d'un autre fils
+d'Asgrim. Sa fille s'appelait Thorhalla. C'était la plus belle des
+femmes, et la plus accorte, et elle faisait bien toute chose.
+
+Njal vint à parler avec Helgi son fils et lui dit: «J'ai pensé à un
+mariage pour toi, si tu veux suivre mon conseil».--«Je le veux
+certainement, dit Helgi, car je sais deux choses, que tu veux ce qui est
+bien, et que tu peux beaucoup. Mais de quel côté veux-tu te tourner?»
+Njal répondit: «Il faut que nous demandions la fille d'Asgrim fils
+d'Ellidagrim; car nous aurons fait là le choix le meilleur.»
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Un peu après, ils s'en allèrent faire la demande en mariage. Ils
+chevauchèrent vers l'est, passant la Thjorsa et allèrent devant eux
+jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à Tunga. Asgrim était à la maison, et
+il les reçut bien; et ils passèrent la nuit là. Le jour suivant ils se
+mirent à parler ensemble. Alors Njal présenta sa demande, et il demanda
+Thorhalla pour Helgi son fils. Asgrim fit une bonne réponse, et dit
+qu'il n'y avait pas d'hommes avec qui il fût plus empressé d'entrer en
+marché qu'avec eux. Après cela ils parlèrent de l'affaire; et
+l'entretien finit de telle sorte qu'Asgrim fiança sa fille à Helgi, et
+que le jour de la noce fut fixé. Gunnar vint au festin, et beaucoup
+d'autres des meilleurs hommes du pays. Et après la noce Njal proposa de
+prendre comme fils d'adoption Thorhal fils d'Asgrim. Et Thorhal s'en
+alla chez Njal et fut avec lui longtemps. Il aimait Njal plus que son
+propre père. Njal lui apprit si bien la loi qu'il devint le premier
+homme de loi de l'Islande.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Il vint un vaisseau dans l'embouchure d'Arnarbæli, et le vaisseau avait
+pour chef Hallvard le blanc, un homme de Vik. Il alla loger à Hlidarenda
+et fut avec Gunnar tout l'hiver; et il le priait souvent de voyager à
+l'étranger avec lui. Gunnar n'en disait pas grand'chose, mais il
+laissait voir que ce n'était pas tout à fait impossible. Au printemps il
+alla à Bergthorshval et demanda à Njal s'il lui semblait qu'il ferait
+bien de s'en aller à l'étranger. «Il me semble que tu feras bien, dit
+Njal: tu te montreras là-bas tel que tu es ici».--«Veux-tu veiller à mes
+biens, dit Gunnar, pendant que je serai parti? Car je veux que Kolskegg
+mon frère vienne avec moi; et je voudrais que pendant ce temps tu eusses
+l'œil sur ma maison avec ma mère».--«Je n'y manquerai pas, dit Njal; je
+t'aiderai en tout ce que tu voudras».--«Grand bien t'en fasse» dit
+Gunnar. Et il retourne chez lui.
+
+L'homme de l'est vient encore à parler à Gunnar, comme quoi il devrait
+aller à l'étranger. Gunnar lui demande s'il a jamais navigué vers
+d'autres pays. Il répond qu'il a navigué vers tous les pays qui sont
+entre la Norvège et Gardariki, «et j'ai aussi navigué, dit-il, jusqu'au
+Bjarmaland». «Veux-tu naviguer avec moi vers les pays de l'est?» dit
+Gunnar.--«Je le veux certainement» dit-il. Et après cela Gunnar décida
+de partir avec lui. Njal prit en sa garde tous les biens de Gunnar.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Gunnar partit pour l'étranger, et Kolskegg son frère avec lui. Ils
+naviguèrent jusqu'à Tunberg et furent là tout l'hiver. Il y avait eu un
+changement de chefs en Norvège, Harald Grafeld était mort et aussi
+Gunhild. Celui qui régnait alors sur le royaume était le jarl Hakon fils
+de Sigurd, fils d'Hakon, fils de Griotgard. Sa mère s'appelait Bergljot
+et était fille du jarl Thorir le taciturne. La mère de Bergljot
+s'appelait Alof Arbot et était fille d'Harald aux beaux cheveux.
+
+Hallvard demanda à Gunnar s'il voulait aller trouver le jarl Hakon. «Je
+ne veux pas» dit Gunnar.--«As-tu un vaisseau long?» dit-il.--«J'en ai
+deux» dit Hallvard. «Alors je voudrais partir tous deux pour faire la
+guerre, dit Gunnar, et rassembler des hommes pour venir avec nous».--«Je
+veux bien» dit Hallvard.
+
+Après cela ils s'en allèrent à Vik, prirent là deux vaisseaux et
+s'apprêtèrent à partir. Ils étaient bien montés en hommes; car on disait
+beaucoup de bien de Gunnar.
+
+«Où veux-tu aller maintenant?» dit Gunnar. «D'abord au sud à Hising, dit
+Hallvard, trouver Ölvir mon parent».--«Que lui veux-tu?» dit
+Gunnar.--«C'est un bon compagnon, dit Hallvard, il nous donnera bien
+quelque renfort pour notre expédition».--«Allons-y donc» dit Gunnar.
+
+Sitôt qu'ils furent prêts, ils s'en allèrent vers l'est, à Hising, et
+ils trouvèrent là un bon accueil. Peu de temps s'était passé depuis
+l'arrivée de Gunnar, qu'Ölvir faisait déjà grand état de lui. Ölvir le
+questionna sur son voyage. Hallvard répond que Gunnar veut guerroyer et
+gagner des richesses. «Ce n'est pas une idée sage, dit Ölvir, quand vous
+n'avez point de monde».--«Tu peux y ajouter» dit Hallvard. «Je veux bien
+donner quelque renfort à Gunnar, dit Ölvir, et quoique tu puisses te
+compter dans ma parenté, il me semble pourtant que j'aurai plus de
+profit avec lui».--«Que donneras-tu donc?» dit Hallvard».--«Deux
+vaisseaux longs, l'un à vingt rameurs, l'autre à trente» a dit
+Ölvir.--«Quelles gens les monteront?» dit Hallvard.--«Je ferai
+l'équipage de l'un avec mes serviteurs, et celui de l'autre avec des
+hommes du pays. Mais voici que j'ai appris qu'il y a du trouble dans la
+rivière; et je ne sais pas comment vous pourrez vous en aller».--«Qui
+donc est venu là?» dit Hallvard.--«Deux frères, dit Ölvir. L'un
+s'appelle Vandil et l'autre Karl; ils sont fils de Snæulf le vieux, du
+Gautland, dans l'est». Hallvard dit à Gunnar qu'Ölvir leur a donné des
+vaisseaux, et Gunnar s'en réjouit.
+
+Ils s'apprêtèrent à partir de là. Et quand ils furent prêts, ils
+allèrent trouver Ölvir et le remercièrent. Il leur souhaita bonne chance
+et leur dit de se garder de ces deux frères.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Gunnar descendait vers l'embouchure de la rivière; lui et Kolskegg
+étaient tous deux sur un vaisseau, et Hallvard sur l'autre. Et voici
+qu'ils virent des vaisseaux devant eux. Alors Gunnar dit: «Soyons prêts,
+s'ils viennent sur nous; autrement n'ayons point affaire à eux». Ils
+firent comme il avait dit et mirent les vaisseaux en état de combattre.
+Les autres séparèrent leurs vaisseaux et firent un passage au milieu.
+Gunnar s'avança entre eux.
+
+Vandil saisit un croc de fer et le jeta sur le vaisseau de Gunnar, et il
+le tira à lui. Ölvir avait donné à Gunnar une bonne épée. Gunnar la
+brandit (et il n'avait pas mis son casque); il sauta sur l'avant du
+vaisseau de Vandil et frappa tout d'abord sur un homme qu'il tua.
+
+Karl mena son vaisseau de l'autre côté et lança un javelot à travers le
+vaisseau de Gunnar; et il visait Gunnar au milieu du corps. Gunnar le
+voit, et se tourne si vite que l'œil ne peut le suivre. Il prend le
+javelot de la main gauche et le lance sur le vaisseau de Karl; et un
+homme qui était là fut tué.
+
+Kolskegg saisit une ancre et la jette sur le vaisseau de Karl. La pointe
+de l'ancre entra dans le bordage et sortit au travers; et le flot noir
+entra dans l'ouverture, et tous les hommes, quittant le vaisseau,
+sautèrent sur les autres.
+
+Gunnar revint d'un bond sur son vaisseau. À ce moment Hallvard
+s'approcha, et il se fit alors une grande tuerie. Ceux de Gunnar
+voyaient que leur chef était sans crainte, et chacun faisait ce qu'il
+pouvait. Gunnar tantôt frappait, tantôt lançait des javelots, et nombre
+d'hommes reçurent la mort de sa main. Kolskegg l'aidait bien. Karl sauta
+sur le vaisseau de son frère Vandil, et ils combattirent ensemble tout
+le jour. Un moment, sur le vaisseau de Gunnar, Kolskegg prit du repos.
+Gunnar le vit et chanta:
+
+«Tu as pris plus de soin, vaillant corbeau, des aigles voraces qui
+mangent les hommes morts, que de toi-même. Demain plus d'un viendra ici,
+boire le breuvage des loups; mais toi, tandis que tu tires l'épée, tu
+souffres les tourments de la soif».
+
+Alors Kolskegg prit une corne pleine de mjöd et but. Après cela il
+recommença à combattre. Et il arriva que les deux frères sautèrent sur
+le vaisseau de Vandil; et Kolskegg venait le long d'un des bords, et
+Gunnar le long de l'autre. Vandil vint à la rencontre de Gunnar, et lui
+porta un coup; et l'épée entra dans le bouclier. Gunnar fit tourner
+vivement le bouclier, où l'épée tenait, et elle se brisa au dessous de
+la poignée. Gunnar frappa à son tour, et il semblait qu'il y eût trois
+épées en l'air, et Vandil ne savait de quel côté parer. D'un coup
+d'épée, Gunnar lui coupa les deux jambes. En même temps Kolskegg perçait
+Karl d'un javelot. Après cela ils firent beaucoup de butin.
+
+De là ils allèrent au Sud, en Danemark, et de là à l'est dans le
+Smaland. Et ils se battaient partout, et ils avaient toujours la
+victoire. Ils ne revinrent pas à l'automne.
+
+L'été suivant, ils allèrent à Rafal et trouvèrent là des pirates. Ils
+les attaquèrent et eurent la victoire. Après cela ils allèrent à l'est,
+jusqu'à Eysysl et ils restèrent là quelques temps sous un promontoire.
+Ils virent un homme qui descendait tout seul de la montagne. Gunnar vint
+à terre, à la rencontre de l'homme, et ils parlèrent ensemble. Gunnar
+lui demanda son nom, il se nommait Tofi. Gunnar demanda ce qu'il
+voulait. «C'est toi que je cherche, dit-il; il y a ici des vaisseaux de
+guerre à l'ancre de l'autre côté du promontoire, et je vais te dire qui
+les commande. Deux frères les commandent: l'un s'appelle Hallgrim et
+l'autre Kolskegg. Je sais qu'ils sont grands hommes de guerre; et je
+sais aussi qu'ils ont des armes si bonnes qu'il ne s'en trouve pas de
+pareilles. Hallgrim a une hallebarde qu'il a fait ensorceler, de sorte
+que nulle autre arme que cette hallebarde ne pourra lui donner la mort.
+Et il y a ceci encore: c'est qu'il sait tout d'abord quand la hallebarde
+doit aller au combat; car alors elle résonne si fort qu'on l'entend de
+loin; si grande est la vertu qu'il y a en elle». Alors Gunnar chanta:
+
+«Je l'aurai bientôt, cette hallebarde, quand j'aurai tué le guerrier
+terrible. J'entasserai les morts, et les armes résonneront sur les
+casques. Alors je m'en irai sur le coursier d'Endil [vaisseau], quand
+les sorciers auront perdu la vie dans la tempête de Sigar [bataille]».
+
+«Kolskegg, dit Tofi, a une épée courte. C'est l'arme la meilleure qu'on
+puisse voir. Ils ont du monde, un tiers de plus que vous. Ils ont aussi
+beaucoup de butin qu'ils ont mis en sûreté à terre et je sais au juste
+où il est. Ils ont envoyé un vaisseau pour vous épier, le long du
+promontoire, et ils savent que vous êtes là. Ils font maintenant de
+grands apprêts de combat, et ils veulent tomber sur vous, sitôt qu'ils
+auront fini. Vous n'avez donc que deux choses à faire: ou vous en aller
+tout de suite, ou vous préparer à combattre le plus vite que vous
+pourrez. Mais si vous avez la victoire, je vous mènerai là où est tout
+le butin».
+
+Gunnar lui donna un anneau d'or. Puis il alla vers ses hommes et leur
+dit qu'il y avait des vaisseaux de guerre de l'autre côté du
+promontoire: «et ils savent déjà que nous sommes là. Prenons donc nos
+armes et préparons toutes choses vite et bien; car il y a du butin à
+gagner». Ils firent donc leurs préparatifs. Et sitôt qu'ils sont prêts,
+ils voient des vaisseaux qui viennent à eux. La bataille s'engage, et
+ils combattent longtemps, et il se fait une grande tuerie. Gunnar tuait
+quantité d'hommes. Ceux d'Hallgrim sautèrent sur le vaisseau de Gunnar.
+Gunnar vint à la rencontre d'Hallgrim. Hallgrim pointa sur lui sa
+hallebarde. Il y avait une poutre en travers du vaisseau, et Gunnar
+sauta en arrière, par dessus la poutre. Son bouclier restait devant, et
+la hallebarde de Halgrim y entra, et dans la poutre après. Gunnar donna
+un coup d'épée sur le bras d'Hallgrim, et le bras fut paralysé, mais
+l'épée ne mordait pas; alors la hallebarde tomba à terre. Gunnar la prit
+et transperça Halgrim. Puis il chanta:
+
+«Je l'ai tué, le grand tueur d'hommes. Il levait son épée comme un
+éclair dans le combat. J'ai appris aux pays lointains la vertu des armes
+magiques d'Hallgrim. Tous les vaillants hommes sauront comment elle est
+venue en ma puissance, la hallebarde qui nourrit les loups. Voici
+qu'elle me suivra dans les combats jusqu'à la fin de ma vie».
+
+Et Gunnar tint son serment, et il porta la hallebarde tant qu'il vécut.
+
+Les deux Kolskegg combattaient l'un contre l'autre, et c'était chose
+douteuse de savoir de quel côté la chance tournerait. Alors Gunnar
+approcha et donna à Kolskegg le coup de la mort.
+
+Après cela les pirates demandèrent merci. Gunnar consentit à leur
+demande. Il fit reconnaître les morts, et prit le butin qui était à eux.
+Mais à ceux à qui il avait fait merci, il donna leurs armes et leurs
+vêtements, et leur dit de retourner dans leurs pays. Ils s'en allèrent,
+et Gunnar prit tout le butin qu'ils laissaient derrière eux.
+
+Tofi vint trouver Gunnar après la bataille et lui offrit de le conduire
+au butin que les pirates avaient mis en sûreté, et il dit qu'il y en
+avait plus, et du meilleur, que celui qu'ils avaient pris jusque là.
+Gunnar dit qu'il voulait bien. Il alla à terre avec Tofi. Tofi marchait
+le premier, vers le bois, et Gunnar derrière lui. Ils vinrent à un
+endroit où il y avait beaucoup de bois amoncelé. Tofi dit que le butin
+était dessous. Ils ôtèrent le bois et trouvèrent dessous de l'or et de
+l'argent, des vêtements et de bonnes armes. Ils portèrent ce butin
+jusqu'aux vaisseaux.
+
+Gunnar demanda à Tofi comment il voulait être récompensé. Tofi répondit:
+«Je suis un homme de race danoise, et je désire que tu me ramènes vers
+mes parents». Gunnar demanda comment il se trouvait dans les pays de
+l'est. «J'ai été pris par des pirates, dit Tofi, et ils m'ont jeté à
+terre ici à Eysysl, et j'y suis resté depuis lors».
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Gunnar le prit avec lui et dit à Kolskegg et à Hallvard: «Nous devrions
+maintenant aller en Norvège». Ils furent contents de cela et dirent que
+c'était à lui de décider. Gunnar fit donc voile loin du pays de l'est
+avec beaucoup de butin. Il avait dix vaisseaux, il les amena à Heidabær
+en Danemark. Le roi Harald fils de Gorm, régnait dans ce pays. On lui
+parla de Gunnar, et on lui disait qu'il n'avait pas son pareil en
+Islande. Et le roi lui envoya ses hommes pour le prier de venir le voir.
+Gunnar alla tout de suite trouver le roi. Le roi le reçut bien, et le
+fit asseoir à côté de lui. Gunnar fut là un demi-mois. Le roi prenait
+plaisir à faire lutter Gunnar contre ses hommes en toutes sortes de
+prouesses; et il n'y en avait pas un qui en une seule prouesse fût son
+égal. Le roi dit à Gunnar; «Il me semble que nulle part on ne trouverait
+ton pareil». Et il lui offrit de lui donner une femme et beaucoup de
+terres à gouverner, s'il voulait s'établir là. Gunnar remercia le roi de
+son offre et dit: «Je veux d'abord aller en Islande trouver mes amis et
+mes parents».--«Alors tu ne reviendras jamais vers nous» dit le
+roi,--«Le destin décidera, seigneur» dit Gunnar. Gunnar donna au roi un
+bon vaisseau long et beaucoup d'autres choses précieuses, qu'il avait
+prises en guerroyant. Le roi lui donna son vêtement d'honneur et des
+gants brodés d'or, et un bandeau pour le front, avec un bouton d'or
+dessus et un bonnet russe.
+
+Gunnar partit, et vint au nord, à Hising. Ölvir le reçut à bras ouverts.
+Il rendit à Ölvir ses vaisseaux, et dit que c'était sa part de butin.
+Ölvir prit les trésors et dit que Gunnar était un bon compagnon, et il
+le pria de rester là quelque temps. Hallvard demanda à Gunnar s'il
+voulait aller trouver le jarl Hakon. Gunnar dit qu'il avait cela en
+tête: «car maintenant j'ai fait quelque peu mes preuves; et je n'en
+étais pas là, quand tu m'as proposé cela d'abord».
+
+Après cela ils s'apprêtèrent à partir et s'en allèrent au nord à
+Thrandheim trouver le jarl Hakon. Il reçut bien Gunnar et le pria de
+rester avec lui pendant l'hiver. Gunnar consentit à cela. Tous les
+hommes qui étaient là pensaient grand bien de lui. Après la fête de Jol
+le jarl lui donna un anneau d'or. Gunnar prit de l'inclination pour
+Bergljot, parente du jarl; et on voyait bien à l'air du jarl, qu'il la
+lui aurait donnée à épouser, si Gunnar avait demandé cela si peu que ce
+fût.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Au printemps le jarl demanda à Gunnar quel projet il avait en tête.
+Gunnar dit qu'il voulait aller en Islande. Le jarl dit que l'année avait
+été mauvaise dans le pays «et il y aura peu de vaisseaux qui s'en iront
+au loin: pourtant tu auras de la farine et du bois sur ton vaisseau,
+tant que tu en voudras». Gunnar le remercia et mit son vaisseau au plus
+vite en état de partir. Hallvard partit avec lui et Kolskegg.
+
+Ils arrivèrent de bonne heure, en été, et débarquèrent à Arnarbæli, et
+c'était avant le ting. Gunnar quitta son vaisseau et chevaucha tout
+droit chez lui; il laissa des hommes pour décharger le vaisseau, et
+Kolskegg vint avec lui. Quand ils arrivèrent à la maison, leurs hommes
+furent joyeux de les voir. Ils étaient doux avec leurs gens, et ils
+n'avaient pas plus de hauteur qu'avant leur absence.
+
+Gunnar demanda si Njal était chez lui. On lui dit qu'il y était. Il fit
+alors amener son cheval et s'en alla à Bergthorshval et Kolskegg avec
+lui. Njal fut joyeux de leur arrivée et les pria de rester là pendant la
+nuit. Ils le firent, et Gunnar lui conta ses voyages. Njal dit qu'il
+était maintenant le plus vaillant de tous «et tu as fait tes preuves en
+maint endroit. Mais tu en feras encore davantage à partir d'aujourd'hui;
+car beaucoup de gens seront jaloux de toi».--«Je voudrais être bien avec
+tous» dit Gunnar.--«Il arrivera beaucoup de choses, dit Njal, et tu
+auras souvent à te défendre».--«J'aurai ceci pour moi, dit Gunnar, que
+le bon droit sera de mon côté».--«Et il en sera ainsi, dit Njal, si tu
+n'as pas à payer pour d'autres».
+
+Njal demande à Gunnar s'il pense à aller au ting. Gunnar dit qu'il ira,
+et demande si Njal doit y aller. Mais Njal dit qu'il n'y songe pas «et
+j'aurais voulu que tu fisses de même» ajoute-t-il.
+
+Gunnar revint chez lui; avant de partir il fit à Njal de beaux présents
+et le remercia d'avoir pris soin de ses biens. Kolskegg son frère le
+pressait d'aller au ting: «Ta gloire s'étendra au loin, disait-il; car
+plus d'un viendra là pour te voir».--«Ce n'est guère mon habitude, dit
+Gunnar, de me donner en spectacle; mais c'est une bonne chose, à ce
+qu'il me semble, de rencontrer de braves gens».
+
+Hallvard était arrivé à son tour, et il offrit d'aller au ting avec eux.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Gunnar monta à cheval, et les autres avec lui, pour aller au ting. Et
+quand ils arrivèrent, ils étaient si bien équipés, qu'il n'y en avait
+pas un seul là qui fût équipé de même; et les hommes sortaient de toutes
+les huttes et s'émerveillaient de les voir.
+
+Gunnar chevaucha jusqu'aux huttes de ceux de la Ranga, et il demeura là
+avec ses parents. Beaucoup d'hommes venaient le trouver et lui demander
+des nouvelles. Il était avec tout le monde affable et gai, et disait à
+chacun ce qu'il voulait savoir.
+
+Il arriva, un jour, que Gunnar venait du tertre de la loi. Il passait
+devant la hutte de ceux de Mosfell. Il vit des femmes venir à sa
+rencontre, et elles étaient vêtues de beaux habits. Celle qui était en
+tête était la mieux vêtue de toutes. Et quand ils se rencontrèrent, elle
+parla tout de suite à Gunnar. Il lui rendit son salut et demanda qui
+elle était. Elle dit qu'elle se nommait Halgerd et qu'elle était fille
+d'Höskuld fils de Dalakol. Elle lui parlait hardiment, et elle le pria
+de lui conter ses voyages. Et il dit qu'il ne pouvait pas refuser de
+l'entretenir. Alors ils s'assirent et parlèrent ensemble. Elle était
+vêtue ainsi: elle avait une robe rouge, tout à fait magnifique. Elle
+avait par-dessus un grand manteau d'écarlate, orné de galons au bord.
+Ses cheveux tombaient sur sa poitrine, et ils étaient longs et beaux.
+Gunnar avait sur lui le vêtement d'honneur que le roi Harald fils de
+Gorm lui avait donné. Il avait au bras l'anneau de Hakon. Ils parlèrent
+longtemps tout haut. Ils en vinrent là qu'il demanda si elle n'était pas
+mariée. Elle dit qu'elle ne l'était pas «et il n'y en a pas beaucoup qui
+en courraient la chance», dit-elle.--«Penses-tu que nul n'est assez bon
+pour toi?» dit-il.--«Ce n'est pas cela, dit-elle; mais il faut que je
+sois prudente dans mon choix».--«Comment répondrais-tu si je te
+demandais en mariage?» dit Gunnar.--«Tu n'y penses pas» dit-elle.--«Tu
+te trompes» dit-il.--«Si c'est vraiment ton idée, dit-elle, va trouver
+mon père». Et après cela ils cessèrent l'entretien.
+
+Gunnar alla tout droit à la hutte de ceux des vallées; il trouva des
+hommes dehors devant la hutte, et demanda si Höskuld était dedans. Et
+ils dirent qu'il y était certainement. Gunnar entra. Höskuld et Hrut le
+reçurent bien. Il s'assit entre eux deux, et il ne semblait pas à leur
+conversation, qu'il y eût eu entre eux la moindre inimitié. Le discours
+de Gunnar en vint là, qu'il demanda quelle réponse les deux frères lui
+feraient, s'il prétendait à la main d'Halgerd. «Une bonne, dit Höskuld,
+si tu y as bien pensé». Gunnar dit que c'était tout à fait sérieux «mais
+nous nous sommes quittés la dernière fois de telle manière, que bien des
+gens penseront qu'il vaudrait mieux ne pas faire d'alliance entre
+nous».--«Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» dit Höskuld. Hrut
+répondit: «Il me semble que ce ne serait pas un mariage bien
+assorti».--«Qu'y trouves-tu à redire?» dit Gunnar. Hrut dit: «Je vais te
+répondre là dessus selon la vérité: Tu es un vaillant homme, et un homme
+d'honneur, mais elle, elle est trompeuse, et je ne veux te faire tort en
+rien».--«Grand bien t'en fasse, dit Gunnar, mais je tiendrai ceci pour
+vrai, que vous vous rappelez notre ancienne querelle, si vous ne voulez
+pas m'accorder ma demande».--«Ce n'est pas cela, dit Hrut; c'est plutôt
+parce que je vois que tu ne sauras pas lui tenir tête. Mais si nous ne
+faisons pas le marché, nous voulons pourtant être tes amis». Gunnar dit:
+«J'ai parié avec elle, et elle n'est pas éloignée de cette idée». Hrut
+dit: «Je sais que c'est ainsi, et que tous les deux vous en avez envie.
+C'est vous deux aussi qui courez le plus de risques, quant à la manière
+dont cela tournera». Et Hrut dit à Gunnar, sans que Gunnar l'eût
+demandé, tout ce qui concernait l'humeur d'Halgerd. Et Gunnar fut
+d'abord d'avis que tout n'était pas comme il aurait fallu. Et pourtant
+il arriva à la fin que leur marché fut conclu.
+
+Alors on envoya chercher Halgerd, et on parla de l'affaire, elle étant
+présente. Ils firent comme la première fois, et la laissèrent se fiancer
+elle-même. On convint que la noce se ferait à Hlidarenda, et que la
+chose serait d'abord tenue secrète; mais il arriva que chacun le sut.
+
+Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il alla tout droit trouver
+Njal et lui dit son marché. Njal prit la chose tristement. Gunnar lui
+demanda ce qu'il voyait là-dedans de si peu sage. Njal répondit: «Il
+viendra d'elle toute sorte de mal, si elle arrive ici dans
+l'est».--«Jamais elle ne gâtera notre amitié» dit Gunnar. «Mais il ne
+s'en faudra pas de beaucoup, dit Njal, et tu auras plus d'une fois à
+payer l'amende pour elle». Gunnar invita Njal à la noce, et tous ceux de
+chez lui qu'il voudrait pour l'accompagner. Njal promit de venir. Après
+cela Gunnar s'en alla chez lui. Et il chevauchait par tout le district
+pour inviter les gens.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Il y avait un homme nomme Thrain. Il était fils de Sigfus, fils de
+Sighvat le rouge. Il demeurait à Grjota dans le Fljotshlid. Il était
+parent de Gunnar et c'était un homme de grande importance. Il avait pour
+femme Thorhild Skaldkona. Elle avait une méchante langue et faisait des
+vers moqueurs sur les gens. Thrain l'aimait peu. Il fut invité à la noce
+à Hlidarenda, et sa femme devait recevoir les hôtes avec Bergthora fille
+de Skarphjedin, femme de Njal.
+
+Ketil était le nom du second fils de Sigfus. Il demeurait à Mörk, à
+l'est du Markarfljot. Il avait pour femme Thorgerd fille de Njal.
+
+Le troisième fils de Sigfus s'appelait Thorkel, le quatrième Mörd, le
+cinquième Lambi, le sixième Sigmund, le septième Sigurd. Ils étaient
+tous parents de Gunnar, et vaillants champions. Gunnar les avait tous
+invités à la noce. Il avait invité aussi Valgard le rusé, et Ulf godi
+d'Ör et leur fils Runolf et Mörd.
+
+Höskuld et Hrut arrivèrent, et beaucoup d'hommes avec eux. Il y avait là
+les fils d'Höskuld, Thorleik et Olof. La fiancée venait avec eux, et
+aussi Thorgerd sa fille, la plus jolie femme qu'on pût voir. Elle était
+alors âgée de quatorze hivers. Il y avait beaucoup d'autres femmes avec
+elles. Là était Thorhalla fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et les deux
+filles de Njal, Thorgerd et Helga.
+
+Gunnar avait déjà beaucoup de monde, et il plaça ainsi ses hommes: il
+s'assit au milieu du banc, et après lui, du côté du dedans, Thrain fils
+de Sigfus, puis Ulf godi d'Ör, puis Valgard le rusé, puis Mörd et
+Runolf, puis les fils de Sigfus. Lambi venait le dernier. À côté de
+Gunnar, vers le dehors, s'assit Njal, puis Skarphjedin, puis Helgi, puis
+Grim, puis Höskuld, puis Haf le sage, puis Ingjald de Kelda, puis les
+fils de Thorir, qui venaient de l'est, de Holti. Thorir voulut être le
+dernier parmi les hôtes d'importance; et ainsi chacun trouva bon d'être
+assis où il était.
+
+Höskuld s'était assis en face au milieu du banc et ses fils après lui,
+vers le dedans. Hrut était à côté d'Höskuld, vers le dehors. Et on n'a
+pas dit comment les autres étaient rangés.
+
+La fiancée était assise au milieu du banc du fond. Elle avait d'un côté
+sa fille Thorgerd. De l'autre côté s'assit Thorhalla fille d'Asgrim fils
+d'Ellidagrim. Thorhild s'occupait des hôtes, et elle et Bergthora
+mettaient les viandes sur la table. Thrain fils de Sigfus dévorait des
+yeux Thorgerd fille de Glum. Sa femme Thorhild voit cela. Elle se met en
+colère et lui chante ce couplet:
+
+«Te voilà bouche béante, Thrain. Tes yeux vont de travers».
+
+Thrain se leva de table aussitôt. Il nomma des témoins et se déclara
+séparé de Thorhild: «Je ne veux plus, dit-il, de ses vers moqueurs ni
+des mauvaises paroles qu'elle me dit». Et il était si fort en colère
+qu'il ne voulut pas rester à la noce, si on ne la renvoyait: ainsi
+fit-on et elle s'en alla.
+
+Et maintenant les hommes étaient assis, chacun à sa place, et ils
+buvaient et étaient joyeux. Alors Thrain se mit à dire: «Je n'ai pas
+besoin de parler en secret de ce que j'ai en tête: je veux te demander
+ceci, Höskuld fils de Dalakol: veux-tu me donner en mariage Thorgerd ta
+petite-fille?»--«Je ne sais pas, dit Höskuld, il me semble qu'il y a peu
+de temps que tu t'es séparé de celle que tu avais avant; et puis quel
+homme est-il, Gunnar?» Gunnar répondit: «Je ne veux pas parler de lui,
+car il est de ma famille. Mais parle, toi, Njal, et tous te croiront».
+Njal dit: «Voilà ce qu'il y a à dire de cet homme: Il est riche en
+biens, et accompli en toutes choses, et c'est un homme de grande
+importance; et à cause de cela vous pouvez bien entrer en marché avec
+lui». Alors Höskuld dit: «Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» Hrut
+répondit: «Tu peux bien faire le marché, c'est un bon parti pour elle.»
+Ils parlent donc ensemble des conditions du marché, et ils sont bientôt
+d'accord sur toutes choses.
+
+Alors Gunnar se leva, et Thrain aussi, et ils allèrent vers le banc du
+fond. Gunnar demanda à la mère et à la fille si elles voulaient dire oui
+à ce marché. Elles dirent qu'elles n'avaient pas envie de le rompre, et
+Halgerd fiança sa fille Thorgerd. Alors les femmes changèrent entre
+elles. Thorhalla s'assit entre les deux fiancées. La noce continua
+joyeusement. Et quand ce fut fini, Höskuld et les siens montèrent à
+cheval et s'en allèrent à l'ouest, et ceux de la Ranga retournèrent dans
+leur pays. Gunnar fit à beaucoup de gens de beaux présents, et cela le
+rendit très considéré. Halgerd prit la haute main sur la maison et elle
+était avide et querelleuse. Thorgerd gouvernait à Grjota, et c'était une
+bonne ménagère.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+C'était la coutume entre Gunnar et Njal que chaque hiver, à tour de
+rôle, l'un des deux invitait l'autre à passer l'hiver chez lui, et
+c'était à cause de leur grande amitié. Cette année là Gunnar avait à
+recevoir l'hospitalité chez Njal, et ils partirent, lui et Halgerd, pour
+Bergthorshval. Helgi et sa femme n'étaient pas à la maison. Njal reçut
+bien Gunnar et sa femme. Et ils étaient là depuis quelque temps quand
+Helgi revint avec sa femme Thorhalla. Alors Bergthora alla au banc du
+fond, et Thorhalla avec elle, et Bergthora dit à Halgerd: «Il faut que
+tu fasses place à cette femme». Elle répondit: «Je ne ferai place à
+personne; car je ne suis pas une femme de peu qu'on met dans les
+coins»--«C'est moi qui commande ici» dit Bergthora. Après cela Thorhalla
+s'assit. Bergthora vint à la table avec le bassin à laver les mains.
+Halgerd prit la main de Bergthora et dit: «Vous allez bien ensemble,
+Njal et toi; tu as un ongle crochu à chaque doigt, et lui n'a point de
+barbe».--«C'est vrai, dit Bergthora, mais nous ne nous en faisons point
+de reproches l'un à l'autre; pour toi, ton mari Thorvald n'était pas
+sans barbe, et pourtant tu l'as fait tuer.»--«Il me sert de peu, dit
+Halgerd, d'avoir pour mari l'homme le plus brave d'Islande, si tu ne
+venges pas cela, Gunnar!» Gunnar se leva d'un bond; il quitta la table
+et dit: «Je m'en vais chez moi; et toi tu ferais mieux de te disputer
+avec tes gens que dans la maison des autres. Je suis redevable à Njal de
+toutes sortes d'honneurs, et je n'ai pas envie d'être ton jouet». Après
+cela, ils s'en allèrent chez eux. «Sache une chose, Bergthora, dit
+Halgerd, c'est que nous n'en avons pas fini». Et Bergthora lui répondit
+que son affaire n'en serait pas meilleure. Gunnar ne disait rien. Il
+revint à Hlidarenda et resta chez lui tout le long de l'hiver.
+
+Et maintenant l'été s'approche et vient le moment d'aller au ting.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Gunnar partit pour le ting. Avant de monter à cheval, il dit à Halgerd:
+«Tiens-toi tranquille pendant que je serai loin de chez moi, et ne
+montre pas de méchanceté à mes amis, quand tu auras affaire à
+eux.»--«Que les mauvais esprits emportent tes amis.» dit-elle. Gunnar
+partit pour le ting. Il voyait qu'il n'était pas possible d'avoir de
+bonnes paroles avec elle.
+
+Njal alla au ting et tous ses fils avec lui.
+
+Il faut dire maintenant ce qui arriva chez eux. Njal et Gunnar avaient
+un bois en commun à Raudaskrida. Ils n'avaient pas fait de partage, et
+chacun d'eux avait coutume d'en abattre autant qu'il lui en fallait, et
+jamais l'un des deux n'avait fait de reproche à l'autre là-dessus.
+L'intendant d'Halgerd s'appelait Kol. Il était avec elle depuis
+longtemps et c'était le plus méchant homme qu'on pût voir.
+
+Il y avait un homme nommé Svart. C'était le serviteur de Njal et de
+Bergthora, et ils l'aimaient beaucoup. Bergthora lui dit d'aller à
+Raudaskrida et de couper du bois: «et je t'enverrai des hommes pour
+l'apporter à la maison». Svart répond qu'il fera ce qu'elle lui a
+ordonné. Il s'en va à Raudaskrida. Là, il se met à couper du bois; et il
+devait rester là une semaine.
+
+Il vient des mendiants à Hlidarenda. Ils arrivaient de l'est, du
+Markarfljot, et ils dirent que Svart était à Raudaskrida, qu'il coupait
+du bois, et faisait beaucoup de besogne. «Bergthora a donc envie, dit
+Halgerd, de me voler tant qu'elle pourra; mais je vais faire en sorte
+que Svart ne coupera plus de bois». Ranveig l'entendit, la mère de
+Gunnar, et elle dit: «Nous avons eu pourtant de bonnes ménagères dans
+notre pays de l'est, mais elles ne s'occupaient pas de faire tuer les
+gens».
+
+La nuit se passa. Au matin, Halgerd alla trouver Kol et lui dit: «J'ai
+de l'ouvrage pour toi» et elle lui donna une hache. «Va-t'en à
+Raudaskrida. Là, tu trouveras Svart.»--«Que ferai-je de lui?»
+dit-il.--«Tu le demandes, dit-elle, toi qui es le plus méchant des
+hommes? Tu le tueras.»--«Je le ferai, dit-il, mais il est à croire que
+j'y laisserai ma vie.»--«Tu te fais des montagnes de toutes choses,
+dit-elle, et cela ne te convient guère, quand j'ai parlé pour toi en
+toute occasion. J'aurai quelqu'autre pour faire cela, si tu n'oses pas.»
+Kol prit la hache, et il était fort en colère. Il monta sur un cheval
+qui était à Gunnar et chevaucha vers l'est jusqu'au Markarfljot. Là il
+descendit et resta à attendre dans le bois que les gens eussent emporté
+le bois coupé, et que Svart fût resté seul. Alors Kol courut à lui et
+dit: «Il y a des gens qui savent frapper plus fort que toi» et il
+abattit la hache sur sa tête et lui donna le coup de la mort.
+
+Après cela il revient à la maison et conte le meurtre à Halgerd. «Grand
+bien t'en fasse, dit-elle; et je vais prendre soin de toi en sorte qu'il
+ne t'arrivera point de mal.»--«Il se peut, dit-il, et pourtant c'est
+autre chose que j'ai rêvé avant de faire le coup.»
+
+Et maintenant les gens arrivent dans le bois et trouvent Svart tué et le
+rapportent à la maison.
+
+Halgerd envoya un homme au ting, pour dire le meurtre à Gunnar. Gunnar
+ne dit pas un mot de blâme sur Halgerd devant le messager, et les gens
+ne savaient pas si cela lui semblait bien ou mal. Un peu après il se
+leva et dit à ses hommes de venir avec lui.
+
+Ainsi firent-ils, et ils allèrent à la hutte de Njal. Gunnar envoya un
+homme dire à Njal de sortir. Njal sortit aussitôt, et ils se mirent à
+parler, Gunnar et lui. Gunnar dit: «J'ai à t'annoncer un meurtre: c'est
+Halgerd ma femme qui a fait faire cela, et c'est Kol mon intendant qui a
+tué l'homme, mais celui qui a été tué est Svart ton serviteur.» Njal se
+taisait, pendant que Gunnar contait l'histoire. Alors il dit: «Prends
+garde de la laisser faire à sa tête en toutes choses.» Gunnar dit:
+«Prononce toi-même la sentence.» Njal dit: «Tu auras de la peine à payer
+l'amende pour tous les mauvais tours d'Halgerd; et une autre fois cela
+laissera plus de traces qu'ici, où c'est entre nous deux; ici même il
+s'en faudra de beaucoup que tout soit bien; et nous aurons besoin de
+nous rappeler tous deux les bonnes paroles d'autrefois; je prévois que
+tu t'en tireras; et pourtant tu en auras de grands ennuis.»
+
+Njal prononça lui-même la sentence, comme Gunnar le lui offrait; il dit:
+«Je ne pousserai pas les choses à l'extrême dans cette affaire: tu
+payeras douze onces d'argent; mais j'ajouterai ceci: s'il vient de chez
+nous quelque chose sur quoi vous ayez à prononcer, il ne faudra pas nous
+faire de plus mauvaises conditions.» Gunnar dit que c'était juste. Il
+compta la somme, et après cela il monta à cheval et retourna chez lui.
+
+Njal revint du ting et ses fils avec lui. Bergthora vit l'argent et dit:
+«Voilà une affaire bien arrangée; niais il faudra en payer autant pour
+Kol avant qu'il soit longtemps.»
+
+Gunnar revint du ting et fit des reproches à Halgerd. Elle dit que bien
+des hommes qui valaient mieux que Svart étaient sous terre sans qu'on
+eût payé d'amende pour eux. «Mène tes entreprises comme tu l'entends,
+dit Gunnar, mais c'est à moi de décider comment il faut arranger
+l'affaire.» Halgerd ne cessait de se vanter du meurtre de Svart et
+Bergthora n'aimait pas cela.
+
+Njal alla à Thorolfsfell, et ses fils avec lui, pour visiter son
+domaine. Ce même jour il arriva que Bergthora était dehors; elle vit un
+homme qui venait vers la maison, monté sur un cheval noir. Elle resta
+là, sans rentrer. Elle ne connaissait pas cet homme. Il avait un épieu à
+la main, et une épée courte pendait à son côté. Elle lui demanda son
+nom. «Je m'appelle Atli» dit-il. Elle demanda d'où il était. «Je suis du
+pays des fjords de l'est» dit-il.--«Où vas-tu?» dit-elle. «Je suis sans
+domicile, dit-il, et je venais trouver Njal et Skarphjedin, et savoir
+s'ils voudraient me prendre chez eux.»--«Que saurais-tu bien faire?»
+dit-elle. «Je travaille aux champs, et je sais faire encore bien
+d'autres choses, dit-il, mais je ne te cacherai pas que je suis d'un
+naturel violent, et je suis cause que bien des gens ont eu des blessures
+à bander.»--«Je ne te blâmerai pas de n'être pas un poltron» dit
+Bergthora. Atli dit: «As-tu donc quelque chose à dire ici?»--«Je suis la
+femme de Njal, dit-elle, et je puis prendre des serviteurs aussi bien
+que lui».--«Veux-tu me prendre?» dit-il.--«Je le ferai, dit-elle, à une
+condition, c'est que tu feras tout ce que je te commanderai, quand même
+je t'enverrais tuer un homme.»--«Tu ne manques pas de gens à tes ordres,
+dit-il, et tu n'as pas besoin de moi pour cela.»--«Je ferai en cela
+comme je l'entendrai,» dit-elle.--«Faisons donc le marché de la manière
+que tu veux» dit-il. Et elle le prit à son service.
+
+Njal revint et ses fils avec lui. Njal demanda à Bergthora qui était cet
+homme. «C'est ton serviteur, dit-elle, et je l'ai pris à mon service,
+parce qu'il a l'air prompt à la besogne.»--«Il se peut qu'il en fasse
+beaucoup, dit Njal, mais je ne sais si elle sera bonne.» Skarphjedin
+prit Atli en amitié.
+
+Quand vint l'été, Njal alla au ting, et ses fils avec lui. Gunnar était
+au ting. Comme il quittait sa maison, Njal prit une bourse pleine
+d'argent. «Quel argent est-ce là, père?» demanda Skarphjedin. «C'est
+l'argent, dit Njal, que Gunnar m'a payé pour notre serviteur l'été
+dernier.»--«Il te servira à quelque chose», dit Skarphjedin, et il riait
+en disant cela.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Voici maintenant ce qui arriva à la maison de Njal. Atli demanda à
+Bergthora ce qu'il ferait ce jour là. «J'ai de l'ouvrage pour toi,
+dit-elle, tu vas aller chercher Kol jusqu'à ce que tu le trouves; car il
+faut que tu le tues aujourd'hui, si tu veux faire ma volonté».--«Cela se
+trouve bien, dit Atli, car nous sommes tout deux de méchants vauriens.
+Je vais m'y prendre de telle sorte qu'un de nous deux mourra».--«Bonne
+chance, dit Bergthora; tu n'auras pas travaillé pour rien».
+
+Il alla prendre ses armes et son cheval, et partit. Il chevaucha
+jusqu'au Fljotshlid, là il rencontra des hommes qui venaient de
+Hlidarenda. C'étaient des habitants de Mörk, dans l'est. Ils demandèrent
+à Atli où il allait. Il dit qu'il courait après une vieille rosse.
+«C'est une petite besogne pour un homme comme toi, dirent-ils, mais il
+faudrait demander à ceux qui ont été sur pied cette nuit».--«Qui
+sont-ils» dit Atli.--«Kol l'assassin, le serviteur d'Halgerd,
+dirent-ils; il vient du pâturage et il a veillé toute la nuit».--«Je ne
+sais si j'oserai aller le trouver, dit Atli; il a mauvais caractère, et
+le dommage d'autrui devrait me rendre prudent».--«Tes yeux disent
+pourtant, répondirent-ils, que tu n'as pas peur de grand'chose» et ils
+lui montrèrent où était Kol.
+
+Alors Atli donne des éperons à son cheval et part à toute vitesse. Il
+rencontre Kol et lui dit: «La besogne avance-t-elle?»--«Cela ne te
+regarde pas, vaurien, répond Kol, ni aucun de ceux qui sont là d'où tu
+viens».--«Il te reste encore à faire le plus dur, dit Atli, c'est de
+mourir». Et après cela Atli pointa son épieu sur lui, et l'atteignit au
+milieu du corps. Kol avait brandi sa hache et l'avait manqué. Il tomba
+de cheval et mourut sur le champ.
+
+Atli se remit en route. Il rencontra des gens d'Halgerd et leur dit:
+«Allez là-bas où est le cheval, et occupez-vous de Kol. Il est tombé de
+cheval, et il est mort».--«Est-ce-toi qui l'as tué?» dirent-ils. Il
+répondit: «Halgerd pensera bien qu'il ne s'est pas tué tout seul». Après
+cela il retourna à la maison et dit le meurtre à Bergthora. Bergthora
+approuve son ouvrage, et les paroles qu'il a dites. «Je ne sais, dit
+Atli, ce qu'en pensera Njal».--«Il en prendra son parti, dit-elle, et je
+vais t'en donner une preuve: il a emporté au ting l'argent que nous
+avons reçu pour l'esclave l'été passé; et maintenant cet argent va
+servir pour Kol. Mais l'arrangement fait, tu feras bien pourtant de
+prendre garde à toi; car Halgerd ne gardera jamais de paix
+jurée».--«Enverras-tu quelqu'un à Njal, dit Atli, pour lui dire la
+chose?»--«Non, dit-elle, j'aimerais mieux qu'il n'y eût pas d'amende à
+payer pour Kol». Et ils n'en dirent pas davantage.
+
+On dit à Halgerd le meurtre de Kol et les paroles d'Atli. Elle dit
+qu'Atli aurait sa récompense, et elle envoya un homme au ting pour dire
+à Gunnar le meurtre de Kol. Gunnar ne répondit pas grand'chose et envoya
+un homme le dire à Njal. Njal ne répondit rien: «Nos esclaves sont
+d'autres hommes qu'au temps passé, dit Skarphjedin; ils se battaient
+alors, et personne ne s'en inquiétait; maintenant il faut qu'ils se
+tuent» et il riait.
+
+Njal prit la bourse pleine d'argent qui pendait à un clou dans la hutte,
+et sortit. Ses fils étaient avec lui. Ils allèrent à la hutte de Gunnar.
+Skarphjedin dit à un homme qui était debout à la porte de la hutte: «Va
+dire à Gunnar que mon père veut lui parler». L'homme le dit à Gunnar.
+Gunnar sortit aussitôt et fit bon accueil à Njal et à ses fils. Ensuite
+ils entrèrent en conversation. «C'est une mauvaise chose, dit Njal, que
+ma femme ait rompu la paix et fait tuer ton serviteur».--«Elle n'en aura
+pas de reproches de moi» dit Gunnar.--«Prononce toi-même la sentence»
+dit Njal--«Je le ferai, dit Gunnar; mettons-les tous deux, Svart et Kol,
+au même prix l'un que l'autre: tu me paieras douze onces d'argent». Njal
+prit la bourse pleine d'argent et la remit à Gunnar. Gunnar reconnut
+l'argent, et c'était le même qu'il avait payé à Njal. Njal retourna à sa
+hutte, et ils furent après cela aussi bons amis qu'avant.
+
+Quand Njal revint chez lui, il fit des reproches à Bergthora. Elle
+répondit qu'elle ne céderait jamais devant Halgerd.
+
+Halgerd fit de grands reproches à Gunnar pour avoir fait la paix au
+sujet du meurtre. Gunnar dit qu'il ne se brouillerait jamais avec Njal
+ni avec ses fils. Elle se fâcha beaucoup. Gunnar n'y fit pas attention.
+Ils passèrent ainsi une demi-année, sans que rien de nouveau arrivât.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Au printemps, Njal dit à Atli: «Tu devrais t'en aller aux fjords de
+l'est, car Halgerd en veut à ta vie».--«Je n'ai pas peur de cela, dit
+Atli; et je veux rester ici, si j'ai le choix».--«Ce n'est pourtant pas
+sage» dit Njal.--«J'aime mieux être tué dans ta maison que de changer de
+maître, dit Atli. Mais je veux te demander une chose: si je suis tué,
+qu'on ne paye pas pour moi comme pour un esclave».--«Tu auras le prix
+d'un homme libre, dit Njal; mais Bergthora te promettra de venger ta
+mort par une autre, et elle tiendra sa promesse». Atli resta donc au
+service de Njal.
+
+Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle envoya un homme dans l'ouest,
+au Bjornarfjord, chercher Brynjolf Rosta son parent. C'était un fils
+bâtard de Svan, et le plus méchant homme qu'on pût voir. Gunnar ne sut
+rien de cela. Halgerd disait qu'il était très propre à faire un
+intendant. Brynjolf arriva de l'ouest; et Gunnar lui demanda ce qu'il
+venait faire. Il répondit qu'il venait pour rester là. «Tu n'apportes
+rien de bon dans notre maison, dit Gunnar, si j'en crois ce qu'on m'a
+dit de toi; mais je ne chasserai jamais aucun des parents d'Halgerd
+qu'elle voudra avoir chez elle». Gunnar ne lui parlait guère, mais il ne
+le traitait pas mal. Le temps se passa ainsi, jusqu'au moment du ting.
+
+Gunnar partit pour le ting et Kolskegg avec lui. Et quand ils
+arrivèrent, ils se rencontrèrent avec Njal et ses fils. Ils se voyaient
+souvent, et ils étaient bien ensemble.
+
+Bergthora dit à Atli: «Va-t'en à Thorolfsfell et travaille-là pendant
+une semaine». Atli partit, et commença sa tache: il brûlait du charbon
+dans le bois. Halgerd dit à Brynjolf: «On m'a dit qu'Atli n'était pas à
+la maison; il doit travailler à Thorolfsfell.»--«Que penses-tu qu'il
+fasse?» dit Brynjolf.--«Quelque besogne dans le bois», dit-elle.--«Que
+lui ferai-je?» dit-il.--«Tu le tueras» dit-elle. Il resta pensif. «Si
+Thjostolf était en vie, dit Halgerd, il ne trouverait pas que tuer Atli
+soit chose si effrayante.»--«Tu n'as pas besoin de te fâcher»
+répondit-il. Il alla prendre ses armes, monta sur son cheval et partit
+pour Thorolfsfell. Il vit une grande fumée de charbon à l'est du
+domaine. Il arrive à la fosse au charbon, et il y a un homme auprès. Et
+il voit que cet homme a mis son épieu en terre à côté de lui. Brynjolf
+marche le long de la fumée, droit sur l'homme; et l'autre était tout à
+son ouvrage, et ne vit pas venir Brynjolf. Brynjolf lui donna un coup de
+hache sur la tête. Il fit un si grand saut que Brynjolf laissa échapper
+la hache. Alors Atli prit son épieu et le lança à Brynjolf. Brynjolf se
+jeta à terre, et l'épieu passa au-dessus de lui. «Tu as de la chance que
+je n'aie pas été prêt» dit Atli; Halgerd sera contente: tu vas lui
+annoncer ma mort. Ce qui me console, c'est que pareille chose t'arrivera
+bientôt; reprends ta hache que tu as laissée là.» Brynjolf ne répondit
+rien et ne reprit la hache que quand Atli fut mort. Alors il alla dire à
+Thorolfsfell la mort d'Atli. Après cela il retourna à Hlidarenda et
+conta la chose à Halgerd. Elle envoya un homme à Bergthorshval dire à
+Bergthora que le meurtre de Kol avait eu sa récompense. Puis elle envoya
+un homme au ting dire à Gunnar le meurtre d'Atli.
+
+Gunnar se leva, et Kolskegg avec lui. «Les parents d'Halgerd feront ta
+perte» dit Kolskegg. Ils allèrent trouver Njal. Gunnar dit: «J'ai à
+t'annoncer la mort d'Atli» et il lui dit qui l'avait tué; «je viens
+maintenant t'offrir de te payer le prix du meurtre; et je veux que tu le
+fixes toi-même.» Njal dit: «Nous avons toujours souhaité tous deux que
+rien ne vînt à nous diviser, et pourtant je ne le mettrai pas au prix
+d'un esclave.» Gunnar dit que c'était bien, et lui tendit la main. Njal
+prit des témoins, et ils firent leur paix à ces conditions. «Halgerd ne
+laisse pas nos serviteurs mourir de vieillesse» dit Skarphjedin. Gunnar
+répondit: «Et ta mère aura soin que les coups soient pareils des deux
+côtés.»--«Cela m'en a bien l'air» dit Njal. Après cela Njal fixa le prix
+à cent onces d'argent, et Gunnar les paya sur le champ. Beaucoup de ceux
+qui étaient là dirent que le prix était trop élevé. Gunnar se fâcha et
+dit qu'on avait payé l'amende entière pour des gens qui n'étaient pas
+plus braves qu'Atli. Et là-dessus ils quittèrent le ting et retournèrent
+chez eux.
+
+Bergthora dit à Njal quand elle vit l'argent: «Tu penses que tu as
+rempli ta promesse, mais il reste encore la mienne.»--«Il n'est pas
+nécessaire que tu la tiennes» dit Njal.--«Tu as pourtant deviné que je
+le ferai, dit-elle, et il en sera ainsi.»
+
+Cependant Halgerd dit à Gunnar: «Tu as donc payé cent onces d'argent
+pour la mort d'Atli, et fait de lui un homme libre?»--«Il était libre
+avant, dit Gunnar, et je ne traiterai jamais les hommes de Njal en gens
+pour qui il n'y a point d'amende à payer.»--«Vous êtes tous deux
+pareils, toi et Njal, dit-elle, et aussi peureux l'un que
+l'autre.»--«C'est ce qu'on verra», dit-il. Et après cela Gunnar fut
+longtemps froid pour elle, jusqu'à ce qu'elle eut fait sa soumission.
+
+Tout fut tranquille pendant l'hiver. Au printemps Njal n'augmenta pas le
+nombre de ses gens. Et voilà que l'été arrive, et les hommes partent
+pour le ting.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Il y avait un homme nommé Thord. On l'appelait le fils de l'affranchi.
+Son père s'appelait Sigtryg. Il avait été affranchi d'Asgerd, et se noya
+dans le Markarfljot. Depuis ce temps-là Thord était chez Njal. C'était
+un homme grand et fort. Il avait élevé tous les fils de Njal. Thord prit
+de l'inclination pour une parente de Njal qui s'appelait Gudfinna, fille
+de Thorolf. Elle était chargée de gouverner la maison de Njal. À ce
+moment-là elle était enceinte.
+
+Bergthora vint parler à Thord: «Tu vas, dit-elle, aller tuer Brynjolf,
+le parent d'Halgerd.»--«Je ne suis pas un meurtrier, dit-il; il faudra
+bien pourtant que je m'y risque, si tu le veux.»--«Je le veux» dit-elle.
+Alors il monta à cheval et s'en alla à Hlidarenda. Il fit appeler
+Halgerd et lui demanda où était Brynjolf. «Que lui veux-tu?» dit-elle.
+Il répondit: «Je veux qu'il me dise où il a enterré le cadavre d'Atli.
+On m'a dit qu'il l'avait mal enterré.» Elle lui montra l'endroit et dit
+qu'il était en bas à Akratunga. «Prends garde, dit Thord, qu'il ne lui
+arrive comme à Atli.»--«Tu n'es pas de ceux qui tuent, dit-elle, et si
+vous vous rencontrez, il n'en sortira rien.»--«Je n'ai jamais vu le sang
+de personne, dit-il, et je ne sais pas quel effet cela me ferait.» Il
+sortit de l'enclos au galop, et descendit à Akratunga. Ranveig, la mère
+de Gunnar avait entendu leur conversation. «Tu railles son courage,
+Halgerd, dit-elle; mais moi je le tiens pour un homme qui n'a pas peur,
+et ton parent le verra bien.»
+
+Ils se rencontrèrent sur le grand chemin, Brynjolf et Thord. Thord dit:
+«Défends-toi, Brynjolf, car je ne veux pas agir en traître envers toi.»
+Brynjolf courut sur Thord et lui porta un coup de sa hache. Thord leva
+la sienne en même temps et fendit le manche en deux entre les mains de
+Brynjolf; vite il frappa une seconde fois, et la hache atteignit
+Brynjolf à la poitrine et s'y enfonça. Brynjolf tomba de cheval, et
+mourut aussitôt.
+
+Thord rencontra un berger d'Halgerd et lui annonça le meurtre. Il lui
+dit où était Brynjolf, et le chargea de dire la chose à Halgerd. Après
+cela il revint à Bergthorshval et dit le meurtre à Bergthora et aux
+autres. «Grand bien t'en fasse» dit-elle.
+
+Le berger dit le meurtre à Halgerd. Elle fut fort en colère et dit qu'il
+sortirait beaucoup de mal de tout cela, si on la laissait faire.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Et voilà que la nouvelle arriva au ting. Njal se le fit dire trois fois.
+«Il y a plus de gens que je ne pensais, dit-il, qui deviennent des
+meurtriers.» Skarphjedin dit: «Il faut que cet homme ait été deux fois
+poltron pour se laisser tuer par notre père nourricier qui n'a jamais vu
+le sang de personne.» Et il chanta: «Je l'appellerai toujours deux fois
+poltron, cet homme, et je ris en y pensant. On aurait cru cela plutôt de
+nous autres qui sommes des hommes de meurtre, que de notre père
+nourricier.»
+
+Njal dit: «Bien des gens croiront, avec l'humeur qu'on vous connaît; que
+c'est vous qui avez fait le coup. Vous en viendrez là avant qu'il soit
+longtemps, mais il y en aura qui diront que vous y étiez bien forcés».
+Alors ils allèrent trouver Gunnar et lui dirent le meurtre. Gunnar dit
+que ce n'était pas une grande perte: «Pourtant c'était un homme libre».
+Njal lui offrit la paix. Gunnar accepta et on convint qu'il prononcerait
+lui-même. Et tout de suite il fixa le prix à cent onces d'argent. Njal
+paya aussitôt, et ainsi la paix fut faite entre eux.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Il y avait un homme nommé Sigmund. Il était fils de Lambi, fils de
+Sighvat le rouge, il était grand voyageur, accort et beau, grand et
+fort. C'était un homme d'humeur fière: il était bon skald et s'entendait
+bien à toutes sortes de prouesses; mais il était vantard, moqueur et
+querelleur. Il était venu à terre à l'est dans le Hornafjord. Son
+compagnon s'appelait Skjöld. C'était un Suédois, auquel il n'était pas
+bon d'avoir affaire. Ils prirent des chevaux et quittèrent le pays de
+l'est et le Hornafjord. Et ils ne s'arrêtèrent de chevaucher que
+lorsqu'ils furent arrivés dans le Fljotshlid, à Hlidarenda. Gunnar les
+reçut bien. Ils étaient proches parents, Sigmund et lui. Gunnar offrit à
+Sigmund de passer chez lui l'hiver. Sigmund dit qu'il voulait bien, si
+Skjöld son compagnon restait aussi. «J'ai ouï dire de lui, dit Gunnar,
+qu'il n'adoucirait pas ton humeur; et pourtant tu aurais grand besoin
+qu'elle fût adoucie. De plus le séjour ici est dangereux, et je veux
+vous donner, comme à mes parents, un conseil: c'est de ne pas aller trop
+vite si ma femme Halgerd veut vous pousser à quoi que ce soit; car elle
+fait bien des choses qui ne sont pas comme je voudrais».--«Qui avertit
+veut du bien» dit Sigmund.--« Il faut suivre mon conseil, dit Gunnar; on
+te tourmentera plus d'une fois, mais sois toujours avec moi, et fais
+selon mes avis». Après cela ils restèrent chez Gunnar. Halgerd était
+bien avec Sigmund; et cela alla si loin qu'elle lui donnait de l'argent,
+et le servait, ni plus ni moins que son mari; et les gens en parlaient
+beaucoup, et ne savaient pas ce qu'il y avait là-dessous.
+
+Halgerd dit à Gunnar: «Ce n'est pas bien de nous contenter de ces cent
+onces d'argent que tu as eues pour mon parent Brynjolf. Moi je vengerai
+sa mort si je le peux». Gunnar dit qu'il n'avait pas envie de se
+quereller avec elle, et s'en alla. Il vint trouver Kolskegg et lui dit:
+«Va chez Njal et dis-lui que Thord prenne garde à lui, quoique nous
+ayons fait la paix, car je n'ai pas confiance». Kolskegg alla le dire à
+Njal, et Njal le dit à Thord. Kolskegg s'en retourna, et Njal les
+remercia, lui et Gunnar, de cette marque d'amitié.
+
+Il arriva une fois que Njal et Thord étaient assis dehors. Il y avait un
+bouc qui d'habitude allait et venait dans l'enclos, et jamais personne
+ne le chassait. Thord dit: «Voilà qui est étrange».--«Que vois-tu qui te
+semble étrange?» dit Njal.--«Il me semble que je vois le bouc couché là
+dans ce creux, et il est tout sanglant». Njal dit qu'il n'y avait là ni
+bouc ni rien d'autre. «Qu'y a-t-il donc?» dit Thord.--«Tu dois être près
+de ta mort, dit Njal, et c'est ton mauvais génie que tu as vu, tiens-toi
+donc sur tes gardes».--«Cela ne me servira de rien, dit Thord, si
+pareille chose doit m'arriver».
+
+Halgerd vint trouver Thrain, fils de Sigfus, et lui dit: «Tu seras un
+bon gendre, si tu me tues Thord le fils de l'affranchi».--«Je ne le
+ferai pas, dit Thrain, car je m'attirerais la colère de mon parent
+Gunnar. C'est une grosse affaire au reste; car ce meurtre sera vengé sur
+le champ».--«Qui le vengera? dit-elle. Est-ce ce drôle sans
+barbe?»--«Non pas lui, dit-il, mais ses fils». Après cela ils parlèrent
+longtemps tout bas, et nul homme ne sut ce qu'ils avaient décidé.
+
+Un jour il arriva que Gunnar n'était pas à la maison. Sigmund était là,
+et aussi son compagnon. Thrain était venu de Grjota. Ils étaient assis
+dehors, eux et Halgerd, et ils parlaient ensemble. Halgerd dit: «Vous
+m'avez promis vous deux, Sigmund et Skjöld, de tuer Thord le fils de
+l'affranchi, le père nourricier des fils de Njal; et toi, Thrain, tu
+m'as promis de les aider». Ils convinrent tous qu'ils avaient promis
+cela. «Je vais donc vous dire la manière de vous y prendre, dit-elle; il
+faut monter à cheval et vous en aller à l'est dans le Hornafjord
+chercher vos marchandises. Vous reviendrez le ting commencé; car si vous
+étiez à la maison, Gunnar voudrait vous emmener au ting avec lui. Njal
+sera au ting, et ses fils aussi, et Gunnar. Et alors vous tuerez Thord».
+Ils dirent qu'ils feraient selon son conseil. Après cela ils
+s'apprêtèrent à partir pour les fjords de l'est, et Gunnar n'y vit pas
+de malice. Gunnar partit pour le ting.
+
+Njal envoya Thord le fils de l'affranchi à l'est, au pied de l'Eyjafjöll
+et lui dit de rester là une nuit. Thord partit pour l'est et n'en revint
+pas; car la rivière était si grosse, qu'il n'y avait pas moyen, si loin
+qu'on allât, de la passer à gué. Njal l'attendit une nuit; car il
+voulait l'emmener au ting avec lui. Il dit à Bergthora de lui envoyer
+Thord au ting, sitôt qu'il serait revenu. Au bout de deux nuits, Thord
+revint de l'est. Bergthora lui dit qu'il fallait partir pour le ting;
+«Mais auparavant, dit-elle, tu vas aller à Thorolfsfell donner un coup
+d'œil au domaine, et tu n'y resteras pas plus d'une nuit ou deux».
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Sigmund revint de l'est, et son compagnon avec lui. Halgerd leur dit que
+Thord était à Bergthorshval, mais qu'il partirait pour le ting dans peu
+de jours. «L'occasion est bonne, dit-elle, si vous la laissez passer,
+vous ne pourrez plus arriver jusqu'à lui».
+
+Il vint des gens à Hlidarenda qui avaient passé à Thorolfsfell, et ils
+dirent à Halgerd que Thord était là. Halgerd alla trouver Thrain et
+Sigmund et leur dit: «Voici que Thord est à Thorolfsfell; il faut que
+vous le tuiez, quand il retournera chez lui».--«C'est ce que nous
+ferons» dit Sigmund. Ils sortirent, prirent leurs armes et montèrent à
+cheval, et s'en allèrent à sa rencontre sur la route. Sigmund dit à
+Thrain: «Il ne faut pas que tu t'en mêles; car il n'est pas besoin de
+nous tous».--«C'est mon avis» dit Thrain.
+
+Bientôt après, voici que Thord arriva, chevauchant vers eux. Sigmund lui
+dit: «Rends tes armes; car tu vas mourir».--«Non pas, dit Thord, viens
+te battre avec moi en combat singulier».--«Je ne veux pas, dit Sigmund,
+il faut profiter de ce que nous sommes plusieurs. Je ne m'étonne pas que
+Skarphjedin soit si brave: car on dit que la bravoure d'un homme vient
+pour un quart de son père nourricier».--«Tu le verras bien, dit Thord,
+car Skarphjedin me vengera». Après cela ils tombèrent sur lui, et il
+leur brisa à chacun une lance, tant il se défendait bien. Alors Skjöld
+lui emporta la main d'un coup d'épée, et il se défendit avec l'autre
+quelque temps; à la fin Sigmund lui passa sa lance au travers du corps.
+Il tomba à terre, mort. Ils le couvrirent de gazon et de pierres. Thrain
+dit: «Nous avons fait de mauvaise besogne, et les fils de Njal prendront
+mal ce meurtre quand ils l'apprendront».
+
+Ils revinrent à la maison et le dirent à Halgerd. Elle fut contente
+d'apprendre le meurtre. Ranveig, la mère de Gunnar, dit: «Tu sais,
+Sigmund, ce qu'il est dit: la main ne se réjouit pas longtemps du coup
+qu'elle a donné; il en sera ainsi encore cette fois. Et pourtant Gunnar
+te tirera de cette affaire. Mais si Halgerd te persuade de faire une
+autre sottise, ce sera ta mort».
+
+Halgerd envoya un homme à Bergthorshval pour dire le meurtre. Et elle en
+envoya un autre au ting pour le dire à Gunnar. Bergthora dit qu'elle
+n'aurait garde de dire des injures à Halgerd; que ce n'était pas là la
+vengeance qu'il fallait à une si grosse affaire.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Quand le messager arriva au ting, et dit le meurtre à Gunnar, Gunnar
+dit: «Voilà de mauvaises paroles; et jamais il n'est venu de nouvelle à
+mes oreilles qui me semblât plus fâcheuse. Mais il nous faut aller
+trouver Njal sur le champ; j'espère qu'il le prendra bien, quoique ce
+soit un grand coup pour lui».
+
+Ils allèrent trouver Njal et lui firent dire de venir leur parler. Il
+vint de suite trouver Gunnar. Ils parlèrent ensemble, et il n'y avait
+d'abord nul homme présent que Kolskegg. «J'ai à te dire une dure
+nouvelle, dit Gunnar, le meurtre de Thord le fils de l'affranchi. Je
+viens t'offrir de prononcer toi-même la sentence». Njal se tut quelque
+temps, après quoi il dit: «Voilà une offre bien faite, et il faut que je
+l'accepte. Cependant il est à prévoir que j'en aurai des reproches de ma
+femme et de mes fils, car cela leur déplaira fort. Mais j'en courrai le
+risque, car je sais que j'ai affaire à un brave homme, et je ne veux pas
+qu'il vienne de mon côté le moindre accroc à notre amitié».--«Veux-tu
+qu'un de tes fils soit présent?» dit Gunnar.--«Non, dit Njal; ils ne
+rompront pas la paix que je ferai; mais s'ils étaient présents, ils n'y
+voudraient pas consentir».--«Qu'il en soit donc ainsi, dit Gunnar,
+prononce-toi seul». Ils se prirent par la main, et firent leur paix,
+vite et bien. Alors Njal dit: «Voici ma sentence; deux cents d'argent;
+tu trouveras que c'est beaucoup».--«Je ne trouve pas que ce soit trop»
+dit Gunnar, et il retourna dans sa hutte.
+
+Les fils de Njal rentrèrent; et Skarphjedin demanda d'où venait tout ce
+bon argent que son père avait dans les mains. Njal dit: «Je vous annonce
+le meurtre de Thord votre père nourricier. Moi et Gunnar nous venons
+d'arranger l'affaire, et il a payé pour lui deux fois le prix d'un
+homme».--«Qui l'a tué?» dit Skarphjedin.--«Sigmund et Skjöld, et Thrain
+était là tout près» dit Njal. «Il leur fallait donc bien du monde» dit
+Skarphjedin; et il chanta:
+
+«Il n'était pas besoin, ce me semble, pour faire si peu de chose, de
+tant de guerriers, aux coursiers pleins d'ardeur. Quand lèverons-nous le
+bras? Quand brandirons-nous nos épées? Voici que de vaillants hommes ont
+rougi de sang leurs armes. Resterons-nous longtemps tranquilles?»
+
+«Nous n'en sommes pas loin, dit Njal, et alors on ne te retiendra pas;
+mais je tiens beaucoup à ce que vous ne rompiez pas cette paix».--«Nous
+la garderons donc, dit Skarphjedin; mais s'il survient quoi que ce soit
+entre nous, nous nous rappellerons notre vieille haine».--«Et je ne vous
+prierai pour personne» dit Njal.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Voici que les hommes rentrent chez eux, venant du ting. Quand Gunnar
+arriva chez lui, il dit à Sigmund: «Tu es plus que je ne croyais un
+homme de malheur et tu emploies mal tes bonnes qualités. J'ai fait
+pourtant ta paix avec Njal et ses fils; fais en sorte maintenant qu'il
+ne t'entre pas une autre mouche dans la bouche. Nous ne nous ressemblons
+guère, toi et moi. Tu aimes à railler et à dire du mal, et ce n'est pas
+mon humeur. Si tu t'entends si bien avec Halgerd, c'est que vous avez
+même humeur tous les deux». Et Gunnar parla encore longtemps, lui
+faisant de grands reproches. Sigmund lui fit une bonne réponse, et dit
+qu'il suivrait mieux ses conseils à l'avenir qu'il ne l'avait fait
+jusque-là. Gunnar dit qu'il s'en trouverait bien.
+
+Il se passa quelque temps. Ils s'entendaient toujours bien, Gunnar et
+Njal et les fils de Njal, mais le reste de leur monde se voyait peu.
+
+Il arriva que des mendiantes vinrent de Bergthorshval à Hlidarenda.
+C'étaient des bavardes, et de mauvaises langues. Halgerd était assise
+dans la chambre des femmes; c'était sa coutume. Il y avait là Thorgerd
+sa fille et Thrain. Il y avait aussi Sigmund, et une quantité de femmes.
+Gunnar n'était pas là, ni Kolskegg.
+
+Ces mendiantes entrèrent dans la chambre des femmes. Halgerd les salua
+et fit faire place pour elles. Elle leur demanda les nouvelles. Elles
+dirent qu'elles n'en savaient pas. Halgerd demanda où elles avaient
+passé la nuit. Elles dirent que c'était à Bergthorshval. «Que faisait
+Njal? dit Halgerd.--«Il avait de la peine à se tenir tranquille»
+dirent-elles.--«Que faisaient les fils de Njal? dit Halgerd. Ceux-là ont
+l'air d'être des hommes».--«Ils sont grands à voir, dirent-elles; mais
+ils ne se sont pas montrés encore. Skarphjedin aiguisait une hache, Grim
+emmanchait un épieu, Helgi mettait une poignée à une épée, Höskuld
+attachait une courroie à un bouclier».--«Il faut qu'ils aient quelque
+haut fait en tête» dit Halgerd.--«C'est ce que nous ne savons pas»
+dirent-elles.--«Que faisaient les gens de Njal?» dit Halgerd. Elles
+répondirent: «Nous ne savons pas ce que faisaient les autres; mais il y
+en avait un qui charriait du fumier dans les champs».--«Pourquoi faire?»
+dit Halgerd. Elles répondirent: «Il disait que la récolte serait
+meilleure là qu'autre part».--«Njal est un sot, dit Halgerd, quoiqu'il
+ait des avis pour tout le monde ».--«Pourquoi cela?» dirent-elles.--«Je
+ne dis que la vérité, dit Halgerd; que ne fait-il mettre du fumier sur
+sa barbe, pour être comme les autres hommes? Nous l'appellerons le drôle
+sans barbe, et ses fils les barbons couverts de fumier. Chante-nous une
+chanson là-dessus, Sigmund. Puisque tu es un skald, que cela nous serve
+à quelque chose».--«Je suis tout prêt» dit-il, et il chanta:
+
+«Pourquoi laisser ces barbons couverts de fumier, qui n'ont ni cœur ni
+vaillance, clouer les poignées de leurs boucliers? O femme
+resplendissante, ils ne pourront pas, ces misérables, éviter mes paroles
+de mépris.»
+
+«Le vieux apprendra nos paroles de moquerie. On lui redira bientôt, au
+drôle sans barbe, ce que nous avons dit de lui. Je choisis pour eux mes
+meilleures injures. Il n'y en a pas qui soient dignes de ces barbons
+couverts de fumier.»
+
+«Voici que j'ai trouvé un nom qui leur convient. (Je romps à regret la
+paix jurée), je l'ai nommé, le drôle. Disons-le tout d'une voix, pour
+que les gens s'en souviennent. Appelons-le le drôle sans barbe».
+
+«Tu es un trésor, dit Halgerd, de m'obéir comme tu le fais».
+
+À ce moment Gunnar entra. Il s'était trouvé dehors, devant la chambre
+des femmes, et il avait entendu toutes leurs paroles. Ils eurent
+grand'peur quand ils le virent entrer. Ils se turent tous, mais avant il
+y avait eu de grands éclats de rire. Gunnar était fort en colère, et il
+dit à Sigmund: «Tu es un insensé et un homme de malheur. Tu insultes les
+fils de Njal, et Njal lui-même, ce qui est pis, et cela, après ce que tu
+as fait déjà; ce sera ta perte. Mais si quelque homme redit ces paroles
+que tu as dites, il sera chassé, et ma colère retombera sur lui». Et il
+leur faisait si grand'peur à tous que nul n'osa redire ces paroles.
+Après cela il s'en alla.
+
+Les mendiantes se dirent entre elles qu'elles auraient une récompense de
+Bergthora, si elles lui disaient ceci. Elles y allèrent donc, et, sans
+qu'elle eût fait de questions, elles lui racontèrent en secret la chose.
+
+Quand les hommes furent assis à table, Bergthora dit: «On vous a fait
+des présents à tous, au père et aux fils; et si vous n'êtes pas des
+hommes de rien, vous les revaudrez à ceux qui les ont faits».--«Quelle
+sorte de présents?» dit Skarphjedin.--«Vous, mes fils vous n'avez qu'un
+présent pour vous tous: on vous a appelé des barbons couverts de fumier;
+mais mon mari, on l'a appelé le drôle sans barbe».--«Nous n'avons pas
+des cœurs de femmes, dit Skarphjedin, pour nous fâcher de
+tout».--«Gunnar s'est pourtant fâché pour vous, dit-elle, et il passe
+pour avoir un bon naturel; si vous ne tirez pas vengeance de ceci, vous
+ne vengerez jamais aucune honte».--«La vieille, notre mère, pense qu'il
+faut nous exciter» dit Skarphjedin, et il ricanait. Mais la sueur lui
+sortait du front, et il lui venait des taches rouges aux joues; ce qui
+n'était pas sa coutume. Grim se taisait et se mordait les lèvres, Helgi
+ne disait mot. Höskuld sortit avec Bergthora. Elle rentra bientôt, et
+elle était toute écumante. Njal dit: «Qui se met tard en route arrive
+pourtant, ma femme. Il en va ainsi dans bien des affaires, quelque
+désagrément qu'elles donnent; il y a toujours deux côtés à la question,
+même quand on tient sa vengeance».
+
+Le soir, quand Njal se fut mis au lit, il entendit une hache qui
+frappait la muraille, et qui rendait un grand son. Il y avait un autre
+lit fermé, où les boucliers étaient pendus; il regarde et voit qu'on les
+a ôtés. Il dit: «Qui a ôté de là nos boucliers?»--«Tes fils sont sortis,
+et les ont pris avec eux» dit Bergthora. Njal mit vivement ses souliers
+à ses pieds, et sortit. Il s'en alla derrière la maison et vit qu'ils
+montaient la colline. Il dit: «Où allez-vous ainsi?» Et Skarphjedin
+chanta:
+
+«Toi qui possèdes de vastes terres, et de grandes richesses, tu as des
+moutons que nous allons poursuivre, d'une course folle. Ils n'ont pas
+plus de sens que les moutons qui paissent l'herbe, ceux qui ont forgé
+contre nous des chansons de moquerie; c'est ceux-là que je vais
+combattre».
+
+«Alors vous n'avez pas besoin d'armes, dit Njal; il faut que vous ayez
+autre chose en tête».--«Nous allons prendre du saumon, père, dit
+Skarphjedin, si nous ne trouvons pas les moutons».--«Je souhaite donc,
+s'il en est ainsi, que la proie ne vous échappe pas» dit Njal. Ils
+continuèrent leur route et Njal retourna dans son lit. Il dit à
+Bergthora: «Tes fils sont partis, tous armés, et il faut que tu les aies
+poussés à quelque chose».--«Je leur dirai grand merci, s'ils me disent
+au retour la mort de Sigmund» répondit Bergthora.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Nous dirons donc des fils de Njal qu'ils s'en allèrent dans le
+Fljotshlid et pendant la nuit ils longèrent la montagne, et ils étaient
+près de Hlidarenda, quand le matin vint.
+
+Ce même matin Sigmund et Skjöld s'étaient levés de bonne heure pour
+aller chercher des chevaux aux pâturages. Ils avaient pris des mors avec
+eux; ils montèrent sur des chevaux qui étaient dans l'enclos, et s'en
+allèrent. Ils cherchèrent leurs bêtes le long de la montagne, et les
+trouvèrent entre deux ruisseaux, et ils les chassèrent vers la hauteur.
+Skarphjedin vit Sigmund; car il avait des habits de couleur voyante.
+Skarphjedin dit: «Voyez-vous cet elfe rouge, mes enfants?» Ils
+regardèrent et dirent qu'ils le voyaient. Alors Skarphjedin dit: «Tu
+n'as rien à faire à ceci, Höskuld; car on t'enverra plus d'une fois tout
+seul au loin sans défense. Je prends pour moi Sigmund, et je crois que
+c'est agir en homme. Grim et Helgi combattront contre Skjöld». Höskuld
+s'assit à terre. Et les autres marchèrent en avant, jusqu'au lieu où
+étaient Sigmund et Skjöld.
+
+Skarphjedin dit à Sigmund: «Prends tes armes et défends-toi: tu en as
+plus besoin à cette heure que de nous chansonner, moi et mes frères».
+Sigmund prit ses armes, et pendant ce temps Skarphjedin attendait.
+Skjöld se tourna contre Grim et Helgi et ils se jetèrent les uns sur les
+autres dans un furieux combat. Sigmund avait mis son casque sur sa tête,
+et son bouclier à son côté; il s'était ceint de son épée, et il avait un
+javelot à la main. Il vint à Skarphjedin et pointa son javelot sur lui,
+et le javelot entre dans le bouclier. Skarphjedin brise d'un coup de
+hache le manche du javelot, puis il lève sa hache une seconde fois pour
+frapper Sigmund, et la hache entre dans le bouclier de Sigmund et le
+fend en deux, près de la poignée. Sigmund tira son épée de la main
+droite et porta un coup à Skarphjedin, et l'épée entra dans le bouclier
+et y resta prise. Skarphjedin fit tourner le bouclier si vite, que
+Sigmund lâcha l'épée. Alors Skarphjedin leva sur Sigmund sa hache
+Rimmugygi. Sigmund était couvert d'une cuirasse. La hache le toucha à
+l'épaule et lui fendit l'omoplate. Skarphjedin retira à lui la hache;
+Sigmund tomba sur les deux genoux, mais il se releva aussitôt. «Voilà
+que tu t'es mis à genoux devant moi, dit Skarphjedin; mais tu tomberas
+dans le sein de ta mère, avant de nous séparer».--«C'est grand malheur»
+dit Sigmund. Skarphjedin le frappa encore une fois sur son casque, et
+après cela il lui donna le coup de la mort.
+
+Grim avait frappé Skjöld à la jambe, il lui coupa le pied à la cheville.
+Helgi lui passa son épée au travers du corps; et il mourut sur le champ.
+
+Skarphjedin fit venir le berger d'Halgerd. Il avait coupé la tête de
+Sigmund. Il mit la tête dans les mains du berger et chanta: «Va saluer
+de ma part Halgerd, et porte lui cette tête, qui fut celle d'un homme
+aux actions éclatantes. Sans doute elle va la reconnaître, et s'assurer
+si c'est bien celle qui a proféré tant de paroles de mépris».
+
+Le berger jeta la tête à terre dès qu'ils se furent éloignés; car il
+n'avait pas osé tant qu'ils étaient là.
+
+Les frères continuèrent leur route; ils trouvèrent des hommes plus bas,
+au bord du Markarfljot, et leur dirent la nouvelle; Skarphjedin déclara
+qu'il était l'auteur du meurtre de Sigmund, et Grim et Helgi déclarèrent
+qu'ils étaient les auteurs du meurtre de Skjöld. Après cela ils
+rentrèrent à la maison et dirent la nouvelle à Njal. Njal dit: «Grand
+bien vous fasse. Il ne s'agit plus d'amende à payer, au point où nous en
+sommes maintenant».
+
+Il faut parler à présent du berger. Quand il revint à Hlidarenda, il dit
+à Halgerd la nouvelle: «et Skarphjedin m'a mis dans la main la tête de
+Sigmund et m'a dit de te l'apporter; mais je n'ai pas osé le faire,
+dit-il, car je ne savais pas si cela te plairait.»--«C'est dommage que
+tu ne l'aies pas fait, dit-elle; j'aurais porté la tête à Gunnar et il
+n'aurait plus alors qu'à venger son parent, ou bien à être un objet de
+moquerie pour tout le monde.»
+
+Après cela elle alla trouver Gunnar et lui dit: «Je t'annonce la mort de
+ton parent Sigmund, c'est Skarphjedin qui l'a tué, et il voulait me
+faire apporter sa tête.»--«Il fallait s'y attendre, dit Gunnar; les
+mauvais conseils portent de mauvais fruits, et vous passiez votre temps
+à vous exciter l'un contre l'autre, toi et Skarphjedin.» Alors Gunnar
+s'en alla. Il ne porta point plainte pour le meurtre, et il ne s'en
+occupait en aucune façon. Halgerd le lui rappelait souvent, et elle
+disait que Sigmund était resté sans vengeance. Gunnar n'y prenait pas
+garde. Il se passa ainsi trois tings. Et les gens s'attendaient toujours
+à le voir engager l'affaire.
+
+Il arriva alors que Gunnar eut sur les bras une affaire difficile, et il
+ne savait comment la prendre. Il monta à cheval, et alla trouver Njal.
