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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:55:42 -0700 |
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diff --git a/19440-0.txt b/19440-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a3d59ea --- /dev/null +++ b/19440-0.txt @@ -0,0 +1,13009 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Saga de Njal, by Anonymous + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Saga de Njal + +Author: Anonymous + +Translator: Rodolphe Dareste de La Chavanne + +Release Date: October 2, 2006 [EBook #19440] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGA DE NJAL *** + + + + +Produced by Jóhannes Birgir Jensson, Eric Vautier and the +Online Distributed Proofreading Team of Europe. This file +was produced from images generously made available by the +National Library of Iceland and Cornell University Library +via www.sagnanet.is. + + + + + +LA SAGA DE NJAL + +TRADUITE + +PAR + +RODOLPHE DARESTE + +MEMBRE DE L'INSTITUT + +PARIS + +ERNEST LEROUX, ÉDITEUR + +1896 + + + + +AVERTISSEMENT + + +La Saga de Njal, écrite en Islande, à la fin du XIIe siècle, par un +auteur inconnu, paraît ici pour la première fois en français. La +traduction, aussi littérale que possible, a été faite sur le texte +original, d'après l'édition publiée à Copenhague en 1875, aux frais de +la Société royale des antiquaires du Nord. On s'est abstenu d'y joindre +aucune note. Les lecteurs qui auront besoin d'éclaircissements les +trouveront dans l'édition publiée à Copenhague en 1809 avec une +traduction latine et un glossaire, dans le recueil des sagas Islandaises +traduites en danois par Petersen (2ème édition, Copenhague 1862) et dans +la traduction anglaise de Dasent (Edinburgh, 1862). Une édition +populaire des principales Sagas est actuellement en cours de publication +à Akureyri, en Islande. + +Petersen a joint à son travail une courte introduction destinée à +montrer la valeur littéraire de la Saga de Njal et à en faciliter +l'intelligence par quelques notions historiques et chronologiques. On +trouvera ici cette introduction traduite en français. + +L'auteur de la Saga de Njal a fait des emprunts à d'autres Sagas, +notamment dans les derniers chapitres qui contiennent le récit de la +bataille de Brjan. D'autres parties paraissent avoir été ajoutées après +coup, par exemple le morceau sur l'introduction du christianisme en +Islande, et les formules juridiques du procès engagé à l'alting. Tels +sont encore les vers que la Saga met dans la bouche de ses personnages, +et qui font presque toujours double emploi avec les paroles en prose. +Cette partie poétique dont tout le mérite consiste dans le rythme et +l'allitération a aussi tous les défauts de la poésie islandaise, +notamment l'abus et l'accumulation des métaphores les plus +extraordinaires. Il n'a pas toujours paru possible d'en donner une +traduction littérale. + +Une autre difficulté s'est présentée dans la transcription des noms +propres. L'alphabet norain a plusieurs signes particuliers pour indiquer +le renforcement des voyelles ou l'affaiblissement des consonnes. Ces +signes n'existent pas dans l'alphabet français et il y aurait eu plus +d'inconvénients que d'avantages à chercher des équivalents. On a dû +renoncer à reproduire ces simples nuances d'orthographe et de +prononciation. + +L'autorité de la Saga de Njal, quoique récemment contestée ne paraît pas +avoir été sérieusement ébranlée. Ce récit reste toujours, aux yeux des +hommes les plus compétents, le fidèle tableau de l'ancienne société +Scandinave, et jette une vive lumière sur les conditions de la vie dans +le Nord de l'Europe, à la fin du Xe siècle. + + * * * * * + +INTRODUCTION DE PETERSEN + + +Il n'y a qu'un petit nombre de Sagas, ou plutôt il n'y en a aucune qui, +au dire des connaisseurs, puisse être comparée à la Saga de Njal. Par le +fond comme par la forme elle est supérieure à tout ce que nous +connaissons du Nord, et si l'on songe que ce récit a été écrit il y a +plus de sept cents ans, sur une île lointaine, à une grande hauteur vers +le Nord, sa perfection peut à bon droit exciter notre admiration. Aucune +autre Saga ne montre dans un tableau plus saisissant toute la vie de +cette époque reculée, aucune ne représente en plus grand détail toute la +forme de la procédure. Elle nous arrache complètement à notre vie +accoutumée, j'ai presque dit à la trivialité de notre vie de tous les +jours, où l'on compte pour le plus grand bonheur de pouvoir se coucher +tranquillement chaque nuit dans son lit. Elle nous ramène en arrière +jusqu'à cette sauvagerie des anciens temps où la mort et le meurtre +étaient à l'ordre du jour, où celui qui se levait de sa couche le matin +et qui passait le seuil de sa porte ne pouvait être sûr qu'il ne +rencontrerait pas son ennemi et ne mourrait pas de sa main, où par suite +celui qui se rendait dans son champ pour l'ensemencer, dans les +dispositions les plus pacifiques, prenait le grain dans une main et +l'épée dans l'autre. Il faut entrer, toutefois, dans l'esprit de ce +temps, et comprendre qu'alors verser le sang n'était pas un crime. C'est +seulement à cette condition qu'on peut supporter cette série de meurtres +qui se suivent l'un l'autre, coup pour coup, et que, tout en nageant +dans le sang, on peut ne pas fermer les yeux sur la fermeté, la grandeur +d'âme, les nobles sentiments, les fortes passions, les événements +extraordinaires qui se révèlent sous ces dehors terribles. Et certes il +y en a assez pour attirer l'attention, pour toucher et émouvoir, pour +frapper et saisir, pour faire trembler et frémir, comme aussi pour +provoquer des larmes. + +Quelle abondance, quelle multiplicité n'y trouve-t-on pas de caractères +complètement tracés et bien soutenus? C'est là, si l'on fait attention à +l'époque de la Saga, tout ce qu'on peut demander en fait d'art +historique: un récit véridique, qui va droit au fond du cœur, simple et +rude, sans ornement et sans éclat, mais toujours marchant à son noble +but, faire aimer ce qui est grand, faire condamner ce qui est +méprisable. Quel homme que ce Gunnar! Brave quand il faut l'être, mais +ami de la paix, l'effroi de ses ennemis, et en même temps le plus noble +des hommes. Il n'aime pas à se faire valoir devant les autres, à se +vanter de sa renommée, à se mettre en vue, et pourtant il s'élève +au-dessus de tous. Cette grandeur, cette véritable noblesse se +communique à tout ce qui passe près de lui, jusqu'au chien Sam qui tout +d'abord le reconnaît pour son maître, devine en quelque sorte sa pensée +et donne sa vie pour lui en hurlant pour l'avertir. Sa querelle avec +Halgerd n'en est que plus saisissante. La beauté et les qualités +brillantes s'allient en elle à la plus terrible passion de vengeance. +Pour se venger elle commet le plus bas, le plus méprisable de tous les +actes humains, elle vole. Pour se venger elle refuse à son mari la +suprême ressource, une boucle de ses cheveux pour faire une corde d'arc, +et elle le livre ainsi froidement à la mort. C'est à mon sens, le comble +de l'art, ou plutôt la nature même prise sur le fait, que cet admirable +instinct de fidélité chez un animal mis en face de la révoltante +froideur d'une femme avide de vengeance. Njal aussi est noble, mais +d'une autre façon. Il a de braves fils, mais lui-même ne se sert jamais +d'aucune arme. La droiture s'allie chez lui à un calme admirable, qui le +suit jusqu'à la mort quand il se couche avec sa femme et son enfant sur +le lit où ils vont mourir; et ce calme prend à son tour une teinte de +prudence pleine de finesse, qui ne fait jamais le mal, mais regarde en +face les événements sans s'émouvoir et choisit en toute circonstance le +moyen le plus sûr pour atteindre son but. Ce n'est pas sans raison que +le récit tout entier est lié à sa vie, et tourne en quelque sorte autour +de lui. Il est le héros du récit, sans en être le personnage actif. Il +est là, comme un rocher dans la mer, de tous côtés environné de récifs +où les flots viennent se briser autour de lui sans troubler son calme, +et c'est par là que toute cette histoire, qui autrement se résoudrait en +morceaux détachés, trouve son centre et son lien. La vie de Gunnar, la +mort de Njal, la vengeance de Kari sont autant d'événements qui, pris +séparément, peuvent faire l'objet d'un récit, et ici, tout mêlés qu'ils +sont à bien d'autres événements, ils tiennent ensemble et forment un +tout. Chaque personnage, pris en lui-même, est peut-être plus +remarquable que Njal, mais là encore c'est le comble de l'art, ou plutôt +c'est la nature même que d'avoir su mettre chaque personnage à sa vraie +place, en face des autres, pour laisser Njal s'élever au-dessus de tous. +Voilà la vraie épopée. À côté de Njal est Bergthora. Elle s'attache à +lui comme le flot qui vient laver le pied de la montagne. Elle aussi +sent au fond du cœur le courroux et la vengeance,--peut-être l'auteur +a-t-il pensé que telle est la nature de la femme, toute les fois qu'elle +s'épanche violemment au dehors,--mais c'est la vengeance contre un +ennemi, contre une femme ennemie. Elle excite ses fils, mais elle met +tranquillement sa tête sur le sein de son mari; la volonté de son mari +est pour elle une loi, et son unique plaisir est ce qu'elle voit dans +les yeux de son mari. Si chère que lui soit la vengeance, elle ne se +résoudrait jamais à faire tuer si elle ne savait que son mari s'y est +déjà préparé, parce qu'il en doit être ainsi. Il le sait si bien qu'il a +emporté avec lui au ting l'argent qui doit être payé pour les amendes. + +Elle l'a suivi dans la mort, alors qu'elle était libre de sortir, que +même son ennemi l'engageait à le faire, ne voulant pas avoir ce meurtre +sur la conscience. Bergthora est généralement peinte en quelques traits, +courts et frappants. Il n'en fallait pas davantage. Compagne de son +mari, elle ne pouvait pas avoir plus de relief, et cependant nous la +connaissons parfaitement. En effet, elle se révèle en quelque sorte dans +son fils Skarphjedin. Celui-ci a sans doute quelque chose du calme de +son père, mais c'est aussi Bergthora en homme. Il est le vrai portrait +de sa mère, mais à la façon d'un homme, avec la force indomptable d'un +homme. Elle ne veut pas abandonner son mari, mais c'est aussi une grande +question de savoir si Skarphjedin veut réellement abandonner la maison +en flammes, si lui, qui n'a jamais fui, fuira aujourd'hui, même pressé +par le feu; s'il veut qu'on puisse dire un jour de lui ce que plus tard +on a dit de Kari, qu'il s'est échappé par la ruse, d'entre ses ennemis, +parce qu'il le fallait bien. Il résiste noblement aux instances de son +beau frère Kari. Celui-ci trouve qu'il est dans l'ordre qu'on sauve sa +vie quand on peut, mais Skarphjedin attend; il s'élance enfin sur la +poutre qui se rompt et il est précipité dans le feu. Ce qui est évident, +tout au moins, c'est que l'auteur n'a pas voulu le laisser fuir, et +qu'aussi bien nous lui en voudrions de l'avoir fait, c'est que +Skarphjedin n'a rempli sa destinée que quand il meurt luttant contre le +feu et, même vaincu par cet ennemi, le plus terrible des ennemis de +l'homme, meurt sans que son courage faiblisse ou que sa force tombe. Il +chante alors son chant du cygne, et l'auteur a encore mis là, récit +historique ou œuvre d'imagination, peu importe, tout ce que l'art peut +exiger. + +Dans la seconde partie du récit, qui se rattache étroitement et +immédiatement à la première, Flosi se présente à nous en plein contraste +avec Njal. Flosi est maintenant ce que Njal a été jusque là, le centre +autour duquel tout vient se grouper. Quoiqu'il commande la vengeance par +l'incendie, ce n'est pourtant pas un homme vindicatif ni méchant. L'acte +qu'il exécute est un acte qu'il est obligé de commettre par devoir, et +il y est poussé de la façon la plus terrible. Chez lui comme chez Njal, +on trouve dans tous les moments difficiles un jugement calme et sûr; et +à ce point de vue il fait contraste avec les autres caractères, plus +farouches. L'auteur a su le saisir et s'en servir pour donner au récit +la conclusion la plus naturelle et en même temps la plus intéressante. +Les deux plus coupables parmi les incendiaires doivent mourir de la main +de Kari, mais Flosi et lui vont tous deux en pèlerinage à Rome et +reçoivent l'absolution; et c'est un beau spectacle de voir comment le +christianisme introduit un esprit d'apaisement dans une action inspirée +au début par toute la sauvagerie du paganisme, de voir comment Kari +revient, fait naufrage, et se rend à la demeure de son ennemi pour lui +demander l'hospitalité, comment ils se donnent l'un à l'autre le baiser +de paix et se réconcilient pour toujours. + +Ces quelques remarques, n'ont pour but que d'appeler l'attention du +lecteur sur ce récit considéré comme œuvre d'art. Il ne serait pas +difficile de pénétrer encore plus avant dans l'étude de l'action et des +caractères, mais il n'y a rien de plus fastidieux au monde que +d'analyser la beauté. Il faut se contenter de dire: Regarde si elle est +là. Celui qui ne peut la voir ni la reconnaître, qu'il reste aveugle! +Pour ma part, je me crois en droit de déclarer que tout en voyant dans +cet écrit un récit pleinement historique, je le crois propre à fournir à +l'art moderne des sujets excellents. Ne serait-ce pas, par exemple, un +sujet fait pour un peintre que de nous montrer la maison de Njal en +flammes; au milieu de la maison Njal et sa femme qui, avec leur jeune +garçon entre eux, se sont couchés pour leur dernier sommeil, tandis +qu'un serviteur, debout à côté du lit, étend sur eux une peau de bœuf, +et dans un autre coin du tableau Skarphjedin et son frère, les pieds à +moitié brûlés, peut-être même Grim mortellement frappé et luttant contre +la mort; ou bien encore que de nous montrer Skarphjedin, vaincu par la +douleur, enfonçant sa hache dans la poutre, tandis que diverses figures +d'incendiaires grimpés çà et là sur la maison, contemplent cette scène, +animés des sentiments les plus différents. Ne serait-ce pas encore un +sujet convenable pour un tableau, que la scène de Flosi avec Hildigunn, +au moment où il rejette loin de lui la chemise sanglante? Si c'est le +but de l'art tragique de peindre les passions dans leurs expressions les +plus diverses, nulle part elles ne se manifestent avec plus de force +qu'ici. C'est aux artistes connaissant bien leur art qu'il appartient +d'en juger. + +Le récit qu'on va lire pourrait sans doute être mis sous une forme qui +se rapprocherait davantage de la façon moderne de raconter. On pourrait +par exempte en éliminer divers détails qui rompent la marche régulière +de l'exposition, intervertir certaines choses qui ne paraissent pas être +tout à fait à leur véritable place. Entre autres habitudes singulières, +les anciens ont celle de rassembler en un même endroit les +renseignements sur les personnages qui doivent paraître ensuite, ce qui +ne se fait plus aujourd'hui. Au moyen de remaniements de ce genre, le +récit pourrait, dans l'ensemble et dans les différentes parties, +recevoir en maint endroit une forme plus correcte. J'ai eu la tentation +de lui appliquer ce traitement, mais je ne suis pas allé jusqu'au bout. +Je me suis convaincu que le mieux était de conserver la forme primitive +pour montrer au lecteur, par une fidèle image, ce que racontaient les +anciens, et comment. + +Pour aucune traduction je n'ai aussi bien senti que pour celle-ci +combien il est difficile non seulement de saisir et de rendre certains +mots et certaines tournures, mais en général de reproduire la +simplicité, la brièveté, l'énergie et la force qui vivent dans +l'original. C'est surtout à l'occasion de cette traduction que j'ai +clairement aperçu combien notre langue actuelle est pauvre et +insuffisante pour exprimer avec quelque fidélité maintes idées de +l'ancienne. Cela tient encore et surtout à la différence des temps. Les +langues modernes se sont épandues sur une quantité extraordinaire +d'objets; elles sont riches, en ce sens que la matière en est riche. Les +anciennes langues au contraire se bornaient à un petit nombre d'objets, +et en conséquence déployaient leur richesse et leur souplesse en variant +l'expression de ces objets. Je serais heureux, soit dit en passant, si +la tentative que j'ai faite pouvait éveiller assez d'intérêt pour +engager plus d'un lecteur à chercher dans l'original ce qu'aucune +traduction n'est capable de donner. + +La présente Saga est particulièrement remarquable à un double point de +vue, d'abord comme récit historique et ensuite par les lumières qu'elle +nous fournit sur la constitution de la république islandaise et sur la +procédure. Nous devons examiner ici ces deux points d'un peu plus près. + +Que le récit soit historique, c'est ce dont on ne peut douter. Les +personnages qui s'y présentent, les événements qui s'y trouvent décrits, +sont réels. Le récit a, par suite, sa chronologie fixe et précise. Le +point central de cette chronologie est l'introduction du christianisme +en l'an 1000. De ce point fixe le récit remonte en arrière jusqu'au +règne d'Erick à la hache sanglante (Blodoxe) et descend environ dix-sept +ans. Pour les lecteurs qui voudraient suivre à ce point de vue la +représentation des événements j'ajouterai une remarque d'importance +capitale. Par Hoskuld et Hrut, le récit se rattache à la Laxdæla Saga. +Les chapitres 2 et 7 embrassent environ 6 ans. La septième année tombe +dans le chapitre 8, la huitième dans le chapitre 10. Les chapitres 13 et +14 vont de la neuvième à la onzième année. Dans le chapitre 17 finit la +quinzième année et le chapitre 21 tombe dans la seizième. Ces années ne +peuvent pas être fixées plus précisément, mais si l'on admet que le +voyage de Gunnar à l'étranger, au chapitre 29, a été commencé en l'an +976, il revient en 979 (chapitre 32) et les événements postérieurs +suivent année par année jusqu'en 985 (chapitre 45), où les trois tings +dont il est parlé font quelque difficulté. Il s'agit en effet de savoir +si l'auteur a voulu parler du ting général (alting), ou du ting local. +Si l'on admet cette dernière supposition, le chapitre 47 commence avec +l'an 983, et le récit marche alors régulièrement jusqu'à la mort de +Gunnar en 993 (chapitre 75 et suivants). Les fils de Njal voyagent à +l'étranger en 992 (chapitre 83) et reviennent chez eux en 998 (chapitre +90). Les négociations de Njal, à l'Alting, pour le mariage de Hoskuld, +godi de Hvidenæs, tombent en l'an 1003, et le mariage avec Hildigunn +s'accomplit en 1005 (chapitre 97). Jusque-là le récit paraît écrit comme +un tout ininterrompu, mais les chapitres qui parlent de l'introduction +du christianisme (chapitres 99-105) sont interpolés, quoique semblables +au reste par le style et la manière de présenter les choses. Ce qui les +précède et ce qui les suit se lie ensemble et les deux morceaux ont été +séparés l'un de l'autre par cette interpolation sur le christianisme. +Celle-ci commence avec l'année 995 (chapitre 100) et finit avec l'an +1000 (chapitres 104-105); seulement, les faits relatifs à Amunde Blinde +qui sont rapportés comme survenus trois ans après se produisirent non +trois ans après l'introduction du christianisme en l'an 1000 (fin du +chapitre 105), mais trois ans après le meurtre de Lyting (fin du +chapitre 99). Or la fin du chapitre 99 et le commencement du chapitre +106 se rattachent immédiatement l'un à l'autre, comme le prouve +d'ailleurs tout l'ensemble du récit. On doit donc admettre ou bien que +ce morceau sur l'introduction du christianisme n'est pas à sa place, ou +bien qu'il a été ajouté par un écrivain plus récent. Le récit reprend +ensuite sa marche jusqu'à la mort de Njal, en l'an 1011 (chapitre 129). +Le combat à l'Alting tombe dans l'année suivante 1012 (chapitre 145). +Flosi et Kari partirent pour l'étranger en 1013 (chapitres 153-154); la +bataille de Brjan eut lieu en 1014 (chapitre 157) et Flosi et Kari se +rencontrèrent en Islande en 1017 (chapitre dernier). Telle est la +chronologie que les interprètes ont adoptée et que je reproduis ici, +parce qu'elle fera suivre en quelque sorte aux lecteurs le cours des +événements, quoique sans doute on puisse y faire quelques objections de +détail. Elle est d'ailleurs confirmée par cette circonstance que +d'autres documents historiques donnent pour la bataille de Brjan ou la +grande bataille de Clontarf la même date, de l'an 1014. + + * * * * * + + + + +I + + +Il y avait un homme qui s'appelait Mörd: on l'avait surnommé Gigja. Il +était fils de Sighvat le rouge. Il habitait à Völl, dans la plaine de la +Ranga. C'était un chef puissant, et un grand homme de loi. Il savait si +bien la loi que personne n'eût tenu pour bon un jugement rendu sans lui. +Il avait une fille nommée Unn. Elle était belle, accorte et sage; elle +passait pour le meilleur parti de la Ranga. + +Et maintenant la saga nous mène à l'ouest, dans les vallées du +Breidafjord. Il y avait là un homme nommé Höskuld, fils de Dalakol. Sa +mère s'appelait Thorgerd, et était fille de Thorstein le rouge, fils +d'Olaf le blanc, fils d'Ingjald, fils d'Helgi. La mère d'Ingjald était +Thora, fille de Sigurd aux yeux de serpent, fils de Ragnar Lodbrok. La +mère de Thorstein le rouge était Udr la riche, fille de Ketil Flatnef, +fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. + +Höskuld demeurait à Höskuldstad, dans la vallée de la Saxa. Son frère +s'appelait Hrut. Il demeurait à Hrutstad. Il était de la même mère que +Höskuld. Son père était Herjolf. Hrut était beau, grand et fort, brave, +et d'humeur douce. C'était le plus sage des hommes, secourable à ses +amis et bon conseiller dans les affaires d'importance. + +Il arriva une fois qu'Höskuld donna un festin. Son frère Hrut était là, +assis à côté de lui. Höskuld avait une fille qui s'appelait Halgerd. +Elle jouait à terre avec d'autres petites filles. Elle était jolie et +bien faite. Ses cheveux étaient doux comme de la soie, et si longs +qu'ils lui venaient à la ceinture. Höskuld l'appela: «Viens près de +moi», dit-il. Elle vint à lui. Il la prit par le menton et la baisa. +Puis elle s'en alla. Alors Höskuld dit à Hrut: «Que penses-tu de cette +petite fille? Ne te semble-t-elle pas jolie?» Hrut se taisait. Höskuld +lui demanda une seconde fois la même chose. Et Hrut finit par répondre: +«Certes l'enfant est jolie, et bien des gens le sauront pour leur +malheur; mais je ne sais comment le mauvais œil est venu dans notre +famille.» Alors Höskuld se fâcha, et les deux frères furent en froid +pendant quelque temps. + +Les frères d'Halgerd étaient Thorleik, qui fut père de Bolli, Olaf, père +de Kjartan, et Bard. + + + + +II + +Un jour, les deux frères, Höskuld et Hrut, chevauchaient, allant à +l'Alting. Il était venu beaucoup de monde cette année-là. Höskuld dit à +Hrut: «Je trouve, frère, que tu devrais songer à ta maison, et prendre +femme.»--«Il y a longtemps que j'ai cela en tête, répondit Hrut, mais +j'y vois du pour et du contre. Je ferai pourtant comme tu voudras. De +quel côté nous tournerons-nous?» Höskuld répondit: «Il y a ici beaucoup +de chefs au ting, et le choix est grand; mais je sais déjà qui je veux +demander pour toi. Elle s'appelle Unn; c'est la fille de Mörd Gigja, un +homme très sage. Il est ici au ting, et sa fille avec lui; tu peux la +voir, si tu veux.» + +Le jour suivant, comme les hommes allaient au tribunal, ils virent +devant les huttes de ceux de la Ranga des femmes vêtues de beaux habits. +Höskuld dit à Hrut: «La voilà, c'est Unn, dont je t'ai parlé. Comment la +trouves-tu?»--«Elle me plaît, dit Hrut, mais je ne sais pas si nous +aurons du bonheur ensemble.» Et ils allèrent au tribunal. Mörd Gigja +expliquait la loi, comme c'était sa coutume. Quant il eut fini, il +retourna dans sa hutte. Höskuld se leva, puis Hrut; ils allèrent à la +hutte de Mörd et y entrèrent. Mörd était assis au fond. Ils le +saluèrent. Il se leva, prit la main d'Höskuld, et le fit asseoir à côté +de lui. Hrut s'assit à côté d'Höskuld. Ils parlèrent de beaucoup de +choses, et Höskuld en vint à dire: «J'ai une affaire à te proposer. Hrut +veut devenir ton gendre et acheter la fille; et moi je n'y épargnerai +rien». Mörd répondit: «Je sais que tu es un grand chef; mais ton frère +m'est inconnu.» Höskuld reprit: «Il vaut mieux, que moi.»--Mörd dit: «Tu +auras à y mettre beaucoup du tien, car ma fille aura tout l'héritage +après moi.»--«Je ne chercherai pas longtemps ce que je veux promettre», +répondit Höskuld. Il aura Kambsnes et Hrutstad, et toutes les terres +jusqu'à Thrandargil; il a de plus un vaisseau marchand prêt à mettre à +la voile. Alors Hrut dit à Mörd: «Tu vois que mon frère pour l'amour de +moi a bien fait les choses. Si vous voulez donner suite à l'affaire, je +veux que vous en fixiez tous deux les conditions.» Mörd répondit: «J'y +ai pensé. Ma fille aura soixante cents; tu y ajouteras un tiers de ton +domaine, et si vous avez des héritiers il y aura communauté de bien +entre vous.» Hrut dit: «J'accepte les conditions; prenons maintenant des +témoins.» Ils se levèrent et se donnèrent la main; et Mörd fiança à Hrut +sa fille Unn. On décida que le mariage se ferait chez Mörd, un demi-mois +après le milieu de l'été. + +Et maintenant ils quittent le ting, et s'en retournent chacun chez soi. +Höskuld et Hrut prennent à l'ouest, en passant devant le signal de +Halbjörn. Et voici venir à leur rencontre Thjostolf, fils de Björn +Gullberi du Reykjardal, disant qu'il était arrivé un vaisseau dans la +Hvita; Össur, le frère du père de Hrut, venait d'en débarquer, et +faisait dire à Hrut d'aller le trouver au plus tôt. Quand Hrut apprit +cela, il pria Höskuld d'aller au vaisseau avec lui. + +Ils se mirent donc tous deux en route, et quand ils furent au vaisseau, +Hrut souhaita la bienvenue avec beaucoup de joie à son parent Össur. +Össur les invita à entrer dans sa hutte et à boire. Ils descendirent de +cheval, ils entrèrent, et ils burent. Hrut dit à Össur: «Tu vas venir +avec moi dans l'Ouest, mon oncle, et tu passeras l'hiver chez +moi.»--«Non pas, dit Össur; je t'annonce la mort d'Eyvind, ton frère. Il +t'a fait son héritier au Gulating; et tes ennemis vont tout prendre si +tu ne viens pas.»--« Que vais-je faire, mon frère? dit Hrut, il me +semble que mon affaire se gâte, moi qui viens justement de conclure mon +mariage.»--Höskuld dit: «Tu vas aller dans le Sud, trouver Mörd; tu le +prieras de changer vos conventions. Il faut que sa fille s'engage à +t'attendre, comme fiancée, trois hivers. Moi je retourne à la maison, et +je ferai porter des vivres pour toi au vaisseau.»--«Et moi je veux, dit +Hrut, que tu prennes de mes provisions, du bois, de la farine, et tout +ce qu'il te plaira.» + +Hrut fit amener ses chevaux, et partit pour le Sud. Höskuld s'en alla +chez lui, à l'Ouest. + +Hrut arriva à l'Est, dans la plaine de la Ranga, chez Mörd, ou il fut +bien reçu. Il conta son affaire à Mörd, et lui demanda conseil. Mörd lui +demanda de combien était l'héritage. Hrut dit qu'il était bien de deux +cents marks, s'il pouvait tout avoir. «C'est beaucoup, dit Mörd, en +comparaison de ce que je laisserai; tu peux partir si tu veux.» Ils +changèrent leurs conventions; et Unn s'engagea à attendre Hrut, comme +fiancée, pendant trois hivers. + +Hrut revint au vaisseau, et il y passa l'été, jusqu'à ce que tout fût +prêt. Höskuld fit apporter au vaisseau toutes les richesses de Hrut, et +Hrut remit aux mains d'Höskuld la garde de ses domaines, pour le temps +qu'il passerait au loin. Höskuld retourna chez lui. Peu de temps après, +un bon vent souffla, et ils mirent à la voile. Ils furent trois semaines +au large, et touchèrent terre à Hörn, dans le Hördaland, De là, ils +firent voile à l'Est, jusqu'à Vik. + + + + +III + + +Harald Grafeld régnait en Norvège. Il était fils d'Eirik Blodöx, fils +d'Harald Harfag. Sa mère s'appelait Gunhild. Elle était fille d'Össur +Toti. Ils avaient leur habitation dans l'Est, à Konungahella. + +Et voici qu'on apprit l'arrivée d'un vaisseau, à Vik. Sitôt que Gunhild +sut la nouvelle, elle demanda quelle sorte de gens d'Islande étaient sur +ce vaisseau. On lui dit que c'était un homme nommé Hrut, fils du frère +d'Össur. «Je sais, dit Gunhild. Il vient chercher son héritage. Mais il +y a un homme qui le détient, et qui se nomme Soti.» Elle appela un des +hommes de sa maison, qui se nommait Ögmund: «Je vais t'envoyer au Nord, +dit-elle, dans le pays de Vik, à la rencontre d'Össur et de Hrut; +dis-leur que je les invite tous deux chez moi pour l'hiver, et que je +veux être leur amie. Et si Hrut veux faire mes volontés, je l'aiderai +dans son affaire d'héritage, et dans tout ce qu'il entreprendra. Et je +le servirai auprès du roi.» + +Ögmund partit, et vint trouver Össur et Hrut. Quand ils surent qu'il +était l'homme de Gunhild, ils le reçurent de leur mieux. Il leur fit son +message en secret; après quoi les deux parents se mirent à l'écart pour +voir ce qu'ils avaient à faire. Össur dit à Hrut: «Je crois, mon neveu, +que notre choix est tout fait, car je sais l'humeur de Gunhild. Sitôt +que nous aurons refusé d'aller la trouver, elle nous fera mettre hors du +pays, et prendra de force tous nos biens. Si nous y allons, elle nous +rendra toutes sortes d'honneurs, comme elle nous l'a promis.» Ögmund +s'en retourna, et quand il fut devant Gunhild, il lui dit la réponse à +son message, et qu'ils allaient venir. «Je le savais bien, dit Gunhild; +Hrut est un homme sage, et qui sait vivre; maintenant, sois vigilant, et +quand ils approcheront du domaine, dis-le moi.» + +Hrut et Össur se mirent en route vers Konungahella. Quand ils +arrivèrent, leurs parents et leurs amis vinrent au devant d'eux avec +beaucoup de joie. Ils demandèrent si le roi était dans son domaine. On +leur dit qu'il y était. À ce moment, Ögmund vint les trouver. Il leur +dit que Gunhild les saluait, et aussi qu'elle ne les ferait pas venir +chez elle avant qu'ils n'eussent vu le roi, à cause de ce qu'on pourrait +dire: «Il semblerait, ajoutait-elle, que je veux les prendre pour moi. +Je ferai cependant pour eux tout ce qu'il me plaira. Que Hrut parle sans +crainte au roi, et qu'il lui demande de devenir son homme.»--«Et voici, +dit Ögmund, un habit que la reine t'envoie. C'est avec cet habit que tu +iras trouver le roi.» Et Ögmund s'en alla. + +Le jour suivant, Hrut dit à Össur: «Allons chez le roi.»--«Je veux bien» +dit Össur; et ils y allèrent, au nombre de douze. Tous leurs parents et +leurs amis étaient là. Ils entrèrent dans la salle où le roi était assis +à boire, Hrut s'avança le premier, et salua le roi. Le roi regarda avec +attention cet homme bien vêtu qui le saluait, et lui demanda son nom. +Hrut se nomma. «Es-tu d'Islande?» dit le roi. Hrut répondit que oui, +«Pourquoi es-tu venu chez nous?»--«Pour voir votre seigneurie, ô roi, et +aussi, parce que j'ai une grosse affaire d'héritage dans ce pays-ci, et +j'aurai besoin de votre aide pour qu'il me soit fait droit.» Le roi dit: +«J'ai promis qu'il serait rendu justice à chacun dans mon royaume. Mais +avais-tu encore autre chose à me dire en venant me trouver?»--«Seigneur, +dit Hrut, j'ai à vous demander une place à votre cour, et de me faire +votre homme.» Le roi se taisait, Gunhild lui dit: «Il me semble que cet +homme vous fait beaucoup d'honneur; je suis d'avis que s'il y en avait +un grand nombre comme lui à votre cour, elle serait bien +garnie.»--«Est-ce un homme sage?» demanda le roi. «Sage et hardi» +répondit-elle. «Je crois bien, dit le roi, que ma mère veut qu'on te +fasse comme tu demandes; cependant, à cause de notre dignité, et de la +coutume du royaume, je veux que tu reviennes dans un demi-mois +seulement; et je te ferai mon homme. Jusque-là ma mère prendra soin de +toi, mais alors viens me trouver.» + +Gunhild dit à Ögmund: «Conduis-les dans ma maison, et traite-les bien.» +Ögmund sortit et eux avec lui. Et il les mena dans une salle de pierre +dont les murs étaient tendus de tapisseries, les plus belles qu'on pût +voir, et le siège de Gunhild était là. Ögmund dit à Hrut: «Tu vas voir +la vérité de ce que je t'ai dit de la part de Gunhild: voici son siège, +et tu vas t'y asseoir; tu y resteras, quand elle viendrait elle-même.» +Et il leur servit à manger. Comme ils étaient à table depuis quelques +temps, Gunhild entra. Hrut voulut se lever pour aller au devant d'elle. +«Reste assis, dit-elle; tu garderas ce siège tant que tu seras dans ma +maison.» Elle s'assit auprès de Hrut, et ils se mirent à boire. Le soir, +elle lui dit: «Tu dormiras avec moi cette nuit dans la chambre d'en +haut.»--«Je ferai ce que vous voulez» répondit-il. Ils allèrent dormir, +et elle ferma la porte en dedans; ils dormirent là pendant la nuit, et +au matin ils retournèrent boire. Et pendant tout le demi-mois ils +couchèrent ensemble dans la chambre d'en haut. Gunhild avait dit aux +hommes qui étaient là: «Il y va de votre vie, si vous dites à personne +ce qu'il y a entre Hrut et moi.» + +Hrut lui donna cent aunes d'étoffes de laine et douze capes de peaux, et +elle le remercia de ses présents. Hrut partit, après l'avoir baisée et +remerciée. Elle lui souhaita bonne chance. Le jour suivant, Hrut vint +devant le roi, avec trente hommes. Il salua le roi, et le roi lui dit: +«Tu veux, Hrut, que je fasse pour toi ce que j'ai promis.» Il le fit +donc son homme. Hrut demanda: «Quelle place me donnerez-vous?»--«C'est +ma mère qui en décidera» dit le roi. Et elle le fit mettre à la place +d'honneur. + +Hrut passa l'hiver chez le roi, et il y était très considéré. + + + + +IV + + +Au printemps, Hrut entendit parler de Soti. On disait qu'il était allé +au Sud, en Danemark, avec l'héritage. Hrut vint trouver Gunhild et lui +dit le départ de Soti. Gunhild dit: «Je te donnerai deux vaisseaux +longs, avec leur équipage, et de plus, un homme très brave, Ulf +Uthvegin, le chef de nos hôtes. Mais toi, va trouver le roi, avant de +partir.» Hrut y alla; et quand il fut devant le roi, il lui dit que Soti +était parti, et qu'il voulait se mettre à sa poursuite. Le roi demanda: +«Qu'a fait ma mère pour t'aider?» Hrut répondit: «Elle m'a donné deux +vaisseaux longs, et, pour commander aux hommes, Ulf Uthvegin.»--«C'est +bien fait, dit le roi. Et moi, je te donnerai deux autres vaisseaux +longs. Il te faudra bien autant de monde que cela.» Il conduisit Hrut à +ses vaisseaux et lui souhaita bon voyage. Hrut avec ses gens fit voile +vers le Sud. + + + + +V + + +Il y avait un homme nommé Atli. Il était fils d'Arnvid, jarl de +l'Ostgothie. C'était un grand homme de guerre. Il se tenait dans le lac +de l'Est avec huit vaisseaux. Son père avait refusé le tribut à Hakon, +fils adoptif d'Adalstein; et le père et le fils avaient fui du Jamtaland +en Gothie. + +Atli sortit du lac avec ses vaisseaux par le Stoksund. Il s'en alla au +Sud, en Danemark, et il était à l'ancre dans l'Eyrasund. Il avait été +mis hors la loi par le roi de Danemark et par le roi de Suède, pour les +brigandages et les meurtres qu'il avait faits dans les deux royaumes. + +Hrut vint au Sud, dans l'Eyrasund; comme il entrait dans le détroit, il +vit qu'il était plein de vaisseaux. Ulf lui dit: «Que faut-il faire, +homme d'Islande?»--«Aller en avant; dit Hrut, qui ne risque rien n'a +rien. Notre vaisseau, à Össur et à moi, passera le premier, et toi, tu +mettras le tien où tu voudras.»--«Je n'ai pas coutume que d'autres me +servent de bouclier» répond Ulf. Il met son vaisseau sur la même ligne +que celui de Hrut, et ils s'avancent ensemble dans le détroit. + +Et voici que ceux du détroit voient des vaisseaux qui viennent à eux, et +ils le disent à Atli. «Il y aura du butin à prendre, répond Atli. Qu'on +ôte les tentes des vaisseaux, et qu'on s'apprête au plus vite. Mon +vaisseau sera au milieu de la flotte.» + +Les vaisseaux de Hrut avançaient à force de rames. Quand on fut assez +près pour s'entendre, Atli se leva et dit: «Vous allez comme des +imprudents. N'avez-vous pas vu qu'il y avait des vaisseaux de guerre +dans le détroit? Quel est le nom de votre chef?»--«Je m'appelle Hrut» +répondit-il.--«Qui es-tu? dit Atli.--«L'homme du roi Harald Grafeld» dit +Hrut.--«Il y a longtemps, dit Atli, que mon père et moi nous avons cessé +d'être bons amis avec votre roi de Norvège.»--«Ce sera pour votre +malheur» dit Hrut. «Notre rencontre sera telle, dit Atli, que tu n'auras +point de nouvelles à en dire.» Il prit un javelot, et le lança sur le +vaisseau de Hrut; et l'homme qui conduisait le vaisseau fut tué. Alors +la bataille commença, et ils eurent grand'peine à aborder le vaisseau de +Hrut. Ulf se battait bien: il donnait de grands coups, frappant d'estoc +et de taille. Le pilote d'Atli s'appelait Asolf. Il sauta sur le +vaisseau de Hrut, et tua quatre hommes avant que Hrut ne s'en fût +aperçu. Hrut se retourne, et vient à sa rencontre. Ils se joignent, et +Asolf, d'un coup de pointe, perce le bouclier de Hrut. Mais Hrut lève +son épée sur Asolf, et lui donne le coup de la mort. + +Ulf Uthvegin l'avait vu. «En vérité, Hrut, dit-il, tu donnes de beaux +coups. Mais aussi tu as de grands remerciements à faire à +Gunhild.»--«J'ai peur, répondit Hrut, que ce ne soient tes dernières +paroles.» À ce moment, Atli vit qu'Ulf se découvrait. Il lui lança un +javelot au travers du corps. + +Après cela la bataille devint furieuse. Atli sauta sur le vaisseau de +Hrut, et il faisait le vide tout autour de lui. Össur vint à sa +rencontre, l'épée en avant, mais il tomba à la renverse, frappé par un +autre. Alors Hrut accourut au devant d'Atli, Atli leva son épée, et +fendit d'un coup le bouclier de Hrut. En même temps, une pierre +l'atteignit à la main, et l'épée tomba. Hrut la prit, et abattit le pied +d'Atli. Après quoi, il lui donna le coup de la mort. + +Hrut et ses gens firent beaucoup de butin. Ils prirent avec eux les deux +meilleurs vaisseaux, et ils restèrent là un peu de temps. Soti avec les +siens leur avait échappé. Il avait fait voile pour retourner en Norvège. +Il débarqua sur la côte de Limgard. Il y trouva Ögmund, l'homme de +Gunhild. Ögmund reconnut tout d'abord Soti, et lui demanda: «Combien de +temps penses-tu rester ici?»--«Trois nuits.» dit Soti.--«Où iras-tu +ensuite?» dit Ögmund. «À l'ouest, en Angleterre, dit Soti, et je ne +reviendrai jamais en Norvège, tant que durera la puissance de Gunhild.» +Ögmund s'en alla, et vint trouver Gunhild; elle était près de là, chez +des hôtes, avec son fils Gudröd. Ögmund dit à Gunhild ce que Soti +comptait faire; et elle donna ordre à son fils Gudröd d'aller tuer Soti. +Gudröd partit sur l'heure. Il tomba sur Soti à l'improviste, et le fit +amener à terre où on le pendit. Puis il prit tous ses trésors pour sa +mère. Elle envoya des hommes débarquer le butin, et le porter à +Konungahella, après quoi elle y alla elle même. + +Hrut revint à l'automne. Il avait fait beaucoup de butin. Il alla tout +d'abord trouver le roi, qui lui fit bon accueil. Il lui offrit, et à sa +mère, de prendre ce qu'ils voudraient de ses richesses; et le roi en +prit le tiers. Gunhild dit à Hrut qu'elle avait mis la main sur +l'héritage et fait tuer Soti. Hrut la remercia, et partagea par moitié +avec elle. + + + + +VI + + +Hrut passa l'hiver chez le roi, et il était de joyeuse humeur; mais aux +approches du printemps, il devint silencieux. Gunhild s'en aperçut, et +elle lui parla un jour qu'ils étaient seuls ensemble. «As-tu du souci, +Hrut?» lui demanda-t-elle. Hrut répondit: «On a dit vrai: Malheur à ceux +qui sont nés sur une mauvaise terre.»--«Veux-tu retourner en Islande?» +dit-elle.--«Je le veux» répondit-il.»--«As-tu quelque femme +là-bas?»--«Non.»--«Et pourtant j'en suis bien sûre.» Et ils n'en dirent +pas plus long. + +Hrut alla devant le roi, et le salua. Le roi demanda: «Que veux-tu +Hrut?»--«Je veux vous prier, Seigneur, de me donner congé pour retourner +en Islande.»--« Auras-tu là-bas plus d'honneurs qu'ici?» dit le +roi.--«Non, dit Hrut, mais il faut que chacun suive sa +destinée.»--«C'est peine perdue de lutter contre un plus fort, dit +Gunhild. Donne-lui congé; qu'il parte quand il lui plaira.» L'année +était mauvaise dans le pays, et pourtant le roi lui donna de la farine, +autant qu'il en voulut. Il mit donc son vaisseau en état pour aller en +Islande, et Össur avec lui. + +Quand ils furent prêts, Hrut vint trouver le roi et Gunhild. Gunhild le +prit à part et lui dit: «Voici un anneau d'or que je veux te donner» et +elle le lui passa au bras. «J'ai reçu de toi beaucoup de beaux cadeaux» +dit Hrut. Elle lui mit les bras autour du cou, le baisa et dit: «Si j'ai +autant de puissance sur toi que je me l'imagine, voici que je te jette +un sort, et je veux que tu n'aies pas de bonheur avec cette femme que tu +vas prendre en Islande, mais tu pourras trouver ton plaisir avec +d'autres femmes. Et maintenant nous ne serons heureux ni l'un ni +l'autre: car tu n'as pas eu confiance en moi.» Hrut se mit à rire et +s'en alla. Il vint trouver le roi, et le remercia de l'avoir toujours +bien traité, et comme un chef. Le roi lui souhaita bon voyage. Il dit +que Hrut était un homme très-brave, et qui pouvait aller de pair avec +les plus grands. Hrut monta sur son vaisseau, et mit à la voile. Il eut +bon vent, et ils arrivèrent, lui et les siens, dans le Borgarfjord. + +Sitôt que le vaisseau fut à terre, Hrut s'en alla chez lui, dans +l'Ouest, et Össur resta pour décharger. Hrut vint à Höskuldstad. Son +frère le reçut avec joie, et Hrut lui conta ses aventures. Après cela, +il envoya un homme dans le pays de la Ranga, dire à Mörd Gigja de se +préparer pour la noce. Les deux frères allèrent au vaisseau, et Höskuld +dit à Hrut l'état de ses biens. Ils s'étaient beaucoup accrus depuis que +Hrut était parti. Hrut dit: «Je ne te le revaudrai jamais comme je le +devrais, frère; mais je vais te donner de la farine, autant qu'il t'en +faudra pour la maison durant l'hiver.» Ils tirèrent le vaisseau à terre, +lui firent un abri, et portèrent toute la cargaison dans la vallée de +l'Ouest. + +Hrut resta six semaines chez lui, à Hrutstad. Alors les deux frères et +Össur se préparèrent à partir pour la noce de Hrut. Ils montèrent à +cheval, et soixante hommes avec eux. Ils chevauchèrent d'une traite +jusqu'à la plaine de la Ranga. Il y avait grande foule d'hôtes. Les +hommes prirent place sur les bancs du fond, et les femmes sur les bancs +de côté. La fiancée était triste. On versa à boire, et la noce se passa +bien. Mörd compta la dot de sa fille, et elle partit avec Hrut pour le +pays de l'Ouest. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils +fussent arrivés chez eux. Hrut donna à sa femme toute puissance sur +l'intérieur de sa maison, et chacun trouva que c'était bien. Et pourtant +ils ne semblaient pas faire bon ménage. Cela dura ainsi jusqu'au +printemps. + +Quand le printemps fut venu, Hrut eut à faire un voyage aux fjords de +l'Ouest, pour chercher l'argent de sa cargaison. Comme il allait partir +Unn lui dit: «Penses-tu revenir avant que les hommes aillent au +ting?»--«Pourquoi?» dit Hrut.--«C'est que je veux aller au ting, +dit-elle, et voir mon père.»--«Ce sera comme tu veux, dit-il, et j'irai +au ting avec toi.»--«C'est bien» dit-elle. + +Hrut monta à cheval et partit pour les fjords de l'Ouest. Il plaça tout +son argent, et revint chez lui. Dès qu'il fut revenu, il se prépara à +partir pour le ting. Tous ses voisins devaient venir avec lui. Höskuld +son frère en était aussi. Hrut dit à sa femme: «Si tu as toujours autant +d'envie de venir au ting, prépare-toi, et pars avec moi. » Elle fut +bientôt prête et ils se mirent en route. Ils chevauchèrent sans +s'arrêter jusqu'au ting. + +Unn entra dans la hutte de son père. Il lui fit joyeux accueil; mais +elle était d'humeur assez sombre. Il s'en aperçut, et dit: «Je t'ai vu +meilleur visage autrefois; qu'as-tu sur le cœur?» Elle se mit à pleurer +et ne répondit rien. Alors il lui dit: «Pourquoi es-tu venue au ting, si +tu ne veux pas répondre et te fier à moi? Ne te plais-tu pas dans ce +pays de l'Ouest?» Elle répondit: «Je donnerais tout ce que j'ai pour n'y +être jamais venue.» Mörd dit: «Il faut que je sache ce que c'est que +cela.» Il fit appeler Hrut et Höskuld. Ils vinrent sur le champ. Comme +ils entraient chez Mörd, il se leva pour aller à leur rencontre, les +salua, et les fit asseoir. Ils parlèrent longtemps, et la conversation +allait bien. À la fin, Mörd dit à Hrut: «Pourquoi ma fille pense-t-elle +tant de mal de votre pays?» Hrut répondit: «Qu'elle dise si elle a +quelque sujet de se plaindre de moi.» Mais elle n'en trouva point. Alors +Hrut fit venir ses voisins et les gens de chez lui, pour leur faire dire +comment il se conduisait avec elle. Ils lui rendirent bon témoignage, et +déclarèrent qu'elle décidait sur toutes choses comme elle l'entendait. +Mörd dit: «Tu vas retourner chez toi, et te contenter de ton sort; car +tous les témoignages sont meilleurs pour lui que pour toi.» + +Après cela, Hrut quitta le ting, et sa femme avec lui; et tout alla bien +entre eux pendant l'été. Mais quand vint l'hiver, ils n'étaient plus +d'accord; et plus le printemps approchait, plus ils s'entendaient mal. +Hrut eut encore à faire un voyage aux fjords, pour ses affaires, et il +annonça qu'il n'irait point au ting. Unn fit peu de réponse, et Hrut +partit, dès qu'il eut fini ses préparatifs. + + + + +VII + + +Le moment du ting approchait. Unn alla trouver Sigmund, fils d'Össur, et +lui demanda s'il voulait venir au ting avec elle. Il dit qu'il n'irait +pas, si son parent Hrut le trouvait mauvais. «Je t'ai demandé cela, +dit-elle, parce que j'ai plus de droits sur toi que sur les autres.» Il +répondit: «Je le ferai à une condition; c'est que tu reviendras dans +l'Ouest avec moi, et que tu ne diras point de paroles, ni contre moi, ni +contre Hrut.» Elle promit. + +Quelques temps après, ils partirent pour le ting. Mörd, le père d'Unn, y +était. Il fit bon accueil à sa fille et l'invita à demeurer dans sa +hutte tant que le ting durerait, ce qu'elle fit. Mörd lui demanda: «Que +me diras-tu de Hrut, ton mari?» Elle répondit:--«Certes je dirai du bien +de ce vaillant guerrier, tant qu'il est maître de lui-même. Mais un sort +a été jeté sur lui, et il me faut parler beaucoup, ou me taire.» + +Mörd se tut pendant quelque temps, puis il dit: «Je vois, ma fille, que +tu désires que personne que moi ne sache cela. Tu sais que je puis +t'aider mieux que qui que ce soit.» Ils s'en allèrent dans un lieu +écarté, où personne ne pouvait les entendre, et Mörd dit à sa fille: +«Dis-moi tout ce qu'il y a entre vous, et ne crois pas ton malheur plus +grand qu'il n'est.» Et elle lui expliqua comme quoi elle et Hrut ne +pouvaient pas vivre ensemble, parce qu'on lui avait jeté un sort. + +Mörd répondit: «Tu as bien fait de me dire cela. Je vais te donner un +conseil qui te sera utile si tu le suis de point en point. Il faut que +tu quittes le ting, et que tu rentres chez toi; ton mari sera déjà de +retour; il te recevra bien; tu seras douce et complaisante pour lui: il +croira qu'il s'est fait un heureux changement; il ne faut pas que tu +montres la moindre mauvaise humeur. Mais quand le printemps viendra, tu +feras la malade, et tu te mettras au lit. Hrut ne te fera point de +questions sur ta maladie, ni de reproches d'aucune sorte; il ordonnera +au contraire qu'on te soigne pour le mieux. Puis il partira pour les +fjords de l'ouest, et Sigmund avec lui. Il s'occupera de rapporter tous +ses biens du pays de l'ouest, et il sera absent tout l'été. Mais toi, au +moment où les hommes vont au ting, quand tous ceux qui doivent y aller +seront partis, tu te lèveras de ton lit, et tu prendras quelques hommes +pour t'accompagner; et quand tu seras prête à partir, tu iras devant ton +lit, et avec toi ces hommes que tu auras pris pour t'accompagner. Tu +prendras des témoins devant le lit de ton mari, et tu déclareras que tu +te sépares de lui par séparation légale, et que tu renouvelleras ta +déclaration devant le ting, selon la loi du pays. Tu prendras des +témoins une seconde fois, et tu feras une déclaration semblable, devant +la porte des hommes. Après cela, tu monteras à cheval, et tu partiras. +Tu passeras par les plaines du Laxardal, et par celles de Holtavörd, +(car on te cherchera du côté du Hrutafjord) et tu chevaucheras sans +t'arrêter jusqu'à ce que tu arrives près de moi. Alors je m'occuperai de +ton affaire, et tu ne retomberas plus jamais entre les mains de Hrut.» + +Elle quitta le ting, et retourna chez elle. Hrut était revenu; il lui +fit bon accueil. Elle répondit amicalement, et elle était douce et +complaisante avec lui. Ils vécurent en bonne intelligence cet hiver-là. +Mais quand vint le printemps, elle fit la malade et se mit au lit. Hrut +partit pour les fjords de l'Ouest, donnant ordre de la bien soigner. +Quand vint le moment du ting, elle se tint prête, fit en toutes choses +comme Mörd lui avait dit, et partit pour le ting. Les gens du canton se +mirent à sa poursuite, mais ils ne la trouvèrent pas. + +Mörd fit bon accueil à sa fille, et lui demanda si elle avait bien fait +suivant ses conseils. «Je n'ai rien oublié» dit-elle. Il alla au tertre +de la loi, et déclara Hrut et Unn séparés par séparation légale. Et ce +fut pour les gens une nouvelle inattendue. Unn s'en retourna avec son +père et ne revint plus jamais dans le pays de l'Ouest. + + + + +VIII + + +Hrut revint chez lui. Il fronça le sourcil très fort quand il sut que sa +femme était partie. Il se tint pourtant tranquille et resta chez lui +tout l'hiver, sans parler de son affaire à personne. + +L'été suivant, il partit pour l'Alting et son frère Höskuld avec lui. +Ils avaient beaucoup de monde. En arrivant, il demanda si Mörd Gigja +était au ting. On lui dit qu'il y était. Chacun crut qu'ils allaient +parler de leur affaire; mais il n'en fut rien. + +Un jour, comme les gens étaient venus au tertre de la loi, Mörd prit des +témoins, et déclara qu'il réclamait à Hrut le bien de sa fille; et il +évaluait ce bien à quatre-vingt-dix cents; il déclara qu'il sommait Hrut +d'avoir à lui payer cette somme, sous peine d'une amende de trois marks; +il déclara qu'il appelait l'affaire devant le tribunal de district qui +devait en connaître selon la loi; et il finit en disant: «Ceci est ma +déclaration légale, faite de manière que chacun puisse l'entendre, au +tertre de la loi.» + +Quand il eut cessé de parler, Hrut répondit: «Tu poursuis cette affaire, +qui est celle de ta fille, par avarice et par chicane, tu n'y mets ni +bon vouloir, ni aucun sentiment d'amitié. Mais je ne te laisserai pas +sans réponse, car ces biens qui sont en ma possession, tu ne les a pas +encore entre tes mains. Ma réponse est celle-ci, et j'en prends à +témoins tous ceux qui sont au tertre de la loi, et qui peuvent nous +entendre: je te défie en combat singulier dans l'île. La dot toute +entière sera l'enjeu, j'y ajouterai des biens d'une valeur égale, et +celui qui sera le vainqueur aura l'une et l'autre part. Mais si tu ne +veux pas combattre contre moi, alors tu perdras tout droit sur les biens +que tu réclames.» + +Mörd ne répondit rien: il prit conseil de ses amis au sujet du combat. +Jörand le Godi lui dit: «Tu n'as pas besoin de nos conseils dans cette +affaire; tu sais que si tu combats contre Hrut, tu y perdras à la fois +la vie et les biens. Sa cause est bonne: il est fort, et c'est le plus +brave des hommes.» Alors Mörd parla, et il dit qu'il ne voulait pas +combattre contre Hrut. Il s'éleva une grande clameur et beaucoup de +murmures sur le tertre de la loi, et Mörd fut couvert de honte en cette +affaire. + +Les gens quittèrent le ting, et retournèrent chez eux. Les deux frères, +Höskuld et Hrut, s'en allèrent à l'Ouest, vers le Reykjardal. Ils +vinrent à Lund, où ils furent les hôtes de Thjostolf, fils de Björn +Gullberi, qui demeurait là. Il y avait eu beaucoup de pluie tout le +jour, les gens avaient été mouillés, et on avait fait de longs feux dans +la salle. Thjostolf, le maître de la maison, était assis entre Höskuld +et Hrut. Deux petits garçons jouaient à terre (c'étaient des enfants +adoptifs de Thjostolf) et une petite fille jouait avec eux. Ils disaient +toutes sortes de sottises, car c'étaient des enfants sans raison. L'un +d'eux dit: «Je vais être Mörd, et je vais te sommer de te séparer de ta +femme, puisque vous ne pouvez pas vivre ensemble.» L'autre répondit: +«Moi je serai Hrut, et je te déclare déchu de tes droits sur la dot, +puisque tu ne veux pas te battre avec moi.» Ils répétèrent cela +plusieurs fois, et il y eut de grands rires parmi les gens de la maison. +Alors Höskuld se fâcha, et frappa avec une baguette l'enfant qui faisait +Mörd. La baguette l'atteignit au visage et le blessa. «Va-t'en, dit +Höskuld, et ne te moque pas de nous.» Mais Hrut dit: «Viens près de +moi.» Et l'enfant vint. Hrut tira un anneau d'or de son doigt, le lui +donna, et dit: «Va, et maintenant n'insulte plus personne.» L'enfant +s'en alla en disant: «Tu es un homme de grand cœur, et je m'en +souviendrai toujours.» Cela fit dire beaucoup de bien de Hrut. + +Après cela, ils retournèrent chez eux, dans l'Ouest. Et ici finit la +querelle entre Hrut et Mörd. + + + + +IX + + +Il faut maintenant parler d'Halgerd, la fille d'Höskuld. Elle avait +grandi et c'était la plus belle femme qu'on pût voir. Elle était de +haute taille, et à cause de cela, on l'appelait Halgerd au long jupon. +Elle avait de beaux cheveux, si longs qu'elle pouvait s'en couvrir tout +entière; mais elle était prodigue et elle avait le cœur dur. Son père +nourricier s'appelait Thjostolf. Il était d'une famille des îles du Sud. +C'était un homme fort et brave. Il avait tué beaucoup de monde, et +n'avait jamais payé d'amende à personne. On disait qu'il n'était pas +fait pour changer l'humeur d'Halgerd. + +Il y avait un homme nommé Thorvald. Il était fils d'Usvif. Il demeurait +au rivage de Medalfell, au pied de la montagne. Il était riche en biens. +Il possédait les îles qu'on appelle les îles des ours, et qui sont dans +le Breidafjord. Il avait là ses provisions de morue et de farine. +Thorvald était fort, accort, d'humeur un peu vive. + +Un jour, son père et lui parlaient ensemble et ils se demandaient où +Thorvald pourrait bien chercher femme. Mais il ne trouvait point de +parti qui fût assez bon pour lui. Alors Usvif dit: «Veux-tu demander +Halgerd au long jupon, la fille d'Höskuld?»--«Je le veux» dit-il. «Vous +n'irez guère ensemble, dit Usvif. C'est une femme impérieuse, et toi, tu +es d'humeur rude, et tu n'aimes pas à céder.»--«Et pourtant je tenterai +l'aventure, dit Thorvald, et il ne sert à rien de vouloir m'en +empêcher.»--«C'est toi aussi qui y risques le plus» dit Usvif. + +Ils partirent donc pour faire leur demande. Ils arrivèrent à Höskuldstad +et y furent bien reçus. Ils vinrent tout de suite à leur affaire, et +firent leur demande. Höskuld répondit: «Je sais qui vous êtes, et je ne +veux pas user de tromperie avec vous: ma fille a le cœur dur. Pour sa +figure et ses manières, vous verrez vous-même.» Thorvald reprit: «Fais +tes conditions; ce n'est pas son humeur qui m'empêchera de conclure le +marché.» Ils parlèrent donc des conditions; et Höskuld ne demanda point +l'avis de sa fille, (car il avait envie de la marier); et ils se mirent +d'accord sur le marché. Alors Höskuld tendit la main, Thorvald la prit +et se déclara fiancé à Halgerd. Après quoi il s'en retourna. + + + + +X + + +Höskuld dit à Halgerd le marché qu'il avait fait. Elle répondit: «Me +voilà sûre à présent de ce que je crains depuis longtemps; tu ne m'aimes +pas autant que tu l'as toujours dit, puisque tu n'as pas pensé que ce +fût la peine de me parler de cette affaire; je ne trouve pas, du reste, +que ce parti soit aussi beau que tu m'avais promis.» Et on voyait bien, +à ses façons, qu'elle se trouvait mal mariée. Höskuld lui dit: «Je me +soucie peu de ton orgueil: il ne changera rien à mon marché. C'est moi +qui décide et non pas toi quand nous ne sommes pas +d'accord.»--«L'orgueil est grand dans ta famille, dit-elle; il n'est pas +étonnant que j'en aie ma part.» Et elle s'en alla. + +Elle vint trouver Thjostolf, son père nourricier, et lui dit ce qui +avait été décidé: elle était très-triste. Thjostolf lui dit: «Aie bon +courage; tu seras mariée une seconde fois, et alors on te demandera ton +avis. Et moi je ferai tout pour t'être agréable, sauf contre ton père ou +contre Hrut.» Ils n'en dirent pas davantage. + +Höskuld fit ses préparatifs pour la noce, et monta à cheval pour inviter +du monde. Il vint à Hrutstad et appela Hrut au dehors pour lui parler. +Hrut sortit, et ils se mirent à parler ensemble. Höskuld lui conta son +marché, et l'invita à la noce: «Et je veux, mon frère, dit-il, que tu ne +le trouves pas mauvais, si je ne t'ai pas fait savoir cela avant que le +marché fût conclu.»--«Je crois que je ferais mieux de ne pas m'en mêler, +dit Hrut, car ce mariage ne donnera de bonheur à personne, ni à lui, ni +à elle. Je viendrai pourtant à la noce, si tu trouves que par là je te +ferai honneur.»--«Certainement je le trouve, dit Höskuld,» et il s'en +retourna. + +Usvif et Thorvald invitèrent aussi du monde, et il n'y eut pas en tout +moins de cent invités. + +Il y avait un homme nommé Svan. Il demeurait sur le Bjarnarfjord, dans +un domaine qui s'appelait Svanshol, au nord du Steingrimsfjord. Svan +était versé dans la sorcellerie. Il était frère de la mère d'Halgerd. +C'était un homme malfaisant, et il n'était pas bon d'avoir affaire à +lui. Halgerd l'invita à sa noce, et envoya Thjostolf le trouver. +Thjostolf y alla, et ils furent bientôt bons amis. + +Et voilà que les hommes arrivent à la noce. Halgerd était assise sur le +banc de côté, et c'était une fiancée très-gaie. Thjostolf était toujours +à parler avec elle. Par moments aussi il partait avec Svan; et les gens +trouvaient cela singulier. La noce se passa bien. Höskuld compta la dot +de sa fille, de la meilleure grâce du monde. Après cela il dit à Hrut: +«Dois-je faire encore quelques cadeaux?» Hrut répondit: «Tu ne manqueras +pas d'occasions de dissiper ton bien pour Halgerd. Restes-en là pour +aujourd'hui.» + + + + +XI + + +La noce finie, Thorvald retourna chez lui avec sa femme et Thjostolf. +Thjostolf chevauchait à côté d'Halgerd, et ils étaient toujours à parler +ensemble. Usvif se tourna vers son fils et lui dit: «Es-tu content de ce +que tu as fait? Vous entendez-vous bien?»--«Très bien, dit Thorvald, +elle est douce au possible avec moi; tu vois toi-même qu'elle rit à +chaque mot.»--«Ce rire là ne me semble pas si bon qu'à toi, dit Usvif, +mais nous verrons cela plus tard.» Ils continuèrent leur route jusqu'à +ce qu'ils fussent arrivés. + +Le soir, Halgerd s'assit à côté de son mari, et fit mettre Thjostolf à +côté d'elle, au fond. Cela allait mal entre Thjostolf et Thorvald; ils +ne se parlaient guère, et l'hiver se passa ainsi. Halgerd était +convoiteuse et prodigue: elle voulait avoir tout ce qu'avaient les gens +du voisinage, et elle gaspillait tout. Quand vint le printemps, on fut à +court; il manquait de la farine et du poisson fumé. Halgerd vint trouver +Thorvald et lui dit: «Ce n'est pas le moment de rester là, +tranquillement assis; il n'y a plus de farine ni de poisson fumé dans la +maison.» Thorvald répondit: «Je n'ai pas mis dans la maison moins de +vivres qu'à l'ordinaire, et cela durait jusqu'à l'été.»--«Que m'importe, +reprit Halgerd, que vous ayez jeûné pour devenir riches, ton père et +toi?» Alors Thorvald se mit en colère et la frappa au visage, si fort +que le sang coula. Il s'en alla, et appela ses serviteurs. Ils mirent un +bateau à l'eau, et ils y montèrent huit. Puis ils ramèrent vers les îles +des ours, et là Thorvald prit dans ses provisions du poisson fumé et de +la farine. + +Maintenant il faut parler d'Halgerd. Elle était assise dehors, et elle +était très triste. Thjostolf vint à elle; il vit qu'elle était blessée +au visage et lui dit: «Qui t'a si fort maltraitée?»--«C'est Thorvald, +mon mari, répondit-elle, et tu n'étais pas là, car tu ne te soucies +guère de moi.»--«Je ne savais pas cela, dit-il, mais je vais te venger.» +Il s'en alla au rivage et mit à la mer une barque à six rames: il tenait +à la main une grande hache qu'il avait, au manche de fer. Il monta dans +la barque, et rama vers les îles des ours. Quand il arriva, tous les +hommes étaient partis sauf Thorvald et ses compagnons. Thorvald +chargeait le bateau, et ses hommes sortaient les provisions. + +Thjostolf arriva, il sauta sur le bateau et se mit à charger aussi. Il +dit à Thorvald: «Tu es lent et maladroit à la besogne.» Thorvald +répondit: «Penses-tu que tu ferais mieux que moi?»--«Il y a une chose +que je ferai mieux que toi, dit Thjostolf. La femme que tu as est mal +mariée; il ne faut pas que vous viviez plus longtemps ensemble.» +Thorvald prit un couteau qui était près de lui, pour frapper Thjostolf. +Thjostolf avait levé sa hache sur son épaule; il en donna un coup sur la +main de Thorvald, qui lui brisa le poignet: le couteau tomba à terre. +Thjostolf leva sa hache une seconde fois et frappa Thorvald à la tête: +et il mourut sur le coup. + + + + +XII + + +Voilà que les hommes de Thorvald descendaient au rivage avec leurs +fardeaux. Thjostolf eut vite fait de se décider. Il prit sa hache à deux +mains, et en frappa le bord du bateau de Thorvald, et le bateau fut +défoncé en deux endroits. Après cela il sauta sur sa barque. Le flot +noir entra dans le bateau de Thorvald, et il coula au fond, avec toute +sa charge. Et le corps de Thorvald coula aussi, et ses compagnons ne +purent pas voir ce qu'on lui avait fait; ils ne surent qu'une chose, +c'est qu'il était mort. + +Thjostolf ramait, remontant le fjord; ils lui souhaitèrent mauvais +voyage, et mauvaise chance tant qu'il vivrait. Il ne répondit rien, et +rama, remontant le fjord, jusqu'à ce qu'il fût arrivé. Il tira la barque +à terre et vint à la maison; il brandissait sa hache en l'air, et elle +était toute sanglante. Halgerd était dehors; elle lui dit: «Ta hache est +sanglante, qu'as-tu fait?»--«J'ai fait en sorte, dit-il que tu seras +mariée une seconde fois.»--«Tu veux me dire que Thorvald est mort» +dit-elle.--«Oui, dit-il, et maintenant vois à faire quelque chose pour +moi.»--«Ainsi ferai-je, dit-elle. Je vais t'envoyer au nord, sur le +Bjarnarfjord, à Svanshol. Svan te recevra à bras ouverts. Il est si fort +à craindre que chez lui personne n'ira te chercher». + +Il sella un cheval qu'il avait, monta dessus et s'en alla au nord vers +le Bjarnarfjord, à Svanshol. Svan le reçut à bras ouverts et lui demanda +des nouvelles. Et Thjostolf lui dit la mort de Thorvald, avec tout ce +qui s'était passé. Svan dit: «Voilà ce que j'appelle un homme qui n'a +peur de rien. Et moi je te promets que s'ils viennent te chercher ici, +ils en seront pour leur courte honte». + +Il faut revenir à Halgerd. Elle appela pour l'accompagner Ljot le noir, +son parent, et lui dit de seller leurs chevaux: «Car je veux, dit-elle, +retourner à la maison, chez mon père». Il fit les préparatifs du départ. +Pour elle, elle alla à ses coffres, les ouvrit, et fit appeler tous les +hommes de la maison. Et elle fit un cadeau à chacun d'eux. Ils se +lamentaient tous de la voir partir. Elle monta donc à cheval, et vint à +Höskuldstad. Son père la reçut bien, car il ne savait pas encore la +nouvelle. Höskuld dit à Halgerd: «Pourquoi Thorvald n'est-il pas avec +toi?» Elle répondit: «Il est mort». Höskuld dit: «C'est Thjostolf qui a +fait cela». Et elle dit que c'était vrai. «Hrut ne se trompait donc pas, +dit Höskuld, quand il m'a prédit que ce mariage serait cause de grands +malheurs. Mais il ne sert à rien de se lamenter quand le mal est fait». + +Il faut parler maintenant des compagnons de Thorvald. Ils attendirent, +la où ils étaient, jusqu'à ce qu'il arrivât un vaisseau dans l'île. +Alors ils dirent la mort de Thorvald et demandèrent un vaisseau pour +revenir à terre. On leur en prêta un tout de suite, et ils ramèrent, +remontant le fjord, jusqu'à Reykjaness. Ils vinrent trouver Usvif et lui +dirent la nouvelle. Usvif dit: «Mauvais conseils donnent de mauvais +fruits. Je vois d'ici ce qui s'est passé ensuite. Halgerd aura envoyé +Thjostolf au Bjarnarfjord et sera retournée chez son père. Pour nous, +nous allons rassembler une troupe de gens, et marcher vers le nord, à la +poursuite de Thjostolf.» Ils firent comme il avait dit, et allèrent +partout, demandant du monde; et cela fit une troupe nombreuse. Ils +montèrent à cheval et s'en allèrent vers le Steingrimsfjord. De là, ils +vinrent dans le Ljotardal, puis dans le Selardal, et à Bassastada; et +enfin, par le col de la montagne, au Bjarnarfjord. + +Svan prit la parole et il ouvrait la bouche toute grande: «Voilà les +gens d'Usvif qui viennent nous attaquer». Thjostolf sauta sur ses pieds +et prit sa hache. Svan lui dit: «Viens dehors avec moi. Il ne faudra pas +grand'chose». Et ils sortirent tous deux. Svan prit une peau de chèvre, +l'agita au-dessus de sa tête et dit: «Vienne le brouillard, viennent +l'effroi et la terreur sur tous ceux qui te cherchent». + +Ils chevauchaient au col de la montagne, Usvif et ses compagnons. Et +voilà qu'un grand brouillard vint au devant d'eux. Usvif dit: «C'est +Svan qui a fait cela, et ce sera bien s'il n'arrive après rien de pire». +Bientôt les ténèbres devinrent si grandes devant leurs yeux, qu'ils ne +voyaient plus rien. Et ils tombaient de leurs chevaux, et les perdaient, +et s'en allaient dans les marais, d'autres dans les bois, si bien qu'ils +étaient en grand péril. Ils avaient laissé tomber leurs armes. Alors +Usvif dit: «Si je pouvais retrouver mon cheval et mes armes, je m'en +retournerais». Et comme il avait dit cela, ils commencèrent à y voir un +peu, et retrouvèrent leurs chevaux et leurs armes. Et beaucoup d'entre +eux pressèrent Usvif de continuer la chevauchée, ce qui fut fait; et +aussitôt le même prodige reparut. Et cela arriva trois fois. Alors Usvif +dit: «Quoique ce soit pour nous une triste affaire, il faut bien nous en +retourner. Nous allons songer à autre chose. Je pense que le mieux est +d'aller trouver Höskuld, le père d'Halgerd, et de lui demander une +amende pour la mort de mon fils; car on peut s'attendre à être bien +traité, là où il y a les moyens de le faire. + +Ils se mirent donc en route vers la vallée du Breidafjord. Et il n'y a +rien à dire d'eux jusqu'à leur arrivée à Höskuldstad. Il y avait là chez +Höskuld son frère Hrut. Usvif appela dehors Höskuld et Hrut. Ils +sortirent tout deux, et saluèrent Usvif. Après quoi ils commencèrent à +parler ensemble. Höskuld demanda à Usvif d'où il venait. Usvif dit qu'il +était allé à la poursuite de Thjostolf et qu'il ne l'avait pas trouvé. +Höskuld dit que Thjostolf devait être allé au nord, à Svanshol: «Et il +n'est au pouvoir de personne, ajouta-t-il, d'aller le chercher là». + +«Je suis venu ici, dit Usvif, pour te réclamer le prix du meurtre de mon +fils». Höskuld répondit: «Ce n'est pas moi qui ai tué ton fils, ni qui +ai conseillé sa mort; mais tu es excusable de chercher quelque +dédommagement». Hrut prit la parole: «Le nez, mon frère, dit-il n'est +pas loin des yeux; il est nécessaire que tu mettes fin aux mauvaises +paroles et que tu lui payes une amende pour son fils. Tu rendras +meilleure de la sorte l'affaire de ta fille. C'est le seul moyen de +faire taire les gens au plus vite; et moins on parlera de ceci, mieux ce +sera». Höskuld lui dit: «Veux-tu être notre arbitre?»--«Je le veux, dit +Hrut; et je ne te ménagerai pas dans ma sentence; car s'il faut dire +vrai, c'est ta fille qui a conseillé de tuer Thorvald». Alors Höskuld +devint rouge comme du sang et resta un moment sans rien dire. Après cela +il se leva et dit à Usvif: «Veux-tu me donner la main, en signe que tu +laisses tomber ta plainte?» Usvif se leva et dit: «La partie n'est pas +égale, si c'est ton frère qui prononce. Et pourtant tu as si bien parlé, +Hrut, que je te défère volontiers la sentence». Après cela, il prit la +main d'Höskuld; et il fut convenu que Hrut prononcerait, et terminerait +l'affaire avant qu'Usvif ne retournât chez lui. + +Hrut prononça donc sa sentence: «Je prononce dit-il, pour le meurtre de +Thorvald une amende de deux cents d'argent--ce qui passait alors pour +une forte amende;--et tu vas, mon frère, les compter de suite, et payer +de bonne grâce». Höskuld le fit. Alors Hrut dit à Usvif: «Je vais te +donner une bonne cape que j'ai rapportée de mes voyages». Usvif le +remercia de son présent, et retourna chez lui, content de ce qui s'était +passé. + +Quelques temps après, Hrut et Höskuld vinrent trouver Usvif, et ils +partagèrent les biens qui étaient en commun. Ils firent un bon +arrangement, et retournèrent chez eux avec leur part. Et maintenant la +saga ne parlera plus d'Usvif. + +Halgerd demanda à Höskuld de faire revenir Thjostolf. Höskuld le lui +permit. Et on parla encore longtemps du meurtre de Thorvald. + +Les biens d'Halgerd prospéraient et s'accroissaient beaucoup. + + + + +XIII + + +Maintenant la saga nomme trois frères: le premier s'appelait Thorarin, +le second Ragi, le troisième Glum. Ils étaient fils d'Olaf Hjalti. +C'étaient des hommes puissants et riches en biens. Thorarin avait un +surnom: on l'appelait le frère de Ragi. Il était l'homme de la loi, +depuis la mort de Hrafn fils de Hæing. C'était un homme très-sage. Il +demeurait à Varmalæk, et lui et Glum habitaient ensemble. Glum avait été +longtemps à l'étranger. C'était un homme de grande taille, fort, et beau +de visage. Ragi, leur frère, était un grand tueur d'hommes. Les trois +frères avaient dans le Sud les domaines d'Engey et de Laugarness. + +Un jour, les deux frères parlaient ensemble, Glum et Thorarin; Thorarin +demanda à Glum s'il voulait s'en aller au loin, comme il en avait +coutume. Glum répondit: «Je songerais plutôt à cesser d'aller +trafiquer.»--«Qu'as-tu donc en tête? dit Thorarin; veux-tu prendre +femme?»--«Je voudrais bien, dit Glum, si je trouvais mon affaire.» Alors +Thorarin fit le compte de toutes les femmes du Borgarfjord qui n'étaient +pas mariées et lui demanda s'il voulait en avoir quelqu'une: «Et j'irai, +dit-il, avec toi, faire la demande.» Glum répondit: «Je n'en veux pas +une de celles-là.»--«Nomme donc celle que tu veux,» dit Thorarin. Glum +répondit: «Si tu veux le savoir, elle s'appelle Halgerd, et c'est la +fille d'Höskuld, des vallées de l'Ouest.»--«Tu feras donc mentir le +dicton, répondit Thorarin, et l'expérience des autres ne t'aura pas +rendu sage. Elle a été mariée à un homme, et elle l'a fait tuer.» Glum +dit: «Peut-être qu'elle n'aura pas si mauvaise chance une seconde fois; +et je suis sûr qu'elle ne me fera pas tuer. Mais si tu veux me faire un +honneur, viens avec moi la demander en mariage.» Thorarin dit: «Il ne +sert à rien de te résister: ce qui doit arriver arrivera.» + +Souvent Glum reparla de ceci à Thorarin, et toujours Thorarin traînait +en longueur. À la fin pourtant, les choses en vinrent à ce point qu'ils +rassemblèrent des hommes et s'en allèrent à l'Ouest, au nombre de vingt, +vers les vallées. Ils arrivèrent à Höskuldstad, et Höskuld les reçut +bien. Et ils y passèrent la nuit. + +Le matin de bonne heure, Höskuld envoya chercher Hrut, et Hrut vint +aussitôt. Höskuld était dehors à l'attendre, quand il entra dans +l'enclos. Höskuld dit à Hrut quels gens étaient venus. «Que peuvent-ils +vouloir?» dit Hrut.--«Ils ne m'ont pas encore fait de message» dit +Höskuld. «Pourtant ils en ont un à te faire, dit Hrut. Ils viennent +demander Halgerd en mariage. Que répondras-tu?»--«Que t'en semble?» dit +Höskuld.--«Il faut que tu donnes une bonne réponse, mais que tu dises +aussi le bien et le mal sur son compte» dit Hrut. + +Pendant que les deux frères parlaient, les hôtes sortirent. Höskuld et +Hrut allèrent à leur rencontre. Hrut fit beaucoup d'amitiés à Thorarin +et à son frère. Après quoi ils commencèrent à parler ensemble. Thorarin +dit: «Je suis venu ici avec mon frère Glum, demander en mariage ta fille +Halgerd, Höskuld, pour Glum mon frère. Il faut que tu saches que c'est +un homme d'importance.»--«Je sais dit Höskuld, que vous êtes tous deux +des hommes de grand renom. Mais il y a une chose que je veux te dire. +J'ai déjà donné ma fille une fois, et cela a été cause de grands +malheurs pour nous.»--«Il ne faut pas que cela empêche le marché, +répondit Thorarin, tout le monde n'a pas le même sort et ceci peut +tourner bien, quoique cela ait tourné mal. C'est aussi Thjostolf qui a +eu les plus grands torts.» + +Alors Hrut: «Je vais vous donner un conseil, si ce qui est arrivé à +Halgerd ne vous a pas fait changer d'avis. C'est que vous ne laissiez +pas Thjostolf aller dans le Sud avec elle, au cas où le mariage se +ferait, et qu'il soit convenu qu'il n'y restera jamais plus de trois +nuits, sans la permission de Glum, et que Glum pourra le tuer sans +amende, s'il reste plus longtemps. Cela, il dépendra de Glum de le +permettre; mais ce n'est pas mon avis. Il faut aussi qu'on ne fasse pas +comme la première fois, où on n'a pas parlé à Halgerd; il faut qu'elle +sache toute cette affaire, qu'elle voie Glum, et qu'elle décide +elle-même si elle veut l'avoir, ou non; de cette façon elle ne pourra +s'en prendre à d'autres, si cela ne tourne pas bien. Et nous aurons agi +sans détour.» + +Thorarin dit: «C'est maintenant comme toujours: si nous suivons ton +conseil, nous nous en trouverons mieux.» + +On envoya chercher Halgerd: elle vint, et deux femmes avec elle. Elle +avait une cape bleue, d'étoffe tissée, et par dessous une robe écarlate, +et une ceinture d'argent autour de la taille; ses cheveux tombaient des +deux côtés de sa poitrine, et elle les avait noués dans sa ceinture. +Elle s'assit entre Hrut et son père. Elle les salua tous avec de bonnes +paroles, parlant bien, et hardiment, et demandant les nouvelles. Puis +elle se tut et Glum dit: «Nous venons, mon frère Thorarin et moi, de +parler d'un marché avec ton père. Je voudrais, Halgerd, te prendre pour +femme, si c'est ta volonté, comme c'est la leur. Il faut maintenant que +tu dises sans crainte si cela est à ta convenance. Et si tu n'as pas +envie d'entrer en marché avec nous, nous n'en parlerons plus.» Halgerd +dit: «Je sais que vous êtes des hommes considérables, tes frères et toi, +et que je serai beaucoup mieux mariée que la première fois. Mais je veux +savoir ce que vous avez dit, et jusqu'où vous avez mené l'affaire. À ce +que je vois de toi, il me semble que j'aurai de l'amitié pour toi, si +notre humeur peut s'accorder». Glum lui dit lui-même toutes les +conditions, sans rien oublier, et il demanda à Höskuld et à Hrut s'il +avait bien dit. Höskuld dit que c'était bien. + +Alors Halgerd dit: «Vous avez si bien mené cette affaire pour moi, toi +mon père, et toi Hrut, que je ferai selon votre désir; et ce marché sera +conclu comme vous l'avez décidé.» + +Hrut dit: «Mon avis est que nous nommions des témoins, Höskuld et moi, +et Halgerd se fiancera elle-même, si l'homme de la loi trouve cela +légal.»--«Cela est légal» dit Thorarin. + +Après cela, on estima les biens d'Halgerd, et il fut convenu que Glum en +apporterait autant, et que le tout serait mis en communauté. Glum se +fiança à Halgerd, et ils retournèrent, son frère et lui, chez eux dans +le Sud. Höskuld devait faire la noce dans sa maison. + + + + +XIV + + +Les deux frères rassemblèrent des gens en foule pour la noce, et cela +faisait une troupe choisie. Ils s'en allèrent à l'Ouest vers les vallées +et vinrent à Höskuldstad, où il y avait déjà beaucoup de monde. Höskuld +et Hrut se placèrent sur un des bancs, et le fiancé sur l'autre. Halgerd +était assise sur le banc de côté, et elle faisait bonne contenance. +Thjostolf allait la hache levée et l'air terrible, mais personne ne +faisait semblant de le voir. + +Quand la fête fut finie, Halgerd partit pour le Sud avec eux. En +arrivant à Varmalæk Thorarin demanda à Halgerd si elle voulait prendre +le commandement dans la maison. «Je ne le veux pas» dit-elle. Elle se +tint tranquille tout l'hiver, et on n'avait pas de mal à dire d'elle. + +Au printemps, les frères parlaient un jour de leurs affaires. Thorarin +dit: «Je vais vous laisser la maison de Varmalæk; car c'est ce qui vous +convient le mieux. Je m'en irai au Sud à Laugarness et j'y demeurerai. +Pour Engey nous l'aurons en commun. Glum approuva la chose, et Thorarin +s'en alla dans le Sud. Les autres restèrent là. Halgerd prit des +serviteurs. Elle était prompte à donner, et avide d'augmenter ses +richesses. + +L'été suivant elle mit au monde une fille. Glum lui demanda comment il +fallait l'appeler. «Elle s'appellera dit-elle, Thorgerd, comme ma +grand'mère». Car elle descendait par son père de Sigurd Fafnisbani. La +petite fille fut aspergée d'eau, et on lui donna le nom qu'on avait dit. +Elle grandit, et son visage devenait semblable à celui de sa mère. Ils +s'accordaient bien, Glum et Halgerd; et cela dura ainsi quelque temps. + +On apprit une nouvelle du nord, du Bjarnarfjord, que Svan s'en était +allé pêcher, au printemps, qu'un grand vent d'est était venu sur eux, et +les avait poussés vers Veidilausa, où ils s'étaient perdus, lui et ses +gens. Et les pêcheurs qui étaient à Kaldbak disaient qu'ils avaient vu +Svan entrer dans la montagne Kaldbakshorn, où il avait été très bien +reçu par les démons. Mais d'autres disaient, qu'il n'y avait rien de +vrai là dedans. Ce que chacun sut, c'est qu'on ne le trouva ni vivant ni +mort. Quand Halgerd apprit cette nouvelle, elle pensa que la mort de son +oncle était grand dommage. + +Glum offrit à Thorarin d'échanger leurs domaines. Thorarin dit qu'il ne +voulait pas; «Mais dis à Halgerd, que si je vis plus que toi, je veux +avoir Varmalæk à moi». Glum le dit à Halgerd. Elle répondit: «Thorarin +peut bien attendre cela de nous». + + + + +XV + + +Thjostolf avait battu un serviteur d'Höskuld et Höskuld le chassa de +chez lui. Thjostolf prit son cheval et ses armes et dit à Höskuld: +«Voilà que je m'en vais, et je ne reviendrai jamais».--«Et chacun s'en +réjouira» dit Höskuld. Thjostolf s'en alla chevauchant jusqu'à Varmalæk. +Il fut bien reçu par Halgerd, pas mal par Glum. Il dit à Halgerd que son +père l'avait chassé, et lui demanda son aide. Elle répondit qu'elle ne +pouvait lui promettre de le garder chez elle avant d'avoir parlé à Glum. +«Êtes-vous bien ensemble?» dit-il.--«Nous nous aimons bien» +répondit-elle. Après cela elle alla trouver Glum, lui mit ses bras +autour du cou et lui dit: «M'accorderas-tu une demande que j'ai à te +faire?»--«Je veux bien, répondit-il, si c'est une chose qui te fasse +honneur; que demandes-tu?» Elle dit: «Thjostolf a été chassé de là-bas, +et je veux que tu lui permettes de demeurer ici. Pourtant je ne le +prendrai pas mal, si tu n'es pas de cet avis».--Glum dit: «Puisque tu te +comportes si bien, je t'accorderai cela. Mais dis-lui qu'il sera chassé +s'il fait quelque mauvais coup». Elle va trouver Thjostolf et le lui +dit. Il répond: «Tu es bonne comme je m'y attendais». Il resta là et se +tint tranquille quelque temps. Pourtant il vint un moment où on vit +qu'il gâtait tout. Il ne laissait personne en paix, hormis Halgerd. Mais +elle ne s'en mêlait pas quand il avait querelle avec d'autres. Thorarin, +le frère de Glum, lui fit des reproches d'avoir gardé Thjostolf. Il dit +que cela finirait mal, comme avant, si Thjostolf restait là. Glum lui +répondit de bonnes paroles, et n'en fit qu'à sa tête. + + + + +XVI + + +Il arriva un certain automne que les gens avaient de la peine à rentrer +le bétail, et il manqua à Glum plusieurs moutons, Glum dit à Thjostolf: +«Va dans la montagne avec mes gens, et voyez si vous trouverez +quelqu'une de mes bêtes».--«Ce n'est pas mon affaire de conduire des +troupeaux, dit Thjostolf; et je ne veux pas marcher derrière les +esclaves. Vas-y toi-même, et j'irai avec toi». Là dessus ils se dirent +beaucoup d'injures. + +Halgerd était assise dehors, et le temps était beau. Glum vint à elle et +lui dit: «Nous avons eu de mauvaises paroles, Thjostolf et moi, et nous +ne pouvons plus vivre ensemble à présent» et il lui dit tout ce qui +s'était passé. Halgerd parla pour Thjostolf, et ils finirent par se dire +des injures. Glum la frappa avec la main en disant: «Je ne discuterai +pas plus longtemps avec toi» et là dessus il s'en alla. + +Elle l'aimait beaucoup, et elle se mit à pleurer très fort, et elle ne +pouvait se calmer. Thjostolf vint la trouver et lui dit: «On te traite +mal, et il ne faut pas que cela arrive souvent».--«Tu n'as pas à me +venger, dit-elle, ni à te mêler de ce qui se passe entre nous». Il s'en +alla, et il ricanait. + + + + +XVII + + +Glum appela des hommes pour aller avec lui chercher ses bêtes, et +Thjostolf s'apprêta à partir aussi. Ils prirent au sud, et remontèrent +le Reykjardal jusqu'à Baugagil, et plus haut jusqu'au Tverfell. Là ils +se séparèrent. Les uns s'en allèrent dans le Skorradal; les autres, Glum +les envoya au sud, dans la montagne de Sulna. Et ils trouvèrent tous +beaucoup de moutons. Il arriva ainsi qu'ils furent tous deux seuls, Glum +et Thjostolf. Ils s'en allèrent au sud du Tverfell et trouvèrent là des +moutons sauvages qu'ils chasseront vers la montagne. Mais les bêtes se +sauvaient sur les hauteurs. Alors ils s'injurièrent l'un l'autre, et +Thjostolf dit à Glum qu'il n'avait de force que pour dormir dans les +bras d'Halgerd.--«Il n'est pires ennemis que ceux qu'on a chez soi», +répondit Glum. «Faut-il que j'écoute tes injures, esclave échappé que tu +es?»--«Tu vas voir, dit Thjostolf, que je ne suis pas un esclave, car je +ne reculerai pas devant toi». Alors Glum entra en colère et leva sa +hache sur Thjostolf, Thjostolf para le coup avec la sienne et celle de +Glum entra dans le fer et s'y enfonça de deux doigts. Thjostolf frappa à +son tour, sa hache atteignit Glum à l'épaule et lui brisa l'omoplate et +la clavicule. Un flot de sang sortit de la blessure. Glum saisit +Thjostolf de l'autre main, avec tant de force qu'il le fit tomber. Mais +il dut lâcher prise, car la mort vint sur lui. + +Thjostolf couvrit le corps de pierres et lui prit son anneau d'or. Puis +il s'en retourna à Varmalæk. Halgerd était dehors et elle vit que sa +hache était couverte de sang. Il jeta l'anneau d'or devant elle. +«Quelles nouvelles m'apportes-tu? dit-elle, et pourquoi ta hache +a-t-elle du sang»? Il répondit: «Je ne sais pas comment tu vas le +prendre: je t'annonce la mort de Glum».--«C'est toi qui l'a tué», +dit-elle. «C'est vrai», répondit-il. Elle se mit à rire et dit: «Tu n'es +pas paresseux à la besogne».--«Que dois-je faire maintenant»? +dit-il.--«Va trouver, répondit-elle, Hrut le frère de mon père, il +prendra soin de toi».--«Je ne sais pas, dit Thjostolf, si c'est agir +sagement, je suivrai pourtant ton conseil». + +Il monta à cheval et s'en alla; il ne s'arrêta pas avant d'être à +Hrutstad. C'était la nuit; il attache son cheval derrière la maison, +puis il va à la porte et frappe un grand coup. Après cela il retourne +derrière la maison, du côté du nord. + +Hrut s'était éveillé. Il chaussa ses souliers, mit ses braies, et prit +son épée à la main. Il avait roulé son manteau autour de son bras +gauche, jusqu'au coude. Ses gens s'éveillèrent comme il sortait. Il fit +le tour de la muraille, vers le nord, et il vit là un homme de grande +taille. Il reconnut Thjostolf. Il lui demanda ce qu'il y avait de +nouveau. «Je t'annonce la mort de Glum », dit Thjostolf.--«Qui a fait +cela»? dit Hrut.--«C'est moi», dit Thjostolf.--«Comment es-tu venu ici»? +dit Hrut.--«C'est Halgerd qui m'a envoyé vers toi», dit Thjostolf.--«Ce +n'est donc pas elle qui t'a fait faire cela», dit Hrut, et il tire son +épée, Thjostolf le voit, et il ne veut pas demeurer en arrière, il porte +un coup de sa hache vers Hrut. Hrut sauta de côté pour éviter le coup, +et de la main gauche il frappa le plat de la hache si fort que la hache +tomba des mains de Thjostolf. De la main droite il lui enfonça son épée +dans la jambe, au-dessus du genou, après quoi il se jeta sur lui et le +renversa. Thjostolf tomba en arrière et sa jambe pendait. Hrut lui donna +un dernier coup à la tête, et ce fut le coup de la mort. + +À ce moment, les gens de Hrut sortirent et virent ce qui était arrivé. +Hrut fit emporter Thjostolf et enterrer le cadavre; après cela il alla +trouver Höskuld et lui dit la mort de Glum et celle de Thjostolf. +Höskuld fut d'avis que c'était grand dommage pour Glum, et il remercia +Hrut d'avoir tué Thjostolf. + +Il faut conter maintenant que Thorarin, frère de Ragi, apprend la mort +de son frère Glum. Il monte à cheval avec douze hommes et s'en va vers +les vallées de l'ouest. Il arrive à Höskuldstad. Höskuld le reçoit à +bras ouverts, et il y passe la nuit. Höskuld envoie en hâte vers Hrut, +et lui fait dire de venir. + +Hrut arriva aussitôt. Et le jour d'après, ils parlèrent longtemps de la +mort de Glum. Thorarin dit: «Veux-tu me faire des offres pour la mort de +mon frère? car j'ai perdu beaucoup en le perdant.» Höskuld répondit: «Ce +n'est pas moi qui ai tué ton frère, et ce n'est pas ma fille qui l'a +fait tuer; et sitôt que Hrut l'a su, il a tué Thjostolf.» Alors Thorarin +se tut, et il lui semblait que l'affaire tournait mal. Hrut dit: +«Faisons en sorte qu'il ne regrette pas son voyage. Il a certes beaucoup +perdu, et il faut qu'on parle bien de nous. Faisons lui des présents, et +qu'il soit notre ami pour le temps à venir.» On fit comme il avait dit, +et les deux frères lui firent des présents. Après cela il retourna dans +le Sud. + +Au printemps, ils changèrent de demeure entre eux, lui et Halgerd. Elle +s'en alla au Sud, à Laugarness, et lui vint à Varmalæk. Et maintenant la +saga ne parle plus de Thorarin. + + + + +XVIII + + +Il faut conter maintenant que Mörd Gigja, tomba malade et mourut; et on +pensa que c'était grand dommage. Sa fille Unn eut tous ses biens +après lui. Elle ne s'était pas remariée. Elle était prodigue et mauvaise +ménagère, et l'argent lui fondait dans les mains, si bien qu'il ne lui +resta plus que les terres et le bétail. + + + + +XIX + + +Il y avait un homme qui s'appelait Gunnar. Il était parent d'Unn. Sa +mère s'appelait Rannveig et elle était fille de Sigfus, fils de Sighvat +le rouge, qui fut tué au gué de Sandhola. Le père de Gunnar s'appelait +Hamund. Il était fils de Gunnar fils de Baug qui a donné son nom à +Gunnarsholt. La mère d'Hamund s'appelait Hrafnhild. Elle était fille de +Storolf, fils de Hæing. Storolf était frère de Hrafn, l'homme de la loi. +Le fils de Storolf était Orm le fort. + +Gunnar fils d'Hamund demeurait à Hlidarenda dans le Fljotshlid. C'était +un homme de grande taille, fort, et le plus brave qu'on pût voir. Il +frappait de l'épée et lançait l'épieu de l'une et de l'autre main, comme +il lui plaisait; et il était si prompt à brandir son épée qu'il semblait +qu'on en vît trois en l'air. Il tirait de l'arc mieux qu'aucun homme, et +touchait tout ce qu'il visait. Il sautait plus haut que sa taille avec +toute son armure de guerre, et aussi loin en arrière qu'en avant. Il +nageait comme un phoque; et il n'y avait pas de jeu où quelqu'autre pût +lutter avec lui. Aussi on a dit avec vérité, qu'il n'avait pas son +pareil. Il était beau de visage: il avait le teint clair, le nez droit +et retroussé du bout, les yeux bleus et vifs et les joues rouges; il +avait une belle chevelure, longue et jaune comme de l'or. C'était le +plus courtois des hommes, hardi en toute occasion, de bon conseil et de +bon vouloir: doux, sensé, fidèle à ses amis, et prudent à les choisir. +Il était riche en biens. Son frère s'appelait Kolskeg. C'était un homme +grand et fort, bon champion, et qui n'avait peur de rien. L'autre frère +de Gunnar s'appelait Hjört. Il était encore enfant. Orm Skogarnef était +frère bâtard de Gunnar. Il n'est pas dans la saga. La sœur de Gunnar +s'appelait Arngunn. Elle était la femme de Hroar, godi de Tunga, fils +d'Uni le bâtard, fils de Gardar, qui découvrit l'Islande. Le fils +d'Arngunn était Hamund Halti, qui demeurait à Hamundstad. + + + + +XX + + +Il y avait un homme nommé Njal. Il était fils de Thorgeir Gollnir, fils +d'Ufeig. La mère de Njal s'appelait Asgerd. Elle était fille du seigneur +Askel le muet. Elle était venue de Norvège en Islande, et avait pris des +terres à l'ouest du Markarfljot, entre Öldustein et Seljalandsmula. Elle +eut pour fils Holtathorir, père de Thorleif Krak, de qui sont descendus +les Skogverjar, de Thorgrim le grand et de Thorgeir Skorargeir. + +Njal demeurait à Bergthorshval dans le pays des îles. Il avait un autre +domaine à Thorolfsfell. Njal était riche en biens et beau de visage. +Mais le destin voulut qu'il ne lui poussât point de barbe. Il était si +fort sur la loi qu'il n'avait pas son pareil; c'était un homme sage et +qui lisait dans l'avenir, de bon conseil et de bon vouloir; et tout ce +qu'il conseillait aux gens était bien fait. Il était pacifique et +pourtant plein de bravoure; il prévoyait les choses à venir et se +rappelait les choses passées. Il ôtait d'embarras tous ceux qui venaient +le trouver. Sa femme s'appelait Bergthora. Elle était fille de +Skarphjedin. C'était une vaillante femme, au cœur d'homme, mais un peu +rude. Elle et Njal avaient six enfants, trois fils et trois filles. Ils +seront tous dans cette saga. + + + + +XXI + + +Nous disions donc qu'Unn avait perdu tout son argent comptant. Elle +partit de chez elle et se mit en route pour Hlidarenda. Gunnar reçut +bien sa parente, et elle passa la nuit chez lui. + +Le jour d'après, ils s'assirent dehors et parlèrent ensemble. Tout en +parlant, elle finit par lui dire combien elle était pressée d'argent. +«C'est une mauvaise chose» dit-il.--« Quel conseil me donneras-tu?» +dit-elle. Il répondit: «Prends autant d'argent qu'il t'en faudra, de +celui que j'ai placé à intérêt.»--«Je ne veux pas, dit-elle, dissiper +ton bien.»--«Que veux-tu donc?» dit-il.--«Je veux que tu reprennes mon +bien à Hrut» dit-elle.--«Ce n'est pas à espérer, dit-il, quand ton père +n'a pu le ravoir; et c'était un grand homme de loi; mais moi je n'y +entends rien.» Elle répondit: «Hrut s'en est tiré par la force, et non +selon la loi; mon père était vieux, et les gens ont trouvé qu'il valait +mieux ne pas poursuivre l'affaire. Et moi je n'ai pas d'autres parents +pour porter ma cause devant la justice, si tu n'as pas assez de courage +pour cela.»--«Je veux bien essayer, dit-il, de réclamer ton bien; mais +je ne sais comment il faut s'y prendre.» Elle répondit: «Va trouver Njal +à Bergthorshval. Il te donnera un conseil, car il est fort ton +ami.»--«Il me tirera bien de peine, comme il a fait pour tant d'autres.» +dit-il. Et l'entretien finit de cette sorte que Gunnar se chargea de +l'affaire et lui donna de l'argent pour sa maison, tant qu'il lui en +fallait. Et elle retourna chez elle. + +Alors Gunnar monte à cheval et va trouver Njal. Njal le reçut très bien, +et ils se mirent tout de suite à parler ensemble. Gunnar dit: «Je suis +venu te demander un bon conseil.» Njal répondit: «J'ai beaucoup d'amis +qui peuvent attendre cela de moi, mais je crois que c'est pour toi que +je me donnerai le plus de peine.» Gunnar dit: «Je te fais savoir que +j'ai pris en main la cause d'Unn au sujet des biens qu'elle réclame à +Hrut.»--«C'est une affaire bien chanceuse, dit Njal, et nul ne peut +savoir comment elle tournera. Je vais pourtant te donner un conseil, et +te dire ce que je crois le meilleur; et tu mèneras la chose à bien si tu +ne t'en écartes en rien; mais ta vie est en jeu, si tu fais +autrement.»--«Je ne m'en écarterai en rien» dit Gunnar. Alors Njal se +tut pendant quelques instants, et après cela il dit: «J'ai bien pensé à +la chose, et voici ce qui fera l'affaire.» + + + + +XXII + + +«Tu partiras de chez toi, à cheval, et deux hommes avec toi. Tu auras un +grand manteau et par dessous une casaque brune d'étoffe grossière. Mais +sous la casaque tu auras tes meilleurs habits, et une petite hache à la +main. Chacun de vous aura deux chevaux, un gras et un maigre. Tu +prendras des outils de forgeron. Vous vous mettrez en route de grand +matin. Et quand vous viendrez à l'ouest et passerez la Hvita, tu +enfonceras ton chapeau sur ton visage. Alors on demandera qui est ce +grand homme, et tes compagnons diront que c'est le grand Kaupahjedin, un +homme de l'Eyfjord, qui vend des outils de fer. C'est un méchant homme +et un bavard, qui croit tout savoir. Souvent il ramasse sa marchandise +et tombe sur les gens quand ils ne font pas comme il veut. + +Tu t'en iras ainsi à l'ouest jusqu'au Borgarfjord, et partout tu +offriras ta marchandise, mais toujours tu la reprendras sans la vendre. +Et on dira dans le pays que Kaupahjedin est le plus méchant homme auquel +on puisse avoir affaire et qu'on n'a pas menti sur son compte. Tu t'en +iras vers le Nordradal et plus loin jusqu'au Hrutarfjord et au Laxardal, +et enfin tu arriveras à Höskuldstad. Tu resteras là pour la nuit, tu +t'assiéras à la dernière place et tu pencheras la tête. Höskuld dira aux +gens de ne pas s'inquiéter de Kaupahjedin, et que c'est un méchant +homme. + +Le matin d'après, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus +proche de Hrutstad. Là tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce +qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les défauts à coups de +marteau. Le maître du domaine regardera de près, et trouvera les +défauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises +paroles. Et il dira: «Il n'est pas étonnant que tu me traites mal, toi +qui traites mal tout le monde.» Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne +soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que +cela ne semble étrange et que tu ne sois reconnu. + +Alors on enverra un homme à Hrutstad dire à Hrut qu'il ferait bien de +venir vous séparer. Il t'enverra chercher, et tu iras tout de suite. On +te placera sur le banc d'en bas, juste en face du siège de Hrut. Tu le +salueras. Il te recevra bien et demandera si tu es du Nord. Tu diras que +tu es un homme de l'Eyfjord. Il demandera s'il y a beaucoup de vaillants +hommes. «Il y a bien des vauriens» diras-tu.--«Connais-tu le +Reykjardal?» dira-t-il.--«Je connais toute l'Islande» diras-tu.--«Y +a-t-il de bons guerriers dans le Reykjardal?» dira-t-il--«Il y a des +voleurs et des brigands» diras-tu. Alors Hrut rira, et il pensera que +cela est divertissant. Vous parlerez ensuite des hommes des districts de +l'ouest, et tu diras du mal de chacun d'eux. Et puis vous viendrez à +parler de la plaine de la Ranga. Tu diras qu'il n'y a plus là de gens +qui vaillent, depuis que Mörd Gigja est mort. Et tu chanteras quelques +vers (car tu es bon skald) et Hrut en sera diverti. Il demandera +pourquoi tu dis que nul homme ne pourra prendra sa place. Tu lui +répondras qu'il était si sage et si grand homme de loi, et si habile à +mener une affaire qu'il n'y a jamais eu un mot à dire sur ses jugements. +Il demandera: «As-tu su quelque chose de ce qui s'est passé entre +nous?»--«Je sais, diras-tu, qu'il t'a ôté ta femme, mais tu en as pris +ton parti.» Alors Hrut dira: «Ne te semble-t-il pas qu'il ne s'en est +pas tiré à sa gloire, puisqu'il n'a pu ravoir le bien, ayant entamé +l'affaire?»--«Voici ce que j'ai à répondre, diras-tu. Tu l'as défié en +combat singulier; mais il était vieux, et ses amis lui ont conseillé de +ne pas combattre contre toi. Et ainsi l'affaire est tombée.»--«C'est +bien ainsi que j'ai fait, dira Hrut; et les gens simples ont cru que +c'était selon la loi; mais il aurait pu reprendre l'affaire au ting +suivant, s'il l'avait osé.»--«Je le sais» diras-tu. Alors il te +demandera: «Entends-tu quelque chose à la loi?»--«On dit dans le nord +que je m'y connais» diras-tu; mais tu me diras bien comment il faudrait +reprendre l'affaire.»--«De quelle affaire parles-tu?» dira Hrut.--«D'une +affaire, diras-tu, qui m'importe peu: comment faut-il réclamer le bien +d'Unn?»--«Il faut me citer en justice, dira Hrut, de manière que je +puisse l'entendre, ou bien dans mon domicile légal.»--Dis-moi la +citation, diras-tu, et je répéterai après toi. + +Alors Hrut dira la citation; et il faut que tu fasses grande attention à +chaque parole qu'il dira. Apres cela, Hrut te dira de répéter la +citation. Tu la diras donc; mais tu diras si mal qu'il n'y aura pas plus +d'un mot sur deux qui soit bien. Alors Hrut rira, (et il n'aura point de +méfiance) et il dira qu'il n'y avait pas grand chose qui fût bien. Tu +diras que c'est la faute de tes compagnons, et qu'ils se sont moqués de +toi. Et puis tu demanderas à Hrut de recommencer et de permettre que tu +dises encore une fois la citation après lui. Il le permettra et dira la +citation lui-même. Tu répéteras après lui et cette fois tu diras bien, +et tu demanderas à Hrut si c'était bien dit. Il dira qu'il n'y a pas +moyen de déclarer cela nul. Alors tu diras tout haut, de manière que tes +compagnons puissent l'entendre: «Je te cite donc en justice au nom d'Unn +fille de Mörd, qui a remis sa cause entre mes mains.» + +Dès que les hommes se seront endormis, vous vous lèverez sans bruit, +vous sortirez et vous irez dans la prairie seller les chevaux gras. Vous +monterez dessus et vous laisserez là les autres. Vous monterez sur la +montagne, au-dessus des pâturages et vous y resterez trois nuits; car on +vous cherchera bien aussi longtemps que cela. Ensuite vous retournerez +chez vous, dans le Sud: vous chevaucherez la nuit et vous dormirez le +jour. Pour nous, nous irons au ting, et nous t'aiderons à poursuivre +l'affaire.» + +Gunnar le remercia et s'en retourna chez lui. + + + + +XXIII + + +Gunnar partit de chez lui à deux nuits de là, et deux hommes avec lui. +Ils arrivèrent en chevauchant jusqu'à Blaskogaheidi. Là des hommes à +cheval vinrent à leur rencontre, et demandèrent qui était ce grand homme +qui se laissait si peu voir. Ses compagnons dirent que c'était le grand +Kaupahjedin. Ils répondirent: «Il n'y a rien de pire à attendre après +lui, là où il a passé d'abord». Hjedin fit mine de se jeter sur eux; +pourtant chacun passa son chemin. + +Gunnar fit en toutes choses comme on lui avait dit; il passa la nuit à +Höskulslad, puis il partit de là, descendant la vallée, et vint au +domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là il offrit sa marchandise +et vendit trois outils de forgeron. Le maître du domaine s'aperçut que +la marchandise n'était pas bonne, et lui dit qu'il l'avait trompé. Alors +Hjedin se jeta sur lui. Cela fut dit à Hrut; et il envoya aussitôt +chercher Hjedin. Hjedin alla tout de suite trouver Hrut et fut très-bien +reçu chez lui. Hrut le plaça en face de lui, et ils parlèrent ensemble +de la façon que Njal avait prédite. Quand ils en vinrent à la plaine de +la Ranga, et que Hrut s'informa des hommes de là-bas, Hjedin chanta ces +vers: + +«C'est là, en vérité, qu'il y a le moins d'hommes (ainsi disent les gens +tout bas, et je l'ai entendu souvent) dans la plaine de la Ranga. Le +seul Mörd Gigja s'est fait connaître pour ses hauts faits. Jamais, parmi +ceux qui jettent l'or à pleines mains, il n'eut son pareil en sagesse ni +en puissance». + +Hrut dit: «Tu es un skald, Hjedin. Mais as-tu entendu dire ce qui s'est +passé entre Mörd et moi?» Et Hjedin chanta: + +«Je sais que par ses artifices le chef aux anneaux d'or t'a enlevé un +précieux rejeton de la terre. Et ceux qui portent le bouclier lui ont +conseillé, (souvent son épée s'était rougie de sang) de ne pas combattre +contre toi». + +Alors Hrut lui dit comment il fallait reprendre l'affaire, et il +prononça la citation. Hjedin la dit après lui, et dit tout de travers. +Hrut se mit à rire, et il ne se doutait de rien. Hjedin dit à Hrut de +recommencer une seconde fois. Hrut le fit. Hjedin répéta après lui, et +cette fois il dit bien et il prit à témoins ses compagnons qu'il citait +Hrut en justice, au nom d'Unn, fille de Mörd, qui lui avait mit sa cause +en main. + +Le soir, il alla se mettre au lit comme les autres. Mais quand Hrut fut +endormi, ils prirent ce qui était à eux et montèrent sur leurs chevaux, +puis ils s'en allèrent, passant la rivière, du côté de Hjardarholt, +jusqu'au bout de la vallée, et ils restèrent là, dans la montagne, parmi +les gorges du Haukadal, en un endroit où on ne pouvait les trouver que +si on arrivait droit sur eux. Leurs selles et leurs armes étaient +restées dans la forge, et il leur fallut aller les chercher. Mais pas un +homme ne s'aperçut de leur départ. + +Cette même nuit Höskuld s'éveilla à Höskuldstad, et il éveilla tous ses +hommes. «Je veux vous dire mon rêve, dit-il. Il m'a semblé que je voyais +un grand ours sortir de la maison, (et je sais bien que cet ours n'avait +pas son pareil). Deux ours le suivaient, et ils semblaient vouloir du +bien à cet ours. Il s'en allait vers Hrutstad, et il entra dans la +maison. À ce moment je m'éveillai. Maintenant je veux vous demander ce +que vous avez vu de ce grand homme?» Un des hommes répondit: «J'ai vu +ceci: de dessous sa manche sortait une bordure d'or et un habit rouge, +et à la main droite il avait un anneau d'or». Höskuld dit: «Ceci est un +esprit, et celui de nul autre que de Gunnar de Hlidarenda. Je vois +maintenant tout ce qui va venir, et il faut monter à cheval, et aller à +Hrutstad». + +Ils sortirent tous, et vinrent à Hrutstad. Ils frappèrent à la porte. On +homme sortit et ouvrit la barrière. Ils entrèrent. Hrut était couché +dans son lit fermé, et il demanda qui étaient ces gens-là? Höskuld dit +son nom et demanda quels hôtes il y avait à Hrulstad. Hrut répond: «Il y +a ici Kaupahjedin».--«Un plus grand que lui de toute la tête, dit +Höskuld; car je crois qu'il y a en ici Gunnar de Hlidarenda».--«Alors il +s'est fait ici une tromperie» dit Hrut. «Qu'est-il arrivé?» dit +Höskuld.--«Je lui ai dit comment il fallait faire la citation pour +réclamer les biens d'Unn, et je me suis cité moi-même en justice, et il +a dit après moi; et voilà que maintenant l'affaire est engagée, et c'est +selon la loi».--«C'était une idée de grand sens, dit Höskuld; mais +Gunnar ne l'a pas eue tout seul. Njal doit lui avoir donné ce conseil; +car il n'a pas son pareil pour la ruse». Alors ils se mettent à chercher +Hjedin, et Hjedin est parti. + +Ils rassemblèrent du monde et cherchèrent Hjedin et ses gens trois jours +et trois nuits, et ils ne trouvèrent rien. Gunnar chevaucha, quittant la +montagne, jusqu'au Haukadal. Il passa à l'est des gorges et vint à +Holtavörduheidi, et il ne s'arrêta pas qu'il ne fût arrivé chez lui. Il +alla trouver Njal et lui dit qu'il s'était bien trouvé de son conseil. + + + + +XXIV + + +Gunnar monta à cheval et alla au ting. Hrut et Höskuld allèrent aussi au +ting, et beaucoup d'hommes avec eux. + +Gunnar porta l'affaire devant le ting, et il prit des hommes libres à +témoins dans sa cause, et ceux de Hrut avaient pensé à l'attaquer, mais +ils ne s'y risquèrent pas. + +Après cela Gunnar alla devant le tribunal du pays du Breidafjord et il +fit sommation à Hrut d'écouter son serment, et l'exposé de l'affaire, et +toutes les preuves. Puis il prêta serment et exposa l'affaire. Puis il +fit comparaître les témoins de la citation, et ensuite les témoins de ce +qu'il avait pris en main la cause. Njal n'était pas au tribunal. + +Gunnar donc poursuivit l'affaire en sommant Hrut de se défendre. Hrut +nomma des témoins, et dit que la procédure était nulle, et que Gunnar +avait oublié les trois témoignages qu'il aurait dû produire devant le +tribunal: le premier, celui qui est pris devant le lit, le second devant +la porte des hommes, et le troisième au tertre de la loi. + +Alors Njal était arrivé au tribunal. Il dit qu'il remettrait bien +l'affaire en bon chemin s'ils voulaient la continuer. «Je ne veux pas +cela, dit Gunnar. Je veux faire à Hrut comme il a fait à Mörd mon +parent. Les deux frères, Hrut et Höskuld, sont-ils assez près pour +entendre mes paroles?»--«Nous entendons dit Hrut; mais que veux-tu?» +Gunnar dit: «Que ceux-là soient témoins, qui sont ici et m'écoutent, que +je te cite, Hrut, en combat singulier dans l'île. Et tu combattras avec +moi aujourd'hui dans cette île qui est ici dans l'Öxara. Mais si tu ne +veux pas combattre, paye tout l'argent aujourd'hui». + +Alors Gunnar chanta ces vers. + +«Oui, Hrut et moi dans notre fureur, nous combattrons dans l'île +aujourd'hui même, et les casques et les boucliers se choqueront. Qu'ils +m'entendent, tous ces guerriers que je prends à témoins. Sinon, que le +vieillard paye sur l'heure le douaire de la femme au voile flottant». + +Après cela Gunnar s'en alla du tribunal avec toute sa troupe. Höskuld et +Hrut rentrèrent aussi chez eux. Et l'affaire ne fut plus ni poursuivie +ni défendue à partir de ce jour. + +Hrut dit, comme il entrait dans sa hutte: «C'est une chose qui ne m'est +jamais arrivée, qu'un homme m'ait offert le combat, et que je l'aie +refusé».--«Alors tu songes à combattre, dit Höskuld; mais cela ne sera +pas, si j'ai un conseil à te donner, car tu n'es pas plus à la taille de +Gunnar, que Mörd n'était à la tienne. Et nous ferions mieux de payer +tous deux l'argent à Gunnar». + +Alors les deux frères demandèrent aux hommes de leur pays, ce qu'ils +voulaient donner. Ils répondirent tous qu'ils donneraient autant que +Hrut voudrait. «Allons donc, dit Höskuld, à la hutte de Gunnar, et +payons lui l'argent». + +Ils allèrent à la hutte de Gunnar et l'appelèrent dehors. Il sortit +devant la porte de la hutte et les autres hommes avec lui. Höskuld dit: +«Tu vas maintenant prendre l'argent». Gunnar dit: «Compte le donc. Je +suis prêt à le prendre». Et ils comptèrent toute la somme jusqu'à la +dernière pièce d'argent. Höskuld dit: «Jouis en maintenant comme tu l'as +acquis». Alors Gunnar chanta: + +«Les hommes qui ont acquis de la gloire dans les combats peuvent jouir +de leurs biens sans crainte. Nul ne me disputera mes richesses les armes +à la main. Mais si nous versions le sang à cause d'une femme, mal nous +en prendrait, à nous les vaillants guerriers». + +«Tu en seras mal récompensé» dit Hrut. «Il en sera ce qu'il pourra» dit +Gunnar. Höskuld et les siens rentrèrent dans leurs huttes. Höskuld +roulait ses pensées dans sa tête, et il dit à Hrut: «N'aurons-nous +jamais vengeance de Gunnar pour s'être joué de nous?»--«Cela ne sera +pas, dit Hrut, il en sera puni certainement mais nous n'aurons de part +ni à la vengeance ni au profit. Il est à prévoir cependant qu'il se +tournera vers ceux de notre famille pour demander leur amitié». Et ils +n'en dirent pas plus long. + +Gunnar montra l'argent à Njal. «Cela a bien marché» dit Njal.--«Et c'est +toi qui as fait cela» dit Gunnar. + +Les hommes quittèrent le ting, et retournèrent chez eux, et Gunnar eut +beaucoup d'honneur de cette affaire. Il remit tout l'argent à Unn, et +n'en voulut rien avoir. Mais il dit qu'il lui semblait qu'il pouvait +attendre plus d'aide, à l'avenir, d'elle et de ses parents que de nul +autre. Elle répondit que c'était vrai. + + + + +XXV + + +Il y avait un homme nommé Valgard. Il demeurait à Hofi sur la Ranga. Il +était fils de Jörund le godi, fils de Hrafn le simple, fils de Valgard, +fils d'Aefar, fils de Vemund le muet, fils de Thorolf au long nez, fils +de Thrand le vieux, fils d'Harald aux grandes dents, fils de Hrærek le +briseur d'anneaux. La mère d'Harald aux grandes dents était Aud, fille +d'Ivar aux longs bras, fils de Halfdan le sage. Le frère de Valgard le +mauvais était Ulf, godi d'Ör, de qui sont descendus ceux d'Odda. Ulf, +godi d'Ör, fut père de Svart, père de Lodmund, père de Sigfus, père de +Sæmund le sage. Lodmund fils de Svart fut père de Grim, père de +Sverting, père de Vigdir, mère de Sturla dans la vallée. De Valgard est +descendu Kolbein le jeune. + +Ces frères, Ulf, godi d'Ör, et Valgard le mauvais, allèrent demander la +main d'Unn, et elle épousa Valgard sans prendre l'avis d'aucun de ses +parents. Mais cela sembla mauvais à Gunnar, et à Njal, et à beaucoup +d'autres; car Valgard était un homme d'humeur méchante et sans amitié. +Ils eurent ensemble un fils qui s'appela Mörd; et il sera longtemps dans +cette saga. Quand il fut arrivé à l'âge d'homme, il fut mauvais pour ses +parents et pire encore pour Gunnar que pour les autres. Il était +d'esprit rusé, et de mauvais conseil. + +Il faut maintenant nommer les fils de Njal. L'aîné s'appelait +Skarphjedin. C'était un homme grand de taille, fort, bon champion; il +nageait comme un phoque et c'était le plus agile des hommes, impétueux +et sans peur, prompt à parler et parlant bien, bon skald, et pourtant +maître de lui en toutes choses. Il avait une chevelure brune et frisée, +de beaux yeux, le visage pâle et dur, le nez de travers et des dents +qu'il découvrait en riant, la bouche laide. Et malgré cela le plus beau +guerrier qu'on pût voir. + +Le second fils de Njal s'appelait Grim. Il avait les cheveux noirs et le +visage plus beau que Skarphjedin. Il était grand et fort. + +Le troisième fils de Njal s'appelait Helgi. Il était beau de visage et +il avait de beaux cheveux. C'était un homme fort et un bon champion. Il +était sage et réfléchi. Aucun des fils de Njal n'était marié. + +Le quatrième fils de Njal s'appelait Höskuld. Il était bâtard. Sa mère +s'appelait Hrodny et était fille d'Höskuld, sœur d'Ingiald de Kelda. + +Njal demanda à Skarphjedin s'il voulait se marier. Il dit à son père de +décider. Alors Njal demanda pour lui en mariage Thorhild, fille de Hrafn +de Thorolfsfell. Et c'est pourquoi Skarphjedin eut depuis ce moment un +autre domaine. Skarphjedin eut Thorhild et continua quand même à +demeurer avec son père. + +Pour Grim, Njal demanda Astrid de Djuparbakka. Elle était veuve et très +riche. Grim l'eut et demeura aussi avec Njal. + + + + +XXVI + + +Il y avait un homme nommé Asgrim. Il était fils d'Ellidagrim, fils +d'Asgrim, fils d'Öndott le corbeau. Sa mère s'appelait Jorunn et était +fille de Teit, fils de Ketilbjörn le vieux, de Mosfell. La mère de Teit +était Helga, fille de Thord Skeggji, fils de Hrap, fils de Björn Buna, +fils de Grim seigneur de Sogn. La mère de Jorunn était Alof, fille de +Bödvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Le frère d'Asgrim fils +d'Ellidagrim s'appelait Sigfus. Sa fille était Thorgerd mère de Sigfus, +père de Sæmund le sage. Gauk fils de Trandil était le frère d'adoption +d'Asgrim. C'était le plus brave et le plus beau des hommes. Ils se +prirent de querelle, Asgrim et lui; et Asgrim tua Gauk. + +Asgrim eut deux fils, et tous deux s'appelaient Thorhal. Ils étaient +tous deux de grande espérance. Grim était le nom d'un autre fils +d'Asgrim. Sa fille s'appelait Thorhalla. C'était la plus belle des +femmes, et la plus accorte, et elle faisait bien toute chose. + +Njal vint à parler avec Helgi son fils et lui dit: «J'ai pensé à un +mariage pour toi, si tu veux suivre mon conseil».--«Je le veux +certainement, dit Helgi, car je sais deux choses, que tu veux ce qui est +bien, et que tu peux beaucoup. Mais de quel côté veux-tu te tourner?» +Njal répondit: «Il faut que nous demandions la fille d'Asgrim fils +d'Ellidagrim; car nous aurons fait là le choix le meilleur.» + + + + +XXVII + + +Un peu après, ils s'en allèrent faire la demande en mariage. Ils +chevauchèrent vers l'est, passant la Thjorsa et allèrent devant eux +jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à Tunga. Asgrim était à la maison, et +il les reçut bien; et ils passèrent la nuit là. Le jour suivant ils se +mirent à parler ensemble. Alors Njal présenta sa demande, et il demanda +Thorhalla pour Helgi son fils. Asgrim fit une bonne réponse, et dit +qu'il n'y avait pas d'hommes avec qui il fût plus empressé d'entrer en +marché qu'avec eux. Après cela ils parlèrent de l'affaire; et +l'entretien finit de telle sorte qu'Asgrim fiança sa fille à Helgi, et +que le jour de la noce fut fixé. Gunnar vint au festin, et beaucoup +d'autres des meilleurs hommes du pays. Et après la noce Njal proposa de +prendre comme fils d'adoption Thorhal fils d'Asgrim. Et Thorhal s'en +alla chez Njal et fut avec lui longtemps. Il aimait Njal plus que son +propre père. Njal lui apprit si bien la loi qu'il devint le premier +homme de loi de l'Islande. + + + + +XXVIII + + +Il vint un vaisseau dans l'embouchure d'Arnarbæli, et le vaisseau avait +pour chef Hallvard le blanc, un homme de Vik. Il alla loger à Hlidarenda +et fut avec Gunnar tout l'hiver; et il le priait souvent de voyager à +l'étranger avec lui. Gunnar n'en disait pas grand'chose, mais il +laissait voir que ce n'était pas tout à fait impossible. Au printemps il +alla à Bergthorshval et demanda à Njal s'il lui semblait qu'il ferait +bien de s'en aller à l'étranger. «Il me semble que tu feras bien, dit +Njal: tu te montreras là-bas tel que tu es ici».--«Veux-tu veiller à mes +biens, dit Gunnar, pendant que je serai parti? Car je veux que Kolskegg +mon frère vienne avec moi; et je voudrais que pendant ce temps tu eusses +l'œil sur ma maison avec ma mère».--«Je n'y manquerai pas, dit Njal; je +t'aiderai en tout ce que tu voudras».--«Grand bien t'en fasse» dit +Gunnar. Et il retourne chez lui. + +L'homme de l'est vient encore à parler à Gunnar, comme quoi il devrait +aller à l'étranger. Gunnar lui demande s'il a jamais navigué vers +d'autres pays. Il répond qu'il a navigué vers tous les pays qui sont +entre la Norvège et Gardariki, «et j'ai aussi navigué, dit-il, jusqu'au +Bjarmaland». «Veux-tu naviguer avec moi vers les pays de l'est?» dit +Gunnar.--«Je le veux certainement» dit-il. Et après cela Gunnar décida +de partir avec lui. Njal prit en sa garde tous les biens de Gunnar. + + + + +XXIX + + +Gunnar partit pour l'étranger, et Kolskegg son frère avec lui. Ils +naviguèrent jusqu'à Tunberg et furent là tout l'hiver. Il y avait eu un +changement de chefs en Norvège, Harald Grafeld était mort et aussi +Gunhild. Celui qui régnait alors sur le royaume était le jarl Hakon fils +de Sigurd, fils d'Hakon, fils de Griotgard. Sa mère s'appelait Bergljot +et était fille du jarl Thorir le taciturne. La mère de Bergljot +s'appelait Alof Arbot et était fille d'Harald aux beaux cheveux. + +Hallvard demanda à Gunnar s'il voulait aller trouver le jarl Hakon. «Je +ne veux pas» dit Gunnar.--«As-tu un vaisseau long?» dit-il.--«J'en ai +deux» dit Hallvard. «Alors je voudrais partir tous deux pour faire la +guerre, dit Gunnar, et rassembler des hommes pour venir avec nous».--«Je +veux bien» dit Hallvard. + +Après cela ils s'en allèrent à Vik, prirent là deux vaisseaux et +s'apprêtèrent à partir. Ils étaient bien montés en hommes; car on disait +beaucoup de bien de Gunnar. + +«Où veux-tu aller maintenant?» dit Gunnar. «D'abord au sud à Hising, dit +Hallvard, trouver Ölvir mon parent».--«Que lui veux-tu?» dit +Gunnar.--«C'est un bon compagnon, dit Hallvard, il nous donnera bien +quelque renfort pour notre expédition».--«Allons-y donc» dit Gunnar. + +Sitôt qu'ils furent prêts, ils s'en allèrent vers l'est, à Hising, et +ils trouvèrent là un bon accueil. Peu de temps s'était passé depuis +l'arrivée de Gunnar, qu'Ölvir faisait déjà grand état de lui. Ölvir le +questionna sur son voyage. Hallvard répond que Gunnar veut guerroyer et +gagner des richesses. «Ce n'est pas une idée sage, dit Ölvir, quand vous +n'avez point de monde».--«Tu peux y ajouter» dit Hallvard. «Je veux bien +donner quelque renfort à Gunnar, dit Ölvir, et quoique tu puisses te +compter dans ma parenté, il me semble pourtant que j'aurai plus de +profit avec lui».--«Que donneras-tu donc?» dit Hallvard».--«Deux +vaisseaux longs, l'un à vingt rameurs, l'autre à trente» a dit +Ölvir.--«Quelles gens les monteront?» dit Hallvard.--«Je ferai +l'équipage de l'un avec mes serviteurs, et celui de l'autre avec des +hommes du pays. Mais voici que j'ai appris qu'il y a du trouble dans la +rivière; et je ne sais pas comment vous pourrez vous en aller».--«Qui +donc est venu là?» dit Hallvard.--«Deux frères, dit Ölvir. L'un +s'appelle Vandil et l'autre Karl; ils sont fils de Snæulf le vieux, du +Gautland, dans l'est». Hallvard dit à Gunnar qu'Ölvir leur a donné des +vaisseaux, et Gunnar s'en réjouit. + +Ils s'apprêtèrent à partir de là. Et quand ils furent prêts, ils +allèrent trouver Ölvir et le remercièrent. Il leur souhaita bonne chance +et leur dit de se garder de ces deux frères. + + + + +XXX + + +Gunnar descendait vers l'embouchure de la rivière; lui et Kolskegg +étaient tous deux sur un vaisseau, et Hallvard sur l'autre. Et voici +qu'ils virent des vaisseaux devant eux. Alors Gunnar dit: «Soyons prêts, +s'ils viennent sur nous; autrement n'ayons point affaire à eux». Ils +firent comme il avait dit et mirent les vaisseaux en état de combattre. +Les autres séparèrent leurs vaisseaux et firent un passage au milieu. +Gunnar s'avança entre eux. + +Vandil saisit un croc de fer et le jeta sur le vaisseau de Gunnar, et il +le tira à lui. Ölvir avait donné à Gunnar une bonne épée. Gunnar la +brandit (et il n'avait pas mis son casque); il sauta sur l'avant du +vaisseau de Vandil et frappa tout d'abord sur un homme qu'il tua. + +Karl mena son vaisseau de l'autre côté et lança un javelot à travers le +vaisseau de Gunnar; et il visait Gunnar au milieu du corps. Gunnar le +voit, et se tourne si vite que l'œil ne peut le suivre. Il prend le +javelot de la main gauche et le lance sur le vaisseau de Karl; et un +homme qui était là fut tué. + +Kolskegg saisit une ancre et la jette sur le vaisseau de Karl. La pointe +de l'ancre entra dans le bordage et sortit au travers; et le flot noir +entra dans l'ouverture, et tous les hommes, quittant le vaisseau, +sautèrent sur les autres. + +Gunnar revint d'un bond sur son vaisseau. À ce moment Hallvard +s'approcha, et il se fit alors une grande tuerie. Ceux de Gunnar +voyaient que leur chef était sans crainte, et chacun faisait ce qu'il +pouvait. Gunnar tantôt frappait, tantôt lançait des javelots, et nombre +d'hommes reçurent la mort de sa main. Kolskegg l'aidait bien. Karl sauta +sur le vaisseau de son frère Vandil, et ils combattirent ensemble tout +le jour. Un moment, sur le vaisseau de Gunnar, Kolskegg prit du repos. +Gunnar le vit et chanta: + +«Tu as pris plus de soin, vaillant corbeau, des aigles voraces qui +mangent les hommes morts, que de toi-même. Demain plus d'un viendra ici, +boire le breuvage des loups; mais toi, tandis que tu tires l'épée, tu +souffres les tourments de la soif». + +Alors Kolskegg prit une corne pleine de mjöd et but. Après cela il +recommença à combattre. Et il arriva que les deux frères sautèrent sur +le vaisseau de Vandil; et Kolskegg venait le long d'un des bords, et +Gunnar le long de l'autre. Vandil vint à la rencontre de Gunnar, et lui +porta un coup; et l'épée entra dans le bouclier. Gunnar fit tourner +vivement le bouclier, où l'épée tenait, et elle se brisa au dessous de +la poignée. Gunnar frappa à son tour, et il semblait qu'il y eût trois +épées en l'air, et Vandil ne savait de quel côté parer. D'un coup +d'épée, Gunnar lui coupa les deux jambes. En même temps Kolskegg perçait +Karl d'un javelot. Après cela ils firent beaucoup de butin. + +De là ils allèrent au Sud, en Danemark, et de là à l'est dans le +Smaland. Et ils se battaient partout, et ils avaient toujours la +victoire. Ils ne revinrent pas à l'automne. + +L'été suivant, ils allèrent à Rafal et trouvèrent là des pirates. Ils +les attaquèrent et eurent la victoire. Après cela ils allèrent à l'est, +jusqu'à Eysysl et ils restèrent là quelques temps sous un promontoire. +Ils virent un homme qui descendait tout seul de la montagne. Gunnar vint +à terre, à la rencontre de l'homme, et ils parlèrent ensemble. Gunnar +lui demanda son nom, il se nommait Tofi. Gunnar demanda ce qu'il +voulait. «C'est toi que je cherche, dit-il; il y a ici des vaisseaux de +guerre à l'ancre de l'autre côté du promontoire, et je vais te dire qui +les commande. Deux frères les commandent: l'un s'appelle Hallgrim et +l'autre Kolskegg. Je sais qu'ils sont grands hommes de guerre; et je +sais aussi qu'ils ont des armes si bonnes qu'il ne s'en trouve pas de +pareilles. Hallgrim a une hallebarde qu'il a fait ensorceler, de sorte +que nulle autre arme que cette hallebarde ne pourra lui donner la mort. +Et il y a ceci encore: c'est qu'il sait tout d'abord quand la hallebarde +doit aller au combat; car alors elle résonne si fort qu'on l'entend de +loin; si grande est la vertu qu'il y a en elle». Alors Gunnar chanta: + +«Je l'aurai bientôt, cette hallebarde, quand j'aurai tué le guerrier +terrible. J'entasserai les morts, et les armes résonneront sur les +casques. Alors je m'en irai sur le coursier d'Endil [vaisseau], quand +les sorciers auront perdu la vie dans la tempête de Sigar [bataille]». + +«Kolskegg, dit Tofi, a une épée courte. C'est l'arme la meilleure qu'on +puisse voir. Ils ont du monde, un tiers de plus que vous. Ils ont aussi +beaucoup de butin qu'ils ont mis en sûreté à terre et je sais au juste +où il est. Ils ont envoyé un vaisseau pour vous épier, le long du +promontoire, et ils savent que vous êtes là. Ils font maintenant de +grands apprêts de combat, et ils veulent tomber sur vous, sitôt qu'ils +auront fini. Vous n'avez donc que deux choses à faire: ou vous en aller +tout de suite, ou vous préparer à combattre le plus vite que vous +pourrez. Mais si vous avez la victoire, je vous mènerai là où est tout +le butin». + +Gunnar lui donna un anneau d'or. Puis il alla vers ses hommes et leur +dit qu'il y avait des vaisseaux de guerre de l'autre côté du +promontoire: «et ils savent déjà que nous sommes là. Prenons donc nos +armes et préparons toutes choses vite et bien; car il y a du butin à +gagner». Ils firent donc leurs préparatifs. Et sitôt qu'ils sont prêts, +ils voient des vaisseaux qui viennent à eux. La bataille s'engage, et +ils combattent longtemps, et il se fait une grande tuerie. Gunnar tuait +quantité d'hommes. Ceux d'Hallgrim sautèrent sur le vaisseau de Gunnar. +Gunnar vint à la rencontre d'Hallgrim. Hallgrim pointa sur lui sa +hallebarde. Il y avait une poutre en travers du vaisseau, et Gunnar +sauta en arrière, par dessus la poutre. Son bouclier restait devant, et +la hallebarde de Halgrim y entra, et dans la poutre après. Gunnar donna +un coup d'épée sur le bras d'Hallgrim, et le bras fut paralysé, mais +l'épée ne mordait pas; alors la hallebarde tomba à terre. Gunnar la prit +et transperça Halgrim. Puis il chanta: + +«Je l'ai tué, le grand tueur d'hommes. Il levait son épée comme un +éclair dans le combat. J'ai appris aux pays lointains la vertu des armes +magiques d'Hallgrim. Tous les vaillants hommes sauront comment elle est +venue en ma puissance, la hallebarde qui nourrit les loups. Voici +qu'elle me suivra dans les combats jusqu'à la fin de ma vie». + +Et Gunnar tint son serment, et il porta la hallebarde tant qu'il vécut. + +Les deux Kolskegg combattaient l'un contre l'autre, et c'était chose +douteuse de savoir de quel côté la chance tournerait. Alors Gunnar +approcha et donna à Kolskegg le coup de la mort. + +Après cela les pirates demandèrent merci. Gunnar consentit à leur +demande. Il fit reconnaître les morts, et prit le butin qui était à eux. +Mais à ceux à qui il avait fait merci, il donna leurs armes et leurs +vêtements, et leur dit de retourner dans leurs pays. Ils s'en allèrent, +et Gunnar prit tout le butin qu'ils laissaient derrière eux. + +Tofi vint trouver Gunnar après la bataille et lui offrit de le conduire +au butin que les pirates avaient mis en sûreté, et il dit qu'il y en +avait plus, et du meilleur, que celui qu'ils avaient pris jusque là. +Gunnar dit qu'il voulait bien. Il alla à terre avec Tofi. Tofi marchait +le premier, vers le bois, et Gunnar derrière lui. Ils vinrent à un +endroit où il y avait beaucoup de bois amoncelé. Tofi dit que le butin +était dessous. Ils ôtèrent le bois et trouvèrent dessous de l'or et de +l'argent, des vêtements et de bonnes armes. Ils portèrent ce butin +jusqu'aux vaisseaux. + +Gunnar demanda à Tofi comment il voulait être récompensé. Tofi répondit: +«Je suis un homme de race danoise, et je désire que tu me ramènes vers +mes parents». Gunnar demanda comment il se trouvait dans les pays de +l'est. «J'ai été pris par des pirates, dit Tofi, et ils m'ont jeté à +terre ici à Eysysl, et j'y suis resté depuis lors». + + + + +XXXI + + +Gunnar le prit avec lui et dit à Kolskegg et à Hallvard: «Nous devrions +maintenant aller en Norvège». Ils furent contents de cela et dirent que +c'était à lui de décider. Gunnar fit donc voile loin du pays de l'est +avec beaucoup de butin. Il avait dix vaisseaux, il les amena à Heidabær +en Danemark. Le roi Harald fils de Gorm, régnait dans ce pays. On lui +parla de Gunnar, et on lui disait qu'il n'avait pas son pareil en +Islande. Et le roi lui envoya ses hommes pour le prier de venir le voir. +Gunnar alla tout de suite trouver le roi. Le roi le reçut bien, et le +fit asseoir à côté de lui. Gunnar fut là un demi-mois. Le roi prenait +plaisir à faire lutter Gunnar contre ses hommes en toutes sortes de +prouesses; et il n'y en avait pas un qui en une seule prouesse fût son +égal. Le roi dit à Gunnar; «Il me semble que nulle part on ne trouverait +ton pareil». Et il lui offrit de lui donner une femme et beaucoup de +terres à gouverner, s'il voulait s'établir là. Gunnar remercia le roi de +son offre et dit: «Je veux d'abord aller en Islande trouver mes amis et +mes parents».--«Alors tu ne reviendras jamais vers nous» dit le +roi,--«Le destin décidera, seigneur» dit Gunnar. Gunnar donna au roi un +bon vaisseau long et beaucoup d'autres choses précieuses, qu'il avait +prises en guerroyant. Le roi lui donna son vêtement d'honneur et des +gants brodés d'or, et un bandeau pour le front, avec un bouton d'or +dessus et un bonnet russe. + +Gunnar partit, et vint au nord, à Hising. Ölvir le reçut à bras ouverts. +Il rendit à Ölvir ses vaisseaux, et dit que c'était sa part de butin. +Ölvir prit les trésors et dit que Gunnar était un bon compagnon, et il +le pria de rester là quelque temps. Hallvard demanda à Gunnar s'il +voulait aller trouver le jarl Hakon. Gunnar dit qu'il avait cela en +tête: «car maintenant j'ai fait quelque peu mes preuves; et je n'en +étais pas là, quand tu m'as proposé cela d'abord». + +Après cela ils s'apprêtèrent à partir et s'en allèrent au nord à +Thrandheim trouver le jarl Hakon. Il reçut bien Gunnar et le pria de +rester avec lui pendant l'hiver. Gunnar consentit à cela. Tous les +hommes qui étaient là pensaient grand bien de lui. Après la fête de Jol +le jarl lui donna un anneau d'or. Gunnar prit de l'inclination pour +Bergljot, parente du jarl; et on voyait bien à l'air du jarl, qu'il la +lui aurait donnée à épouser, si Gunnar avait demandé cela si peu que ce +fût. + + + + +XXXII + + +Au printemps le jarl demanda à Gunnar quel projet il avait en tête. +Gunnar dit qu'il voulait aller en Islande. Le jarl dit que l'année avait +été mauvaise dans le pays «et il y aura peu de vaisseaux qui s'en iront +au loin: pourtant tu auras de la farine et du bois sur ton vaisseau, +tant que tu en voudras». Gunnar le remercia et mit son vaisseau au plus +vite en état de partir. Hallvard partit avec lui et Kolskegg. + +Ils arrivèrent de bonne heure, en été, et débarquèrent à Arnarbæli, et +c'était avant le ting. Gunnar quitta son vaisseau et chevaucha tout +droit chez lui; il laissa des hommes pour décharger le vaisseau, et +Kolskegg vint avec lui. Quand ils arrivèrent à la maison, leurs hommes +furent joyeux de les voir. Ils étaient doux avec leurs gens, et ils +n'avaient pas plus de hauteur qu'avant leur absence. + +Gunnar demanda si Njal était chez lui. On lui dit qu'il y était. Il fit +alors amener son cheval et s'en alla à Bergthorshval et Kolskegg avec +lui. Njal fut joyeux de leur arrivée et les pria de rester là pendant la +nuit. Ils le firent, et Gunnar lui conta ses voyages. Njal dit qu'il +était maintenant le plus vaillant de tous «et tu as fait tes preuves en +maint endroit. Mais tu en feras encore davantage à partir d'aujourd'hui; +car beaucoup de gens seront jaloux de toi».--«Je voudrais être bien avec +tous» dit Gunnar.--«Il arrivera beaucoup de choses, dit Njal, et tu +auras souvent à te défendre».--«J'aurai ceci pour moi, dit Gunnar, que +le bon droit sera de mon côté».--«Et il en sera ainsi, dit Njal, si tu +n'as pas à payer pour d'autres». + +Njal demande à Gunnar s'il pense à aller au ting. Gunnar dit qu'il ira, +et demande si Njal doit y aller. Mais Njal dit qu'il n'y songe pas «et +j'aurais voulu que tu fisses de même» ajoute-t-il. + +Gunnar revint chez lui; avant de partir il fit à Njal de beaux présents +et le remercia d'avoir pris soin de ses biens. Kolskegg son frère le +pressait d'aller au ting: «Ta gloire s'étendra au loin, disait-il; car +plus d'un viendra là pour te voir».--«Ce n'est guère mon habitude, dit +Gunnar, de me donner en spectacle; mais c'est une bonne chose, à ce +qu'il me semble, de rencontrer de braves gens». + +Hallvard était arrivé à son tour, et il offrit d'aller au ting avec eux. + + + + +XXXIII + + +Gunnar monta à cheval, et les autres avec lui, pour aller au ting. Et +quand ils arrivèrent, ils étaient si bien équipés, qu'il n'y en avait +pas un seul là qui fût équipé de même; et les hommes sortaient de toutes +les huttes et s'émerveillaient de les voir. + +Gunnar chevaucha jusqu'aux huttes de ceux de la Ranga, et il demeura là +avec ses parents. Beaucoup d'hommes venaient le trouver et lui demander +des nouvelles. Il était avec tout le monde affable et gai, et disait à +chacun ce qu'il voulait savoir. + +Il arriva, un jour, que Gunnar venait du tertre de la loi. Il passait +devant la hutte de ceux de Mosfell. Il vit des femmes venir à sa +rencontre, et elles étaient vêtues de beaux habits. Celle qui était en +tête était la mieux vêtue de toutes. Et quand ils se rencontrèrent, elle +parla tout de suite à Gunnar. Il lui rendit son salut et demanda qui +elle était. Elle dit qu'elle se nommait Halgerd et qu'elle était fille +d'Höskuld fils de Dalakol. Elle lui parlait hardiment, et elle le pria +de lui conter ses voyages. Et il dit qu'il ne pouvait pas refuser de +l'entretenir. Alors ils s'assirent et parlèrent ensemble. Elle était +vêtue ainsi: elle avait une robe rouge, tout à fait magnifique. Elle +avait par-dessus un grand manteau d'écarlate, orné de galons au bord. +Ses cheveux tombaient sur sa poitrine, et ils étaient longs et beaux. +Gunnar avait sur lui le vêtement d'honneur que le roi Harald fils de +Gorm lui avait donné. Il avait au bras l'anneau de Hakon. Ils parlèrent +longtemps tout haut. Ils en vinrent là qu'il demanda si elle n'était pas +mariée. Elle dit qu'elle ne l'était pas «et il n'y en a pas beaucoup qui +en courraient la chance», dit-elle.--«Penses-tu que nul n'est assez bon +pour toi?» dit-il.--«Ce n'est pas cela, dit-elle; mais il faut que je +sois prudente dans mon choix».--«Comment répondrais-tu si je te +demandais en mariage?» dit Gunnar.--«Tu n'y penses pas» dit-elle.--«Tu +te trompes» dit-il.--«Si c'est vraiment ton idée, dit-elle, va trouver +mon père». Et après cela ils cessèrent l'entretien. + +Gunnar alla tout droit à la hutte de ceux des vallées; il trouva des +hommes dehors devant la hutte, et demanda si Höskuld était dedans. Et +ils dirent qu'il y était certainement. Gunnar entra. Höskuld et Hrut le +reçurent bien. Il s'assit entre eux deux, et il ne semblait pas à leur +conversation, qu'il y eût eu entre eux la moindre inimitié. Le discours +de Gunnar en vint là, qu'il demanda quelle réponse les deux frères lui +feraient, s'il prétendait à la main d'Halgerd. «Une bonne, dit Höskuld, +si tu y as bien pensé». Gunnar dit que c'était tout à fait sérieux «mais +nous nous sommes quittés la dernière fois de telle manière, que bien des +gens penseront qu'il vaudrait mieux ne pas faire d'alliance entre +nous».--«Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» dit Höskuld. Hrut +répondit: «Il me semble que ce ne serait pas un mariage bien +assorti».--«Qu'y trouves-tu à redire?» dit Gunnar. Hrut dit: «Je vais te +répondre là dessus selon la vérité: Tu es un vaillant homme, et un homme +d'honneur, mais elle, elle est trompeuse, et je ne veux te faire tort en +rien».--«Grand bien t'en fasse, dit Gunnar, mais je tiendrai ceci pour +vrai, que vous vous rappelez notre ancienne querelle, si vous ne voulez +pas m'accorder ma demande».--«Ce n'est pas cela, dit Hrut; c'est plutôt +parce que je vois que tu ne sauras pas lui tenir tête. Mais si nous ne +faisons pas le marché, nous voulons pourtant être tes amis». Gunnar dit: +«J'ai parié avec elle, et elle n'est pas éloignée de cette idée». Hrut +dit: «Je sais que c'est ainsi, et que tous les deux vous en avez envie. +C'est vous deux aussi qui courez le plus de risques, quant à la manière +dont cela tournera». Et Hrut dit à Gunnar, sans que Gunnar l'eût +demandé, tout ce qui concernait l'humeur d'Halgerd. Et Gunnar fut +d'abord d'avis que tout n'était pas comme il aurait fallu. Et pourtant +il arriva à la fin que leur marché fut conclu. + +Alors on envoya chercher Halgerd, et on parla de l'affaire, elle étant +présente. Ils firent comme la première fois, et la laissèrent se fiancer +elle-même. On convint que la noce se ferait à Hlidarenda, et que la +chose serait d'abord tenue secrète; mais il arriva que chacun le sut. + +Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il alla tout droit trouver +Njal et lui dit son marché. Njal prit la chose tristement. Gunnar lui +demanda ce qu'il voyait là-dedans de si peu sage. Njal répondit: «Il +viendra d'elle toute sorte de mal, si elle arrive ici dans +l'est».--«Jamais elle ne gâtera notre amitié» dit Gunnar. «Mais il ne +s'en faudra pas de beaucoup, dit Njal, et tu auras plus d'une fois à +payer l'amende pour elle». Gunnar invita Njal à la noce, et tous ceux de +chez lui qu'il voudrait pour l'accompagner. Njal promit de venir. Après +cela Gunnar s'en alla chez lui. Et il chevauchait par tout le district +pour inviter les gens. + + + + +XXXIV + + +Il y avait un homme nomme Thrain. Il était fils de Sigfus, fils de +Sighvat le rouge. Il demeurait à Grjota dans le Fljotshlid. Il était +parent de Gunnar et c'était un homme de grande importance. Il avait pour +femme Thorhild Skaldkona. Elle avait une méchante langue et faisait des +vers moqueurs sur les gens. Thrain l'aimait peu. Il fut invité à la noce +à Hlidarenda, et sa femme devait recevoir les hôtes avec Bergthora fille +de Skarphjedin, femme de Njal. + +Ketil était le nom du second fils de Sigfus. Il demeurait à Mörk, à +l'est du Markarfljot. Il avait pour femme Thorgerd fille de Njal. + +Le troisième fils de Sigfus s'appelait Thorkel, le quatrième Mörd, le +cinquième Lambi, le sixième Sigmund, le septième Sigurd. Ils étaient +tous parents de Gunnar, et vaillants champions. Gunnar les avait tous +invités à la noce. Il avait invité aussi Valgard le rusé, et Ulf godi +d'Ör et leur fils Runolf et Mörd. + +Höskuld et Hrut arrivèrent, et beaucoup d'hommes avec eux. Il y avait là +les fils d'Höskuld, Thorleik et Olof. La fiancée venait avec eux, et +aussi Thorgerd sa fille, la plus jolie femme qu'on pût voir. Elle était +alors âgée de quatorze hivers. Il y avait beaucoup d'autres femmes avec +elles. Là était Thorhalla fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et les deux +filles de Njal, Thorgerd et Helga. + +Gunnar avait déjà beaucoup de monde, et il plaça ainsi ses hommes: il +s'assit au milieu du banc, et après lui, du côté du dedans, Thrain fils +de Sigfus, puis Ulf godi d'Ör, puis Valgard le rusé, puis Mörd et +Runolf, puis les fils de Sigfus. Lambi venait le dernier. À côté de +Gunnar, vers le dehors, s'assit Njal, puis Skarphjedin, puis Helgi, puis +Grim, puis Höskuld, puis Haf le sage, puis Ingjald de Kelda, puis les +fils de Thorir, qui venaient de l'est, de Holti. Thorir voulut être le +dernier parmi les hôtes d'importance; et ainsi chacun trouva bon d'être +assis où il était. + +Höskuld s'était assis en face au milieu du banc et ses fils après lui, +vers le dedans. Hrut était à côté d'Höskuld, vers le dehors. Et on n'a +pas dit comment les autres étaient rangés. + +La fiancée était assise au milieu du banc du fond. Elle avait d'un côté +sa fille Thorgerd. De l'autre côté s'assit Thorhalla fille d'Asgrim fils +d'Ellidagrim. Thorhild s'occupait des hôtes, et elle et Bergthora +mettaient les viandes sur la table. Thrain fils de Sigfus dévorait des +yeux Thorgerd fille de Glum. Sa femme Thorhild voit cela. Elle se met en +colère et lui chante ce couplet: + +«Te voilà bouche béante, Thrain. Tes yeux vont de travers». + +Thrain se leva de table aussitôt. Il nomma des témoins et se déclara +séparé de Thorhild: «Je ne veux plus, dit-il, de ses vers moqueurs ni +des mauvaises paroles qu'elle me dit». Et il était si fort en colère +qu'il ne voulut pas rester à la noce, si on ne la renvoyait: ainsi +fit-on et elle s'en alla. + +Et maintenant les hommes étaient assis, chacun à sa place, et ils +buvaient et étaient joyeux. Alors Thrain se mit à dire: «Je n'ai pas +besoin de parler en secret de ce que j'ai en tête: je veux te demander +ceci, Höskuld fils de Dalakol: veux-tu me donner en mariage Thorgerd ta +petite-fille?»--«Je ne sais pas, dit Höskuld, il me semble qu'il y a peu +de temps que tu t'es séparé de celle que tu avais avant; et puis quel +homme est-il, Gunnar?» Gunnar répondit: «Je ne veux pas parler de lui, +car il est de ma famille. Mais parle, toi, Njal, et tous te croiront». +Njal dit: «Voilà ce qu'il y a à dire de cet homme: Il est riche en +biens, et accompli en toutes choses, et c'est un homme de grande +importance; et à cause de cela vous pouvez bien entrer en marché avec +lui». Alors Höskuld dit: «Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» Hrut +répondit: «Tu peux bien faire le marché, c'est un bon parti pour elle.» +Ils parlent donc ensemble des conditions du marché, et ils sont bientôt +d'accord sur toutes choses. + +Alors Gunnar se leva, et Thrain aussi, et ils allèrent vers le banc du +fond. Gunnar demanda à la mère et à la fille si elles voulaient dire oui +à ce marché. Elles dirent qu'elles n'avaient pas envie de le rompre, et +Halgerd fiança sa fille Thorgerd. Alors les femmes changèrent entre +elles. Thorhalla s'assit entre les deux fiancées. La noce continua +joyeusement. Et quand ce fut fini, Höskuld et les siens montèrent à +cheval et s'en allèrent à l'ouest, et ceux de la Ranga retournèrent dans +leur pays. Gunnar fit à beaucoup de gens de beaux présents, et cela le +rendit très considéré. Halgerd prit la haute main sur la maison et elle +était avide et querelleuse. Thorgerd gouvernait à Grjota, et c'était une +bonne ménagère. + + + + +XXXV + + +C'était la coutume entre Gunnar et Njal que chaque hiver, à tour de +rôle, l'un des deux invitait l'autre à passer l'hiver chez lui, et +c'était à cause de leur grande amitié. Cette année là Gunnar avait à +recevoir l'hospitalité chez Njal, et ils partirent, lui et Halgerd, pour +Bergthorshval. Helgi et sa femme n'étaient pas à la maison. Njal reçut +bien Gunnar et sa femme. Et ils étaient là depuis quelque temps quand +Helgi revint avec sa femme Thorhalla. Alors Bergthora alla au banc du +fond, et Thorhalla avec elle, et Bergthora dit à Halgerd: «Il faut que +tu fasses place à cette femme». Elle répondit: «Je ne ferai place à +personne; car je ne suis pas une femme de peu qu'on met dans les +coins»--«C'est moi qui commande ici» dit Bergthora. Après cela Thorhalla +s'assit. Bergthora vint à la table avec le bassin à laver les mains. +Halgerd prit la main de Bergthora et dit: «Vous allez bien ensemble, +Njal et toi; tu as un ongle crochu à chaque doigt, et lui n'a point de +barbe».--«C'est vrai, dit Bergthora, mais nous ne nous en faisons point +de reproches l'un à l'autre; pour toi, ton mari Thorvald n'était pas +sans barbe, et pourtant tu l'as fait tuer.»--«Il me sert de peu, dit +Halgerd, d'avoir pour mari l'homme le plus brave d'Islande, si tu ne +venges pas cela, Gunnar!» Gunnar se leva d'un bond; il quitta la table +et dit: «Je m'en vais chez moi; et toi tu ferais mieux de te disputer +avec tes gens que dans la maison des autres. Je suis redevable à Njal de +toutes sortes d'honneurs, et je n'ai pas envie d'être ton jouet». Après +cela, ils s'en allèrent chez eux. «Sache une chose, Bergthora, dit +Halgerd, c'est que nous n'en avons pas fini». Et Bergthora lui répondit +que son affaire n'en serait pas meilleure. Gunnar ne disait rien. Il +revint à Hlidarenda et resta chez lui tout le long de l'hiver. + +Et maintenant l'été s'approche et vient le moment d'aller au ting. + + + + +XXXVI + + +Gunnar partit pour le ting. Avant de monter à cheval, il dit à Halgerd: +«Tiens-toi tranquille pendant que je serai loin de chez moi, et ne +montre pas de méchanceté à mes amis, quand tu auras affaire à +eux.»--«Que les mauvais esprits emportent tes amis.» dit-elle. Gunnar +partit pour le ting. Il voyait qu'il n'était pas possible d'avoir de +bonnes paroles avec elle. + +Njal alla au ting et tous ses fils avec lui. + +Il faut dire maintenant ce qui arriva chez eux. Njal et Gunnar avaient +un bois en commun à Raudaskrida. Ils n'avaient pas fait de partage, et +chacun d'eux avait coutume d'en abattre autant qu'il lui en fallait, et +jamais l'un des deux n'avait fait de reproche à l'autre là-dessus. +L'intendant d'Halgerd s'appelait Kol. Il était avec elle depuis +longtemps et c'était le plus méchant homme qu'on pût voir. + +Il y avait un homme nommé Svart. C'était le serviteur de Njal et de +Bergthora, et ils l'aimaient beaucoup. Bergthora lui dit d'aller à +Raudaskrida et de couper du bois: «et je t'enverrai des hommes pour +l'apporter à la maison». Svart répond qu'il fera ce qu'elle lui a +ordonné. Il s'en va à Raudaskrida. Là, il se met à couper du bois; et il +devait rester là une semaine. + +Il vient des mendiants à Hlidarenda. Ils arrivaient de l'est, du +Markarfljot, et ils dirent que Svart était à Raudaskrida, qu'il coupait +du bois, et faisait beaucoup de besogne. «Bergthora a donc envie, dit +Halgerd, de me voler tant qu'elle pourra; mais je vais faire en sorte +que Svart ne coupera plus de bois». Ranveig l'entendit, la mère de +Gunnar, et elle dit: «Nous avons eu pourtant de bonnes ménagères dans +notre pays de l'est, mais elles ne s'occupaient pas de faire tuer les +gens». + +La nuit se passa. Au matin, Halgerd alla trouver Kol et lui dit: «J'ai +de l'ouvrage pour toi» et elle lui donna une hache. «Va-t'en à +Raudaskrida. Là, tu trouveras Svart.»--«Que ferai-je de lui?» +dit-il.--«Tu le demandes, dit-elle, toi qui es le plus méchant des +hommes? Tu le tueras.»--«Je le ferai, dit-il, mais il est à croire que +j'y laisserai ma vie.»--«Tu te fais des montagnes de toutes choses, +dit-elle, et cela ne te convient guère, quand j'ai parlé pour toi en +toute occasion. J'aurai quelqu'autre pour faire cela, si tu n'oses pas.» +Kol prit la hache, et il était fort en colère. Il monta sur un cheval +qui était à Gunnar et chevaucha vers l'est jusqu'au Markarfljot. Là il +descendit et resta à attendre dans le bois que les gens eussent emporté +le bois coupé, et que Svart fût resté seul. Alors Kol courut à lui et +dit: «Il y a des gens qui savent frapper plus fort que toi» et il +abattit la hache sur sa tête et lui donna le coup de la mort. + +Après cela il revient à la maison et conte le meurtre à Halgerd. «Grand +bien t'en fasse, dit-elle; et je vais prendre soin de toi en sorte qu'il +ne t'arrivera point de mal.»--«Il se peut, dit-il, et pourtant c'est +autre chose que j'ai rêvé avant de faire le coup.» + +Et maintenant les gens arrivent dans le bois et trouvent Svart tué et le +rapportent à la maison. + +Halgerd envoya un homme au ting, pour dire le meurtre à Gunnar. Gunnar +ne dit pas un mot de blâme sur Halgerd devant le messager, et les gens +ne savaient pas si cela lui semblait bien ou mal. Un peu après il se +leva et dit à ses hommes de venir avec lui. + +Ainsi firent-ils, et ils allèrent à la hutte de Njal. Gunnar envoya un +homme dire à Njal de sortir. Njal sortit aussitôt, et ils se mirent à +parler, Gunnar et lui. Gunnar dit: «J'ai à t'annoncer un meurtre: c'est +Halgerd ma femme qui a fait faire cela, et c'est Kol mon intendant qui a +tué l'homme, mais celui qui a été tué est Svart ton serviteur.» Njal se +taisait, pendant que Gunnar contait l'histoire. Alors il dit: «Prends +garde de la laisser faire à sa tête en toutes choses.» Gunnar dit: +«Prononce toi-même la sentence.» Njal dit: «Tu auras de la peine à payer +l'amende pour tous les mauvais tours d'Halgerd; et une autre fois cela +laissera plus de traces qu'ici, où c'est entre nous deux; ici même il +s'en faudra de beaucoup que tout soit bien; et nous aurons besoin de +nous rappeler tous deux les bonnes paroles d'autrefois; je prévois que +tu t'en tireras; et pourtant tu en auras de grands ennuis.» + +Njal prononça lui-même la sentence, comme Gunnar le lui offrait; il dit: +«Je ne pousserai pas les choses à l'extrême dans cette affaire: tu +payeras douze onces d'argent; mais j'ajouterai ceci: s'il vient de chez +nous quelque chose sur quoi vous ayez à prononcer, il ne faudra pas nous +faire de plus mauvaises conditions.» Gunnar dit que c'était juste. Il +compta la somme, et après cela il monta à cheval et retourna chez lui. + +Njal revint du ting et ses fils avec lui. Bergthora vit l'argent et dit: +«Voilà une affaire bien arrangée; niais il faudra en payer autant pour +Kol avant qu'il soit longtemps.» + +Gunnar revint du ting et fit des reproches à Halgerd. Elle dit que bien +des hommes qui valaient mieux que Svart étaient sous terre sans qu'on +eût payé d'amende pour eux. «Mène tes entreprises comme tu l'entends, +dit Gunnar, mais c'est à moi de décider comment il faut arranger +l'affaire.» Halgerd ne cessait de se vanter du meurtre de Svart et +Bergthora n'aimait pas cela. + +Njal alla à Thorolfsfell, et ses fils avec lui, pour visiter son +domaine. Ce même jour il arriva que Bergthora était dehors; elle vit un +homme qui venait vers la maison, monté sur un cheval noir. Elle resta +là, sans rentrer. Elle ne connaissait pas cet homme. Il avait un épieu à +la main, et une épée courte pendait à son côté. Elle lui demanda son +nom. «Je m'appelle Atli» dit-il. Elle demanda d'où il était. «Je suis du +pays des fjords de l'est» dit-il.--«Où vas-tu?» dit-elle. «Je suis sans +domicile, dit-il, et je venais trouver Njal et Skarphjedin, et savoir +s'ils voudraient me prendre chez eux.»--«Que saurais-tu bien faire?» +dit-elle. «Je travaille aux champs, et je sais faire encore bien +d'autres choses, dit-il, mais je ne te cacherai pas que je suis d'un +naturel violent, et je suis cause que bien des gens ont eu des blessures +à bander.»--«Je ne te blâmerai pas de n'être pas un poltron» dit +Bergthora. Atli dit: «As-tu donc quelque chose à dire ici?»--«Je suis la +femme de Njal, dit-elle, et je puis prendre des serviteurs aussi bien +que lui».--«Veux-tu me prendre?» dit-il.--«Je le ferai, dit-elle, à une +condition, c'est que tu feras tout ce que je te commanderai, quand même +je t'enverrais tuer un homme.»--«Tu ne manques pas de gens à tes ordres, +dit-il, et tu n'as pas besoin de moi pour cela.»--«Je ferai en cela +comme je l'entendrai,» dit-elle.--«Faisons donc le marché de la manière +que tu veux» dit-il. Et elle le prit à son service. + +Njal revint et ses fils avec lui. Njal demanda à Bergthora qui était cet +homme. «C'est ton serviteur, dit-elle, et je l'ai pris à mon service, +parce qu'il a l'air prompt à la besogne.»--«Il se peut qu'il en fasse +beaucoup, dit Njal, mais je ne sais si elle sera bonne.» Skarphjedin +prit Atli en amitié. + +Quand vint l'été, Njal alla au ting, et ses fils avec lui. Gunnar était +au ting. Comme il quittait sa maison, Njal prit une bourse pleine +d'argent. «Quel argent est-ce là, père?» demanda Skarphjedin. «C'est +l'argent, dit Njal, que Gunnar m'a payé pour notre serviteur l'été +dernier.»--«Il te servira à quelque chose», dit Skarphjedin, et il riait +en disant cela. + + + + +XXXVII + + +Voici maintenant ce qui arriva à la maison de Njal. Atli demanda à +Bergthora ce qu'il ferait ce jour là. «J'ai de l'ouvrage pour toi, +dit-elle, tu vas aller chercher Kol jusqu'à ce que tu le trouves; car il +faut que tu le tues aujourd'hui, si tu veux faire ma volonté».--«Cela se +trouve bien, dit Atli, car nous sommes tout deux de méchants vauriens. +Je vais m'y prendre de telle sorte qu'un de nous deux mourra».--«Bonne +chance, dit Bergthora; tu n'auras pas travaillé pour rien». + +Il alla prendre ses armes et son cheval, et partit. Il chevaucha +jusqu'au Fljotshlid, là il rencontra des hommes qui venaient de +Hlidarenda. C'étaient des habitants de Mörk, dans l'est. Ils demandèrent +à Atli où il allait. Il dit qu'il courait après une vieille rosse. +«C'est une petite besogne pour un homme comme toi, dirent-ils, mais il +faudrait demander à ceux qui ont été sur pied cette nuit».--«Qui +sont-ils» dit Atli.--«Kol l'assassin, le serviteur d'Halgerd, +dirent-ils; il vient du pâturage et il a veillé toute la nuit».--«Je ne +sais si j'oserai aller le trouver, dit Atli; il a mauvais caractère, et +le dommage d'autrui devrait me rendre prudent».--«Tes yeux disent +pourtant, répondirent-ils, que tu n'as pas peur de grand'chose» et ils +lui montrèrent où était Kol. + +Alors Atli donne des éperons à son cheval et part à toute vitesse. Il +rencontre Kol et lui dit: «La besogne avance-t-elle?»--«Cela ne te +regarde pas, vaurien, répond Kol, ni aucun de ceux qui sont là d'où tu +viens».--«Il te reste encore à faire le plus dur, dit Atli, c'est de +mourir». Et après cela Atli pointa son épieu sur lui, et l'atteignit au +milieu du corps. Kol avait brandi sa hache et l'avait manqué. Il tomba +de cheval et mourut sur le champ. + +Atli se remit en route. Il rencontra des gens d'Halgerd et leur dit: +«Allez là-bas où est le cheval, et occupez-vous de Kol. Il est tombé de +cheval, et il est mort».--«Est-ce-toi qui l'as tué?» dirent-ils. Il +répondit: «Halgerd pensera bien qu'il ne s'est pas tué tout seul». Après +cela il retourna à la maison et dit le meurtre à Bergthora. Bergthora +approuve son ouvrage, et les paroles qu'il a dites. «Je ne sais, dit +Atli, ce qu'en pensera Njal».--«Il en prendra son parti, dit-elle, et je +vais t'en donner une preuve: il a emporté au ting l'argent que nous +avons reçu pour l'esclave l'été passé; et maintenant cet argent va +servir pour Kol. Mais l'arrangement fait, tu feras bien pourtant de +prendre garde à toi; car Halgerd ne gardera jamais de paix +jurée».--«Enverras-tu quelqu'un à Njal, dit Atli, pour lui dire la +chose?»--«Non, dit-elle, j'aimerais mieux qu'il n'y eût pas d'amende à +payer pour Kol». Et ils n'en dirent pas davantage. + +On dit à Halgerd le meurtre de Kol et les paroles d'Atli. Elle dit +qu'Atli aurait sa récompense, et elle envoya un homme au ting pour dire +à Gunnar le meurtre de Kol. Gunnar ne répondit pas grand'chose et envoya +un homme le dire à Njal. Njal ne répondit rien: «Nos esclaves sont +d'autres hommes qu'au temps passé, dit Skarphjedin; ils se battaient +alors, et personne ne s'en inquiétait; maintenant il faut qu'ils se +tuent» et il riait. + +Njal prit la bourse pleine d'argent qui pendait à un clou dans la hutte, +et sortit. Ses fils étaient avec lui. Ils allèrent à la hutte de Gunnar. +Skarphjedin dit à un homme qui était debout à la porte de la hutte: «Va +dire à Gunnar que mon père veut lui parler». L'homme le dit à Gunnar. +Gunnar sortit aussitôt et fit bon accueil à Njal et à ses fils. Ensuite +ils entrèrent en conversation. «C'est une mauvaise chose, dit Njal, que +ma femme ait rompu la paix et fait tuer ton serviteur».--«Elle n'en aura +pas de reproches de moi» dit Gunnar.--«Prononce toi-même la sentence» +dit Njal--«Je le ferai, dit Gunnar; mettons-les tous deux, Svart et Kol, +au même prix l'un que l'autre: tu me paieras douze onces d'argent». Njal +prit la bourse pleine d'argent et la remit à Gunnar. Gunnar reconnut +l'argent, et c'était le même qu'il avait payé à Njal. Njal retourna à sa +hutte, et ils furent après cela aussi bons amis qu'avant. + +Quand Njal revint chez lui, il fit des reproches à Bergthora. Elle +répondit qu'elle ne céderait jamais devant Halgerd. + +Halgerd fit de grands reproches à Gunnar pour avoir fait la paix au +sujet du meurtre. Gunnar dit qu'il ne se brouillerait jamais avec Njal +ni avec ses fils. Elle se fâcha beaucoup. Gunnar n'y fit pas attention. +Ils passèrent ainsi une demi-année, sans que rien de nouveau arrivât. + + + + +XXXVIII + + +Au printemps, Njal dit à Atli: «Tu devrais t'en aller aux fjords de +l'est, car Halgerd en veut à ta vie».--«Je n'ai pas peur de cela, dit +Atli; et je veux rester ici, si j'ai le choix».--«Ce n'est pourtant pas +sage» dit Njal.--«J'aime mieux être tué dans ta maison que de changer de +maître, dit Atli. Mais je veux te demander une chose: si je suis tué, +qu'on ne paye pas pour moi comme pour un esclave».--«Tu auras le prix +d'un homme libre, dit Njal; mais Bergthora te promettra de venger ta +mort par une autre, et elle tiendra sa promesse». Atli resta donc au +service de Njal. + +Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle envoya un homme dans l'ouest, +au Bjornarfjord, chercher Brynjolf Rosta son parent. C'était un fils +bâtard de Svan, et le plus méchant homme qu'on pût voir. Gunnar ne sut +rien de cela. Halgerd disait qu'il était très propre à faire un +intendant. Brynjolf arriva de l'ouest; et Gunnar lui demanda ce qu'il +venait faire. Il répondit qu'il venait pour rester là. «Tu n'apportes +rien de bon dans notre maison, dit Gunnar, si j'en crois ce qu'on m'a +dit de toi; mais je ne chasserai jamais aucun des parents d'Halgerd +qu'elle voudra avoir chez elle». Gunnar ne lui parlait guère, mais il ne +le traitait pas mal. Le temps se passa ainsi, jusqu'au moment du ting. + +Gunnar partit pour le ting et Kolskegg avec lui. Et quand ils +arrivèrent, ils se rencontrèrent avec Njal et ses fils. Ils se voyaient +souvent, et ils étaient bien ensemble. + +Bergthora dit à Atli: «Va-t'en à Thorolfsfell et travaille-là pendant +une semaine». Atli partit, et commença sa tache: il brûlait du charbon +dans le bois. Halgerd dit à Brynjolf: «On m'a dit qu'Atli n'était pas à +la maison; il doit travailler à Thorolfsfell.»--«Que penses-tu qu'il +fasse?» dit Brynjolf.--«Quelque besogne dans le bois», dit-elle.--«Que +lui ferai-je?» dit-il.--«Tu le tueras» dit-elle. Il resta pensif. «Si +Thjostolf était en vie, dit Halgerd, il ne trouverait pas que tuer Atli +soit chose si effrayante.»--«Tu n'as pas besoin de te fâcher» +répondit-il. Il alla prendre ses armes, monta sur son cheval et partit +pour Thorolfsfell. Il vit une grande fumée de charbon à l'est du +domaine. Il arrive à la fosse au charbon, et il y a un homme auprès. Et +il voit que cet homme a mis son épieu en terre à côté de lui. Brynjolf +marche le long de la fumée, droit sur l'homme; et l'autre était tout à +son ouvrage, et ne vit pas venir Brynjolf. Brynjolf lui donna un coup de +hache sur la tête. Il fit un si grand saut que Brynjolf laissa échapper +la hache. Alors Atli prit son épieu et le lança à Brynjolf. Brynjolf se +jeta à terre, et l'épieu passa au-dessus de lui. «Tu as de la chance que +je n'aie pas été prêt» dit Atli; Halgerd sera contente: tu vas lui +annoncer ma mort. Ce qui me console, c'est que pareille chose t'arrivera +bientôt; reprends ta hache que tu as laissée là.» Brynjolf ne répondit +rien et ne reprit la hache que quand Atli fut mort. Alors il alla dire à +Thorolfsfell la mort d'Atli. Après cela il retourna à Hlidarenda et +conta la chose à Halgerd. Elle envoya un homme à Bergthorshval dire à +Bergthora que le meurtre de Kol avait eu sa récompense. Puis elle envoya +un homme au ting dire à Gunnar le meurtre d'Atli. + +Gunnar se leva, et Kolskegg avec lui. «Les parents d'Halgerd feront ta +perte» dit Kolskegg. Ils allèrent trouver Njal. Gunnar dit: «J'ai à +t'annoncer la mort d'Atli» et il lui dit qui l'avait tué; «je viens +maintenant t'offrir de te payer le prix du meurtre; et je veux que tu le +fixes toi-même.» Njal dit: «Nous avons toujours souhaité tous deux que +rien ne vînt à nous diviser, et pourtant je ne le mettrai pas au prix +d'un esclave.» Gunnar dit que c'était bien, et lui tendit la main. Njal +prit des témoins, et ils firent leur paix à ces conditions. «Halgerd ne +laisse pas nos serviteurs mourir de vieillesse» dit Skarphjedin. Gunnar +répondit: «Et ta mère aura soin que les coups soient pareils des deux +côtés.»--«Cela m'en a bien l'air» dit Njal. Après cela Njal fixa le prix +à cent onces d'argent, et Gunnar les paya sur le champ. Beaucoup de ceux +qui étaient là dirent que le prix était trop élevé. Gunnar se fâcha et +dit qu'on avait payé l'amende entière pour des gens qui n'étaient pas +plus braves qu'Atli. Et là-dessus ils quittèrent le ting et retournèrent +chez eux. + +Bergthora dit à Njal quand elle vit l'argent: «Tu penses que tu as +rempli ta promesse, mais il reste encore la mienne.»--«Il n'est pas +nécessaire que tu la tiennes» dit Njal.--«Tu as pourtant deviné que je +le ferai, dit-elle, et il en sera ainsi.» + +Cependant Halgerd dit à Gunnar: «Tu as donc payé cent onces d'argent +pour la mort d'Atli, et fait de lui un homme libre?»--«Il était libre +avant, dit Gunnar, et je ne traiterai jamais les hommes de Njal en gens +pour qui il n'y a point d'amende à payer.»--«Vous êtes tous deux +pareils, toi et Njal, dit-elle, et aussi peureux l'un que +l'autre.»--«C'est ce qu'on verra», dit-il. Et après cela Gunnar fut +longtemps froid pour elle, jusqu'à ce qu'elle eut fait sa soumission. + +Tout fut tranquille pendant l'hiver. Au printemps Njal n'augmenta pas le +nombre de ses gens. Et voilà que l'été arrive, et les hommes partent +pour le ting. + + + + +XXXIX + + +Il y avait un homme nommé Thord. On l'appelait le fils de l'affranchi. +Son père s'appelait Sigtryg. Il avait été affranchi d'Asgerd, et se noya +dans le Markarfljot. Depuis ce temps-là Thord était chez Njal. C'était +un homme grand et fort. Il avait élevé tous les fils de Njal. Thord prit +de l'inclination pour une parente de Njal qui s'appelait Gudfinna, fille +de Thorolf. Elle était chargée de gouverner la maison de Njal. À ce +moment-là elle était enceinte. + +Bergthora vint parler à Thord: «Tu vas, dit-elle, aller tuer Brynjolf, +le parent d'Halgerd.»--«Je ne suis pas un meurtrier, dit-il; il faudra +bien pourtant que je m'y risque, si tu le veux.»--«Je le veux» dit-elle. +Alors il monta à cheval et s'en alla à Hlidarenda. Il fit appeler +Halgerd et lui demanda où était Brynjolf. «Que lui veux-tu?» dit-elle. +Il répondit: «Je veux qu'il me dise où il a enterré le cadavre d'Atli. +On m'a dit qu'il l'avait mal enterré.» Elle lui montra l'endroit et dit +qu'il était en bas à Akratunga. «Prends garde, dit Thord, qu'il ne lui +arrive comme à Atli.»--«Tu n'es pas de ceux qui tuent, dit-elle, et si +vous vous rencontrez, il n'en sortira rien.»--«Je n'ai jamais vu le sang +de personne, dit-il, et je ne sais pas quel effet cela me ferait.» Il +sortit de l'enclos au galop, et descendit à Akratunga. Ranveig, la mère +de Gunnar avait entendu leur conversation. «Tu railles son courage, +Halgerd, dit-elle; mais moi je le tiens pour un homme qui n'a pas peur, +et ton parent le verra bien.» + +Ils se rencontrèrent sur le grand chemin, Brynjolf et Thord. Thord dit: +«Défends-toi, Brynjolf, car je ne veux pas agir en traître envers toi.» +Brynjolf courut sur Thord et lui porta un coup de sa hache. Thord leva +la sienne en même temps et fendit le manche en deux entre les mains de +Brynjolf; vite il frappa une seconde fois, et la hache atteignit +Brynjolf à la poitrine et s'y enfonça. Brynjolf tomba de cheval, et +mourut aussitôt. + +Thord rencontra un berger d'Halgerd et lui annonça le meurtre. Il lui +dit où était Brynjolf, et le chargea de dire la chose à Halgerd. Après +cela il revint à Bergthorshval et dit le meurtre à Bergthora et aux +autres. «Grand bien t'en fasse» dit-elle. + +Le berger dit le meurtre à Halgerd. Elle fut fort en colère et dit qu'il +sortirait beaucoup de mal de tout cela, si on la laissait faire. + + + + +XL + + +Et voilà que la nouvelle arriva au ting. Njal se le fit dire trois fois. +«Il y a plus de gens que je ne pensais, dit-il, qui deviennent des +meurtriers.» Skarphjedin dit: «Il faut que cet homme ait été deux fois +poltron pour se laisser tuer par notre père nourricier qui n'a jamais vu +le sang de personne.» Et il chanta: «Je l'appellerai toujours deux fois +poltron, cet homme, et je ris en y pensant. On aurait cru cela plutôt de +nous autres qui sommes des hommes de meurtre, que de notre père +nourricier.» + +Njal dit: «Bien des gens croiront, avec l'humeur qu'on vous connaît; que +c'est vous qui avez fait le coup. Vous en viendrez là avant qu'il soit +longtemps, mais il y en aura qui diront que vous y étiez bien forcés». +Alors ils allèrent trouver Gunnar et lui dirent le meurtre. Gunnar dit +que ce n'était pas une grande perte: «Pourtant c'était un homme libre». +Njal lui offrit la paix. Gunnar accepta et on convint qu'il prononcerait +lui-même. Et tout de suite il fixa le prix à cent onces d'argent. Njal +paya aussitôt, et ainsi la paix fut faite entre eux. + + + + +XLI + + +Il y avait un homme nommé Sigmund. Il était fils de Lambi, fils de +Sighvat le rouge, il était grand voyageur, accort et beau, grand et +fort. C'était un homme d'humeur fière: il était bon skald et s'entendait +bien à toutes sortes de prouesses; mais il était vantard, moqueur et +querelleur. Il était venu à terre à l'est dans le Hornafjord. Son +compagnon s'appelait Skjöld. C'était un Suédois, auquel il n'était pas +bon d'avoir affaire. Ils prirent des chevaux et quittèrent le pays de +l'est et le Hornafjord. Et ils ne s'arrêtèrent de chevaucher que +lorsqu'ils furent arrivés dans le Fljotshlid, à Hlidarenda. Gunnar les +reçut bien. Ils étaient proches parents, Sigmund et lui. Gunnar offrit à +Sigmund de passer chez lui l'hiver. Sigmund dit qu'il voulait bien, si +Skjöld son compagnon restait aussi. «J'ai ouï dire de lui, dit Gunnar, +qu'il n'adoucirait pas ton humeur; et pourtant tu aurais grand besoin +qu'elle fût adoucie. De plus le séjour ici est dangereux, et je veux +vous donner, comme à mes parents, un conseil: c'est de ne pas aller trop +vite si ma femme Halgerd veut vous pousser à quoi que ce soit; car elle +fait bien des choses qui ne sont pas comme je voudrais».--«Qui avertit +veut du bien» dit Sigmund.--« Il faut suivre mon conseil, dit Gunnar; on +te tourmentera plus d'une fois, mais sois toujours avec moi, et fais +selon mes avis». Après cela ils restèrent chez Gunnar. Halgerd était +bien avec Sigmund; et cela alla si loin qu'elle lui donnait de l'argent, +et le servait, ni plus ni moins que son mari; et les gens en parlaient +beaucoup, et ne savaient pas ce qu'il y avait là-dessous. + +Halgerd dit à Gunnar: «Ce n'est pas bien de nous contenter de ces cent +onces d'argent que tu as eues pour mon parent Brynjolf. Moi je vengerai +sa mort si je le peux». Gunnar dit qu'il n'avait pas envie de se +quereller avec elle, et s'en alla. Il vint trouver Kolskegg et lui dit: +«Va chez Njal et dis-lui que Thord prenne garde à lui, quoique nous +ayons fait la paix, car je n'ai pas confiance». Kolskegg alla le dire à +Njal, et Njal le dit à Thord. Kolskegg s'en retourna, et Njal les +remercia, lui et Gunnar, de cette marque d'amitié. + +Il arriva une fois que Njal et Thord étaient assis dehors. Il y avait un +bouc qui d'habitude allait et venait dans l'enclos, et jamais personne +ne le chassait. Thord dit: «Voilà qui est étrange».--«Que vois-tu qui te +semble étrange?» dit Njal.--«Il me semble que je vois le bouc couché là +dans ce creux, et il est tout sanglant». Njal dit qu'il n'y avait là ni +bouc ni rien d'autre. «Qu'y a-t-il donc?» dit Thord.--«Tu dois être près +de ta mort, dit Njal, et c'est ton mauvais génie que tu as vu, tiens-toi +donc sur tes gardes».--«Cela ne me servira de rien, dit Thord, si +pareille chose doit m'arriver». + +Halgerd vint trouver Thrain, fils de Sigfus, et lui dit: «Tu seras un +bon gendre, si tu me tues Thord le fils de l'affranchi».--«Je ne le +ferai pas, dit Thrain, car je m'attirerais la colère de mon parent +Gunnar. C'est une grosse affaire au reste; car ce meurtre sera vengé sur +le champ».--«Qui le vengera? dit-elle. Est-ce ce drôle sans +barbe?»--«Non pas lui, dit-il, mais ses fils». Après cela ils parlèrent +longtemps tout bas, et nul homme ne sut ce qu'ils avaient décidé. + +Un jour il arriva que Gunnar n'était pas à la maison. Sigmund était là, +et aussi son compagnon. Thrain était venu de Grjota. Ils étaient assis +dehors, eux et Halgerd, et ils parlaient ensemble. Halgerd dit: «Vous +m'avez promis vous deux, Sigmund et Skjöld, de tuer Thord le fils de +l'affranchi, le père nourricier des fils de Njal; et toi, Thrain, tu +m'as promis de les aider». Ils convinrent tous qu'ils avaient promis +cela. «Je vais donc vous dire la manière de vous y prendre, dit-elle; il +faut monter à cheval et vous en aller à l'est dans le Hornafjord +chercher vos marchandises. Vous reviendrez le ting commencé; car si vous +étiez à la maison, Gunnar voudrait vous emmener au ting avec lui. Njal +sera au ting, et ses fils aussi, et Gunnar. Et alors vous tuerez Thord». +Ils dirent qu'ils feraient selon son conseil. Après cela ils +s'apprêtèrent à partir pour les fjords de l'est, et Gunnar n'y vit pas +de malice. Gunnar partit pour le ting. + +Njal envoya Thord le fils de l'affranchi à l'est, au pied de l'Eyjafjöll +et lui dit de rester là une nuit. Thord partit pour l'est et n'en revint +pas; car la rivière était si grosse, qu'il n'y avait pas moyen, si loin +qu'on allât, de la passer à gué. Njal l'attendit une nuit; car il +voulait l'emmener au ting avec lui. Il dit à Bergthora de lui envoyer +Thord au ting, sitôt qu'il serait revenu. Au bout de deux nuits, Thord +revint de l'est. Bergthora lui dit qu'il fallait partir pour le ting; +«Mais auparavant, dit-elle, tu vas aller à Thorolfsfell donner un coup +d'œil au domaine, et tu n'y resteras pas plus d'une nuit ou deux». + + + + +XLII + + +Sigmund revint de l'est, et son compagnon avec lui. Halgerd leur dit que +Thord était à Bergthorshval, mais qu'il partirait pour le ting dans peu +de jours. «L'occasion est bonne, dit-elle, si vous la laissez passer, +vous ne pourrez plus arriver jusqu'à lui». + +Il vint des gens à Hlidarenda qui avaient passé à Thorolfsfell, et ils +dirent à Halgerd que Thord était là. Halgerd alla trouver Thrain et +Sigmund et leur dit: «Voici que Thord est à Thorolfsfell; il faut que +vous le tuiez, quand il retournera chez lui».