+Njal reçut bien Gunnar. Gunnar lui dit: «Je suis venu chercher un bon
+conseil auprès de toi dans une affaire difficile.»--«Tu pouvais y
+compter» dit Njal, et il lui donna son conseil. Alors Gunnar se leva et
+le remercia. Njal prit la main de Gunnar et dit: «Voilà trop longtemps
+que ton parent Sigmund attend le prix de son sang.»--«Il était payé à
+l'avance, dit Gunnar, mais je ne veux pas repousser l'honneur que tu me
+fais.» Gunnar n'avait jamais eu une mauvaise parole pour les fils de
+Njal. Njal dit à Gunnar de prononcer lui-même dans l'affaire, et il ne
+voulut entendre à rien d'autre. Gunnar prononça que Njal aurait à payer
+deux cents d'argent, mais qu'il ne payerait rien pour Skjöld. Et la
+somme entière fut comptée sur le champ.
+
+Au Ting de Tingskala, quand tous les hommes furent rassemblés, Gunnar
+déclara que l'affaire était arrangée. Il conta comme quoi Njal et ses
+fils avaient toujours bien agi avec lui, et il redit les mauvaises
+paroles qui avaient amené la mort de Sigmund. «Et que nul ne les répète
+à présent, dit-il, car celui qui les dira, on ne paiera point d'amende
+pour sa mort». Et ils déclarèrent tous deux, Njal et Gunnar, qu'ils
+n'auraient jamais entre eux de différend qu'il ne leur fût possible
+d'arranger eux-mêmes. Et ils firent comme ils avaient dit, et furent
+toujours amis.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Il y avait un homme nommé Gissur le blanc. Il était fils de Teit, fils
+de Ketilbjörn le vieux, de Mosfell. La mère de Gissur s'appelait Alof.
+Elle était fille de Bödvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Isleif
+l'évêque fut fils de Gissur. La mère de Teit s'appelait Helga et était
+fille de Thord le barbu, fils de Hrap, fils de Björn Buna, fils de Grim,
+seigneur de Sogn. Gissur le blanc habitait à Mosfell et c'était un grand
+chef.
+
+Voici un autre homme dont la saga parle à présent. Il se nommait Geir,
+fils d'Asgeir, fils d'Ulf. On l'appelait Geir le godi. Sa mère se
+nommait Thorkatla et était fille de Ketilbjbörn le vieux, de Mosfell.
+Geir habitait à Hlid dans le Biskupstunga. Ils se tenaient toujours tous
+deux, Geir et Gissur, dans toutes les affaires.
+
+En ce temps là Mörd fils de Valgard habitait à Hofi dans la plaine de la
+Ranga. Il était rusé et malfaisant. Valgard son père était à l'étranger,
+et sa mère était morte. Il portait beaucoup d'envie à Gunnar de
+Hlidarenda. Il était bien pourvu de richesses, mais il avait peu d'amis.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Il y avait un homme nommé Otkel. Il était fils de Skarf, fils d'Halkel.
+Ce Halkel est celui qui combattit contre Grim de Grimsnæs, et le tua en
+combat singulier. Halkel et Ketilbjörn le vieux étaient frères. Otkel
+demeurait à Kirkjubæ. Sa femme s'appelait Thorgerd. Elle était fille de
+Mas, fils de Bröndolf, fils de Naddad, des îles Feröe. Otkel était riche
+en biens. Son fils s'appelait Thorgeir. Il était jeune d'âge, et déjà un
+vaillant homme.
+
+Il y avait un homme nommé Skamkel. Il habitait un domaine nommé aussi
+Hofi. Il avait de grands biens. C'était un homme malfaisant et menteur,
+querelleur, et à qui il n'était pas bon d'avoir affaire. C'était un
+grand ami d'Otkel. Le frère d'Otkel s'appelait Halkel. C'était un homme
+grand et fort; il demeurait avec Otkel. Ils avaient un frère nommé
+Halbjörn le blanc. Il amena en Islande un esclave qui s'appelait
+Melkolf. Melkolf était un Irlandais, et un méchant homme. Halbjörn vint
+demeurer chez Otkel, et aussi son esclave Melkolf. L'esclave disait sans
+cesse qu'il serait heureux s'il était à Otkel. Otkel était bien avec
+lui; il lui donna un couteau et une ceinture, et un habillement complet,
+et l'esclave faisait tout ce qu'Otkel voulait. Otkel demanda à acheter
+l'esclave à son frère. Halbjörn dit qu'il le lui donnait. «Mais tu fais
+là, dit-il, un plus mauvais marché que tu ne crois». Et sitôt qu'Otkel
+eut l'esclave, celui-ci fit toutes choses de mal en pis. Otkel parlait
+souvent de cela avec Halbjörn, son frère, disant qu'il lui semblait que
+l'esclave faisait peu de bonne besogne. Mais son frère répondait qu'il y
+aurait pis encore.
+
+Dans ces temps-là, il vint une grande disette. Les gens manquèrent à la
+fois de foin et de vivres, et c'était ainsi dans tous les cantons de
+l'Islande. Gunnar vint en aide à beaucoup de gens en leur donnant du
+foin et des vivres; et tous ceux qui venaient chez lui en eurent tant
+qu'il en eut, si bien qu'il vint à manquer aussi de foin et de vivres.
+Alors Gunnar fit demander à Kolskegg de venir avec lui, et aussi au fils
+de Sigfus, et à Lambi, fils de Sigurd. Ils allèrent à Kirkjubæ et
+appelèrent Otkel au dehors. Il les salua. Gunnar dit: «Les choses en
+sont au point que je suis venu t'acheter du foin et des vivres si tu en
+as». Otkel répondit: «J'ai l'un et l'autre, mais je ne te vendrai ni
+l'un ni l'autre».--«Veux-tu m'en donner alors, dit Gunnar, et courir la
+chance que je puisse te revaloir cela?»--«Je ne veux pas», dit Otkel.
+Skamkel était là, qui lui donnait de mauvais conseils. Thrain, fils de
+Sigfus, dit: «Vous méritez que nous prenions de force le foin et les
+vivres, en laissant le prix à la place».--«Les gens de Mosfell seront
+tous morts, dit Skamkel, quand vous autres fils de Sigfus ferez de
+pareilles pilleries».--«Nous ne pillerons jamais personne», dit
+Gunnar.--«Veux-tu m'acheter un esclave?» dit Otkel.--«Je ne refuse pas»,
+dit Gunnar. Après cela Gunnar acheta l'esclave, et s'en alla.
+
+Njal apprit cela et dit: «C'est mal fait de refuser de vendre à Gunnar.
+Il n'y a rien de bon à attendre pour les autres là où des hommes comme
+lui n'ont pas ce qu'ils demandent». Bergthora sa femme lui dit: «Que
+parles-tu tant? Ce serait plus agir en homme de lui donner du foin et
+des vivres, car tu ne manques ni de l'un ni de l'autre». Njal répondit:
+«Cela est clair comme le jour, et je ne manquerai pas de l'aider en
+quelque chose».
+
+Il s'en alla à Thorolfsfell avec ses fils, et là ils chargèrent du foin
+sur quinze chevaux, et sur cinq chevaux ils chargèrent des vivres. Njal
+vint à Hlidarenda et appela Gunnar au dehors. Gunnar lui fit très bon
+accueil. Njal dit: «Voici du foin et des vivres que je te donne. Et je
+veux que tu ne demandes jamais à d'autres qu'à moi, quand tu manqueras
+de quelque chose».--«Tes dons sont les bienvenus, dit Gunnar, mais ton
+amitié, et celle de tes fils, vaut encore mieux pour moi». Après cela
+Njal retourna chez lui. Et le printemps se passe.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Gunnar alla au ting cet été-là. Et beaucoup d'hommes de l'est, venant de
+Sida, reçurent l'hospitalité chez lui. Gunnar les pria d'être encore ses
+hôtes quand ils reviendraient du ting. Ils dirent qu'ils voulaient bien,
+et on partit pour le ting. Njal était au ting et ses fils aussi. Le ting
+se passa tranquillement.
+
+Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle alla trouver Melkolf
+l'esclave: «J'ai pensé à une commission pour toi, lui dit-elle. Tu vas
+aller à Kirkjubæ.»--«Et qu'ai-je à faire là?» dit-il.--«Tu y voleras des
+vivres, de quoi charger deux chevaux; tu ne manqueras pas de prendre du
+beurre et du fromage, après quoi tu mettras le feu à la cabane aux
+provisions: et chacun croira que cela est arrivé par négligence; mais
+personne ne pensera qu'on est venu voler.»--L'esclave dit: «J'ai été un
+méchant homme; mais je n'ai jamais été voleur.»--«Voyez le comble de
+l'impudence, dit Halgerd; tu fais le bon homme, mais tu as été à la fois
+voleur et assassin; et tu n'as pas autre chose à faire qu'à y aller, ou
+bien je te ferai tuer.» Il savait bien qu'elle ferait comme elle disait,
+s'il n'y allait pas; il prit donc de nuit deux chevaux, leur mit des
+bâts, et partit pour Kirkjubæ. Le chien n'aboya pas en le voyant, car il
+le reconnut, mais il courut à sa rencontre et lui fit bon accueil. Alors
+Melkolf alla vers la cabane et l'ouvrit, et chargea des vivres sur ses
+deux chevaux, après quoi il brûla la cabane et tua le chien.
+
+Il revient, remontant la Ranga. Et voilà que la courroie de son soulier
+se rompt, il prend son couteau et la remet en état, et il laisse
+derrière lui son couteau et sa ceinture. Il continue sa route, et arrive
+à Hlidarenda. Alors il s'aperçoit qu'il n'a plus son couteau et il n'ose
+pas retourner en arrière. Il apporte les vivres à Halgerd. Et Halgerd se
+montre contente de son exploit.
+
+Le matin, quand les hommes sortirent à Kirkjubæ, ils virent un grand
+dommage. On envoya un homme au ting pour le dire à Otkel; car Otkel
+était au ting. Il prit bien le dommage et dit que cela était arrivé
+parce que le four était contre la cabane aux provisions: et tous
+croyaient aussi que c'était cela.
+
+Et voici que les hommes quittèrent le ting et rentrèrent chez eux, et il
+en vint beaucoup à Hlidarenda. Halgerd apportait les vivres sur la
+table, et il arriva du beurre et du fromage. Gunnar savait qu'il n'y
+avait chez lui rien de semblable, et il demanda à Halgerd d'où cela
+venait. «L'endroit d'où cela vient est tel que tu peux t'en régaler, dit
+Halgerd; au reste ce n'est pas aux hommes à s'occuper des provisions.»
+Gunnar entre en colère et dit: «Voilà qui va mal si je suis à présent un
+receleur de vols,» et il lui donna un soufflet sur la joue. Elle dit
+qu'elle lui ferait payer ce soufflet, si elle pouvait. Alors elle s'en
+alla, et lui avec elle; on emporta tout ce qu'il y avait sur la table et
+on apporta de la viande. Et tous pensèrent qu'on l'avait apportée parce
+qu'on se l'était procurée de meilleure façon.
+
+Et maintenant les gens du ting retournent chez eux.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Il faut maintenant parler de Skamkel. Il chevauche le long de la Ranga,
+cherchant ses moutons; voici qu'il voit briller quelque chose sur le
+chemin. Il saute à terre et le ramasse: c'était le couteau et la
+ceinture. Il lui semble qu'il connaît l'un et l'autre, et il vient à
+Kirkjubæ. Otkel est là, qui se tient dehors et qui lui fait bon accueil.
+Skamkel lui dit: «Connais-tu ces précieux objets?»--«Certainement je les
+connais», dit Otkel.--«À qui sont-ils?» dit Skamkel.--«À Melkolf
+l'esclave» dit Otkel.--«Il faut que d'autres que nous deux les
+reconnaissent» dit Skamkel, car tu peux compter que je vais t'aider en
+ceci.» Ils montrèrent les choses à plusieurs, et tous les reconnurent.
+Alors Skamkel dit: «Qu'allons-nous faire à présent?» Otkel répondit: «Il
+faut que nous allions trouver Mörd, fils de Valgard; nous lui montrerons
+les choses et nous saurons ce qu'il nous conseille de faire.»
+
+Après cela ils partirent pour Hofi et montrèrent à Mörd les choses, et
+lui demandèrent s'il les reconnaissait. «Oui, dit-il, qu'est-ce que cela
+fait? Prétendez-vous avoir quoi que ce soit à démêler avec
+Hlidarenda?»--«Il est dangereux, dit Skamkel, d'avoir des affaires avec
+des hommes aussi puissants».--«Cela est certain, dit Mörd, et pourtant
+je sais des choses sur la vie et sur la maison de Gunnar, que nul de
+vous ne sait».--«Nous te donnerons de l'argent, dirent-ils, pour que tu
+conduises cette affaire». Mörd répondit: «Je paierai bien cher cet
+argent-là; il se peut cependant que je risque l'aventure». Après cela
+ils lui donnèrent trois marks d'argent, pour qu'il leur prêtât ses
+conseils et son aide. Il leur conseilla donc d'envoyer des femmes avec
+de menues marchandises qu'elles offriraient aux femmes dans chaque
+maison, pour voir ce qu'on leur donnerait en échange: «Car chacun est
+ainsi fait, dit Mörd, qu'on se débarrasse d'abord du bien volé quand on
+en a en sa possession. Et il en sera de même ici si c'est une main
+d'homme qui a mis le feu. Elles me montreront alors ce qu'on aura donné
+à chacune d'elles dans chaque maison. Et je veux qu'on me laisse
+tranquille sur cette affaire, dès que la lumière sera faite sur le vol».
+Ils le promirent. Après cela ils retournèrent chez eux.
+
+Mörd envoya des femmes dans tous les cantons, et elles furent en route
+un demi-mois. Elles revinrent, et elles avaient toutes sortes de choses.
+Mörd demanda où on leur avait donné le plus. Elles dirent que c'était à
+Hlidarenda qu'on leur avait donné le plus, et que Halgerd avait fait
+grandement les choses. Il demanda ce qu'elle leur avait donné. «Du
+fromage», dirent-elles. Il demanda à le voir. Elles le lui montrèrent,
+et il y en avait beaucoup de morceaux. Il les prit, et les garda avec
+soin.
+
+Quelque temps après, Mörd alla trouver Otkel. Il le pria d'aller
+chercher le moule à fromages de Thorgerd; et ainsi fut fait. Il mit les
+morceaux au fond du moule, et ils s'y ajustaient exactement. Ils virent
+donc qu'on avait donné aux femmes un fromage tout entier. Alors Mörd
+dit: «Vous voyez à présent que c'est Halgerd qui a volé le fromage». Et
+ils furent tous du même avis. Mörd dit encore qu'il ne voulait plus
+entendre parler de cette affaire. Ils se séparèrent là-dessus.
+
+Kolskegg vint trouver Gunnar et lui dit: «C'est fâcheux à dire; il court
+un bruit qu'Halgerd aurait volé, et fait ce grand dommage à Kirkjubæ».
+Gunnar dit qu'il croyait qu'il en était ainsi. «Mais que veux-tu que je
+fasse?» Kolskegg répondit: «Je suppose qu'on pense que c'est à toi,
+comme au plus proche, à payer pour les méfaits de ta femme; et mon avis
+est que tu ailles trouver Otkel et que tu lui offres une bonne
+amende».--«C'est bien parlé, dit Gunnar, et ainsi je ferai».
+
+Quelque temps après, Gunnar envoya chercher Thrain, fils de Sigfus, et
+Lambi, fils de Sigurd, et ils vinrent aussitôt. Gunnar leur dit où il
+voulait aller, et ils le trouvèrent bon. Gunnar monta à cheval avec
+douze hommes. Il vint à Kirkjubæ et appela Otkel au dehors. Skamkel
+était là; il dit: «Je vais aller dehors avec toi; car il s'agit
+maintenant d'être plus avisé qu'eux; et je veux être à ton côté quand tu
+seras dans l'embarras, comme en ce moment. Mon avis est que tu fasses le
+fier».
+
+Après cela, ils sortirent dehors, Otkel et Skamkel, Halkel et Halbjörn.
+Ils saluèrent Gunnar. Il répondit courtoisement. Otkel demande où il
+veut aller. «Pas plus loin qu'ici, dit Gunnar, et je suis venu pour te
+dire, au sujet de ce grand dommage et de tout ce dégât qui a été fait
+ici, que c'est ma femme qui l'a fait, et cet esclave que j'ai acheté de
+toi».--«Il fallait s'y attendre», dit Halbjörn. Gunnar dit: «Je viens te
+faire des offres honorables; je t'offre donc que les meilleurs hommes du
+canton prononcent sur notre cas». Skamkel dit: «L'offre est honorable,
+mais la partie n'est pas égale: les hommes libres du pays sont tes amis,
+et ils ne sont pas les amis d'Otkel».--«J'offrirai donc, dit Gunnar, de
+prononcer moi-même et d'en finir sur le champ. Je t'engagerai mon amitié
+et je compterai tout l'argent dès à présent, et l'amende que je t'offre
+c'est une double amende». Skamkel dit: «Tu n'accepteras pas cela; il est
+insensé de le laisser prononcer lui-même, quand c'est à toi de le
+faire». Otkel dit: «Je ne veux pas te laisser prononcer, Gunnar». Gunnar
+dit: «Je vois bien les conseils qu'on te donne, et ceux qui les donnent
+s'en repentiront; mais prononce donc toi-même». Otkel se pencha vers
+Skamkel et dit: «Que répondrai-je maintenant?» Skamkel dit: «Tu diras
+que l'offre est honorable, mais que tu veux porter la cause devant
+Gissur le blanc et Geir le Godi. Les gens diront que tu fais comme
+Halkel, ton grand-père, qui fut un très vaillant homme». Otkel dit: «Ton
+offre est honorable, Gunnar; je veux cependant que tu me laisses du
+temps pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le Godi». Gunnar dit:
+«Fais ce que bon te semble. Mais il y a des gens qui diront que tu
+prends peu de soin de ton honneur, en refusant les offres que je te
+fais». Et Gunnar retourne chez lui.
+
+Quand Gunnar fut parti, Halbjörn dit: «Je vois ici combien les hommes
+sont peu semblables les uns aux autres: Gunnar ne t'a fait offre si
+honorable que tu aies voulu accepter. Que prétends-tu donc, d'entrer en
+démêlés avec Gunnar, lui qui n'a point son égal? Tu sais pourtant qu'il
+est tel qu'il s'en tiendra à son offre, quand même tu ne l'accepterais
+que plus tard. Mon avis est que tu partes de suite pour aller trouver
+Gissur le blanc et Geir le godi». Otkel fit amener son cheval et se
+prépara à partir.
+
+Otkel n'y voyait pas très clair. Skamkel l'accompagna sur le chemin. Il
+lui dit: «Je m'étonne que ton frère n'ait pas voulu t'ôter cette peine.
+Je t'offre d'y aller à ta place, car je sais que les voyages sont une
+grosse affaire pour toi».--«Je veux bien, dit Otkel, mais ne dis que la
+vérité».--«C'est ce que je ferai», dit Skamkel. Skamkel prit donc le
+cheval et le manteau d'Otkel, et Otkel rentra chez lui. Halbjörn était
+dehors; il dit à Otkel: «Il est mauvais d'avoir pour ami de cœur un
+esclave. Et nous regretterons longtemps que tu aies rebroussé chemin.
+C'est une invention insensée d'envoyer le plus menteur de tous les
+hommes à une mission comme celle-ci dont on peut dire que dépend la vie
+de bien des gens».--«Quelle peur tu aurais, dit Otkel, si Gunnar
+brandissait sa hallebarde, puisque tu es si effrayé dès à présent».--«Je
+ne sais pas, dit Halbjörn, lequel de nous aura le plus peur; mais tu
+conviendras d'une chose, c'est que Gunnar ne perd pas de temps à viser,
+quand sa hallebarde est levée et qu'il est en colère». Otkel dit: «Vous
+cédez toujours, vous tous, sauf Skamkel». Ils étaient tous deux fort en
+colère.
+
+
+
+
+L
+
+
+Skamkel vint à Mosfell et il redit à Gissur toutes les offres de Gunnar.
+«Il me semble, dit Gissur, que ces offres étaient honorables. Pourquoi
+Otkel n'a-t-il pas accepté?»--«C'est surtout, dit Skamkel, parce qu'ils
+ont voulu tous te faire honneur, c'est pourquoi il a réservé l'affaire à
+ton jugement; cela vaudra mieux pour tout le monde».
+
+Skamkel passa la nuit là. Gissur envoya chercher Geir le Godi, et il
+arriva de grand matin. Gissur lui conta la chose, et comment elle
+s'était passée, puis il lui demanda ce qu'il y avait à faire. Geir dit:
+«Je pense que ton avis est aussi qu'il faut arranger l'affaire de façon
+que chacun soit content. Nous allons faire dire son histoire à Skamkel
+une seconde fois, et nous verrons comment il la dira». Et ainsi fut
+fait. Geir dit: «Je veux croire que tu as dit cette histoire selon la
+vérité; je te tiens pourtant pour le plus méchant des hommes; et si tu
+as dit vrai, c'est qu'il ne faut pas se fier aux apparences».
+
+Skamkel retourne chez lui. Il va d'abord à Kirkjubæ et appelle Otkel au
+dehors. Otkel fait grand accueil à Skamkel. Skamkel lui donne le salut
+de Gissur et de Geir: «Et pour ce qui est de cette affaire, nous n'avons
+pas besoin de parler bas; car c'est leur volonté, à Gissur et à Geir le
+Godi, qu'il ne faut pas faire d'accommodement dans une affaire comme
+celle-là. Voici leur dire: Il faut que tu ailles à Hlidarenda et que tu
+cites Halgerd en justice pour vol, et Gunnar pour avoir fait usage des
+choses volées». Otkel dit: «Je ferai en toutes choses suivant leur
+conseil».--«Ils ont été grandement émerveillés, dit Skamkel, que tu te
+sois montré si fier; et moi je t'ai montré comme un homme qui valait
+mieux que tous les autres». Otkel vint dire la chose à son frère,
+Halbjörn dit: «Ceci doit être le plus grand de tous les mensonges».
+
+Le temps se passa, et vinrent les derniers jours où on pouvait citer en
+justice avant l'Alting. Otkel demanda à ses frères et à Skamkel de venir
+avec lui à Hlidarenda pour faire la citation. Halbjörn dit qu'il irait:
+«Mais nous nous repentirons de ce voyage, dit-il, dans quelque temps
+d'ici». Ils partirent donc, douze en tout, pour Hlidarenda. Quand ils
+entrèrent dans l'enclos, Gunnar était dehors, et il ne s'aperçut de rien
+avant qu'ils ne fussent tout contre la maison. Il resta là, sans
+rentrer, et Otkel bien vite leur fit dire à haute voix la citation.
+Quand ils eurent fini, Skamkel dit: «La citation vaut-elle, maître
+Gunnar?»--«Vous le savez bien, dit Gunnar, mais je te revaudrai ton
+voyage un de ces jours, Skamkel, et aussi tes bons conseils».--«Nous
+n'en aurons pas grand dommage, dit Skamkel, tant que ta hallebarde ne
+sera pas en l'air». Gunnar était dans une grande colère. Il rentra et
+conta la chose à Kolskegg. Kolskegg dit: «Il est fâcheux que nous
+n'ayons pas été dehors: ils en auraient été pour leur courte honte si
+nous avions été là». Gunnar dit: «Chaque chose a son temps, et cette
+expédition ne leur fera pas honneur».
+
+Quelque temps après, Gunnar alla trouver Njal et lui dit la chose. Njal
+dit: «Ne prends pas cela trop à cœur; car tu en sortiras à ton honneur
+avant que ce ting soit fini. Nous serons tous avec toi, dans le conseil
+et dans l'action.» Gunnar le remercia et retourna chez lui.
+
+Otkel partit pour le ting, ses frères aussi et Skamkel.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Gunnar partit pour le ting, et tous les fils de Sigfus avec lui; Njal
+aussi et ses fils. Ils allaient tous avec Gunnar: et les gens disaient
+qu'il n'y eut jamais si vaillante troupe.
+
+Gunnar alla un jour à la hutte des gens des vallées. Hrut était dans la
+hutte avec Höskuld et ils firent bon accueil à Gunnar. Gunnar leur conta
+toute l'histoire de sa querelle. «Quel conseil te donne Njal?» dit Hrut.
+Gunnar répondit: «Il m'a engagé à venir vous trouver toi et ton frère et
+à vous dire qu'il sera en ceci du même avis que vous.»--«S'il veut que
+je prononce, dit Hrut, c'est à cause de notre parenté. Je le ferai donc.
+Tu vas défier Gissur le blanc au combat dans l'île s'ils ne veulent pas
+te laisser prononcer toi-même, et Kolskegg défiera Geir le Godi; nous
+trouverons des hommes à faire marcher contre Otkel et ses frères; et
+tous ensemble nous aurons une telle force que tu pourras faire de cette
+affaire ce que tu voudras.» Gunnar rentra dans sa hutte et dit tout à
+Njal. «Je m'y attendais» dit Njal.
+
+Ulf, godi d'Ör, sut qu'ils avaient tenu conseil et le dit à Gissur.
+Gissur dit à Otkel: «Qui t'a conseillé de citer Gunnar en
+justice?»--«Skamkel m'a dit que c'était ton avis, et celui de Geir le
+Godi» dit Otkel.--«Où est ce vaurien, dit Gissur, qui a menti de la
+sorte»?--«Il est couché dans sa hutte, malade» dit Otkel. «Puisse-t-il
+ne se relever jamais, dit Gissur; et maintenant il faut que nous allions
+tous trouver Gunnar et lui offrir de prononcer lui-même: mais je ne sais
+pas s'il voudra bien à présent.» Chacun donna tort à Skamkel, et il fut
+malade tout le temps du ting.
+
+Gissur et les siens allèrent à la hutte de Gunnar. On les vit venir, et
+on le dit à Gunnar qui était dans la hutte. Ceux qui étaient là
+sortirent tous et se rangèrent en bataille. Gissur le blanc entra le
+premier. Il dit, comme ils s'approchaient l'un de l'autre: «Nous venons
+t'offrir, Gunnar, de prononcer toi-même dans votre affaire, à Otkel et à
+toi.»--«Ce n'était donc pas ton avis, dit Gunnar, de me faire citer en
+justice?»--«Je n'ai jamais conseillé cela, dit Gissur, ni Geir non
+plus.»--«Tu voudras bien alors t'en justifier dans les formes» dit
+Gunnar.--«Que demandes-tu?» dit Gissur.--«Que tu prêtes serment» dit
+Gunnar.--«Je le ferai, dit Gissur, si tu consens à prononcer.»--«Je l'ai
+offert il y a quelque temps, dit Gunnar, mais l'affaire me semble plus
+grave à présent.»
+
+Njal dit: «Tu ne peux refuser de prononcer toi-même: plus grave est
+l'affaire, plus grand sera l'honneur». Gunnar dit: «Pour l'amour de mes
+amis je consens à prononcer. Mais je donnerai un conseil à Otkel: c'est
+qu'il ne me cherche plus querelle à l'avenir». Alors on envoya chercher
+Höskuld et Hrut, et ils arrivèrent de suite. Gissur prêta serment, et
+Geir le Godi aussi. Et Gunnar prononça sa sentence, et il n'avait pris
+conseil de personne avant de la prononcer. «Voici ma sentence, dit-il;
+je paierai la valeur de la cabane et des vivres qu'elle renfermait. Pour
+l'esclave je ne veux point donner d'amende, car tu m'as caché ses
+défauts. Je décide que tu le reprendras, Otkel; car c'est là où elles
+ont poussé que les oreilles vont le mieux. J'estime d'autre part que
+vous m'avez fait injure en me citant en justice, et comme compensation
+je ne m'adjuge rien moins que la valeur entière de la cabane, et de ce
+qui a brûlé dedans. Et si vous aimez mieux ne pas faire d'arrangement
+entre nous, je vous en laisse le choix. Mais alors j'ai pris mon parti;
+et je le mettrai à exécution». Gissur répondit: «Nous voulons bien que
+tu n'aies rien à payer; mais nous te prions d'être l'ami
+d'Otkel».--«Cela ne sera jamais, dit Gunnar, tant que je vivrai. Qu'il
+ait l'amitié de Skamkel: il s'en est longtemps si bien trouvé». Gissur
+répondit: «Terminons donc l'affaire, quoique tu aies seul prononcé». Et
+ils mirent fin à l'affaire en se donnant La main. Gunnar dit à Otkel:
+«Tu ferais bien de rentrer dans ta famille, mais si tu veux rester ici,
+fais en sorte de ne pas me chercher querelle». Gissur dit: «Le conseil
+est sage, et c'est ce qu'il fera». Gunnar se fit grand honneur dans
+cette affaire. Après cela les hommes quittèrent le ting et retournèrent
+chez eux.
+
+Gunnar est rentré dans son domaine, et tout est tranquille pendant
+quelque temps.
+
+
+
+
+LII
+
+
+Il y avait un homme nommé Runolf, fils d'Ulf godi d'Ör. Il demeurait à
+Dal à l'est du Markarfljot. Il fut l'hôte d'Otkel, en revenant du ting.
+Otkel lui donna un bœuf de neuf ans tout noir. Runolf le remercia de son
+présent et le pria de venir le voir toutes les fois qu'il voudrait.
+L'invitation faite, il se passa quelques temps sans qu'Otkel vînt.
+Runolf lui envoyait souvent des messagers pour lui rappeler qu'il devait
+venir; et il promettait toujours de faire le voyage.
+
+Otkel avait deux chevaux marqués de noir sur le dos. C'étaient les
+meilleurs coursiers du canton, et ils s'aimaient si fort tous deux
+qu'ils couraient toujours l'un après l'autre.
+
+Il y avait un homme de l'Est qui demeurait chez Otkel, et qui s'appelait
+Audulf. Il prit de l'inclination pour Signy, fille d'Otkel. Audulf était
+un homme fort et de grande taille.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Quand vint le printemps, Otkel dit qu'il voulait aller dans le pays de
+l'Est, à Dal, où on l'avait invité; et chacun s'en réjouit. Skamkel se
+mit en route avec Otkel, et aussi ses deux frères, Audulf et trois
+autres. Otkel montait un de ses chevaux marqués de noir, et l'autre
+courait libre à côté. Ils s'en vont à l'est, vers le Markarfljot. Otkel
+galope en avant. Et voilà que les deux chevaux s'emportent, et quittent
+le chemin, remontant le Fljotshlid. Otkel va maintenant plus vite qu'il
+ne voudrait.
+
+Gunnar était sorti seul de sa maison; il avait un sac de grain dans une
+main, une petite hache dans l'autre. Il vint à son champ et se mit à
+semer son grain; il avait mis à terre à côté de lui son manteau de fine
+étoffe et sa hache, et il sema ainsi pendant quelque temps.
+
+Il faut revenir à Otkel qui va toujours plus vite qu'il ne voudrait. Il
+a ses éperons aux pieds, et il galope à travers le champ, et ils ne se
+voient ni l'un ni l'autre, Gunnar et lui. Et à un moment où Gunnar se
+relève, Otkel arrive sur lui, au galop; son éperon touche à l'oreille de
+Gunnar et y fait une large déchirure, et le sang coule à grands flots. À
+ce moment arrivent les compagnons d'Otkel. «Vous pouvez tous voir, dit
+Gunnar, qu'Otkel m'a blessé jusqu'au sang. Tu ne cesses de m'insulter,
+Otkel; tu as commencé par me citer en justice, et maintenant tu me
+foules aux pieds de ton cheval». Skamkel dit: «C'est bien fait, maître
+Gunnar; tu n'étais pas moins en colère qu'aujourd'hui, au ting, quand tu
+as consenti à prononcer la sentence, et que tu tenais ta hallebarde».
+Gunnar dit: «La prochaine fois que nous nous rencontrerons, tu la
+verras, ma hallebarde». Et là-dessus ils se séparèrent. Skamkel poussait
+des cris de joie et disait: «Bien galopé, camarade». Gunnar rentra chez
+lui et ne parla de rien à personne, et nul ne se douta que sa blessure
+eût été faite de main d'homme.
+
+Un jour il arriva qu'il le dit à son frère Kolskegg. Kolskegg dit: «Il
+faut conter cela à d'autres, de peur qu'on ne dise un jour que tu
+accuses des morts; on te fera bien des querelles, s'il n'y a pas de
+témoins qui aient su auparavant ce qui s'est passé entre vous». Gunnar
+dit donc la chose à ses voisins, et d'abord on en parla peu.
+
+Otkel arriva à Dal, dans le pays de l'est. Il y fut bien reçu, lui et
+les siens, et ils furent là une semaine. Otkel dit à Runolf tout ce qui
+s'était passé entre lui et Gunnar. Quelqu'un demanda comment Gunnar
+s'était comporté. Skamkel dit: «Si c'était un homme de peu, on pourrait
+dire qu'il a pleuré».--«C'est mal parlé, dit Runolf, et la prochaine
+fois que vous vous trouverez, tu verras bien que les pleurs ne sont pas
+son affaire; nous serons heureux si de meilleurs que toi ne payent pas
+pour ta malice. Mon avis est maintenant, quand vous retournerez chez
+vous, que je m'en aille avec vous; car Gunnar ne voudra pas me faire de
+mal».--«Je ne veux pas cela, dit Otkel, mais nous passerons plus bas la
+rivière».
+
+Runolf fit à Otkel de beaux présents et lui dit qu'ils ne se reverraient
+plus. Otkel le pria de songer à ses fils, si les choses arrivaient comme
+il le disait.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Il faut maintenant parler de Gunnar. Il était dehors à Hlidarenda, et il
+vit son berger qui arrivait au galop vers le domaine. Le berger entra
+dans l'enclos. Gunnar dit: «Pourquoi galopes-tu si vite?»--«Je voulais
+te donner un avis fidèle, répondit-il. J'ai vu des hommes qui
+descendaient la Ranga; ils étaient huit en tout, et quatre avaient des
+habits de couleur éclatante». Gunnar dit: «Ce doit être Otkel».--«Je
+veux te dire aussi, dit le berger, que j'ai entendu répéter d'eux plus
+d'une mauvaise parole. C'est ainsi que Skamkel a dit à Dal, dans le pays
+de l'Est, que tu avais pleuré quand leurs chevaux t'ont renversé. Il me
+semble que ces méchantes gens disaient là de méchantes paroles».--«Ne
+pensons plus à leurs paroles, dit Gunnar, mais toi, tu ne feras plus dès
+à présent que ce que tu voudras».--«Dois-je dire quelque chose à
+Kolskegg, ton frère?» dit le berger. «Va-t'en et dors, dit Gunnar. Je
+dirai à Kolskegg ce qu'il me plaira». Le berger se coucha et s'endormit
+aussitôt.
+
+Gunnar prit le cheval du berger et lui mit une selle. Il prit son
+bouclier, se ceignit de son épée, présent d'Ölvir. Il mit son casque sur
+sa tête et prit sa hallebarde: et elle rendait un son si éclatant, que
+Ranveig, la mère de Gunnar, l'entendit. Elle arriva et dit: «Te voilà
+bien en colère, mon fils; jamais je ne t'ai vu ainsi». Gunnar sortit: il
+frappa de sa hallebarde contre terre, sauta en selle et partit.
+
+Ranveig alla dans la chambre. On y parlait à haute voix. «Vous parlez
+haut, dit-elle, mais la hallebarde chantait encore plus fort, quand
+Gunnar est parti». Kolskegg l'entendit: «C'est signe, dit-il, qu'il y
+aura de grosses nouvelles».--«C'est bon, dit Halgerd. Ils vont voir si
+c'est vrai qu'ils l'ont fait pleurer».
+
+Kolskegg prend ses armes, va chercher un cheval, et court après Gunnar,
+le plus vite qu'il peut. Gunnar galope à travers l'Akratunga, il arrive
+à Geilastofna, de là à la Ranga, et il descend jusqu'au gué qui est près
+de Hofi. Il y avait là des femmes, à l'endroit où on trait les vaches.
+Gunnar sauta à bas de son cheval et l'attacha. Et voici que les autres
+arrivèrent. Le chemin qui menait au gué était plein de pierres couvertes
+de boue.
+
+Gunnar leur dit: «Il faut se défendre, et voici la hallebarde. Vous
+allez voir maintenant si jamais vous me faites pleurer». Ils sautèrent
+tous à terre et vinrent à Gunnar. Halbjörn était en avant. «N'approche
+pas, dit Gunnar; tu es le dernier à qui je veuille faire du mal; mais je
+n'épargnerai personne, si j'ai à défendre ma vie».--«Je n'en ferai rien,
+dit Halbjörn, tu veux tuer mon frère, et ce serait une honte, si j'étais
+assis à te regarder», et des deux mains il pointe sur Gunnar un énorme
+javelot. Gunnar mit son bouclier devant lui, mais le javelot d'Halbjörn
+passa au travers. Gunnar jeta le bouclier avec tant de force, qu'il
+resta planté en terre, puis il prit son épée, si vite que l'œil ne
+pouvait le suivre, et en frappa Halbjörn. L'épée toucha le bras
+d'Halbjörn au dessus du poignet, et le lui trancha. Skamkel accourut par
+derrière, levant sur Gunnar une grande hache. Gunnar se retourna
+vivement et pointa vers lui sa hallebarde. Elle entra dans le creux de
+la hache, l'arracha des mains de Skamkel et la jeta dans la Ranga.
+
+Alors Gunnar chanta:
+
+«Te souviens-tu du jour où tu demandas à un autre, coureur de vaillants
+coursiers, en fuyant à toute vitesse loin de mon domaine, si la citation
+était bien faite? Voici que nous rougissons de notre sang nos épées.
+C'est ainsi que nous nous vengeons, dans notre colère, de vos citations
+en justice».
+
+Une seconde fois Gunnar pointe sa hallebarde et la passe au travers de
+Skamkel. Il le soulève et le jette la tête la première dans le sentier
+boueux.
+
+Audulf, l'homme de l'Est, saisit un javelot et le lança à Gunnar. Gunnar
+prit le javelot au vol et le lui renvoya: le javelot passa au travers du
+bouclier et de l'homme, et s'enfonça en terre. Otkel lève son épée sur
+Gunnar, il vise à la jambe au dessous du genou, Gunnar saute en l'air et
+Otkel le manque. Gunnar pointe la hallebarde sur lui et le traverse de
+part en part. Et voici que Kolskegg arrive. Il saute sur Halkel et lui
+donne avec sa hache le coup de la mort. Ils en tuèrent huit.
+
+Une femme qui les regardait faire courut à la maison. Elle dit la chose
+à Mörd et le pria de les séparer. «Ce sont des gens dont je ne me soucie
+guère, dit-il, qu'ils se tuent ou non».--«Tu ne peux pas parler ainsi,
+dit-elle; c'est ton parent Gunnar et ton ami Otkel».--«Tu bavardes
+toujours, sotte créature», dit-il, et il resta chez lui, tranquille,
+pendant qu'ils combattaient.
+
+Gunnar et Kolskegg remontèrent à cheval, leur besogne finie. Ils
+rentrèrent chez eux, remontant la rivière au grand galop. Gunnar sauta à
+bas de son cheval et se retrouva debout: «Bien galopé, mon frère», dit
+Kolskegg. Gunnar répondit: «Ce sont les propres paroles de Skamkel, le
+jour où ils ont fait passer leurs chevaux sur moi».--«Tu as vengé cela
+maintenant» dit Kolskegg.--«Je ne sais pas, dit Gunnar, si je puis
+passer pour un homme moins brave que les autres, parce que j'ai plus de
+peine qu'un autre à me décider à tuer les gens».
+
+
+
+
+LV
+
+
+Voici qu'on apprit la nouvelle, et bien des gens furent d'avis que la
+chose n'était pas arrivée avant qu'on eût pu s'y attendre.
+
+Gunnar alla à Bergthorsval et dit à Njal la besogne qu'il avait faite.
+Njal dit: «Tu as beaucoup fait, mais aussi tu avais été poussé à
+bout».--«Qu'arrivera-t-il bien maintenant?» dit Gunnar. «Veux-tu que je
+te dise, dit Njal, ce qui n'est pas encore arrivé? Tu vas aller au ting,
+et si tu suis mes conseils, tu auras de toute cette affaire beaucoup
+d'honneur. Ceci est le commencement de tes grandes tueries».--«Donne-moi
+un bon conseil», dit Gunnar. «C'est ce que je vais faire, dit Njal. N'en
+tue jamais plus d'un dans une même famille, et ne romps jamais la paix
+que de bons et vaillants hommes auront faite entre toi et d'autres, et
+surtout dans cette affaire-ci».--«J'aurais cru, dit Gunnar, qu'il
+fallait moins que d'un autre attendre cela de moi».--«Je veux le croire,
+dit Njal, mais en cette affaire souviens-toi d'une chose: c'est que si
+cela arrive, tu trouveras bientôt la mort; autrement tu deviendras un
+vieillard». Gunnar dit: «Sais-tu quelle sera ta mort?»--«Je le sais» dit
+Njal.--«Et laquelle?» dit Gunnar.--«Celle qu'on eût pensé le moins» dit
+Njal. Après cela Gunnar s'en retourna chez lui.
+
+On envoya un homme à Gissur le blanc et à Geir le Godi; car c'était à
+eux à porter plainte pour le meurtre d'Otkel. Ils se réunirent et
+parlèrent ensemble de ce qu'il y avait à faire. Ils furent d'accord
+qu'il fallait porter la cause devant la justice. On chercha donc qui
+voudrait s'en charger; mais personne n'était disposé à cela. «Il me
+semble, dit Gissur, que nous avons le choix entre deux partis: ou que
+l'un de nous deux prenne en main la poursuite, et nous tirerons au sort
+pour savoir lequel; ou bien que nous consentions à ce qu'il ne soit
+point payé d'amende pour le meurtre de cet homme. Il ne faut pas nous
+cacher que c'est une grosse affaire à mener: car Gunnar a une grande
+parenté et beaucoup d'amis. Mais celui de nous deux qui ne sera pas
+tombé au sort devra venir en aide à l'autre et ne pas se retirer avant
+que l'affaire soit menée à bien». Après cela ils tirèrent au sort, et le
+sort désigna Geir le Godi comme celui qui devait prendre en main
+l'affaire.
+
+Quelque temps après ils quittèrent le pays de l'Ouest. Ils traversèrent
+la rivière et vinrent à l'endroit où la rencontre avait eu lieu, au bord
+de la Ranga. Ils déterrèrent les cadavres et prirent des témoins pour
+voir les blessures. Après cela ils prononcèrent la citation, et
+désignèrent comme témoins enquêteurs dans l'affaire neuf hommes libres
+du pays. On leur dit que Gunnar était chez lui, avec trente hommes. Geir
+le Godi demanda à Gissur s'il voulait y aller avec cent hommes. «Je ne
+veux pas, dit Gissur, quoique la différence soit grande». Alors ils
+retournèrent chez eux.
+
+Le bruit que l'affaire était engagée se répandit dans tout le canton; et
+on disait partout que ce ting verrait beaucoup de combats.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Il y avait un homme nommé Skapti. Il était fils de Thorod. La mère de
+Thorod était Thorvör. Elle était fille de Thormod Skapti, fils d'Oleif
+le gros, fils d'Einar, fils d'Ölvir Barnakarl.
+
+C'étaient de grands chefs, le père et le fils, et de grands hommes de
+loi. Thorod passait pour être quelque peu rusé et malfaisant. Ils
+étaient avec Gissur le blanc dans tous les procès qu'il avait.
+
+Les gens du Hlid et de la Ranga arrivèrent au ting en foule. Gunnar
+était si aimé de chacun qu'ils furent tous d'avis d'être pour lui. Ils
+arrivent donc tous au ting, et dressent leurs huttes.
+
+Gissur le blanc avait avec lui les chefs que voici: Skapti et Thorod,
+Asgrim fils d'Ellidagrim, Od de Kidjaberg, Haldor fils d'Örnolf.
+
+Un jour les gens étaient allés au tertre de la loi. Geir le godi se leva
+et déclara qu'il intentait une action à Gunnar pour le meurtre d'Otkel.
+Il lui en intenta une seconde pour le meurtre d'Halbjörn le blanc, puis
+pour le meurtre d'Audulf, puis pour le meurtre de Skamkel. Après cela il
+déclara qu'il en intentait une à Kolskegg pour le meurtre de Halkel. Et
+quand il eut fini toutes ses déclarations, on trouva qu'il avait bien
+dit. Il demanda de quelle juridiction ils dépendaient, et quel était
+leur domicile. Après cela les gens quittèrent le tertre de la loi.
+
+Et voici que le ting se passe, et vient le moment où les affaires
+devaient être jugées. Des deux côtés ils rassemblèrent tout leur monde.
+Geir le Godi et Gissur le blanc se mirent au sud du tribunal du district
+de la Ranga, Gunnar et Njal se mirent au nord du tribunal. Geir le Godi
+somma Gunnar d'écouter son serment. Puis il prêta serment. Après cela il
+exposa l'affaire. Puis il produisit les témoins de la citation. Puis il
+fit prendre place aux hommes libres du pays qu'il avait désignés comme
+témoins enquêteurs. Puis il invita l'adversaire à récuser leur
+déposition. Puis il leur dit d'apporter leur déposition. Alors les
+hommes qui avaient été désignés comme témoins enquêteurs s'avancèrent
+devant le tribunal, prirent des témoins, et déclarèrent que l'affaire
+d'Audulf n'était pas de leur compétence, parce que ceux à qui la
+poursuite appartenait étaient en Norvège, qu'ils n'avaient donc rien
+avoir dans cette affaire. Après cela ils firent leur déposition dans
+l'affaire d'Otkel et déclarèrent que Gunnar était convaincu d'être
+coupable de ce meurtre. Après cela Geir le Godi somma Gunnar d'avoir à
+se défendre; et il prit des témoins de toutes les formalités qu'il avait
+remplies.
+
+Alors Gunnar à son tour somma Geir le Godi d'écouter son serment et les
+moyens de défense qu'il allait présenter. Puis il prêta serment. Après
+quoi il dit: «Voici ce que j'ai à dire pour ma défense dans cette
+affaire: j'ai pris des témoins, et j'ai déclaré Otkel hors la loi,
+devant mes voisins, pour cette blessure sanglante qu'il m'a faite avec
+ses éperons. Je te fais donc, à toi Geir le Godi, défense solennelle de
+poursuivre cette affaire et aux juges de la juger, et par là je tiens
+toutes les mesures que tu as prises jusqu'ici pour nulles et de nul
+effet. Je t'en fais une défense légale, pleine et entière, et qui doit
+être suivie d'effet, telle enfin que j'ai à te la faire selon la
+procédure de l'Alting et la loi de tout le pays. Et maintenant j'ai à te
+dire ce que je vais faire encore» dit Gunnar.--«Vas-tu me défier à un
+combat dans l'île, comme c'est ta coutume, dit Geir, et refuser de te
+soumettre à la loi?».--«Ce n'est pas cela, dit Gunnar; je vais te citer
+à comparaître au tertre de la loi, pour ceci, que tu as désigné des
+témoins enquêteurs dans une affaire où ils n'avaient rien à voir: le
+meurtre d'Audulf; et pour cette cause je vais déclarer que tu as encouru
+la peine du bannissement simple».
+
+Njal prit la parole et dit: «Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; car
+vous en viendriez maintenant aux plus grandes violences. Chacun de vous
+a dans son affaire beaucoup de choses contre lui, à ce qu'il me semble.
+Il y a quelques-uns de ces meurtres, Gunnar, au sujet desquels tu n'as
+pas grand'chose à dire contre ceux qui t'en déclarent coupable. D'autre
+part, tu as cette action que tu intentes à Geir, et il sera trouvé
+coupable, certainement. Et toi, Geir le Godi, il faut que tu saches une
+chose, c'est que cette action en bannissement qui te menace n'est pas
+encore intentée, mais qu'elle ne restera pas en route si tu refuses de
+suivre mon conseil».
+
+Thorod le Godi dit: «Il me semble qu'il vaudrait mieux, pour le bien de
+la paix, faire un arrangement dans cette affaire; mais pourquoi ne
+dis-tu rien, Gissur le blanc?».--«Il me semble, dit Gissur, qu'il nous
+faudrait de solides appuis pour mener à bien notre cause. Il est facile
+de voir que les amis de Gunnar ne sont pas loin; ce qui donc vaudra le
+mieux pour notre affaire, c'est que de bons et vaillants hommes
+prononcent entre nous, si Gunnar y consent».
+
+«J'ai toujours été accommodant, dit Gunnar; vous avez beaucoup à dire
+contre moi; mais aussi il me semble que j'ai été grandement forcé à
+faire ce que j'ai fait».
+
+Ils décidèrent donc, sur le conseil des hommes les plus sages, de
+terminer l'affaire, et de la remettre à un arbitrage. Six hommes furent
+choisis comme arbitres. Et sur l'heure, au ting, ils prononcèrent sur
+l'affaire. Leur sentence fut qu'il ne serait point payé d'amende pour
+Skamkel; que le meurtre d'Otkel et le coup d'éperon se compenseraient;
+que pour les autres meurtres il serait payé des amendes suivant leur
+valeur. Les parents de Gunnar donnèrent de l'argent, si bien que toutes
+les amendes furent payées sur le champ, au ting. Alors Geir le Godi et
+Gissur le blanc allèrent trouver Gunnar et lui promirent de garder
+fidèlement la paix. Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il
+remercia les hommes qui lui avaient prêté leur aide et fit à beaucoup
+d'entre eux des présents. Il se fit grand honneur de tout ceci.
+
+Gunnar est donc maintenant chez lui, et fort en honneur.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Il y avait un homme nommé Starkad. Il était fils de Bark Blatannarskeg,
+fils de Thorkel Bundinfot, qui prit des terres aux environs de
+Trihyrning. C'était un homme marié, et sa femme s'appelait Halbera. Elle
+était fille de Hroald le rouge et de Hildigunn, fille de Thorstein
+Titling. La mère d'Hildigunn était Unn, fille d'Eyvind Karf, sœur de
+Modolf le pacifique, de Mosfell, de qui sont descendus les Modylfings.
+
+Les fils de Starkad et de Halbera s'appelaient, Thorgeir, Börk, et
+Thorkel. Hildigunn, la guérisseuse, était leur sœur. C'étaient des
+hommes d'humeur hautaine, querelleurs et malfaisants. Ils faisaient aux
+gens toute sorte de tort.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+Il y avait un homme nommé Egil. Il était fils de Kol, fils d'Ottar-Bal,
+qui prit des terres entre Stotalæk et Reydarvatn. Le frère d'Egil était
+Önund de Tröllaskog, père de Hal le fort, qui eut part au meurtre de
+Holtathorir avec les fils de Ketil le beau parleur.
+
+Egil demeurait à Sandgil. Ses fils étaient Kol, Ottar, et Hauk. Leur
+mère était Steinvör, sœur de Starkad de Trihyrning. Les fils d'Egil
+étaient grands et batailleurs, les hommes les plus malfaisants qu'on pût
+voir. Ils étaient toujours du même côté, eux et les fils de Starkad.
+Leur sœur était Gudrun Natsol. C'était la plus belle et la plus
+gracieuse des femmes.
+
+Egil avait pris chez lui deux hommes de Norvège. L'un s'appelait Thorir
+et l'autre Thorgrim. Ils étaient nouveaux-venus dans le pays, bien vus
+et riches. C'étaient de vaillants hommes, hardis en toute occasion.
+
+Starkad avait un bon cheval, roux de poil; les gens disaient que ce
+cheval n'avait pas son pareil pour le combat. Il arriva une fois que ces
+trois frères de Sandgil étaient à Trihyrning. Il y eut beaucoup de
+paroles dites sur tous les hommes du pays de Fljotshlid; et on vint à se
+demander si quelqu'un d'eux voudrait faire combattre un cheval contre
+celui-là. Des gens qui étaient là dirent, pour leur faire honneur et
+flatterie, que nul n'oserait, et que nul aussi n'avait un cheval pareil.
+Alors Hildigunn répondit «Je sais un homme qui osera bien faire
+combattre un cheval contre le vôtre.»--«Nomme-le» disent-ils. Elle
+répond; «Gunnar de Hlidarenda a un cheval brun, qu'il fera bien
+combattre contre vous et contre tous les autres.»--«Il vous semble à
+vous, femmes, disent-ils, que nul n'est son pareil. Mais si Geir le Godi
+et Gissur le blanc ont cédé devant lui à leur honte, il n'est pas dit
+qu'il nous en arriverait autant.»--«Il vous arrivera pis» dit-elle, et
+il s'ensuivit une grande dispute entre eux. Starkad dit: «Gunnar est le
+dernier homme à qui il vous faut chercher querelle; car il est dangereux
+de s'attaquer à sa chance.»--«Tu nous permettras bien, dirent-ils de lui
+offrir un combat de chevaux?»--«Je vous le permets, dit-il, à condition
+que vous ne lui jouerez point de mauvais tour.» Ils promirent qu'ils
+n'en feraient rien.
+
+Ils partirent donc pour Hlidarenda. Gunnar était chez lui; il sortit;
+Kolskegg et Hjort sortirent avec lui. Ils firent bon accueil aux autres
+et demandèrent où ils allaient. «Nous n'allons pas plus loin qu'ici»
+répondirent-ils. On nous a dit que tu avais un bon cheval, et nous
+venons t'offrir un combat de chevaux.»--«Il n'y a pas grand chose à dire
+de mon cheval, dit Gunnar; il est jeune et il n'est pas encore bien
+dressé.»--«Tu te décideras peut-être à le faire combattre; dirent-ils.
+Hildigunn est d'avis que tu t'en tirerais bien.»--«Comment avez-vous
+parlé de cela?» dit Gunnar.--«Il y a des gens, répondirent-ils, qui ont
+dit que tu n'oserais pas faire combattre un cheval contre le
+nôtre.»--«Je crois que j'oserai, dit Gunnar, mais il me semble que ce
+sont là de mauvaises paroles.»--«Devons-nous croire, dirent-ils, que tu
+acceptes le combat?»--«Vous serez contents, dit Gunnar, si vous
+l'emportez; mais il y a une chose que je veux vous demander. C'est de
+régler le combat de telle sorte que nous en ayons les uns et les autres
+du plaisir et nul ennui, et que vous ne puissiez en aucune façon me
+faire honte. Mais si vous faites pour moi comme pour d'autres, je vous
+le revaudrai, sans que rien m'en empêche, et vous verrez qu'il vous en
+coûtera cher. Comme vous aurez fait, ainsi je ferai.» Après cela, ils
+retournèrent chez eux.
+
+Starkad demanda comment les choses s'étaient passées. Ils dirent que
+Gunnar leur avait fait faire un bon voyage. «Il a promis de faire
+combattre son cheval, et nous avons fixé le jour où le combat aura lieu.
+On voyait bien qu'il trouvait que nous avions l'avantage sur lui, et il
+faisait tout son possible pour s'y dérober.»--«Vous verrez, dit
+Hildigunn, que si Gunnar est lent à s'engager dans une affaire
+chanceuse, il est hardi quand il n'y a plus moyen d'y échapper.»
+
+Gunnar monta à cheval et vint trouver Njal. Il lui dit le combat de
+chevaux, et les paroles qui avaient été dites entre eux. «Et que
+penses-tu qu'il advienne de ce combat?» ajouta-t-il. «C'est toi qui
+auras le dessus, dit Njal; mais ceci va causer la mort de bien des
+gens.»--«Penses-tu que cela cause ma mort?» dit Gunnar. «Pas cette fois,
+dit Njal; mais ils se souviendront de leur vieille haine, ils l'en
+porteront encore une nouvelle, et tu n'auras plus autre chose à faire
+qu'à plier devant eux.» Alors Gunnar retourna chez lui.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Sur ces entrefaites, Gunnar apprit la mort de son beau-père Höskuld.
+Quelques jours plus tard Thorgerd, fille d'Halgerd et femme de Thrain,
+accoucha à Grjota et mit au monde un garçon. Elle envoya quelqu'un à sa
+mère en la priant de décider s'il fallait appeler l'enfant Glum, comme
+son père, ou Höskuld, comme son grand-père. Halgerd demanda qu'il fût
+appelé Höskuld. On donna donc ce nom à l'enfant.
+
+Gunnar et Halgerd eurent deux fils. L'un s'appelait Högni et l'autre
+Grani. Högni fut un vaillant homme, silencieux, méfiant, et véridique
+dans toutes ses paroles.
+
+Et voilà que les hommes partent pour le combat de chevaux, et il est
+venu là une foule nombreuse. Il y avait Gunnar et ses frères avec les
+fils de Sigfus, Njal et tous ses fils. Starkad était venu aveu ses fils,
+Egil avec les siens.
+
+Ils dirent à Gunnar qu'il était temps d'amener les chevaux. Gunnar
+répondit qu'il voulait bien. Skarphjedin dit: «Veux-tu de moi pour faire
+combattre ton cheval, ami Gunnar?»--«Je ne veux pas» dit Gunnar.--«Cela
+vaudrait mieux pourtant, dit Skarphjedin; on a pris des deux côtés la
+chose fort à cœur.»--«Vous auriez peu de chose à dire ou à faire, dit
+Gunnar, avant qu'un malheur n'arrive; avec moi il viendra plus tard,
+quoique cela revienne au même, à la fin.»
+
+Après cela on amena les chevaux. Gunnar s'apprêta à faire combattre le
+sien, que Skarphjedin amenait. Gunnar était en casaque rouge; il avait
+autour du corps une large ceinture d'argent et un long aiguillon à la
+main. Les chevaux coururent l'un sur l'autre, et ils se mordirent
+longtemps sans qu'il fût besoin de les exciter, et les gens y prenaient
+grand plaisir. Alors Thorgeir et Kol convinrent ensemble de pousser leur
+cheval en avant, au moment où les chevaux se rueraient l'un sur l'autre,
+et de voir s'ils pourraient faire tomber Gunnar. Et voici que les
+chevaux se ruent l'un sur l'autre; Thorgeir et Kol courent à côté de
+leur cheval et l'excitent tant qu'ils peuvent. Gunnar pousse le sien
+contre eux, et en un clin d'œil, Thorgeir et Kol tombent tous deux à la
+renverse, et le cheval par dessus. Ils se relèvent vivement et courent à
+Gunnar. Gunnar se jette de côté; il saisit Kol et le lance contre terre
+si fort qu'il reste là, sans connaissance. Alors Thorgeir fils de
+Starkad, frappa le cheval de Gunnar, et du coup lui fit sauter un œil.
+Gunnar frappa Thorgeir de son aiguillon, et Thorgeir tomba sans
+connaissance. Gunnar s'approcha de son cheval et dit à Kolskegg:
+«Tue-le; il ne faut pas qu'il vive mutilé.» Kolskegg coupa la tête du
+cheval. À ce moment Thorgeir se releva. Il prit ses armes et voulut se
+jeter sur Gunnar. On l'en empêcha, et il se fit un grand tumulte. «Cette
+mêlée me dégoûte, dit Skarphjedin; il convient mieux à des hommes de se
+battre avec des armes.» Et il chanta:
+
+«Il y a presse au ting; la foule grossit et passe toute mesure. Il y
+aura peine à terminer les querelles de tous ces hommes. Il est plus
+digne de vaillants guerriers de teindre leurs armes dans le sang.
+J'aimerais mieux avoir à dompter les féroces petits de la louve.»
+
+Gunnar était si tranquille qu'un homme le tenait sans peine, et il ne
+disait pas une seule mauvaise parole. Njal dit qu'il fallait s'arranger
+et faire la paix: Thorgeir répondit qu'il ne donnerait ni recevrait de
+paix; qu'il voulait la mort de Gunnar pour le coup qu'il en avait reçu.
+«Gunnar a été trop solide jusqu'ici, dit Kolskegg, pour tomber devant
+une parole, et il l'est encore.»
+
+Alors les hommes quittent le lieu du combat et s'en vont chacun chez
+soi. Ils ne firent nulle entreprise contre Gunnar. Et l'hiver se passa
+ainsi.
+
+L'été suivant, au ting, Gunnar rencontra Olaf Pai, son parent. Olaf
+l'invita chez lui et l'engagea à se tenir sur ses gardes: «car ils te
+feront, dit-il, tout le mal qu'ils pourront. Va toujours bien
+accompagné.» Olaf lui donna quantité de bons conseils, et ils firent
+entre eux très grande amitié.
+
+
+
+
+LX
+
+
+Asgrim fils d'Ellidagrim avait un procès à poursuivre devant le ting.
+C'était une affaire d'héritage. Il avait pour adversaire dans ce procès
+Ulf fils d'Uggi. Il arriva à Asgrim, ce qui lui était arrivé rarement,
+qu'il y avait un de cas de nullité dans son affaire. Et la nullité
+consistait en ceci qu'il avait nommé quatre jurés là où il avait à en
+nommer neuf. Les autres avaient donc ce cas de nullité pour eux. Alors
+Gunnar dit: «Je te défie en combat singulier dans l'île, Ulf fils
+d'Uggi, puisqu'il n'y a plus moyen de se faire rendre justice.»--«Ce
+n'est pas à toi que j'ai à faire» dit Ulf.--«Cela revient au même, dit
+Gunnar; Njal et Helgi mon ami seront d'avis que je dois prendre en main
+la cause d'Asgrim, quand ils ne sont pas là.» Et le procès finit de
+telle sorte, qu'Ulf eut à payer toute la somme. Alors Asgrim dit à
+Gunnar: «Je t'invite à venir chez moi cet été, et je serai avec toi dans
+toutes les querelles et jamais contre toi.»
+
+Gunnar quitta le ting, et retourna chez lui. À quelque temps de là, ils
+se rencontrèrent, lui et Njal. Njal pria Gunnar de se tenir sur ses
+gardes. Il avait ouï dire que ceux de Trihyrning méditaient de marcher
+contre lui, et il l'engagea à ne jamais sortir sans être en nombre, et à
+porter toujours ses armes avec lui. Gunnar dit qu'ainsi ferait-il. Il
+dit à Njal qu'Asgrim l'avait invité chez lui: «et mon intention,
+ajouta-t-il, est d'y aller cet automne.»--«Que personne ne le sache
+avant ton départ, dit Njal; ni combien de temps tu resteras au loin. Je
+t'offrirai en outre que mes fils fassent le chemin avec toi. De la sorte
+il est à croire qu'ils ne t'attaqueront pas.» Ils convinrent donc qu'il
+en serait ainsi.
+
+L'été se passa, et voici qu'il n'y avait plus que huit semaines jusqu'à
+l'hiver. Alors Gunnar dit à Kolskegg: «Apprête-toi à partir, car nous
+allons à Tunga, où nous sommes invités.»--« Ne le ferai-je pas dire aux
+fils de Njal?» dit Kolskegg.--«Non, dit Gunnar, il ne faut pas qu'il
+leur arrive malheur à cause de moi.»
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Ils chevauchaient tous trois, Gunnar et ses frères. Gunnar avait sa
+hallebarde et son épée, présent d'Ölvir. Kolskegg avait sa hache. Hjört
+aussi était armé jusqu'aux dents. Ils arrivèrent à Tunga. Asgrim leur
+fit bon accueil, et ils furent là quelque temps. À la fin ils
+annoncèrent qu'ils voulaient retourner chez eux. Asgrim leur fit de
+beaux présents et offrit de faire route avec eux pour le pays de l'Est.
+Gunnar dit qu'il n'avait besoin de personne, et Asgrim ne partit pas.
+
+Il y avait un homme nommé Sigurd Svinhöfdi. Il arriva à Trihyrning. Il
+demeurait près de la Thjorsa, et il avait promis de les avertir quand
+passerait Gunnar. Il leur dit donc que Gunnar était en route, et qu'il
+n'y aurait jamais chance plus belle: «car ils ne sont que
+trois»--«Combien nous faut-il d'hommes pour le surprendre?» dit Starkad.
+«Il ne faut pas de petites gens, qui seraient trop peu de chose pour
+lui, dit Sigurd; et il ne serait pas sage d'avoir moins de trente
+hommes.»--«Où l'attendrons nous?» dit Starkad.--«À Knafahola, dit
+Sigurd. Là il ne vous verra qu'une fois tombé au milieu de vous»--«Va à
+Sandgil, dit Starkad, et dis-leur d'en partir quinze, et nous, nous
+viendrons quinze autres à Knafahola.» Thorgeir dit à Hildigunn: «Cette
+main que tu vois te montrera ce soir Gunnar mort.»--«Et moi je crois,
+dit-elle, que tu auras la tête basse après votre rencontre.»
+
+Ils partirent donc de Trihyrning, le père et ses trois fils, et onze
+autres hommes. Ils allèrent à Knafahola, et là, ils attendirent.
+
+Sigurd Svinhöfdi vint à Sandgil et dit: «Je suis envoyé ici par Starkad
+et ses fils pour te dire, Egil, que toi et tes fils alliez à Knafahola
+pour y attendre Gunnar.»--«Combien faut-il que nous soyons?» dit Egil.
+«Quinze avec moi» dit Sigurd. Kol dit: «je vais donc aujourd'hui me
+mesurer avec Kolskegg.»--«C'est une grosse affaire que tu te promets là»
+dit Sigurd.
+
+Egil pria ses Norvégiens de venir avec lui. Ils dirent qu'ils n'avaient
+nul grief contre Gunnar. «Et puis, dit Thorir, l'affaire doit être bien
+chanceuse, s'il faut toute une foule contre trois hommes.» Alors Egil
+partit, en colère. Sa femme dit au Norvégien: «Maudite soit l'heure où
+ma fille Gudrun a oublié sa fierté et dormi à ton côté, si tu n'oses pas
+suivre ton beau-père. Il faut que tu sois un lâche» dit-elle.--«J'irai
+avec ton mari, répondit-il, et nul de nous ne reviendra.» Après cela il
+alla trouver Thorgrim son compagnon, et lui dit: «Prends les clefs de
+mes coffres, car je ne les ouvrirai plus. Je veux aussi que tu aies, des
+richesses qui sont à nous deux, autant que tu en voudras. Et puis va
+t'en, et ne t'occupe pas de me venger. Si tu ne t'en vas pas, tu es un
+homme mort.» Alors le Norvégien prend ses armes, et il part avec le
+reste de la troupe.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+Il faut revenir à Gunnar, qui chevauche vers l'est, passant la Thjorsa.
+Comme il s'éloignait de la rivière il sentit une grande envie de dormir,
+et il pria les autres de s'arrêter là. Il tomba dans un profond sommeil,
+et s'agitait en dormant. Kolskegg dit: «Voici que Gunnar rêve.» Hjört
+dit: «Je vais l'éveiller.»--«Ne fais pas cela, dit Kolskegg; il faut que
+son rêve s'achève.» Gunnar dormit longtemps. Quand il s'éveilla, il jeta
+loin de lui son bouclier, et il avait très-chaud. Kolskegg dit:
+«Qu'as-tu rêvé mon frère?»--«J'ai rêvé de telles choses, dit Gunnar, que
+nous ne serions pas partis de Tunga en si petit nombre, si j'avais fait
+ce rêve là-bas.»--«Dis-nous ton rêve» dit Kolskegg, Gunnar chanta:
+
+«J'ai vu, m'a-t-il semblé, une troupe nombreuse qui fondait sur nous
+trois. Je vais rompre, j'en suis sûr, le jeûne des corbeaux affamés, qui
+nous suivent depuis Tunga. O guerrier qui lance des flammes, les
+vautours vont venir, je te l'annonce, arracher aux loups les cadavres.
+Terrible était mon rêve.»
+
+«J'ai, rêvé, dit Gunnar, que je chevauchais, passant près de Knafahola.
+Alors il me sembla voir une grande troupe de loups qui venaient sur moi
+et, pour les éviter, je m'en allais vers la Ranga. À ce moment il me
+sembla qu'ils m'attaquaient de tous côtés. Mais je me défendais contre
+eux, et je perçais de flèches tous ceux qui s'avançaient le plus; à la
+fin ils furent si près de moi que je ne pouvais plus me servir de mon
+arc. Je pris mon épée et je la brandissais d'une main; de l'autre je
+frappais avec ma hallebarde. Je ne me couvrais point de mon bouclier et
+je ne sais ce qui me protégeait. Je tuai ainsi beaucoup de loups, et toi
+aussi, Kolskegg. Mais Hjört, il me sembla qu'ils le jetaient à terre et
+qu'ils déchiraient sa poitrine; et l'un d'eux avait son cœur dans sa
+gueule. Alors j'entrai dans une si grande colère que d'un coup je fendis
+le loup en deux, à partir de l'épaule. Après cela il me sembla que les
+loups prenaient la fuite. Et maintenant, Hjört mon frère, mon avis est
+que tu t'en retournes à Tunga.»--«Je ne veux pas, dit Hjört; quoique je
+sache que ma mort est certaine, je te suivrai pourtant.»
+
+Après cela ils partirent, chevauchant vers l'est, et ils vinrent près de
+Knafahola. Kolskegg dit: «Vois-tu, mon frère, toutes ces lances qui
+sortent du creux, et des hommes avec des armes?»--«Il n'y a là rien qui
+me surprenne, dit Gunnar, à trouver mon rêve vrai.»--«Qu'allons-nous
+faire? dit Kolskegg. Je suppose que tu ne vas pas fuir devant
+eux.»--«Ils n'auront pas à nous railler à ce sujet, dit Gunnar; mais
+nous allons marcher en avant jusqu'au rocher qui s'avance dans la Ranga.
+C'est un bon endroit pour se défendre.»
+
+Ils allèrent donc jusqu'au rocher, et s'y préparèrent au combat. «Où
+cours-tu si vite, Gunnar?» lui cria Kol, comme ils passaient.--«Tu iras
+le dire quand la journée sera finie» dit Kolskegg.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+Et voici que Starkad pousse ses hommes en avant. Ils marchent vers le
+rocher où sont les autres. Sigurd Svinhöfdi venait le premier; il avait
+un bouclier rouge dans une main et un poignard dans l'autre. Gunnar le
+voit, il bande son arc et lui lance une flèche. L'autre leva son
+bouclier, dès qu'il vit la flèche voler en l'air; la flèche traversa le
+bouclier, lui entra dans l'œil et sortit par le cou: ce fut le premier
+tué.
+
+Gunnar lança une seconde flèche à Ulfhedin l'intendant de Starkad. La
+flèche l'atteignit au milieu du corps, et il tomba devant les pieds d'un
+autre, qui tomba sur lui, en travers. Kotskegg lança une pierre sur la
+tête de cet autre, et il fut tué du coup.
+
+Alors Starkad dit: «Nous n'arriverons à rien tant qu'il se servira de
+son arc: allons en avant, hardiment.» Et ils s'excitèrent les uns les
+autres à avancer. Gunnar se défendit avec son arc, tant qu'il put. À la
+fin il le jeta à terre. Il prit sa hallebarde et son épée, et il
+frappait des deux mains. Il se fit alors un grand carnage. Gunnar tuait
+quantité d'hommes et aussi Kolskegg. «J'ai promis, Gunnar, d'apporter ta
+tête à Hildigunn» dit Thorgeir fils de Starkad. Alors Gunnar chanta:
+
+«Je ne sais si elle y attache un si grand prix. (Le fracas des armes
+emporte le bruit de nos paroles). Mais toi, si tu veux lui porter ma
+tête, il faut t'avancer dans la mêlée, un peu plus que tu ne fais.
+
+«Elle ne fera pas grand cas de ton présent, que tu y arrives ou non, dit
+Gunnar; mais il faut que tu approches, si tu veux tenir ma tête dans tes
+mains.»
+
+Thorgeir dit à ses frères; «Courons sur lui, tous à la fois. Il n'a pas
+de bouclier, et sa vie est à nous.» Börk et Thorkel coururent en avant,
+et furent là plus vite que Thorgeir. Börk lève son épée sur Gunnar.
+Gunnar la frappe de sa hallebarde, d'un si grand coup, qu'elle vole loin
+des mains de Börk. Gunnar voit de l'autre côté Thorkel prêt à le
+frapper. De biais comme il est, il brandit son épée, et l'épée atteint
+le cou de Thorkel, et fait voler sa tête au loin.
+
+Kol, fils d'Egil, dit: «À nous deux, Kolskegg. J'ai toujours dit que
+nous nous valions dans le combat.»--C'est ce que nous allons voir, dit
+Kolskegg. Kol pointa sur lui un javelot. Kolskegg était à tuer un homme,
+il avait fort à faire et ne put se couvrir de son bouclier; le javelot
+le toucha à la cuisse, en dehors, et s'y enfonça. Il se retourna
+vivement, courut à Kol, le frappa de sa hache à la jambe, et la coupa
+sous lui. «T'ai-je touché ou non?» lui dit-il--«Mauvaise affaire pour
+moi, dit Kol, d'avoir été sans bouclier.» Il se tint quelques instants
+sur une jambe, regardant le moignon. «N'y regarde pas tant, dit
+Kolskegg; c'est bien comme il te semble, ta jambe n'y est plus.» Alors
+Kol tomba à terre, mort.
+
+Quand Egil, son père, voit cela, il court à Gunnar et lève son épée pour
+le frapper. Gunnar pointe sa hallebarde contre lui, et le touche au
+milieu du corps. Il l'enlève au bout de la hallebarde, et le jette dans
+la Ranga.
+
+À ce moment Starkad dit: «Tu es un misérable, Norvégien Thorir, d'être
+assis là à nous regarder, quand on tue Egil, ton hôte et ton beau-père.»
+Le Norvégien sauta sur ses pieds, il était fort en colère. Hjört venait
+de tuer deux hommes. Le Norvégien court à lui et lui donne un coup qui
+lui perce la poitrine: Hjört tombe à terre, mort. Gunnar voit cela, il
+se tourne vivement vers le Norvégien, et il le coupe en deux, au milieu
+du corps. Puis il pointe sa hallebarde sur Börk; la hallebarde atteint
+Börk au milieu du corps, le perce de part en part et s'enfonce en terre
+derrière lui. Et voici Kolskegg qui coupe la tête de Hauk fils d'Egil,
+et Gunnar encore, qui coupe le bras d'Ottar au coude. Alors Starkad dit:
+«Fuyons. Ce n'est pas à des hommes que nous avons affaire.»--«On va
+tenir de mauvais propos sur votre compte, dit Gunnar, si on ne peut voir
+sur vous que vous étiez au combat.» Il court au père et au fils, et les
+blesse tous les deux. Après cela ils se séparèrent; Gunnar et son frère
+en avaient blessé beaucoup qui avaient pris la fuite. Quatorze hommes
+avaient péri dans la bataille, et Hjört était le quinzième. Gunnar fit
+rapporter Hjört à Hlidarenda sur son bouclier, et on lui fit là un
+tombeau. Beaucoup de gens le regrettèrent, car il était très-aimé.
+
+Starkad rentra chez lui. Hildigunn pansa sa blessure et celle de
+Thorgeir. «Vous donneriez beaucoup, dit-elle, pour n'avoir pas eu de
+démêlés avec Gunnar.»--«C'est vrai» dit Starkad.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+Steinvör de Sandgil demanda à Thorgrim le Norvégien de prendre soin de
+ses biens: «Ne quitte pas le pays, je t'en prie, dit-elle, et
+souviens-toi de Thorir, ton parent et ton ami.» Il répondit: «Thorir mon
+camarade m'a prédit que je tomberais de la main de Gunnar si je restais
+ici; il devait bien le savoir, car il a su d'avance sa propre
+mort.»--«Je te donnerai, dit-elle, ma fille Gudrun, et tous mes biens,
+de moitié avec moi.»--«Je ne savais pas que tu y mettrais un si haut
+prix» dit-il. Ils convinrent donc qu'il aurait Gudrun, et que la noce se
+ferait dès cet été.
+
+Gunnar alla à Bergthorshval, et Kolskegg avec lui. Njal était dehors,
+ses fils aussi; ils allèrent à la rencontre de Gunnar et lui firent
+grand accueil. Après quoi ils se mirent à parler. Gunnar dit: «Je suis
+venu ici pour te demander ton assistance et tes bons conseils.» Njal dit
+que cela lui était dû. «Je me trouve, dit Gunnar, dans un grand
+embarras; j'ai tué quantité d'hommes, et je voudrais savoir ce que tu
+penses qu'il faut faire.»--«Bien des gens seront d'avis que tu y as été
+forcé, dit Njal; mais donne-moi un moment pour réfléchir.»
+
+Njal s'en alla tout seul à l'écart, et songea à ce qu'il y avait à
+faire. Quand il revint, il dit: «Voici que j'ai bien examiné la chose,
+et il me semble qu'il faut ici aller de l'avant, hardiment. Thorgeir a
+séduit Thorfinna, ma parente; je vais abandonner entre tes mains ma
+poursuite pour séduction. Je t'en abandonne également une autre contre
+Starkad, pour avoir coupé des arbres dans mon bois de Trihyrningshals.
+C'est toi qui intenteras les deux procès. Tu iras aussi là où le combat
+a eu lieu, tu déterreras les morts, tu prendras des témoins de leur
+blessures, et tu déclareras tous ces morts hors la loi pour être venus
+te trouver là dans l'intention de vous blesser ou de vous faire périr de
+mort violente, toi et tes frères. Et si on instruit l'affaire au ting et
+qu'on t'oppose que tu as le premier frappé Thorgeir et que pour cette
+raison tu ne peux introduire une instance ni pour toi ni pour d'autres,
+je répondrai, moi, et je dirai que je t'ai rétabli dans tes droits au
+ting de Tingskala, de façon que tu puisses introduire une instance tant
+pour toi que pour d'autres; voici donc qu'il leur sera répondu sur ce
+point. Il faut de plus que tu ailles trouver Tyrfing à Berjanes; il se
+défera en ta faveur d'une action en justice qu'il doit intenter à Önund
+de Trollaskog, à qui appartient la poursuite pour le meurtre de son
+frère Egil.»
+
+Gunnar s'en retourna donc chez lui, d'abord. Quelques jours après, ils
+s'en allèrent, Gunnar et les fils de Njal, à l'endroit où étaient les
+cadavres, et ils déterrèrent tous ceux qui avaient été enterrés, Gunnar
+les déclara tous hors la loi pour attaque déloyale et pour meurtre.
+Après quoi il retourna chez lui.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Ce même automne Valgard le rusé revint de l'étranger, et s'en alla chez
+lui à Hofi. Thorgeir vint trouver Valgard et Mörd; il leur dit qu'on
+était dans une mauvaise passe, si Gunnar mettait hors la loi tous ceux
+qu'il avait tués. «C'est un conseil de Njal, dit Valgard, et il n'a pas
+fini de lui en donner.» Thorgeir demanda au père et au fils aide et
+assistance. Ils refusèrent longtemps, et consentirent à la fin, pour une
+grosse somme d'argent. Il fut décidé que Mörd demanderait en mariage
+Thorkatla, fille de Gissur le blanc, et que Thorgeir se mettrait en
+route pour l'ouest, et passerait la rivière sur l'heure, avec Valgard et
+Mörd.
+
+Le jour suivant ils partirent douze ensemble, et vinrent à Mosfell. On
+les reçut bien, ils y passèrent la nuit; après quoi ils firent leur
+demande à Gissur. On tomba d'accord que la chose se ferait, et que la
+noce aurait tien, un demi-mois plus tard, à Mosfell. Ils retournèrent
+chez eux.
+
+Après quelques jours, le père et le fils se mirent en route pour la
+noce, avec beaucoup de monde. Ils trouvèrent là-bas beaucoup d'hôtes
+rassemblés, et la noce se passa bien. Thorkatla partit avec Mörd et se
+mit à gouverner la maison. Valgard s'en alla l'été suivant à l'étranger.
+
+Cependant Mörd presse Thorgeir d'engager son procès contre Gunnar.
+Thorgeir s'en va trouver Önund à Trollaskog. Il le prie de porter
+plainte pour le meurtre de son frère Egil et de ses fils; «Moi, dit-il,
+je porterai plainte pour le meurtre de mes frères, et pour mes blessures
+et celles de mon père.» Önund dit qu'il est tout prêt. Ils s'en vont et
+proclament les meurtres, et prennent neuf des plus proches voisins à
+témoin de la chose.
+
+On apprend à Hlidarenda ces préliminaires. Gunnar monte à cheval et va
+trouver Njal. Il lui dit ce qui se passe et demande ce qu'il lui
+conseille de faire. «Il faut, dit Njal, que tu convoques tes voisins, et
+ceux que tu as pris à témoins du meurtre. Tu nommeras devant eux des
+témoins et tu dénonceras Kol comme te devant raison du meurtre de ton
+frère Hjört: tu procéderas ainsi selon la loi. Après cela tu porteras
+plainte pour le meurtre contre Kol, quoiqu'il soit mort. Puis tu
+prendras des témoins, et tu sommeras tes voisins d'avoir à se rendre au
+ting pour témoigner en justice, et dire si Kol et les siens étaient
+présents, et partie dans l'attaque, quand Hjört fut tué. Puis tu citeras
+encore Thorgeir en justice pour séduction, et aussi Önund de Trollaskog
+pour l'affaire de Tyrfing». Gunnar fit en toutes choses selon le conseil
+de Njal. Les gens trouvèrent que c'étaient là des préliminaires
+singuliers. Et voici que ces procès viennent devant le ting.
+
+Gunnar partit pour le ting, Njal aussi, et ses fils, et les fils de
+Sigfus. Gunnar avait fait dire à ses parents de venir au ting et d'avoir
+beaucoup de monde, disant que l'affaire serait chaude. Ils arrivèrent de
+l'ouest en grand nombre. Mörd vient au ting, et Runolf de Dal, et aussi
+ceux de Trihyrning, et Önund de Trollaskog.
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+Et quand ces gens arrivent au ting, ils ne font qu'une troupe avec ceux
+de Gissur le blanc et de Geir le Godi.
+
+Mais Gunnar, et les fils de Sigfus et les fils de Njal allaient tous
+ensemble, et ils marchaient d'un air si résolu, que les gens avaient à
+se garer, pour n'être pas culbutés. Et il n'y avait rien dont on parlât
+tant durant tout le ting, que de ce grand procès.
+
+Gunnar vint à la rencontre de ses parents, Olaf et les siens lui firent
+bon accueil. Ils questionnèrent Gunnar sur le combat. Il leur dit tout
+par le menu, sans rien oublier, et aussi ce qu'il avait fait depuis:
+«Elle vaut cher pour toi, dit Olaf, l'aide que te donne Njal en te
+conseillant en toutes choses». Gunnar dit qu'il ne saurait jamais l'en
+remercier, puis il leur demanda secours et assistance. Ils dirent que
+cela lui était dû.
+
+Et voici que de part et d'autre les causes viennent devant le tribunal.
+Chacun expose son affaire.
+
+Mörd demanda si un homme pouvait porter plainte, quand il avait d'avance
+forfait ses droits en attaquant Thorgeir, comme avait fait Gunnar. Njal
+répondit: «Étais-tu au ting de Tingskala, cet automne?»--«Certainement
+j'y étais» dit Mörd. «As-tu entendu, dit Njal, Gunnar lui offrir
+l'amende entière?»--«Certes je l'ai entendu» dit Mörd.--«J'ai alors, dit
+Njal, déclaré Gunnar rétabli dans ses droits et capable d'ester en
+justice.»--«C'est légal, dit Mörd, mais comment se fait-il que Gunnar
+ait porté plainte contre Kol pour le meurtre de Hjört, quand c'est le
+Norvégien qui l'a tué?»--«C'était légal, dit Njal, puisqu'il l'a désigné
+devant témoins comme devant lui rendre raison.»--«C'était légal
+assurément, dit Mörd, mais pourquoi Gunnar les a-t-il tous déclarés hors
+la loi?»--«Tu ne devrais pas le demander, dit Njal, car ils étaient
+partis tous avec l'intention de blesser ou de tuer»--«Ils n'ont rien
+fait à Gunnar» dit Mörd.--«Les frères de Gunnar, Hjört et Kolskegg,
+étaient là, dit Njal. L'un a reçu la mort et l'autre une
+blessure.»--«Vous avez la loi pour vous, dit Mörd; mais il est dur de se
+faire à cela.»
+
+Alors Hjalti, fils de Skeggi, de la vallée de la Thjorsa, s'avança et
+dit: «Je n'ai aucune part à vos querelles; mais je veux savoir ce que tu
+ferais, Gunnar, par égard à mes paroles, et par amitié pour moi».--«Que
+demandes-tu?» dit Gunnar.--«Ceci, dit Hjalti; que tu abandonnes toute
+l'affaire à une sentence équitable et au jugement d'hommes
+sages».--«Alors, dit Gunnar, tu promets de n'être jamais contre moi,
+quels que soient ceux à qui j'aurai affaire?»--«Je te le promets» dit
+Hjalti. Après cela, Hjalti entreprit les adversaires de Gunnar, et les
+choses en vinrent au point qu'ils conclurent tous la paix. Et ils
+s'engagèrent de part et d'autre à la garder fidèlement. Pour la blessure
+de Thorgeir on mit, comme équivalent, l'affaire de séduction, et la
+coupe de bois pour la blessure de Starkad. Pour les frères de Thorgeir
+on fixa demi-amende, l'autre moitié étant forfaite, par suite de leur
+attaque contre Gunnar. Le meurtre d'Egil et l'affaire de Tyrfing se
+compensèrent. Pour le meurtre de Hjört on mit celui de Kol et du
+Norvégien. Pour tous les autres, on fixa demi-amende. Ce fut Njal qui
+prononça ce jugement, avec Asgrim fils d'Ellidagrim, et Hjalti fils de
+Skeggi.
+
+Njal avait beaucoup d'argent placé chez Starkad et chez ceux de Sandgil;
+il donna tout à Gunnar pour payer ces amendes. Gunnar de son côté avait
+tant d'amis au ting qu'il put payer sur l'heure l'amende pour tous les
+meurtres. Il fit des présents à beaucoup de chefs qui lui avaient prêté
+leur aide, et il se fit grand honneur dans cette affaire. Tous étaient
+d'accord en ceci, qu'il n'avait pas son pareil dans le pays du Sud.
+
+Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Et pour l'instant il s'y
+tient tranquille. Mais ses adversaires lui enviaient fort tous ses
+honneurs.
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+Il faut parler maintenant de Thorgeir fils d'Otkel. Il était arrivé à
+l'âge d'homme; il était grand et fort, loyal et simple, un peu trop
+confiant. Les hommes les meilleurs en faisaient cas, et ses amis
+l'aimaient.
+
+Un jour, Thorgeir fils de Starkad alla trouver Mörd son parent. «Je ne
+suis pas content, dit-il, de la façon dont s'est terminée notre affaire
+avec Gunnar. Je t'ai acheté ton aide pour tout le temps que nous serons
+debout tous deux. Je veux donc que tu imagines quelque chose qui puisse
+faire du tort à Gunnar. Et que ce soit quelque invention profonde. Je te
+parle ouvertement, parce que je sais que tu es le plus grand ennemi de
+Gunnar, comme il est le tien. Je te ferai avoir de grands honneurs, si
+tu fais de ton mieux».
+
+«On dit toujours, répond Mörd, que j'aime l'argent, et il va en être
+encore de même. Nous n'empêcherons pas, non plus, qu'on ne te fasse
+passer pour un homme qui rompt les traités, et qui ne respecte pas la
+paix jurée, si tu reprends en main cette affaire. On m'a dit pourtant
+que Kolskegg allait intenter un procès pour recouvrer un quart de
+Moeidarhval, qui a été livré à ton père en paiement, pour le meurtre de
+ses fils. Il fait ce procès pour le compte de sa mère; Gunnar aussi est
+d'avis de payer en argent, et de ne pas céder de terre. Il faut attendre
+que l'affaire soit en train, alors vous l'accuserez d'avoir rompu la
+paix. Il a aussi pris un champ à Thorgeir fils d'Otkel: vois à
+t'entendre avec lui pour attaquer Gunnar. Si vous échouez en ceci, et
+s'il ne se laisse pas forcer, vous pourrez recommencer une autre fois.
+Car je te dis que Njal a prédit son sort à Gunnar, et lui a annoncé que
+s'il tuait plus d'un homme en ligne directe dans une même famille, ce
+serait la cause de sa mort, s'il arrivait en outre qu'il rompît la paix
+faite à ce sujet. Il te faut donc t'entendre avec Thorgeir, dont Gunnar
+a déjà tué le père. Si vous vous trouvez tous deux à une rencontre,
+mets-toi à l'abri. Lui, il ira de l'avant, hardiment, et Gunnar le
+tuera. Alors il en aura tué deux dans la même famille. Toi tu prendras
+la fuite. Et si cette fois c'est son destin que sa mort s'ensuive, il
+rompra la paix. Il faut nous tenir tranquilles jusque là».
+
+Thorgeir rentre chez lui, et dit tout à son père en secret. Ils
+conviennent de suivre ce conseil, et de n'en rien dire à personne.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+
+Quelques temps après Thorgeir fils de Starkad vint à Kirkjubæ trouver
+l'autre Thorgeir; ils s'en allèrent à l'écart et se parlèrent en secret
+tout le jour. À la fin Thorgeir fils de Starkad donna à l'autre Thorgeir
+un javelot incrusté d'or, puis il retourna chez lui. Ils firent ensemble
+la plus étroite amitié.
+
+Au ting de Tingskala, l'automne suivant, Kolskegg introduisit son
+instance pour les terres de Moeidarhval. Gunnar de son côté, prit des
+témoins, après quoi il offrit aux gens de Trihyrning de l'argent ou
+d'autres terres, après estimation légale. Alors Thorgeir prit des
+témoins de ce fait, que Gunnar rompait la paix conclue avec lui et son
+père. Après cela le ting prit fin.
+
+Et voici qu'une demi-année se passe. Les deux Thorgeir se voient sans
+cesse, et ils ont l'un pour l'autre la plus grande tendresse.
+
+Kolskegg dit à Gunnar: «On m'a dit qu'il y avait grande amitié entre
+Thorgeir fils d'Otkel et Thorgeir fils de Starkad; c'est l'avis de bien
+des gens qu'il ne faut pas s'y fier; et je voudrais te voir prendre
+garde à toi.»--«La mort viendra à moi, dit Gunnar, en quelque endroit
+que je sois, si c'est mon destin.» Et ils n'en dirent pas davantage.
+
+À l'automne, Gunnar décida qu'on travaillerait une semaine à la maison,
+et une autre en bas dans les îles, pour finir de rentrer les foins. Tous
+les hommes durent quitter le domaine, hormis lui et les femmes.
+
+Thorgeir de Trihyrning alla trouver l'autre Thorgeir. Sitôt qu'ils se
+rencontrèrent, ils s'en allèrent à l'écart, comme d'habitude. Thorgeir
+fils de Starkad dit: «Je pense qu'il faut nous armer de courage, et
+attaquer Gunnar.»--«Les rencontres avec Gunnar, répondit Thorgeir fils
+d'Otkel, n'ont eu qu'une seule et même fin jusqu'ici, et peu de gens en
+sont revenus vainqueurs, et puis je trouve mauvais d'être appelé
+parjure.»--«C'est eux qui ont rompu la paix, et non pas nous, dit
+Thorgeir fils de Starkad; Gunnar t'a pris ton champ, et il a pris
+Moeidarhval à moi et à mon père.» Ils conviennent donc d'aller attaquer
+Gunnar. Thorgeir fils de Starkad dit qu'à quelques nuits de là Gunnar
+sera seul chez lui: «Viens alors, ajoute-t-il, me trouver avec douze
+hommes, j'en aurai autant de mon côté.» Après cela, Thorgeir retourna
+chez lui.
+
+
+
+
+LXIX
+
+
+Les serviteurs et Kolskegg étaient depuis trois nuits déjà dans les
+îles, quand Thorgeir fils de Starkad, en eut la nouvelle. Il fit dire à
+l'autre Thorgeir de venir à sa rencontre à la pointe de Trihyrning. Puis
+il partit de Trihyrning, lui douzième. Il monte sur la pointe et attend
+là l'autre Thorgeir. À ce moment, Gunnar est seul dans son domaine. Les
+deux Thorgeir chevauchent, traversant les bois.
+
+Et voici que le sommeil les prit, et ils ne purent faire autrement que
+de dormir. Ils pendirent leurs boucliers aux branches, attachèrent leurs
+chevaux, et mirent leurs armes à côté d'eux.
+
+Cette nuit-là, Njal était à Thorolfsfell; il ne pouvait pas dormir, et
+sortait et rentrait sans cesse. Thorhild demanda à Njal pourquoi il ne
+dormait pas. «Il me passe toutes sortes de choses devant les yeux,
+dit-il, je vois quantité de fantômes horribles, ceux des ennemis de
+Gunnar. Et c'est une chose singulière: ils vont comme des furieux, et
+pourtant ils ne savent pas où ils vont.»
+
+Peu après, un homme arriva devant la porte. Il descendit de cheval et
+entra; c'était le berger de Thorhild. «As-tu trouvé les moutons?»
+demanda-t-elle.--«J'ai trouvé quelque chose qui vaut mieux, je pense»
+dit-il.--«Qu'était-ce?» dit Njal.--«J'ai trouvé vingt-quatre hommes,
+dit-il, dans le bois là-haut. Ils avaient attaché leurs chevaux et
+dormaient. Leurs boucliers étaient pendus aux branches.» Et il avait
+regardé de si près qu'il dit les armes et les habits de chacun. Alors
+Njal sut au juste qui ils étaient tous. Il dit à l'homme: «Tu es un bon
+serviteur, et il nous en faudrait beaucoup de pareils. Tu t'en trouveras
+bien; mais à présent je vais te donner un message.» L'autre dit qu'il
+irait. «Tu vas aller, dit Njal, à Hlidarenda, et tu diras à Gunnar
+d'aller à Grjota, et d'envoyer de là chercher des hommes. Moi j'irai
+trouver ceux qui sont dans le bois, et je leur ferai peur pour qu'ils
+s'en aillent. Tout a si bien tourné qu'ils ne gagneront rien à ceci, au
+contraire ils y perdront beaucoup.»
+
+Le berger s'en alla et dit tout à Gunnar par le menu. Gunnar monta à
+cheval et s'en alla à Grjota; de là il fit venir des hommes auprès de
+lui.
+
+Il faut maintenant reparler de Njal. Il monte à cheval, et va trouver
+les deux Thorgeir: «Vous êtes des imprudents, leur dit-il, de dormir
+comme vous le faites. Que signifie cette équipée? Gunnar n'est pas un
+homme dont on se moque. En vérité, c'est une grande trahison de
+l'attaquer ainsi. Sachez qu'il est en train de rassembler du monde; il
+sera bientôt ici, et il vous tuera, si vous ne rentrez chez vous
+promptement.» Ils se levèrent vivement, car ils avaient très peur; ils
+prirent leurs armes, montèrent à cheval, et coururent d'une traite
+jusqu'à Trihyrning.
+
+Njal vint à la rencontre de Gunnar et le pria de ne pas renvoyer ses
+hommes: «Je vais, dit-il, me mêler de ton affaire, et tâcher de conclure
+la paix. Je crois qu'ils ont eu une bonne peur. Je veux qu'ils payent
+pour cette trahison, eux tous qui ont pris part à ceci, autant que tu
+auras à payer toi-même pour le meurtre de l'un ou de l'autre de ces deux
+Thorgeir, si pareille chose arrive jamais. Je garderai cet argent et
+j'aurai soin que tu le trouves sous ta main, quand tu en auras besoin.»
+
+
+
+
+LXX
+
+
+Gunnar remercia Njal de son aide. Njal s'en alla à Trihyrning, et dit
+aux deux Thorgeir que Gunnar ne laisserait pas partir son monde avant
+que l'arrangement ne fût fait. Ils firent toutes sortes d'offres, car
+ils avaient très peur, et ils prièrent Njal de se charger de conclure la
+paix. Njal dit qu'il le ferait à la condition qu'il ne s'ensuivrait pas
+de trahison. Ils le prièrent d'être de ceux qui prononceraient la
+sentence, disant qu'ils s'en tiendraient à ce qu'il aurait prononcé. «Je
+ne prononcerai qu'au ting, dit Njal, en présence de nos meilleurs
+hommes.» Et ils consentirent à cela. Njal fut donc fait leur arbitre
+pour conclure entre eux et Gunnar paix et arrangement. Il devait
+prononcer la sentence, et s'adjoindre qui il voudrait.
+
+Peu de temps après, les deux Thorgeir allèrent trouver Mörd fils de
+Valgard. Mörd les blâma fort d'avoir remis l'affaire à Njal, le plus
+grand ami de Gunnar; il leur dit qu'ils s'en trouveraient mal.
+
+Et voici que les hommes vont à l'Alting comme de coutume. Les deux
+parties y sont, chacun de son côté. Njal prit la parole: «Je demande,
+dit-il, à tous les chefs, et aux meilleurs hommes ici rassemblés, quelle
+action il leur semble qu'ait Gunnar contre les deux Thorgeir, pour
+attaque à sa vie». Ils répondirent qu'à leur avis un homme comme Gunnar
+avait le bon droit pour lui. Njal demanda si c'étaient tous les hommes
+de la bande ou bien les chefs seuls qui devaient répondre de cette
+affaire. Ils dirent que c'étaient les chefs surtout, et tous les autres
+pourtant aussi, pour une bonne part. «Bien des gens seront d'avis, dit
+Mörd, qu'on n'a pas agi sans cause, car Gunnar avait rompu la paix avec
+les deux Thorgeir».--«Ce n'est pas rompre la paix, dit Njal, que d'aller
+en justice contre un autre; c'est avec la loi que notre pays se
+peuplera; sans la loi nous en ferons un désert». Et il leur dit que
+Gunnar avait offert des terres ou d'autres valeurs en échange de
+Moeidarhval. Alors les deux Thorgeir virent que Mörd les avait trompés.
+Il lui firent de grands reproches et dirent qu'il leur paierait cette
+perte.
+
+Njal désigna douze hommes pour prononcer la sentence. Il y eut cent
+pièces d'argent à payer pour chacun de ceux qui étaient de la bande, et
+deux cents pour chacun des deux Thorgeir. Njal prit l'argent, et le mit
+en lieu sûr. Les deux partis se jurèrent paix et fidélité en répétant
+les paroles dictées par Njal.
+
+Gunnar quitta le ting et s'en alla aux vallées de l'ouest, à
+Hjardarholt. Olaf Pai lui fit bon accueil. Il fut là un demi-mois. Il
+allait et venait dans les vallées, et tous le recevaient à bras ouverts.
+Au moment de se séparer Olaf dit à Gunnar: «Je vais te donner trois
+choses précieuses: un anneau d'or et un manteau, qui me viennent du roi
+d'Irlande Myrkjartan, et un chien qui m'a été donné en Irlande. Il est
+grand, et il vaut, comme compagnon, un vaillant homme. Il faut dire
+aussi qu'il a la sagesse d'un homme. Il aboiera à tous ceux qu'il saura
+tes ennemis, jamais à tes amis; car il verra au visage de chacun s'il te
+veut du bien ou du mal. Il donnera sa vie pour t'être fidèle. Ce chien
+s'appelle Sam». Puis il dit au chien: «Tu vas suivre Gunnar et tu feras
+pour lui de ton mieux». Le chien vint à Gunnar, et se coucha à terre à
+ses pieds.
+
+«Prends garde à toi, Gunnar, dit encore Olaf. Tu as bien des envieux,
+car tu es maintenant l'homme le plus renommé de tout le pays». Gunnar le
+remercia de ses dons et de ses conseils, puis il retourna chez lui.
+
+Voici donc, Gunnar rentré chez lui, et pendant quelque temps tout est
+tranquille.
+
+
+
+
+LXXI
+
+
+Quelque temps après, les deux Thorgeir se rencontrent avec Mörd. Ils
+n'arrivent pas à s'entendre. Ils disaient, les deux Thorgeir, qu'ils
+avaient perdu beaucoup d'argent par la faute de Mörd et qu'ils n'y
+avaient rien gagné; ils le prièrent d'imaginer quelque autre chose qui
+pût faire du tort à Gunnar. Mörd dit qu'il allait le faire: «Et voici
+mon conseil: il faut que Thorgeir fils d'Otkel séduise Ormhild la
+parente de Gunnar: Gunnar en prendra encore plus de dépit contre toi.
+Moi je ferai courir le bruit que Gunnar ne souffrira pas de toi pareille
+chose. Quelque temps après vous pourrez faire une attaque contre Gunnar.
+Mais gardez vous d'aller le chercher chez lui. Il ne faut pas y penser,
+tant que le chien est en vie». Ils convinrent donc de ce plan, et dirent
+qu'ainsi feraient-ils.
+
+L'été se passe. Thorgeir va souvent chez Ormhild. Gunnar trouve cela
+mauvais, et ils prennent l'un pour l'autre beaucoup d'aversion.
+
+L'hiver se passa ainsi. Voici que l'été vient, et ils se rencontrent
+plus souvent que jamais, en secret. Thorgeir de Trihyrning et Mörd sont
+toujours ensemble; ils méditent une attaque contre Gunnar quand il s'en
+ira aux îles voir la besogne de ses serviteurs.
+
+Une fois Mörd eut la nouvelle que Gunnar était allé aux îles; il envoya
+un homme à Trihyrning, dire à Thorgeir que c'était le bon moment pour
+attaquer Gunnar. Ils se préparèrent vivement, et se mirent en route,
+douze ensemble. Et quand ils vinrent à Kirkjubæ, il y en avait encore
+douze autres à les attendre. On tint conseil pour savoir où on
+attendrait Gunnar. Ils décidèrent de descendre au bord de la Ranga, et
+de l'attendre là. Mais quand Gunnar passa, revenant des îles, Kolskegg
+était avec lui. Gunnar avait son arc, ses flèches et sa hallebarde.
+Kolskegg avait son épée, et il était armé jusqu'aux dents.
+
+
+
+
+LXXII
+
+
+Comme Gunnar et son frère chevauchaient le long de la Ranga, il arriva
+que la hallebarde se couvrit de sang. Kolskegg demanda ce que cela
+signifiait. «Quand pareille chose arrive, répondit Gunnar, on appelle
+cela dans d'autres pays une pluie de blessures, et maître Ölvir,
+d'Hising, m'a dit que c'était toujours signe de grands combats.»
+
+Ils continuèrent de chevaucher jusqu'au moment où ils virent des hommes
+au bord de la rivière, assis, et qui avaient attaché leurs chevaux.
+«Ceci est une embuscade» dit Gunnar.--«Il y a longtemps qu'ils sont des
+traîtres, dit Kolskegg; mais qu'allons-nous faire à présent?»--«Nous
+allons passer au galop devant eux, dit Gunnar, nous irons jusqu'au gué,
+et là, nous nous défendrons.» Les autres voient cela et fondent sur eux
+au plus vite. Gunnar bande son arc, il prend ses flèches, les jette à
+terre devant lui, et tire à mesure qu'ils viennent à portée. Il en
+blesse beaucoup, et en tue quelques-uns.
+
+Thorgeir fils d'Otkel dit: «Ceci ne nous sert de rien. Courons sur lui,
+hardiment» Et ainsi firent-ils. En avant venait Önund le beau, parent de
+Thorgeir. Gunnar brandit sur lui sa hallebarde, elle rencontra le
+bouclier d'Önund, le fendit en deux, et transperça Önund. Ögmund Floki
+courait pour prendre Gunnar à dos. Kolskegg le vit et lui coupa les deux
+jambes sous lui, après quoi il le jeta dans la Ranga où il fut noyé sur
+le champ.
+
+Alors il se fit une rude mêlée. Gunnar frappait des deux mains, d'estoc
+et de taille. Kolskegg aussi tua plusieurs hommes et en blessa beaucoup.
+Thorgeir fils de Starkad dit à l'autre Thorgeir; «On ne voit guère que
+tu aies ton père à venger sur Gunnar.» Thorgeir, fils d'Otkel, répond:
+«C'est vrai que j'avance peu, mais toi non plus tu n'es pas sur mes
+talons; pourtant je ne souffrirai pas tes reproches.» Il court à Gunnar,
+en grande colère, pointe un javelot à travers son bouclier, et perce la
+main qui le tenait. Gunnar fait tourner le bouclier si vite que le
+javelot se brise au manche. Gunnar en voit un autre qui s'approche pour
+le frapper, et il lui donne le coup de la mort. Après cela il saisit à
+deux mains sa hallebarde. Cependant, Thorgeir fils d'Otkel s'est
+approché, il a tiré son épée, et il la brandit de façon terrible. Gunnar
+se tourne vers lui, vivement, et en grande colère. Il lui passe sa
+hallebarde au travers du corps, le lève en l'air, et le jette dans la
+Ranga. La rivière l'entraîna jusqu'au gué, où il s'accrocha à une
+pierre; depuis lors on appelle ce gué le gué de Thorgeir.
+
+Thorgeir fils de Starkad dit: «Fuyons maintenant, au point où nous en
+sommes nous ne pouvons plus vaincre.» Et ils prirent tous la fuite.
+«Poursuivons-les, dit Kolskegg; prends ton arc et tes flèches, tu
+viendras bien à portée de Thorgeir fils de Starkad.»
+
+Gunnar chanta: «Quand nous ne ferions pas plus de carnage que celui qui
+est fait déjà, nos bourses seraient bientôt vides, s'il faut payer pour
+tous ceux que nous avons couchés par terre. Écoute mes paroles, mon
+frère, en voilà assez.»
+
+Gunnar répondit: «Notre bourse sera bientôt vide, s'il faut payer
+l'amende pour tous ces morts que voilà.»--«Tu ne manqueras jamais
+d'argent, répondit Kolskegg; mais Thorgeir n'aura ni paix ni cesse, que
+ses machinations n'aient amené ta mort.»
+
+Et Gunnar chanta: «Parmi tous ceux qui guerroyent sur les mers, il en
+faudra un meilleur que lui, pour m'arrêter sur mon chemin. Quand je
+m'avance, couvert de ma ceinture étincelante, je ne sais pas qui
+pourrait me faire trembler.»
+
+«Il en faudra plus d'un comme lui sur ma route avant que j'aie peur» dit
+Gunnar. Après cela, ils retournent chez eux, et annoncent la nouvelle.
+Halgerd s'en réjouit, et les loua fort de la besogne qu'ils avaient
+faite. «Il se peut que ce soit de bonne besogne, dit Ranveig; mais je me
+sens trop mal à l'aise pour croire que rien de bon en puisse sortir.»
+
+
+
+
+LXXIII
+
+
+La nouvelle se répandit au loin, et bien des gens eurent du regret de la
+mort de Thorgeir. Gissur le blanc et Geir le Godi vinrent au lieu du
+combat. Ils portèrent plainte pour les meurtres et citèrent des voisins
+comme témoins au ting, après quoi ils retournèrent dans l'Ouest.
+
+Njal et Gunnar eurent une rencontre, et ils parlèrent du combat. Njal
+dit à Gunnar: «Prends garde à toi maintenant. Voilà que tu en as tué
+deux, en ligne directe, dans la même famille. N'oublie pas qu'il y va de
+ta vie si tu ne gardes pas la paix qui sera faite cette fois.»--«Je ne
+tiens pas à la rompre, dit Gunnar, mais j'aurai besoin de votre aide au
+ting.» Njal répondit: «Je te garderai ma fidèle amitié jusqu'au jour de
+ta mort». Et Gunnar retourna chez lui.
+
+Le temps se passe, et le moment du ting est arrivé. Il y vient beaucoup
+de monde des deux côtés. Et tous au ting parlent de la même chose, et se
+demandent comment cette affaire finira.
+
+Gissur le blanc et Geir le Godi tinrent conseil pour savoir lequel des
+deux porterait plainte pour le meurtre de Thorgeir. Ils tombèrent
+d'accord que Gissur se chargerait de la chose. Il vint porter plainte au
+tertre de la loi, et, prenant la parole, il dit: «J'appelle la vindicte
+de la loi sur Gunnar fils d'Hamund, pour attaque tombant sous le coup de
+la loi, sur la personne de Thorgeir fils d'Otkel, et pour lui avoir fait
+au corps une blessure qui se trouva être une blessure mortelle, dont
+Thorgeir est mort. Je déclare que pour cette cause il a mérité le
+bannissement, que nul ne doit le nourrir, lui faire passer l'eau, ni
+l'aider en aucune manière. Je déclare qu'il a forfait tous ses biens;
+j'en réclame moitié pour moi, moitié pour les juges du tribunal de
+district, qui ont droit, d'après la loi, sur les biens forfaits. Je
+déclare que j'appelle cette affaire au tribunal de district à qui il
+appartient d'en juger. Ceci est ma déclaration légale faite en présence
+de tous, au tertre de la loi. Je porte plainte et j'appelle la pleine
+vengeance de la loi sur Gunnar fils d'Hamund.»
+
+Une seconde fois Gissur prit des témoins et porta plainte contre Gunnar
+fils d'Hamund pour avoir fait à Thorgeir fils d'Otkel une blessure qui
+se trouva être une blessure mortelle, dont Thorgeir mourut sur le lieu
+même où Gunnar commit cette attaque tombant sous le coup de la loi. Et
+il finit sa déclaration comme la première. Puis il demanda quel était le
+tribunal compétent et le domicile légal. Après cela, les gens quittèrent
+le tertre de la loi; et ils disaient tous qu'il avait bien parlé.
+
+Gunnar se tenait tranquille, et ne disait pas grand chose.
+
+Le ting se passe, et le moment est venu de juger les affaires. Gunnar
+avec ses hommes se tenait au nord du tribunal du pays de la Ranga, et
+Gissur le blanc était au sud avec ses hommes. Il prit des témoins et
+somma Gunnar d'entendre son serment et sa déclaration, ainsi que toutes
+les preuves qu'il entendait produire. Après cela il prêta serment. Puis
+il intenta l'action dans les termes qu'il avait employés lors de sa
+déclaration. Puis il amena les témoins de cette déclaration. Puis encore
+il fit prendre place aux voisins qu'il avait pris à témoins sur le lieu
+du combat, et mit Gunnar en demeure de les récuser.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+
+Alors Njal prit la parole: «Je ne peux pas, dit-il, rester tranquille
+plus longtemps. Allons là où sont vos témoins». Ils y allèrent et en
+récusèrent quatre, après quoi, ils demandèrent aux cinq qui restaient si
+Thorgeir fils de Starkad et Thorgeir fils d'Otkel s'étaient mis en route
+dans l'intention d'attaquer Gunnar s'ils le rencontraient. Et tous
+dirent à l'instant même que c'était vrai. Njal dit alors que c'était un
+moyen de défense légal dans l'affaire et qu'il le présenterait, à moins
+qu'on ne consentît à un arbitrage. Beaucoup de chefs vinrent s'offrir
+comme arbitres; et on tomba d'accord que douze hommes prononceraient
+dans l'affaire. Les deux parties s'approchèrent et se donnèrent la main.
+Après cela la sentence fut prononcée et le prix du sang fixé: l'argent
+devait être payé, sur l'heure, au ting. On décida que Gunnar s'en irait
+à l'étranger avec Kolskegg, et qu'ils seraient absents trois hivers. Et
+si Gunnar ne s'en allait pas, et qu'on pût l'approcher, les parents de
+ceux qu'il avait tués auraient le droit de le tuer à leur tour.
+
+Gunnar ne dit rien qui pût laisser voir qu'il ne trouvait pas
+l'arrangement bon. Il demanda à Njal l'argent qu'il lui avait donné à
+garder, Njal lui avait fait porter intérêt, il donna tout à Gunnar, et
+cela fit juste la somme que Gunnar avait à payer.
+
+Voici que les gens rentrent chez eux. Njal et Gunnar chevauchaient
+ensemble, revenant du ting. Njal dit à Gunnar: «Promets-moi, mon
+camarade, que tu garderas cette paix, et que tu te rappelleras ce que
+nous avons dit ensemble. De même que ton premier voyage t'a fait grand
+honneur, celui-ci t'en fera un plus grand encore. Tu reviendras plein de
+gloire et tu deviendras un vieillard, et pas un dans le pays n'osera te
+marcher sur le pied. Mais si tu refuses de partir, et que tu rompes la
+paix jurée, tu seras tué, et c'est triste à penser pour ceux qui étaient
+tes amis». Gunnar dit qu'il n'avait pas l'intention de rompre la paix.
+
+Gunnar rentre chez lui, et dit l'arrangement qui a été fait. Ranveig, sa
+mère, trouva que c'était bien: «pendant ce temps, dit-elle, tes ennemis
+pourront chercher querelle à d'autres».
+
+
+
+
+LXXV
+
+
+Thrain fils de Sigfus dit à sa femme qu'il voulait partir cet été là
+pour l'étranger. Elle dit que c'était bien. Il prit passage sur le
+vaisseau d'Hogni le blanc. Gunnar prit passage sur le vaisseau d'Arnfin,
+de Vik, et Kolskegg son frère aussi.
+
+Les deux fils de Njal, Grim et Helgi prièrent leur père de leur
+permettre de partir. «Le voyage vous sera dangereux, dit Njal, au point
+que vous ne serez pas sûrs d'en revenir la vie sauve, vous y gagnerez
+pourtant de l'honneur et de la renommée. Mais il faut s'attendre à ce
+qu'il s'ensuive de grandes querelles à votre retour». Ils continuèrent à
+demander de partir, et les choses en vinrent au point qu'il leur dit de
+faire comme ils voudraient. Ils prirent donc passage sur le vaisseau de
+Bard le noir et d'Olaf, fils de Ketil, d'Elda. Il n'y avait qu'une voix
+pour dire que les meilleurs hommes du district partaient tous à la fois.
+
+Cependant les fils de Gunnar, Högni et Grani, étaient arrivés à l'âge
+d'homme. Ils étaient d'humeur très différente: Grani avait beaucoup de
+l'humeur de sa mère, mais Högni était bon et doux.
+
+Gunnar fait porter au vaisseau ses bagages et ceux de son frère. Et
+quand toutes les provisions sont embarquées, et le vaisseau prêt à
+mettre à la voile, Gunnar s'en va à Bergthorshval et aux autres domaines
+dire adieu à tous et remercier de leur aide ceux qui avaient pris son
+parti. Le jour suivant, de bonne heure, il s'apprête à partir et dit à
+tout le monde qu'il s'en va pour de bon. Et cela leur fit grande peine à
+tous, quoiqu'ils eussent bonne espérance de le voir revenir plus tard.
+Quand Gunnar est prêt, il embrasse ses hommes l'un après l'autre, et ils
+sortent tous avec lui. Il pique en terre sa hallebarde, saute en selle,
+et lui et Kolskegg s'en vont au galop.
+
+Ils chevauchent le long du Markarfljot. Voilà que le cheval de Gunnar
+fait un faux pas, et le jette à terre. Il tourne les yeux vers la
+colline, et le domaine de Hlidarenda. «Ma colline est belle, dit-il,
+jamais elle ne m'a semblé si belle, mes champs blanchissent, on rentre
+mes foins; je vais retourner à la maison, et je ne m'en irai pas».--Ne
+fais pas ce plaisir à tes ennemis, dit Kolskegg, de rompre la paix
+jurée; nul n'aurait cru cela de toi. Songe qu'alors il t'arrivera comme
+Njal a dit».--«Je ne m'en irai pas, dit Gunnar, et je voudrais que tu
+fisses comme moi».--«Non pas, dit Kolskegg: je ne veux me déshonorer ni
+maintenant, ni jamais quand on s'est fié à moi; puisque le sort en est
+jeté, nous allons nous séparer. Dis à ma mère et à mes parents que je ne
+reverrai pas l'Islande; car j'apprendrai bientôt ta mort, mon frère, et
+je n'aurai plus de raison de revenir». Ils se séparent alors, Gunnar
+retourne chez lui, à Hlidarenda, mais Kolskegg continue sa route vers le
+vaisseau, et il fait voile vers l'étranger.
+
+Halgerd fut joyeuse de voir Gunnar quand il rentra, mais la mère de
+Gunnar ne disait pas grand'chose.
+
+Gunnar reste donc chez lui cet automne, et l'hiver d'après, et il
+n'avait que peu d'hommes auprès de lui.
+
+Voici que l'hiver est passé. Olaf Pai envoie un messager à Gunnar, pour
+lui offrir de venir au pays de l'ouest avec Halgerd, et de laisser son
+domaine aux mains de sa mère et de son fils Högni.
+
+Gunnar trouva cela bon d'abord, et dit oui; mais quand le moment fut
+venu, il ne voulut plus.
+
+Cet été là, au ting, Gissur et les siens vinrent au tertre de la loi
+déclarer Gunnar hors la loi. Et avant que les gens du ting vinssent à se
+séparer, Gissur réunit dans l'Almannagja tous les ennemis de Gunnar:
+Starkad de Trihyrning et Thorgeir son fils, Mörd et Valgard le rusé,
+Geir le Godi et Hjalti fils de Skeggi, Thorbrand et Asbrand fils de
+Thorleik, Eilif et Önund son fils, Önund de Trollaskog, Thorgrim le
+Norvégien, de Sandgil.
+
+Gissur dit: «Je vous propose d'aller attaquer Gunnar chez lui, cet été,
+et de le tuer». Hjalti dit: «J'ai promis à Gunnar ici au ting, quand il
+a bien voulu m'écouter, que je ne serais jamais dans aucune entreprise
+contre lui; et je ferai comme j'ai dit». Après ces paroles, Hjalti s'en
+alla. Ceux qui restaient décidèrent d'aller attaquer Gunnar; ils se
+donnèrent la main, et portèrent une peine contre quiconque se retirerait
+de l'entreprise. Mörd fut chargé d'épier le meilleur moment pour
+attaquer Gunnar. Ils étaient quarante dans le complot, et ils pensaient
+qu'ils n'auraient pas de peine à venir à bout de Gunnar, maintenant que
+Kolskegg, et Thrain, et tous ses autres amis étaient au loin.
+
+Les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux.
+
+Njal vint trouver Gunnar. Il lui dit sa mise hors la loi, et l'attaque
+décidée contre lui. «Grand bien te fasse de m'en avertir» dit
+Gunnar.--«Je veux, dit Njal, que Skarphjedin vienne chez toi, et aussi
+mon autre fils Höskuld, et qu'ils donnent leur vie pour défendre la
+tienne».--«Et moi, dit Gunnar, je ne veux pas que tes fils soient tués à
+cause de moi; tu mérites de moi autre chose».--«Cela ne servira de rien,
+dit Njal: quand tu seras mort, les querelles viendront bien là où seront
+mes fils».--«Cela est à prévoir, dit Gunnar, mais je ne voudrais pas en
+être cause. Je vous fais une demande, à toi et à tes fils, c'est de
+veiller sur mon fils Högni. Je ne parle pas de Grani, car il ne fait
+rien à ma guise». Njal dit qu'il le ferait, et retourna chez lui.
+
+On raconte que Gunnar alla à toutes les assemblées et aux tings où on
+vote la loi, et que nul de ses ennemis n'osa l'attaquer. Ainsi pendant
+quelque temps il allait et venait comme un homme qui n'aurait jamais été
+mis hors la loi.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+
+Quand vint l'automne, Mörd fils de Valgard fit savoir que Gunnar devait
+être seul chez lui, tout son monde étant allé aux îles finir les foins.
+Gissur le blanc et Geir le Godi se mirent en route pour l'ouest dès
+qu'ils surent la nouvelle; ils passèrent les rivières, et vinrent à
+travers les sables, jusqu'à Hofi. Là, ils envoyèrent dire la chose à
+Starkad de Trihyrning; Tous ceux qui devaient marcher contre Gunnar
+vinrent les retrouver, et on tint conseil pour savoir comment on s'y
+prendrait.
+
+Mörd dit qu'il n'y avait qu'un moyen de surprendre Gunnar, c'était de
+s'emparer du maître d'un domaine voisin, nommé Thorkel, et de le forcer
+à venir avec eux pour prendre le chien Sam, en allant tout seul au
+domaine de Gunnar.
+
+Après cela, ils se mirent en route pour Hlidarenda et envoyèrent de
+leurs hommes à la recherche de Thorkel. Ils s'emparèrent de lui, et lui
+donnèrent le choix d'être tué, ou d'aller prendre le chien. Il aima
+mieux sauver sa vie, et vint avec eux.
+
+Il y avait un chemin creux au dessus du domaine de Hlidarenda. La troupe
+s'y arrêta. Thorkel s'approcha du domaine; le chien était en haut, tout
+contre la maison; il l'attira à l'écart dans un endroit creux. Mais le
+chien a vu qu'il y a là des hommes: il saute sur Thorkel et lui ouvre le
+ventre. Önund de Trollaskog donna un coup de hache sur la tête du chien,
+et lui fendit le crâne. Le chien poussa un si grand hurlement qu'ils en
+furent tous épouvantés, et tomba mort.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+
+Gunnar s'éveilla dans sa maison: «Tu as été durement traité, dit-il,
+Sam, mon enfant, c'est signe que je te suivrai bientôt».
+
+La maison de Gunnar était tout en bois, et couverte en planches. Il y
+avait des fenêtres sous les poutres du toit, fermées par des châssis.
+Gunnar dormait dans un lit fermé, en haut de la grande salle; Halgerd
+aussi, et sa mère.
+
+Quand les autres approchèrent du domaine, ils ne savaient pas si Gunnar
+était chez lui, Gissur dit qu'il fallait envoyer quelqu'un vers la
+maison, pour tâcher de savoir. Et ils s'assirent par terre en attendant.
+
+Thorgrim le Norvégien grimpa au mur de la maison. Gunnar voit une
+casaque rouge s'approcher de la fenêtre, il lui passe sa hallebarde au
+travers du corps. Les pieds de Thorgrim glissèrent, son bouclier lui
+échappa, et il tomba du toit à terre. Il vient retrouver Gissur et les
+autres là où ils sont assis. «Gunnar est-il chez lui?» demande
+Gissur.--«Voyez-le vous-même, dit le Norvégien; ce que je sais, c'est
+que sa hallebarde y est». Et il tombe mort.
+
+Alors ils s'approchèrent de la maison. Gunnar leur lançait des flèches,
+et il se défendait si bien qu'ils ne pouvaient rien faire. Quelques-uns
+montèrent sur les bâtiments du dehors pour l'attaquer de là. Mais Gunnar
+les atteignait aussi avec ses flèches, et ils n'arrivaient toujours à
+rien. Il se passa ainsi quelques instants.
+
+Ils prirent un peu de repos, puis ils s'avancèrent une seconde fois.
+Gunnar continuait à tirer ses flèches; ils n'arrivaient toujours à rien,
+et une seconde fois encore ils reculèrent. Alors Gissur dit: «Allons
+plus vite, nous ne faisons rien de bon.» Ils firent donc un troisième
+assaut, et cette fois ils tinrent plus longtemps. Après quoi, ils
+reculèrent encore.
+
+Gunnar dit: «Voilà une flèche qui s'est enfoncée dans la muraille: C'est
+une des leurs. Je vais la leur envoyer. C'est une honte pour eux s'ils
+se laissent blesser par leurs propres armes».--«Ne fais pas cela, mon
+fils, lui dit sa mère, il ne faut pas les réveiller, puisqu'ils se sont
+retirés». Gunnar prit la flèche et la leur lança. Elle atteignit Eilif
+fils d'Önund et lui fit une profonde blessure. Il était seul à l'écart;
+les autres ne virent pas qu'il était blessé. «Il est sorti une main, dit
+Gissur, avec un anneau d'or; elle a pris une flèche qui tenait au mur;
+il ne chercherait pas d'armes au dehors s'il y en avait assez dedans:
+voici le moment de l'attaquer.»--« Brûlons-le dans sa maison», dit
+Mörd.--«C'est ce que je ne ferai jamais, dit Gissur, quand je saurais
+qu'il y va de ma vie. Tu ferais mieux de nous donner un conseil qui nous
+soit profitable, toi qu'on dit si habile homme».
+
+Il y avait des cordes par terre, qui servaient souvent à attacher le
+toit de la maison. «Prenons ces cordes, dit Mörd; attachons-les par un
+bout aux poutres du toit, et par l'autre aux rochers, serrons-les avec
+des bâtons, et nous arracherons le toit.» Ils prirent les cordes et
+firent comme il avait dit, et Gunnar n'y prit pas garde avant qu'ils
+eussent arraché le toit tout entier. Alors il se met à tirer de l'arc et
+il n'y a pas moyen pour eux d'approcher. Mörd dit pour la seconde fois
+qu'il fallait le brûler, lui et sa maison. «Je ne sais pas, dit Gissur,
+pourquoi tu parles d'une chose que pas un des autres ne veut. Nous ne
+ferons jamais cela».
+
+À ce moment Thorbrand fils de Thorleik saute sur le mur, et coupe en
+deux la corde de l'arc de Gunnar. Gunnar prend sa hallebarde à deux
+mains; il se tourne vivement vers lui, lui pousse la hallebarde au
+travers du corps, et le jette mort à terre. Asbrand frère de Thorbrand
+s'élance alors. Gunnar pointe sur lui sa hallebarde. Asbrand s'est
+couvert de son bouclier. La hallebarde traversa le bouclier et les deux
+bras d'Asbrand. Gunnar la fit tourner si vite que le bouclier se fendit
+et qu'Asbrand eut les deux bras brisés. Il tomba du haut du mur.
+
+Gunnar avait déjà blessé huit hommes, et il en avait tué deux. Il avait
+reçu deux blessures, mais au dire de tous, il ne se souciait ni des
+blessures, ni de la mort.
+
+Il dit à Halgerd: «Donne-moi deux mèches de tes cheveux, et tressez-les,
+toi et ma mère, pour faire une corde à mon arc».--«Est-ce pour quelque
+chose d'importance?» dit-elle.--«Il y va de ma vie, répondit-il; ils ne
+viendront jamais à bout de moi, tant que je pourrai me servir de mon
+arc».--«Rappelle-toi, dit-elle, le soufflet que tu m'as donné; il m'est
+bien égal que tu te défendes plus ou moins longtemps.» Alors Gunnar
+chanta:
+
+«Chacun a ses hauts faits dont il peut tirer gloire. Voici que la
+renommée de ma femme effacera la mienne. Il ne sera pas dit qu'un chef
+comme moi ait prié pour si peu de chose. La femme est avide d'or, ce
+pain des dieux. Ce qu'elle fait là, il fallait l'attendre d'elle».
+
+«Chacun a de quoi se vanter, dit Gunnar; je ne te prierai pas
+davantage».--«Tu fais mal, dit Ranveig à Halgerd, et ta honte durera
+longtemps.»
+
+Gunnar se défendit bien et vaillamment. Il blessa encore huit hommes,
+leur faisant de si graves blessures que plusieurs en moururent. Il se
+défendit jusqu'au moment où il tomba de fatigue. Alors ils lui firent
+mainte blessure profonde. Pourtant il se tira encore de leurs mains, et
+se défendit encore quelque temps. Enfin il arriva qu'ils le tuèrent.
+
+Thorkel le Skald d'Elfara chanta sa défense dans ces vers:
+
+«Nous avons entendu conter la défense que fit Gunnar le vaillant, au Sud
+de l'Islande, Gunnar qui fendait la mer avec la proue de ses vaisseaux.
+Il en a blessé seize de ceux qui l'attaquaient; et il en a tué deux.»
+
+Et Thormod fils d'Olaf:
+
+«Parmi ceux qui jettent l'or à pleines mains sur la terre d'Islande,
+aucun ne s'est acquis, aux temps païens, plus de gloire que Gunnar. Il a
+pris, le briseur de casques, deux vies dans le combat. Ses armes en ont
+blessé douze, et quatre autres encore.»
+
+«Nous avons mis par terre un vaillant guerrier, dit Gissur; il nous en a
+coûté bien de la peine, et on se rappellera sa défense tant qu'il y aura
+des habitants dans ce pays.» Puis il alla trouver Ranveig: «Veux-tu, lui
+dit-il, accorder de la terre à nos deux hommes qui sont morts, pour
+qu'on leur élève ici un tombeau?»--«Je l'accorde d'autant mieux pour ces
+deux-là, dit-elle, que je voudrais faire de même pour vous tous.»--«Tu
+es excusable de parler ainsi, dit-il, car tu as fait une grande perte.»
+Et il défendit de rien piller ni dévaster. Après cela ils s'en allèrent.
+
+Thorgeir fils de Starkad dit: «Nous ne pouvons pas rester chez nous, à
+cause des fils de Sigfus, si toi Gissur le blanc, ou bien Geir le Godi,
+ne restez quelque temps avec nous dans le Sud.»--«C'est ce que nous
+ferons,» dit Gissur; ils tirèrent au sort, et ce fut Geir qui eut à
+rester. Il vint à Od, et s'y établit. Il avait un fils appelé Hroald.
+C'était un fils bâtard, sa mère s'appelait Bjartey et était sœur de
+Thorvald le faible, qui fut tué à Hestlæk sur le Grimsnes. Hroald se
+vantait d'avoir donné à Gunnar le coup de la mort. Il était à Od avec
+son père.
+
+Thorgeir fils de Starkad se vantait d'une autre blessure qu'il avait
+faite à Gunnar.
+
+Gissur était rentré chez lui, à Mosfell. La nouvelle du meurtre de
+Gunnar se répandit dans tous les cantons. Partout on disait que c'était
+mal fait, et bien des gens avaient grande douleur de sa mort.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+
+Njal prit fort à cœur la mort de Gunnar, et les fils de Sigfus aussi.
+Ils demandèrent à Njal s'il pensait qu'on pût porter plainte pour le
+meurtre de Gunnar, et citer en justice ceux qui l'avaient tué. Il dit
+que cela ne se pouvait pas, Gunnar ayant été mis hors la loi; qu'il
+valait mieux faire quelque brèche à leur gloire, et venger Gunnar en
+tuant quelques-uns d'entre les meurtriers.
+
+Ils élevèrent un tombeau à Gunnar, et le placèrent assis dans le
+tombeau. Ranveig ne voulut pas qu'on y mit sa hallebarde; «celui-là seul
+l'aura, dit-elle, qui vengera Gunnar.» Et personne ne la prit. Elle
+était fort en colère contre Halgerd, et peu s'en fallut qu'elle ne la
+tuât, disant qu'elle était cause de la mort de son fils. Halgerd
+s'enfuit à Grjota avec son fils Grani. On fit alors le partage des
+biens: Högni prit la terre de Hlidarenda avec le domaine, et Grani eut
+les terres données à bail.
+
+Il arriva à Hlidarenda, qu'un berger et une servante conduisaient du
+bétail près du tombeau de Gunnar. Il leur sembla qu'il était joyeux, et
+qu'il chantait dans son tombeau. Ils allèrent le dire à Ranveig sa mère;
+elle les envoya à Bergthorshval, dire la chose à Njal. Ils y allèrent,
+et Njal se le fit répéter trois fois. Après quoi il parla longtemps à
+voix basse avec Skarphjedin. Puis Skarphjedin prit sa hache et s'en alla
+avec les autres à Hlidarenda. Högni et Ranveig le reçurent très bien, et
+eurent grande joie de le voir. Ranveig le pria de rester longtemps, et
+il le promit. Lui et Högni étaient toujours ensemble, au dedans comme au
+dehors.
+
+Högni était un homme vaillant et bon, mais méfiant, c'est pourquoi on
+n'avait pas osé lui dire le prodige.
+
+Ils étaient tous deux dehors, un soir, Skarphjedin et Högni, près du
+tombeau de Gunnar, du côté du Sud. Il faisait clair de lune, et de temps
+en temps un nuage passait. Et voici qu'il leur sembla que le tombeau
+était ouvert, et Gunnar s'était tourné dans le tombeau et il regardait
+la lune. Ils crurent voir aussi quatre lumières allumées dans le
+tombeau, et aucune ne jetait d'ombre. Gunnar était gai, et la joie était
+peinte sur son visage. Il se mit à chanter, à voix si haute, qu'ils
+l'entendaient distinctement, quoiqu'ils fussent loin:
+
+«Celui qu'on voyait dans le combat, la face brillante, et le cœur hardi,
+il est mort, le père de Högni, celui qui faisait pleuvoir les blessures.
+Quand, revêtu de son casque, il a pris ses armes pour combattre, il a
+dit: Plutôt mourir que céder, plutôt mourir que céder jamais.»
+
+Et après, le tombeau se referma. «Croirais-tu cela, dit Skarphjedin, si
+d'autres te le disaient?»--«Je le croirais, dit Högni, si Njal me le
+disait; car on dit qu'il n'a jamais menti.»--«De tels prodiges
+signifient bien des choses, dit Skarphjedin; Gunnar s'est montré à nous,
+lui qui a mieux aimé mourir que de céder à ses ennemis: c'est un conseil
+qu'il nous donne.»--«Je n'arriverai à rien, à moins que tu ne veuilles
+m'aider» dit Högni.--«Et moi, dit Skarphjedin, je me rappellerai comment
+Gunnar s'est comporté après le meurtre de votre parent Sigmund. Et je te
+donnerai toute l'aide que je pourrai. Mon père l'a promis à Gunnar,
+toutes les fois que toi, ou sa mère, vous en auriez besoin.»
+
+Après cela, ils retournèrent à Hlidarenda.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+
+Skarphjedin dit: «Il nous faut partir cette nuit même; car s'ils
+apprennent que je suis ici, ils se tiendront sur leurs gardes.»--«Je
+ferai comme tu voudras» dit Högni.
+
+Ils prirent leurs armes quand tous les gens furent au lit. Högni
+décroche la hallebarde, et il y a une grande voix qui chante en elle.
+Ranveig saute sur ses pieds, en grande colère: «Qui touche à la
+hallebarde, dit-elle, quand j'ai défendu que personne en approche?»--«Je
+veux l'apporter à mon père, dit Högni, pour qu'il l'ait avec lui dans le
+Valhal, et qu'il la montre dans l'assemblée des guerriers.»--«Il faut
+d'abord la porter toi-même, dit-elle, et venger ton père; car voici
+qu'elle nous annonce la mort d'un homme, ou même de plusieurs.» Après
+cela, Högni sortit, et dit à Skarphjedin les paroles de sa grand'mère.
+Ils s'en allèrent à Od. Deux corbeaux les suivaient en volant tout le
+long du chemin. Quand ils furent à Od, il faisait encore nuit. Ils
+chassèrent le bétail vers la maison. Hroald et Tjörvi sortirent, et
+repoussèrent les bêtes dans le chemin creux. Ils étaient armés.
+Skarphjedin saute sur eux en disant: «Pas n'est besoin de réfléchir;
+c'est bien comme il te semble, et il y a des hommes ici.» Et il donne à
+Tjörvi le coup de la mort. Hroald avait un épieu à la main. Högni court
+à lui. Hroald pointe son épieu contre Högni. Högni fend le manche en
+deux avec la hallebarde, et la lui passe au travers du corps. Après quoi
+ils laissent là les morts et s'en vont en hâte à Trihyrning.
+
+Skarphjedin monte sur le toit, et se met à arracher l'herbe; et ceux qui
+étaient dedans crurent que c'était le bétail. Starkad et Thorgeir
+prirent leurs armes et leurs vêtements, et sortirent, faisant le tour de
+la palissade. Quand Starkad vit Skarphjedin, il eut peur, et voulut
+retourner. Skarphjedin le frappe, et l'étend mort devant la palissade.
+Au même moment Högni joint Thorgeir et le tue d'un coup de hallebarde.
+Après cela ils s'en vont à Hof.
+
+Mörd était dehors, dans les champs. Il demanda grâce, offrant de payer
+l'amende entière. Skarphjedin lui dit la mort des quatre autres. Et il
+chanta:
+
+«Nous en avons abattu quatre, quatre guerriers aux riches armures. Tu
+les suivras bientôt, ces vaillants. Faisons-lui peur, à ce drôle, et il
+sortira, tout tremblant, ses richesses. Nous te forcerons bien,
+misérable, à laisser la sentence au fils de Gunnar.»
+
+«Et il t'en arrivera autant, dit Skarphjedin, ou bien tu déféreras le
+jugement à Högni, s'il veut bien l'accepter.»--«J'avais résolu, dit
+Högni, de ne pas faire d'arrangement avec les meurtriers de mon père».
+Et pourtant il finit par accepter de prononcer la sentence.
+
+
+
+
+LXXX
+
+
+Njal s'entremit auprès de ceux à qui appartenait la vengeance pour le
+meurtre de Starkad et de Thorgeir; il les décida à accepter la paix. On
+réunit une assemblée de district, et des hommes furent désignés pour
+prononcer la sentence. On prit toutes choses en considération, même
+l'attaque contre Gunnar, quoiqu'il eût été mis hors la loi. Et la somme
+qui fut fixée comme amende, Mörd la paya tout entière; car on ne
+prononça la sentence contre lui qu'après avoir prononcé dans l'autre
+affaire, et les deux affaires furent mises en compensation.
+
+Voilà donc tous les arrangements faits. Mais au ting on parla beaucoup
+de celui qui restait à faire entre Geir le Godi et Högni; ils finirent
+par conclure la paix, et ils la gardèrent depuis lors. Geir le Godi
+continua d'habiter le Hlid jusqu'au jour de sa mort, et il n'est plus
+question de lui dans la saga.
+
+Njal demanda en mariage pour Högni, Alfheid, fille de Vetrlid le skald.
+On la lui donna. Leur fils fut Ari, qui fit voile pour le Hjaltland, et
+y prit femme. C'est de lui qu'est descendu Einar le Hjaltlandais, un des
+plus vaillants hommes qu'on pût voir. Högni garda son amitié pour Njal;
+il n'est plus question de lui dans la saga.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+
+Il faut maintenant parler de Kolskegg. Il vint en Norvège, et passa
+l'hiver à Vik. Quand vint l'été, il s'en fut à l'est, en Danemark, et
+prit du service chez le roi Svein Tjuguskegg; on le tenait là en grand
+honneur.
+
+Une nuit il rêva qu'un homme venait à lui. Il avait le visage brillant,
+et il lui sembla que cet homme l'éveillait. «Lève-toi, dit l'homme, et
+viens avec moi».--«Que me veux-tu?» dit Kolskegg. L'homme répondit: «Je
+te ferai trouver une femme, et tu seras mon chevalier». Il sembla à
+Kolskegg qu'il disait oui, et là-dessus il s'éveilla.
+
+Il vint trouver un homme sage et lui dit son rêve. «Cela signifie, dit
+l'autre, que tu t'en iras dans les pays du Sud, et que tu deviendras le
+chevalier de Dieu». Kolskegg se fit baptiser en Danemark, mais il ne lui
+prit pas envie d'y rester; il s'en alla vers l'est, au pays de
+Gardariki, et y fut un hiver. Après quoi il partit pour Miklagard, où il
+prit du service. On a su qu'il s'était marié là, qu'il était devenu chef
+des Værings, et qu'il y resta jusqu'au jour de sa mort. La saga ne
+parlera plus de lui.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+
+Il nous faut conter maintenant comme quoi Thrain fils de Sigfus vint en
+Norvège. Ils abordèrent, lui et les siens, au Nord, dans le Halugaland,
+de là ils firent voile au Sud, vers Trandheim, puis vers Hlad.
+
+Sitôt que le jarl Hakon l'apprit, il envoya des gens pour savoir quels
+hommes étaient sur ces vaisseaux. Ils revinrent et le lui dirent. Alors
+le jarl envoya chercher Thrain fils de Sigfus, et Thrain vint le
+trouver. Le jarl lui demanda de quelle famille il était. Il dit qu'il
+était proche parent de Gunnar de Hlidarenda. «Tant mieux pour toi, dit
+le jarl; car j'ai vu beaucoup d'hommes d'Islande, mais pas un n'était
+son pareil». Thrain dit: «Voulez-vous, seigneur, que je reste auprès de
+vous cet hiver?» Et le jarl le prit avec lui. Thrain passa là l'hiver,
+et on le tenait en grand honneur.
+
+Il y avait un homme nommé Kol. C'était un grand pirate. Il était fils
+d'Asmund Eskisida, du Smaland, dans l'ouest. Il se tenait dans le
+Göta-elf, avec cinq vaisseaux et beaucoup de monde. Il mit à la voile,
+sortit de la rivière et vint en Norvège. Il prit terre à Fold, et tomba
+à l'improviste sur Hallvard Sota, qu'il découvrit dans un grenier.
+Hallvard se défendit bien jusqu'au moment où ils y mirent le feu. Alors
+il se rendit. Ils le tuèrent et firent beaucoup de butin, après quoi ils
+firent voile vers Ljodhus.
+
+Le jarl Hakon apprit la chose. Il fit déclarer Kol hors la loi dans tout
+son royaume, et mit sa tête à prix.
+
+Il arriva un jour que le jarl parla ainsi: «Gunnar de Hlidarenda est
+trop loin de nous. S'il était ici, il me tuerait cet homme que j'ai mis
+hors la loi. Mais maintenant, les Islandais vont le faire mourir. Il a
+mal fait de ne pas venir à nous». Thrain fils de Sigfus répondit: «Je ne
+suis pas Gunnar, mais je suis de sa famille, et je veux tenter
+l'aventure».--«Je ne demande pas mieux, dit le jarl, et je vais bien
+t'équiper». Son fils Eirik prit la parole: «Vous faites à beaucoup de
+gens de belles promesses, dit-il; mais quant à les tenir, c'est bien
+différent. C'est ici une entreprise fort dangereuse; car ce pirate est
+terrible, et il n'est pas bon d'avoir affaire à lui. Tu auras, Thrain,
+pour cette expédition, grand besoin de vaisseaux et d'hommes».--«J'irai,
+dit Thrain, et quand toutes les chances seraient contre moi». Le jarl
+lui donna cinq vaisseaux, bien équipés.
+
+Thrain avait avec lui Gunnar fils de Lambi, et Lambi fils de Sigurd.
+Gunnar était le fils du frère de Thrain, il était venu tout jeune auprès
+de lui, et tous deux s'aimaient beaucoup.
+
+Eirik, fils du jarl, vint les trouver. Il passa en revue les hommes et
+les armes et il fit les changements qui lui semblèrent nécessaires.
+Puis, quand ils furent prêts à mettre à la voile, il leur donna un
+pilote.
+
+Ils firent voile vers le Sud, suivant la côte; là où ils abordaient, le
+jarl leur avait donné le droit de prendre tout ce qu'il leur fallait.
+Ils s'en allèrent à l'est à Ljodhus. Là, ils apprirent que Kol était
+allé au Sud, en Danemark. Ils firent donc voile pour le Sud. En arrivant
+à Helsingjaborg, ils trouvèrent des gens dans une barque; les gens leur
+dirent que Kol était là et qu'il allait y rester quelque temps.
+
+Un jour, il faisait beau; Kol vit des vaisseaux qui s'avançaient vers
+lui: «J'ai rêvé cette nuit, dit-il, du jarl Hakon; ceux-ci doivent être
+ses hommes.» Et il fit prendre les armes à tout son monde. On se prépara
+à combattre, et la bataille s'engagea. On se battit longtemps sans
+qu'aucun des deux côtés l'emportât. À la fin, Kol sauta sur le vaisseau
+de Thrain, et il eut vite fait une grande trouée, tuant bon nombre
+d'hommes. Il avait un casque doré. Thrain voit que les choses vont mal,
+il presse ses hommes, marche le premier en avant à la rencontre de Kol.
+Kol lui porte un coup de son épée, l'épée tombe sur le bouclier de
+Thrain et le fend en deux. À ce moment, Kol reçoit sur le bras une
+pierre qu'on lui lance; son épée tombe à terre. Thrain lui coupe une
+jambe, après quoi les autres le tuent. Thrain lui coupa la tête. Il jeta
+le tronc par dessus bord, mais il garda la tête précieusement.
+
+Ils firent beaucoup de butin, puis ils remirent à la voile vers le Nord.
+Ils arrivèrent à Thrandheim et vinrent trouver le jarl. Le jarl fit bon
+accueil à Thrain. Thrain lui montra la tête de Kol. Le jarl le remercia
+de la besogne qu'il avait faite. «Cela mérite mieux que des paroles» dit
+Eirik. Le jarl dit que c'était vrai, et il les pria de venir avec lui.
+Ils allèrent à un endroit où le jarl avait fait faire un beau vaisseau.
+Ce vaisseau n'était pas comme sont les vaisseaux longs d'ordinaire; il
+avait à sa proue une tête de vautour, et il était richement orné. «Tu es
+magnifique, Thrain, dit le jarl, et tu tiens cela de ton parent Gunnar:
+c'est pourquoi je veux te donner ce vaisseau: il s'appelle le vautour.
+Tu auras de plus mon amitié. Je veux que tu restes avec moi aussi
+longtemps qu'il te plaira.» Thrain remercia le jarl de son présent, et
+dit que rien ne le pressait pour l'heure de retourner en Islande. Le
+jarl avait un voyage à faire à l'est, aux confins du royaume, pour aller
+trouver le roi des Suédois. Thrain partit avec lui quand vint l'été. Il
+montait son vaisseau le vautour, et le conduisait lui-même. Il cinglait
+si vite, que nul ne pouvait le suivre. On l'enviait beaucoup; mais le
+jarl laissait toujours bien voir le cas qu'il faisait de Gunnar; car il
+châtiait durement tous ceux qui en voulaient à Thrain.
+
+Thrain fut auprès du jarl tout l'hiver. Au printemps le jarl lui demanda
+s'il voulait rester, ou partir pour l'Islande. Thrain dit qu'il n'y
+avait pas encore réfléchi, et qu'il voulait d'abord attendre des
+nouvelles. Le jarl lui dit de faire comme il lui conviendrait. Thrain
+resta donc avec le jarl.
+
+Alors il vint une nouvelle d'Islande qui fut pour bien des gens une
+grosse nouvelle: la mort de Gunnar de Hlidarenda. Et le jarl ne voulut
+pas laisser Thrain partir; Thrain resta encore auprès de lui.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+
+Il nous faut maintenant parler des fils de Njal, Grim et Helgi. Ils
+étaient partis d'Islande le même été que Thrain, et ils avaient avec eux
+sur leur vaisseau Olaf d'Elda fils de Ketil, et Bard le noir. Ils eurent
+un vent du nord si fort, qu'ils furent entraînés au sud, en pleine mer;
+et un brouillard si épais s'abattit sur eux qu'ils ne savaient plus où
+ils allaient; ils errèrent longtemps à l'aventure.
+
+Et voilà qu'ils vinrent à un endroit où il y avait peu de fond; il leur
+sembla qu'ils devaient être près de terre. Les fils de Njal demandèrent
+à Bard s'il avait quelque idée du pays qui se trouvait le plus près. «Il
+peut y en avoir beaucoup, dit-il, après le mauvais temps que nous avons
+eu: les îles, ou l'Écosse, ou bien l'Irlande.»
+
+À deux nuits de là, ils virent la terre des deux côtés. Il y avait une
+ligne de brisants en travers du fjord. Ils jetèrent l'ancre en deçà des
+brisants. Alors le vent commença à se calmer, et le lendemain matin le
+temps était beau. Et voici qu'ils voient venir à eux treize vaisseaux.
+Bard dit: «Qu'allons-nous faire? Ces gens-là viennent nous attaquer.»
+Ils délibérèrent donc s'il fallait se défendre ou se rendre. Mais avant
+qu'ils eussent décidé, les pirates arrivèrent sur eux. Des deux côtés on
+se demande le nom des chefs. Les chefs des marchands se nommèrent et
+demandèrent à leur tour qui commandait les pirates. L'un des chefs dit
+se nommer Grjotgard et l'autre Snækolf, fils tous deux de Moldan de
+Dungalsbæ en Écosse, et parents du roi d'Écosse Melkolf; «Et nous vous
+laissons, dit Grjotgard, le choix entre deux choses: Ou vous irez à
+terre, et nous prendrons vos richesses; ou nous allons vous attaquer, et
+tuer tous ceux que nous pourrons.» Helgi répondit: «Les marchands ont
+résolu de se défendre.»--«Que dis-tu, malheureux? dirent les marchands.
+Comment pourrions-nous nous défendre? Il vaut mieux perdre les biens que
+la vie.» Alors Grim prit le parti de pousser de grands cris, pour
+empêcher les pirates d'entendre les murmures des marchands. «Ne
+voyez-vous pas, dirent Bard et Olaf, que les Irlandais vont faire leur
+risée de lâches comme vous? Prenez plutôt vos armes et défendons-nous.»
+Ils prirent donc tous leurs armes, et ils résolurent de ne pas se rendre
+tant qu'il y aurait moyen de se défendre.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+
+Les pirates se mettent à lancer des flèches, et le combat s'engage; les
+marchands se défendent bien. Snækolf court à Olaf et le perce de sa
+lance. Grim pointe la sienne contre Snækolf, si vivement, qu'il le jette
+par dessus bord. Helgi alors s'approche de Grim. À eux deux ils abattent
+tous les pirates qui s'approchent. Et les fils de Njal étaient toujours
+au plus fort de la mêlée. Les pirates crièrent aux marchands de se
+rendre. Mais ils dirent qu'ils ne se rendraient jamais.
+
+À ce moment un d'eux tourna ses yeux vers la mer. Et ils voient des
+vaisseaux qui doublaient le cap à pleines voiles, venant du Sud: il n'y
+en avait pas moins de dix. Ils font force de rames et se dirigent sur
+eux. Sur ces vaisseaux le bouclier touche le bouclier; et sur celui qui
+vient le premier, il y a un homme debout près du mât. Cet homme avait
+une casaque de soie et un casque doré; ses cheveux étaient longs et
+clairs. Il tenait à la main une lance incrustée d'or. Il demanda: «Qui
+êtes-vous, qui combattez ce combat inégal?» Helgi se nomma, et dit
+qu'ils avaient contre eux Grjotgard et Snækolf. «Qui sont vos chefs?»
+dit l'autre. Helgi répondit: «Bard le noir, qui est en vie. L'autre
+vient de tomber sous les coups des pirates; il s'appelait Olaf. Mon
+frère que voici avec moi s'appelle Grim.»--«Etes-vous des hommes
+d'Islande?» dit l'autre.--«Oui» dit Helgi. Il demanda de qui ils étaient
+fils. Ils le dirent. Alors il sut à qui il avait affaire: «Vous êtes
+connus, vous et votre père» dit-il.--«Et toi, qui es-tu?» dit
+Helgi.--«Je m'appelle Kari et je suis fils de Sölmund.»--«D'où
+viens-tu?» dit Helgi. «Des îles du Sud» dit Kari. «Tu es bienvenu, dit
+Helgi, si tu veux nous donner ton aide.»--«Tant qu'il vous en faudra,
+dit Kari. Que demandez-vous?»--«Que tu les attaques» dit Helgi. Kari dit
+qu'ainsi ferait-il; il mit le cap sur eux, et le combat recommença une
+seconde fois.
+
+Après qu'on s'est battu quelque temps, Kari saute sur le vaisseau de
+Snækolf. Snækolf court à la rencontre de Kari et lève son épée. Kari
+fait un saut en arrière, par dessus une poutre qui se trouvait en
+travers du vaisseau. L'épée de Snækolf s'enfonce dans la poutre si
+profondément que ses deux tranchants y sont cachés. Kuri le frappe à son
+tour, il l'atteint à l'épaule, d'un si grand coup qu'il lui fend le bras
+du haut en bas; et Snækolf mourut sur le champ. Grjotgard lança un
+javelot à Kari. Kari le vit et sauta en l'air, et le javelot le manqua.
+Cependant Grim et Helgi s'étaient approchés pour joindre Kari. Helgi
+court à Grjotgard; il lui passe son épée au travers du corps, et le tue.
+Alors ils s'avancèrent tous trois, des deux côtés du vaisseau. Les gens
+demandèrent merci. Ils leur donnèrent la vie sauve à tous mais ils
+prirent tout le butin. Après cela ils mirent tous leurs vaisseaux à
+l'abri des îles, et ils s'y reposèrent quelque temps.
+
+Kari était au service du jarl Sigurd, et il venait de lever le tribut
+pour lui dans les îles du Sud chez le jarl Gilli. Il pria les fils de
+Njal de venir avec lui aux îles de Hross, disant que le jarl les
+recevrait bien. Ils acceptèrent, partirent avec Kari, et vinrent aux
+îles de Hross.
+
+Kari les conduisit devant le jarl, et lui dit qui ils étaient. «Comment
+les as-tu rencontrés?» dit le jarl. «Je les ai trouvés, dit Kari, dans
+les fjords d'Écosse, où ils combattaient contre les fils de Moldan de
+Dungalsbæ; et ils se défendaient si bien qu'on les voyait toujours sur
+la plate-forme de leur vaisseau, et qu'ils se jetaient toujours là où le
+péril était le plus grand. Et je viens vous prier, seigneur, de les
+admettre parmi vos hommes.»--«Fais comme tu l'entendras, dit le jarl,
+puisque tu les as déjà pris sous ta protection.» Ils passèrent donc
+l'hiver chez le jarl, et on les y tenait en grand honneur.
+
+Mais quand l'hiver fut passé, Helgi devint taciturne. Le jarl ne savait
+ce que cela voulait dire; il demanda pourquoi Helgi était taciturne, et
+ce qu'il avait en tête: «N'es-tu pas bien ici?» dit-il.--«Je m'y trouve
+très bien» dit Helgi.--«À quoi penses-tu donc?» dit le
+jarl.--«N'avez-vous pas un royaume à garder en Écosse?» dit Helgi.--«En
+effet, dit le jarl, mais qu'est-ce que cela vient faire ici?» Helgi
+répondit: «Les Écossais ont tué votre gouverneur et ils ont pris tous
+les messagers de sorte que nul n'a pu passer le fjord de
+Petland.»--«As-tu la seconde vue?» dit le jarl.--«Cela peut bien être»,
+répondit Helgi.--«Je te comblerai d'honneurs, dit le jarl, si tu as dit
+vrai; sinon, tu t'en repentiras.»--«Il n'est pas homme à mentir, dit
+Kari, et il doit avoir dit vrai; car son père a la seconde vue.» Le jarl
+envoya donc des hommes dans le Sud, aux îles de Straum, vers Arnljot son
+gouverneur. Et Arnljot à son tour envoya des hommes au Sud, qui
+passèrent le fjord de Petland. Ils s'informèrent, et apprirent que les
+jarls Hundi et Melsnati avaient fait mourir Havard de Thrasvik,
+beau-frère du jarl Sigurd. Arnljot envoya dire à Sigurd de venir au Sud
+en force, pour chasser les deux jarls du royaume. Et sitôt que le jarl
+en eut la nouvelle, il rassembla de toutes les îles une nombreuse armée.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+
+Le jarl partit avec son armée pour le Sud. Kari était de l'expédition,
+et les fils de Njal aussi. Ils arrivèrent à Katanes.
+
+Le jarl possédait en Écosse les royaumes que voici: Ross et Myræfi, le
+pays du Sud et Dali. Il vint des gens de ces royaumes à leur rencontre,
+qui leur dirent que les jarls n'étaient pas loin de là, avec une grande
+armée. Le jarl Sigurd fit avancer la sienne, et l'endroit où on se
+rencontra se nomme Dungalsgnipa. Il s'engagea entre eux une grande
+bataille. Les Écossais avaient détaché une partie de leur monde, qui
+vint sur les derrières des hommes du jarl, et il y eut là une grande
+tuerie, jusqu'au moment où les fils de Njal accoururent. Ils tombèrent
+sur les assaillants et les mirent en fuite. À ce moment il y eut une
+rude mêlée, Grim et Helgi reviennent près de la bannière du jarl et ils
+combattent comme les plus hardis des hommes.
+
+Kari s'avance à la rencontre du jarl Melsnati. Melsnati lance un javelot
+à Kari. Kari prend le javelot, le renvoie au jarl, et le perce de part
+en part. Alors le jarl Hundi prend la fuite. Sigurd et ses gens se
+mirent à la poursuite des fuyards.
+
+Mais voici qu'ils apprirent que Melkolf, roi d'Écosse rassemblait une
+armée à Dungalsbæ. Le jarl tint conseil avec ses hommes, et l'avis de
+tous fut qu'il fallait retourner en arrière, et ne pas combattre contre
+une si grande armée. Ils s'en retournèrent donc.
+
+Quand le jarl fut à l'île de Straum, il fit le partage du butin. Après
+quoi il s'en alla au Nord, à l'île de Hross. Les fils de Njal le
+suivaient, et Kari. Le jarl fit un grand festin, et à ce festin il donna
+à Kari une bonne épée et une lance incrustée d'or, à Helgi un anneau
+d'or et un manteau, et à Grim une épée et un bouclier. Puis il reçut
+Grim et Helgi parmi ses hommes, et les remercia de l'aide qu'ils lui
+avaient donnée.
+
+Ils passèrent cet hiver là avec le jarl, et au printemps, quand Kari
+s'en alla en guerre; ils partirent avec lui. Ils guerroyèrent au loin
+tout l'été, et eurent partout la victoire. Ils attaquèrent le roi
+Gudröd, de Mön, et le battirent, après quoi ils s'en retournèrent. Ils
+avaient fait beaucoup de butin. Ils passèrent encore l'hiver chez le
+jarl, et ils y étaient bien traités.
+
+Au printemps, les fils de Njal demandèrent à s'en aller en Norvège. Le
+jarl dit qu'ils feraient comme bon leur semblerait, et il leur donna un
+bon vaisseau, et de vaillants hommes. Kari leur dit qu'il allait venir
+en Norvège cet été-là pour apporter le tribut au jarl Hakon: «Et nous
+nous y rencontrerons» dit-il. Ils se donnèrent donc leur parole de s'y
+retrouver. Après cela, les fils de Njal mirent à la voile. Ils
+cinglèrent vers la Norvège et débarquèrent au Nord, à Thrandheim. Ils
+restèrent là quelque temps.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+
+Il y avait un homme nommé Kolbein fils d'Arnljot. Il était du pays de
+Thrandheim. Il fit voile pour l'Islande ce même été où Thrain et les
+fils de Njal s'en allèrent à l'étranger. Il passa l'hiver à l'est dans
+le Breiddal. L'été d'après, il vint mettre son vaisseau en état de
+partir, à Gautavik. Comme ils étaient tout prêts, il vint à eux un homme
+qui ramait dans un bateau. Il attacha le bateau au vaisseau, et monta
+sur le vaisseau pour trouver Kolbein. Kolbein lui demanda son nom. «Je
+m'appelle Hrap» dit l'homme.--«De qui es-tu fils?» dit Kobein. Hrap
+répondit: «Je suis fils d'Örgumleidi, fils de Geirolf Gerpir.»--«Que
+veux-tu de moi?» dit Kolbein.--«Je veux te prier, dit Hrap, de me faire
+passer la mer.»--«Quel besoin en as-tu?» dit Kolbein.--«J'ai tué un
+homme» dit Hrap.--«Qui as-tu tué? dit Kolbein, et à qui appartient la
+vengeance?»--Hrap répondit: «Celui que j'ai tué s'appelait Örlyg fils
+d'Örlyg, fils de Hrodgeir le blanc. La vengeance est aux gens du
+Vapnfjord.»--«S'il en est ainsi, tant pis pour qui t'aidera à fuir» dit
+Kolbein. Hrap répondit: «Je suis l'ami de mes amis, mais ceux qui me
+font du mal s'en repentent; au reste je ne manque pas d'argent pour
+payer mon voyage.» Et Kolbein finit par prendre Hrap avec lui.
+
+Peu après, il y eut bon vent, et on fit voile vers la pleine mer. En
+route, Hrap manqua de vivres: il s'assit à côté de ceux qui étaient le
+plus près de lui, mais ils se levèrent en lui disant des injures. On en
+vint aux coups, et Hrap eut bientôt fait d'abattre deux hommes. On le
+dit à Kolbein, il offrit à Hrap de manger avec lui, et Hrap accepta.
+
+Et voici qu'on quitte la pleine mer, et ils jettent l'ancre près
+d'Agdanes. Alors Kolbein demande à Hrap: «Où est cet argent que tu m'as
+promis pour ma peine?»--«Là-bas en Islande» dit Hrap.--«Tu en tromperas
+encore plus d'un après moi, dit Kolbein, pourtant je veux bien te
+remettre ta dette.» Hrap lui fit ses remerciements: «Et maintenant, que
+me conseilles-tu de faire?» dit-il.--«Ceci d'abord, dit Kolbein, de
+quitter le vaisseau au plus vite; car nos gens de l'est te feraient de
+méchants adieux. Et puis je vais te donner encore un bon conseil: ne
+trompe jamais un maître qui t'aura fait du bien.» Après cela Hrap alla à
+terre avec ses armes; il avait à la main une grande hache avec un manche
+bardé de fer.
+
+Il s'en va, jusqu'à ce qu'il arrive chez Gudbrand, à Dal. Gudbrand était
+grand ami du jarl Hakon. Ils avaient à eux deux un temple en commun; et
+on ne l'ouvrait jamais sans que le jarl fût là. C'était un des deux plus
+grands temples de Norvège, l'autre était à Hlad. Le fils de Gudbrand
+s'appelait Thrand, et sa fille Gudrun.
+
+Hrap arrive devant Gudbrand et le salue. Gudbrand lui demande qui il
+est. Hrap dit son nom, et ajoute qu'il vient d'Islande. Il prie Gudbrand
+de le prendre avec lui. Gudbrand dit: «Tu ne me fais pas l'effet d'un
+hôte qui porte bonheur»--«Et moi il me semble qu'on a grandement menti
+sur ton compte dit Hrap. On m'avait dit que tu prenais chez toi ceux qui
+t'en priaient, et que nul autre n'avait pareille renommée. Je dirai le
+contraire, si tu ne veux pas de moi.»--«Il faut donc que tu restes» dit
+Gudbrand.--«Où sera ma place?» dit Hrap.--«Sur le banc le plus bas, dit
+Gudbrand, juste en face de mon siège.» Et Hrap alla s'asseoir. Il savait
+conter bien des choses. Il arriva d'abord que Gudbrand y prit plaisir,
+et beaucoup d'autres aussi; mais bientôt plusieurs furent d'avis qu'il
+raillait trop. Il en vint aussi à entrer en conversation avec Gudrun,
+fille de Gudbrand, si bien que les gens disaient qu'il finirait par la
+séduire. Quand Gudbrand s'en aperçut, il fit à Gudrun de grands
+reproches d'avoir parlé à Hrap, et lui défendit d'entrer en conversation
+avec lui, à moins que tout le monde ne pût les entendre. Elle fit
+d'abord de bonnes promesses, mais bientôt ils recommencèrent. Alors
+Gudbrand donna ordre à Asvard son intendant, de la suivre partout où
+elle irait.
+
+Un jour il arriva qu'elle demanda à aller dans un bois de noisetiers,
+pour s'amuser, et Asvard la suivit. Hrap se met à leur recherche, et les
+trouve dans le bois. Il prit Gudrun par la main, et l'emmena à l'écart
+avec lui. Asvard courut après elle et les trouva tous deux couchés dans
+un fourré. Il vient à eux, la hache levée, et veut frapper Hrap à la
+jambe. Mais Hrap se recule vivement, et Asvard le manque. Hrap saute sur
+ses pieds et saisit sa hache. Asvard veut s'enfuir. Mais Hrap le frappe
+par derrière et le fend en deux.
+
+Gudrun dit: «Après ce que tu viens de faire, tu ne pourras pas rester
+chez mon père davantage. Mais il y a autre chose qui lui semblera pire
+encore: c'est que je suis enceinte.» Hrap répond: «Il ne l'apprendra
+pas par un autre que par moi. Je vais à la maison, et je lui dirai les
+deux nouvelles.»--«Alors tu ne t'en iras pas vivant» dit-elle.--«J'en
+courrai le risque» dit-il. Il la conduisit chez les femmes, après quoi
+il entra dans la maison. Gudbrand était assis sur son siège; il y avait
+peu d'hommes dans la salle. Hrap s'avança vers lui, levant haut sa
+hache. «Pourquoi y a-t-il du sang sur ta hache?» demanda
+Gudbrand.--«C'est que je l'ai essayée sur le dos d'Asvard, ton
+intendant», dit Hrap.--«Et ce n'est pas de bonne besogne que tu dois
+avoir faite là, dit Gudbrand; je suis sûr que tu l'as tué.»--«C'est la
+vérité» dit Hrap.--«Qu'y a-t-il eu entre vous?» dit Gudbrand.--«Cela
+vous semblera peu de chose, dit Hrap; il a voulu me couper une
+jambe»--«Mais qu'avais-tu fait?»--«Une chose qui ne le regardait pas»
+dit Hrap.--«Il faut pourtant que tu le dises» dit Gudbrand. Hrap
+répondit: «Si tu veux le savoir, j'étais couché auprès de ta fille
+Gudrun et cela ne lui a pas plu.»--«Debout! mes hommes, dit Gudbrand,
+emparez-vous de lui, il faut le faire mourir.»--«Notre alliance ne me
+profitera donc guère, dit Hrap: mais tes hommes ne sont pas si vaillants
+que cela puisse être fait aussi vite que tu crois.»
+
+Ils s'étaient levés, mais il leur échappa en courant. Ils se mirent à sa
+poursuite; il disparut dans le bois sans qu'ils eussent pu le saisir.
+Gudbrand rassembla du monde et fit fouiller le bois; et on ne l'y trouva
+point, car le bois était grand et épais.
+
+Hrap s'en alla dans le bois jusqu'à une clairière. Il trouva là un
+domaine avec une maison, et un homme dehors qui fendait du bois. Il
+demanda son nom à cet homme, et l'homme dit qu'il se nommait Tofi. Tofi
+lui demanda le sien, et Hrap le lui dit. Hrap demanda pourquoi il
+habitait si loin des autres hommes. «Pour avoir à disputer le moins
+possible avec eux» répondit-il.--«Nous perdons notre temps en paroles
+inutiles, dit Hrap; il faut d'abord que je te dise qui je suis: j'étais
+chez Gudbrand à Dal, j'ai fui de chez lui, parce que j'avais tué son
+intendant. Je sais que nous sommes tous deux des malfaiteurs, car tu ne
+serais pas venu ici loin des autres hommes, si tu n'étais proscrit pour
+quelque meurtre; je te laisse donc le choix: ou bien je te dénoncerai,
+ou bien tu partageras avec moi tout ce qui est ici.» Tofi répondit: «Tu
+as dit vrai; j'ai enlevé la femme qui est ici avec moi, et bien des gens
+ont été à ma recherche.» Et il fit entrer Hrap avec lui. La maison était
+petite, mais bien bâtie. Tofi dit à sa femme qu'il avait pris Hrap avec
+lui. «Il arrivera malheur à plus d'un, à cause de cet homme, dit-elle;
+mais c'est à toi de décider».
+
+Hrap resta donc là. Il allait et venait beaucoup, et n'était jamais à la
+maison. Il trouvait moyen de se rencontrer avec Gudrun. Le père et le
+fils, Thrand et Gudbrand, le guettaient, mais ils n'arrivèrent jamais à
+s'emparer de lui: il se passa ainsi toute une demi-année.
+
+Gudbrand fit dire au jarl Hakon l'affront que Hrap lui avait fait. Le
+jarl fit déclarer Hrap proscrit, et mit sa tête à prix. Il promit en
+outre de se mettre lui-même à sa recherche, mais il n'en fit rien; il
+pensait que les autres le prendraient bien tout seuls, puisqu'il se
+tenait si peu sur ses gardes.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+
+Cet été là les fils de Njal arrivèrent en Norvège, venant des îles
+Orkneys. Ils vinrent aux foires qui se tiennent là, et y attendirent
+Kari fils de Sölmund, comme il était convenu entre eux.
+
+En même temps, Thrain fils de Sigfus mettait son vaisseau en état de
+partir pour l'Islande, et il avait presque fini. À ce moment, le jarl
+Hakon vint à un festin chez Gudbrand. Pendant la nuit, Hrap le meurtrier
+vint au temple du jarl et de Gudbrand. Il entra. Il vit, assise dans le
+temple, Thorgerd la fiancée, aussi grande qu'un homme de haute taille.
+Elle avait un large anneau d'or au bras, et un voile sur la tête. Il lui
+arrache son voile et lui prend son anneau. Il voit encore le char de
+Thor et vient lui prendre un autre anneau d'or. Puis il en prit un
+troisième à Irpa. Après quoi il les traîna tous dehors et leur prit tous
+leurs vêtements. Ensuite il mit le feu au temple, qui brûla tout entier.
+Il s'en alla là-dessus. Le jour commençait à poindre. Comme il
+traversait un champ, six hommes armés sautèrent sur lui, et
+l'attaquèrent. Il se défendit bien, et voici quelle fut l'issue du
+combat: Hrap avait tué trois hommes, blessé Thrand à mort, les deux
+autres s'enfuirent vers le bois, et nul ne resta pour en porter la
+nouvelle au jarl. Il s'approcha de Thrand et lui dit: «Il est en mon
+pouvoir de te tuer, mais je ne le ferai pas: je me souviendrai mieux que
+vous de notre alliance.» Là-dessus il veut s'enfuir vers le bois. Mais
+il voit des hommes entre le bois et lui. Il n'ose donc s'en aller de ce
+côté. Il se couche à terre, sous un fourré, et y reste quelque temps
+caché.