--«C'est ce que nous +ferons» dit Sigmund. Ils sortirent, prirent leurs armes et montèrent à +cheval, et s'en allèrent à sa rencontre sur la route. Sigmund dit à +Thrain: «Il ne faut pas que tu t'en mêles; car il n'est pas besoin de +nous tous».--«C'est mon avis» dit Thrain. + +Bientôt après, voici que Thord arriva, chevauchant vers eux. Sigmund lui +dit: «Rends tes armes; car tu vas mourir».--«Non pas, dit Thord, viens +te battre avec moi en combat singulier».--«Je ne veux pas, dit Sigmund, +il faut profiter de ce que nous sommes plusieurs. Je ne m'étonne pas que +Skarphjedin soit si brave: car on dit que la bravoure d'un homme vient +pour un quart de son père nourricier».--«Tu le verras bien, dit Thord, +car Skarphjedin me vengera». Après cela ils tombèrent sur lui, et il +leur brisa à chacun une lance, tant il se défendait bien. Alors Skjöld +lui emporta la main d'un coup d'épée, et il se défendit avec l'autre +quelque temps; à la fin Sigmund lui passa sa lance au travers du corps. +Il tomba à terre, mort. Ils le couvrirent de gazon et de pierres. Thrain +dit: «Nous avons fait de mauvaise besogne, et les fils de Njal prendront +mal ce meurtre quand ils l'apprendront». + +Ils revinrent à la maison et le dirent à Halgerd. Elle fut contente +d'apprendre le meurtre. Ranveig, la mère de Gunnar, dit: «Tu sais, +Sigmund, ce qu'il est dit: la main ne se réjouit pas longtemps du coup +qu'elle a donné; il en sera ainsi encore cette fois. Et pourtant Gunnar +te tirera de cette affaire. Mais si Halgerd te persuade de faire une +autre sottise, ce sera ta mort». + +Halgerd envoya un homme à Bergthorshval pour dire le meurtre. Et elle en +envoya un autre au ting pour le dire à Gunnar. Bergthora dit qu'elle +n'aurait garde de dire des injures à Halgerd; que ce n'était pas là la +vengeance qu'il fallait à une si grosse affaire. + + + + +XLIII + + +Quand le messager arriva au ting, et dit le meurtre à Gunnar, Gunnar +dit: «Voilà de mauvaises paroles; et jamais il n'est venu de nouvelle à +mes oreilles qui me semblât plus fâcheuse. Mais il nous faut aller +trouver Njal sur le champ; j'espère qu'il le prendra bien, quoique ce +soit un grand coup pour lui». + +Ils allèrent trouver Njal et lui firent dire de venir leur parler. Il +vint de suite trouver Gunnar. Ils parlèrent ensemble, et il n'y avait +d'abord nul homme présent que Kolskegg. «J'ai à te dire une dure +nouvelle, dit Gunnar, le meurtre de Thord le fils de l'affranchi. Je +viens t'offrir de prononcer toi-même la sentence». Njal se tut quelque +temps, après quoi il dit: «Voilà une offre bien faite, et il faut que je +l'accepte. Cependant il est à prévoir que j'en aurai des reproches de ma +femme et de mes fils, car cela leur déplaira fort. Mais j'en courrai le +risque, car je sais que j'ai affaire à un brave homme, et je ne veux pas +qu'il vienne de mon côté le moindre accroc à notre amitié».--«Veux-tu +qu'un de tes fils soit présent?» dit Gunnar.--«Non, dit Njal; ils ne +rompront pas la paix que je ferai; mais s'ils étaient présents, ils n'y +voudraient pas consentir».--«Qu'il en soit donc ainsi, dit Gunnar, +prononce-toi seul». Ils se prirent par la main, et firent leur paix, +vite et bien. Alors Njal dit: «Voici ma sentence; deux cents d'argent; +tu trouveras que c'est beaucoup».--«Je ne trouve pas que ce soit trop» +dit Gunnar, et il retourna dans sa hutte. + +Les fils de Njal rentrèrent; et Skarphjedin demanda d'où venait tout ce +bon argent que son père avait dans les mains. Njal dit: «Je vous annonce +le meurtre de Thord votre père nourricier. Moi et Gunnar nous venons +d'arranger l'affaire, et il a payé pour lui deux fois le prix d'un +homme».--«Qui l'a tué?» dit Skarphjedin.--«Sigmund et Skjöld, et Thrain +était là tout près» dit Njal. «Il leur fallait donc bien du monde» dit +Skarphjedin; et il chanta: + +«Il n'était pas besoin, ce me semble, pour faire si peu de chose, de +tant de guerriers, aux coursiers pleins d'ardeur. Quand lèverons-nous le +bras? Quand brandirons-nous nos épées? Voici que de vaillants hommes ont +rougi de sang leurs armes. Resterons-nous longtemps tranquilles?» + +«Nous n'en sommes pas loin, dit Njal, et alors on ne te retiendra pas; +mais je tiens beaucoup à ce que vous ne rompiez pas cette paix».--«Nous +la garderons donc, dit Skarphjedin; mais s'il survient quoi que ce soit +entre nous, nous nous rappellerons notre vieille haine».--«Et je ne vous +prierai pour personne» dit Njal. + + + + +XLIV + + +Voici que les hommes rentrent chez eux, venant du ting. Quand Gunnar +arriva chez lui, il dit à Sigmund: «Tu es plus que je ne croyais un +homme de malheur et tu emploies mal tes bonnes qualités. J'ai fait +pourtant ta paix avec Njal et ses fils; fais en sorte maintenant qu'il +ne t'entre pas une autre mouche dans la bouche. Nous ne nous ressemblons +guère, toi et moi. Tu aimes à railler et à dire du mal, et ce n'est pas +mon humeur. Si tu t'entends si bien avec Halgerd, c'est que vous avez +même humeur tous les deux». Et Gunnar parla encore longtemps, lui +faisant de grands reproches. Sigmund lui fit une bonne réponse, et dit +qu'il suivrait mieux ses conseils à l'avenir qu'il ne l'avait fait +jusque-là. Gunnar dit qu'il s'en trouverait bien. + +Il se passa quelque temps. Ils s'entendaient toujours bien, Gunnar et +Njal et les fils de Njal, mais le reste de leur monde se voyait peu. + +Il arriva que des mendiantes vinrent de Bergthorshval à Hlidarenda. +C'étaient des bavardes, et de mauvaises langues. Halgerd était assise +dans la chambre des femmes; c'était sa coutume. Il y avait là Thorgerd +sa fille et Thrain. Il y avait aussi Sigmund, et une quantité de femmes. +Gunnar n'était pas là, ni Kolskegg. + +Ces mendiantes entrèrent dans la chambre des femmes. Halgerd les salua +et fit faire place pour elles. Elle leur demanda les nouvelles. Elles +dirent qu'elles n'en savaient pas. Halgerd demanda où elles avaient +passé la nuit. Elles dirent que c'était à Bergthorshval. «Que faisait +Njal? dit Halgerd.--«Il avait de la peine à se tenir tranquille» +dirent-elles.--«Que faisaient les fils de Njal? dit Halgerd. Ceux-là ont +l'air d'être des hommes».--«Ils sont grands à voir, dirent-elles; mais +ils ne se sont pas montrés encore. Skarphjedin aiguisait une hache, Grim +emmanchait un épieu, Helgi mettait une poignée à une épée, Höskuld +attachait une courroie à un bouclier».--«Il faut qu'ils aient quelque +haut fait en tête» dit Halgerd.--«C'est ce que nous ne savons pas» +dirent-elles.--«Que faisaient les gens de Njal?» dit Halgerd. Elles +répondirent: «Nous ne savons pas ce que faisaient les autres; mais il y +en avait un qui charriait du fumier dans les champs».--«Pourquoi faire?» +dit Halgerd. Elles répondirent: «Il disait que la récolte serait +meilleure là qu'autre part».--«Njal est un sot, dit Halgerd, quoiqu'il +ait des avis pour tout le monde ».--«Pourquoi cela?» dirent-elles.--«Je +ne dis que la vérité, dit Halgerd; que ne fait-il mettre du fumier sur +sa barbe, pour être comme les autres hommes? Nous l'appellerons le drôle +sans barbe, et ses fils les barbons couverts de fumier. Chante-nous une +chanson là-dessus, Sigmund. Puisque tu es un skald, que cela nous serve +à quelque chose».--«Je suis tout prêt» dit-il, et il chanta: + +«Pourquoi laisser ces barbons couverts de fumier, qui n'ont ni cœur ni +vaillance, clouer les poignées de leurs boucliers? O femme +resplendissante, ils ne pourront pas, ces misérables, éviter mes paroles +de mépris.» + +«Le vieux apprendra nos paroles de moquerie. On lui redira bientôt, au +drôle sans barbe, ce que nous avons dit de lui. Je choisis pour eux mes +meilleures injures. Il n'y en a pas qui soient dignes de ces barbons +couverts de fumier.» + +«Voici que j'ai trouvé un nom qui leur convient. (Je romps à regret la +paix jurée), je l'ai nommé, le drôle. Disons-le tout d'une voix, pour +que les gens s'en souviennent. Appelons-le le drôle sans barbe». + +«Tu es un trésor, dit Halgerd, de m'obéir comme tu le fais». + +À ce moment Gunnar entra. Il s'était trouvé dehors, devant la chambre +des femmes, et il avait entendu toutes leurs paroles. Ils eurent +grand'peur quand ils le virent entrer. Ils se turent tous, mais avant il +y avait eu de grands éclats de rire. Gunnar était fort en colère, et il +dit à Sigmund: «Tu es un insensé et un homme de malheur. Tu insultes les +fils de Njal, et Njal lui-même, ce qui est pis, et cela, après ce que tu +as fait déjà; ce sera ta perte. Mais si quelque homme redit ces paroles +que tu as dites, il sera chassé, et ma colère retombera sur lui». Et il +leur faisait si grand'peur à tous que nul n'osa redire ces paroles. +Après cela il s'en alla. + +Les mendiantes se dirent entre elles qu'elles auraient une récompense de +Bergthora, si elles lui disaient ceci. Elles y allèrent donc, et, sans +qu'elle eût fait de questions, elles lui racontèrent en secret la chose. + +Quand les hommes furent assis à table, Bergthora dit: «On vous a fait +des présents à tous, au père et aux fils; et si vous n'êtes pas des +hommes de rien, vous les revaudrez à ceux qui les ont faits».--«Quelle +sorte de présents?» dit Skarphjedin.--«Vous, mes fils vous n'avez qu'un +présent pour vous tous: on vous a appelé des barbons couverts de fumier; +mais mon mari, on l'a appelé le drôle sans barbe».--«Nous n'avons pas +des cœurs de femmes, dit Skarphjedin, pour nous fâcher de +tout».--«Gunnar s'est pourtant fâché pour vous, dit-elle, et il passe +pour avoir un bon naturel; si vous ne tirez pas vengeance de ceci, vous +ne vengerez jamais aucune honte».--«La vieille, notre mère, pense qu'il +faut nous exciter» dit Skarphjedin, et il ricanait. Mais la sueur lui +sortait du front, et il lui venait des taches rouges aux joues; ce qui +n'était pas sa coutume. Grim se taisait et se mordait les lèvres, Helgi +ne disait mot. Höskuld sortit avec Bergthora. Elle rentra bientôt, et +elle était toute écumante. Njal dit: «Qui se met tard en route arrive +pourtant, ma femme. Il en va ainsi dans bien des affaires, quelque +désagrément qu'elles donnent; il y a toujours deux côtés à la question, +même quand on tient sa vengeance». + +Le soir, quand Njal se fut mis au lit, il entendit une hache qui +frappait la muraille, et qui rendait un grand son. Il y avait un autre +lit fermé, où les boucliers étaient pendus; il regarde et voit qu'on les +a ôtés. Il dit: «Qui a ôté de là nos boucliers?»--«Tes fils sont sortis, +et les ont pris avec eux» dit Bergthora. Njal mit vivement ses souliers +à ses pieds, et sortit. Il s'en alla derrière la maison et vit qu'ils +montaient la colline. Il dit: «Où allez-vous ainsi?» Et Skarphjedin +chanta: + +«Toi qui possèdes de vastes terres, et de grandes richesses, tu as des +moutons que nous allons poursuivre, d'une course folle. Ils n'ont pas +plus de sens que les moutons qui paissent l'herbe, ceux qui ont forgé +contre nous des chansons de moquerie; c'est ceux-là que je vais +combattre». + +«Alors vous n'avez pas besoin d'armes, dit Njal; il faut que vous ayez +autre chose en tête».--«Nous allons prendre du saumon, père, dit +Skarphjedin, si nous ne trouvons pas les moutons».--«Je souhaite donc, +s'il en est ainsi, que la proie ne vous échappe pas» dit Njal. Ils +continuèrent leur route et Njal retourna dans son lit. Il dit à +Bergthora: «Tes fils sont partis, tous armés, et il faut que tu les aies +poussés à quelque chose».--«Je leur dirai grand merci, s'ils me disent +au retour la mort de Sigmund» répondit Bergthora. + + + + +XLV + + +Nous dirons donc des fils de Njal qu'ils s'en allèrent dans le +Fljotshlid et pendant la nuit ils longèrent la montagne, et ils étaient +près de Hlidarenda, quand le matin vint. + +Ce même matin Sigmund et Skjöld s'étaient levés de bonne heure pour +aller chercher des chevaux aux pâturages. Ils avaient pris des mors avec +eux; ils montèrent sur des chevaux qui étaient dans l'enclos, et s'en +allèrent. Ils cherchèrent leurs bêtes le long de la montagne, et les +trouvèrent entre deux ruisseaux, et ils les chassèrent vers la hauteur. +Skarphjedin vit Sigmund; car il avait des habits de couleur voyante. +Skarphjedin dit: «Voyez-vous cet elfe rouge, mes enfants?» Ils +regardèrent et dirent qu'ils le voyaient. Alors Skarphjedin dit: «Tu +n'as rien à faire à ceci, Höskuld; car on t'enverra plus d'une fois tout +seul au loin sans défense. Je prends pour moi Sigmund, et je crois que +c'est agir en homme. Grim et Helgi combattront contre Skjöld». Höskuld +s'assit à terre. Et les autres marchèrent en avant, jusqu'au lieu où +étaient Sigmund et Skjöld. + +Skarphjedin dit à Sigmund: «Prends tes armes et défends-toi: tu en as +plus besoin à cette heure que de nous chansonner, moi et mes frères». +Sigmund prit ses armes, et pendant ce temps Skarphjedin attendait. +Skjöld se tourna contre Grim et Helgi et ils se jetèrent les uns sur les +autres dans un furieux combat. Sigmund avait mis son casque sur sa tête, +et son bouclier à son côté; il s'était ceint de son épée, et il avait un +javelot à la main. Il vint à Skarphjedin et pointa son javelot sur lui, +et le javelot entre dans le bouclier. Skarphjedin brise d'un coup de +hache le manche du javelot, puis il lève sa hache une seconde fois pour +frapper Sigmund, et la hache entre dans le bouclier de Sigmund et le +fend en deux, près de la poignée. Sigmund tira son épée de la main +droite et porta un coup à Skarphjedin, et l'épée entra dans le bouclier +et y resta prise. Skarphjedin fit tourner le bouclier si vite, que +Sigmund lâcha l'épée. Alors Skarphjedin leva sur Sigmund sa hache +Rimmugygi. Sigmund était couvert d'une cuirasse. La hache le toucha à +l'épaule et lui fendit l'omoplate. Skarphjedin retira à lui la hache; +Sigmund tomba sur les deux genoux, mais il se releva aussitôt. «Voilà +que tu t'es mis à genoux devant moi, dit Skarphjedin; mais tu tomberas +dans le sein de ta mère, avant de nous séparer».--«C'est grand malheur» +dit Sigmund. Skarphjedin le frappa encore une fois sur son casque, et +après cela il lui donna le coup de la mort. + +Grim avait frappé Skjöld à la jambe, il lui coupa le pied à la cheville. +Helgi lui passa son épée au travers du corps; et il mourut sur le champ. + +Skarphjedin fit venir le berger d'Halgerd. Il avait coupé la tête de +Sigmund. Il mit la tête dans les mains du berger et chanta: «Va saluer +de ma part Halgerd, et porte lui cette tête, qui fut celle d'un homme +aux actions éclatantes. Sans doute elle va la reconnaître, et s'assurer +si c'est bien celle qui a proféré tant de paroles de mépris». + +Le berger jeta la tête à terre dès qu'ils se furent éloignés; car il +n'avait pas osé tant qu'ils étaient là. + +Les frères continuèrent leur route; ils trouvèrent des hommes plus bas, +au bord du Markarfljot, et leur dirent la nouvelle; Skarphjedin déclara +qu'il était l'auteur du meurtre de Sigmund, et Grim et Helgi déclarèrent +qu'ils étaient les auteurs du meurtre de Skjöld. Après cela ils +rentrèrent à la maison et dirent la nouvelle à Njal. Njal dit: «Grand +bien vous fasse. Il ne s'agit plus d'amende à payer, au point où nous en +sommes maintenant». + +Il faut parler à présent du berger. Quand il revint à Hlidarenda, il dit +à Halgerd la nouvelle: «et Skarphjedin m'a mis dans la main la tête de +Sigmund et m'a dit de te l'apporter; mais je n'ai pas osé le faire, +dit-il, car je ne savais pas si cela te plairait.»--«C'est dommage que +tu ne l'aies pas fait, dit-elle; j'aurais porté la tête à Gunnar et il +n'aurait plus alors qu'à venger son parent, ou bien à être un objet de +moquerie pour tout le monde.» + +Après cela elle alla trouver Gunnar et lui dit: «Je t'annonce la mort de +ton parent Sigmund, c'est Skarphjedin qui l'a tué, et il voulait me +faire apporter sa tête.»--«Il fallait s'y attendre, dit Gunnar; les +mauvais conseils portent de mauvais fruits, et vous passiez votre temps +à vous exciter l'un contre l'autre, toi et Skarphjedin.» Alors Gunnar +s'en alla. Il ne porta point plainte pour le meurtre, et il ne s'en +occupait en aucune façon. Halgerd le lui rappelait souvent, et elle +disait que Sigmund était resté sans vengeance. Gunnar n'y prenait pas +garde. Il se passa ainsi trois tings. Et les gens s'attendaient toujours +à le voir engager l'affaire. + +Il arriva alors que Gunnar eut sur les bras une affaire difficile, et il +ne savait comment la prendre. Il monta à cheval, et alla trouver Njal. +Njal reçut bien Gunnar. Gunnar lui dit: «Je suis venu chercher un bon +conseil auprès de toi dans une affaire difficile.»--«Tu pouvais y +compter» dit Njal, et il lui donna son conseil. Alors Gunnar se leva et +le remercia. Njal prit la main de Gunnar et dit: «Voilà trop longtemps +que ton parent Sigmund attend le prix de son sang.»--«Il était payé à +l'avance, dit Gunnar, mais je ne veux pas repousser l'honneur que tu me +fais.» Gunnar n'avait jamais eu une mauvaise parole pour les fils de +Njal. Njal dit à Gunnar de prononcer lui-même dans l'affaire, et il ne +voulut entendre à rien d'autre. Gunnar prononça que Njal aurait à payer +deux cents d'argent, mais qu'il ne payerait rien pour Skjöld. Et la +somme entière fut comptée sur le champ. + +Au Ting de Tingskala, quand tous les hommes furent rassemblés, Gunnar +déclara que l'affaire était arrangée. Il conta comme quoi Njal et ses +fils avaient toujours bien agi avec lui, et il redit les mauvaises +paroles qui avaient amené la mort de Sigmund. «Et que nul ne les répète +à présent, dit-il, car celui qui les dira, on ne paiera point d'amende +pour sa mort». Et ils déclarèrent tous deux, Njal et Gunnar, qu'ils +n'auraient jamais entre eux de différend qu'il ne leur fût possible +d'arranger eux-mêmes. Et ils firent comme ils avaient dit, et furent +toujours amis. + + + + +XLVI + + +Il y avait un homme nommé Gissur le blanc. Il était fils de Teit, fils +de Ketilbjörn le vieux, de Mosfell. La mère de Gissur s'appelait Alof. +Elle était fille de Bödvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Isleif +l'évêque fut fils de Gissur. La mère de Teit s'appelait Helga et était +fille de Thord le barbu, fils de Hrap, fils de Björn Buna, fils de Grim, +seigneur de Sogn. Gissur le blanc habitait à Mosfell et c'était un grand +chef. + +Voici un autre homme dont la saga parle à présent. Il se nommait Geir, +fils d'Asgeir, fils d'Ulf. On l'appelait Geir le godi. Sa mère se +nommait Thorkatla et était fille de Ketilbjbörn le vieux, de Mosfell. +Geir habitait à Hlid dans le Biskupstunga. Ils se tenaient toujours tous +deux, Geir et Gissur, dans toutes les affaires. + +En ce temps là Mörd fils de Valgard habitait à Hofi dans la plaine de la +Ranga. Il était rusé et malfaisant. Valgard son père était à l'étranger, +et sa mère était morte. Il portait beaucoup d'envie à Gunnar de +Hlidarenda. Il était bien pourvu de richesses, mais il avait peu d'amis. + + + + +XLVII + + +Il y avait un homme nommé Otkel. Il était fils de Skarf, fils d'Halkel. +Ce Halkel est celui qui combattit contre Grim de Grimsnæs, et le tua en +combat singulier. Halkel et Ketilbjörn le vieux étaient frères. Otkel +demeurait à Kirkjubæ. Sa femme s'appelait Thorgerd. Elle était fille de +Mas, fils de Bröndolf, fils de Naddad, des îles Feröe. Otkel était riche +en biens. Son fils s'appelait Thorgeir. Il était jeune d'âge, et déjà un +vaillant homme. + +Il y avait un homme nommé Skamkel. Il habitait un domaine nommé aussi +Hofi. Il avait de grands biens. C'était un homme malfaisant et menteur, +querelleur, et à qui il n'était pas bon d'avoir affaire. C'était un +grand ami d'Otkel. Le frère d'Otkel s'appelait Halkel. C'était un homme +grand et fort; il demeurait avec Otkel. Ils avaient un frère nommé +Halbjörn le blanc. Il amena en Islande un esclave qui s'appelait +Melkolf. Melkolf était un Irlandais, et un méchant homme. Halbjörn vint +demeurer chez Otkel, et aussi son esclave Melkolf. L'esclave disait sans +cesse qu'il serait heureux s'il était à Otkel. Otkel était bien avec +lui; il lui donna un couteau et une ceinture, et un habillement complet, +et l'esclave faisait tout ce qu'Otkel voulait. Otkel demanda à acheter +l'esclave à son frère. Halbjörn dit qu'il le lui donnait. «Mais tu fais +là, dit-il, un plus mauvais marché que tu ne crois». Et sitôt qu'Otkel +eut l'esclave, celui-ci fit toutes choses de mal en pis. Otkel parlait +souvent de cela avec Halbjörn, son frère, disant qu'il lui semblait que +l'esclave faisait peu de bonne besogne. Mais son frère répondait qu'il y +aurait pis encore. + +Dans ces temps-là, il vint une grande disette. Les gens manquèrent à la +fois de foin et de vivres, et c'était ainsi dans tous les cantons de +l'Islande. Gunnar vint en aide à beaucoup de gens en leur donnant du +foin et des vivres; et tous ceux qui venaient chez lui en eurent tant +qu'il en eut, si bien qu'il vint à manquer aussi de foin et de vivres. +Alors Gunnar fit demander à Kolskegg de venir avec lui, et aussi au fils +de Sigfus, et à Lambi, fils de Sigurd. Ils allèrent à Kirkjubæ et +appelèrent Otkel au dehors. Il les salua. Gunnar dit: «Les choses en +sont au point que je suis venu t'acheter du foin et des vivres si tu en +as». Otkel répondit: «J'ai l'un et l'autre, mais je ne te vendrai ni +l'un ni l'autre».--«Veux-tu m'en donner alors, dit Gunnar, et courir la +chance que je puisse te revaloir cela?»--«Je ne veux pas», dit Otkel. +Skamkel était là, qui lui donnait de mauvais conseils. Thrain, fils de +Sigfus, dit: «Vous méritez que nous prenions de force le foin et les +vivres, en laissant le prix à la place».--«Les gens de Mosfell seront +tous morts, dit Skamkel, quand vous autres fils de Sigfus ferez de +pareilles pilleries».--«Nous ne pillerons jamais personne», dit +Gunnar.--«Veux-tu m'acheter un esclave?» dit Otkel.--«Je ne refuse pas», +dit Gunnar. Après cela Gunnar acheta l'esclave, et s'en alla. + +Njal apprit cela et dit: «C'est mal fait de refuser de vendre à Gunnar. +Il n'y a rien de bon à attendre pour les autres là où des hommes comme +lui n'ont pas ce qu'ils demandent». Bergthora sa femme lui dit: «Que +parles-tu tant? Ce serait plus agir en homme de lui donner du foin et +des vivres, car tu ne manques ni de l'un ni de l'autre». Njal répondit: +«Cela est clair comme le jour, et je ne manquerai pas de l'aider en +quelque chose». + +Il s'en alla à Thorolfsfell avec ses fils, et là ils chargèrent du foin +sur quinze chevaux, et sur cinq chevaux ils chargèrent des vivres. Njal +vint à Hlidarenda et appela Gunnar au dehors. Gunnar lui fit très bon +accueil. Njal dit: «Voici du foin et des vivres que je te donne. Et je +veux que tu ne demandes jamais à d'autres qu'à moi, quand tu manqueras +de quelque chose».--«Tes dons sont les bienvenus, dit Gunnar, mais ton +amitié, et celle de tes fils, vaut encore mieux pour moi». Après cela +Njal retourna chez lui. Et le printemps se passe. + + + + +XLVIII + + +Gunnar alla au ting cet été-là. Et beaucoup d'hommes de l'est, venant de +Sida, reçurent l'hospitalité chez lui. Gunnar les pria d'être encore ses +hôtes quand ils reviendraient du ting. Ils dirent qu'ils voulaient bien, +et on partit pour le ting. Njal était au ting et ses fils aussi. Le ting +se passa tranquillement. + +Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle alla trouver Melkolf +l'esclave: «J'ai pensé à une commission pour toi, lui dit-elle. Tu vas +aller à Kirkjubæ.»--«Et qu'ai-je à faire là?» dit-il.--«Tu y voleras des +vivres, de quoi charger deux chevaux; tu ne manqueras pas de prendre du +beurre et du fromage, après quoi tu mettras le feu à la cabane aux +provisions: et chacun croira que cela est arrivé par négligence; mais +personne ne pensera qu'on est venu voler.»--L'esclave dit: «J'ai été un +méchant homme; mais je n'ai jamais été voleur.»--«Voyez le comble de +l'impudence, dit Halgerd; tu fais le bon homme, mais tu as été à la fois +voleur et assassin; et tu n'as pas autre chose à faire qu'à y aller, ou +bien je te ferai tuer.» Il savait bien qu'elle ferait comme elle disait, +s'il n'y allait pas; il prit donc de nuit deux chevaux, leur mit des +bâts, et partit pour Kirkjubæ. Le chien n'aboya pas en le voyant, car il +le reconnut, mais il courut à sa rencontre et lui fit bon accueil. Alors +Melkolf alla vers la cabane et l'ouvrit, et chargea des vivres sur ses +deux chevaux, après quoi il brûla la cabane et tua le chien. + +Il revient, remontant la Ranga. Et voilà que la courroie de son soulier +se rompt, il prend son couteau et la remet en état, et il laisse +derrière lui son couteau et sa ceinture. Il continue sa route, et arrive +à Hlidarenda. Alors il s'aperçoit qu'il n'a plus son couteau et il n'ose +pas retourner en arrière. Il apporte les vivres à Halgerd. Et Halgerd se +montre contente de son exploit. + +Le matin, quand les hommes sortirent à Kirkjubæ, ils virent un grand +dommage. On envoya un homme au ting pour le dire à Otkel; car Otkel +était au ting. Il prit bien le dommage et dit que cela était arrivé +parce que le four était contre la cabane aux provisions: et tous +croyaient aussi que c'était cela. + +Et voici que les hommes quittèrent le ting et rentrèrent chez eux, et il +en vint beaucoup à Hlidarenda. Halgerd apportait les vivres sur la +table, et il arriva du beurre et du fromage. Gunnar savait qu'il n'y +avait chez lui rien de semblable, et il demanda à Halgerd d'où cela +venait. «L'endroit d'où cela vient est tel que tu peux t'en régaler, dit +Halgerd; au reste ce n'est pas aux hommes à s'occuper des provisions.» +Gunnar entre en colère et dit: «Voilà qui va mal si je suis à présent un +receleur de vols,» et il lui donna un soufflet sur la joue. Elle dit +qu'elle lui ferait payer ce soufflet, si elle pouvait. Alors elle s'en +alla, et lui avec elle; on emporta tout ce qu'il y avait sur la table et +on apporta de la viande. Et tous pensèrent qu'on l'avait apportée parce +qu'on se l'était procurée de meilleure façon. + +Et maintenant les gens du ting retournent chez eux. + + + + +XLIX + + +Il faut maintenant parler de Skamkel. Il chevauche le long de la Ranga, +cherchant ses moutons; voici qu'il voit briller quelque chose sur le +chemin. Il saute à terre et le ramasse: c'était le couteau et la +ceinture. Il lui semble qu'il connaît l'un et l'autre, et il vient à +Kirkjubæ. Otkel est là, qui se tient dehors et qui lui fait bon accueil. +Skamkel lui dit: «Connais-tu ces précieux objets?»--«Certainement je les +connais», dit Otkel.--«À qui sont-ils?» dit Skamkel.--«À Melkolf +l'esclave» dit Otkel.--«Il faut que d'autres que nous deux les +reconnaissent» dit Skamkel, car tu peux compter que je vais t'aider en +ceci.» Ils montrèrent les choses à plusieurs, et tous les reconnurent. +Alors Skamkel dit: «Qu'allons-nous faire à présent?» Otkel répondit: «Il +faut que nous allions trouver Mörd, fils de Valgard; nous lui montrerons +les choses et nous saurons ce qu'il nous conseille de faire.» + +Après cela ils partirent pour Hofi et montrèrent à Mörd les choses, et +lui demandèrent s'il les reconnaissait. «Oui, dit-il, qu'est-ce que cela +fait? Prétendez-vous avoir quoi que ce soit à démêler avec +Hlidarenda?»--«Il est dangereux, dit Skamkel, d'avoir des affaires avec +des hommes aussi puissants».--«Cela est certain, dit Mörd, et pourtant +je sais des choses sur la vie et sur la maison de Gunnar, que nul de +vous ne sait».--«Nous te donnerons de l'argent, dirent-ils, pour que tu +conduises cette affaire». Mörd répondit: «Je paierai bien cher cet +argent-là; il se peut cependant que je risque l'aventure». Après cela +ils lui donnèrent trois marks d'argent, pour qu'il leur prêtât ses +conseils et son aide. Il leur conseilla donc d'envoyer des femmes avec +de menues marchandises qu'elles offriraient aux femmes dans chaque +maison, pour voir ce qu'on leur donnerait en échange: «Car chacun est +ainsi fait, dit Mörd, qu'on se débarrasse d'abord du bien volé quand on +en a en sa possession. Et il en sera de même ici si c'est une main +d'homme qui a mis le feu. Elles me montreront alors ce qu'on aura donné +à chacune d'elles dans chaque maison. Et je veux qu'on me laisse +tranquille sur cette affaire, dès que la lumière sera faite sur le vol». +Ils le promirent. Après cela ils retournèrent chez eux. + +Mörd envoya des femmes dans tous les cantons, et elles furent en route +un demi-mois. Elles revinrent, et elles avaient toutes sortes de choses. +Mörd demanda où on leur avait donné le plus. Elles dirent que c'était à +Hlidarenda qu'on leur avait donné le plus, et que Halgerd avait fait +grandement les choses. Il demanda ce qu'elle leur avait donné. «Du +fromage», dirent-elles. Il demanda à le voir. Elles le lui montrèrent, +et il y en avait beaucoup de morceaux. Il les prit, et les garda avec +soin. + +Quelque temps après, Mörd alla trouver Otkel. Il le pria d'aller +chercher le moule à fromages de Thorgerd; et ainsi fut fait. Il mit les +morceaux au fond du moule, et ils s'y ajustaient exactement. Ils virent +donc qu'on avait donné aux femmes un fromage tout entier. Alors Mörd +dit: «Vous voyez à présent que c'est Halgerd qui a volé le fromage». Et +ils furent tous du même avis. Mörd dit encore qu'il ne voulait plus +entendre parler de cette affaire. Ils se séparèrent là-dessus. + +Kolskegg vint trouver Gunnar et lui dit: «C'est fâcheux à dire; il court +un bruit qu'Halgerd aurait volé, et fait ce grand dommage à Kirkjubæ». +Gunnar dit qu'il croyait qu'il en était ainsi. «Mais que veux-tu que je +fasse?» Kolskegg répondit: «Je suppose qu'on pense que c'est à toi, +comme au plus proche, à payer pour les méfaits de ta femme; et mon avis +est que tu ailles trouver Otkel et que tu lui offres une bonne +amende».--«C'est bien parlé, dit Gunnar, et ainsi je ferai». + +Quelque temps après, Gunnar envoya chercher Thrain, fils de Sigfus, et +Lambi, fils de Sigurd, et ils vinrent aussitôt. Gunnar leur dit où il +voulait aller, et ils le trouvèrent bon. Gunnar monta à cheval avec +douze hommes. Il vint à Kirkjubæ et appela Otkel au dehors. Skamkel +était là; il dit: «Je vais aller dehors avec toi; car il s'agit +maintenant d'être plus avisé qu'eux; et je veux être à ton côté quand tu +seras dans l'embarras, comme en ce moment. Mon avis est que tu fasses le +fier». + +Après cela, ils sortirent dehors, Otkel et Skamkel, Halkel et Halbjörn. +Ils saluèrent Gunnar. Il répondit courtoisement. Otkel demande où il +veut aller. «Pas plus loin qu'ici, dit Gunnar, et je suis venu pour te +dire, au sujet de ce grand dommage et de tout ce dégât qui a été fait +ici, que c'est ma femme qui l'a fait, et cet esclave que j'ai acheté de +toi».--«Il fallait s'y attendre», dit Halbjörn. Gunnar dit: «Je viens te +faire des offres honorables; je t'offre donc que les meilleurs hommes du +canton prononcent sur notre cas». Skamkel dit: «L'offre est honorable, +mais la partie n'est pas égale: les hommes libres du pays sont tes amis, +et ils ne sont pas les amis d'Otkel».--«J'offrirai donc, dit Gunnar, de +prononcer moi-même et d'en finir sur le champ. Je t'engagerai mon amitié +et je compterai tout l'argent dès à présent, et l'amende que je t'offre +c'est une double amende». Skamkel dit: «Tu n'accepteras pas cela; il est +insensé de le laisser prononcer lui-même, quand c'est à toi de le +faire». Otkel dit: «Je ne veux pas te laisser prononcer, Gunnar». Gunnar +dit: «Je vois bien les conseils qu'on te donne, et ceux qui les donnent +s'en repentiront; mais prononce donc toi-même». Otkel se pencha vers +Skamkel et dit: «Que répondrai-je maintenant?» Skamkel dit: «Tu diras +que l'offre est honorable, mais que tu veux porter la cause devant +Gissur le blanc et Geir le Godi. Les gens diront que tu fais comme +Halkel, ton grand-père, qui fut un très vaillant homme». Otkel dit: «Ton +offre est honorable, Gunnar; je veux cependant que tu me laisses du +temps pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le Godi». Gunnar dit: +«Fais ce que bon te semble. Mais il y a des gens qui diront que tu +prends peu de soin de ton honneur, en refusant les offres que je te +fais». Et Gunnar retourne chez lui. + +Quand Gunnar fut parti, Halbjörn dit: «Je vois ici combien les hommes +sont peu semblables les uns aux autres: Gunnar ne t'a fait offre si +honorable que tu aies voulu accepter. Que prétends-tu donc, d'entrer en +démêlés avec Gunnar, lui qui n'a point son égal? Tu sais pourtant qu'il +est tel qu'il s'en tiendra à son offre, quand même tu ne l'accepterais +que plus tard. Mon avis est que tu partes de suite pour aller trouver +Gissur le blanc et Geir le godi». Otkel fit amener son cheval et se +prépara à partir. + +Otkel n'y voyait pas très clair. Skamkel l'accompagna sur le chemin. Il +lui dit: «Je m'étonne que ton frère n'ait pas voulu t'ôter cette peine. +Je t'offre d'y aller à ta place, car je sais que les voyages sont une +grosse affaire pour toi».--«Je veux bien, dit Otkel, mais ne dis que la +vérité».--«C'est ce que je ferai», dit Skamkel. Skamkel prit donc le +cheval et le manteau d'Otkel, et Otkel rentra chez lui. Halbjörn était +dehors; il dit à Otkel: «Il est mauvais d'avoir pour ami de cœur un +esclave. Et nous regretterons longtemps que tu aies rebroussé chemin. +C'est une invention insensée d'envoyer le plus menteur de tous les +hommes à une mission comme celle-ci dont on peut dire que dépend la vie +de bien des gens».--«Quelle peur tu aurais, dit Otkel, si Gunnar +brandissait sa hallebarde, puisque tu es si effrayé dès à présent».--«Je +ne sais pas, dit Halbjörn, lequel de nous aura le plus peur; mais tu +conviendras d'une chose, c'est que Gunnar ne perd pas de temps à viser, +quand sa hallebarde est levée et qu'il est en colère». Otkel dit: «Vous +cédez toujours, vous tous, sauf Skamkel». Ils étaient tous deux fort en +colère. + + + + +L + + +Skamkel vint à Mosfell et il redit à Gissur toutes les offres de Gunnar. +«Il me semble, dit Gissur, que ces offres étaient honorables. Pourquoi +Otkel n'a-t-il pas accepté?»--«C'est surtout, dit Skamkel, parce qu'ils +ont voulu tous te faire honneur, c'est pourquoi il a réservé l'affaire à +ton jugement; cela vaudra mieux pour tout le monde». + +Skamkel passa la nuit là. Gissur envoya chercher Geir le Godi, et il +arriva de grand matin. Gissur lui conta la chose, et comment elle +s'était passée, puis il lui demanda ce qu'il y avait à faire. Geir dit: +«Je pense que ton avis est aussi qu'il faut arranger l'affaire de façon +que chacun soit content. Nous allons faire dire son histoire à Skamkel +une seconde fois, et nous verrons comment il la dira». Et ainsi fut +fait. Geir dit: «Je veux croire que tu as dit cette histoire selon la +vérité; je te tiens pourtant pour le plus méchant des hommes; et si tu +as dit vrai, c'est qu'il ne faut pas se fier aux apparences». + +Skamkel retourne chez lui. Il va d'abord à Kirkjubæ et appelle Otkel au +dehors. Otkel fait grand accueil à Skamkel. Skamkel lui donne le salut +de Gissur et de Geir: «Et pour ce qui est de cette affaire, nous n'avons +pas besoin de parler bas; car c'est leur volonté, à Gissur et à Geir le +Godi, qu'il ne faut pas faire d'accommodement dans une affaire comme +celle-là. Voici leur dire: Il faut que tu ailles à Hlidarenda et que tu +cites Halgerd en justice pour vol, et Gunnar pour avoir fait usage des +choses volées». Otkel dit: «Je ferai en toutes choses suivant leur +conseil».--«Ils ont été grandement émerveillés, dit Skamkel, que tu te +sois montré si fier; et moi je t'ai montré comme un homme qui valait +mieux que tous les autres». Otkel vint dire la chose à son frère, +Halbjörn dit: «Ceci doit être le plus grand de tous les mensonges». + +Le temps se passa, et vinrent les derniers jours où on pouvait citer en +justice avant l'Alting. Otkel demanda à ses frères et à Skamkel de venir +avec lui à Hlidarenda pour faire la citation. Halbjörn dit qu'il irait: +«Mais nous nous repentirons de ce voyage, dit-il, dans quelque temps +d'ici». Ils partirent donc, douze en tout, pour Hlidarenda. Quand ils +entrèrent dans l'enclos, Gunnar était dehors, et il ne s'aperçut de rien +avant qu'ils ne fussent tout contre la maison. Il resta là, sans +rentrer, et Otkel bien vite leur fit dire à haute voix la citation. +Quand ils eurent fini, Skamkel dit: «La citation vaut-elle, maître +Gunnar?»--«Vous le savez bien, dit Gunnar, mais je te revaudrai ton +voyage un de ces jours, Skamkel, et aussi tes bons conseils».--«Nous +n'en aurons pas grand dommage, dit Skamkel, tant que ta hallebarde ne +sera pas en l'air». Gunnar était dans une grande colère. Il rentra et +conta la chose à Kolskegg. Kolskegg dit: «Il est fâcheux que nous +n'ayons pas été dehors: ils en auraient été pour leur courte honte si +nous avions été là». Gunnar dit: «Chaque chose a son temps, et cette +expédition ne leur fera pas honneur». + +Quelque temps après, Gunnar alla trouver Njal et lui dit la chose. Njal +dit: «Ne prends pas cela trop à cœur; car tu en sortiras à ton honneur +avant que ce ting soit fini. Nous serons tous avec toi, dans le conseil +et dans l'action.» Gunnar le remercia et retourna chez lui. + +Otkel partit pour le ting, ses frères aussi et Skamkel. + + + + +LI + + +Gunnar partit pour le ting, et tous les fils de Sigfus avec lui; Njal +aussi et ses fils. Ils allaient tous avec Gunnar: et les gens disaient +qu'il n'y eut jamais si vaillante troupe. + +Gunnar alla un jour à la hutte des gens des vallées. Hrut était dans la +hutte avec Höskuld et ils firent bon accueil à Gunnar. Gunnar leur conta +toute l'histoire de sa querelle. «Quel conseil te donne Njal?» dit Hrut. +Gunnar répondit: «Il m'a engagé à venir vous trouver toi et ton frère et +à vous dire qu'il sera en ceci du même avis que vous.»--«S'il veut que +je prononce, dit Hrut, c'est à cause de notre parenté. Je le ferai donc. +Tu vas défier Gissur le blanc au combat dans l'île s'ils ne veulent pas +te laisser prononcer toi-même, et Kolskegg défiera Geir le Godi; nous +trouverons des hommes à faire marcher contre Otkel et ses frères; et +tous ensemble nous aurons une telle force que tu pourras faire de cette +affaire ce que tu voudras.» Gunnar rentra dans sa hutte et dit tout à +Njal. «Je m'y attendais» dit Njal. + +Ulf, godi d'Ör, sut qu'ils avaient tenu conseil et le dit à Gissur. +Gissur dit à Otkel: «Qui t'a conseillé de citer Gunnar en +justice?»--«Skamkel m'a dit que c'était ton avis, et celui de Geir le +Godi» dit Otkel.--«Où est ce vaurien, dit Gissur, qui a menti de la +sorte»?--«Il est couché dans sa hutte, malade» dit Otkel. «Puisse-t-il +ne se relever jamais, dit Gissur; et maintenant il faut que nous allions +tous trouver Gunnar et lui offrir de prononcer lui-même: mais je ne sais +pas s'il voudra bien à présent.» Chacun donna tort à Skamkel, et il fut +malade tout le temps du ting. + +Gissur et les siens allèrent à la hutte de Gunnar. On les vit venir, et +on le dit à Gunnar qui était dans la hutte. Ceux qui étaient là +sortirent tous et se rangèrent en bataille. Gissur le blanc entra le +premier. Il dit, comme ils s'approchaient l'un de l'autre: «Nous venons +t'offrir, Gunnar, de prononcer toi-même dans votre affaire, à Otkel et à +toi.»--«Ce n'était donc pas ton avis, dit Gunnar, de me faire citer en +justice?»--«Je n'ai jamais conseillé cela, dit Gissur, ni Geir non +plus.»--«Tu voudras bien alors t'en justifier dans les formes» dit +Gunnar.--«Que demandes-tu?» dit Gissur.--«Que tu prêtes serment» dit +Gunnar.--«Je le ferai, dit Gissur, si tu consens à prononcer.»--«Je l'ai +offert il y a quelque temps, dit Gunnar, mais l'affaire me semble plus +grave à présent.» + +Njal dit: «Tu ne peux refuser de prononcer toi-même: plus grave est +l'affaire, plus grand sera l'honneur». Gunnar dit: «Pour l'amour de mes +amis je consens à prononcer. Mais je donnerai un conseil à Otkel: c'est +qu'il ne me cherche plus querelle à l'avenir». Alors on envoya chercher +Höskuld et Hrut, et ils arrivèrent de suite. Gissur prêta serment, et +Geir le Godi aussi. Et Gunnar prononça sa sentence, et il n'avait pris +conseil de personne avant de la prononcer. «Voici ma sentence, dit-il; +je paierai la valeur de la cabane et des vivres qu'elle renfermait. Pour +l'esclave je ne veux point donner d'amende, car tu m'as caché ses +défauts. Je décide que tu le reprendras, Otkel; car c'est là où elles +ont poussé que les oreilles vont le mieux. J'estime d'autre part que +vous m'avez fait injure en me citant en justice, et comme compensation +je ne m'adjuge rien moins que la valeur entière de la cabane, et de ce +qui a brûlé dedans. Et si vous aimez mieux ne pas faire d'arrangement +entre nous, je vous en laisse le choix. Mais alors j'ai pris mon parti; +et je le mettrai à exécution». Gissur répondit: «Nous voulons bien que +tu n'aies rien à payer; mais nous te prions d'être l'ami +d'Otkel».--«Cela ne sera jamais, dit Gunnar, tant que je vivrai. Qu'il +ait l'amitié de Skamkel: il s'en est longtemps si bien trouvé». Gissur +répondit: «Terminons donc l'affaire, quoique tu aies seul prononcé». Et +ils mirent fin à l'affaire en se donnant La main. Gunnar dit à Otkel: +«Tu ferais bien de rentrer dans ta famille, mais si tu veux rester ici, +fais en sorte de ne pas me chercher querelle». Gissur dit: «Le conseil +est sage, et c'est ce qu'il fera». Gunnar se fit grand honneur dans +cette affaire. Après cela les hommes quittèrent le ting et retournèrent +chez eux. + +Gunnar est rentré dans son domaine, et tout est tranquille pendant +quelque temps. + + + + +LII + + +Il y avait un homme nommé Runolf, fils d'Ulf godi d'Ör. Il demeurait à +Dal à l'est du Markarfljot. Il fut l'hôte d'Otkel, en revenant du ting. +Otkel lui donna un bœuf de neuf ans tout noir. Runolf le remercia de son +présent et le pria de venir le voir toutes les fois qu'il voudrait. +L'invitation faite, il se passa quelques temps sans qu'Otkel vînt. +Runolf lui envoyait souvent des messagers pour lui rappeler qu'il devait +venir; et il promettait toujours de faire le voyage. + +Otkel avait deux chevaux marqués de noir sur le dos. C'étaient les +meilleurs coursiers du canton, et ils s'aimaient si fort tous deux +qu'ils couraient toujours l'un après l'autre. + +Il y avait un homme de l'Est qui demeurait chez Otkel, et qui s'appelait +Audulf. Il prit de l'inclination pour Signy, fille d'Otkel. Audulf était +un homme fort et de grande taille. + + + + +LIII + + +Quand vint le printemps, Otkel dit qu'il voulait aller dans le pays de +l'Est, à Dal, où on l'avait invité; et chacun s'en réjouit. Skamkel se +mit en route avec Otkel, et aussi ses deux frères, Audulf et trois +autres. Otkel montait un de ses chevaux marqués de noir, et l'autre +courait libre à côté. Ils s'en vont à l'est, vers le Markarfljot. Otkel +galope en avant. Et voilà que les deux chevaux s'emportent, et quittent +le chemin, remontant le Fljotshlid. Otkel va maintenant plus vite qu'il +ne voudrait. + +Gunnar était sorti seul de sa maison; il avait un sac de grain dans une +main, une petite hache dans l'autre. Il vint à son champ et se mit à +semer son grain; il avait mis à terre à côté de lui son manteau de fine +étoffe et sa hache, et il sema ainsi pendant quelque temps. + +Il faut revenir à Otkel qui va toujours plus vite qu'il ne voudrait. Il +a ses éperons aux pieds, et il galope à travers le champ, et ils ne se +voient ni l'un ni l'autre, Gunnar et lui. Et à un moment où Gunnar se +relève, Otkel arrive sur lui, au galop; son éperon touche à l'oreille de +Gunnar et y fait une large déchirure, et le sang coule à grands flots. À +ce moment arrivent les compagnons d'Otkel. «Vous pouvez tous voir, dit +Gunnar, qu'Otkel m'a blessé jusqu'au sang. Tu ne cesses de m'insulter, +Otkel; tu as commencé par me citer en justice, et maintenant tu me +foules aux pieds de ton cheval». Skamkel dit: «C'est bien fait, maître +Gunnar; tu n'étais pas moins en colère qu'aujourd'hui, au ting, quand tu +as consenti à prononcer la sentence, et que tu tenais ta hallebarde». +Gunnar dit: «La prochaine fois que nous nous rencontrerons, tu la +verras, ma hallebarde». Et là-dessus ils se séparèrent. Skamkel poussait +des cris de joie et disait: «Bien galopé, camarade». Gunnar rentra chez +lui et ne parla de rien à personne, et nul ne se douta que sa blessure +eût été faite de main d'homme. + +Un jour il arriva qu'il le dit à son frère Kolskegg. Kolskegg dit: «Il +faut conter cela à d'autres, de peur qu'on ne dise un jour que tu +accuses des morts; on te fera bien des querelles, s'il n'y a pas de +témoins qui aient su auparavant ce qui s'est passé entre vous». Gunnar +dit donc la chose à ses voisins, et d'abord on en parla peu. + +Otkel arriva à Dal, dans le pays de l'est. Il y fut bien reçu, lui et +les siens, et ils furent là une semaine. Otkel dit à Runolf tout ce qui +s'était passé entre lui et Gunnar. Quelqu'un demanda comment Gunnar +s'était comporté. Skamkel dit: «Si c'était un homme de peu, on pourrait +dire qu'il a pleuré».--«C'est mal parlé, dit Runolf, et la prochaine +fois que vous vous trouverez, tu verras bien que les pleurs ne sont pas +son affaire; nous serons heureux si de meilleurs que toi ne payent pas +pour ta malice. Mon avis est maintenant, quand vous retournerez chez +vous, que je m'en aille avec vous; car Gunnar ne voudra pas me faire de +mal».--«Je ne veux pas cela, dit Otkel, mais nous passerons plus bas la +rivière». + +Runolf fit à Otkel de beaux présents et lui dit qu'ils ne se reverraient +plus. Otkel le pria de songer à ses fils, si les choses arrivaient comme +il le disait. + + + + +LIV + + +Il faut maintenant parler de Gunnar. Il était dehors à Hlidarenda, et il +vit son berger qui arrivait au galop vers le domaine. Le berger entra +dans l'enclos. Gunnar dit: «Pourquoi galopes-tu si vite?»--«Je voulais +te donner un avis fidèle, répondit-il. J'ai vu des hommes qui +descendaient la Ranga; ils étaient huit en tout, et quatre avaient des +habits de couleur éclatante». Gunnar dit: «Ce doit être Otkel».--«Je +veux te dire aussi, dit le berger, que j'ai entendu répéter d'eux plus +d'une mauvaise parole. C'est ainsi que Skamkel a dit à Dal, dans le pays +de l'Est, que tu avais pleuré quand leurs chevaux t'ont renversé. Il me +semble que ces méchantes gens disaient là de méchantes paroles».--«Ne +pensons plus à leurs paroles, dit Gunnar, mais toi, tu ne feras plus dès +à présent que ce que tu voudras».--«Dois-je dire quelque chose à +Kolskegg, ton frère?» dit le berger. «Va-t'en et dors, dit Gunnar. Je +dirai à Kolskegg ce qu'il me plaira». Le berger se coucha et s'endormit +aussitôt. + +Gunnar prit le cheval du berger et lui mit une selle. Il prit son +bouclier, se ceignit de son épée, présent d'Ölvir. Il mit son casque sur +sa tête et prit sa hallebarde: et elle rendait un son si éclatant, que +Ranveig, la mère de Gunnar, l'entendit. Elle arriva et dit: «Te voilà +bien en colère, mon fils; jamais je ne t'ai vu ainsi». Gunnar sortit: il +frappa de sa hallebarde contre terre, sauta en selle et partit. + +Ranveig alla dans la chambre. On y parlait à haute voix. «Vous parlez +haut, dit-elle, mais la hallebarde chantait encore plus fort, quand +Gunnar est parti». Kolskegg l'entendit: «C'est signe, dit-il, qu'il y +aura de grosses nouvelles».--«C'est bon, dit Halgerd. Ils vont voir si +c'est vrai qu'ils l'ont fait pleurer». + +Kolskegg prend ses armes, va chercher un cheval, et court après Gunnar, +le plus vite qu'il peut. Gunnar galope à travers l'Akratunga, il arrive +à Geilastofna, de là à la Ranga, et il descend jusqu'au gué qui est près +de Hofi. Il y avait là des femmes, à l'endroit où on trait les vaches. +Gunnar sauta à bas de son cheval et l'attacha. Et voici que les autres +arrivèrent. Le chemin qui menait au gué était plein de pierres couvertes +de boue. + +Gunnar leur dit: «Il faut se défendre, et voici la hallebarde. Vous +allez voir maintenant si jamais vous me faites pleurer». Ils sautèrent +tous à terre et vinrent à Gunnar. Halbjörn était en avant. «N'approche +pas, dit Gunnar; tu es le dernier à qui je veuille faire du mal; mais je +n'épargnerai personne, si j'ai à défendre ma vie».--«Je n'en ferai rien, +dit Halbjörn, tu veux tuer mon frère, et ce serait une honte, si j'étais +assis à te regarder», et des deux mains il pointe sur Gunnar un énorme +javelot. Gunnar mit son bouclier devant lui, mais le javelot d'Halbjörn +passa au travers. Gunnar jeta le bouclier avec tant de force, qu'il +resta planté en terre, puis il prit son épée, si vite que l'œil ne +pouvait le suivre, et en frappa Halbjörn. L'épée toucha le bras +d'Halbjörn au dessus du poignet, et le lui trancha. Skamkel accourut par +derrière, levant sur Gunnar une grande hache. Gunnar se retourna +vivement et pointa vers lui sa hallebarde. Elle entra dans le creux de +la hache, l'arracha des mains de Skamkel et la jeta dans la Ranga. + +Alors Gunnar chanta: + +«Te souviens-tu du jour où tu demandas à un autre, coureur de vaillants +coursiers, en fuyant à toute vitesse loin de mon domaine, si la citation +était bien faite? Voici que nous rougissons de notre sang nos épées. +C'est ainsi que nous nous vengeons, dans notre colère, de vos citations +en justice». + +Une seconde fois Gunnar pointe sa hallebarde et la passe au travers de +Skamkel. Il le soulève et le jette la tête la première dans le sentier +boueux. + +Audulf, l'homme de l'Est, saisit un javelot et le lança à Gunnar. Gunnar +prit le javelot au vol et le lui renvoya: le javelot passa au travers du +bouclier et de l'homme, et s'enfonça en terre. Otkel lève son épée sur +Gunnar, il vise à la jambe au dessous du genou, Gunnar saute en l'air et +Otkel le manque. Gunnar pointe la hallebarde sur lui et le traverse de +part en part. Et voici que Kolskegg arrive. Il saute sur Halkel et lui +donne avec sa hache le coup de la mort. Ils en tuèrent huit. + +Une femme qui les regardait faire courut à la maison. Elle dit la chose +à Mörd et le pria de les séparer. «Ce sont des gens dont je ne me soucie +guère, dit-il, qu'ils se tuent ou non».--«Tu ne peux pas parler ainsi, +dit-elle; c'est ton parent Gunnar et ton ami Otkel».--«Tu bavardes +toujours, sotte créature», dit-il, et il resta chez lui, tranquille, +pendant qu'ils combattaient. + +Gunnar et Kolskegg remontèrent à cheval, leur besogne finie. Ils +rentrèrent chez eux, remontant la rivière au grand galop. Gunnar sauta à +bas de son cheval et se retrouva debout: «Bien galopé, mon frère», dit +Kolskegg. Gunnar répondit: «Ce sont les propres paroles de Skamkel, le +jour où ils ont fait passer leurs chevaux sur moi».--«Tu as vengé cela +maintenant» dit Kolskegg.--«Je ne sais pas, dit Gunnar, si je puis +passer pour un homme moins brave que les autres, parce que j'ai plus de +peine qu'un autre à me décider à tuer les gens». + + + + +LV + + +Voici qu'on apprit la nouvelle, et bien des gens furent d'avis que la +chose n'était pas arrivée avant qu'on eût pu s'y attendre. + +Gunnar alla à Bergthorsval et dit à Njal la besogne qu'il avait faite. +Njal dit: «Tu as beaucoup fait, mais aussi tu avais été poussé à +bout».--«Qu'arrivera-t-il bien maintenant?» dit Gunnar. «Veux-tu que je +te dise, dit Njal, ce qui n'est pas encore arrivé? Tu vas aller au ting, +et si tu suis mes conseils, tu auras de toute cette affaire beaucoup +d'honneur. Ceci est le commencement de tes grandes tueries».--«Donne-moi +un bon conseil», dit Gunnar. «C'est ce que je vais faire, dit Njal. N'en +tue jamais plus d'un dans une même famille, et ne romps jamais la paix +que de bons et vaillants hommes auront faite entre toi et d'autres, et +surtout dans cette affaire-ci».--«J'aurais cru, dit Gunnar, qu'il +fallait moins que d'un autre attendre cela de moi».--«Je veux le croire, +dit Njal, mais en cette affaire souviens-toi d'une chose: c'est que si +cela arrive, tu trouveras bientôt la mort; autrement tu deviendras un +vieillard». Gunnar dit: «Sais-tu quelle sera ta mort?»--«Je le sais» dit +Njal.--«Et laquelle?» dit Gunnar.--«Celle qu'on eût pensé le moins» dit +Njal. Après cela Gunnar s'en retourna chez lui. + +On envoya un homme à Gissur le blanc et à Geir le Godi; car c'était à +eux à porter plainte pour le meurtre d'Otkel. Ils se réunirent et +parlèrent ensemble de ce qu'il y avait à faire. Ils furent d'accord +qu'il fallait porter la cause devant la justice. On chercha donc qui +voudrait s'en charger; mais personne n'était disposé à cela. «Il me +semble, dit Gissur, que nous avons le choix entre deux partis: ou que +l'un de nous deux prenne en main la poursuite, et nous tirerons au sort +pour savoir lequel; ou bien que nous consentions à ce qu'il ne soit +point payé d'amende pour le meurtre de cet homme. Il ne faut pas nous +cacher que c'est une grosse affaire à mener: car Gunnar a une grande +parenté et beaucoup d'amis. Mais celui de nous deux qui ne sera pas +tombé au sort devra venir en aide à l'autre et ne pas se retirer avant +que l'affaire soit menée à bien». Après cela ils tirèrent au sort, et le +sort désigna Geir le Godi comme celui qui devait prendre en main +l'affaire. + +Quelque temps après ils quittèrent le pays de l'Ouest. Ils traversèrent +la rivière et vinrent à l'endroit où la rencontre avait eu lieu, au bord +de la Ranga. Ils déterrèrent les cadavres et prirent des témoins pour +voir les blessures. Après cela ils prononcèrent la citation, et +désignèrent comme témoins enquêteurs dans l'affaire neuf hommes libres +du pays. On leur dit que Gunnar était chez lui, avec trente hommes. Geir +le Godi demanda à Gissur s'il voulait y aller avec cent hommes. «Je ne +veux pas, dit Gissur, quoique la différence soit grande». Alors ils +retournèrent chez eux. + +Le bruit que l'affaire était engagée se répandit dans tout le canton; et +on disait partout que ce ting verrait beaucoup de combats. + + + + +LVI + + +Il y avait un homme nommé Skapti. Il était fils de Thorod. La mère de +Thorod était Thorvör. Elle était fille de Thormod Skapti, fils d'Oleif +le gros, fils d'Einar, fils d'Ölvir Barnakarl. + +C'étaient de grands chefs, le père et le fils, et de grands hommes de +loi. Thorod passait pour être quelque peu rusé et malfaisant. Ils +étaient avec Gissur le blanc dans tous les procès qu'il avait. + +Les gens du Hlid et de la Ranga arrivèrent au ting en foule. Gunnar +était si aimé de chacun qu'ils furent tous d'avis d'être pour lui. Ils +arrivent donc tous au ting, et dressent leurs huttes. + +Gissur le blanc avait avec lui les chefs que voici: Skapti et Thorod, +Asgrim fils d'Ellidagrim, Od de Kidjaberg, Haldor fils d'Örnolf. + +Un jour les gens étaient allés au tertre de la loi. Geir le godi se leva +et déclara qu'il intentait une action à Gunnar pour le meurtre d'Otkel. +Il lui en intenta une seconde pour le meurtre d'Halbjörn le blanc, puis +pour le meurtre d'Audulf, puis pour le meurtre de Skamkel. Après cela il +déclara qu'il en intentait une à Kolskegg pour le meurtre de Halkel. Et +quand il eut fini toutes ses déclarations, on trouva qu'il avait bien +dit. Il demanda de quelle juridiction ils dépendaient, et quel était +leur domicile. Après cela les gens quittèrent le tertre de la loi. + +Et voici que le ting se passe, et vient le moment où les affaires +devaient être jugées. Des deux côtés ils rassemblèrent tout leur monde. +Geir le Godi et Gissur le blanc se mirent au sud du tribunal du district +de la Ranga, Gunnar et Njal se mirent au nord du tribunal. Geir le Godi +somma Gunnar d'écouter son serment. Puis il prêta serment. Après cela il +exposa l'affaire. Puis il produisit les témoins de la citation. Puis il +fit prendre place aux hommes libres du pays qu'il avait désignés comme +témoins enquêteurs. Puis il invita l'adversaire à récuser leur +déposition. Puis il leur dit d'apporter leur déposition. Alors les +hommes qui avaient été désignés comme témoins enquêteurs s'avancèrent +devant le tribunal, prirent des témoins, et déclarèrent que l'affaire +d'Audulf n'était pas de leur compétence, parce que ceux à qui la +poursuite appartenait étaient en Norvège, qu'ils n'avaient donc rien +avoir dans cette affaire. Après cela ils firent leur déposition dans +l'affaire d'Otkel et déclarèrent que Gunnar était convaincu d'être +coupable de ce meurtre. Après cela Geir le Godi somma Gunnar d'avoir à +se défendre; et il prit des témoins de toutes les formalités qu'il avait +remplies. + +Alors Gunnar à son tour somma Geir le Godi d'écouter son serment et les +moyens de défense qu'il allait présenter. Puis il prêta serment. Après +quoi il dit: «Voici ce que j'ai à dire pour ma défense dans cette +affaire: j'ai pris des témoins, et j'ai déclaré Otkel hors la loi, +devant mes voisins, pour cette blessure sanglante qu'il m'a faite avec +ses éperons. Je te fais donc, à toi Geir le Godi, défense solennelle de +poursuivre cette affaire et aux juges de la juger, et par là je tiens +toutes les mesures que tu as prises jusqu'ici pour nulles et de nul +effet. Je t'en fais une défense légale, pleine et entière, et qui doit +être suivie d'effet, telle enfin que j'ai à te la faire selon la +procédure de l'Alting et la loi de tout le pays. Et maintenant j'ai à te +dire ce que je vais faire encore» dit Gunnar.--«Vas-tu me défier à un +combat dans l'île, comme c'est ta coutume, dit Geir, et refuser de te +soumettre à la loi?».--«Ce n'est pas cela, dit Gunnar; je vais te citer +à comparaître au tertre de la loi, pour ceci, que tu as désigné des +témoins enquêteurs dans une affaire où ils n'avaient rien à voir: le +meurtre d'Audulf; et pour cette cause je vais déclarer que tu as encouru +la peine du bannissement simple». + +Njal prit la parole et dit: «Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; car +vous en viendriez maintenant aux plus grandes violences. Chacun de vous +a dans son affaire beaucoup de choses contre lui, à ce qu'il me semble. +Il y a quelques-uns de ces meurtres, Gunnar, au sujet desquels tu n'as +pas grand'chose à dire contre ceux qui t'en déclarent coupable. D'autre +part, tu as cette action que tu intentes à Geir, et il sera trouvé +coupable, certainement. Et toi, Geir le Godi, il faut que tu saches une +chose, c'est que cette action en bannissement qui te menace n'est pas +encore intentée, mais qu'elle ne restera pas en route si tu refuses de +suivre mon conseil». + +Thorod le Godi dit: «Il me semble qu'il vaudrait mieux, pour le bien de +la paix, faire un arrangement dans cette affaire; mais pourquoi ne +dis-tu rien, Gissur le blanc?».--«Il me semble, dit Gissur, qu'il nous +faudrait de solides appuis pour mener à bien notre cause. Il est facile +de voir que les amis de Gunnar ne sont pas loin; ce qui donc vaudra le +mieux pour notre affaire, c'est que de bons et vaillants hommes +prononcent entre nous, si Gunnar y consent». + +«J'ai toujours été accommodant, dit Gunnar; vous avez beaucoup à dire +contre moi; mais aussi il me semble que j'ai été grandement forcé à +faire ce que j'ai fait». + +Ils décidèrent donc, sur le conseil des hommes les plus sages, de +terminer l'affaire, et de la remettre à un arbitrage. Six hommes furent +choisis comme arbitres. Et sur l'heure, au ting, ils prononcèrent sur +l'affaire. Leur sentence fut qu'il ne serait point payé d'amende pour +Skamkel; que le meurtre d'Otkel et le coup d'éperon se compenseraient; +que pour les autres meurtres il serait payé des amendes suivant leur +valeur. Les parents de Gunnar donnèrent de l'argent, si bien que toutes +les amendes furent payées sur le champ, au ting. Alors Geir le Godi et +Gissur le blanc allèrent trouver Gunnar et lui promirent de garder +fidèlement la paix. Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il +remercia les hommes qui lui avaient prêté leur aide et fit à beaucoup +d'entre eux des présents. Il se fit grand honneur de tout ceci. + +Gunnar est donc maintenant chez lui, et fort en honneur. + + + + +LVII + + +Il y avait un homme nommé Starkad. Il était fils de Bark Blatannarskeg, +fils de Thorkel Bundinfot, qui prit des terres aux environs de +Trihyrning. C'était un homme marié, et sa femme s'appelait Halbera. Elle +était fille de Hroald le rouge et de Hildigunn, fille de Thorstein +Titling. La mère d'Hildigunn était Unn, fille d'Eyvind Karf, sœur de +Modolf le pacifique, de Mosfell, de qui sont descendus les Modylfings. + +Les fils de Starkad et de Halbera s'appelaient, Thorgeir, Börk, et +Thorkel. Hildigunn, la guérisseuse, était leur sœur. C'étaient des +hommes d'humeur hautaine, querelleurs et malfaisants. Ils faisaient aux +gens toute sorte de tort. + + + + +LVIII + + +Il y avait un homme nommé Egil. Il était fils de Kol, fils d'Ottar-Bal, +qui prit des terres entre Stotalæk et Reydarvatn. Le frère d'Egil était +Önund de Tröllaskog, père de Hal le fort, qui eut part au meurtre de +Holtathorir avec les fils de Ketil le beau parleur. + +Egil demeurait à Sandgil. Ses fils étaient Kol, Ottar, et Hauk. Leur +mère était Steinvör, sœur de Starkad de Trihyrning. Les fils d'Egil +étaient grands et batailleurs, les hommes les plus malfaisants qu'on pût +voir. Ils étaient toujours du même côté, eux et les fils de Starkad. +Leur sœur était Gudrun Natsol. C'était la plus belle et la plus +gracieuse des femmes. + +Egil avait pris chez lui deux hommes de Norvège. L'un s'appelait Thorir +et l'autre Thorgrim. Ils étaient nouveaux-venus dans le pays, bien vus +et riches. C'étaient de vaillants hommes, hardis en toute occasion. + +Starkad avait un bon cheval, roux de poil; les gens disaient que ce +cheval n'avait pas son pareil pour le combat. Il arriva une fois que ces +trois frères de Sandgil étaient à Trihyrning. Il y eut beaucoup de +paroles dites sur tous les hommes du pays de Fljotshlid; et on vint à se +demander si quelqu'un d'eux voudrait faire combattre un cheval contre +celui-là. Des gens qui étaient là dirent, pour leur faire honneur et +flatterie, que nul n'oserait, et que nul aussi n'avait un cheval pareil. +Alors Hildigunn répondit «Je sais un homme qui osera bien faire +combattre un cheval contre le vôtre.»--«Nomme-le» disent-ils. Elle +répond; «Gunnar de Hlidarenda a un cheval brun, qu'il fera bien +combattre contre vous et contre tous les autres.»--«Il vous semble à +vous, femmes, disent-ils, que nul n'est son pareil. Mais si Geir le Godi +et Gissur le blanc ont cédé devant lui à leur honte, il n'est pas dit +qu'il nous en arriverait autant.»--«Il vous arrivera pis» dit-elle, et +il s'ensuivit une grande dispute entre eux. Starkad dit: «Gunnar est le +dernier homme à qui il vous faut chercher querelle; car il est dangereux +de s'attaquer à sa chance.»--«Tu nous permettras bien, dirent-ils de lui +offrir un combat de chevaux?»--«Je vous le permets, dit-il, à condition +que vous ne lui jouerez point de mauvais tour.» Ils promirent qu'ils +n'en feraient rien. + +Ils partirent donc pour Hlidarenda. Gunnar était chez lui; il sortit; +Kolskegg et Hjort sortirent avec lui. Ils firent bon accueil aux autres +et demandèrent où ils allaient. «Nous n'allons pas plus loin qu'ici» +répondirent-ils. On nous a dit que tu avais un bon cheval, et nous +venons t'offrir un combat de chevaux.»--«Il n'y a pas grand chose à dire +de mon cheval, dit Gunnar; il est jeune et il n'est pas encore bien +dressé.»--«Tu te décideras peut-être à le faire combattre; dirent-ils. +Hildigunn est d'avis que tu t'en tirerais bien.»--«Comment avez-vous +parlé de cela?» dit Gunnar.--«Il y a des gens, répondirent-ils, qui ont +dit que tu n'oserais pas faire combattre un cheval contre le +nôtre.»--«Je crois que j'oserai, dit Gunnar, mais il me semble que ce +sont là de mauvaises paroles.»--«Devons-nous croire, dirent-ils, que tu +acceptes le combat?»--«Vous serez contents, dit Gunnar, si vous +l'emportez; mais il y a une chose que je veux vous demander. C'est de +régler le combat de telle sorte que nous en ayons les uns et les autres +du plaisir et nul ennui, et que vous ne puissiez en aucune façon me +faire honte. Mais si vous faites pour moi comme pour d'autres, je vous +le revaudrai, sans que rien m'en empêche, et vous verrez qu'il vous en +coûtera cher. Comme vous aurez fait, ainsi je ferai.» Après cela, ils +retournèrent chez eux. + +Starkad demanda comment les choses s'étaient passées. Ils dirent que +Gunnar leur avait fait faire un bon voyage. «Il a promis de faire +combattre son cheval, et nous avons fixé le jour où le combat aura lieu. +On voyait bien qu'il trouvait que nous avions l'avantage sur lui, et il +faisait tout son possible pour s'y dérober.»--«Vous verrez, dit +Hildigunn, que si Gunnar est lent à s'engager dans une affaire +chanceuse, il est hardi quand il n'y a plus moyen d'y échapper.» + +Gunnar monta à cheval et vint trouver Njal. Il lui dit le combat de +chevaux, et les paroles qui avaient été dites entre eux. «Et que +penses-tu qu'il advienne de ce combat?» ajouta-t-il. «C'est toi qui +auras le dessus, dit Njal; mais ceci va causer la mort de bien des +gens.»--«Penses-tu que cela cause ma mort?» dit Gunnar. «Pas cette fois, +dit Njal; mais ils se souviendront de leur vieille haine, ils l'en +porteront encore une nouvelle, et tu n'auras plus autre chose à faire +qu'à plier devant eux.» Alors Gunnar retourna chez lui. + + + + +LIX + + +Sur ces entrefaites, Gunnar apprit la mort de son beau-père Höskuld. +Quelques jours plus tard Thorgerd, fille d'Halgerd et femme de Thrain, +accoucha à Grjota et mit au monde un garçon. Elle envoya quelqu'un à sa +mère en la priant de décider s'il fallait appeler l'enfant Glum, comme +son père, ou Höskuld, comme son grand-père. Halgerd demanda qu'il fût +appelé Höskuld. On donna donc ce nom à l'enfant. + +Gunnar et Halgerd eurent deux fils. L'un s'appelait Högni et l'autre +Grani. Högni fut un vaillant homme, silencieux, méfiant, et véridique +dans toutes ses paroles. + +Et voilà que les hommes partent pour le combat de chevaux, et il est +venu là une foule nombreuse. Il y avait Gunnar et ses frères avec les +fils de Sigfus, Njal et tous ses fils. Starkad était venu aveu ses fils, +Egil avec les siens. + +Ils dirent à Gunnar qu'il était temps d'amener les chevaux. Gunnar +répondit qu'il voulait bien. Skarphjedin dit: «Veux-tu de moi pour faire +combattre ton cheval, ami Gunnar?»--«Je ne veux pas» dit Gunnar.--«Cela +vaudrait mieux pourtant, dit Skarphjedin; on a pris des deux côtés la +chose fort à cœur.»--«Vous auriez peu de chose à dire ou à faire, dit +Gunnar, avant qu'un malheur n'arrive; avec moi il viendra plus tard, +quoique cela revienne au même, à la fin.» + +Après cela on amena les chevaux. Gunnar s'apprêta à faire combattre le +sien, que Skarphjedin amenait. Gunnar était en casaque rouge; il avait +autour du corps une large ceinture d'argent et un long aiguillon à la +main. Les chevaux coururent l'un sur l'autre, et ils se mordirent +longtemps sans qu'il fût besoin de les exciter, et les gens y prenaient +grand plaisir. Alors Thorgeir et Kol convinrent ensemble de pousser leur +cheval en avant, au moment où les chevaux se rueraient l'un sur l'autre, +et de voir s'ils pourraient faire tomber Gunnar. Et voici que les +chevaux se ruent l'un sur l'autre; Thorgeir et Kol courent à côté de +leur cheval et l'excitent tant qu'ils peuvent. Gunnar pousse le sien +contre eux, et en un clin d'œil, Thorgeir et Kol tombent tous deux à la +renverse, et le cheval par dessus. Ils se relèvent vivement et courent à +Gunnar. Gunnar se jette de côté; il saisit Kol et le lance contre terre +si fort qu'il reste là, sans connaissance. Alors Thorgeir fils de +Starkad, frappa le cheval de Gunnar, et du coup lui fit sauter un œil. +Gunnar frappa Thorgeir de son aiguillon, et Thorgeir tomba sans +connaissance. Gunnar s'approcha de son cheval et dit à Kolskegg: +«Tue-le; il ne faut pas qu'il vive mutilé.» Kolskegg coupa la tête du +cheval. À ce moment Thorgeir se releva. Il prit ses armes et voulut se +jeter sur Gunnar. On l'en empêcha, et il se fit un grand tumulte. «Cette +mêlée me dégoûte, dit Skarphjedin; il convient mieux à des hommes de se +battre avec des armes.» Et il chanta: + +«Il y a presse au ting; la foule grossit et passe toute mesure. Il y +aura peine à terminer les querelles de tous ces hommes. Il est plus +digne de vaillants guerriers de teindre leurs armes dans le sang. +J'aimerais mieux avoir à dompter les féroces petits de la louve.» + +Gunnar était si tranquille qu'un homme le tenait sans peine, et il ne +disait pas une seule mauvaise parole. Njal dit qu'il fallait s'arranger +et faire la paix: Thorgeir répondit qu'il ne donnerait ni recevrait de +paix; qu'il voulait la mort de Gunnar pour le coup qu'il en avait reçu. +«Gunnar a été trop solide jusqu'ici, dit Kolskegg, pour tomber devant +une parole, et il l'est encore.» + +Alors les hommes quittent le lieu du combat et s'en vont chacun chez +soi. Ils ne firent nulle entreprise contre Gunnar. Et l'hiver se passa +ainsi. + +L'été suivant, au ting, Gunnar rencontra Olaf Pai, son parent. Olaf +l'invita chez lui et l'engagea à se tenir sur ses gardes: «car ils te +feront, dit-il, tout le mal qu'ils pourront. Va toujours bien +accompagné.» Olaf lui donna quantité de bons conseils, et ils firent +entre eux très grande amitié. + + + + +LX + + +Asgrim fils d'Ellidagrim avait un procès à poursuivre devant le ting. +C'était une affaire d'héritage. Il avait pour adversaire dans ce procès +Ulf fils d'Uggi. Il arriva à Asgrim, ce qui lui était arrivé rarement, +qu'il y avait un de cas de nullité dans son affaire. Et la nullité +consistait en ceci qu'il avait nommé quatre jurés là où il avait à en +nommer neuf. Les autres avaient donc ce cas de nullité pour eux. Alors +Gunnar dit: «Je te défie en combat singulier dans l'île, Ulf fils +d'Uggi, puisqu'il n'y a plus moyen de se faire rendre justice.»--«Ce +n'est pas à toi que j'ai à faire» dit Ulf.--«Cela revient au même, dit +Gunnar; Njal et Helgi mon ami seront d'avis que je dois prendre en main +la cause d'Asgrim, quand ils ne sont pas là.» Et le procès finit de +telle sorte, qu'Ulf eut à payer toute la somme. Alors Asgrim dit à +Gunnar: «Je t'invite à venir chez moi cet été, et je serai avec toi dans +toutes les querelles et jamais contre toi.» + +Gunnar quitta le ting, et retourna chez lui. À quelque temps de là, ils +se rencontrèrent, lui et Njal. Njal pria Gunnar de se tenir sur ses +gardes. Il avait ouï dire que ceux de Trihyrning méditaient de marcher +contre lui, et il l'engagea à ne jamais sortir sans être en nombre, et à +porter toujours ses armes avec lui. Gunnar dit qu'ainsi ferait-il. Il +dit à Njal qu'Asgrim l'avait invité chez lui: «et mon intention, +ajouta-t-il, est d'y aller cet automne.»--«Que personne ne le sache +avant ton départ, dit Njal; ni combien de temps tu resteras au loin. Je +t'offrirai en outre que mes fils fassent le chemin avec toi. De la sorte +il est à croire qu'ils ne t'attaqueront pas.» Ils convinrent donc qu'il +en serait ainsi. + +L'été se passa, et voici qu'il n'y avait plus que huit semaines jusqu'à +l'hiver. Alors Gunnar dit à Kolskegg: «Apprête-toi à partir, car nous +allons à Tunga, où nous sommes invités.»--« Ne le ferai-je pas dire aux +fils de Njal?» dit Kolskegg.--«Non, dit Gunnar, il ne faut pas qu'il +leur arrive malheur à cause de moi.» + + + + +LXI + + +Ils chevauchaient tous trois, Gunnar et ses frères. Gunnar avait sa +hallebarde et son épée, présent d'Ölvir. Kolskegg avait sa hache. Hjört +aussi était armé jusqu'aux dents. Ils arrivèrent à Tunga. Asgrim leur +fit bon accueil, et ils furent là quelque temps. À la fin ils +annoncèrent qu'ils voulaient retourner chez eux. Asgrim leur fit de +beaux présents et offrit de faire route avec eux pour le pays de l'Est. +Gunnar dit qu'il n'avait besoin de personne, et Asgrim ne partit pas. + +Il y avait un homme nommé Sigurd Svinhöfdi. Il arriva à Trihyrning. Il +demeurait près de la Thjorsa, et il avait promis de les avertir quand +passerait Gunnar. Il leur dit donc que Gunnar était en route, et qu'il +n'y aurait jamais chance plus belle: «car ils ne sont que +trois»--«Combien nous faut-il d'hommes pour le surprendre?» dit Starkad. +«Il ne faut pas de petites gens, qui seraient trop peu de chose pour +lui, dit Sigurd; et il ne serait pas sage d'avoir moins de trente +hommes.»--«Où l'attendrons nous?» dit Starkad.--«À Knafahola, dit +Sigurd. Là il ne vous verra qu'une fois tombé au milieu de vous»--«Va à +Sandgil, dit Starkad, et dis-leur d'en partir quinze, et nous, nous +viendrons quinze autres à Knafahola.» Thorgeir dit à Hildigunn: «Cette +main que tu vois te montrera ce soir Gunnar mort.»--«Et moi je crois, +dit-elle, que tu auras la tête basse après votre rencontre.» + +Ils partirent donc de Trihyrning, le père et ses trois fils, et onze +autres hommes. Ils allèrent à Knafahola, et là, ils attendirent. + +Sigurd Svinhöfdi vint à Sandgil et dit: «Je suis envoyé ici par Starkad +et ses fils pour te dire, Egil, que toi et tes fils alliez à Knafahola +pour y attendre Gunnar.»--«Combien faut-il que nous soyons?» dit Egil. +«Quinze avec moi» dit Sigurd. Kol dit: «je vais donc aujourd'hui me +mesurer avec Kolskegg.»--«C'est une grosse affaire que tu te promets là» +dit Sigurd. + +Egil pria ses Norvégiens de venir avec lui. Ils dirent qu'ils n'avaient +nul grief contre Gunnar. «Et puis, dit Thorir, l'affaire doit être bien +chanceuse, s'il faut toute une foule contre trois hommes.» Alors Egil +partit, en colère. Sa femme dit au Norvégien: «Maudite soit l'heure où +ma fille Gudrun a oublié sa fierté et dormi à ton côté, si tu n'oses pas +suivre ton beau-père. Il faut que tu sois un lâche» dit-elle.--«J'irai +avec ton mari, répondit-il, et nul de nous ne reviendra.» Après cela il +alla trouver Thorgrim son compagnon, et lui dit: «Prends les clefs de +mes coffres, car je ne les ouvrirai plus. Je veux aussi que tu aies, des +richesses qui sont à nous deux, autant que tu en voudras. Et puis va +t'en, et ne t'occupe pas de me venger. Si tu ne t'en vas pas, tu es un +homme mort.» Alors le Norvégien prend ses armes, et il part avec le +reste de la troupe. + + + + +LXII + + +Il faut revenir à Gunnar, qui chevauche vers l'est, passant la Thjorsa. +Comme il s'éloignait de la rivière il sentit une grande envie de dormir, +et il pria les autres de s'arrêter là. Il tomba dans un profond sommeil, +et s'agitait en dormant. Kolskegg dit: «Voici que Gunnar rêve.» Hjört +dit: «Je vais l'éveiller.»--«Ne fais pas cela, dit Kolskegg; il faut que +son rêve s'achève.» Gunnar dormit longtemps. Quand il s'éveilla, il jeta +loin de lui son bouclier, et il avait très-chaud. Kolskegg dit: +«Qu'as-tu rêvé mon frère?»--«J'ai rêvé de telles choses, dit Gunnar, que +nous ne serions pas partis de Tunga en si petit nombre, si j'avais fait +ce rêve là-bas.»--«Dis-nous ton rêve» dit Kolskegg, Gunnar chanta: + +«J'ai vu, m'a-t-il semblé, une troupe nombreuse qui fondait sur nous +trois. Je vais rompre, j'en suis sûr, le jeûne des corbeaux affamés, qui +nous suivent depuis Tunga. O guerrier qui lance des flammes, les +vautours vont venir, je te l'annonce, arracher aux loups les cadavres. +Terrible était mon rêve.» + +«J'ai, rêvé, dit Gunnar, que je chevauchais, passant près de Knafahola. +Alors il me sembla voir une grande troupe de loups qui venaient sur moi +et, pour les éviter, je m'en allais vers la Ranga. À ce moment il me +sembla qu'ils m'attaquaient de tous côtés. Mais je me défendais contre +eux, et je perçais de flèches tous ceux qui s'avançaient le plus; à la +fin ils furent si près de moi que je ne pouvais plus me servir de mon +arc. Je pris mon épée et je la brandissais d'une main; de l'autre je +frappais avec ma hallebarde. Je ne me couvrais point de mon bouclier et +je ne sais ce qui me protégeait. Je tuai ainsi beaucoup de loups, et toi +aussi, Kolskegg. Mais Hjört, il me sembla qu'ils le jetaient à terre et +qu'ils déchiraient sa poitrine; et l'un d'eux avait son cœur dans sa +gueule. Alors j'entrai dans une si grande colère que d'un coup je fendis +le loup en deux, à partir de l'épaule. Après cela il me sembla que les +loups prenaient la fuite. Et maintenant, Hjört mon frère, mon avis est +que tu t'en retournes à Tunga.»--«Je ne veux pas, dit Hjört; quoique je +sache que ma mort est certaine, je te suivrai pourtant.» + +Après cela ils partirent, chevauchant vers l'est, et ils vinrent près de +Knafahola. Kolskegg dit: «Vois-tu, mon frère, toutes ces lances qui +sortent du creux, et des hommes avec des armes?»--«Il n'y a là rien qui +me surprenne, dit Gunnar, à trouver mon rêve vrai.»--«Qu'allons-nous +faire? dit Kolskegg. Je suppose que tu ne vas pas fuir devant +eux.»--«Ils n'auront pas à nous railler à ce sujet, dit Gunnar; mais +nous allons marcher en avant jusqu'au rocher qui s'avance dans la Ranga. +C'est un bon endroit pour se défendre.» + +Ils allèrent donc jusqu'au rocher, et s'y préparèrent au combat. «Où +cours-tu si vite, Gunnar?» lui cria Kol, comme ils passaient.--«Tu iras +le dire quand la journée sera finie» dit Kolskegg. + + + + +LXIII + + +Et voici que Starkad pousse ses hommes en avant. Ils marchent vers le +rocher où sont les autres. Sigurd Svinhöfdi venait le premier; il avait +un bouclier rouge dans une main et un poignard dans l'autre. Gunnar le +voit, il bande son arc et lui lance une flèche. L'autre leva son +bouclier, dès qu'il vit la flèche voler en l'air; la flèche traversa le +bouclier, lui entra dans l'œil et sortit par le cou: ce fut le premier +tué. + +Gunnar lança une seconde flèche à Ulfhedin l'intendant de Starkad. La +flèche l'atteignit au milieu du corps, et il tomba devant les pieds d'un +autre, qui tomba sur lui, en travers. Kotskegg lança une pierre sur la +tête de cet autre, et il fut tué du coup. + +Alors Starkad dit: «Nous n'arriverons à rien tant qu'il se servira de +son arc: allons en avant, hardiment.» Et ils s'excitèrent les uns les +autres à avancer. Gunnar se défendit avec son arc, tant qu'il put. À la +fin il le jeta à terre. Il prit sa hallebarde et son épée, et il +frappait des deux mains. Il se fit alors un grand carnage. Gunnar tuait +quantité d'hommes et aussi Kolskegg. «J'ai promis, Gunnar, d'apporter ta +tête à Hildigunn» dit Thorgeir fils de Starkad. Alors Gunnar chanta: + +«Je ne sais si elle y attache un si grand prix. (Le fracas des armes +emporte le bruit de nos paroles). Mais toi, si tu veux lui porter ma +tête, il faut t'avancer dans la mêlée, un peu plus que tu ne fais. + +«Elle ne fera pas grand cas de ton présent, que tu y arrives ou non, dit +Gunnar; mais il faut que tu approches, si tu veux tenir ma tête dans tes +mains.» + +Thorgeir dit à ses frères; «Courons sur lui, tous à la fois. Il n'a pas +de bouclier, et sa vie est à nous.» Börk et Thorkel coururent en avant, +et furent là plus vite que Thorgeir. Börk lève son épée sur Gunnar. +Gunnar la frappe de sa hallebarde, d'un si grand coup, qu'elle vole loin +des mains de Börk. Gunnar voit de l'autre côté Thorkel prêt à le +frapper. De biais comme il est, il brandit son épée, et l'épée atteint +le cou de Thorkel, et fait voler sa tête au loin. + +Kol, fils d'Egil, dit: «À nous deux, Kolskegg. J'ai toujours dit que +nous nous valions dans le combat.»--C'est ce que nous allons voir, dit +Kolskegg. Kol pointa sur lui un javelot. Kolskegg était à tuer un homme, +il avait fort à faire et ne put se couvrir de son bouclier; le javelot +le toucha à la cuisse, en dehors, et s'y enfonça. Il se retourna +vivement, courut à Kol, le frappa de sa hache à la jambe, et la coupa +sous lui. «T'ai-je touché ou non?» lui dit-il--«Mauvaise affaire pour +moi, dit Kol, d'avoir été sans bouclier.» Il se tint quelques instants +sur une jambe, regardant le moignon. «N'y regarde pas tant, dit +Kolskegg; c'est bien comme il te semble, ta jambe n'y est plus.» Alors +Kol tomba à terre, mort. + +Quand Egil, son père, voit cela, il court à Gunnar et lève son épée pour +le frapper. Gunnar pointe sa hallebarde contre lui, et le touche au +milieu du corps. Il l'enlève au bout de la hallebarde, et le jette dans +la Ranga. + +À ce moment Starkad dit: «Tu es un misérable, Norvégien Thorir, d'être +assis là à nous regarder, quand on tue Egil, ton hôte et ton beau-père.» +Le Norvégien sauta sur ses pieds, il était fort en colère. Hjört venait +de tuer deux hommes. Le Norvégien court à lui et lui donne un coup qui +lui perce la poitrine: Hjört tombe à terre, mort. Gunnar voit cela, il +se tourne vivement vers le Norvégien, et il le coupe en deux, au milieu +du corps. Puis il pointe sa hallebarde sur Börk; la hallebarde atteint +Börk au milieu du corps, le perce de part en part et s'enfonce en terre +derrière lui. Et voici Kolskegg qui coupe la tête de Hauk fils d'Egil, +et Gunnar encore, qui coupe le bras d'Ottar au coude. Alors Starkad dit: +«Fuyons. Ce n'est pas à des hommes que nous avons affaire.»--«On va +tenir de mauvais propos sur votre compte, dit Gunnar, si on ne peut voir +sur vous que vous étiez au combat.» Il court au père et au fils, et les +blesse tous les deux. Après cela ils se séparèrent; Gunnar et son frère +en avaient blessé beaucoup qui avaient pris la fuite. Quatorze hommes +avaient péri dans la bataille, et Hjört était le quinzième. Gunnar fit +rapporter Hjört à Hlidarenda sur son bouclier, et on lui fit là un +tombeau. Beaucoup de gens le regrettèrent, car il était très-aimé. + +Starkad rentra chez lui. Hildigunn pansa sa blessure et celle de +Thorgeir. «Vous donneriez beaucoup, dit-elle, pour n'avoir pas eu de +démêlés avec Gunnar.»--«C'est vrai» dit Starkad. + + + + +LXIV + + +Steinvör de Sandgil demanda à Thorgrim le Norvégien de prendre soin de +ses biens: «Ne quitte pas le pays, je t'en prie, dit-elle, et +souviens-toi de Thorir, ton parent et ton ami.» Il répondit: «Thorir mon +camarade m'a prédit que je tomberais de la main de Gunnar si je restais +ici; il devait bien le savoir, car il a su d'avance sa propre +mort.»--«Je te donnerai, dit-elle, ma fille Gudrun, et tous mes biens, +de moitié avec moi.»--«Je ne savais pas que tu y mettrais un si haut +prix» dit-il. Ils convinrent donc qu'il aurait Gudrun, et que la noce se +ferait dès cet été. + +Gunnar alla à Bergthorshval, et Kolskegg avec lui. Njal était dehors, +ses fils aussi; ils allèrent à la rencontre de Gunnar et lui firent +grand accueil. Après quoi ils se mirent à parler. Gunnar dit: «Je suis +venu ici pour te demander ton assistance et tes bons conseils.» Njal dit +que cela lui était dû. «Je me trouve, dit Gunnar, dans un grand +embarras; j'ai tué quantité d'hommes, et je voudrais savoir ce que tu +penses qu'il faut faire.»