+
+Le jarl Hakon et Gudbrand s'en allèrent ce matin-là de bonne heure à
+leur temple. Ils le trouvèrent brûlé, les trois dieux dehors et tous les
+objets précieux disparus. «Nos dieux sont de puissants dieux, dit
+Gudbrand; ils sont sortis tout seuls du feu.»--«Ce ne sont pas les dieux
+qui ont fait cela, dit le jarl, c'est un homme qui a brûlé le temple, et
+qui les a mis dehors. Mais les dieux ne se vengent jamais sur l'heure.
+L'homme qui a fait cette chose sera chassé du Valhal, et n'y viendra
+jamais.»
+
+À ce moment, quatre des hommes du jarl arrivèrent en courant, apportant
+de mauvaises nouvelles. Ils dirent qu'ils avaient trouvé dans le champ
+trois hommes tués, et Thrand blessé à mort. «Qui peut avoir fait cela?
+dit le jarl.--«Hrap le meurtrier» dirent-ils.--«Alors c'est lui qui a
+brûlé le temple» dit le jarl. Et ils furent d'avis que c'était à
+croire.--«Où peut-il être?» dit le jarl.--«Thrand a dit,
+répondirent-ils, qu'il s'était couché à terre dans un fourré.» Le jarl y
+courut, mais Hrap était parti. Il envoya des gens pour le chercher, et
+ils ne le trouvèrent pas. Alors le jarl se mit lui-même à sa poursuite,
+et il donna l'ordre de se reposer d'abord. Il s'en alla tout seul loin
+des autres hommes, défendant que personne le suivît, et resta quelque
+temps à l'écart. Il se mit à genoux, tenant ses mains devant ses yeux.
+Après quoi il revint vers les siens. «Venez avec moi» leur dit-il, et
+ils le suivirent. Il s'en alla dans un autre sens que celui où ils
+avaient marché d'abord, et vint à une petite vallée. Et voici que Hrap
+sauta sur ses pieds devant eux: c'était là qu'il s'était caché. Le jarl
+dit à ses hommes de courir après lui. Mais Hrap était si agile, qu'ils
+ne purent pas l'approcher. Il courut jusqu'à Hlad. Il y avait là, tout
+prêts à mettre à la voile, Thrain fils de Sigfus, et aussi les fils de
+Njal. Hrap court là où sont les fils de Njal: «Sauvez-moi, braves
+hommes, dit-il, car le jarl veut me tuer.» Helgi le regarda, et dit: «Tu
+m'as l'air d'un homme de malheur, et qui n'aura pas affaire à toi s'en
+trouvera bien.»--«Puisse-t-il donc vous arriver toutes sortes de maux à
+cause de moi» dit Hrap.--«Nous sommes gens à t'en donner ta récompense,
+dit Helgi, et cela avant longtemps.»
+
+Alors Hrap alla trouver Thrain fils de Sigfus, et lui demanda son aide,
+«Qu'as-tu fait?» dit Thrain.--Hrap répondit: «J'ai brûlé le temple du
+jarl, et j'ai tué quelques-uns de ses hommes, et il sera bientôt ici,
+car il s'est mis lui-même à ma poursuite.»--«Il ne convient guère que je
+te cache, dit Thrain, après tout ce que le jarl a fait pour moi.» Alors
+Hrap montra à Thrain les joyaux qu'il avait pris dans le temple, et
+offrit de les lui donner. Thrain dit qu'il n'en voulait pas, à moins de
+lui donner autre chose on échange. «Je vais donc rester ici, dit Hrap,
+et ils me tueront sous tes yeux, et tu peux t'attendre à être la risée
+de tout le monde.» À ce moment, ils voient le jarl et ses hommes qui
+s'approchent. Alors Thrain se décida à prendre Hrap avec lui. Il fit
+détacher une barque qui l'amena sur son vaisseau. «Et voici, dit-il, le
+meilleur endroit pour te cacher: nous allons défoncer deux tonneaux, et
+tu te mettras dedans.» Ainsi fut fait. Hrap entra dans les tonneaux, qui
+furent attachés ensemble et jetés par dessus bord.
+
+Et voici que le jarl arrive avec sa troupe auprès des fils de Njal; il
+leur demande si Hrap est venu là. Ils disent que oui. Le jarl demande où
+il est allé ensuite. Ils disent qu'ils n'y ont pas pris garde. «Je
+comblerai d'honneurs, dit le jarl, celui qui me dira où est Hrap.»
+
+Grim dit tout bas à Helgi: «Pourquoi ne le dirions-nous pas? Je ne sais
+pas si Thrain nous le revaudra jamais.»--«Et pourtant nous ne devons pas
+le dire, répondit Helgi, car il y va de sa vie.» Grim dit: «Il se peut
+que le jarl se venge sur nous; car il est si fort en colère qu'il faut
+bien qu'il s'en prenne à quelqu'un.»--«N'y prenons pas garde, dit Helgi,
+mais levons l'ancre et allons nous en au large dès que nous aurons bon
+vent.»--«N'attendrons-nous pas Kari? dit Grim.--«Ce n'est pas de cela
+que je m'inquiète à présent» dit Helgi. Ils levèrent donc l'ancre, et
+restèrent à l'abri d'une île, attendant un vent favorable.
+
+Le jarl s'était approché de tous les hommes de l'équipage, pour les
+questionner; mais ils répondirent tous qu'ils ne savaient rien de Hrap.
+Alors le jarl dit: «Allons trouver mon ami Thrain, il nous livrera
+l'homme s'il sait où il est.» Ils prirent un bateau long, et vinrent
+aborder le vaisseau de Thrain. Thrain voit le jarl venir, il se lève, et
+le salue d'un air gracieux. «Nous cherchons, dit le jarl, un homme qui
+se nomme Hrap, et qui est d'Islande. Il nous a fait tout le mal
+possible. Nous venons vous prier de nous le livrer, ou de nous dire ce
+qu'il est devenu.» Thrain répondit: «Vous savez, seigneur, que j'ai tué
+celui que vous aviez proscrit, au risque de ma vie, et que j'ai reçu de
+vous, en récompense, de grands honneurs.»--«Tu en auras de plus grands
+encore» dit le jarl. Thrain tenait conseil en lui-même; il ne savait pas
+bien comment le jarl prendrait la chose. Il finit pourtant par nier que
+Hrap fût là, et dit au jarl de chercher. Le jarl chercha quelque peu,
+après quoi il revint à terre. Il s'en alla à l'écart des autres, et il
+était si fort en colère que personne n'osait lui parler.
+
+«Menez-moi vers les fils de Njal, dit le jarl. Je les forcerai bien à me
+dire la vérité.« On lui dit qu'ils étaient au large. «Il n'y a donc rien
+à faire, dit le jarl, mais il y avait deux tonnes d'eau le long du
+vaisseau de Thrain, où un homme pouvait bien se tenir caché. Si Thrain a
+caché Hrap, c'est là qu'il était. Allons une seconde fois trouver
+Thrain.»
+
+Thrain voit que le jarl fait mine de revenir: «Il était bien en colère
+tout à l'heure, dit-il, mais il va l'être moitié plus encore. Il y va de
+la vie de tous ceux qui sont sur le vaisseau, si l'un de nous lui dit un
+seul mot de Hrap.» Ils promirent de se taire, car chacun avait
+grand'peur pour soi. On retira quelques sacs de la cale, et Hrap se mit
+à leur place; puis ils le couvrirent avec d'autres sacs légers. Et voici
+que le jarl arrive comme ils venaient de finir. Thrain salua le jarl,
+qui lui rendit son salut, mais au bout d'un instant seulement. Ils
+virent que le jarl était grandement en colère. Il dit à Thrain:
+«Livre-moi Hrap; car je sais que tu l'as caché.»--«Où l'aurais-je caché,
+seigneur?» dit Thrain.--«Tu le sais mieux que personne, dit le jarl;
+mais s'il faut que je le dise, je crois que tu l'avais caché tout à
+l'heure dans ces tonnes d'eau qui étaient le long du vaisseau.»--«Je ne
+tiens pas, seigneur, à passer pour menteur à vos yeux, dit Thrain;
+j'aime mieux que vous cherchiez dans mon vaisseau.» Le jarl monta sur le
+vaisseau; il chercha, et ne trouva rien. «M'en tenez-vous quitte
+maintenant, seigneur? dit Thrain.»--«Point du tout, dit le jarl; mais je
+ne sais pourquoi nous ne pouvons pas le trouver: il m'a semblé que je
+voyais clair dans tout ceci sitôt que j'ai été à terre; mais depuis que
+je suis ici je ne vois plus rien.» Et il fait de nouveau ramer vers le
+rivage. Il était si fort en colère qu'il n'y avait pas à lui parler. Son
+fils Svein était avec lui. «C'est une étrange façon de faire, dit-il,
+que de décharger sa colère sur des gens qui n'ont rien fait de mal».
+
+Alors le jarl s'éloigna encore des autres, puis il revint et dit: «Aux
+rames encore une fois, et allons les retrouver». Ainsi fut fait. «Où
+donc était-il caché?» dit Svein. «Cela importe peu à présent, dit le
+jarl, car il ne doit plus y être. Il y avait deux sacs près de
+l'ouverture de la cale, et Hrap était dans la cale à leur place.»
+
+«Voici qu'ils remettent leur barque à l'eau, dit Thrain, ils vont
+revenir vers nous. Il faut le faire sortir de la cale, et mettre autre
+chose à la place; mais nous laisserons les deux sacs dehors.» Ils le
+firent. Alors Thrain dit: «Cachons Hrap dans la voile qui est roulée
+autour de la vergue.» Et ainsi fut fait. À ce moment le jarl arrive. Il
+était plus en colère que jamais: «Me livreras-tu cet homme maintenant,
+Thrain? dit-il. C'est sérieux cette fois.»--«Il y a longtemps que je
+vous l'aurais livré, répond Thrain s'il était en mon pouvoir; mais où
+pourrait-il être?»--«Dans la cale» dit le jarl.»--Pourquoi ne l'y avez
+vous pas cherché?» dit Thrain.--«L'idée ne nous en est pas venue» dit le
+jarl. Ils cherchèrent alors dans tout le vaisseau, mais ils ne le
+trouvèrent point. Thrain dit: «M'en tenez-vous quitte à présent,
+seigneur?»--«Certes non, dit le jarl, car je sais que tu as caché cet
+homme, bien que je n'arrive pas à le trouver. Mais j'aime mieux te voir
+traître envers moi que de l'être envers toi.» Et il retourna à terre.
+
+«Maintenant je sais, dit le jarl, où Thrain avait caché Hrap.»--«Où
+donc?» dit son fils Svein.--«Dans la voile, dit le jarl, qui était
+roulée autour de la vergue.»
+
+À ce moment, le vent se leva. Thrain mit à la voile et sortit du fjord,
+s'en allant vers la pleine mer. Il cria au jarl en s'éloignant (et
+longtemps après on le racontait encore): «Le vautour a déployé ses ailes
+et Thrain ne cédera pas.» Le jarl entendit les paroles de Thrain: «Il va
+se passer bien des choses, dit-il; et ce n'est pas parce que je n'ai pas
+su voir à temps, mais l'alliance qu'ils ont faite entre eux les conduira
+tous deux à la mort.»
+
+Thrain ne fut pas longtemps en mer. Il arriva en Islande, et rentra dans
+son domaine. Hrap était avec Thrain, et passa l'hiver chez lui. Au
+printemps Thrain lui donna un domaine qu'on appela Hrapstad, et Hrap s'y
+établit. Mais il était tout le temps à Grjota, et les gens trouvaient
+qu'il y gâtait tout. Quelques-uns disaient même qu'il y avait de
+l'amitié entre lui et Halgerd, et qu'il l'avait séduite; mais d'autres
+disaient le contraire. Thrain donna son vaisseau à Mörd Urækja son
+parent. Ce Mörd est celui qui tua Od fils d'Haldor, à Gautavik dans
+l'est, sur le Berufjörd.
+
+Tous les parents de Thrain le reconnaissaient pour leur chef.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+
+Il nous faut revenir au jarl Hakon. Quand il vil Thrain lui échapper, il
+dit à son fils Svein: «Prenons quatre vaisseaux longs, allons trouver
+les fils de Njal et tuons-les; car ils étaient d'accord avec
+Thrain.»--«Ce n'est pas bien agir, dit Svein, que de s'en prendre à des
+hommes qui n'ont rien fait, et de laisser échapper le coupable.»--«Je
+sais ce que j'ai à faire» dit le jarl. Ils se mettent donc à la
+recherche des fils de Njal, et les trouvent à l'abri d'une île, Grim
+voit le premier le vaisseau du jarl: «Voici des vaisseaux de guerre qui
+viennent à nous, dit-il à Helgi; c'est le jarl, je le vois, et ce n'est
+pas la paix qu'il nous apporte.»--«Tu sais ce qu'il est dit, répond
+Helgi; de braves hommes se défendent contre qui que ce soit. Et nous
+aussi nous nous défendrons.» Ils le prièrent tous de les commander. Et
+ils prirent leurs armes. À ce moment le jarl arrive, et leur crie de se
+rendre. Helgi répond qu'ils se défendront tant qu'ils pourront. Le jarl
+offre la paix à tous ceux qui refuseraient de défendre Helgi. Mais Helgi
+était si aimé que tous aimèrent mieux mourir avec lui.
+
+Alors le jarl commence l'attaque, lui et ses hommes. Les autres se
+défendent bien, et on voit toujours les fils de Njal au plus fort de la
+mêlée. Plus d'une fois le jarl leur offrit la paix, ils répondaient
+toujours de même, disant qu'ils ne se rendraient jamais. Un homme du
+jarl, Aslak de Langey, leur fit un rude assaut, et monta sur le vaisseau
+par trois fois. «Tu y vas hardiment, dit Grim; ce serait bien, si tu
+arrivais à quelque chose.» Il lança à Aslak un javelot qui lui perça la
+gorge, Aslak mourut sur le champ. Un moment après, Holgi tua Egil,
+l'homme qui portait la bannière du jarl.
+
+Alors Svein, fils d'Hakon, s'avança vers les fils de Njal. Il les fit
+enfermer d'un cercle de boucliers, et ils furent pris tous les deux. Le
+jarl voulait les faire tuer tout de suite. Mais Svein demanda qu'on ne
+fît pas cela, disant qu'il faisait nuit, Alors le jarl dit: «Qu'on les
+tue demain matin, et qu'on les attache bien pour ce soir,»--«Ainsi
+fera-t-on, dit Svein, mais je n'ai jamais vu de plus braves hommes que
+ceux-ci, et c'est grand dommage de leur ôter la vie.»--«Ils ont tué deux
+de nos meilleurs hommes, dit le jarl, et nous les vengerons en faisant
+mourir ceux-ci.»--«C'est qu'ils étaient encore plus braves qu'eux, dit
+Svein; mais il en sera comme tu voudras.» Les fils de Njal furent donc
+liés et enchaînés, après quoi le jarl et ses hommes s'endormirent.
+
+Pendant qu'ils dormaient, Grim dit à Helgi: «Je voudrais bien
+m'échapper, si je pouvais.»--«Cherchons quelque moyen» dit Helgi. Grim
+voit près de lui, à terre, une hache dont le tranchant est tourné en
+l'air. Il rampe jusque là, et coupe sur le tranchant la corde d'arc dont
+il est lié, non sans se faire au bras une grande blessure. Puis il délia
+Helgi. Après cela, ils se glissèrent par dessus bord, et vinrent à terre
+sans que les gens du jarl y eussent pris garde. Ils brisèrent leurs fers
+et s'en allèrent de l'autre côté de l'île. Le jour commençait à poindre.
+Ils virent qu'il y avait là un vaisseau, et reconnurent que c'était
+Kari, fils de Sölmund, qui venait d'arriver. Ils allèrent le trouver et
+lui dirent les mauvais traitements qu'on leur avait faits. Ils lui
+montrèrent leurs blessures, et dirent que le jarl était encore endormi.
+«C'est mal fait, dit Kari, que des innocents soient maltraités pour le
+compte de méchantes gens; mais maintenant, qu'avez-vous envie de
+faire?»--«Nous voulons aller trouver le jarl, dirent-ils, et le
+tuer.»--«Vous n'aurez pas cette chance, dit Kari, quoique l'audace ne
+vous manque pas. Mais sachons d'abord s'il est encore là.» Ils y
+allèrent, et ils virent que le jarl était parti.
+
+Alors Kari s'en vint à Hlad trouver le jarl, et lui remit le tribut.
+«As-tu pris avec toi les fils de Njal?» dit le jarl.--«C'est la vérité»
+dit Kari.--«Veux-tu me les livrer?» dit le jarl.--«Je ne veux pas» dit
+Kari.--«Veux-tu me jurer que tu ne m'attaqueras jamais avec eux?» dit le
+jarl. Alors Eirik fils du jarl prit la parole: «Il n'y a pas, dit-il, à
+faire semblable demande. Kari a toujours été notre ami. Et les choses ne
+se seraient pas passées ainsi, si j'avais été là. Les fils de Njal s'en
+seraient tirés sans dommage, et ceux-là auraient été punis qui le
+méritaient. Mon avis est qu'il est plus sage de faire de beaux présents
+aux fils de Njal pour les mauvais traitements et les blessures qu'il ont
+reçus.»--«Tu as raison, dit le jarl; mais je ne sais s'ils voudront bien
+faire la paix.» Et il dit à Kari de tâcher de faire sa paix avec les
+fils de Njal.
+
+Kari alla donc trouver Helgi, et lui demanda s'il prendrait les présents
+du jarl. «Je prendrai ceux de son fils Eirik, répondit Helgi, mais je ne
+veux pas avoir affaire au jarl.» Kari dit à Eirik la réponse des deux
+frères. «Ils auront donc mes présents» dit Eirik, puisqu'il leur semble
+mieux ainsi, et dis-leur que je les prie de venir chez moi, et que mon
+père ne leur fera point de mal.» Ils acceptèrent et vinrent chez Eirik.
+Ils furent avec lui jusqu'au moment ou Kari eut mis son vaisseau en état
+de faire voile de nouveau vers l'ouest. Alors Eirik donna un festin en
+l'honneur de Kari, et il lui fit de beaux présents, ainsi qu'aux fils de
+Njal. Après cela ils prirent la mer avec Kari, et s'en allèrent à
+l'ouest trouver le jarl Sigurd. Il les reçut à merveille, et ils
+passèrent l'hiver avec lui.
+
+Au printemps Kari pria les fils de Njal de venir avec lui guerroyer.
+Grim dit qu'ils le feraient si Kari voulait bien aller avec eux en
+Islande. Kari le promit. Ils partirent donc en guerre tous ensemble. Ils
+guerroyèrent à Öngulsey, et dans toutes les îles du sud. De là ils
+vinrent à Satiri, où ils débarquèrent et attaquèrent les habitants. Ils
+firent beaucoup de butin, après quoi ils reprirent la mer. De là ils
+vinrent au Sud, dans le Bretland, où ils guerroyèrent encore, puis à
+Mön. Ils se rencontrèrent avec Gudröd, roi de Mön, le battirent et
+tuèrent son fils Dungal. Ils firent là encore beaucoup de butin. De là
+ils vinrent au Nord, à Kol, trouver le jarl Gilli. Il les reçut bien, et
+ils restèrent chez lui quelque temps. Il s'en alla avec eux aux Orkneys
+rendre visite au jarl Sigurd. Et au printemps le jarl Sigurd donna pour
+femme au jarl Gilli sa sœur Nereid. Après quoi il retourna aux îles du
+Sud.
+
+
+
+
+XC
+
+
+Cet été-là, Kari et les fils de Njal firent leurs préparatifs pour s'en
+aller en Islande. Quand ils furent tout prêts, ils vinrent trouver le
+jarl. Il leur fit de beaux présents, et ils se séparèrent en grande
+amitié. Après cela ils prirent la mer. La traversée fut courte, car ils
+avaient bon vent, et ils abordèrent à Eyrar. Ils se procurèrent des
+chevaux, et, laissant là leurs vaisseaux, ils s'en allèrent à
+Bergthorshval. Et quand ils arrivèrent, ce fut grande joie pour tout le
+monde. Ils apportèrent chez eux leurs richesses, et mirent leur vaisseau
+à couvert.
+
+Kari passa cet hiver chez Njal. Au printemps, il demanda en mariage
+Helga, fille de Njal; Grim et Helgi parlèrent pour lui, et voici comment
+finit la chose: Helgi fut fiancée à Kari, et on fixa le jour de la noce.
+On la fit un demi-mois avant la mi-été. Kari et sa femme restèrent tout
+cet hiver là chez Njal. Au printemps, Kari acheta des terres à Dyrholm,
+dans le Mydal, au pays de l'ouest, et il y fit un domaine. Il y mit un
+intendant et une ménagère; mais ils continuèrent, lui et sa femme, à
+demeurer chez Njal.
+
+
+
+
+XCI
+
+
+Hrap avait son domaine à Hrapstad; mais il était toujours à Grjota, et
+on disait qu'il y gâtait tout. Thrain était bien avec lui.
+
+Un jour il arriva que Ketil de Mörk était à Bergthorshval. Les fils de
+Njal vinrent à parler des maux qu'ils avaient soufferts, et dirent
+qu'ils auraient fort à se plaindre de Thrain, s'ils voulaient. Njal fut
+d'avis que Ketil devait parler de la chose avec son frère Thrain. Il le
+promit. Et il fut convenu qu'il le ferait à son loisir.
+
+Peu de temps après, Ketil parla à Thrain. Les fils de Njal vinrent
+l'interroger. Mais il dit qu'il ne pouvait pas répéter grand'chose de ce
+qui s'était passé entre eux: «Car j'ai bien vu, dit-il, que Thrain
+trouvait que je mets trop d'importance à ma parenté avec vous.» On n'en
+dit pas plus long; mais il sembla aux fils de Njal que l'affaire prenait
+une mauvaise tournure. Ils demandèrent conseil à leur père, disant
+qu'ils n'avaient pas envie d'en rester là. Njal répondit: «Ceci n'est
+pas un cas sans précédent. Si vous les tuez, cela passera pour un
+meurtre sans cause. Voici donc mon conseil: envoyez-leur pour leur
+parler, le plus de gens que vous pourrez, de façon qu'il y ait le plus
+de témoins possible, s'ils répondent mal. Que Kari porte la parole; car
+c'est un homme qui saura s'y prendre. Votre désaccord ne fera que
+croître, car ils entasseront injures sur injures, quand ils verront que
+d'autres s'en mêlent: ce sont des gens sans raison. Il se peut qu'on
+dise que mes fils sont lents à l'action; mais laissez dire pour un
+temps, car toute chose faite peut être envisagée de deux manières.
+Pourtant il faut en dire assez pour qu'on sache que vous irez de
+l'avant, si on vous traite mal. Si vous m'aviez demandé conseil tout
+d'abord, on n'aurait jamais parlé de ceci et vous n'en auriez eu nulle
+honte. Mais à présent vous voici dans un grand embarras, et vos affronts
+ne feront qu'augmenter, si bien que vous n'aurez plus qu'à entrer en
+querelle et à recourir aux armes; et il est difficile de dire ce qui en
+sortira.» Ils n'en dirent pas davantage. Et bien des gens commençaient à
+parler de tout ceci.
+
+Un jour les deux frères vinrent demander à Kari d'aller à Grjota. Kari
+dit qu'il aurait mieux aimé un autre voyage, mais qu'il irait, si
+c'était l'avis de Njal. Kari s'en va donc trouver Thrain. Ils parlent de
+l'affaire, et chacun l'envisage à sa façon. Kari revient, et les fils de
+Njal lui demandent ce qu'ils ont dit, lui et Thrain. Kari dit qu'il ne
+répétera pas leurs paroles: «Car je m'attends, ajoute-t-il, à ce qu'il
+vous les redise à vous-mêmes.»
+
+Thrain avait dans son domaine seize hommes exercés aux armes; huit
+d'entre eux le suivaient partout où il allait. Il était magnifique, et
+il chevauchait toujours vêtu d'un manteau bleu, et un casque doré en
+tête. Il tenait à la main sa lance présent du jarl, et un beau bouclier;
+son épée pendait à sa ceinture. Il avait avec lui, dans toutes ses
+courses, Gunnar fils de Lambi, Lambi fils de Sigurd et Grani fils de
+Gunnar de Hlidarenda. Mais Hrap le meurtrier se tenait plus près de lui
+qu'eux tous. Hrap avait un serviteur nommé Lodin; Lodin était aussi de
+la suite de Thrain, ainsi que son frère Tjörvi. C'étaient Hrap le
+meurtrier et Grani fils de Gunnar, qui voulaient le plus de mal aux fils
+de Njal et qui empêchaient qu'on leur offrît ni paix ni amende.
+
+Les fils de Njal demandèrent à Kari de venir avec eux à Grjota. Il dit
+qu'il voulait bien: «Car il est bon, ajouta-t-il, que vous entendiez la
+réponse de Thrain. Ils se préparèrent donc, les quatre fils de Njal, et
+Kari le cinquième. Ils partent pour Grjota. Il y avait devant la maison
+un large porche, où nombre d'hommes pouvaient se ranger. Une femme qui
+était dehors les vit venir et le dit à Thrain. Il donna ordre à ses
+hommes de se mettre sous le porche et de prendre leurs armes. Ainsi
+firent-ils. Thrain était au milieu, devant la porte. À ses côtés se
+tenaient Hrap le meurtrier et Grani, fils de Gunnar, après eux Gunnar,
+fils de Lambi, puis Lodin et Tjörvi, puis Lambi fils de Sigurd, puis le
+reste; car tous les hommes étaient à la maison.
+
+Skarphjedin et les siens s'avancent. Il vient le premier, puis Kari,
+puis Höskuld, puis Grim, puis Helgi. Et quand ils furent devant la
+porte, aucun de ceux qui étaient là ne leur fit de salut: «Soyons tous
+les bienvenus» dit alors Skarphjedin.
+
+Halgerd était sous le porche, et elle parlait tout bas à Hrap: «Nul de
+ceux qui sont ici ne vous appellera bienvenus» dit-elle.--«Je me soucie
+peu de tes paroles, dit Skarphjedin, car tu n'es qu'une femme de rien et
+une prostituée.» Et Skarphjedin chanta.
+
+«Tes paroles, femme couverte d'or, ne viennent pas jusqu'à nous, des
+guerriers tels que nous sommes; je vais nourrir aujourd'hui les loups et
+les aigles. Tu n'es qu'une femme qu'on jette dans un coin, une coureuse,
+et une prostituée. Nous, quand nous courons la mer sur nos vaisseaux,
+nous sommes de la race d'Odin.»
+
+«Tu me paieras cela avant de t'en retourner» dit Halgerd.
+
+Alors Helgi prit la parole et dit: «Je suis venu te demander, Thrain, si
+tu veux m'offrir quelque dédommagement pour les maux que j'ai soufferts
+en Norvège à cause de toi.» Thrain répondit: «Je ne savais pas encore
+que toi et tes frères vous faisiez argent de votre bravoure. Jusqu'à
+quand allez-vous me réclamer cette amende?»--«Bien des gens sont d'avis
+que tu nous dois un accommodement, dit Helgi, car ta vie était en jeu
+alors.»--«C'est la chance qui a décidé, dit Hrap, et ceux-là ont eu les
+coups qui devaient les avoir; les mauvais traitements ont été pour vous,
+et nous nous en sommes tirés.»--Mauvaise chance pour Thrain, dit Helgi,
+d'avoir rompu sa foi envers le jarl, en se chargeant de toi.»--«Ne
+vas-tu pas me réclamer une amende aussi? dit Hrap; je vais te payer de
+la bonne façon.»--«Si nous avons des démêlés, dit Helgi, ce n'est pas
+toi qui en profiteras.»--«Ne perds pas ton temps à parler à Hrap, dit
+Skarphjedin, change lui plutôt sa peau grise contre une
+rouge.»--«Tais-toi, Skarphjedin, dit Hrap; je ne me ferai pas faute de
+te jeter ma hache à la tête.»--«On verra bien, dit Skarphjedin, qui de
+nous deux mettra des pierres sur la tête de l'autre.»--«Partez d'ici,
+gens à la barbe de fumier, cria Halgerd; c'est ainsi que nous vous
+appellerons toujours à présent; et votre père, le drôle sans barbe.» Et
+avant qu'ils fussent partis tous les autres avaient redit les paroles
+d'Halgerd, hormis Thrain. Il leur défendit de les répéter.
+
+Les fils de Njal s'en allèrent, et revinrent à la maison. Ils dirent à
+leur père ce qui s'était passé, «Avez vous pris des témoins des paroles
+qui ont été dites?» demanda Njal.--«Aucun, dit Skarphjedin; nous n'avons
+nulle envie de poursuivre l'affaire autrement que par les
+armes.»--«Personne ne croira que vous osiez lever la main» dit
+Bergthora.--«Attends, femme, dit Kari, avant d'exciter tes fils; ils ont
+assez envie d'aller de l'avant». Après cela, ils parlèrent encore
+longtemps, tous, à voix basse, le père, les fils, et Kari.
+
+
+
+
+XCII
+
+
+On commençait à parler beaucoup de cette querelle, et tous étaient
+d'avis qu'au point où on en était, il n'y avait plus à l'étouffer.
+
+Runolf, fils d'Ulf, godi d'Ör, de Dal dans l'est, était grand ami de
+Thrain et il l'avait invité chez lui; il était convenu que Thrain s'en
+irait dans l'est, trois semaines ou un mois après le commencement de
+l'hiver.
+
+Thrain prit avec lui pour faire le voyage Hrap, et Grani, fils de
+Gunnar, Gunnar fils de Lambi, Lambi, fils de Sigurd, et Lodin, et
+Tjörvi. Ils étaient huit en tout. La mère et la fille, Halgerd et
+Thorgerd, devaient venir aussi. Thrain annonça qu'il s'arrêterait à Mörk
+chez son frère Ketil; il dit aussi combien de nuits il comptait passer
+au loin. Ils étaient tous armés jusqu'aux dents.
+
+Ils chevauchèrent vers l'est, passant le Markarfljot. Ils trouvèrent là
+des femmes mendiantes qui les prièrent de leur faire passer l'eau, ils
+le firent, après quoi ils vinrent à Dal ou ils trouvèrent un bon
+accueil, Ketil de Mörk y était. Ils restèrent là deux nuits. Runolf et
+Ketil prièrent Thrain de s'arranger avec les fils de Njal. Mais Thrain
+répondit de travers: il dit que jamais il ne leur donnerait d'argent, et
+qu'il était bien de taille à leur tenir tête, partout où ils se
+rencontreraient. «C'est possible, dit Runolf, mais moi je suis d'avis
+qu'ils n'ont pas leur pareil, depuis que Gunnar de Hlidarenda est mort;
+et il est à croire qu'il s'ensuivra mort d'homme des deux côtés.» Thrain
+dit qu'il n'en avait pas peur.
+
+Alors Thrain partit pour Mörk, où il passa deux nuits. Puis il revint à
+Dal. À l'un et l'autre endroit, on lui fit au départ de beaux présents.
+
+Les bords du Markarfljot étaient gelés, et il y avait des banquises de
+glace, çà et là, au travers de la rivière.
+
+Thrain dit qu'il voulait retourner chez lui ce soir-là. Runolf lui dit
+de n'en rien faire, qu'il serait plus prudent de ne pas marcher au jour
+qu'il avait dit. «Ce serait avoir peur, répond Thrain, et je ne veux pas
+de cela.»
+
+Les mendiantes auxquelles Thrain et ses hommes avait fait passer l'eau,
+vinrent à Bergthorshval. Bergthora leur demanda de quel pays elles
+étaient. Elles dirent qu'elles venaient de l'est, du pays qui est sous
+l'Eyjafjöll. «Qui vous a fait passer la rivière?» demanda
+Bergthora.--«Des hommes magnifiquement vêtus» dirent-elles.--«Qui
+étaient-ils?» dit Bergthora.--«Thrain fils de Sigfus, dirent-elles, et
+les hommes de sa suite. Et il nous a semblé qu'ils disaient beaucoup de
+mauvaises paroles sur ton mari et ses fils.»--«On n'entend pas toujours
+sur son compte les paroles qu'on voudrait» dit Bergthora. Elles s'en
+allèrent. Bergthora leur fit des présents d'adieu, et leur demanda quand
+Thrain reviendrait chez lui. Elles dirent qu'il serait de retour à
+quatre ou cinq nuits de là. Bergthora alla le dire à ses fils et à Kari
+son gendre, et ils parlèrent longtemps ensemble, tout bas.
+
+Ce même matin où Thrain et les siens quittaient le pays de l'est, Njal
+s'éveilla de bonne heure, et il entendit la hache de Skarphjedin
+résonner contre la muraille.
+
+Njal se lève et sort. Il voit ses fils tout armés, et avec eux Kari, son
+gendre.
+
+Skarphjedin était en avant. Il était vêtu d'une casaque bleue; il avait
+son bouclier à la main, et sa hache levée sur l'épaule. Après lui venait
+Kari. Il avait un justaucorps de soie, un casque et un bouclier dorés,
+et sur le bouclier était peint un lion. Après lui venait Helgi, vêtu de
+rouge, le casque en tête. Son bouclier était rouge, et orné d'une figure
+de cerf. Tous avaient des vêtements de couleurs éclatantes.
+
+«Où vas-tu, mon fils?» cria Njal à Skarphjedin,--«À la chasse aux
+moutons» répondit l'autre.--«C'est comme l'autre fois, dit Njal; mais ce
+jour-là vous avez chassé des hommes.» Skarphjedin se mit à rire:
+«Entendez-vous, dit-il, ce que dit notre bonhomme de père? Il a ses
+soupçons.»--«Quand lui as-tu déjà dit cela?» dit Kari.--«Quand j'ai tué
+Sigmund le blanc, le parent de Gunnar» dit Skarphjedin.--«Pourquoi
+l'as-tu tué?» dit Kari.--«Il avait tué Thord, fils de l'affranchi, notre
+père nourricier» répondit Skarphjedin.
+
+Njal rentra. Les autres s'en allèrent jusqu'à un endroit qu'on appelait
+le défilé rouge. Là il attendirent. De la place où ils étaient ils
+pouvaient voir, du côté de l'est, les autres arrivant de Dal. Le soleil
+brillait ce jour-là et le temps était clair.
+
+Et voici que Thrain et les siens arrivent de Dal en chevauchant le long
+de la rivière. Lambi fils de Sigurd dit: «Je vois briller des boucliers
+au défilé rouge: le soleil les fait reluire; il doit y avoir là une
+embuscade.»--Changeons de route et suivons la rivière, dit Thrain, il
+faudra bien qu'il viennent à notre rencontre, s'ils ont affaire à nous,»
+Ils se détournèrent donc et suivirent le bord de l'eau. Skarphjedin dit:
+«Ils nous ont vus, car ils ont changé de route; nous n'avons plus rien
+d'autre à faire que de courir sur eux.»--«Bien des gens se mettent en
+embuscade, dit Kari, avec une partie moins inégale que la nôtre. Ils
+sont huit et nous quatre.»
+
+Ils descendent donc au bord de la rivière et voient une banquise de
+glace un peu plus bas. C'est par là qu'ils veulent passer. Thrain et les
+siens s'étaient postés sur la glace, en amont de la banquise. «Que
+peuvent vouloir ces gens-là?» dit Thrain. Ils sont quatre, et nous
+sommes huit.»--«Et moi je crois, dit Lambi fils de Sigurd, qu'ils nous
+attaqueraient quand nous serions encore plus.»
+
+Thrain jette son manteau, et ôte son casque.
+
+Skarphjedin courait avec les autres le long de la rivière: et voici que
+la courroie de son soulier cassa, et le força de s'arrêter. «Que
+tardes-tu, Skarphjedin?» dit Grim.--«J'attache mon soulier» dit
+Skarphjedin.--«Allons toujours, dit Kari, je connais Skarphjedin, il
+n'arrivera pas plus tard que nous.» Ils continuent de courir vers la
+banquise, et ils vont à toute vitesse.
+
+Skarphjedin sauta sur ses pieds dès qu'il eut attaché sa courroie. Il
+levait en l'air sa hache Rimmugygi. Il court vers la rivière, mais l'eau
+est si profonde que sur une grande longueur il ne faut pas songer à la
+passer à gué.
+
+Il y avait de l'autre côté un amas de glaçons, uni comme du verre.
+Thrain et les siens avaient pris place au milieu. Skarphjedin prend son
+élan, il saute par dessus le fleuve, au milieu des glaçons, et puis,
+sans s'arrêter, il se lance en avant, les pieds joints. La glace était
+unie, et il avançait comme l'oiseau vole. Thrain était en train de
+remettre son casque. Skarphjedin arrive, il lève sur Thrain sa hache
+Rimmugygi, il le frappe à la tête, et la fend en deux jusqu'aux dents du
+menton, qui tombent sur la glace. Cela fut fait si vite, que personne
+n'eut le temps de frapper. Et là-dessus il s'éloigne, comme l'éclair.
+
+Tjörvi avait jeté son bouclier devant Skarphjedin; il sauta par dessus,
+retomba sur ses pieds et continua de glisser jusqu'au bout de la
+banquise.
+
+À ce moment, Kari et les autres arrivent à sa rencontre. «Voilà qui est
+d'un homme» dit Kari.--«À votre tour maintenant» dit Skarphjedin; et il
+chanta:
+
+«Me voici arrivé en même temps que vous sur le lieu du combat. J'ai fait
+mordre la poussière à ce jeune insolent. Depuis que le jarl a dépouillé
+Grim et Helgi, voici enfin le moment venu de venger cette aventure.»
+
+Il chanta encore: «J'ai brandi ma hache, qui fait pleuvoir les
+blessures. Elle qui se nomme l'ogre terrible, elle a pourvu les corbeaux
+de chair humaine. Rappelez-vous ce que vous avez promis à Hrap. Venez au
+combat, sur la plaine de glace. Rimmugygi de sa voix retentissante, vous
+a donné le signal.»
+
+Ils s'avancent donc. Grim et Helgi ont vu Hrap, et courent sur lui. Hrap
+lève sa hache sur Grim. Helgi qui le voit, le frappe au bras: le bras
+est tranché et la hache tombe à terre. «Tu as fait là d'utile besogne,
+dit Hrap; cette main a causé mort ou dommage à plus d'un.»--«Mais voilà
+qui est fini» dit Grim, et il lui passe sa lance au travers du corps.
+Hrap tomba mort à l'instant.
+
+Tjörvi court à Kari et lui lance un javelot. Kari saute en l'air, et le
+javelot passe sous ses pieds. Puis il court à Tjörvi et le frappe de son
+épée. L'épée s'enfonce dans la poitrine de Tjörvi, qui meurt sur le
+coup.
+
+Skarphjedin s'était emparé de Gunnar fils de Lambi et de Grani fils de
+Gunnar. «Voilà que j'ai pris deux louveteaux, dit-il. Que vais-je en
+faire?»--«C'est à toi de tuer l'un ou l'autre, si tu veux leur mort» dit
+Helgi.--«Il ne me plaît pas, dit Skarphjedin, de faire à la fois ces
+deux choses; aider Högni, et tuer son frère.»--«Mais le temps viendra,
+dit Helgi, où tu souhaiteras de l'avoir tué; car ils ne garderont jamais
+de paix avec toi, ni ces deux-là, ni aucun de ceux qui sont ici.»--«Je
+n'ai pas peur de cela» dit Skarphjedin. Et ils donnèrent la vie sauve à
+Grani, fils de Gunnar, à Gunnar, fils de Lambi, à Lambi fils de Sigurd,
+et à Lodin.
+
+Après cela ils retournèrent chez eux, et Njal leur demanda les
+nouvelles. Ils lui dirent tout ce qui s'était passé. «Ce sont là de
+grandes nouvelles, dit Njal; vous verrez qu'il s'ensuivra la mort d'un
+de mes fils, sinon pis encore.»
+
+Gunnar, fils de Lambi, emporta le corps de Thrain à Grjota, où il lui
+éleva un tombeau.
+
+
+
+
+XCIII
+
+
+Ketil de Mörk avait pris pour femme, comme il a été dit, Thorgerd fille
+de Njal. Mais il était frère de Thrain. Il se trouvait donc dans
+l'embarras. Il vint trouver Njal et lui demanda s'il n'avait pas quelque
+offre à lui faire pour le meurtre de Thrain. «Je te ferai, répondit
+Njal, des offres convenables. Je te prie donc d'amener tes frères, qui
+ont droit à l'amende, à accepter la paix.» Ketil dit qu'il le ferait
+volontiers. Et ils convinrent que Ketil irait trouver tous ceux à qui
+l'amende était due, et les déciderait à faire la paix. Puis il s'en
+retourna chez lui.
+
+Ketil va donc trouver ses frères et les convoque tous ensemble à
+Hlidarenda. Il leur expose l'affaire et Högni fut pour lui tant que dura
+l'entretien. Ils tombèrent d'accord qu'il fallait choisir des arbitres,
+et fixer une rencontre avec Njal. Pour le meurtre de Thrain on décida
+qu'il serait payé le prix d'un homme libre, et que tous ceux qui de par
+la loi y avaient droit en prendraient leur part. Alors la paix fut
+déclarée conclue, et les gages échangés. Njal compta la somme entière,
+sur l'heure, ainsi que le doit faire un chef. Et tout fut tranquille
+pendant quelque temps.
+
+Njal vint une fois à Mörk, et ils parlèrent ensemble, Ketil et lui, tout
+le jour. Le soir, Njal rentra chez lui et nul ne sut de quoi ils avaient
+parlé.
+
+Peu après, Ketil s'en alla à Grjota. Il dit à Thorgerd: «J'ai toujours
+tenu mon frère Thrain en grande affection, et je veux te le montrer; je
+t'offre de prendre chez moi pour l'élever son fils Höskuld.»--«Il sera
+fait comme tu le désires, dit-elle. Tu feras à l'enfant tout le bien que
+tu pourras quand il sera grand, tu le vengeras s'il périt par les armes,
+et tu lui donneras une somme d'argent quand il prendra femme. Tu vas t'y
+engager par serment», et il promit tout cela. Höskuld partit avec Ketil
+et fut chez lui quelque temps.
+
+
+
+
+XCIV
+
+
+Un jour Njal vint à Mörk. On lui fit bon accueil, et il y passa la nuit.
+Le soir, comme l'enfant était près de lui, il l'appela. L'enfant vint à
+lui aussitôt. Njal avait un anneau d'or au doigt: il le montra au petit
+garçon. Le petit prit l'anneau, le regarda, et le passa à son doigt.
+«Veux-tu l'accepter en cadeau?» dit Njal. «Je veux bien» dit l'enfant.
+«Sais-tu, dit Njal, ce qui a causé la mort de ton père?»--«Je sais,
+répondit l'enfant, que c'est Skarphjedin qui l'a tué; mais nous n'avons
+plus à y penser, puisque la paix a été faite, et que le prix du sang a
+été payé.»--«Ta réponse vaut mieux que ma demande, dit Njal, et tu seras
+un brave homme.»--«J'aime tes prédictions, dit Höskuld, car je sais que
+tu vois dans l'avenir et que tu ne dis point de mensonges.» Njal dit:
+«Je t'offre de te prendre chez moi pour t'élever, si tu veux y
+consentir.» Et Höskuld dit qu'il acceptait le bienfait, ainsi que tout
+autre que pourrait lui offrir Njal. L'affaire étant conclue, Höskuld
+partit avec Njal pour être élevé chez lui.
+
+Njal prenait soin qu'il n'arrivât rien de fâcheux à l'enfant, et il
+l'avait en grande affection. Les fils de Njal l'emmenaient avec eux et
+le traitaient avec toutes sortes d'égards.
+
+Le temps passa, et Höskuld arriva à l'âge d'homme. Il était grand et
+fort, le plus bel homme qu'on pût voir, avec une longue chevelure.
+C'était un des plus braves parmi les hommes du pays. Il était doux dans
+ses paroles, généreux, réfléchi. Il parlait bien à tous, et était aimé
+de tous. Les fils de Njal et Höskuld n'avaient jamais de différend entre
+eux, ni en paroles, ni en actions.
+
+
+
+
+XCV
+
+
+Il y avait un homme nommé Flosi. Il était fils de Thord, godi de Frey,
+fils d'Össur, fils d'Asbjörn, fils d'Heyjangrsbjörn, fils d'Helgi, fils
+de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. La mère de Flosi était
+Ingunn, fille de Thorir d'Espihol, fils d'Hamund Heljarskin, fils de
+Hjör, le fils du roi Half, qui régna sur les hommes de Half, et qui fut
+fils de Hjörleif Kvensama.
+
+La mère de Thorir était Ingunn, fille d'Helgi le maigre, qui prit des
+terres au fjord de l'est.
+
+Flosi avait pris pour femme Steinvör, fille de Hal de Sida. C'était une
+fille bâtarde, et sa mère s'appelait Solvör. Elle était fille d'Herjölf
+le blanc.
+
+Flosi habitait à Svinafell. C'était un grand chef. Il était fort et de
+grande taille, le plus hardi des hommes. Son frère s'appelait Starkad.
+Il n'avait pas la même mère que Flosi. La mère de Starkad était
+Thraslaug, fille de Thorstein Titling, fils de Geirleif. La mère de
+Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, un de ceux qui s'établirent en
+Islande, et sœur de Modolf le sage.
+
+Les autres frères de Flosi étaient Thorgeir et Stein, Kolbein et Egil.
+
+La fille de Starkad, frère de Flosi, s'appelait Hildigunn. C'était une
+femme d'un grand courage, et la plus belle femme qu'on pût voir. Elle
+était si habile de ses mains, qu'elle n'avait pas son égale parmi les
+autres femmes. Mais elle était cruelle, et de cœur dur, quoiqu'elle sût
+être libérale quand il le fallait.
+
+
+
+
+XCVI
+
+
+Il y avait un homme nommé Hal. On l'appelait Hal de Sida. Il était fils
+de Thorstein, fils de Bödvar. La mère de Hal s'appelait Thordis, et
+était fille d'Össur, fils de Hrodlaug, fils de Rögnvald, Jarl de Mæri,
+fils d'Eystein le batailleur.
+
+Hal avait pour femme Joreid, fille de Thidrand le sage, fils de Ketil le
+tapageur, fils de Thorir, fils de Thidrand, de Veradal. Les frères de
+Joreid étaient Ketil le tapageur, de Njardvik, et Thorval, père d'Helgi
+fils de Droplaug. Halkatla était la sœur de Joreid, elle fut mère de
+Thorkel fils de Geitir, et de Thidrand.
+
+Le frère de Hal se nommait Thorstein. On l'appelait Thorstein Breidmagi.
+Son fils était Kol, qui fut tué par Kari dans le Bretland.
+
+Les fils de Hal de Sida étaient Thorstein et Egil, Thorvald et Ljot, et
+Thidrand, celui que les déesses ont tué.
+
+Il y avait un homme nommé Thorir. On l'appelait Haltathorir. Ses fils
+étaient Thorgeir Skorargeir et Thorleif Krak, et Thorgrim le grand.
+
+
+
+
+XCVII
+
+
+Il faut raconter maintenant comme quoi Njal vint trouver Höskuld, son
+fils d'adoption: «Je voudrais, mon fils, lui dit-il, te chercher une
+femme.» Höskuld dit, que cela lui allait, et le pria de s'occuper de la
+chose: «De quel côté, dit-il, es-tu d'avis de nous tourner?»--«Il y a,
+répondit Njal, une femme nommée Hildigunn, elle est la fille de Starkad,
+fils de Thord, godi de Frey. C'est le meilleur parti que je
+connaisse.»--«Fais comme tu l'entendras, mon père, dit Höskuld. Ton
+choix sera le mien.»--«C'est donc là que nous ferons notre demande» dit
+Njal.
+
+Peu de temps après, Njal convoqua nombre d'hommes pour l'accompagner. Il
+y avait les fils de Sigfus, tous les fils de Njal, et Kari fils de
+Sölmund. Ils montent à cheval, et s'en vont à l'est, jusqu'à Svinafell.
+Ils trouvent là bon accueil. Le jour d'après, Njal et Flosi entrent en
+conversation. Njal prit la parole et dit: «Je suis venu ici pour
+conclure une alliance avec toi, Flosi, et pour te demander en mariage
+Hildigunn, la fille de ton frère.»--«Pour qui?» dit Flosi.--«Pour
+Höskuld, fils de Thrain, mon fils d'adoption» dit Njal.--«L'idée est
+bonne, dit Flosi, quoiqu'il y ait bien des risques à courir pour vous
+deux; mais que me diras-tu d'Höskuld?»--«Je n'en puis dire que du bien,
+répondit Njal, et je lui donnerai en mariage autant d'argent qu'il vous
+semblera convenable, si vous voulez conclure l'affaire.»--«Appelons
+Hildigunn, dit Flosi, et sachons ce qu'elle pense de l'homme dont tu me
+parles.»
+
+On envoya donc chercher Hildigunn. Elle arriva. Flosi lui dit la demande
+de Njal. «Je suis une femme orgueilleuse, répondit-elle, et je ne sais
+pas comment je m'arrangerais avec des hommes d'humeur semblable; et puis
+ce n'est pas tout: cet homme ne commande à personne, et tu m'as dit que
+tu ne me marierais jamais avec un homme qui ne fût pas godi.»--«C'est
+assez, dit Flosi; si tu ne veux pas être la femme d'Höskuld, je n'ai
+plus à faire mes conditions.»--«Je n'ai pas dit, répliqua-t-elle, que je
+refusais d'être la femme d'Höskuld, s'ils peuvent faire de lui un godi.
+Mais je ne veux de lui qu'à cette condition.»--«Je vous prierai donc,
+dit Njal, de laisser l'affaire en suspens pendant trois ans.» Et Flosi
+répondit qu'ainsi ferait-on. «Je fais encore une condition, dit
+Hildigunn; si ce mariage se fait, nous resterons ici dans le pays de
+l'est.» Njal dit que c'était à Höskuld à répondre à cela. Et Höskuld dit
+qu'il avait confiance en bien des gens, mais en son père adoptif plus
+qu'en nul autre. Ils remontèrent à cheval, et quittèrent le pays de
+l'est.
+
+Njal cherchait pour Höskuld un siège de godi, mais personne ne voulait
+vendre le sien.
+
+L'été se passa, et le temps de l'Alting arriva. Cet été là, il y avait
+de grands procès à juger. Bien des gens firent comme d'habitude et
+vinrent trouver Njal. Mais, comme on ne s'y attendait guère, il les
+conseilla de telle sorte que leurs procès ne purent aboutir: et il en
+résulta de grandes querelles et les hommes quittèrent le ting sans que
+justice fût rendue.
+
+Le temps se passe, et vient un autre ting. Njal y alla. Tout fut d'abord
+tranquille, jusqu'au moment où Njal dit aux hommes qu'il était temps
+d'introduire leurs affaires. La plupart dirent, que cela ne servirait de
+rien, puisqu'il n'y avait pas moyen d'aboutir, quoique ces procès
+eussent été déférés à l'Alting; «Nous aimons mieux, ajoutèrent-ils,
+défendre notre droit d'estoc et de taille.»--«Gardez-vous en, dit Njal;
+il n'est pas bon qu'il n'y ait pas de loi dans ce pays. Vous avez
+quelque raison cependant de parler comme vous le faites; c'est à nous de
+vous aider, qui connaissons la loi, et qui devons l'appliquer. Mon avis
+est donc que nous réunissions tous les chefs, et que nous parlions
+ensemble de la chose.»
+
+On alla donc à l'assemblée. Njal dit: «J'ai une proposition à faire à
+toi, Skapti fils de Thorod, et aux autres chefs. Il me semble que nos
+procès viennent à néant, s'il nous faut les porter devant les tribunaux
+de quartier, où ils s'embrouillent de telle sorte qu'ils ne peuvent plus
+ni avancer ni reculer. Je trouverais préférable d'avoir un cinquième
+tribunal, devant lequel seraient portées toutes les affaires qui
+n'auraient pu se terminer devant les tribunaux de quartier.»--«Et
+comment nommeras-tu, dit Skapti, ton cinquième tribunal, puisque les
+tribunaux de quartier prennent tous nos anciens godis, douze pour chaque
+tribunal?»--«Je vois un moyen, dit Njal, c'est de faire de nouveaux
+godis, en prenant dans chaque quartier ceux qui conviennent le mieux
+pour cela; et les suivront au ting tous ceux qui voudront.»--«Nous
+ferons selon ton conseil, dit Skapti: mais quelles sortes de procès
+viendront devant eux?»--«Il faut, dit Njal, qu'ils connaissent de toutes
+les affaires d'illégalités au ting, de faux témoignages et de citations
+mensongères en justice. De même toutes les affaires où les tribunaux de
+quartier seront divisés, on les fera venir devant le cinquième tribunal.
+De même encore, si quelqu'un offre ou accepte de l'argent pour corrompre
+la justice. C'est devant ce tribunal que les serments seront les plus
+solennels, et chaque serment sera appuyé par deux hommes, qui
+confirmeront sur leur honneur ce que les autres auront juré. Dans le cas
+aussi ou une des deux parties procéderait régulièrement, et l'autre
+irrégulièrement, il faudra que le tribunal juge en faveur de ceux qui
+auront procédé régulièrement. Les affaires seront jugées comme aux
+tribunaux de quartier, avec cette différence qu'une fois le cinquième
+tribunal formé de quatre fois douze juges, le plaignant en récusera six,
+et le défendeur six autres. Et si le défendeur ne veut pas, c'est le
+plaignant qui en récusera encore six, comme il a fait des six premiers.
+Et si le plaignant ne les récuse pas, alors l'affaire tombera à néant;
+car il faudra pour juger trois fois douze juges seulement. Nous
+prendrons aussi une décision au sujet du tribunal législatif, c'est que
+ceux-là seulement qui siègent au banc du milieu, auront le pouvoir de
+faire et de défaire la loi; et on choisira pour cela ceux qui sont les
+plus sages et les meilleurs. C'est là aussi que se tiendra le cinquième
+tribunal. Et si ceux qui siègent au tribunal législatif ne tombent pas
+d'accord sur les arrêtés à prendre ou les lois à faire, alors on lèvera
+la séance pour se compter, et c'est la majorité des voix qui décidera.
+Et s'il y a quelqu'un en dehors du tribunal, qui ne puisse y entrer, et
+se trouve lésé en quelque chose, il protestera à haute voix, de manière
+qu'on l'entende au tribunal, et par là il rendra nulles et de nul effet
+toutes les lois qu'ils auront faites et toutes les décisions qu'ils
+auront prises, et contre lesquelles il aura protesté.»
+
+Alors Skapti fils de Thorod fit adopter une loi sur la formation du
+cinquième tribunal et tout ce qu'avait dit Njal. Les hommes allèrent au
+tertre de la loi, et ils instituèrent de nouveaux sièges de godis. Dans
+le pays du Nord, voici quels furent les nouveaux: le Godord des hommes
+de Mel, au Midfjord et celui de Laufæsing, sur l'Eyjafjord.
+
+Alors Njal prit la parole et dit: «Bien des gens ici ont connaissance de
+ce qui s'est passé entre mes fils et les hommes de Grjota, quand ils ont
+tué Thrain fils de Sigfus, après quoi la paix fut conclue, et je pris
+chez moi Höskuld fils de Thrain. Voici qu'à présent je lui ai cherché
+une femme, et il l'aura s'il peut obtenir un siège de godi. Mais
+personne ne veut vendre le sien. Je vous prie donc de consentir à ce que
+j'institue un nouveau Godord à Hvitanes, pour Höskuld.» Et tous y
+consentirent. Njal institua un nouveau Godord pour Höskuld, qui fut
+appelé depuis lors Höskuld, godi de Hvitanes.
+
+Après cela les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux.
+
+Njal ne resta pas longtemps chez lui. Il partit pour Svinafell avec ses
+fils et Höskuld, et fit sa demande à Flosi. Et Flosi dit qu'il tiendrait
+tout ce qu'il avait promis. Hildigunn fut fiancée à Höskuld et on fixa
+le jour de la noce en sorte que tout était conclu. Ils rentrèrent chez
+eux, et une seconde fois revinrent chez Flosi pour la noce. Flosi compta
+tout l'argent d'Hildigunn, quand la noce fut faite, et tout se passa
+très bien. Ils s'en allèrent à Bergthorshval et y passèrent l'hiver.
+Hildigunn et Bergthora s'entendaient bien ensemble.
+
+Le printemps suivant, Njal acheta des terres à Vörsabæ et les donna à
+Höskuld, qui alla s'y établir. Njal lui donna tous les serviteurs qu'il
+lui fallait. Ils étaient tous si bons amis que nul d'entre eux ne
+faisait rien sans avoir pris conseil de tous les autres.
+
+Höskuld demeura longtemps à Vörsabæ. Ils se rendaient les uns aux autres
+toutes sortes d'honneurs, et les fils de Njal étaient toujours en
+compagnie d'Höskuld. Il y avait tant d'amitié entre eux qu'ils
+s'invitaient les uns les autres chaque automne, et se faisaient de
+riches présents. Cela dura ainsi longtemps.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+
+Il y avait un homme nommé Lyting. Il habitait à Samstad. Il avait une
+femme nommée Steinvör. Elle était fille de Sigfus, et sœur de Thrain.
+Lyting était de grande taille, fort, et riche en biens, mais c'était un
+homme à qui il n'était pas bon d'avoir à faire.
+
+Il arriva que Lyting donna un festin à Samstad. Il y avait prié Höskuld,
+godi de Hvitanes, et les fils de Sigfus. Ils vinrent tous. Il y avait là
+aussi Gunnar fils de Lambi et Lambi fils de Sigurd.
+
+Höskuld, fils de Njal, et sa mère, avaient leur demeure à Holt; quand
+Höskuld rentrait chez lui, venant de Bergthorshval, comme il faisait
+souvent, son chemin passait devant le domaine de Samstad.
+
+Höskuld avait un fils qui s'appelait Amundi. Il était né aveugle. Il
+était, malgré cela, de grande taille, et fort.
+
+Lyting avait deux frères: l'un s'appelait Halstein et l'autre Halgrim.
+C'étaient les plus malfaisants des hommes; ils étaient toujours avec
+leur frère Lyting, car personne autre ne pouvait s'entendre avec eux.
+
+Lyting resta dehors une grande partie du jour; de temps en temps il
+rentrait. Il venait de s'asseoir sur son siège, quand une femme entra et
+dit: «Vous étiez trop loin pour voir cet insolent, quand il a passé
+devant le domaine.»--«De quel insolent parles-tu?» dit Lyting.
+«D'Höskuld fils de Njal, dit-elle, qui vient de passer devant le
+domaine.»--«Il passe souvent dit Lyting, et cela me fâche assez; je t'en
+prie, Höskuld mon neveu, viens avec moi, si tu veux venger ton père et
+tuer Höskuld fils de Njal.»--«Je ne ferai pas cela, ce serait mal
+remercier Njal, mon père adoptif; et puisse ton festin ne pas te donner
+de joie.» Il sauta sur ses pieds, quitta la table, fit amener ses
+chevaux, et partit.
+
+Alors Lyting dit à Grani fils de Gunnar: «Tu étais là quand Thrain fut
+tué, et tu t'en souviens bien. Et toi aussi, Gunnar fils de Lambi, et
+toi, Lambi fils de Sigurd. Je veux que vous veniez avec moi ce soir.
+Nous allons courir sus à Höskuld fils de Njal, et le tuer avant qu'il ne
+rentre chez lui.»--«Non, dit Grani, je ne veux pas combattre contre les
+fils de Njal et rompre la paix que de bons et vaillants hommes ont
+conclue.» Les deux autres dirent la même chose et aussi les fils de
+Sigfus; et ils prirent tous le parti de s'en aller.
+
+Quand ils furent loin, Lyting dit: «Chacun sait que je n'ai pas eu part
+au prix du meurtre de mon beau-frère Thrain; je ne pourrai jamais
+trouver bon que sa mort reste sans vengeance.» Il appela, pour venir
+avec lui, ses deux frères, et trois serviteurs. Ils allèrent sur le
+chemin où Höskuld devait passer, et l'attendirent dans un creux, au nord
+du domaine. Ils restèrent là jusqu'à la moitié du soir.
+
+Et voici qu'Hölskuld arriva, chevauchant. Ils sautèrent tous sur leurs
+pieds, leurs armes à la main, et se jetèrent sur lui. Höskuld fit si
+bonne défense que de longtemps ils n'en purent venir à bout. À la fin il
+blessa Lyting au bras, et tua deux de ses serviteurs, après quoi il
+tomba lui-même. Ils lui firent seize blessures, mais ils ne lui
+tranchèrent point la tête. Puis ils s'en allèrent dans les bois, à l'est
+de la Ranga, et ils s'y tinrent cachés.
+
+Ce même soir, le berger de Hrodny trouva le cadavre d'Höskuld. Il rentra
+à la maison, et dit à Hrodny le meurtre de son fils. «Était-il bien
+mort? dit-elle; lui avait-on coupé la tête?»--«Non», dit-il. «Je le
+saurai si je le vois, dit-elle. Va prendre mon cheval et mon traîneau.»
+Il fit comme elle avait dit, et ils partirent pour l'endroit où gisait
+Höskuld. Elle considéra les blessures et dit: «C'est comme je pensais,
+il n'est pas tout à fait mort: et Njal peut guérir des blessures plus
+profondes que les siennes.» Ils le prirent, le mirent sur le traîneau,
+et l'emmenèrent à Bergthorahval. Là, ils le portèrent dans une étable à
+moutons, et l'assirent contre la muraille. Après quoi ils allèrent
+frapper à la porte de la maison; un serviteur vint leur ouvrir. Elle
+passa devant lui, très-vite, et vint tout droit au lit de Njal. Elle
+demanda si Njal était éveillé. «J'ai dormi jusqu'à présent, dit-il, mais
+maintenant je suis éveillé; qu'est-ce qui t'amène de si bonne heure?»
+Hrodny répondit: «Lève-toi de ton lit, et quitte les côtés de ma rivale;
+sors avec moi, elle aussi, et tes fils.» Ils se levèrent et sortirent.
+«Prenons nos armes, dit Skarphjedin.» Njal ne répondit rien; ils
+rentrèrent, et ressortirent armés. Hrodny marche devant eux, et ils
+arrivent à l'étable à moutons. Elle entre et leur dit d'entrer aussi.
+Elle lève sa torche et dit: «Voici, Njal, ton fils Höskuld. Il a sur lui
+nombre de blessures et il a grand besoin que tu le guérisses.»--«Je
+vois, répondit Njal, les marques de la mort sur son visage, et nul signe
+de vie. Pourquoi ne lui as-tu pas rendu les derniers devoirs? Ses
+narines sont ouvertes.»--«Je voulais que Skarphjedin le fît» dit-elle.
+Skarphjedin s'approcha d'Höskuld, et lui ferma les yeux. Puis il dit à
+son père: «Sais-tu qui l'a tué?»--Njal répondit: «C'est Lyting de
+Samstad, et ses frères, qui ont fait cela.» Alors Hrodny prit la parole:
+«Je mets entre tes mains, Skarphjedin, dit-elle, la vengeance de ton
+frère. Je compte que tu feras bien les choses, quoiqu'il ne soit pas né
+en légitime mariage, et que tu ne perdras pas de temps.»--«Vous êtes
+d'étranges gens, dit Bergthora; vous tuez des hommes pour des choses qui
+vous importent peu, et dans un cas pareil vous ruminez et digérez ce que
+vous avez à faire jusqu'à ce que rien n'en sorte: voici qu'Höskuld, godi
+de Hvitanes va venir vous offrir la paix, et il faudra bien l'accepter.
+C'est maintenant qu'il faut agir, si vous voulez.»--«Notre mère nous
+presse, et elle a raison» dit Skarphjedin. Et ils sortirent tous, en
+courant. Hrodny rentra dans la maison avec Njal, et elle y passa la
+nuit.
+
+
+
+
+XCIX
+
+
+Parlons maintenant de Skarphjedin et de ses frères, qui s'en allaient
+vers la Ranga. «Arrêtons-nous, dit Skarphjedin, et écoutons.» Ainsi
+firent-ils. «Marchons sans faire de bruit, reprit-il; car j'entends des
+voix d'hommes en amont de la rivière. Voulez-vous, Grim et Helgi, vous
+charger de Lyting seul, ou de ses deux frères?» Ils dirent qu'ils se
+chargeaient de Lyting seul. «C'est lui pourtant qui nous importe le
+plus, dit Skarphjedin; s'il nous échappe, ce sera fâcheux; et c'est à
+moi que je me fierais le mieux pour l'empêcher.»--«Si nous en venons aux
+mains, dit Helgi, nous ferons en sorte qu'il ne s'échappera pas.»
+
+Ils allèrent du côté où Skarphjedin avait entendu des voix, et virent
+Lyting et ses frères auprès d'un ruisseau. Skarpjedin sauta par dessus
+le ruisseau, sur un banc de sable qui se trouvait de l'autre côte. Là
+étaient Halgrim et son frère, Skarphjedin frappe Halgrim à la jambe, et
+la lui tranche sous lui; de l'autre main il s'empare de Halkel.
+
+Lyting pointa son épée sur Skarphjedin, Helgi accourut et mit son
+bouclier devant; l'épée s'y enfonça. Lyting ramassa une pierre et la
+lança à Skarphjedin, qui laissa échapper Halkel. Halkel se mit à courir
+le long du banc du sable, mais il ne pouvait remonter qu'en grimpant sur
+ses genoux. Skarphjedin lui lança de côté sa hache Rimmugygi, et lui
+brisa l'épine du dos. À ce moment, Lyting s'échappe, Grim et Helgi
+courent après lui et chacun d'eux lui fait sa blessure, mais il réussit
+à passer la rivière et à se mettre hors de poursuite. Il retrouve son
+cheval, et court d'une traite à Vörsabæ.
+
+Höskuld était chez lui. Lyting va le trouver, et lui dit ce qui s'est
+passé. «Il fallait t'y attendre, dit Höskuld, tu t'es conduit comme un
+fou. Tu trouveras vrai ce qui a été dit: La main ne se réjouit pas
+longtemps du coup qu'elle a donné. Tu vas être, je crois, en grand doute
+si tu pourras te garder des fils de Njal.»--«Il est certain, dit Lyting,
+que j'aurai peine à m'en tirer; je te prie donc de faire la paix entre
+moi et Njal, et les fils de Njal, de manière que je puisse rentrer dans
+mon domaine.»--«Ainsi ferai-je» dit Höskuld.
+
+Alors Höskuld fit seller son cheval, et partit pour Bergthorshval, lui
+sixième. Les fils de Njal étaient rentrés, et ils s'étaient couchés pour
+dormir. Höskuld vint trouver Njal, et ils se mirent à parler tous deux.
+Höskuld dit à Njal: «Je suis venu en suppliant de la part de mon oncle
+Lyting. Il a commis un grand méfait envers vous: il a rompu la paix, et
+tué ton fils.»--«Lyting pense peut-être, dit Njal, qu'il a assez payé
+par la mort de ses frères. Mais si je consens à un arrangement, ce n'est
+que par égard pour toi. Je te dirai donc d'avance ceci: les frères de
+Lyting seront traités comme gens hors la loi, Lyting n'aura rien pour
+ses blessures, et payera pour Höskuld l'amende entière.»--«Je veux, dit
+Höskuld, que tu prononces seul.»--«Je le ferai, puisque tu le veux» dit
+Njal.--«Ne faut-il pas que tes fils soient là?» dit Höskuld.--«Alors
+nous ne pourrons rien conclure, dit Njal, mais ils garderont la paix que
+j'aurai faite.»--«Finissons-en donc, dit Höskuld, et promets la paix à
+Lyting, au nom de tes fils.»--«Ainsi ferai-je, dit Njal. Je veux donc
+que Lyting paie deux cents d'argent pour le meurtre d'Höskuld, et qu'il
+garde son domaine de Samstad. Mais il me semble préférable qu'il le
+vende et s'en aille. Non pas que moi et mes fils ne rompions la paix
+faite, mais il se peut que quelqu'un surgisse dans le pays, qui lui
+deviendrait redoutable. S'il semble que je le chasse, je lui permets de
+rester, qu'il réponde seul des suites.» Après cela, Höskuld retourna
+chez lui.
+
+Les fils de Njal s'éveillèrent et demandèrent à leur père qui était
+venu. Il leur dit que c'était Höskuld, son fils adoptif. «Il venait
+demander la paix pour Lyting» dit Skarphjedin.--«C'est vrai» dit
+Njal.--«C'était mal fait,» dit Grim.--«Höskuld ne l'aurait pas couvert
+de son bouclier, dit Njal, si tu l'avais tué comme tu t'en étais
+chargé.» Et Skarphjedin chanta:
+
+«Ne faisons pas, nous autres, de reproches à notre père. Nous devions
+nous attendre à ce qu'il fît la paix. Si l'on savait que nous l'avons
+blâmé, on verrait l'acier reluire encore en de nouveaux combats.»
+
+«Ne blâmons pas notre père» dit Skarphjedin.
+
+Nous ne devons pas oublier de dire que cette paix fut toujours gardée.
+
+
+
+
+C
+
+
+Il y avait eu changement de chefs en Norvège. Le jarl Hakon avait fini
+ses jours, et on avait mis à sa place Olaf fils de Trygvi. Voici quelle
+fut la fin du jarl Hakon: un esclave nommé Kark lui coupa la gorge à
+Rimul dans le Gaulardal.
+
+En même temps que ces nouvelles, on apprit que la Norvège avait changé
+de croyances. Les gens avaient rejeté la vieille foi, et le roi Olaf
+avait fait chrétiens les pays de l'ouest, le Hjaltland, les îles Orkneys
+et les Féröe.
+
+Beaucoup de gens dirent en présence de Njal que c'était mal fait de
+quitter les vieilles croyances. Mais Njal dit: «Il me semble que la
+nouvelle foi est bien meilleure, et que celui qui la suivra, au lieu de
+l'autre, fera bien. Et s'il vient ici de ces hommes qui annoncent cette
+foi, je les aiderai de mon mieux.» Et il redisait cela souvent. Il s'en
+allait volontiers à l'écart, se parlant à lui-même.
+
+Ce même automne, il arriva un vaisseau dans les fjords de l'est, à
+l'endroit que l'on nomme Gautavik sur le Berufjord. L'homme qui le
+menait s'appelait Thangbrand. Il était fils du comte Vilbald, du pays de
+Saxe. Thangbrand était envoyé par le roi Olaf fils de Trygvi, pour
+annoncer la vraie foi. Avec lui venait un homme d'Islande nommé Gudleif.
+Il était fils d'Ari, fils de Mar, fris d'Atli, fils d'Ulf le louche,
+fils d'Högni le blanc, fils d'Utryg, fils d'Ublaud, fils de Hjörleif
+Kvensama, roi du Hördaland. Gudleif était un grand tueur d'hommes.
+C'était l'homme le plus hardi et le plus querelleur qu'on pût voir.
+
+Il y avait deux frères qui demeuraient à Berunes. L'un s'appelait
+Thorleif et l'autre Ketil. Ils étaient fils de Holmstein, fils d'Ossur
+du Breiddal. Ils tinrent une assemblée où il fut défendu d'avoir aucun
+commerce avec les hommes qui venaient d'arriver.
+
+Hal de Sida l'apprit. Il habitait à Thvatta sur l'Alptafjord. Il monta à
+cheval, avec trente hommes, et vint au vaisseau. Il alla droit à
+Thangbrand et lui dit: «Vos affaires ne vont pas bien, n'est-il pas
+vrai?» L'autre dit que c'était vrai. «Je vais donc te dire mon message,
+dit Hal; je vous invite tous à venir chez moi, et je tâcherai de faire
+marcher vos affaires.» Thangbrand le remercia et vint à Thvatta.
+
+Un jour de l'automne suivant, Thangbrand sortit de bonne heure, il se
+fit dresser une tente, et il y chanta la messe avec beaucoup de pompe;
+car c'était jour de grande fête. «En l'honneur de qui fais-tu cette
+fête?» dit Hal.--«En l'honneur de l'ange Michel» dit
+Thangbrand.--«Quelle dignité ont les anges?» dit Hal.--«Une très grande,
+dit Thangbrand. Il pèse tout ce que tu fais, le bien et le mal; et il
+est si miséricordieux, qu'il donne toujours l'avantage aux bonnes
+actions.»--«Je voudrais bien, dit Hal, l'avoir pour ami.»--«Il ne tient
+qu'à toi, dit Thangbrand; donne-toi à lui, et à Dieu, aujourd'hui.»--«Je
+veux bien, dit Hal, à une condition, c'est que tu me promettes de sa
+part qu'il sera mon ange gardien.»--«Je te le promets» dit Thangbrand.
+Et Hal reçut le baptême, avec toute sa maison.
+
+
+
+
+CI
+
+
+Le printemps suivant, Thangbrand s'en alla annoncer la foi, et Hal avec
+lui. Et quand ils arrivèrent dans l'ouest, par la plaine de Lonsheidi, à
+Stafafell, là demeurait Thorkel. Il s'éleva grandement contre la foi
+nouvelle, et défia Thangbrand en combat singulier. Thanghrand vint au
+combat avec le signe de la croix sur son bouclier: il fut vainqueur et
+tua Thorkel.
+
+De là ils allèrent au Hornafjord, et reçurent l'hospitalité à
+Borgarhöfn, à l'ouest d'Heinabergssand. Là demeurait Hildir le vieux.
+Son fils était Glum, qui fut de la troupe de Flosi quand on brûla Njal.
+Hildir reçut la foi, et toute sa maison avec lui.
+
+De là ils allèrent à Fellsvherfi, et logèrent à Kalkafell. Là demeurait
+Kol fils de Thorstein, et ami de Hal; il reçut la foi, lui et toute sa
+maison.
+
+De là ils allèrent à Breida. Là demeurait Ossur fils de Hroald, et ami
+de Hal; il se fit marquer du signe de la croix.
+
+De là ils allèrent à Svinafell, et Flosi se fit marquer du signe de la
+croix, et promit de les aider au ting.
+
+De là ils allèrent dans l'ouest, à Skogahverfi, et logèrent à Kirkjubæ.
+Là demeurait Surt fils d'Asbjörn, fils de Thorstein, fils de Ketil le
+fou. Tous ceux là avaient été chrétiens, de père en fils.
+
+Après cela, ils quittèrent Skogahverfi, et vinrent à Höfdabrekka. On
+commençait à parler beaucoup de leur voyage. Il y avait un homme nommé
+Galdrahjedin, qui demeurait dans le Kerlingardal. Des païens vinrent
+faire marché avec lui pour qu'il tuât Thangbrand et ses compagnons. Il
+vint à Arnarstaksheidi et y fit un grand sacrifice. Et comme Thangbrand
+s'approchait, venant de l'est, la terre s'ouvrit sous son cheval, il
+sauta et se trouva sain et sauf sur le bord du précipice; mais le cheval
+fut englouti, avec tout son harnais, et plus jamais on ne le revit. Et
+Thangbrand loua Dieu.
+
+
+
+
+CII
+
+
+Voici que Gudleif se met à la poursuite de Galdrahjedin, il le trouve
+dans la plaine et lui donne la chasse jusqu'au Kerlingardal. Arrivé à
+une portée de trait, il lui lance un javelot, et le perce de part en
+part.
+
+De là, ils allèrent à Dyrholm, où ils tinrent une assemblée. Thangbrand
+y annonça la foi, et baptisa Ingjald fils de Thorkel Hæyrartyrdil.
+
+De là, ils allèrent dans le Fljotshlid, et y annoncèrent la foi. Là ils
+trouvèrent Vetrlidi le skald et son fils Ari, qui s'élevèrent grandement
+contre eux, et à cause de cela ils tuèrent Vetrlidi. Voici ce qu'on a
+chanté à ce sujet:
+
+«Il est allé, celui qui faisait retentit son épée sur les casques, dans
+le pays du Sud. Il a terrassé l'enclume où se forgent les chants. Ses
+armes ont retenti sur le crâne d'un héros, de Vetrlidi le skald.»
+
+De là Thangbrand vint à Bergthorshval, et Njal reçut la foi, avec toute
+sa maison. Mais Mörd fils de Valgard était fort contre eux.
+
+Ils partirent de là et passèrent la rivière. Ils vinrent dans le
+Haukadal, où ils baptisèrent Hal, âgé de trois ans.
+
+De là ils vinrent à Grimsnes. Thorvald le malade rassembla une troupe
+pour marcher contre eux, et il envoya un message à Ulf fils d'Uggi, pour
+l'engager à courir sus à Thangbrand, et à le tuer. Et voici le chant
+qu'il fit:
+
+«Au loup qui jamais n'a peur, au terrible fils d'Uggi, moi qui brandis
+le fer, j'ai envoyé ce simple message: qu'il chasse celui qui est le
+proscrit des dieux, et qui a blasphémé Odin; et nous, nous chasserons
+l'autre.»
+
+Ulf fils d'Uggi répondit par cet autre chant:
+
+«Je me garderai bien d'accueillir ce cormoran, le message de cette
+bouche pleine d'artifice. Le hennissement du cheval a retenti; mais je
+le vois, ce serait ma perte. Il est dangereux de happer des mouches.»
+
+«Je n'ai nulle envie, dit Ulf, de me laisser enjôler par ses belles
+paroles. Mais qu'il prenne garde que sa langue ne devienne un lacet
+autour de son cou.» Le messager retourna vers Thorvald, et lui dit les
+paroles d'Ulf. Thorvald avait déjà rassemblé beaucoup de monde: il
+annonça qu'il irait attendre Thangbrand dans les bruyères de Blaskog.
+
+Thangbrand et Gudleif chevauchaient, venant du Haukadal. Ils virent un
+homme qui venait à leur rencontre. L'homme demanda Gudleif, et quand il
+fut près de lui, il lui dit: «Je viens t'avertir, Gudleif, pour l'amour
+que je porte à ton frère Thorgil, de Reykjahol, qu'ils t'ont préparé
+plus d'une embuscade, et voici que Thorvald le malade est avec sa troupe
+à Hestlæk, sur le Grimsnes.»--«Nous n'en irons pas moins tout droit à sa
+rencontre» dit Gudleif. Et ils descendirent vers Hestlæk. Thorvald était
+déjà là, et il avait passé le ruisseau. Gudleif dit à Thangbrand: «Voici
+Thorvald; courons à lui.» Thangbrand lança un javelot, qui transperça
+Thorvald, et Gudleif le frappa à l'épaule, et lui coupa un bras: il
+mourut sur le champ.
+
+Après cela ils allèrent au ting, et il s'en fallut de peu que les
+parents de Thorvald ne vinssent les attaquer. Mais Njal et les gens de
+l'est prirent la défense de Thangbrand. Hjalti fils de Skeggi fit ce
+couplet:
+
+«Je ne crains pas d'insulter les dieux. Je tiens Freyja pour une
+chienne. Ce sont des chiens tous deux, Odin et Freyja.»
+
+Cet été là, Hjalti s'en alla à l'étranger, et aussi Gissur le blanc.
+
+Cependant le vaisseau de Thangbrand se brisa au Bulandsnes, sur la côte
+de l'est: ce vaisseau s'appelait le Bison.
+
+Thangbrand et ses compagnons parcouraient tout le pays de l'ouest.
+Steinunn, mère de Skaldref, vint à leur rencontre. Elle venait prêcher à
+Thangbrand la foi païenne, et elle lui parla longuement. Thangbrand se
+taisait pendant qu'elle parlait, mais ensuite il parla longuement à son
+tour, et retourna contre elle tout ce qu'elle avait dit. «Sais-tu,
+dit-elle, que Thor a défié Christ en combat singulier, et que Christ n'a
+pas osé se mesurer avec Thor?»--«Je sais, dit Thangbrand, que Thor n'eût
+été que cendre et poussière, si Dieu n'avait bien voulu le laisser
+vivre.»--«Sais-tu, dit-elle encore, qui a brisé ton vaisseau?»--«Qui
+dis-tu qui l'a fait?» demanda-t-il.»--«Je vais te le dire,»
+répondit-elle. Et elle chanta:
+
+«Les dieux ont chassé les sonneurs de cloches comme le faucon du rivage;
+ils ont dispersé leurs vaisseaux, les bisons qui courent sur les vagues.
+Christ a refusé de boire avec les nôtres. Odin n'a pas épargné ses
+vaisseaux, les rennes de la mer.»
+
+Elle chanta encore:
+
+«Thor a arraché de leurs ancres les vaisseaux de Thangbrand. Il les a
+mis en pièces, et il les a brisés contre le rivage. Jamais plus les
+patins du Viking ne sillonneront les flots, car la tempête a été rude,
+et les a réduits en poussière.»
+
+Après cela Thangbrand et Steinunn se séparèrent, et Thangbrand et les
+siens continuèrent leur route vers l'ouest, jusqu'au Bardastrand.
+
+
+
+
+CIII
+
+
+Gest fils d'Odleif habitait à Haga, au Bardastrand. C'était le plus sage
+des hommes, et il voyait les destins dans l'avenir. Il donna un festin à
+Thangbrand et aux siens, qui vinrent à Haga, au nombre de soixante. On
+leur dit que deux cents hommes païens y étaient déjà rassemblés et qu'on
+s'attendait à voir arriver un sorcier nommé Utryg; ils avaient tous
+grand'peur de lui. On disait qu'il ne craignait ni le fer ni la flamme;
+et tous ces païens étaient fort effrayés. Thangbrand leur demanda s'ils
+voulaient recevoir la foi, mais ils refusèrent tous. «Je vous ferai
+donc, dit Thangbrand, une proposition, afin de voir quelle foi est la
+meilleure. Nous allons faire trois feux. Vous autres païens, vous en
+bénirez un, et moi un autre, et le troisième restera sans bénédiction.
+Si le sorcier a peur du feu que j'aurai béni, mais passe à travers les
+deux autres, vous recevrez la foi.»--«C'est bien dit, répondit Gest, et
+je consens à cela pour moi et ceux de ma maison.» Et après que Gest eut
+ainsi parlé, beaucoup d'autres dirent qu'ils feraient comme lui.
+
+Et voici qu'on vint dire que le sorcier s'approchait du domaine. Les
+feux étaient allumés et brûlaient. Les hommes prirent leurs armes,
+sautèrent sur les bancs, et attendirent. Le sorcier arrive, tout armé;
+le voilà qui passe la porte. Il entre dans la chambre et passe tout
+droit au travers du feu que les païens avaient béni, et aussi de celui
+qui était resté sans bénédiction. Il arrive au feu que Thangbrand avait
+béni, et il n'ose pas le traverser, et il dit que ce feu le brûle
+grandement. Il brandit son épée vers les bancs, mais l'épée qu'il avait
+levée en l'air entre dans une poutre, de côté. Alors Thangbrand le
+frappa au bras avec son crucifix, et on vit ce prodige, que l'épée tomba
+de la main du sorcier. Thangbrand lui enfonce l'épée dans la poitrine.
+Gudleif lui enlève un bras, les autres s'approchent et achèvent de le
+tuer.
+
+Alors Thanghrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi. Gest
+répondit qu'il n'avait promis que ce qu'il comptait tenir. Et Thangbrand
+baptisa Gest et toute sa maison, et bien d'autres encore.
+
+Thangbrand demanda à Gest s'il ne pourrait pas continuer sa route vers
+les fjords de l'ouest. Gest l'en détourna, disant que les gens de là-bas
+étaient des hommes rudes, à qui il n'était pas bon d'avoir à faire «mais
+s'il est écrit, ajouta-t-il, que la foi finira par s'établir, c'est au
+ting qu'on l'établira, et alors tous les chefs de chaque district seront
+présents.»--«J'ai déjà annoncé la foi au ting, dit Thangbrand, et j'ai
+trouvé beaucoup de résistance.»--«Tu as fait de grandes choses, dit
+Gest, quoiqu'il soit réservé à d'autres de mettre la foi dans nos lois.
+C'est comme on l'a dit: un arbre ne tombe pas du premier coup.» Après
+cela, Gest fit à Thangbrand de riches présents, et Thangbrand et les
+siens retournèrent dans le pays du Sud.
+
+Thangbrand vint dans le district des gens du Sud et de là aux fjords de
+l'est. Il reçut l'hospitalité à Bergthorshval, et Njal lui fit de beaux
+présents. De là il continua sa route vers l'est, jusqu'à l'Alptafjord,
+pour retrouver Ifal de Sida. Il fit remettre son vaisseau en état. Les
+païens avaient nommé ce vaisseau le panier de fer. Thangbrand s'y
+embarqua, et Gudleif avec lui.
+
+
+
+
+CIV
+
+
+Cet été là, Hjalti fils de Skeggi fut mis hors la loi, au ting, pour
+avoir blasphémé les dieux.
+
+Thangbrand dit au roi Olaf les mauvais traitements que lui avaient faits
+les Islandais, et comme quoi ils étaient si grands sorciers, qu'ils
+avaient fait ouvrir la terre sous les pieds de son cheval, qui fut
+englouti. Le roi Olaf entra en si grande colère qu'il fit prendre et
+mettre en prison tous les hommes d'Islande, et il voulait les tuer.
+Alors Gissur le blanc et Hjalti vinrent le trouver. Ils offrirent de se
+porter caution pour ces hommes, et de s'en aller en Islande pour y
+annoncer la foi. Le roi prit bien la chose, et on mit les gens en
+liberté.
+
+Gissur et Hjalti mirent leur vaisseau en état pour s'en aller en
+Islande: ils furent bientôt prêts. Ils prirent terre à Eyra, comme dix
+semaines d'été étaient déjà passées. Ils se firent amener des chevaux,
+et prirent des hommes pour décharger leur vaisseau. Après quoi ils
+partirent pour le ting, au nombre de trente. Ils avaient fait dire à
+tous les chrétiens de se tenir prêts. Hjalti était resté en arrière à
+Reydarmula; car il avait appris qu'on l'avait mis hors la loi pour avoir
+blasphémé les dieux. Mais comme ils arrivaient à Vellandkatla,
+descendant de Gjabakka, voici que Hjalti vint les rejoindre disant qu'il
+ne voulait pas laisser croire aux païens qu'il avait peur d'eux.
+
+Et voilà que beaucoup de chrétiens vinrent à leur rencontre, et ils
+arrivèrent au ting en troupe nombreuse. Les païens aussi avaient
+beaucoup de monde. Et peu s'en fallut que tous les gens du ting n'en
+vinssent aux mains; il n'en fut rien pourtant.
+
+
+
+
+CV
+
+
+Il y avait un homme nommé Thorgeir. Il était fils de Tjörvi, fils de
+Thorkel le long. Sa mère s'appelait Thorunn et était fille de Thorstein,
+fils de Sigmund, fils de Gnupi le barde. Sa femme s'appelait Gudrid.
+Elle était fille de Thorkel le noir, du domaine de Hleidrar. Son frère
+était Orm Töskubak, père de Hlenni le vieux, de Saurbæ.
+
+Thorkel et ses frères étaient fils de Thorir Snepil, fils de Ketil
+Brimil, fils d'Ornolf, fils de Björnolf, fils de Grim le barbu, fils de
+Ketil Hæing, fils de Halbjörn le sorcier, de Hrafnista.
+
+Thorgeir habitait à Ljosavatn. C'était un grand chef, et le plus sage
+des hommes.
+
+Les chrétiens dressèrent leurs huttes; Gissur et Hjalti étaient dans la
+hutte de ceux de Mosfell.
+
+Le jour d'après, les deux partis vinrent au tertre de la loi; chacun des
+deux prit des témoins, le parti des chrétiens comme celui des païens, et
+déclara qu'il n'avait plus rien à voir avec la loi de l'autre parti; et
+là-dessus il s'éleva au tertre de la loi une clameur si grande qu'on ne
+s'entendait plus parler. Alors on se sépara, et il semblait à tous que
+cela finirait mal.
+
+Les chrétiens firent choix de Hal de Sida, pour leur donner une loi.
+Mais Hal vint trouver Thorgeir, Godi de Ljosavatn, qui avait été
+jusque-là l'homme de la loi, et il lui donna trois marcs d'argent, pour
+faire la loi. C'était une chose hasardeuse, car il était païen.
+
+Thorgeir fut couché tout le jour. Il avait mis un manteau sur sa tête,
+en sorte que nul ne pouvait lui parler. Le jour suivant, les hommes
+allèrent au tertre de la loi. Thorgeir fit faire silence, et parla
+ainsi: «Il me semble que nos affaires seront en mauvaise passe si nous
+n'avons pas tous, une seule et même loi. Si la loi est rompue en deux,
+la paix aussi sera rompue; et il n'y aura pas moyen de vivre ainsi.
+C'est pourquoi je demande à tous, chrétiens et païens, s'ils veulent
+prendre pour leur loi celle que je vais dire». Ils dirent tous que oui.
+Il répondit qu'il voulait avoir leur serment, et des gages qu'ils le
+tiendraient. Ils dirent que oui encore, et des gages furent donnés.
+
+«Voici, dit alors Thorgeir, le commencement de notre loi. Tous seront
+chrétiens dans le pays, et croiront en un seul Dieu, père, fils, et
+saint esprit; ils renonceront au culte des idoles, ils n'exposeront plus
+leurs enfants, et ils ne mangeront plus de viande de cheval. On mettra
+hors la loi ceux qui auront fait ces choses, si cela est certain; s'ils
+l'ont fait en secret, on ne les inquiètera pas». Mais ces coutumes
+païennes disparurent entièrement à peu d'années de là; et il ne fut plus
+permis de faire ces choses, ni en secret, ni à découvert.
+
+Il dit encore qu'on garderait les dimanches et les jours de jeûne, le
+jour de Noël et le jour de Pâques, ainsi que toutes les grandes fêtes.
+Les païens furent d'avis qu'on les avait grandement trompés. Mais la foi
+n'en était pas moins introduite dans la loi, et tous les hommes du pays
+faits chrétiens.
+
+L'affaire étant ainsi terminée, les gens quittèrent le ting.
+
+
+
+
+CVI
+
+
+À trois années de là, voici ce qui se passa au Ting de Tingskala. Amundi
+l'aveugle, fils d'Höskuld, fils de Njal, était venu au ting. Il se fit
+amener parmi les huttes, et vint à celle où était Lyting de Samstad. Il
+se fit conduire dans la hutte, jusqu'à l'endroit où Lyting était assis.
+«Lyting de Samstad est-il ici?» demanda-t-il. «Oui, dit Lyting; que me
+veux-tu?»--«Je veux savoir, dit Amundi, quel prix tu veux me payer pour
+le meurtre de mon père. Je suis un fils bâtard, et je n'ai point reçu
+d'amende».--«J'ai payé pour ton père l'amende entière, dit Lyting; c'est
+le père de ton père qui l'a reçue, et ses frères; mais pour le meurtre
+de mes frères il n'a rien été payé. Si j'ai mal fait, on m'a traité bien
+durement».--«Je ne te demande pas, dit Amundi, ce que tu as payé aux
+autres. Je sais que vous avez fait la paix. Je te demande ce que tu me
+paieras à moi».--«Rien du tout» dit Lyting. «Je ne peux pas croire, dit
+Amundi, que cela soit juste devant Dieu, quand tu m'as frappé si près du
+cœur. Mais voici tout ce que je puis le dire: si j'avais mes deux yeux,
+il me faudrait une de ces deux choses: ou l'amende, ou mort d'homme. Que
+Dieu juge entre nous». Et il sortit. Mais comme il était à la porte de
+la hutte, il se retourna vers l'intérieur; et voici que ses yeux
+s'ouvrirent. «Loué sois-tu, dit-il, Dieu mon Seigneur; je vois
+maintenant ce que tu veux». Il rentre en courant dans la hutte, arrive
+devant Lyting et lui porte un si grand coup de hache sur la tête, que la
+hache s'y enfonça jusqu'au manche, après quoi il la retira. Lyting tomba
+la face en avant: il était mort sur le coup.
+
+Amundi retourne vers la porte pour sortir. Comme il arrivait à l'endroit
+où ses yeux s'étaient ouverts, voici qu'ils se refermèrent, et il resta
+aveugle tout le temps qu'il vécut.
+
+Après cela, il se fit conduire vers Njal et ses fils. Il leur dit le
+meurtre de Lyting. «On ne peut pas t'imputer ceci à mal, dit Njal, car
+de telles choses sont écrites à l'avance; et quand elles arrivent, c'est
+un avertissement pour nous de ne pas laisser dehors ceux qui sont les
+plus proches».
+
+Alors Njal offrit la paix aux parents de Lyting. Höskuld, godi de
+Hvitanes, s'entremit auprès d'eux et les décida à accepter l'amende. On
+mit fin à l'affaire par une sentence, et l'amende fut réduite de moitié,
+à cause des droits qu'Amundi était réputé avoir eus contre Lyting. Après
+cela, on alla échanger des gages, et les parents de Lyting donnèrent des
+gages à Amundi. Les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux, et
+tout fut tranquille pendant longtemps.
+
+
+
+
+CVII
+
+
+Valgard le rusé revint cet été-là. Il était encore païen. Il vint à Hof
+chez son fils Mörd, et il y passa l'hiver. Il dit à Mörd: «J'ai parcouru
+tout le pays et il ne me semble plus que ce soit le même. Je suis allé à
+Hvitanes, et là j'ai vu beaucoup d'emplacements de huttes, et le sol
+tout remué. Je suis allé aussi au ting de Tingskala, et là j'ai vu
+toutes nos huttes mises à bas. Que signifient toutes ces choses
+étranges?»--«On a établi de nouveaux Godords, répondit Mörd, et un
+cinquième tribunal, et il y a des gens qui se sont séparés de mon ting,
+pour aller joindre le ting d'Höskuld.»--«C'est mal me remercier, dit
+Valgard, du Godord que je t'ai transmis, que de te conduire si
+lâchement. Je veux que tu les en punisses de telle sorte qu'ils y
+trouvent tous leur mort. Il faut pour cela, à force de paroles
+mensongères, amener les fils de Njal à tuer Höskuld. Ceux qui auront à
+le venger sont nombreux, et les fils de Njal périront dans cette
+querelle.»--«Ce n'est pas facile» dit Mörd. «Je vais te dire comment il
+faut t'y prendre, répondit Valgard. Tu vas inviter chez toi les fils de
+Njal, et tu les renverras avec des présents. Mais tu ne commenceras tes
+histoires que lorsqu'il y aura une grande amitié entre vous, et qu'ils
+se fieront à toi comme à eux-mêmes. C'est ainsi que tu te vengeras de
+Skarphjedin pour l'argent qu'il t'a forcé de lui donner après la mort de
+Gunnar. Quand tous ceux là seront morts, tu pourras devenir un chef.» Et
+ils convinrent que Mörd agirait selon ce conseil.
+
+«Je voudrais, mon père, dit Mörd, te voir recevoir la foi, car tu es
+vieux.»--«Je ne veux pas, dit Valgard; tu devrais plutôt la rejeter, et
+nous verrions ce qui s'ensuivrait.» Mais Mörd dit qu'il ne ferait pas
+cela. Valgard brisa devant Mörd toutes les croix et autres choses
+saintes. Peu après, il tomba malade et mourut, et il fut déposé dans un
+tertre.
+
+
+
+
+CVIII
+
+
+À quelque temps de là, Mörd vint à Bergthorshval trouver Skarphjedin. Il
+leur donna, à lui et à ses frères, beaucoup de belles paroles; il parla
+tout le long du jour et dit qu'il désirait grandement faire amitié avec
+eux. Skarphjedin prit bien la chose: il dit pourtant qu'il ne s'y
+attendait pas.
+
+Mörd finit par entrer en si grande amitié avec eux, que des deux côtés
+nul conseil ne semblait bon si les autres n'y avaient eu part. Njal
+trouvait toujours mauvais que Mörd vint, et chaque fois qu'il venait, il
+se montrait fâché.
+
+Un jour, Mörd vint à Bergthorshval et dit aux fils de Njal: «J'ai résolu
+de donner un festin, et de boire la bière d'héritage en l'honneur de mon
+père. Je vous invite à ce festin, vous, fils de Njal, et Kari, et je
+vous promets que vous ne partirez pas sans présents.» Ils promirent de
+venir. Mörd retourne chez lui, et fait ses préparatifs. Il invita
+beaucoup de possesseurs de domaines, et il y eut grande foule. Les fils
+de Njal vinrent, et Kari aussi. Mörd donna à Skarphjedin une grande
+agrafe d'or, à Kari une ceinture d'argent, et à Grim et à Helgi de beaux
+présents. Ils rentrent chez eux, vantent les cadeaux qu'ils ont reçus,
+et les montrent à Njal. Njal dit qu'ils sont chèrement achetés: «Prenez
+garde, ajoute-t-il, que vous ne veniez à les payer de la manière qu'il
+voudra.»
+
+
+
+
+CIX
+
+
+Peu de temps après, Höskuld et les fils de Njal donnèrent des festins.
+Les fils de Njal commencèrent, et invitèrent Höskuld.
+
+Skarphjedin avait un cheval brun, de quatre ans, grand et beau. C'était
+un étalon, mais il n'avait pas encore combattu. Skarphjedin en fit don à
+Höskuld, avec deux juments. Ils firent tous des présents à Höskuld, et
+se promirent bonne amitié.
+
+Un peu plus tard, Höskuld les invita chez lui à Vörsabæ. Il en avait
+invité beaucoup d'autres, et il y eut grande foule. Il venait de faire
+abattre sa grande salle, mais il avait trois bâtiments extérieurs, et
+c'est là que les logements furent préparés. Ceux qu'il avait invités
+vinrent tous, et la fête se passa bien. Quand les gens furent sur le
+point de partir, Höskuld leur donna de beaux présents, et il fit la
+conduite aux fils de Njal. Les fils de Sigfus l'accompagnaient, et toute
+la foule des invités. Ils disaient les uns et les autres que jamais
+personne ne pourrait se mettre entre eux.
+
+À quelque temps de là, Mörd vint à Vörsabæ et demanda à parler à
+Höskuld. Ils s'en allèrent à l'écart, et Mörd dit: «Il y a grande
+différence entre toi et les fils de Njal. Tu leur as fait de beaux
+présents; mais ceux qu'ils t'ont donnés, c'était pour se moquer de
+toi.»--«Qu'est-ce qui te fait penser cela?» dit Höskuld. «Ils t'ont
+donné, répondit-il, un cheval qu'ils n'appelaient eux-mêmes qu'un
+poulain, et ils l'ont fait par dérision, car ils te tiennent, toi aussi,
+pour jeune et sans expérience. Je peux te dire aussi qu'ils t'envient
+ton siège de godi. Skarphjedin s'en est emparé au ting, quand tu ne t'es
+pas rendu à la convocation du cinquième tribunal; et il entend bien ne
+pas le lâcher.»--«Ce n'est pas vrai, dit Höskuld; je l'ai repris à la
+session d'automne.»--«C'est que Njal s'en est mêlé, dit Mörd. De plus,
+ajouta-t-il, ils ont rompu la paix avec Lyting.»--«Je ne leur en ferai
+pas un crime» dit Höskuld.--«Tu ne peux pas nier pourtant, dit Mörd,
+qu'un jour où Skarphjedin et toi vous vous en alliez à l'est, vers le
+Markarfljot, sa hache est tombée de sa ceinture, et ce jour-là il avait
+en tête de te tuer.»--«C'était sa hache à fendre du bois, dit Höskuld;
+je l'ai vue quand il l'a mise à sa ceinture. Et je veux te dire tout de
+suite, ajouta-t-il, que tu ne me diras jamais si grand mal des fils de
+Njal que j'arrive à le croire. Et quand il y aurait quelque chose, quand
+tu dirais vrai en me prévenant que j'aurai à les tuer ou à être tué
+moi-même, j'aime bien mieux souffrir la mort de leur main que de leur
+faire le moindre mal. Mais toi, tu n'en es que plus méchant homme, de
+m'avoir dit cela.» Et Mörd s'en retourna chez lui.
+
+Quelque temps après, Mörd va trouver les fils de Njal. Il parle
+longuement avec les trois frères, et Kari. «J'ai su, dit-il, qu'Höskuld
+godi de Hvitanes avait dit que toi, Skarphjedin, tu avais rompu la paix
+avec Lyting. Je suis certain aussi qu'il a cru que tu en voulais à sa
+vie le jour où vous alliez à l'est, vers le Markarfljot. Mais il me
+semble qu'il n'en voulait pas moins à la tienne, quand il t'a invité à
+son festin, et qu'il t'a logé dans le bâtiment le plus éloigné du
+domaine. On a apporté du bois toute la nuit devant ce bâtiment, et il
+avait résolu de vous brûler. Mais il se trouva que Högni fils de Gunnar
+arriva pendant la nuit, et il ne fut plus question de vous attaquer, car
+ils avaient peur de lui. Plus tard il t'a fait la conduite avec une
+troupe nombreuse. Cette fois encore il voulait t'attaquer, et il avait
+mis près de toi pour te tuer Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de
+Lambi. Mais le cœur leur a manqué, et ils n'ont pas osé».
+
+Quand il eut ainsi parlé, d'abord les autres le contredirent; mais à la
+fin pourtant ils le crurent. Et à cause de cela ils entrèrent en
+défiance d'Höskuld, et ils ne lui parlaient presque pas quand ils se
+rencontraient. Mais Höskuld se tenait à l'écart. Il se passa ainsi
+quelque temps.
+
+L'automne suivant, Höskuld s'en alla dans l'est, à Svinafell, où on
+l'avait invité. Flosi lui fit bon accueil. Hildigunn était venue aussi,
+Flosi dit à Höskuld: «Hildigunn me dit qu'il y a de la froideur entre
+toi et les fils de Njal. Ceci me déplaît. Je te propose donc de ne plus
+retourner dans le pays de l'ouest. Je t'établirai à Skaptafell; et
+j'enverrai mon frère Thorgeir habiter à Vörsabæ».--«Alors on dira,
+répondit Höskuld, que j'ai fui, parce que j'avais peur, et je ne veux
+pas de cela».--«Il est donc à craindre, dit Flosi, qu'il ne sorte de là
+de grands malheurs».--«J'en suis fâché, dit Höskuld, car j'aimerais
+mieux rester sans vengeance que d'être cause qu'il arrive mal à
+d'autres».
+
+Peu de jours après, Höskuld s'apprêta à retourner chez lui. Flosi lui
+fit présent d'un manteau d'écarlate, orné de broderies jusqu'en bas.
+Höskuld rentra chez lui à Vörsabæ, et tout fut tranquille pendant
+quelque temps.
+
+Höskuld était d'humeur si agréable, que peu de gens étaient ses ennemis.
+Mais il y eut pendant tout cet hiver, la même froideur entre lui et les
+fils de Njal.
+
+Njal avait pris chez lui, comme son fils d'adoption, le fils de Kari,
+nommé Thord. Il avait élevé aussi Thorhal fils d'Asgrim fils
+d'Ellidagrim. Thorhal était un vaillant homme, hardi en toutes choses.
+Il avait si bien appris la loi chez Njal qu'il était le troisième homme
+de loi de toute l'Islande.
+
+Cette année-là, le printemps vint de bonne heure, et les gens se
+hâtèrent de semer leur grain.
+
+
+
+
+CX
+
+
+Il arriva un jour, que Mörd vint à Bergthorshval. Ils se mirent tout de
+suite à parler ensemble, Mörd, les fils de Njal, et Kari. Mörd calomnie
+Höskuld comme il en a l'habitude: il a encore de nouvelles histoires à
+raconter, et il presse très fort Skarphjedin et ses frères de tuer
+Höskuld, disant qu'il irait plus vite qu'eux, s'ils ne l'attaquaient sur
+le champ. «Nous ferons comme tu veux, dit Skarphjedin, si tu viens avec
+nous prendre part à la chose».--«Je le ferai» dit Mörd. Ils s'engagèrent
+les uns aux autres par promesses, et il fut convenu que Mörd reviendrait
+le soir.
+
+Bergthora demanda à Njal: « Que disent-ils là dehors?»--«Je ne suis pas
+dans leurs conseils» dit Njal. Pourtant ils m'ont rarement laissé à
+l'écart quand leurs conseils étaient bons».
+
+Skarphjedin ne se coucha pas ce soir-là, ni ses frères non plus, ni
+Kari. Vers la fin de la nuit, Mörd arriva. Ils prirent leurs armes, les
+fils de Njal et Kari, montèrent à cheval, et partirent. Ils marchèrent
+sans s'arrêter jusqu'à Vörsabæ. Là ils attendirent, derrière une haie.
+Le temps était beau, et le soleil venait de se lever.
+
+
+
+
+CXI
+
+
+À ce même moment, Höskuld, godi de Hvitanes, s'éveilla. Il se revêtit de
+ses habits, et mit sur son dos le manteau, présent de Flosi. Il prit un
+panier à grain d'une main, de l'autre une épée; puis il s'en va vers la
+haie et se met à semer son grain.
+
+Skarphjedin et les autres étaient convenus entre eux qu'ils
+l'attaqueraient tous à la fois.
+
+Skarphjedin s'élança de derrière la haie. Quand Höskuld le vit, il
+voulut fuir. Mais Skarphjedin courut après lui, en disant: «Ne crois pas
+que tu puisses t'échapper, godi de Hvitanes!» Il le frappe et le touche
+à la tête, et Höskuld tombe sur ses genoux. «Que Dieu m'aide et vous
+pardonne» dit-il en tombant. Alors ils coururent tous à lui, et le
+frappèrent tous.
+
+Après cela, Mörd dit: «Il me vient une idée».--«Laquelle?» dit
+Skarphjedin.--«C'est, dit Mörd, de retourner chez moi tout d'abord.
+Ensuite j'irai à Grjota, je leur dirai la nouvelle, et que je trouve
+cela très mal fait. Je sais que Thorgerd me priera de dénoncer le
+meurtre. Et je le ferai; car ce sera le meilleur moyen d'embrouiller
+leur affaire. J'enverrai aussi un homme à Vörsabæ pour savoir s'ils se
+hâtent de prendre un parti. Il y apprendra la nouvelle et je ferai comme
+si je l'avais reçue de lui».--«Fais cela; tu feras bien» dit
+Skarphjedin.
+
+Les trois frères retournèrent chez eux, avec Kari. En arrivant, ils
+dirent à Njal la nouvelle. «C'est une triste nouvelle que celle-ci, dit
+Njal, et fâcheuse à entendre; ce malheur me touche de si près que, je
+puis le dire en vérité, j'aimerais mieux avoir perdu deux de mes fils,
+et qu'Höskuld fût en vie».--«Il faut t'excuser, dit Skarphjedin, car tu
+es vieux, et il était à prévoir que ceci te ferait de la peine».--«Ce
+n'est pas seulement, dit Njal, parce que je suis vieux, mais aussi parce
+que je sais mieux que vous ce qui s'ensuivra».--«Qu'est-ce qui
+s'ensuivra?» dit Skarphjedin.--«Ma mort, dit Njal, celle de ma femme, et
+de tous mes fils».--«Que lis-tu dans l'avenir pour moi?» dit Kari.--«Il
+leur sera difficile, dit Njal, de s'opposer à ton heureux destin, et tu
+seras plus fort qu'eux tous».
+
+Et ce fut la seule chose au monde qui touchât Njal de telle sorte qu'il
+ne pouvait en parler sans pleurer.
+
+
+
+
+CXII
+
+
+Hildigunn s'éveilla et vit qu'Höskuld n'était plus dans la chambre.
+«J'ai fait de mauvais rêves, dit-elle, et qui ne m'annoncent rien de
+bon; allez me chercher Höskuld». Ils le cherchèrent dans le domaine, et
+ne le trouvèrent pas. Cependant Hildigunn s'était habillée. Elle sort,
+et deux hommes avec elle, ils s'en vont vers la haie, et trouvent là
+Höskuld mort. À ce moment, arrive le berger de Mörd fils de Valgard. Il
+lui dit qu'il a rencontré les fils de Njal, venant de ce lieu, «et
+Skarphjedin m'a appelé, dit-il, et s'est déclaré l'auteur du
+meurtre».--«Ce serait un exploit de brave, dit Hildigunn, si un seul y
+avait eu part». Elle prit le manteau, essuya tout le sang des blessures,
+y rassembla les gouttes de sang caillé, et le mit dans son coffre.
+
+Puis elle envoya un homme à Grjota pour y annoncer la nouvelle. Mörd
+était là qui l'avait déjà dite. Ketil de Mörk était venu aussi. Thorgerd
+dit à Ketil: «Voici qu'Höskuld est mort comme vous savez. Rappelle-toi
+maintenant ce que tu m'as promis, quand tu l'as pris pour ton fils
+d'adoption».--«Il se peut, dit Ketil, que j'aie promis alors trop de
+choses; car je ne pensais guère qu'il viendrait des jours comme ceux-ci.
+Me voici fort en peine; car le nez est près des yeux, et je suis marié à
+une fille de Njal».--«Veux-tu donc, dit Thorgerd, que ce soit Mörd qui
+porte plainte pour le meurtre?»--«Je ne sais pas, dit Ketil, car je
+crois qu'il vient de lui plus de mal que de bien». Mais dès que Mörd eut
+parlé à Ketil, il en fut de lui comme des autres, et il crut que Mörd
+lui serait fidèle. Ils convinrent donc que Mörd porterait plainte pour
+le meurtre, et s'occuperait de porter l'affaire devant le ting.
+
+Après cela, Mörd descendit à Vörsabæ. Il vint là neuf hommes, les plus
+proches voisins du lieu du meurtre, pour servir de témoins. Mörd avait
+dix hommes avec lui. Il montre aux voisins les blessures d'Höskuld, les
+prenant à témoins des coups, et il nomme l'auteur de chaque blessure,
+sauf d'une. Celle-là, il fit comme s'il ne savait pas qui l'avait faite;
+mais c'était celle qu'il avait faite lui-même. Puis il déclara qu'il
+portait plainte contre Skarphjedin pour le meurtre, et contre ses frères
+et Kari pour les blessures. Après quoi il cita les neuf proches voisins
+du lieu du meurtre, à comparaître devant l'Alting.
+
+Après cela il retourna chez lui. Il ne voyait presque jamais les fils de
+Njal, et quand ils se rencontraient, ils se faisaient mauvais visage.
+C'était ainsi convenu entre eux.
+
+La nouvelle du meurtre d'Höskuld se répandit dans tous les cantons. On
+disait que c'était mal fait.
+
+Les fils de Njal allèrent trouver Asgrim fils d'Ellidagrim, et lui
+demandèrent son aide. «Vous savez bien, dit-il, que je vous aiderai dans
+toute affaire grave. Pourtant j'augure mal de celle-ci; ils sont
+nombreux, ceux à qui appartient la vengeance, et dans tous les cantons
+ce meurtre a été grandement blâmé». Alors les fils de Njal retournèrent
+chez eux.
+
+
+
+
+CXIII
+
+
+Il y avait un homme nommé Gudmund le puissant. Il habitait à Mödruvöll
+sur l'Eyjafjord. Il était fils d'Eyjolf, fils d'Einar, fils d'Audun le
+chauve, fils de Thorolf Smjör, fils de Thorstein le lâche, fils de Grim
+Kamban. La mère de Gudmund s'appelait Halbera: elle était fille de
+Thorod Hjalm. Et la mère de Halbera s'appelait Reginleif, fille de
+Sæemund, des pays du Sud, celui qui donna son nom à la plaine de Sæmund
+sur le Skagafjord.
+
+La mère d'Eyjolf, le père de Gudmund, était Valgerd fille de Runolf. La
+mère de Valgerd s'appelait Vilborg. Sa mère était Jorunn la bâtarde,
+fille du roi Osvald le saint. La mère de Jorunn était Bera, fille du roi
+Jatmund le saint.
+
+La mère d'Einar, père d'Eyjolf, était Helga, fille d'Helgi le maigre,
+qui s'établit dans l'Eyjafjord. Helgi était fils d'Eyvind du pays de
+l'est, et de Rafört, fille de Kjarval, roi d'Irlande. La mère d'Helga
+fille d'Helgi était Thorunn la cornue, fille de Ketil Flatnef, fils de
+Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sögn.
+
+La mère de Grim était Hervör. La mère de Hervör était Thorgerd, fille
+d'Halegg, roi d'Halogaland.
+
+La femme de Gudmund le riche s'appelait Thorlaug. Elle était fille
+d'Atli le fort, fils d'Eilif l'aigle, fils de Bard, fils de Ketil Ref,
+fils de Skidi le vieux.
+
+Herdis était le nom de la mère de Thorlaug. Elle était fille de Thord de
+Höfda, fils de Björn Byrdusmjörs, fils de Hroald, fils de Hrodlaug le
+triste, fils de Björn Jarnsida, fils de Ragnar Lodbrok, fils de Sigurd
+Hring, fils de Randæs, fils de Radbard.
+
+La mère d'Herdis fille de Thord était Thorgerd fille de Skidi. Sa mère
+était Fridgerd fille de Kjarval roi d'Irlande.
+
+Gudmund était un grand chef. Il était riche en biens Il avait cent
+serviteurs dans sa maison. Il avait pris la toute-puissance sur tous les
+chefs du pays qui est au nord de la plaine d'Öxnadal: les uns durent
+quitter leurs domaines, à d'autres il ôta la vie; d'autres lui
+laissèrent leur siège de Godi. C'est de lui que viennent les meilleures
+familles du pays: les Oddaverjar, les Sturlungar, les Hvammverjar, et
+ceux de Fljota, et aussi Ketil l'évêque, et beaucoup d'autres parmi les
+meilleurs.
+
+Gudmund était ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim songeait à lui
+demander son aide.
+
+
+
+
+CXIV
+
+
+Il y avait un homme nommé Snorri, surnommé le Godi. Il demeurait à
+Helgafell, avant que Gudrunn, fille d'Usvif, ne lui eût acheté ses
+terres. Elle y demeura jusqu'à sa mort. Mais Snorri s'en alla sur le
+Hvammsfjord et s'établit à Sælingsdalstunga.
+
+Le père de Snorri s'appelait Thorgrim et était fils de Thorstein
+Thorskabit, fils de Thorolf Mostrarskegg fils d'Örnolf Fiskrek. Mais Ari
+le sage dit qu'il était fils de Thorgil Reydarsida. Thorolf Mostrarskegg
+avait pour femme Oska, fille de Thorstein le rouge.
+
+La mère de Thorgrim s'appelait Thora. Elle était fille d'Oleif le lâche,
+fils de Thorstein le rouge, fils d'Oleif le blanc, fils d'Ingjald, fils
+d'Helgi. La mère d'Ingjald s'appelait Thora, fille de Sigurd à l'œil de
+serpent, fils de Ragnar Lodbrok.
+
+La mère de Snorri le Godi était Thordis, fille de Sur et sœur de Gisli.
+
+Snorri était grand ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim comptait
+sur son aide.
+
+Snorri était l'homme le plus sage de l'Islande, parmi ceux qui ne
+voyaient pas dans l'avenir. Il était bon pour ses amis, et terrible pour
+ses ennemis.
+
+À ce moment-là, il y eut grande affluence au ting, de tous les
+districts, et les gens avaient beaucoup de procès à juger.
+
+
+
+
+CXV
+
+
+Flosi apprend le meurtre de son gendre Höskuld, et cette nouvelle le met
+en grand souci et grande colère. Pourtant il se tint tranquille. On lui
+dit comment l'affaire avait été engagée après la mort d'Höskuld, mais il
+ne fit pas paraître ce qu'il en pensait. Il envoya un messager à Hal de
+Sida, son beau-père, et à son fils Ljot, pour leur dire d'amener
+beaucoup de monde avec eux au ting. Ljot passait pour être en espérance
+le plus grand chef du pays de l'est. On lui avait prédit que s'il allait
+trois étés de suite au ting, et revenait sain et sauf, il deviendrait le
+plus grand chef et l'homme le plus vieux de sa race. Il était déjà allé
+un été au ting, et il allait partir pour la seconde fois.
+
+Flosi envoya encore des messages à Kol, fils de Thorstein, et à Glum,
+fils de Hildir le vieux, à Geirleif, fils d'Önund Töskubak et à Modolf,
+fils de Ketil. Ils vinrent tous à la rencontre de Flosi. Hal avait
+promis d'amener beaucoup de monde.
+
+Flosi se mit en route et vint à Kirkjubæ chez Surt, fils d'Asbjörn. De
+là, il envoya chercher Kolbein, fils d'Egil, son neveu, qui vint se
+joindre à lui.
+
+Après cela, Flosi vint à Höfdabrekka. Là demeurait Thorgrim Skrauti,
+fils de Thorkel le beau. Flosi le pria de venir au ting avec lui. Il
+consentit à la chose et dit à Flosi: «Je t'ai souvent vu, messire, plus
+gai que maintenant; mais tu as de bonnes raisons pour qu'il en soit
+ainsi».--«Certes, dit Flosi, il s'est passé de tristes choses, et je
+donnerais tout ce que je possède pour que ceci ne fût pas arrivé. Du
+mauvais grain a été semé: mauvaise récolte en poussera».
+
+Il partit de là, traversant la plaine d'Arnarstak, et fut à Solheima le
+soir. Là demeurait Lodmund, fils d'Ulf. Il était grand ami de Flosi.
+Flosi y passa la nuit. Au matin, Lodmund partit avec lui pour Dal, où
+ils passèrent la nuit. Là demeurait Runolf, fils d'Ulf godi d'Ör. Flosi
+dit à Runolf: «Nous allons savoir ici la vérité sur le meurtre
+d'Höskuld, godi de Hvitanes. Tu es un homme véridique, et bien informé;
+je croirai tout ce que tu me diras de leur querelle».--Runolf dit: «Il
+n'y a pas à mesurer ses paroles, et il a été tué sans la moindre cause.
+Sa mort a affligé tout le monde. Mais personne n'en a si grand deuil que
+Njal, son père d'adoption».--«Ils auront donc de la peine à trouver des
+gens qui leur viennent en aide», dit Flosi.--«Je le crois, dit Runolf,
+s'il ne survient rien».--«Qu'y a-t-il de fait?» dit Flosi. «Les voisins
+ont été cités à témoins, dit Runolf, et plainte a été portée pour le
+meurtre».--«Qui a fait cela?» dit Flosi.--«Mörd fils de Valgard» dit
+Runolf.--«Peut-on se fier à lui?» dit Flosi.--«Il est mon parent, dit
+Runolf, mais, s'il faut dire vrai, on dit de lui plus de mal que de
+bien. Maintenant je t'en prie, Flosi, apaise ta colère, et prends le
+parti qui amènera le moins de trouble; car Njal va te faire sans doute
+des offres honorables, et les hommes les meilleurs seront avec lui».
+Flosi répondit: «Viens donc au ting. Runolf, et tes paroles pourront
+beaucoup sur moi; à moins que les choses ne tournent plus mal qu'il ne
+faudrait». Ils n'en dirent pas d'avantage, et Runolf promit de venir. Il
+envoya un message à Haf le sage, son parent, qui arriva aussitôt. Flosi
+partit de là et vint à Vörsabæ.
+
+
+
+
+CXVI
+
+
+Hildigunn était dehors et dit: «Il faut que tous mes serviteurs sortent
+quand Flosi entrera dans le domaine. Les femmes nettoieront la maison et
+l'orneront de tentures, et elles prépareront un siège élevé pour Flosi».
+
+Alors Flosi entra dans l'enceinte. Hildigunn vint à sa rencontre: «Salut
+à toi, mon oncle, dit-elle; mon cœur se réjouit de ta venue».--«Nous
+allons prendre notre repas, dit Flosi, et ensuite nous nous remettrons
+en route». Et on attacha leurs chevaux.
+
+Flosi entra dans la salle et s'assit. Il renversa sur le banc le siège
+qu'on lui avait préparé, en disant: «Je ne suis ni roi ni jarl, je ne
+veux pas qu'on me fasse un trône, et il n'est pas besoin de se moquer de
+moi». Hildigunn était debout à son côté: «Il est fâcheux, dit-elle, que
+cela te déplaise, car nous l'avions fait de bon cœur».--«Si tu agis de
+bon cœur avec moi, dit Flosi, tes actions se loueront elles-mêmes; et
+elles se blâmeront elles-mêmes si elles sont mauvaises». Hildigunn eut
+un rire froid: «N'en parlons plus, dit-elle. Nous aurons souvent encore
+affaire l'un avec l'autre avant la fin». Elle s'assit près de Flosi, et
+ils parlèrent longtemps à voix basse.
+
+On apporta les tables; Flosi et ses hommes se lavèrent les mains. Flosi
+regarda la serviette, elle était pleine de trous, et un des coins était
+arraché. Il ne voulut pas s'en servir et la jeta sur le banc. Il déchira
+un morceau de la nappe, s'y essuya les mains, et le lança à ses hommes.
+Après quoi il se mit à table et leur dit de manger.
+
+Alors Hildigunn entra dans la salle. Elle vint droit à Flosi, écarta ses
+cheveux, qui couvraient son visage, et se mit à pleurer. «Tu as le cœur
+bien gros, ma nièce, dit Flosi, pour pleurer ainsi. Tu as raison
+pourtant, car tu pleures un bon mari».--«Quelle vengeance me
+donneras-tu, dit-elle, et quelle aide?» Flosi répondit: «Je porterai ta
+cause devant la justice, et j'irai jusqu'au bout, ou bien je ferai une
+paix telle que tous les hommes de bien puissent dire qu'elle nous fait
+honneur de tout point».--«Höskuld te vengerait, dit-elle, si c'était lui
+qui eût à te venger».--«Tu es féroce, répondit Flosi, et je vois bien ce
+que tu veux». Hildigunn reprit: «Moins grande était l'offense d'Arnor
+fils d'Örnolf de Forsarskog envers ton père Thord godi de Frey, et
+pourtant tes frères Kolbein et Egil l'ont tué au ting de Skaptafell.
+
+Alors Hildigunn s'en alla dans la pièce d'entrée et ouvrit son coffre.
+Elle prit le manteau que Flosi avait donné à Höskuld. C'est dans ce
+manteau qu'Höskuld avait été tué, et elle l'avait gardé là tout plein de
+sang comme il était. Elle rentra dans la salle avec le manteau, et vint,
+sans dire un mot, droit à Flosi. Flosi avait mangé son saoul, et on
+avait emporté les tables. Hildigunn jeta le manteau sur Flosi, et le
+sang caillé tomba à grand bruit tout autour. «Voici, Flosi, dit-elle, le
+manteau que tu donnas à Höskuld; je veux te le donner à mon tour. C'est
+dans ce manteau qu'il a été tué. J'appelle à témoins Dieu et tout ce
+qu'il y a de vaillants hommes, que je t'adjure, par la puissance du
+Christ, par ta renommée et ta bravoure, de venger toutes les blessures
+qui couvraient son cadavre; sinon, puisse chacun t'appeler un lâche!»
+
+Flosi arracha le manteau et le lui jeta: «Tu es une sorcière d'enfer,
+dit-il; tu voudrais nous voir faire ce qui serait notre perte à tous;
+mais les conseils des femmes sont toujours cruels». Flosi était
+tellement hors de lui, que son visage était tantôt rouge comme du sang,
+tantôt pâle comme du foin séché, et tantôt noir comme la mort.
+
+Flosi monta à cheval, avec ses hommes, et s'en alla. Il vint à Holtsvad
+pour y attendre les fils de Sigfus et le reste de ses amis.
+
+Il y avait un homme nommé Ingjald qui demeurait à Kelda. C'était le
+frère de Hrodny, mère d'Höskuld, fils de Njal. Ils étaient tous deux les
+enfants d'Höskuld le blanc, fils d'Ingjald le fort, fils de Geirfin le
+rouge, fils de Sölvi, fils de Gunnstein le tueur de sorciers. Ingjald
+avait pour femme Thraslaug, fille d'Egil, fils de Thord, godi de Frey.
+La mère d'Egil était Thraslaug fille de Thorstein Titling. La mère de
+Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, et sœur de Modolf le sage.
+
+Flosi envoya dire à Ingjald de venir le trouver. Ingjald arriva aussitôt
+avec quatorze hommes, tous de sa maison. Ingjald était grand et fort. Il
+parlait peu, chez lui, mais c'était le plus brave des hommes, et il
+donnait volontiers de ses biens à ses amis.
+
+Flosi fit bon accueil à Ingjald et lui dit: «De grandes calamités sont
+venues sur nous, et je ne sais comment nous sortirons de là. Je te prie,
+mon neveu, de ne pas abandonner ma cause avant que nous soyons sortis de
+peine.» Ingjald répondit: « Me voici moi-même en grand embarras. Je suis
+parent de Njal et de ses fils, et il y a d'autres choses importantes qui
+me font réfléchir.» Flosi reprit: «Quand je t'ai donné en mariage la
+fille de mon frère, j'ai cru que tu m'avais promis de m'aider en toute
+circonstance.»--«Il est probable aussi que je le ferai, dit Ingjald,
+mais je vais retourner chez moi d'abord, et de là j'irai au ting.»
+
+
+
+
+CXVII
+
+
+Les fils de Sigfus apprirent que Flosi était à Holtsvad. Ils montèrent à
+cheval et vinrent le trouver. Il y avait là Ketil de Mörk et Lambi son
+frère, Thorkel et Mörd, et Sigmund, tous fils de Sigfus. Il y avait
+aussi Lambi fils de Sigurd, et Gunnar fils de Lambi, et Grani fils de
+Gunnar, et aussi Vjebrand fils d'Hamund.
+
+Flosi se leva à leur arrivée et leur souhaita la bienvenue, très
+amicalement. Ils s'en allèrent vers la rivière. Flosi leur fit faire un
+récit véridique, et il ne s'écartait en rien de celui de Runolf de Dal.
+Flosi dit à Ketil de Mörk: «Je te demande une chose: jusqu'où
+voulez-vous pousser la vengeance dans cette affaire, toi et les autres
+fils de Sigfus?»--«Je voudrais, dit Ketil, qu'on pût faire la paix.
+Pourtant j'ai juré un serment, de ne pas abandonner cette affaire
+qu'elle n'ait pris fin, de façon ou d'autre, quand je devrais y laisser
+ma vie.»--«Tu es un brave homme, dit Flosi, et tout tourne bien aux
+hommes tels que toi.»
+
+Alors Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de Lambi parlèrent tous deux à
+la fois: «Nous voulons, dirent-ils, le bannissement et la vengeance du
+sang.»--«Nous n'aurons pas à choisir», répondit Flosi. Grani reprit:
+«Quand ils ont tué Thrain à Markarfljot, et plus tard son fils Höskuld,
+je me suis dit que jamais je ne ferais avec eux de paix qui dure; car je
+voudrais bien être là, quand ils seront tous tués.»--«Tu as été assez
+près d'eux, répondit Flosi, pour tirer d'eux ta vengeance, si tu avais
+eu le cœur d'un homme. À ce qu'il me semble, tu veux maintenant des
+choses (toi et beaucoup d'autres) auxquelles tu voudrais bien, dans
+quelque temps d'ici, n'avoir jamais pris part, et pour cela tu donnerais
+très cher. Je vois cela clairement: quand il nous arriverait de tuer
+Njal et ses fils, ce sont des hommes si considérables et de si grande
+race qu'on tirera d'eux une vengeance terrible. Il nous faudra tomber
+aux pieds de bien des gens pour demander leur aide, avant que nous
+puissions sortir de peine et obtenir la paix. Sachez aussi que beaucoup
+deviendront pauvres, qui possédaient de grands biens, et que d'autres
+perdront à la fois leurs biens et la vie».
+
+Mörd fils de Valgard vint trouver Flosi. Il lui dit qu'il irait au ting
+avec lui, et qu'il amènerait tout son monde. Flosi fut content de son
+offre et lui fit la proposition de marier Rannveig, sa fille, à Starkad,
+qui demeurait à Stafafell, et qui était fils du frère de Flosi. Flosi
+pensait s'assurer par là de la fidélité de Mörd, et de l'aide de ses
+gens. Mörd prit bien la chose, mais il dit qu'il s'en remettait à l'avis
+de Gissur le blanc, et qu'on en parlerait au ting. Mörd était marié à la
+fille de Gissur, Thorkatla.
+
+Mörd et Flosi partirent ensemble pour le ting, et ils parlèrent, à eux
+deux, tout le long du jour.
+
+
+
+
+CXVIII
+
+
+Njal dit à Skarphjedin: «Qu'avez-vous résolu de faire, toi et tes
+frères, et Kari?» Skarphjedin répondit: «Ce n'est pas notre habitude de
+ruminer longtemps les choses. Voici ce que j'ai à te dire: Nous irons à
+Tunga, chez Asgrim fils d'Ellidagrim, et de là au ting. Et toi, mon
+père, qu'as-tu décidé pour ton voyage?»--«J'irai au ting, répondit Njal;
+car je tiens à l'honneur de ne pas abandonner votre cause, tant que je
+vivrai. Je trouverai là-bas bien des gens qui auront pour moi de bonnes
+paroles: je pourrai vous servir, et je ne vous ferai pas de tort.»
+
+Thorhal fils d'Asgrim et fils adoptif de Njal était là. Les fils de Njal
+riaient de lui, parue qu'il avait une casaque brune. Ils lui demandèrent
+combien de temps il comptait la porter. «Je l'ôterai, répondit-il, quand
+j'aurai à venger mon père adoptif.»--«Tu montreras que tu es brave, dit
+Njal, quand on aura besoin de toi.»
+
+Ils se préparèrent tous à partir, et ils étaient près de trente hommes.
+Ils se mirent en route, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à la
+Thjorsa. Là vinrent les retrouver les parents de Njal, Thorleif Krak et
+Thorgrim le grand. Ils étaient fils d'Holta-Thorir. Ils offrirent aide
+et assistance aux fils de Njal. Et les fils de Njal acceptèrent.
+
+Ils partirent tous ensemble, passèrent la Thjorsa et vinrent sur les
+bords de la rivière de Lax, où ils firent halte. Là vint les rejoindre
+Hjalti fils de Skeggi. Njal et ses fils le prirent à l'écart, et ils
+parlèrent longtemps tout bas. Hjalti dit: «Je vais montrer que je ne
+suis pas un ingrat. Njal m'a demandé mon aide. Je lui ai accordé sa
+demande, et j'ai promis de l'aider. Il m'a récompensé d'avance, moi et
+beaucoup d'autres, par les bons conseils qu'il nous a donnés.» Hjalti
+dit à Njal toutes les allées et venues de Flosi. Ils envoyèrent Thorhal
+en avant, à Tunga, dire à Asgrim qu'ils seraient chez lui le soir.
+
+Asgrim fit aussitôt ses préparatifs. Il était dehors, quand Njal entra
+dans l'enceinte. Njal était vêtu d'un manteau bleu, il avait sur la tête
+un chapeau de feutre, et une petite hache à la main. Asgrim l'aida à
+descendre de cheval, le mena dans la maison, et le fit asseoir sur un
+siège élevé. Après eux entrèrent tous les fils de Njal, et Kari. À ce
+moment Asgrim sortit. Il vit Hjalti qui voulait s'en aller sans bruit,
+pensant qu'il y avait trop de monde. Asgrim prit son cheval par la
+bride, en disant qu'on ne lui avait pas permis de partir. Il fit mettre
+pied à terre à ses hommes, mena Hjalti dans la salle, et le fit asseoir
+à côté de Njal. Thorleif et ses hommes avaient pris place sur l'autre
+banc.
+
+Asgrim s'assit sur un siège devant Njal: «Que te semble de notre
+affaire?» lui demanda-t-il. «Rien de bon, répondit Njal: car j'ai peur
+qu'il n'aient pas la chance pour eux, ceux qui ont part à cette
+querelle. Je voudrais, mon ami, te faire une demande, c'est de
+rassembler tous tes hommes, et de venir au ting avec moi.»--«C'est ce
+que je compte faire, dit Asgrim, et je te promets de plus que je
+n'abandonnerai jamais votre cause, tant que j'aurai quelques hommes pour
+me suivre.» Tous ceux qui étaient là le remercièrent, et dirent que
+c'était parler en brave homme.
+
+Ils passèrent la nuit là. Le jour d'après, tous les gens d'Asgrim
+arrivèrent. Ils partirent tous ensemble, et chevauchèrent sans s'arrêter
+jusqu'au ting; leurs huttes étaient déjà dressées.
+
+
+
+
+CXIX
+
+Flosi était déjà arrivé, et il avait logé tout son monde dans ses
+huttes. Runolf habitait la hutte des gens de Dal, et Mörd celle des gens
+de la Ranga. Hal de Sida était venu de l'est depuis longtemps, et il
+n'était guère venu que lui de ce pays-là, mais il avait beaucoup de
+monde à sa suite, il joignit sa troupe à celle de Flosi, et il
+l'engageait fort à conclure la paix. Hal était un homme sage et
+bienveillant. Flosi lui donna de bonnes paroles, mais n'en fit pas
+davantage. Hal lui demanda quelles gens lui avaient promis leur aide.
+Flosi nomma Mörd fils de Valgard, et dit qu'il avait demandé la fille de
+Mörd en mariage pour son parent Starkad. C'est un bon parti, répondit
+Hal, mais de Mörd il ne peut venir que du mal, et tu t'en apercevras
+avant que ce ting n'ait pris fin.» Et ils n'en dirent pas davantage.
+
+Il arriva un jour que Njal et Asgrim parlèrent longtemps en secret. Tout
+à coup Asgrim sauta sur ses pieds, et dit aux fils de Njal: «Allons, et
+cherchons-nous des amis, pour que nous ne soyons pas écrasés sous le
+nombre; car dans cette affaire, c'est la force qui décidera.» Asgrim
+sortit, et derrière lui Helgi fils de Njal, puis Kari fils de Sölmund,
+puis Grim fils de Njal, puis Skarphjedin, puis Thorhal fils d'Asgrim,
+puis Thorgrim le grand, puis Thorleif Krak.
+
+Ils allèrent à la hutte de Gissur le blanc, et ils entrèrent. Gissur se
+leva pour venir à leur rencontre. Il les fit asseoir et leur offrit à
+boire. «Ce n'est pas notre affaire, répondit Asgrim, et ce qui nous
+amène nous n'avons pas à le dire tout bas: quelle aide pouvons-nous
+attendre de toi, mon oncle?» Gissur répondit: «Ma sœur Jorunn serait
+d'avis que je ne puis me dispenser de t'aider. Il en sera donc ainsi,
+maintenant et toujours, et nous aurons un même sort, tous les deux.»
+Asgrim le remercia, et s'en alla.
+
+«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens
+d'Ölfus» répondit Asgrim. Et ils y allèrent. Asgrim demanda si Skapti
+fils de Thorod était dans sa hutte. On lui dit qu'il y était. Ils
+entrèrent. Skapti était assis sur le banc. Il souhaita la bienvenue à
+Asgrim, et Asgrim lui fit une bonne réponse. Skapti pria Asgrim de
+s'asseoir à côté de lui. «Je n'ai pas le loisir, répondit Asgrim, et
+pourtant j'ai quelque chose à te demander.»--«Que je l'entende donc» dit
+Skapti. «Je viens, dit Asgrim, te demander aide et assistance pour moi,
+et mes parents que voici.»--«J'aurais souhaité, dit Skapti, que vos
+embarras ne vinssent pas me chercher jusque dans ma demeure.»--«C'est
+mal parler, répondit Asgrim, que de refuser d'aider les gens au moment
+où ils en ont le plus grand besoin.»--«Quel est cet homme, dit Skapti,
+qui en a quatre devant lui, grand, pâle, à la face de malheur, qui a
+l'air terrible, et semble être un sorcier?»--«Je me nomme Skarphjedin,
+répondit l'autre, et tu m'as vu au ting plus d'une fois. Mais moi je
+suis plus sage que toi et je n'ai pas besoin de te demander comment tu
+t'appelles. Tu t'appelles Skapti fils de Thorod. Mais tu t'es appelé
+d'abord Burstakol, l'homme à la tête rasée, après que tu as tué Ketil
+d'Elda. Alors tu as rasé tes cheveux, et tu as frotté ta tête de
+goudron. Après quoi tu as payé des esclaves pour lever de terre une
+bande de gazon, et tu t'es caché dessous pendant la nuit. Ensuite tu as
+été trouver Thorolf, fils de Lopt, du pays d'Eyra, qui t'a pris à son
+bord et t'a emmené au loin en te cachant dans ses sacs de farine.» Et
+là-dessus ils sortirent, Asgrim et eux tous.
+
+«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte de Snorri
+le Godi» dit Asgrim. Et ils allèrent à la hutte de Snorri. Il y avait un
+homme devant. Asgrim lui demanda si Snorri était dans sa hutte. L'homme
+dit qu'il y était. Asgrim entra, et tous les autres avec lui. Snorri
+était assis sur le banc. Asgrim vint à lui et le salua amicalement.
+Snorri lui fit bonne mine, et le pria de s'asseoir. «Je n'ai pas le
+loisir, dit Asgrim, et pourtant j'ai quelque chose à te
+demander.»--«Parle donc» dit Snorri. «Je te demande, dit Asgrim, de
+venir avec moi au tribunal, et de me donner ton aide; car tu es un homme
+sage, et tu t'entends à mener les affaires.»--«Nous avons des procès qui
+vont mal, dit Snorri, et bien des gens sont contre nous; c'est pourquoi
+nous n'avons pas envie d'entrer dans les querelles de ceux des autres
+districts.»--«Nous n'avons pas à t'en vouloir, dit Asgrim, car tu ne
+nous dois rien.»--«Je sais que tu es un brave homme, dit Snorri; je te
+promets donc de n'être jamais contre toi et de ne pas donner d'aide à
+tes ennemis.» Asgrim le remercia. «Qui est cet homme, dit Snorri, qui en
+a quatre devant lui, pâle et au visage dur, qui rit en montrant ses
+dents, et qui porte sa hache levée sur son épaule?»--«Je me nomme
+Hjedin, dit l'autre, mais il y en a qui m'appellent Skarphjedin, de mon
+nom tout entier. Qu'as-tu à me dire de plus?»--«J'ai à te dire ceci,
+répondit Snorri. Tu m'as l'air d'un homme hardi, et qui ne craint
+personne. Et pourtant je vois une chose, c'est que ton bonheur est
+passé, et que tu n'as plus devant toi qu'une courte vie.»--«C'est bien,
+dit Skarphjedin; c'est une dette que nous paierons tous. Mais toi tu
+ferais mieux de venger ton père que de me faire tes prophéties.»--«Bien
+d'autres me l'ont dit avant toi, dit Snorri, et je ne me fâcherai pas
+pour cela.» Ils sortirent et ils n'avaient pas trouvé là de secours.
+
+De là ils allèrent à la hutte des gens du Skagfjord. Dans cette hutte
+demeurait Haf le riche. Il était fils de Thorkel, fils d'Eirik, de la
+vallée de God, fils de Geirmund, fils de Hroald, fils d'Eirik à la barbe
+hérissée, qui tua Grjotgard, en Norvège, dans la vallée de Sokn. La mère
+de Haf s'appelait Thorunn et était fille d'Asbjörn Myrkarskall, fils de
+Hrossbjörn.
+
+Asgrim et les autres entrèrent dans la hutte. Asgrim vint à Haf, et le
+salua. Haf lui fit bon accueil, et le pria de s'asseoir. «Je suis venu,
+dit Asgrim, te demander ton aide, pour moi et mes parents.» Haf répondit
+vivement: «Je ne veux pas me mêler de vos embarras. Mais dis-moi, qui
+est cet homme pâle, qui en a quatre devant lui, et qui a l'air si
+terrible qu'on le dirait sorti des gouffres de la mer?»--«Que t'importe
+qui je suis, face de bouillie, dit Skarphjedin. Là où tu seras en
+embuscade pour m'attendre, je n'aurai pas peur d'aller en avant; ce ne
+sont pas des compagnons comme toi sur ma route, qui m'effraieront
+beaucoup. Tu ferais bien d'aller chercher ta sœur Svanlög; qu'Eydis
+Jarnsaxa et Stedjakol ont enlevée de ta maison, sans que tu aies osé
+bouger.»--«Sortons, dit Asgrim, il n'y a point d'aide à attendre ici.»
+
+Après cela ils allèrent à la hutte de ceux de Mödruvöll, et ils
+demandèrent si Gudmund le puissant était dans sa hutte. On leur dit
+qu'il y était. Ils entrèrent. Il y avait au milieu de la hutte un siège
+élevé. Là était assis Gudmund. Asgrim vint devant Gudmund et le salua.
+Gudmund lui fit bon accueil et le pria de s'asseoir. «Je ne veux pas
+m'asseoir, dit Asgrim. Je suis venu te demander ton aide; car tu es un
+chef brave et puissant.» Gudmund répondit: «Je ne serai pas contre toi.
+Mais pour ce qui est de te donner mon aide, nous pourrons en parler plus
+tard.» Et il eut avec eux des façons fort gracieuses. Asgrim le remercia
+de ses paroles. Gudmund dit: «Il y a un homme dans ta troupe que je
+considère depuis un instant, et qui me semble plus terrible qu'aucun de
+ceux que j'aie jamais vus.»--«Qui est-il?» demanda Asgrim. «C'est celui
+qui en a quatre devant lui, dit Gudmund; l'homme à la chevelure foncée
+et au teint pâle, à la haute taille et à l'air hardi. Il me semble si
+redoutable que j'aimerais mieux l'avoir dans ma suite que dix autres. Et
+pourtant cet homme a une face de malheur.»--«Je vois, dit Skarphjedin,
+que c'est de moi que tu parles. Nous avons, toi et moi, des destins
+divers. J'ai été blâmé pour le meurtre d'Höskuld, godi de Hvitanes, et
+ce n'est pas sans raison. Mais toi, Thorkel Hak et Thorir fils d'Helgi
+ont raconté de fâcheuses histoires sur ton compte, et tu as pris cela
+fort à cœur.» Et là-dessus ils sortirent.
+
+«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens
+de Ljosvatn» répondit Asgrim. Dans cette hutte logeait Thorkel Hak. Il
+était fils de Thorgeir le Godi, fils de Tjörvi, fils de Thorkel le long.
+La mère de Thorgeir était Thorunn, fille de Thorstein, fils de Sigmund,
+fils de Gnupabard. La mère de Thorkel Hak s'appelait Gudrid. Elle était
+fille de Thorkel le noir de Hleidrargard, fils de Thorir Snepil, fils de
+Ketil Brimil, fils d'Örnolf, fils de Björnolf, fils de Grim Lodinkin,
+fils de Ketil Hæing, fils de Halbjörn Halftroll.
+
+Thorkel Hak avait été à l'étranger, et y avait acquis de la gloire. Il
+avait tué un brigand dans la forêt de Jamt, au pays de l'est. Après quoi
+il était allé en Suède où il s'était joint à Sörkvi Karl, et tous deux
+avaient guerroyé dans l'est, ensemble. Un soir, sur les côtes de la
+Baltique, Thorkel eut à chercher de l'eau pour les autres. Il rencontra
+un monstre à tête humaine et se battit contre lui, longtemps. À la fin
+il le tua. De là, il vint à Adalsysli, où il tua un dragon. De là il
+revint en Suède, de là en Norvège, d'où il retourna en Islande. Il avait
+fait graver tous ses exploits sur son alcôve, et sur un tabouret devant
+son siège. Il attaqua sur le chemin de Ljosvatn Gudmund le puissant et
+ses frères, et ceux de Ljosvatn eurent la victoire. Thorir fils d'Helgi
+et Thorkel Hak firent une chanson sur Gudmund. Thorkel disait qu'il n'y
+avait pas un homme en Islande avec qui il ne se mesurât volontiers en
+combat singulier, ou qui pût le faire reculer d'une semelle. On
+l'appelait Thorkel Hak (la mauvaise langue) parce qu'il ne ménageait ni
+en paroles, ni en actions, ceux à qui il avait affaire.
+
+
+
+
+CXX
+
+Asgrim fils d'Ellidagrim et ses compagnons vinrent à la hutte de Thorkel
+Hak. Asgrim dit aux autres: «Cette hutte est à Thorkel Hak, un vaillant
+champion; ce serait pour nous un grand avantage si nous pouvions avoir
+son aide. Il s'agit ici de prendre garde, car il est opiniâtre et
+d'humeur difficile. Je t'en prie, Skarphjedin, ne te mêle pas à notre
+entretien.»
+
+Skarphjedin se mit à rire en montrant ses dents. Voici comme il était
+vêtu ce jour-là. Il avait une casaque bleue, et des pantalons rayés de
+bleu. Il avait aux pieds de hauts souliers noirs, et une ceinture
+d'argent autour de la taille. Il tenait à la main, la hache qui avait
+tué Thrain, et qu'il appelait Rimmugygi; et aussi un bouclier léger. Il
+avait autour de la tête un bandeau de soie, et ses cheveux étaient
+rejetés derrière ses oreilles. C'était le plus terrible des guerriers,
+et, à cela, tous pouvaient le reconnaître sans l'avoir jamais vu. Il
+marchait au rang qu'on lui avait marqué sans avancer ni reculer.
+
+Ils entrèrent dans la hutte, et allèrent jusqu'à la chambre du fond.
+Thorkel était assis au milieu du banc, et ses hommes de chaque côté.
+Asgrim le salua. Thorkel lui fit bon accueil. «Nous sommes venus, dit
+Asgrim, te demander de nous aider, et de venir au tribunal avec
+nous.»--«Qu'avez-vous besoin de mon aide» dit Thorkel, puisque vous
+venez de chez Gudmund? Il a dû vous promettre la sienne.»--«Il ne nous a
+rien promis» dit Asgrim. «C'est donc, dit Thorkel, que Gudmund a trouvé
+l'affaire mauvaise; et elle l'est en effet, car ce meurtre est la plus
+méchante action qui jamais ait été commise. Je ne sais ce qui t'a pris
+de venir ici, ni comment tu as pu croire que je serais plus traitable
+que Gudmund, et que je soutiendrais une mauvaise cause.» Asgrim se
+taisait. Il pensait que cela prenait une mauvaise tournure. Thorkel
+reprit: «Qui est cet homme, grand, et à l'air terrible, qui en a quatre
+devant lui, pâle et au visage dur, effroyable à voir, une face de
+malheur?» Skarphjedin répondit: «Je me nomme Skarphjedin; mais toi, tu
+as tort de m'adresser tes paroles insultantes, car je ne t'ai rien fait.
+Jamais je n'ai mis mon père à mes pieds, jamais je n'ai combattu contre
+lui, comme toi contre le tien. Ce n'est pas souvent que tu es venu au
+ting, et que tu t'es mêlé des procès qu'on y juge. Tu aimes bien mieux
+rester chez toi, à Öxara, à t'occuper de tes laitages avec ta poignée de
+serviteurs. Tu ferais bien aussi de te nettoyer les dents, et d'en ôter
+la viande de cheval que tu as mangée avant de partir pour le ting; ton
+berger t'a vu, et il s'est émerveillé de te voir faire une telle
+horreur.» Alors Thorkel, en grande colère, sauta sur ses pieds. Il tira
+son épée et dit: «Voici une épée que j'ai prise en Suède, à un des
+meilleurs champions qu'on pût voir; et depuis, je m'en suis servi pour
+tuer plus d'un homme. Que je t'approche, et je te la passerai au travers
+du corps, en récompense de tes injures.» Skarphjedin était là, sa hache
+levée. Il rit en montrant ses dents, et dit: «J'avais cette hache à la
+main quand j'ai fait un saut de douze aunes au travers du Markarfljot,
+pour tuer Thrain fils de Sigfus; ils étaient huit contre moi, et pas un
+d'eux ne me toucha. Mais moi je n'ai jamais levé une arme contre un
+homme, sans le frapper.» Et là-dessus il poussa de côté ses frères et
+Kari, et vint droit à Thorkel. «Choisis, Thorkel Hak, lui dit-il. Ou
+bien rengaine ton épée et va t'asseoir, ou bien je te plante ma hache
+dans la tête, et je la fends en deux jusqu'aux épaules.» Thorkel
+rengaina son épée et s'assit. Pareille chose jamais ne lui était
+arrivée, et jamais ne lui arriva depuis.
+
+Asgrim et les autres sortirent. «Où allons-nous maintenant?» dit
+Skarphjedin. «Chez nous, dans nos huttes» dit Asgrim. «Nous sommes las
+de demander, alors» dit Skarphjedin. Asgrim se tourna vers lui et dit:
+«Dans plus d'un endroit tu as eu la langue bien prompte. Mais pour
+Thorkel, je suis d'avis que tu l'as traité comme il le méritait.»
+
+Ils rentrèrent dans leur hutte, et dirent à Njal ce qui s'était passé,
+d'un bout à l'autre. Njal dit: «Nous allons vers la destinée: ce qui
+doit arriver arrivera.»
+
+Gudmund le puissant apprit ce qui s'était passé entre Skarphjedin et
+Thorkel. «Vous savez, dit-il, ce que m'ont fait les gens de Ljosvatn;
+mais je n'ai jamais souffert d'eux tant de mépris ni d'injures, que
+Thorkel vient d'en avoir de Skarphjedin; et c'est bien fait pour lui.»
+Puis il dit à son frère Einar de Thværa: «Tu prendras tous mes hommes,
+et tu te mettras du côté des fils de Njal quand leur cause viendra
+devant le ting; et si l'été prochain ils ont besoin d'aide j'irai
+moi-même leur en donner.» Einar promit d'y aller, et le fit savoir à
+Asgrim. «Gudmund est le plus brave homme qu'on puisse voir» dit Asgrim;
+et il alla le redire à Njal.
+
+
+
+
+CXXI
+
+
+Le jour suivant, Asgrim et Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi et
+Einar de Thværa se réunirent. Mörd fils de Valgard était là aussi. Il
+s'était déchargé de la poursuite, et l'avait remise aux mains des fils
+de Sigfus.
+
+Asgrim dit: «Je vous ai fait appeler, toi d'abord Gissur le blanc, et
+vous Hjalti et Einar, pour vous dire où en est notre affaire. Vous savez
+que Mörd a porté plainte. Mais la vérité est que Mörd a eu part au
+meurtre d'Höskuld, et que c'est lui qui lui a fait cette blessure dont
+on n'a pas nommé l'auteur. Il me semble donc que la poursuite doit être
+déclarée nulle, pour cause d'illégalité.»--«Il faut dénoncer cela tout
+de suite.» dit Hjalti. «Il vaudrait mieux, dit Thorkel fils d'Asgrim,
+tenir la chose secrète jusqu'au jour du jugement.»--«Pourquoi faire?»
+dit Hjalti. Thorhal répondit: «S'ils savent dès à présent qu'il y a une
+nullité dans leur affaire, ils peuvent encore la sauver en envoyant, du
+ting chez eux, un homme qui citera de nouveau les témoins et les amènera
+au ting. Et de la sorte leur poursuite sera rendue légale.»--«Tu es un
+homme sage, Thorhal, dirent-ils, et nous suivrons ton conseil.» Et
+là-dessus ils retournèrent chacun à sa hutte.
+
+Les fils de Sigfus firent déclaration de leur poursuite, au tertre de la
+loi, et ils s'informèrent de la juridiction à laquelle ils
+appartenaient, et du domicile de leurs adversaires. Le vendredi soir les
+tribunaux devaient s'assembler, et les audiences commencer. Tout fut
+tranquille jusque là.
+
+Bien des gens cherchaient à amener un arrangement mais Flosi fit
+beaucoup de résistance; les autres employèrent encore plus de paroles
+que lui, et on vit bien qu'il n'y avait rien à faire.
+
+Voici qu'on arrive au vendredi soir. C'est le moment où les tribunaux
+doivent s'assembler. Tous les hommes présents au ting viennent au
+tribunal.
+
+Flosi se tenait avec sa troupe au Sud du tribunal du district de la
+Ranga. Avec lui étaient Hal de Sida et Runolf de Dal, fils d'Ulf godi
+d'Ör, et les autres qui avaient promis leur aide à Flosi. Et au Nord du
+tribunal du district de la Ranga étaient Asgrim fils d'Ellidagrim, et
+Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Einar de Thværa. Mais les
+fils de Njal étaient restés dans leur hutte avec Kari, Thorleif Krak, et
+Thorgrim le grand. Ils étaient là tous avec leurs armes, et il ne
+fallait pas songer à les attaquer.
+
+Njal pria les juges d'entrer en séance. Et voici que les fils de Sigfus
+introduisent leur plainte. Ils prirent des témoins, et sommèrent les
+fils de Njal d'entendre leur serment. Puis ils prêtèrent serment, après
+quoi ils exposèrent la cause. Puis ils firent comparaître les témoins du
+meurtre. Puis ils les firent asseoir. Puis ils sommèrent les fils de
+Njal de les récuser.
+
+Alors Thorhal, fils d'Asgrim, se leva. Il prit des témoins et récusa les
+témoins du meurtre, «et cela, dit-il, parce que l'homme qui a porté
+plainte était lui-même tombé sous le coup de la loi, et s'est mis hors
+la loi.»--«De qui parles-tu?» dit Flosi. «De Mörd fils de Valgard»
+répondit Thorhal. Il est allé tuer Höskuld avec les fils de Njal, et
+c'est lui qui lui a fait cette blessure dont on n'a pas nommé l'auteur
+le jour où on a pris des témoins. Vous n'avez rien à dire là-contre, et
+la plainte est à néant.»
+
+
+
+
+CXXII
+
+
+Alors Njal se leva et dit: «Je vous adjure, toi Hal de Sida, et Flosi,
+et vous tous fils de Sigfus, et aussi tous les nôtres, de ne pas vous
+retirer, et d'écouter mes paroles». Ils firent comme il disait, Njal
+reprit: «Il me semble que cette poursuite est réduite à néant, et c'est
+justice, car elle était sortie d'une mauvaise racine. Je vous déclare
+que j'aimais Höskuld plus que mes propres fils. Et quand j'ai appris
+qu'il avait été tué, il m'a semblé que la plus douce lumière de mes yeux
+venait de s'éteindre. J'aimerais mieux avoir perdu tous mes fils, et
+qu'il fût encore en vie. Je vous prie donc, toi, Hal de Sida, et toi,
+Runolf de Dal, et aussi Gissur le blanc, et Einar de Thværa, et Haf le
+sage, de consentir à faire la paix avec moi, au sujet de ce meurtre,
+pour le compte de mes fils. Et je veux qu'on prenne pour arbitres ceux
+qui en sont les plus dignes».
+
+Gissur, Einar et Haf, parlèrent à leur tour, longuement. Ils prièrent
+Flosi de consentir à la paix, et lui promirent en échange leur amitié.
+Flosi leur donna à tous de bonnes paroles, mais il ne promit rien. Alors
+Hal de Sida dit à Flosi: «Veux-tu tenir ta parole, et m'accorder ma
+demande comme tu as promis de le faire, quand j'ai aidé à sortir du pays
+ton parent Thorgrim, fils de Digrketil, après qu'il eut tué Hal le
+rouge?»--«Je veux bien, beau-père, dit Flosi; car tu ne me demanderas
+rien qui ne soit pour me faire honneur».--«Je veux donc, dit Hal, que tu
+fasses la paix au plus vite, et que tu prennes pour arbitres des hommes
+de bien. Par là tu gagneras l'amitié de ceux qui sont les meilleurs
+parmi nous».
+
+«Sachez tous, dit Flosi, que je vais faire selon les désirs de Hal, mon
+beau-père, et des autres vaillants hommes qui sont ici. Je veux que six
+hommes de chaque côté, prononcent dans l'affaire, comme le veut la loi.
+Et je trouve que Njal vaut bien que je lui accorde cela». Njal le
+remercia, lui et les autres, et tous ceux qui étaient là le remercièrent
+aussi, et dirent que Flosi avait bien agi.
+
+Flosi reprit: «Je vais donc nommer mes arbitres. Je nomme en premier
+lieu Hal mon beau père, et Össur de Breida, Surt fils d'Asbjörn de
+Kirkjubæ, Modolf fils de Ketil (il demeurait alors à Asa), Haf le sage
+et Runolf de Dal. Et il n'y aura qu'une voix pour dire que ce sont les
+meilleurs parmi les miens».
+
+Puis il pria Njal de nommer ses arbitres. Njal se leva et dit: «Je
+nommerai d'abord Asgrim fils d'Ellidagrim, puis Hjalti fils de Skeggi,
+Gissur le blanc et Einar de Thværa, Snorri le Godi, et Gudmund le
+puissant».
+
+Après cela, ils se donnèrent tous la main, Njal, et Flosi, et les fils
+de Sigfus. Njal, au nom de ses fils et de Kari son gendre, promit
+d'exécuter la sentence des douze, et on peut dire que tous les hommes
+présente au ting en furent réjouis. On envoya chercher Snorri et
+Gudmund, qui étaient dans leurs huttes. Il fut convenu que les arbitres
+siégeraient au tribunal, et les autres s'éloignèrent.
+
+
+
+
+CXXIII
+
+
+Snorri le Godi prit la parole: «Nous voici douze arbitres, dit-il, pour
+prononcer dans cette affaire. Je veux vous prier tous de ne soulever
+aucune difficulté qui les empêche de faire la paix».--«Voulez-vous, dit
+Gudmund, que nous bannissions quelqu'un d'eux du district, ou même du
+pays?»--«Ni l'un ni l'autre, dit Snorri, car souvent ces sortes de
+sentences ne sont pas exécutées, et bien des gens ont été tués pour
+cela, et bien des paix rompues. Mais je veux fixer une amende en argent
+si forte, que nul homme dans ce pays n'aura coûté plus cher qu'Höskuld».
+On trouva qu'il avait bien parlé.
+
+Ils entrèrent donc en discussion, et d'abord on ne put s'entendre pour
+savoir qui parlerait le premier, et fixerait la somme. Enfin on tira au
+sort, et le sort tomba sur Snorri.
+
+«Je ne réfléchirai pas longtemps, dit-il, et voici ma sentence: je veux
+qu'il soit payé pour Höskuld trois fois le prix d'un homme; ce qui fait
+six cents d'argent. À vous de la changer, si cela vous semble trop ou
+trop peu». Ils répondirent qu'ils n'en feraient rien. «J'ajoute, dit-il,
+que la somme sera payée toute entière, ici, au ting».--«Cela ne me
+semble guère possible, dit Gissur le blanc; car ils n'en ont sans doute
+qu'une petite partie sur eux».--«Je sais, dit Gudmund le puissant, ce
+que veut Snorri. Il veut que nous donnions, nous autres arbitres, chacun
+suivant sa générosité; et après nous plus d'un fera comme nous». Hal de
+Sida le remercia et dit qu'il donnerait volontiers autant que celui qui
+donnerait le plus. Tous les autres arbitres approuvèrent à leur tour.
+
+Après cela ils s'en allèrent, et il fut convenu que Hal prononcerait la
+sentence au tertre de la loi. On sonna la cloche, et tous les hommes
+vinrent au tertre.
+
+Hal de Sida se leva et dit: «Nous nous sommes mis d'accord sur l'affaire
+confiée à notre arbitrage, et nous avons fixé une amende de six cents
+d'argent. Nous autres arbitres nous en paierons la moitié, et il faut
+que la somme toute entière soit payée ici même au ting. Et maintenant
+j'adresse une prière à toute cette assemblée: c'est que chacun donne
+quelque chose pour l'amour de Dieu.» Et tous dirent que c'était bien.
+
+Alors Hal prit des témoins de la sentence, pour que nul ne pût la
+détruire. Et Njal les remercia de la sentence qu'ils avaient prononcée.
+Mais Skarphjedin était là, qui se taisait, et qui ricanait.
+
+Les gens quittèrent le tertre de la loi, et retournèrent à leurs huttes.
+Mais les arbitres s'en allèrent au cimetière des hommes libres, et là
+ils rassemblèrent tout l'argent qu'ils avaient promis de donner. Les
+fils de Njal apportèrent ce qu'ils avaient, Kari aussi; et cela faisait
+un cent d'argent. Njal donna ce qu'il avait; et c'était un autre cent.
+Alors on apporta tout cet argent au tertre de la loi. Et les hommes
+donnèrent de si grosses sommes qu'il ne s'en manquait pas d'un denier.
+Njal prit encore un manteau de soie et une paire de bottes, et les mit
+sur le tas.
+
+Après cela Hal dit à Njal: «Va chercher tes fils; moi j'amènerai Flosi,
+et ils se jureront la paix les uns aux autres.» Njal retourna donc à sa
+hutte, et dit à ses fils: «Voici notre affaire venue à bonne fin. La
+paix est faite, et tout l'argent est rassemblé. Il faut maintenant que
+les deux partis se rencontrent et se jurent paix et fidélité. Et je
+viens vous prier, mes fils, de ne rien gâter.» Skarphjedin passa la main
+sur son front en ricanant.
+
+Et voici qu'ils arrivent tous au tribunal. Hal était allé trouver Flosi:
+«Viens avec moi au tribunal lui dit-il; tout l'argent est là, rassemblé
+en un tas.» Flosi pria les fils de Sigfus de venir avec lui. Ils
+sortirent tous, et arrivèrent au tribunal, venant de l'est, comme Njal
+et ses fils arrivaient venant de l'ouest. Skarphjedin s'avança jusqu'au
+banc du milieu, et resta là debout.
+
+Flosi entra dans l'enceinte du tribunal pour regarder l'argent: «Voilà
+une grosse somme, dit-il, en belle monnaie, et bien comptée, comme il
+fallait s'y attendre.» Puis il prit le manteau, l'agita en l'air, et
+demanda qui l'avait donné. Mais personne ne lui répondit. Une seconde
+fois il agita le manteau, demandant qui l'avait donné, et il riait. Et
+personne ne lui répondit. «Quoi donc, dit-il alors, personne de vous ne
+sait-il à qui est ce vêtement, ou bien n'osez-vous pas me le
+dire?»--«Qui penses-tu qui peut l'avoir donné?» dit Skarphjedin. «Si tu
+veux le savoir, dit Flosi, je vais te dire ce que je pense. Je pense que
+c'est ton père qui l'a donné, le drôle sans barbe; car ceux qui le
+voient ne savent pas si c'est un homme ou une femme.» Skarphjedin dit:
+«C'est mal parler d'insulter un vieillard, et jamais, jusqu'à ce jour,
+un brave homme n'a fait pareille chose. Vous savez bien qu'il est un
+homme, car il a engendré des fils avec sa femme; et pas un de nos
+parents n'est tombé percé de coups, près de notre domaine, que nous
+l'ayons laissé sans vengeance.» Là-dessus il prit le manteau, et jeta à
+Flosi un pantalon bleu. «Tu en as plus besoin que lui» dit-il. «Et
+pourquoi?» dit Flosi. «Parce que, répondit Skarphjedin, tu es la fiancée
+du démon de Svinafell. On m'a dit qu'il faisait de toi une femme, chaque
+neuvième nuit.» Alors Flosi donna un coup de pied dans le tas d'argent,
+et dit qu'il n'en voulait pas avoir un seul denier: «De deux choses
+l'une, dit-il, ou Höskuld ne sera pas vengé, ou il aura une vengeance
+sanglante.» Et il refusa d'échanger les promesses de paix. «Retournons
+chez nous, dit-il aux fils de Sigfus. Un même sort sera pour nous tous.»
+Et ils retournèrent à leurs huttes.
+
+Hal dit: «Ceux qui ont part à cette querelle sont des gens voués au
+malheur.»
+
+Njal et ses fils rentrèrent dans leurs huttes. «Voici qu'il arrive, dit
+Njal, ce que je vois venir depuis longtemps, et cette querelle finira
+mal pour nous.»--«Non pas, dit Skarphjedin, car ils n'ont plus de
+recours légal contre nous.»--«Il nous arrivera donc pis encore» dit
+Njal.
+
+Ceux qui avaient donné l'argent parlèrent de le reprendre. Mais Gudmund
+le puissant dit: «Je ne me ferai jamais cette honte de reprendre ce que
+j'ai une fois donné, soit ici, soit ailleurs.»--«C'est bien parlé»
+dirent-ils. Et personne ne voulut plus reprendre l'argent. «Voici mon
+avis, dit Snorri le Godi. Il faut que Gissur le blanc et Hjalti fils de
+Skeggi prennent cet argent en garde jusqu'au prochain Alting. J'ai idée
+que nous en aurons besoin avant qu'il soit longtemps.» Hjalti prit donc
+en garde une moitié de l'argent, et Gissur l'autre. Puis chacun rentra
+dans sa hutte.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+
+Flosi donna rendez-vous à tous ses hommes dans l'Almannagja, et il y
+alla lui-même. Ils y étaient tous venus, et cela faisait cent hommes.
+
+Flosi dit aux fils de Sigfus: «Comment vous aiderai-je dans cette
+affaire, de façon que vous soyez satisfaits?» Gunnar fils de Lambi dit:
+«Nous ne serons contents que quand tous ces frères, les fils de Njal,
+auront été tués.» Flosi dit: «Je vous fais une promesse, fils de Sigfus:
+c'est de ne pas me séparer de vous qu'un des deux partis n'ait été
+écrasé par l'autre. Et maintenant je veux savoir s'il est quelqu'un ici
+qui ne veuille pas nous aider dans cette entreprise.» Mais tous dirent
+qu'ils voulaient marcher avec lui. «Venez donc tous avec moi, dit Flosi,
+et jurez qu'aucun de vous ne nous abandonnera.» Ils vinrent tous à
+Flosi, et lui prêtèrent serment. «Et maintenant, dit Flosi, nous allons
+nous donner la main, et faire un pacte: c'est que celui-là aura forfait
+ses biens et sa vie, qui se retirera de l'entreprise avant que nous
+l'ayons menée à bonne fin.»
+
+Voici les nom des chefs qui étaient avec Flosi: Kol, fils de Thorstein
+Breidmagi et neveu de Hal de Sida; Hroald, fils d'Össur de Breida;
+Össur, fils d'Önund Töskubak, Thorstein le beau, fils de Geirleif, Glum,
+fils d'Hildir le vieux, Modolf, fils de Ketil, Thorir, fils de Thord
+Illugi de Mörtunga, les parents de Flosi Kolbein et Egil, Ketil, fils de
+Sigfus, et Mörd, son frère, Thorkel et Lambi, Grani, fils de Gunnar,
+Gunnar, fils de Lambi, et Sigurd son frère, Ingjald de Kelda, Hroar,
+fils d'Hamund.
+
+Flosi dit aux fils de Sigfus: «Prenez maintenant pour chef celui qui
+vous semblera le meilleur; car il faut qu'il y en ait un qui commande
+dans cette entreprise.» Ketil de Mörk répondit: «Si le choix ne tient
+qu'à nous autres frères, nous aurons vite fait de choisir, et c'est toi
+que nous mettrons à notre tête. Il y a bien des raisons pour cela: tu es
+un homme de noble race et un grand chef, hardi et sage. Nous pensons que
+tu verras mieux que personne ce qu'il y a à faire dans une telle
+entreprise.»--«Il faut bien, dit Flosi, que je vous accorde votre
+demande. Je vais donc vous dire tout de suite comment nous nous y
+prendrons. Voici mon avis: que chacun quitte le ting et retourne chez
+lui, et veille à son domaine tout l'été, tant qu'on n'aura pas fait les
+foins. Moi aussi je vais rentrer chez moi, et j'y passerai l'été. Le
+dimanche qui tombera huit semaines avant l'hiver, je me ferai chanter
+une messe, après quoi je monterai à cheval et je m'en irai dans l'ouest,
+en passant par Lomagnupssand. Chacun de nous aura deux chevaux. Je n'en
+veux pas d'autres avec moi que ceux qui ont juré ici; nous serons assez,
+si nous nous tenons bien. Je chevaucherai tout le dimanche et la nuit
+d'après; et le second jour de la semaine j'arriverai à Trihyrningshals
+vers le milieu de la soirée. Il faudra que vous soyez tous là, vous qui
+avez prêté serment; mais s'il manque quelqu'un de ceux qui ont promis
+d'être à l'entreprise, il perdra la vie, si c'est en notre pouvoir.»
+
+«Comment pourra-t-il se faire, dit Ketil, que tu partes de chez toi le
+dimanche, et arrives le second jour de la semaine à Trihyrningshals?»
+Flosi répondit: «Je partirai de Skaptartunga, et je passerai, venant du
+Nord, devant le Jökul d'Eyjafell. De là je descendrai dans le Godaland;
+et j'arriverai, en chevauchant dur. Je vais maintenant vous dire tout
+mon plan: quand nous serons rassemblés, nous marcherons, la troupe tout
+entière, sur Bergthorshval; nous attaquerons les fils de Njal par le fer
+et par le feu, et nous ne nous séparerons pas, que tous ne soient morts.