--«Bien des gens seront d'avis que tu y as été +forcé, dit Njal; mais donne-moi un moment pour réfléchir.» + +Njal s'en alla tout seul à l'écart, et songea à ce qu'il y avait à +faire. Quand il revint, il dit: «Voici que j'ai bien examiné la chose, +et il me semble qu'il faut ici aller de l'avant, hardiment. Thorgeir a +séduit Thorfinna, ma parente; je vais abandonner entre tes mains ma +poursuite pour séduction. Je t'en abandonne également une autre contre +Starkad, pour avoir coupé des arbres dans mon bois de Trihyrningshals. +C'est toi qui intenteras les deux procès. Tu iras aussi là où le combat +a eu lieu, tu déterreras les morts, tu prendras des témoins de leur +blessures, et tu déclareras tous ces morts hors la loi pour être venus +te trouver là dans l'intention de vous blesser ou de vous faire périr de +mort violente, toi et tes frères. Et si on instruit l'affaire au ting et +qu'on t'oppose que tu as le premier frappé Thorgeir et que pour cette +raison tu ne peux introduire une instance ni pour toi ni pour d'autres, +je répondrai, moi, et je dirai que je t'ai rétabli dans tes droits au +ting de Tingskala, de façon que tu puisses introduire une instance tant +pour toi que pour d'autres; voici donc qu'il leur sera répondu sur ce +point. Il faut de plus que tu ailles trouver Tyrfing à Berjanes; il se +défera en ta faveur d'une action en justice qu'il doit intenter à Önund +de Trollaskog, à qui appartient la poursuite pour le meurtre de son +frère Egil.» + +Gunnar s'en retourna donc chez lui, d'abord. Quelques jours après, ils +s'en allèrent, Gunnar et les fils de Njal, à l'endroit où étaient les +cadavres, et ils déterrèrent tous ceux qui avaient été enterrés, Gunnar +les déclara tous hors la loi pour attaque déloyale et pour meurtre. +Après quoi il retourna chez lui. + + + + +LXV + + +Ce même automne Valgard le rusé revint de l'étranger, et s'en alla chez +lui à Hofi. Thorgeir vint trouver Valgard et Mörd; il leur dit qu'on +était dans une mauvaise passe, si Gunnar mettait hors la loi tous ceux +qu'il avait tués. «C'est un conseil de Njal, dit Valgard, et il n'a pas +fini de lui en donner.» Thorgeir demanda au père et au fils aide et +assistance. Ils refusèrent longtemps, et consentirent à la fin, pour une +grosse somme d'argent. Il fut décidé que Mörd demanderait en mariage +Thorkatla, fille de Gissur le blanc, et que Thorgeir se mettrait en +route pour l'ouest, et passerait la rivière sur l'heure, avec Valgard et +Mörd. + +Le jour suivant ils partirent douze ensemble, et vinrent à Mosfell. On +les reçut bien, ils y passèrent la nuit; après quoi ils firent leur +demande à Gissur. On tomba d'accord que la chose se ferait, et que la +noce aurait tien, un demi-mois plus tard, à Mosfell. Ils retournèrent +chez eux. + +Après quelques jours, le père et le fils se mirent en route pour la +noce, avec beaucoup de monde. Ils trouvèrent là-bas beaucoup d'hôtes +rassemblés, et la noce se passa bien. Thorkatla partit avec Mörd et se +mit à gouverner la maison. Valgard s'en alla l'été suivant à l'étranger. + +Cependant Mörd presse Thorgeir d'engager son procès contre Gunnar. +Thorgeir s'en va trouver Önund à Trollaskog. Il le prie de porter +plainte pour le meurtre de son frère Egil et de ses fils; «Moi, dit-il, +je porterai plainte pour le meurtre de mes frères, et pour mes blessures +et celles de mon père.» Önund dit qu'il est tout prêt. Ils s'en vont et +proclament les meurtres, et prennent neuf des plus proches voisins à +témoin de la chose. + +On apprend à Hlidarenda ces préliminaires. Gunnar monte à cheval et va +trouver Njal. Il lui dit ce qui se passe et demande ce qu'il lui +conseille de faire. «Il faut, dit Njal, que tu convoques tes voisins, et +ceux que tu as pris à témoins du meurtre. Tu nommeras devant eux des +témoins et tu dénonceras Kol comme te devant raison du meurtre de ton +frère Hjört: tu procéderas ainsi selon la loi. Après cela tu porteras +plainte pour le meurtre contre Kol, quoiqu'il soit mort. Puis tu +prendras des témoins, et tu sommeras tes voisins d'avoir à se rendre au +ting pour témoigner en justice, et dire si Kol et les siens étaient +présents, et partie dans l'attaque, quand Hjört fut tué. Puis tu citeras +encore Thorgeir en justice pour séduction, et aussi Önund de Trollaskog +pour l'affaire de Tyrfing». Gunnar fit en toutes choses selon le conseil +de Njal. Les gens trouvèrent que c'étaient là des préliminaires +singuliers. Et voici que ces procès viennent devant le ting. + +Gunnar partit pour le ting, Njal aussi, et ses fils, et les fils de +Sigfus. Gunnar avait fait dire à ses parents de venir au ting et d'avoir +beaucoup de monde, disant que l'affaire serait chaude. Ils arrivèrent de +l'ouest en grand nombre. Mörd vient au ting, et Runolf de Dal, et aussi +ceux de Trihyrning, et Önund de Trollaskog. + + + + +LXVI + + +Et quand ces gens arrivent au ting, ils ne font qu'une troupe avec ceux +de Gissur le blanc et de Geir le Godi. + +Mais Gunnar, et les fils de Sigfus et les fils de Njal allaient tous +ensemble, et ils marchaient d'un air si résolu, que les gens avaient à +se garer, pour n'être pas culbutés. Et il n'y avait rien dont on parlât +tant durant tout le ting, que de ce grand procès. + +Gunnar vint à la rencontre de ses parents, Olaf et les siens lui firent +bon accueil. Ils questionnèrent Gunnar sur le combat. Il leur dit tout +par le menu, sans rien oublier, et aussi ce qu'il avait fait depuis: +«Elle vaut cher pour toi, dit Olaf, l'aide que te donne Njal en te +conseillant en toutes choses». Gunnar dit qu'il ne saurait jamais l'en +remercier, puis il leur demanda secours et assistance. Ils dirent que +cela lui était dû. + +Et voici que de part et d'autre les causes viennent devant le tribunal. +Chacun expose son affaire. + +Mörd demanda si un homme pouvait porter plainte, quand il avait d'avance +forfait ses droits en attaquant Thorgeir, comme avait fait Gunnar. Njal +répondit: «Étais-tu au ting de Tingskala, cet automne?»--«Certainement +j'y étais» dit Mörd. «As-tu entendu, dit Njal, Gunnar lui offrir +l'amende entière?»--«Certes je l'ai entendu» dit Mörd.--«J'ai alors, dit +Njal, déclaré Gunnar rétabli dans ses droits et capable d'ester en +justice.»--«C'est légal, dit Mörd, mais comment se fait-il que Gunnar +ait porté plainte contre Kol pour le meurtre de Hjört, quand c'est le +Norvégien qui l'a tué?»--«C'était légal, dit Njal, puisqu'il l'a désigné +devant témoins comme devant lui rendre raison.»--«C'était légal +assurément, dit Mörd, mais pourquoi Gunnar les a-t-il tous déclarés hors +la loi?»--«Tu ne devrais pas le demander, dit Njal, car ils étaient +partis tous avec l'intention de blesser ou de tuer»--«Ils n'ont rien +fait à Gunnar» dit Mörd.--«Les frères de Gunnar, Hjört et Kolskegg, +étaient là, dit Njal. L'un a reçu la mort et l'autre une +blessure.»--«Vous avez la loi pour vous, dit Mörd; mais il est dur de se +faire à cela.» + +Alors Hjalti, fils de Skeggi, de la vallée de la Thjorsa, s'avança et +dit: «Je n'ai aucune part à vos querelles; mais je veux savoir ce que tu +ferais, Gunnar, par égard à mes paroles, et par amitié pour moi».--«Que +demandes-tu?» dit Gunnar.--«Ceci, dit Hjalti; que tu abandonnes toute +l'affaire à une sentence équitable et au jugement d'hommes +sages».--«Alors, dit Gunnar, tu promets de n'être jamais contre moi, +quels que soient ceux à qui j'aurai affaire?»--«Je te le promets» dit +Hjalti. Après cela, Hjalti entreprit les adversaires de Gunnar, et les +choses en vinrent au point qu'ils conclurent tous la paix. Et ils +s'engagèrent de part et d'autre à la garder fidèlement. Pour la blessure +de Thorgeir on mit, comme équivalent, l'affaire de séduction, et la +coupe de bois pour la blessure de Starkad. Pour les frères de Thorgeir +on fixa demi-amende, l'autre moitié étant forfaite, par suite de leur +attaque contre Gunnar. Le meurtre d'Egil et l'affaire de Tyrfing se +compensèrent. Pour le meurtre de Hjört on mit celui de Kol et du +Norvégien. Pour tous les autres, on fixa demi-amende. Ce fut Njal qui +prononça ce jugement, avec Asgrim fils d'Ellidagrim, et Hjalti fils de +Skeggi. + +Njal avait beaucoup d'argent placé chez Starkad et chez ceux de Sandgil; +il donna tout à Gunnar pour payer ces amendes. Gunnar de son côté avait +tant d'amis au ting qu'il put payer sur l'heure l'amende pour tous les +meurtres. Il fit des présents à beaucoup de chefs qui lui avaient prêté +leur aide, et il se fit grand honneur dans cette affaire. Tous étaient +d'accord en ceci, qu'il n'avait pas son pareil dans le pays du Sud. + +Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Et pour l'instant il s'y +tient tranquille. Mais ses adversaires lui enviaient fort tous ses +honneurs. + + + + +LXVII + + +Il faut parler maintenant de Thorgeir fils d'Otkel. Il était arrivé à +l'âge d'homme; il était grand et fort, loyal et simple, un peu trop +confiant. Les hommes les meilleurs en faisaient cas, et ses amis +l'aimaient. + +Un jour, Thorgeir fils de Starkad alla trouver Mörd son parent. «Je ne +suis pas content, dit-il, de la façon dont s'est terminée notre affaire +avec Gunnar. Je t'ai acheté ton aide pour tout le temps que nous serons +debout tous deux. Je veux donc que tu imagines quelque chose qui puisse +faire du tort à Gunnar. Et que ce soit quelque invention profonde. Je te +parle ouvertement, parce que je sais que tu es le plus grand ennemi de +Gunnar, comme il est le tien. Je te ferai avoir de grands honneurs, si +tu fais de ton mieux». + +«On dit toujours, répond Mörd, que j'aime l'argent, et il va en être +encore de même. Nous n'empêcherons pas, non plus, qu'on ne te fasse +passer pour un homme qui rompt les traités, et qui ne respecte pas la +paix jurée, si tu reprends en main cette affaire. On m'a dit pourtant +que Kolskegg allait intenter un procès pour recouvrer un quart de +Moeidarhval, qui a été livré à ton père en paiement, pour le meurtre de +ses fils. Il fait ce procès pour le compte de sa mère; Gunnar aussi est +d'avis de payer en argent, et de ne pas céder de terre. Il faut attendre +que l'affaire soit en train, alors vous l'accuserez d'avoir rompu la +paix. Il a aussi pris un champ à Thorgeir fils d'Otkel: vois à +t'entendre avec lui pour attaquer Gunnar. Si vous échouez en ceci, et +s'il ne se laisse pas forcer, vous pourrez recommencer une autre fois. +Car je te dis que Njal a prédit son sort à Gunnar, et lui a annoncé que +s'il tuait plus d'un homme en ligne directe dans une même famille, ce +serait la cause de sa mort, s'il arrivait en outre qu'il rompît la paix +faite à ce sujet. Il te faut donc t'entendre avec Thorgeir, dont Gunnar +a déjà tué le père. Si vous vous trouvez tous deux à une rencontre, +mets-toi à l'abri. Lui, il ira de l'avant, hardiment, et Gunnar le +tuera. Alors il en aura tué deux dans la même famille. Toi tu prendras +la fuite. Et si cette fois c'est son destin que sa mort s'ensuive, il +rompra la paix. Il faut nous tenir tranquilles jusque là». + +Thorgeir rentre chez lui, et dit tout à son père en secret. Ils +conviennent de suivre ce conseil, et de n'en rien dire à personne. + + + + +LXVIII + + +Quelques temps après Thorgeir fils de Starkad vint à Kirkjubæ trouver +l'autre Thorgeir; ils s'en allèrent à l'écart et se parlèrent en secret +tout le jour. À la fin Thorgeir fils de Starkad donna à l'autre Thorgeir +un javelot incrusté d'or, puis il retourna chez lui. Ils firent ensemble +la plus étroite amitié. + +Au ting de Tingskala, l'automne suivant, Kolskegg introduisit son +instance pour les terres de Moeidarhval. Gunnar de son côté, prit des +témoins, après quoi il offrit aux gens de Trihyrning de l'argent ou +d'autres terres, après estimation légale. Alors Thorgeir prit des +témoins de ce fait, que Gunnar rompait la paix conclue avec lui et son +père. Après cela le ting prit fin. + +Et voici qu'une demi-année se passe. Les deux Thorgeir se voient sans +cesse, et ils ont l'un pour l'autre la plus grande tendresse. + +Kolskegg dit à Gunnar: «On m'a dit qu'il y avait grande amitié entre +Thorgeir fils d'Otkel et Thorgeir fils de Starkad; c'est l'avis de bien +des gens qu'il ne faut pas s'y fier; et je voudrais te voir prendre +garde à toi.»--«La mort viendra à moi, dit Gunnar, en quelque endroit +que je sois, si c'est mon destin.» Et ils n'en dirent pas davantage. + +À l'automne, Gunnar décida qu'on travaillerait une semaine à la maison, +et une autre en bas dans les îles, pour finir de rentrer les foins. Tous +les hommes durent quitter le domaine, hormis lui et les femmes. + +Thorgeir de Trihyrning alla trouver l'autre Thorgeir. Sitôt qu'ils se +rencontrèrent, ils s'en allèrent à l'écart, comme d'habitude. Thorgeir +fils de Starkad dit: «Je pense qu'il faut nous armer de courage, et +attaquer Gunnar.»--«Les rencontres avec Gunnar, répondit Thorgeir fils +d'Otkel, n'ont eu qu'une seule et même fin jusqu'ici, et peu de gens en +sont revenus vainqueurs, et puis je trouve mauvais d'être appelé +parjure.»--«C'est eux qui ont rompu la paix, et non pas nous, dit +Thorgeir fils de Starkad; Gunnar t'a pris ton champ, et il a pris +Moeidarhval à moi et à mon père.» Ils conviennent donc d'aller attaquer +Gunnar. Thorgeir fils de Starkad dit qu'à quelques nuits de là Gunnar +sera seul chez lui: «Viens alors, ajoute-t-il, me trouver avec douze +hommes, j'en aurai autant de mon côté.» Après cela, Thorgeir retourna +chez lui. + + + + +LXIX + + +Les serviteurs et Kolskegg étaient depuis trois nuits déjà dans les +îles, quand Thorgeir fils de Starkad, en eut la nouvelle. Il fit dire à +l'autre Thorgeir de venir à sa rencontre à la pointe de Trihyrning. Puis +il partit de Trihyrning, lui douzième. Il monte sur la pointe et attend +là l'autre Thorgeir. À ce moment, Gunnar est seul dans son domaine. Les +deux Thorgeir chevauchent, traversant les bois. + +Et voici que le sommeil les prit, et ils ne purent faire autrement que +de dormir. Ils pendirent leurs boucliers aux branches, attachèrent leurs +chevaux, et mirent leurs armes à côté d'eux. + +Cette nuit-là, Njal était à Thorolfsfell; il ne pouvait pas dormir, et +sortait et rentrait sans cesse. Thorhild demanda à Njal pourquoi il ne +dormait pas. «Il me passe toutes sortes de choses devant les yeux, +dit-il, je vois quantité de fantômes horribles, ceux des ennemis de +Gunnar. Et c'est une chose singulière: ils vont comme des furieux, et +pourtant ils ne savent pas où ils vont.» + +Peu après, un homme arriva devant la porte. Il descendit de cheval et +entra; c'était le berger de Thorhild. «As-tu trouvé les moutons?» +demanda-t-elle.--«J'ai trouvé quelque chose qui vaut mieux, je pense» +dit-il.--«Qu'était-ce?» dit Njal.--«J'ai trouvé vingt-quatre hommes, +dit-il, dans le bois là-haut. Ils avaient attaché leurs chevaux et +dormaient. Leurs boucliers étaient pendus aux branches.» Et il avait +regardé de si près qu'il dit les armes et les habits de chacun. Alors +Njal sut au juste qui ils étaient tous. Il dit à l'homme: «Tu es un bon +serviteur, et il nous en faudrait beaucoup de pareils. Tu t'en trouveras +bien; mais à présent je vais te donner un message.» L'autre dit qu'il +irait. «Tu vas aller, dit Njal, à Hlidarenda, et tu diras à Gunnar +d'aller à Grjota, et d'envoyer de là chercher des hommes. Moi j'irai +trouver ceux qui sont dans le bois, et je leur ferai peur pour qu'ils +s'en aillent. Tout a si bien tourné qu'ils ne gagneront rien à ceci, au +contraire ils y perdront beaucoup.» + +Le berger s'en alla et dit tout à Gunnar par le menu. Gunnar monta à +cheval et s'en alla à Grjota; de là il fit venir des hommes auprès de +lui. + +Il faut maintenant reparler de Njal. Il monte à cheval, et va trouver +les deux Thorgeir: «Vous êtes des imprudents, leur dit-il, de dormir +comme vous le faites. Que signifie cette équipée? Gunnar n'est pas un +homme dont on se moque. En vérité, c'est une grande trahison de +l'attaquer ainsi. Sachez qu'il est en train de rassembler du monde; il +sera bientôt ici, et il vous tuera, si vous ne rentrez chez vous +promptement.» Ils se levèrent vivement, car ils avaient très peur; ils +prirent leurs armes, montèrent à cheval, et coururent d'une traite +jusqu'à Trihyrning. + +Njal vint à la rencontre de Gunnar et le pria de ne pas renvoyer ses +hommes: «Je vais, dit-il, me mêler de ton affaire, et tâcher de conclure +la paix. Je crois qu'ils ont eu une bonne peur. Je veux qu'ils payent +pour cette trahison, eux tous qui ont pris part à ceci, autant que tu +auras à payer toi-même pour le meurtre de l'un ou de l'autre de ces deux +Thorgeir, si pareille chose arrive jamais. Je garderai cet argent et +j'aurai soin que tu le trouves sous ta main, quand tu en auras besoin.» + + + + +LXX + + +Gunnar remercia Njal de son aide. Njal s'en alla à Trihyrning, et dit +aux deux Thorgeir que Gunnar ne laisserait pas partir son monde avant +que l'arrangement ne fût fait. Ils firent toutes sortes d'offres, car +ils avaient très peur, et ils prièrent Njal de se charger de conclure la +paix. Njal dit qu'il le ferait à la condition qu'il ne s'ensuivrait pas +de trahison. Ils le prièrent d'être de ceux qui prononceraient la +sentence, disant qu'ils s'en tiendraient à ce qu'il aurait prononcé. «Je +ne prononcerai qu'au ting, dit Njal, en présence de nos meilleurs +hommes.» Et ils consentirent à cela. Njal fut donc fait leur arbitre +pour conclure entre eux et Gunnar paix et arrangement. Il devait +prononcer la sentence, et s'adjoindre qui il voudrait. + +Peu de temps après, les deux Thorgeir allèrent trouver Mörd fils de +Valgard. Mörd les blâma fort d'avoir remis l'affaire à Njal, le plus +grand ami de Gunnar; il leur dit qu'ils s'en trouveraient mal. + +Et voici que les hommes vont à l'Alting comme de coutume. Les deux +parties y sont, chacun de son côté. Njal prit la parole: «Je demande, +dit-il, à tous les chefs, et aux meilleurs hommes ici rassemblés, quelle +action il leur semble qu'ait Gunnar contre les deux Thorgeir, pour +attaque à sa vie». Ils répondirent qu'à leur avis un homme comme Gunnar +avait le bon droit pour lui. Njal demanda si c'étaient tous les hommes +de la bande ou bien les chefs seuls qui devaient répondre de cette +affaire. Ils dirent que c'étaient les chefs surtout, et tous les autres +pourtant aussi, pour une bonne part. «Bien des gens seront d'avis, dit +Mörd, qu'on n'a pas agi sans cause, car Gunnar avait rompu la paix avec +les deux Thorgeir».--«Ce n'est pas rompre la paix, dit Njal, que d'aller +en justice contre un autre; c'est avec la loi que notre pays se +peuplera; sans la loi nous en ferons un désert». Et il leur dit que +Gunnar avait offert des terres ou d'autres valeurs en échange de +Moeidarhval. Alors les deux Thorgeir virent que Mörd les avait trompés. +Il lui firent de grands reproches et dirent qu'il leur paierait cette +perte. + +Njal désigna douze hommes pour prononcer la sentence. Il y eut cent +pièces d'argent à payer pour chacun de ceux qui étaient de la bande, et +deux cents pour chacun des deux Thorgeir. Njal prit l'argent, et le mit +en lieu sûr. Les deux partis se jurèrent paix et fidélité en répétant +les paroles dictées par Njal. + +Gunnar quitta le ting et s'en alla aux vallées de l'ouest, à +Hjardarholt. Olaf Pai lui fit bon accueil. Il fut là un demi-mois. Il +allait et venait dans les vallées, et tous le recevaient à bras ouverts. +Au moment de se séparer Olaf dit à Gunnar: «Je vais te donner trois +choses précieuses: un anneau d'or et un manteau, qui me viennent du roi +d'Irlande Myrkjartan, et un chien qui m'a été donné en Irlande. Il est +grand, et il vaut, comme compagnon, un vaillant homme. Il faut dire +aussi qu'il a la sagesse d'un homme. Il aboiera à tous ceux qu'il saura +tes ennemis, jamais à tes amis; car il verra au visage de chacun s'il te +veut du bien ou du mal. Il donnera sa vie pour t'être fidèle. Ce chien +s'appelle Sam». Puis il dit au chien: «Tu vas suivre Gunnar et tu feras +pour lui de ton mieux». Le chien vint à Gunnar, et se coucha à terre à +ses pieds. + +«Prends garde à toi, Gunnar, dit encore Olaf. Tu as bien des envieux, +car tu es maintenant l'homme le plus renommé de tout le pays». Gunnar le +remercia de ses dons et de ses conseils, puis il retourna chez lui. + +Voici donc, Gunnar rentré chez lui, et pendant quelque temps tout est +tranquille. + + + + +LXXI + + +Quelque temps après, les deux Thorgeir se rencontrent avec Mörd. Ils +n'arrivent pas à s'entendre. Ils disaient, les deux Thorgeir, qu'ils +avaient perdu beaucoup d'argent par la faute de Mörd et qu'ils n'y +avaient rien gagné; ils le prièrent d'imaginer quelque autre chose qui +pût faire du tort à Gunnar. Mörd dit qu'il allait le faire: «Et voici +mon conseil: il faut que Thorgeir fils d'Otkel séduise Ormhild la +parente de Gunnar: Gunnar en prendra encore plus de dépit contre toi. +Moi je ferai courir le bruit que Gunnar ne souffrira pas de toi pareille +chose. Quelque temps après vous pourrez faire une attaque contre Gunnar. +Mais gardez vous d'aller le chercher chez lui. Il ne faut pas y penser, +tant que le chien est en vie». Ils convinrent donc de ce plan, et dirent +qu'ainsi feraient-ils. + +L'été se passe. Thorgeir va souvent chez Ormhild. Gunnar trouve cela +mauvais, et ils prennent l'un pour l'autre beaucoup d'aversion. + +L'hiver se passa ainsi. Voici que l'été vient, et ils se rencontrent +plus souvent que jamais, en secret. Thorgeir de Trihyrning et Mörd sont +toujours ensemble; ils méditent une attaque contre Gunnar quand il s'en +ira aux îles voir la besogne de ses serviteurs. + +Une fois Mörd eut la nouvelle que Gunnar était allé aux îles; il envoya +un homme à Trihyrning, dire à Thorgeir que c'était le bon moment pour +attaquer Gunnar. Ils se préparèrent vivement, et se mirent en route, +douze ensemble. Et quand ils vinrent à Kirkjubæ, il y en avait encore +douze autres à les attendre. On tint conseil pour savoir où on +attendrait Gunnar. Ils décidèrent de descendre au bord de la Ranga, et +de l'attendre là. Mais quand Gunnar passa, revenant des îles, Kolskegg +était avec lui. Gunnar avait son arc, ses flèches et sa hallebarde. +Kolskegg avait son épée, et il était armé jusqu'aux dents. + + + + +LXXII + + +Comme Gunnar et son frère chevauchaient le long de la Ranga, il arriva +que la hallebarde se couvrit de sang. Kolskegg demanda ce que cela +signifiait. «Quand pareille chose arrive, répondit Gunnar, on appelle +cela dans d'autres pays une pluie de blessures, et maître Ölvir, +d'Hising, m'a dit que c'était toujours signe de grands combats.» + +Ils continuèrent de chevaucher jusqu'au moment où ils virent des hommes +au bord de la rivière, assis, et qui avaient attaché leurs chevaux. +«Ceci est une embuscade» dit Gunnar.--«Il y a longtemps qu'ils sont des +traîtres, dit Kolskegg; mais qu'allons-nous faire à présent?»--«Nous +allons passer au galop devant eux, dit Gunnar, nous irons jusqu'au gué, +et là, nous nous défendrons.» Les autres voient cela et fondent sur eux +au plus vite. Gunnar bande son arc, il prend ses flèches, les jette à +terre devant lui, et tire à mesure qu'ils viennent à portée. Il en +blesse beaucoup, et en tue quelques-uns. + +Thorgeir fils d'Otkel dit: «Ceci ne nous sert de rien. Courons sur lui, +hardiment» Et ainsi firent-ils. En avant venait Önund le beau, parent de +Thorgeir. Gunnar brandit sur lui sa hallebarde, elle rencontra le +bouclier d'Önund, le fendit en deux, et transperça Önund. Ögmund Floki +courait pour prendre Gunnar à dos. Kolskegg le vit et lui coupa les deux +jambes sous lui, après quoi il le jeta dans la Ranga où il fut noyé sur +le champ. + +Alors il se fit une rude mêlée. Gunnar frappait des deux mains, d'estoc +et de taille. Kolskegg aussi tua plusieurs hommes et en blessa beaucoup. +Thorgeir fils de Starkad dit à l'autre Thorgeir; «On ne voit guère que +tu aies ton père à venger sur Gunnar.» Thorgeir, fils d'Otkel, répond: +«C'est vrai que j'avance peu, mais toi non plus tu n'es pas sur mes +talons; pourtant je ne souffrirai pas tes reproches.» Il court à Gunnar, +en grande colère, pointe un javelot à travers son bouclier, et perce la +main qui le tenait. Gunnar fait tourner le bouclier si vite que le +javelot se brise au manche. Gunnar en voit un autre qui s'approche pour +le frapper, et il lui donne le coup de la mort. Après cela il saisit à +deux mains sa hallebarde. Cependant, Thorgeir fils d'Otkel s'est +approché, il a tiré son épée, et il la brandit de façon terrible. Gunnar +se tourne vers lui, vivement, et en grande colère. Il lui passe sa +hallebarde au travers du corps, le lève en l'air, et le jette dans la +Ranga. La rivière l'entraîna jusqu'au gué, où il s'accrocha à une +pierre; depuis lors on appelle ce gué le gué de Thorgeir. + +Thorgeir fils de Starkad dit: «Fuyons maintenant, au point où nous en +sommes nous ne pouvons plus vaincre.» Et ils prirent tous la fuite. +«Poursuivons-les, dit Kolskegg; prends ton arc et tes flèches, tu +viendras bien à portée de Thorgeir fils de Starkad.» + +Gunnar chanta: «Quand nous ne ferions pas plus de carnage que celui qui +est fait déjà, nos bourses seraient bientôt vides, s'il faut payer pour +tous ceux que nous avons couchés par terre. Écoute mes paroles, mon +frère, en voilà assez.» + +Gunnar répondit: «Notre bourse sera bientôt vide, s'il faut payer +l'amende pour tous ces morts que voilà.»--«Tu ne manqueras jamais +d'argent, répondit Kolskegg; mais Thorgeir n'aura ni paix ni cesse, que +ses machinations n'aient amené ta mort.» + +Et Gunnar chanta: «Parmi tous ceux qui guerroyent sur les mers, il en +faudra un meilleur que lui, pour m'arrêter sur mon chemin. Quand je +m'avance, couvert de ma ceinture étincelante, je ne sais pas qui +pourrait me faire trembler.» + +«Il en faudra plus d'un comme lui sur ma route avant que j'aie peur» dit +Gunnar. Après cela, ils retournent chez eux, et annoncent la nouvelle. +Halgerd s'en réjouit, et les loua fort de la besogne qu'ils avaient +faite. «Il se peut que ce soit de bonne besogne, dit Ranveig; mais je me +sens trop mal à l'aise pour croire que rien de bon en puisse sortir.» + + + + +LXXIII + + +La nouvelle se répandit au loin, et bien des gens eurent du regret de la +mort de Thorgeir. Gissur le blanc et Geir le Godi vinrent au lieu du +combat. Ils portèrent plainte pour les meurtres et citèrent des voisins +comme témoins au ting, après quoi ils retournèrent dans l'Ouest. + +Njal et Gunnar eurent une rencontre, et ils parlèrent du combat. Njal +dit à Gunnar: «Prends garde à toi maintenant. Voilà que tu en as tué +deux, en ligne directe, dans la même famille. N'oublie pas qu'il y va de +ta vie si tu ne gardes pas la paix qui sera faite cette fois.»--«Je ne +tiens pas à la rompre, dit Gunnar, mais j'aurai besoin de votre aide au +ting.» Njal répondit: «Je te garderai ma fidèle amitié jusqu'au jour de +ta mort». Et Gunnar retourna chez lui. + +Le temps se passe, et le moment du ting est arrivé. Il y vient beaucoup +de monde des deux côtés. Et tous au ting parlent de la même chose, et se +demandent comment cette affaire finira. + +Gissur le blanc et Geir le Godi tinrent conseil pour savoir lequel des +deux porterait plainte pour le meurtre de Thorgeir. Ils tombèrent +d'accord que Gissur se chargerait de la chose. Il vint porter plainte au +tertre de la loi, et, prenant la parole, il dit: «J'appelle la vindicte +de la loi sur Gunnar fils d'Hamund, pour attaque tombant sous le coup de +la loi, sur la personne de Thorgeir fils d'Otkel, et pour lui avoir fait +au corps une blessure qui se trouva être une blessure mortelle, dont +Thorgeir est mort. Je déclare que pour cette cause il a mérité le +bannissement, que nul ne doit le nourrir, lui faire passer l'eau, ni +l'aider en aucune manière. Je déclare qu'il a forfait tous ses biens; +j'en réclame moitié pour moi, moitié pour les juges du tribunal de +district, qui ont droit, d'après la loi, sur les biens forfaits. Je +déclare que j'appelle cette affaire au tribunal de district à qui il +appartient d'en juger. Ceci est ma déclaration légale faite en présence +de tous, au tertre de la loi. Je porte plainte et j'appelle la pleine +vengeance de la loi sur Gunnar fils d'Hamund.» + +Une seconde fois Gissur prit des témoins et porta plainte contre Gunnar +fils d'Hamund pour avoir fait à Thorgeir fils d'Otkel une blessure qui +se trouva être une blessure mortelle, dont Thorgeir mourut sur le lieu +même où Gunnar commit cette attaque tombant sous le coup de la loi. Et +il finit sa déclaration comme la première. Puis il demanda quel était le +tribunal compétent et le domicile légal. Après cela, les gens quittèrent +le tertre de la loi; et ils disaient tous qu'il avait bien parlé. + +Gunnar se tenait tranquille, et ne disait pas grand chose. + +Le ting se passe, et le moment est venu de juger les affaires. Gunnar +avec ses hommes se tenait au nord du tribunal du pays de la Ranga, et +Gissur le blanc était au sud avec ses hommes. Il prit des témoins et +somma Gunnar d'entendre son serment et sa déclaration, ainsi que toutes +les preuves qu'il entendait produire. Après cela il prêta serment. Puis +il intenta l'action dans les termes qu'il avait employés lors de sa +déclaration. Puis il amena les témoins de cette déclaration. Puis encore +il fit prendre place aux voisins qu'il avait pris à témoins sur le lieu +du combat, et mit Gunnar en demeure de les récuser. + + + + +LXXIV + + +Alors Njal prit la parole: «Je ne peux pas, dit-il, rester tranquille +plus longtemps. Allons là où sont vos témoins». Ils y allèrent et en +récusèrent quatre, après quoi, ils demandèrent aux cinq qui restaient si +Thorgeir fils de Starkad et Thorgeir fils d'Otkel s'étaient mis en route +dans l'intention d'attaquer Gunnar s'ils le rencontraient. Et tous +dirent à l'instant même que c'était vrai. Njal dit alors que c'était un +moyen de défense légal dans l'affaire et qu'il le présenterait, à moins +qu'on ne consentît à un arbitrage. Beaucoup de chefs vinrent s'offrir +comme arbitres; et on tomba d'accord que douze hommes prononceraient +dans l'affaire. Les deux parties s'approchèrent et se donnèrent la main. +Après cela la sentence fut prononcée et le prix du sang fixé: l'argent +devait être payé, sur l'heure, au ting. On décida que Gunnar s'en irait +à l'étranger avec Kolskegg, et qu'ils seraient absents trois hivers. Et +si Gunnar ne s'en allait pas, et qu'on pût l'approcher, les parents de +ceux qu'il avait tués auraient le droit de le tuer à leur tour. + +Gunnar ne dit rien qui pût laisser voir qu'il ne trouvait pas +l'arrangement bon. Il demanda à Njal l'argent qu'il lui avait donné à +garder, Njal lui avait fait porter intérêt, il donna tout à Gunnar, et +cela fit juste la somme que Gunnar avait à payer. + +Voici que les gens rentrent chez eux. Njal et Gunnar chevauchaient +ensemble, revenant du ting. Njal dit à Gunnar: «Promets-moi, mon +camarade, que tu garderas cette paix, et que tu te rappelleras ce que +nous avons dit ensemble. De même que ton premier voyage t'a fait grand +honneur, celui-ci t'en fera un plus grand encore. Tu reviendras plein de +gloire et tu deviendras un vieillard, et pas un dans le pays n'osera te +marcher sur le pied. Mais si tu refuses de partir, et que tu rompes la +paix jurée, tu seras tué, et c'est triste à penser pour ceux qui étaient +tes amis». Gunnar dit qu'il n'avait pas l'intention de rompre la paix. + +Gunnar rentre chez lui, et dit l'arrangement qui a été fait. Ranveig, sa +mère, trouva que c'était bien: «pendant ce temps, dit-elle, tes ennemis +pourront chercher querelle à d'autres». + + + + +LXXV + + +Thrain fils de Sigfus dit à sa femme qu'il voulait partir cet été là +pour l'étranger. Elle dit que c'était bien. Il prit passage sur le +vaisseau d'Hogni le blanc. Gunnar prit passage sur le vaisseau d'Arnfin, +de Vik, et Kolskegg son frère aussi. + +Les deux fils de Njal, Grim et Helgi prièrent leur père de leur +permettre de partir. «Le voyage vous sera dangereux, dit Njal, au point +que vous ne serez pas sûrs d'en revenir la vie sauve, vous y gagnerez +pourtant de l'honneur et de la renommée. Mais il faut s'attendre à ce +qu'il s'ensuive de grandes querelles à votre retour». Ils continuèrent à +demander de partir, et les choses en vinrent au point qu'il leur dit de +faire comme ils voudraient. Ils prirent donc passage sur le vaisseau de +Bard le noir et d'Olaf, fils de Ketil, d'Elda. Il n'y avait qu'une voix +pour dire que les meilleurs hommes du district partaient tous à la fois. + +Cependant les fils de Gunnar, Högni et Grani, étaient arrivés à l'âge +d'homme. Ils étaient d'humeur très différente: Grani avait beaucoup de +l'humeur de sa mère, mais Högni était bon et doux. + +Gunnar fait porter au vaisseau ses bagages et ceux de son frère. Et +quand toutes les provisions sont embarquées, et le vaisseau prêt à +mettre à la voile, Gunnar s'en va à Bergthorshval et aux autres domaines +dire adieu à tous et remercier de leur aide ceux qui avaient pris son +parti. Le jour suivant, de bonne heure, il s'apprête à partir et dit à +tout le monde qu'il s'en va pour de bon. Et cela leur fit grande peine à +tous, quoiqu'ils eussent bonne espérance de le voir revenir plus tard. +Quand Gunnar est prêt, il embrasse ses hommes l'un après l'autre, et ils +sortent tous avec lui. Il pique en terre sa hallebarde, saute en selle, +et lui et Kolskegg s'en vont au galop. + +Ils chevauchent le long du Markarfljot. Voilà que le cheval de Gunnar +fait un faux pas, et le jette à terre. Il tourne les yeux vers la +colline, et le domaine de Hlidarenda. «Ma colline est belle, dit-il, +jamais elle ne m'a semblé si belle, mes champs blanchissent, on rentre +mes foins; je vais retourner à la maison, et je ne m'en irai pas».--Ne +fais pas ce plaisir à tes ennemis, dit Kolskegg, de rompre la paix +jurée; nul n'aurait cru cela de toi. Songe qu'alors il t'arrivera comme +Njal a dit».--«Je ne m'en irai pas, dit Gunnar, et je voudrais que tu +fisses comme moi».--«Non pas, dit Kolskegg: je ne veux me déshonorer ni +maintenant, ni jamais quand on s'est fié à moi; puisque le sort en est +jeté, nous allons nous séparer. Dis à ma mère et à mes parents que je ne +reverrai pas l'Islande; car j'apprendrai bientôt ta mort, mon frère, et +je n'aurai plus de raison de revenir». Ils se séparent alors, Gunnar +retourne chez lui, à Hlidarenda, mais Kolskegg continue sa route vers le +vaisseau, et il fait voile vers l'étranger. + +Halgerd fut joyeuse de voir Gunnar quand il rentra, mais la mère de +Gunnar ne disait pas grand'chose. + +Gunnar reste donc chez lui cet automne, et l'hiver d'après, et il +n'avait que peu d'hommes auprès de lui. + +Voici que l'hiver est passé. Olaf Pai envoie un messager à Gunnar, pour +lui offrir de venir au pays de l'ouest avec Halgerd, et de laisser son +domaine aux mains de sa mère et de son fils Högni. + +Gunnar trouva cela bon d'abord, et dit oui; mais quand le moment fut +venu, il ne voulut plus. + +Cet été là, au ting, Gissur et les siens vinrent au tertre de la loi +déclarer Gunnar hors la loi. Et avant que les gens du ting vinssent à se +séparer, Gissur réunit dans l'Almannagja tous les ennemis de Gunnar: +Starkad de Trihyrning et Thorgeir son fils, Mörd et Valgard le rusé, +Geir le Godi et Hjalti fils de Skeggi, Thorbrand et Asbrand fils de +Thorleik, Eilif et Önund son fils, Önund de Trollaskog, Thorgrim le +Norvégien, de Sandgil. + +Gissur dit: «Je vous propose d'aller attaquer Gunnar chez lui, cet été, +et de le tuer». Hjalti dit: «J'ai promis à Gunnar ici au ting, quand il +a bien voulu m'écouter, que je ne serais jamais dans aucune entreprise +contre lui; et je ferai comme j'ai dit». Après ces paroles, Hjalti s'en +alla. Ceux qui restaient décidèrent d'aller attaquer Gunnar; ils se +donnèrent la main, et portèrent une peine contre quiconque se retirerait +de l'entreprise. Mörd fut chargé d'épier le meilleur moment pour +attaquer Gunnar. Ils étaient quarante dans le complot, et ils pensaient +qu'ils n'auraient pas de peine à venir à bout de Gunnar, maintenant que +Kolskegg, et Thrain, et tous ses autres amis étaient au loin. + +Les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux. + +Njal vint trouver Gunnar. Il lui dit sa mise hors la loi, et l'attaque +décidée contre lui. «Grand bien te fasse de m'en avertir» dit +Gunnar.--«Je veux, dit Njal, que Skarphjedin vienne chez toi, et aussi +mon autre fils Höskuld, et qu'ils donnent leur vie pour défendre la +tienne».--«Et moi, dit Gunnar, je ne veux pas que tes fils soient tués à +cause de moi; tu mérites de moi autre chose».--«Cela ne servira de rien, +dit Njal: quand tu seras mort, les querelles viendront bien là où seront +mes fils».--«Cela est à prévoir, dit Gunnar, mais je ne voudrais pas en +être cause. Je vous fais une demande, à toi et à tes fils, c'est de +veiller sur mon fils Högni. Je ne parle pas de Grani, car il ne fait +rien à ma guise». Njal dit qu'il le ferait, et retourna chez lui. + +On raconte que Gunnar alla à toutes les assemblées et aux tings où on +vote la loi, et que nul de ses ennemis n'osa l'attaquer. Ainsi pendant +quelque temps il allait et venait comme un homme qui n'aurait jamais été +mis hors la loi. + + + + +LXXVI + + +Quand vint l'automne, Mörd fils de Valgard fit savoir que Gunnar devait +être seul chez lui, tout son monde étant allé aux îles finir les foins. +Gissur le blanc et Geir le Godi se mirent en route pour l'ouest dès +qu'ils surent la nouvelle; ils passèrent les rivières, et vinrent à +travers les sables, jusqu'à Hofi. Là, ils envoyèrent dire la chose à +Starkad de Trihyrning; Tous ceux qui devaient marcher contre Gunnar +vinrent les retrouver, et on tint conseil pour savoir comment on s'y +prendrait. + +Mörd dit qu'il n'y avait qu'un moyen de surprendre Gunnar, c'était de +s'emparer du maître d'un domaine voisin, nommé Thorkel, et de le forcer +à venir avec eux pour prendre le chien Sam, en allant tout seul au +domaine de Gunnar. + +Après cela, ils se mirent en route pour Hlidarenda et envoyèrent de +leurs hommes à la recherche de Thorkel. Ils s'emparèrent de lui, et lui +donnèrent le choix d'être tué, ou d'aller prendre le chien. Il aima +mieux sauver sa vie, et vint avec eux. + +Il y avait un chemin creux au dessus du domaine de Hlidarenda. La troupe +s'y arrêta. Thorkel s'approcha du domaine; le chien était en haut, tout +contre la maison; il l'attira à l'écart dans un endroit creux. Mais le +chien a vu qu'il y a là des hommes: il saute sur Thorkel et lui ouvre le +ventre. Önund de Trollaskog donna un coup de hache sur la tête du chien, +et lui fendit le crâne. Le chien poussa un si grand hurlement qu'ils en +furent tous épouvantés, et tomba mort. + + + + +LXXVII + + +Gunnar s'éveilla dans sa maison: «Tu as été durement traité, dit-il, +Sam, mon enfant, c'est signe que je te suivrai bientôt». + +La maison de Gunnar était tout en bois, et couverte en planches. Il y +avait des fenêtres sous les poutres du toit, fermées par des châssis. +Gunnar dormait dans un lit fermé, en haut de la grande salle; Halgerd +aussi, et sa mère. + +Quand les autres approchèrent du domaine, ils ne savaient pas si Gunnar +était chez lui, Gissur dit qu'il fallait envoyer quelqu'un vers la +maison, pour tâcher de savoir. Et ils s'assirent par terre en attendant. + +Thorgrim le Norvégien grimpa au mur de la maison. Gunnar voit une +casaque rouge s'approcher de la fenêtre, il lui passe sa hallebarde au +travers du corps. Les pieds de Thorgrim glissèrent, son bouclier lui +échappa, et il tomba du toit à terre. Il vient retrouver Gissur et les +autres là où ils sont assis. «Gunnar est-il chez lui?» demande +Gissur.--«Voyez-le vous-même, dit le Norvégien; ce que je sais, c'est +que sa hallebarde y est». Et il tombe mort. + +Alors ils s'approchèrent de la maison. Gunnar leur lançait des flèches, +et il se défendait si bien qu'ils ne pouvaient rien faire. Quelques-uns +montèrent sur les bâtiments du dehors pour l'attaquer de là. Mais Gunnar +les atteignait aussi avec ses flèches, et ils n'arrivaient toujours à +rien. Il se passa ainsi quelques instants. + +Ils prirent un peu de repos, puis ils s'avancèrent une seconde fois. +Gunnar continuait à tirer ses flèches; ils n'arrivaient toujours à rien, +et une seconde fois encore ils reculèrent. Alors Gissur dit: «Allons +plus vite, nous ne faisons rien de bon.» Ils firent donc un troisième +assaut, et cette fois ils tinrent plus longtemps. Après quoi, ils +reculèrent encore. + +Gunnar dit: «Voilà une flèche qui s'est enfoncée dans la muraille: C'est +une des leurs. Je vais la leur envoyer. C'est une honte pour eux s'ils +se laissent blesser par leurs propres armes».--«Ne fais pas cela, mon +fils, lui dit sa mère, il ne faut pas les réveiller, puisqu'ils se sont +retirés». Gunnar prit la flèche et la leur lança. Elle atteignit Eilif +fils d'Önund et lui fit une profonde blessure. Il était seul à l'écart; +les autres ne virent pas qu'il était blessé. «Il est sorti une main, dit +Gissur, avec un anneau d'or; elle a pris une flèche qui tenait au mur; +il ne chercherait pas d'armes au dehors s'il y en avait assez dedans: +voici le moment de l'attaquer.»--« Brûlons-le dans sa maison», dit +Mörd.--«C'est ce que je ne ferai jamais, dit Gissur, quand je saurais +qu'il y va de ma vie. Tu ferais mieux de nous donner un conseil qui nous +soit profitable, toi qu'on dit si habile homme». + +Il y avait des cordes par terre, qui servaient souvent à attacher le +toit de la maison. «Prenons ces cordes, dit Mörd; attachons-les par un +bout aux poutres du toit, et par l'autre aux rochers, serrons-les avec +des bâtons, et nous arracherons le toit.» Ils prirent les cordes et +firent comme il avait dit, et Gunnar n'y prit pas garde avant qu'ils +eussent arraché le toit tout entier. Alors il se met à tirer de l'arc et +il n'y a pas moyen pour eux d'approcher. Mörd dit pour la seconde fois +qu'il fallait le brûler, lui et sa maison. «Je ne sais pas, dit Gissur, +pourquoi tu parles d'une chose que pas un des autres ne veut. Nous ne +ferons jamais cela». + +À ce moment Thorbrand fils de Thorleik saute sur le mur, et coupe en +deux la corde de l'arc de Gunnar. Gunnar prend sa hallebarde à deux +mains; il se tourne vivement vers lui, lui pousse la hallebarde au +travers du corps, et le jette mort à terre. Asbrand frère de Thorbrand +s'élance alors. Gunnar pointe sur lui sa hallebarde. Asbrand s'est +couvert de son bouclier. La hallebarde traversa le bouclier et les deux +bras d'Asbrand. Gunnar la fit tourner si vite que le bouclier se fendit +et qu'Asbrand eut les deux bras brisés. Il tomba du haut du mur. + +Gunnar avait déjà blessé huit hommes, et il en avait tué deux. Il avait +reçu deux blessures, mais au dire de tous, il ne se souciait ni des +blessures, ni de la mort. + +Il dit à Halgerd: «Donne-moi deux mèches de tes cheveux, et tressez-les, +toi et ma mère, pour faire une corde à mon arc».--«Est-ce pour quelque +chose d'importance?» dit-elle.--«Il y va de ma vie, répondit-il; ils ne +viendront jamais à bout de moi, tant que je pourrai me servir de mon +arc».--«Rappelle-toi, dit-elle, le soufflet que tu m'as donné; il m'est +bien égal que tu te défendes plus ou moins longtemps.» Alors Gunnar +chanta: + +«Chacun a ses hauts faits dont il peut tirer gloire. Voici que la +renommée de ma femme effacera la mienne. Il ne sera pas dit qu'un chef +comme moi ait prié pour si peu de chose. La femme est avide d'or, ce +pain des dieux. Ce qu'elle fait là, il fallait l'attendre d'elle». + +«Chacun a de quoi se vanter, dit Gunnar; je ne te prierai pas +davantage».--«Tu fais mal, dit Ranveig à Halgerd, et ta honte durera +longtemps.» + +Gunnar se défendit bien et vaillamment. Il blessa encore huit hommes, +leur faisant de si graves blessures que plusieurs en moururent. Il se +défendit jusqu'au moment où il tomba de fatigue. Alors ils lui firent +mainte blessure profonde. Pourtant il se tira encore de leurs mains, et +se défendit encore quelque temps. Enfin il arriva qu'ils le tuèrent. + +Thorkel le Skald d'Elfara chanta sa défense dans ces vers: + +«Nous avons entendu conter la défense que fit Gunnar le vaillant, au Sud +de l'Islande, Gunnar qui fendait la mer avec la proue de ses vaisseaux. +Il en a blessé seize de ceux qui l'attaquaient; et il en a tué deux.» + +Et Thormod fils d'Olaf: + +«Parmi ceux qui jettent l'or à pleines mains sur la terre d'Islande, +aucun ne s'est acquis, aux temps païens, plus de gloire que Gunnar. Il a +pris, le briseur de casques, deux vies dans le combat. Ses armes en ont +blessé douze, et quatre autres encore.» + +«Nous avons mis par terre un vaillant guerrier, dit Gissur; il nous en a +coûté bien de la peine, et on se rappellera sa défense tant qu'il y aura +des habitants dans ce pays.» Puis il alla trouver Ranveig: «Veux-tu, lui +dit-il, accorder de la terre à nos deux hommes qui sont morts, pour +qu'on leur élève ici un tombeau?»--«Je l'accorde d'autant mieux pour ces +deux-là, dit-elle, que je voudrais faire de même pour vous tous.»--«Tu +es excusable de parler ainsi, dit-il, car tu as fait une grande perte.» +Et il défendit de rien piller ni dévaster. Après cela ils s'en allèrent. + +Thorgeir fils de Starkad dit: «Nous ne pouvons pas rester chez nous, à +cause des fils de Sigfus, si toi Gissur le blanc, ou bien Geir le Godi, +ne restez quelque temps avec nous dans le Sud.»--«C'est ce que nous +ferons,» dit Gissur; ils tirèrent au sort, et ce fut Geir qui eut à +rester. Il vint à Od, et s'y établit. Il avait un fils appelé Hroald. +C'était un fils bâtard, sa mère s'appelait Bjartey et était sœur de +Thorvald le faible, qui fut tué à Hestlæk sur le Grimsnes. Hroald se +vantait d'avoir donné à Gunnar le coup de la mort. Il était à Od avec +son père. + +Thorgeir fils de Starkad se vantait d'une autre blessure qu'il avait +faite à Gunnar. + +Gissur était rentré chez lui, à Mosfell. La nouvelle du meurtre de +Gunnar se répandit dans tous les cantons. Partout on disait que c'était +mal fait, et bien des gens avaient grande douleur de sa mort. + + + + +LXXVIII + + +Njal prit fort à cœur la mort de Gunnar, et les fils de Sigfus aussi. +Ils demandèrent à Njal s'il pensait qu'on pût porter plainte pour le +meurtre de Gunnar, et citer en justice ceux qui l'avaient tué. Il dit +que cela ne se pouvait pas, Gunnar ayant été mis hors la loi; qu'il +valait mieux faire quelque brèche à leur gloire, et venger Gunnar en +tuant quelques-uns d'entre les meurtriers. + +Ils élevèrent un tombeau à Gunnar, et le placèrent assis dans le +tombeau. Ranveig ne voulut pas qu'on y mit sa hallebarde; «celui-là seul +l'aura, dit-elle, qui vengera Gunnar.» Et personne ne la prit. Elle +était fort en colère contre Halgerd, et peu s'en fallut qu'elle ne la +tuât, disant qu'elle était cause de la mort de son fils. Halgerd +s'enfuit à Grjota avec son fils Grani. On fit alors le partage des +biens: Högni prit la terre de Hlidarenda avec le domaine, et Grani eut +les terres données à bail. + +Il arriva à Hlidarenda, qu'un berger et une servante conduisaient du +bétail près du tombeau de Gunnar. Il leur sembla qu'il était joyeux, et +qu'il chantait dans son tombeau. Ils allèrent le dire à Ranveig sa mère; +elle les envoya à Bergthorshval, dire la chose à Njal. Ils y allèrent, +et Njal se le fit répéter trois fois. Après quoi il parla longtemps à +voix basse avec Skarphjedin. Puis Skarphjedin prit sa hache et s'en alla +avec les autres à Hlidarenda. Högni et Ranveig le reçurent très bien, et +eurent grande joie de le voir. Ranveig le pria de rester longtemps, et +il le promit. Lui et Högni étaient toujours ensemble, au dedans comme au +dehors. + +Högni était un homme vaillant et bon, mais méfiant, c'est pourquoi on +n'avait pas osé lui dire le prodige. + +Ils étaient tous deux dehors, un soir, Skarphjedin et Högni, près du +tombeau de Gunnar, du côté du Sud. Il faisait clair de lune, et de temps +en temps un nuage passait. Et voici qu'il leur sembla que le tombeau +était ouvert, et Gunnar s'était tourné dans le tombeau et il regardait +la lune. Ils crurent voir aussi quatre lumières allumées dans le +tombeau, et aucune ne jetait d'ombre. Gunnar était gai, et la joie était +peinte sur son visage. Il se mit à chanter, à voix si haute, qu'ils +l'entendaient distinctement, quoiqu'ils fussent loin: + +«Celui qu'on voyait dans le combat, la face brillante, et le cœur hardi, +il est mort, le père de Högni, celui qui faisait pleuvoir les blessures. +Quand, revêtu de son casque, il a pris ses armes pour combattre, il a +dit: Plutôt mourir que céder, plutôt mourir que céder jamais.» + +Et après, le tombeau se referma. «Croirais-tu cela, dit Skarphjedin, si +d'autres te le disaient?»--«Je le croirais, dit Högni, si Njal me le +disait; car on dit qu'il n'a jamais menti.»--«De tels prodiges +signifient bien des choses, dit Skarphjedin; Gunnar s'est montré à nous, +lui qui a mieux aimé mourir que de céder à ses ennemis: c'est un conseil +qu'il nous donne.»--«Je n'arriverai à rien, à moins que tu ne veuilles +m'aider» dit Högni.--«Et moi, dit Skarphjedin, je me rappellerai comment +Gunnar s'est comporté après le meurtre de votre parent Sigmund. Et je te +donnerai toute l'aide que je pourrai. Mon père l'a promis à Gunnar, +toutes les fois que toi, ou sa mère, vous en auriez besoin.» + +Après cela, ils retournèrent à Hlidarenda. + + + + +LXXIX + + +Skarphjedin dit: «Il nous faut partir cette nuit même; car s'ils +apprennent que je suis ici, ils se tiendront sur leurs gardes.»--«Je +ferai comme tu voudras» dit Högni. + +Ils prirent leurs armes quand tous les gens furent au lit. Högni +décroche la hallebarde, et il y a une grande voix qui chante en elle. +Ranveig saute sur ses pieds, en grande colère: «Qui touche à la +hallebarde, dit-elle, quand j'ai défendu que personne en approche?»--«Je +veux l'apporter à mon père, dit Högni, pour qu'il l'ait avec lui dans le +Valhal, et qu'il la montre dans l'assemblée des guerriers.»--«Il faut +d'abord la porter toi-même, dit-elle, et venger ton père; car voici +qu'elle nous annonce la mort d'un homme, ou même de plusieurs.» Après +cela, Högni sortit, et dit à Skarphjedin les paroles de sa grand'mère. +Ils s'en allèrent à Od. Deux corbeaux les suivaient en volant tout le +long du chemin. Quand ils furent à Od, il faisait encore nuit. Ils +chassèrent le bétail vers la maison. Hroald et Tjörvi sortirent, et +repoussèrent les bêtes dans le chemin creux. Ils étaient armés. +Skarphjedin saute sur eux en disant: «Pas n'est besoin de réfléchir; +c'est bien comme il te semble, et il y a des hommes ici.» Et il donne à +Tjörvi le coup de la mort. Hroald avait un épieu à la main. Högni court +à lui. Hroald pointe son épieu contre Högni. Högni fend le manche en +deux avec la hallebarde, et la lui passe au travers du corps. Après quoi +ils laissent là les morts et s'en vont en hâte à Trihyrning. + +Skarphjedin monte sur le toit, et se met à arracher l'herbe; et ceux qui +étaient dedans crurent que c'était le bétail. Starkad et Thorgeir +prirent leurs armes et leurs vêtements, et sortirent, faisant le tour de +la palissade. Quand Starkad vit Skarphjedin, il eut peur, et voulut +retourner. Skarphjedin le frappe, et l'étend mort devant la palissade. +Au même moment Högni joint Thorgeir et le tue d'un coup de hallebarde. +Après cela ils s'en vont à Hof. + +Mörd était dehors, dans les champs. Il demanda grâce, offrant de payer +l'amende entière. Skarphjedin lui dit la mort des quatre autres. Et il +chanta: + +«Nous en avons abattu quatre, quatre guerriers aux riches armures. Tu +les suivras bientôt, ces vaillants. Faisons-lui peur, à ce drôle, et il +sortira, tout tremblant, ses richesses. Nous te forcerons bien, +misérable, à laisser la sentence au fils de Gunnar.» + +«Et il t'en arrivera autant, dit Skarphjedin, ou bien tu déféreras le +jugement à Högni, s'il veut bien l'accepter.»--«J'avais résolu, dit +Högni, de ne pas faire d'arrangement avec les meurtriers de mon père». +Et pourtant il finit par accepter de prononcer la sentence. + + + + +LXXX + + +Njal s'entremit auprès de ceux à qui appartenait la vengeance pour le +meurtre de Starkad et de Thorgeir; il les décida à accepter la paix. On +réunit une assemblée de district, et des hommes furent désignés pour +prononcer la sentence. On prit toutes choses en considération, même +l'attaque contre Gunnar, quoiqu'il eût été mis hors la loi. Et la somme +qui fut fixée comme amende, Mörd la paya tout entière; car on ne +prononça la sentence contre lui qu'après avoir prononcé dans l'autre +affaire, et les deux affaires furent mises en compensation. + +Voilà donc tous les arrangements faits. Mais au ting on parla beaucoup +de celui qui restait à faire entre Geir le Godi et Högni; ils finirent +par conclure la paix, et ils la gardèrent depuis lors. Geir le Godi +continua d'habiter le Hlid jusqu'au jour de sa mort, et il n'est plus +question de lui dans la saga. + +Njal demanda en mariage pour Högni, Alfheid, fille de Vetrlid le skald. +On la lui donna. Leur fils fut Ari, qui fit voile pour le Hjaltland, et +y prit femme. C'est de lui qu'est descendu Einar le Hjaltlandais, un des +plus vaillants hommes qu'on pût voir. Högni garda son amitié pour Njal; +il n'est plus question de lui dans la saga. + + + + +LXXXI + + +Il faut maintenant parler de Kolskegg. Il vint en Norvège, et passa +l'hiver à Vik. Quand vint l'été, il s'en fut à l'est, en Danemark, et +prit du service chez le roi Svein Tjuguskegg; on le tenait là en grand +honneur. + +Une nuit il rêva qu'un homme venait à lui. Il avait le visage brillant, +et il lui sembla que cet homme l'éveillait. «Lève-toi, dit l'homme, et +viens avec moi».--«Que me veux-tu?» dit Kolskegg. L'homme répondit: «Je +te ferai trouver une femme, et tu seras mon chevalier». Il sembla à +Kolskegg qu'il disait oui, et là-dessus il s'éveilla. + +Il vint trouver un homme sage et lui dit son rêve. «Cela signifie, dit +l'autre, que tu t'en iras dans les pays du Sud, et que tu deviendras le +chevalier de Dieu». Kolskegg se fit baptiser en Danemark, mais il ne lui +prit pas envie d'y rester; il s'en alla vers l'est, au pays de +Gardariki, et y fut un hiver. Après quoi il partit pour Miklagard, où il +prit du service. On a su qu'il s'était marié là, qu'il était devenu chef +des Værings, et qu'il y resta jusqu'au jour de sa mort. La saga ne +parlera plus de lui. + + + + +LXXXII + + +Il nous faut conter maintenant comme quoi Thrain fils de Sigfus vint en +Norvège. Ils abordèrent, lui et les siens, au Nord, dans le Halugaland, +de là ils firent voile au Sud, vers Trandheim, puis vers Hlad. + +Sitôt que le jarl Hakon l'apprit, il envoya des gens pour savoir quels +hommes étaient sur ces vaisseaux. Ils revinrent et le lui dirent. Alors +le jarl envoya chercher Thrain fils de Sigfus, et Thrain vint le +trouver. Le jarl lui demanda de quelle famille il était. Il dit qu'il +était proche parent de Gunnar de Hlidarenda. «Tant mieux pour toi, dit +le jarl; car j'ai vu beaucoup d'hommes d'Islande, mais pas un n'était +son pareil». Thrain dit: «Voulez-vous, seigneur, que je reste auprès de +vous cet hiver?» Et le jarl le prit avec lui. Thrain passa là l'hiver, +et on le tenait en grand honneur. + +Il y avait un homme nommé Kol. C'était un grand pirate. Il était fils +d'Asmund Eskisida, du Smaland, dans l'ouest. Il se tenait dans le +Göta-elf, avec cinq vaisseaux et beaucoup de monde. Il mit à la voile, +sortit de la rivière et vint en Norvège. Il prit terre à Fold, et tomba +à l'improviste sur Hallvard Sota, qu'il découvrit dans un grenier. +Hallvard se défendit bien jusqu'au moment où ils y mirent le feu. Alors +il se rendit. Ils le tuèrent et firent beaucoup de butin, après quoi ils +firent voile vers Ljodhus. + +Le jarl Hakon apprit la chose. Il fit déclarer Kol hors la loi dans tout +son royaume, et mit sa tête à prix. + +Il arriva un jour que le jarl parla ainsi: «Gunnar de Hlidarenda est +trop loin de nous. S'il était ici, il me tuerait cet homme que j'ai mis +hors la loi. Mais maintenant, les Islandais vont le faire mourir. Il a +mal fait de ne pas venir à nous». Thrain fils de Sigfus répondit: «Je ne +suis pas Gunnar, mais je suis de sa famille, et je veux tenter +l'aventure».--«Je ne demande pas mieux, dit le jarl, et je vais bien +t'équiper». Son fils Eirik prit la parole: «Vous faites à beaucoup de +gens de belles promesses, dit-il; mais quant à les tenir, c'est bien +différent. C'est ici une entreprise fort dangereuse; car ce pirate est +terrible, et il n'est pas bon d'avoir affaire à lui. Tu auras, Thrain, +pour cette expédition, grand besoin de vaisseaux et d'hommes».--«J'irai, +dit Thrain, et quand toutes les chances seraient contre moi». Le jarl +lui donna cinq vaisseaux, bien équipés. + +Thrain avait avec lui Gunnar fils de Lambi, et Lambi fils de Sigurd. +Gunnar était le fils du frère de Thrain, il était venu tout jeune auprès +de lui, et tous deux s'aimaient beaucoup. + +Eirik, fils du jarl, vint les trouver. Il passa en revue les hommes et +les armes et il fit les changements qui lui semblèrent nécessaires. +Puis, quand ils furent prêts à mettre à la voile, il leur donna un +pilote. + +Ils firent voile vers le Sud, suivant la côte; là où ils abordaient, le +jarl leur avait donné le droit de prendre tout ce qu'il leur fallait. +Ils s'en allèrent à l'est à Ljodhus. Là, ils apprirent que Kol était +allé au Sud, en Danemark. Ils firent donc voile pour le Sud. En arrivant +à Helsingjaborg, ils trouvèrent des gens dans une barque; les gens leur +dirent que Kol était là et qu'il allait y rester quelque temps. + +Un jour, il faisait beau; Kol vit des vaisseaux qui s'avançaient vers +lui: «J'ai rêvé cette nuit, dit-il, du jarl Hakon; ceux-ci doivent être +ses hommes.» Et il fit prendre les armes à tout son monde. On se prépara +à combattre, et la bataille s'engagea. On se battit longtemps sans +qu'aucun des deux côtés l'emportât. À la fin, Kol sauta sur le vaisseau +de Thrain, et il eut vite fait une grande trouée, tuant bon nombre +d'hommes. Il avait un casque doré. Thrain voit que les choses vont mal, +il presse ses hommes, marche le premier en avant à la rencontre de Kol. +Kol lui porte un coup de son épée, l'épée tombe sur le bouclier de +Thrain et le fend en deux. À ce moment, Kol reçoit sur le bras une +pierre qu'on lui lance; son épée tombe à terre. Thrain lui coupe une +jambe, après quoi les autres le tuent. Thrain lui coupa la tête. Il jeta +le tronc par dessus bord, mais il garda la tête précieusement. + +Ils firent beaucoup de butin, puis ils remirent à la voile vers le Nord. +Ils arrivèrent à Thrandheim et vinrent trouver le jarl. Le jarl fit bon +accueil à Thrain. Thrain lui montra la tête de Kol. Le jarl le remercia +de la besogne qu'il avait faite. «Cela mérite mieux que des paroles» dit +Eirik. Le jarl dit que c'était vrai, et il les pria de venir avec lui. +Ils allèrent à un endroit où le jarl avait fait faire un beau vaisseau. +Ce vaisseau n'était pas comme sont les vaisseaux longs d'ordinaire; il +avait à sa proue une tête de vautour, et il était richement orné. «Tu es +magnifique, Thrain, dit le jarl, et tu tiens cela de ton parent Gunnar: +c'est pourquoi je veux te donner ce vaisseau: il s'appelle le vautour. +Tu auras de plus mon amitié. Je veux que tu restes avec moi aussi +longtemps qu'il te plaira.» Thrain remercia le jarl de son présent, et +dit que rien ne le pressait pour l'heure de retourner en Islande. Le +jarl avait un voyage à faire à l'est, aux confins du royaume, pour aller +trouver le roi des Suédois. Thrain partit avec lui quand vint l'été. Il +montait son vaisseau le vautour, et le conduisait lui-même. Il cinglait +si vite, que nul ne pouvait le suivre. On l'enviait beaucoup; mais le +jarl laissait toujours bien voir le cas qu'il faisait de Gunnar; car il +châtiait durement tous ceux qui en voulaient à Thrain. + +Thrain fut auprès du jarl tout l'hiver. Au printemps le jarl lui demanda +s'il voulait rester, ou partir pour l'Islande. Thrain dit qu'il n'y +avait pas encore réfléchi, et qu'il voulait d'abord attendre des +nouvelles. Le jarl lui dit de faire comme il lui conviendrait. Thrain +resta donc avec le jarl. + +Alors il vint une nouvelle d'Islande qui fut pour bien des gens une +grosse nouvelle: la mort de Gunnar de Hlidarenda. Et le jarl ne voulut +pas laisser Thrain partir; Thrain resta encore auprès de lui. + + + + +LXXXIII + + +Il nous faut maintenant parler des fils de Njal, Grim et Helgi. Ils +étaient partis d'Islande le même été que Thrain, et ils avaient avec eux +sur leur vaisseau Olaf d'Elda fils de Ketil, et Bard le noir. Ils eurent +un vent du nord si fort, qu'ils furent entraînés au sud, en pleine mer; +et un brouillard si épais s'abattit sur eux qu'ils ne savaient plus où +ils allaient; ils errèrent longtemps à l'aventure. + +Et voilà qu'ils vinrent à un endroit où il y avait peu de fond; il leur +sembla qu'ils devaient être près de terre. Les fils de Njal demandèrent +à Bard s'il avait quelque idée du pays qui se trouvait le plus près. «Il +peut y en avoir beaucoup, dit-il, après le mauvais temps que nous avons +eu: les îles, ou l'Écosse, ou bien l'Irlande.» + +À deux nuits de là, ils virent la terre des deux côtés. Il y avait une +ligne de brisants en travers du fjord. Ils jetèrent l'ancre en deçà des +brisants. Alors le vent commença à se calmer, et le lendemain matin le +temps était beau. Et voici qu'ils voient venir à eux treize vaisseaux. +Bard dit: «Qu'allons-nous faire? Ces gens-là viennent nous attaquer.» +Ils délibérèrent donc s'il fallait se défendre ou se rendre. Mais avant +qu'ils eussent décidé, les pirates arrivèrent sur eux. Des deux côtés on +se demande le nom des chefs. Les chefs des marchands se nommèrent et +demandèrent à leur tour qui commandait les pirates. L'un des chefs dit +se nommer Grjotgard et l'autre Snækolf, fils tous deux de Moldan de +Dungalsbæ en Écosse, et parents du roi d'Écosse Melkolf; «Et nous vous +laissons, dit Grjotgard, le choix entre deux choses: Ou vous irez à +terre, et nous prendrons vos richesses; ou nous allons vous attaquer, et +tuer tous ceux que nous pourrons.» Helgi répondit: «Les marchands ont +résolu de se défendre.»--«Que dis-tu, malheureux? dirent les marchands. +Comment pourrions-nous nous défendre? Il vaut mieux perdre les biens que +la vie.» Alors Grim prit le parti de pousser de grands cris, pour +empêcher les pirates d'entendre les murmures des marchands. «Ne +voyez-vous pas, dirent Bard et Olaf, que les Irlandais vont faire leur +risée de lâches comme vous? Prenez plutôt vos armes et défendons-nous.» +Ils prirent donc tous leurs armes, et ils résolurent de ne pas se rendre +tant qu'il y aurait moyen de se défendre. + + + + +LXXXIV + + +Les pirates se mettent à lancer des flèches, et le combat s'engage; les +marchands se défendent bien. Snækolf court à Olaf et le perce de sa +lance. Grim pointe la sienne contre Snækolf, si vivement, qu'il le jette +par dessus bord. Helgi alors s'approche de Grim. À eux deux ils abattent +tous les pirates qui s'approchent. Et les fils de Njal étaient toujours +au plus fort de la mêlée. Les pirates crièrent aux marchands de se +rendre. Mais ils dirent qu'ils ne se rendraient jamais. + +À ce moment un d'eux tourna ses yeux vers la mer. Et ils voient des +vaisseaux qui doublaient le cap à pleines voiles, venant du Sud: il n'y +en avait pas moins de dix. Ils font force de rames et se dirigent sur +eux. Sur ces vaisseaux le bouclier touche le bouclier; et sur celui qui +vient le premier, il y a un homme debout près du mât. Cet homme avait +une casaque de soie et un casque doré; ses cheveux étaient longs et +clairs. Il tenait à la main une lance incrustée d'or. Il demanda: «Qui +êtes-vous, qui combattez ce combat inégal?» Helgi se nomma, et dit +qu'ils avaient contre eux Grjotgard et Snækolf. «Qui sont vos chefs?» +dit l'autre. Helgi répondit: «Bard le noir, qui est en vie. L'autre +vient de tomber sous les coups des pirates; il s'appelait Olaf. Mon +frère que voici avec moi s'appelle Grim.»--«Etes-vous des hommes +d'Islande?» dit l'autre.--«Oui» dit Helgi. Il demanda de qui ils étaient +fils. Ils le dirent. Alors il sut à qui il avait affaire: «Vous êtes +connus, vous et votre père» dit-il.--«Et toi, qui es-tu?» dit +Helgi.--«Je m'appelle Kari et je suis fils de Sölmund.»--«D'où +viens-tu?» dit Helgi. «Des îles du Sud» dit Kari. «Tu es bienvenu, dit +Helgi, si tu veux nous donner ton aide.»--«Tant qu'il vous en faudra, +dit Kari. Que demandez-vous?»--«Que tu les attaques» dit Helgi. Kari dit +qu'ainsi ferait-il; il mit le cap sur eux, et le combat recommença une +seconde fois. + +Après qu'on s'est battu quelque temps, Kari saute sur le vaisseau de +Snækolf. Snækolf court à la rencontre de Kari et lève son épée. Kari +fait un saut en arrière, par dessus une poutre qui se trouvait en +travers du vaisseau. L'épée de Snækolf s'enfonce dans la poutre si +profondément que ses deux tranchants y sont cachés. Kuri le frappe à son +tour, il l'atteint à l'épaule, d'un si grand coup qu'il lui fend le bras +du haut en bas; et Snækolf mourut sur le champ. Grjotgard lança un +javelot à Kari. Kari le vit et sauta en l'air, et le javelot le manqua. +Cependant Grim et Helgi s'étaient approchés pour joindre Kari. Helgi +court à Grjotgard; il lui passe son épée au travers du corps, et le tue. +Alors ils s'avancèrent tous trois, des deux côtés du vaisseau. Les gens +demandèrent merci. Ils leur donnèrent la vie sauve à tous mais ils +prirent tout le butin. Après cela ils mirent tous leurs vaisseaux à +l'abri des îles, et ils s'y reposèrent quelque temps. + +Kari était au service du jarl Sigurd, et il venait de lever le tribut +pour lui dans les îles du Sud chez le jarl Gilli. Il pria les fils de +Njal de venir avec lui aux îles de Hross, disant que le jarl les +recevrait bien. Ils acceptèrent, partirent avec Kari, et vinrent aux +îles de Hross. + +Kari les conduisit devant le jarl, et lui dit qui ils étaient. «Comment +les as-tu rencontrés?» dit le jarl. «Je les ai trouvés, dit Kari, dans +les fjords d'Écosse, où ils combattaient contre les fils de Moldan de +Dungalsbæ; et ils se défendaient si bien qu'on les voyait toujours sur +la plate-forme de leur vaisseau, et qu'ils se jetaient toujours là où le +péril était le plus grand. Et je viens vous prier, seigneur, de les +admettre parmi vos hommes.»--«Fais comme tu l'entendras, dit le jarl, +puisque tu les as déjà pris sous ta protection.» Ils passèrent donc +l'hiver chez le jarl, et on les y tenait en grand honneur. + +Mais quand l'hiver fut passé, Helgi devint taciturne. Le jarl ne savait +ce que cela voulait dire; il demanda pourquoi Helgi était taciturne, et +ce qu'il avait en tête: «N'es-tu pas bien ici?» dit-il.--«Je m'y trouve +très bien» dit Helgi.--«À quoi penses-tu donc?» dit le +jarl.--«N'avez-vous pas un royaume à garder en Écosse?» dit Helgi.--«En +effet, dit le jarl, mais qu'est-ce que cela vient faire ici?» Helgi +répondit: «Les Écossais ont tué votre gouverneur et ils ont pris tous +les messagers de sorte que nul n'a pu passer le fjord de +Petland.»--«As-tu la seconde vue?» dit le jarl.--«Cela peut bien être», +répondit Helgi.--«Je te comblerai d'honneurs, dit le jarl, si tu as dit +vrai; sinon, tu t'en repentiras.»--«Il n'est pas homme à mentir, dit +Kari, et il doit avoir dit vrai; car son père a la seconde vue.» Le jarl +envoya donc des hommes dans le Sud, aux îles de Straum, vers Arnljot son +gouverneur. Et Arnljot à son tour envoya des hommes au Sud, qui +passèrent le fjord de Petland. Ils s'informèrent, et apprirent que les +jarls Hundi et Melsnati avaient fait mourir Havard de Thrasvik, +beau-frère du jarl Sigurd. Arnljot envoya dire à Sigurd de venir au Sud +en force, pour chasser les deux jarls du royaume. Et sitôt que le jarl +en eut la nouvelle, il rassembla de toutes les îles une nombreuse armée. + + + + +LXXXVI + + +Le jarl partit avec son armée pour le Sud. Kari était de l'expédition, +et les fils de Njal aussi. Ils arrivèrent à Katanes. + +Le jarl possédait en Écosse les royaumes que voici: Ross et Myræfi, le +pays du Sud et Dali. Il vint des gens de ces royaumes à leur rencontre, +qui leur dirent que les jarls n'étaient pas loin de là, avec une grande +armée. Le jarl Sigurd fit avancer la sienne, et l'endroit où on se +rencontra se nomme Dungalsgnipa. Il s'engagea entre eux une grande +bataille. Les Écossais avaient détaché une partie de leur monde, qui +vint sur les derrières des hommes du jarl, et il y eut là une grande +tuerie, jusqu'au moment où les fils de Njal accoururent. Ils tombèrent +sur les assaillants et les mirent en fuite. À ce moment il y eut une +rude mêlée, Grim et Helgi reviennent près de la bannière du jarl et ils +combattent comme les plus hardis des hommes. + +Kari s'avance à la rencontre du jarl Melsnati. Melsnati lance un javelot +à Kari. Kari prend le javelot, le renvoie au jarl, et le perce de part +en part. Alors le jarl Hundi prend la fuite. Sigurd et ses gens se +mirent à la poursuite des fuyards. + +Mais voici qu'ils apprirent que Melkolf, roi d'Écosse rassemblait une +armée à Dungalsbæ. Le jarl tint conseil avec ses hommes, et l'avis de +tous fut qu'il fallait retourner en arrière, et ne pas combattre contre +une si grande armée. Ils s'en retournèrent donc. + +Quand le jarl fut à l'île de Straum, il fit le partage du butin. Après +quoi il s'en alla au Nord, à l'île de Hross. Les fils de Njal le +suivaient, et Kari. Le jarl fit un grand festin, et à ce festin il donna +à Kari une bonne épée et une lance incrustée d'or, à Helgi un anneau +d'or et un manteau, et à Grim une épée et un bouclier. Puis il reçut +Grim et Helgi parmi ses hommes, et les remercia de l'aide qu'ils lui +avaient donnée. + +Ils passèrent cet hiver là avec le jarl, et au printemps, quand Kari +s'en alla en guerre; ils partirent avec lui. Ils guerroyèrent au loin +tout l'été, et eurent partout la victoire. Ils attaquèrent le roi +Gudröd, de Mön, et le battirent, après quoi ils s'en retournèrent. Ils +avaient fait beaucoup de butin. Ils passèrent encore l'hiver chez le +jarl, et ils y étaient bien traités. + +Au printemps, les fils de Njal demandèrent à s'en aller en Norvège. Le +jarl dit qu'ils feraient comme bon leur semblerait, et il leur donna un +bon vaisseau, et de vaillants hommes. Kari leur dit qu'il allait venir +en Norvège cet été-là pour apporter le tribut au jarl Hakon: «Et nous +nous y rencontrerons» dit-il. Ils se donnèrent donc leur parole de s'y +retrouver. Après cela, les fils de Njal mirent à la voile. Ils +cinglèrent vers la Norvège et débarquèrent au Nord, à Thrandheim. Ils +restèrent là quelque temps. + + + + +LXXXVII + + +Il y avait un homme nommé Kolbein fils d'Arnljot. Il était du pays de +Thrandheim. Il fit voile pour l'Islande ce même été où Thrain et les +fils de Njal s'en allèrent à l'étranger. Il passa l'hiver à l'est dans +le Breiddal. L'été d'après, il vint mettre son vaisseau en état de +partir, à Gautavik. Comme ils étaient tout prêts, il vint à eux un homme +qui ramait dans un bateau. Il attacha le bateau au vaisseau, et monta +sur le vaisseau pour trouver Kolbein. Kolbein lui demanda son nom. «Je +m'appelle Hrap» dit l'homme.--«De qui es-tu fils?» dit Kobein. Hrap +répondit: «Je suis fils d'Örgumleidi, fils de Geirolf Gerpir.»--«Que +veux-tu de moi?» dit Kolbein.--«Je veux te prier, dit Hrap, de me faire +passer la mer.»--«Quel besoin en as-tu?» dit Kolbein.--«J'ai tué un +homme» dit Hrap.--«Qui as-tu tué? dit Kolbein, et à qui appartient la +vengeance?»--Hrap répondit: «Celui que j'ai tué s'appelait Örlyg fils +d'Örlyg, fils de Hrodgeir le blanc. La vengeance est aux gens du +Vapnfjord.»--«S'il en est ainsi, tant pis pour qui t'aidera à fuir» dit +Kolbein. Hrap répondit: «Je suis l'ami de mes amis, mais ceux qui me +font du mal s'en repentent; au reste je ne manque pas d'argent pour +payer mon voyage.» Et Kolbein finit par prendre Hrap avec lui. + +Peu après, il y eut bon vent, et on fit voile vers la pleine mer. En +route, Hrap manqua de vivres: il s'assit à côté de ceux qui étaient le +plus près de lui, mais ils se levèrent en lui disant des injures. On en +vint aux coups, et Hrap eut bientôt fait d'abattre deux hommes. On le +dit à Kolbein, il offrit à Hrap de manger avec lui, et Hrap accepta. + +Et voici qu'on quitte la pleine mer, et ils jettent l'ancre près +d'Agdanes. Alors Kolbein demande à Hrap: «Où est cet argent que tu m'as +promis pour ma peine?»--«Là-bas en Islande» dit Hrap.--«Tu en tromperas +encore plus d'un après moi, dit Kolbein, pourtant je veux bien te +remettre ta dette.» Hrap lui fit ses remerciements: «Et maintenant, que +me conseilles-tu de faire?» dit-il.--«Ceci d'abord, dit Kolbein, de +quitter le vaisseau au plus vite; car nos gens de l'est te feraient de +méchants adieux. Et puis je vais te donner encore un bon conseil: ne +trompe jamais un maître qui t'aura fait du bien.» Après cela Hrap alla à +terre avec ses armes; il avait à la main une grande hache avec un manche +bardé de fer. + +Il s'en va, jusqu'à ce qu'il arrive chez Gudbrand, à Dal. Gudbrand était +grand ami du jarl Hakon. Ils avaient à eux deux un temple en commun; et +on ne l'ouvrait jamais sans que le jarl fût là. C'était un des deux plus +grands temples de Norvège, l'autre était à Hlad. Le fils de Gudbrand +s'appelait Thrand, et sa fille Gudrun. + +Hrap arrive devant Gudbrand et le salue. Gudbrand lui demande qui il +est. Hrap dit son nom, et ajoute qu'il vient d'Islande. Il prie Gudbrand +de le prendre avec lui. Gudbrand dit: «Tu ne me fais pas l'effet d'un +hôte qui porte bonheur»--«Et moi il me semble qu'on a grandement menti +sur ton compte dit Hrap. On m'avait dit que tu prenais chez toi ceux qui +t'en priaient, et que nul autre n'avait pareille renommée. Je dirai le +contraire, si tu ne veux pas de moi.»--«Il faut donc que tu restes» dit +Gudbrand.--«Où sera ma place?» dit Hrap.--«Sur le banc le plus bas, dit +Gudbrand, juste en face de mon siège.» Et Hrap alla s'asseoir. Il savait +conter bien des choses. Il arriva d'abord que Gudbrand y prit plaisir, +et beaucoup d'autres aussi; mais bientôt plusieurs furent d'avis qu'il +raillait trop. Il en vint aussi à entrer en conversation avec Gudrun, +fille de Gudbrand, si bien que les gens disaient qu'il finirait par la +séduire. Quand Gudbrand s'en aperçut, il fit à Gudrun de grands +reproches d'avoir parlé à Hrap, et lui défendit d'entrer en conversation +avec lui, à moins que tout le monde ne pût les entendre. Elle fit +d'abord de bonnes promesses, mais bientôt ils recommencèrent. Alors +Gudbrand donna ordre à Asvard son intendant, de la suivre partout où +elle irait. + +Un jour il arriva qu'elle demanda à aller dans un bois de noisetiers, +pour s'amuser, et Asvard la suivit. Hrap se met à leur recherche, et les +trouve dans le bois. Il prit Gudrun par la main, et l'emmena à l'écart +avec lui. Asvard courut après elle et les trouva tous deux couchés dans +un fourré. Il vient à eux, la hache levée, et veut frapper Hrap à la +jambe. Mais Hrap se recule vivement, et Asvard le manque. Hrap saute sur +ses pieds et saisit sa hache. Asvard veut s'enfuir. Mais Hrap le frappe +par derrière et le fend en deux. + +Gudrun dit: «Après ce que tu viens de faire, tu ne pourras pas rester +chez mon père davantage. Mais il y a autre chose qui lui semblera pire +encore: c'est que je suis enceinte.» Hrap répond: «Il ne l'apprendra +pas par un autre que par moi. Je vais à la maison, et je lui dirai les +deux nouvelles.»--«Alors tu ne t'en iras pas vivant» dit-elle.--«J'en +courrai le risque» dit-il. Il la conduisit chez les femmes, après quoi +il entra dans la maison. Gudbrand était assis sur son siège; il y avait +peu d'hommes dans la salle. Hrap s'avança vers lui, levant haut sa +hache. «Pourquoi y a-t-il du sang sur ta hache?» demanda +Gudbrand.--«C'est que je l'ai essayée sur le dos d'Asvard, ton +intendant», dit Hrap.--«Et ce n'est pas de bonne besogne que tu dois +avoir faite là, dit Gudbrand; je suis sûr que tu l'as tué.»--«C'est la +vérité» dit Hrap.--«Qu'y a-t-il eu entre vous?» dit Gudbrand.--«Cela +vous semblera peu de chose, dit Hrap; il a voulu me couper une +jambe»--«Mais qu'avais-tu fait?»--«Une chose qui ne le regardait pas» +dit Hrap.--«Il faut pourtant que tu le dises» dit Gudbrand. Hrap +répondit: «Si tu veux le savoir, j'étais couché auprès de ta fille +Gudrun et cela ne lui a pas plu.»--«Debout! mes hommes, dit Gudbrand, +emparez-vous de lui, il faut le faire mourir.»--«Notre alliance ne me +profitera donc guère, dit Hrap: mais tes hommes ne sont pas si vaillants +que cela puisse être fait aussi vite que tu crois.» + +Ils s'étaient levés, mais il leur échappa en courant. Ils se mirent à sa +poursuite; il disparut dans le bois sans qu'ils eussent pu le saisir. +Gudbrand rassembla du monde et fit fouiller le bois; et on ne l'y trouva +point, car le bois était grand et épais. + +Hrap s'en alla dans le bois jusqu'à une clairière. Il trouva là un +domaine avec une maison, et un homme dehors qui fendait du bois. Il +demanda son nom à cet homme, et l'homme dit qu'il se nommait Tofi. Tofi +lui demanda le sien, et Hrap le lui dit. Hrap demanda pourquoi il +habitait si loin des autres hommes. «Pour avoir à disputer le moins +possible avec eux» répondit-il.--«Nous perdons notre temps en paroles +inutiles, dit Hrap; il faut d'abord que je te dise qui je suis: j'étais +chez Gudbrand à Dal, j'ai fui de chez lui, parce que j'avais tué son +intendant. Je sais que nous sommes tous deux des malfaiteurs, car tu ne +serais pas venu ici loin des autres hommes, si tu n'étais proscrit pour +quelque meurtre; je te laisse donc le choix: ou bien je te dénoncerai, +ou bien tu partageras avec moi tout ce qui est ici.» Tofi répondit: «Tu +as dit vrai; j'ai enlevé la femme qui est ici avec moi, et bien des gens +ont été à ma recherche.» Et il fit entrer Hrap avec lui. La maison était +petite, mais bien bâtie. Tofi dit à sa femme qu'il avait pris Hrap avec +lui. «Il arrivera malheur à plus d'un, à cause de cet homme, dit-elle; +mais c'est à toi de décider». + +Hrap resta donc là. Il allait et venait beaucoup, et n'était jamais à la +maison. Il trouvait moyen de se rencontrer avec Gudrun. Le père et le +fils, Thrand et Gudbrand, le guettaient, mais ils n'arrivèrent jamais à +s'emparer de lui: il se passa ainsi toute une demi-année. + +Gudbrand fit dire au jarl Hakon l'affront que Hrap lui avait fait. Le +jarl fit déclarer Hrap proscrit, et mit sa tête à prix. Il promit en +outre de se mettre lui-même à sa recherche, mais il n'en fit rien; il +pensait que les autres le prendraient bien tout seuls, puisqu'il se +tenait si peu sur ses gardes. + + + + +LXXXVIII + + +Cet été là les fils de Njal arrivèrent en Norvège, venant des îles +Orkneys. Ils vinrent aux foires qui se tiennent là, et y attendirent +Kari fils de Sölmund, comme il était convenu entre eux. + +En même temps, Thrain fils de Sigfus mettait son vaisseau en état de +partir pour l'Islande, et il avait presque fini. À ce moment, le jarl +Hakon vint à un festin chez Gudbrand. Pendant la nuit, Hrap le meurtrier +vint au temple du jarl et de Gudbrand. Il entra. Il vit, assise dans le +temple, Thorgerd la fiancée, aussi grande qu'un homme de haute taille. +Elle avait un large anneau d'or au bras, et un voile sur la tête. Il lui +arrache son voile et lui prend son anneau. Il voit encore le char de +Thor et vient lui prendre un autre anneau d'or. Puis il en prit un +troisième à Irpa. Après quoi il les traîna tous dehors et leur prit tous +leurs vêtements. Ensuite il mit le feu au temple, qui brûla tout entier. +Il s'en alla là-dessus. Le jour commençait à poindre. Comme il +traversait un champ, six hommes armés sautèrent sur lui, et +l'attaquèrent. Il se défendit bien, et voici quelle fut l'issue du +combat: Hrap avait tué trois hommes, blessé Thrand à mort, les deux +autres s'enfuirent vers le bois, et nul ne resta pour en porter la +nouvelle au jarl. Il s'approcha de Thrand et lui dit: «Il est en mon +pouvoir de te tuer, mais je ne le ferai pas: je me souviendrai mieux que +vous de notre alliance.» Là-dessus il veut s'enfuir vers le bois. Mais +il voit des hommes entre le bois et lui. Il n'ose donc s'en aller de ce +côté. Il se couche à terre, sous un fourré, et y reste quelque temps +caché. + +Le jarl Hakon et Gudbrand s'en allèrent ce matin-là de bonne heure à +leur temple. Ils le trouvèrent brûlé, les trois dieux dehors et tous les +objets précieux disparus. «Nos dieux sont de puissants dieux, dit +Gudbrand; ils sont sortis tout seuls du feu.»--«Ce ne sont pas les dieux +qui ont fait cela, dit le jarl, c'est un homme qui a brûlé le temple, et +qui les a mis dehors. Mais les dieux ne se vengent jamais sur l'heure. +L'homme qui a fait cette chose sera chassé du Valhal, et n'y viendra +jamais.» + +À ce moment, quatre des hommes du jarl arrivèrent en courant, apportant +de mauvaises nouvelles. Ils dirent qu'ils avaient trouvé dans le champ +trois hommes tués, et Thrand blessé à mort. «Qui peut avoir fait cela? +dit le jarl.--«Hrap le meurtrier» dirent-ils.--«Alors c'est lui qui a +brûlé le temple» dit le jarl. Et ils furent d'avis que c'était à +croire.--«Où peut-il être?» dit le jarl.--«Thrand a dit, +répondirent-ils, qu'il s'était couché à terre dans un fourré.» Le jarl y +courut, mais Hrap était parti. Il envoya des gens pour le chercher, et +ils ne le trouvèrent pas. Alors le jarl se mit lui-même à sa poursuite, +et il donna l'ordre de se reposer d'abord. Il s'en alla tout seul loin +des autres hommes, défendant que personne le suivît, et resta quelque +temps à l'écart. Il se mit à genoux, tenant ses mains devant ses yeux. +Après quoi il revint vers les siens. «Venez avec moi» leur dit-il, et +ils le suivirent. Il s'en alla dans un autre sens que celui où ils +avaient marché d'abord, et vint à une petite vallée. Et voici que Hrap +sauta sur ses pieds devant eux: c'était là qu'il s'était caché. Le jarl +dit à ses hommes de courir après lui. Mais Hrap était si agile, qu'ils +ne purent pas l'approcher. Il courut jusqu'à Hlad. Il y avait là, tout +prêts à mettre à la voile, Thrain fils de Sigfus, et aussi les fils de +Njal. Hrap court là où sont les fils de Njal: «Sauvez-moi, braves +hommes, dit-il, car le jarl veut me tuer.» Helgi le regarda, et dit: «Tu +m'as l'air d'un homme de malheur, et qui n'aura pas affaire à toi s'en +trouvera bien.»--«Puisse-t-il donc vous arriver toutes sortes de maux à +cause de moi» dit Hrap.--«Nous sommes gens à t'en donner ta récompense, +dit Helgi, et cela avant longtemps.» + +Alors Hrap alla trouver Thrain fils de Sigfus, et lui demanda son aide, +«Qu'as-tu fait?» dit Thrain.--Hrap répondit: «J'ai brûlé le temple du +jarl, et j'ai tué quelques-uns de ses hommes, et il sera bientôt ici, +car il s'est mis lui-même à ma poursuite.»--«Il ne convient guère que je +te cache, dit Thrain, après tout ce que le jarl a fait pour moi.» Alors +Hrap montra à Thrain les joyaux qu'il avait pris dans le temple, et +offrit de les lui donner. Thrain dit qu'il n'en voulait pas, à moins de +lui donner autre chose on échange. «Je vais donc rester ici, dit Hrap, +et ils me tueront sous tes yeux, et tu peux t'attendre à être la risée +de tout le monde.» À ce moment, ils voient le jarl et ses hommes qui +s'approchent. Alors Thrain se décida à prendre Hrap avec lui. Il fit +détacher une barque qui l'amena sur son vaisseau. «Et voici, dit-il, le +meilleur endroit pour te cacher: nous allons défoncer deux tonneaux, et +tu te mettras dedans.» Ainsi fut fait. Hrap entra dans les tonneaux, qui +furent attachés ensemble et jetés par dessus bord. + +Et voici que le jarl arrive avec sa troupe auprès des fils de Njal; il +leur demande si Hrap est venu là. Ils disent que oui. Le jarl demande où +il est allé ensuite. Ils disent qu'ils n'y ont pas pris garde. «Je +comblerai d'honneurs, dit le jarl, celui qui me dira où est Hrap.» + +Grim dit tout bas à Helgi: «Pourquoi ne le dirions-nous pas? Je ne sais +pas si Thrain nous le revaudra jamais.»--«Et pourtant nous ne devons pas +le dire, répondit Helgi, car il y va de sa vie.» Grim dit: «Il se peut +que le jarl se venge sur nous; car il est si fort en colère qu'il faut +bien qu'il s'en prenne à quelqu'un.»--«N'y prenons pas garde, dit Helgi, +mais levons l'ancre et allons nous en au large dès que nous aurons bon +vent.»--«N'attendrons-nous pas Kari? dit Grim.