+Tenez notre projet secret, car il y va de notre vie. Et maintenant,
+montons à cheval, et retournons chez nous.» Et ils rentrèrent tous dans
+leurs huttes. Flosi fit seller ses chevaux et partit sans attendre
+personne. Il n'avait pas voulu voir Hal son beau-père, car il savait
+bien que Hal blâmerait toute violente entreprise.
+
+Njal quitta le ting et retourna chez lui avec ses fils, et ils restèrent
+tous chez eux pendant l'été. Njal demanda à Kari son gendre s'il n'avait
+pas envie de s'en aller dans l'est, à son domaine de Dyrholm. «Je n'irai
+pas dans l'est, répondit Kari; je veux qu'un même sort nous frappe, moi
+et tes fils.» Njal le remercia et dit qu'il attendait cela de lui.
+
+Il y avait toujours à Bergthorshval près de trente hommes prêts à
+combattre, les serviteurs compris.
+
+Il arriva un jour que Hrodny, fille d'Höskuld, et mère d'Höskuld, fils
+de Njal, vint à Kelda. Ingjald son frère lui fit bon accueil. Elle ne
+lui rendit pas son salut, et le pria de venir avec elle dehors. Ingjald
+fit comme elle voulait, et tous deux sortirent ensemble du domaine.
+Alors elle le prit par la main, et ils s'assirent à terre. «Est-ce vrai,
+dit Hrodny, que tu as juré un serment d'aller attaquer Njal, et de le
+tuer, lui et ses fils?» Il répondit: «C'est vrai.»--«Tu es un grand
+misérable, dit-elle, toi que Njal a sauvé trois fois, quand tu n'étais
+qu'un proscrit, traqué dans les bois.»--«Mais j'en suis là maintenant,
+dit Ingjald, qu'il y va de ma vie si je ne le fais pas.»--«Non pas,
+dit-elle, tu vivras, et tu seras un brave homme si tu refuses de tromper
+celui à qui tu dois plus qu'à personne.»
+
+Alors elle tira de son sein un bonnet de lin tout sanglant et percé de
+trous: «Ce bonnet, dit-elle, couvrait la tête de ton neveu Höskuld, fils
+de Njal, quand ils l'ont tué. Il me semble que c'est mal fait à toi de
+donner ton aide à ceux qui ont à répondre de sa mort.»--«Il se peut, dit
+Ingjald, que je n'aille pas attaquer Njal, quoiqu'il arrive. Mais je
+sais bien qu'ils s'en vengeront sur moi.»--«Tu pourrais, dit Hrodny,
+être d'un grand secours à Njal et à ses fils en leur disant tout ce qui
+a été tramé contre eux.»--«Cela, dit Ingjald, je ne le ferai pas; car je
+mériterais d'être montré au doigt par chacun, si je disais ce qui m'a
+été confié. Ce sera agir en brave, au contraire, que de me retirer de
+cette entreprise, quand je sais que je dois m'attendre à leur vengeance.
+Dis à Njal et à ses fils qu'ils prennent garde à eux tout cet été (ce
+sera toujours un bon conseil), et qu'ils aient beaucoup de monde.»
+
+Elle s'en alla donc à Bergthorshval et répéta à Njal tout ce qu'ils
+avaient dit. Njal la remercia et dit qu'elle avait bien fait: «car,
+dit-il, ç'aurait été plus mal fait à lui qu'à tout autre, de venir
+m'attaquer.» Elle retourna chez elle. Et Njal dit la chose à ses fils.
+
+Il y avait une vieille à Bergthorshval, qui s'appelait Sæun. Elle était
+fort avisée et voyait dans l'avenir. Elle était arrivée à un âge très
+avancé; et les fils de Njal l'appelaient radoteuse parce qu'elle parlait
+beaucoup. Mais il arrivait souvent comme elle avait dit.
+
+Un jour, elle prit un bâton à la main et s'en alla derrière la maison,
+vers un tas de foin qui était là. Elle se mit à frapper le foin de son
+bâton, le maudissant et le chargeant d'imprécations. Skarphjedin était
+là qui riait. Il lui demanda ce qu'elle avait contre ce foin. «Ce foin
+servira, dit la vieille, à allumer l'incendie qui fera périr Njal mon
+maître et Bergthora ma bienfaitrice. Jetez-le dans l'eau, ou brûlez-le
+au plus vite.»--«Nous ne ferons pas cela, dit Skarphjedin; si pareille
+chose doit arriver, on trouvera bien de quoi allumer le feu, quand ce
+foin ne serait pas là.» La vieille radota tout l'été de ce foin qu'il
+fallait brûler, mais on n'en fit rien.
+
+
+
+
+CXXV
+
+
+Au domaine de Reykja, dans le Skeid, demeurait Runolf fils de Thorstein,
+Son fils s'appelait Hildiglum.
+
+La nuit du dimanche qui tombe douze semaines avant l'hiver, Hildiglum
+était sorti de la maison. Il entendit un grand bruit, et il lui sembla
+que le ciel et la terre en tremblaient. Il regarda du côté de l'ouest et
+crut voir un cercle de feu, et dans ce cercle un homme sur un cheval
+blanc. Il s'approchait au galop et il avait à la main un tison ardent.
+Il passa si près qu'Hildiglum put le voir distinctement. Il était noir
+comme de La poix. Il chantait d'une voix éclatante:
+
+«Je monte un cheval couvert de givre, à la crinière de glace. Il apporte
+la ruine. Ses jambes sont de feu, son cœur est de venin. Tel ce brandon
+que j'agite, telle court la vengeance de Flosi.»
+
+Alors Hildiglum vit l'homme lancer son tison sur les montagnes qui sont
+à l'est, et il lui sembla qu'il s'élevait des montagnes une flamme si
+grande qu'il ne pouvait la regarder. L'homme continua sa route vers
+l'est et disparut dans le feu.
+
+Hildiglum rentra, se mit au lit, et fut longtemps sans connaissance.
+Quand il eut reprit ses sens, il se rappela tout ce qui s'était passé,
+et le dit à son père. Son père l'engagea à le dire à Hjalti fils de
+Skeggi. Il alla trouver Hjalti, et lui dit la chose. «C'est la
+chevauchée des fantômes que tu as vue, dit Hjalti; et c'est toujours
+signe d'événements graves.»
+
+
+
+
+CXXVI
+
+
+Quand on fut à deux mois de l'hiver, Flosi se tint prêt à quitter le
+pays de l'est, et il appela à lui tous ceux qui lui avaient promis leur
+aide. Chacun d'eux avait deux chevaux et de bonnes armes. Ils vinrent
+tous à Svinafell et y passèrent la nuit. Le dimanche, de grand matin,
+Flosi fit célébrer le service divin, après quoi il se mit à table. Il
+dit à ses serviteurs ce que chacun d'eux aurait à faire pendant qu'il
+serait au loin. Puis il monta à cheval.
+
+Flosi et les siens s'en allèrent vers l'ouest, suivant le rivage. Il dit
+à ses hommes de ne pas aller trop vite d'abord, car on arriverait
+toujours; et de s'arrêter tous si l'un d'eux voulait se reposer. Ils
+s'avancèrent vers l'ouest jusqu'à Skogahverfi, et vinrent à Kirkjubæ.
+Flosi dit à ses hommes d'entrer tous avec lui dans l'église, pour prier.
+Ils le firent. Après quoi ils remontèrent à cheval et commencèrent à
+gravir la montagne jusqu'au lac des poissons. Là ils prirent à l'ouest
+des lacs et traversèrent la plaine laissant à leur gauche les glaciers
+de l'Eyjafjöll. De là ils descendirent dans le Godaland, et furent
+bientôt sur le Markarfljot. Le second jour de la semaine vers l'heure de
+none, ils arrivèrent à Thrihyrningshals, où ils se reposèrent jusqu'au
+soir. Là tous les autres les rejoignirent, sauf Ingjald de Kelda. Les
+fils de Sigfus le blâmaient grandement. Mais Flosi leur dit de ne pas
+mal parler d'Ingjald tant qu'il n'était pas là: «Nous lui ferons,
+dit-il, payer cela plus tard.»
+
+
+
+
+CXXVII
+
+
+Il nous faut reparler maintenant de Bergthorshval. Grim et Helgi s'en
+allèrent à Hola (c'est là qu'on élevait leurs enfants) et dirent à leur
+père qu'ils ne rentreraient pas le soir. Ils passèrent tout le jour à
+Hola. Il y vint de pauvres femmes qui disaient arriver de loin. Les deux
+frères leur demandèrent des nouvelles. Elles dirent qu'elles n'avaient
+point de nouvelles à donner: «mais nous pouvons conter pourtant,
+ajoutèrent-elles, quelque chose de singulier.» Ils demandèrent ce que
+c'était et les prièrent de n'en rien cacher. «Nous arrivions,
+dirent-elles, dans le Fljotshlid, quand nous avons vu chevaucher devant
+nous tous les fils de Sigfus, armés jusqu'aux dents. Ils allaient droit
+sur Thrihyrningshals, et ils étaient quinze avec leur troupe. Nous avons
+vu aussi Grani, fils de Gunnar, et Gunnar, fils de Lambi. Ils étaient
+cinq avec leurs gens et ils suivaient le même chemin. On peut dire en
+vérité que tout est en l'air dans ce pays.»
+
+Helgi, fils de Njal, dit: «Il faut que Flosi soit venu de l'est, et tous
+les autres allaient sans doute à sa rencontre. Nous devrions, Grim, être
+là où est Skarphjedin.» Grim dit qu'ainsi fallait-il faire, et ils
+retournèrent à Bergthorshval.
+
+Ce soir-là, Bergthora dit à ses serviteurs: «Vous allez choisir
+vous-mêmes votre repas du soir: que chacun prenne ce qu'il aime le
+mieux; car c'est la dernière fois que je servirai le souper à mes
+serviteurs.»--«À Dieu ne plaise » dirent-ils.--«C'est la vérité
+pourtant, répondit-elle, et je pourrais en dire davantage si je voulais.
+Je vais vous donner un signe, c'est que Grim et Helgi vont revenir ce
+soir avant que vous n'ayez fini votre repas. Si cela arrive il se
+passera plus de choses encore que je n'ai dit.» Et elle mit les viandes
+sur la table.
+
+«Voilà qui est étrange, dit Njal. Je regarde autour de moi dans la
+salle, et il me semble que je vois les murailles renversées, et la table
+et les viandes toutes couvertes de sang.» Ils furent tous saisis d'une
+grande terreur, hormis Skarphjedin. Il conjura les hommes de ne pas
+s'effrayer et de ne pas s'exposer à la risée des autres par une
+contenance indigne d'eux: «Il nous convient plus qu'à personne, dit-il,
+de nous conduire en braves. Et c'est bien là ce qu'on attend de nous.»
+
+Avant qu'on eût ôté les tables, Grim et Helgi arrivèrent, et grand fut
+l'émoi des gens à cette vue. Njal demanda ce qui les ramenait si vite.
+Ils contèrent ce qu'ils avaient appris. Njal dit que personne n'irait se
+mettre au lit, et qu'on se tiendrait sur ses gardes.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+
+Il faut revenir à Flosi. Il dit à ses gens: «Le moment est venu d'aller
+à Bergthorshval: il faut y arriver avant l'heure du souper.» Et ils se
+mirent en route. Il y avait une vallée au pied de la colline; ils y
+entrèrent, attachèrent leurs chevaux, et y attendirent jusqu'à ce que la
+soirée fût fort avancée. «Maintenant, dit Flosi, marchons sur le
+domaine; allons en troupe serrée, et lentement; et voyons à quoi ils
+vont se décider.»
+
+Njal était dehors, avec ses fils et Kari, et tous ses serviteurs; ils
+étaient rangés devant l'entrée, et cela faisait près de trente hommes.
+Flosi s'arrêta et dit: «Voyons quel parti ils vont prendre; s'ils
+restent dehors, je crois que nous n'en viendrons jamais à bout.»--«Nous
+avons donc manqué notre voyage, dit Grani, fils de Gunnar, si nous
+n'osons pas les attaquer.»--«Non pas, dit Flosi, nous les attaquerons
+quand même ils resteraient dehors, mais nous y perdrons tant de monde
+qu'on ne pourra dire où est le vainqueur.»
+
+Njal dit à ses hommes: «Pouvez-vous voir combien ils sont?»--«Ils sont
+beaucoup de monde, et de vaillantes gens, dit Skarphjedin; et pourtant
+ils se sont arrêtés; ils pensent qu'ils auront du mal à venir à bout de
+nous.»--«Ils n'en viendront pas à bout, dit Njal; et je veux que nous
+rentrions tous. C'est à grand-peine qu'ils ont vaincu Gunnar à
+Hlidarenda, quoiqu'il fût seul contre eux. La maison est solide, comme
+était la sienne, et ils n'arriveront pas à s'en emparer.»--«C'est un
+mauvais parti à prendre, dit Skarphjedin; les chefs qui ont attaqué
+Gunnar étaient des hommes de grand cœur, qui auraient abandonné
+l'entreprise plutôt que de le brûler dans sa maison. Mais ceux-ci vont
+sans tarder nous attaquer par le feu, s'ils ne peuvent pas autrement;
+car tous les moyens leur seront bons pour nous détruire. Ils pensent,
+avec raison, que leur mort est certaine si nous leur échappons. Pour
+moi, je n'ai nulle envie de me laisser brûler comme un renard dans son
+trou.»--«Il en est donc, dit Njal, à présent comme toujours; mes fils me
+donnent des conseils et n'ont nul égard pour moi. Quand vous étiez plus
+jeunes, vous ne faisiez pas cela, et vos affaires allaient
+mieux.»--«Faisons, dit Helgi, ce que veut notre père. Nous nous en
+trouverons bien.»--«Je n'en suis pas sûr, dit Skarphjedin, car le voilà
+voué à la mort. Mais je ferai volontiers ce plaisir à mon père, de me
+laisser brûler avec lui; car je ne crains pas de mourir.» Puis il dit à
+Kari: «Tenons-nous bien, mon frère, et que nul ne puisse nous
+séparer.»--«C'est ce que je veux aussi, dit Kari; et pourtant s'il en
+doit être autrement il en sera autrement et nous n'y pourrons
+rien.»--«Alors venge-nous, dit Skarphjedin, et nous te vengerons, si
+c'est nous qui te survivons.» Kari promit qu'ainsi ferait-il. Alors ils
+rentrèrent tous, et se rangèrent dans l'embrasure de la porte.
+
+«Maintenant qu'ils sont rentrés, dit Flosi, ce sont des hommes morts. Il
+faut nous approcher au plus vite, nous ranger en troupe serrée devant la
+porte et prendre garde que personne ne s'échappe, soit Kari soit
+quelqu'un des fils de Njal; car ce serait notre mort.» Ils s'avancèrent
+donc, Flosi et ses gens, et entourèrent la maison, de peur qu'il n'y eût
+quelque porte de derrière. Flosi se mit devant avec les siens.
+
+Hroald fils d'Össur, courut à Skarphjedin et pointa sa lance sur lui.
+Skarphjedin, d'un coup de sa hache, sépara le fer de la hampe. Puis il
+leva sa hache une seconde fois. Elle entra dans le bouclier et le brisa
+en morceaux, pendant que le coin frappait Hroald au visage. Il tomba à
+la renverse, et mourut sur le coup. «Il n'a pas eu de chance avec toi,
+Skarphjedin, dit Kari; tu es le plus vaillant de nous tous.»--«Je n'en
+sais rien» dit Skarphjedin; et il riait en montrant ses dents. Kari,
+Grim et Helgi donnaient de grands coups de lance et blessaient beaucoup
+de monde. Flosi et ses gens n'arrivaient à rien.
+
+«Voici que nous avons fait de grandes pertes, dit Flosi. Beaucoup de nos
+hommes sont blessés, et on nous a tué celui que nous aurions le moins
+voulu perdre. Il est clair maintenant que nous n'en viendrons jamais à
+bout par les armes. Il y en a plus d'un ici qui n'est plus aussi brave
+qu'il semblait l'être quand il nous pressait si fort. Et je parle
+surtout de Grani, fils de Gunnar, et de Gunnar, fils de Lambi, qui se
+donnaient pour les plus enragés. Mais il s'agit maintenant de prendre un
+autre parti. Nous avons le choix entre deux choses (ni l'une ni l'autre
+n'est bonne): ou bien laissons-là l'entreprise, et c'est notre mort; ou
+bien mettons le feu à la maison et brûlons-les, et c'est un grand crime
+dont nous répondrons devant Dieu, nous qui sommes aussi des chrétiens.
+Et pourtant nous n'avons plus que cela à faire.»
+
+
+
+
+CXXIX
+
+
+Ils allumèrent donc du feu, et firent un grand bûcher devant la porte.
+«Vous faites du feu, compagnons?» dit Skarphjedin. Allez-vous faire
+cuire quelque chose?»--«Oui, dit Grani, fils de Gunnar, et tu n'auras
+pas besoin d'un four mieux chauffé que celui-là.»--«C'est ainsi que tu
+me récompenses d'avoir vengé ton père, dit Skarphjedin; tu es bien homme
+à faire cela, toi qui n'as d'égards que pour ceux qui n'ont rien fait
+pour toi.» Alors les femmes jetèrent du petit lait sur le feu, et
+l'éteignirent. D'autres apportèrent de l'eau.
+
+Kol fils de Thorstein dit à Flosi: «Il me vient une idée. J'ai vu un
+grenier au dessus de la salle, sous les solives du toit. C'est là qu'il
+faut mettre le feu, nous l'allumerons avec ce foin qui est en tas devant
+la maison.»
+
+Ils prirent donc le foin, et mirent le feu au grenier. Ceux qui étaient
+dans la maison ne s'en aperçurent que quand toute la salle fut éclairée
+par les flammes. Alors les femmes commencèrent à se lamenter. Njal leur
+dit: «Faites bonne contenance, et ne dites pas de ces paroles effrayées;
+c'est une courte bourrasque, et de longtemps nous n'en verrons une
+semblable. Sachez aussi que Dieu est miséricordieux, et qu'il ne nous
+laissera pas brûler deux fois, et dans ce monde et dans l'autre.» Par
+ces paroles et d'autres encore il cherchait à les réconforter.
+
+Et voici que la maison tout entière se mit à flamber. Njal vint à la
+porte et dit: «Flosi est-il assez près pour entendre mes paroles?» Flosi
+dit que oui. «Veux-tu, dit Njal, faire la paix avec mes fils, ou bien
+laisser sortir quelques-uns des nôtres?» Flosi répondit: «Je ne veux pas
+faire de paix avec tes fils; voici que notre querelle va être finie, et
+je ne partirai pas d'ici que tous ne soient morts. Mais je laisserai
+sortir les femmes, les enfants, et les serviteurs.»
+
+Njal rentra et dit aux gens: «Que tous ceux-là sortent, qui en ont la
+permission. Sors, Thorhalla fille d'Asgrim, et les autres sortiront avec
+toi.» Thorhalla dit: «Nous allons nous séparer, Helgi et moi, d'une
+autre manière que je ne pensais tout à l'heure. Mais je vais presser mon
+père et mes frères, pour qu'ils vengent cette tuerie qui se fait
+ici.»--«Que Dieu te protège, dit Njal, car tu es une bonne femme.» Elle
+partit donc, et beaucoup de monde avec elle.
+
+Astrid de Djuparbakka dit à Helgi, fils de Njal: «Sors avec moi: je vais
+jeter sur tes épaules un manteau de femme, et j'envelopperai ta tête
+d'un voile.» Il refusa d'abord, mais elle le priait tant qu'il finit par
+faire comme elle voulait. Astrid mit un voile sur la tête d'Helgi, et
+Thorhild, femme de Skarphjedin, le couvrit d'un manteau: il sortit au
+milieu d'elles. Thorgerd, fille de Njal, sortit aussi, et Helga sa sœur,
+et bien d'autres.
+
+Comme Helgi sortait, Flosi dit: «Voici une grande femme, aux larges
+épaules, qui s'en va là-bas. Emparez-vous d'elle et tenez-la bien.» Dès
+que Helgi eut entendu ces paroles, il jeta son manteau. Il avait gardé
+par dessous son épée à la main; il en frappa l'homme qui s'approchait et
+atteignit son bouclier, le coup trancha la pointe du bouclier, et la
+jambe de l'homme. Alors Flosi s'approcha, il leva sa hache sur la tête
+de Helgi, et l'abattit d'un coup.
+
+Flosi vint près de la porte, et dit qu'il voulait parler à Njal, et
+aussi à Bergthora. Ils s'approchèrent. Flosi dit: «Je viens, Njal,
+t'offrir de sortir; tu n'as pas mérité d'être brûlé dans ta maison.»
+Njal répondit: «Je ne sortirai pas; je suis vieux, et je ne pourrais
+venger mes fils; et je ne veux pas vivre dans la honte.» Alors Flosi dit
+à Bergthora: «Sors, toi, femme; car pour rien au monde je ne veux te
+brûler.» Bergthora répondit: «J'ai été mariée jeune à Njal, et je lui ai
+promis que je partagerais avec lui heur et malheur.» Et ils rentrèrent
+tous les deux.
+
+«Qu'allons-nous faire maintenant?» dit Bergthora. «Allons à notre lit,
+dit Njal et couchons-nous. Il y a longtemps que j'ai envie de me
+reposer.» Bergthora dit au petit Thord, fils de Kari: «On va te mener
+dehors, il ne faut pas que tu brûles ici.»--«Tu m'as promis, grand'mère,
+répondit l'enfant, que nous ne nous séparerions jamais, tant que je
+serais chez toi. J'aime bien mieux mourir avec toi et Njal que de vous
+survivre à tous deux.» Elle porta donc l'enfant sur le lit. Njal dit à
+son intendant: «Viens voir où nous nous couchons, et comment je dispose
+toute chose autour de nous; car je ne bougerai pas, quelque tourment que
+me causent la fumée ou la chaleur. Tu sauras donc où il faut chercher
+nos os.» Et l'autre dit qu'ainsi ferait-il. On avait tué un bœuf, et la
+peau était là. Njal lui dit de l'étendre sur eux, et il promit de le
+faire. Alors Njal et Bergthora se couchèrent dans le lit et mirent le
+petit garçon entre eux. Ils firent le signe de la croix sur eux et sur
+lui, et recommandèrent leurs âmes à Dieu, et ce furent les dernières
+paroles qu'on entendit d'eux. L'intendant prit la peau, l'étendit sur
+eux, et sortit.
+
+Ketil de Mörk vint à sa rencontre et le tira dehors. Il s'informa de
+Njal, son beau-père, et l'intendant lui dit tout ce qui s'était passé.
+«Voici de grands malheurs qui fondent sur nous, dit Ketil; et cela fait
+bien des calamités à la fois.»
+
+Skarphjedin avait vu que son père allait se coucher, et comment toutes
+choses s'étaient passées. «Voici notre père qui va se mettre au lit de
+bonne heure, dit-il; il fallait s'y attendre, car il est vieux.»
+
+Il tombait des tisons enflammés. Skarphjedin, Kari et Grim les
+ramassaient comme ils tombaient, et les lançaient sur ceux du dehors; et
+cela dura un moment. Alors les autres leur lancèrent des javelots. Mais
+ils les arrêtaient au vol, et les leur renvoyaient. Flosi dit à ses gens
+de cesser: «Nos armes, dit-il, ne mous servirons de rien contre eux.
+Vous pouvez bien attendre que le feu en soit venu à bout.»
+
+Les grosses poutres commençaient à tomber du toit. «Maintenant, dit
+Skarphjedin, mon père doit être mort. Je ne l'ai entendu ni tousser ni
+gémir.» Et ils s'en allèrent au bout de la salle. Il y avait là une
+poutre qui s'était effondrée. Elle était toute brûlée au milieu. Kari
+dit à Skarphjedin: «Saute dehors par là, et je sauterai après toi. De
+cette façon nous pourrons tous deux nous échapper; car toute la fumée
+vient de ce côté» Skarphjedin répondit: «C'est toi qui sauteras le
+premier; je serai sur tes talons.»--«Ce n'est pas sage, dit Kari; moi,
+je pourrai bien m'échapper d'un autre côté, si je n'y parviens pas
+ici.»--«Et moi je ne veux pas, dit Skarphjedin; saute le premier, je te
+suis.»--«C'est le devoir de tout homme» dit Kari, de sauver sa vie quand
+il le peut; et c'est ce que je vais faire. Voici que nous nous séparons
+pour ne plus nous revoir; car si je saute dehors, je ne rentrerai certes
+pas dans le feu pour t'y retrouver. Que chacun donc suive son
+chemin.»--«Je me réjouis de penser, mon frère, dit Skarphjedin, que si
+tu échappes tu me vengeras.» Alors Kari prit à la main une solive
+enflammée et se mit à courir vers la poutre qui brûlait. Il lança son
+tison du haut du mur, au milieu de ceux qui étaient dehors. Ils se
+sauvèrent tous. Les vêtements de Kari et ses cheveux étaient tout en
+flammes. Il sauta du haut du mur, et s'éloigna en courant le long de la
+fumée. Un de ceux, qui étaient le plus près demanda: «Est-ce qu'il ne
+vient pas de sauter un homme du haut du mur?»--«Non pas, dit un autre,
+c'est Skarphjedin qui nous a lancé un brandon.» Et ils ne s'en
+inquiétèrent pas davantage.
+
+Kari courut jusqu'à un ruisseau, où il se jeta, pour éteindre le feu qui
+l'entourait. Puis il reprit sa course dans la fumée, et vint à un fossé
+où il se reposa. On l'appelle depuis lors le fossé de Kari.
+
+
+
+
+CXXX
+
+
+Il faut revenir à Skarphjedin. Il sauta sur la poutre tout de suite
+après Kari; mais quand il vint à l'endroit où elle était le plus brûlée,
+elle s'écroula sous lui. Il tomba sur ses pieds et essaya d'escalader la
+muraille; et voici qu'un pan du mur tomba sur lui, et le rejeta au
+dedans. «Je vois bien à présent où j'en suis» dit Skarphjedin. Et il
+s'avança le long de la muraille. Gunnar, fils de Lambi, grimpe sur la
+muraille et voit Skarphjedin. «Voilà que tu pleures, Skarphjedin?»
+dit-il.--«Non pas, dit Skarphjedin; mais les yeux me font mal, c'est la
+vérité. Et toi, tu ris, à ce que je vois?»--«Oui certes, dit Gunnar, et
+je n'avais pas ri encore depuis que tu tuas Thrain au
+Markarfljot.»--«Voici un cadeau, dit Skarphjedin, qui t'en fera
+souvenir.» Il prit dans sa poche une grosse dent qu'il avait arrachée à
+Thrain, et la jeta à Gunnar. La dent lui entra dans l'œil, qui vint
+pendre sur sa joue. Gunnar tomba du haut du mur.
+
+Skarphjedin s'approcha de son frère Grim. Ils se mirent à piétiner sur
+le feu, en se tenant par la main. Quand ils furent au milieu de la
+salle, Grim tomba à terre, mort.
+
+Alors Skarphjedin s'en alla vers le bout de la maison. À ce moment il y
+eut un grand fracas, et tout le toit s'effondra. Skarphjedin fut pris
+entre les décombres et le mur du pignon. Et il ne pouvait plus bouger de
+là.
+
+Flosi et ses gens restèrent devant l'incendie jusqu'au matin. Et voici
+venir vers eux un homme à cheval. Flosi lui demanda son nom. Il
+s'appelait Geirmund et dit qu'il était parent des fils de Sigfus. «Vous
+avez fait là de grandes choses» dit-il. «On les appellera grandes, et
+mauvaises aussi, dit Flosi. Mais il n'y a plus rien à y faire
+maintenant.»--«Combien y en a-t-il de morts?» dit Geirmund. Flosi
+répondit: «Njal et Bergthora sont morts, et tous leurs fils, et Thord
+fils de Kari, et Kari fils de Sölmund, et Thord l'affranchi. Mais il
+peut y en avoir d'autres encore que nous ne savons pas.» Geirmund dit:
+«Il y en a un que tu nommes parmi les morts, et à qui j'ai parlé ce
+matin.»--«Qui donc?» dit Flosi. «Kari fils de Sölmund, dit Geirmund.
+Nous l'avons rencontré, moi et mon voisin Bard, et Bard lui a donné son
+cheval. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout brûlés.»--«Avait-il
+des armes?» demanda Flosi. «Il avait son épée Fjörsvafni, dit Geirmund,
+et la lame était toute bleue d'un côté. La voilà ramollie, lui
+avons-nous dit, moi et Bard. Il a répondu qu'il la tremperait pour la
+durcir dans le sang des fils de Sigfus et des autres qui ont mis le feu
+avec eux.»--«Qu'a-t-il dit de Skarphjedin?» demanda Flosi. «Il a dit,
+répondit Geirmund, que lui et Grim étaient en vie quand ils s'étaient
+séparés, mais qu'à présent ils devaient être morts.»
+
+--«Tu nous as conté là une nouvelle, dit Flosi, qui ne nous promet ni
+paix ni repos; car celui qui nous a échappé est l'homme qui approchait
+le plus, en toutes choses, de Gunnar de Hlidarenda. Souvenez-vous de mes
+paroles, fils de Sigfus, et vous aussi, tous les autres: il y aura de
+telles représailles à cet incendie, que plus d'un y laissera sa tête, et
+d'autres tous leurs biens. Je doute qu'aucun de vous, fils de Sigfus,
+ose rester dans son domaine. Je vous offre donc à tous de venir chez
+moi, dans l'est, pour qu'un même sort nous frappe tous ensemble.» Ils le
+remercièrent de son offre, et dirent qu'ils l'acceptaient, Modolf fils
+de Ketil chanta:
+
+«Un seul rejeton vit encore, de la maison de Njal. Tout le reste a été
+brûlé. Les vaillants fils de Sigfus ont accompli ce haut fait. La flamme
+est montée jusqu'au toit. La lueur de l'incendie a éclairé la maison.
+Voici vengé sur le fils de Gollnir le meurtre du brave Höskuld.»
+
+«Vantons-nous d'autre chose, dit Flosi, que d'avoir brûlé Njal; car ce
+n'est pas un honneur pour nous.» Et il s'en alla vers le mur du pignon
+avec Glum fils d'Hildir, et quelques autres.
+
+Glum dit: «Skarphjedin est-il mort à présent?» Les autres dirent qu'il
+devait l'être depuis longtemps. Par moments la flamme reprenait, et par
+moments s'éteignait tout à fait.
+
+Et voici qu'ils entendirent en bas, du fond de l'incendie, une voix qui
+chantait:
+
+«Vous auriez pleuré à chaudes larmes parmi le combat et le choc des
+épées, si mes amis et moi, nous avions pu nous acquérir de la gloire et
+marcher en avant, le tranchant de nos haches laissant des traces
+sanglantes.»
+
+«Est-ce Skarphjedin vivant ou mort qui chante ainsi?» dit Grani, fils de
+Gunnar. «Peu nous importe» dit Flosi. «Cherchons les cadavres de
+Skarphjedin, et des autres qui ont brûlé ici.» dit Grani.--«Non pas, dit
+Flosi; il n'y a qu'un sot comme toi pour avoir une telle idée, au moment
+où dans le pays on se rassemble contre nous. Tel qui est à son aise à
+présent aura bientôt si grande peur qu'il ne saura où fuir. Voici mon
+avis, c'est que nous partions tous au plus vite.» Et Flosi s'en alla en
+hâte à l'endroit où étaient les chevaux, et tous les autres avec lui.
+
+Flosi dit à Geirmund: «Ingjald est-il chez lui, à Kelda?» Geirmund dit
+qu'il croyait qu'il y était. «Cet homme, dit Flosi, a trahi son serment
+envers nous et manqué à la foi jurée.» Et se tournant vers les fils de
+Sigfus: «Que voulez-vous, dit-il, que nous fassions à Ingjald?
+Voulez-vous lui pardonner? Ou bien irons-nous l'attaquer et le tuer?»
+Ils dirent tous qu'il fallait l'attaquer et le tuer. Alors Flosi sauta
+sur son cheval, les autres aussi, et ils se mirent en route.
+
+Flosi marchait le premier. Il alla droit vers la Ranga, et remonta le
+long de la rivière. Voici qu'il vit un homme qui chevauchait de l'autre
+côté. Il reconnut Ingjald de Kelda. Flosi l'appela. Ingjald s'arrêta et
+s'approcha du bord de la rivière. Flosi lui dit: «Tu as manqué à la
+parole que tu nous avais donnée et tu as forfait ta vie et tes biens.
+Voici les fils de Sigfus qui voudraient bien te tuer, mais moi je sais
+que tu t'es trouvé en un grand embarras, et je te donnerai la vie, si tu
+veux t'en remettre à mon jugement.»--«Avant de le faire, répondit
+Ingjald, il faut que j'aille trouver Kari. Quand aux fils de Sigfus, je
+leur répondrai que je n'ai pas plus peur d'eux qu'ils n'ont peur de
+moi.»--«Attends donc, dit Flosi, si tu n'as pas peur; je vais t'envoyer
+un message.»--«J'attends.» dit Ingjald.
+
+Thorstein fils de Kolbein, neveu de Flosi, marchait à côté de lui, et il
+avait un javelot à la main. C'était un des plus braves et des meilleurs
+dans la troupe de Flosi. Flosi lui arracha son javelot et le lança à
+Ingjald: le javelot l'atteignit au côte gauche, traversa le bouclier
+au-dessous de la poignée et le fendit en deux, puis il entra dans la
+jambe d'Ingjald au dessous du genou, et vint s'enfoncer dans le bois de
+la selle. «T'ai-je touché?» dit Flosi. «Tu m'as touché certes, dit
+Ingjald; mais c'est une égratignure et non une blessure.» Il arracha le
+javelot, et dit à Flosi: «Attends, toi, maintenant, si tu n'es pas un
+lâche.» Et il lui renvoya le javelot à travers la rivière. Flosi le voit
+venir droit sur lui. Il tire son cheval en arrière. Le javelot le manque
+et passe devant sa poitrine. Il atteint Thorstein au milieu du corps; et
+Thorstein tombe mort, à bas de son cheval. Ingjald s'enfuit au galop
+vers les bois, et ils ne peuvent l'approcher.
+
+Flosi dit à ses hommes: «Nous avons fait là une grande perte, et nous
+pouvons dire qu'après cela nous sommes des gens voués au malheur. Voici
+mon avis: c'est que nous nous en allions au col de Trihyrning. De là
+nous pouvons voir toutes les chevauchées du district; car ils vont
+rassembler autant de monde qu'ils pourront. Ils croiront sans doute que
+nous aurons fait route vers l'Est et vers le Fljotshlid, en tournant le
+dos au col de Trihyrning. De là, ils croiront encore que nous sommes
+entrés dans la montagne, marchant toujours vers l'est, jusqu'à notre
+pays. C'est de ce côté que le gros de leurs forces ira nous poursuivre.
+D'autres aussi nous chercheront plus bas dans l'est, du côté de
+Seljalandsmula, quoiqu'ils doivent trouver moins probable que nous ayons
+pris ce chemin. Mon avis est donc de monter sur la montagne de
+Trihyrning, et d'y rester jusqu'à ce que le soleil se soit couché trois
+fois.»
+
+Ils montèrent donc sur la montagne, et entrèrent dans un vallon qu'on a
+appelé depuis le vallon de Flosi. De là ils pouvaient voir toutes les
+allées et venues du pays.
+
+
+
+
+CXXXI
+
+
+Il faut revenir à Kari. Il sortit du fossé où il s'était reposé, et
+marcha devant lui jusqu'à l'endroit où il rencontra Bard. Et ils se
+parlèrent de la manière que Geirmund avait dite. De là Kari s'en vint à
+cheval trouver Mörd fils de Valgard et lui dit la nouvelle. Mörd s'en
+lamenta beaucoup. Kari dit que de vaillants hommes avaient autre chose à
+faire que de pleurer sur les morts; et il le pria de rassembler du
+monde, et de venir le trouver à Holtsvad.
+
+Après cela, Kari s'en alla dans la vallée de la Thjorsa, chez Hjalti
+fils de Skeggi. Comme il chevauchait le long de la Thjorsa, il vit un
+homme qui le suivait à bride abattue. Kari attendit l'homme, et vit que
+c'était Ingjald de Kelda. Il vit aussi qu'il avait une jambe toute
+couverte de sang. Kari demanda à Ingjald qui l'avait blessé. Ingjald le
+lui dit. «Où vous êtes vous rencontrés?» dit Kari. «Sur la Ranga, dit
+Ingjald, et il m'a lancé son javelot à travers la rivière.»--«Ne lui
+as-tu rien rendu?» dit Kari. «J'ai renvoyé le javelot, dit Ingjald, et
+ils ont dit qu'il avait touché un homme, qui était mort sur le
+coup.»--«Sais-tu qui c'était?» dit Kari.--«Il m'a paru ressembler à
+Thorstein neveu de Flosi.» dit Ingjald.--«Puisses-tu avoir toujours
+pareille chance» dit Kari.
+
+Ils s'en allèrent tous deux ensemble chez Hjalti fils de Skeggi, et lui
+dirent la nouvelle. Il dit qu'on avait fait là de méchante besogne, et
+qu'il fallait se mettre sur l'heure à leur poursuite, et les tuer tous.
+Il rassembla du monde, appelant aux armes tous les hommes du pays. Avec
+cette troupe lui et Kari vinrent trouver Mörd fils de Valgard. Ils se
+réunirent à Holtsvad. Mörd y était avant eux, avec une grosse troupe.
+Ils se séparèrent pour battre le pays. Les uns descendirent à l'est vers
+Seljalandsmula, d'autres remontèrent le Fljotshlid, d'autres passant par
+le col de Trihyrning descendirent dans le Godaland. De là ils vinrent au
+nord jusqu'à Sand, et quelques-uns mêmes poussèrent jusqu'aux lacs des
+poissons, où ils tournèrent bride.
+
+D'autres prirent plus bas dans l'est, et vinrent à Holt, où ils dirent
+la nouvelle à Thorgeir. Ils lui demandèrent si Flosi et les siens
+n'avaient pas passé par là. Thorgeir répondit: «Je ne suis pas un grand
+chef, mais il me semble que Flosi prendra un autre parti que de passer
+ici sous mes yeux, quand il vient de tuer Njal, le frère de mon père, et
+ses fils, mes cousins. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous en
+retourner; car vous avez cherché de droite et de gauche. Dites à Kari
+qu'il vienne me trouver, et qu'il demeurera ici chez moi, s'il lui
+plaît. S'il ne veut pas venir dans ce pays de l'Est, je veillerai, s'il
+veut bien, à son domaine de Dyrholm. Dites-lui aussi que je lui donnerai
+toute l'aide que je pourrai, et que j'irai à l'Alting avec lui. Il sait,
+je pense, que c'est à moi et à mes frères qu'appartient la vengeance,
+comme aux plus proches parents. Nous porterons plainte, et nous
+tâcherons de faire en sorte qu'une sentence de proscription s'ensuive,
+et mort d'hommes ensuite. Je ne vais pas avec vous maintenant, car je
+sais que cela ne servirait de rien. Ils vont se tenir sur leurs gardes
+autant que possible.»
+
+Ils s'en allèrent et se retrouvèrent tous à Hofi. «C'est une honte pour
+nous, se disaient-ils les uns aux autres, de ne pas les avoir trouvés.»
+Mais Mörd disait que non. Beaucoup étaient d'avis qu'il fallait aller
+dans le Fljotshlid, et s'emparer des biens de tous ceux qui avaient pris
+part à la chose. On s'en remit là-dessus à l'avis de Mörd. Il dit que
+c'était le pire parti qu'on pût prendre. Ils demandèrent pourquoi. «Si
+leurs domaines restent debout, dit-il, ils reviendront pour les voir, et
+voir leurs femmes; et nous pourrons tomber sur eux, d'ici à quelque
+temps. Et maintenant ne doutez pas que je ne sois fidèle à Kari dans
+tout ce qu'il entreprendra; car j'ai à me garder moi-même.» Et Hjalti
+l'engagea à faire en sorte de tenir sa promesse.
+
+Hjalti pria Kari de venir chez lui. Kari promit d'y aller sur l'heure.
+Les autres lui redirent l'offre de Thorgeir. «J'en profiterai plus tard,
+dit-il, et j'augure bien de notre affaire, s'il y en a beaucoup comme
+lui.» Et là-dessus, la troupe se sépara.
+
+Flosi et ses gens avaient vu tout cela du haut de leur montagne.
+«Maintenant, dit Flosi, montons à cheval, et allons-nous en; c'est ce
+que nous avons de mieux à faire à présent.» Les fils de Sigfus
+demandèrent s'ils ne feraient pas bien de s'en aller chez eux, pour
+s'occuper de leurs domaines. «Mörd a bien pensé, dit Flosi, que vous
+iriez voir vos femmes. Et je vois d'ici qu'il a donné le conseil de ne
+pas toucher à vos domaines. Moi je suis d'avis qu'il ne faut pas nous
+séparer, et que vous veniez tous avec moi dans le pays de l'est.» Et ils
+se rangèrent tous à son avis.
+
+Ils se mirent donc en route, passèrent au nord du Jökul, et marchèrent
+sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi envoya de suite chercher des
+vivres, pour qu'on ne manquât de rien. Il ne parlait jamais de
+l'expédition, mais il ne montrait pas la moindre crainte. Il resta chez
+lui tout l'hiver, jusqu'après la fête de Jol.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+
+Kari pria Hjalti de venir avec lui chercher le corps de Njal: «car
+chacun croira, dit-il, à ce que tu diras avoir vu.» Hjalti dit qu'il
+irait volontiers chercher le corps de Njal pour le porter à l'église.
+Ils partirent donc, et ils étaient quinze hommes. Ils s'en allèrent à
+l'est, passant la Thjorsa; là ils rassemblèrent encore du monde, si bien
+qu'ils furent cent, en comptant les voisins de Njal.
+
+Ils arrivèrent à Bergthorshval au milieu du jour. Hjalti demanda à Kari
+à quel endroit devait être le corps de Njal. Kari le lui montra. Il y
+eut beaucoup de cendre à ôter. Par dessous ils trouvèrent la peau, et
+elle était toute racornie par le feu. Ils l'ôtèrent, et dessous, Njal et
+sa femme étaient là tous deux, sans que le feu les eût touchés. Tous
+louèrent Dieu, et furent d'avis que c'était un grand prodige. On ôta le
+petit garçon qui était couché entre eux deux; de tout son corps il n'y
+avait de brûlé qu'un doigt, qu'il avait sorti de dessous la peau. On
+emporta Njal au dehors, puis Bergthora. Et tous s'approchèrent pour voir
+leurs cadavres.
+
+«Que vous semble de ces cadavres?» dit Hjalti. «Nous attendons ton
+jugement» répondirent-ils. «Je vais dire en vérité ce que je pense, dit
+Hjalti. Le cadavre de Bergthora est tel qu'il fallait s'y attendre,
+quoiqu'elle soit encore belle: mais le visage de Njal est si
+resplendissant, que je n'ai jamais vu son pareil chez un homme mort.» Et
+ils dirent tous que c'était vrai.
+
+Alors ils se mirent à la recherche de Skarphjedin. Des serviteurs leur
+montrèrent l'endroit où Flosi et les siens avaient entendu chanter. À
+cet endroit, le toit et le mur du pignon s'étaient effondrés. C'est là
+que Hjalti dit qu'il fallait creuser. Ils se mirent à l'ouvrage, et
+trouvèrent le corps de Skarphjedin. Il était debout, appuyé contre la
+muraille. Ses jambes étaient brûlées jusqu'aux genoux. Du reste de son
+corps, rien n'avait été touché par le feu. Il s'était mordu la lèvre.
+Ses yeux étaient grands ouverts, et la flamme ne les avait pas gonflés.
+Il avait enfoncé sa hache dans la muraille, si avant qu'elle y tenait
+jusqu'au milieu du tranchant; et elle s'était trouvée ainsi à l'abri du
+feu. On retira la hache, Hjalti la prit et dit: «Voici une arme rare; il
+y en a peu qui pourraient la porter.»--«Je sais un homme qui le pourra»
+dit Kari.--«Qui cela?» dit Hjalti.--«Thorgeir Skorargeir, dit Kari. Je
+le tiens maintenant pour le meilleur de leur race.»
+
+Alors on ôta à Skarphjedin ses vêtements, que le feu n'avait pas brûlés.
+Il avait mis ses mains en croix, la droite dessus. On trouva sur lui une
+marque entre les épaules, et une autre sur la poitrine, toutes deux en
+forme de croix. Et les gens pensèrent que c'était lui qui s'était fait
+lui-même ces brûlures. Tous disaient qu'ils étaient plus à l'aise qu'ils
+n'auraient cru, près de Skarphjedin mort; car pas un n'avait peur de
+lui.
+
+Ils cherchèrent le corps de Grim, et le trouvèrent au milieu de la
+salle. En face de lui, au pied de la muraille de côté, on trouva Thord
+l'affranchi; dans la chambre des fileuses, la vieille Sæun, et trois
+hommes. En tout, on trouva onze corps. On les porta à l'église, puis
+Hjalti s'en retourna et Kari avec lui.
+
+Il vint une enflure à la jambe d'Ingjald. Il alla chez Hjalti, qui le
+guérit, mais il boita depuis ce moment.
+
+Kari alla à Tunga, trouver Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhalla y était
+déjà, qui avait appris la nouvelle à son père. Asgrim reçut Kari à bras
+ouverts, et le pria de passer tout l'hiver chez lui. Kari le promit.
+Asgrim fit la même offre à tous ceux qui avaient été à Bergthorsval.
+«L'offre est bonne, et j'accepte pour eux» dit Kari. Et ils vinrent tous
+chez Asgrim.
+
+Quand Thorhal fils d'Asgrim sut que Njal, son père nourricier, était
+mort, brûlé dans sa maison, il en fut si saisi que tout son corps enfla,
+et un flot de sang lui sortit des oreilles, si violent qu'on ne pouvait
+l'arrêter. Enfin il tomba en faiblesse, et le sang s'arrêta. Il se
+releva bientôt: «Ce n'est pas me conduire en homme, dit-il, mais
+j'espère me venger de ce qui vient de m'arriver, sur quelqu'un de ceux
+qui ont brûlé Njal.» Les autres lui dirent que personne ne lui en ferait
+honte. «Je ne m'inquiète pas de ce qu'on dit» fut sa réponse.
+
+Asgrim demanda à Kari quelle aide on pouvait attendre de ceux du pays de
+l'est. Kari dit que Mörd fils de Valgard, et Hjalti fils de Skeggi lui
+donneraient autant de monde qu'ils pourraient, et aussi Thorgeir
+Skorargeir, et tous ses frères. Asgrim dit que c'était beaucoup. «Et
+quelle aide aurons-nous de toi?» dit Kari.--«La plus forte que je
+pourrai, dit Asgrim; et j'y laisserai ma vie, s'il le faut.»--«Fais
+ainsi, ce sera bien», dit Kari.--«J'ai parlé aussi, dit Asgrim, à Gissur
+le blanc. Je lui ai demandé son avis, et ce que nous avions à
+faire.»--«Bien, dit Kari, et qu'a-t-il conseillé?» Asgrim répondit: «Il
+a dit qu'il fallait nous tenir tranquilles jusqu'au printemps, qu'alors
+il nous fallait aller dans l'est et commencer la procédure contre Flosi
+pour le meurtre d'Helgi, prendre à témoins les voisins les plus proches,
+et citer Flosi devant le ting pour fait d'incendie, puis citer ces mêmes
+voisins à comparaître devant le tribunal. J'ai demandé à Gissur, qui
+avait à porter plainte pour le meurtre. Il a dit que c'était à Mörd à le
+faire, qu'il le trouve bon ou non: cela lui déplaira d'autant plus,
+a-t-il dit, que jusqu'ici tout dans cette affaire a tourné mal pour lui.
+Mais il faut que Kari se fâche toutes les fois qu'il verra Mörd, et il
+finira par l'y amener. Il aura du reste peur de moi. Voilà ce qu'a dit
+Gissur.» Kari répondit: «Nous suivrons tes conseils tant que nous
+pourrons, et c'est toi qui nous guideras.»
+
+Nous parlerons encore de Kari. Il ne pouvait pas dormir la nuit. Asgrim
+s'éveilla une fois, et entendit que Kari était éveillé. «Ne peux-tu donc
+dormir la nuit?» dit Asgrim. Et Kari chanta:
+
+«Le sommeil fuit mes yeux, car j'entends toujours la prière de ma femme;
+depuis qu'ils ont brûlé, l'automne passé, la maison de Njal, sans cesse
+je songe au mal qu'ils m'ont fait.»
+
+Il n'y avait personne dont Kari parlât si souvent que de Njal et de
+Skarphjedin. Mais jamais il ne disait de mal de ses ennemis, jamais non
+plus il ne faisait entendre de menaces contre eux.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+
+Voici ce qui arriva une nuit à Svinafell. Flosi s'agitait en dormant.
+Glum fils d'Hildir, vint l'éveiller et il fut longtemps avant d'y
+arriver. Flosi dit: «Va me chercher Ketil de Mörk.» Ketil vint. «Je vais
+te conter mon rêve» dit Flosi. «--Fais le,» dit Ketil.--«J'ai rêvé, dit
+Flosi, que j'étais à Lomagnup. J'étais sorti, et je regardais en haut
+vers le sommet de la montagne. Et la montagne s'ouvrit. Un homme en
+sortit: il était vêtu de peau de chèvre, et il avait une barre de fer à
+la main. Il s'approchait en criant. C'étaient mes hommes qu'il appelait,
+d'abord les uns, puis les autres; et il les nommait par leur nom. Le
+premier qu'il appela fut mon parent Grim le rouge, après lui vint Arni
+fils de Kol. Et cela me parut étrange. Ensuite, il appela Eyjolf fils de
+Bölverk, et Ljot, fils de Hal de Sida, et six autres. Puis il se tut
+quelque temps. Après cela, il appela encore cinq des nôtres, et parmi
+eux, les fils de Sigfus, tes frères. Et puis encore cinq autres, et
+parmi eux, Lambi, Modulf, et Glum. Après ceux-là, il en appela trois, et
+en dernier lieu, Gunnar fils de Lambi, et Kol fils de Thorstein. Alors
+il vint à moi. Je lui demandai s'il avait quelque nouvelle à me donner.
+Et il me dit que oui. Je lui demandai son nom. Il dit qu'il se nommait
+Jarngrim. Je lui demandai où il allait. Il dit qu'il allait à l'Alting.
+«Que feras-tu là?» lui dis-je. Il répondit: «Je vais récuser les
+témoins, après quoi je récuserai les juges, pour laisser la place aux
+combattants.» Et il chanta:
+
+«Les serpents du combat vont accourir, la tête levée. On verra la terre
+couverte de crânes. Les lames bleues feront retentir les plaines. Les
+hommes marcheront dans une rosée sanglante.»
+
+Il frappa la terre de sa barre de fer, et il se fit un grand fracas.
+Alors il rentra dans la montagne. Mais moi, je fus saisi de frayeur. Et
+maintenant dis-moi ce que tu penses de mon rêve.»--«Je pense, dit Ketil,
+que tous ceux qu'il a appelés sont voués à la mort. Et mon avis est que
+nous ne parlions de ce rêve à personne, pour le moment.» Flosi dit
+qu'ainsi ferait-il.
+
+Voici que l'hiver s'avance, et la fête de Jol est passée. Flosi dit à
+ses hommes: «Il faut nous en aller maintenant; car je ne pense pas qu'on
+nous laisse longtemps tranquilles. Nous allons chercher de l'aide, et il
+va arriver comme je vous le disais: il nous faudra tomber aux genoux de
+bien des gens avant que cette affaire ait pris fin. »
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+
+Ils se préparèrent donc tous à partir. Flosi avait mis des pantalons
+longs, car il voulait aller à pied. Il savait qu'alors il déplairait
+moins aux autres de marcher eux-mêmes.
+
+Ils partirent, et vinrent d'abord à Knappavöll; le jour suivant ils
+allèrent jusqu'à la Breida, et de la Breida au Kalfafell, de là au
+Bjarnanes sur le Hornafjord, de là au Stafafell, dans le pays de Lon, et
+enfin à Thvatta, chez Hal de Sida. Flosi avait pour femme sa fille
+Steinvör. Hal leur fit grand accueil. Flosi lui dit: «Je viens te
+demander, mon beau-père, de venir, toi et tous tes hommes, au ting avec
+moi.» Hal répondit: «Voici qu'il est arrivé comme dit le proverbe: La
+main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a porté. Tu en as plus
+d'un dans ta troupe, qui à présent baisse la tête, et qui poussait à la
+pire des besognes quand il n'y avait encore rien de fait. Mais moi, je
+te dois mon aide toutes les fois que cela me sera possible.» Flosi dit:
+«Que me conseilles-tu de faire, au point où nous en sommes?»--«Il faut
+que tu t'en ailles au Nord, répondit Hal, jusqu'au Vapnafjord, et tu
+demanderas du secours à tous les chefs du pays; tu auras besoin d'eux
+tous avant la fin du ting.»
+
+Flosi resta là trois nuits. Quand il fut reposé, il s'en alla du côté de
+l'est, à Geitahellna, et de là au Berufjord. Ils y passèrent la nuit. De
+là ils prirent à l'est encore jusqu'à Heydal dans le Breiddal. Là
+demeurait Halbjörn le fort. Il avait pour femme Odny fille de Sörli fils
+de Brodhelgi. Flosi trouva chez lui un bon accueil. Halbjörn fit
+beaucoup de questions sur l'incendie. Et Flosi lui raconta tout par le
+menu. Halbjörn demanda jusqu'où Flosi comptait aller dans le pays des
+fjords du nord. Flosi dit qu'il irait jusqu'au Vapnafjord.
+
+Flosi ôta de sa ceinture une bourse pleine d'argent, et la donna à
+Halbjörn. Halbjörn prit l'argent, tout en disant qu'il n'avait rien fait
+pour recevoir des présents de Flosi: «et je voudrais savoir, dit-il, en
+quelle manière je pourrai m'acquitter envers toi.»--«Je n'ai pas besoin
+d'argent, dit Flosi; mais je veux que tu sois pour moi dans ma querelle.
+Je n'ai aucun droit à te faire cette demande, car tu n'es ni mon parent
+ni mon allié.» Halbjörn répondit: «Je te promets d'aller au ting avec
+toi, et de prendre parti pour toi dans ta querelle comme je ferais pour
+mon frère.» Flosi le remercia.
+
+De là, ils allèrent, par la plaine du Breiddal, à Hrafnkelstad. Là
+demeurait Hrafnkel fils de Thorir, fils de Hrafnkel, fils de Hrafn.
+Flosi trouva chez lui un bon accueil, et il lui demanda de venir au ting
+avec lui et de lui donner son aide. Hrafnkel s'en défendit longtemps. À
+la fin il promit que son fils Thorir irait au ting avec tous leurs
+hommes, et qu'il serait du même côté que les autres godis du district.
+Flosi le remercia et partit pour Bersastad. Là demeurait Holmstein fils
+de Spakbersir. Il reçut Flosi à merveille. Flosi lui demanda son aide.
+Holmstein dit qu'il la lui devait depuis longtemps.
+
+De là ils allèrent à Valthjofstad. Là demeurait Sörli fils de Brodhelgi,
+et frère de Bjorni fils de Brodhelgi. Il avait pour femme Thordis, fille
+de Gudmund le puissant, de Mödruvöll. Flosi et les siens trouvèrent là
+un bon accueil. Le lendemain au matin, Flosi fit sa demande à Sörli de
+venir au ting avec lui, et il lui offrit de l'argent. «Je ne sais ce que
+je ferai, dit Sörli, tant que je ne saurai pas de quel côté sera Gudmund
+le puissant, mon beau-père; je veux être avec lui, là où il sera
+lui-même.»--« Je vois à ta réponse, dit Flosi, que c'est une femme qui
+commande ici.» Il se leva, et dit à ses gens de prendre leurs manteaux
+et leurs armes. Ils partirent, et ils n'avaient pas trouvé là de
+secours.
+
+Ils descendirent le Lagarfljot, et vinrent à travers la plaine, à
+Njardvik. Là demeuraient deux frères, Thorkel Fulspak et Thorvald. Ils
+étaient fils de Ketil Thrim, fils de Thidrand le sage, fils de Ketil
+Thrim, fils de Thorir Thidrand. La mère de Thorkel Fulspak et de
+Thorvald était Yngvild fille de Thorkel Fulspak. Flosi trouva là un bon
+accueil. Il conta son affaire aux deux frères, et leur demanda du
+secours. Et ils refusèrent jusqu'à ce qu'il leur eût donné trois marcs
+d'argent à chacun. Alors ils promirent de l'aider.
+
+Yngvild leur mère était là, comme ils promirent d'aller au ting. Elle se
+mit à pleurer. «Pourquoi pleures-tu, mère?» dit Thorkel. Elle répondit:
+«J'ai rêvé que Thorvald ton frère avait une casaque rouge, et elle était
+si étroite qu'il semblait qu'on l'eût cousu dedans. Il avait aussi des
+pantalons rouges, attachés par des lanières serrées. J'avais de la
+peine, en le voyant si mal à l'aise, mais je n'y pouvais rien.» Ils se
+mirent à rire, et dirent que c'étaient là des sottises, et que son
+bavardage ne les empêcherait pas d'aller au ting. Flosi les remercia
+fort et partit, s'en allant du côté du Vapnafjord.
+
+Ils vinrent à Hof. Là demeurait Bjorni fils de Brodhelgi, fils de
+Thorgil, fils de Thorstein le blanc, fils d'Ölvir, fils d'Eyvald, fils
+d'Öxnathorir. La mère de Bjorni était Halla, fille de Lyting. La mère de
+Brodhelgi était Asvör fille de Thorir, fils de Graut Atli, fils de
+Thorir Thidrand. Bjarni fils de Brodhelgi avait pour femme Rannveig
+fille de Thorgeir, fils d'Eyrik de Goddal, fils de Geirmund, fils de
+Hroald, fils d'Eyrik Ördigskeggi. Bjarni reçut Flosi à bras ouverts.
+Flosi lui offrit de l'argent pour avoir son aide. Bjarni dit: «Jamais je
+n'ai vendu pour de l'argent ma vaillance et mon aide. Puisque tu en as
+besoin, je te la donnerai par amitié. J'irai au ting avec toi, et je
+prendrai ton parti, comme je ferais pour mon frère.»--«J'aurai donc une
+grosse dette envers toi, dit Flosi; mais je n'attendais pas moins de ta
+part.»
+
+De là, Flosi et les siens vinrent à Krossavik. Là demeurait Thorkel fils
+de Geitir. Thorkel était grand ami de Flosi. Flosi lui fit sa demande.
+«C'est mon devoir, dit Thorkel, de te donner toute l'aide que je
+pourrai, et de prendre parti pour toi dans ta querelle, jusqu'au bout.»
+Et au départ il fit à Flosi de riches présents.
+
+Alors Flosi quitta le pays du Nord. Venant du Vapnafjord, il entra dans
+le district du Fljotsdal, et fut l'hôte de Holmstein fils de Spakbersir.
+Flosi lui dit que tous avaient accueilli sa demande et promis de
+l'aider, hormis Sörli, fils de Brodhelgi. «C'est que Sörli est un homme
+pacifique» dit Holmstein; et il fit à Flosi de beaux présents.
+
+Flosi remonta le Fljotsdal; de là, passant la montagne, il vint au Sud
+par les laves de l'Öxara et descendit dans le Svidinhornadal puis il
+prit à l'ouest jusqu'à l'Alptafjord. Et il ne s'arrêta pas, qu'il ne fut
+arrivé à Thvatta, chez Hal, son beau-père. Flosi y passa un demi-mois,
+avec ses hommes, à se reposer. Il demanda à Hal ce qu'il lui conseillait
+de faire, et s'il fallait changer ses projets. «Mon avis est, répondit
+Hal, que tu restes chez toi, dans ton domaine, avec les fils de Sigfus:
+ils enverront des gens pour prendre soin de leurs domaines. Allez donc
+chez toi tout d'abord; et quand vous partirez pour le ting, chevauchez
+tous ensemble, et ne dispersez pas votre monde. Sur la route, les fils
+de Sigfus iront voir leurs femmes. Moi j'irai au ting avec mon fils Ljot
+et tous nos hommes et je vous donnerai toute l'aide que je pourrai.»
+Flosi le remercia. Nul lui fit au départ de riches présents.
+
+Flosi quitta donc Thvatta. Et il n'y a rien à conter de son voyage,
+sinon qu'il arriva sans encombre à Svinafell. Il passa chez lui le reste
+de l'hiver, et l'été jusqu'au moment du ting.
+
+
+
+
+CXXXV
+
+
+Kari fils de Sölmund et Thorhal fils d'Asgrim allèrent un jour à Mosfell
+trouver Gissur le blanc. Il les reçut à bras ouverts, et ils restèrent
+chez lui longtemps. Une fois, comme ils parlaient, eux et Gissur, de
+l'incendie et de la mort de Njal, il arriva à Gissur de dire que c'était
+un grand bonheur que Kari eût échappé. Alors il vint un chant sur les
+lèvres de Kari:
+
+«C'est à regret que j'ai quitté, moi l'aiguiseur des épées qui fendent
+les casques, la maison de Njal en flammes. Là ont brûlé nombre de
+vaillants hommes. Écoutez mes paroles, vous à qui je conte ma douleur.»
+
+«Il est naturel, dit Gissur, que tu ne puisses pas l'oublier. Mais nous
+n'en parlerons plus pour cette fois.»
+
+Kari dit qu'il avait envie de retourner chez lui. Gissur répondit: «Je
+vais me montrer ton ami, et te donner un conseil. Ne retourne pas chez
+toi, mais va t'en à l'est, au pied de l'Eyjafjöll, trouver Thorgeir
+Skorargeir, et Thorleif Krak. Il faut qu'ils quittent le pays de l'est
+et qu'ils viennent avec toi; car c'est à eux qu'appartient la poursuite
+dans cette affaire. Il faudra que Thorgrim le grand, leur frère, vienne
+avec eux. Vous irez trouver Mörd fils de Valgard. Tu lui diras de ma
+part qu'il ait à se charger de la poursuite contre Flosi pour le meurtre
+d'Helgi, fils de Njal. Et s'il dit quoi que ce soit là-contre, tu feras
+mine d'entrer en grande colère, et de lui planter ta hache dans la tête.
+Tu lui parleras aussi de la colère que j'aurai s'il montre du mauvais
+vouloir. Tu lui diras que j'enverrai chercher ma fille Thorkatla pour la
+ramener chez moi. Cela, il ne pourra le souffrir, car il y tient comme à
+la prunelle de ses yeux.»
+
+Kari le remercia de son conseil. Il ne lui parla pas de venir à son aide
+avec ses gens; car il savait qu'en cela comme en toute chose Gissur se
+montrerait son ami.
+
+Kari partit donc, faisant route vers l'est; il passa la rivière et vint
+dans le Fljotshlid. Marchant toujours à l'est, il traversa le
+Markarfljot et vint à Seljalandsmula. Enfin ils furent à Holt, lui et
+les siens. Thorgeir les reçut avec de grandes marques d'amitié. Il leur
+conta le voyage de Flosi, et tout le secours qu'on lui avait promis dans
+le pays des fjords de l'est. Kari dit qu'il fallait s'attendre à le voir
+chercher de l'aide, après tous les meurtres dont il avait à répondre.
+«Plus leurs affaires vont bien, plus ils s'en repentiront» dit Thorgeir.
+Et Kari répéta à Thorgeir tout ce qu'avait dit Gissur.
+
+Après cela ils quittèrent le pays de l'est, et vinrent dans la plaine de
+la Ranga chez Mörd fils de Valgard. Il les reçut bien. Kari lui dit le
+message de Gissur son beau-père. Il fit des façons, et dit que c'était
+une plus grosse affaire de citer Flosi en justice, que dix autres. «Il
+arrive donc, dit Kari, comme Gissur pensait; il n'y a rien que de
+mauvais à attendre de toi: tu es poltron et sans cœur. Mais tu auras ce
+que tu mérites, et Thorkatla va retourner chez son père.» Thorkatla se
+prépara sur l'heure, disant que depuis longtemps elle était toute
+disposée à se séparer de Mörd. Alors Mörd changea tout à coup de
+sentiment et de langage. Il pria Kari de ne se point mettre en colère,
+et promit de poursuivre Flosi. Kari lui dit: «Voici que tu t'es chargé
+de la poursuite; fais en sorte de la mener à bien, sans crainte; car ta
+vie en dépend.» Mörd dit qu'il mettrait tous ses soins à bien mener
+cette affaire, et à se conduire en vaillant homme.
+
+Après cela, Mörd cita auprès de lui neuf hommes libres. Ils étaient tous
+les plus proches voisins du lieu du meurtre. Mörd prit Thorgeir par la
+main, et fit approcher deux témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que
+Thorgeir fils de Thorir me transmet son droit de poursuite contre Flosi
+fils de Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal, et me met à sa
+place dans toute la procédure qui s'ensuivra. Tu me transmets, Thorgeir,
+ta cause pour la poursuivre ou pour faire la paix, avec les mêmes droits
+que si c'était à moi, comme au plus proche, que la vengeance appartînt.
+Tu me la transmets selon ta loi et je m'en charge selon la loi.»
+
+Une seconde fois, Mörd fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins,
+dit-il, que je dénonce comme qualifiée par la loi l'attaque de Flosi,
+fils de Thord, sur Helgi, fils de Njal, quand il lui a fait, soit à la
+tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs, une blessure qui
+s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de laquelle Helgi
+a trouvé la mort. Je dénonce cette attaque devant cinq témoins (et il
+les nomma tous les cinq); je la dénonce selon la loi; je la dénonce en
+vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
+
+Encore une fois, il fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins
+dit-il, que je dénonce la blessure que Flosi, fils de Thord, a faite à
+Helgi, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs,
+blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de
+laquelle Helgi a reçu la mort. Je la dénonce comme faite sur le lieu
+même où Flosi fils de Thord attaqua Helgi fils de Njal, attaque
+qualifiée par la loi. Je la dénonce devant cinq témoins (et il les nomma
+tous les cinq). Je la dénonce selon la loi. Je la dénonce en vertu de la
+délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
+
+Encore une fois, Mörd fit avancer des témoins: «Vous m'êtes témoins,
+dit-il, que je cite en témoignage les neuf plus proches voisins du lieu
+du meurtre (et il les nomma tous par leur nom), pour qu'ils
+comparaissent à l'Alting, et qu'ils y fassent leur déclaration en
+qualité de voisins au sujet de l'attaque, qualifiée par la loi, que
+Flosi fils de Thord a commise sur la personne d'Helgi fils de Njal, sur
+le lieu même où il lui a fait une blessure soit à la tête, soit à la
+poitrine, soit aux membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être
+mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a trouvé la mort. Je vous fais
+sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à
+prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de
+rigueur dans ces poursuites. Je vous fais cette sommation selon la loi,
+de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous fais sommation en vertu
+de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
+
+Mörd fit avancer encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que
+j'ai cité ces neuf hommes, tous proches voisins du lieu du meurtre, à
+comparaître devant l'Alting, et à faire leur déclaration, en qualité de
+voisins, au sujet de la blessure faite par Flosi fils de Thord à Helgi
+fils de Njal, à la tête, à la poitrine, ou aux membre inférieurs,
+blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de
+laquelle Helgi a reçu la mort, sur le lieu même où Flosi fils de Thord
+attaqua Helgi fils de Njal, attaque qualifiée par la loi. Je vous fais
+sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à
+prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de
+rigueur dans ces poursuites. Je vous fais sommation selon la loi. Je
+vous fais sommation de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous
+fais sommation en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
+
+Alors Mörd dit: «Voici que l'affaire est engagée, comme vous l'avez
+demandé. Je te prie maintenant, Thorgeir Skorargeir, de venir me trouver
+quand tu iras au ting. Nous ferons route tous deux ensemble avec nos
+troupes réunies, et nous nous tiendrons de notre mieux; mes hommes
+seront prêts dès le commencement du ting: et je vous serai fidèle en
+toute chose.» Et ils furent contents de ce qu'il avait dit. Ils
+s'engagèrent par serment à ne pas se séparer les uns des autres, tant
+que Kari ne l'aurait pas permis, et à mettre leur vie en jeu les uns
+pour les autres. Ils se quittèrent en grande amitié, et se donnèrent
+rendez-vous au ting.
+
+Thorgeir s'en retourna dans l'est. Mais Kari prit à l'ouest, passa la
+rivière, et vint à Tunga, chez Asgrim. Asgrim le reçut à merveille. Kari
+lui dit tous les conseils qu'avait donnés Gissur le blanc, et le
+commencement des poursuites. «J'attendais cela de lui, dit Asgrim; je
+savais qu'il se conduirait bien, et c'est ce qu'il a fait.» Et il
+demanda: «Qu'as-tu appris de Flosi, et du pays de l'est?» Kari répondit:
+«Il est allé dans l'est jusqu'au Vapnafjord; presque tous les chefs lui
+ont promis leur aide, et viendront avec lui au ting. Il attend aussi du
+secours de ceux du Reykardal, de Ljosvatn et de l'Öxfjord.» Et ils en
+parlèrent encore longtemps.
+
+Voici que le temps se passe, et on approche de l'Alting.
+
+Thorhal, fils d'Asgrim prit grand mal à la jambe. Elle enfla si fort
+au-dessus de la cheville qu'il ne pouvait plus marcher sans un bâton.
+Thorhal était fort, et de haute taille, noir de cheveux et de visage,
+prudent dans ses paroles, et pourtant d'humeur vive. Il fut le troisième
+parmi les grands hommes de loi de l'Islande.
+
+Voici le moment venu où les hommes s'en vont au ting. Asgrim dit à Kari:
+«Tu vas partir pour être au ting dès le commencement, et tu dresseras
+nos huttes: mon fils Thorhal ira avec toi; traite le bien, et prends
+grand soin de lui, car il est infirme: mais nous aurons besoin de lui à
+ce ting. Je vous donnerai vingt hommes pour vous accompagner.» Et on fit
+les préparatifs du départ. Après quoi ils partirent pour le ting,
+dressèrent les huttes, et préparèrent toutes choses.
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+
+Flosi se mit en marche, quittant le pays de l'est, avec les cent hommes
+qui étaient à l'incendie. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au
+Fljotshlid. Là, les fils de Sigfus allèrent voir leurs domaines, et ils
+y passèrent tout un jour. Le soir, ils s'en allèrent à l'ouest, passant
+la Thjorsa, et ils dormirent là cette nuit. Le lendemain de bonne heure
+ils remontèrent à cheval et reprirent leur route.
+
+Flosi dit à ses hommes: «Il nous faut aller à Tunga, chez Asgrim fils
+d'Ellidagrim. Nous prendrons notre repas chez lui, et nous rabattrons
+son orgueil.» Et ils dirent que ce serait bien fait. Ils allèrent donc,
+et furent vite à Tunga. Asgrim était dehors, et il avait quelques hommes
+avec lui. Ils virent la troupe qui s'approchait. Les gens d'Asgrim
+dirent: «Ce doit être Thorgeir Skorargeir.»--«Je ne crois pas, dit
+Asgrim; ces gens là s'avancent avec des cris et des rires; mais des
+parents de Njal, comme Thorgeir, ne riraient pas tant que l'incendie ne
+sera pas vengé. J'ai une autre idée: il se peut que cela vous semble
+improbable, mais je crois que c'est Flosi et les autres qui ont brûlé
+Njal, et j'imagine qu'ils viennent pour nous faire un affront. Il faut
+que nous rentrions tous.» Et ils firent comme il avait dit.
+
+Asgrim fit balayer la maison, dit qu'on l'ornât de tentures, qu'on mît
+des tables, et des viandes dessus. Il fit placer des sièges le long des
+bancs, par toute la salle.
+
+Flosi entra dans l'enceinte. Il ordonna à ses hommes de mettre pied à
+terre et d'entrer. Ils le firent. Flosi et ses gens arrivèrent dans la
+salle. Asgrim était assis sur le banc du milieu. Flosi regarda les bancs
+et les tables, et vit qu'il y avait là, tout prêt, tout ce dont on avait
+besoin. Asgrim dit à Flosi, sans le saluer: «Les tables sont servies:
+ceux qui ont faim peuvent manger.» Flosi se mit à table et tous ses
+hommes avec lui. Ils placèrent leurs armes contre la muraille. Ceux qui
+n'eurent pas de place sur les bancs s'assirent sur les sièges devant les
+tables. Mais quatre hommes armés se tenaient devant l'endroit où Flosi
+était assis, pendant qu'ils mangeaient tous. Asgrim se taisait tant que
+dura le repas, mais son visage était rouge comme du sang. Quand ils
+eurent mangé leur saoul, les femmes ôtèrent les tables; d'autres
+apportèrent de l'eau pour laver les mains. Flosi prenait tout son temps,
+comme s'il eût été chez lui.
+
+Il y avait, contre le banc du milieu, une hache à fendre le bois. Asgrim
+la prit à deux mains, et sautant sur le banc, en porta un coup à la tête
+de Flosi. Glum fils d'Hildir avait vu ce qu'il allait faire. Il sauta
+sur Asgrim, lui ôta des mains la hache et la leva sur lui à son tour;
+car Glum était d'une grande force. Alors beaucoup d'autres accoururent,
+voulant se jeter sur Asgrim. Mais Flosi défendit que personne lui fît du
+mal: «Nous l'avons mis, dit-il, à trop rude épreuve. Il n'a rien fait
+que ce qu'il devait faire; et il a montré qu'il avait le cœur bien
+placé.» Puis il dit à Asgrim: «Nous allons nous séparer sains et saufs,
+mais nous nous retrouverons au ting, et là, nous viderons notre
+querelle.»--«Oui, dit Asgrim, et j'espère qu'avant que le ting n'ait
+pris fin, vous aurez appris à le prendre de moins haut.» Flosi ne
+répondit rien. Ils sortirent, lui et ses hommes, remontèrent à cheval,
+et s'éloignèrent.
+
+Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Laugarvatn, où ils passèrent la
+nuit. Le lendemain ils allèrent à Beitivöll, où ils firent halte. Là,
+quantité de gens vinrent les rejoindre. Hal de Sida en était, et tous
+les autres des fjords de l'est. Flosi les accueillit avec beaucoup de
+joie. Il leur conta son voyage et sa rencontre avec Asgrim. Beaucoup
+approuvèrent, et dirent que c'était agir hardiment. Mais Hal dit: «Je ne
+suis pas du même avis que vous; et il me semble que c'était une idée peu
+sensée. Ils se souvenaient bien assez des offenses qu'on leur a faites,
+sans qu'il fût besoin de les leur rappeler. Ceux-là n'ont que du mal à
+attendre, qui excitent les autres si rudement.» Et Hal laissait bien
+voir qu'il trouvait qu'on était allé trop loin.
+
+Ils partirent tous ensemble et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la
+plaine d'en haut. Là ils mirent leur monde en bataille et descendirent
+au ting. Flosi avait fait dresser d'avance les huttes de ceux de Byrgir;
+les gens des fjords de l'est s'en allèrent vers les leurs.
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+
+Il nous faut parler maintenant de Thorgeir Skorargeir. Il partit du pays
+de l'est avec une troupe nombreuse. Ses frères, Thorleif Krak et
+Thorgrim le grand, étaient avec lui. Ils chevauchèrent sans s'arrêter
+jusqu'à Hof, chez Mörd fils de Valgard; et ils attendirent là qu'il fût
+prêt à partir. Mörd avait rassemblé tous les hommes en état de porter
+les armes, et il avait l'air d'un homme qui ne craint nulle chose. Ils
+se mirent en route, et passant la rivière, vinrent dans le pays de
+l'ouest. Là on attendit Hjalti fils de Skeggi. Il n'y avait pas
+longtemps qu'ils attendaient, quand il arriva. Ils l'accueillirent avec
+joie et ils marchèrent tous ensemble jusqu'à Reykja, dans le district de
+Biskupstunga. Là ils attendirent Asgrim fils d'Ellidagrim. Il vint se
+joindre à eux, et on fit route vers l'ouest, passant par la Bruara.
+
+Asgrim leur dit ce qui s'était passé entre lui et Flosi. «J'espère, dit
+Thorgeir, que nous pourrons éprouver leur courage, avant que le ting
+n'ait pris fin.» Et ils continuèrent à marcher jusqu'à Beitivöll. Là,
+Gissur vint les joindre, avec beaucoup de monde. Et ils parlèrent
+longtemps tous ensemble.
+
+Enfin ils arrivèrent à la plaine d'en haut: là, ils mirent tout leur
+monde en bataille, et descendirent ainsi vers le ting. Flosi et ses gens
+coururent aux armes, et peu s'en fallut qu'on n'en vint à combattre.
+Mais Asgrim et les siens ne s'y laissèrent pas amener, et vinrent tout
+droit à leurs huttes. Le jour se passa tranquillement, sans qu'ils
+eussent affaire les uns aux autres. Il était venu des chefs de tous les
+pays, et de mémoire d'homme on n'avait vu un ting aussi nombreux.
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+
+Il y avait un homme nommé Eyjolf. Il était fils de Bölverk, fils
+d'Eyjolf le rusé, de l'Otradal, fils de Thord Gellir, fils d'Oleif
+Feilar. La mère d'Eyjolf le rusé était Hrodny, fille de Skeggi, du
+Midfjord, fils de Skinabjörn, fils de Skutadarskeggi.
+
+Eyjolf fils de Bölverk était un homme de grande importance, et fort
+instruit dans la loi. Il fut le troisième parmi les meilleurs hommes de
+loi de l'Islande. C'était l'homme le plus beau de visage qu'on pût voir.
+Il était grand et fort, et il avait tout ce qui fait les grands chefs,
+mais il était avare, comme tous ceux de sa famille.
+
+Un jour, Flosi vint à la hutte de Bjarni fils de Brodhelgi. Bjarni le
+reçut à bras ouverts, et le fit asseoir à côté de lui. Ils parlèrent de
+bien des choses. Flosi dit à Bjarni: «Que me conseilles-tu de faire à
+présent?»--«Il est difficile, répondit Bjarni, de donner un conseil dans
+une affaire comme la tienne; mais le mieux serait, il me semble, d'aller
+demander du secours; car ils ont rassemblé de grandes forces contre
+vous. Je te demanderai aussi, Flosi, s'il y a parmi vos gens quelque
+homme bien versé dans la loi; car vous avez le choix entre deux choses:
+ou bien offrir la paix, ce qui serait, pour le mieux; ou bien défendre
+votre cause selon les lois, s'il y a des moyens de défense, mais il
+faudra de la hardiesse pour mener à bien ce parti. C'est, je crois, ce
+qu'il vous faut faire, car vous avez commencé fièrement, et il ne vous
+convient guère de vous rabaisser.»
+
+--«Pour ce qui est d'hommes habiles dans la loi, répondit Flosi, je te
+dirai tout de suite que nous n'en avons point parmi les nôtres, si ce
+n'est Thorkel fils de Geitir, ton parent.»--«Nous n'avons pas à compter
+sur lui, dit Bjarni. Il est versé dans la loi, c'est vrai, mais il est
+d'une prudence telle qu'il ne servira de bouclier à personne. Il
+combattra pour toi comme le meilleur de tes hommes, car il est vaillant.
+Mais je te le dis, celui qui produira un moyen de défense dans l'affaire
+de l'incendie est un homme mort, et je ne me soucie pas que ce soit mon
+parent Thorkel. Il faut donc que nous cherchions ailleurs.»
+
+Flosi dit qu'il ne savait en aucune façon quels étaient les meilleurs
+hommes de loi. Bjarni lui dit: «Il y a un homme nommé Eyjolf, fils de
+Bölverk. C'est le meilleur homme de loi des districts des fjords de
+l'ouest. Nous aurons à lui donner beaucoup d'argent, si nous voulons
+l'avoir pour nous dans cette affaire. Mais il ne faut pas nous arrêter à
+cela. Il faudra aussi que nous allions en armes à toutes les séances du
+tribunal, et que nous nous montrions aussi prudents que possible, en
+sorte que nous n'en venions aux mains que si nous avons à nous défendre.
+Maintenant, je vais aller avec toi demander du secours; car je crois que
+nous n'avons pas longtemps à rester tranquilles.»
+
+Alors il sortirent de la hutte, et allèrent chez ceux de l'Öxfjord.
+Bjarni parla à Lyting, et à Blæing, et à Hroa fils d'Arnstein, et il eut
+vite fait d'obtenir d'eux ce qu'il demandait. Ensuite, ils allèrent
+trouver Kol, fils de Vigaskuta, et Eyvind fils de Thorkel, fils d'Askel
+le godi. Ils leur demandèrent du secours, et les autres s'en défendirent
+longtemps. À la fin pourtant, ils acceptèrent trois marcs d'argent, et
+promirent d'être avec Flosi dans son affaire.
+
+Après cela, Flosi et Bjarni allèrent aux huttes de ceux de Ljosvatn, et
+là, ils s'arrêtèrent longtemps. Flosi leur demanda du secours. Mais ils
+firent toutes sortes de difficultés. Alors Flosi entra dans une grande
+colère: «Vous êtes de méchantes gens, dit-il. Là-bas, dans votre pays,
+vous êtes avides et injustes, et au ting vous refusez votre aide à ceux
+qui vous la demandent. Vous en aurez honte et reproches à ce ting même,
+si vous ne vous souvenez plus des injures dont Skarphjedin vous a
+couverts, vous autres gens de Ljosvatn.» Après quoi, baissant la voix,
+il leur offrit de l'argent pour avoir leur aide, et à force de belles
+paroles, il leur fit promettre qu'ils la donneraient. Ils s'enhardirent
+si bien qu'ils dirent que si Flosi en avait besoin, ils combattraient
+avec lui.
+
+«Voilà qui va bien, dit Bjarni à Flosi. Tu es un grand chef et un homme
+hardi. Tu vas droit devant toi, et tu ne ménages personne.»
+
+Ils s'en allèrent de là, et prirent à l'ouest, passant l'Öxara. Ils
+vinrent à la hutte de ceux de Hlad. Il y avait beaucoup d'hommes dehors
+devant la porte. L'un d'eux avait un manteau d'écarlate sur les épaules
+et un bandeau d'or autour de la tête. Il tenait à la main une hache
+incrustée d'argent. «Cela se trouve bien, dit Bjarni. Voilà Eyjolf fils
+de Bölverk, si tu veux lui parler, Flosi.» Ils allèrent donc trouver
+Eyjolf et le saluèrent. Eyjolf reconnut de suite Bjarni, et lui fit bon
+accueil. Bjarni prit Eyjolf par la main, et le conduisit dans
+l'Almannagja. Les hommes de Bjarni et ceux de Flosi marchaient derrière
+eux. Les hommes d'Eyjolf étaient aussi venus avec lui.
+
+Bjarni les mena sur le bord d'en haut, et leur dit de rester là, et de
+regarder autour d'eux. Lui et Flosi avec Eyjolf s'en allèrent jusqu'à
+l'endroit, où le chemin commence à descendre le long du précipice.
+«Voilà un bon endroit pour s'asseoir, dit Flosi, et d'où on peut voir au
+loin.» Et ils s'assirent. Ils étaient quatre en tout.
+
+Bjarni dit à Eyjolf: «Nous sommes venus te trouver, mon ami; parce que
+nous avons grand besoin de ton aide en beaucoup de choses.»--«Il ne
+manque pas de vaillants hommes au ting, répondit Eyjolf; et vous n'aurez
+pas de peine à trouver quelqu'un qui vous aide mieux que moi.»--«Non
+pas, dit Bjarni. Sur beaucoup de points, tu n'as pas ici ton pareil.
+D'abord tu es d'aussi bonne race que tous ceux qui descendent de Ragnar
+Lodbrok. Ensuite tes ancêtres ont été souvent parties dans de grands
+procès, soit au ting, soit là-bas dans les districts, et toujours ils
+ont eu le dessus. Nous ne doutons pas que tu n'aies comme eux la
+victoire dans les procès auxquels tu te mêleras.»--«Tu parles bien,
+Bjarni, dit Eyjolf; mais je ne sais pas ce que j'ai à faire dans tout
+ceci.» Alors Flosi dit: «Voilà trop de paroles pour en venir à ce que
+nous avons en tête. Nous sommes venus te demander ton aide, Eyjolf; nous
+te prions d'être avec nous dans notre affaire, de venir avec nous devant
+le tribunal, et de trouver des moyens de défense, s'il y en a, de les
+présenter en notre lieu et place et de nous aider en toute circonstance
+qui puisse se produire devant ce ting.»