--«Ce n'est pas de cela +que je m'inquiète à présent» dit Helgi. Ils levèrent donc l'ancre, et +restèrent à l'abri d'une île, attendant un vent favorable. + +Le jarl s'était approché de tous les hommes de l'équipage, pour les +questionner; mais ils répondirent tous qu'ils ne savaient rien de Hrap. +Alors le jarl dit: «Allons trouver mon ami Thrain, il nous livrera +l'homme s'il sait où il est.» Ils prirent un bateau long, et vinrent +aborder le vaisseau de Thrain. Thrain voit le jarl venir, il se lève, et +le salue d'un air gracieux. «Nous cherchons, dit le jarl, un homme qui +se nomme Hrap, et qui est d'Islande. Il nous a fait tout le mal +possible. Nous venons vous prier de nous le livrer, ou de nous dire ce +qu'il est devenu.» Thrain répondit: «Vous savez, seigneur, que j'ai tué +celui que vous aviez proscrit, au risque de ma vie, et que j'ai reçu de +vous, en récompense, de grands honneurs.»--«Tu en auras de plus grands +encore» dit le jarl. Thrain tenait conseil en lui-même; il ne savait pas +bien comment le jarl prendrait la chose. Il finit pourtant par nier que +Hrap fût là, et dit au jarl de chercher. Le jarl chercha quelque peu, +après quoi il revint à terre. Il s'en alla à l'écart des autres, et il +était si fort en colère que personne n'osait lui parler. + +«Menez-moi vers les fils de Njal, dit le jarl. Je les forcerai bien à me +dire la vérité.« On lui dit qu'ils étaient au large. «Il n'y a donc rien +à faire, dit le jarl, mais il y avait deux tonnes d'eau le long du +vaisseau de Thrain, où un homme pouvait bien se tenir caché. Si Thrain a +caché Hrap, c'est là qu'il était. Allons une seconde fois trouver +Thrain.» + +Thrain voit que le jarl fait mine de revenir: «Il était bien en colère +tout à l'heure, dit-il, mais il va l'être moitié plus encore. Il y va de +la vie de tous ceux qui sont sur le vaisseau, si l'un de nous lui dit un +seul mot de Hrap.» Ils promirent de se taire, car chacun avait +grand'peur pour soi. On retira quelques sacs de la cale, et Hrap se mit +à leur place; puis ils le couvrirent avec d'autres sacs légers. Et voici +que le jarl arrive comme ils venaient de finir. Thrain salua le jarl, +qui lui rendit son salut, mais au bout d'un instant seulement. Ils +virent que le jarl était grandement en colère. Il dit à Thrain: +«Livre-moi Hrap; car je sais que tu l'as caché.»--«Où l'aurais-je caché, +seigneur?» dit Thrain.--«Tu le sais mieux que personne, dit le jarl; +mais s'il faut que je le dise, je crois que tu l'avais caché tout à +l'heure dans ces tonnes d'eau qui étaient le long du vaisseau.»--«Je ne +tiens pas, seigneur, à passer pour menteur à vos yeux, dit Thrain; +j'aime mieux que vous cherchiez dans mon vaisseau.» Le jarl monta sur le +vaisseau; il chercha, et ne trouva rien. «M'en tenez-vous quitte +maintenant, seigneur? dit Thrain.»--«Point du tout, dit le jarl; mais je +ne sais pourquoi nous ne pouvons pas le trouver: il m'a semblé que je +voyais clair dans tout ceci sitôt que j'ai été à terre; mais depuis que +je suis ici je ne vois plus rien.» Et il fait de nouveau ramer vers le +rivage. Il était si fort en colère qu'il n'y avait pas à lui parler. Son +fils Svein était avec lui. «C'est une étrange façon de faire, dit-il, +que de décharger sa colère sur des gens qui n'ont rien fait de mal». + +Alors le jarl s'éloigna encore des autres, puis il revint et dit: «Aux +rames encore une fois, et allons les retrouver». Ainsi fut fait. «Où +donc était-il caché?» dit Svein. «Cela importe peu à présent, dit le +jarl, car il ne doit plus y être. Il y avait deux sacs près de +l'ouverture de la cale, et Hrap était dans la cale à leur place.» + +«Voici qu'ils remettent leur barque à l'eau, dit Thrain, ils vont +revenir vers nous. Il faut le faire sortir de la cale, et mettre autre +chose à la place; mais nous laisserons les deux sacs dehors.» Ils le +firent. Alors Thrain dit: «Cachons Hrap dans la voile qui est roulée +autour de la vergue.» Et ainsi fut fait. À ce moment le jarl arrive. Il +était plus en colère que jamais: «Me livreras-tu cet homme maintenant, +Thrain? dit-il. C'est sérieux cette fois.»--«Il y a longtemps que je +vous l'aurais livré, répond Thrain s'il était en mon pouvoir; mais où +pourrait-il être?»--«Dans la cale» dit le jarl.»--Pourquoi ne l'y avez +vous pas cherché?» dit Thrain.--«L'idée ne nous en est pas venue» dit le +jarl. Ils cherchèrent alors dans tout le vaisseau, mais ils ne le +trouvèrent point. Thrain dit: «M'en tenez-vous quitte à présent, +seigneur?»--«Certes non, dit le jarl, car je sais que tu as caché cet +homme, bien que je n'arrive pas à le trouver. Mais j'aime mieux te voir +traître envers moi que de l'être envers toi.» Et il retourna à terre. + +«Maintenant je sais, dit le jarl, où Thrain avait caché Hrap.»--«Où +donc?» dit son fils Svein.--«Dans la voile, dit le jarl, qui était +roulée autour de la vergue.» + +À ce moment, le vent se leva. Thrain mit à la voile et sortit du fjord, +s'en allant vers la pleine mer. Il cria au jarl en s'éloignant (et +longtemps après on le racontait encore): «Le vautour a déployé ses ailes +et Thrain ne cédera pas.» Le jarl entendit les paroles de Thrain: «Il va +se passer bien des choses, dit-il; et ce n'est pas parce que je n'ai pas +su voir à temps, mais l'alliance qu'ils ont faite entre eux les conduira +tous deux à la mort.» + +Thrain ne fut pas longtemps en mer. Il arriva en Islande, et rentra dans +son domaine. Hrap était avec Thrain, et passa l'hiver chez lui. Au +printemps Thrain lui donna un domaine qu'on appela Hrapstad, et Hrap s'y +établit. Mais il était tout le temps à Grjota, et les gens trouvaient +qu'il y gâtait tout. Quelques-uns disaient même qu'il y avait de +l'amitié entre lui et Halgerd, et qu'il l'avait séduite; mais d'autres +disaient le contraire. Thrain donna son vaisseau à Mörd Urækja son +parent. Ce Mörd est celui qui tua Od fils d'Haldor, à Gautavik dans +l'est, sur le Berufjörd. + +Tous les parents de Thrain le reconnaissaient pour leur chef. + + + + +LXXXIX + + +Il nous faut revenir au jarl Hakon. Quand il vil Thrain lui échapper, il +dit à son fils Svein: «Prenons quatre vaisseaux longs, allons trouver +les fils de Njal et tuons-les; car ils étaient d'accord avec +Thrain.»--«Ce n'est pas bien agir, dit Svein, que de s'en prendre à des +hommes qui n'ont rien fait, et de laisser échapper le coupable.»--«Je +sais ce que j'ai à faire» dit le jarl. Ils se mettent donc à la +recherche des fils de Njal, et les trouvent à l'abri d'une île, Grim +voit le premier le vaisseau du jarl: «Voici des vaisseaux de guerre qui +viennent à nous, dit-il à Helgi; c'est le jarl, je le vois, et ce n'est +pas la paix qu'il nous apporte.»--«Tu sais ce qu'il est dit, répond +Helgi; de braves hommes se défendent contre qui que ce soit. Et nous +aussi nous nous défendrons.» Ils le prièrent tous de les commander. Et +ils prirent leurs armes. À ce moment le jarl arrive, et leur crie de se +rendre. Helgi répond qu'ils se défendront tant qu'ils pourront. Le jarl +offre la paix à tous ceux qui refuseraient de défendre Helgi. Mais Helgi +était si aimé que tous aimèrent mieux mourir avec lui. + +Alors le jarl commence l'attaque, lui et ses hommes. Les autres se +défendent bien, et on voit toujours les fils de Njal au plus fort de la +mêlée. Plus d'une fois le jarl leur offrit la paix, ils répondaient +toujours de même, disant qu'ils ne se rendraient jamais. Un homme du +jarl, Aslak de Langey, leur fit un rude assaut, et monta sur le vaisseau +par trois fois. «Tu y vas hardiment, dit Grim; ce serait bien, si tu +arrivais à quelque chose.» Il lança à Aslak un javelot qui lui perça la +gorge, Aslak mourut sur le champ. Un moment après, Holgi tua Egil, +l'homme qui portait la bannière du jarl. + +Alors Svein, fils d'Hakon, s'avança vers les fils de Njal. Il les fit +enfermer d'un cercle de boucliers, et ils furent pris tous les deux. Le +jarl voulait les faire tuer tout de suite. Mais Svein demanda qu'on ne +fît pas cela, disant qu'il faisait nuit, Alors le jarl dit: «Qu'on les +tue demain matin, et qu'on les attache bien pour ce soir,»--«Ainsi +fera-t-on, dit Svein, mais je n'ai jamais vu de plus braves hommes que +ceux-ci, et c'est grand dommage de leur ôter la vie.»--«Ils ont tué deux +de nos meilleurs hommes, dit le jarl, et nous les vengerons en faisant +mourir ceux-ci.»--«C'est qu'ils étaient encore plus braves qu'eux, dit +Svein; mais il en sera comme tu voudras.» Les fils de Njal furent donc +liés et enchaînés, après quoi le jarl et ses hommes s'endormirent. + +Pendant qu'ils dormaient, Grim dit à Helgi: «Je voudrais bien +m'échapper, si je pouvais.»--«Cherchons quelque moyen» dit Helgi. Grim +voit près de lui, à terre, une hache dont le tranchant est tourné en +l'air. Il rampe jusque là, et coupe sur le tranchant la corde d'arc dont +il est lié, non sans se faire au bras une grande blessure. Puis il délia +Helgi. Après cela, ils se glissèrent par dessus bord, et vinrent à terre +sans que les gens du jarl y eussent pris garde. Ils brisèrent leurs fers +et s'en allèrent de l'autre côté de l'île. Le jour commençait à poindre. +Ils virent qu'il y avait là un vaisseau, et reconnurent que c'était +Kari, fils de Sölmund, qui venait d'arriver. Ils allèrent le trouver et +lui dirent les mauvais traitements qu'on leur avait faits. Ils lui +montrèrent leurs blessures, et dirent que le jarl était encore endormi. +«C'est mal fait, dit Kari, que des innocents soient maltraités pour le +compte de méchantes gens; mais maintenant, qu'avez-vous envie de +faire?»--«Nous voulons aller trouver le jarl, dirent-ils, et le +tuer.»--«Vous n'aurez pas cette chance, dit Kari, quoique l'audace ne +vous manque pas. Mais sachons d'abord s'il est encore là.» Ils y +allèrent, et ils virent que le jarl était parti. + +Alors Kari s'en vint à Hlad trouver le jarl, et lui remit le tribut. +«As-tu pris avec toi les fils de Njal?» dit le jarl.--«C'est la vérité» +dit Kari.--«Veux-tu me les livrer?» dit le jarl.--«Je ne veux pas» dit +Kari.--«Veux-tu me jurer que tu ne m'attaqueras jamais avec eux?» dit le +jarl. Alors Eirik fils du jarl prit la parole: «Il n'y a pas, dit-il, à +faire semblable demande. Kari a toujours été notre ami. Et les choses ne +se seraient pas passées ainsi, si j'avais été là. Les fils de Njal s'en +seraient tirés sans dommage, et ceux-là auraient été punis qui le +méritaient. Mon avis est qu'il est plus sage de faire de beaux présents +aux fils de Njal pour les mauvais traitements et les blessures qu'il ont +reçus.»--«Tu as raison, dit le jarl; mais je ne sais s'ils voudront bien +faire la paix.» Et il dit à Kari de tâcher de faire sa paix avec les +fils de Njal. + +Kari alla donc trouver Helgi, et lui demanda s'il prendrait les présents +du jarl. «Je prendrai ceux de son fils Eirik, répondit Helgi, mais je ne +veux pas avoir affaire au jarl.» Kari dit à Eirik la réponse des deux +frères. «Ils auront donc mes présents» dit Eirik, puisqu'il leur semble +mieux ainsi, et dis-leur que je les prie de venir chez moi, et que mon +père ne leur fera point de mal.» Ils acceptèrent et vinrent chez Eirik. +Ils furent avec lui jusqu'au moment ou Kari eut mis son vaisseau en état +de faire voile de nouveau vers l'ouest. Alors Eirik donna un festin en +l'honneur de Kari, et il lui fit de beaux présents, ainsi qu'aux fils de +Njal. Après cela ils prirent la mer avec Kari, et s'en allèrent à +l'ouest trouver le jarl Sigurd. Il les reçut à merveille, et ils +passèrent l'hiver avec lui. + +Au printemps Kari pria les fils de Njal de venir avec lui guerroyer. +Grim dit qu'ils le feraient si Kari voulait bien aller avec eux en +Islande. Kari le promit. Ils partirent donc en guerre tous ensemble. Ils +guerroyèrent à Öngulsey, et dans toutes les îles du sud. De là ils +vinrent à Satiri, où ils débarquèrent et attaquèrent les habitants. Ils +firent beaucoup de butin, après quoi ils reprirent la mer. De là ils +vinrent au Sud, dans le Bretland, où ils guerroyèrent encore, puis à +Mön. Ils se rencontrèrent avec Gudröd, roi de Mön, le battirent et +tuèrent son fils Dungal. Ils firent là encore beaucoup de butin. De là +ils vinrent au Nord, à Kol, trouver le jarl Gilli. Il les reçut bien, et +ils restèrent chez lui quelque temps. Il s'en alla avec eux aux Orkneys +rendre visite au jarl Sigurd. Et au printemps le jarl Sigurd donna pour +femme au jarl Gilli sa sœur Nereid. Après quoi il retourna aux îles du +Sud. + + + + +XC + + +Cet été-là, Kari et les fils de Njal firent leurs préparatifs pour s'en +aller en Islande. Quand ils furent tout prêts, ils vinrent trouver le +jarl. Il leur fit de beaux présents, et ils se séparèrent en grande +amitié. Après cela ils prirent la mer. La traversée fut courte, car ils +avaient bon vent, et ils abordèrent à Eyrar. Ils se procurèrent des +chevaux, et, laissant là leurs vaisseaux, ils s'en allèrent à +Bergthorshval. Et quand ils arrivèrent, ce fut grande joie pour tout le +monde. Ils apportèrent chez eux leurs richesses, et mirent leur vaisseau +à couvert. + +Kari passa cet hiver chez Njal. Au printemps, il demanda en mariage +Helga, fille de Njal; Grim et Helgi parlèrent pour lui, et voici comment +finit la chose: Helgi fut fiancée à Kari, et on fixa le jour de la noce. +On la fit un demi-mois avant la mi-été. Kari et sa femme restèrent tout +cet hiver là chez Njal. Au printemps, Kari acheta des terres à Dyrholm, +dans le Mydal, au pays de l'ouest, et il y fit un domaine. Il y mit un +intendant et une ménagère; mais ils continuèrent, lui et sa femme, à +demeurer chez Njal. + + + + +XCI + + +Hrap avait son domaine à Hrapstad; mais il était toujours à Grjota, et +on disait qu'il y gâtait tout. Thrain était bien avec lui. + +Un jour il arriva que Ketil de Mörk était à Bergthorshval. Les fils de +Njal vinrent à parler des maux qu'ils avaient soufferts, et dirent +qu'ils auraient fort à se plaindre de Thrain, s'ils voulaient. Njal fut +d'avis que Ketil devait parler de la chose avec son frère Thrain. Il le +promit. Et il fut convenu qu'il le ferait à son loisir. + +Peu de temps après, Ketil parla à Thrain. Les fils de Njal vinrent +l'interroger. Mais il dit qu'il ne pouvait pas répéter grand'chose de ce +qui s'était passé entre eux: «Car j'ai bien vu, dit-il, que Thrain +trouvait que je mets trop d'importance à ma parenté avec vous.» On n'en +dit pas plus long; mais il sembla aux fils de Njal que l'affaire prenait +une mauvaise tournure. Ils demandèrent conseil à leur père, disant +qu'ils n'avaient pas envie d'en rester là. Njal répondit: «Ceci n'est +pas un cas sans précédent. Si vous les tuez, cela passera pour un +meurtre sans cause. Voici donc mon conseil: envoyez-leur pour leur +parler, le plus de gens que vous pourrez, de façon qu'il y ait le plus +de témoins possible, s'ils répondent mal. Que Kari porte la parole; car +c'est un homme qui saura s'y prendre. Votre désaccord ne fera que +croître, car ils entasseront injures sur injures, quand ils verront que +d'autres s'en mêlent: ce sont des gens sans raison. Il se peut qu'on +dise que mes fils sont lents à l'action; mais laissez dire pour un +temps, car toute chose faite peut être envisagée de deux manières. +Pourtant il faut en dire assez pour qu'on sache que vous irez de +l'avant, si on vous traite mal. Si vous m'aviez demandé conseil tout +d'abord, on n'aurait jamais parlé de ceci et vous n'en auriez eu nulle +honte. Mais à présent vous voici dans un grand embarras, et vos affronts +ne feront qu'augmenter, si bien que vous n'aurez plus qu'à entrer en +querelle et à recourir aux armes; et il est difficile de dire ce qui en +sortira.» Ils n'en dirent pas davantage. Et bien des gens commençaient à +parler de tout ceci. + +Un jour les deux frères vinrent demander à Kari d'aller à Grjota. Kari +dit qu'il aurait mieux aimé un autre voyage, mais qu'il irait, si +c'était l'avis de Njal. Kari s'en va donc trouver Thrain. Ils parlent de +l'affaire, et chacun l'envisage à sa façon. Kari revient, et les fils de +Njal lui demandent ce qu'ils ont dit, lui et Thrain. Kari dit qu'il ne +répétera pas leurs paroles: «Car je m'attends, ajoute-t-il, à ce qu'il +vous les redise à vous-mêmes.» + +Thrain avait dans son domaine seize hommes exercés aux armes; huit +d'entre eux le suivaient partout où il allait. Il était magnifique, et +il chevauchait toujours vêtu d'un manteau bleu, et un casque doré en +tête. Il tenait à la main sa lance présent du jarl, et un beau bouclier; +son épée pendait à sa ceinture. Il avait avec lui, dans toutes ses +courses, Gunnar fils de Lambi, Lambi fils de Sigurd et Grani fils de +Gunnar de Hlidarenda. Mais Hrap le meurtrier se tenait plus près de lui +qu'eux tous. Hrap avait un serviteur nommé Lodin; Lodin était aussi de +la suite de Thrain, ainsi que son frère Tjörvi. C'étaient Hrap le +meurtrier et Grani fils de Gunnar, qui voulaient le plus de mal aux fils +de Njal et qui empêchaient qu'on leur offrît ni paix ni amende. + +Les fils de Njal demandèrent à Kari de venir avec eux à Grjota. Il dit +qu'il voulait bien: «Car il est bon, ajouta-t-il, que vous entendiez la +réponse de Thrain. Ils se préparèrent donc, les quatre fils de Njal, et +Kari le cinquième. Ils partent pour Grjota. Il y avait devant la maison +un large porche, où nombre d'hommes pouvaient se ranger. Une femme qui +était dehors les vit venir et le dit à Thrain. Il donna ordre à ses +hommes de se mettre sous le porche et de prendre leurs armes. Ainsi +firent-ils. Thrain était au milieu, devant la porte. À ses côtés se +tenaient Hrap le meurtrier et Grani, fils de Gunnar, après eux Gunnar, +fils de Lambi, puis Lodin et Tjörvi, puis Lambi fils de Sigurd, puis le +reste; car tous les hommes étaient à la maison. + +Skarphjedin et les siens s'avancent. Il vient le premier, puis Kari, +puis Höskuld, puis Grim, puis Helgi. Et quand ils furent devant la +porte, aucun de ceux qui étaient là ne leur fit de salut: «Soyons tous +les bienvenus» dit alors Skarphjedin. + +Halgerd était sous le porche, et elle parlait tout bas à Hrap: «Nul de +ceux qui sont ici ne vous appellera bienvenus» dit-elle.--«Je me soucie +peu de tes paroles, dit Skarphjedin, car tu n'es qu'une femme de rien et +une prostituée.» Et Skarphjedin chanta. + +«Tes paroles, femme couverte d'or, ne viennent pas jusqu'à nous, des +guerriers tels que nous sommes; je vais nourrir aujourd'hui les loups et +les aigles. Tu n'es qu'une femme qu'on jette dans un coin, une coureuse, +et une prostituée. Nous, quand nous courons la mer sur nos vaisseaux, +nous sommes de la race d'Odin.» + +«Tu me paieras cela avant de t'en retourner» dit Halgerd. + +Alors Helgi prit la parole et dit: «Je suis venu te demander, Thrain, si +tu veux m'offrir quelque dédommagement pour les maux que j'ai soufferts +en Norvège à cause de toi.» Thrain répondit: «Je ne savais pas encore +que toi et tes frères vous faisiez argent de votre bravoure. Jusqu'à +quand allez-vous me réclamer cette amende?»--«Bien des gens sont d'avis +que tu nous dois un accommodement, dit Helgi, car ta vie était en jeu +alors.»--«C'est la chance qui a décidé, dit Hrap, et ceux-là ont eu les +coups qui devaient les avoir; les mauvais traitements ont été pour vous, +et nous nous en sommes tirés.»--Mauvaise chance pour Thrain, dit Helgi, +d'avoir rompu sa foi envers le jarl, en se chargeant de toi.»--«Ne +vas-tu pas me réclamer une amende aussi? dit Hrap; je vais te payer de +la bonne façon.»--«Si nous avons des démêlés, dit Helgi, ce n'est pas +toi qui en profiteras.»--«Ne perds pas ton temps à parler à Hrap, dit +Skarphjedin, change lui plutôt sa peau grise contre une +rouge.»--«Tais-toi, Skarphjedin, dit Hrap; je ne me ferai pas faute de +te jeter ma hache à la tête.»--«On verra bien, dit Skarphjedin, qui de +nous deux mettra des pierres sur la tête de l'autre.»--«Partez d'ici, +gens à la barbe de fumier, cria Halgerd; c'est ainsi que nous vous +appellerons toujours à présent; et votre père, le drôle sans barbe.» Et +avant qu'ils fussent partis tous les autres avaient redit les paroles +d'Halgerd, hormis Thrain. Il leur défendit de les répéter. + +Les fils de Njal s'en allèrent, et revinrent à la maison. Ils dirent à +leur père ce qui s'était passé, «Avez vous pris des témoins des paroles +qui ont été dites?» demanda Njal.--«Aucun, dit Skarphjedin; nous n'avons +nulle envie de poursuivre l'affaire autrement que par les +armes.»--«Personne ne croira que vous osiez lever la main» dit +Bergthora.--«Attends, femme, dit Kari, avant d'exciter tes fils; ils ont +assez envie d'aller de l'avant». Après cela, ils parlèrent encore +longtemps, tous, à voix basse, le père, les fils, et Kari. + + + + +XCII + + +On commençait à parler beaucoup de cette querelle, et tous étaient +d'avis qu'au point où on en était, il n'y avait plus à l'étouffer. + +Runolf, fils d'Ulf, godi d'Ör, de Dal dans l'est, était grand ami de +Thrain et il l'avait invité chez lui; il était convenu que Thrain s'en +irait dans l'est, trois semaines ou un mois après le commencement de +l'hiver. + +Thrain prit avec lui pour faire le voyage Hrap, et Grani, fils de +Gunnar, Gunnar fils de Lambi, Lambi, fils de Sigurd, et Lodin, et +Tjörvi. Ils étaient huit en tout. La mère et la fille, Halgerd et +Thorgerd, devaient venir aussi. Thrain annonça qu'il s'arrêterait à Mörk +chez son frère Ketil; il dit aussi combien de nuits il comptait passer +au loin. Ils étaient tous armés jusqu'aux dents. + +Ils chevauchèrent vers l'est, passant le Markarfljot. Ils trouvèrent là +des femmes mendiantes qui les prièrent de leur faire passer l'eau, ils +le firent, après quoi ils vinrent à Dal ou ils trouvèrent un bon +accueil, Ketil de Mörk y était. Ils restèrent là deux nuits. Runolf et +Ketil prièrent Thrain de s'arranger avec les fils de Njal. Mais Thrain +répondit de travers: il dit que jamais il ne leur donnerait d'argent, et +qu'il était bien de taille à leur tenir tête, partout où ils se +rencontreraient. «C'est possible, dit Runolf, mais moi je suis d'avis +qu'ils n'ont pas leur pareil, depuis que Gunnar de Hlidarenda est mort; +et il est à croire qu'il s'ensuivra mort d'homme des deux côtés.» Thrain +dit qu'il n'en avait pas peur. + +Alors Thrain partit pour Mörk, où il passa deux nuits. Puis il revint à +Dal. À l'un et l'autre endroit, on lui fit au départ de beaux présents. + +Les bords du Markarfljot étaient gelés, et il y avait des banquises de +glace, çà et là, au travers de la rivière. + +Thrain dit qu'il voulait retourner chez lui ce soir-là. Runolf lui dit +de n'en rien faire, qu'il serait plus prudent de ne pas marcher au jour +qu'il avait dit. «Ce serait avoir peur, répond Thrain, et je ne veux pas +de cela.» + +Les mendiantes auxquelles Thrain et ses hommes avait fait passer l'eau, +vinrent à Bergthorshval. Bergthora leur demanda de quel pays elles +étaient. Elles dirent qu'elles venaient de l'est, du pays qui est sous +l'Eyjafjöll. «Qui vous a fait passer la rivière?» demanda +Bergthora.--«Des hommes magnifiquement vêtus» dirent-elles.--«Qui +étaient-ils?» dit Bergthora.--«Thrain fils de Sigfus, dirent-elles, et +les hommes de sa suite. Et il nous a semblé qu'ils disaient beaucoup de +mauvaises paroles sur ton mari et ses fils.»--«On n'entend pas toujours +sur son compte les paroles qu'on voudrait» dit Bergthora. Elles s'en +allèrent. Bergthora leur fit des présents d'adieu, et leur demanda quand +Thrain reviendrait chez lui. Elles dirent qu'il serait de retour à +quatre ou cinq nuits de là. Bergthora alla le dire à ses fils et à Kari +son gendre, et ils parlèrent longtemps ensemble, tout bas. + +Ce même matin où Thrain et les siens quittaient le pays de l'est, Njal +s'éveilla de bonne heure, et il entendit la hache de Skarphjedin +résonner contre la muraille. + +Njal se lève et sort. Il voit ses fils tout armés, et avec eux Kari, son +gendre. + +Skarphjedin était en avant. Il était vêtu d'une casaque bleue; il avait +son bouclier à la main, et sa hache levée sur l'épaule. Après lui venait +Kari. Il avait un justaucorps de soie, un casque et un bouclier dorés, +et sur le bouclier était peint un lion. Après lui venait Helgi, vêtu de +rouge, le casque en tête. Son bouclier était rouge, et orné d'une figure +de cerf. Tous avaient des vêtements de couleurs éclatantes. + +«Où vas-tu, mon fils?» cria Njal à Skarphjedin,--«À la chasse aux +moutons» répondit l'autre.--«C'est comme l'autre fois, dit Njal; mais ce +jour-là vous avez chassé des hommes.» Skarphjedin se mit à rire: +«Entendez-vous, dit-il, ce que dit notre bonhomme de père? Il a ses +soupçons.»--«Quand lui as-tu déjà dit cela?» dit Kari.--«Quand j'ai tué +Sigmund le blanc, le parent de Gunnar» dit Skarphjedin.--«Pourquoi +l'as-tu tué?» dit Kari.--«Il avait tué Thord, fils de l'affranchi, notre +père nourricier» répondit Skarphjedin. + +Njal rentra. Les autres s'en allèrent jusqu'à un endroit qu'on appelait +le défilé rouge. Là il attendirent. De la place où ils étaient ils +pouvaient voir, du côté de l'est, les autres arrivant de Dal. Le soleil +brillait ce jour-là et le temps était clair. + +Et voici que Thrain et les siens arrivent de Dal en chevauchant le long +de la rivière. Lambi fils de Sigurd dit: «Je vois briller des boucliers +au défilé rouge: le soleil les fait reluire; il doit y avoir là une +embuscade.»--Changeons de route et suivons la rivière, dit Thrain, il +faudra bien qu'il viennent à notre rencontre, s'ils ont affaire à nous,» +Ils se détournèrent donc et suivirent le bord de l'eau. Skarphjedin dit: +«Ils nous ont vus, car ils ont changé de route; nous n'avons plus rien +d'autre à faire que de courir sur eux.»--«Bien des gens se mettent en +embuscade, dit Kari, avec une partie moins inégale que la nôtre. Ils +sont huit et nous quatre.» + +Ils descendent donc au bord de la rivière et voient une banquise de +glace un peu plus bas. C'est par là qu'ils veulent passer. Thrain et les +siens s'étaient postés sur la glace, en amont de la banquise. «Que +peuvent vouloir ces gens-là?» dit Thrain. Ils sont quatre, et nous +sommes huit.»--«Et moi je crois, dit Lambi fils de Sigurd, qu'ils nous +attaqueraient quand nous serions encore plus.» + +Thrain jette son manteau, et ôte son casque. + +Skarphjedin courait avec les autres le long de la rivière: et voici que +la courroie de son soulier cassa, et le força de s'arrêter. «Que +tardes-tu, Skarphjedin?» dit Grim.--«J'attache mon soulier» dit +Skarphjedin.--«Allons toujours, dit Kari, je connais Skarphjedin, il +n'arrivera pas plus tard que nous.» Ils continuent de courir vers la +banquise, et ils vont à toute vitesse. + +Skarphjedin sauta sur ses pieds dès qu'il eut attaché sa courroie. Il +levait en l'air sa hache Rimmugygi. Il court vers la rivière, mais l'eau +est si profonde que sur une grande longueur il ne faut pas songer à la +passer à gué. + +Il y avait de l'autre côté un amas de glaçons, uni comme du verre. +Thrain et les siens avaient pris place au milieu. Skarphjedin prend son +élan, il saute par dessus le fleuve, au milieu des glaçons, et puis, +sans s'arrêter, il se lance en avant, les pieds joints. La glace était +unie, et il avançait comme l'oiseau vole. Thrain était en train de +remettre son casque. Skarphjedin arrive, il lève sur Thrain sa hache +Rimmugygi, il le frappe à la tête, et la fend en deux jusqu'aux dents du +menton, qui tombent sur la glace. Cela fut fait si vite, que personne +n'eut le temps de frapper. Et là-dessus il s'éloigne, comme l'éclair. + +Tjörvi avait jeté son bouclier devant Skarphjedin; il sauta par dessus, +retomba sur ses pieds et continua de glisser jusqu'au bout de la +banquise. + +À ce moment, Kari et les autres arrivent à sa rencontre. «Voilà qui est +d'un homme» dit Kari.--«À votre tour maintenant» dit Skarphjedin; et il +chanta: + +«Me voici arrivé en même temps que vous sur le lieu du combat. J'ai fait +mordre la poussière à ce jeune insolent. Depuis que le jarl a dépouillé +Grim et Helgi, voici enfin le moment venu de venger cette aventure.» + +Il chanta encore: «J'ai brandi ma hache, qui fait pleuvoir les +blessures. Elle qui se nomme l'ogre terrible, elle a pourvu les corbeaux +de chair humaine. Rappelez-vous ce que vous avez promis à Hrap. Venez au +combat, sur la plaine de glace. Rimmugygi de sa voix retentissante, vous +a donné le signal.» + +Ils s'avancent donc. Grim et Helgi ont vu Hrap, et courent sur lui. Hrap +lève sa hache sur Grim. Helgi qui le voit, le frappe au bras: le bras +est tranché et la hache tombe à terre. «Tu as fait là d'utile besogne, +dit Hrap; cette main a causé mort ou dommage à plus d'un.»--«Mais voilà +qui est fini» dit Grim, et il lui passe sa lance au travers du corps. +Hrap tomba mort à l'instant. + +Tjörvi court à Kari et lui lance un javelot. Kari saute en l'air, et le +javelot passe sous ses pieds. Puis il court à Tjörvi et le frappe de son +épée. L'épée s'enfonce dans la poitrine de Tjörvi, qui meurt sur le +coup. + +Skarphjedin s'était emparé de Gunnar fils de Lambi et de Grani fils de +Gunnar. «Voilà que j'ai pris deux louveteaux, dit-il. Que vais-je en +faire?»--«C'est à toi de tuer l'un ou l'autre, si tu veux leur mort» dit +Helgi.--«Il ne me plaît pas, dit Skarphjedin, de faire à la fois ces +deux choses; aider Högni, et tuer son frère.»--«Mais le temps viendra, +dit Helgi, où tu souhaiteras de l'avoir tué; car ils ne garderont jamais +de paix avec toi, ni ces deux-là, ni aucun de ceux qui sont ici.»--«Je +n'ai pas peur de cela» dit Skarphjedin. Et ils donnèrent la vie sauve à +Grani, fils de Gunnar, à Gunnar, fils de Lambi, à Lambi fils de Sigurd, +et à Lodin. + +Après cela ils retournèrent chez eux, et Njal leur demanda les +nouvelles. Ils lui dirent tout ce qui s'était passé. «Ce sont là de +grandes nouvelles, dit Njal; vous verrez qu'il s'ensuivra la mort d'un +de mes fils, sinon pis encore.» + +Gunnar, fils de Lambi, emporta le corps de Thrain à Grjota, où il lui +éleva un tombeau. + + + + +XCIII + + +Ketil de Mörk avait pris pour femme, comme il a été dit, Thorgerd fille +de Njal. Mais il était frère de Thrain. Il se trouvait donc dans +l'embarras. Il vint trouver Njal et lui demanda s'il n'avait pas quelque +offre à lui faire pour le meurtre de Thrain. «Je te ferai, répondit +Njal, des offres convenables. Je te prie donc d'amener tes frères, qui +ont droit à l'amende, à accepter la paix.» Ketil dit qu'il le ferait +volontiers. Et ils convinrent que Ketil irait trouver tous ceux à qui +l'amende était due, et les déciderait à faire la paix. Puis il s'en +retourna chez lui. + +Ketil va donc trouver ses frères et les convoque tous ensemble à +Hlidarenda. Il leur expose l'affaire et Högni fut pour lui tant que dura +l'entretien. Ils tombèrent d'accord qu'il fallait choisir des arbitres, +et fixer une rencontre avec Njal. Pour le meurtre de Thrain on décida +qu'il serait payé le prix d'un homme libre, et que tous ceux qui de par +la loi y avaient droit en prendraient leur part. Alors la paix fut +déclarée conclue, et les gages échangés. Njal compta la somme entière, +sur l'heure, ainsi que le doit faire un chef. Et tout fut tranquille +pendant quelque temps. + +Njal vint une fois à Mörk, et ils parlèrent ensemble, Ketil et lui, tout +le jour. Le soir, Njal rentra chez lui et nul ne sut de quoi ils avaient +parlé. + +Peu après, Ketil s'en alla à Grjota. Il dit à Thorgerd: «J'ai toujours +tenu mon frère Thrain en grande affection, et je veux te le montrer; je +t'offre de prendre chez moi pour l'élever son fils Höskuld.»--«Il sera +fait comme tu le désires, dit-elle. Tu feras à l'enfant tout le bien que +tu pourras quand il sera grand, tu le vengeras s'il périt par les armes, +et tu lui donneras une somme d'argent quand il prendra femme. Tu vas t'y +engager par serment», et il promit tout cela. Höskuld partit avec Ketil +et fut chez lui quelque temps. + + + + +XCIV + + +Un jour Njal vint à Mörk. On lui fit bon accueil, et il y passa la nuit. +Le soir, comme l'enfant était près de lui, il l'appela. L'enfant vint à +lui aussitôt. Njal avait un anneau d'or au doigt: il le montra au petit +garçon. Le petit prit l'anneau, le regarda, et le passa à son doigt. +«Veux-tu l'accepter en cadeau?» dit Njal. «Je veux bien» dit l'enfant. +«Sais-tu, dit Njal, ce qui a causé la mort de ton père?»--«Je sais, +répondit l'enfant, que c'est Skarphjedin qui l'a tué; mais nous n'avons +plus à y penser, puisque la paix a été faite, et que le prix du sang a +été payé.»--«Ta réponse vaut mieux que ma demande, dit Njal, et tu seras +un brave homme.»--«J'aime tes prédictions, dit Höskuld, car je sais que +tu vois dans l'avenir et que tu ne dis point de mensonges.» Njal dit: +«Je t'offre de te prendre chez moi pour t'élever, si tu veux y +consentir.» Et Höskuld dit qu'il acceptait le bienfait, ainsi que tout +autre que pourrait lui offrir Njal. L'affaire étant conclue, Höskuld +partit avec Njal pour être élevé chez lui. + +Njal prenait soin qu'il n'arrivât rien de fâcheux à l'enfant, et il +l'avait en grande affection. Les fils de Njal l'emmenaient avec eux et +le traitaient avec toutes sortes d'égards. + +Le temps passa, et Höskuld arriva à l'âge d'homme. Il était grand et +fort, le plus bel homme qu'on pût voir, avec une longue chevelure. +C'était un des plus braves parmi les hommes du pays. Il était doux dans +ses paroles, généreux, réfléchi. Il parlait bien à tous, et était aimé +de tous. Les fils de Njal et Höskuld n'avaient jamais de différend entre +eux, ni en paroles, ni en actions. + + + + +XCV + + +Il y avait un homme nommé Flosi. Il était fils de Thord, godi de Frey, +fils d'Össur, fils d'Asbjörn, fils d'Heyjangrsbjörn, fils d'Helgi, fils +de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. La mère de Flosi était +Ingunn, fille de Thorir d'Espihol, fils d'Hamund Heljarskin, fils de +Hjör, le fils du roi Half, qui régna sur les hommes de Half, et qui fut +fils de Hjörleif Kvensama. + +La mère de Thorir était Ingunn, fille d'Helgi le maigre, qui prit des +terres au fjord de l'est. + +Flosi avait pris pour femme Steinvör, fille de Hal de Sida. C'était une +fille bâtarde, et sa mère s'appelait Solvör. Elle était fille d'Herjölf +le blanc. + +Flosi habitait à Svinafell. C'était un grand chef. Il était fort et de +grande taille, le plus hardi des hommes. Son frère s'appelait Starkad. +Il n'avait pas la même mère que Flosi. La mère de Starkad était +Thraslaug, fille de Thorstein Titling, fils de Geirleif. La mère de +Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, un de ceux qui s'établirent en +Islande, et sœur de Modolf le sage. + +Les autres frères de Flosi étaient Thorgeir et Stein, Kolbein et Egil. + +La fille de Starkad, frère de Flosi, s'appelait Hildigunn. C'était une +femme d'un grand courage, et la plus belle femme qu'on pût voir. Elle +était si habile de ses mains, qu'elle n'avait pas son égale parmi les +autres femmes. Mais elle était cruelle, et de cœur dur, quoiqu'elle sût +être libérale quand il le fallait. + + + + +XCVI + + +Il y avait un homme nommé Hal. On l'appelait Hal de Sida. Il était fils +de Thorstein, fils de Bödvar. La mère de Hal s'appelait Thordis, et +était fille d'Össur, fils de Hrodlaug, fils de Rögnvald, Jarl de Mæri, +fils d'Eystein le batailleur. + +Hal avait pour femme Joreid, fille de Thidrand le sage, fils de Ketil le +tapageur, fils de Thorir, fils de Thidrand, de Veradal. Les frères de +Joreid étaient Ketil le tapageur, de Njardvik, et Thorval, père d'Helgi +fils de Droplaug. Halkatla était la sœur de Joreid, elle fut mère de +Thorkel fils de Geitir, et de Thidrand. + +Le frère de Hal se nommait Thorstein. On l'appelait Thorstein Breidmagi. +Son fils était Kol, qui fut tué par Kari dans le Bretland. + +Les fils de Hal de Sida étaient Thorstein et Egil, Thorvald et Ljot, et +Thidrand, celui que les déesses ont tué. + +Il y avait un homme nommé Thorir. On l'appelait Haltathorir. Ses fils +étaient Thorgeir Skorargeir et Thorleif Krak, et Thorgrim le grand. + + + + +XCVII + + +Il faut raconter maintenant comme quoi Njal vint trouver Höskuld, son +fils d'adoption: «Je voudrais, mon fils, lui dit-il, te chercher une +femme.» Höskuld dit, que cela lui allait, et le pria de s'occuper de la +chose: «De quel côté, dit-il, es-tu d'avis de nous tourner?»--«Il y a, +répondit Njal, une femme nommée Hildigunn, elle est la fille de Starkad, +fils de Thord, godi de Frey. C'est le meilleur parti que je +connaisse.»--«Fais comme tu l'entendras, mon père, dit Höskuld. Ton +choix sera le mien.»--«C'est donc là que nous ferons notre demande» dit +Njal. + +Peu de temps après, Njal convoqua nombre d'hommes pour l'accompagner. Il +y avait les fils de Sigfus, tous les fils de Njal, et Kari fils de +Sölmund. Ils montent à cheval, et s'en vont à l'est, jusqu'à Svinafell. +Ils trouvent là bon accueil. Le jour d'après, Njal et Flosi entrent en +conversation. Njal prit la parole et dit: «Je suis venu ici pour +conclure une alliance avec toi, Flosi, et pour te demander en mariage +Hildigunn, la fille de ton frère.»--«Pour qui?» dit Flosi.--«Pour +Höskuld, fils de Thrain, mon fils d'adoption» dit Njal.--«L'idée est +bonne, dit Flosi, quoiqu'il y ait bien des risques à courir pour vous +deux; mais que me diras-tu d'Höskuld?»--«Je n'en puis dire que du bien, +répondit Njal, et je lui donnerai en mariage autant d'argent qu'il vous +semblera convenable, si vous voulez conclure l'affaire.»--«Appelons +Hildigunn, dit Flosi, et sachons ce qu'elle pense de l'homme dont tu me +parles.» + +On envoya donc chercher Hildigunn. Elle arriva. Flosi lui dit la demande +de Njal. «Je suis une femme orgueilleuse, répondit-elle, et je ne sais +pas comment je m'arrangerais avec des hommes d'humeur semblable; et puis +ce n'est pas tout: cet homme ne commande à personne, et tu m'as dit que +tu ne me marierais jamais avec un homme qui ne fût pas godi.»--«C'est +assez, dit Flosi; si tu ne veux pas être la femme d'Höskuld, je n'ai +plus à faire mes conditions.»--«Je n'ai pas dit, répliqua-t-elle, que je +refusais d'être la femme d'Höskuld, s'ils peuvent faire de lui un godi. +Mais je ne veux de lui qu'à cette condition.»--«Je vous prierai donc, +dit Njal, de laisser l'affaire en suspens pendant trois ans.» Et Flosi +répondit qu'ainsi ferait-on. «Je fais encore une condition, dit +Hildigunn; si ce mariage se fait, nous resterons ici dans le pays de +l'est.» Njal dit que c'était à Höskuld à répondre à cela. Et Höskuld dit +qu'il avait confiance en bien des gens, mais en son père adoptif plus +qu'en nul autre. Ils remontèrent à cheval, et quittèrent le pays de +l'est. + +Njal cherchait pour Höskuld un siège de godi, mais personne ne voulait +vendre le sien. + +L'été se passa, et le temps de l'Alting arriva. Cet été là, il y avait +de grands procès à juger. Bien des gens firent comme d'habitude et +vinrent trouver Njal. Mais, comme on ne s'y attendait guère, il les +conseilla de telle sorte que leurs procès ne purent aboutir: et il en +résulta de grandes querelles et les hommes quittèrent le ting sans que +justice fût rendue. + +Le temps se passe, et vient un autre ting. Njal y alla. Tout fut d'abord +tranquille, jusqu'au moment où Njal dit aux hommes qu'il était temps +d'introduire leurs affaires. La plupart dirent, que cela ne servirait de +rien, puisqu'il n'y avait pas moyen d'aboutir, quoique ces procès +eussent été déférés à l'Alting; «Nous aimons mieux, ajoutèrent-ils, +défendre notre droit d'estoc et de taille.»--«Gardez-vous en, dit Njal; +il n'est pas bon qu'il n'y ait pas de loi dans ce pays. Vous avez +quelque raison cependant de parler comme vous le faites; c'est à nous de +vous aider, qui connaissons la loi, et qui devons l'appliquer. Mon avis +est donc que nous réunissions tous les chefs, et que nous parlions +ensemble de la chose.» + +On alla donc à l'assemblée. Njal dit: «J'ai une proposition à faire à +toi, Skapti fils de Thorod, et aux autres chefs. Il me semble que nos +procès viennent à néant, s'il nous faut les porter devant les tribunaux +de quartier, où ils s'embrouillent de telle sorte qu'ils ne peuvent plus +ni avancer ni reculer. Je trouverais préférable d'avoir un cinquième +tribunal, devant lequel seraient portées toutes les affaires qui +n'auraient pu se terminer devant les tribunaux de quartier.»--«Et +comment nommeras-tu, dit Skapti, ton cinquième tribunal, puisque les +tribunaux de quartier prennent tous nos anciens godis, douze pour chaque +tribunal?»--«Je vois un moyen, dit Njal, c'est de faire de nouveaux +godis, en prenant dans chaque quartier ceux qui conviennent le mieux +pour cela; et les suivront au ting tous ceux qui voudront.»--«Nous +ferons selon ton conseil, dit Skapti: mais quelles sortes de procès +viendront devant eux?»--«Il faut, dit Njal, qu'ils connaissent de toutes +les affaires d'illégalités au ting, de faux témoignages et de citations +mensongères en justice. De même toutes les affaires où les tribunaux de +quartier seront divisés, on les fera venir devant le cinquième tribunal. +De même encore, si quelqu'un offre ou accepte de l'argent pour corrompre +la justice. C'est devant ce tribunal que les serments seront les plus +solennels, et chaque serment sera appuyé par deux hommes, qui +confirmeront sur leur honneur ce que les autres auront juré. Dans le cas +aussi ou une des deux parties procéderait régulièrement, et l'autre +irrégulièrement, il faudra que le tribunal juge en faveur de ceux qui +auront procédé régulièrement. Les affaires seront jugées comme aux +tribunaux de quartier, avec cette différence qu'une fois le cinquième +tribunal formé de quatre fois douze juges, le plaignant en récusera six, +et le défendeur six autres. Et si le défendeur ne veut pas, c'est le +plaignant qui en récusera encore six, comme il a fait des six premiers. +Et si le plaignant ne les récuse pas, alors l'affaire tombera à néant; +car il faudra pour juger trois fois douze juges seulement. Nous +prendrons aussi une décision au sujet du tribunal législatif, c'est que +ceux-là seulement qui siègent au banc du milieu, auront le pouvoir de +faire et de défaire la loi; et on choisira pour cela ceux qui sont les +plus sages et les meilleurs. C'est là aussi que se tiendra le cinquième +tribunal. Et si ceux qui siègent au tribunal législatif ne tombent pas +d'accord sur les arrêtés à prendre ou les lois à faire, alors on lèvera +la séance pour se compter, et c'est la majorité des voix qui décidera. +Et s'il y a quelqu'un en dehors du tribunal, qui ne puisse y entrer, et +se trouve lésé en quelque chose, il protestera à haute voix, de manière +qu'on l'entende au tribunal, et par là il rendra nulles et de nul effet +toutes les lois qu'ils auront faites et toutes les décisions qu'ils +auront prises, et contre lesquelles il aura protesté.» + +Alors Skapti fils de Thorod fit adopter une loi sur la formation du +cinquième tribunal et tout ce qu'avait dit Njal. Les hommes allèrent au +tertre de la loi, et ils instituèrent de nouveaux sièges de godis. Dans +le pays du Nord, voici quels furent les nouveaux: le Godord des hommes +de Mel, au Midfjord et celui de Laufæsing, sur l'Eyjafjord. + +Alors Njal prit la parole et dit: «Bien des gens ici ont connaissance de +ce qui s'est passé entre mes fils et les hommes de Grjota, quand ils ont +tué Thrain fils de Sigfus, après quoi la paix fut conclue, et je pris +chez moi Höskuld fils de Thrain. Voici qu'à présent je lui ai cherché +une femme, et il l'aura s'il peut obtenir un siège de godi. Mais +personne ne veut vendre le sien. Je vous prie donc de consentir à ce que +j'institue un nouveau Godord à Hvitanes, pour Höskuld.» Et tous y +consentirent. Njal institua un nouveau Godord pour Höskuld, qui fut +appelé depuis lors Höskuld, godi de Hvitanes. + +Après cela les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux. + +Njal ne resta pas longtemps chez lui. Il partit pour Svinafell avec ses +fils et Höskuld, et fit sa demande à Flosi. Et Flosi dit qu'il tiendrait +tout ce qu'il avait promis. Hildigunn fut fiancée à Höskuld et on fixa +le jour de la noce en sorte que tout était conclu. Ils rentrèrent chez +eux, et une seconde fois revinrent chez Flosi pour la noce. Flosi compta +tout l'argent d'Hildigunn, quand la noce fut faite, et tout se passa +très bien. Ils s'en allèrent à Bergthorshval et y passèrent l'hiver. +Hildigunn et Bergthora s'entendaient bien ensemble. + +Le printemps suivant, Njal acheta des terres à Vörsabæ et les donna à +Höskuld, qui alla s'y établir. Njal lui donna tous les serviteurs qu'il +lui fallait. Ils étaient tous si bons amis que nul d'entre eux ne +faisait rien sans avoir pris conseil de tous les autres. + +Höskuld demeura longtemps à Vörsabæ. Ils se rendaient les uns aux autres +toutes sortes d'honneurs, et les fils de Njal étaient toujours en +compagnie d'Höskuld. Il y avait tant d'amitié entre eux qu'ils +s'invitaient les uns les autres chaque automne, et se faisaient de +riches présents. Cela dura ainsi longtemps. + + + + +XCVIII + + +Il y avait un homme nommé Lyting. Il habitait à Samstad. Il avait une +femme nommée Steinvör. Elle était fille de Sigfus, et sœur de Thrain. +Lyting était de grande taille, fort, et riche en biens, mais c'était un +homme à qui il n'était pas bon d'avoir à faire. + +Il arriva que Lyting donna un festin à Samstad. Il y avait prié Höskuld, +godi de Hvitanes, et les fils de Sigfus. Ils vinrent tous. Il y avait là +aussi Gunnar fils de Lambi et Lambi fils de Sigurd. + +Höskuld, fils de Njal, et sa mère, avaient leur demeure à Holt; quand +Höskuld rentrait chez lui, venant de Bergthorshval, comme il faisait +souvent, son chemin passait devant le domaine de Samstad. + +Höskuld avait un fils qui s'appelait Amundi. Il était né aveugle. Il +était, malgré cela, de grande taille, et fort. + +Lyting avait deux frères: l'un s'appelait Halstein et l'autre Halgrim. +C'étaient les plus malfaisants des hommes; ils étaient toujours avec +leur frère Lyting, car personne autre ne pouvait s'entendre avec eux. + +Lyting resta dehors une grande partie du jour; de temps en temps il +rentrait. Il venait de s'asseoir sur son siège, quand une femme entra et +dit: «Vous étiez trop loin pour voir cet insolent, quand il a passé +devant le domaine.»--«De quel insolent parles-tu?» dit Lyting. +«D'Höskuld fils de Njal, dit-elle, qui vient de passer devant le +domaine.»--«Il passe souvent dit Lyting, et cela me fâche assez; je t'en +prie, Höskuld mon neveu, viens avec moi, si tu veux venger ton père et +tuer Höskuld fils de Njal.»--«Je ne ferai pas cela, ce serait mal +remercier Njal, mon père adoptif; et puisse ton festin ne pas te donner +de joie.» Il sauta sur ses pieds, quitta la table, fit amener ses +chevaux, et partit. + +Alors Lyting dit à Grani fils de Gunnar: «Tu étais là quand Thrain fut +tué, et tu t'en souviens bien. Et toi aussi, Gunnar fils de Lambi, et +toi, Lambi fils de Sigurd. Je veux que vous veniez avec moi ce soir. +Nous allons courir sus à Höskuld fils de Njal, et le tuer avant qu'il ne +rentre chez lui.»--«Non, dit Grani, je ne veux pas combattre contre les +fils de Njal et rompre la paix que de bons et vaillants hommes ont +conclue.» Les deux autres dirent la même chose et aussi les fils de +Sigfus; et ils prirent tous le parti de s'en aller. + +Quand ils furent loin, Lyting dit: «Chacun sait que je n'ai pas eu part +au prix du meurtre de mon beau-frère Thrain; je ne pourrai jamais +trouver bon que sa mort reste sans vengeance.» Il appela, pour venir +avec lui, ses deux frères, et trois serviteurs. Ils allèrent sur le +chemin où Höskuld devait passer, et l'attendirent dans un creux, au nord +du domaine. Ils restèrent là jusqu'à la moitié du soir. + +Et voici qu'Hölskuld arriva, chevauchant. Ils sautèrent tous sur leurs +pieds, leurs armes à la main, et se jetèrent sur lui. Höskuld fit si +bonne défense que de longtemps ils n'en purent venir à bout. À la fin il +blessa Lyting au bras, et tua deux de ses serviteurs, après quoi il +tomba lui-même. Ils lui firent seize blessures, mais ils ne lui +tranchèrent point la tête. Puis ils s'en allèrent dans les bois, à l'est +de la Ranga, et ils s'y tinrent cachés. + +Ce même soir, le berger de Hrodny trouva le cadavre d'Höskuld. Il rentra +à la maison, et dit à Hrodny le meurtre de son fils. «Était-il bien +mort? dit-elle; lui avait-on coupé la tête?»--«Non», dit-il. «Je le +saurai si je le vois, dit-elle. Va prendre mon cheval et mon traîneau.» +Il fit comme elle avait dit, et ils partirent pour l'endroit où gisait +Höskuld. Elle considéra les blessures et dit: «C'est comme je pensais, +il n'est pas tout à fait mort: et Njal peut guérir des blessures plus +profondes que les siennes.» Ils le prirent, le mirent sur le traîneau, +et l'emmenèrent à Bergthorahval. Là, ils le portèrent dans une étable à +moutons, et l'assirent contre la muraille. Après quoi ils allèrent +frapper à la porte de la maison; un serviteur vint leur ouvrir. Elle +passa devant lui, très-vite, et vint tout droit au lit de Njal. Elle +demanda si Njal était éveillé. «J'ai dormi jusqu'à présent, dit-il, mais +maintenant je suis éveillé; qu'est-ce qui t'amène de si bonne heure?» +Hrodny répondit: «Lève-toi de ton lit, et quitte les côtés de ma rivale; +sors avec moi, elle aussi, et tes fils.» Ils se levèrent et sortirent. +«Prenons nos armes, dit Skarphjedin.» Njal ne répondit rien; ils +rentrèrent, et ressortirent armés. Hrodny marche devant eux, et ils +arrivent à l'étable à moutons. Elle entre et leur dit d'entrer aussi. +Elle lève sa torche et dit: «Voici, Njal, ton fils Höskuld. Il a sur lui +nombre de blessures et il a grand besoin que tu le guérisses.»--«Je +vois, répondit Njal, les marques de la mort sur son visage, et nul signe +de vie. Pourquoi ne lui as-tu pas rendu les derniers devoirs? Ses +narines sont ouvertes.»--«Je voulais que Skarphjedin le fît» dit-elle. +Skarphjedin s'approcha d'Höskuld, et lui ferma les yeux. Puis il dit à +son père: «Sais-tu qui l'a tué?»--Njal répondit: «C'est Lyting de +Samstad, et ses frères, qui ont fait cela.» Alors Hrodny prit la parole: +«Je mets entre tes mains, Skarphjedin, dit-elle, la vengeance de ton +frère. Je compte que tu feras bien les choses, quoiqu'il ne soit pas né +en légitime mariage, et que tu ne perdras pas de temps.»--«Vous êtes +d'étranges gens, dit Bergthora; vous tuez des hommes pour des choses qui +vous importent peu, et dans un cas pareil vous ruminez et digérez ce que +vous avez à faire jusqu'à ce que rien n'en sorte: voici qu'Höskuld, godi +de Hvitanes va venir vous offrir la paix, et il faudra bien l'accepter. +C'est maintenant qu'il faut agir, si vous voulez.»--«Notre mère nous +presse, et elle a raison» dit Skarphjedin. Et ils sortirent tous, en +courant. Hrodny rentra dans la maison avec Njal, et elle y passa la +nuit. + + + + +XCIX + + +Parlons maintenant de Skarphjedin et de ses frères, qui s'en allaient +vers la Ranga. «Arrêtons-nous, dit Skarphjedin, et écoutons.» Ainsi +firent-ils. «Marchons sans faire de bruit, reprit-il; car j'entends des +voix d'hommes en amont de la rivière. Voulez-vous, Grim et Helgi, vous +charger de Lyting seul, ou de ses deux frères?» Ils dirent qu'ils se +chargeaient de Lyting seul. «C'est lui pourtant qui nous importe le +plus, dit Skarphjedin; s'il nous échappe, ce sera fâcheux; et c'est à +moi que je me fierais le mieux pour l'empêcher.»--«Si nous en venons aux +mains, dit Helgi, nous ferons en sorte qu'il ne s'échappera pas.» + +Ils allèrent du côté où Skarphjedin avait entendu des voix, et virent +Lyting et ses frères auprès d'un ruisseau. Skarpjedin sauta par dessus +le ruisseau, sur un banc de sable qui se trouvait de l'autre côte. Là +étaient Halgrim et son frère, Skarphjedin frappe Halgrim à la jambe, et +la lui tranche sous lui; de l'autre main il s'empare de Halkel. + +Lyting pointa son épée sur Skarphjedin, Helgi accourut et mit son +bouclier devant; l'épée s'y enfonça. Lyting ramassa une pierre et la +lança à Skarphjedin, qui laissa échapper Halkel. Halkel se mit à courir +le long du banc du sable, mais il ne pouvait remonter qu'en grimpant sur +ses genoux. Skarphjedin lui lança de côté sa hache Rimmugygi, et lui +brisa l'épine du dos. À ce moment, Lyting s'échappe, Grim et Helgi +courent après lui et chacun d'eux lui fait sa blessure, mais il réussit +à passer la rivière et à se mettre hors de poursuite. Il retrouve son +cheval, et court d'une traite à Vörsabæ. + +Höskuld était chez lui. Lyting va le trouver, et lui dit ce qui s'est +passé. «Il fallait t'y attendre, dit Höskuld, tu t'es conduit comme un +fou. Tu trouveras vrai ce qui a été dit: La main ne se réjouit pas +longtemps du coup qu'elle a donné. Tu vas être, je crois, en grand doute +si tu pourras te garder des fils de Njal.»--«Il est certain, dit Lyting, +que j'aurai peine à m'en tirer; je te prie donc de faire la paix entre +moi et Njal, et les fils de Njal, de manière que je puisse rentrer dans +mon domaine.»--«Ainsi ferai-je» dit Höskuld. + +Alors Höskuld fit seller son cheval, et partit pour Bergthorshval, lui +sixième. Les fils de Njal étaient rentrés, et ils s'étaient couchés pour +dormir. Höskuld vint trouver Njal, et ils se mirent à parler tous deux. +Höskuld dit à Njal: «Je suis venu en suppliant de la part de mon oncle +Lyting. Il a commis un grand méfait envers vous: il a rompu la paix, et +tué ton fils.»--«Lyting pense peut-être, dit Njal, qu'il a assez payé +par la mort de ses frères. Mais si je consens à un arrangement, ce n'est +que par égard pour toi. Je te dirai donc d'avance ceci: les frères de +Lyting seront traités comme gens hors la loi, Lyting n'aura rien pour +ses blessures, et payera pour Höskuld l'amende entière.»--«Je veux, dit +Höskuld, que tu prononces seul.»--«Je le ferai, puisque tu le veux» dit +Njal.--«Ne faut-il pas que tes fils soient là?» dit Höskuld.--«Alors +nous ne pourrons rien conclure, dit Njal, mais ils garderont la paix que +j'aurai faite.»--«Finissons-en donc, dit Höskuld, et promets la paix à +Lyting, au nom de tes fils.»--«Ainsi ferai-je, dit Njal. Je veux donc +que Lyting paie deux cents d'argent pour le meurtre d'Höskuld, et qu'il +garde son domaine de Samstad. Mais il me semble préférable qu'il le +vende et s'en aille. Non pas que moi et mes fils ne rompions la paix +faite, mais il se peut que quelqu'un surgisse dans le pays, qui lui +deviendrait redoutable. S'il semble que je le chasse, je lui permets de +rester, qu'il réponde seul des suites.» Après cela, Höskuld retourna +chez lui. + +Les fils de Njal s'éveillèrent et demandèrent à leur père qui était +venu. Il leur dit que c'était Höskuld, son fils adoptif. «Il venait +demander la paix pour Lyting» dit Skarphjedin.--«C'est vrai» dit +Njal.--«C'était mal fait,» dit Grim.--«Höskuld ne l'aurait pas couvert +de son bouclier, dit Njal, si tu l'avais tué comme tu t'en étais +chargé.» Et Skarphjedin chanta: + +«Ne faisons pas, nous autres, de reproches à notre père. Nous devions +nous attendre à ce qu'il fît la paix. Si l'on savait que nous l'avons +blâmé, on verrait l'acier reluire encore en de nouveaux combats.» + +«Ne blâmons pas notre père» dit Skarphjedin. + +Nous ne devons pas oublier de dire que cette paix fut toujours gardée. + + + + +C + + +Il y avait eu changement de chefs en Norvège. Le jarl Hakon avait fini +ses jours, et on avait mis à sa place Olaf fils de Trygvi. Voici quelle +fut la fin du jarl Hakon: un esclave nommé Kark lui coupa la gorge à +Rimul dans le Gaulardal. + +En même temps que ces nouvelles, on apprit que la Norvège avait changé +de croyances. Les gens avaient rejeté la vieille foi, et le roi Olaf +avait fait chrétiens les pays de l'ouest, le Hjaltland, les îles Orkneys +et les Féröe. + +Beaucoup de gens dirent en présence de Njal que c'était mal fait de +quitter les vieilles croyances. Mais Njal dit: «Il me semble que la +nouvelle foi est bien meilleure, et que celui qui la suivra, au lieu de +l'autre, fera bien. Et s'il vient ici de ces hommes qui annoncent cette +foi, je les aiderai de mon mieux.» Et il redisait cela souvent. Il s'en +allait volontiers à l'écart, se parlant à lui-même. + +Ce même automne, il arriva un vaisseau dans les fjords de l'est, à +l'endroit que l'on nomme Gautavik sur le Berufjord. L'homme qui le +menait s'appelait Thangbrand. Il était fils du comte Vilbald, du pays de +Saxe. Thangbrand était envoyé par le roi Olaf fils de Trygvi, pour +annoncer la vraie foi. Avec lui venait un homme d'Islande nommé Gudleif. +Il était fils d'Ari, fils de Mar, fris d'Atli, fils d'Ulf le louche, +fils d'Högni le blanc, fils d'Utryg, fils d'Ublaud, fils de Hjörleif +Kvensama, roi du Hördaland. Gudleif était un grand tueur d'hommes. +C'était l'homme le plus hardi et le plus querelleur qu'on pût voir. + +Il y avait deux frères qui demeuraient à Berunes. L'un s'appelait +Thorleif et l'autre Ketil. Ils étaient fils de Holmstein, fils d'Ossur +du Breiddal. Ils tinrent une assemblée où il fut défendu d'avoir aucun +commerce avec les hommes qui venaient d'arriver. + +Hal de Sida l'apprit. Il habitait à Thvatta sur l'Alptafjord. Il monta à +cheval, avec trente hommes, et vint au vaisseau. Il alla droit à +Thangbrand et lui dit: «Vos affaires ne vont pas bien, n'est-il pas +vrai?» L'autre dit que c'était vrai. «Je vais donc te dire mon message, +dit Hal; je vous invite tous à venir chez moi, et je tâcherai de faire +marcher vos affaires.» Thangbrand le remercia et vint à Thvatta. + +Un jour de l'automne suivant, Thangbrand sortit de bonne heure, il se +fit dresser une tente, et il y chanta la messe avec beaucoup de pompe; +car c'était jour de grande fête. «En l'honneur de qui fais-tu cette +fête?» dit Hal.--«En l'honneur de l'ange Michel» dit +Thangbrand.--«Quelle dignité ont les anges?» dit Hal.--«Une très grande, +dit Thangbrand. Il pèse tout ce que tu fais, le bien et le mal; et il +est si miséricordieux, qu'il donne toujours l'avantage aux bonnes +actions.»--«Je voudrais bien, dit Hal, l'avoir pour ami.»--«Il ne tient +qu'à toi, dit Thangbrand; donne-toi à lui, et à Dieu, aujourd'hui.»--«Je +veux bien, dit Hal, à une condition, c'est que tu me promettes de sa +part qu'il sera mon ange gardien.»--«Je te le promets» dit Thangbrand. +Et Hal reçut le baptême, avec toute sa maison. + + + + +CI + + +Le printemps suivant, Thangbrand s'en alla annoncer la foi, et Hal avec +lui. Et quand ils arrivèrent dans l'ouest, par la plaine de Lonsheidi, à +Stafafell, là demeurait Thorkel. Il s'éleva grandement contre la foi +nouvelle, et défia Thangbrand en combat singulier. Thanghrand vint au +combat avec le signe de la croix sur son bouclier: il fut vainqueur et +tua Thorkel. + +De là ils allèrent au Hornafjord, et reçurent l'hospitalité à +Borgarhöfn, à l'ouest d'Heinabergssand. Là demeurait Hildir le vieux. +Son fils était Glum, qui fut de la troupe de Flosi quand on brûla Njal. +Hildir reçut la foi, et toute sa maison avec lui. + +De là ils allèrent à Fellsvherfi, et logèrent à Kalkafell. Là demeurait +Kol fils de Thorstein, et ami de Hal; il reçut la foi, lui et toute sa +maison. + +De là ils allèrent à Breida. Là demeurait Ossur fils de Hroald, et ami +de Hal; il se fit marquer du signe de la croix. + +De là ils allèrent à Svinafell, et Flosi se fit marquer du signe de la +croix, et promit de les aider au ting. + +De là ils allèrent dans l'ouest, à Skogahverfi, et logèrent à Kirkjubæ. +Là demeurait Surt fils d'Asbjörn, fils de Thorstein, fils de Ketil le +fou. Tous ceux là avaient été chrétiens, de père en fils. + +Après cela, ils quittèrent Skogahverfi, et vinrent à Höfdabrekka. On +commençait à parler beaucoup de leur voyage. Il y avait un homme nommé +Galdrahjedin, qui demeurait dans le Kerlingardal. Des païens vinrent +faire marché avec lui pour qu'il tuât Thangbrand et ses compagnons. Il +vint à Arnarstaksheidi et y fit un grand sacrifice. Et comme Thangbrand +s'approchait, venant de l'est, la terre s'ouvrit sous son cheval, il +sauta et se trouva sain et sauf sur le bord du précipice; mais le cheval +fut englouti, avec tout son harnais, et plus jamais on ne le revit. Et +Thangbrand loua Dieu. + + + + +CII + + +Voici que Gudleif se met à la poursuite de Galdrahjedin, il le trouve +dans la plaine et lui donne la chasse jusqu'au Kerlingardal. Arrivé à +une portée de trait, il lui lance un javelot, et le perce de part en +part. + +De là, ils allèrent à Dyrholm, où ils tinrent une assemblée. Thangbrand +y annonça la foi, et baptisa Ingjald fils de Thorkel Hæyrartyrdil. + +De là, ils allèrent dans le Fljotshlid, et y annoncèrent la foi. Là ils +trouvèrent Vetrlidi le skald et son fils Ari, qui s'élevèrent grandement +contre eux, et à cause de cela ils tuèrent Vetrlidi. Voici ce qu'on a +chanté à ce sujet: + +«Il est allé, celui qui faisait retentit son épée sur les casques, dans +le pays du Sud. Il a terrassé l'enclume où se forgent les chants. Ses +armes ont retenti sur le crâne d'un héros, de Vetrlidi le skald.» + +De là Thangbrand vint à Bergthorshval, et Njal reçut la foi, avec toute +sa maison. Mais Mörd fils de Valgard était fort contre eux. + +Ils partirent de là et passèrent la rivière. Ils vinrent dans le +Haukadal, où ils baptisèrent Hal, âgé de trois ans. + +De là ils vinrent à Grimsnes. Thorvald le malade rassembla une troupe +pour marcher contre eux, et il envoya un message à Ulf fils d'Uggi, pour +l'engager à courir sus à Thangbrand, et à le tuer. Et voici le chant +qu'il fit: + +«Au loup qui jamais n'a peur, au terrible fils d'Uggi, moi qui brandis +le fer, j'ai envoyé ce simple message: qu'il chasse celui qui est le +proscrit des dieux, et qui a blasphémé Odin; et nous, nous chasserons +l'autre.» + +Ulf fils d'Uggi répondit par cet autre chant: + +«Je me garderai bien d'accueillir ce cormoran, le message de cette +bouche pleine d'artifice. Le hennissement du cheval a retenti; mais je +le vois, ce serait ma perte. Il est dangereux de happer des mouches.» + +«Je n'ai nulle envie, dit Ulf, de me laisser enjôler par ses belles +paroles. Mais qu'il prenne garde que sa langue ne devienne un lacet +autour de son cou.» Le messager retourna vers Thorvald, et lui dit les +paroles d'Ulf. Thorvald avait déjà rassemblé beaucoup de monde: il +annonça qu'il irait attendre Thangbrand dans les bruyères de Blaskog. + +Thangbrand et Gudleif chevauchaient, venant du Haukadal. Ils virent un +homme qui venait à leur rencontre. L'homme demanda Gudleif, et quand il +fut près de lui, il lui dit: «Je viens t'avertir, Gudleif, pour l'amour +que je porte à ton frère Thorgil, de Reykjahol, qu'ils t'ont préparé +plus d'une embuscade, et voici que Thorvald le malade est avec sa troupe +à Hestlæk, sur le Grimsnes.»--«Nous n'en irons pas moins tout droit à sa +rencontre» dit Gudleif. Et ils descendirent vers Hestlæk. Thorvald était +déjà là, et il avait passé le ruisseau. Gudleif dit à Thangbrand: «Voici +Thorvald; courons à lui.» Thangbrand lança un javelot, qui transperça +Thorvald, et Gudleif le frappa à l'épaule, et lui coupa un bras: il +mourut sur le champ. + +Après cela ils allèrent au ting, et il s'en fallut de peu que les +parents de Thorvald ne vinssent les attaquer. Mais Njal et les gens de +l'est prirent la défense de Thangbrand. Hjalti fils de Skeggi fit ce +couplet: + +«Je ne crains pas d'insulter les dieux. Je tiens Freyja pour une +chienne. Ce sont des chiens tous deux, Odin et Freyja.» + +Cet été là, Hjalti s'en alla à l'étranger, et aussi Gissur le blanc. + +Cependant le vaisseau de Thangbrand se brisa au Bulandsnes, sur la côte +de l'est: ce vaisseau s'appelait le Bison. + +Thangbrand et ses compagnons parcouraient tout le pays de l'ouest. +Steinunn, mère de Skaldref, vint à leur rencontre. Elle venait prêcher à +Thangbrand la foi païenne, et elle lui parla longuement. Thangbrand se +taisait pendant qu'elle parlait, mais ensuite il parla longuement à son +tour, et retourna contre elle tout ce qu'elle avait dit. «Sais-tu, +dit-elle, que Thor a défié Christ en combat singulier, et que Christ n'a +pas osé se mesurer avec Thor?»--«Je sais, dit Thangbrand, que Thor n'eût +été que cendre et poussière, si Dieu n'avait bien voulu le laisser +vivre.»--«Sais-tu, dit-elle encore, qui a brisé ton vaisseau?»--«Qui +dis-tu qui l'a fait?» demanda-t-il.»--«Je vais te le dire,» +répondit-elle. Et elle chanta: + +«Les dieux ont chassé les sonneurs de cloches comme le faucon du rivage; +ils ont dispersé leurs vaisseaux, les bisons qui courent sur les vagues. +Christ a refusé de boire avec les nôtres. Odin n'a pas épargné ses +vaisseaux, les rennes de la mer.» + +Elle chanta encore: + +«Thor a arraché de leurs ancres les vaisseaux de Thangbrand. Il les a +mis en pièces, et il les a brisés contre le rivage. Jamais plus les +patins du Viking ne sillonneront les flots, car la tempête a été rude, +et les a réduits en poussière.» + +Après cela Thangbrand et Steinunn se séparèrent, et Thangbrand et les +siens continuèrent leur route vers l'ouest, jusqu'au Bardastrand. + + + + +CIII + + +Gest fils d'Odleif habitait à Haga, au Bardastrand. C'était le plus sage +des hommes, et il voyait les destins dans l'avenir. Il donna un festin à +Thangbrand et aux siens, qui vinrent à Haga, au nombre de soixante. On +leur dit que deux cents hommes païens y étaient déjà rassemblés et qu'on +s'attendait à voir arriver un sorcier nommé Utryg; ils avaient tous +grand'peur de lui. On disait qu'il ne craignait ni le fer ni la flamme; +et tous ces païens étaient fort effrayés. Thangbrand leur demanda s'ils +voulaient recevoir la foi, mais ils refusèrent tous. «Je vous ferai +donc, dit Thangbrand, une proposition, afin de voir quelle foi est la +meilleure. Nous allons faire trois feux. Vous autres païens, vous en +bénirez un, et moi un autre, et le troisième restera sans bénédiction. +Si le sorcier a peur du feu que j'aurai béni, mais passe à travers les +deux autres, vous recevrez la foi.»--«C'est bien dit, répondit Gest, et +je consens à cela pour moi et ceux de ma maison.» Et après que Gest eut +ainsi parlé, beaucoup d'autres dirent qu'ils feraient comme lui. + +Et voici qu'on vint dire que le sorcier s'approchait du domaine. Les +feux étaient allumés et brûlaient. Les hommes prirent leurs armes, +sautèrent sur les bancs, et attendirent. Le sorcier arrive, tout armé; +le voilà qui passe la porte. Il entre dans la chambre et passe tout +droit au travers du feu que les païens avaient béni, et aussi de celui +qui était resté sans bénédiction. Il arrive au feu que Thangbrand avait +béni, et il n'ose pas le traverser, et il dit que ce feu le brûle +grandement. Il brandit son épée vers les bancs, mais l'épée qu'il avait +levée en l'air entre dans une poutre, de côté. Alors Thangbrand le +frappa au bras avec son crucifix, et on vit ce prodige, que l'épée tomba +de la main du sorcier. Thangbrand lui enfonce l'épée dans la poitrine. +Gudleif lui enlève un bras, les autres s'approchent et achèvent de le +tuer. + +Alors Thanghrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi. Gest +répondit qu'il n'avait promis que ce qu'il comptait tenir. Et Thangbrand +baptisa Gest et toute sa maison, et bien d'autres encore. + +Thangbrand demanda à Gest s'il ne pourrait pas continuer sa route vers +les fjords de l'ouest. Gest l'en détourna, disant que les gens de là-bas +étaient des hommes rudes, à qui il n'était pas bon d'avoir à faire «mais +s'il est écrit, ajouta-t-il, que la foi finira par s'établir, c'est au +ting qu'on l'établira, et alors tous les chefs de chaque district seront +présents.»--«J'ai déjà annoncé la foi au ting, dit Thangbrand, et j'ai +trouvé beaucoup de résistance.»--«Tu as fait de grandes choses, dit +Gest, quoiqu'il soit réservé à d'autres de mettre la foi dans nos lois. +C'est comme on l'a dit: un arbre ne tombe pas du premier coup.» Après +cela, Gest fit à Thangbrand de riches présents, et Thangbrand et les +siens retournèrent dans le pays du Sud. + +Thangbrand vint dans le district des gens du Sud et de là aux fjords de +l'est. Il reçut l'hospitalité à Bergthorshval, et Njal lui fit de beaux +présents. De là il continua sa route vers l'est, jusqu'à l'Alptafjord, +pour retrouver Ifal de Sida. Il fit remettre son vaisseau en état. Les +païens avaient nommé ce vaisseau le panier de fer. Thangbrand s'y +embarqua, et Gudleif avec lui. + + + + +CIV + + +Cet été là, Hjalti fils de Skeggi fut mis hors la loi, au ting, pour +avoir blasphémé les dieux. + +Thangbrand dit au roi Olaf les mauvais traitements que lui avaient faits +les Islandais, et comme quoi ils étaient si grands sorciers, qu'ils +avaient fait ouvrir la terre sous les pieds de son cheval, qui fut +englouti. Le roi Olaf entra en si grande colère qu'il fit prendre et +mettre en prison tous les hommes d'Islande, et il voulait les tuer. +Alors Gissur le blanc et Hjalti vinrent le trouver. Ils offrirent de se +porter caution pour ces hommes, et de s'en aller en Islande pour y +annoncer la foi. Le roi prit bien la chose, et on mit les gens en +liberté. + +Gissur et Hjalti mirent leur vaisseau en état pour s'en aller en +Islande: ils furent bientôt prêts. Ils prirent terre à Eyra, comme dix +semaines d'été étaient déjà passées. Ils se firent amener des chevaux, +et prirent des hommes pour décharger leur vaisseau. Après quoi ils +partirent pour le ting, au nombre de trente. Ils avaient fait dire à +tous les chrétiens de se tenir prêts. Hjalti était resté en arrière à +Reydarmula; car il avait appris qu'on l'avait mis hors la loi pour avoir +blasphémé les dieux. Mais comme ils arrivaient à Vellandkatla, +descendant de Gjabakka, voici que Hjalti vint les rejoindre disant qu'il +ne voulait pas laisser croire aux païens qu'il avait peur d'eux. + +Et voilà que beaucoup de chrétiens vinrent à leur rencontre, et ils +arrivèrent au ting en troupe nombreuse. Les païens aussi avaient +beaucoup de monde. Et peu s'en fallut que tous les gens du ting n'en +vinssent aux mains; il n'en fut rien pourtant. + + + + +CV + + +Il y avait un homme nommé Thorgeir. Il était fils de Tjörvi, fils de +Thorkel le long. Sa mère s'appelait Thorunn et était fille de Thorstein, +fils de Sigmund, fils de Gnupi le barde. Sa femme s'appelait Gudrid. +Elle était fille de Thorkel le noir, du domaine de Hleidrar. Son frère +était Orm Töskubak, père de Hlenni le vieux, de Saurbæ. + +Thorkel et ses frères étaient fils de Thorir Snepil, fils de Ketil +Brimil, fils d'Ornolf, fils de Björnolf, fils de Grim le barbu, fils de +Ketil Hæing, fils de Halbjörn le sorcier, de Hrafnista. + +Thorgeir habitait à Ljosavatn. C'était un grand chef, et le plus sage +des hommes. + +Les chrétiens dressèrent leurs huttes; Gissur et Hjalti étaient dans la +hutte de ceux de Mosfell. + +Le jour d'après, les deux partis vinrent au tertre de la loi; chacun des +deux prit des témoins, le parti des chrétiens comme celui des païens, et +déclara qu'il n'avait plus rien à voir avec la loi de l'autre parti; et +là-dessus il s'éleva au tertre de la loi une clameur si grande qu'on ne +s'entendait plus parler. Alors on se sépara, et il semblait à tous que +cela finirait mal. + +Les chrétiens firent choix de Hal de Sida, pour leur donner une loi. +Mais Hal vint trouver Thorgeir, Godi de Ljosavatn, qui avait été +jusque-là l'homme de la loi, et il lui donna trois marcs d'argent, pour +faire la loi. C'était une chose hasardeuse, car il était païen. + +Thorgeir fut couché tout le jour. Il avait mis un manteau sur sa tête, +en sorte que nul ne pouvait lui parler. Le jour suivant, les hommes +allèrent au tertre de la loi. Thorgeir fit faire silence, et parla +ainsi: «Il me semble que nos affaires seront en mauvaise passe si nous +n'avons pas tous, une seule et même loi. Si la loi est rompue en deux, +la paix aussi sera rompue; et il n'y aura pas moyen de vivre ainsi. +C'est pourquoi je demande à tous, chrétiens et païens, s'ils veulent +prendre pour leur loi celle que je vais dire». Ils dirent tous que oui. +Il répondit qu'il voulait avoir leur serment, et des gages qu'ils le +tiendraient. Ils dirent que oui encore, et des gages furent donnés. + +«Voici, dit alors Thorgeir, le commencement de notre loi. Tous seront +chrétiens dans le pays, et croiront en un seul Dieu, père, fils, et +saint esprit; ils renonceront au culte des idoles, ils n'exposeront plus +leurs enfants, et ils ne mangeront plus de viande de cheval. On mettra +hors la loi ceux qui auront fait ces choses, si cela est certain; s'ils +l'ont fait en secret, on ne les inquiètera pas». Mais ces coutumes +païennes disparurent entièrement à peu d'années de là; et il ne fut plus +permis de faire ces choses, ni en secret, ni à découvert. + +Il dit encore qu'on garderait les dimanches et les jours de jeûne, le +jour de Noël et le jour de Pâques, ainsi que toutes les grandes fêtes. +Les païens furent d'avis qu'on les avait grandement trompés. Mais la foi +n'en était pas moins introduite dans la loi, et tous les hommes du pays +faits chrétiens. + +L'affaire étant ainsi terminée, les gens quittèrent le ting. + + + + +CVI + + +À trois années de là, voici ce qui se passa au Ting de Tingskala. Amundi +l'aveugle, fils d'Höskuld, fils de Njal, était venu au ting. Il se fit +amener parmi les huttes, et vint à celle où était Lyting de Samstad. Il +se fit conduire dans la hutte, jusqu'à l'endroit où Lyting était assis. +«Lyting de Samstad est-il ici?» demanda-t-il. «Oui, dit Lyting; que me +veux-tu?»--«Je veux savoir, dit Amundi, quel prix tu veux me payer pour +le meurtre de mon père. Je suis un fils bâtard, et je n'ai point reçu +d'amende».--«J'ai payé pour ton père l'amende entière, dit Lyting; c'est +le père de ton père qui l'a reçue, et ses frères; mais pour le meurtre +de mes frères il n'a rien été payé. Si j'ai mal fait, on m'a traité bien +durement».--«Je ne te demande pas, dit Amundi, ce que tu as payé aux +autres. Je sais que vous avez fait la paix. Je te demande ce que tu me +paieras à moi».--«Rien du tout» dit Lyting. «Je ne peux pas croire, dit +Amundi, que cela soit juste devant Dieu, quand tu m'as frappé si près du +cœur. Mais voici tout ce que je puis le dire: si j'avais mes deux yeux, +il me faudrait une de ces deux choses: ou l'amende, ou mort d'homme. Que +Dieu juge entre nous». Et il sortit. Mais comme il était à la porte de +la hutte, il se retourna vers l'intérieur; et voici que ses yeux +s'ouvrirent. «Loué sois-tu, dit-il, Dieu mon Seigneur; je vois +maintenant ce que tu veux». Il rentre en courant dans la hutte, arrive +devant Lyting et lui porte un si grand coup de hache sur la tête, que la +hache s'y enfonça jusqu'au manche, après quoi il la retira. Lyting tomba +la face en avant: il était mort sur le coup. + +Amundi retourne vers la porte pour sortir. Comme il arrivait à l'endroit +où ses yeux s'étaient ouverts, voici qu'ils se refermèrent, et il resta +aveugle tout le temps qu'il vécut. + +Après cela, il se fit conduire vers Njal et ses fils. Il leur dit le +meurtre de Lyting. «On ne peut pas t'imputer ceci à mal, dit Njal, car +de telles choses sont écrites à l'avance; et quand elles arrivent, c'est +un avertissement pour nous de ne pas laisser dehors ceux qui sont les +plus proches». + +Alors Njal offrit la paix aux parents de Lyting. Höskuld, godi de +Hvitanes, s'entremit auprès d'eux et les décida à accepter l'amende. On +mit fin à l'affaire par une sentence, et l'amende fut réduite de moitié, +à cause des droits qu'Amundi était réputé avoir eus contre Lyting. Après +cela, on alla échanger des gages, et les parents de Lyting donnèrent des +gages à Amundi. Les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux, et +tout fut tranquille pendant longtemps. + + + + +CVII + + +Valgard le rusé revint cet été-là. Il était encore païen. Il vint à Hof +chez son fils Mörd, et il y passa l'hiver. Il dit à Mörd: «J'ai parcouru +tout le pays et il ne me semble plus que ce soit le même. Je suis allé à +Hvitanes, et là j'ai vu beaucoup d'emplacements de huttes, et le sol +tout remué. Je suis allé aussi au ting de Tingskala, et là j'ai vu +toutes nos huttes mises à bas. Que signifient toutes ces choses +étranges?»--«On a établi de nouveaux Godords, répondit Mörd, et un +cinquième tribunal, et il y a des gens qui se sont séparés de mon ting, +pour aller joindre le ting d'Höskuld.»--«C'est mal me remercier, dit +Valgard, du Godord que je t'ai transmis, que de te conduire si +lâchement. Je veux que tu les en punisses de telle sorte qu'ils y +trouvent tous leur mort. Il faut pour cela, à force de paroles +mensongères, amener les fils de Njal à tuer Höskuld. Ceux qui auront à +le venger sont nombreux, et les fils de Njal périront dans cette +querelle.»--«Ce n'est pas facile» dit Mörd. «Je vais te dire comment il +faut t'y prendre, répondit Valgard. Tu vas inviter chez toi les fils de +Njal, et tu les renverras avec des présents. Mais tu ne commenceras tes +histoires que lorsqu'il y aura une grande amitié entre vous, et qu'ils +se fieront à toi comme à eux-mêmes. C'est ainsi que tu te vengeras de +Skarphjedin pour l'argent qu'il t'a forcé de lui donner après la mort de +Gunnar. Quand tous ceux là seront morts, tu pourras devenir un chef.» Et +ils convinrent que Mörd agirait selon ce conseil. + +«Je voudrais, mon père, dit Mörd, te voir recevoir la foi, car tu es +vieux.»--«Je ne veux pas, dit Valgard; tu devrais plutôt la rejeter, et +nous verrions ce qui s'ensuivrait.» Mais Mörd dit qu'il ne ferait pas +cela. Valgard brisa devant Mörd toutes les croix et autres choses +saintes. Peu après, il tomba malade et mourut, et il fut déposé dans un +tertre. + + + + +CVIII + + +À quelque temps de là, Mörd vint à Bergthorshval trouver Skarphjedin. Il +leur donna, à lui et à ses frères, beaucoup de belles paroles; il parla +tout le long du jour et dit qu'il désirait grandement faire amitié avec +eux. Skarphjedin prit bien la chose: il dit pourtant qu'il ne s'y +attendait pas. + +Mörd finit par entrer en si grande amitié avec eux, que des deux côtés +nul conseil ne semblait bon si les autres n'y avaient eu part. Njal +trouvait toujours mauvais que Mörd vint, et chaque fois qu'il venait, il +se montrait fâché. + +Un jour, Mörd vint à Bergthorshval et dit aux fils de Njal: «J'ai résolu +de donner un festin, et de boire la bière d'héritage en l'honneur de mon +père. Je vous invite à ce festin, vous, fils de Njal, et Kari, et je +vous promets que vous ne partirez pas sans présents.» Ils promirent de +venir. Mörd retourne chez lui, et fait ses préparatifs. Il invita +beaucoup de possesseurs de domaines, et il y eut grande foule. Les fils +de Njal vinrent, et Kari aussi. Mörd donna à Skarphjedin une grande +agrafe d'or, à Kari une ceinture d'argent, et à Grim et à Helgi de beaux +présents. Ils rentrent chez eux, vantent les cadeaux qu'ils ont reçus, +et les montrent à Njal. Njal dit qu'ils sont chèrement achetés: «Prenez +garde, ajoute-t-il, que vous ne veniez à les payer de la manière qu'il +voudra.» + + + + +CIX + + +Peu de temps après, Höskuld et les fils de Njal donnèrent des festins. +Les fils de Njal commencèrent, et invitèrent Höskuld. + +Skarphjedin avait un cheval brun, de quatre ans, grand et beau. C'était +un étalon, mais il n'avait pas encore combattu. Skarphjedin en fit don à +Höskuld, avec deux juments. Ils firent tous des présents à Höskuld, et +se promirent bonne amitié. + +Un peu plus tard, Höskuld les invita chez lui à Vörsabæ. Il en avait +invité beaucoup d'autres, et il y eut grande foule. Il venait de faire +abattre sa grande salle, mais il avait trois bâtiments extérieurs, et +c'est là que les logements furent préparés. Ceux qu'il avait invités +vinrent tous, et la fête se passa bien. Quand les gens furent sur le +point de partir, Höskuld leur donna de beaux présents, et il fit la +conduite aux fils de Njal. Les fils de Sigfus l'accompagnaient, et toute +la foule des invités. Ils disaient les uns et les autres que jamais +personne ne pourrait se mettre entre eux. + +À quelque temps de là, Mörd vint à Vörsabæ et demanda à parler à +Höskuld. Ils s'en allèrent à l'écart, et Mörd dit: «Il y a grande +différence entre toi et les fils de Njal. Tu leur as fait de beaux +présents; mais ceux qu'ils t'ont donnés, c'était pour se moquer de +toi.»--«Qu'est-ce qui te fait penser cela?» dit Höskuld. «Ils t'ont +donné, répondit-il, un cheval qu'ils n'appelaient eux-mêmes qu'un +poulain, et ils l'ont fait par dérision, car ils te tiennent, toi aussi, +pour jeune et sans expérience. Je peux te dire aussi qu'ils t'envient +ton siège de godi. Skarphjedin s'en est emparé au ting, quand tu ne t'es +pas rendu à la convocation du cinquième tribunal; et il entend bien ne +pas le lâcher.»--«Ce n'est pas vrai, dit Höskuld; je l'ai repris à la +session d'automne.»--«C'est que Njal s'en est mêlé, dit Mörd. De plus, +ajouta-t-il, ils ont rompu la paix avec Lyting.»--«Je ne leur en ferai +pas un crime» dit Höskuld.--«Tu ne peux pas nier pourtant, dit Mörd, +qu'un jour où Skarphjedin et toi vous vous en alliez à l'est, vers le +Markarfljot, sa hache est tombée de sa ceinture, et ce jour-là il avait +en tête de te tuer.»--«C'était sa hache à fendre du bois, dit Höskuld; +je l'ai vue quand il l'a mise à sa ceinture. Et je veux te dire tout de +suite, ajouta-t-il, que tu ne me diras jamais si grand mal des fils de +Njal que j'arrive à le croire. Et quand il y aurait quelque chose, quand +tu dirais vrai en me prévenant que j'aurai à les tuer ou à être tué +moi-même, j'aime bien mieux souffrir la mort de leur main que de leur +faire le moindre mal. Mais toi, tu n'en es que plus méchant homme, de +m'avoir dit cela.» Et Mörd s'en retourna chez lui. + +Quelque temps après, Mörd va trouver les fils de Njal. Il parle +longuement avec les trois frères, et Kari. «J'ai su, dit-il, qu'Höskuld +godi de Hvitanes avait dit que toi, Skarphjedin, tu avais rompu la paix +avec Lyting. Je suis certain aussi qu'il a cru que tu en voulais à sa +vie le jour où vous alliez à l'est, vers le Markarfljot. Mais il me +semble qu'il n'en voulait pas moins à la tienne, quand il t'a invité à +son festin, et qu'il t'a logé dans le bâtiment le plus éloigné du +domaine. On a apporté du bois toute la nuit devant ce bâtiment, et il +avait résolu de vous brûler. Mais il se trouva que Högni fils de Gunnar +arriva pendant la nuit, et il ne fut plus question de vous attaquer, car +ils avaient peur de lui. Plus tard il t'a fait la conduite avec une +troupe nombreuse. Cette fois encore il voulait t'attaquer, et il avait +mis près de toi pour te tuer Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de +Lambi. Mais le cœur leur a manqué, et ils n'ont pas osé». + +Quand il eut ainsi parlé, d'abord les autres le contredirent; mais à la +fin pourtant ils le crurent. Et à cause de cela ils entrèrent en +défiance d'Höskuld, et ils ne lui parlaient presque pas quand ils se +rencontraient. Mais Höskuld se tenait à l'écart. Il se passa ainsi +quelque temps. + +L'automne suivant, Höskuld s'en alla dans l'est, à Svinafell, où on +l'avait invité. Flosi lui fit bon accueil. Hildigunn était venue aussi, +Flosi dit à Höskuld: «Hildigunn me dit qu'il y a de la froideur entre +toi et les fils de Njal. Ceci me déplaît. Je te propose donc de ne plus +retourner dans le pays de l'ouest. Je t'établirai à Skaptafell; et +j'enverrai mon frère Thorgeir habiter à Vörsabæ».--«Alors on dira, +répondit Höskuld, que j'ai fui, parce que j'avais peur, et je ne veux +pas de cela».--«Il est donc à craindre, dit Flosi, qu'il ne sorte de là +de grands malheurs».