+
+Alors Eyjolf sauta sur ses pieds, tout en colère: «Je ne permets à
+personne, dit-il, de se servir de moi comme d'un bouffon, et de me
+mettre en avant, quand je n'en ai pas envie. Je vois bien à présent où
+vous vouliez en venir avec toutes vos belles paroles.» Halbjörn le fort
+le prit par la main et le força à s'asseoir entre lui et Bjarni:
+«L'arbre ne tombe pas du premier coup, mon ami, lui dit-il; assieds-toi
+près de nous d'abord.» Flosi ôta de son bras un anneau d'or, et dit: «Je
+veux te donner cet anneau, Eyjolf, en retour de ton amitié et de ton
+aide, et par là, je te montrerai que je ne me moque pas de toi. Tu feras
+bien d'accepter cet anneau, car il n'y a nul homme ici au ting, à qui
+j'aie fait jamais un présent semblable.» L'anneau était si beau, si
+large et si bien travaillé, qu'il valait bien douze cents aunes de drap.
+Halbjörn le passa au bras d'Eyjolf. «Je crois, dit Eyjolf, que je vais
+accepter cet anneau, puisque tu agis si bien avec moi. Tu peux compter
+que je me chargerai de trouver des moyens de défense, et de faire tout
+ce qu'il faudra.»--« Vous vous êtes bien conduits tous les deux, dit
+Bjarni; et nous voici, Halbjörn et moi, tout trouvés pour être témoins
+qu'Eyjolf s'est chargé de l'affaire.»
+
+Alors Eyjolf se leva, Flosi aussi, et ils se donnèrent la main. Eyjolf
+prit sur lui, des mains de Flosi, toute la conduite de la défense, et de
+tout nouveau procès qui pourrait résulter des moyens présentés; car il
+arrive souvent que la défense dans une cause devient poursuite dans une
+autre. Il se chargea de même de toutes les preuves à présenter dans
+cette affaire, soit devant le tribunal de district, soit devant le
+cinquième tribunal. Flosi lui délégua ses droits selon la loi, et Eyjolf
+les accepta selon la loi.
+
+Alors Eyjolf dit à Flosi et à Bjarni: «Voici que je me suis chargé de
+l'affaire, comme vous m'en aviez prié. Mais je veux que pour l'instant
+vous teniez ceci caché. Si l'affaire vient devant le cinquième tribunal,
+gardez-vous bien de dire que vous m'avez fait un présent pour avoir mon
+secours.»
+
+Alors Flosi se leva, et aussi Bjarni, et les autres. Flosi et Bjarni
+retournèrent chacun dans sa hutte. Mais Eyjolf vint à la hutte de Snorri
+le godi, et il s'assit à côté de lui. Ils parlèrent de bien des choses.
+Snorri prit le bras d'Eyjolf, releva sa manche, et vit qu'il avait un
+large anneau d'or. «As-tu acheté cet anneau, ou te l'a-t-on donné?» dit
+Snorri. Eyjolf ne trouvait rien à dire, et se taisait.--«Je vois bien,
+dit Snorri, que c'est un présent qu'on t'a fait. Puisse cet anneau ne
+pas te coûter la vie.» Eyjolf sauta de son siège et s'en alla, sans dire
+un mot. En le voyant se lever en telle hâte Snorri dit: «Je crois
+qu'avant que ce ting n'ait pris fin, tu sauras quel cadeau tu as accepté
+là.» Et Eyjolf s'en retourna dans sa hutte.
+
+
+
+
+CXXXIX
+
+
+Il faut revenir à Asgrim fils d'Ellidagrim. Ils se réunirent, lui et
+Kari fils de Sölmund, et aussi Gissur le blanc, et Hjalti fils de
+Skeggi, et Thorgeir Skorargeir, et Mörd fils de Valgard. Asgrim prit la
+parole: «Nous n'avons pas besoin, dit-il, de nous parler à part, car il
+n'y a ici que des hommes qui ont confiance les uns dans les autres. Je
+vous demande maintenant si vous savez quelque chose des desseins de
+Flosi. Car il faut, je crois, que nous aussi nous décidions ce que nous
+allons faire.»
+
+Gissur le blanc répondit: «Snorri le Godi m'a envoyé dire que Flosi
+avait reçu des renforts nombreux des pays du Nord; et aussi qu'Eyjolf
+fils de Bölverk, son parent, avait accepté de quelqu'un un anneau d'or,
+et qu'il s'en cachait. Snorri dit qu'à ce qu'il croit ils ont décidé
+Eyjolf à présenter des moyens de défense dans leur affaire, et que
+l'anneau lui a été donné pour cela.» Ils furent tous d'avis qu'il devait
+en être ainsi.
+
+Gissur reprit: «Voici mon gendre Mörd fils de Valgard, qui s'est chargé
+de la partie de l'affaire la plus dangereuse, de l'avis de tous; la
+poursuite contre Flosi. Je viens vous prier maintenant de vous partager
+le reste; car il sera bientôt temps de porter plainte au tertre de la
+loi. Il faut aussi que nous allions chercher du secours.»--«C'est ce que
+nous allons faire, dit Asgrim; mais nous te prierons de venir avec
+nous.» Gissur dit qu'il voulait bien.
+
+Gissur choisit pour venir avec lui tous les hommes les plus sages de
+leur troupe. Il y avait là Hjalti fils de Skeggi, Asgrim, et Kari, et
+Thorgeir Skorargeir. «Nous irons d'abord, dit Gissur, chez Skapti fils
+de Thorod.» Et ils allèrent à la hutte de ceux d'Ölfus. Gissur le blanc
+marchait le premier, puis Hjalti, puis Kari, puis Asgrim, puis Thorgeir
+Skorargeir, puis ses frères. Ils entrèrent dans la hutte. Skapti était
+assis sur le banc du milieu. Dès qu'il vit Gissur le blanc il se leva
+pour venir à sa rencontre, lui souhaita la bienvenue, à lui et à tous
+les autres, et le pria de s'asseoir près de lui. Gissur le fit. Puis il
+dit à Asgrim: «Parle le premier, et demande son aide à Skapti;
+j'ajouterai ce qui me semblera bon.»
+
+Asgrim dit: «Nous sommes venus ici, Skapti, te demander aide et
+secours.» Skapti répondit: «Vous avez bien vu la dernière fois qu'on ne
+venait pas à bout de moi, quand je n'ai pas voulu me charger de vos
+embarras.»--«Cette fois c'est autre chose, dit Gissur. Il s'agit de
+porter plainte pour la mort de Njal, et de Bergthora son épouse, qui ont
+été brûlés dans leur maison, sans l'avoir mérité, et aussi pour la mort
+des trois fils de Njal, et de maints autres braves hommes. Tu ne feras
+jamais pareille chose, de refuser ton aide à des hommes qui te la
+demandent, et qui sont tes parents et tes alliés.»
+
+--«Skarphjedin m'a dit un jour, répondit Skapti, que j'avais enduit ma
+tête de goudron, et que j'avais levé une bande de gazon pour me cacher
+dessous. Il a dit aussi que j'avais si grande peur, que Thorolf fils de
+Lopt, d'Eyra, m'avait caché sur son vaisseau, parmi ses sacs de farine,
+et m'avait amené de la sorte en Islande; ce jour-là j'ai résolu de ne
+jamais porter plainte pour sa mort.»--«Il ne faut plus penser à ces
+choses, dit Gissur, celui qui a dit cela est mort. Tu me donneras bien
+ton aide, à moi, si tu ne veux pas le faire pour d'autres.»--«Ce n'est
+pas ton affaire, répondit Skapti; pourquoi as-tu été t'en mêler?»
+
+Alors Gissur entra en grande colère et dit: «Tu n'es pas comme ton père;
+bien qu'il ne fallût pas toujours se fier à lui, il était du moins
+toujours prêt à porter secours à ceux qui avaient besoin de lui.»--«Nous
+ne sommes pas du même avis, vous et moi, dit Skapti. Vous croyez tous
+deux avoir fait de grandes choses, toi Gissur en attaquant Gunnar de
+Hlidarenda, et toi, Asgrim, en tuant Gauk, ton frère d'adoption.» Asgrim
+répondit: «Peu d'hommes disent le bien quand ils savent le mal, mais
+chacun te dira que je n'ai tué Gauk que lorsque j'y ai été forcé. On
+peut t'excuser de ne pas nous venir en aide, mais non pas de nous dire
+des injures. Je souhaite qu'avant la fin du ting, cette affaire tourne à
+ta honte, et qu'il ne se trouve personne pour t'en tirer.»
+
+Alors Gissur et les siens se levèrent tous et sortirent. Ils allèrent à
+la hutte de Snorri le Godi, et ils y entrèrent. Il les reconnut tout de
+suite, et se leva pour venir à leur rencontre. Il dit qu'ils étaient
+tous les bienvenus, et leur fit place pour s'asseoir près de lui. Après
+quoi ils demandèrent quelles nouvelles on racontait. Asgrim dit à
+Snorri: «Nous sommes venus te demander ton aide, moi et mon parent
+Gissur.» Snorri répondit: «Tu parles comme il fallait s'y attendre; et
+tu as raison de porter plainte pour le meurtre de parents tels que les
+tiens. Nous avons reçu de Njal plus d'un bon conseil, quoique peu de
+gens s'en souviennent encore. Mais je ne sais pas de quelle sorte d'aide
+vous avez le plus besoin.»--«Nous avons besoin, dit Asgrim, qu'on nous
+mette en état de nous battre ici même au ting.»--«Il est vrai dit
+Snorri, qu'il y a des chances pour cela. Je prévois que vous irez de
+l'avant, hardiment, et qu'ils se défendront de même. Et aucun des deux
+partis ne pourra obtenir justice. Vous ne pourrez souffrir cela, vous
+les attaquerez, et vous n'aurez pas autre chose à faire; car ils vous
+feraient honte de la mort de vos parents, si vous la laissiez sans
+vengeance.» Il était facile de voir qu'il cherchait à les exciter.
+
+«Tu parles bien, Snorri» dit Gissur le blanc, et quand on a besoin de
+toi, tu te montres toujours le plus vaillant de tous.»--«Je voudrais
+savoir, dit Asgrim, quelle aide tu nous donneras, si les choses se
+passent comme tu dis.»--Snorri répondit: «Je vous donnerai une preuve
+d'amitié qui vous fera grand honneur. Mais je n'irai pas avec vous au
+tribunal. Si vous devez vous battre au ting, ne les attaquez que si vous
+n'avez avec vous que des gens résolus; car vous aurez contre vous de
+rudes champions. Si vous êtes repoussés, faites-vous amener de notre
+côté; je tiendrai ma troupe ici, toute rangée en bataille, et je serai
+prêt à venir à votre secours. Si ce sont eux qui plient, j'ai idée
+qu'ils courront vers l'Almannagja, pour s'y fortifier. S'ils y arrivent,
+vous n'en viendrez jamais à bout. Je me charge donc de rassembler mes
+gens devant, et de les empêcher de s'y établir. Mais nous ne les
+poursuivrons pas s'ils s'enfuient le long de la rivière, soit vers le
+Nord, soit vers le Sud. Quand vous aurez tué assez des leurs pour faire
+face aux amendes à payer, sans y perdre vos dignités et votre droit de
+résider dans le pays, alors j'accourrai avec mes gens et je vous
+séparerai. Mais il faut que vous cessiez le combat dès que je vous en
+prierai, si j'ai fait de mon côté ce que je vous promets à présent.»
+Gissur lui fit de grands remerciements, et dit qu'il avait bien parlé,
+et prévu toutes les difficultés. Là-dessus, ils sortirent.
+
+«Où allons-nous maintenant?» dit Gissur. «À la hutte de ceux de
+Mödruvöll.» dit Asgrim. Et ils y allèrent.
+
+
+
+
+CXL
+
+
+Comme ils entraient dans la hutte, ils virent Gudmund le puissant,
+assis, qui parlait avec Einar fils de Konal, son fils d'adoption. Einar
+était un homme sage. Asgrim et les autres s'avancèrent vers Gudmund. Il
+les accueillit bien, et fit faire place pour eux dans la hutte, de
+manière que tous pussent s'asseoir. Alors on se demanda les nouvelles.
+Asgrim dit: «Je n'ai pas à murmurer tout bas ce que j'ai à te dire: nous
+sommes venus ici pour te demander de nous prêter secours,
+hardiment.»--«Avez-vous déjà vu d'autres chefs?» demanda Gudmund. Ils
+répondirent qu'ils avaient été trouver Skapti fils de Thorod, et Snorri
+le godi, et ils lui dirent en confidence comment l'un et l'autre
+s'étaient comportés. Alors Gudmund dit: «Il n'y a pas longtemps que je
+vous ai fait des difficultés, et ce jour-là je ne me suis pas conduit en
+vaillant homme. Aujourd'hui je veux vous aider d'autant plus que j'ai
+fait alors plus de résistance. J'irai avec vous devant le tribunal, et
+tous mes hommes avec moi. Je vous aiderai en toutes choses à ce ting; je
+combattrai avec vous, s'il faut en venir là, et je mettrai ma vie en jeu
+pour la vôtre. Je veux aussi punir Skapti, en menant son fils Thorstein
+Holmud, au combat avec nous; il n'osera pas faire autre chose que ce que
+je veux, car il a pour femme ma fille Jodis, et Skapti sera forcé
+d'arriver pour nous séparer.»
+
+Ils lui firent de grands remerciements, et parlèrent encore longtemps à
+voix basse, de manière à n'être entendus de personne. Gudmund les
+engagea à ne plus aller trouver d'autres chefs, pour se mettre à leurs
+pieds, disant que ce ne serait pas digne de vaillants hommes comme eux:
+«Nous tenterons l'aventure avec ce que nous avons de monde. Venez en
+armes à toutes les audiences, mais pour l'instant, évitez d'engager le
+combat.» Alors ils sortirent tous, et retournèrent à leurs huttes. Et
+ceci ne fut su que de très peu de gens. Le ting suivait son cours.
+
+
+
+
+CXLI
+
+
+Il arriva un jour que les hommes vinrent au tertre de la loi. Voici
+comme étaient placés les chefs: Asgrim fils d'Ellidagrim et Gissur le
+blanc, Gudmund le puissant et Snorri le godi étaient en haut, tout
+contre le tertre, et ceux des fjords de l'est se tenaient en bas, Mörd
+fils de Valgard était à côté de Gissur le blanc, son beau-père. Mörd
+était le plus beau parleur qu'il y eût au monde. Gissur prit la parole,
+et dit que Mörd allait porter plainte dans l'affaire de meurtre, et il
+l'engagea à parler haut pour que tous pussent l'entendre.
+
+Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je dénonce
+comme qualifiée par la loi l'attaque de Flosi fils de Thord sur Helgi
+fils de Njal, attaque commise sur le lieu même où Flosi fils de Thord a
+fait à Helgi une blessure soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux
+membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au
+moyen de laquelle Helgi a reçu la mort. Je dis que pour cette action il
+mérite d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'il doit être
+défendu à tout homme de le nourrir, de le transporter, de l'aider en
+nulle manière. Je dis que tous ses biens doivent être confisqués, moitié
+pour moi, moitié pour les juges du tribunal de district qui ont droit,
+selon la loi, sur les biens saisis. Je porte plainte, pour ce meurtre,
+devant le tribunal de district de qui ressort l'affaire, d'après la loi.
+Je porte plainte selon la loi. Je porte plainte de manière à être
+entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite Flosi fils de Thord en
+justice cet été même, et je demande que la peine de la proscription lui
+soit appliquée dans son entier. Je porte plainte en vertu de la
+délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
+
+Il se fit une grande rumeur au tertre de la loi, et tous disaient qu'il
+avait bien parlé, et comme il fallait.
+
+Mörd prit la parole une seconde fois: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que
+je porte plainte contre Flosi fils de Thord pour la blessure qu'il a
+faite à Helgi fils de Njal, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux
+membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au
+moyen de laquelle Helgi a reçu la mort sur le lieu même où Flosi fils de
+Thord a commis sur Helgi fils de Njal une attaque qualifiée par la loi.
+Je dis, Flosi, que pour cette action tu dois être proscrit, réduit à
+vivre dans les bois, qu'il doit être défendu de te nourrir, de te
+transporter, de t'aider en nulle manière. Je dis que tous tes biens
+doivent être confisqués, moitié pour moi, moitié pour les juges du
+tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur les biens saisis.
+Je porte plainte devant le tribunal de district de qui ressort
+l'affaire, d'après la loi. Je porte plainte selon la loi. Je porte
+plainte de manière à être entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite
+Flosi fils de Thord en justice cet été même, et je demande que la peine
+de la proscription lui soit appliquée dans son entier. Je porte plainte
+en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.»
+
+Alors Mörd s'assit. Flosi l'avait écouté attentivement, mais il ne
+disait pas un mot.
+
+Thorgeir Skorargeir se leva à son tour et prit des témoins: «Vous m'êtes
+témoins, dit-il, que je porte plainte contre Glum, fils d'Hildir, pour
+avoir pris du feu, l'avoir attisé, et porté l'incendie au domaine de
+Bergthorshval, où il a fait brûler dans leur maison Njal fils de
+Thorgeir et Bergthora, fille de Skarphjedin, et tous les autres hommes,
+qui ont été brûlés avec eux. Je dis que pour cette action il doit être
+proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'ait ni à le nourrir, ni
+à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. Je dis que tous ses
+biens doivent être confisqués, moitié pour moi, moitié pour les juges du
+tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur les biens saisis.
+Je porte plainte devant le tribunal de district de qui ressort
+l'affaire, d'après la loi. Je porte plainte selon la loi. Je porte
+plainte de manière à être entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite
+Glum fils d'Hildir en justice, cet été même, et je demande que la peine
+de la proscription lui soit appliquée dans son entier.»
+
+Kari, fils de Sölmund, porta plainte contre Kol fils de Thorstein,
+Gunnar fils de Lambi, et Grani fils de Gunnar. Et les gens dirent qu'il
+avait parlé merveilleusement bien. Thorleif Krak porta plainte contre
+tous les fils de Sigfus. Thorgrim le grand, son frère, porta plainte
+contre Modolf fils de Ketil, Lambi fils de Sigurd, et Hroar fils
+d'Hamund, frère de Leidolf le fort. Asgrim fils d'Ellidagrim porta
+plainte contre Leidolf, Thorstein fils de Geirleif, Arni fils de Kol, et
+Grim le rouge. Et ils parlèrent bien, tous. Après cela, d'autres
+portèrent plainte dans d'autres affaires. Et il se passa ainsi une bonne
+partie du jour. Puis, les hommes rentrèrent dans leurs huttes.
+
+Eyjolf fils de Bölverk vint à la hutte de Flosi. Ils s'en allèrent
+derrière la hutte, du côté de l'est. Flosi dit à Eyjolf: «Vois-tu
+quelque moyen de défense dans cette affaire?»--«Aucun» dit Eyjolf. «Que
+me conseilles-tu?» dit Flosi. «Il est difficile de donner un conseil
+là-dessus, dit Eyjolf; je vais pourtant te dire le mien. Il faut que tu
+déposes ta dignité de godi, et que tu la transmettes à ton frère
+Thorgeir. Et toi, fais-toi inscrire parmi ceux qui vont au ting avec
+Askel le godi, fils de Thorketil, du Reykjardal, dans le pays du Nord.
+S'ils n'arrivent pas à savoir cela, il se peut qu'ils y trouvent leur
+perte; car ils porteront plainte contre toi devant le tribunal des
+fjords de l'est quand il eût fallu le faire devant le tribunal des
+districts du Nord. Et il est probable qu'ils n'y feront pas attention.
+Alors tu auras un recours contre eux devant le cinquième tribunal, s'ils
+ont porté plainte devant un autre tribunal que celui qu'il fallait. Et
+nous pourrons reprendre l'affaire, mais nous ne ferons cela que comme
+dernière ressource.»
+
+--«Je crois, dit Flosi, que nous voici bien payés de notre anneau.»--«Je
+n'en sais rien, dit Eyjolf, mais je veux vous conseiller si bien, que
+les gens soient forcés de dire qu'on ne saurait mieux faire. Et
+maintenant, envoie chercher Askel. Il faut aussi que Thorgeir vienne te
+trouver tout de suite, et un homme avec lui.»
+
+Peu après, Thorgeir arriva, et Flosi lui transmit son siège de Godi.
+Puis Askel vint à son tour. Flosi déclara qu'il se rangeait parmi ceux
+qui le suivaient au ting. Ceci resta entre eux, et ne vint à la
+connaissance de personne.
+
+
+
+
+CXLII
+
+
+Le temps se passe et on vient au moment où les affaires doivent être
+jugées.
+
+Des deux côtés, ils firent leurs préparatifs et s'armèrent. Ils avaient
+mis les uns et les autres des marques de ralliement à leurs casques.
+
+Thorhal, fils d'Asgrim, lui dit: «Prenez garde d'aller trop vite, mon
+père, mais faites en toutes choses selon la loi. S'il survient quelque
+difficulté, faites-le moi savoir au plus vite, et je viendrai vous aider
+de mes conseils.» Asgrim et les siens le regardèrent. Son visage était
+rouge comme du sang, et de grosses gouttes, comme de la grêle, sortaient
+de ses yeux. Il se fit apporter sa lance, que Skarphjedin lui avait
+donnée; c'était le joyau le plus précieux qu'on pût voir.
+
+Comme ils s'en allaient, Asgrim dit: «Mon fils Thorhal n'était pas à son
+aise quand nous l'avons laissé dans la hutte. Je ne sais ce qu'il médite
+de faire. Mais nous, allons trouver Mörd fils de Valgard, et ne pensons
+plus à rien d'autre; car c'est plus grosse affaire de s'en prendre à
+Flosi qu'à personne.»
+
+Alors Asgrim envoya chercher Gissur le blanc, et Hjalti fils de Skeggi,
+et Gudmund le puissant. Ils vinrent tous ensemble et s'en allèrent sur
+le champ au tribunal des fjords de l'Est. Ils se mirent au Sud du
+tribunal. Flosi et tous ceux des fjords de l'Est prirent place au Nord.
+Il y avait là aussi, avec Flosi, ceux du Reykdal, de l'Öxfjord et de
+Ljosvatn. Il y avait aussi Eyjolf fils de Bölverk. Flosi se pencha vers
+Eyjolf et lui dit: «Voilà qui va bien, et je crois que les choses vont
+se passer comme tu l'as dit.»--«N'en dis rien à personne, dit Eyjolf; il
+nous faudra peut-être employer ce moyen.»
+
+Mörd fils de Valgard prit des témoins; puis il somma tous ceux qui
+avaient à porter devant le tribunal des accusations entraînant la
+proscription, de tirer au sort, à qui porterait plainte le premier, qui
+ensuite, qui en dernier lieu. Il déclara qu'il faisait cette sommation
+selon la loi, devant le tribunal, de manière que les juges pussent
+l'entendre. On tira au sort, et il fut désigné pour porter plainte le
+premier.
+
+Mörd fils de Valgard prit des témoins une seconde fois. «Vous m'êtes
+témoins, dit-il, que je retire toutes les erreurs que je pourrais
+commettre en présentant cette affaire, en disant trop, ou mal. Je me
+réserve le droit de rectifier mes paroles, jusqu'à ce que j'aie présenté
+ma plainte dans la forme légale. Je vous prends à témoins de ceci, pour
+moi et pour tous ceux qui pourront avoir à récuser votre témoignage ou à
+en profiter.»
+
+Mörd fils de Valgard prit encore des témoins: «Vous m'êtes témoins,
+dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qui s'est chargé
+de sa défense à sa place, d'entendre mon serment, et mon exposé de
+l'affaire, et aussi toutes les preuves que je me propose d'apporter
+contre lui. Je lui fais cette sommation selon la loi, devant le
+tribunal, et de manière que les juges puissent nous entendre de leur
+siège au tribunal.»
+
+Mörd fils de Valgard parla encore: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je
+prête serment sur le livre, le serment prescrit par la loi, et que je
+jure devant Dieu de poursuivre cette affaire en la manière la plus
+véridique, la plus juste et la plus conforme à la loi, aussi longtemps
+que je serai mêlé à cette affaire.»
+
+Après cela il dit encore: «J'ai pris à témoins Thorod, et aussi
+Thorbjörn; je les ai pris à témoins que j'ai porté plainte pour
+l'attaque, qualifiée par la loi, commise par Flosi fils de Thord, sur le
+lieu même où Flosi fils de Thord a commis cette attaque, qualifiée par
+la loi, sur Helgi fils de Njal, quand Flosi fils de Thord a fait à Helgi
+fils de Njal une blessure, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux
+membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au
+moyen de laquelle Helgi a reçu la mort. J'ai dit que pour cette cause il
+méritait d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'eût ni à
+le nourrir, ni à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. J'ai dit
+qu'il fallait que ses biens fussent confisqués, moitié pour moi, moitié
+pour les juges du district qui ont droit, d'après la loi, sur les biens
+saisis. J'ai porté plainte devant le tribunal de district de qui ressort
+l'affaire, selon la loi. J'ai porté plainte selon la loi. J'ai porté
+plainte de manière que tous pussent m'entendre, au tertre de la loi.
+J'ai cité Flosi fils de Thord en justice, cet été même, et j'ai demandé
+que la peine de la proscription lui fût appliquée dans son entier. J'ai
+porté plainte en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir. J'ai
+porté plainte dans les termes mêmes que je viens d'employer maintenant
+dans mon exposé de l'affaire. Et ma poursuite en proscription, ainsi
+engagée, je la porte devant le tribunal des fjords de l'est, à la charge
+de N... comme je l'ai déclaré le jour où j'ai porté plainte.»
+
+Mörd dit encore: «J'ai pris à témoin Thorod, et aussi Thorbjörn; je les
+ai pris à témoins que j'ai porté plainte contre Flosi fils de Thord,
+pour avoir fait à Helgi fils de Njal une blessure soit à la tête, soit à
+la poitrine, soit aux membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée
+être mortelle et au moyen de laquelle Helgi a reçu la mort, sur le lieu
+même où Flosi fils de Thord a commis sur Helgi, fils de Njal, une
+attaque qualifiée par la loi. J'ai dit que pour cette cause il méritait
+d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'eût ni à le
+nourrir, ni à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. J'ai dit
+qu'il fallait que ses biens fussent confisqués, moitié pour moi, moitié
+pour les juges du tribunal de district qui ont droit, suivant la loi,
+sur les biens saisis. J'ai porté plainte devant le tribunal de district
+de qui ressort l'affaire, selon la loi. J'ai porté plainte selon la loi.
+J'ai porté plainte de manière que tous pussent m'entendre, au tertre de
+la loi. J'ai cité Flosi fils de Thord, en justice, cet été même, et j'ai
+demandé que la peine de la proscription lui fût appliquée dans son
+entier. J'ai porté plainte en vertu de la délégation de Thorgeir fils de
+Thorir. J'ai porté plainte dans les termes mêmes, que je viens
+d'employer maintenant dans mon exposé de l'affaire. Et ma poursuite en
+proscription ainsi engagée, je la porte devant le tribunal des fjords de
+l'est, à la charge de N..., comme je l'ai déclaré le jour où j'ai porté
+plainte.»
+
+Alors ceux que Mörd avait pris à témoins quand il avait porté plainte
+s'avancèrent devant le tribunal, et prirent la parole en cette manière:
+l'un d'eux donna son témoignage, et tous deux ensuite le confirmèrent
+d'une seule voix: «Mörd a pris à témoins, dit le premier, Thorod, et moi
+qui m'appelle Thorbjörn,» et il ajouta le nom de son père, «Mörd nous a
+pris tous deux à témoins qu'il portait plainte contre Flosi fils de
+Thord, pour l'attaque, qualifiée par la loi, commise par lui sur Helgi
+fils de Njal, au lieu même où Flosi fils de Thord a fait à Helgi fils de
+Njal une blessure, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres
+inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au moyen de
+laquelle Helgi a reçu la mort. Il a dit que pour cette cause Flosi
+méritait d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'eût ni à
+le nourrir, ni à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. Il a dit
+qu'il fallait que tous ses biens fussent confisqués, moitié pour lui
+Mörd, moitié pour les juges du tribunal de district qui ont droit,
+suivant la loi, sur les biens saisis. Il a porté plainte devant le
+tribunal de district de qui ressort l'affaire, selon la loi. Il a porté
+plainte selon la loi. Il a porté plainte de manière que tous pussent
+l'entendre, au tertre de la loi. Il a cité Flosi, fils de Thord, en
+justice, cet été même, et il a demandé que la peine de la proscription
+lui fût appliquée dans son entier. Il a porté plainte en vertu de la
+délégation de Thorgeir fils de Thorir. Il a porté plainte dans les
+termes mêmes qu'il vient d'employer dans son exposé de l'affaire et que
+nous employons maintenant pour notre témoignage. Voici que nous avons
+déposé notre témoignage, dans les formes, et tout d'une voix. Et ce
+témoignage, ainsi conçu, nous le portons devant le tribunal des fjords
+de l'est, à la charge de N... comme Mörd l'a déclaré quand il a porté
+plainte.»
+
+Une seconde fois ils déposèrent leur témoignage devant le tribunal,
+mettant la blessure la première, et l'attaque en dernier lieu, et se
+servant des même paroles que la première fois. Ils dirent qu'ils
+déposaient leur témoignage, ainsi conçu, devant le tribunal des fjords
+de l'Est, comme Mörd l'avait déclaré quand il avait porté plainte.
+
+Alors, ceux que Mörd avait pris à témoins quand Thorgeir lui avait remis
+sa cause, s'avancèrent devant le tribunal. L'un des deux prononça le
+témoignage, et tous deux ensemble le confirmèrent tout d'une voix: «Mörd
+fils de Valgard et Thorgeir fils de Thorir, dirent-ils, nous ont pris à
+témoins que Thorgeir fils de Thorir avait remis aux mains de Mörd fils
+de Valgard, sa cause et son droit de poursuite contre Flosi fils de
+Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal. Il lui a remis sa cause de
+manière à le mettre en son lieu et place dans toute la procédure qui
+s'ensuivra. Il lui a remis sa cause pour la poursuivre ou pour faire la
+paix avec les mêmes droits que si c'était à lui Mörd, comme au plus
+proche, que la vengeance appartint. Thorgeir lui a remis sa cause selon
+la loi, et Mörd s'en est chargé selon la loi.» Et ils déposèrent leur
+témoignage ainsi conçu devant le tribunal des fjords de l'Est, à la
+charge de N... comme Thorgeir et Mörd les avaient mis en demeure de le
+faire, en les prenant à témoins.
+
+On fit prêter serment à tous les témoins, avant de donner leur
+témoignage, et aux juges aussi.
+
+Alors Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins,
+dit-il, que j'invite les neuf voisins du lieu du meurtre, que j'ai cités
+à comparaître dans cette affaire, quand j'ai porté plainte contre Flosi
+fils de Thord, à prendre place à l'ouest sur le bord de la rivière, et à
+se tenir prêts à faire leur déclaration. Je leur fais sommation selon la
+loi, devant le tribunal, et de manière que les juges puissent
+m'entendre.»
+
+Encore une fois, Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes
+témoins, dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qu'il
+aurait chargé de sa défense en son lieu et place, d'avoir à reprocher la
+déclaration de ces hommes que j'ai placés à l'ouest, sur le bord de la
+rivière. Je lui fais sommation selon la loi, de manière que les juges
+puissent m'entendre de leur siège au tribunal.»
+
+Mörd prit encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que voici
+terminée toute la procédure préparatoire à employer dans cette affaire:
+le tribunal sommé d'avoir à entendre mon serment, le serment prêté, la
+cause exposée, les témoins de la plainte produits, les témoins de la
+transmission des droits produits également, les voisins du lieu du
+meurtre invités à prendre place, Flosi sommé d'avoir à reprocher leur
+déclaration. Je prends ces hommes à témoins de tous ces préliminaires
+déjà accomplis, et encore de ceci, que je ne veux pas être réputé avoir
+abandonné la cause, si je quitte le tribunal pour apporter des preuves,
+ou pour tout autre motif.»
+
+Alors Flosi et les siens allèrent à l'endroit où les voisins du lieu du
+meurtre étaient assis. Flosi dit: «Les fils de Sigfus doivent savoir si
+ces voisins du lieu du meurtre, qui ont été cités ici, l'ont été
+légalement.» Ketil de Mörk répondit: «Il y en a un parmi eux, qui a tenu
+Mörd fils de Valgard sur les fonts du baptême; il y en a un autre qui
+est son parent au troisième degré.» Et ils comptèrent les degrés de
+parenté, et confirmèrent leur dire par serment. Eyjolf prit des témoins,
+et constata que la déclaration des voisins était suspendue jusqu'à ce
+qu'on eût fini de les reprocher. Il prit des témoins une seconde fois:
+«Vous m'êtes témoins, dit-il, que je récuse ces deux hommes, et les ôte
+du nombre de ceux qui ont à faire la déclaration (et il les nomma par
+leur nom, et le nom de leurs pères) pour cette cause, que l'un est
+parent de Mörd au troisième degré, et l'autre son compère, à raison de
+quoi la loi me permet de les récuser. Vous êtes, selon la loi,
+incapables de prendre part à la déclaration; car vous voici récusés par
+un moyen légal. Je vous récuse donc, d'après la coutume de l'Alting et
+la loi du pays. Je vous récuse en vertu de la délégation de Flosi, fils
+de Thord.»
+
+Alors tout le peuple éleva la voix, pour dire que la cause de Mörd était
+réduite à néant. Et tous étaient d'avis que la défense valait mieux que
+l'accusation.
+
+Asgrim dit à Mörd: «Ils ne sont pas encore venus à bout de nous,
+quoiqu'il leur semble qu'ils avancent vite. Envoyons dire ceci à Thorhal
+mon fils, et sachons quel conseil il nous donnera.»
+
+On envoya à Thorhal un homme sûr, qui lui dit par le menu où en était
+l'affaire, et comment Flosi pensait avoir réduit à néant la déclaration.
+Thorhal dit: «Je vais faire en sorte que la cause ne soit pas perdue
+pour cela; dis-leur de ne pas en croire les autres, s'ils leur font des
+chicanes; avec toute sa sagesse, Eyjolf s'est embrouillé. Retourne là
+bas au plus vite, dis à Mörd fils de Valgard de s'avancer devant le
+tribunal, et de prendre des témoins, comme quoi leur récusation est
+nulle,» et il lui dit en grand détail ce qu'il y avait à faire.
+
+Le messager revint et leur dit les conseils de Thorhal. Alors Mörd fils
+de Valgard s'avança devant le tribunal et prit des témoins: «Vous m'êtes
+témoins, dit-il, que je déclare la récusation d'Eyjolf fils de Bölverk
+nulle et de nul effet. Je me fonde sur ce qu'il a récusé ces hommes, non
+pour leur parenté avec le véritable plaignant, mais pour leur parenté
+avec celui qui s'est chargé de la cause. Je prends ceux-ci à témoins,
+pour moi et pour ceux qui pourraient avoir besoin de leur témoignage.»
+Puis il produisit le témoignage devant le tribunal. Après cela il vint à
+l'endroit où les voisins étaient placés, et dit à ceux qui s'étaient
+levés de se rasseoir, déclarant qu'ils avaient été bien et dûment
+choisis.
+
+Alors tous dirent que Thorhal avait fait de grandes choses. Et il leur
+semblait à tous que la poursuite valait mieux que la défense.
+
+Flosi dit à Eyjolf: «Penses-tu que ceci soit légal?»--«Certes je le
+pense, dit Eyjolf, et assurément nous nous étions trompés. Mais nous
+allons leur donner un nouvel assaut.» Et Eyjolf prit des témoins: «Vous
+m'êtes témoins, dit-il, que je récuse ces deux hommes du nombre de ceux
+qui ont à faire la déclaration» et il les nomma tous deux par leur nom
+«pour cette cause qu'ils sont habitants, mais non propriétaires. Je vous
+refuse à tous deux, le droit de prendre part à la déclaration, car vous
+voici récusés par un moyen légal. Je vous récuse donc, d'après la
+coutume de l'Alting, et la loi du pays.» Et Eyjolf dit à Flosi: «Ou je
+me trompe fort, ou ils n'arriveront pas à mettre ceci à néant ».
+
+Et tous dirent que la défense valait mieux que l'accusation. Ils
+louaient grandement Eyjolf, et disaient qu'il n'avait pas son pareil
+pour sa connaissance de la loi.
+
+Alors Mörd, fils de Valgard, et Asgrim fils d'Ellidagrim, envoyèrent
+dire à Thorhal ce qui s'était passé. Quand Thorhal eut entendu cela, il
+demanda si ces hommes avaient quelque bien. Le messager répondit que
+l'un deux, vivait de la vente de ses laitages, et possédait des vaches
+et des moutons. «L'autre, dit-il, possède le tiers des terres qu'il
+cultive, et il se suffit à lui-même. Lui et son bailleur ont un seul
+foyer, et un seul berger pour tous deux. Thorhal dit: «Il en sera comme
+tout à l'heure, et ils se sont trompés encore cette fois. Je n'aurai pas
+de peine à mettre ceci à néant, malgré tous les grands mots d'Eyjolf
+pour nous dire que ceci est légal. Et Thorhal dit au messager dans le
+plus grand détail ce qu'il y avait à faire.
+
+Le messager revint, et dit à Mörd et à Asgrim ce qu'avait conseillé
+Thorhal. Mörd s'avança devant le tribunal et prit des témoins: «Vous
+m'êtes témoins, dit-il, que je déclare la récusation d'Eyjolf fils de
+Bölverk nulle et de nul effet. Je me fonde sur ce qu'il a récusé, du
+nombre de ceux qui ont à faire la déclaration, des hommes qui en étaient
+légalement. Tous deux ont droit d'en être, celui qui possède trois cents
+de terres, ou davantage, quoiqu'il n'ait pas de bétail; et celui qui
+élève du bétail, quoiqu'il n'ait pas de terres à ferme.» Et il produisit
+le témoignage devant le tribunal. Puis il vint à l'endroit où les
+voisins étaient placés. Il leur dit de se rasseoir, et qu'ils étaient
+bien et dûment choisis pour faire la déclaration.
+
+Alors il s'éleva une grande clameur. Tous disaient que la cause de Flosi
+et d'Eyjolf était en mauvais point, et ils étaient d'accord pour dire
+que l'accusation valait mieux que la défense.
+
+Flosi dit à Eyjolf: «Ceci est-il légal?» Eyjolf répondit qu'il n'était
+pas assez habile pour en être tout à fait sûr. Ils envoyèrent donc
+quelqu'un à Skapti, l'homme de la loi, pour lui demander si c'était
+légal. Il leur fit répondre que c'était bien selon la loi, quoique peu
+de gens en eussent connaissance. Et cela fut redit à Flosi et à Eyjolf.
+
+Alors Eyjolf fils de Bölverk demanda aux fils de Sigfus ce qu'il en
+était des autres voisins cités. Ils dirent qu'il y en avait quatre cités
+à tort «car d'autres qui demeuraient plus près qu'eux sont à l'heure
+qu'il est dans leurs maisons.» Alors Eyjolf prit des témoins, et récusa
+les quatre hommes du nombre de ceux qui avaient à faire la déclaration,
+disant qu'il les récusait pour un motif légal. Après quoi il dit aux
+autres: «Vous êtes tenus de rendre justice aux deux parties. Il faut
+donc que vous vous présentiez devant le tribunal, quand on va vous
+appeler, et que vous preniez des témoins comme quoi vous vous trouvez
+dans l'impossibilité de faire votre déclaration, n'étant plus que cinq,
+quand vous devriez être neuf. Et maintenant Thorhal est capable de mener
+à bien tous les procès du monde, s'il trouve remède à ceci.»
+
+Flosi et Eyjolf avaient l'air de gens qui sont sûrs de leur affaire. Il
+se fit une grande rumeur, et on disait que l'accusation de meurtre était
+réduite à néant, et que cette fois la défense valait mieux que la
+poursuite.
+
+Asgrim dit à Mörd: «Il n'est pas dit qu'ils aient raison de se vanter si
+fort, tant que nous n'aurons pas fait savoir ceci à mon fils Thorhal.
+Njal m'a dit qu'il avait si bien instruit Thorhal dans la loi, qu'il
+serait le meilleur homme de loi de toute l'Islande, et qu'il le
+prouverait un jour.»
+
+On envoya donc dire à Thorhal ce qui s'était passé, et l'insolence de
+Flosi et des siens, et le bruit qui courait que l'accusation de meurtre,
+portée par Mörd et Asgrim, était réduite à néant. «Ils auront du
+bonheur, dit Thorhal, si ceci ne tourne pas à leur honte. Va dire à Mörd
+qu'il prenne des témoins, et prête serment que le plus grand nombre des
+voisins a été bien et dûment choisi. Il produira ce témoignage devant le
+tribunal, et il déclarera qu'il est en droit de poursuivre l'accusation.
+Il aura à payer une amende de trois marcs pour chacun de ceux qu'il a
+cités à tort. Mais il ne pourra être poursuivi pour cela à ce ting.»
+
+Le messager revint et redit à Mörd et à Asgrim, par le menu, toutes les
+paroles de Thorhal. Mörd s'avança devant le tribunal, il prit des
+témoins et prêta serment que le plus grand nombre des voisins avait été
+bien et dûment choisi. Il déclara qu'il était en droit de poursuivre
+l'accusation. «Et il faut, dit-il, que nos ennemis se vantent d'autre
+chose que de nous avoir trouvés en défaut grave.» Alors une grande
+clameur s'éleva: on disait que Mörd menait bien son affaire, et que
+Flosi et les siens n'avançaient qu'à force de chicanes et de détours.
+
+Flosi demanda à Eyjolf si cela était légal. Eyjolf répondit qu'il n'en
+était pas sûr, et que c'était à l'homme de la loi à en décider. Alors
+Thorkel fils de Geitir alla de leur part dire à l'homme de la loi ce qui
+s'était passé, et il lui demanda si ce qu'avait dit Mörd était légal.
+Skapti répondit: «Il y a maintenant plus de gens habiles dans la loi que
+je ne croyais. Il faut bien le dire, ceci est légal de toute manière, et
+il n'y a pas moyen d'aller à l'encontre. Je croyais être le seul à
+savoir cela, depuis que Njal est mort; car lui seul, à ma connaissance,
+le savait.»
+
+Thorkel retourna vers Flosi et Eyjolf et leur dit que la chose était
+légale. Alors Mörd fils de Valgard s'avança devant le tribunal et prit
+des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je somme ces voisins, que
+j'ai cités ici quand j'ai intenté ma poursuite contre Flosi fils de
+Thord, de faire leur déclaration, soit pour, soit contre lui. Je leur
+fais sommation selon la loi, devant le tribunal, de manière que les
+juges puissent l'entendre de leur siège au tribunal.»
+
+Alors les voisins de Mörd s'avancèrent devant le tribunal. L'un d'eux
+prononça la déclaration, et les autres la confirmèrent tout d'une voix.
+Ils parlèrent ainsi: «Mörd fils de Valgard nous a cités ici, nous neuf
+hommes libres. Nous voici cinq à présent, quatre d'entre nous ayant été
+récusés. On a constaté devant témoins l'absence de ces quatre qui
+devaient déposer avec nous. Nous avons maintenant à déposer notre
+déclaration, comme la loi nous y oblige. Nous avons été cités pour faire
+notre déclaration sur ce point, s'il est vrai que Flosi fils de Thord a
+commis sur Helgi fils de Njal une attaque qualifiée par la loi, sur le
+lieu même où Flosi fils de Thord a fait à Helgi fils de Njal une
+blessure, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres
+inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au moyen de
+laquelle Helgi a reçu la mort. Mörd nous a sommés de n'omettre aucune
+des paroles que la loi nous oblige à prononcer, qu'il réclame de nous
+devant le tribunal, et qui sont de rigueur dans ces poursuites. Il nous
+a fait sommation selon la loi. Il nous a fait sommation de manière que
+nous pussions l'entendre. Il nous a fait sommation en vertu de la
+délégation de Thorgeir fils de Thorir. Voici maintenant que nous avons
+tous prêté serment, et rendu notre déclaration légale. Nous nous sommes
+mis d'accord, tous. Nous déposons donc notre déclaration, et nous la
+déposons contre Flosi fils de Thord. Nous déclarons qu'il est
+véritablement coupable dans cette affaire. Et nous déposons cette
+déclaration des neuf voisins, ainsi conçue, devant le tribunal des
+fjords de l'Est, à la charge de N... comme Mörd nous a sommés de le
+faire. Et ceci est notre déclaration.» Ainsi parlèrent-ils.
+
+Une seconde fois ils déposèrent leur déclaration, mettant la blessure
+d'abord et l'attaque ensuite, et en se servant pour le reste des mêmes
+paroles que la première fois. Ils dirent qu'ils prononçaient contre
+Flosi, et qu'ils le déclaraient véritablement coupable dans cette
+affaire.
+
+Mörd fils de Valgard s'avança devant le tribunal et prit des témoins,
+comme quoi les voisins qu'il avait cités, quand il avait intenté sa
+poursuite contre Flosi fils de Thord, avaient déposé leur déclaration
+contre lui, et avaient déclaré qu'il était véritablement coupable dans
+cette affaire. Il dit qu'il les prenait à témoins, pour lui et pour tous
+ceux qui pourraient avoir à profiter de leur témoignage, ou à le
+récuser.
+
+Une seconde fois Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il,
+que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qui s'est chargé
+légalement de sa défense, de venir présenter ses moyens de défense
+contre l'accusation à lui intentée par moi; car voici accomplis tous les
+préliminaires que la loi nous obligeait d'employer dans cette affaire:
+tous les témoignages déposés, ainsi que la déclaration des voisins; et
+les témoins pris de la déclaration, comme de toutes les autres
+formalités remplies. S'il se présente dans leur défense telle chose qui
+me donne contre eux un nouveau motif de poursuite, je me réserve le
+droit d'en faire usage. Je fais sommation à Flosi, selon la loi, devant
+le tribunal et de manière que les juges puissent m'entendre.»
+
+«Je ris d'avance, Eyjolf, dit Flosi, en pensant comme ils vont froncer
+les sourcils et se gratter la tête, quand tu vas présenter notre moyen
+de défense.»
+
+
+
+
+CXLIII
+
+
+Eyjolf fils de Bölverk s'avança devant le tribunal, et prit des témoins:
+«Vous m'êtes témoins, dit-il, que voici dans cette affaire un moyen
+légal de défense; à savoir que nos adversaires ont porté leur cause
+devant le tribunal des fjords de l'Est, alors qu'ils avaient à la porter
+devant le tribunal des districts du Nord; car Flosi s'est joint à ceux
+qui vont au Ting avec Askel le Godi. Voici les deux témoins qui étaient
+présents, et qui peuvent attester que Flosi avait auparavant déposé sa
+dignité de Godi, et l'avait transmise à son frère Thorgeir, qu'ensuite
+il s'est joint à ceux qui vont au ting avec Askel le Godi. Je vous
+prends à témoins de ceci, pour moi et pour tous ceux qui pourront avoir
+à profiter de votre témoignage, ou à le récuser.»
+
+Une seconde fois, Eyjolf prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il,
+que je somme Mörd, qui s'est chargé de la poursuite, ou celui à qui elle
+appartenait légalement, d'entendre mon serment, et l'exposé que je vais
+faire de mon moyen de défense, comme aussi des autres moyens que je
+pourrais avoir à présenter. Je lui fais sommation selon la loi, devant
+le tribunal, et de manière que les juges puissent m'entendre.»
+
+Eyjolf prit encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je
+prête serment sur le livre, le serment prescrit par la loi. Je jure
+devant Dieu de défendre cette cause en la manière la plus juste, la plus
+véridique et la plus conforme à la loi, et de remplir toutes les
+formalités qu'exige la loi, aussi longtemps que je serai présent à ce
+ting.»
+
+Eyjolf dit encore: «Je prends à témoins ces deux hommes que je présente
+ici ce moyen de défense: à savoir que l'affaire a été portée devant un
+autre tribunal que celui où on avait à la porter. Je déclare que pour
+cette cause leur poursuite est nulle. Je présente mon moyen de défense,
+ainsi conçu, devant le tribunal des fjords de l'Est. »
+
+Après cela il fit produire tous les témoignages qui devaient suivre la
+présentation du moyen de défense. Puis il prit des témoins de toutes les
+formalités accomplies par la défense, comme quoi elles se trouvaient
+toutes remplies.
+
+Eyjolf prit encore une fois des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il,
+que je fais interdiction aux juges, interdiction légale, devant le Godi,
+de prononcer un jugement dans cette affaire de Mörd; car un moyen légal
+a été présenté devant le tribunal. Je leur fais interdiction devant le
+Godi, je leur fais interdiction selon la loi, je leur fais interdiction
+ferme et entière et qu'ils ne puissent pas enfreindre, telle que j'ai
+droit de la leur faire selon la coutume de l'Alting, et la loi du pays.»
+
+Après cela il fit admettre par le tribunal son moyen de défense.
+
+Asgrim et les siens firent introduire les autres affaires d'incendie, et
+elles suivirent leur cours.
+
+
+
+
+CXLIV
+
+
+Asgrim et Mörd envoyèrent dire à Thorhal dans quel mauvais pas ils se
+trouvaient. «C'est dommage, dit Thorhal, que j'aie été si loin, car
+jamais l'affaire n'aurait pris cette tournure si j'avais été là. Je vois
+maintenant où ils veulent en venir: ils veulent vous citer devant le
+cinquième tribunal pour procédure illégale. Sans doute ils tâcheront
+aussi de partager les juges dans l'affaire d'incendie, de manière qu'il
+ne puisse y avoir de jugement; car leur conduite fait assez voir qu'ils
+ne reculeront devant aucun méfait. Retourne-t'en au plus vite, et dis à
+Mörd qu'il les cite tous en justice, Flosi et Eyjolf, pour avoir
+introduit de l'argent dans les choses de la justice, ce qui est un cas
+de bannissement. Après cela, il faut qu'il les cite une seconde fois
+pour avoir produit des témoins qui n'avaient rien à faire dans leur
+cause, par quoi ils se sont rendus coupables d'illégalité dans la
+procédure. Dis-leur que voici mes paroles: Si deux actions en
+bannissement sont intentées à la fois contre un homme, on doit le
+condamner à la peine de la proscription. Et il faut vous hâter
+d'introduire votre affaire les premiers, pour être les premiers à
+poursuivre et à obtenir jugement.».
+
+Le messager s'en alla, et dit tout à Mörd et à Asgrim. Ils allèrent au
+tertre de la loi. Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes
+témoins, dit-il, que je cite Flosi fils de Thord, en justice, pour avoir
+donné de l'argent, ici même au ting, à Eyjolf fils de Bölverk, afin
+d'avoir son aide. Je dis que pour cette cause il mérite d'être condamné
+à la peine du bannissement, qu'on ne puisse aider à sa fuite ou lui
+donner asile que si l'amende du rachat est comptée dans son entier
+devant le tribunal qui connaît des affaires de bannissement,
+qu'autrement il sera réduit entièrement à la condition de proscrit. Je
+dis que tous ses biens doivent être confisqués, moitié pour moi, moitié
+pour les juges du tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur
+les biens saisis. Je le cite, pour cette affaire, devant le cinquième
+tribunal, à qui il appartient d'en connaître, selon la loi. Je le cite
+en jugement, et j'appelle sur lui une sentence entière de proscription.
+Je le cite selon la loi. Je le cite de manière que tous puissent
+m'entendre, au tertre de la loi.»
+
+Puis il fit une citation semblable à Eyjolf fils de Bölverk, pour avoir
+accepté de l'argent. Et il le cita pour cette cause devant le cinquième
+tribunal.
+
+Après cela, il cita une seconde fois Flosi et Eyjolf en justice, pour
+avoir produit au ting des témoins qui, selon la loi, n'avaient rien à
+faire avec leur cause, et s'être par là rendus coupables d'illégalité
+devant le ting. Et il dit que c'était là pour eux un cas de
+bannissement.
+
+Ils s'en allèrent, et vinrent à l'Assemblée de la loi. Là se tenait le
+cinquième tribunal.
+
+Voici ce qui se passa au tribunal du quartier de l'Est, après qu'Asgrim
+et Mörd l'eurent quitté. Les juges ne purent s'entendre pour le jugement
+à prononcer: les uns voulant juger en faveur de Flosi, les autres en
+faveur de Mörd et d'Asgrim. Flosi et Eyjolf cherchèrent à partager le
+tribunal, et ils s'attardèrent à cela, pendant que Mörd les citait en
+justice, tous les deux. Bientôt on vint leur dire qu'ils avaient été
+cités tous deux, au tertre de la loi, devant le cinquième tribunal, et
+que chacun d'eux était sous le coup de deux accusations.
+
+«C'est grand dommage, dit Eyjolf, que nous nous soyons attardés ici:
+nous leur avons laissé le temps de nous citer en justice les premiers.
+Je reconnais bien l'adresse de Thorhal. Il n'a pas son pareil en
+habileté. Voilà qu'ils ont droit maintenant de porter leur cause avant
+nous devant le tribunal, et c'était pour eux chose fort importante.
+Allons pourtant au tertre de la loi, et portons plainte contre eux à
+notre tour, si peu que cela puisse nous servir.»
+
+Ils allèrent donc au tertre de la loi, et Eyjolf cita Mörd et Asgrim en
+justice, pour illégalité devant le ting. Après cela, ils vinrent au
+cinquième tribunal.
+
+Revenons à Mörd et à Asgrim. Quand ils arrivèrent devant le cinquième
+tribunal, Mörd prit des témoins, et les somma d'entendre son serment, et
+son exposé de l'affaire, ainsi que toute la procédure qu'il se proposait
+d'entamer contre Flosi et Eyjolf. Il déclara qu'il faisait cette
+sommation selon la loi, devant le tribunal et de manière que les juges
+pussent l'entendre de leur place au tribunal.
+
+Au cinquième tribunal il fallait faire confirmer les serments par
+témoins, qui prêtaient serment à leur tour. Mörd prit donc des témoins:
+«Vous m'êtes témoins, dit-il, que je prête serment ainsi qu'il est
+d'usage au cinquième tribunal. Je prie Dieu de m'aider dans ce monde et
+dans l'autre, aussi vraiment que je vais poursuivre cette affaire en la
+manière la plus juste, la plus véridique, et la plus conforme à la loi.
+Je tiens Flosi pour véritablement coupable en cette affaire, et j'en
+ferai la preuve. Pour moi, ni je n'ai acheté la justice dans cette
+affaire, ni ne veux l'acheter; ni je n'ai reçu de l'argent, ni n'en
+recevrai, soit légalement soit illégalement.»
+
+Alors les deux témoins jurés de Mörd s'avancèrent devant le tribunal, et
+prirent des témoins à leur tour: «Vous nous êtes témoins, dirent-ils,
+que nous prêtons serment sur le livre, le serment conforme à la loi.
+Nous prions Dieu de nous aider dans ce monde et dans l'autre, aussi
+vraiment que nous affirmons ceci, sur notre honneur d'hommes libres: à
+savoir que nous croyons que Mörd poursuivra cette affaire en la manière
+la plus juste, la plus véridique, et la plus conforme à la loi. Et nous
+affirmons que ni il n'a acheté la justice dans cette affaire, ni ne
+l'achètera, que ni il n'a accepté d'argent, ni n'en acceptera, soit
+légalement soit illégalement.»
+
+Mörd avait cité les deux voisins les plus proches de Thingvalla pour
+faire leur déclaration dans cette affaire.
+
+Mörd prit des témoins, et déclara qu'il portait devant le tribunal les
+quatre actions qu'il venait d'intenter à Flosi et à Eyjolf. Et dans son
+exposé de ces affaires, il se servit des termes mêmes qu'il avait
+employés pour sa citation, il dit qu'il portait ces actions en
+bannissement, ainsi formulées, devant le cinquième tribunal, comme il
+l'avait déclaré en citant Flosi en justice.
+
+Mörd prit des témoins, et somma les neuf voisins d'aller s'asseoir à
+l'Ouest, sur le bord de la rivière.
+
+Mörd prit encore des témoins, et somma Flosi et Eyjolf de récuser les
+voisins. Ils s'approchèrent d'eux, et les examinèrent, mais ils ne
+purent arriver à en récuser aucun, ils s'en revinrent donc, et ils
+étaient fort mécontents.
+
+Mörd prit des témoins et somma les neuf voisins de faire la déclaration
+pour laquelle il les avait cités devant le tribunal, et de la faire soit
+pour Flosi soit contre lui.
+
+Les voisins de Mörd s'avancèrent devant le tribunal: l'un d'eux prononça
+la déclaration, et les autres la confirmèrent tout d'une voix. Ils
+dirent qu'ils avaient tous prêté le serment exigé par le cinquième
+tribunal, qu'ils déclaraient Flosi véritablement coupable dans cette
+affaire, et qu'ils faisaient contre lui leur déclaration. Ils dirent
+qu'ils déposaient leur déclaration, ainsi conçue, devant le cinquième
+tribunal, à la charge de ce même homme que Mörd avait déjà chargé des
+poursuites. Après cela, ils firent les autres déclarations auxquelles
+ils étaient obligés pour les autres affaires. Et tout cela se passa
+selon la loi.
+
+Eyjolf fils de Bölverk et Flosi faisaient grande attention à ce qui se
+passait pour tâcher d'y trouver un défaut; mais ils n'arrivaient à rien.
+
+Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que
+ces neuf voisins, que j'ai cités pour déposer dans ces affaires, quand
+j'ai entamé les poursuites contre Flosi fils de Thord et Eyjolf fils de
+Bölverk, ont fait leur déclaration, et les ont déclarés tous deux
+coupables dans ces affaires.» Et il réclama leur témoignage en sa
+faveur.
+
+Une seconde fois Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il,
+que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre, à qui il aurait, selon
+la loi, remis sa défense, de venir la présenter ici; car voici terminée
+toute la procédure en cette affaire: sommation faite d'entendre le
+serment, le serment prêté, la cause exposée, les témoignages de la
+citation en justice produits, les voisins invités à prendre place,
+sommation faite à eux d'avoir à prononcer leur déclaration, la
+déclaration faite, et témoins pris de la déclaration.» Et il dit qu'il
+réclamait leur témoignage en sa faveur, au sujet de toute cette
+procédure accomplie.
+
+Alors celui à la charge duquel l'affaire avait été engagée, se leva, et
+résuma la cause.
+
+Il rappela d'abord que Mörd avait sommé le tribunal d'entendre son
+serment, et aussi son exposé de l'affaire, et tout le reste de la
+procédure. Il rappela ensuite que Mörd avait prêté serment, et aussi ses
+témoins jurés. Puis il rappela que Mörd avait exposé l'affaire, et il
+s'exprima de telle sorte qu'il employa pour le rappeler les mêmes
+paroles dont Mörd s'était servi pour son exposé de l'affaire, et
+auparavant pour citer Flosi en justice «et il a dit, ajouta-t-il, qu'il
+portait cette affaire, ainsi engagée, devant le cinquième tribunal,
+comme il l'avait déclaré en citant son adversaire en justice.» Il
+rappela encore que Mörd avait produit les témoins de la citation en
+justice, et il répéta toutes les paroles dont il s'était servi pour sa
+citation, et qu'ils avaient répétées en déposant leur témoignage, «et
+que je répète à mon tour, ajouta-t-il, dans mon résumé de l'affaire. Et
+ils ont déposé, dit-il encore, ce témoignage ainsi conçu, devant le
+cinquième tribunal, comme Mörd l'avait déclaré en citant Flosi en
+justice.» Après cela, il rappela que Mörd avait invité les voisins à
+prendre place. Puis il rappela qu'il avait sommé Flosi d'entendre leur
+déclaration: «lui ou tout autre à qui il aurait remis sa défense.»
+Ensuite il rappela que les voisins s'étaient avancés devant le tribunal,
+qu'ils avaient fait leur déclaration, et qu'ils avaient déclaré Flosi
+véritablement coupable «et ils ont, dit-il, déposé cette déclaration des
+neuf voisins, ainsi conçue, devant le cinquième tribunal.» Alors il
+rappela que Mörd avait pris des témoins comme quoi la déclaration avait
+été faite. Il rappela encore que Mörd avait pris des témoins de toute la
+procédure suivie, et qu'il avait sommé Flosi de présenter sa défense.
+
+Alors Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins,
+dit-il, que je fais interdiction à Flosi fils de Thord, ou à quiconque a
+pris en main sa défense en son lieu et place, de venir présenter
+maintenant aucun moyen de défense; car voici terminée toute la procédure
+qu'il y avait à suivre dans cette affaire, et la cause, ainsi que toute
+la procédure suivie, a été résumée.» Et celui qui faisait le résumé
+répéta encore ce dernier témoignage.
+
+Mörd prit des témoins, et fit sommation aux juges de prononcer leur
+jugement dans cette affaire. Gissur le blanc lui dit: «Il te reste
+encore quelque chose à faire, Mörd; tu sais que quatre fois douze n'ont
+pas le droit de juger.»
+
+Flosi dit à Eyjolf: «Qu'allons-nous faire maintenant?»--«C'est difficile
+à dire, répondit Eyjolf; je crois pourtant qu'il nous faut attendre, car
+j'imagine qu'ils vont faire une faute dans la conduite de leur affaire;
+Mörd a sommé les juges d'avoir à juger sur l'heure. Ils ont maintenant,
+lui et les siens, à faire sortir six membres du tribunal. Après quoi ils
+prendront des témoins, et nous inviteront à en faire sortir six autres.
+Mais nous n'en ferons rien; et alors ils auraient eux-mêmes à en faire
+sortir six, mais il est probable qu'ils ne s'en aviseront pas. Et s'ils
+ne le font pas, toute leur affaire est réduite à néant; car il faut
+trois fois douze juges seulement pour juger dans une affaire.»
+
+«Tu es un homme sage, Eyjolf, dit Flosi, et il n'y en a pas beaucoup qui
+l'emportent sur toi.»
+
+Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que
+je fais sortir du tribunal les six hommes que voici» et il les nomma
+tous par leur nom; «Je vous interdis de siéger au tribunal, leur dit-il.
+Je vous fais sortir selon la coutume de l'Alting et la loi du pays.»
+Après cela, il invita Flosi et Eyjolf, devant témoins, à en faire sortir
+six autres. Mais ils refusèrent de le faire.
+
+Alors Mörd dit aux juges de prononcer leur jugement. Et quand le
+jugement fut prononcé, Eyjolf prit des témoins, et déclara le jugement
+nul, ainsi que tout ce qui avait été fait, pour ce motif, que trois fois
+et demi douze avaient jugé, quand trois fois douze seulement avaient
+droit de le faire: «Et maintenant, dit-il, nous allons introduire nos
+poursuites devant le cinquième tribunal, et nous allons faire en sorte
+qu'ils soient proscrits.»
+
+Gissur le blanc dit à Mörd, fils de Valgard: «C'est trop de négligence à
+toi d'avoir commis une faute pareille. Et cela est grand dommage.
+Qu'allons-nous faire maintenant, cousin Asgrim?»--«Il nous faut envoyer
+quelqu'un vers Thorhal mon fils, dit Asgrim, et savoir ce qu'il va nous
+conseiller.»
+
+
+
+
+CXLV
+
+
+Et voici que Snorri le Godi apprend ce qu'il est advenu de l'affaire.
+Aussitôt, il se met à rassembler son monde au bas de l'Almannagja, entre
+elle et les huttes de ceux de Hlad. Il avait dit déjà à ses hommes ce
+qu'ils auraient à faire.
+
+En même temps, le messager arrive auprès de Thorhal fils d'Asgrim. Il
+lui dit ce qui est arrivé, comme quoi Mörd et tous les autres vont être
+proscrits, et toute la poursuite pour le meurtre réduite à néant.
+
+En apprenant cela, Thorhal fut tellement saisi qu'il ne pouvait
+prononcer une parole. Il sauta de son lit, et prenant à deux mains la
+lance que lui avait donné Skarphjedin, il se l'enfonça dans la jambe.
+Quand il la retira, il y pendait de la chair, et le cœur de l'abcès,
+qu'il avait arraché tout entier. Et il en sortit un tel torrent de sang
+et de matières que c'était comme un ruisseau sur le sol. Il sortit de la
+hutte sans s'arrêter, et il allait si vite que le messager ne pouvait le
+suivre. Il courut tout droit jusqu'au cinquième tribunal. Là il
+rencontra Grim le rouge, parent de Flosi. Sitôt qu'il l'eut rejoint,
+Thorhal pointa sa lance contre lui. La lance entra dans le bouclier, et
+le fendit en deux, après quoi elle perça Grim de part en part, et la
+pointe ressortit entre les deux épaules. Et Thorhal, secouant sa lance,
+le jeta à terre, mort.
+
+Kari, fils de Sölmund, l'avait vu faire: il dit à Asgrim: «Voilà ton
+fils Thorhal qui arrive et qui a déjà tué son homme. C'est une grande
+honte pour nous, s'il a seul le cœur de venger l'incendie.»--«Cela ne
+sera pas, dit Asgrim, marchons sur eux.» Alors il s'éleva une grande
+clameur dans toute la troupe, et ils poussaient tous leur cri de guerre.
+Flosi et les siens se rangèrent en bataille; et des deux côtés, ils
+s'excitaient à marcher en avant.
+
+Kari, fils de Sölmund, courut à l'endroit où se trouvaient, en avant des
+autres, Arni fils de Kol, et Halbjörn le fort. Dès qu'Halbjörn vit Kari,
+il leva son épée pour le frapper à la jambe. Mais Kari sauta en l'air,
+et Halbjörn le manqua. Alors Kari se tourna contre Arni fils de Kol et
+le frappa de sa hache. Le coup l'atteignit à l'épaule, fendit la
+clavicule et l'omoplate, et lui entra dans la poitrine. Arni tomba à
+terre, mort. Après cela, Kari frappa Halbjörn. La hache s'enfonça dans
+son bouclier, le traversa, et lui enleva le gros orteil. Holmstein lança
+un javelot à Kari. Kari prit le javelot en l'air et le renvoya, et tua
+un homme de la troupe de Flosi.
+
+Thorgeir Skorargeir arriva devant Halbjörn le fort. Il poussa sa lance
+contre lui, d'une seule main, avec tant de force, qu'Halbjörn tomba à la
+renverse. Il se releva à grand'peine et prit la fuite sur le champ.
+Thorgeir se trouva en face de Thorvald, fils de Thrumketil. Il leva sur
+lui sa hache Rimmugygi, la hache de Skarphjedin. Thorvald se couvrit de
+son bouclier. Thorgeir frappa sur le bouclier, et le fendit en deux,
+mais la pointe du devant entra dans la poitrine de Thorvald et s'y
+enfonça. Thorvald tomba sur le coup, et il était mort.
+
+Asgrim fils d'Ellidagrim et son fils Thorhal, Hjalti fils de Skeggi et
+Gissur le blanc avaient marché vers l'endroit où étaient Flosi, les fils
+de Sigfus, et les autres qui avaient eu part à l'incendie. Il y eut là
+une rude bataille, et à la fin si hardiment allaient Asgrim et les siens
+que Flosi et les autres plièrent devant eux.
+
+Gudmund le puissant, Mörd fils de Valgard, Kari fils de Sölmund, et
+Thorgeir Skorargeir s'étaient attaqués aux gens de l'Öxfjord, à ceux des
+fjords de l'Est, et du Reykdal. Il y eut là aussi une rude bataille.
+Kari fils de Sölmund arriva devant Bjarni fils de Brodhelgi. Il prit une
+lance à terre, et la pointa sur lui; la lance entra dans son bouclier.
+Bjarni jeta le bouclier loin de lui, sans quoi la lance l'eût percé de
+part en part. Il leva son épée sur Kari, pour le frapper à la jambe.
+Kari retira vivement sa jambe et tourna sur ses talons, en sorte que
+Bjarni le manqua. Kari leva son épée sur lui. À ce moment un homme
+accourut qui mit son bouclier devant Bjarni. Kari fendit en deux le
+bouclier, et la pointe de son épée atteignit l'homme à la cuisse, et lui
+fendit la jambe, tout du long. L'homme tomba, et il fut estropié tant
+qu'il vécut.
+
+Alors Kari prit sa lance à deux mains et, se tournant contre Bjarni, il
+la pointa sur lui. Bjarni ne vit plus qu'une seule chose à faire: il se
+laissa tomber à terre pour éviter le coup. Mais sitôt qu'il fut remis
+sur ses pieds, il s'enfuit.
+
+Thorgeir Skorargeir s'était attaqué à Holmstein fils de Bersir le sage,
+et à Thorkel fils de Geitir. Et le combat finit de telle sorte
+qu'Holmstein et les siens furent enfoncés. Et les gens de Gudmund le
+puissant poussèrent de grands cris en les voyant fuir. Thorvard fils de
+Tjörvi, de Ljosavatn, reçut une grave blessure. Un javelot lui perça le
+bras, et on pensa que c'était Haldor, fils de Gudmund le puissant, qui
+avait lancé le javelot. Thorvard ne guérit jamais de cette blessure,
+tant qu'il vécut.
+
+Alors il y eut une grande mêlée. Quoiqu'il soit ici parlé de plusieurs
+hauts faits qui s'y passèrent, il y en eut encore beaucoup d'autres qui
+n'ont pas été rapportés.
+
+Flosi avait dit à ses hommes de s'en aller vers l'Almannagja, pour s'y
+fortifier, s'ils étaient repoussés; car là, on ne pouvait les attaquer
+que d'un côté. Mais la troupe que menaient Hal de Sida et son fils Ljot
+s'était retirée avant l'attaque d'Asgrim et de son fils Thorhal. Ils
+s'en allaient vers l'est, descendant l'Öxara. Hal dit: «Ce sera trop
+grand dommage si tous les gens qui sont au ting viennent à se battre.
+J'ai envie, Ljot mon fils, de chercher de l'aide pour les séparer,
+quoiqu'il soit probable que plus d'un nous en fera reproche. Attends-moi
+au bout du pont. Moi j'irai vers les huttes et je demanderai du
+secours.» Ljot répondit: «Si je vois que Flosi et les siens ont besoin
+de nos hommes j'irai les retrouver au plus vite.»--«Tu feras comme tu
+voudras, dit Hal; pourtant je te prie de m'attendre ici.»
+
+À ce moment la panique se met dans la troupe de Flosi, et ils prennent
+tous la fuite vers l'est, traversant l'Öxara. Asgrim et les siens, et
+Gissur le blanc, les poursuivaient, et toute l'armée. Flosi et ses gens
+descendaient, entre les huttes de Virkir et celles de Hlad. C'était là
+que Snorri le Godi avait rangé sa troupe en bataille, si serrée qu'il
+n'y avait pas moyen de passer. «Où courez-vous si vite? cria Snorri à
+Flosi; et qui donc vous poursuit?» Flosi répondit: «Si tu me demandes
+cela, ce n'est pas faute de le savoir, mais pourquoi veux-tu nous
+empêcher de nous défendre dans l'Almannagja?»--«Ce n'est pas moi qui
+vous en empêche, dit Snorri, mais je sais qui c'est, et je te le dirai
+si tu veux: c'est Thorvald Kroppinskeg, et Kol.» Ceux dont il parlait
+étaient morts tous les deux, et ils avaient été les plus grands
+malfaiteurs parmi les gens de Flosi.
+
+Alors Snorri dit à ses hommes: «Frappez d'estoc et de taille, et faites
+en sorte de les chasser d'ici. Ils ne tiendront pas longtemps, si les
+autres arrivent, et les attaquent d'en bas. Mais gardez-vous de les
+poursuivre, et laissez-les se tirer d'affaire tout seuls.»
+
+On vint dire à Skapti fils de Thorod que son fils Thorstein Holmud avait
+suivi au combat son beau-père Gudmund le puissant. Sitôt que Skapti le
+sut, il vint à la hutte de Snorri le Godi: il voulait prier Snorri
+d'aller les séparer. Mais il n'était pas arrivé à la porte de la hutte,
+que la bataille s'était engagée là, plus chaude que nulle part ailleurs.
+Asgrim et ses hommes arrivaient d'en bas. Thorhal dit à Asgrim «Voilà,
+père, Skapti fils de Thorod.»--«Je le vois, mon fils» dit Asgrim. Il
+lança un javelot à Skapti, et il l'atteignit à la jambe, à l'endroit le
+plus gras. Skapti eut les deux jambes transpercées. Il tomba sur le coup
+sans pouvoir se relever. Ceux qui étaient là ne purent faire autre chose
+pour lui que de le traîner tout de son long dans la hutte d'un forgeron.
+
+Asgrim et les siens allaient de l'avant, si hardiment que Flosi et ses
+hommes furent enfoncés. Ils s'enfuirent vers le Sud le long de la
+rivière, jusqu'aux huttes de ceux de Mödruvöll. Il y avait là dehors,
+devant une hutte, un homme qui s'appelait Sölvi. Il faisait cuire de la
+viande dans un grand chaudron; il venait de la retirer et l'eau était
+toute bouillante. Sölvi vint à s'apercevoir de la fuite des gens de
+l'Est. Ils passaient à ce moment juste devant lui. «Ce sont donc des
+poltrons, tous ces gens de l'Est, cria-t-il, pour fuir ainsi? Voilà
+Thorkel fils de Geitir, en vérité, qui s'enfuit avec eux. On a bien
+menti sur son compte quand on a dit qu'il était la bravoure en personne,
+car voici qu'il court plus fort qu'eux tous.»
+
+Halbjörn le fort était tout près de lui: «Tu ne diras pas longtemps que
+nous sommes tous des poltrons» dit-il. Il le prit, le brandit en l'air,
+et le jeta la tête la première dans le chaudron bouillant. Sölvi mourut
+sur le champ.
+
+Les autres arrivaient, poursuivant Halbjörn, et il dut reprendre la
+fuite.
+
+Flosi lança un javelot à Bruni, fils de Haflidi. Il l'atteignit au
+milieu du corps, et le tua. Bruni était de la troupe de Gudmund le
+puissant. Thorstein fils de Hlenni sortit le javelot de la blessure et
+le renvoya à Flosi, il l'atteignit à la jambe, et lui fit une profonde
+blessure. Flosi tomba sur le coup, mais il se releva aussitôt. Ils
+reprirent leur course vers les huttes de ceux du Vatnfjord.
+
+À ce moment, Ljot et Hal arrivèrent de l'est, passant la rivière, avec
+toute leur troupe. Comme ils débouchaient sur la plaine de lave, un
+javelot fut lancé, de la troupe de Gudmund le puissant, qui atteignit
+Ljot au milieu du corps. Il tomba mort. On n'a jamais su qui l'avait
+tué.
+
+Flosi et les siens passaient devant les huttes de ceux du Vatnsfjord.
+Thorgeir Skorargeir dit à Kari, fils de Sölmund: «Voilà Eyjolf fils de
+Bölverk. Si tu veux, nous allons lui faire payer son anneau.»--Je ne
+demande pas mieux» dit Kari; il prit un javelot à un de ses hommes et le
+lança à Eyjolf. Le javelot atteignit Eyjolf au milieu du corps et le
+perça de part en part. Il tomba à terre, mort.
+
+Alors il y eut quelque répit dans le combat. Snorri le Godi arrivait
+avec sa troupe. Skapti était avec lui. Ils se lancèrent au milieu d'eux,
+et il n'y eut pas moyen de continuer à se battre, Hal joignit sa troupe
+à celle de Snorri, et ils s'efforcèrent de les séparer. On fit donc une
+trêve qui devait durer tant que durerait le ting. Les cadavres furent
+ensevelis et portés à l'église, et les blessés eurent leurs blessures
+pansées.
+
+Le jour suivant, les hommes allèrent au tertre de la loi. Hal de Sida se
+leva, et demanda qu'on fît silence pour l'écouter, ce qui fut fait
+aussitôt. Il parla ainsi: «Il vient de se passer ici des choses
+fâcheuses, en fait de morts d'hommes et d'actions en justice. Je vais
+montrer que je ne suis pas des plus braves, car je viens prier Asgrim,
+et les autres qui menaient avec lui cette affaire, de nous accorder la
+paix, à termes égaux.» Et il ajouta encore beaucoup de belles paroles.
+
+Kari fils de Sölmund répondit: «Quand tous les autres entreraient en
+arrangement pour leurs affaires, je ne le ferai pas pour la mienne. Vous
+voulez que la mort des vôtres soit mise en compensation de l'incendie;
+mais nous, nous ne pouvons souffrir cela.» Et Thorgeir Skorargeir parla
+comme lui.
+
+Alors Skapti fils de Thorod se leva et dit: «Tu aurais mieux fait, Kari,
+de ne pas t'enfuir d'auprès de tes beaux-frères. Tu n'aurais pas
+maintenant à refuser la paix que t'offrent de vaillants hommes.»
+
+Kari répondit par un chant:
+
+«Que me reproches-tu d'avoir pris la fuite? Souvent pour une moindre
+cause, les traits pleuvent comme grêle sur les boucliers. Il y en a un
+qui, lorsque les épées chantaient à voix haute, a été se cacher sous
+terre, le lâche à la barbe rouge.
+
+«Lorsque les guerriers enfants des dieux quittaient le combat à grand
+peine, (les héros ce jour-là combattaient sans bouclier) il arriva
+malheur à Skapti. Parmi le fracas de la bataille, des gens qui faisaient
+cuire leur viande le tirèrent tout de son long dans leur hutte, grande
+était sa peur alors.
+
+«Ils ont ri de Grim, et d'Helgi, et de Njal, qu'ils ont fait brûler. Ils
+auront à chercher où se cacher quand, la ting venu à sa fin, les plaines
+retentiront d'une autre clameur.»
+
+Il y eut de grands éclats de rire. Snorri le Godi souriait. Il dit entre
+ses dents, mais de manière que bien des gens purent l'entendre:
+
+«Skapti peut nous dire si le javelot d'Asgrim a bien touché. Holmstein a
+pris la fuite: il court de toutes ses forces. Quant à Thorkel, il combat
+à grand peine.»
+
+Et les gens se remirent à rire, plus fort que jamais.
+
+Hal de Sida reprit la parole: «Chacun sait, dit-il, quelle perte j'ai
+subie par la mort de mon fils Ljot. Beaucoup seront d'avis qu'il mérite
+la plus grosse amende parmi ceux qui ont été tués ici. Et pourtant voici
+ce que je vais faire pour arriver à un arrangement: je consens à ce
+qu'il ne soit pas payé d'amende pour mon fils, et à promettre néanmoins
+paix et fidélité à ceux qui furent mes adversaires. Je te prie donc toi,
+Snorri le Godi, et vous autres, les meilleurs de nos chefs, de vous
+employer à faire la paix entre nous.» Après cela Hal s'assit, et il se
+fit une grande rumeur au sujet de ses paroles; on les trouvait bonnes et
+chacun louait son bon vouloir.
+
+Alors Snorri le Godi se leva, et fit un long et beau discours. Il pria
+Asgrim et Gissur, et les autres qui menaient cette affaire, de vouloir
+bien faire la paix.
+
+Asgrim répondit: «Le jour où Flosi est entré chez moi avec sa troupe, je
+m'étais promis que je ne ferais jamais de paix avec lui. Pourtant,
+Snorri, j'y consens, pour l'amour de toi, et de nos autres amis.»
+Thorleif Krak et Thorgrim le grand parlèrent de même, et dirent qu'ils
+feraient la paix; et ils pressèrent fort leur frère Thorgeir Skorargeir
+de la faire aussi. Mais il s'en défendait, et disait qu'il ne se
+séparerait jamais de Kari. «C'est donc à Flosi de décider, dit Gissur le
+blanc, s'il veut faire une paix qui soit telle que quelques-uns
+resteront en dehors.» Flosi dit qu'il voulait bien: «Moins j'aurai,
+dit-il, de braves hommes contre moi, et mieux cela vaudra.»
+
+Gudmund le puissant prit la parole: «Je propose, pour ma part, dit-il,
+d'entrer en arrangement pour les meurtres commis au ting, à la condition
+que les poursuites au sujet de l'incendie ne seront pas réduites à
+néant.» Gissur le blanc et Hjalti fils de Skeggi, Asgrim fils
+d'Ellidagrim et Mörd fils de Valgard parlèrent dans le même sens. On
+entra donc en arrangement. Ils se donnèrent la main, et convinrent de
+s'en remettre au jugement de douze hommes. Snorri le Godi fut mis à leur
+tête, et tous les autres furent choisis parmi les meilleurs. Les
+meurtres furent mis en compensation les uns des autres et on fixa des
+amendes pour ceux qui étaient en plus. Puis ils prononcèrent dans
+l'affaire d'incendie. Ils fixèrent pour Njal une amende triple du prix
+d'un homme, pour Bergthora une amende double. Le meurtre de Skarphjedin
+fut mis en compensation du meurtre d'Höskuld, Godi de Hvitanes. Quant à
+Grim et à Helgi, on fixa pour chacun d'eux deux fois le prix d'un homme,
+et une fois le prix d'un homme pour chacun de ceux qui avaient été
+brûlés dans la maison de Njal. Pour le meurtre de Thord fils de Kari il
+n'y eut pas d'arrangement.
+
+Flosi et les autres qui avaient eu part à l'incendie furent condamnés à
+quitter le pays; mais ils ne devaient partir cet été même que s'ils le
+voulaient bien. Si pourtant trois hivers étant passés ils n'étaient pas
+encore partis, la sentence portait qu'ils seraient proscrits, lui et les
+autres incendiaires. Et cette sentence devait être proclamée au ting
+d'automne ou au ting de printemps, selon que les arbitres le
+préféreraient. Flosi devait rester au loin pendant trois hivers. Mais
+Gunnar fils de Lambi, Grani fils de Gunnar, Glum fils d'Hildir, et Kol
+fils de Thorstein, ceux-là n'auraient jamais permission de revenir.
+
+On demanda à Flosi s'il ne voulait pas faire rendre un jugement au sujet
+de sa blessure. Il répondit qu'il ne prendrait jamais d'argent pour un
+dommage à lui fait. On décida qu'il ne serait point payé d'amende pour
+Eyjolf fils de Bölverk, à cause de ses mauvaises façons d'agir.
+
+La paix fut donc conclue dans ces termes, en se donnant la main, et elle
+a été toujours gardée depuis.
+
+Asgrim et les siens firent à Snorri le Godi de riches présents. Il se
+fit grand honneur de sa conduite en cette affaire. Skapti eut une amende
+pour sa blessure. Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Asgrim fils
+d'Ellidagrim invitèrent chez eux Gudmund le puissant. Il promit d'y
+aller, et chacun d'eux lui donna un anneau d'or. Puis il partit pour le
+Nord, s'en retournant chez lui; chacun faisait son éloge pour la manière
+dont il s'était comporté dans cette affaire.
+
+Thorgeir Skorargeir pria Kari de s'en revenir avec lui. Ils firent route
+d'abord avec Gudmund, du côté du Nord, jusqu'aux montagnes. Kari fit
+présent à Gudmund d'une agrafe d'or, et Thorgeir d'une ceinture
+d'argent, toutes deux d'un grand prix. Ils se séparèrent en grande
+amitié. Gudmund s'en retourna chez lui, et il ne reparaîtra plus dans la
+saga.
+
+Kari et les siens quittèrent la montagne et prirent la route du Sud. Ils
+redescendirent dans le pays habité, et vinrent jusqu'à la Thjorsa.
+
+Flosi et tous les gens de l'incendie faisaient route vers l'Est. Ils
+vinrent dans le Fljotshlid, et Flosi permit aux fils de Sigfus d'aller
+voir leurs domaines. À ce moment Flosi vint à apprendre que Thorgeir et
+Kari s'en étaient allés au Nord avec Gudmund le puissant. Il crut et les
+autres aussi, que leur projet était de rester dans le pays du Nord. Les
+fils de Sigfus lui demandèrent donc de les laisser aller du côté de
+l'Est, jusqu'au pied de l'Eyjafjöll, pour chercher de l'argent; car ils
+avaient de l'argent placé à Höfdabrekka. Flosi le leur permit, mais il
+leur recommanda de se tenir sur leurs gardes et d'aller aussi vite
+qu'ils pourraient. Puis il se remit en route, remonta le Godaland, vint
+à la montagne et passa au nord des glaciers de l'Eyjafjöll. Enfin, sans
+s'être arrêté une seule fois, il arriva dans l'Est, à Svinafell.
+
+Nous avons dit que Hal de Sida avait voulu qu'il ne fût pas payé
+d'amende pour son fils, afin de rendre l'arrangement plus facile. Mais
+tous les hommes présents au ting s'entendirent pour lui payer une
+amende; et on ne rassembla pas moins de huit cents d'argent, ce qui
+était quatre fois le prix d'un homme. Tous les autres qui avaient été
+avec Flosi ne reçurent rien pour les pertes qu'ils avaient faites, et
+ils en furent très mécontents.
+
+Les fils de Sigfus restèrent trois nuits chez eux. Le troisième jour ils
+partirent, chevauchant vers l'Est, jusqu'à Raufarfell. Ils y passèrent
+la nuit. Ils étaient quinze en tout, et n'avaient peur de rien. Le
+lendemain, ils se mirent en marche tard, pensant arriver à Höfdabrekka
+le soir. Ils firent halte dans le Kerlingardal et tombèrent dans un
+profond sommeil.
+
+
+
+
+CXLVI
+
+
+Ce jour-là, Kari fils de Sölmund et Thorgeir Skorargeir chevauchaient
+vers l'Est, vers le Markarfljot. Ils vinrent à Seljalandsmula, où ils
+rencontrèrent des femmes qui passaient. Elles les reconnurent et leur
+dirent: «Vous êtes moins fanfarons que les fils de Sigfus; mais vous ne
+prenez pas assez garde à vous.»--«Pourquoi nous parlez-vous des fils de
+Sigfus? dit Thorgeir. Et que savez-vous d'eux?»--«Ils ont passé la nuit
+à Raufarfell, dirent-elles, et ils pensent arriver ce soir dans le
+Mydal. Nous avons bien vu qu'ils avaient peur de vous, car ils ont
+demandé quand vous reviendriez dans le pays.» Là-dessus ils continuèrent
+leur route, et mirent leurs chevaux au galop. Thorgeir demanda:
+«Qu'as-tu en tête? Veux-tu que nous leur courrions sus?»--« Je ne dis
+pas non,» dit Kari. «Qu'allons-nous donc faire?» dit Thorgeir. «Je n'en
+sais rien, dit Kari. On a vu souvent des gens vivre vieux, qui n'avaient
+été tués qu'en paroles. Mais je sais bien ce que tu désires. Tu veux
+prendre huit hommes pour toi seul, et ce sera moins encore que le jour
+où tu en as tué sept, parmi les récifs, après être descendu auprès d'eux
+le long d'une corde. Toi et les tiens, vous êtes ainsi faits qu'il vous
+faut toujours de nouveaux exploits. Pour moi je ne peux pas moins faire
+que d'aller avec toi, pour en porter la nouvelle après. Allons donc, et
+courons leur sus, nous deux tous seuls; je vois bien que tu y es
+décidé.»
+
+Ils prirent à l'Est, par le chemin d'en haut, sans passer par Holt; car
+Thorgeir ne voulait pas qu'on pût s'en prendre à ses frères de ce qui
+allait arriver. Ils chevauchèrent jusqu'au Mydal. Là ils rencontrèrent
+un homme qui menait un cheval chargé de paniers de tourbe. «C'est
+dommage, dit l'homme, que tu ne sois pas en force, ami Thorgeir.»--«Que
+veux-tu dire?» demanda Thorgeir. «Je veux dire, reprit l'autre, qu'il y
+aurait ici du gibier à chasser. Les fils de Sigfus ont passé par là, et
+ils vont dormir tout le long du jour dans le Kerlingardal; car ils ne
+vont ce soir que jusqu'à Höfdabrekka.» Et ils suivirent chacun son
+chemin.
+
+Thorgeir et Kari continuèrent de s'en aller à l'Est, traversant les
+bruyères d'Arnastak, et ils arrivèrent sans autre incident devant la
+rivière du Kerlingardal. L'eau était haute; ils remontèrent le long de
+la rive, car ils voyaient de loin des chevaux tout sellés. Ils
+s'approchèrent, et virent des hommes endormis dans un creux.
+
+Leurs javelots étaient plantés en terre, un peu plus bas. Ils prirent
+les javelots et les jetèrent dans la rivière. «Allons-nous les
+éveiller?» dit Thorgeir. «Tu le demandes, répondit Kari, et pourtant tu
+es bien résolu à ne pas attaquer des hommes qui dorment: ce serait
+commettre un meurtre honteux.» Et ils se mirent à pousser de grands
+cris. Les autres s'éveillèrent, sautèrent sur leurs pieds et
+s'emparèrent de leurs armes. Et Kari et Thorgeir ne les attaquèrent que
+quand ils les virent armés.
+
+Thorgeir Skorargeir courut à Thorkel fils de Sigfus. En même temps un
+homme accourait vers lui par derrière. Mais avant qu'il eût pu lui faire
+aucun mal, Thorgeir avait levé des deux mains sa hache Rimmugygi. Du
+sommet de la hache, il atteignit à la tête celui qui était derrière lui,
+et fit voler son crâne en éclats. L'homme tomba à terre, mort. Alors,
+ramenant sa hache en avant, Thorgeir frappa Thorkel à l'épaule et lui
+enleva un bras. Thorkel tomba mort à son tour.
+
+Pendant ce temps, fondaient sur Kari Mörd fils de Sigfus, Sigurd, fils
+de Lambi, et Lambi, fils de Sigurd. Lambi courut à Kari par derrière, et
+lui lança un javelot. Kari le vit. Il sauta en l'air, en écartant les
+jambes. Le javelot s'enfonça en terre. Kari retomba sur la hampe et la
+brisa. Il tenait d'une main un javelot, de l'autre son épée. Il n'avait
+point de bouclier. De la main droite il lança son javelot à Sigurd fils
+de Lambi. Il l'atteignit à la poitrine, et le javelot sortit entre les
+deux épaules, Lambi tomba: il était mort sur le coup. De la main gauche,
+Kari donna un coup d'épée à Mörd fils de Sigfus: il l'atteignit à la
+hanche, et lui brisa l'épine du dos. Mörd tomba mort, la face contre
+terre. Alors Kari, tournant sur ses talons comme une toupie, se trouva
+en face de Lambi fils de Sigurd. Mais Lambi ne vit rien de mieux à faire
+que de prendre la fuite.
+
+Et voici que Thorgeir s'avança contre Leidolf le fort. Ils frappèrent
+tous deux en même temps: et Leidolf porta un si grand coup, qu'il
+trancha un morceau du bouclier de Thorgeir. Thorgeir avait frappé en
+tenant à deux mains sa hache Rimmugygi. La corne d'en bas entra dans le
+bouclier de Leidolf, et le fendit en deux; la corne d'en haut, lui brisa
+la clavicule et s'enfonça dans sa poitrine. Kari arrivait au même
+moment. D'un coup d'épée il enleva la jambe de Leidolf, par le milieu de
+la cuisse, Leidolf tomba; il était mort.
+
+«Courons à nos chevaux, dit Ketil de Mörk. Ces hommes sont trop forts
+pour nous: il n'y à rien à faire contre eux.» Ils coururent à leurs
+chevaux et sautèrent en selle. «Allons-nous les poursuivre? dit
+Thorgeir. Nous pourrons en tuer encore quelques uns.»--«Il y en a un qui
+s'en va le dernier et que je ne veux pas tuer, dit Kari; c'est Ketil de
+Mörk; nous avons pour femmes les deux sœurs, et puis, il s'est conduit
+jusqu'ici mieux que les autres dans cette affaire.» Ils montèrent à
+cheval, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Holt. Thorgeir dit à ses
+frères de s'en aller dans l'Est, à Skoga; ils avaient là un autre
+domaine, et Thorgeir ne voulait pas qu'on pût dire que ses frères
+avaient rompu la paix. Il eut soin d'avoir beaucoup de monde auprès de
+lui, et il n'y avait jamais à Holt moins de trente hommes prêts à
+combattre.
+
+Il y avait grande joie chez Thorgeir. Les gens étaient d'avis qu'il
+avait beaucoup grandi en gloire et en renommée, et aussi Kari. Et on
+garda longtemps la mémoire de cette poursuite qu'ils avaient faite,
+comme quoi ils avaient attaqué, à eux deux, quinze hommes, tué cinq
+d'entre eux, et mis en fuite les dix autres.
+
+Il faut revenir à Ketil. Ils coururent lui et les siens, si vite qu'ils
+purent, jusqu'à Svinafell, où ils contèrent quel fâcheux voyage ils
+avaient fait. «Il fallait s'y attendre, dit Flosi; que ceci vous soit
+une leçon, et tâchez à l'avenir de vous mieux tenir sur vos gardes.»
+
+Flosi était le plus joyeux des hommes, et c'était un plaisir d'être son
+hôte. On disait de lui qu'il avait plus que personne tout ce qui fait un
+grand chef.
+
+Il passa l'été chez lui, et aussi l'hiver qui suivit. Cet hiver-là,
+après la fête de Jol, Hal de Sida arriva de l'Est avec Kol son fils.
+Flosi eut grande joie de le voir. Ils parlaient souvent ensemble de
+cette affaire de l'incendie. Flosi disait que lui et les siens avaient
+payé bien cher. Hal répondit que c'était à prévoir, dans une affaire
+comme la leur. Flosi lui demanda quel conseil il lui donnerait. «Je te
+conseille, répondit Hal, de faire la paix, avec Thorgeir, s'il y a
+moyen. Mais il sera difficile de l'amener à une paix
+quelconque.»--«Crois-tu que par là nous en aurons fini avec les
+meurtres?» dit Flosi. «Je ne crois pas, dit Hal; mais tu auras affaire à
+moins forte partie si Kari est seul. Si tu ne fais pas la paix avec
+Thorgeir, ce sera ta mort.»--«Quelle sorte de paix lui offrirons-nous?»
+dit Flosi. «Dure va te sembler, dit Hal, la seule paix qu'il acceptera.
+Il ne fera la paix qu'à une condition, c'est qu'il n'aura rien à payer
+pour les meurtres dont il est l'auteur, et qu'on lui paiera, au
+contraire, le prix du meurtre de Njal et de ses fils, à lui pour sa
+tierce part.»--«C'est une paix dure» dit Flosi. «Pas pour toi, dit Hal,
+car ce n'est pas à toi de venger les fils de Sigfus. C'est à leurs
+frères qu'il appartient de porter plainte pour leur meurtre, et à Hamund
+Halti, pour celui de son fils Leidolf. Je crois que tu arriveras à faire
+ta paix avec Thorgeir; car je vais aller chez lui avec toi, et il est
+probable qu'il me recevra bien. Quant à tous ceux qui ont part à cette
+querelle, qu'ils se gardent de rester tranquilles dans leurs domaines du
+Fljotshlid, s'ils ne sont pas compris dans la paix; car ce serait leur
+mort, de l'humeur dont est Thorgeir.»
+
+On envoya chercher les fils de Sigfus, pour leur proposer la chose. Et
+voici comme se terminèrent l'entretien et les harangues de Hal: ils
+trouvèrent bon tout ce qu'il avait conseillé, et dirent qu'ils voulaient
+bien faire la paix. Grani, fils de Gunnar, et Gunnar fils de Lambi,
+dirent tous deux: «Si Kari reste seul, il ne tiendra qu'à nous de faire
+en sorte qu'il n'ait pas moins peur de nous, que nous de lui.»--«Ne
+parlez pas ainsi, dit Hal; vous verrez qu'il en coûte d'avoir affaire à
+lui, et vous aurez à payer cher avant d'en avoir fini.» Et ils n'en
+dirent pas davantage.
+
+
+
+
+CXLVII
+
+
+Hal de Sida et son fils Kol se mirent en route vers l'Ouest. Ils étaient
+six en tout. Ils traversèrent la plaine de Lomagnup, puis les bruyères
+d'Arnarstak, et vinrent, sans s'être arrêtés, dans le Mydal. Là ils
+demandèrent si Thorgeir était chez lui à Holt. On leur dit qu'il y
+était. Les gens demandèrent à Hal où il allait. Il dit qu'il allait à
+Holt. Et les gens furent d'avis qu'il y allait sans doute pour le bon
+motif. Hal resta là quelque temps, et ses hommes firent manger leurs
+chevaux; après quoi, ils se remirent en selle et arrivèrent à Solheima
+vers le soir; ils y passèrent la nuit. Le jour d'après ils vinrent à
+Holt.
+
+Thorgeir était dehors, Kari aussi, et leurs hommes; car ils savaient la
+venue de Hal. Hal était couvert d'un manteau bleu, et il avait à la main
+une petite hache incrustée d'argent. Quand il entra dans l'enclos avec
+ses hommes, Thorgeir vint à leur rencontre; il l'aida à descendre de
+cheval, et Kari et lui le baisèrent tous deux; le mettant entre eux
+deux, ils le conduisirent dans la salle, le firent asseoir sur un siège
+élevé, au milieu du banc du fond, et lui demandèrent de leur dire les
+nouvelles. Il passa la nuit là.
+
+Le lendemain matin, Hal entra en conversation avec Thorgeir, et lui
+demanda s'il voulait faire la paix; il lui dit quelle sorte de paix les
+autres lui offraient, et il lui parla avec beaucoup de bonnes paroles et
+de bon vouloir. «Tu dois savoir, répondit Thorgeir, que je n'ai pas
+voulu faire de paix avec les hommes de l'incendie.»--«C'était tout autre
+chose alors, dit Hal vous étiez encore dans la chaleur du combat. Et
+vous avez tué, vous aussi, bien du monde depuis.»--«Oui, cela doit vous
+sembler suffisant, dit Thorgeir; mais quelle sorte de paix offrez-vous à
+Kari?»--«Nous lui offrirons une paix honorable pour lui, dit Hal, s'il
+veut bien l'accepter.»
+
+Kari prit la parole: «Je t'en prie, dit-il, ami Thorgeir, accepte la
+paix qu'on te propose; il n'y a rien de meilleur que ce qui est
+bon.»--«Ce serait mal fait à moi, dit Thorgeir, de faire la paix en me
+séparant de toi, à moins que tu ne consentes à une paix semblable à
+celle que je ferai moi-même.»--«Je ne veux pas de paix, dit Kari. Je
+suis d'avis qu'à présent nous avons vengé l'incendie. Mais mon fils est
+toujours sans vengeance, et je crois que c'est à moi seul de le venger,
+et de voir ce que j'ai à faire.» Mais Thorgeir refusait toujours de
+faire la paix, jusqu'au moment où Kari lui dit qu'il ne serait plus son
+ami s'il ne la faisait pas.
+
+Alors Thorgeir donna la main à Hal, comme tenant la place de Flosi et
+des siens, et s'engagea à faire trêve pour préparer la paix. Et Hal fit
+en retour la même promesse, au nom de Flosi et des fils de Sigfus. Avant
+de se séparer, Thorgeir donna à Hal un anneau d'or et un manteau
+d'écarlate; Kari lui donna un collier d'argent, auquel pendaient trois
+croix d'or. Hal les remercia de leurs présents, et s'en alla comblé
+d'honneurs. Il vint sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi lui fit bon
+accueil. Hal conta à Flosi toute son ambassade, et ce qu'ils s'étaient
+dit, lui et Thorgeir; comme quoi Thorgeir n'avait voulu faire la paix,
+que lorsque Kari était venu l'en prier, disant qu'il ne serait pas son
+ami s'il ne la faisait pas; et comment Kari, lui, avait refusé de la
+faire. «Kari n'a pas son pareil, dit Flosi; et je voudrais avoir le cœur
+aussi bien placé que lui.»
+
+Hal et ses hommes restèrent quelque temps chez Flosi. Au moment convenu,
+ils montèrent à cheval pour se rendre à l'entrevue; elle eut lieu à
+Höfdabrekka, ainsi qu'il avait été décidé. Thorgeir arriva de son côté,
+venant de l'Ouest, et on traita de la paix. Tout se passa comme Hal
+avait dit. Avant de rien conclure, Thorgeir déclara que Kari demeurerait
+chez lui tant qu'il voudrait «et nul des deux partis ne pourra, dit-il,
+faire du mal à l'autre dans ma maison. J'entends aussi ne pas réclamer
+d'argent à chacun de mes adversaires en particulier; mais je veux,
+Flosi, que tu me répondes de la somme entière, et que tu réclames
+ensuite leur part à tes compagnons. Je veux encore que la sentence
+rendue au ting au sujet de l'incendie soit exécutée de point en point,
+et que Flosi me paie sa tierce part en monnaie sans entaille.» Flosi
+consentit à tout, sur le champ. Thorgeir n'abandonna ni l'exil de Flosi,
+ni le bannissement moindre pour les autres.
+
+Alors Flosi et Hal s'en retournèrent chez eux, dans l'Est. «Garde bien
+cette paix, dit Hal à Flosi, et remplis-en les conditions: ton départ
+pour l'étranger, ton pèlerinage à Rome, et les amendes à payer. Et on
+dira que tu es un vaillant homme, si grand que soit le méfait que tu as
+commis, quand tu auras accompli de point en point tout ce que tu as
+promis de faire.» Flosi dit qu'ainsi ferait-il. Et Hal s'en retourna
+chez lui, dans l'Est. Mais Flosi rentra à Svinafell, et il resta chez
+lui quelque temps.
+
+
+
+
+CXLVIII
+
+
+Thorgeir Skorargeir retourna chez lui au sortir de l'entrevue. Kari lui
+demanda si la paix était faite. Thorgeir dit qu'elle était faite et
+conclue. Et Kari alla chercher son cheval pour s'en aller. «Tu n'as pas
+besoin de partir, dit Thorgeir; il a été convenu, dans la paix que nous
+avons faite, que tu aurais toujours le droit de rester ici, aussi
+longtemps que tu voudrais.»--«Cela ne sera pas, cousin, répondit Kari;
+dès que j'aurais tué quelqu'un, ils diraient tous que tu es de moitié
+avec moi, et je ne veux pas de cela. Mais je te demanderai une chose,
+c'est de consentir à ce que je remette entre tes mains mes biens et ceux
+de ma femme, Helga fille de Njal, et aussi ceux de mes filles. De la
+sorte, mes ennemis ne pourront pas s'en emparer.» Thorgeir dit qu'il
+ferait comme Kari voulait, et Kari, lui donnant la main, lui fit remise
+de tous ses biens.
+
+Après cela, Kari partit. Il avait deux chevaux, ses armes et ses
+vêtements, et quelque monnaie d'or et d'argent. Il prit à l'ouest, par
+Seljalandsmula, remonta le Markarfljot, et vint dans le pays de
+Thorsmörk. Il y avait là trois domaines, tous trois appelés Mörk. Dans
+celui du milieu demeurait un homme nommé Björn, qu'on appelait Björn le
+blanc. Il était fils de Kadal fils de Bjalfi. Bjalfi avait été
+l'affranchi d'Asgerd, mère de Njal, et de Holtathorir. Björn avait une
+femme nommée Valgerd. Elle était fille de Thorbrand fils d'Asbrand. Sa
+mère s'appelait Gudlaug. Elle était sœur d'Hamund père de Gunnar de
+Hlidarenda. On l'avait mariée à Björn pour son argent, et elle ne
+faisait pas grand cas de lui. Ils avaient eu pourtant des enfants
+ensemble. Il y avait abondance de toutes choses dans leur maison, Björn
+se vantait sans cesse, ce que sa femme ne pouvait souffrir. Il avait la
+vue perçante et le pied agile.
+
+C'est là que Kari arriva, pour être l'hôte de Björn. Björn et sa femme
+le reçurent à bras ouverts. Il passa la nuit chez eux. Au matin, ils se
+mirent à parler ensemble. Kari dit à Björn: «Je viens te demander de me
+prendre chez toi. Il me semble que j'y serais bien. Je désire aussi que
+tu viennes avec moi dans mes expéditions, car tu as la vue perçante et
+le pied agile; et je crois que tu n'aurais pas peur dans le
+danger.»--«Certes, dit Björn, je ne manque ni de bons yeux, ni de
+bravoure, ni de tout ce qui fait les vaillants hommes. Mais tu n'es venu
+ici, sans doute, que parce que tout autre refuge t'était fermé. Pourtant
+j'écouterai ta prière, et je ne te traiterai pas comme le premier venu.
+Je te promets de t'aider en quelque façon que tu le désires.»
+
+Sa femme était là qui l'entendait: «Le diable emporte tes vantardises et
+ton bavardage, dit-elle. Pourquoi nous dis-tu de semblables menteries?
+Je suis prête à donner à Kari sa nourriture, et aussi toute autre chose
+qui pourra être pour son bien. Mais toi, Kari, ne te fie pas trop à la
+bravoure de Björn, car j'ai peur qu'il ne fasse autrement qu'il ne
+dit.»--«Ce n'est pas la première fois que tu m'injuries, dit Björn, mais
+je sais bien, malgré tout, que je ne reculerai jamais devant personne.
+La preuve, c'est qu'il y en a peu qui me cherchent querelle, car ils
+n'oseraient.»
+
+Kari resta caché là quelque temps, et peu de gens vinrent à le savoir.
+On croyait qu'il était allé dans le pays du Nord, chez Gudmund le
+puissant; car Kari avait fait dire par Björn à ses voisins qu'il l'avait
+rencontré sur le chemin, remontant vers le Godaland, pour aller de là,
+vers le Nord, à Gasasand, et de là chez Gudmund le puissant, à
+Mödruvöll. Et ce bruit se répandit dans tout le pays.
+
+
+
+
+CXLIX
+
+
+Il faut revenir à Flosi. Il dit aux hommes de l'incendie, ses
+compagnons: «Il n'est pas bon que nous restions tranquilles plus
+longtemps. Il nous faut penser à notre voyage, et aux amendes à payer,
+afin de remplir en vaillants hommes les conditions de la paix que nous
+avons faite. Il nous faut aussi trouver un vaisseau dans un endroit qui
+nous convienne.» Les autres le prièrent de s'en occuper, Flosi reprit:
+«Il faut nous en aller dans l'Est, jusqu'au Hornafjord; il y a là un
+vaisseau à l'ancre, qui est à Eyjolf Nef, un homme de Thrandheim. Il est
+venu ici prendre femme, mais il n'arrivera pas à faire son mariage s'il
+ne s'établit pas dans le pays. Nous lui achèterons son vaisseau; nous
+avons peu de fret, mais beaucoup de monde. Le vaisseau est grand, et
+nous tiendra tous.» Et ils n'en dirent pas plus long.
+
+À quelque temps de là, ils partirent pour le pays de l'Est, et vinrent
+sans s'arrêter à Bjarnanes, sur le Hornafjord. Ils y trouvèrent Eyjolf;
+il avait passé là tout l'hiver, chez un homme du pays. Flosi y trouva
+bon accueil, et il y passa la nuit, lui et ses gens. Le lendemain, Flosi
+offrit au propriétaire du vaisseau de le lui acheter. L'autre répondit
+qu'il ne refuserait pas l'offre, s'il pouvait avoir en échange ce qu'il
+voulait. Flosi demanda quelle sorte de paiement il voulait avoir. Eyjolf
+répondit qu'il voulait de la terre, et qui fût dans le voisinage. Et il
+dit à Flosi le marché qu'il débattait avec son hôte. Flosi promit de lui
+donner un coup d'épaule pour conclure son marché, et il fut convenu
+qu'ensuite il lui achèterait son vaisseau. L'homme de l'Est en eut
+grande joie. Flosi lui offrit des terres à Borgarhöfn.
+
+Eyjolf vint donc trouver son hôte et lui fit sa demande, en présence de
+Flosi. Flosi dit un mot pour lui, et le marché fut conclu, Flosi céda à
+l'homme de l'Est des terres à Borgarhöfn; il eut en échange son
+vaisseau, et ils se donnèrent la main là-dessus. Flosi reçut d'Eyjolf,
+avec le vaisseau, pour vingt cents de marchandises, qui furent comprises
+dans le marché. Après quoi Flosi remonta à cheval et s'en alla.
+
+Flosi était si aimé de ses hommes qu'il avait d'eux tout ce qu'il
+voulait avoir en fait de provisions, soit comme prêt, soit comme don.
+
+Flosi rentra donc à Svinafell et resta chez lui quelque temps. Il envoya
+Kol fils de Thorstein et Gunnar fils de Lambi dans l'Est au Hornafjord,
+pour s'occuper du vaisseau, le mettre en état, dresser des huttes,
+mettre les marchandises en sacs et faire tout le nécessaire.
+
+Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils dirent à Flosi qu'ils
+voulaient s'en aller à l'Ouest, dans le Fljotshlid, pour s'occuper de
+leurs domaines, et y prendre des marchandises, et autres choses dont ils
+avaient besoin. «Il n'y a plus à prendre garde à Kari, dirent-ils, s'il
+est, comme on l'a raconté, dans le pays du Nord.»--« Je ne sais,
+répondit Flosi, s'il faut se fier à ces bruits là, et si on a dit vrai
+au sujet du voyage de Kari. Des choses m'ont souvent paru mieux
+prouvées, qui n'étaient pas vraies du tout. Mon avis est que vous
+marchiez en troupe nombreuse, que vous vous sépariez le moins possible,
+et que vous vous teniez sur vos gardes, du mieux que vous pourrez.
+Rappelle-toi, Ketil de Mörk, le songe que je t'ai conté, et que j'ai
+tenu secret, à ta prière; beaucoup de ceux qui vont partir avec toi, ont
+été appelés alors.» Ketil répondit: «La vie des hommes suit son cours
+ainsi que le veut la destinée; mais toi, grand bien te fasse pour ton
+avertissement.» Et ils n'en dirent pas davantage.
+
+Les fils de Sigfus se préparèrent au départ, et aussi ceux qui devaient
+aller avec eux. Ils étaient dix-huit en tout. Avant de partir, ils
+embrassèrent Flosi. Il leur souhaita bon voyage, disant qu'il y en avait
+parmi eux qu'il ne reverrait jamais. Mais ils ne changèrent pas d'avis,
+et se mirent en route. Flosi les avait priés d'aller chercher ses
+marchandises dans le Medalland, pour les porter dans le pays de l'Est.
+Ils avaient à en prendre aussi à Landbrot et à Skogahverfi. Après cela,
+ils vinrent à Skaptartunga, passèrent la montagne, et, prenant au Nord
+du Jökul d'Eyjafjöll, descendirent dans le Godaland. De là, par les
+bois, ils vinrent à Thorsmörk.
+
+Björn de Mörk vit cette troupe d'hommes qui s'approchait; il vint à leur
+rencontre, et ils se souhaitèrent le bonjour. Les fils de Sigfus
+demandèrent des nouvelles de Kari fils de Sölmund. «J'ai rencontré Kari,
+dit Björn, il y a déjà longtemps. Il chevauchait vers le Nord, par le
+Gasasand, et il s'en allait à Mödruvöll chez Gudmund le puissant. Il m'a
+semblé qu'il avait grand'peur de vous, car il est tout seul à
+présent.»--«Il aura bien plus peur encore, dit Grani fils de Gunnar. Et
+il le verra bien, quand il viendra à portée de nos javelots. Il n'est
+plus à craindre pour nous, maintenant que tous les siens l'ont
+abandonné.» Ketil de Mörk lui dit de se taire et de laisser là ses
+grands mots. Björn leur demanda quand ils reviendraient. «Nous
+resterons, répondirent-ils, environ une semaine dans le Fljotshlid» et
+ils lui dirent quel jour ils comptaient repasser la montagne. Ils se
+séparèrent là-dessus.
+
+Les fils de Sigfus arrivèrent dans leurs domaines, où leurs gens les
+reçurent avec beaucoup de joie. Ils y passèrent près d'une semaine.
+
+Björn cependant revient chez lui trouver Kari; il lui conte le voyage
+des fils de Sigfus, et leurs projets pour le retour. «Tu t'es montré
+dans cette occasion un ami fidèle » dit Kari. «Quand j'ai promis ma foi
+et mon aide à quelqu'un, dit Björn, je veux qu'on doute de tout le monde
+plutôt que de moi.»--«Ce serait trop fort aussi, si tu étais un
+traître,» dit sa femme.
+
+Kari passa encore six nuits chez eux.
+
+
+
+
+CL
+
+
+Voici que Kari parle à Björn: « Montons à cheval, lui dit-il, et
+allons-nous en à l'Est, par la montagne. Nous descendrons à Skaptartunga
+et nous passerons sans nous laisser voir par le district qu'habitent les
+gens de Flosi; je voudrais trouver passage sur un vaisseau dans
+l'Alptafjord.»--«C'est un voyage bien chanceux, dit Björn; peu de gens
+auraient le courage de l'entreprendre, sauf toi et moi. »--«Si tu ne te
+montres pas un compagnon fidèle pour Kari, lui dit sa femme, sache que
+jamais plus tu n'entreras dans mon lit et que mes parents feront le
+partage de nos biens.»--«Ma femme, répondit Björn, songe à autre chose,
+si tu veux un moyen de te séparer de moi; car je vais me rendre
+témoignage à moi-même, et montrer quel rude champion je suis quand il
+s'agit de porter de grands coups.»
+
+Ils partirent le jour même, et passèrent la montagne, sans prendre
+jamais le chemin battu. Ils descendirent à Skaptartunga, et vinrent au
+bord de la Skapta, passant au-dessus des domaines qui sont là. Ils
+menèrent leurs chevaux dans un creux, et se mirent en embuscade de
+manière qu'on ne pouvait les voir. «Que ferons-nous, dit Kari à Björn,
+s'ils arrivent sur nous, en descendant la montagne?»--«N'avons-nous pas
+le choix entre deux choses? dit Björn: Ou bien nous en aller vers le
+Nord, le long des rochers, et les laisser passer; ou bien attendre pour
+voir si quelques-uns d'entre eux resteraient en arrière, et alors, les
+attaquer.» Ils parlèrent longtemps de la sorte: tantôt Björn disait
+qu'il fallait fuir au plus vite, tantôt qu'il fallait attendre et leur
+tenir tête. Et Kari s'en amusait très fort.
+
+Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils quittèrent leurs
+domaines le jour qu'ils avaient dit à Björn. Ils vinrent à Mörk, et
+frappèrent à la porte, disant qu'ils voulaient parler à Björn. Sa femme
+vint à la porte et les salua. Ils demandèrent où était Björn. Elle dit
+qu'il était descendu dans la plaine qui est sous l'Eyjafjöll, pour s'en
+aller dans l'Est, à Holt: «car il a de l'argent à toucher là-bas»
+ajouta-t-elle. Ils le crurent, car ils savaient que Björn avait de
+l'argent placé là. Ils reprirent leur route vers l'Est, passant la
+montagne, et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à Skaptartunga. Ils
+descendirent la Skapta, et firent halte à l'endroit que Kari avait
+prévu. Là ils se séparèrent. Ketil de Mörk prit à l'Est, vers le
+Medalland, et huit hommes avec lui. Les autres se couchèrent pour
+dormir, et ne s'aperçurent de rien qu'au moment où Kari et Björn
+arrivèrent sur eux.
+
+Il y avait là un petit promontoire qui s'avançait dans la rivière. Kari
+s'y plaça et dit à Björn de se mettre derrière son dos, et de ne pas
+trop s'avancer, mais de l'aider du mieux qu'il pourrait. «Je n'aurais
+jamais pensé, dit Björn, qu'un autre homme dût me servir de bouclier.
+Mais au point où nous en sommes, c'est à toi de décider. Je suis assez
+rusé et assez agile pour t'être de secours et je ne laisserai pas de
+faire quelque dommage à nos ennemis.»
+
+À ce moment, les autres se levèrent tous, et coururent à eux, Modulf
+fils de Ketil fut le plus prompt; il pointa sa lance sur Kari. Kari
+s'était couvert de son bouclier; la lance y entra, et y resta enfoncée.
+Kari fit tourner son bouclier, si vite que la lance se brisa. En même
+temps il levait son épée pour frapper Modulf, Modulf levait aussi la
+sienne. L'épée de Kari tomba sur la poignée de celle de Modulf, et
+rebondit sur la main qui la tenait. Le bras fut emporté, l'épée et la
+main tombèrent à terre. La pointe de l'épée s'était enfoncée dans les
+côtes de Modulf. Il tomba, il était mort sur le coup.
+
+Grani fils de Gunnar saisit un javelot et le lança à Kari. Mais Kari
+frappant de son bouclier contre terre l'y laissa enfoncé. Alors, de la
+main gauche, il prit le javelot au vol et le renvoya à Grani. Puis, de
+la même main gauche il reprit son bouclier, Grani avait le sien devant
+lui. Le javelot passa au travers, et entra dans la cuisse de Grani
+au-dessous des boyaux, après quoi il s'enfonça en terre. Et Grani ne fut
+débarrassé du javelot que quand ses compagnons vinrent l'en arracher,
+après quoi ils le portèrent dans un creux, et le couvrirent de leurs
+boucliers.
+
+Un homme courut à Kari, l'épée levée. Il voulait le frapper de côté, et
+lui enlever une jambe. Björn lui emporta le bras d'un coup d'épée, puis
+il revint d'un saut à sa place derrière Kari, et les autres ne purent
+lui faire de mal. Alors Kari, brandissant son épée, frappa l'homme de
+côté, et il le coupa en deux par le milieu du corps. À ce moment Lambi
+fils de Sigurd courut à Kari, levant son épée. Kari tourna son bouclier
+de biais, de sorte que le coup ne put y mordre. Puis il planta son épée
+dans la poitrine de Lambi et la pointe ressortit entre les épaules,
+Lambi tomba mort.
+
+Thorstein fils de Geirleif courut à Kari, pour le prendre de flanc. Kari
+brandit son épée, et, le frappant de côté au travers des épaules, le
+coupa en deux. Après cela il en tua encore un, Gunnar de Skal, un
+vaillant homme. Björn en avait blessé trois qui voulaient frapper Kari,
+mais il ne s'était jamais assez avancé pour courir le moindre risque. Il
+ne fut pas blessé, ni Kari non plus, dans cette rencontre. Mais tous
+ceux qui échappèrent étaient blessés.
+
+Ils coururent à leurs chevaux, les lancèrent à bride abattue, le long de
+la Skapta. Si grande était leur frayeur qu'ils n'entrèrent dans aucun
+domaine, et n'osèrent s'arrêter nulle part pour dire la nouvelle. Kari
+et Björn poussèrent de grands cris en les voyant s'enfuir. «Courez bien,
+gens de l'incendie» disait Björn. Ils vinrent dans le pays de l'Est,
+passèrent à Skogahverfi, et ne s'arrêtèrent qu'arrivés à Svinafell.
+
+Flosi n'était pas chez lui quand ils arrivèrent. Il ne fut donc pas
+porté plainte contre Kari. Mais chacun fut d'avis que les autres
+s'étaient couverts de honte.
+
+Kari vint à Skal, et là, il se déclara l'auteur des meurtres qui avaient
+été commis. Il dit la mort du maître du domaine et de cinq autres, et la
+blessure de Grani. «Si nous le laissons vivre, ajouta-t-il, il faut le
+porter chez lui.»--«Je n'ai pas le cœur de le tuer, dit Björn, à cause
+de notre parenté; il l'aurait pourtant bien mérité.» Ceux qui étaient là
+dirent que peu de gens mordraient jamais la poussière de la main de
+Björn. «Il ne tient qu'à moi, dit Björn, de faire mordre la poussière à
+tous les hommes de Sida.» Les autres dirent que ce serait dommage. Et
+là-dessus, Kari et Björn s'en allèrent.
+
+
+
+
+CLI
+
+
+Kari demanda à Björn: «Qu'allons-nous faire à présent? Montre-moi ta
+sagesse.»--«Es-tu d'avis, dit Björn, de faire ce qu'il y a de plus
+sage?»--«Oui certes,» dit Kari. «Alors nous aurons vite fait de nous
+décider, dit Björn; et nous allons les attraper tous comme des sots. Il
+faut faire semblant de nous en aller au Nord, par la montagne. Sitôt que
+nous serons cachés derrière une hauteur, nous tournerons bride et nous
+descendrons la Skapta. Nous choisirons un bon endroit et nous nous y
+tiendrons cachés pendant qu'ils seront le plus lancés, s'ils courent
+après nous.»--«Faisons cela, dit Kari; j'y avais déjà pensé.»--«Tu vois,
+dit Björn, que je ne suis pas le premier venu, aussi bien pour la
+sagesse que pour la bravoure.»
+
+Kari et Björn firent donc comme ils avaient dit, et descendirent le long
+de la Skapta. Ils vinrent à l'endroit où la rivière se partage: un des
+bras va vers l'Est, l'autre vers le Sud-Est. Ils prirent le long du bras
+du milieu et vinrent sans s'arrêter dans le Medalland, au marais qu'on
+appelle Kringlumyr. Tout le sol est couvert de lave aux alentours de ce
+marais. Kari dit à Björn de s'occuper des chevaux, et de faire bonne
+garde, «car j'ai grand sommeil» ajouta-t-il. Björn prit soin des
+chevaux, et Kari se coucha par terre.
+
+Il n'avait pas dormi longtemps quand Björn le réveilla. Il avait détaché
+les chevaux, et il les amenait tout près de Kari. «Tu es bien heureux de
+m'avoir, lui dit-il. Un autre, qui n'eût pas été aussi brave que moi, se
+serait enfui en te laissant là; car voici tes ennemis qui arrivent, et
+il faut te préparer à les recevoir.»
+
+Kari se plaça sous un rocher qui s'avançait. «Où me mettrai-je, moi?»
+dit Björn. «Tu as deux choses à faire, répondit Kari. Ou bien place-toi
+derrière moi, et tu auras mon bouclier pour te couvrir, si cela peut
+t'être utile; ou bien monte à cheval et va t'en, le plus vite que tu
+pourras.»--«Je ne ferai pas cela, dit Björn, pour plusieurs raisons: la
+première, c'est que les mauvaises langues pouvaient dire que j'ai pris
+la fuite par manque de courage, si je te laissais là. La seconde, c'est
+que je sais bien quelle capture je serais pour eux. Ils se mettraient
+deux ou trois à ma poursuite, et je ne t'aurais ni servi ni aidé en
+rien. J'aime bien mieux rester près de toi, et me défendre tant que je
+pourrai.»
+
+Ils n'avaient pas attendu longtemps, que des chevaux chargés
+débouchèrent sur le marais; trois hommes les conduisaient. «Ils ne nous
+voient pas» dit Kari. «Laissons les passer» dit Björn. Les hommes
+passèrent sans les voir.
+
+Et voici que les six autres arrivèrent au galop. Ils sautèrent tous à
+terre, et vinrent droit à Kari et à Björn. Glum fils d'Hildir fut le
+premier. Il pointa sa lance sur Kari. Kari tourna sur ses talons; Glum
+le manqua, et sa lance s'enfonça dans le rocher. Björn le vit, et
+frappant sur la lance, la brisa à la hampe. Alors Kari brandissant son
+épée de côté frappa Glum à la jambe. Il l'emporta tout entière à la
+hauteur de la cuisse, Glum mourut sur le coup.
+
+À ce moment, coururent à Kari les deux fils de Thorbrand, Vjebrand et
+Asbrand. Kari vint à Vjebrand et lui passa son épée au travers du corps.
+Après quoi il emporta d'un coup les deux jambes d'Asbrand. Au même
+instant, Kari et Björn furent blessés tous deux. Alors Ketil de Mörk
+courut à Kari, la lance en avant. Kari sauta en l'air, et la lance
+s'enfonça dans le sol. Kari retomba sur la hampe, et la brisa. Puis il
+saisit Ketil à bras-le-corps. Björn accourut: il voulait le tuer.
+«Laisse-le, dit Kari. Je veux faire grâce à Ketil. Et quand j'aurais
+encore, Ketil, ta vie en mon pouvoir, je ne te tuerai jamais.» Ketil ne
+répondit rien. Il s'en alla rejoindre ses compagnons, et dit la nouvelle
+à ceux qui ne la savaient pas encore. On la répéta aux chefs du
+district. Et les chefs rassemblèrent une armée nombreuse. Ils
+remontèrent le long de toutes les rivières, et s'enfoncèrent bien avant
+dans la montagne, du côté du Nord. Ils cherchèrent pendant trois jours.
+Après quoi ils s'en retournèrent, et chacun rentra dans sa maison.
+
+Ketil et ses compagnons étaient retournés dans l'Est, à Svinafell. Ils
+dirent la nouvelle à Flosi. Flosi fut d'avis qu'ils avaient fait là un
+triste voyage. «Je ne sais, dit-il, quand viendra la fin de tout ceci;
+mais Kari n'a pas son pareil parmi tous les hommes d'Islande.»
+
+
+
+
+CLII
+
+
+Il faut revenir à Björn et à Kari. Ils chevauchaient traversant la
+plaine, et menèrent leurs chevaux sur une colline couverte d'avoine
+sauvage. Ils leur coupèrent de l'avoine, de peur qu'ils ne vinssent à
+mourir de faim. Kari tombait toujours si juste qu'il partit de là au
+moment même où les autres cessaient leur poursuite. Il traversa le
+district pendant la nuit, gravit la montagne, et suivit en tout le même
+chemin qu'ils avaient pris d'abord, pour s'en aller dans l'Est. Il ne
+s'arrêta pas avant d'être arrivé à Midmörk.
+
+Björn dit à Kari: «Il faut que tu fasses de grandes louanges de moi
+devant ma femme; car elle ne croira pas un mot de ce que je dirai; et
+c'est de grande importance pour moi. Tu me revaudras par là tout le
+secours que je t'ai prêté.»--«Ainsi ferai-je» dit Kari. Et ils entrèrent
+dans le domaine. La maîtresse du lieu leur fit bon accueil, et leur
+demanda les nouvelles. «Le danger est plus grand que jamais, ma femme»
+répondit Björn. Elle ne répondit pas, et sourit. «Et quelle aide Björn
+t'a-t-il donnée?» dit-elle à Kari. «Le dos est sans défense, répondit
+Kari, s'il n'y a pas là un frère; Björn m'a donné bonne aide. Il a
+blessé trois hommes, et il est blessé lui-même. Il a fait pour moi tout
+ce qu'il pouvait faire.» Ils passèrent là trois nuits.
+
+Après cela, ils vinrent à Holt, chez Thorgeir, et lui dirent la nouvelle
+en secret; car elle n'était pas encore arrivée jusqu'à lui. Thorgeir
+remercia Kari, et il était facile de voir que cela lui donnait grande
+joie. Il demanda à Kari s'il pensait qu'il lui restât encore quelque
+chose à faire. Kari répondit: «Je veux tuer encore Gunnar fils de Lambi,
+et Kol fils de Thorstein, si je peux mettre la main sur eux. Alors nous
+en aurons tué quinze, avec les cinq que nous avons tués, toi et moi.
+Mais j'ai une prière à te faire» dit Kari. Thorgeir répondit qu'il
+ferait tout ce que Kari lui demanderait. «Je désire, dit Kari, que tu
+prennes chez toi cet homme qui s'appelle Björn, et qui était avec moi
+quand j'ai tué les autres; que tu fasses un échange avec lui, en lui
+donnant ici près un domaine en plein rapport; et que tu le gardes sous
+ta protection, de telle sorte qu'on ne puisse tirer aucune vengeance de
+lui. C'est chose facile pour un chef tel que toi.»--«Ainsi ferai-je» dit
+Thorgeir. Il donna à Björn un domaine en bon état, à Asolfskala, et se
+chargea de faire valoir son domaine de Mörk. Thorgeir s'occupa lui-même
+de faire porter à Asolfskala tous les biens et meubles de Björn. Il fit
+un arrangement pour lui dans toutes les affaires où il était mêlé, en
+sorte que Björn se trouva en paix avec tout le monde. Et Björn se crut
+plus grand homme que jamais.
+
+Kari partit, et vint sans s'arrêter à Tunga, chez Asgrim fils
+d'Ellidagrim. Asgrim fit très grand accueil à Kari qui lui conta par le
+menu tous les combats qu'il avait livrés. Asgrim s'en montra joyeux, et
+demanda à Kari ce qu'il comptait faire. Kari répondit: «Je vais m'en
+aller à l'étranger, et les poursuivre; je serai sur leurs talons, et je
+les tuerai, si je peux les joindre.» Asgrim dit que Kari n'avait pas son
+pareil en bravoure.
+
+Il passa quelques nuits chez Asgrim. Après quoi il s'en alla chez Gissur
+le blanc. Gissur le reçut à bras ouverts, et Kari resta chez lui quelque
+temps. Il dit à Gissur qu'il voulait descendre au rivage, à Eyra. Gissur
+lui fit présent au départ d'une bonne épée, Kari descendit donc à Eyra
+et prit passage sur le vaisseau de Kolbein le noir. Kolbein était des
+îles Orkneys. C'était un grand ami de Kari, le plus brave et le plus
+hardi des hommes. Il reçut Kari à bras ouverts, et lui dit qu'un même
+sort les frapperait tous deux.
+
+
+
+
+CLIII
+
+
+Il faut revenir à Flosi, qui s'en va dans l'Est, au Hornafjord. Presque
+tous ses hommes étaient venus avec lui. Ils amenèrent dans l'Est leurs
+marchandises et leurs vivres, et tout le bagage qu'ils avaient à
+emporter. Après quoi ils mirent leur vaisseau en état, et se préparèrent
+à partir. Flosi resta là jusqu'à ce que tout fût prêt, et dès qu'ils
+eurent bon vent, ils firent voile vers le large.
+
+Ils furent longtemps en pleine mer, car le temps était mauvais, et ils
+naviguaient sans savoir où ils allaient. Il arriva un jour qu'ils
+reçurent trois grosses lames. Flosi dit qu'il devait y avoir une terre
+dans le voisinage, et que c'étaient des brisants. La brume était
+épaisse. Le vent s'éleva, et une grande tempête fondit sur eux. Avant
+qu'ils eussent le temps de se reconnaître, une nuit, ils furent jetés au
+rivage. Les hommes se sauvèrent, mais le vaisseau fut mis en pièces, et
+ils ne purent rien sauver de leurs marchandises. Ils tâchèrent de se
+réchauffer, et le jour suivant, ils montèrent sur une hauteur. Le temps
+s'était mis au beau. Flosi demanda si quelqu'un de ses hommes
+connaissait ce pays. Il y en avait deux qui étaient déjà venus là; «Nous
+reconnaissons bien cette terre, dirent-ils; c'est Hrossey, une des
+Orkneys.»--«Nous aurions pu trouver un meilleur endroit pour aborder,
+dit Flosi; car Helgi fils de Njal, que j'ai tué, était l'homme du jarl
+Sigurd fils de Hlödvir.» Ils cherchèrent un creux pour s'y cacher, et se
+couvrirent de mousse. Ils restèrent là quelque temps. Mais bientôt Flosi
+dit: «Nous ne pouvons pas rester là couchés jusqu'à ce que les gens du
+pays nous découvrent.» Ils se levèrent donc, et tinrent conseil. «Allons
+tous, dit Flosi, nous livrer au jarl. Nous n'avons pas autre chose à
+faire; il a déjà d'ailleurs notre vie dans les mains, s'il veut la
+prendre.»
+
+Alors ils s'en allèrent tous. Flosi leur défendit de dire à personne qui
+ils étaient, ni où ils allaient, avant qu'il n'eût parlé au jarl. Ils
+marchèrent droit devant eux, et finirent par trouver des gens qui leur
+montrèrent où habitait le jarl. Ils entrèrent et se trouvèrent devant
+lui. Flosi le salua, ainsi firent tous les autres. Le jarl demanda
+quelle sorte d'hommes ils étaient. Flosi se nomma, et dit quel district
+d'Islande il habitait. Le jarl avait déjà entendu parler de l'incendie.
+Il sut donc tout de suite quels hommes il avait devant lui. «Quelles
+nouvelles me donneras-tu, dit-il à Flosi, d'Helgi, fils de Njal, et mon
+homme?»--«La nouvelle que je t'en donnerai, dit Flosi, c'est que je lui
+ai coupé la tête.»--«Emparez-vous d'eux,» dit le jarl. Et ainsi fut
+fait.
+
+À ce moment arrivait Thorstein, fils de Hal de Sida. Flosi avait pour
+femme sa sœur Steinvör, et Thorstein était un des hommes du jarl Sigurd.
+Quand il vit qu'on s'était emparé de Flosi, il vint devant le jarl, et
+offrit pour Flosi tous les biens qu'il possédait. Le jarl était dans une
+grande colère, et pendant longtemps rien ne put le toucher. À la fin,
+d'autres vaillants hommes étant venus parler pour Flosi avec Thorstein
+(car Thorstein avait des amis qui le soutenaient fort, et beaucoup se
+mirent de son côté) le jarl consentit à faire la paix, et il donna la
+vie à Flosi et à tous les siens. Puis, selon la coutume des grands
+chefs, il prit Flosi à son service, à la place d'Helgi fils de Njal.
+Flosi devint donc l'homme du jarl Sigurd, et il fut bientôt en grande
+faveur auprès de lui.
+
+
+
+
+CLIV
+
+
+Kari et Kolbein le noir firent voile d'Eyra, un demi-mois après que
+Flosi fut sorti du Hornafjord. Ils eurent bon vent, et ne furent pas
+longtemps en mer. Ils débarquèrent à Fridarey. C'est une île entre
+Hjaltland et les Orkneys. Kari logea chez un homme qui s'appelait Dagvid
+le blanc. Dagvid dit à Kari tout ce qu'il savait du voyage de Flosi.
+C'était un grand ami de Kari, et Kari passa chez lui tout l'hiver. Ils
+eurent là des nouvelles de l'Ouest, et de tout ce qui se passait cet
+hiver-là à Hrossey.
+
+Le jarl Sigurd avait invité chez lui, pour la fête de Jol, son
+beau-frère le jarl Gilli, des îles du Sud. Gilli avait pour femme
+Svanlaug, sœur du jarl Sigurd. Il vint en même temps chez le jarl Sigurd
+un roi qui s'appelait Sigtryg. Il venait d'Irlande. Il était fils d'Olaf
+Kvaran; et sa mère s'appelait Kormlöd. C'était la plus belle femme qu'on
+pût voir, et elle faisait bien toutes choses quand on ne la laissait pas
+décider, mais les gens disaient qu'elle menait tout de travers quand
+c'était elle qui décidait. Elle avait été mariée d'abord à un roi nommé
+Brjan, et ils s'étaient séparés; Brjan était le meilleur des rois. Il
+avait sa résidence à Kunjattaborg. Son frère était Ulf le terrible, le
+plus vaillant champion et homme de guerre qu'on pût voir. Le roi Brjan
+avait un fils adoptif, nommé Kerthjalfad. Il était fils du roi Kylf, qui
+fit de grandes guerres au roi Bryan, fut chassé par lui de son pays, et
+entra dans un cloître. Quand le roi Brjan s'en alla dans les pays du
+Sud, il retrouva le roi Kylf, et ils firent la paix. Le roi Brjan prit
+chez lui le fils de Kylf, Kerthjalfad, et il l'aimait plus que ses
+propres fils. Kerthjalfad était arrivé à l'âge d'homme, au temps dont
+nous parlons, et c'était l'homme le plus hardi qu'on pût voir.
+
+L'un des fils du roi Brjan s'appelait Dungad, un autre Margad, le
+troisième Takt, que nous appelons Tann. C'était le plus jeune des trois.
+Les fils aînés du roi Brjan étaient déjà des hommes, les plus braves
+qu'on pût voir. Kormlöd n'était pas la mère des enfants du roi Brjan.
+Elle avait été en si grand courroux contre Brjan après leur séparation,
+qu'elle aurait voulu le voir mort.
+
+Le roi Brjan pardonnait jusqu'à trois fois le même crime à ceux qui
+avaient été proscrits de son royaume; s'ils recommençaient encore, alors
+il les faisait juger selon les lois. On peut juger à cela quel bon roi
+il était.
+
+Kormlöd pressait fort son fils Sigtryg de tuer le roi Brjan. C'est pour
+cela qu'elle l'avait envoyé chez le jarl Sigurd, demander du secours. Le
+roi Sigtryg arriva aux Orkneys pour la fête de Jol. Le jarl Gilli y vint
+aussi, comme nous l'avons dit plus haut. Voici comme les hommes étaient
+placés dans la salle: le roi Sigtryg était assis au milieu, sur un siège
+élevé; aux deux côtés du roi, étaient les deux jarls. Les hommes du roi
+Sigtryg et du jarl Gilli, avaient pris place après Gilli, du côté du
+dedans; Flosi et Thorstein, fils de Hal de Sida, étaient assis du côté
+du dehors, en partant du jarl Sigurd. Toute la salle était pleine.
+
+Le roi Sigtryg et le jarl Gilli voulurent entendre le récit de
+l'incendie, et tout ce qui s'en était suivi, Gunnar fils de Lambi fut
+choisi pour le raconter, et on apporta un siège pour lui.
+
+
+
+
+CLV
+
+
+À ce moment là, Kari et Kolbein avec Dagvid le blanc arrivèrent à
+l'improviste à Hrossey. Ils vinrent tout de suite à terre, laissant
+quelques hommes pour garder le vaisseau. Kari et ses compagnons allèrent
+droit à la demeure du jarl, et s'approchèrent de la salle comme les
+hommes étaient à boire. Il se trouvait justement que Gunnar racontait
+l'incendie. Kari et les siens écoutèrent du dehors. C'était le jour même
+de la fête.
+
+Le roi Sigtryg demanda: «Et Skarphjedin, comment s'est-il comporté dans
+les flammes?»--«Bien d'abord, dit Gunnar; mais il a fini par pleurer» et
+il continuait à raconter l'histoire à sa manière, et il riait aux
+éclats. Kari n'y put tenir. Il entra dans la salle en courant, l'épée
+levée, et il chanta:
+
+«Ils se sont vantés, les vaillants hommes, d'avoir brûlé Njal. Ont-ils
+su quelle vengeance nous en avons tirée? Ils ont été payés de leur
+exploit, ces rudes guerriers, et les corbeaux ont eu de la chair à
+manger.»
+
+Puis, s'élançant à travers la salle, il abattit son épée sur le cou de
+Gunnar. La tête vola sur la table, devant le roi et les jarls; la table
+et les vêtements des jarls furent inondés de sang.
+
+Le jarl Sigurd reconnut l'homme qui avait fait ce meurtre. Il cria:
+«Emparez-vous de Kari et tuez-le.» Kari avait été l'homme du jarl
+Sigurd, et nul n'avait plus d'amis que lui; personne ne se leva, malgré
+l'ordre du jarl. «On pourrait dire, seigneur, dit Kari, que c'est pour
+vous que j'ai fait ce que je viens de faire, et pour venger votre homme,
+Helgi fils de Njal.» Flosi prit la parole: «Kari, dit-il, n'a pas fait
+cela sans motif; car il n'y a point de paix conclue entre lui et nous.
+Ce qu'il a fait, il avait le droit de le faire.» Kari s'en alla, sans
+que personne se mît à sa poursuite. Il se rembarqua, et ses compagnons
+avec lui.
+
+Le temps était beau. Ils firent voile au Sud, vers Katanes, et
+débarquèrent à Thrasvik, chez un homme puissant, nommé Skeggi. Ils
+restèrent chez lui longtemps.
+
+Les autres, aux Orkneys, nettoyèrent la table et emportèrent le mort. On
+vint dire au jarl que Kari et les siens avaient fait voile au Sud, vers
+l'Écosse. «C'est un vaillant homme, dit le roi Sigtryg, celui qui a fait
+cela si hardiment, sans y songer à deux fois.»--«Kari n'a pas son
+pareil, répondit le jarl Sigurd, en hardiesse et en audace.» Alors Flosi
+à son tour conta l'histoire de l'incendie. Il parla bien de tous, et on
+crut ce qu'il disait.
+
+Le roi Sigtryg vint à parler au jarl Sigurd de la demande qu'il avait à
+faire. Il le pria de venir avec lui combattre le roi Brjan. Le jarl s'en
+défendit longtemps. À la fin il consentit, à condition qu'il aurait en
+mariage la mère de Sigtryg, et qu'il deviendrait roi en Irlande, s'ils
+tuaient Brjan. Tout le monde voulut détourner le jarl Sigurd de partir,
+mais cela ne servit de rien. On se sépara sur la promesse que fit Sigurd
+de venir; Sigtryg lui promit en échange sa mère et un royaume. Il fut
+convenu que le jarl Sigurd se trouverait à Dublin avec toute son armée,
+le dimanche des Rameaux.
+
+Le roi Sigtryg revint en Irlande, et dit à sa mère Kormlöd que le jarl
+s'était engagé à venir, et aussi ce qu'il lui avait promis pour cela.
+Elle s'en montra contente, mais elle lui dit qu'il fallait rassembler
+encore plus de monde. Sigtryg lui demanda où on pourrait chercher de
+l'aide. «Il y a, dit-elle, deux pirates au large, à l'ouest de l'île de
+Mön: ils ont trente vaisseaux, et ce sont des guerriers si terribles que
+nul ne peut leur résister. L'un s'appelle Uspak, l'autre Brodir. Va les
+trouver, et n'épargne rien pour les amener à venir avec toi, quelque
+prix qu'ils y mettent.»
+
+Le roi Sigtryg se mit donc à la recherche des pirates, et il les trouva
+au large de Mön. Il fit sans tarder sa demande, mais Brodir refusa de
+venir, tant que Sigtryg ne lui eut pas promis sa mère et le royaume de
+Brjan. Il fut convenu qu'on tiendrait la chose secrète, et que le jarl
+Sigurd n'en saurait rien. Brodir promit de se trouver à Dublin avec son
+armée, le Dimanche des Rameaux.
+
+Le roi Sigtryg revint trouver sa mère, et lui dit ce qui s'était passé.
+
+Cependant Uspak et Brodir s'étaient mis à parler ensemble. Brodir répéta
+à Uspak tout ce qu'ils avaient dit, Sigtryg et lui, et il le pria de
+venir avec lui combattre le roi Brjan, disant que c'était pour lui de
+grande importance. Uspak répondit qu'il ne voulait pas se mettre en
+guerre avec un si bon roi. Alors ils entrèrent en colère tous deux, et
+séparèrent en deux leur flotte. Uspak avait dix vaisseaux, mais Brodir
+en avait vingt.
+
+Uspak était païen, mais c'était le plus sage des hommes. Il mena ses
+vaisseaux dans le détroit; Brodir resta au large.
+
+Brodir avait été chrétien; et il avait été consacré pour servir la messe
+comme diacre; mais il avait renié sa foi, et il était devenu un apostat.
+Il sacrifiait à des démons païens, et faisait toutes sortes de
+sorcelleries. Il avait une armure que le fer n'entamait pas. Il était
+grand et fort, et il avait une chevelure noire, si longue, qu'il la
+rentrait dans sa ceinture.
+
+
+
+
+CLVI
+
+
+Une nuit, il arriva que Brodir et ses hommes entendirent un grand bruit.
+Ils s'éveillèrent tous, sautèrent sur leurs pieds et mirent leurs
+vêtements. Et voici qu'il tomba sur eux une pluie de sang bouillant. Ils
+se couvrirent de leurs boucliers, et malgré cela beaucoup d'entre eux
+furent brûlés. Ces prodiges durèrent jusqu'au jour, et il mourut un
+homme sur chaque vaisseau. Ils dormirent le jour qui suivit.
+
+La seconde nuit, il se fit encore un grand bruit, et ils se levèrent
+encore tous, en sursaut. Et voici que les épées sortirent de leurs
+fourreaux, et les haches et les javelots volaient en l'air et se
+livraient bataille. Et toutes ces armes les attaquèrent si vivement
+qu'il leur fallut se couvrir de leurs boucliers; il y eut malgré cela,
+beaucoup de blessés, et il mourut un homme sur chaque vaisseau. Ces
+prodiges durèrent jusqu'au jour, et ils dormirent encore le jour
+suivant.
+
+La troisième nuit, le même bruit revint encore. Après cela, il vint sur
+eux une nuée de corbeaux, et il leur sembla que ces corbeaux avaient un
+bec et des serres de fer. Les corbeaux les attaquèrent si rudement
+qu'ils eurent à se défendre avec leurs épées, et à se couvrir de leurs
+boucliers. Cela dura jusqu'au jour. Et il était mort encore un homme sur
+chaque vaisseau. Après cela, ils dormirent un peu d'abord.
+
+Quand Brodir s'éveilla, il respirait avec peine, et il donna l'ordre
+qu'on mît au plus vite une barque à la mer: «car je veux, dit-il, aller
+trouver Uspak.» Il entra dans la barque, et quelques hommes avec lui.
+Quand il fut devant Uspak, il lui conta tous les prodiges qui avaient
+fondu sur eux, le priant de lui dire ce que cela signifiait. Uspak
+refusa de le dire, tant que Brodir ne lui aurait pas juré la paix. Et
+Brodir jura. Mais Uspak fit encore résistance jusqu'à la nuit; car la
+nuit Brodir ne commettait jamais de meurtre.
+
+Alors Uspak dit: «Quand il est tombé sur vous une pluie de sang, cela
+signifiait qu'il en sera versé beaucoup, le vôtre et celui de bien
+d'autres; quand vous avez entendu un grand bruit, cela signifiait que
+vous allez quitter ce monde, et que vous mourrez tous bientôt. Quand
+toutes ces armes vous ont attaqués, c'était un présage de combat; et ces
+corbeaux qui ont fondu sur vous, c'étaient les démons en qui vous croyez
+et qui vous mèneront aux supplices de l'enfer.»
+
+Brodir entra dans une colère si grande, qu'il ne put rien répondre, il
+retourna vers ses hommes et fit placer les vaisseaux l'un à côté de
+l'autre, au travers du détroit; on les attacha au rivage avec des
+câbles. Brodir voulait dès le lendemain attaquer Uspak et le tuer, lui
+et tous les siens. Uspak vit ce que Brodir avait en tête. Il fit vœu
+d'embrasser la vraie foi, d'aller trouver le roi Brjan, et d'être avec
+lui jusqu'à son dernier jour. Puis il fit avancer tous ses vaisseaux,
+l'un après l'autre, le long du rivage, et ils coupèrent le câble de
+Brodir. Les vaisseaux de Brodir se mirent à s'entre-choquer, mais ils
+dormaient tous, lui et ses hommes. Uspak et les siens sortirent du fjord
+et s'en allèrent à l'Ouest, en Irlande. Ils naviguèrent sans s'arrêter
+jusqu'à Kunnjatta. Uspak dit au roi Brjan tout ce qu'il savait. Il reçut
+le baptême, et se remit entre les mains du roi. Alors le roi Brjan fit
+rassembler du monde par tout son royaume, et il donna l'ordre que toute
+l'armée fût réunie à Dublin, la semaine avant le dimanche des Rameaux.
+
+
+
+
+CLVII
+
+
+Aux Orkneys le jarl Sigurd, fils de Hlödvir, s'apprêtait à partir. Flosi
+lui offrit d'aller avec lui. Le jarl ne le voulut pas, disant qu'il
+avait son pèlerinage à accomplir. Alors Flosi lui offrit quinze de ses
+hommes pour l'accompagner, et le jarl accepta. Flosi partit avec le jarl
+Gilli pour les îles du Sud.
+
+Thorstein, fils de Hal de Sida, vint avec le jarl Sigurd, et aussi Hrafn
+le rouge, et Erling de Straumey. Le jarl ne voulut pas qu'Harek vînt
+avec lui, mais il lui promit qu'il serait le premier à avoir des
+nouvelles.
+
+Le jarl Sigurd arriva devant Dublin, avec toute son armée, le jour des
+Rameaux. Brodir était déjà là, avec tout son monde. Brodir jeta un sort,
+pour savoir comment tournerait la bataille. La réponse fut que si on se
+battait le vendredi saint, le roi Brjan serait tué, et aurait pourtant
+la victoire; mais si on se battait avant, tous ceux qui étaient contre
+lui, périraient. Et Brodir dit qu'il fallait choisir le vendredi pour
+livrer bataille.
+
+Le cinquième jour de la semaine, il vint un homme à cheval trouver
+Kormlöd. Il montait un cheval gris pommelé, et il tenait à la main une
+hallebarde. Il resta longtemps à parler à Brodir et à Kormlöd.
+
+Le roi Brjan était dans l'enceinte du burg avec toute son armée. Le
+vendredi saint, l'armée sortit, et des deux côtés, on se mit en
+bataille. Brodir était à l'une des ailes, le roi Sigtryg à l'autre. Le
+jarl Sigurd était au milieu.
+
+Revenons au roi Brjan. Il ne voulait pas se battre le vendredi saint. On
+fit autour de lui un rempart de boucliers, et l'armée se rangea en avant
+de ce rempart. Ulf Hræda était à l'aile qui faisait face à Brodir. À
+l'autre aile étaient Uspak et les fils du roi Brjan; ils avaient Sigtryg
+en face d'eux. Au centre de l'armée était Kerthjalfad, et on portait les
+bannières devant lui.
+
+Et voici que les deux armées se heurtèrent, et il y eut une mêlée
+terrible. Brodir s'avançait à travers l'autre armée, abattant tous ceux
+qu'il trouvait devant lui. Et sur lui le fer ne mordait pas. Ulf Hræda
+courut à sa rencontre et le frappa trois fois de sa lance, si rudement,
+qu'à chaque fois Brodir tomba. Il eut grand'peine à se remettre sur ses
+pieds; et sitôt qu'il fut debout, il s'enfuit dans les bois.
+
+Le jarl Sigurd avait un rude combat contre Kerthjalfad. Kerthjalfad
+allait de l'avant, tuant tous ceux qu'il trouvait sur son passage. Il
+rompit l'aile du jarl Sigurd jusqu'à la bannière, et tua celui qui la
+portait. Le jarl mit un autre homme à la place de celui-là; à ce moment,
+le combat devint plus rude que jamais. Kerthjalfad frappa à mort, de sa
+hache, celui qui avait pris la bannière, et, après lui, tous ceux qui
+s'approchaient. Alors le jarl Sigurd dit à Thorstein, fils de Hal de
+Sida, de porter la bannière. Thorstein vint pour la prendre. «Ne prends
+pas la bannière, Thorstein, dit Amundi le blanc; tous ceux qui l'ont
+portée ont été tués.»--«Hrafn le rouge, dit le jarl, prends-la,
+toi.»--«Porte toi-même tes diableries» répondit Hrafn. «Il faut donc,
+dit le jarl, que le mendiant et la besace aillent ensemble.» Il détacha
+la bannière de la hampe, et la mit sous ses vêtements. Un instant après,
+Amundi le blanc fut tué. Le jarl Sigurd à son tour fut percé d'un coup
+de lance.
+
+Uspak s'avançait à travers l'armée ennemie. Il avait reçu une blessure
+profonde, et les deux fils du roi Brjan étaient tombés à ses côtés. Le
+roi Sigtryg prit la fuite devant lui. Alors toute l'armée se débanda.
+Thorstein, fils de Hal de Sida, s'arrêta pendant que les autres
+fuyaient, pour attacher la courroie de son soulier. «Pourquoi ne
+cours-tu pas comme eux?» demanda Kerthjalfad.--«Parce que je
+n'arriverais pas chez moi ce soir, dit Thorstein, ma demeure est en
+Islande.» Kerthjalfad lui donna la paix.
+
+Hrafn le rouge était venu dans sa fuite sur le bord d'une rivière. Il
+lui sembla qu'il voyait au fond les tourments de l'enfer, et des diables
+qui voulaient le tirer à eux. «Apôtre Pierre, cria-t-il, ton chien que
+voici est allé deux fois à Rome; il ira une troisième fois si tu viens à
+son secours.» Alors les diables le laissèrent aller, et Hrafn put passer
+la rivière.
+
+À ce moment, Brodir vit que l'armée du roi Brjan poursuivait les
+fuyards, et qu'il restait peu de monde auprès du rempart de boucliers.
+Il sortit du bois en courant, renversa les boucliers, et frappa le roi.
+Takt, le jeune fils du roi Brjan, étendit le bras. Le coup lui emporta
+le bras, et la tête du roi. Le sang du roi coula sur le bras mutilé de
+son fils, et la blessure guérit à l'instant. Alors Brodir cria à haute
+voix: «Allez-vous dire les uns aux autres que Brodir a tué Brjan.»
+
+On courut après ceux qui poursuivaient les fuyards, et on leur dit que
+le roi Brjan était mort. Ulf Hræda et Kerthjalfad revinrent aussitôt en
+arrière. Ils firent un cercle autour de Brodir et des siens, et les
+firent tomber, en jetant de grosses branches sur eux. De la sorte Brodir
+fut pris vivant. Ulf Hræda lui ouvrit le ventre et le fit tourner autour
+d'un arbre, de manière à lui tirer du corps tous ses boyaux. Et Brodir
+ne mourut que quand ils furent tous sortis, jusqu'au dernier. Tous ses
+hommes furent tués avec lui.
+
+Les gens du roi Brjan prirent son cadavre, et lui donnèrent la
+sépulture. La tête du roi s'était rattachée au tronc.
+
+Il périt à la bataille du roi Brjan quinze des hommes de l'incendie. Ce
+jour-là, tombèrent aussi Halldor, fils de Gudmund le puissant, et Erling
+de Straumey.
+
+Voici ce qui arriva, le vendredi saint, à Katanes. Un homme nommé
+Dörrud, sortit de chez lui ce jour-là. Il vit des gens à cheval au
+nombre de douze, s'en aller vers une maison, où ils disparurent dans la
+salle des femmes. Dörrud vint à la maison, et regarda par une fente qui
+était là. Il vit que c'étaient des femmes qui étaient dedans, auprès
+d'un métier à tisser. Ce métier avait des têtes d'hommes en guise de
+poids, et des boyaux humains, pour trame et pour fil. Les montants du
+métier étaient des épées, et les navettes, des flèches.
+
+Et les femmes chantaient:
+
+«Voyez, notre trame est tendue pour les guerriers qui vont tomber. Nos
+fils sont comme une nuée d'où il pleut du sang. Nos trames grisâtres
+sont tendues comme des javelots qu'on lance; nous, les amies d'Odin le
+tueur d'hommes, nous y ferons passer un fil rouge.
+
+«Notre trame est faite de boyaux humains, et nos poids sont des têtes
+d'hommes. Des lances arrosées de sang forment notre métier, nos navettes
+sont des flèches, et nous tissons avec des épées la toile des combats.
+
+«Voici Hild qui vient pour tisser, et Hjörthrimul, Sangrid et Svipul;
+comme leur métier va résonner quand les épées seront tirées! Les
+boucliers craqueront, et l'arme qui brise les casques entrera en danse.
+
+«Tissons, tissons la toile des combats. Tissons-la pour le jeune roi.
+Nous irons de l'avant, et nous entrerons dans la mêlée quand viendront
+nos amis, pour frapper de grands coups.
+
+«Tissons, tissons la toile des combats. Combattons aux côtés du roi. Les
+guerriers verront des boucliers sanglants, quand Gunn et Göndul
+viendront pour le protéger.
+
+«Tissons, tissons la toile des combats, là où flotte la bannière des
+braves. N'épargnons la vie de personne; les Valkyres ont le droit de
+choisir leurs morts.
+
+«Des hommes vont venir faire la loi dans ce pays, qui habitaient jadis
+des récifs escarpés. Un roi puissant, je vous l'annonce, est voué à la
+mort, et un jarl va tomber devant la pointe d'une épée.
+
+«Un deuil amer va fondre sur l'Irlande; et les hommes en garderont la
+mémoire, longtemps; voilà notre toile tissée: le champ de bataille est
+couvert de sang; tout le pays résonne du bruit des armes.
+
+«C'est une chose effrayante à voir, que les nuées sanglantes qui passent
+dans le ciel. L'air sera teint du sang des morts, quand sera accompli ce
+que nous chantons là.
+
+«Nous saluons le jeune roi: nous lui chantons, joyeuses, notre chant de
+victoire. Que celui-là s'en souvienne, qui nous écoute. Il redira aux
+siens la chanson des lances.
+
+«Et maintenant, à cheval! Courons à bride abattue, l'épée tirée, loin,
+loin d'ici!»
+
+Elles renversèrent le métier, et le brisèrent; et chacune d'elles garda
+le morceau qu'elle tenait à la main. Dörrud quitta la fente et retourna
+chez lui. Les femmes montèrent à cheval, et s'en allèrent, six au Sud,
+six au Nord.
+
+Pareille chose arriva à Brand, fils de Gneisti, aux îles Feröe.
+
+À Svinafell, en Islande, il tomba, le vendredi saint, une pluie de sang
+sur la chasuble du prêtre qui fut obligé de l'ôter. À Thvatta, le
+vendredi saint, il sembla au prêtre qu'il voyait les abîmes de la mer
+tout contre l'autel, et il vit au fond des choses si effroyables qu'il
+fut longtemps avant de pouvoir chanter sa messe.
+
+Aux Orkneys, voici ce qui arriva. Il sembla à Harek qu'il voyait le jarl
+Sigurd, et quelques autres avec lui. Harek monta à cheval, et vint à la
+rencontre du jarl. Des gens les virent se joindre, et s'en aller
+derrière une colline. Depuis on ne les revit plus, et jamais on ne put
+trouver aucune trace d'Harek.
+
+Aux îles du Sud, le jarl Gilli rêva qu'un homme venait à lui. Cet homme
+se nommait Herfinn, et dit qu'il arrivait d'Irlande. Le jarl lui demanda
+des nouvelles de là-bas. Et l'homme chanta:
+
+«J'étais là, quand les guerriers ont livré bataille, quand les épées ont
+retenti sur la côte d'Irlande. Là-bas, quand les boucliers se sont
+choqués, un grand bruit s'est fait entendre, le bruit du fer qui
+résonnait sur les casques. Rude a été le combat. Sigurd est tombé au
+plus fort de la mêlée. Le sang a coulé de mainte blessure. Brjan est
+mort, et pourtant vainqueur.»
+
+Flosi et le jarl parlèrent ensemble, longtemps, de ce songe. Une semaine
+après, Hrafn le rouge arriva, qui leur dit toutes les nouvelles de la
+bataille du roi Brjan: la mort du roi et du jarl Sigurd, celle de Brodir
+et des autres pirates. «Et que me diras-tu de mes hommes?» dit Flosi.
+«Ils ont été tués, tous, dit Hrafn; mais Thorstein ton beau-frère, a
+reçu la paix de Kerthjalfad, et il est maintenant auprès de lui.
+Halldor, fils de Gudmund, est mort.»
+
+Flosi dit au jarl qu'il voulait partir: «Car j'ai, dit-il à accomplir
+mon pèlerinage.» Le jarl lui dit qu'il ferait comme il voudrait: il lui
+donna un vaisseau, beaucoup d'argent, et tout ce dont il avait besoin.
+Ils firent voile vers le Bretland et s'y arrêtèrent quelque temps.
+
+
+
+
+CLVIII
+
+
+Kari fils de Sölmund pria Skeggi, son hôte, de lui faire avoir un
+vaisseau. Skeggi donna à Kari un vaisseau tout équipé. Sur ce vaisseau
+montèrent avec Kari Dagvid le blanc, et Kolbein le noir. Ils firent
+voile au Sud, en passant par les fjords d'Écosse. Là ils trouvèrent des
+gens des îles du Sud, qui dirent à Kari les nouvelles d'Irlande, et
+aussi que Flosi et ses hommes étaient partis pour le Bretland. En
+apprenant cela, Kari dit à ses compagnons qu'il voulait aller au Sud,
+dans le Bretland, pour retrouver Flosi. Il les pria de le quitter s'ils
+le trouvaient bon, disant qu'il ne voulait contraindre personne, mais
+qu'il ne trouvait pas que sa vengeance fût complète. Tous dirent qu'ils
+voulaient le suivre. Ils firent donc voile vers le Sud et arrivèrent
+dans le Bretland. Ils jetèrent l'ancre dans une baie écartée.
+
+Ce matin-là, Kol fils de Thorstein allait au burg pour acheter de
+l'argent. C'était, de tous les hommes de l'incendie, celui qui avait dit
+le plus d'injures à Njal et aux siens. Il y avait eu beaucoup de paroles
+entre lui et une puissante dame du pays, et c'était chose convenue qu'il
+la prendrait pour femme et s'établirait là.
+
+Ce matin, Kari allait aussi au burg. Il vint à l'endroit où Kol comptait
+l'argent. Kari le reconnut, courut à lui l'épée haute, et le frappa au
+cou, pendant qu'il comptait; la bouche disait encore dix, quand la tête
+vola loin du tronc. «Allez dire à Flosi, dit Kari, que Kari fils de
+Sölmund a tué Kol fils de Thorstein. Je déclare que c'est moi qui suis
+l'auteur de ce meurtre.» Et Kari retourna à son vaisseau, et annonça le
+meurtre à ses compagnons.
+
+Ils firent voile au Nord et vinrent à Beruvik. Ils tirèrent leur
+vaisseau à terre et remontèrent, dans l'intérieur du pays, jusqu'à
+Hvitsborg en Écosse. Lui et ses hommes passèrent l'hiver auprès du jarl
+Melkolf.
+
+Il faut revenir à Flosi. Il vint prendre le cadavre et le fit mettre en
+terre, et il donna beaucoup d'argent pour qu'on lui élevât un tombeau.
+Flosi n'avait jamais de parole injurieuse contre Kari.
+
+De là, Flosi partit pour les pays du Sud. Il passa la mer, après quoi il
+commença son pèlerinage, et vint à pied, sans s'arrêter, jusqu'à Rome.
+Là il fut traité avec tant d'honneurs, qu'il reçut l'absolution du pape
+lui-même, et il donna beaucoup d'argent pour cela. Il revint par la
+route de l'Est, s'arrêtant dans les villes, et fut reçu avec de grands
+honneurs par de puissantes gens. L'hiver suivant, il arriva en Norvège,
+où le jarl Eirik lui donna un vaisseau pour s'embarquer. Le jarl lui fit
+présent aussi d'une grande quantité de farine. Beaucoup d'autres encore
+le traitaient avec de grands égards.
+
+Il fit voile enfin pour l'Islande, et débarqua dans le Hornafjord. De
+là, il vint chez lui, à Svinafell. Il avait accompli toutes les
+conditions de la paix qu'il avait jurée; son voyage à l'étranger était
+terminé, et les amendes payées.
+
+
+
+
+CLIX
+
+
+Il faut maintenant parler de Kari. L'été suivant, il revint à son
+vaisseau, et fit voile vers le Sud, traversant la mer. Il partit de
+Normandie pour commencer son pèlerinage, vint à Rome, et y reçut
+l'absolution; après quoi il revint par la route de l'Ouest. Il retrouva
+son vaisseau en Normandie, et fit voile au Nord, traversant la mer,
+jusqu'à Douvres en Angleterre. De là, il fit voile à l'Ouest, doublant
+le Bretland, puis au Nord, longeant le Bretland, puis au Nord encore, en
+passant devant les fjords d'Écosse. Il arriva, sans s'être arrêté, à
+Thrasvik dans le pays de Katanes, chez son ami Skeggi. Là, il donna son
+vaisseau à Kolbein et à Dagvid. Kolbein monta sur le vaisseau et fit
+voile vers la Norvège. Mais Dagvid resta à Fridarey.
+
+Kari passa tout l'hiver à Katanes. Ce même hiver, sa femme mourut en
+Islande. L'été suivant, il fit ses préparatifs de départ. Skeggi lui
+donna un vaisseau. Ils y montèrent au nombre de dix-huit. On fut prêt un
+peu tard; pourtant on mit à la voile; ils furent longtemps en pleine
+mer. À la fin ils touchèrent sur des écueils à Ingolfshöfda, et le
+vaisseau fut mis en pièces. Une tempête de neige fondit sur eux. Et
+voici que les hommes de Kari lui demandent ce qu'il faut faire. Kari
+répond qu'il est d'avis d'aller à Svinafell, et d'éprouver si Flosi est
+un brave homme.
+
+Ils s'en allèrent donc, à travers la tempête, à Svinafell. Flosi était
+dans la salle. Il reconnut Kari en le voyant entrer. Il sauta sur ses
+pieds, vint à sa rencontre, et le baisa, puis il le fit asseoir à côté
+de lui, sur son siège élevé. Il le pria de rester chez lui pendant
+l'hiver, et Kari accepta.
+
+Ils firent la paix, une paix complète. Flosi donna à Kari en mariage
+Hildigunn, la fille de son frère, la même qui avait été mariée d'abord à
+Höskuld, Godi de Hvitanes. Kari et Hildigunn habitèrent d'abord au
+domaine de Breida.
+
+Voici, dit-on, quelle fut la fin de Flosi. Il s'en alla au loin, étant
+devenu vieux, chercher des bois pour construire. Il passa un hiver en
+Norvège. Quand vint l'été, il fut prêt tard, et les gens lui dirent que
+son vaisseau était mauvais. «Il est assez bon pour un homme qui est
+vieux, et que la mort prendra bientôt,» répondit Flosi; il monta sur le
+vaisseau, et prit le large. Et depuis, on n'en a plus jamais entendu
+parler.
+
+Voici quels étaient les enfants de Kari fils de Sölmund et de Helga
+fille de Njal: Thorgerd, Ragneid, Valgerd, et Thord, qui fut brûlé avec
+Njal. Les enfants de Kari et d'Hildigunn furent Starkad, Thord et Flosi.
+
+Le fils de Flosi l'incendiaire s'appelait Kolbein. Il fut un des hommes
+les plus fameux de sa race.
+
+Ainsi finit la saga de Njal.
+
+ * * * * *
+
+EXPLICATION DE QUELQUES NOMS GÉOGRAPHIQUES
+
+_Gardariki_ la Russie.
+
+_Biarmland_ la Russie septentrionale.
+
+_Adalsysli_ la côte d'Esthonie.
+
+_Gautland_ Gothland.
+
+_Hedeby_ Slesvig.
+
+_Gulating_ |
+
+_Hising_ |
+
+_Limgarside_ |
+
+_Tunberg_ | localités de Norvège
+
+_Vik_ |
+
+_Hördaland_ |
+
+_Hern_ |
+
+_Miklagard_ Constantinople.
+
+_Hialtland_ Shetland.
+
+_Orkneys_ Orcades.
+
+_Fridarö_ |
+
+_Hross_ | localités des Orcades.
+
+_Straum_ |
+
+_Sudreyar_ îles du sud, Hébrides.
+
+_Petlandsfjord_ détroit entre l'Écosse et les Orcades.
+
+_Öngulsey_ Anglesea
+
+_Katanes-Caithness_ pointe N. de l'Écosse.
+
+_Thradsvig-Freshwik_ |
+
+_Myræve-Murray_ |
+
+_Sudrland-Sutherland_ | localités d'Écosse.
+
+_Satiri-Cantyre_ |
+
+_Dungalsby-Dungsby_ |
+
+_Beruvig-cap Burrow_ |
+
+_Bretland_ le pays de Galles.
+
+_Kunnjatta_ Connaught (Irlande).
+
+ * * * * *
+
+EXPLICATION DE QUELQUES TERMES SCANDINAVES
+
+_Ting_ assemblée judiciaire.
+
+_Alting_ assemblée générale de l'Islande.
+
+_Lögmadr_ homme de la loi, magistrat chargé d'enseigner la loi.
+
+_Godi_ magistrat local, sorte de maire.
+
+_Godord_ dignité de Godi.
+
+_Almannagja_ chemin le long d'une coulée de lave, à
+ l'alting.
+
+_Lögberg_ tertre de la loi, étroite langue de terre entre deux
+ coulées de lave, à l'alting, siège du tribunal.
+
+_Skald_ poëte.
+
+_Mjöd_ hydromel.
+
+_Jol_ grande fête du solstice d'hiver.
+
+_Jarl_ prince.
+
+_Væringur_ garde islandaise de l'empereur, à Constantinople.
+
+_Valhöll_ séjour des guerriers (après leur mort).
+
+_Cent_ unité de valeur = 120 aunes de vadmel ou tissu
+ de laine.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Saga de Njal, by Anonymous
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGA DE NJAL ***
+
+***** This file should be named 19440-0.txt or 19440-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/4/4/19440/
+
+Produced by Jóhannes Birgir Jensson, Eric Vautier and the
+Online Distributed Proofreading Team of Europe. This file
+was produced from images generously made available by the
+National Library of Iceland and Cornell University Library
+via www.sagnanet.is.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.