--«J'en suis fâché, dit Höskuld, car j'aimerais +mieux rester sans vengeance que d'être cause qu'il arrive mal à +d'autres». + +Peu de jours après, Höskuld s'apprêta à retourner chez lui. Flosi lui +fit présent d'un manteau d'écarlate, orné de broderies jusqu'en bas. +Höskuld rentra chez lui à Vörsabæ, et tout fut tranquille pendant +quelque temps. + +Höskuld était d'humeur si agréable, que peu de gens étaient ses ennemis. +Mais il y eut pendant tout cet hiver, la même froideur entre lui et les +fils de Njal. + +Njal avait pris chez lui, comme son fils d'adoption, le fils de Kari, +nommé Thord. Il avait élevé aussi Thorhal fils d'Asgrim fils +d'Ellidagrim. Thorhal était un vaillant homme, hardi en toutes choses. +Il avait si bien appris la loi chez Njal qu'il était le troisième homme +de loi de toute l'Islande. + +Cette année-là, le printemps vint de bonne heure, et les gens se +hâtèrent de semer leur grain. + + + + +CX + + +Il arriva un jour, que Mörd vint à Bergthorshval. Ils se mirent tout de +suite à parler ensemble, Mörd, les fils de Njal, et Kari. Mörd calomnie +Höskuld comme il en a l'habitude: il a encore de nouvelles histoires à +raconter, et il presse très fort Skarphjedin et ses frères de tuer +Höskuld, disant qu'il irait plus vite qu'eux, s'ils ne l'attaquaient sur +le champ. «Nous ferons comme tu veux, dit Skarphjedin, si tu viens avec +nous prendre part à la chose».--«Je le ferai» dit Mörd. Ils s'engagèrent +les uns aux autres par promesses, et il fut convenu que Mörd reviendrait +le soir. + +Bergthora demanda à Njal: « Que disent-ils là dehors?»--«Je ne suis pas +dans leurs conseils» dit Njal. Pourtant ils m'ont rarement laissé à +l'écart quand leurs conseils étaient bons». + +Skarphjedin ne se coucha pas ce soir-là, ni ses frères non plus, ni +Kari. Vers la fin de la nuit, Mörd arriva. Ils prirent leurs armes, les +fils de Njal et Kari, montèrent à cheval, et partirent. Ils marchèrent +sans s'arrêter jusqu'à Vörsabæ. Là ils attendirent, derrière une haie. +Le temps était beau, et le soleil venait de se lever. + + + + +CXI + + +À ce même moment, Höskuld, godi de Hvitanes, s'éveilla. Il se revêtit de +ses habits, et mit sur son dos le manteau, présent de Flosi. Il prit un +panier à grain d'une main, de l'autre une épée; puis il s'en va vers la +haie et se met à semer son grain. + +Skarphjedin et les autres étaient convenus entre eux qu'ils +l'attaqueraient tous à la fois. + +Skarphjedin s'élança de derrière la haie. Quand Höskuld le vit, il +voulut fuir. Mais Skarphjedin courut après lui, en disant: «Ne crois pas +que tu puisses t'échapper, godi de Hvitanes!» Il le frappe et le touche +à la tête, et Höskuld tombe sur ses genoux. «Que Dieu m'aide et vous +pardonne» dit-il en tombant. Alors ils coururent tous à lui, et le +frappèrent tous. + +Après cela, Mörd dit: «Il me vient une idée».--«Laquelle?» dit +Skarphjedin.--«C'est, dit Mörd, de retourner chez moi tout d'abord. +Ensuite j'irai à Grjota, je leur dirai la nouvelle, et que je trouve +cela très mal fait. Je sais que Thorgerd me priera de dénoncer le +meurtre. Et je le ferai; car ce sera le meilleur moyen d'embrouiller +leur affaire. J'enverrai aussi un homme à Vörsabæ pour savoir s'ils se +hâtent de prendre un parti. Il y apprendra la nouvelle et je ferai comme +si je l'avais reçue de lui».--«Fais cela; tu feras bien» dit +Skarphjedin. + +Les trois frères retournèrent chez eux, avec Kari. En arrivant, ils +dirent à Njal la nouvelle. «C'est une triste nouvelle que celle-ci, dit +Njal, et fâcheuse à entendre; ce malheur me touche de si près que, je +puis le dire en vérité, j'aimerais mieux avoir perdu deux de mes fils, +et qu'Höskuld fût en vie».--«Il faut t'excuser, dit Skarphjedin, car tu +es vieux, et il était à prévoir que ceci te ferait de la peine».--«Ce +n'est pas seulement, dit Njal, parce que je suis vieux, mais aussi parce +que je sais mieux que vous ce qui s'ensuivra».--«Qu'est-ce qui +s'ensuivra?» dit Skarphjedin.--«Ma mort, dit Njal, celle de ma femme, et +de tous mes fils».--«Que lis-tu dans l'avenir pour moi?» dit Kari.--«Il +leur sera difficile, dit Njal, de s'opposer à ton heureux destin, et tu +seras plus fort qu'eux tous». + +Et ce fut la seule chose au monde qui touchât Njal de telle sorte qu'il +ne pouvait en parler sans pleurer. + + + + +CXII + + +Hildigunn s'éveilla et vit qu'Höskuld n'était plus dans la chambre. +«J'ai fait de mauvais rêves, dit-elle, et qui ne m'annoncent rien de +bon; allez me chercher Höskuld». Ils le cherchèrent dans le domaine, et +ne le trouvèrent pas. Cependant Hildigunn s'était habillée. Elle sort, +et deux hommes avec elle, ils s'en vont vers la haie, et trouvent là +Höskuld mort. À ce moment, arrive le berger de Mörd fils de Valgard. Il +lui dit qu'il a rencontré les fils de Njal, venant de ce lieu, «et +Skarphjedin m'a appelé, dit-il, et s'est déclaré l'auteur du +meurtre».--«Ce serait un exploit de brave, dit Hildigunn, si un seul y +avait eu part». Elle prit le manteau, essuya tout le sang des blessures, +y rassembla les gouttes de sang caillé, et le mit dans son coffre. + +Puis elle envoya un homme à Grjota pour y annoncer la nouvelle. Mörd +était là qui l'avait déjà dite. Ketil de Mörk était venu aussi. Thorgerd +dit à Ketil: «Voici qu'Höskuld est mort comme vous savez. Rappelle-toi +maintenant ce que tu m'as promis, quand tu l'as pris pour ton fils +d'adoption».--«Il se peut, dit Ketil, que j'aie promis alors trop de +choses; car je ne pensais guère qu'il viendrait des jours comme ceux-ci. +Me voici fort en peine; car le nez est près des yeux, et je suis marié à +une fille de Njal».--«Veux-tu donc, dit Thorgerd, que ce soit Mörd qui +porte plainte pour le meurtre?»--«Je ne sais pas, dit Ketil, car je +crois qu'il vient de lui plus de mal que de bien». Mais dès que Mörd eut +parlé à Ketil, il en fut de lui comme des autres, et il crut que Mörd +lui serait fidèle. Ils convinrent donc que Mörd porterait plainte pour +le meurtre, et s'occuperait de porter l'affaire devant le ting. + +Après cela, Mörd descendit à Vörsabæ. Il vint là neuf hommes, les plus +proches voisins du lieu du meurtre, pour servir de témoins. Mörd avait +dix hommes avec lui. Il montre aux voisins les blessures d'Höskuld, les +prenant à témoins des coups, et il nomme l'auteur de chaque blessure, +sauf d'une. Celle-là, il fit comme s'il ne savait pas qui l'avait faite; +mais c'était celle qu'il avait faite lui-même. Puis il déclara qu'il +portait plainte contre Skarphjedin pour le meurtre, et contre ses frères +et Kari pour les blessures. Après quoi il cita les neuf proches voisins +du lieu du meurtre, à comparaître devant l'Alting. + +Après cela il retourna chez lui. Il ne voyait presque jamais les fils de +Njal, et quand ils se rencontraient, ils se faisaient mauvais visage. +C'était ainsi convenu entre eux. + +La nouvelle du meurtre d'Höskuld se répandit dans tous les cantons. On +disait que c'était mal fait. + +Les fils de Njal allèrent trouver Asgrim fils d'Ellidagrim, et lui +demandèrent son aide. «Vous savez bien, dit-il, que je vous aiderai dans +toute affaire grave. Pourtant j'augure mal de celle-ci; ils sont +nombreux, ceux à qui appartient la vengeance, et dans tous les cantons +ce meurtre a été grandement blâmé». Alors les fils de Njal retournèrent +chez eux. + + + + +CXIII + + +Il y avait un homme nommé Gudmund le puissant. Il habitait à Mödruvöll +sur l'Eyjafjord. Il était fils d'Eyjolf, fils d'Einar, fils d'Audun le +chauve, fils de Thorolf Smjör, fils de Thorstein le lâche, fils de Grim +Kamban. La mère de Gudmund s'appelait Halbera: elle était fille de +Thorod Hjalm. Et la mère de Halbera s'appelait Reginleif, fille de +Sæemund, des pays du Sud, celui qui donna son nom à la plaine de Sæmund +sur le Skagafjord. + +La mère d'Eyjolf, le père de Gudmund, était Valgerd fille de Runolf. La +mère de Valgerd s'appelait Vilborg. Sa mère était Jorunn la bâtarde, +fille du roi Osvald le saint. La mère de Jorunn était Bera, fille du roi +Jatmund le saint. + +La mère d'Einar, père d'Eyjolf, était Helga, fille d'Helgi le maigre, +qui s'établit dans l'Eyjafjord. Helgi était fils d'Eyvind du pays de +l'est, et de Rafört, fille de Kjarval, roi d'Irlande. La mère d'Helga +fille d'Helgi était Thorunn la cornue, fille de Ketil Flatnef, fils de +Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sögn. + +La mère de Grim était Hervör. La mère de Hervör était Thorgerd, fille +d'Halegg, roi d'Halogaland. + +La femme de Gudmund le riche s'appelait Thorlaug. Elle était fille +d'Atli le fort, fils d'Eilif l'aigle, fils de Bard, fils de Ketil Ref, +fils de Skidi le vieux. + +Herdis était le nom de la mère de Thorlaug. Elle était fille de Thord de +Höfda, fils de Björn Byrdusmjörs, fils de Hroald, fils de Hrodlaug le +triste, fils de Björn Jarnsida, fils de Ragnar Lodbrok, fils de Sigurd +Hring, fils de Randæs, fils de Radbard. + +La mère d'Herdis fille de Thord était Thorgerd fille de Skidi. Sa mère +était Fridgerd fille de Kjarval roi d'Irlande. + +Gudmund était un grand chef. Il était riche en biens Il avait cent +serviteurs dans sa maison. Il avait pris la toute-puissance sur tous les +chefs du pays qui est au nord de la plaine d'Öxnadal: les uns durent +quitter leurs domaines, à d'autres il ôta la vie; d'autres lui +laissèrent leur siège de Godi. C'est de lui que viennent les meilleures +familles du pays: les Oddaverjar, les Sturlungar, les Hvammverjar, et +ceux de Fljota, et aussi Ketil l'évêque, et beaucoup d'autres parmi les +meilleurs. + +Gudmund était ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim songeait à lui +demander son aide. + + + + +CXIV + + +Il y avait un homme nommé Snorri, surnommé le Godi. Il demeurait à +Helgafell, avant que Gudrunn, fille d'Usvif, ne lui eût acheté ses +terres. Elle y demeura jusqu'à sa mort. Mais Snorri s'en alla sur le +Hvammsfjord et s'établit à Sælingsdalstunga. + +Le père de Snorri s'appelait Thorgrim et était fils de Thorstein +Thorskabit, fils de Thorolf Mostrarskegg fils d'Örnolf Fiskrek. Mais Ari +le sage dit qu'il était fils de Thorgil Reydarsida. Thorolf Mostrarskegg +avait pour femme Oska, fille de Thorstein le rouge. + +La mère de Thorgrim s'appelait Thora. Elle était fille d'Oleif le lâche, +fils de Thorstein le rouge, fils d'Oleif le blanc, fils d'Ingjald, fils +d'Helgi. La mère d'Ingjald s'appelait Thora, fille de Sigurd à l'œil de +serpent, fils de Ragnar Lodbrok. + +La mère de Snorri le Godi était Thordis, fille de Sur et sœur de Gisli. + +Snorri était grand ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim comptait +sur son aide. + +Snorri était l'homme le plus sage de l'Islande, parmi ceux qui ne +voyaient pas dans l'avenir. Il était bon pour ses amis, et terrible pour +ses ennemis. + +À ce moment-là, il y eut grande affluence au ting, de tous les +districts, et les gens avaient beaucoup de procès à juger. + + + + +CXV + + +Flosi apprend le meurtre de son gendre Höskuld, et cette nouvelle le met +en grand souci et grande colère. Pourtant il se tint tranquille. On lui +dit comment l'affaire avait été engagée après la mort d'Höskuld, mais il +ne fit pas paraître ce qu'il en pensait. Il envoya un messager à Hal de +Sida, son beau-père, et à son fils Ljot, pour leur dire d'amener +beaucoup de monde avec eux au ting. Ljot passait pour être en espérance +le plus grand chef du pays de l'est. On lui avait prédit que s'il allait +trois étés de suite au ting, et revenait sain et sauf, il deviendrait le +plus grand chef et l'homme le plus vieux de sa race. Il était déjà allé +un été au ting, et il allait partir pour la seconde fois. + +Flosi envoya encore des messages à Kol, fils de Thorstein, et à Glum, +fils de Hildir le vieux, à Geirleif, fils d'Önund Töskubak et à Modolf, +fils de Ketil. Ils vinrent tous à la rencontre de Flosi. Hal avait +promis d'amener beaucoup de monde. + +Flosi se mit en route et vint à Kirkjubæ chez Surt, fils d'Asbjörn. De +là, il envoya chercher Kolbein, fils d'Egil, son neveu, qui vint se +joindre à lui. + +Après cela, Flosi vint à Höfdabrekka. Là demeurait Thorgrim Skrauti, +fils de Thorkel le beau. Flosi le pria de venir au ting avec lui. Il +consentit à la chose et dit à Flosi: «Je t'ai souvent vu, messire, plus +gai que maintenant; mais tu as de bonnes raisons pour qu'il en soit +ainsi».--«Certes, dit Flosi, il s'est passé de tristes choses, et je +donnerais tout ce que je possède pour que ceci ne fût pas arrivé. Du +mauvais grain a été semé: mauvaise récolte en poussera». + +Il partit de là, traversant la plaine d'Arnarstak, et fut à Solheima le +soir. Là demeurait Lodmund, fils d'Ulf. Il était grand ami de Flosi. +Flosi y passa la nuit. Au matin, Lodmund partit avec lui pour Dal, où +ils passèrent la nuit. Là demeurait Runolf, fils d'Ulf godi d'Ör. Flosi +dit à Runolf: «Nous allons savoir ici la vérité sur le meurtre +d'Höskuld, godi de Hvitanes. Tu es un homme véridique, et bien informé; +je croirai tout ce que tu me diras de leur querelle».--Runolf dit: «Il +n'y a pas à mesurer ses paroles, et il a été tué sans la moindre cause. +Sa mort a affligé tout le monde. Mais personne n'en a si grand deuil que +Njal, son père d'adoption».--«Ils auront donc de la peine à trouver des +gens qui leur viennent en aide», dit Flosi.--«Je le crois, dit Runolf, +s'il ne survient rien».--«Qu'y a-t-il de fait?» dit Flosi. «Les voisins +ont été cités à témoins, dit Runolf, et plainte a été portée pour le +meurtre».--«Qui a fait cela?» dit Flosi.--«Mörd fils de Valgard» dit +Runolf.--«Peut-on se fier à lui?» dit Flosi.--«Il est mon parent, dit +Runolf, mais, s'il faut dire vrai, on dit de lui plus de mal que de +bien. Maintenant je t'en prie, Flosi, apaise ta colère, et prends le +parti qui amènera le moins de trouble; car Njal va te faire sans doute +des offres honorables, et les hommes les meilleurs seront avec lui». +Flosi répondit: «Viens donc au ting. Runolf, et tes paroles pourront +beaucoup sur moi; à moins que les choses ne tournent plus mal qu'il ne +faudrait». Ils n'en dirent pas d'avantage, et Runolf promit de venir. Il +envoya un message à Haf le sage, son parent, qui arriva aussitôt. Flosi +partit de là et vint à Vörsabæ. + + + + +CXVI + + +Hildigunn était dehors et dit: «Il faut que tous mes serviteurs sortent +quand Flosi entrera dans le domaine. Les femmes nettoieront la maison et +l'orneront de tentures, et elles prépareront un siège élevé pour Flosi». + +Alors Flosi entra dans l'enceinte. Hildigunn vint à sa rencontre: «Salut +à toi, mon oncle, dit-elle; mon cœur se réjouit de ta venue».--«Nous +allons prendre notre repas, dit Flosi, et ensuite nous nous remettrons +en route». Et on attacha leurs chevaux. + +Flosi entra dans la salle et s'assit. Il renversa sur le banc le siège +qu'on lui avait préparé, en disant: «Je ne suis ni roi ni jarl, je ne +veux pas qu'on me fasse un trône, et il n'est pas besoin de se moquer de +moi». Hildigunn était debout à son côté: «Il est fâcheux, dit-elle, que +cela te déplaise, car nous l'avions fait de bon cœur».--«Si tu agis de +bon cœur avec moi, dit Flosi, tes actions se loueront elles-mêmes; et +elles se blâmeront elles-mêmes si elles sont mauvaises». Hildigunn eut +un rire froid: «N'en parlons plus, dit-elle. Nous aurons souvent encore +affaire l'un avec l'autre avant la fin». Elle s'assit près de Flosi, et +ils parlèrent longtemps à voix basse. + +On apporta les tables; Flosi et ses hommes se lavèrent les mains. Flosi +regarda la serviette, elle était pleine de trous, et un des coins était +arraché. Il ne voulut pas s'en servir et la jeta sur le banc. Il déchira +un morceau de la nappe, s'y essuya les mains, et le lança à ses hommes. +Après quoi il se mit à table et leur dit de manger. + +Alors Hildigunn entra dans la salle. Elle vint droit à Flosi, écarta ses +cheveux, qui couvraient son visage, et se mit à pleurer. «Tu as le cœur +bien gros, ma nièce, dit Flosi, pour pleurer ainsi. Tu as raison +pourtant, car tu pleures un bon mari».--«Quelle vengeance me +donneras-tu, dit-elle, et quelle aide?» Flosi répondit: «Je porterai ta +cause devant la justice, et j'irai jusqu'au bout, ou bien je ferai une +paix telle que tous les hommes de bien puissent dire qu'elle nous fait +honneur de tout point».--«Höskuld te vengerait, dit-elle, si c'était lui +qui eût à te venger».--«Tu es féroce, répondit Flosi, et je vois bien ce +que tu veux». Hildigunn reprit: «Moins grande était l'offense d'Arnor +fils d'Örnolf de Forsarskog envers ton père Thord godi de Frey, et +pourtant tes frères Kolbein et Egil l'ont tué au ting de Skaptafell. + +Alors Hildigunn s'en alla dans la pièce d'entrée et ouvrit son coffre. +Elle prit le manteau que Flosi avait donné à Höskuld. C'est dans ce +manteau qu'Höskuld avait été tué, et elle l'avait gardé là tout plein de +sang comme il était. Elle rentra dans la salle avec le manteau, et vint, +sans dire un mot, droit à Flosi. Flosi avait mangé son saoul, et on +avait emporté les tables. Hildigunn jeta le manteau sur Flosi, et le +sang caillé tomba à grand bruit tout autour. «Voici, Flosi, dit-elle, le +manteau que tu donnas à Höskuld; je veux te le donner à mon tour. C'est +dans ce manteau qu'il a été tué. J'appelle à témoins Dieu et tout ce +qu'il y a de vaillants hommes, que je t'adjure, par la puissance du +Christ, par ta renommée et ta bravoure, de venger toutes les blessures +qui couvraient son cadavre; sinon, puisse chacun t'appeler un lâche!» + +Flosi arracha le manteau et le lui jeta: «Tu es une sorcière d'enfer, +dit-il; tu voudrais nous voir faire ce qui serait notre perte à tous; +mais les conseils des femmes sont toujours cruels». Flosi était +tellement hors de lui, que son visage était tantôt rouge comme du sang, +tantôt pâle comme du foin séché, et tantôt noir comme la mort. + +Flosi monta à cheval, avec ses hommes, et s'en alla. Il vint à Holtsvad +pour y attendre les fils de Sigfus et le reste de ses amis. + +Il y avait un homme nommé Ingjald qui demeurait à Kelda. C'était le +frère de Hrodny, mère d'Höskuld, fils de Njal. Ils étaient tous deux les +enfants d'Höskuld le blanc, fils d'Ingjald le fort, fils de Geirfin le +rouge, fils de Sölvi, fils de Gunnstein le tueur de sorciers. Ingjald +avait pour femme Thraslaug, fille d'Egil, fils de Thord, godi de Frey. +La mère d'Egil était Thraslaug fille de Thorstein Titling. La mère de +Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, et sœur de Modolf le sage. + +Flosi envoya dire à Ingjald de venir le trouver. Ingjald arriva aussitôt +avec quatorze hommes, tous de sa maison. Ingjald était grand et fort. Il +parlait peu, chez lui, mais c'était le plus brave des hommes, et il +donnait volontiers de ses biens à ses amis. + +Flosi fit bon accueil à Ingjald et lui dit: «De grandes calamités sont +venues sur nous, et je ne sais comment nous sortirons de là. Je te prie, +mon neveu, de ne pas abandonner ma cause avant que nous soyons sortis de +peine.» Ingjald répondit: « Me voici moi-même en grand embarras. Je suis +parent de Njal et de ses fils, et il y a d'autres choses importantes qui +me font réfléchir.» Flosi reprit: «Quand je t'ai donné en mariage la +fille de mon frère, j'ai cru que tu m'avais promis de m'aider en toute +circonstance.»--«Il est probable aussi que je le ferai, dit Ingjald, +mais je vais retourner chez moi d'abord, et de là j'irai au ting.» + + + + +CXVII + + +Les fils de Sigfus apprirent que Flosi était à Holtsvad. Ils montèrent à +cheval et vinrent le trouver. Il y avait là Ketil de Mörk et Lambi son +frère, Thorkel et Mörd, et Sigmund, tous fils de Sigfus. Il y avait +aussi Lambi fils de Sigurd, et Gunnar fils de Lambi, et Grani fils de +Gunnar, et aussi Vjebrand fils d'Hamund. + +Flosi se leva à leur arrivée et leur souhaita la bienvenue, très +amicalement. Ils s'en allèrent vers la rivière. Flosi leur fit faire un +récit véridique, et il ne s'écartait en rien de celui de Runolf de Dal. +Flosi dit à Ketil de Mörk: «Je te demande une chose: jusqu'où +voulez-vous pousser la vengeance dans cette affaire, toi et les autres +fils de Sigfus?»--«Je voudrais, dit Ketil, qu'on pût faire la paix. +Pourtant j'ai juré un serment, de ne pas abandonner cette affaire +qu'elle n'ait pris fin, de façon ou d'autre, quand je devrais y laisser +ma vie.»--«Tu es un brave homme, dit Flosi, et tout tourne bien aux +hommes tels que toi.» + +Alors Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de Lambi parlèrent tous deux à +la fois: «Nous voulons, dirent-ils, le bannissement et la vengeance du +sang.»--«Nous n'aurons pas à choisir», répondit Flosi. Grani reprit: +«Quand ils ont tué Thrain à Markarfljot, et plus tard son fils Höskuld, +je me suis dit que jamais je ne ferais avec eux de paix qui dure; car je +voudrais bien être là, quand ils seront tous tués.»--«Tu as été assez +près d'eux, répondit Flosi, pour tirer d'eux ta vengeance, si tu avais +eu le cœur d'un homme. À ce qu'il me semble, tu veux maintenant des +choses (toi et beaucoup d'autres) auxquelles tu voudrais bien, dans +quelque temps d'ici, n'avoir jamais pris part, et pour cela tu donnerais +très cher. Je vois cela clairement: quand il nous arriverait de tuer +Njal et ses fils, ce sont des hommes si considérables et de si grande +race qu'on tirera d'eux une vengeance terrible. Il nous faudra tomber +aux pieds de bien des gens pour demander leur aide, avant que nous +puissions sortir de peine et obtenir la paix. Sachez aussi que beaucoup +deviendront pauvres, qui possédaient de grands biens, et que d'autres +perdront à la fois leurs biens et la vie». + +Mörd fils de Valgard vint trouver Flosi. Il lui dit qu'il irait au ting +avec lui, et qu'il amènerait tout son monde. Flosi fut content de son +offre et lui fit la proposition de marier Rannveig, sa fille, à Starkad, +qui demeurait à Stafafell, et qui était fils du frère de Flosi. Flosi +pensait s'assurer par là de la fidélité de Mörd, et de l'aide de ses +gens. Mörd prit bien la chose, mais il dit qu'il s'en remettait à l'avis +de Gissur le blanc, et qu'on en parlerait au ting. Mörd était marié à la +fille de Gissur, Thorkatla. + +Mörd et Flosi partirent ensemble pour le ting, et ils parlèrent, à eux +deux, tout le long du jour. + + + + +CXVIII + + +Njal dit à Skarphjedin: «Qu'avez-vous résolu de faire, toi et tes +frères, et Kari?» Skarphjedin répondit: «Ce n'est pas notre habitude de +ruminer longtemps les choses. Voici ce que j'ai à te dire: Nous irons à +Tunga, chez Asgrim fils d'Ellidagrim, et de là au ting. Et toi, mon +père, qu'as-tu décidé pour ton voyage?»--«J'irai au ting, répondit Njal; +car je tiens à l'honneur de ne pas abandonner votre cause, tant que je +vivrai. Je trouverai là-bas bien des gens qui auront pour moi de bonnes +paroles: je pourrai vous servir, et je ne vous ferai pas de tort.» + +Thorhal fils d'Asgrim et fils adoptif de Njal était là. Les fils de Njal +riaient de lui, parue qu'il avait une casaque brune. Ils lui demandèrent +combien de temps il comptait la porter. «Je l'ôterai, répondit-il, quand +j'aurai à venger mon père adoptif.»--«Tu montreras que tu es brave, dit +Njal, quand on aura besoin de toi.» + +Ils se préparèrent tous à partir, et ils étaient près de trente hommes. +Ils se mirent en route, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à la +Thjorsa. Là vinrent les retrouver les parents de Njal, Thorleif Krak et +Thorgrim le grand. Ils étaient fils d'Holta-Thorir. Ils offrirent aide +et assistance aux fils de Njal. Et les fils de Njal acceptèrent. + +Ils partirent tous ensemble, passèrent la Thjorsa et vinrent sur les +bords de la rivière de Lax, où ils firent halte. Là vint les rejoindre +Hjalti fils de Skeggi. Njal et ses fils le prirent à l'écart, et ils +parlèrent longtemps tout bas. Hjalti dit: «Je vais montrer que je ne +suis pas un ingrat. Njal m'a demandé mon aide. Je lui ai accordé sa +demande, et j'ai promis de l'aider. Il m'a récompensé d'avance, moi et +beaucoup d'autres, par les bons conseils qu'il nous a donnés.» Hjalti +dit à Njal toutes les allées et venues de Flosi. Ils envoyèrent Thorhal +en avant, à Tunga, dire à Asgrim qu'ils seraient chez lui le soir. + +Asgrim fit aussitôt ses préparatifs. Il était dehors, quand Njal entra +dans l'enceinte. Njal était vêtu d'un manteau bleu, il avait sur la tête +un chapeau de feutre, et une petite hache à la main. Asgrim l'aida à +descendre de cheval, le mena dans la maison, et le fit asseoir sur un +siège élevé. Après eux entrèrent tous les fils de Njal, et Kari. À ce +moment Asgrim sortit. Il vit Hjalti qui voulait s'en aller sans bruit, +pensant qu'il y avait trop de monde. Asgrim prit son cheval par la +bride, en disant qu'on ne lui avait pas permis de partir. Il fit mettre +pied à terre à ses hommes, mena Hjalti dans la salle, et le fit asseoir +à côté de Njal. Thorleif et ses hommes avaient pris place sur l'autre +banc. + +Asgrim s'assit sur un siège devant Njal: «Que te semble de notre +affaire?» lui demanda-t-il. «Rien de bon, répondit Njal: car j'ai peur +qu'il n'aient pas la chance pour eux, ceux qui ont part à cette +querelle. Je voudrais, mon ami, te faire une demande, c'est de +rassembler tous tes hommes, et de venir au ting avec moi.»--«C'est ce +que je compte faire, dit Asgrim, et je te promets de plus que je +n'abandonnerai jamais votre cause, tant que j'aurai quelques hommes pour +me suivre.» Tous ceux qui étaient là le remercièrent, et dirent que +c'était parler en brave homme. + +Ils passèrent la nuit là. Le jour d'après, tous les gens d'Asgrim +arrivèrent. Ils partirent tous ensemble, et chevauchèrent sans s'arrêter +jusqu'au ting; leurs huttes étaient déjà dressées. + + + + +CXIX + +Flosi était déjà arrivé, et il avait logé tout son monde dans ses +huttes. Runolf habitait la hutte des gens de Dal, et Mörd celle des gens +de la Ranga. Hal de Sida était venu de l'est depuis longtemps, et il +n'était guère venu que lui de ce pays-là, mais il avait beaucoup de +monde à sa suite, il joignit sa troupe à celle de Flosi, et il +l'engageait fort à conclure la paix. Hal était un homme sage et +bienveillant. Flosi lui donna de bonnes paroles, mais n'en fit pas +davantage. Hal lui demanda quelles gens lui avaient promis leur aide. +Flosi nomma Mörd fils de Valgard, et dit qu'il avait demandé la fille de +Mörd en mariage pour son parent Starkad. C'est un bon parti, répondit +Hal, mais de Mörd il ne peut venir que du mal, et tu t'en apercevras +avant que ce ting n'ait pris fin.» Et ils n'en dirent pas davantage. + +Il arriva un jour que Njal et Asgrim parlèrent longtemps en secret. Tout +à coup Asgrim sauta sur ses pieds, et dit aux fils de Njal: «Allons, et +cherchons-nous des amis, pour que nous ne soyons pas écrasés sous le +nombre; car dans cette affaire, c'est la force qui décidera.» Asgrim +sortit, et derrière lui Helgi fils de Njal, puis Kari fils de Sölmund, +puis Grim fils de Njal, puis Skarphjedin, puis Thorhal fils d'Asgrim, +puis Thorgrim le grand, puis Thorleif Krak. + +Ils allèrent à la hutte de Gissur le blanc, et ils entrèrent. Gissur se +leva pour venir à leur rencontre. Il les fit asseoir et leur offrit à +boire. «Ce n'est pas notre affaire, répondit Asgrim, et ce qui nous +amène nous n'avons pas à le dire tout bas: quelle aide pouvons-nous +attendre de toi, mon oncle?» Gissur répondit: «Ma sœur Jorunn serait +d'avis que je ne puis me dispenser de t'aider. Il en sera donc ainsi, +maintenant et toujours, et nous aurons un même sort, tous les deux.» +Asgrim le remercia, et s'en alla. + +«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens +d'Ölfus» répondit Asgrim. Et ils y allèrent. Asgrim demanda si Skapti +fils de Thorod était dans sa hutte. On lui dit qu'il y était. Ils +entrèrent. Skapti était assis sur le banc. Il souhaita la bienvenue à +Asgrim, et Asgrim lui fit une bonne réponse. Skapti pria Asgrim de +s'asseoir à côté de lui. «Je n'ai pas le loisir, répondit Asgrim, et +pourtant j'ai quelque chose à te demander.»--«Que je l'entende donc» dit +Skapti. «Je viens, dit Asgrim, te demander aide et assistance pour moi, +et mes parents que voici.»--«J'aurais souhaité, dit Skapti, que vos +embarras ne vinssent pas me chercher jusque dans ma demeure.»--«C'est +mal parler, répondit Asgrim, que de refuser d'aider les gens au moment +où ils en ont le plus grand besoin.»--«Quel est cet homme, dit Skapti, +qui en a quatre devant lui, grand, pâle, à la face de malheur, qui a +l'air terrible, et semble être un sorcier?»--«Je me nomme Skarphjedin, +répondit l'autre, et tu m'as vu au ting plus d'une fois. Mais moi je +suis plus sage que toi et je n'ai pas besoin de te demander comment tu +t'appelles. Tu t'appelles Skapti fils de Thorod. Mais tu t'es appelé +d'abord Burstakol, l'homme à la tête rasée, après que tu as tué Ketil +d'Elda. Alors tu as rasé tes cheveux, et tu as frotté ta tête de +goudron. Après quoi tu as payé des esclaves pour lever de terre une +bande de gazon, et tu t'es caché dessous pendant la nuit. Ensuite tu as +été trouver Thorolf, fils de Lopt, du pays d'Eyra, qui t'a pris à son +bord et t'a emmené au loin en te cachant dans ses sacs de farine.» Et +là-dessus ils sortirent, Asgrim et eux tous. + +«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte de Snorri +le Godi» dit Asgrim. Et ils allèrent à la hutte de Snorri. Il y avait un +homme devant. Asgrim lui demanda si Snorri était dans sa hutte. L'homme +dit qu'il y était. Asgrim entra, et tous les autres avec lui. Snorri +était assis sur le banc. Asgrim vint à lui et le salua amicalement. +Snorri lui fit bonne mine, et le pria de s'asseoir. «Je n'ai pas le +loisir, dit Asgrim, et pourtant j'ai quelque chose à te +demander.»--«Parle donc» dit Snorri. «Je te demande, dit Asgrim, de +venir avec moi au tribunal, et de me donner ton aide; car tu es un homme +sage, et tu t'entends à mener les affaires.»--«Nous avons des procès qui +vont mal, dit Snorri, et bien des gens sont contre nous; c'est pourquoi +nous n'avons pas envie d'entrer dans les querelles de ceux des autres +districts.»--«Nous n'avons pas à t'en vouloir, dit Asgrim, car tu ne +nous dois rien.»--«Je sais que tu es un brave homme, dit Snorri; je te +promets donc de n'être jamais contre toi et de ne pas donner d'aide à +tes ennemis.» Asgrim le remercia. «Qui est cet homme, dit Snorri, qui en +a quatre devant lui, pâle et au visage dur, qui rit en montrant ses +dents, et qui porte sa hache levée sur son épaule?»--«Je me nomme +Hjedin, dit l'autre, mais il y en a qui m'appellent Skarphjedin, de mon +nom tout entier. Qu'as-tu à me dire de plus?»--«J'ai à te dire ceci, +répondit Snorri. Tu m'as l'air d'un homme hardi, et qui ne craint +personne. Et pourtant je vois une chose, c'est que ton bonheur est +passé, et que tu n'as plus devant toi qu'une courte vie.»--«C'est bien, +dit Skarphjedin; c'est une dette que nous paierons tous. Mais toi tu +ferais mieux de venger ton père que de me faire tes prophéties.»--«Bien +d'autres me l'ont dit avant toi, dit Snorri, et je ne me fâcherai pas +pour cela.» Ils sortirent et ils n'avaient pas trouvé là de secours. + +De là ils allèrent à la hutte des gens du Skagfjord. Dans cette hutte +demeurait Haf le riche. Il était fils de Thorkel, fils d'Eirik, de la +vallée de God, fils de Geirmund, fils de Hroald, fils d'Eirik à la barbe +hérissée, qui tua Grjotgard, en Norvège, dans la vallée de Sokn. La mère +de Haf s'appelait Thorunn et était fille d'Asbjörn Myrkarskall, fils de +Hrossbjörn. + +Asgrim et les autres entrèrent dans la hutte. Asgrim vint à Haf, et le +salua. Haf lui fit bon accueil, et le pria de s'asseoir. «Je suis venu, +dit Asgrim, te demander ton aide, pour moi et mes parents.» Haf répondit +vivement: «Je ne veux pas me mêler de vos embarras. Mais dis-moi, qui +est cet homme pâle, qui en a quatre devant lui, et qui a l'air si +terrible qu'on le dirait sorti des gouffres de la mer?»--«Que t'importe +qui je suis, face de bouillie, dit Skarphjedin. Là où tu seras en +embuscade pour m'attendre, je n'aurai pas peur d'aller en avant; ce ne +sont pas des compagnons comme toi sur ma route, qui m'effraieront +beaucoup. Tu ferais bien d'aller chercher ta sœur Svanlög; qu'Eydis +Jarnsaxa et Stedjakol ont enlevée de ta maison, sans que tu aies osé +bouger.»--«Sortons, dit Asgrim, il n'y a point d'aide à attendre ici.» + +Après cela ils allèrent à la hutte de ceux de Mödruvöll, et ils +demandèrent si Gudmund le puissant était dans sa hutte. On leur dit +qu'il y était. Ils entrèrent. Il y avait au milieu de la hutte un siège +élevé. Là était assis Gudmund. Asgrim vint devant Gudmund et le salua. +Gudmund lui fit bon accueil et le pria de s'asseoir. «Je ne veux pas +m'asseoir, dit Asgrim. Je suis venu te demander ton aide; car tu es un +chef brave et puissant.» Gudmund répondit: «Je ne serai pas contre toi. +Mais pour ce qui est de te donner mon aide, nous pourrons en parler plus +tard.» Et il eut avec eux des façons fort gracieuses. Asgrim le remercia +de ses paroles. Gudmund dit: «Il y a un homme dans ta troupe que je +considère depuis un instant, et qui me semble plus terrible qu'aucun de +ceux que j'aie jamais vus.»--«Qui est-il?» demanda Asgrim. «C'est celui +qui en a quatre devant lui, dit Gudmund; l'homme à la chevelure foncée +et au teint pâle, à la haute taille et à l'air hardi. Il me semble si +redoutable que j'aimerais mieux l'avoir dans ma suite que dix autres. Et +pourtant cet homme a une face de malheur.»--«Je vois, dit Skarphjedin, +que c'est de moi que tu parles. Nous avons, toi et moi, des destins +divers. J'ai été blâmé pour le meurtre d'Höskuld, godi de Hvitanes, et +ce n'est pas sans raison. Mais toi, Thorkel Hak et Thorir fils d'Helgi +ont raconté de fâcheuses histoires sur ton compte, et tu as pris cela +fort à cœur.» Et là-dessus ils sortirent. + +«Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens +de Ljosvatn» répondit Asgrim. Dans cette hutte logeait Thorkel Hak. Il +était fils de Thorgeir le Godi, fils de Tjörvi, fils de Thorkel le long. +La mère de Thorgeir était Thorunn, fille de Thorstein, fils de Sigmund, +fils de Gnupabard. La mère de Thorkel Hak s'appelait Gudrid. Elle était +fille de Thorkel le noir de Hleidrargard, fils de Thorir Snepil, fils de +Ketil Brimil, fils d'Örnolf, fils de Björnolf, fils de Grim Lodinkin, +fils de Ketil Hæing, fils de Halbjörn Halftroll. + +Thorkel Hak avait été à l'étranger, et y avait acquis de la gloire. Il +avait tué un brigand dans la forêt de Jamt, au pays de l'est. Après quoi +il était allé en Suède où il s'était joint à Sörkvi Karl, et tous deux +avaient guerroyé dans l'est, ensemble. Un soir, sur les côtes de la +Baltique, Thorkel eut à chercher de l'eau pour les autres. Il rencontra +un monstre à tête humaine et se battit contre lui, longtemps. À la fin +il le tua. De là, il vint à Adalsysli, où il tua un dragon. De là il +revint en Suède, de là en Norvège, d'où il retourna en Islande. Il avait +fait graver tous ses exploits sur son alcôve, et sur un tabouret devant +son siège. Il attaqua sur le chemin de Ljosvatn Gudmund le puissant et +ses frères, et ceux de Ljosvatn eurent la victoire. Thorir fils d'Helgi +et Thorkel Hak firent une chanson sur Gudmund. Thorkel disait qu'il n'y +avait pas un homme en Islande avec qui il ne se mesurât volontiers en +combat singulier, ou qui pût le faire reculer d'une semelle. On +l'appelait Thorkel Hak (la mauvaise langue) parce qu'il ne ménageait ni +en paroles, ni en actions, ceux à qui il avait affaire. + + + + +CXX + +Asgrim fils d'Ellidagrim et ses compagnons vinrent à la hutte de Thorkel +Hak. Asgrim dit aux autres: «Cette hutte est à Thorkel Hak, un vaillant +champion; ce serait pour nous un grand avantage si nous pouvions avoir +son aide. Il s'agit ici de prendre garde, car il est opiniâtre et +d'humeur difficile. Je t'en prie, Skarphjedin, ne te mêle pas à notre +entretien.» + +Skarphjedin se mit à rire en montrant ses dents. Voici comme il était +vêtu ce jour-là. Il avait une casaque bleue, et des pantalons rayés de +bleu. Il avait aux pieds de hauts souliers noirs, et une ceinture +d'argent autour de la taille. Il tenait à la main, la hache qui avait +tué Thrain, et qu'il appelait Rimmugygi; et aussi un bouclier léger. Il +avait autour de la tête un bandeau de soie, et ses cheveux étaient +rejetés derrière ses oreilles. C'était le plus terrible des guerriers, +et, à cela, tous pouvaient le reconnaître sans l'avoir jamais vu. Il +marchait au rang qu'on lui avait marqué sans avancer ni reculer. + +Ils entrèrent dans la hutte, et allèrent jusqu'à la chambre du fond. +Thorkel était assis au milieu du banc, et ses hommes de chaque côté. +Asgrim le salua. Thorkel lui fit bon accueil. «Nous sommes venus, dit +Asgrim, te demander de nous aider, et de venir au tribunal avec +nous.»--«Qu'avez-vous besoin de mon aide» dit Thorkel, puisque vous +venez de chez Gudmund? Il a dû vous promettre la sienne.»--«Il ne nous a +rien promis» dit Asgrim. «C'est donc, dit Thorkel, que Gudmund a trouvé +l'affaire mauvaise; et elle l'est en effet, car ce meurtre est la plus +méchante action qui jamais ait été commise. Je ne sais ce qui t'a pris +de venir ici, ni comment tu as pu croire que je serais plus traitable +que Gudmund, et que je soutiendrais une mauvaise cause.» Asgrim se +taisait. Il pensait que cela prenait une mauvaise tournure. Thorkel +reprit: «Qui est cet homme, grand, et à l'air terrible, qui en a quatre +devant lui, pâle et au visage dur, effroyable à voir, une face de +malheur?» Skarphjedin répondit: «Je me nomme Skarphjedin; mais toi, tu +as tort de m'adresser tes paroles insultantes, car je ne t'ai rien fait. +Jamais je n'ai mis mon père à mes pieds, jamais je n'ai combattu contre +lui, comme toi contre le tien. Ce n'est pas souvent que tu es venu au +ting, et que tu t'es mêlé des procès qu'on y juge. Tu aimes bien mieux +rester chez toi, à Öxara, à t'occuper de tes laitages avec ta poignée de +serviteurs. Tu ferais bien aussi de te nettoyer les dents, et d'en ôter +la viande de cheval que tu as mangée avant de partir pour le ting; ton +berger t'a vu, et il s'est émerveillé de te voir faire une telle +horreur.» Alors Thorkel, en grande colère, sauta sur ses pieds. Il tira +son épée et dit: «Voici une épée que j'ai prise en Suède, à un des +meilleurs champions qu'on pût voir; et depuis, je m'en suis servi pour +tuer plus d'un homme. Que je t'approche, et je te la passerai au travers +du corps, en récompense de tes injures.» Skarphjedin était là, sa hache +levée. Il rit en montrant ses dents, et dit: «J'avais cette hache à la +main quand j'ai fait un saut de douze aunes au travers du Markarfljot, +pour tuer Thrain fils de Sigfus; ils étaient huit contre moi, et pas un +d'eux ne me toucha. Mais moi je n'ai jamais levé une arme contre un +homme, sans le frapper.» Et là-dessus il poussa de côté ses frères et +Kari, et vint droit à Thorkel. «Choisis, Thorkel Hak, lui dit-il. Ou +bien rengaine ton épée et va t'asseoir, ou bien je te plante ma hache +dans la tête, et je la fends en deux jusqu'aux épaules.» Thorkel +rengaina son épée et s'assit. Pareille chose jamais ne lui était +arrivée, et jamais ne lui arriva depuis. + +Asgrim et les autres sortirent. «Où allons-nous maintenant?» dit +Skarphjedin. «Chez nous, dans nos huttes» dit Asgrim. «Nous sommes las +de demander, alors» dit Skarphjedin. Asgrim se tourna vers lui et dit: +«Dans plus d'un endroit tu as eu la langue bien prompte. Mais pour +Thorkel, je suis d'avis que tu l'as traité comme il le méritait.» + +Ils rentrèrent dans leur hutte, et dirent à Njal ce qui s'était passé, +d'un bout à l'autre. Njal dit: «Nous allons vers la destinée: ce qui +doit arriver arrivera.» + +Gudmund le puissant apprit ce qui s'était passé entre Skarphjedin et +Thorkel. «Vous savez, dit-il, ce que m'ont fait les gens de Ljosvatn; +mais je n'ai jamais souffert d'eux tant de mépris ni d'injures, que +Thorkel vient d'en avoir de Skarphjedin; et c'est bien fait pour lui.» +Puis il dit à son frère Einar de Thværa: «Tu prendras tous mes hommes, +et tu te mettras du côté des fils de Njal quand leur cause viendra +devant le ting; et si l'été prochain ils ont besoin d'aide j'irai +moi-même leur en donner.» Einar promit d'y aller, et le fit savoir à +Asgrim. «Gudmund est le plus brave homme qu'on puisse voir» dit Asgrim; +et il alla le redire à Njal. + + + + +CXXI + + +Le jour suivant, Asgrim et Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi et +Einar de Thværa se réunirent. Mörd fils de Valgard était là aussi. Il +s'était déchargé de la poursuite, et l'avait remise aux mains des fils +de Sigfus. + +Asgrim dit: «Je vous ai fait appeler, toi d'abord Gissur le blanc, et +vous Hjalti et Einar, pour vous dire où en est notre affaire. Vous savez +que Mörd a porté plainte. Mais la vérité est que Mörd a eu part au +meurtre d'Höskuld, et que c'est lui qui lui a fait cette blessure dont +on n'a pas nommé l'auteur. Il me semble donc que la poursuite doit être +déclarée nulle, pour cause d'illégalité.»--«Il faut dénoncer cela tout +de suite.» dit Hjalti. «Il vaudrait mieux, dit Thorkel fils d'Asgrim, +tenir la chose secrète jusqu'au jour du jugement.»--«Pourquoi faire?» +dit Hjalti. Thorhal répondit: «S'ils savent dès à présent qu'il y a une +nullité dans leur affaire, ils peuvent encore la sauver en envoyant, du +ting chez eux, un homme qui citera de nouveau les témoins et les amènera +au ting. Et de la sorte leur poursuite sera rendue légale.»--«Tu es un +homme sage, Thorhal, dirent-ils, et nous suivrons ton conseil.» Et +là-dessus ils retournèrent chacun à sa hutte. + +Les fils de Sigfus firent déclaration de leur poursuite, au tertre de la +loi, et ils s'informèrent de la juridiction à laquelle ils +appartenaient, et du domicile de leurs adversaires. Le vendredi soir les +tribunaux devaient s'assembler, et les audiences commencer. Tout fut +tranquille jusque là. + +Bien des gens cherchaient à amener un arrangement mais Flosi fit +beaucoup de résistance; les autres employèrent encore plus de paroles +que lui, et on vit bien qu'il n'y avait rien à faire. + +Voici qu'on arrive au vendredi soir. C'est le moment où les tribunaux +doivent s'assembler. Tous les hommes présents au ting viennent au +tribunal. + +Flosi se tenait avec sa troupe au Sud du tribunal du district de la +Ranga. Avec lui étaient Hal de Sida et Runolf de Dal, fils d'Ulf godi +d'Ör, et les autres qui avaient promis leur aide à Flosi. Et au Nord du +tribunal du district de la Ranga étaient Asgrim fils d'Ellidagrim, et +Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Einar de Thværa. Mais les +fils de Njal étaient restés dans leur hutte avec Kari, Thorleif Krak, et +Thorgrim le grand. Ils étaient là tous avec leurs armes, et il ne +fallait pas songer à les attaquer. + +Njal pria les juges d'entrer en séance. Et voici que les fils de Sigfus +introduisent leur plainte. Ils prirent des témoins, et sommèrent les +fils de Njal d'entendre leur serment. Puis ils prêtèrent serment, après +quoi ils exposèrent la cause. Puis ils firent comparaître les témoins du +meurtre. Puis ils les firent asseoir. Puis ils sommèrent les fils de +Njal de les récuser. + +Alors Thorhal, fils d'Asgrim, se leva. Il prit des témoins et récusa les +témoins du meurtre, «et cela, dit-il, parce que l'homme qui a porté +plainte était lui-même tombé sous le coup de la loi, et s'est mis hors +la loi.»--«De qui parles-tu?» dit Flosi. «De Mörd fils de Valgard» +répondit Thorhal. Il est allé tuer Höskuld avec les fils de Njal, et +c'est lui qui lui a fait cette blessure dont on n'a pas nommé l'auteur +le jour où on a pris des témoins. Vous n'avez rien à dire là-contre, et +la plainte est à néant.» + + + + +CXXII + + +Alors Njal se leva et dit: «Je vous adjure, toi Hal de Sida, et Flosi, +et vous tous fils de Sigfus, et aussi tous les nôtres, de ne pas vous +retirer, et d'écouter mes paroles». Ils firent comme il disait, Njal +reprit: «Il me semble que cette poursuite est réduite à néant, et c'est +justice, car elle était sortie d'une mauvaise racine. Je vous déclare +que j'aimais Höskuld plus que mes propres fils. Et quand j'ai appris +qu'il avait été tué, il m'a semblé que la plus douce lumière de mes yeux +venait de s'éteindre. J'aimerais mieux avoir perdu tous mes fils, et +qu'il fût encore en vie. Je vous prie donc, toi, Hal de Sida, et toi, +Runolf de Dal, et aussi Gissur le blanc, et Einar de Thværa, et Haf le +sage, de consentir à faire la paix avec moi, au sujet de ce meurtre, +pour le compte de mes fils. Et je veux qu'on prenne pour arbitres ceux +qui en sont les plus dignes». + +Gissur, Einar et Haf, parlèrent à leur tour, longuement. Ils prièrent +Flosi de consentir à la paix, et lui promirent en échange leur amitié. +Flosi leur donna à tous de bonnes paroles, mais il ne promit rien. Alors +Hal de Sida dit à Flosi: «Veux-tu tenir ta parole, et m'accorder ma +demande comme tu as promis de le faire, quand j'ai aidé à sortir du pays +ton parent Thorgrim, fils de Digrketil, après qu'il eut tué Hal le +rouge?»--«Je veux bien, beau-père, dit Flosi; car tu ne me demanderas +rien qui ne soit pour me faire honneur».--«Je veux donc, dit Hal, que tu +fasses la paix au plus vite, et que tu prennes pour arbitres des hommes +de bien. Par là tu gagneras l'amitié de ceux qui sont les meilleurs +parmi nous». + +«Sachez tous, dit Flosi, que je vais faire selon les désirs de Hal, mon +beau-père, et des autres vaillants hommes qui sont ici. Je veux que six +hommes de chaque côté, prononcent dans l'affaire, comme le veut la loi. +Et je trouve que Njal vaut bien que je lui accorde cela». Njal le +remercia, lui et les autres, et tous ceux qui étaient là le remercièrent +aussi, et dirent que Flosi avait bien agi. + +Flosi reprit: «Je vais donc nommer mes arbitres. Je nomme en premier +lieu Hal mon beau père, et Össur de Breida, Surt fils d'Asbjörn de +Kirkjubæ, Modolf fils de Ketil (il demeurait alors à Asa), Haf le sage +et Runolf de Dal. Et il n'y aura qu'une voix pour dire que ce sont les +meilleurs parmi les miens». + +Puis il pria Njal de nommer ses arbitres. Njal se leva et dit: «Je +nommerai d'abord Asgrim fils d'Ellidagrim, puis Hjalti fils de Skeggi, +Gissur le blanc et Einar de Thværa, Snorri le Godi, et Gudmund le +puissant». + +Après cela, ils se donnèrent tous la main, Njal, et Flosi, et les fils +de Sigfus. Njal, au nom de ses fils et de Kari son gendre, promit +d'exécuter la sentence des douze, et on peut dire que tous les hommes +présente au ting en furent réjouis. On envoya chercher Snorri et +Gudmund, qui étaient dans leurs huttes. Il fut convenu que les arbitres +siégeraient au tribunal, et les autres s'éloignèrent. + + + + +CXXIII + + +Snorri le Godi prit la parole: «Nous voici douze arbitres, dit-il, pour +prononcer dans cette affaire. Je veux vous prier tous de ne soulever +aucune difficulté qui les empêche de faire la paix».--«Voulez-vous, dit +Gudmund, que nous bannissions quelqu'un d'eux du district, ou même du +pays?»--«Ni l'un ni l'autre, dit Snorri, car souvent ces sortes de +sentences ne sont pas exécutées, et bien des gens ont été tués pour +cela, et bien des paix rompues. Mais je veux fixer une amende en argent +si forte, que nul homme dans ce pays n'aura coûté plus cher qu'Höskuld». +On trouva qu'il avait bien parlé. + +Ils entrèrent donc en discussion, et d'abord on ne put s'entendre pour +savoir qui parlerait le premier, et fixerait la somme. Enfin on tira au +sort, et le sort tomba sur Snorri. + +«Je ne réfléchirai pas longtemps, dit-il, et voici ma sentence: je veux +qu'il soit payé pour Höskuld trois fois le prix d'un homme; ce qui fait +six cents d'argent. À vous de la changer, si cela vous semble trop ou +trop peu». Ils répondirent qu'ils n'en feraient rien. «J'ajoute, dit-il, +que la somme sera payée toute entière, ici, au ting».--«Cela ne me +semble guère possible, dit Gissur le blanc; car ils n'en ont sans doute +qu'une petite partie sur eux».--«Je sais, dit Gudmund le puissant, ce +que veut Snorri. Il veut que nous donnions, nous autres arbitres, chacun +suivant sa générosité; et après nous plus d'un fera comme nous». Hal de +Sida le remercia et dit qu'il donnerait volontiers autant que celui qui +donnerait le plus. Tous les autres arbitres approuvèrent à leur tour. + +Après cela ils s'en allèrent, et il fut convenu que Hal prononcerait la +sentence au tertre de la loi. On sonna la cloche, et tous les hommes +vinrent au tertre. + +Hal de Sida se leva et dit: «Nous nous sommes mis d'accord sur l'affaire +confiée à notre arbitrage, et nous avons fixé une amende de six cents +d'argent. Nous autres arbitres nous en paierons la moitié, et il faut +que la somme toute entière soit payée ici même au ting. Et maintenant +j'adresse une prière à toute cette assemblée: c'est que chacun donne +quelque chose pour l'amour de Dieu.» Et tous dirent que c'était bien. + +Alors Hal prit des témoins de la sentence, pour que nul ne pût la +détruire. Et Njal les remercia de la sentence qu'ils avaient prononcée. +Mais Skarphjedin était là, qui se taisait, et qui ricanait. + +Les gens quittèrent le tertre de la loi, et retournèrent à leurs huttes. +Mais les arbitres s'en allèrent au cimetière des hommes libres, et là +ils rassemblèrent tout l'argent qu'ils avaient promis de donner. Les +fils de Njal apportèrent ce qu'ils avaient, Kari aussi; et cela faisait +un cent d'argent. Njal donna ce qu'il avait; et c'était un autre cent. +Alors on apporta tout cet argent au tertre de la loi. Et les hommes +donnèrent de si grosses sommes qu'il ne s'en manquait pas d'un denier. +Njal prit encore un manteau de soie et une paire de bottes, et les mit +sur le tas. + +Après cela Hal dit à Njal: «Va chercher tes fils; moi j'amènerai Flosi, +et ils se jureront la paix les uns aux autres.» Njal retourna donc à sa +hutte, et dit à ses fils: «Voici notre affaire venue à bonne fin. La +paix est faite, et tout l'argent est rassemblé. Il faut maintenant que +les deux partis se rencontrent et se jurent paix et fidélité. Et je +viens vous prier, mes fils, de ne rien gâter.» Skarphjedin passa la main +sur son front en ricanant. + +Et voici qu'ils arrivent tous au tribunal. Hal était allé trouver Flosi: +«Viens avec moi au tribunal lui dit-il; tout l'argent est là, rassemblé +en un tas.» Flosi pria les fils de Sigfus de venir avec lui. Ils +sortirent tous, et arrivèrent au tribunal, venant de l'est, comme Njal +et ses fils arrivaient venant de l'ouest. Skarphjedin s'avança jusqu'au +banc du milieu, et resta là debout. + +Flosi entra dans l'enceinte du tribunal pour regarder l'argent: «Voilà +une grosse somme, dit-il, en belle monnaie, et bien comptée, comme il +fallait s'y attendre.» Puis il prit le manteau, l'agita en l'air, et +demanda qui l'avait donné. Mais personne ne lui répondit. Une seconde +fois il agita le manteau, demandant qui l'avait donné, et il riait. Et +personne ne lui répondit. «Quoi donc, dit-il alors, personne de vous ne +sait-il à qui est ce vêtement, ou bien n'osez-vous pas me le +dire?»--«Qui penses-tu qui peut l'avoir donné?» dit Skarphjedin. «Si tu +veux le savoir, dit Flosi, je vais te dire ce que je pense. Je pense que +c'est ton père qui l'a donné, le drôle sans barbe; car ceux qui le +voient ne savent pas si c'est un homme ou une femme.» Skarphjedin dit: +«C'est mal parler d'insulter un vieillard, et jamais, jusqu'à ce jour, +un brave homme n'a fait pareille chose. Vous savez bien qu'il est un +homme, car il a engendré des fils avec sa femme; et pas un de nos +parents n'est tombé percé de coups, près de notre domaine, que nous +l'ayons laissé sans vengeance.» Là-dessus il prit le manteau, et jeta à +Flosi un pantalon bleu. «Tu en as plus besoin que lui» dit-il. «Et +pourquoi?» dit Flosi. «Parce que, répondit Skarphjedin, tu es la fiancée +du démon de Svinafell. On m'a dit qu'il faisait de toi une femme, chaque +neuvième nuit.» Alors Flosi donna un coup de pied dans le tas d'argent, +et dit qu'il n'en voulait pas avoir un seul denier: «De deux choses +l'une, dit-il, ou Höskuld ne sera pas vengé, ou il aura une vengeance +sanglante.» Et il refusa d'échanger les promesses de paix. «Retournons +chez nous, dit-il aux fils de Sigfus. Un même sort sera pour nous tous.» +Et ils retournèrent à leurs huttes. + +Hal dit: «Ceux qui ont part à cette querelle sont des gens voués au +malheur.» + +Njal et ses fils rentrèrent dans leurs huttes. «Voici qu'il arrive, dit +Njal, ce que je vois venir depuis longtemps, et cette querelle finira +mal pour nous.»--«Non pas, dit Skarphjedin, car ils n'ont plus de +recours légal contre nous.»--«Il nous arrivera donc pis encore» dit +Njal. + +Ceux qui avaient donné l'argent parlèrent de le reprendre. Mais Gudmund +le puissant dit: «Je ne me ferai jamais cette honte de reprendre ce que +j'ai une fois donné, soit ici, soit ailleurs.»--«C'est bien parlé» +dirent-ils. Et personne ne voulut plus reprendre l'argent. «Voici mon +avis, dit Snorri le Godi. Il faut que Gissur le blanc et Hjalti fils de +Skeggi prennent cet argent en garde jusqu'au prochain Alting. J'ai idée +que nous en aurons besoin avant qu'il soit longtemps.» Hjalti prit donc +en garde une moitié de l'argent, et Gissur l'autre. Puis chacun rentra +dans sa hutte. + + + + +CXXIV + + +Flosi donna rendez-vous à tous ses hommes dans l'Almannagja, et il y +alla lui-même. Ils y étaient tous venus, et cela faisait cent hommes. + +Flosi dit aux fils de Sigfus: «Comment vous aiderai-je dans cette +affaire, de façon que vous soyez satisfaits?» Gunnar fils de Lambi dit: +«Nous ne serons contents que quand tous ces frères, les fils de Njal, +auront été tués.» Flosi dit: «Je vous fais une promesse, fils de Sigfus: +c'est de ne pas me séparer de vous qu'un des deux partis n'ait été +écrasé par l'autre. Et maintenant je veux savoir s'il est quelqu'un ici +qui ne veuille pas nous aider dans cette entreprise.» Mais tous dirent +qu'ils voulaient marcher avec lui. «Venez donc tous avec moi, dit Flosi, +et jurez qu'aucun de vous ne nous abandonnera.» Ils vinrent tous à +Flosi, et lui prêtèrent serment. «Et maintenant, dit Flosi, nous allons +nous donner la main, et faire un pacte: c'est que celui-là aura forfait +ses biens et sa vie, qui se retirera de l'entreprise avant que nous +l'ayons menée à bonne fin.» + +Voici les nom des chefs qui étaient avec Flosi: Kol, fils de Thorstein +Breidmagi et neveu de Hal de Sida; Hroald, fils d'Össur de Breida; +Össur, fils d'Önund Töskubak, Thorstein le beau, fils de Geirleif, Glum, +fils d'Hildir le vieux, Modolf, fils de Ketil, Thorir, fils de Thord +Illugi de Mörtunga, les parents de Flosi Kolbein et Egil, Ketil, fils de +Sigfus, et Mörd, son frère, Thorkel et Lambi, Grani, fils de Gunnar, +Gunnar, fils de Lambi, et Sigurd son frère, Ingjald de Kelda, Hroar, +fils d'Hamund. + +Flosi dit aux fils de Sigfus: «Prenez maintenant pour chef celui qui +vous semblera le meilleur; car il faut qu'il y en ait un qui commande +dans cette entreprise.» Ketil de Mörk répondit: «Si le choix ne tient +qu'à nous autres frères, nous aurons vite fait de choisir, et c'est toi +que nous mettrons à notre tête. Il y a bien des raisons pour cela: tu es +un homme de noble race et un grand chef, hardi et sage. Nous pensons que +tu verras mieux que personne ce qu'il y a à faire dans une telle +entreprise.»--«Il faut bien, dit Flosi, que je vous accorde votre +demande. Je vais donc vous dire tout de suite comment nous nous y +prendrons. Voici mon avis: que chacun quitte le ting et retourne chez +lui, et veille à son domaine tout l'été, tant qu'on n'aura pas fait les +foins. Moi aussi je vais rentrer chez moi, et j'y passerai l'été. Le +dimanche qui tombera huit semaines avant l'hiver, je me ferai chanter +une messe, après quoi je monterai à cheval et je m'en irai dans l'ouest, +en passant par Lomagnupssand. Chacun de nous aura deux chevaux. Je n'en +veux pas d'autres avec moi que ceux qui ont juré ici; nous serons assez, +si nous nous tenons bien. Je chevaucherai tout le dimanche et la nuit +d'après; et le second jour de la semaine j'arriverai à Trihyrningshals +vers le milieu de la soirée. Il faudra que vous soyez tous là, vous qui +avez prêté serment; mais s'il manque quelqu'un de ceux qui ont promis +d'être à l'entreprise, il perdra la vie, si c'est en notre pouvoir.» + +«Comment pourra-t-il se faire, dit Ketil, que tu partes de chez toi le +dimanche, et arrives le second jour de la semaine à Trihyrningshals?» +Flosi répondit: «Je partirai de Skaptartunga, et je passerai, venant du +Nord, devant le Jökul d'Eyjafell. De là je descendrai dans le Godaland; +et j'arriverai, en chevauchant dur. Je vais maintenant vous dire tout +mon plan: quand nous serons rassemblés, nous marcherons, la troupe tout +entière, sur Bergthorshval; nous attaquerons les fils de Njal par le fer +et par le feu, et nous ne nous séparerons pas, que tous ne soient morts. +Tenez notre projet secret, car il y va de notre vie. Et maintenant, +montons à cheval, et retournons chez nous.» Et ils rentrèrent tous dans +leurs huttes. Flosi fit seller ses chevaux et partit sans attendre +personne. Il n'avait pas voulu voir Hal son beau-père, car il savait +bien que Hal blâmerait toute violente entreprise. + +Njal quitta le ting et retourna chez lui avec ses fils, et ils restèrent +tous chez eux pendant l'été. Njal demanda à Kari son gendre s'il n'avait +pas envie de s'en aller dans l'est, à son domaine de Dyrholm. «Je n'irai +pas dans l'est, répondit Kari; je veux qu'un même sort nous frappe, moi +et tes fils.» Njal le remercia et dit qu'il attendait cela de lui. + +Il y avait toujours à Bergthorshval près de trente hommes prêts à +combattre, les serviteurs compris. + +Il arriva un jour que Hrodny, fille d'Höskuld, et mère d'Höskuld, fils +de Njal, vint à Kelda. Ingjald son frère lui fit bon accueil. Elle ne +lui rendit pas son salut, et le pria de venir avec elle dehors. Ingjald +fit comme elle voulait, et tous deux sortirent ensemble du domaine. +Alors elle le prit par la main, et ils s'assirent à terre. «Est-ce vrai, +dit Hrodny, que tu as juré un serment d'aller attaquer Njal, et de le +tuer, lui et ses fils?» Il répondit: «C'est vrai.»--«Tu es un grand +misérable, dit-elle, toi que Njal a sauvé trois fois, quand tu n'étais +qu'un proscrit, traqué dans les bois.»--«Mais j'en suis là maintenant, +dit Ingjald, qu'il y va de ma vie si je ne le fais pas.»--«Non pas, +dit-elle, tu vivras, et tu seras un brave homme si tu refuses de tromper +celui à qui tu dois plus qu'à personne.» + +Alors elle tira de son sein un bonnet de lin tout sanglant et percé de +trous: «Ce bonnet, dit-elle, couvrait la tête de ton neveu Höskuld, fils +de Njal, quand ils l'ont tué. Il me semble que c'est mal fait à toi de +donner ton aide à ceux qui ont à répondre de sa mort.»--«Il se peut, dit +Ingjald, que je n'aille pas attaquer Njal, quoiqu'il arrive. Mais je +sais bien qu'ils s'en vengeront sur moi.»--«Tu pourrais, dit Hrodny, +être d'un grand secours à Njal et à ses fils en leur disant tout ce qui +a été tramé contre eux.»--«Cela, dit Ingjald, je ne le ferai pas; car je +mériterais d'être montré au doigt par chacun, si je disais ce qui m'a +été confié. Ce sera agir en brave, au contraire, que de me retirer de +cette entreprise, quand je sais que je dois m'attendre à leur vengeance. +Dis à Njal et à ses fils qu'ils prennent garde à eux tout cet été (ce +sera toujours un bon conseil), et qu'ils aient beaucoup de monde.» + +Elle s'en alla donc à Bergthorshval et répéta à Njal tout ce qu'ils +avaient dit. Njal la remercia et dit qu'elle avait bien fait: «car, +dit-il, ç'aurait été plus mal fait à lui qu'à tout autre, de venir +m'attaquer.» Elle retourna chez elle. Et Njal dit la chose à ses fils. + +Il y avait une vieille à Bergthorshval, qui s'appelait Sæun. Elle était +fort avisée et voyait dans l'avenir. Elle était arrivée à un âge très +avancé; et les fils de Njal l'appelaient radoteuse parce qu'elle parlait +beaucoup. Mais il arrivait souvent comme elle avait dit. + +Un jour, elle prit un bâton à la main et s'en alla derrière la maison, +vers un tas de foin qui était là. Elle se mit à frapper le foin de son +bâton, le maudissant et le chargeant d'imprécations. Skarphjedin était +là qui riait. Il lui demanda ce qu'elle avait contre ce foin. «Ce foin +servira, dit la vieille, à allumer l'incendie qui fera périr Njal mon +maître et Bergthora ma bienfaitrice. Jetez-le dans l'eau, ou brûlez-le +au plus vite.»--«Nous ne ferons pas cela, dit Skarphjedin; si pareille +chose doit arriver, on trouvera bien de quoi allumer le feu, quand ce +foin ne serait pas là.» La vieille radota tout l'été de ce foin qu'il +fallait brûler, mais on n'en fit rien. + + + + +CXXV + + +Au domaine de Reykja, dans le Skeid, demeurait Runolf fils de Thorstein, +Son fils s'appelait Hildiglum. + +La nuit du dimanche qui tombe douze semaines avant l'hiver, Hildiglum +était sorti de la maison. Il entendit un grand bruit, et il lui sembla +que le ciel et la terre en tremblaient. Il regarda du côté de l'ouest et +crut voir un cercle de feu, et dans ce cercle un homme sur un cheval +blanc. Il s'approchait au galop et il avait à la main un tison ardent. +Il passa si près qu'Hildiglum put le voir distinctement. Il était noir +comme de La poix. Il chantait d'une voix éclatante: + +«Je monte un cheval couvert de givre, à la crinière de glace. Il apporte +la ruine. Ses jambes sont de feu, son cœur est de venin. Tel ce brandon +que j'agite, telle court la vengeance de Flosi.» + +Alors Hildiglum vit l'homme lancer son tison sur les montagnes qui sont +à l'est, et il lui sembla qu'il s'élevait des montagnes une flamme si +grande qu'il ne pouvait la regarder. L'homme continua sa route vers +l'est et disparut dans le feu. + +Hildiglum rentra, se mit au lit, et fut longtemps sans connaissance. +Quand il eut reprit ses sens, il se rappela tout ce qui s'était passé, +et le dit à son père. Son père l'engagea à le dire à Hjalti fils de +Skeggi. Il alla trouver Hjalti, et lui dit la chose. «C'est la +chevauchée des fantômes que tu as vue, dit Hjalti; et c'est toujours +signe d'événements graves.» + + + + +CXXVI + + +Quand on fut à deux mois de l'hiver, Flosi se tint prêt à quitter le +pays de l'est, et il appela à lui tous ceux qui lui avaient promis leur +aide. Chacun d'eux avait deux chevaux et de bonnes armes. Ils vinrent +tous à Svinafell et y passèrent la nuit. Le dimanche, de grand matin, +Flosi fit célébrer le service divin, après quoi il se mit à table. Il +dit à ses serviteurs ce que chacun d'eux aurait à faire pendant qu'il +serait au loin. Puis il monta à cheval. + +Flosi et les siens s'en allèrent vers l'ouest, suivant le rivage. Il dit +à ses hommes de ne pas aller trop vite d'abord, car on arriverait +toujours; et de s'arrêter tous si l'un d'eux voulait se reposer. Ils +s'avancèrent vers l'ouest jusqu'à Skogahverfi, et vinrent à Kirkjubæ. +Flosi dit à ses hommes d'entrer tous avec lui dans l'église, pour prier. +Ils le firent. Après quoi ils remontèrent à cheval et commencèrent à +gravir la montagne jusqu'au lac des poissons. Là ils prirent à l'ouest +des lacs et traversèrent la plaine laissant à leur gauche les glaciers +de l'Eyjafjöll. De là ils descendirent dans le Godaland, et furent +bientôt sur le Markarfljot. Le second jour de la semaine vers l'heure de +none, ils arrivèrent à Thrihyrningshals, où ils se reposèrent jusqu'au +soir. Là tous les autres les rejoignirent, sauf Ingjald de Kelda. Les +fils de Sigfus le blâmaient grandement. Mais Flosi leur dit de ne pas +mal parler d'Ingjald tant qu'il n'était pas là: «Nous lui ferons, +dit-il, payer cela plus tard.» + + + + +CXXVII + + +Il nous faut reparler maintenant de Bergthorshval. Grim et Helgi s'en +allèrent à Hola (c'est là qu'on élevait leurs enfants) et dirent à leur +père qu'ils ne rentreraient pas le soir. Ils passèrent tout le jour à +Hola. Il y vint de pauvres femmes qui disaient arriver de loin. Les deux +frères leur demandèrent des nouvelles. Elles dirent qu'elles n'avaient +point de nouvelles à donner: «mais nous pouvons conter pourtant, +ajoutèrent-elles, quelque chose de singulier.» Ils demandèrent ce que +c'était et les prièrent de n'en rien cacher. «Nous arrivions, +dirent-elles, dans le Fljotshlid, quand nous avons vu chevaucher devant +nous tous les fils de Sigfus, armés jusqu'aux dents. Ils allaient droit +sur Thrihyrningshals, et ils étaient quinze avec leur troupe. Nous avons +vu aussi Grani, fils de Gunnar, et Gunnar, fils de Lambi. Ils étaient +cinq avec leurs gens et ils suivaient le même chemin. On peut dire en +vérité que tout est en l'air dans ce pays.» + +Helgi, fils de Njal, dit: «Il faut que Flosi soit venu de l'est, et tous +les autres allaient sans doute à sa rencontre. Nous devrions, Grim, être +là où est Skarphjedin.» Grim dit qu'ainsi fallait-il faire, et ils +retournèrent à Bergthorshval. + +Ce soir-là, Bergthora dit à ses serviteurs: «Vous allez choisir +vous-mêmes votre repas du soir: que chacun prenne ce qu'il aime le +mieux; car c'est la dernière fois que je servirai le souper à mes +serviteurs.»--«À Dieu ne plaise » dirent-ils.--«C'est la vérité +pourtant, répondit-elle, et je pourrais en dire davantage si je voulais. +Je vais vous donner un signe, c'est que Grim et Helgi vont revenir ce +soir avant que vous n'ayez fini votre repas. Si cela arrive il se +passera plus de choses encore que je n'ai dit.» Et elle mit les viandes +sur la table. + +«Voilà qui est étrange, dit Njal. Je regarde autour de moi dans la +salle, et il me semble que je vois les murailles renversées, et la table +et les viandes toutes couvertes de sang.» Ils furent tous saisis d'une +grande terreur, hormis Skarphjedin. Il conjura les hommes de ne pas +s'effrayer et de ne pas s'exposer à la risée des autres par une +contenance indigne d'eux: «Il nous convient plus qu'à personne, dit-il, +de nous conduire en braves. Et c'est bien là ce qu'on attend de nous.» + +Avant qu'on eût ôté les tables, Grim et Helgi arrivèrent, et grand fut +l'émoi des gens à cette vue. Njal demanda ce qui les ramenait si vite. +Ils contèrent ce qu'ils avaient appris. Njal dit que personne n'irait se +mettre au lit, et qu'on se tiendrait sur ses gardes. + + + + +CXXVIII + + +Il faut revenir à Flosi. Il dit à ses gens: «Le moment est venu d'aller +à Bergthorshval: il faut y arriver avant l'heure du souper.» Et ils se +mirent en route. Il y avait une vallée au pied de la colline; ils y +entrèrent, attachèrent leurs chevaux, et y attendirent jusqu'à ce que la +soirée fût fort avancée. «Maintenant, dit Flosi, marchons sur le +domaine; allons en troupe serrée, et lentement; et voyons à quoi ils +vont se décider.» + +Njal était dehors, avec ses fils et Kari, et tous ses serviteurs; ils +étaient rangés devant l'entrée, et cela faisait près de trente hommes. +Flosi s'arrêta et dit: «Voyons quel parti ils vont prendre; s'ils +restent dehors, je crois que nous n'en viendrons jamais à bout.»--«Nous +avons donc manqué notre voyage, dit Grani, fils de Gunnar, si nous +n'osons pas les attaquer.»--«Non pas, dit Flosi, nous les attaquerons +quand même ils resteraient dehors, mais nous y perdrons tant de monde +qu'on ne pourra dire où est le vainqueur.» + +Njal dit à ses hommes: «Pouvez-vous voir combien ils sont?»--«Ils sont +beaucoup de monde, et de vaillantes gens, dit Skarphjedin; et pourtant +ils se sont arrêtés; ils pensent qu'ils auront du mal à venir à bout de +nous.»--«Ils n'en viendront pas à bout, dit Njal; et je veux que nous +rentrions tous. C'est à grand-peine qu'ils ont vaincu Gunnar à +Hlidarenda, quoiqu'il fût seul contre eux. La maison est solide, comme +était la sienne, et ils n'arriveront pas à s'en emparer.»--«C'est un +mauvais parti à prendre, dit Skarphjedin; les chefs qui ont attaqué +Gunnar étaient des hommes de grand cœur, qui auraient abandonné +l'entreprise plutôt que de le brûler dans sa maison. Mais ceux-ci vont +sans tarder nous attaquer par le feu, s'ils ne peuvent pas autrement; +car tous les moyens leur seront bons pour nous détruire. Ils pensent, +avec raison, que leur mort est certaine si nous leur échappons. Pour +moi, je n'ai nulle envie de me laisser brûler comme un renard dans son +trou.»--«Il en est donc, dit Njal, à présent comme toujours; mes fils me +donnent des conseils et n'ont nul égard pour moi. Quand vous étiez plus +jeunes, vous ne faisiez pas cela, et vos affaires allaient +mieux.»--«Faisons, dit Helgi, ce que veut notre père. Nous nous en +trouverons bien.»--«Je n'en suis pas sûr, dit Skarphjedin, car le voilà +voué à la mort. Mais je ferai volontiers ce plaisir à mon père, de me +laisser brûler avec lui; car je ne crains pas de mourir.» Puis il dit à +Kari: «Tenons-nous bien, mon frère, et que nul ne puisse nous +séparer.»--«C'est ce que je veux aussi, dit Kari; et pourtant s'il en +doit être autrement il en sera autrement et nous n'y pourrons +rien.»--«Alors venge-nous, dit Skarphjedin, et nous te vengerons, si +c'est nous qui te survivons.» Kari promit qu'ainsi ferait-il. Alors ils +rentrèrent tous, et se rangèrent dans l'embrasure de la porte. + +«Maintenant qu'ils sont rentrés, dit Flosi, ce sont des hommes morts. Il +faut nous approcher au plus vite, nous ranger en troupe serrée devant la +porte et prendre garde que personne ne s'échappe, soit Kari soit +quelqu'un des fils de Njal; car ce serait notre mort.» Ils s'avancèrent +donc, Flosi et ses gens, et entourèrent la maison, de peur qu'il n'y eût +quelque porte de derrière. Flosi se mit devant avec les siens. + +Hroald fils d'Össur, courut à Skarphjedin et pointa sa lance sur lui. +Skarphjedin, d'un coup de sa hache, sépara le fer de la hampe. Puis il +leva sa hache une seconde fois. Elle entra dans le bouclier et le brisa +en morceaux, pendant que le coin frappait Hroald au visage. Il tomba à +la renverse, et mourut sur le coup. «Il n'a pas eu de chance avec toi, +Skarphjedin, dit Kari; tu es le plus vaillant de nous tous.»--«Je n'en +sais rien» dit Skarphjedin; et il riait en montrant ses dents. Kari, +Grim et Helgi donnaient de grands coups de lance et blessaient beaucoup +de monde. Flosi et ses gens n'arrivaient à rien. + +«Voici que nous avons fait de grandes pertes, dit Flosi. Beaucoup de nos +hommes sont blessés, et on nous a tué celui que nous aurions le moins +voulu perdre. Il est clair maintenant que nous n'en viendrons jamais à +bout par les armes. Il y en a plus d'un ici qui n'est plus aussi brave +qu'il semblait l'être quand il nous pressait si fort. Et je parle +surtout de Grani, fils de Gunnar, et de Gunnar, fils de Lambi, qui se +donnaient pour les plus enragés. Mais il s'agit maintenant de prendre un +autre parti. Nous avons le choix entre deux choses (ni l'une ni l'autre +n'est bonne): ou bien laissons-là l'entreprise, et c'est notre mort; ou +bien mettons le feu à la maison et brûlons-les, et c'est un grand crime +dont nous répondrons devant Dieu, nous qui sommes aussi des chrétiens. +Et pourtant nous n'avons plus que cela à faire.» + + + + +CXXIX + + +Ils allumèrent donc du feu, et firent un grand bûcher devant la porte. +«Vous faites du feu, compagnons?» dit Skarphjedin. Allez-vous faire +cuire quelque chose?»--«Oui, dit Grani, fils de Gunnar, et tu n'auras +pas besoin d'un four mieux chauffé que celui-là.»--«C'est ainsi que tu +me récompenses d'avoir vengé ton père, dit Skarphjedin; tu es bien homme +à faire cela, toi qui n'as d'égards que pour ceux qui n'ont rien fait +pour toi.» Alors les femmes jetèrent du petit lait sur le feu, et +l'éteignirent. D'autres apportèrent de l'eau. + +Kol fils de Thorstein dit à Flosi: «Il me vient une idée. J'ai vu un +grenier au dessus de la salle, sous les solives du toit. C'est là qu'il +faut mettre le feu, nous l'allumerons avec ce foin qui est en tas devant +la maison.» + +Ils prirent donc le foin, et mirent le feu au grenier. Ceux qui étaient +dans la maison ne s'en aperçurent que quand toute la salle fut éclairée +par les flammes. Alors les femmes commencèrent à se lamenter. Njal leur +dit: «Faites bonne contenance, et ne dites pas de ces paroles effrayées; +c'est une courte bourrasque, et de longtemps nous n'en verrons une +semblable. Sachez aussi que Dieu est miséricordieux, et qu'il ne nous +laissera pas brûler deux fois, et dans ce monde et dans l'autre.» Par +ces paroles et d'autres encore il cherchait à les réconforter. + +Et voici que la maison tout entière se mit à flamber. Njal vint à la +porte et dit: «Flosi est-il assez près pour entendre mes paroles?» Flosi +dit que oui. «Veux-tu, dit Njal, faire la paix avec mes fils, ou bien +laisser sortir quelques-uns des nôtres?» Flosi répondit: «Je ne veux pas +faire de paix avec tes fils; voici que notre querelle va être finie, et +je ne partirai pas d'ici que tous ne soient morts. Mais je laisserai +sortir les femmes, les enfants, et les serviteurs.» + +Njal rentra et dit aux gens: «Que tous ceux-là sortent, qui en ont la +permission. Sors, Thorhalla fille d'Asgrim, et les autres sortiront avec +toi.» Thorhalla dit: «Nous allons nous séparer, Helgi et moi, d'une +autre manière que je ne pensais tout à l'heure. Mais je vais presser mon +père et mes frères, pour qu'ils vengent cette tuerie qui se fait +ici.»--«Que Dieu te protège, dit Njal, car tu es une bonne femme.» Elle +partit donc, et beaucoup de monde avec elle. + +Astrid de Djuparbakka dit à Helgi, fils de Njal: «Sors avec moi: je vais +jeter sur tes épaules un manteau de femme, et j'envelopperai ta tête +d'un voile.» Il refusa d'abord, mais elle le priait tant qu'il finit par +faire comme elle voulait. Astrid mit un voile sur la tête d'Helgi, et +Thorhild, femme de Skarphjedin, le couvrit d'un manteau: il sortit au +milieu d'elles. Thorgerd, fille de Njal, sortit aussi, et Helga sa sœur, +et bien d'autres. + +Comme Helgi sortait, Flosi dit: «Voici une grande femme, aux larges +épaules, qui s'en va là-bas. Emparez-vous d'elle et tenez-la bien.» Dès +que Helgi eut entendu ces paroles, il jeta son manteau. Il avait gardé +par dessous son épée à la main; il en frappa l'homme qui s'approchait et +atteignit son bouclier, le coup trancha la pointe du bouclier, et la +jambe de l'homme. Alors Flosi s'approcha, il leva sa hache sur la tête +de Helgi, et l'abattit d'un coup. + +Flosi vint près de la porte, et dit qu'il voulait parler à Njal, et +aussi à Bergthora. Ils s'approchèrent. Flosi dit: «Je viens, Njal, +t'offrir de sortir; tu n'as pas mérité d'être brûlé dans ta maison.» +Njal répondit: «Je ne sortirai pas; je suis vieux, et je ne pourrais +venger mes fils; et je ne veux pas vivre dans la honte.» Alors Flosi dit +à Bergthora: «Sors, toi, femme; car pour rien au monde je ne veux te +brûler.» Bergthora répondit: «J'ai été mariée jeune à Njal, et je lui ai +promis que je partagerais avec lui heur et malheur.» Et ils rentrèrent +tous les deux. + +«Qu'allons-nous faire maintenant?» dit Bergthora. «Allons à notre lit, +dit Njal et couchons-nous. Il y a longtemps que j'ai envie de me +reposer.» Bergthora dit au petit Thord, fils de Kari: «On va te mener +dehors, il ne faut pas que tu brûles ici.»--«Tu m'as promis, grand'mère, +répondit l'enfant, que nous ne nous séparerions jamais, tant que je +serais chez toi. J'aime bien mieux mourir avec toi et Njal que de vous +survivre à tous deux.» Elle porta donc l'enfant sur le lit. Njal dit à +son intendant: «Viens voir où nous nous couchons, et comment je dispose +toute chose autour de nous; car je ne bougerai pas, quelque tourment que +me causent la fumée ou la chaleur. Tu sauras donc où il faut chercher +nos os.» Et l'autre dit qu'ainsi ferait-il. On avait tué un bœuf, et la +peau était là. Njal lui dit de l'étendre sur eux, et il promit de le +faire. Alors Njal et Bergthora se couchèrent dans le lit et mirent le +petit garçon entre eux. Ils firent le signe de la croix sur eux et sur +lui, et recommandèrent leurs âmes à Dieu, et ce furent les dernières +paroles qu'on entendit d'eux. L'intendant prit la peau, l'étendit sur +eux, et sortit. + +Ketil de Mörk vint à sa rencontre et le tira dehors. Il s'informa de +Njal, son beau-père, et l'intendant lui dit tout ce qui s'était passé. +«Voici de grands malheurs qui fondent sur nous, dit Ketil; et cela fait +bien des calamités à la fois.» + +Skarphjedin avait vu que son père allait se coucher, et comment toutes +choses s'étaient passées. «Voici notre père qui va se mettre au lit de +bonne heure, dit-il; il fallait s'y attendre, car il est vieux.» + +Il tombait des tisons enflammés. Skarphjedin, Kari et Grim les +ramassaient comme ils tombaient, et les lançaient sur ceux du dehors; et +cela dura un moment. Alors les autres leur lancèrent des javelots. Mais +ils les arrêtaient au vol, et les leur renvoyaient. Flosi dit à ses gens +de cesser: «Nos armes, dit-il, ne mous servirons de rien contre eux. +Vous pouvez bien attendre que le feu en soit venu à bout.» + +Les grosses poutres commençaient à tomber du toit. «Maintenant, dit +Skarphjedin, mon père doit être mort. Je ne l'ai entendu ni tousser ni +gémir.» Et ils s'en allèrent au bout de la salle. Il y avait là une +poutre qui s'était effondrée. Elle était toute brûlée au milieu. Kari +dit à Skarphjedin: «Saute dehors par là, et je sauterai après toi. De +cette façon nous pourrons tous deux nous échapper; car toute la fumée +vient de ce côté» Skarphjedin répondit: «C'est toi qui sauteras le +premier; je serai sur tes talons.»--«Ce n'est pas sage, dit Kari; moi, +je pourrai bien m'échapper d'un autre côté, si je n'y parviens pas +ici.»--«Et moi je ne veux pas, dit Skarphjedin; saute le premier, je te +suis.»--«C'est le devoir de tout homme» dit Kari, de sauver sa vie quand +il le peut; et c'est ce que je vais faire. Voici que nous nous séparons +pour ne plus nous revoir; car si je saute dehors, je ne rentrerai certes +pas dans le feu pour t'y retrouver. Que chacun donc suive son +chemin.»--«Je me réjouis de penser, mon frère, dit Skarphjedin, que si +tu échappes tu me vengeras.» Alors Kari prit à la main une solive +enflammée et se mit à courir vers la poutre qui brûlait. Il lança son +tison du haut du mur, au milieu de ceux qui étaient dehors. Ils se +sauvèrent tous. Les vêtements de Kari et ses cheveux étaient tout en +flammes. Il sauta du haut du mur, et s'éloigna en courant le long de la +fumée. Un de ceux, qui étaient le plus près demanda: «Est-ce qu'il ne +vient pas de sauter un homme du haut du mur?»--«Non pas, dit un autre, +c'est Skarphjedin qui nous a lancé un brandon.» Et ils ne s'en +inquiétèrent pas davantage. + +Kari courut jusqu'à un ruisseau, où il se jeta, pour éteindre le feu qui +l'entourait. Puis il reprit sa course dans la fumée, et vint à un fossé +où il se reposa. On l'appelle depuis lors le fossé de Kari. + + + + +CXXX + + +Il faut revenir à Skarphjedin. Il sauta sur la poutre tout de suite +après Kari; mais quand il vint à l'endroit où elle était le plus brûlée, +elle s'écroula sous lui. Il tomba sur ses pieds et essaya d'escalader la +muraille; et voici qu'un pan du mur tomba sur lui, et le rejeta au +dedans. «Je vois bien à présent où j'en suis» dit Skarphjedin. Et il +s'avança le long de la muraille. Gunnar, fils de Lambi, grimpe sur la +muraille et voit Skarphjedin. «Voilà que tu pleures, Skarphjedin?» +dit-il.--«Non pas, dit Skarphjedin; mais les yeux me font mal, c'est la +vérité. Et toi, tu ris, à ce que je vois?»--«Oui certes, dit Gunnar, et +je n'avais pas ri encore depuis que tu tuas Thrain au +Markarfljot.»--«Voici un cadeau, dit Skarphjedin, qui t'en fera +souvenir.» Il prit dans sa poche une grosse dent qu'il avait arrachée à +Thrain, et la jeta à Gunnar. La dent lui entra dans l'œil, qui vint +pendre sur sa joue. Gunnar tomba du haut du mur. + +Skarphjedin s'approcha de son frère Grim. Ils se mirent à piétiner sur +le feu, en se tenant par la main. Quand ils furent au milieu de la +salle, Grim tomba à terre, mort. + +Alors Skarphjedin s'en alla vers le bout de la maison. À ce moment il y +eut un grand fracas, et tout le toit s'effondra. Skarphjedin fut pris +entre les décombres et le mur du pignon. Et il ne pouvait plus bouger de +là. + +Flosi et ses gens restèrent devant l'incendie jusqu'au matin. Et voici +venir vers eux un homme à cheval. Flosi lui demanda son nom. Il +s'appelait Geirmund et dit qu'il était parent des fils de Sigfus. «Vous +avez fait là de grandes choses» dit-il. «On les appellera grandes, et +mauvaises aussi, dit Flosi. Mais il n'y a plus rien à y faire +maintenant.»--«Combien y en a-t-il de morts?» dit Geirmund. Flosi +répondit: «Njal et Bergthora sont morts, et tous leurs fils, et Thord +fils de Kari, et Kari fils de Sölmund, et Thord l'affranchi. Mais il +peut y en avoir d'autres encore que nous ne savons pas.» Geirmund dit: +«Il y en a un que tu nommes parmi les morts, et à qui j'ai parlé ce +matin.»--«Qui donc?» dit Flosi. «Kari fils de Sölmund, dit Geirmund. +Nous l'avons rencontré, moi et mon voisin Bard, et Bard lui a donné son +cheval. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout brûlés.»--«Avait-il +des armes?» demanda Flosi. «Il avait son épée Fjörsvafni, dit Geirmund, +et la lame était toute bleue d'un côté. La voilà ramollie, lui +avons-nous dit, moi et Bard. Il a répondu qu'il la tremperait pour la +durcir dans le sang des fils de Sigfus et des autres qui ont mis le feu +avec eux.»--«Qu'a-t-il dit de Skarphjedin?» demanda Flosi. «Il a dit, +répondit Geirmund, que lui et Grim étaient en vie quand ils s'étaient +séparés, mais qu'à présent ils devaient être morts.» + +--«Tu nous as conté là une nouvelle, dit Flosi, qui ne nous promet ni +paix ni repos; car celui qui nous a échappé est l'homme qui approchait +le plus, en toutes choses, de Gunnar de Hlidarenda. Souvenez-vous de mes +paroles, fils de Sigfus, et vous aussi, tous les autres: il y aura de +telles représailles à cet incendie, que plus d'un y laissera sa tête, et +d'autres tous leurs biens. Je doute qu'aucun de vous, fils de Sigfus, +ose rester dans son domaine. Je vous offre donc à tous de venir chez +moi, dans l'est, pour qu'un même sort nous frappe tous ensemble.» Ils le +remercièrent de son offre, et dirent qu'ils l'acceptaient, Modolf fils +de Ketil chanta: + +«Un seul rejeton vit encore, de la maison de Njal. Tout le reste a été +brûlé. Les vaillants fils de Sigfus ont accompli ce haut fait. La flamme +est montée jusqu'au toit. La lueur de l'incendie a éclairé la maison. +Voici vengé sur le fils de Gollnir le meurtre du brave Höskuld.» + +«Vantons-nous d'autre chose, dit Flosi, que d'avoir brûlé Njal; car ce +n'est pas un honneur pour nous.» Et il s'en alla vers le mur du pignon +avec Glum fils d'Hildir, et quelques autres. + +Glum dit: «Skarphjedin est-il mort à présent?» Les autres dirent qu'il +devait l'être depuis longtemps. Par moments la flamme reprenait, et par +moments s'éteignait tout à fait. + +Et voici qu'ils entendirent en bas, du fond de l'incendie, une voix qui +chantait: + +«Vous auriez pleuré à chaudes larmes parmi le combat et le choc des +épées, si mes amis et moi, nous avions pu nous acquérir de la gloire et +marcher en avant, le tranchant de nos haches laissant des traces +sanglantes.» + +«Est-ce Skarphjedin vivant ou mort qui chante ainsi?» dit Grani, fils de +Gunnar. «Peu nous importe» dit Flosi. «Cherchons les cadavres de +Skarphjedin, et des autres qui ont brûlé ici.» dit Grani.--«Non pas, dit +Flosi; il n'y a qu'un sot comme toi pour avoir une telle idée, au moment +où dans le pays on se rassemble contre nous. Tel qui est à son aise à +présent aura bientôt si grande peur qu'il ne saura où fuir. Voici mon +avis, c'est que nous partions tous au plus vite.» Et Flosi s'en alla en +hâte à l'endroit où étaient les chevaux, et tous les autres avec lui. + +Flosi dit à Geirmund: «Ingjald est-il chez lui, à Kelda?» Geirmund dit +qu'il croyait qu'il y était. «Cet homme, dit Flosi, a trahi son serment +envers nous et manqué à la foi jurée.» Et se tournant vers les fils de +Sigfus: «Que voulez-vous, dit-il, que nous fassions à Ingjald? +Voulez-vous lui pardonner? Ou bien irons-nous l'attaquer et le tuer?» +Ils dirent tous qu'il fallait l'attaquer et le tuer. Alors Flosi sauta +sur son cheval, les autres aussi, et ils se mirent en route. + +Flosi marchait le premier. Il alla droit vers la Ranga, et remonta le +long de la rivière. Voici qu'il vit un homme qui chevauchait de l'autre +côté. Il reconnut Ingjald de Kelda. Flosi l'appela. Ingjald s'arrêta et +s'approcha du bord de la rivière. Flosi lui dit: «Tu as manqué à la +parole que tu nous avais donnée et tu as forfait ta vie et tes biens. +Voici les fils de Sigfus qui voudraient bien te tuer, mais moi je sais +que tu t'es trouvé en un grand embarras, et je te donnerai la vie, si tu +veux t'en remettre à mon jugement.»--«Avant de le faire, répondit +Ingjald, il faut que j'aille trouver Kari. Quand aux fils de Sigfus, je +leur répondrai que je n'ai pas plus peur d'eux qu'ils n'ont peur de +moi.»--«Attends donc, dit Flosi, si tu n'as pas peur; je vais t'envoyer +un message.»--«J'attends.» dit Ingjald. + +Thorstein fils de Kolbein, neveu de Flosi, marchait à côté de lui, et il +avait un javelot à la main. C'était un des plus braves et des meilleurs +dans la troupe de Flosi. Flosi lui arracha son javelot et le lança à +Ingjald: le javelot l'atteignit au côte gauche, traversa le bouclier +au-dessous de la poignée et le fendit en deux, puis il entra dans la +jambe d'Ingjald au dessous du genou, et vint s'enfoncer dans le bois de +la selle. «T'ai-je touché?» dit Flosi. «Tu m'as touché certes, dit +Ingjald; mais c'est une égratignure et non une blessure.» Il arracha le +javelot, et dit à Flosi: «Attends, toi, maintenant, si tu n'es pas un +lâche.» Et il lui renvoya le javelot à travers la rivière. Flosi le voit +venir droit sur lui. Il tire son cheval en arrière. Le javelot le manque +et passe devant sa poitrine. Il atteint Thorstein au milieu du corps; et +Thorstein tombe mort, à bas de son cheval. Ingjald s'enfuit au galop +vers les bois, et ils ne peuvent l'approcher. + +Flosi dit à ses hommes: «Nous avons fait là une grande perte, et nous +pouvons dire qu'après cela nous sommes des gens voués au malheur. Voici +mon avis: c'est que nous nous en allions au col de Trihyrning. De là +nous pouvons voir toutes les chevauchées du district; car ils vont +rassembler autant de monde qu'ils pourront. Ils croiront sans doute que +nous aurons fait route vers l'Est et vers le Fljotshlid, en tournant le +dos au col de Trihyrning. De là, ils croiront encore que nous sommes +entrés dans la montagne, marchant toujours vers l'est, jusqu'à notre +pays. C'est de ce côté que le gros de leurs forces ira nous poursuivre. +D'autres aussi nous chercheront plus bas dans l'est, du côté de +Seljalandsmula, quoiqu'ils doivent trouver moins probable que nous ayons +pris ce chemin. Mon avis est donc de monter sur la montagne de +Trihyrning, et d'y rester jusqu'à ce que le soleil se soit couché trois +fois.» + +Ils montèrent donc sur la montagne, et entrèrent dans un vallon qu'on a +appelé depuis le vallon de Flosi. De là ils pouvaient voir toutes les +allées et venues du pays. + + + + +CXXXI + + +Il faut revenir à Kari. Il sortit du fossé où il s'était reposé, et +marcha devant lui jusqu'à l'endroit où il rencontra Bard. Et ils se +parlèrent de la manière que Geirmund avait dite. De là Kari s'en vint à +cheval trouver Mörd fils de Valgard et lui dit la nouvelle. Mörd s'en +lamenta beaucoup. Kari dit que de vaillants hommes avaient autre chose à +faire que de pleurer sur les morts; et il le pria de rassembler du +monde, et de venir le trouver à Holtsvad. + +Après cela, Kari s'en alla dans la vallée de la Thjorsa, chez Hjalti +fils de Skeggi. Comme il chevauchait le long de la Thjorsa, il vit un +homme qui le suivait à bride abattue. Kari attendit l'homme, et vit que +c'était Ingjald de Kelda. Il vit aussi qu'il avait une jambe toute +couverte de sang. Kari demanda à Ingjald qui l'avait blessé. Ingjald le +lui dit. «Où vous êtes vous rencontrés?» dit Kari. «Sur la Ranga, dit +Ingjald, et il m'a lancé son javelot à travers la rivière.»--«Ne lui +as-tu rien rendu?» dit Kari. «J'ai renvoyé le javelot, dit Ingjald, et +ils ont dit qu'il avait touché un homme, qui était mort sur le +coup.»--«Sais-tu qui c'était?» dit Kari.--«Il m'a paru ressembler à +Thorstein neveu de Flosi.» dit Ingjald.--«Puisses-tu avoir toujours +pareille chance» dit Kari. + +Ils s'en allèrent tous deux ensemble chez Hjalti fils de Skeggi, et lui +dirent la nouvelle. Il dit qu'on avait fait là de méchante besogne, et +qu'il fallait se mettre sur l'heure à leur poursuite, et les tuer tous. +Il rassembla du monde, appelant aux armes tous les hommes du pays. Avec +cette troupe lui et Kari vinrent trouver Mörd fils de Valgard. Ils se +réunirent à Holtsvad. Mörd y était avant eux, avec une grosse troupe. +Ils se séparèrent pour battre le pays. Les uns descendirent à l'est vers +Seljalandsmula, d'autres remontèrent le Fljotshlid, d'autres passant par +le col de Trihyrning descendirent dans le Godaland. De là ils vinrent au +nord jusqu'à Sand, et quelques-uns mêmes poussèrent jusqu'aux lacs des +poissons, où ils tournèrent bride. + +D'autres prirent plus bas dans l'est, et vinrent à Holt, où ils dirent +la nouvelle à Thorgeir. Ils lui demandèrent si Flosi et les siens +n'avaient pas passé par là. Thorgeir répondit: «Je ne suis pas un grand +chef, mais il me semble que Flosi prendra un autre parti que de passer +ici sous mes yeux, quand il vient de tuer Njal, le frère de mon père, et +ses fils, mes cousins. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous en +retourner; car vous avez cherché de droite et de gauche. Dites à Kari +qu'il vienne me trouver, et qu'il demeurera ici chez moi, s'il lui +plaît. S'il ne veut pas venir dans ce pays de l'Est, je veillerai, s'il +veut bien, à son domaine de Dyrholm. Dites-lui aussi que je lui donnerai +toute l'aide que je pourrai, et que j'irai à l'Alting avec lui. Il sait, +je pense, que c'est à moi et à mes frères qu'appartient la vengeance, +comme aux plus proches parents. Nous porterons plainte, et nous +tâcherons de faire en sorte qu'une sentence de proscription s'ensuive, +et mort d'hommes ensuite. Je ne vais pas avec vous maintenant, car je +sais que cela ne servirait de rien. Ils vont se tenir sur leurs gardes +autant que possible.» + +Ils s'en allèrent et se retrouvèrent tous à Hofi. «C'est une honte pour +nous, se disaient-ils les uns aux autres, de ne pas les avoir trouvés.» +Mais Mörd disait que non. Beaucoup étaient d'avis qu'il fallait aller +dans le Fljotshlid, et s'emparer des biens de tous ceux qui avaient pris +part à la chose. On s'en remit là-dessus à l'avis de Mörd. Il dit que +c'était le pire parti qu'on pût prendre. Ils demandèrent pourquoi. «Si +leurs domaines restent debout, dit-il, ils reviendront pour les voir, et +voir leurs femmes; et nous pourrons tomber sur eux, d'ici à quelque +temps. Et maintenant ne doutez pas que je ne sois fidèle à Kari dans +tout ce qu'il entreprendra; car j'ai à me garder moi-même.» Et Hjalti +l'engagea à faire en sorte de tenir sa promesse. + +Hjalti pria Kari de venir chez lui. Kari promit d'y aller sur l'heure. +Les autres lui redirent l'offre de Thorgeir. «J'en profiterai plus tard, +dit-il, et j'augure bien de notre affaire, s'il y en a beaucoup comme +lui.» Et là-dessus, la troupe se sépara. + +Flosi et ses gens avaient vu tout cela du haut de leur montagne. +«Maintenant, dit Flosi, montons à cheval, et allons-nous en; c'est ce +que nous avons de mieux à faire à présent.» Les fils de Sigfus +demandèrent s'ils ne feraient pas bien de s'en aller chez eux, pour +s'occuper de leurs domaines. «Mörd a bien pensé, dit Flosi, que vous +iriez voir vos femmes. Et je vois d'ici qu'il a donné le conseil de ne +pas toucher à vos domaines. Moi je suis d'avis qu'il ne faut pas nous +séparer, et que vous veniez tous avec moi dans le pays de l'est.» Et ils +se rangèrent tous à son avis. + +Ils se mirent donc en route, passèrent au nord du Jökul, et marchèrent +sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi envoya de suite chercher des +vivres, pour qu'on ne manquât de rien. Il ne parlait jamais de +l'expédition, mais il ne montrait pas la moindre crainte. Il resta chez +lui tout l'hiver, jusqu'après la fête de Jol. + + + + +CXXXII + + +Kari pria Hjalti de venir avec lui chercher le corps de Njal: «car +chacun croira, dit-il, à ce que tu diras avoir vu.» Hjalti dit qu'il +irait volontiers chercher le corps de Njal pour le porter à l'église. +Ils partirent donc, et ils étaient quinze hommes. Ils s'en allèrent à +l'est, passant la Thjorsa; là ils rassemblèrent encore du monde, si bien +qu'ils furent cent, en comptant les voisins de Njal. + +Ils arrivèrent à Bergthorshval au milieu du jour. Hjalti demanda à Kari +à quel endroit devait être le corps de Njal. Kari le lui montra. Il y +eut beaucoup de cendre à ôter. Par dessous ils trouvèrent la peau, et +elle était toute racornie par le feu. Ils l'ôtèrent, et dessous, Njal et +sa femme étaient là tous deux, sans que le feu les eût touchés. Tous +louèrent Dieu, et furent d'avis que c'était un grand prodige. On ôta le +petit garçon qui était couché entre eux deux; de tout son corps il n'y +avait de brûlé qu'un doigt, qu'il avait sorti de dessous la peau. On +emporta Njal au dehors, puis Bergthora. Et tous s'approchèrent pour voir +leurs cadavres. + +«Que vous semble de ces cadavres?» dit Hjalti. «Nous attendons ton +jugement» répondirent-ils. «Je vais dire en vérité ce que je pense, dit +Hjalti. Le cadavre de Bergthora est tel qu'il fallait s'y attendre, +quoiqu'elle soit encore belle: mais le visage de Njal est si +resplendissant, que je n'ai jamais vu son pareil chez un homme mort.» Et +ils dirent tous que c'était vrai. + +Alors ils se mirent à la recherche de Skarphjedin. Des serviteurs leur +montrèrent l'endroit où Flosi et les siens avaient entendu chanter. À +cet endroit, le toit et le mur du pignon s'étaient effondrés. C'est là +que Hjalti dit qu'il fallait creuser. Ils se mirent à l'ouvrage, et +trouvèrent le corps de Skarphjedin. Il était debout, appuyé contre la +muraille. Ses jambes étaient brûlées jusqu'aux genoux. Du reste de son +corps, rien n'avait été touché par le feu. Il s'était mordu la lèvre. +Ses yeux étaient grands ouverts, et la flamme ne les avait pas gonflés. +Il avait enfoncé sa hache dans la muraille, si avant qu'elle y tenait +jusqu'au milieu du tranchant; et elle s'était trouvée ainsi à l'abri du +feu. On retira la hache, Hjalti la prit et dit: «Voici une arme rare; il +y en a peu qui pourraient la porter.»--«Je sais un homme qui le pourra» +dit Kari.--«Qui cela?» dit Hjalti.--«Thorgeir Skorargeir, dit Kari. Je +le tiens maintenant pour le meilleur de leur race.» + +Alors on ôta à Skarphjedin ses vêtements, que le feu n'avait pas brûlés. +Il avait mis ses mains en croix, la droite dessus. On trouva sur lui une +marque entre les épaules, et une autre sur la poitrine, toutes deux en +forme de croix. Et les gens pensèrent que c'était lui qui s'était fait +lui-même ces brûlures. Tous disaient qu'ils étaient plus à l'aise qu'ils +n'auraient cru, près de Skarphjedin mort; car pas un n'avait peur de +lui. + +Ils cherchèrent le corps de Grim, et le trouvèrent au milieu de la +salle. En face de lui, au pied de la muraille de côté, on trouva Thord +l'affranchi; dans la chambre des fileuses, la vieille Sæun, et trois +hommes. En tout, on trouva onze corps. On les porta à l'église, puis +Hjalti s'en retourna et Kari avec lui. + +Il vint une enflure à la jambe d'Ingjald. Il alla chez Hjalti, qui le +guérit, mais il boita depuis ce moment. + +Kari alla à Tunga, trouver Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhalla y était +déjà, qui avait appris la nouvelle à son père. Asgrim reçut Kari à bras +ouverts, et le pria de passer tout l'hiver chez lui. Kari le promit. +Asgrim fit la même offre à tous ceux qui avaient été à Bergthorsval. +«L'offre est bonne, et j'accepte pour eux» dit Kari. Et ils vinrent tous +chez Asgrim. + +Quand Thorhal fils d'Asgrim sut que Njal, son père nourricier, était +mort, brûlé dans sa maison, il en fut si saisi que tout son corps enfla, +et un flot de sang lui sortit des oreilles, si violent qu'on ne pouvait +l'arrêter. Enfin il tomba en faiblesse, et le sang s'arrêta. Il se +releva bientôt: «Ce n'est pas me conduire en homme, dit-il, mais +j'espère me venger de ce qui vient de m'arriver, sur quelqu'un de ceux +qui ont brûlé Njal.» Les autres lui dirent que personne ne lui en ferait +honte. «Je ne m'inquiète pas de ce qu'on dit» fut sa réponse. + +Asgrim demanda à Kari quelle aide on pouvait attendre de ceux du pays de +l'est. Kari dit que Mörd fils de Valgard, et Hjalti fils de Skeggi lui +donneraient autant de monde qu'ils pourraient, et aussi Thorgeir +Skorargeir, et tous ses frères. Asgrim dit que c'était beaucoup. «Et +quelle aide aurons-nous de toi?» dit Kari.--«La plus forte que je +pourrai, dit Asgrim; et j'y laisserai ma vie, s'il le faut.»--«Fais +ainsi, ce sera bien», dit Kari.--«J'ai parlé aussi, dit Asgrim, à Gissur +le blanc. Je lui ai demandé son avis, et ce que nous avions à +faire.»--«Bien, dit Kari, et qu'a-t-il conseillé?» Asgrim répondit: «Il +a dit qu'il fallait nous tenir tranquilles jusqu'au printemps, qu'alors +il nous fallait aller dans l'est et commencer la procédure contre Flosi +pour le meurtre d'Helgi, prendre à témoins les voisins les plus proches, +et citer Flosi devant le ting pour fait d'incendie, puis citer ces mêmes +voisins à comparaître devant le tribunal. J'ai demandé à Gissur, qui +avait à porter plainte pour le meurtre. Il a dit que c'était à Mörd à le +faire, qu'il le trouve bon ou non: cela lui déplaira d'autant plus, +a-t-il dit, que jusqu'ici tout dans cette affaire a tourné mal pour lui. +Mais il faut que Kari se fâche toutes les fois qu'il verra Mörd, et il +finira par l'y amener. Il aura du reste peur de moi. Voilà ce qu'a dit +Gissur.» Kari répondit: «Nous suivrons tes conseils tant que nous +pourrons, et c'est toi qui nous guideras.» + +Nous parlerons encore de Kari. Il ne pouvait pas dormir la nuit. Asgrim +s'éveilla une fois, et entendit que Kari était éveillé. «Ne peux-tu donc +dormir la nuit?» dit Asgrim. Et Kari chanta: + +«Le sommeil fuit mes yeux, car j'entends toujours la prière de ma femme; +depuis qu'ils ont brûlé, l'automne passé, la maison de Njal, sans cesse +je songe au mal qu'ils m'ont fait.» + +Il n'y avait personne dont Kari parlât si souvent que de Njal et de +Skarphjedin. Mais jamais il ne disait de mal de ses ennemis, jamais non +plus il ne faisait entendre de menaces contre eux. + + + + +CXXXIII + + +Voici ce qui arriva une nuit à Svinafell. Flosi s'agitait en dormant. +Glum fils d'Hildir, vint l'éveiller et il fut longtemps avant d'y +arriver. Flosi dit: «Va me chercher Ketil de Mörk.» Ketil vint. «Je vais +te conter mon rêve» dit Flosi. «--Fais le,» dit Ketil.--«J'ai rêvé, dit +Flosi, que j'étais à Lomagnup. J'étais sorti, et je regardais en haut +vers le sommet de la montagne. Et la montagne s'ouvrit. Un homme en +sortit: il était vêtu de peau de chèvre, et il avait une barre de fer à +la main. Il s'approchait en criant. C'étaient mes hommes qu'il appelait, +d'abord les uns, puis les autres; et il les nommait par leur nom. Le +premier qu'il appela fut mon parent Grim le rouge, après lui vint Arni +fils de Kol. Et cela me parut étrange. Ensuite, il appela Eyjolf fils de +Bölverk, et Ljot, fils de Hal de Sida, et six autres. Puis il se tut +quelque temps. Après cela, il appela encore cinq des nôtres, et parmi +eux, les fils de Sigfus, tes frères. Et puis encore cinq autres, et +parmi eux, Lambi, Modulf, et Glum. Après ceux-là, il en appela trois, et +en dernier lieu, Gunnar fils de Lambi, et Kol fils de Thorstein. Alors +il vint à moi. Je lui demandai s'il avait quelque nouvelle à me donner. +Et il me dit que oui. Je lui demandai son nom. Il dit qu'il se nommait +Jarngrim. Je lui demandai où il allait. Il dit qu'il allait à l'Alting. +«Que feras-tu là?» lui dis-je. Il répondit: «Je vais récuser les +témoins, après quoi je récuserai les juges, pour laisser la place aux +combattants.» Et il chanta: + +«Les serpents du combat vont accourir, la tête levée. On verra la terre +couverte de crânes. Les lames bleues feront retentir les plaines. Les +hommes marcheront dans une rosée sanglante.» + +Il frappa la terre de sa barre de fer, et il se fit un grand fracas. +Alors il rentra dans la montagne. Mais moi, je fus saisi de frayeur. Et +maintenant dis-moi ce que tu penses de mon rêve.»--«Je pense, dit Ketil, +que tous ceux qu'il a appelés sont voués à la mort. Et mon avis est que +nous ne parlions de ce rêve à personne, pour le moment.» Flosi dit +qu'ainsi ferait-il. + +Voici que l'hiver s'avance, et la fête de Jol est passée. Flosi dit à +ses hommes: «Il faut nous en aller maintenant; car je ne pense pas qu'on +nous laisse longtemps tranquilles. Nous allons chercher de l'aide, et il +va arriver comme je vous le disais: il nous faudra tomber aux genoux de +bien des gens avant que cette affaire ait pris fin. » + + + + +CXXXIV + + +Ils se préparèrent donc tous à partir. Flosi avait mis des pantalons +longs, car il voulait aller à pied. Il savait qu'alors il déplairait +moins aux autres de marcher eux-mêmes. + +Ils partirent, et vinrent d'abord à Knappavöll; le jour suivant ils +allèrent jusqu'à la Breida, et de la Breida au Kalfafell, de là au +Bjarnanes sur le Hornafjord, de là au Stafafell, dans le pays de Lon, et +enfin à Thvatta, chez Hal de Sida. Flosi avait pour femme sa fille +Steinvör. Hal leur fit grand accueil. Flosi lui dit: «Je viens te +demander, mon beau-père, de venir, toi et tous tes hommes, au ting avec +moi.» Hal répondit: «Voici qu'il est arrivé comme dit le proverbe: La +main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a porté. Tu en as plus +d'un dans ta troupe, qui à présent baisse la tête, et qui poussait à la +pire des besognes quand il n'y avait encore rien de fait. Mais moi, je +te dois mon aide toutes les fois que cela me sera possible.» Flosi dit: +«Que me conseilles-tu de faire, au point où nous en sommes?»--«Il faut +que tu t'en ailles au Nord, répondit Hal, jusqu'au Vapnafjord, et tu +demanderas du secours à tous les chefs du pays; tu auras besoin d'eux +tous avant la fin du ting.» + +Flosi resta là trois nuits. Quand il fut reposé, il s'en alla du côté de +l'est, à Geitahellna, et de là au Berufjord. Ils y passèrent la nuit. De +là ils prirent à l'est encore jusqu'à Heydal dans le Breiddal. Là +demeurait Halbjörn le fort. Il avait pour femme Odny fille de Sörli fils +de Brodhelgi. Flosi trouva chez lui un bon accueil. Halbjörn fit +beaucoup de questions sur l'incendie. Et Flosi lui raconta tout par le +menu. Halbjörn demanda jusqu'où Flosi comptait aller dans le pays des +fjords du nord. Flosi dit qu'il irait jusqu'au Vapnafjord. + +Flosi ôta de sa ceinture une bourse pleine d'argent, et la donna à +Halbjörn. Halbjörn prit l'argent, tout en disant qu'il n'avait rien fait +pour recevoir des présents de Flosi: «et je voudrais savoir, dit-il, en +quelle manière je pourrai m'acquitter envers toi.»--«Je n'ai pas besoin +d'argent, dit Flosi; mais je veux que tu sois pour moi dans ma querelle. +Je n'ai aucun droit à te faire cette demande, car tu n'es ni mon parent +ni mon allié.» Halbjörn répondit: «Je te promets d'aller au ting avec +toi, et de prendre parti pour toi dans ta querelle comme je ferais pour +mon frère.» Flosi le remercia. + +De là, ils allèrent, par la plaine du Breiddal, à Hrafnkelstad. Là +demeurait Hrafnkel fils de Thorir, fils de Hrafnkel, fils de Hrafn. +Flosi trouva chez lui un bon accueil, et il lui demanda de venir au ting +avec lui et de lui donner son aide. Hrafnkel s'en défendit longtemps. À +la fin il promit que son fils Thorir irait au ting avec tous leurs +hommes, et qu'il serait du même côté que les autres godis du district. +Flosi le remercia et partit pour Bersastad. Là demeurait Holmstein fils +de Spakbersir. Il reçut Flosi à merveille. Flosi lui demanda son aide. +Holmstein dit qu'il la lui devait depuis longtemps. + +De là ils allèrent à Valthjofstad. Là demeurait Sörli fils de Brodhelgi, +et frère de Bjorni fils de Brodhelgi. Il avait pour femme Thordis, fille +de Gudmund le puissant, de Mödruvöll. Flosi et les siens trouvèrent là +un bon accueil. Le lendemain au matin, Flosi fit sa demande à Sörli de +venir au ting avec lui, et il lui offrit de l'argent. «Je ne sais ce que +je ferai, dit Sörli, tant que je ne saurai pas de quel côté sera Gudmund +le puissant, mon beau-père; je veux être avec lui, là où il sera +lui-même.»--« Je vois à ta réponse, dit Flosi, que c'est une femme qui +commande ici.» Il se leva, et dit à ses gens de prendre leurs manteaux +et leurs armes. Ils partirent, et ils n'avaient pas trouvé là de +secours. + +Ils descendirent le Lagarfljot, et vinrent à travers la plaine, à +Njardvik. Là demeuraient deux frères, Thorkel Fulspak et Thorvald. Ils +étaient fils de Ketil Thrim, fils de Thidrand le sage, fils de Ketil +Thrim, fils de Thorir Thidrand. La mère de Thorkel Fulspak et de +Thorvald était Yngvild fille de Thorkel Fulspak. Flosi trouva là un bon +accueil. Il conta son affaire aux deux frères, et leur demanda du +secours. Et ils refusèrent jusqu'à ce qu'il leur eût donné trois marcs +d'argent à chacun. Alors ils promirent de l'aider. + +Yngvild leur mère était là, comme ils promirent d'aller au ting. Elle se +mit à pleurer. «Pourquoi pleures-tu, mère?» dit Thorkel. Elle répondit: +«J'ai rêvé que Thorvald ton frère avait une casaque rouge, et elle était +si étroite qu'il semblait qu'on l'eût cousu dedans. Il avait aussi des +pantalons rouges, attachés par des lanières serrées. J'avais de la +peine, en le voyant si mal à l'aise, mais je n'y pouvais rien.» Ils se +mirent à rire, et dirent que c'étaient là des sottises, et que son +bavardage ne les empêcherait pas d'aller au ting. Flosi les remercia +fort et partit, s'en allant du côté du Vapnafjord. + +Ils vinrent à Hof. Là demeurait Bjorni fils de Brodhelgi, fils de +Thorgil, fils de Thorstein le blanc, fils d'Ölvir, fils d'Eyvald, fils +d'Öxnathorir. La mère de Bjorni était Halla, fille de Lyting. La mère de +Brodhelgi était Asvör fille de Thorir, fils de Graut Atli, fils de +Thorir Thidrand. Bjarni fils de Brodhelgi avait pour femme Rannveig +fille de Thorgeir, fils d'Eyrik de Goddal, fils de Geirmund, fils de +Hroald, fils d'Eyrik Ördigskeggi. Bjarni reçut Flosi à bras ouverts. +Flosi lui offrit de l'argent pour avoir son aide. Bjarni dit: «Jamais je +n'ai vendu pour de l'argent ma vaillance et mon aide. Puisque tu en as +besoin, je te la donnerai par amitié. J'irai au ting avec toi, et je +prendrai ton parti, comme je ferais pour mon frère.»--«J'aurai donc une +grosse dette envers toi, dit Flosi; mais je n'attendais pas moins de ta +part.» + +De là, Flosi et les siens vinrent à Krossavik. Là demeurait Thorkel fils +de Geitir. Thorkel était grand ami de Flosi. Flosi lui fit sa demande. +«C'est mon devoir, dit Thorkel, de te donner toute l'aide que je +pourrai, et de prendre parti pour toi dans ta querelle, jusqu'au bout.» +Et au départ il fit à Flosi de riches présents. + +Alors Flosi quitta le pays du Nord. Venant du Vapnafjord, il entra dans +le district du Fljotsdal, et fut l'hôte de Holmstein fils de Spakbersir. +Flosi lui dit que tous avaient accueilli sa demande et promis de +l'aider, hormis Sörli, fils de Brodhelgi. «C'est que Sörli est un homme +pacifique» dit Holmstein; et il fit à Flosi de beaux présents. + +Flosi remonta le Fljotsdal; de là, passant la montagne, il vint au Sud +par les laves de l'Öxara et descendit dans le Svidinhornadal puis il +prit à l'ouest jusqu'à l'Alptafjord. Et il ne s'arrêta pas, qu'il ne fut +arrivé à Thvatta, chez Hal, son beau-père. Flosi y passa un demi-mois, +avec ses hommes, à se reposer. Il demanda à Hal ce qu'il lui conseillait +de faire, et s'il fallait changer ses projets. «Mon avis est, répondit +Hal, que tu restes chez toi, dans ton domaine, avec les fils de Sigfus: +ils enverront des gens pour prendre soin de leurs domaines. Allez donc +chez toi tout d'abord; et quand vous partirez pour le ting, chevauchez +tous ensemble, et ne dispersez pas votre monde. Sur la route, les fils +de Sigfus iront voir leurs femmes. Moi j'irai au ting avec mon fils Ljot +et tous nos hommes et je vous donnerai toute l'aide que je pourrai.» +Flosi le remercia. Nul lui fit au départ de riches présents. + +Flosi quitta donc Thvatta. Et il n'y a rien à conter de son voyage, +sinon qu'il arriva sans encombre à Svinafell. Il passa chez lui le reste +de l'hiver, et l'été jusqu'au moment du ting. + + + + +CXXXV + + +Kari fils de Sölmund et Thorhal fils d'Asgrim allèrent un jour à Mosfell +trouver Gissur le blanc. Il les reçut à bras ouverts, et ils restèrent +chez lui longtemps. Une fois, comme ils parlaient, eux et Gissur, de +l'incendie et de la mort de Njal, il arriva à Gissur de dire que c'était +un grand bonheur que Kari eût échappé. Alors il vint un chant sur les +lèvres de Kari: + +«C'est à regret que j'ai quitté, moi l'aiguiseur des épées qui fendent +les casques, la maison de Njal en flammes. Là ont brûlé nombre de +vaillants hommes. Écoutez mes paroles, vous à qui je conte ma douleur.» + +«Il est naturel, dit Gissur, que tu ne puisses pas l'oublier. Mais nous +n'en parlerons plus pour cette fois.» + +Kari dit qu'il avait envie de retourner chez lui. Gissur répondit: «Je +vais me montrer ton ami, et te donner un conseil. Ne retourne pas chez +toi, mais va t'en à l'est, au pied de l'Eyjafjöll, trouver Thorgeir +Skorargeir, et Thorleif Krak. Il faut qu'ils quittent le pays de l'est +et qu'ils viennent avec toi; car c'est à eux qu'appartient la poursuite +dans cette affaire. Il faudra que Thorgrim le grand, leur frère, vienne +avec eux. Vous irez trouver Mörd fils de Valgard. Tu lui diras de ma +part qu'il ait à se charger de la poursuite contre Flosi pour le meurtre +d'Helgi, fils de Njal. Et s'il dit quoi que ce soit là-contre, tu feras +mine d'entrer en grande colère, et de lui planter ta hache dans la tête. +Tu lui parleras aussi de la colère que j'aurai s'il montre du mauvais +vouloir. Tu lui diras que j'enverrai chercher ma fille Thorkatla pour la +ramener chez moi. Cela, il ne pourra le souffrir, car il y tient comme à +la prunelle de ses yeux.» + +Kari le remercia de son conseil. Il ne lui parla pas de venir à son aide +avec ses gens; car il savait qu'en cela comme en toute chose Gissur se +montrerait son ami. + +Kari partit donc, faisant route vers l'est; il passa la rivière et vint +dans le Fljotshlid. Marchant toujours à l'est, il traversa le +Markarfljot et vint à Seljalandsmula. Enfin ils furent à Holt, lui et +les siens. Thorgeir les reçut avec de grandes marques d'amitié. Il leur +conta le voyage de Flosi, et tout le secours qu'on lui avait promis dans +le pays des fjords de l'est. Kari dit qu'il fallait s'attendre à le voir +chercher de l'aide, après tous les meurtres dont il avait à répondre. +«Plus leurs affaires vont bien, plus ils s'en repentiront» dit Thorgeir. +Et Kari répéta à Thorgeir tout ce qu'avait dit Gissur. + +Après cela ils quittèrent le pays de l'est, et vinrent dans la plaine de +la Ranga chez Mörd fils de Valgard. Il les reçut bien. Kari lui dit le +message de Gissur son beau-père. Il fit des façons, et dit que c'était +une plus grosse affaire de citer Flosi en justice, que dix autres. «Il +arrive donc, dit Kari, comme Gissur pensait; il n'y a rien que de +mauvais à attendre de toi: tu es poltron et sans cœur. Mais tu auras ce +que tu mérites, et Thorkatla va retourner chez son père.» Thorkatla se +prépara sur l'heure, disant que depuis longtemps elle était toute +disposée à se séparer de Mörd. Alors Mörd changea tout à coup de +sentiment et de langage. Il pria Kari de ne se point mettre en colère, +et promit de poursuivre Flosi. Kari lui dit: «Voici que tu t'es chargé +de la poursuite; fais en sorte de la mener à bien, sans crainte; car ta +vie en dépend.» Mörd dit qu'il mettrait tous ses soins à bien mener +cette affaire, et à se conduire en vaillant homme. + +Après cela, Mörd cita auprès de lui neuf hommes libres. Ils étaient tous +les plus proches voisins du lieu du meurtre. Mörd prit Thorgeir par la +main, et fit approcher deux témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que +Thorgeir fils de Thorir me transmet son droit de poursuite contre Flosi +fils de Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal, et me met à sa +place dans toute la procédure qui s'ensuivra. Tu me transmets, Thorgeir, +ta cause pour la poursuivre ou pour faire la paix, avec les mêmes droits +que si c'était à moi, comme au plus proche, que la vengeance appartînt. +Tu me la transmets selon ta loi et je m'en charge selon la loi.» + +Une seconde fois, Mörd fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins, +dit-il, que je dénonce comme qualifiée par la loi l'attaque de Flosi, +fils de Thord, sur Helgi, fils de Njal, quand il lui a fait, soit à la +tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs, une blessure qui +s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de laquelle Helgi +a trouvé la mort. Je dénonce cette attaque devant cinq témoins (et il +les nomma tous les cinq); je la dénonce selon la loi; je la dénonce en +vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.» + +Encore une fois, il fit approcher des témoins: «Vous m'êtes témoins +dit-il, que je dénonce la blessure que Flosi, fils de Thord, a faite à +Helgi, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres inférieurs, +blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de +laquelle Helgi a reçu la mort. Je la dénonce comme faite sur le lieu +même où Flosi fils de Thord attaqua Helgi fils de Njal, attaque +qualifiée par la loi. Je la dénonce devant cinq témoins (et il les nomma +tous les cinq). Je la dénonce selon la loi. Je la dénonce en vertu de la +délégation de Thorgeir fils de Thorir.» + +Encore une fois, Mörd fit avancer des témoins: «Vous m'êtes témoins, +dit-il, que je cite en témoignage les neuf plus proches voisins du lieu +du meurtre (et il les nomma tous par leur nom), pour qu'ils +comparaissent à l'Alting, et qu'ils y fassent leur déclaration en +qualité de voisins au sujet de l'attaque, qualifiée par la loi, que +Flosi fils de Thord a commise sur la personne d'Helgi fils de Njal, sur +le lieu même où il lui a fait une blessure soit à la tête, soit à la +poitrine, soit aux membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être +mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a trouvé la mort. Je vous fais +sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à +prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de +rigueur dans ces poursuites. Je vous fais cette sommation selon la loi, +de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous fais sommation en vertu +de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.» + +Mörd fit avancer encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que +j'ai cité ces neuf hommes, tous proches voisins du lieu du meurtre, à +comparaître devant l'Alting, et à faire leur déclaration, en qualité de +voisins, au sujet de la blessure faite par Flosi fils de Thord à Helgi +fils de Njal, à la tête, à la poitrine, ou aux membre inférieurs, +blessure qui s'est trouvée être une blessure mortelle, et au moyen de +laquelle Helgi a reçu la mort, sur le lieu même où Flosi fils de Thord +attaqua Helgi fils de Njal, attaque qualifiée par la loi. Je vous fais +sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige à +prononcer, que je réclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de +rigueur dans ces poursuites. Je vous fais sommation selon la loi. Je +vous fais sommation de manière que vous puissiez m'entendre. Je vous +fais sommation en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.» + +Alors Mörd dit: «Voici que l'affaire est engagée, comme vous l'avez +demandé. Je te prie maintenant, Thorgeir Skorargeir, de venir me trouver +quand tu iras au ting. Nous ferons route tous deux ensemble avec nos +troupes réunies, et nous nous tiendrons de notre mieux; mes hommes +seront prêts dès le commencement du ting: et je vous serai fidèle en +toute chose.» Et ils furent contents de ce qu'il avait dit. Ils +s'engagèrent par serment à ne pas se séparer les uns des autres, tant +que Kari ne l'aurait pas permis, et à mettre leur vie en jeu les uns +pour les autres. Ils se quittèrent en grande amitié, et se donnèrent +rendez-vous au ting. + +Thorgeir s'en retourna dans l'est. Mais Kari prit à l'ouest, passa la +rivière, et vint à Tunga, chez Asgrim. Asgrim le reçut à merveille. Kari +lui dit tous les conseils qu'avait donnés Gissur le blanc, et le +commencement des poursuites. «J'attendais cela de lui, dit Asgrim; je +savais qu'il se conduirait bien, et c'est ce qu'il a fait.» Et il +demanda: «Qu'as-tu appris de Flosi, et du pays de l'est?» Kari répondit: +«Il est allé dans l'est jusqu'au Vapnafjord; presque tous les chefs lui +ont promis leur aide, et viendront avec lui au ting. Il attend aussi du +secours de ceux du Reykardal, de Ljosvatn et de l'Öxfjord.» Et ils en +parlèrent encore longtemps. + +Voici que le temps se passe, et on approche de l'Alting. + +Thorhal, fils d'Asgrim prit grand mal à la jambe. Elle enfla si fort +au-dessus de la cheville qu'il ne pouvait plus marcher sans un bâton. +Thorhal était fort, et de haute taille, noir de cheveux et de visage, +prudent dans ses paroles, et pourtant d'humeur vive. Il fut le troisième +parmi les grands hommes de loi de l'Islande. + +Voici le moment venu où les hommes s'en vont au ting. Asgrim dit à Kari: +«Tu vas partir pour être au ting dès le commencement, et tu dresseras +nos huttes: mon fils Thorhal ira avec toi; traite le bien, et prends +grand soin de lui, car il est infirme: mais nous aurons besoin de lui à +ce ting. Je vous donnerai vingt hommes pour vous accompagner.» Et on fit +les préparatifs du départ. Après quoi ils partirent pour le ting, +dressèrent les huttes, et préparèrent toutes choses. + + + + +CXXXVI + + +Flosi se mit en marche, quittant le pays de l'est, avec les cent hommes +qui étaient à l'incendie. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au +Fljotshlid. Là, les fils de Sigfus allèrent voir leurs domaines, et ils +y passèrent tout un jour. Le soir, ils s'en allèrent à l'ouest, passant +la Thjorsa, et ils dormirent là cette nuit. Le lendemain de bonne heure +ils remontèrent à cheval et reprirent leur route. + +Flosi dit à ses hommes: «Il nous faut aller à Tunga, chez Asgrim fils +d'Ellidagrim. Nous prendrons notre repas chez lui, et nous rabattrons +son orgueil.» Et ils dirent que ce serait bien fait. Ils allèrent donc, +et furent vite à Tunga. Asgrim était dehors, et il avait quelques hommes +avec lui. Ils virent la troupe qui s'approchait. Les gens d'Asgrim +dirent: «Ce doit être Thorgeir Skorargeir.»--«Je ne crois pas, dit +Asgrim; ces gens là s'avancent avec des cris et des rires; mais des +parents de Njal, comme Thorgeir, ne riraient pas tant que l'incendie ne +sera pas vengé. J'ai une autre idée: il se peut que cela vous semble +improbable, mais je crois que c'est Flosi et les autres qui ont brûlé +Njal, et j'imagine qu'ils viennent pour nous faire un affront. Il faut +que nous rentrions tous.» Et ils firent comme il avait dit. + +Asgrim fit balayer la maison, dit qu'on l'ornât de tentures, qu'on mît +des tables, et des viandes dessus. Il fit placer des sièges le long des +bancs, par toute la salle. + +Flosi entra dans l'enceinte. Il ordonna à ses hommes de mettre pied à +terre et d'entrer. Ils le firent. Flosi et ses gens arrivèrent dans la +salle. Asgrim était assis sur le banc du milieu. Flosi regarda les bancs +et les tables, et vit qu'il y avait là, tout prêt, tout ce dont on avait +besoin. Asgrim dit à Flosi, sans le saluer: «Les tables sont servies: +ceux qui ont faim peuvent manger.» Flosi se mit à table et tous ses +hommes avec lui. Ils placèrent leurs armes contre la muraille. Ceux qui +n'eurent pas de place sur les bancs s'assirent sur les sièges devant les +tables. Mais quatre hommes armés se tenaient devant l'endroit où Flosi +était assis, pendant qu'ils mangeaient tous. Asgrim se taisait tant que +dura le repas, mais son visage était rouge comme du sang. Quand ils +eurent mangé leur saoul, les femmes ôtèrent les tables; d'autres +apportèrent de l'eau pour laver les mains. Flosi prenait tout son temps, +comme s'il eût été chez lui. + +Il y avait, contre le banc du milieu, une hache à fendre le bois. Asgrim +la prit à deux mains, et sautant sur le banc, en porta un coup à la tête +de Flosi. Glum fils d'Hildir avait vu ce qu'il allait faire. Il sauta +sur Asgrim, lui ôta des mains la hache et la leva sur lui à son tour; +car Glum était d'une grande force. Alors beaucoup d'autres accoururent, +voulant se jeter sur Asgrim. Mais Flosi défendit que personne lui fît du +mal: «Nous l'avons mis, dit-il, à trop rude épreuve. Il n'a rien fait +que ce qu'il devait faire; et il a montré qu'il avait le cœur bien +placé.» Puis il dit à Asgrim: «Nous allons nous séparer sains et saufs, +mais nous nous retrouverons au ting, et là, nous viderons notre +querelle.»--«Oui, dit Asgrim, et j'espère qu'avant que le ting n'ait +pris fin, vous aurez appris à le prendre de moins haut.» Flosi ne +répondit rien. Ils sortirent, lui et ses hommes, remontèrent à cheval, +et s'éloignèrent. + +Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Laugarvatn, où ils passèrent la +nuit. Le lendemain ils allèrent à Beitivöll, où ils firent halte. Là, +quantité de gens vinrent les rejoindre. Hal de Sida en était, et tous +les autres des fjords de l'est. Flosi les accueillit avec beaucoup de +joie. Il leur conta son voyage et sa rencontre avec Asgrim. Beaucoup +approuvèrent, et dirent que c'était agir hardiment. Mais Hal dit: «Je ne +suis pas du même avis que vous; et il me semble que c'était une idée peu +sensée. Ils se souvenaient bien assez des offenses qu'on leur a faites, +sans qu'il fût besoin de les leur rappeler. Ceux-là n'ont que du mal à +attendre, qui excitent les autres si rudement.» Et Hal laissait bien +voir qu'il trouvait qu'on était allé trop loin. + +Ils partirent tous ensemble et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la +plaine d'en haut. Là ils mirent leur monde en bataille et descendirent +au ting. Flosi avait fait dresser d'avance les huttes de ceux de Byrgir; +les gens des fjords de l'est s'en allèrent vers les leurs. + + + + +CXXXVII + + +Il nous faut parler maintenant de Thorgeir Skorargeir. Il partit du pays +de l'est avec une troupe nombreuse. Ses frères, Thorleif Krak et +Thorgrim le grand, étaient avec lui. Ils chevauchèrent sans s'arrêter +jusqu'à Hof, chez Mörd fils de Valgard; et ils attendirent là qu'il fût +prêt à partir. Mörd avait rassemblé tous les hommes en état de porter +les armes, et il avait l'air d'un homme qui ne craint nulle chose. Ils +se mirent en route, et passant la rivière, vinrent dans le pays de +l'ouest. Là on attendit Hjalti fils de Skeggi. Il n'y avait pas +longtemps qu'ils attendaient, quand il arriva. Ils l'accueillirent avec +joie et ils marchèrent tous ensemble jusqu'à Reykja, dans le district de +Biskupstunga. Là ils attendirent Asgrim fils d'Ellidagrim. Il vint se +joindre à eux, et on fit route vers l'ouest, passant par la Bruara. + +Asgrim leur dit ce qui s'était passé entre lui et Flosi. «J'espère, dit +Thorgeir, que nous pourrons éprouver leur courage, avant que le ting +n'ait pris fin.» Et ils continuèrent à marcher jusqu'à Beitivöll. Là, +Gissur vint les joindre, avec beaucoup de monde. Et ils parlèrent +longtemps tous ensemble. + +Enfin ils arrivèrent à la plaine d'en haut: là, ils mirent tout leur +monde en bataille, et descendirent ainsi vers le ting. Flosi et ses gens +coururent aux armes, et peu s'en fallut qu'on n'en vint à combattre. +Mais Asgrim et les siens ne s'y laissèrent pas amener, et vinrent tout +droit à leurs huttes. Le jour se passa tranquillement, sans qu'ils +eussent affaire les uns aux autres. Il était venu des chefs de tous les +pays, et de mémoire d'homme on n'avait vu un ting aussi nombreux. + + + + +CXXXVIII + + +Il y avait un homme nommé Eyjolf. Il était fils de Bölverk, fils +d'Eyjolf le rusé, de l'Otradal, fils de Thord Gellir, fils d'Oleif +Feilar. La mère d'Eyjolf le rusé était Hrodny, fille de Skeggi, du +Midfjord, fils de Skinabjörn, fils de Skutadarskeggi. + +Eyjolf fils de Bölverk était un homme de grande importance, et fort +instruit dans la loi. Il fut le troisième parmi les meilleurs hommes de +loi de l'Islande. C'était l'homme le plus beau de visage qu'on pût voir. +Il était grand et fort, et il avait tout ce qui fait les grands chefs, +mais il était avare, comme tous ceux de sa famille. + +Un jour, Flosi vint à la hutte de Bjarni fils de Brodhelgi. Bjarni le +reçut à bras ouverts, et le fit asseoir à côté de lui. Ils parlèrent de +bien des choses. Flosi dit à Bjarni: «Que me conseilles-tu de faire à +présent?»--«Il est difficile, répondit Bjarni, de donner un conseil dans +une affaire comme la tienne; mais le mieux serait, il me semble, d'aller +demander du secours; car ils ont rassemblé de grandes forces contre +vous. Je te demanderai aussi, Flosi, s'il y a parmi vos gens quelque +homme bien versé dans la loi; car vous avez le choix entre deux choses: +ou bien offrir la paix, ce qui serait, pour le mieux; ou bien défendre +votre cause selon les lois, s'il y a des moyens de défense, mais il +faudra de la hardiesse pour mener à bien ce parti. C'est, je crois, ce +qu'il vous faut faire, car vous avez commencé fièrement, et il ne vous +convient guère de vous rabaisser.» + +--«Pour ce qui est d'hommes habiles dans la loi, répondit Flosi, je te +dirai tout de suite que nous n'en avons point parmi les nôtres, si ce +n'est Thorkel fils de Geitir, ton parent.»--«Nous n'avons pas à compter +sur lui, dit Bjarni. Il est versé dans la loi, c'est vrai, mais il est +d'une prudence telle qu'il ne servira de bouclier à personne. Il +combattra pour toi comme le meilleur de tes hommes, car il est vaillant. +Mais je te le dis, celui qui produira un moyen de défense dans l'affaire +de l'incendie est un homme mort, et je ne me soucie pas que ce soit mon +parent Thorkel. Il faut donc que nous cherchions ailleurs.» + +Flosi dit qu'il ne savait en aucune façon quels étaient les meilleurs +hommes de loi. Bjarni lui dit: «Il y a un homme nommé Eyjolf, fils de +Bölverk. C'est le meilleur homme de loi des districts des fjords de +l'ouest. Nous aurons à lui donner beaucoup d'argent, si nous voulons +l'avoir pour nous dans cette affaire. Mais il ne faut pas nous arrêter à +cela. Il faudra aussi que nous allions en armes à toutes les séances du +tribunal, et que nous nous montrions aussi prudents que possible, en +sorte que nous n'en venions aux mains que si nous avons à nous défendre. +Maintenant, je vais aller avec toi demander du secours; car je crois que +nous n'avons pas longtemps à rester tranquilles.» + +Alors il sortirent de la hutte, et allèrent chez ceux de l'Öxfjord. +Bjarni parla à Lyting, et à Blæing, et à Hroa fils d'Arnstein, et il eut +vite fait d'obtenir d'eux ce qu'il demandait. Ensuite, ils allèrent +trouver Kol, fils de Vigaskuta, et Eyvind fils de Thorkel, fils d'Askel +le godi. Ils leur demandèrent du secours, et les autres s'en défendirent +longtemps. À la fin pourtant, ils acceptèrent trois marcs d'argent, et +promirent d'être avec Flosi dans son affaire. + +Après cela, Flosi et Bjarni allèrent aux huttes de ceux de Ljosvatn, et +là, ils s'arrêtèrent longtemps. Flosi leur demanda du secours. Mais ils +firent toutes sortes de difficultés. Alors Flosi entra dans une grande +colère: «Vous êtes de méchantes gens, dit-il. Là-bas, dans votre pays, +vous êtes avides et injustes, et au ting vous refusez votre aide à ceux +qui vous la demandent. Vous en aurez honte et reproches à ce ting même, +si vous ne vous souvenez plus des injures dont Skarphjedin vous a +couverts, vous autres gens de Ljosvatn.» Après quoi, baissant la voix, +il leur offrit de l'argent pour avoir leur aide, et à force de belles +paroles, il leur fit promettre qu'ils la donneraient. Ils s'enhardirent +si bien qu'ils dirent que si Flosi en avait besoin, ils combattraient +avec lui. + +«Voilà qui va bien, dit Bjarni à Flosi. Tu es un grand chef et un homme +hardi. Tu vas droit devant toi, et tu ne ménages personne.» + +Ils s'en allèrent de là, et prirent à l'ouest, passant l'Öxara. Ils +vinrent à la hutte de ceux de Hlad. Il y avait beaucoup d'hommes dehors +devant la porte. L'un d'eux avait un manteau d'écarlate sur les épaules +et un bandeau d'or autour de la tête. Il tenait à la main une hache +incrustée d'argent. «Cela se trouve bien, dit Bjarni. Voilà Eyjolf fils +de Bölverk, si tu veux lui parler, Flosi.» Ils allèrent donc trouver +Eyjolf et le saluèrent. Eyjolf reconnut de suite Bjarni, et lui fit bon +accueil. Bjarni prit Eyjolf par la main, et le conduisit dans +l'Almannagja. Les hommes de Bjarni et ceux de Flosi marchaient derrière +eux. Les hommes d'Eyjolf étaient aussi venus avec lui. + +Bjarni les mena sur le bord d'en haut, et leur dit de rester là, et de +regarder autour d'eux. Lui et Flosi avec Eyjolf s'en allèrent jusqu'à +l'endroit, où le chemin commence à descendre le long du précipice. +«Voilà un bon endroit pour s'asseoir, dit Flosi, et d'où on peut voir au +loin.» Et ils s'assirent. Ils étaient quatre en tout. + +Bjarni dit à Eyjolf: «Nous sommes venus te trouver, mon ami; parce que +nous avons grand besoin de ton aide en beaucoup de choses.»--«Il ne +manque pas de vaillants hommes au ting, répondit Eyjolf; et vous n'aurez +pas de peine à trouver quelqu'un qui vous aide mieux que moi.»--«Non +pas, dit Bjarni. Sur beaucoup de points, tu n'as pas ici ton pareil. +D'abord tu es d'aussi bonne race que tous ceux qui descendent de Ragnar +Lodbrok. Ensuite tes ancêtres ont été souvent parties dans de grands +procès, soit au ting, soit là-bas dans les districts, et toujours ils +ont eu le dessus. Nous ne doutons pas que tu n'aies comme eux la +victoire dans les procès auxquels tu te mêleras.»--«Tu parles bien, +Bjarni, dit Eyjolf; mais je ne sais pas ce que j'ai à faire dans tout +ceci.» Alors Flosi dit: «Voilà trop de paroles pour en venir à ce que +nous avons en tête. Nous sommes venus te demander ton aide, Eyjolf; nous +te prions d'être avec nous dans notre affaire, de venir avec nous devant +le tribunal, et de trouver des moyens de défense, s'il y en a, de les +présenter en notre lieu et place et de nous aider en toute circonstance +qui puisse se produire devant ce ting.» + +Alors Eyjolf sauta sur ses pieds, tout en colère: «Je ne permets à +personne, dit-il, de se servir de moi comme d'un bouffon, et de me +mettre en avant, quand je n'en ai pas envie. Je vois bien à présent où +vous vouliez en venir avec toutes vos belles paroles.» Halbjörn le fort +le prit par la main et le força à s'asseoir entre lui et Bjarni: +«L'arbre ne tombe pas du premier coup, mon ami, lui dit-il; assieds-toi +près de nous d'abord.» Flosi ôta de son bras un anneau d'or, et dit: «Je +veux te donner cet anneau, Eyjolf, en retour de ton amitié et de ton +aide, et par là, je te montrerai que je ne me moque pas de toi. Tu feras +bien d'accepter cet anneau, car il n'y a nul homme ici au ting, à qui +j'aie fait jamais un présent semblable.» L'anneau était si beau, si +large et si bien travaillé, qu'il valait bien douze cents aunes de drap. +Halbjörn le passa au bras d'Eyjolf. «Je crois, dit Eyjolf, que je vais +accepter cet anneau, puisque tu agis si bien avec moi. Tu peux compter +que je me chargerai de trouver des moyens de défense, et de faire tout +ce qu'il faudra.»--« Vous vous êtes bien conduits tous les deux, dit +Bjarni; et nous voici, Halbjörn et moi, tout trouvés pour être témoins +qu'Eyjolf s'est chargé de l'affaire.» + +Alors Eyjolf se leva, Flosi aussi, et ils se donnèrent la main. Eyjolf +prit sur lui, des mains de Flosi, toute la conduite de la défense, et de +tout nouveau procès qui pourrait résulter des moyens présentés; car il +arrive souvent que la défense dans une cause devient poursuite dans une +autre. Il se chargea de même de toutes les preuves à présenter dans +cette affaire, soit devant le tribunal de district, soit devant le +cinquième tribunal. Flosi lui délégua ses droits selon la loi, et Eyjolf +les accepta selon la loi. + +Alors Eyjolf dit à Flosi et à Bjarni: «Voici que je me suis chargé de +l'affaire, comme vous m'en aviez prié. Mais je veux que pour l'instant +vous teniez ceci caché. Si l'affaire vient devant le cinquième tribunal, +gardez-vous bien de dire que vous m'avez fait un présent pour avoir mon +secours.» + +Alors Flosi se leva, et aussi Bjarni, et les autres. Flosi et Bjarni +retournèrent chacun dans sa hutte. Mais Eyjolf vint à la hutte de Snorri +le godi, et il s'assit à côté de lui. Ils parlèrent de bien des choses. +Snorri prit le bras d'Eyjolf, releva sa manche, et vit qu'il avait un +large anneau d'or. «As-tu acheté cet anneau, ou te l'a-t-on donné?» dit +Snorri. Eyjolf ne trouvait rien à dire, et se taisait.--«Je vois bien, +dit Snorri, que c'est un présent qu'on t'a fait. Puisse cet anneau ne +pas te coûter la vie.» Eyjolf sauta de son siège et s'en alla, sans dire +un mot. En le voyant se lever en telle hâte Snorri dit: «Je crois +qu'avant que ce ting n'ait pris fin, tu sauras quel cadeau tu as accepté +là.» Et Eyjolf s'en retourna dans sa hutte. + + + + +CXXXIX + + +Il faut revenir à Asgrim fils d'Ellidagrim. Ils se réunirent, lui et +Kari fils de Sölmund, et aussi Gissur le blanc, et Hjalti fils de +Skeggi, et Thorgeir Skorargeir, et Mörd fils de Valgard. Asgrim prit la +parole: «Nous n'avons pas besoin, dit-il, de nous parler à part, car il +n'y a ici que des hommes qui ont confiance les uns dans les autres. Je +vous demande maintenant si vous savez quelque chose des desseins de +Flosi. Car il faut, je crois, que nous aussi nous décidions ce que nous +allons faire.» + +Gissur le blanc répondit: «Snorri le Godi m'a envoyé dire que Flosi +avait reçu des renforts nombreux des pays du Nord; et aussi qu'Eyjolf +fils de Bölverk, son parent, avait accepté de quelqu'un un anneau d'or, +et qu'il s'en cachait. Snorri dit qu'à ce qu'il croit ils ont décidé +Eyjolf à présenter des moyens de défense dans leur affaire, et que +l'anneau lui a été donné pour cela.» Ils furent tous d'avis qu'il devait +en être ainsi. + +Gissur reprit: «Voici mon gendre Mörd fils de Valgard, qui s'est chargé +de la partie de l'affaire la plus dangereuse, de l'avis de tous; la +poursuite contre Flosi. Je viens vous prier maintenant de vous partager +le reste; car il sera bientôt temps de porter plainte au tertre de la +loi. Il faut aussi que nous allions chercher du secours.»--«C'est ce que +nous allons faire, dit Asgrim; mais nous te prierons de venir avec +nous.» Gissur dit qu'il voulait bien. + +Gissur choisit pour venir avec lui tous les hommes les plus sages de +leur troupe. Il y avait là Hjalti fils de Skeggi, Asgrim, et Kari, et +Thorgeir Skorargeir. «Nous irons d'abord, dit Gissur, chez Skapti fils +de Thorod.» Et ils allèrent à la hutte de ceux d'Ölfus. Gissur le blanc +marchait le premier, puis Hjalti, puis Kari, puis Asgrim, puis Thorgeir +Skorargeir, puis ses frères. Ils entrèrent dans la hutte. Skapti était +assis sur le banc du milieu. Dès qu'il vit Gissur le blanc il se leva +pour venir à sa rencontre, lui souhaita la bienvenue, à lui et à tous +les autres, et le pria de s'asseoir près de lui. Gissur le fit. Puis il +dit à Asgrim: «Parle le premier, et demande son aide à Skapti; +j'ajouterai ce qui me semblera bon.» + +Asgrim dit: «Nous sommes venus ici, Skapti, te demander aide et +secours.» Skapti répondit: «Vous avez bien vu la dernière fois qu'on ne +venait pas à bout de moi, quand je n'ai pas voulu me charger de vos +embarras.»--«Cette fois c'est autre chose, dit Gissur. Il s'agit de +porter plainte pour la mort de Njal, et de Bergthora son épouse, qui ont +été brûlés dans leur maison, sans l'avoir mérité, et aussi pour la mort +des trois fils de Njal, et de maints autres braves hommes. Tu ne feras +jamais pareille chose, de refuser ton aide à des hommes qui te la +demandent, et qui sont tes parents et tes alliés.» + +--«Skarphjedin m'a dit un jour, répondit Skapti, que j'avais enduit ma +tête de goudron, et que j'avais levé une bande de gazon pour me cacher +dessous. Il a dit aussi que j'avais si grande peur, que Thorolf fils de +Lopt, d'Eyra, m'avait caché sur son vaisseau, parmi ses sacs de farine, +et m'avait amené de la sorte en Islande; ce jour-là j'ai résolu de ne +jamais porter plainte pour sa mort.»--«Il ne faut plus penser à ces +choses, dit Gissur, celui qui a dit cela est mort. Tu me donneras bien +ton aide, à moi, si tu ne veux pas le faire pour d'autres.»--«Ce n'est +pas ton affaire, répondit Skapti; pourquoi as-tu été t'en mêler?» + +Alors Gissur entra en grande colère et dit: «Tu n'es pas comme ton père; +bien qu'il ne fallût pas toujours se fier à lui, il était du moins +toujours prêt à porter secours à ceux qui avaient besoin de lui.»--«Nous +ne sommes pas du même avis, vous et moi, dit Skapti. Vous croyez tous +deux avoir fait de grandes choses, toi Gissur en attaquant Gunnar de +Hlidarenda, et toi, Asgrim, en tuant Gauk, ton frère d'adoption.» Asgrim +répondit: «Peu d'hommes disent le bien quand ils savent le mal, mais +chacun te dira que je n'ai tué Gauk que lorsque j'y ai été forcé. On +peut t'excuser de ne pas nous venir en aide, mais non pas de nous dire +des injures. Je souhaite qu'avant la fin du ting, cette affaire tourne à +ta honte, et qu'il ne se trouve personne pour t'en tirer.» + +Alors Gissur et les siens se levèrent tous et sortirent. Ils allèrent à +la hutte de Snorri le Godi, et ils y entrèrent. Il les reconnut tout de +suite, et se leva pour venir à leur rencontre. Il dit qu'ils étaient +tous les bienvenus, et leur fit place pour s'asseoir près de lui. Après +quoi ils demandèrent quelles nouvelles on racontait. Asgrim dit à +Snorri: «Nous sommes venus te demander ton aide, moi et mon parent +Gissur.» Snorri répondit: «Tu parles comme il fallait s'y attendre; et +tu as raison de porter plainte pour le meurtre de parents tels que les +tiens. Nous avons reçu de Njal plus d'un bon conseil, quoique peu de +gens s'en souviennent encore. Mais je ne sais pas de quelle sorte d'aide +vous avez le plus besoin.»--«Nous avons besoin, dit Asgrim, qu'on nous +mette en état de nous battre ici même au ting.»--«Il est vrai dit +Snorri, qu'il y a des chances pour cela. Je prévois que vous irez de +l'avant, hardiment, et qu'ils se défendront de même. Et aucun des deux +partis ne pourra obtenir justice. Vous ne pourrez souffrir cela, vous +les attaquerez, et vous n'aurez pas autre chose à faire; car ils vous +feraient honte de la mort de vos parents, si vous la laissiez sans +vengeance.» Il était facile de voir qu'il cherchait à les exciter. + +«Tu parles bien, Snorri» dit Gissur le blanc, et quand on a besoin de +toi, tu te montres toujours le plus vaillant de tous.»--«Je voudrais +savoir, dit Asgrim, quelle aide tu nous donneras, si les choses se +passent comme tu dis.»--Snorri répondit: «Je vous donnerai une preuve +d'amitié qui vous fera grand honneur. Mais je n'irai pas avec vous au +tribunal. Si vous devez vous battre au ting, ne les attaquez que si vous +n'avez avec vous que des gens résolus; car vous aurez contre vous de +rudes champions. Si vous êtes repoussés, faites-vous amener de notre +côté; je tiendrai ma troupe ici, toute rangée en bataille, et je serai +prêt à venir à votre secours. Si ce sont eux qui plient, j'ai idée +qu'ils courront vers l'Almannagja, pour s'y fortifier. S'ils y arrivent, +vous n'en viendrez jamais à bout. Je me charge donc de rassembler mes +gens devant, et de les empêcher de s'y établir. Mais nous ne les +poursuivrons pas s'ils s'enfuient le long de la rivière, soit vers le +Nord, soit vers le Sud. Quand vous aurez tué assez des leurs pour faire +face aux amendes à payer, sans y perdre vos dignités et votre droit de +résider dans le pays, alors j'accourrai avec mes gens et je vous +séparerai. Mais il faut que vous cessiez le combat dès que je vous en +prierai, si j'ai fait de mon côté ce que je vous promets à présent.» +Gissur lui fit de grands remerciements, et dit qu'il avait bien parlé, +et prévu toutes les difficultés. Là-dessus, ils sortirent. + +«Où allons-nous maintenant?» dit Gissur. «À la hutte de ceux de +Mödruvöll.» dit Asgrim. Et ils y allèrent. + + + + +CXL + + +Comme ils entraient dans la hutte, ils virent Gudmund le puissant, +assis, qui parlait avec Einar fils de Konal, son fils d'adoption. Einar +était un homme sage. Asgrim et les autres s'avancèrent vers Gudmund. Il +les accueillit bien, et fit faire place pour eux dans la hutte, de +manière que tous pussent s'asseoir. Alors on se demanda les nouvelles. +Asgrim dit: «Je n'ai pas à murmurer tout bas ce que j'ai à te dire: nous +sommes venus ici pour te demander de nous prêter secours, +hardiment.»--«Avez-vous déjà vu d'autres chefs?» demanda Gudmund. Ils +répondirent qu'ils avaient été trouver Skapti fils de Thorod, et Snorri +le godi, et ils lui dirent en confidence comment l'un et l'autre +s'étaient comportés. Alors Gudmund dit: «Il n'y a pas longtemps que je +vous ai fait des difficultés, et ce jour-là je ne me suis pas conduit en +vaillant homme. Aujourd'hui je veux vous aider d'autant plus que j'ai +fait alors plus de résistance. J'irai avec vous devant le tribunal, et +tous mes hommes avec moi. Je vous aiderai en toutes choses à ce ting; je +combattrai avec vous, s'il faut en venir là, et je mettrai ma vie en jeu +pour la vôtre. Je veux aussi punir Skapti, en menant son fils Thorstein +Holmud, au combat avec nous; il n'osera pas faire autre chose que ce que +je veux, car il a pour femme ma fille Jodis, et Skapti sera forcé +d'arriver pour nous séparer.» + +Ils lui firent de grands remerciements, et parlèrent encore longtemps à +voix basse, de manière à n'être entendus de personne. Gudmund les +engagea à ne plus aller trouver d'autres chefs, pour se mettre à leurs +pieds, disant que ce ne serait pas digne de vaillants hommes comme eux: +«Nous tenterons l'aventure avec ce que nous avons de monde. Venez en +armes à toutes les audiences, mais pour l'instant, évitez d'engager le +combat.» Alors ils sortirent tous, et retournèrent à leurs huttes. Et +ceci ne fut su que de très peu de gens. Le ting suivait son cours. + + + + +CXLI + + +Il arriva un jour que les hommes vinrent au tertre de la loi. Voici +comme étaient placés les chefs: Asgrim fils d'Ellidagrim et Gissur le +blanc, Gudmund le puissant et Snorri le godi étaient en haut, tout +contre le tertre, et ceux des fjords de l'est se tenaient en bas, Mörd +fils de Valgard était à côté de Gissur le blanc, son beau-père. Mörd +était le plus beau parleur qu'il y eût au monde. Gissur prit la parole, +et dit que Mörd allait porter plainte dans l'affaire de meurtre, et il +l'engagea à parler haut pour que tous pussent l'entendre. + +Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je dénonce +comme qualifiée par la loi l'attaque de Flosi fils de Thord sur Helgi +fils de Njal, attaque commise sur le lieu même où Flosi fils de Thord a +fait à Helgi une blessure soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux +membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au +moyen de laquelle Helgi a reçu la mort. Je dis que pour cette action il +mérite d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'il doit être +défendu à tout homme de le nourrir, de le transporter, de l'aider en +nulle manière. Je dis que tous ses biens doivent être confisqués, moitié +pour moi, moitié pour les juges du tribunal de district qui ont droit, +selon la loi, sur les biens saisis. Je porte plainte, pour ce meurtre, +devant le tribunal de district de qui ressort l'affaire, d'après la loi. +Je porte plainte selon la loi. Je porte plainte de manière à être +entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite Flosi fils de Thord en +justice cet été même, et je demande que la peine de la proscription lui +soit appliquée dans son entier. Je porte plainte en vertu de la +délégation de Thorgeir fils de Thorir.» + +Il se fit une grande rumeur au tertre de la loi, et tous disaient qu'il +avait bien parlé, et comme il fallait. + +Mörd prit la parole une seconde fois: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que +je porte plainte contre Flosi fils de Thord pour la blessure qu'il a +faite à Helgi fils de Njal, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux +membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au +moyen de laquelle Helgi a reçu la mort sur le lieu même où Flosi fils de +Thord a commis sur Helgi fils de Njal une attaque qualifiée par la loi. +Je dis, Flosi, que pour cette action tu dois être proscrit, réduit à +vivre dans les bois, qu'il doit être défendu de te nourrir, de te +transporter, de t'aider en nulle manière. Je dis que tous tes biens +doivent être confisqués, moitié pour moi, moitié pour les juges du +tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur les biens saisis. +Je porte plainte devant le tribunal de district de qui ressort +l'affaire, d'après la loi. Je porte plainte selon la loi. Je porte +plainte de manière à être entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite +Flosi fils de Thord en justice cet été même, et je demande que la peine +de la proscription lui soit appliquée dans son entier. Je porte plainte +en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir.» + +Alors Mörd s'assit. Flosi l'avait écouté attentivement, mais il ne +disait pas un mot. + +Thorgeir Skorargeir se leva à son tour et prit des témoins: «Vous m'êtes +témoins, dit-il, que je porte plainte contre Glum, fils d'Hildir, pour +avoir pris du feu, l'avoir attisé, et porté l'incendie au domaine de +Bergthorshval, où il a fait brûler dans leur maison Njal fils de +Thorgeir et Bergthora, fille de Skarphjedin, et tous les autres hommes, +qui ont été brûlés avec eux. Je dis que pour cette action il doit être +proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'ait ni à le nourrir, ni +à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. Je dis que tous ses +biens doivent être confisqués, moitié pour moi, moitié pour les juges du +tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur les biens saisis. +Je porte plainte devant le tribunal de district de qui ressort +l'affaire, d'après la loi. Je porte plainte selon la loi. Je porte +plainte de manière à être entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite +Glum fils d'Hildir en justice, cet été même, et je demande que la peine +de la proscription lui soit appliquée dans son entier.» + +Kari, fils de Sölmund, porta plainte contre Kol fils de Thorstein, +Gunnar fils de Lambi, et Grani fils de Gunnar. Et les gens dirent qu'il +avait parlé merveilleusement bien. Thorleif Krak porta plainte contre +tous les fils de Sigfus. Thorgrim le grand, son frère, porta plainte +contre Modolf fils de Ketil, Lambi fils de Sigurd, et Hroar fils +d'Hamund, frère de Leidolf le fort. Asgrim fils d'Ellidagrim porta +plainte contre Leidolf, Thorstein fils de Geirleif, Arni fils de Kol, et +Grim le rouge. Et ils parlèrent bien, tous. Après cela, d'autres +portèrent plainte dans d'autres affaires. Et il se passa ainsi une bonne +partie du jour. Puis, les hommes rentrèrent dans leurs huttes. + +Eyjolf fils de Bölverk vint à la hutte de Flosi. Ils s'en allèrent +derrière la hutte, du côté de l'est. Flosi dit à Eyjolf: «Vois-tu +quelque moyen de défense dans cette affaire?»--«Aucun» dit Eyjolf. «Que +me conseilles-tu?» dit Flosi. «Il est difficile de donner un conseil +là-dessus, dit Eyjolf; je vais pourtant te dire le mien. Il faut que tu +déposes ta dignité de godi, et que tu la transmettes à ton frère +Thorgeir. Et toi, fais-toi inscrire parmi ceux qui vont au ting avec +Askel le godi, fils de Thorketil, du Reykjardal, dans le pays du Nord. +S'ils n'arrivent pas à savoir cela, il se peut qu'ils y trouvent leur +perte; car ils porteront plainte contre toi devant le tribunal des +fjords de l'est quand il eût fallu le faire devant le tribunal des +districts du Nord. Et il est probable qu'ils n'y feront pas attention. +Alors tu auras un recours contre eux devant le cinquième tribunal, s'ils +ont porté plainte devant un autre tribunal que celui qu'il fallait. Et +nous pourrons reprendre l'affaire, mais nous ne ferons cela que comme +dernière ressource.» + +--«Je crois, dit Flosi, que nous voici bien payés de notre anneau.»--«Je +n'en sais rien, dit Eyjolf, mais je veux vous conseiller si bien, que +les gens soient forcés de dire qu'on ne saurait mieux faire. Et +maintenant, envoie chercher Askel. Il faut aussi que Thorgeir vienne te +trouver tout de suite, et un homme avec lui.» + +Peu après, Thorgeir arriva, et Flosi lui transmit son siège de Godi. +Puis Askel vint à son tour. Flosi déclara qu'il se rangeait parmi ceux +qui le suivaient au ting. Ceci resta entre eux, et ne vint à la +connaissance de personne. + + + + +CXLII + + +Le temps se passe et on vient au moment où les affaires doivent être +jugées. + +Des deux côtés, ils firent leurs préparatifs et s'armèrent. Ils avaient +mis les uns et les autres des marques de ralliement à leurs casques. + +Thorhal, fils d'Asgrim, lui dit: «Prenez garde d'aller trop vite, mon +père, mais faites en toutes choses selon la loi. S'il survient quelque +difficulté, faites-le moi savoir au plus vite, et je viendrai vous aider +de mes conseils.» Asgrim et les siens le regardèrent. Son visage était +rouge comme du sang, et de grosses gouttes, comme de la grêle, sortaient +de ses yeux. Il se fit apporter sa lance, que Skarphjedin lui avait +donnée; c'était le joyau le plus précieux qu'on pût voir. + +Comme ils s'en allaient, Asgrim dit: «Mon fils Thorhal n'était pas à son +aise quand nous l'avons laissé dans la hutte. Je ne sais ce qu'il médite +de faire. Mais nous, allons trouver Mörd fils de Valgard, et ne pensons +plus à rien d'autre; car c'est plus grosse affaire de s'en prendre à +Flosi qu'à personne.» + +Alors Asgrim envoya chercher Gissur le blanc, et Hjalti fils de Skeggi, +et Gudmund le puissant. Ils vinrent tous ensemble et s'en allèrent sur +le champ au tribunal des fjords de l'Est. Ils se mirent au Sud du +tribunal. Flosi et tous ceux des fjords de l'Est prirent place au Nord. +Il y avait là aussi, avec Flosi, ceux du Reykdal, de l'Öxfjord et de +Ljosvatn. Il y avait aussi Eyjolf fils de Bölverk. Flosi se pencha vers +Eyjolf et lui dit: «Voilà qui va bien, et je crois que les choses vont +se passer comme tu l'as dit.»--«N'en dis rien à personne, dit Eyjolf; il +nous faudra peut-être employer ce moyen.» + +Mörd fils de Valgard prit des témoins; puis il somma tous ceux qui +avaient à porter devant le tribunal des accusations entraînant la +proscription, de tirer au sort, à qui porterait plainte le premier, qui +ensuite, qui en dernier lieu. Il déclara qu'il faisait cette sommation +selon la loi, devant le tribunal, de manière que les juges pussent +l'entendre. On tira au sort, et il fut désigné pour porter plainte le +premier. + +Mörd fils de Valgard prit des témoins une seconde fois. «Vous m'êtes +témoins, dit-il, que je retire toutes les erreurs que je pourrais +commettre en présentant cette affaire, en disant trop, ou mal. Je me +réserve le droit de rectifier mes paroles, jusqu'à ce que j'aie présenté +ma plainte dans la forme légale. Je vous prends à témoins de ceci, pour +moi et pour tous ceux qui pourront avoir à récuser votre témoignage ou à +en profiter.» + +Mörd fils de Valgard prit encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, +dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qui s'est chargé +de sa défense à sa place, d'entendre mon serment, et mon exposé de +l'affaire, et aussi toutes les preuves que je me propose d'apporter +contre lui. Je lui fais cette sommation selon la loi, devant le +tribunal, et de manière que les juges puissent nous entendre de leur +siège au tribunal.» + +Mörd fils de Valgard parla encore: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je +prête serment sur le livre, le serment prescrit par la loi, et que je +jure devant Dieu de poursuivre cette affaire en la manière la plus +véridique, la plus juste et la plus conforme à la loi, aussi longtemps +que je serai mêlé à cette affaire.» + +Après cela il dit encore: «J'ai pris à témoins Thorod, et aussi +Thorbjörn; je les ai pris à témoins que j'ai porté plainte pour +l'attaque, qualifiée par la loi, commise par Flosi fils de Thord, sur le +lieu même où Flosi fils de Thord a commis cette attaque, qualifiée par +la loi, sur Helgi fils de Njal, quand Flosi fils de Thord a fait à Helgi +fils de Njal une blessure, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux +membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au +moyen de laquelle Helgi a reçu la mort. J'ai dit que pour cette cause il +méritait d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'eût ni à +le nourrir, ni à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. J'ai dit +qu'il fallait que ses biens fussent confisqués, moitié pour moi, moitié +pour les juges du district qui ont droit, d'après la loi, sur les biens +saisis. J'ai porté plainte devant le tribunal de district de qui ressort +l'affaire, selon la loi. J'ai porté plainte selon la loi. J'ai porté +plainte de manière que tous pussent m'entendre, au tertre de la loi. +J'ai cité Flosi fils de Thord en justice, cet été même, et j'ai demandé +que la peine de la proscription lui fût appliquée dans son entier. J'ai +porté plainte en vertu de la délégation de Thorgeir fils de Thorir. J'ai +porté plainte dans les termes mêmes que je viens d'employer maintenant +dans mon exposé de l'affaire. Et ma poursuite en proscription, ainsi +engagée, je la porte devant le tribunal des fjords de l'est, à la charge +de N... comme je l'ai déclaré le jour où j'ai porté plainte.» + +Mörd dit encore: «J'ai pris à témoin Thorod, et aussi Thorbjörn; je les +ai pris à témoins que j'ai porté plainte contre Flosi fils de Thord, +pour avoir fait à Helgi fils de Njal une blessure soit à la tête, soit à +la poitrine, soit aux membres inférieurs, blessure qui s'est trouvée +être mortelle et au moyen de laquelle Helgi a reçu la mort, sur le lieu +même où Flosi fils de Thord a commis sur Helgi, fils de Njal, une +attaque qualifiée par la loi. J'ai dit que pour cette cause il méritait +d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'eût ni à le +nourrir, ni à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. J'ai dit +qu'il fallait que ses biens fussent confisqués, moitié pour moi, moitié +pour les juges du tribunal de district qui ont droit, suivant la loi, +sur les biens saisis. J'ai porté plainte devant le tribunal de district +de qui ressort l'affaire, selon la loi. J'ai porté plainte selon la loi. +J'ai porté plainte de manière que tous pussent m'entendre, au tertre de +la loi. J'ai cité Flosi fils de Thord, en justice, cet été même, et j'ai +demandé que la peine de la proscription lui fût appliquée dans son +entier. J'ai porté plainte en vertu de la délégation de Thorgeir fils de +Thorir. J'ai porté plainte dans les termes mêmes, que je viens +d'employer maintenant dans mon exposé de l'affaire. Et ma poursuite en +proscription ainsi engagée, je la porte devant le tribunal des fjords de +l'est, à la charge de N..., comme je l'ai déclaré le jour où j'ai porté +plainte.» + +Alors ceux que Mörd avait pris à témoins quand il avait porté plainte +s'avancèrent devant le tribunal, et prirent la parole en cette manière: +l'un d'eux donna son témoignage, et tous deux ensuite le confirmèrent +d'une seule voix: «Mörd a pris à témoins, dit le premier, Thorod, et moi +qui m'appelle Thorbjörn,» et il ajouta le nom de son père, «Mörd nous a +pris tous deux à témoins qu'il portait plainte contre Flosi fils de +Thord, pour l'attaque, qualifiée par la loi, commise par lui sur Helgi +fils de Njal, au lieu même où Flosi fils de Thord a fait à Helgi fils de +Njal une blessure, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres +inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au moyen de +laquelle Helgi a reçu la mort. Il a dit que pour cette cause Flosi +méritait d'être proscrit, réduit à vivre dans les bois, qu'on n'eût ni à +le nourrir, ni à le transporter, ni à l'aider en nulle manière. Il a dit +qu'il fallait que tous ses biens fussent confisqués, moitié pour lui +Mörd, moitié pour les juges du tribunal de district qui ont droit, +suivant la loi, sur les biens saisis. Il a porté plainte devant le +tribunal de district de qui ressort l'affaire, selon la loi. Il a porté +plainte selon la loi. Il a porté plainte de manière que tous pussent +l'entendre, au tertre de la loi. Il a cité Flosi, fils de Thord, en +justice, cet été même, et il a demandé que la peine de la proscription +lui fût appliquée dans son entier. Il a porté plainte en vertu de la +délégation de Thorgeir fils de Thorir. Il a porté plainte dans les +termes mêmes qu'il vient d'employer dans son exposé de l'affaire et que +nous employons maintenant pour notre témoignage. Voici que nous avons +déposé notre témoignage, dans les formes, et tout d'une voix. Et ce +témoignage, ainsi conçu, nous le portons devant le tribunal des fjords +de l'est, à la charge de N... comme Mörd l'a déclaré quand il a porté +plainte.» + +Une seconde fois ils déposèrent leur témoignage devant le tribunal, +mettant la blessure la première, et l'attaque en dernier lieu, et se +servant des même paroles que la première fois. Ils dirent qu'ils +déposaient leur témoignage, ainsi conçu, devant le tribunal des fjords +de l'Est, comme Mörd l'avait déclaré quand il avait porté plainte. + +Alors, ceux que Mörd avait pris à témoins quand Thorgeir lui avait remis +sa cause, s'avancèrent devant le tribunal. L'un des deux prononça le +témoignage, et tous deux ensemble le confirmèrent tout d'une voix: «Mörd +fils de Valgard et Thorgeir fils de Thorir, dirent-ils, nous ont pris à +témoins que Thorgeir fils de Thorir avait remis aux mains de Mörd fils +de Valgard, sa cause et son droit de poursuite contre Flosi fils de +Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal. Il lui a remis sa cause de +manière à le mettre en son lieu et place dans toute la procédure qui +s'ensuivra. Il lui a remis sa cause pour la poursuivre ou pour faire la +paix avec les mêmes droits que si c'était à lui Mörd, comme au plus +proche, que la vengeance appartint. Thorgeir lui a remis sa cause selon +la loi, et Mörd s'en est chargé selon la loi.» Et ils déposèrent leur +témoignage ainsi conçu devant le tribunal des fjords de l'Est, à la +charge de N... comme Thorgeir et Mörd les avaient mis en demeure de le +faire, en les prenant à témoins. + +On fit prêter serment à tous les témoins, avant de donner leur +témoignage, et aux juges aussi. + +Alors Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, +dit-il, que j'invite les neuf voisins du lieu du meurtre, que j'ai cités +à comparaître dans cette affaire, quand j'ai porté plainte contre Flosi +fils de Thord, à prendre place à l'ouest sur le bord de la rivière, et à +se tenir prêts à faire leur déclaration. Je leur fais sommation selon la +loi, devant le tribunal, et de manière que les juges puissent +m'entendre.» + +Encore une fois, Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes +témoins, dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qu'il +aurait chargé de sa défense en son lieu et place, d'avoir à reprocher la +déclaration de ces hommes que j'ai placés à l'ouest, sur le bord de la +rivière. Je lui fais sommation selon la loi, de manière que les juges +puissent m'entendre de leur siège au tribunal.» + +Mörd prit encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que voici +terminée toute la procédure préparatoire à employer dans cette affaire: +le tribunal sommé d'avoir à entendre mon serment, le serment prêté, la +cause exposée, les témoins de la plainte produits, les témoins de la +transmission des droits produits également, les voisins du lieu du +meurtre invités à prendre place, Flosi sommé d'avoir à reprocher leur +déclaration. Je prends ces hommes à témoins de tous ces préliminaires +déjà accomplis, et encore de ceci, que je ne veux pas être réputé avoir +abandonné la cause, si je quitte le tribunal pour apporter des preuves, +ou pour tout autre motif.» + +Alors Flosi et les siens allèrent à l'endroit où les voisins du lieu du +meurtre étaient assis. Flosi dit: «Les fils de Sigfus doivent savoir si +ces voisins du lieu du meurtre, qui ont été cités ici, l'ont été +légalement.» Ketil de Mörk répondit: «Il y en a un parmi eux, qui a tenu +Mörd fils de Valgard sur les fonts du baptême; il y en a un autre qui +est son parent au troisième degré.» Et ils comptèrent les degrés de +parenté, et confirmèrent leur dire par serment. Eyjolf prit des témoins, +et constata que la déclaration des voisins était suspendue jusqu'à ce +qu'on eût fini de les reprocher. Il prit des témoins une seconde fois: +«Vous m'êtes témoins, dit-il, que je récuse ces deux hommes, et les ôte +du nombre de ceux qui ont à faire la déclaration (et il les nomma par +leur nom, et le nom de leurs pères) pour cette cause, que l'un est +parent de Mörd au troisième degré, et l'autre son compère, à raison de +quoi la loi me permet de les récuser. Vous êtes, selon la loi, +incapables de prendre part à la déclaration; car vous voici récusés par +un moyen légal. Je vous récuse donc, d'après la coutume de l'Alting et +la loi du pays. Je vous récuse en vertu de la délégation de Flosi, fils +de Thord.» + +Alors tout le peuple éleva la voix, pour dire que la cause de Mörd était +réduite à néant. Et tous étaient d'avis que la défense valait mieux que +l'accusation. + +Asgrim dit à Mörd: «Ils ne sont pas encore venus à bout de nous, +quoiqu'il leur semble qu'ils avancent vite. Envoyons dire ceci à Thorhal +mon fils, et sachons quel conseil il nous donnera.» + +On envoya à Thorhal un homme sûr, qui lui dit par le menu où en était +l'affaire, et comment Flosi pensait avoir réduit à néant la déclaration. +Thorhal dit: «Je vais faire en sorte que la cause ne soit pas perdue +pour cela; dis-leur de ne pas en croire les autres, s'ils leur font des +chicanes; avec toute sa sagesse, Eyjolf s'est embrouillé. Retourne là +bas au plus vite, dis à Mörd fils de Valgard de s'avancer devant le +tribunal, et de prendre des témoins, comme quoi leur récusation est +nulle,» et il lui dit en grand détail ce qu'il y avait à faire. + +Le messager revint et leur dit les conseils de Thorhal. Alors Mörd fils +de Valgard s'avança devant le tribunal et prit des témoins: «Vous m'êtes +témoins, dit-il, que je déclare la récusation d'Eyjolf fils de Bölverk +nulle et de nul effet. Je me fonde sur ce qu'il a récusé ces hommes, non +pour leur parenté avec le véritable plaignant, mais pour leur parenté +avec celui qui s'est chargé de la cause. Je prends ceux-ci à témoins, +pour moi et pour ceux qui pourraient avoir besoin de leur témoignage.» +Puis il produisit le témoignage devant le tribunal. Après cela il vint à +l'endroit où les voisins étaient placés, et dit à ceux qui s'étaient +levés de se rasseoir, déclarant qu'ils avaient été bien et dûment +choisis. + +Alors tous dirent que Thorhal avait fait de grandes choses. Et il leur +semblait à tous que la poursuite valait mieux que la défense. + +Flosi dit à Eyjolf: «Penses-tu que ceci soit légal?»--«Certes je le +pense, dit Eyjolf, et assurément nous nous étions trompés. Mais nous +allons leur donner un nouvel assaut.» Et Eyjolf prit des témoins: «Vous +m'êtes témoins, dit-il, que je récuse ces deux hommes du nombre de ceux +qui ont à faire la déclaration» et il les nomma tous deux par leur nom +«pour cette cause qu'ils sont habitants, mais non propriétaires. Je vous +refuse à tous deux, le droit de prendre part à la déclaration, car vous +voici récusés par un moyen légal. Je vous récuse donc, d'après la +coutume de l'Alting, et la loi du pays.» Et Eyjolf dit à Flosi: «Ou je +me trompe fort, ou ils n'arriveront pas à mettre ceci à néant ». + +Et tous dirent que la défense valait mieux que l'accusation. Ils +louaient grandement Eyjolf, et disaient qu'il n'avait pas son pareil +pour sa connaissance de la loi. + +Alors Mörd, fils de Valgard, et Asgrim fils d'Ellidagrim, envoyèrent +dire à Thorhal ce qui s'était passé. Quand Thorhal eut entendu cela, il +demanda si ces hommes avaient quelque bien. Le messager répondit que +l'un deux, vivait de la vente de ses laitages, et possédait des vaches +et des moutons. «L'autre, dit-il, possède le tiers des terres qu'il +cultive, et il se suffit à lui-même. Lui et son bailleur ont un seul +foyer, et un seul berger pour tous deux. Thorhal dit: «Il en sera comme +tout à l'heure, et ils se sont trompés encore cette fois. Je n'aurai pas +de peine à mettre ceci à néant, malgré tous les grands mots d'Eyjolf +pour nous dire que ceci est légal. Et Thorhal dit au messager dans le +plus grand détail ce qu'il y avait à faire. + +Le messager revint, et dit à Mörd et à Asgrim ce qu'avait conseillé +Thorhal. Mörd s'avança devant le tribunal et prit des témoins: «Vous +m'êtes témoins, dit-il, que je déclare la récusation d'Eyjolf fils de +Bölverk nulle et de nul effet. Je me fonde sur ce qu'il a récusé, du +nombre de ceux qui ont à faire la déclaration, des hommes qui en étaient +légalement. Tous deux ont droit d'en être, celui qui possède trois cents +de terres, ou davantage, quoiqu'il n'ait pas de bétail; et celui qui +élève du bétail, quoiqu'il n'ait pas de terres à ferme.» Et il produisit +le témoignage devant le tribunal. Puis il vint à l'endroit où les +voisins étaient placés. Il leur dit de se rasseoir, et qu'ils étaient +bien et dûment choisis pour faire la déclaration. + +Alors il s'éleva une grande clameur. Tous disaient que la cause de Flosi +et d'Eyjolf était en mauvais point, et ils étaient d'accord pour dire +que l'accusation valait mieux que la défense. + +Flosi dit à Eyjolf: «Ceci est-il légal?» Eyjolf répondit qu'il n'était +pas assez habile pour en être tout à fait sûr. Ils envoyèrent donc +quelqu'un à Skapti, l'homme de la loi, pour lui demander si c'était +légal. Il leur fit répondre que c'était bien selon la loi, quoique peu +de gens en eussent connaissance. Et cela fut redit à Flosi et à Eyjolf. + +Alors Eyjolf fils de Bölverk demanda aux fils de Sigfus ce qu'il en +était des autres voisins cités. Ils dirent qu'il y en avait quatre cités +à tort «car d'autres qui demeuraient plus près qu'eux sont à l'heure +qu'il est dans leurs maisons.» Alors Eyjolf prit des témoins, et récusa +les quatre hommes du nombre de ceux qui avaient à faire la déclaration, +disant qu'il les récusait pour un motif légal. Après quoi il dit aux +autres: «Vous êtes tenus de rendre justice aux deux parties. Il faut +donc que vous vous présentiez devant le tribunal, quand on va vous +appeler, et que vous preniez des témoins comme quoi vous vous trouvez +dans l'impossibilité de faire votre déclaration, n'étant plus que cinq, +quand vous devriez être neuf. Et maintenant Thorhal est capable de mener +à bien tous les procès du monde, s'il trouve remède à ceci.» + +Flosi et Eyjolf avaient l'air de gens qui sont sûrs de leur affaire. Il +se fit une grande rumeur, et on disait que l'accusation de meurtre était +réduite à néant, et que cette fois la défense valait mieux que la +poursuite. + +Asgrim dit à Mörd: «Il n'est pas dit qu'ils aient raison de se vanter si +fort, tant que nous n'aurons pas fait savoir ceci à mon fils Thorhal. +Njal m'a dit qu'il avait si bien instruit Thorhal dans la loi, qu'il +serait le meilleur homme de loi de toute l'Islande, et qu'il le +prouverait un jour.» + +On envoya donc dire à Thorhal ce qui s'était passé, et l'insolence de +Flosi et des siens, et le bruit qui courait que l'accusation de meurtre, +portée par Mörd et Asgrim, était réduite à néant. «Ils auront du +bonheur, dit Thorhal, si ceci ne tourne pas à leur honte. Va dire à Mörd +qu'il prenne des témoins, et prête serment que le plus grand nombre des +voisins a été bien et dûment choisi. Il produira ce témoignage devant le +tribunal, et il déclarera qu'il est en droit de poursuivre l'accusation. +Il aura à payer une amende de trois marcs pour chacun de ceux qu'il a +cités à tort. Mais il ne pourra être poursuivi pour cela à ce ting.» + +Le messager revint et redit à Mörd et à Asgrim, par le menu, toutes les +paroles de Thorhal. Mörd s'avança devant le tribunal, il prit des +témoins et prêta serment que le plus grand nombre des voisins avait été +bien et dûment choisi. Il déclara qu'il était en droit de poursuivre +l'accusation. «Et il faut, dit-il, que nos ennemis se vantent d'autre +chose que de nous avoir trouvés en défaut grave.» Alors une grande +clameur s'éleva: on disait que Mörd menait bien son affaire, et que +Flosi et les siens n'avançaient qu'à force de chicanes et de détours. + +Flosi demanda à Eyjolf si cela était légal. Eyjolf répondit qu'il n'en +était pas sûr, et que c'était à l'homme de la loi à en décider. Alors +Thorkel fils de Geitir alla de leur part dire à l'homme de la loi ce qui +s'était passé, et il lui demanda si ce qu'avait dit Mörd était légal. +Skapti répondit: «Il y a maintenant plus de gens habiles dans la loi que +je ne croyais. Il faut bien le dire, ceci est légal de toute manière, et +il n'y a pas moyen d'aller à l'encontre. Je croyais être le seul à +savoir cela, depuis que Njal est mort; car lui seul, à ma connaissance, +le savait.» + +Thorkel retourna vers Flosi et Eyjolf et leur dit que la chose était +légale. Alors Mörd fils de Valgard s'avança devant le tribunal et prit +des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je somme ces voisins, que +j'ai cités ici quand j'ai intenté ma poursuite contre Flosi fils de +Thord, de faire leur déclaration, soit pour, soit contre lui. Je leur +fais sommation selon la loi, devant le tribunal, de manière que les +juges puissent l'entendre de leur siège au tribunal.» + +Alors les voisins de Mörd s'avancèrent devant le tribunal. L'un d'eux +prononça la déclaration, et les autres la confirmèrent tout d'une voix. +Ils parlèrent ainsi: «Mörd fils de Valgard nous a cités ici, nous neuf +hommes libres. Nous voici cinq à présent, quatre d'entre nous ayant été +récusés. On a constaté devant témoins l'absence de ces quatre qui +devaient déposer avec nous. Nous avons maintenant à déposer notre +déclaration, comme la loi nous y oblige. Nous avons été cités pour faire +notre déclaration sur ce point, s'il est vrai que Flosi fils de Thord a +commis sur Helgi fils de Njal une attaque qualifiée par la loi, sur le +lieu même où Flosi fils de Thord a fait à Helgi fils de Njal une +blessure, soit à la tête, soit à la poitrine, soit aux membres +inférieurs, blessure qui s'est trouvée être mortelle, et au moyen de +laquelle Helgi a reçu la mort. Mörd nous a sommés de n'omettre aucune +des paroles que la loi nous oblige à prononcer, qu'il réclame de nous +devant le tribunal, et qui sont de rigueur dans ces poursuites. Il nous +a fait sommation selon la loi. Il nous a fait sommation de manière que +nous pussions l'entendre. Il nous a fait sommation en vertu de la +délégation de Thorgeir fils de Thorir. Voici maintenant que nous avons +tous prêté serment, et rendu notre déclaration légale. Nous nous sommes +mis d'accord, tous. Nous déposons donc notre déclaration, et nous la +déposons contre Flosi fils de Thord. Nous déclarons qu'il est +véritablement coupable dans cette affaire. Et nous déposons cette +déclaration des neuf voisins, ainsi conçue, devant le tribunal des +fjords de l'Est, à la charge de N... comme Mörd nous a sommés de le +faire. Et ceci est notre déclaration.» Ainsi parlèrent-ils. + +Une seconde fois ils déposèrent leur déclaration, mettant la blessure +d'abord et l'attaque ensuite, et en se servant pour le reste des mêmes +paroles que la première fois. Ils dirent qu'ils prononçaient contre +Flosi, et qu'ils le déclaraient véritablement coupable dans cette +affaire. + +Mörd fils de Valgard s'avança devant le tribunal et prit des témoins, +comme quoi les voisins qu'il avait cités, quand il avait intenté sa +poursuite contre Flosi fils de Thord, avaient déposé leur déclaration +contre lui, et avaient déclaré qu'il était véritablement coupable dans +cette affaire. Il dit qu'il les prenait à témoins, pour lui et pour tous +ceux qui pourraient avoir à profiter de leur témoignage, ou à le +récuser. + +Une seconde fois Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, +que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qui s'est chargé +légalement de sa défense, de venir présenter ses moyens de défense +contre l'accusation à lui intentée par moi; car voici accomplis tous les +préliminaires que la loi nous obligeait d'employer dans cette affaire: +tous les témoignages déposés, ainsi que la déclaration des voisins; et +les témoins pris de la déclaration, comme de toutes les autres +formalités remplies. S'il se présente dans leur défense telle chose qui +me donne contre eux un nouveau motif de poursuite, je me réserve le +droit d'en faire usage. Je fais sommation à Flosi, selon la loi, devant +le tribunal et de manière que les juges puissent m'entendre.» + +«Je ris d'avance, Eyjolf, dit Flosi, en pensant comme ils vont froncer +les sourcils et se gratter la tête, quand tu vas présenter notre moyen +de défense.» + + + + +CXLIII + + +Eyjolf fils de Bölverk s'avança devant le tribunal, et prit des témoins: +«Vous m'êtes témoins, dit-il, que voici dans cette affaire un moyen +légal de défense; à savoir que nos adversaires ont porté leur cause +devant le tribunal des fjords de l'Est, alors qu'ils avaient à la porter +devant le tribunal des districts du Nord; car Flosi s'est joint à ceux +qui vont au Ting avec Askel le Godi. Voici les deux témoins qui étaient +présents, et qui peuvent attester que Flosi avait auparavant déposé sa +dignité de Godi, et l'avait transmise à son frère Thorgeir, qu'ensuite +il s'est joint à ceux qui vont au ting avec Askel le Godi. Je vous +prends à témoins de ceci, pour moi et pour tous ceux qui pourront avoir +à profiter de votre témoignage, ou à le récuser.» + +Une seconde fois, Eyjolf prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, +que je somme Mörd, qui s'est chargé de la poursuite, ou celui à qui elle +appartenait légalement, d'entendre mon serment, et l'exposé que je vais +faire de mon moyen de défense, comme aussi des autres moyens que je +pourrais avoir à présenter. Je lui fais sommation selon la loi, devant +le tribunal, et de manière que les juges puissent m'entendre.» + +Eyjolf prit encore des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que je +prête serment sur le livre, le serment prescrit par la loi. Je jure +devant Dieu de défendre cette cause en la manière la plus juste, la plus +véridique et la plus conforme à la loi, et de remplir toutes les +formalités qu'exige la loi, aussi longtemps que je serai présent à ce +ting.» + +Eyjolf dit encore: «Je prends à témoins ces deux hommes que je présente +ici ce moyen de défense: à savoir que l'affaire a été portée devant un +autre tribunal que celui où on avait à la porter. Je déclare que pour +cette cause leur poursuite est nulle. Je présente mon moyen de défense, +ainsi conçu, devant le tribunal des fjords de l'Est. » + +Après cela il fit produire tous les témoignages qui devaient suivre la +présentation du moyen de défense. Puis il prit des témoins de toutes les +formalités accomplies par la défense, comme quoi elles se trouvaient +toutes remplies. + +Eyjolf prit encore une fois des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, +que je fais interdiction aux juges, interdiction légale, devant le Godi, +de prononcer un jugement dans cette affaire de Mörd; car un moyen légal +a été présenté devant le tribunal. Je leur fais interdiction devant le +Godi, je leur fais interdiction selon la loi, je leur fais interdiction +ferme et entière et qu'ils ne puissent pas enfreindre, telle que j'ai +droit de la leur faire selon la coutume de l'Alting, et la loi du pays.» + +Après cela il fit admettre par le tribunal son moyen de défense. + +Asgrim et les siens firent introduire les autres affaires d'incendie, et +elles suivirent leur cours. + + + + +CXLIV + + +Asgrim et Mörd envoyèrent dire à Thorhal dans quel mauvais pas ils se +trouvaient. «C'est dommage, dit Thorhal, que j'aie été si loin, car +jamais l'affaire n'aurait pris cette tournure si j'avais été là. Je vois +maintenant où ils veulent en venir: ils veulent vous citer devant le +cinquième tribunal pour procédure illégale. Sans doute ils tâcheront +aussi de partager les juges dans l'affaire d'incendie, de manière qu'il +ne puisse y avoir de jugement; car leur conduite fait assez voir qu'ils +ne reculeront devant aucun méfait. Retourne-t'en au plus vite, et dis à +Mörd qu'il les cite tous en justice, Flosi et Eyjolf, pour avoir +introduit de l'argent dans les choses de la justice, ce qui est un cas +de bannissement. Après cela, il faut qu'il les cite une seconde fois +pour avoir produit des témoins qui n'avaient rien à faire dans leur +cause, par quoi ils se sont rendus coupables d'illégalité dans la +procédure. Dis-leur que voici mes paroles: Si deux actions en +bannissement sont intentées à la fois contre un homme, on doit le +condamner à la peine de la proscription. Et il faut vous hâter +d'introduire votre affaire les premiers, pour être les premiers à +poursuivre et à obtenir jugement.». + +Le messager s'en alla, et dit tout à Mörd et à Asgrim. Ils allèrent au +tertre de la loi. Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes +témoins, dit-il, que je cite Flosi fils de Thord, en justice, pour avoir +donné de l'argent, ici même au ting, à Eyjolf fils de Bölverk, afin +d'avoir son aide. Je dis que pour cette cause il mérite d'être condamné +à la peine du bannissement, qu'on ne puisse aider à sa fuite ou lui +donner asile que si l'amende du rachat est comptée dans son entier +devant le tribunal qui connaît des affaires de bannissement, +qu'autrement il sera réduit entièrement à la condition de proscrit. Je +dis que tous ses biens doivent être confisqués, moitié pour moi, moitié +pour les juges du tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur +les biens saisis. Je le cite, pour cette affaire, devant le cinquième +tribunal, à qui il appartient d'en connaître, selon la loi. Je le cite +en jugement, et j'appelle sur lui une sentence entière de proscription. +Je le cite selon la loi. Je le cite de manière que tous puissent +m'entendre, au tertre de la loi.» + +Puis il fit une citation semblable à Eyjolf fils de Bölverk, pour avoir +accepté de l'argent. Et il le cita pour cette cause devant le cinquième +tribunal. + +Après cela, il cita une seconde fois Flosi et Eyjolf en justice, pour +avoir produit au ting des témoins qui, selon la loi, n'avaient rien à +faire avec leur cause, et s'être par là rendus coupables d'illégalité +devant le ting. Et il dit que c'était là pour eux un cas de +bannissement. + +Ils s'en allèrent, et vinrent à l'Assemblée de la loi. Là se tenait le +cinquième tribunal. + +Voici ce qui se passa au tribunal du quartier de l'Est, après qu'Asgrim +et Mörd l'eurent quitté. Les juges ne purent s'entendre pour le jugement +à prononcer: les uns voulant juger en faveur de Flosi, les autres en +faveur de Mörd et d'Asgrim. Flosi et Eyjolf cherchèrent à partager le +tribunal, et ils s'attardèrent à cela, pendant que Mörd les citait en +justice, tous les deux. Bientôt on vint leur dire qu'ils avaient été +cités tous deux, au tertre de la loi, devant le cinquième tribunal, et +que chacun d'eux était sous le coup de deux accusations. + +«C'est grand dommage, dit Eyjolf, que nous nous soyons attardés ici: +nous leur avons laissé le temps de nous citer en justice les premiers. +Je reconnais bien l'adresse de Thorhal. Il n'a pas son pareil en +habileté. Voilà qu'ils ont droit maintenant de porter leur cause avant +nous devant le tribunal, et c'était pour eux chose fort importante. +Allons pourtant au tertre de la loi, et portons plainte contre eux à +notre tour, si peu que cela puisse nous servir.» + +Ils allèrent donc au tertre de la loi, et Eyjolf cita Mörd et Asgrim en +justice, pour illégalité devant le ting. Après cela, ils vinrent au +cinquième tribunal. + +Revenons à Mörd et à Asgrim. Quand ils arrivèrent devant le cinquième +tribunal, Mörd prit des témoins, et les somma d'entendre son serment, et +son exposé de l'affaire, ainsi que toute la procédure qu'il se proposait +d'entamer contre Flosi et Eyjolf. Il déclara qu'il faisait cette +sommation selon la loi, devant le tribunal et de manière que les juges +pussent l'entendre de leur place au tribunal. + +Au cinquième tribunal il fallait faire confirmer les serments par +témoins, qui prêtaient serment à leur tour. Mörd prit donc des témoins: +«Vous m'êtes témoins, dit-il, que je prête serment ainsi qu'il est +d'usage au cinquième tribunal. Je prie Dieu de m'aider dans ce monde et +dans l'autre, aussi vraiment que je vais poursuivre cette affaire en la +manière la plus juste, la plus véridique, et la plus conforme à la loi. +Je tiens Flosi pour véritablement coupable en cette affaire, et j'en +ferai la preuve. Pour moi, ni je n'ai acheté la justice dans cette +affaire, ni ne veux l'acheter; ni je n'ai reçu de l'argent, ni n'en +recevrai, soit légalement soit illégalement.» + +Alors les deux témoins jurés de Mörd s'avancèrent devant le tribunal, et +prirent des témoins à leur tour: «Vous nous êtes témoins, dirent-ils, +que nous prêtons serment sur le livre, le serment conforme à la loi. +Nous prions Dieu de nous aider dans ce monde et dans l'autre, aussi +vraiment que nous affirmons ceci, sur notre honneur d'hommes libres: à +savoir que nous croyons que Mörd poursuivra cette affaire en la manière +la plus juste, la plus véridique, et la plus conforme à la loi. Et nous +affirmons que ni il n'a acheté la justice dans cette affaire, ni ne +l'achètera, que ni il n'a accepté d'argent, ni n'en acceptera, soit +légalement soit illégalement.» + +Mörd avait cité les deux voisins les plus proches de Thingvalla pour +faire leur déclaration dans cette affaire. + +Mörd prit des témoins, et déclara qu'il portait devant le tribunal les +quatre actions qu'il venait d'intenter à Flosi et à Eyjolf. Et dans son +exposé de ces affaires, il se servit des termes mêmes qu'il avait +employés pour sa citation, il dit qu'il portait ces actions en +bannissement, ainsi formulées, devant le cinquième tribunal, comme il +l'avait déclaré en citant Flosi en justice. + +Mörd prit des témoins, et somma les neuf voisins d'aller s'asseoir à +l'Ouest, sur le bord de la rivière. + +Mörd prit encore des témoins, et somma Flosi et Eyjolf de récuser les +voisins. Ils s'approchèrent d'eux, et les examinèrent, mais ils ne +purent arriver à en récuser aucun, ils s'en revinrent donc, et ils +étaient fort mécontents. + +Mörd prit des témoins et somma les neuf voisins de faire la déclaration +pour laquelle il les avait cités devant le tribunal, et de la faire soit +pour Flosi soit contre lui. + +Les voisins de Mörd s'avancèrent devant le tribunal: l'un d'eux prononça +la déclaration, et les autres la confirmèrent tout d'une voix. Ils +dirent qu'ils avaient tous prêté le serment exigé par le cinquième +tribunal, qu'ils déclaraient Flosi véritablement coupable dans cette +affaire, et qu'ils faisaient contre lui leur déclaration. Ils dirent +qu'ils déposaient leur déclaration, ainsi conçue, devant le cinquième +tribunal, à la charge de ce même homme que Mörd avait déjà chargé des +poursuites. Après cela, ils firent les autres déclarations auxquelles +ils étaient obligés pour les autres affaires. Et tout cela se passa +selon la loi. + +Eyjolf fils de Bölverk et Flosi faisaient grande attention à ce qui se +passait pour tâcher d'y trouver un défaut; mais ils n'arrivaient à rien. + +Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que +ces neuf voisins, que j'ai cités pour déposer dans ces affaires, quand +j'ai entamé les poursuites contre Flosi fils de Thord et Eyjolf fils de +Bölverk, ont fait leur déclaration, et les ont déclarés tous deux +coupables dans ces affaires.» Et il réclama leur témoignage en sa +faveur. + +Une seconde fois Mörd prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, +que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre, à qui il aurait, selon +la loi, remis sa défense, de venir la présenter ici; car voici terminée +toute la procédure en cette affaire: sommation faite d'entendre le +serment, le serment prêté, la cause exposée, les témoignages de la +citation en justice produits, les voisins invités à prendre place, +sommation faite à eux d'avoir à prononcer leur déclaration, la +déclaration faite, et témoins pris de la déclaration.» Et il dit qu'il +réclamait leur témoignage en sa faveur, au sujet de toute cette +procédure accomplie. + +Alors celui à la charge duquel l'affaire avait été engagée, se leva, et +résuma la cause. + +Il rappela d'abord que Mörd avait sommé le tribunal d'entendre son +serment, et aussi son exposé de l'affaire, et tout le reste de la +procédure. Il rappela ensuite que Mörd avait prêté serment, et aussi ses +témoins jurés. Puis il rappela que Mörd avait exposé l'affaire, et il +s'exprima de telle sorte qu'il employa pour le rappeler les mêmes +paroles dont Mörd s'était servi pour son exposé de l'affaire, et +auparavant pour citer Flosi en justice «et il a dit, ajouta-t-il, qu'il +portait cette affaire, ainsi engagée, devant le cinquième tribunal, +comme il l'avait déclaré en citant son adversaire en justice.» Il +rappela encore que Mörd avait produit les témoins de la citation en +justice, et il répéta toutes les paroles dont il s'était servi pour sa +citation, et qu'ils avaient répétées en déposant leur témoignage, «et +que je répète à mon tour, ajouta-t-il, dans mon résumé de l'affaire. Et +ils ont déposé, dit-il encore, ce témoignage ainsi conçu, devant le +cinquième tribunal, comme Mörd l'avait déclaré en citant Flosi en +justice.» Après cela, il rappela que Mörd avait invité les voisins à +prendre place. Puis il rappela qu'il avait sommé Flosi d'entendre leur +déclaration: «lui ou tout autre à qui il aurait remis sa défense.» +Ensuite il rappela que les voisins s'étaient avancés devant le tribunal, +qu'ils avaient fait leur déclaration, et qu'ils avaient déclaré Flosi +véritablement coupable «et ils ont, dit-il, déposé cette déclaration des +neuf voisins, ainsi conçue, devant le cinquième tribunal.» Alors il +rappela que Mörd avait pris des témoins comme quoi la déclaration avait +été faite. Il rappela encore que Mörd avait pris des témoins de toute la +procédure suivie, et qu'il avait sommé Flosi de présenter sa défense. + +Alors Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, +dit-il, que je fais interdiction à Flosi fils de Thord, ou à quiconque a +pris en main sa défense en son lieu et place, de venir présenter +maintenant aucun moyen de défense; car voici terminée toute la procédure +qu'il y avait à suivre dans cette affaire, et la cause, ainsi que toute +la procédure suivie, a été résumée.» Et celui qui faisait le résumé +répéta encore ce dernier témoignage. + +Mörd prit des témoins, et fit sommation aux juges de prononcer leur +jugement dans cette affaire. Gissur le blanc lui dit: «Il te reste +encore quelque chose à faire, Mörd; tu sais que quatre fois douze n'ont +pas le droit de juger.» + +Flosi dit à Eyjolf: «Qu'allons-nous faire maintenant?»--«C'est difficile +à dire, répondit Eyjolf; je crois pourtant qu'il nous faut attendre, car +j'imagine qu'ils vont faire une faute dans la conduite de leur affaire; +Mörd a sommé les juges d'avoir à juger sur l'heure. Ils ont maintenant, +lui et les siens, à faire sortir six membres du tribunal. Après quoi ils +prendront des témoins, et nous inviteront à en faire sortir six autres. +Mais nous n'en ferons rien; et alors ils auraient eux-mêmes à en faire +sortir six, mais il est probable qu'ils ne s'en aviseront pas. Et s'ils +ne le font pas, toute leur affaire est réduite à néant; car il faut +trois fois douze juges seulement pour juger dans une affaire.» + +«Tu es un homme sage, Eyjolf, dit Flosi, et il n'y en a pas beaucoup qui +l'emportent sur toi.» + +Mörd fils de Valgard prit des témoins: «Vous m'êtes témoins, dit-il, que +je fais sortir du tribunal les six hommes que voici» et il les nomma +tous par leur nom; «Je vous interdis de siéger au tribunal, leur dit-il. +Je vous fais sortir selon la coutume de l'Alting et la loi du pays.» +Après cela, il invita Flosi et Eyjolf, devant témoins, à en faire sortir +six autres. Mais ils refusèrent de le faire. + +Alors Mörd dit aux juges de prononcer leur jugement. Et quand le +jugement fut prononcé, Eyjolf prit des témoins, et déclara le jugement +nul, ainsi que tout ce qui avait été fait, pour ce motif, que trois fois +et demi douze avaient jugé, quand trois fois douze seulement avaient +droit de le faire: «Et maintenant, dit-il, nous allons introduire nos +poursuites devant le cinquième tribunal, et nous allons faire en sorte +qu'ils soient proscrits.» + +Gissur le blanc dit à Mörd, fils de Valgard: «C'est trop de négligence à +toi d'avoir commis une faute pareille. Et cela est grand dommage. +Qu'allons-nous faire maintenant, cousin Asgrim?»--«Il nous faut envoyer +quelqu'un vers Thorhal mon fils, dit Asgrim, et savoir ce qu'il va nous +conseiller.» + + + + +CXLV + + +Et voici que Snorri le Godi apprend ce qu'il est advenu de l'affaire. +Aussitôt, il se met à rassembler son monde au bas de l'Almannagja, entre +elle et les huttes de ceux de Hlad. Il avait dit déjà à ses hommes ce +qu'ils auraient à faire. + +En même temps, le messager arrive auprès de Thorhal fils d'Asgrim. Il +lui dit ce qui est arrivé, comme quoi Mörd et tous les autres vont être +proscrits, et toute la poursuite pour le meurtre réduite à néant. + +En apprenant cela, Thorhal fut tellement saisi qu'il ne pouvait +prononcer une parole. Il sauta de son lit, et prenant à deux mains la +lance que lui avait donné Skarphjedin, il se l'enfonça dans la jambe. +Quand il la retira, il y pendait de la chair, et le cœur de l'abcès, +qu'il avait arraché tout entier. Et il en sortit un tel torrent de sang +et de matières que c'était comme un ruisseau sur le sol. Il sortit de la +hutte sans s'arrêter, et il allait si vite que le messager ne pouvait le +suivre. Il courut tout droit jusqu'au cinquième tribunal. Là il +rencontra Grim le rouge, parent de Flosi. Sitôt qu'il l'eut rejoint, +Thorhal pointa sa lance contre lui. La lance entra dans le bouclier, et +le fendit en deux, après quoi elle perça Grim de part en part, et la +pointe ressortit entre les deux épaules. Et Thorhal, secouant sa lance, +le jeta à terre, mort. + +Kari, fils de Sölmund, l'avait vu faire: il dit à Asgrim: «Voilà ton +fils Thorhal qui arrive et qui a déjà tué son homme. C'est une grande +honte pour nous, s'il a seul le cœur de venger l'incendie.»--«Cela ne +sera pas, dit Asgrim, marchons sur eux.» Alors il s'éleva une grande +clameur dans toute la troupe, et ils poussaient tous leur cri de guerre. +Flosi et les siens se rangèrent en bataille; et des deux côtés, ils +s'excitaient à marcher en avant. + +Kari, fils de Sölmund, courut à l'endroit où se trouvaient, en avant des +autres, Arni fils de Kol, et Halbjörn le fort. Dès qu'Halbjörn vit Kari, +il leva son épée pour le frapper à la jambe. Mais Kari sauta en l'air, +et Halbjörn le manqua. Alors Kari se tourna contre Arni fils de Kol et +le frappa de sa hache. Le coup l'atteignit à l'épaule, fendit la +clavicule et l'omoplate, et lui entra dans la poitrine. Arni tomba à +terre, mort. Après cela, Kari frappa Halbjörn. La hache s'enfonça dans +son bouclier, le traversa, et lui enleva le gros orteil. Holmstein lança +un javelot à Kari. Kari prit le javelot en l'air et le renvoya, et tua +un homme de la troupe de Flosi. + +Thorgeir Skorargeir arriva devant Halbjörn le fort. Il poussa sa lance +contre lui, d'une seule main, avec tant de force, qu'Halbjörn tomba à la +renverse. Il se releva à grand'peine et prit la fuite sur le champ. +Thorgeir se trouva en face de Thorvald, fils de Thrumketil. Il leva sur +lui sa hache Rimmugygi, la hache de Skarphjedin. Thorvald se couvrit de +son bouclier. Thorgeir frappa sur le bouclier, et le fendit en deux, +mais la pointe du devant entra dans la poitrine de Thorvald et s'y +enfonça. Thorvald tomba sur le coup, et il était mort. + +Asgrim fils d'Ellidagrim et son fils Thorhal, Hjalti fils de Skeggi et +Gissur le blanc avaient marché vers l'endroit où étaient Flosi, les fils +de Sigfus, et les autres qui avaient eu part à l'incendie. Il y eut là +une rude bataille, et à la fin si hardiment allaient Asgrim et les siens +que Flosi et les autres plièrent devant eux. + +Gudmund le puissant, Mörd fils de Valgard, Kari fils de Sölmund, et +Thorgeir Skorargeir s'étaient attaqués aux gens de l'Öxfjord, à ceux des +fjords de l'Est, et du Reykdal. Il y eut là aussi une rude bataille. +Kari fils de Sölmund arriva devant Bjarni fils de Brodhelgi. Il prit une +lance à terre, et la pointa sur lui; la lance entra dans son bouclier. +Bjarni jeta le bouclier loin de lui, sans quoi la lance l'eût percé de +part en part. Il leva son épée sur Kari, pour le frapper à la jambe. +Kari retira vivement sa jambe et tourna sur ses talons, en sorte que +Bjarni le manqua. Kari leva son épée sur lui. À ce moment un homme +accourut qui mit son bouclier devant Bjarni. Kari fendit en deux le +bouclier, et la pointe de son épée atteignit l'homme à la cuisse, et lui +fendit la jambe, tout du long. L'homme tomba, et il fut estropié tant +qu'il vécut. + +Alors Kari prit sa lance à deux mains et, se tournant contre Bjarni, il +la pointa sur lui. Bjarni ne vit plus qu'une seule chose à faire: il se +laissa tomber à terre pour éviter le coup. Mais sitôt qu'il fut remis +sur ses pieds, il s'enfuit. + +Thorgeir Skorargeir s'était attaqué à Holmstein fils de Bersir le sage, +et à Thorkel fils de Geitir. Et le combat finit de telle sorte +qu'Holmstein et les siens furent enfoncés. Et les gens de Gudmund le +puissant poussèrent de grands cris en les voyant fuir. Thorvard fils de +Tjörvi, de Ljosavatn, reçut une grave blessure. Un javelot lui perça le +bras, et on pensa que c'était Haldor, fils de Gudmund le puissant, qui +avait lancé le javelot. Thorvard ne guérit jamais de cette blessure, +tant qu'il vécut. + +Alors il y eut une grande mêlée. Quoiqu'il soit ici parlé de plusieurs +hauts faits qui s'y passèrent, il y en eut encore beaucoup d'autres qui +n'ont pas été rapportés. + +Flosi avait dit à ses hommes de s'en aller vers l'Almannagja, pour s'y +fortifier, s'ils étaient repoussés; car là, on ne pouvait les attaquer +que d'un côté. Mais la troupe que menaient Hal de Sida et son fils Ljot +s'était retirée avant l'attaque d'Asgrim et de son fils Thorhal. Ils +s'en allaient vers l'est, descendant l'Öxara. Hal dit: «Ce sera trop +grand dommage si tous les gens qui sont au ting viennent à se battre. +J'ai envie, Ljot mon fils, de chercher de l'aide pour les séparer, +quoiqu'il soit probable que plus d'un nous en fera reproche. Attends-moi +au bout du pont. Moi j'irai vers les huttes et je demanderai du +secours.» Ljot répondit: «Si je vois que Flosi et les siens ont besoin +de nos hommes j'irai les retrouver au plus vite.»--«Tu feras comme tu +voudras, dit Hal; pourtant je te prie de m'attendre ici.» + +À ce moment la panique se met dans la troupe de Flosi, et ils prennent +tous la fuite vers l'est, traversant l'Öxara. Asgrim et les siens, et +Gissur le blanc, les poursuivaient, et toute l'armée. Flosi et ses gens +descendaient, entre les huttes de Virkir et celles de Hlad. C'était là +que Snorri le Godi avait rangé sa troupe en bataille, si serrée qu'il +n'y avait pas moyen de passer. «Où courez-vous si vite? cria Snorri à +Flosi; et qui donc vous poursuit?» Flosi répondit: «Si tu me demandes +cela, ce n'est pas faute de le savoir, mais pourquoi veux-tu nous +empêcher de nous défendre dans l'Almannagja?»--«Ce n'est pas moi qui +vous en empêche, dit Snorri, mais je sais qui c'est, et je te le dirai +si tu veux: c'est Thorvald Kroppinskeg, et Kol.» Ceux dont il parlait +étaient morts tous les deux, et ils avaient été les plus grands +malfaiteurs parmi les gens de Flosi. + +Alors Snorri dit à ses hommes: «Frappez d'estoc et de taille, et faites +en sorte de les chasser d'ici. Ils ne tiendront pas longtemps, si les +autres arrivent, et les attaquent d'en bas. Mais gardez-vous de les +poursuivre, et laissez-les se tirer d'affaire tout seuls.» + +On vint dire à Skapti fils de Thorod que son fils Thorstein Holmud avait +suivi au combat son beau-père Gudmund le puissant. Sitôt que Skapti le +sut, il vint à la hutte de Snorri le Godi: il voulait prier Snorri +d'aller les séparer. Mais il n'était pas arrivé à la porte de la hutte, +que la bataille s'était engagée là, plus chaude que nulle part ailleurs. +Asgrim et ses hommes arrivaient d'en bas. Thorhal dit à Asgrim «Voilà, +père, Skapti fils de Thorod.»--«Je le vois, mon fils» dit Asgrim. Il +lança un javelot à Skapti, et il l'atteignit à la jambe, à l'endroit le +plus gras. Skapti eut les deux jambes transpercées. Il tomba sur le coup +sans pouvoir se relever. Ceux qui étaient là ne purent faire autre chose +pour lui que de le traîner tout de son long dans la hutte d'un forgeron. + +Asgrim et les siens allaient de l'avant, si hardiment que Flosi et ses +hommes furent enfoncés. Ils s'enfuirent vers le Sud le long de la +rivière, jusqu'aux huttes de ceux de Mödruvöll. Il y avait là dehors, +devant une hutte, un homme qui s'appelait Sölvi. Il faisait cuire de la +viande dans un grand chaudron; il venait de la retirer et l'eau était +toute bouillante. Sölvi vint à s'apercevoir de la fuite des gens de +l'Est. Ils passaient à ce moment juste devant lui. «Ce sont donc des +poltrons, tous ces gens de l'Est, cria-t-il, pour fuir ainsi? Voilà +Thorkel fils de Geitir, en vérité, qui s'enfuit avec eux. On a bien +menti sur son compte quand on a dit qu'il était la bravoure en personne, +car voici qu'il court plus fort qu'eux tous.» + +Halbjörn le fort était tout près de lui: «Tu ne diras pas longtemps que +nous sommes tous des poltrons» dit-il. Il le prit, le brandit en l'air, +et le jeta la tête la première dans le chaudron bouillant. Sölvi mourut +sur le champ. + +Les autres arrivaient, poursuivant Halbjörn, et il dut reprendre la +fuite. + +Flosi lança un javelot à Bruni, fils de Haflidi. Il l'atteignit au +milieu du corps, et le tua. Bruni était de la troupe de Gudmund le +puissant. Thorstein fils de Hlenni sortit le javelot de la blessure et +le renvoya à Flosi, il l'atteignit à la jambe, et lui fit une profonde +blessure. Flosi tomba sur le coup, mais il se releva aussitôt. Ils +reprirent leur course vers les huttes de ceux du Vatnfjord. + +À ce moment, Ljot et Hal arrivèrent de l'est, passant la rivière, avec +toute leur troupe. Comme ils débouchaient sur la plaine de lave, un +javelot fut lancé, de la troupe de Gudmund le puissant, qui atteignit +Ljot au milieu du corps. Il tomba mort. On n'a jamais su qui l'avait +tué. + +Flosi et les siens passaient devant les huttes de ceux du Vatnsfjord. +Thorgeir Skorargeir dit à Kari, fils de Sölmund: «Voilà Eyjolf fils de +Bölverk. Si tu veux, nous allons lui faire payer son anneau.»--Je ne +demande pas mieux» dit Kari; il prit un javelot à un de ses hommes et le +lança à Eyjolf. Le javelot atteignit Eyjolf au milieu du corps et le +perça de part en part. Il tomba à terre, mort. + +Alors il y eut quelque répit dans le combat. Snorri le Godi arrivait +avec sa troupe. Skapti était avec lui. Ils se lancèrent au milieu d'eux, +et il n'y eut pas moyen de continuer à se battre, Hal joignit sa troupe +à celle de Snorri, et ils s'efforcèrent de les séparer. On fit donc une +trêve qui devait durer tant que durerait le ting. Les cadavres furent +ensevelis et portés à l'église, et les blessés eurent leurs blessures +pansées. + +Le jour suivant, les hommes allèrent au tertre de la loi. Hal de Sida se +leva, et demanda qu'on fît silence pour l'écouter, ce qui fut fait +aussitôt. Il parla ainsi: «Il vient de se passer ici des choses +fâcheuses, en fait de morts d'hommes et d'actions en justice. Je vais +montrer que je ne suis pas des plus braves, car je viens prier Asgrim, +et les autres qui menaient avec lui cette affaire, de nous accorder la +paix, à termes égaux.» Et il ajouta encore beaucoup de belles paroles. + +Kari fils de Sölmund répondit: «Quand tous les autres entreraient en +arrangement pour leurs affaires, je ne le ferai pas pour la mienne. Vous +voulez que la mort des vôtres soit mise en compensation de l'incendie; +mais nous, nous ne pouvons souffrir cela.» Et Thorgeir Skorargeir parla +comme lui. + +Alors Skapti fils de Thorod se leva et dit: «Tu aurais mieux fait, Kari, +de ne pas t'enfuir d'auprès de tes beaux-frères. Tu n'aurais pas +maintenant à refuser la paix que t'offrent de vaillants hommes.» + +Kari répondit par un chant: + +«Que me reproches-tu d'avoir pris la fuite? Souvent pour une moindre +cause, les traits pleuvent comme grêle sur les boucliers. Il y en a un +qui, lorsque les épées chantaient à voix haute, a été se cacher sous +terre, le lâche à la barbe rouge. + +«Lorsque les guerriers enfants des dieux quittaient le combat à grand +peine, (les héros ce jour-là combattaient sans bouclier) il arriva +malheur à Skapti. Parmi le fracas de la bataille, des gens qui faisaient +cuire leur viande le tirèrent tout de son long dans leur hutte, grande +était sa peur alors. + +«Ils ont ri de Grim, et d'Helgi, et de Njal, qu'ils ont fait brûler. Ils +auront à chercher où se cacher quand, la ting venu à sa fin, les plaines +retentiront d'une autre clameur.» + +Il y eut de grands éclats de rire. Snorri le Godi souriait. Il dit entre +ses dents, mais de manière que bien des gens purent l'entendre: + +«Skapti peut nous dire si le javelot d'Asgrim a bien touché. Holmstein a +pris la fuite: il court de toutes ses forces. Quant à Thorkel, il combat +à grand peine.» + +Et les gens se remirent à rire, plus fort que jamais. + +Hal de Sida reprit la parole: «Chacun sait, dit-il, quelle perte j'ai +subie par la mort de mon fils Ljot. Beaucoup seront d'avis qu'il mérite +la plus grosse amende parmi ceux qui ont été tués ici. Et pourtant voici +ce que je vais faire pour arriver à un arrangement: je consens à ce +qu'il ne soit pas payé d'amende pour mon fils, et à promettre néanmoins +paix et fidélité à ceux qui furent mes adversaires. Je te prie donc toi, +Snorri le Godi, et vous autres, les meilleurs de nos chefs, de vous +employer à faire la paix entre nous.» Après cela Hal s'assit, et il se +fit une grande rumeur au sujet de ses paroles; on les trouvait bonnes et +chacun louait son bon vouloir. + +Alors Snorri le Godi se leva, et fit un long et beau discours. Il pria +Asgrim et Gissur, et les autres qui menaient cette affaire, de vouloir +bien faire la paix. + +Asgrim répondit: «Le jour où Flosi est entré chez moi avec sa troupe, je +m'étais promis que je ne ferais jamais de paix avec lui. Pourtant, +Snorri, j'y consens, pour l'amour de toi, et de nos autres amis.» +Thorleif Krak et Thorgrim le grand parlèrent de même, et dirent qu'ils +feraient la paix; et ils pressèrent fort leur frère Thorgeir Skorargeir +de la faire aussi. Mais il s'en défendait, et disait qu'il ne se +séparerait jamais de Kari. «C'est donc à Flosi de décider, dit Gissur le +blanc, s'il veut faire une paix qui soit telle que quelques-uns +resteront en dehors.» Flosi dit qu'il voulait bien: «Moins j'aurai, +dit-il, de braves hommes contre moi, et mieux cela vaudra.» + +Gudmund le puissant prit la parole: «Je propose, pour ma part, dit-il, +d'entrer en arrangement pour les meurtres commis au ting, à la condition +que les poursuites au sujet de l'incendie ne seront pas réduites à +néant.» Gissur le blanc et Hjalti fils de Skeggi, Asgrim fils +d'Ellidagrim et Mörd fils de Valgard parlèrent dans le même sens. On +entra donc en arrangement. Ils se donnèrent la main, et convinrent de +s'en remettre au jugement de douze hommes. Snorri le Godi fut mis à leur +tête, et tous les autres furent choisis parmi les meilleurs. Les +meurtres furent mis en compensation les uns des autres et on fixa des +amendes pour ceux qui étaient en plus. Puis ils prononcèrent dans +l'affaire d'incendie. Ils fixèrent pour Njal une amende triple du prix +d'un homme, pour Bergthora une amende double. Le meurtre de Skarphjedin +fut mis en compensation du meurtre d'Höskuld, Godi de Hvitanes. Quant à +Grim et à Helgi, on fixa pour chacun d'eux deux fois le prix d'un homme, +et une fois le prix d'un homme pour chacun de ceux qui avaient été +brûlés dans la maison de Njal. Pour le meurtre de Thord fils de Kari il +n'y eut pas d'arrangement. + +Flosi et les autres qui avaient eu part à l'incendie furent condamnés à +quitter le pays; mais ils ne devaient partir cet été même que s'ils le +voulaient bien. Si pourtant trois hivers étant passés ils n'étaient pas +encore partis, la sentence portait qu'ils seraient proscrits, lui et les +autres incendiaires. Et cette sentence devait être proclamée au ting +d'automne ou au ting de printemps, selon que les arbitres le +préféreraient. Flosi devait rester au loin pendant trois hivers. Mais +Gunnar fils de Lambi, Grani fils de Gunnar, Glum fils d'Hildir, et Kol +fils de Thorstein, ceux-là n'auraient jamais permission de revenir. + +On demanda à Flosi s'il ne voulait pas faire rendre un jugement au sujet +de sa blessure. Il répondit qu'il ne prendrait jamais d'argent pour un +dommage à lui fait. On décida qu'il ne serait point payé d'amende pour +Eyjolf fils de Bölverk, à cause de ses mauvaises façons d'agir. + +La paix fut donc conclue dans ces termes, en se donnant la main, et elle +a été toujours gardée depuis. + +Asgrim et les siens firent à Snorri le Godi de riches présents. Il se +fit grand honneur de sa conduite en cette affaire. Skapti eut une amende +pour sa blessure. Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Asgrim fils +d'Ellidagrim invitèrent chez eux Gudmund le puissant. Il promit d'y +aller, et chacun d'eux lui donna un anneau d'or. Puis il partit pour le +Nord, s'en retournant chez lui; chacun faisait son éloge pour la manière +dont il s'était comporté dans cette affaire. + +Thorgeir Skorargeir pria Kari de s'en revenir avec lui. Ils firent route +d'abord avec Gudmund, du côté du Nord, jusqu'aux montagnes. Kari fit +présent à Gudmund d'une agrafe d'or, et Thorgeir d'une ceinture +d'argent, toutes deux d'un grand prix. Ils se séparèrent en grande +amitié. Gudmund s'en retourna chez lui, et il ne reparaîtra plus dans la +saga. + +Kari et les siens quittèrent la montagne et prirent la route du Sud. Ils +redescendirent dans le pays habité, et vinrent jusqu'à la Thjorsa. + +Flosi et tous les gens de l'incendie faisaient route vers l'Est. Ils +vinrent dans le Fljotshlid, et Flosi permit aux fils de Sigfus d'aller +voir leurs domaines. À ce moment Flosi vint à apprendre que Thorgeir et +Kari s'en étaient allés au Nord avec Gudmund le puissant. Il crut et les +autres aussi, que leur projet était de rester dans le pays du Nord. Les +fils de Sigfus lui demandèrent donc de les laisser aller du côté de +l'Est, jusqu'au pied de l'Eyjafjöll, pour chercher de l'argent; car ils +avaient de l'argent placé à Höfdabrekka. Flosi le leur permit, mais il +leur recommanda de se tenir sur leurs gardes et d'aller aussi vite +qu'ils pourraient. Puis il se remit en route, remonta le Godaland, vint +à la montagne et passa au nord des glaciers de l'Eyjafjöll. Enfin, sans +s'être arrêté une seule fois, il arriva dans l'Est, à Svinafell. + +Nous avons dit que Hal de Sida avait voulu qu'il ne fût pas payé +d'amende pour son fils, afin de rendre l'arrangement plus facile. Mais +tous les hommes présents au ting s'entendirent pour lui payer une +amende; et on ne rassembla pas moins de huit cents d'argent, ce qui +était quatre fois le prix d'un homme. Tous les autres qui avaient été +avec Flosi ne reçurent rien pour les pertes qu'ils avaient faites, et +ils en furent très mécontents. + +Les fils de Sigfus restèrent trois nuits chez eux. Le troisième jour ils +partirent, chevauchant vers l'Est, jusqu'à Raufarfell. Ils y passèrent +la nuit. Ils étaient quinze en tout, et n'avaient peur de rien. Le +lendemain, ils se mirent en marche tard, pensant arriver à Höfdabrekka +le soir. Ils firent halte dans le Kerlingardal et tombèrent dans un +profond sommeil. + + + + +CXLVI + + +Ce jour-là, Kari fils de Sölmund et Thorgeir Skorargeir chevauchaient +vers l'Est, vers le Markarfljot. Ils vinrent à Seljalandsmula, où ils +rencontrèrent des femmes qui passaient. Elles les reconnurent et leur +dirent: «Vous êtes moins fanfarons que les fils de Sigfus; mais vous ne +prenez pas assez garde à vous.»--«Pourquoi nous parlez-vous des fils de +Sigfus? dit Thorgeir. Et que savez-vous d'eux?»--«Ils ont passé la nuit +à Raufarfell, dirent-elles, et ils pensent arriver ce soir dans le +Mydal. Nous avons bien vu qu'ils avaient peur de vous, car ils ont +demandé quand vous reviendriez dans le pays.» Là-dessus ils continuèrent +leur route, et mirent leurs chevaux au galop. Thorgeir demanda: +«Qu'as-tu en tête? Veux-tu que nous leur courrions sus?»--« Je ne dis +pas non,» dit Kari. «Qu'allons-nous donc faire?» dit Thorgeir. «Je n'en +sais rien, dit Kari. On a vu souvent des gens vivre vieux, qui n'avaient +été tués qu'en paroles. Mais je sais bien ce que tu désires. Tu veux +prendre huit hommes pour toi seul, et ce sera moins encore que le jour +où tu en as tué sept, parmi les récifs, après être descendu auprès d'eux +le long d'une corde. Toi et les tiens, vous êtes ainsi faits qu'il vous +faut toujours de nouveaux exploits. Pour moi je ne peux pas moins faire +que d'aller avec toi, pour en porter la nouvelle après. Allons donc, et +courons leur sus, nous deux tous seuls; je vois bien que tu y es +décidé.» + +Ils prirent à l'Est, par le chemin d'en haut, sans passer par Holt; car +Thorgeir ne voulait pas qu'on pût s'en prendre à ses frères de ce qui +allait arriver. Ils chevauchèrent jusqu'au Mydal. Là ils rencontrèrent +un homme qui menait un cheval chargé de paniers de tourbe. «C'est +dommage, dit l'homme, que tu ne sois pas en force, ami Thorgeir.»--«Que +veux-tu dire?» demanda Thorgeir. «Je veux dire, reprit l'autre, qu'il y +aurait ici du gibier à chasser. Les fils de Sigfus ont passé par là, et +ils vont dormir tout le long du jour dans le Kerlingardal; car ils ne +vont ce soir que jusqu'à Höfdabrekka.» Et ils suivirent chacun son +chemin. + +Thorgeir et Kari continuèrent de s'en aller à l'Est, traversant les +bruyères d'Arnastak, et ils arrivèrent sans autre incident devant la +rivière du Kerlingardal. L'eau était haute; ils remontèrent le long de +la rive, car ils voyaient de loin des chevaux tout sellés. Ils +s'approchèrent, et virent des hommes endormis dans un creux. + +Leurs javelots étaient plantés en terre, un peu plus bas. Ils prirent +les javelots et les jetèrent dans la rivière. «Allons-nous les +éveiller?» dit Thorgeir. «Tu le demandes, répondit Kari, et pourtant tu +es bien résolu à ne pas attaquer des hommes qui dorment: ce serait +commettre un meurtre honteux.» Et ils se mirent à pousser de grands +cris. Les autres s'éveillèrent, sautèrent sur leurs pieds et +s'emparèrent de leurs armes. Et Kari et Thorgeir ne les attaquèrent que +quand ils les virent armés. + +Thorgeir Skorargeir courut à Thorkel fils de Sigfus. En même temps un +homme accourait vers lui par derrière. Mais avant qu'il eût pu lui faire +aucun mal, Thorgeir avait levé des deux mains sa hache Rimmugygi. Du +sommet de la hache, il atteignit à la tête celui qui était derrière lui, +et fit voler son crâne en éclats. L'homme tomba à terre, mort. Alors, +ramenant sa hache en avant, Thorgeir frappa Thorkel à l'épaule et lui +enleva un bras. Thorkel tomba mort à son tour. + +Pendant ce temps, fondaient sur Kari Mörd fils de Sigfus, Sigurd, fils +de Lambi, et Lambi, fils de Sigurd. Lambi courut à Kari par derrière, et +lui lança un javelot. Kari le vit. Il sauta en l'air, en écartant les +jambes. Le javelot s'enfonça en terre. Kari retomba sur la hampe et la +brisa. Il tenait d'une main un javelot, de l'autre son épée. Il n'avait +point de bouclier. De la main droite il lança son javelot à Sigurd fils +de Lambi. Il l'atteignit à la poitrine, et le javelot sortit entre les +deux épaules, Lambi tomba: il était mort sur le coup. De la main gauche, +Kari donna un coup d'épée à Mörd fils de Sigfus: il l'atteignit à la +hanche, et lui brisa l'épine du dos. Mörd tomba mort, la face contre +terre. Alors Kari, tournant sur ses talons comme une toupie, se trouva +en face de Lambi fils de Sigurd. Mais Lambi ne vit rien de mieux à faire +que de prendre la fuite. + +Et voici que Thorgeir s'avança contre Leidolf le fort. Ils frappèrent +tous deux en même temps: et Leidolf porta un si grand coup, qu'il +trancha un morceau du bouclier de Thorgeir. Thorgeir avait frappé en +tenant à deux mains sa hache Rimmugygi. La corne d'en bas entra dans le +bouclier de Leidolf, et le fendit en deux; la corne d'en haut, lui brisa +la clavicule et s'enfonça dans sa poitrine. Kari arrivait au même +moment. D'un coup d'épée il enleva la jambe de Leidolf, par le milieu de +la cuisse, Leidolf tomba; il était mort. + +«Courons à nos chevaux, dit Ketil de Mörk. Ces hommes sont trop forts +pour nous: il n'y à rien à faire contre eux.» Ils coururent à leurs +chevaux et sautèrent en selle. «Allons-nous les poursuivre? dit +Thorgeir. Nous pourrons en tuer encore quelques uns.»--«Il y en a un qui +s'en va le dernier et que je ne veux pas tuer, dit Kari; c'est Ketil de +Mörk; nous avons pour femmes les deux sœurs, et puis, il s'est conduit +jusqu'ici mieux que les autres dans cette affaire.» Ils montèrent à +cheval, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Holt. Thorgeir dit à ses +frères de s'en aller dans l'Est, à Skoga; ils avaient là un autre +domaine, et Thorgeir ne voulait pas qu'on pût dire que ses frères +avaient rompu la paix. Il eut soin d'avoir beaucoup de monde auprès de +lui, et il n'y avait jamais à Holt moins de trente hommes prêts à +combattre. + +Il y avait grande joie chez Thorgeir. Les gens étaient d'avis qu'il +avait beaucoup grandi en gloire et en renommée, et aussi Kari. Et on +garda longtemps la mémoire de cette poursuite qu'ils avaient faite, +comme quoi ils avaient attaqué, à eux deux, quinze hommes, tué cinq +d'entre eux, et mis en fuite les dix autres. + +Il faut revenir à Ketil. Ils coururent lui et les siens, si vite qu'ils +purent, jusqu'à Svinafell, où ils contèrent quel fâcheux voyage ils +avaient fait. «Il fallait s'y attendre, dit Flosi; que ceci vous soit +une leçon, et tâchez à l'avenir de vous mieux tenir sur vos gardes.» + +Flosi était le plus joyeux des hommes, et c'était un plaisir d'être son +hôte. On disait de lui qu'il avait plus que personne tout ce qui fait un +grand chef. + +Il passa l'été chez lui, et aussi l'hiver qui suivit. Cet hiver-là, +après la fête de Jol, Hal de Sida arriva de l'Est avec Kol son fils. +Flosi eut grande joie de le voir. Ils parlaient souvent ensemble de +cette affaire de l'incendie. Flosi disait que lui et les siens avaient +payé bien cher. Hal répondit que c'était à prévoir, dans une affaire +comme la leur. Flosi lui demanda quel conseil il lui donnerait. «Je te +conseille, répondit Hal, de faire la paix, avec Thorgeir, s'il y a +moyen. Mais il sera difficile de l'amener à une paix +quelconque.»--«Crois-tu que par là nous en aurons fini avec les +meurtres?» dit Flosi. «Je ne crois pas, dit Hal; mais tu auras affaire à +moins forte partie si Kari est seul. Si tu ne fais pas la paix avec +Thorgeir, ce sera ta mort.»--«Quelle sorte de paix lui offrirons-nous?» +dit Flosi. «Dure va te sembler, dit Hal, la seule paix qu'il acceptera. +Il ne fera la paix qu'à une condition, c'est qu'il n'aura rien à payer +pour les meurtres dont il est l'auteur, et qu'on lui paiera, au +contraire, le prix du meurtre de Njal et de ses fils, à lui pour sa +tierce part.»--«C'est une paix dure» dit Flosi. «Pas pour toi, dit Hal, +car ce n'est pas à toi de venger les fils de Sigfus. C'est à leurs +frères qu'il appartient de porter plainte pour leur meurtre, et à Hamund +Halti, pour celui de son fils Leidolf. Je crois que tu arriveras à faire +ta paix avec Thorgeir; car je vais aller chez lui avec toi, et il est +probable qu'il me recevra bien. Quant à tous ceux qui ont part à cette +querelle, qu'ils se gardent de rester tranquilles dans leurs domaines du +Fljotshlid, s'ils ne sont pas compris dans la paix; car ce serait leur +mort, de l'humeur dont est Thorgeir.» + +On envoya chercher les fils de Sigfus, pour leur proposer la chose. Et +voici comme se terminèrent l'entretien et les harangues de Hal: ils +trouvèrent bon tout ce qu'il avait conseillé, et dirent qu'ils voulaient +bien faire la paix. Grani, fils de Gunnar, et Gunnar fils de Lambi, +dirent tous deux: «Si Kari reste seul, il ne tiendra qu'à nous de faire +en sorte qu'il n'ait pas moins peur de nous, que nous de lui.»--«Ne +parlez pas ainsi, dit Hal; vous verrez qu'il en coûte d'avoir affaire à +lui, et vous aurez à payer cher avant d'en avoir fini.» Et ils n'en +dirent pas davantage. + + + + +CXLVII + + +Hal de Sida et son fils Kol se mirent en route vers l'Ouest. Ils étaient +six en tout. Ils traversèrent la plaine de Lomagnup, puis les bruyères +d'Arnarstak, et vinrent, sans s'être arrêtés, dans le Mydal. Là ils +demandèrent si Thorgeir était chez lui à Holt. On leur dit qu'il y +était. Les gens demandèrent à Hal où il allait. Il dit qu'il allait à +Holt. Et les gens furent d'avis qu'il y allait sans doute pour le bon +motif. Hal resta là quelque temps, et ses hommes firent manger leurs +chevaux; après quoi, ils se remirent en selle et arrivèrent à Solheima +vers le soir; ils y passèrent la nuit. Le jour d'après ils vinrent à +Holt. + +Thorgeir était dehors, Kari aussi, et leurs hommes; car ils savaient la +venue de Hal. Hal était couvert d'un manteau bleu, et il avait à la main +une petite hache incrustée d'argent. Quand il entra dans l'enclos avec +ses hommes, Thorgeir vint à leur rencontre; il l'aida à descendre de +cheval, et Kari et lui le baisèrent tous deux; le mettant entre eux +deux, ils le conduisirent dans la salle, le firent asseoir sur un siège +élevé, au milieu du banc du fond, et lui demandèrent de leur dire les +nouvelles. Il passa la nuit là. + +Le lendemain matin, Hal entra en conversation avec Thorgeir, et lui +demanda s'il voulait faire la paix; il lui dit quelle sorte de paix les +autres lui offraient, et il lui parla avec beaucoup de bonnes paroles et +de bon vouloir. «Tu dois savoir, répondit Thorgeir, que je n'ai pas +voulu faire de paix avec les hommes de l'incendie.»--«C'était tout autre +chose alors, dit Hal vous étiez encore dans la chaleur du combat. Et +vous avez tué, vous aussi, bien du monde depuis.»--«Oui, cela doit vous +sembler suffisant, dit Thorgeir; mais quelle sorte de paix offrez-vous à +Kari?»--«Nous lui offrirons une paix honorable pour lui, dit Hal, s'il +veut bien l'accepter.» + +Kari prit la parole: «Je t'en prie, dit-il, ami Thorgeir, accepte la +paix qu'on te propose; il n'y a rien de meilleur que ce qui est +bon.»--«Ce serait mal fait à moi, dit Thorgeir, de faire la paix en me +séparant de toi, à moins que tu ne consentes à une paix semblable à +celle que je ferai moi-même.»--«Je ne veux pas de paix, dit Kari. Je +suis d'avis qu'à présent nous avons vengé l'incendie. Mais mon fils est +toujours sans vengeance, et je crois que c'est à moi seul de le venger, +et de voir ce que j'ai à faire.» Mais Thorgeir refusait toujours de +faire la paix, jusqu'au moment où Kari lui dit qu'il ne serait plus son +ami s'il ne la faisait pas. + +Alors Thorgeir donna la main à Hal, comme tenant la place de Flosi et +des siens, et s'engagea à faire trêve pour préparer la paix. Et Hal fit +en retour la même promesse, au nom de Flosi et des fils de Sigfus. Avant +de se séparer, Thorgeir donna à Hal un anneau d'or et un manteau +d'écarlate; Kari lui donna un collier d'argent, auquel pendaient trois +croix d'or. Hal les remercia de leurs présents, et s'en alla comblé +d'honneurs. Il vint sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi lui fit bon +accueil. Hal conta à Flosi toute son ambassade, et ce qu'ils s'étaient +dit, lui et Thorgeir; comme quoi Thorgeir n'avait voulu faire la paix, +que lorsque Kari était venu l'en prier, disant qu'il ne serait pas son +ami s'il ne la faisait pas; et comment Kari, lui, avait refusé de la +faire. «Kari n'a pas son pareil, dit Flosi; et je voudrais avoir le cœur +aussi bien placé que lui.» + +Hal et ses hommes restèrent quelque temps chez Flosi. Au moment convenu, +ils montèrent à cheval pour se rendre à l'entrevue; elle eut lieu à +Höfdabrekka, ainsi qu'il avait été décidé. Thorgeir arriva de son côté, +venant de l'Ouest, et on traita de la paix. Tout se passa comme Hal +avait dit. Avant de rien conclure, Thorgeir déclara que Kari demeurerait +chez lui tant qu'il voudrait «et nul des deux partis ne pourra, dit-il, +faire du mal à l'autre dans ma maison. J'entends aussi ne pas réclamer +d'argent à chacun de mes adversaires en particulier; mais je veux, +Flosi, que tu me répondes de la somme entière, et que tu réclames +ensuite leur part à tes compagnons. Je veux encore que la sentence +rendue au ting au sujet de l'incendie soit exécutée de point en point, +et que Flosi me paie sa tierce part en monnaie sans entaille.» Flosi +consentit à tout, sur le champ. Thorgeir n'abandonna ni l'exil de Flosi, +ni le bannissement moindre pour les autres. + +Alors Flosi et Hal s'en retournèrent chez eux, dans l'Est. «Garde bien +cette paix, dit Hal à Flosi, et remplis-en les conditions: ton départ +pour l'étranger, ton pèlerinage à Rome, et les amendes à payer. Et on +dira que tu es un vaillant homme, si grand que soit le méfait que tu as +commis, quand tu auras accompli de point en point tout ce que tu as +promis de faire.» Flosi dit qu'ainsi ferait-il. Et Hal s'en retourna +chez lui, dans l'Est. Mais Flosi rentra à Svinafell, et il resta chez +lui quelque temps. + + + + +CXLVIII + + +Thorgeir Skorargeir retourna chez lui au sortir de l'entrevue. Kari lui +demanda si la paix était faite. Thorgeir dit qu'elle était faite et +conclue. Et Kari alla chercher son cheval pour s'en aller. «Tu n'as pas +besoin de partir, dit Thorgeir; il a été convenu, dans la paix que nous +avons faite, que tu aurais toujours le droit de rester ici, aussi +longtemps que tu voudrais.»--«Cela ne sera pas, cousin, répondit Kari; +dès que j'aurais tué quelqu'un, ils diraient tous que tu es de moitié +avec moi, et je ne veux pas de cela. Mais je te demanderai une chose, +c'est de consentir à ce que je remette entre tes mains mes biens et ceux +de ma femme, Helga fille de Njal, et aussi ceux de mes filles. De la +sorte, mes ennemis ne pourront pas s'en emparer.» Thorgeir dit qu'il +ferait comme Kari voulait, et Kari, lui donnant la main, lui fit remise +de tous ses biens. + +Après cela, Kari partit. Il avait deux chevaux, ses armes et ses +vêtements, et quelque monnaie d'or et d'argent. Il prit à l'ouest, par +Seljalandsmula, remonta le Markarfljot, et vint dans le pays de +Thorsmörk. Il y avait là trois domaines, tous trois appelés Mörk. Dans +celui du milieu demeurait un homme nommé Björn, qu'on appelait Björn le +blanc. Il était fils de Kadal fils de Bjalfi. Bjalfi avait été +l'affranchi d'Asgerd, mère de Njal, et de Holtathorir. Björn avait une +femme nommée Valgerd. Elle était fille de Thorbrand fils d'Asbrand. Sa +mère s'appelait Gudlaug. Elle était sœur d'Hamund père de Gunnar de +Hlidarenda. On l'avait mariée à Björn pour son argent, et elle ne +faisait pas grand cas de lui. Ils avaient eu pourtant des enfants +ensemble. Il y avait abondance de toutes choses dans leur maison, Björn +se vantait sans cesse, ce que sa femme ne pouvait souffrir. Il avait la +vue perçante et le pied agile. + +C'est là que Kari arriva, pour être l'hôte de Björn. Björn et sa femme +le reçurent à bras ouverts. Il passa la nuit chez eux. Au matin, ils se +mirent à parler ensemble. Kari dit à Björn: «Je viens te demander de me +prendre chez toi. Il me semble que j'y serais bien. Je désire aussi que +tu viennes avec moi dans mes expéditions, car tu as la vue perçante et +le pied agile; et je crois que tu n'aurais pas peur dans le +danger.»--«Certes, dit Björn, je ne manque ni de bons yeux, ni de +bravoure, ni de tout ce qui fait les vaillants hommes. Mais tu n'es venu +ici, sans doute, que parce que tout autre refuge t'était fermé. Pourtant +j'écouterai ta prière, et je ne te traiterai pas comme le premier venu. +Je te promets de t'aider en quelque façon que tu le désires.» + +Sa femme était là qui l'entendait: «Le diable emporte tes vantardises et +ton bavardage, dit-elle. Pourquoi nous dis-tu de semblables menteries? +Je suis prête à donner à Kari sa nourriture, et aussi toute autre chose +qui pourra être pour son bien. Mais toi, Kari, ne te fie pas trop à la +bravoure de Björn, car j'ai peur qu'il ne fasse autrement qu'il ne +dit.»--«Ce n'est pas la première fois que tu m'injuries, dit Björn, mais +je sais bien, malgré tout, que je ne reculerai jamais devant personne. +La preuve, c'est qu'il y en a peu qui me cherchent querelle, car ils +n'oseraient.» + +Kari resta caché là quelque temps, et peu de gens vinrent à le savoir. +On croyait qu'il était allé dans le pays du Nord, chez Gudmund le +puissant; car Kari avait fait dire par Björn à ses voisins qu'il l'avait +rencontré sur le chemin, remontant vers le Godaland, pour aller de là, +vers le Nord, à Gasasand, et de là chez Gudmund le puissant, à +Mödruvöll. Et ce bruit se répandit dans tout le pays. + + + + +CXLIX + + +Il faut revenir à Flosi. Il dit aux hommes de l'incendie, ses +compagnons: «Il n'est pas bon que nous restions tranquilles plus +longtemps. Il nous faut penser à notre voyage, et aux amendes à payer, +afin de remplir en vaillants hommes les conditions de la paix que nous +avons faite. Il nous faut aussi trouver un vaisseau dans un endroit qui +nous convienne.» Les autres le prièrent de s'en occuper, Flosi reprit: +«Il faut nous en aller dans l'Est, jusqu'au Hornafjord; il y a là un +vaisseau à l'ancre, qui est à Eyjolf Nef, un homme de Thrandheim. Il est +venu ici prendre femme, mais il n'arrivera pas à faire son mariage s'il +ne s'établit pas dans le pays. Nous lui achèterons son vaisseau; nous +avons peu de fret, mais beaucoup de monde. Le vaisseau est grand, et +nous tiendra tous.» Et ils n'en dirent pas plus long. + +À quelque temps de là, ils partirent pour le pays de l'Est, et vinrent +sans s'arrêter à Bjarnanes, sur le Hornafjord. Ils y trouvèrent Eyjolf; +il avait passé là tout l'hiver, chez un homme du pays. Flosi y trouva +bon accueil, et il y passa la nuit, lui et ses gens. Le lendemain, Flosi +offrit au propriétaire du vaisseau de le lui acheter. L'autre répondit +qu'il ne refuserait pas l'offre, s'il pouvait avoir en échange ce qu'il +voulait. Flosi demanda quelle sorte de paiement il voulait avoir. Eyjolf +répondit qu'il voulait de la terre, et qui fût dans le voisinage. Et il +dit à Flosi le marché qu'il débattait avec son hôte. Flosi promit de lui +donner un coup d'épaule pour conclure son marché, et il fut convenu +qu'ensuite il lui achèterait son vaisseau. L'homme de l'Est en eut +grande joie. Flosi lui offrit des terres à Borgarhöfn. + +Eyjolf vint donc trouver son hôte et lui fit sa demande, en présence de +Flosi. Flosi dit un mot pour lui, et le marché fut conclu, Flosi céda à +l'homme de l'Est des terres à Borgarhöfn; il eut en échange son +vaisseau, et ils se donnèrent la main là-dessus. Flosi reçut d'Eyjolf, +avec le vaisseau, pour vingt cents de marchandises, qui furent comprises +dans le marché. Après quoi Flosi remonta à cheval et s'en alla. + +Flosi était si aimé de ses hommes qu'il avait d'eux tout ce qu'il +voulait avoir en fait de provisions, soit comme prêt, soit comme don. + +Flosi rentra donc à Svinafell et resta chez lui quelque temps. Il envoya +Kol fils de Thorstein et Gunnar fils de Lambi dans l'Est au Hornafjord, +pour s'occuper du vaisseau, le mettre en état, dresser des huttes, +mettre les marchandises en sacs et faire tout le nécessaire. + +Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils dirent à Flosi qu'ils +voulaient s'en aller à l'Ouest, dans le Fljotshlid, pour s'occuper de +leurs domaines, et y prendre des marchandises, et autres choses dont ils +avaient besoin. «Il n'y a plus à prendre garde à Kari, dirent-ils, s'il +est, comme on l'a raconté, dans le pays du Nord.»--« Je ne sais, +répondit Flosi, s'il faut se fier à ces bruits là, et si on a dit vrai +au sujet du voyage de Kari. Des choses m'ont souvent paru mieux +prouvées, qui n'étaient pas vraies du tout. Mon avis est que vous +marchiez en troupe nombreuse, que vous vous sépariez le moins possible, +et que vous vous teniez sur vos gardes, du mieux que vous pourrez. +Rappelle-toi, Ketil de Mörk, le songe que je t'ai conté, et que j'ai +tenu secret, à ta prière; beaucoup de ceux qui vont partir avec toi, ont +été appelés alors.» Ketil répondit: «La vie des hommes suit son cours +ainsi que le veut la destinée; mais toi, grand bien te fasse pour ton +avertissement.» Et ils n'en dirent pas davantage. + +Les fils de Sigfus se préparèrent au départ, et aussi ceux qui devaient +aller avec eux. Ils étaient dix-huit en tout. Avant de partir, ils +embrassèrent Flosi. Il leur souhaita bon voyage, disant qu'il y en avait +parmi eux qu'il ne reverrait jamais. Mais ils ne changèrent pas d'avis, +et se mirent en route. Flosi les avait priés d'aller chercher ses +marchandises dans le Medalland, pour les porter dans le pays de l'Est. +Ils avaient à en prendre aussi à Landbrot et à Skogahverfi. Après cela, +ils vinrent à Skaptartunga, passèrent la montagne, et, prenant au Nord +du Jökul d'Eyjafjöll, descendirent dans le Godaland. De là, par les +bois, ils vinrent à Thorsmörk. + +Björn de Mörk vit cette troupe d'hommes qui s'approchait; il vint à leur +rencontre, et ils se souhaitèrent le bonjour. Les fils de Sigfus +demandèrent des nouvelles de Kari fils de Sölmund. «J'ai rencontré Kari, +dit Björn, il y a déjà longtemps. Il chevauchait vers le Nord, par le +Gasasand, et il s'en allait à Mödruvöll chez Gudmund le puissant. Il m'a +semblé qu'il avait grand'peur de vous, car il est tout seul à +présent.»--«Il aura bien plus peur encore, dit Grani fils de Gunnar. Et +il le verra bien, quand il viendra à portée de nos javelots. Il n'est +plus à craindre pour nous, maintenant que tous les siens l'ont +abandonné.» Ketil de Mörk lui dit de se taire et de laisser là ses +grands mots. Björn leur demanda quand ils reviendraient. «Nous +resterons, répondirent-ils, environ une semaine dans le Fljotshlid» et +ils lui dirent quel jour ils comptaient repasser la montagne. Ils se +séparèrent là-dessus. + +Les fils de Sigfus arrivèrent dans leurs domaines, où leurs gens les +reçurent avec beaucoup de joie. Ils y passèrent près d'une semaine. + +Björn cependant revient chez lui trouver Kari; il lui conte le voyage +des fils de Sigfus, et leurs projets pour le retour. «Tu t'es montré +dans cette occasion un ami fidèle » dit Kari. «Quand j'ai promis ma foi +et mon aide à quelqu'un, dit Björn, je veux qu'on doute de tout le monde +plutôt que de moi.»--«Ce serait trop fort aussi, si tu étais un +traître,» dit sa femme. + +Kari passa encore six nuits chez eux. + + + + +CL + + +Voici que Kari parle à Björn: « Montons à cheval, lui dit-il, et +allons-nous en à l'Est, par la montagne. Nous descendrons à Skaptartunga +et nous passerons sans nous laisser voir par le district qu'habitent les +gens de Flosi; je voudrais trouver passage sur un vaisseau dans +l'Alptafjord.»--«C'est un voyage bien chanceux, dit Björn; peu de gens +auraient le courage de l'entreprendre, sauf toi et moi. »--«Si tu ne te +montres pas un compagnon fidèle pour Kari, lui dit sa femme, sache que +jamais plus tu n'entreras dans mon lit et que mes parents feront le +partage de nos biens.»--«Ma femme, répondit Björn, songe à autre chose, +si tu veux un moyen de te séparer de moi; car je vais me rendre +témoignage à moi-même, et montrer quel rude champion je suis quand il +s'agit de porter de grands coups.» + +Ils partirent le jour même, et passèrent la montagne, sans prendre +jamais le chemin battu. Ils descendirent à Skaptartunga, et vinrent au +bord de la Skapta, passant au-dessus des domaines qui sont là. Ils +menèrent leurs chevaux dans un creux, et se mirent en embuscade de +manière qu'on ne pouvait les voir. «Que ferons-nous, dit Kari à Björn, +s'ils arrivent sur nous, en descendant la montagne?»--«N'avons-nous pas +le choix entre deux choses? dit Björn: Ou bien nous en aller vers le +Nord, le long des rochers, et les laisser passer; ou bien attendre pour +voir si quelques-uns d'entre eux resteraient en arrière, et alors, les +attaquer.» Ils parlèrent longtemps de la sorte: tantôt Björn disait +qu'il fallait fuir au plus vite, tantôt qu'il fallait attendre et leur +tenir tête. Et Kari s'en amusait très fort. + +Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils quittèrent leurs +domaines le jour qu'ils avaient dit à Björn. Ils vinrent à Mörk, et +frappèrent à la porte, disant qu'ils voulaient parler à Björn. Sa femme +vint à la porte et les salua. Ils demandèrent où était Björn. Elle dit +qu'il était descendu dans la plaine qui est sous l'Eyjafjöll, pour s'en +aller dans l'Est, à Holt: «car il a de l'argent à toucher là-bas» +ajouta-t-elle. Ils le crurent, car ils savaient que Björn avait de +l'argent placé là. Ils reprirent leur route vers l'Est, passant la +montagne, et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à Skaptartunga. Ils +descendirent la Skapta, et firent halte à l'endroit que Kari avait +prévu. Là ils se séparèrent. Ketil de Mörk prit à l'Est, vers le +Medalland, et huit hommes avec lui. Les autres se couchèrent pour +dormir, et ne s'aperçurent de rien qu'au moment où Kari et Björn +arrivèrent sur eux. + +Il y avait là un petit promontoire qui s'avançait dans la rivière. Kari +s'y plaça et dit à Björn de se mettre derrière son dos, et de ne pas +trop s'avancer, mais de l'aider du mieux qu'il pourrait. «Je n'aurais +jamais pensé, dit Björn, qu'un autre homme dût me servir de bouclier. +Mais au point où nous en sommes, c'est à toi de décider. Je suis assez +rusé et assez agile pour t'être de secours et je ne laisserai pas de +faire quelque dommage à nos ennemis.» + +À ce moment, les autres se levèrent tous, et coururent à eux, Modulf +fils de Ketil fut le plus prompt; il pointa sa lance sur Kari. Kari +s'était couvert de son bouclier; la lance y entra, et y resta enfoncée. +Kari fit tourner son bouclier, si vite que la lance se brisa. En même +temps il levait son épée pour frapper Modulf, Modulf levait aussi la +sienne. L'épée de Kari tomba sur la poignée de celle de Modulf, et +rebondit sur la main qui la tenait. Le bras fut emporté, l'épée et la +main tombèrent à terre. La pointe de l'épée s'était enfoncée dans les +côtes de Modulf. Il tomba, il était mort sur le coup. + +Grani fils de Gunnar saisit un javelot et le lança à Kari. Mais Kari +frappant de son bouclier contre terre l'y laissa enfoncé. Alors, de la +main gauche, il prit le javelot au vol et le renvoya à Grani. Puis, de +la même main gauche il reprit son bouclier, Grani avait le sien devant +lui. Le javelot passa au travers, et entra dans la cuisse de Grani +au-dessous des boyaux, après quoi il s'enfonça en terre. Et Grani ne fut +débarrassé du javelot que quand ses compagnons vinrent l'en arracher, +après quoi ils le portèrent dans un creux, et le couvrirent de leurs +boucliers. + +Un homme courut à Kari, l'épée levée. Il voulait le frapper de côté, et +lui enlever une jambe. Björn lui emporta le bras d'un coup d'épée, puis +il revint d'un saut à sa place derrière Kari, et les autres ne purent +lui faire de mal. Alors Kari, brandissant son épée, frappa l'homme de +côté, et il le coupa en deux par le milieu du corps. À ce moment Lambi +fils de Sigurd courut à Kari, levant son épée. Kari tourna son bouclier +de biais, de sorte que le coup ne put y mordre. Puis il planta son épée +dans la poitrine de Lambi et la pointe ressortit entre les épaules, +Lambi tomba mort. + +Thorstein fils de Geirleif courut à Kari, pour le prendre de flanc. Kari +brandit son épée, et, le frappant de côté au travers des épaules, le +coupa en deux. Après cela il en tua encore un, Gunnar de Skal, un +vaillant homme. Björn en avait blessé trois qui voulaient frapper Kari, +mais il ne s'était jamais assez avancé pour courir le moindre risque. Il +ne fut pas blessé, ni Kari non plus, dans cette rencontre. Mais tous +ceux qui échappèrent étaient blessés. + +Ils coururent à leurs chevaux, les lancèrent à bride abattue, le long de +la Skapta. Si grande était leur frayeur qu'ils n'entrèrent dans aucun +domaine, et n'osèrent s'arrêter nulle part pour dire la nouvelle. Kari +et Björn poussèrent de grands cris en les voyant s'enfuir. «Courez bien, +gens de l'incendie» disait Björn. Ils vinrent dans le pays de l'Est, +passèrent à Skogahverfi, et ne s'arrêtèrent qu'arrivés à Svinafell. + +Flosi n'était pas chez lui quand ils arrivèrent. Il ne fut donc pas +porté plainte contre Kari. Mais chacun fut d'avis que les autres +s'étaient couverts de honte. + +Kari vint à Skal, et là, il se déclara l'auteur des meurtres qui avaient +été commis. Il dit la mort du maître du domaine et de cinq autres, et la +blessure de Grani. «Si nous le laissons vivre, ajouta-t-il, il faut le +porter chez lui.»--«Je n'ai pas le cœur de le tuer, dit Björn, à cause +de notre parenté; il l'aurait pourtant bien mérité.» Ceux qui étaient là +dirent que peu de gens mordraient jamais la poussière de la main de +Björn. «Il ne tient qu'à moi, dit Björn, de faire mordre la poussière à +tous les hommes de Sida.» Les autres dirent que ce serait dommage. Et +là-dessus, Kari et Björn s'en allèrent. + + + + +CLI + + +Kari demanda à Björn: «Qu'allons-nous faire à présent? Montre-moi ta +sagesse.»--«Es-tu d'avis, dit Björn, de faire ce qu'il y a de plus +sage?»--«Oui certes,» dit Kari. «Alors nous aurons vite fait de nous +décider, dit Björn; et nous allons les attraper tous comme des sots. Il +faut faire semblant de nous en aller au Nord, par la montagne. Sitôt que +nous serons cachés derrière une hauteur, nous tournerons bride et nous +descendrons la Skapta. Nous choisirons un bon endroit et nous nous y +tiendrons cachés pendant qu'ils seront le plus lancés, s'ils courent +après nous.»--«Faisons cela, dit Kari; j'y avais déjà pensé.»--«Tu vois, +dit Björn, que je ne suis pas le premier venu, aussi bien pour la +sagesse que pour la bravoure.» + +Kari et Björn firent donc comme ils avaient dit, et descendirent le long +de la Skapta. Ils vinrent à l'endroit où la rivière se partage: un des +bras va vers l'Est, l'autre vers le Sud-Est. Ils prirent le long du bras +du milieu et vinrent sans s'arrêter dans le Medalland, au marais qu'on +appelle Kringlumyr. Tout le sol est couvert de lave aux alentours de ce +marais. Kari dit à Björn de s'occuper des chevaux, et de faire bonne +garde, «car j'ai grand sommeil» ajouta-t-il. Björn prit soin des +chevaux, et Kari se coucha par terre. + +Il n'avait pas dormi longtemps quand Björn le réveilla. Il avait détaché +les chevaux, et il les amenait tout près de Kari. «Tu es bien heureux de +m'avoir, lui dit-il. Un autre, qui n'eût pas été aussi brave que moi, se +serait enfui en te laissant là; car voici tes ennemis qui arrivent, et +il faut te préparer à les recevoir.» + +Kari se plaça sous un rocher qui s'avançait. «Où me mettrai-je, moi?» +dit Björn. «Tu as deux choses à faire, répondit Kari. Ou bien place-toi +derrière moi, et tu auras mon bouclier pour te couvrir, si cela peut +t'être utile; ou bien monte à cheval et va t'en, le plus vite que tu +pourras.»--«Je ne ferai pas cela, dit Björn, pour plusieurs raisons: la +première, c'est que les mauvaises langues pouvaient dire que j'ai pris +la fuite par manque de courage, si je te laissais là. La seconde, c'est +que je sais bien quelle capture je serais pour eux. Ils se mettraient +deux ou trois à ma poursuite, et je ne t'aurais ni servi ni aidé en +rien. J'aime bien mieux rester près de toi, et me défendre tant que je +pourrai.» + +Ils n'avaient pas attendu longtemps, que des chevaux chargés +débouchèrent sur le marais; trois hommes les conduisaient. «Ils ne nous +voient pas» dit Kari. «Laissons les passer» dit Björn. Les hommes +passèrent sans les voir. + +Et voici que les six autres arrivèrent au galop. Ils sautèrent tous à +terre, et vinrent droit à Kari et à Björn. Glum fils d'Hildir fut le +premier. Il pointa sa lance sur Kari. Kari tourna sur ses talons; Glum +le manqua, et sa lance s'enfonça dans le rocher. Björn le vit, et +frappant sur la lance, la brisa à la hampe. Alors Kari brandissant son +épée de côté frappa Glum à la jambe. Il l'emporta tout entière à la +hauteur de la cuisse, Glum mourut sur le coup. + +À ce moment, coururent à Kari les deux fils de Thorbrand, Vjebrand et +Asbrand. Kari vint à Vjebrand et lui passa son épée au travers du corps. +Après quoi il emporta d'un coup les deux jambes d'Asbrand. Au même +instant, Kari et Björn furent blessés tous deux. Alors Ketil de Mörk +courut à Kari, la lance en avant. Kari sauta en l'air, et la lance +s'enfonça dans le sol. Kari retomba sur la hampe, et la brisa. Puis il +saisit Ketil à bras-le-corps. Björn accourut: il voulait le tuer. +«Laisse-le, dit Kari. Je veux faire grâce à Ketil. Et quand j'aurais +encore, Ketil, ta vie en mon pouvoir, je ne te tuerai jamais.» Ketil ne +répondit rien. Il s'en alla rejoindre ses compagnons, et dit la nouvelle +à ceux qui ne la savaient pas encore. On la répéta aux chefs du +district. Et les chefs rassemblèrent une armée nombreuse. Ils +remontèrent le long de toutes les rivières, et s'enfoncèrent bien avant +dans la montagne, du côté du Nord. Ils cherchèrent pendant trois jours. +Après quoi ils s'en retournèrent, et chacun rentra dans sa maison. + +Ketil et ses compagnons étaient retournés dans l'Est, à Svinafell. Ils +dirent la nouvelle à Flosi. Flosi fut d'avis qu'ils avaient fait là un +triste voyage. «Je ne sais, dit-il, quand viendra la fin de tout ceci; +mais Kari n'a pas son pareil parmi tous les hommes d'Islande.» + + + + +CLII + + +Il faut revenir à Björn et à Kari. Ils chevauchaient traversant la +plaine, et menèrent leurs chevaux sur une colline couverte d'avoine +sauvage. Ils leur coupèrent de l'avoine, de peur qu'ils ne vinssent à +mourir de faim. Kari tombait toujours si juste qu'il partit de là au +moment même où les autres cessaient leur poursuite. Il traversa le +district pendant la nuit, gravit la montagne, et suivit en tout le même +chemin qu'ils avaient pris d'abord, pour s'en aller dans l'Est. Il ne +s'arrêta pas avant d'être arrivé à Midmörk. + +Björn dit à Kari: «Il faut que tu fasses de grandes louanges de moi +devant ma femme; car elle ne croira pas un mot de ce que je dirai; et +c'est de grande importance pour moi. Tu me revaudras par là tout le +secours que je t'ai prêté.»--«Ainsi ferai-je» dit Kari. Et ils entrèrent +dans le domaine. La maîtresse du lieu leur fit bon accueil, et leur +demanda les nouvelles. «Le danger est plus grand que jamais, ma femme» +répondit Björn. Elle ne répondit pas, et sourit. «Et quelle aide Björn +t'a-t-il donnée?» dit-elle à Kari. «Le dos est sans défense, répondit +Kari, s'il n'y a pas là un frère; Björn m'a donné bonne aide. Il a +blessé trois hommes, et il est blessé lui-même. Il a fait pour moi tout +ce qu'il pouvait faire.» Ils passèrent là trois nuits. + +Après cela, ils vinrent à Holt, chez Thorgeir, et lui dirent la nouvelle +en secret; car elle n'était pas encore arrivée jusqu'à lui. Thorgeir +remercia Kari, et il était facile de voir que cela lui donnait grande +joie. Il demanda à Kari s'il pensait qu'il lui restât encore quelque +chose à faire. Kari répondit: «Je veux tuer encore Gunnar fils de Lambi, +et Kol fils de Thorstein, si je peux mettre la main sur eux. Alors nous +en aurons tué quinze, avec les cinq que nous avons tués, toi et moi. +Mais j'ai une prière à te faire» dit Kari. Thorgeir répondit qu'il +ferait tout ce que Kari lui demanderait. «Je désire, dit Kari, que tu +prennes chez toi cet homme qui s'appelle Björn, et qui était avec moi +quand j'ai tué les autres; que tu fasses un échange avec lui, en lui +donnant ici près un domaine en plein rapport; et que tu le gardes sous +ta protection, de telle sorte qu'on ne puisse tirer aucune vengeance de +lui. C'est chose facile pour un chef tel que toi.»--«Ainsi ferai-je» dit +Thorgeir. Il donna à Björn un domaine en bon état, à Asolfskala, et se +chargea de faire valoir son domaine de Mörk. Thorgeir s'occupa lui-même +de faire porter à Asolfskala tous les biens et meubles de Björn. Il fit +un arrangement pour lui dans toutes les affaires où il était mêlé, en +sorte que Björn se trouva en paix avec tout le monde. Et Björn se crut +plus grand homme que jamais. + +Kari partit, et vint sans s'arrêter à Tunga, chez Asgrim fils +d'Ellidagrim. Asgrim fit très grand accueil à Kari qui lui conta par le +menu tous les combats qu'il avait livrés. Asgrim s'en montra joyeux, et +demanda à Kari ce qu'il comptait faire. Kari répondit: «Je vais m'en +aller à l'étranger, et les poursuivre; je serai sur leurs talons, et je +les tuerai, si je peux les joindre.» Asgrim dit que Kari n'avait pas son +pareil en bravoure. + +Il passa quelques nuits chez Asgrim. Après quoi il s'en alla chez Gissur +le blanc. Gissur le reçut à bras ouverts, et Kari resta chez lui quelque +temps. Il dit à Gissur qu'il voulait descendre au rivage, à Eyra. Gissur +lui fit présent au départ d'une bonne épée, Kari descendit donc à Eyra +et prit passage sur le vaisseau de Kolbein le noir. Kolbein était des +îles Orkneys. C'était un grand ami de Kari, le plus brave et le plus +hardi des hommes. Il reçut Kari à bras ouverts, et lui dit qu'un même +sort les frapperait tous deux. + + + + +CLIII + + +Il faut revenir à Flosi, qui s'en va dans l'Est, au Hornafjord. Presque +tous ses hommes étaient venus avec lui. Ils amenèrent dans l'Est leurs +marchandises et leurs vivres, et tout le bagage qu'ils avaient à +emporter. Après quoi ils mirent leur vaisseau en état, et se préparèrent +à partir. Flosi resta là jusqu'à ce que tout fût prêt, et dès qu'ils +eurent bon vent, ils firent voile vers le large. + +Ils furent longtemps en pleine mer, car le temps était mauvais, et ils +naviguaient sans savoir où ils allaient. Il arriva un jour qu'ils +reçurent trois grosses lames. Flosi dit qu'il devait y avoir une terre +dans le voisinage, et que c'étaient des brisants. La brume était +épaisse. Le vent s'éleva, et une grande tempête fondit sur eux. Avant +qu'ils eussent le temps de se reconnaître, une nuit, ils furent jetés au +rivage. Les hommes se sauvèrent, mais le vaisseau fut mis en pièces, et +ils ne purent rien sauver de leurs marchandises. Ils tâchèrent de se +réchauffer, et le jour suivant, ils montèrent sur une hauteur. Le temps +s'était mis au beau. Flosi demanda si quelqu'un de ses hommes +connaissait ce pays. Il y en avait deux qui étaient déjà venus là; «Nous +reconnaissons bien cette terre, dirent-ils; c'est Hrossey, une des +Orkneys.»--«Nous aurions pu trouver un meilleur endroit pour aborder, +dit Flosi; car Helgi fils de Njal, que j'ai tué, était l'homme du jarl +Sigurd fils de Hlödvir.» Ils cherchèrent un creux pour s'y cacher, et se +couvrirent de mousse. Ils restèrent là quelque temps. Mais bientôt Flosi +dit: «Nous ne pouvons pas rester là couchés jusqu'à ce que les gens du +pays nous découvrent.» Ils se levèrent donc, et tinrent conseil. «Allons +tous, dit Flosi, nous livrer au jarl. Nous n'avons pas autre chose à +faire; il a déjà d'ailleurs notre vie dans les mains, s'il veut la +prendre.» + +Alors ils s'en allèrent tous. Flosi leur défendit de dire à personne qui +ils étaient, ni où ils allaient, avant qu'il n'eût parlé au jarl. Ils +marchèrent droit devant eux, et finirent par trouver des gens qui leur +montrèrent où habitait le jarl. Ils entrèrent et se trouvèrent devant +lui. Flosi le salua, ainsi firent tous les autres. Le jarl demanda +quelle sorte d'hommes ils étaient. Flosi se nomma, et dit quel district +d'Islande il habitait. Le jarl avait déjà entendu parler de l'incendie. +Il sut donc tout de suite quels hommes il avait devant lui. «Quelles +nouvelles me donneras-tu, dit-il à Flosi, d'Helgi, fils de Njal, et mon +homme?»--«La nouvelle que je t'en donnerai, dit Flosi, c'est que je lui +ai coupé la tête.»--«Emparez-vous d'eux,» dit le jarl. Et ainsi fut +fait. + +À ce moment arrivait Thorstein, fils de Hal de Sida. Flosi avait pour +femme sa sœur Steinvör, et Thorstein était un des hommes du jarl Sigurd. +Quand il vit qu'on s'était emparé de Flosi, il vint devant le jarl, et +offrit pour Flosi tous les biens qu'il possédait. Le jarl était dans une +grande colère, et pendant longtemps rien ne put le toucher. À la fin, +d'autres vaillants hommes étant venus parler pour Flosi avec Thorstein +(car Thorstein avait des amis qui le soutenaient fort, et beaucoup se +mirent de son côté) le jarl consentit à faire la paix, et il donna la +vie à Flosi et à tous les siens. Puis, selon la coutume des grands +chefs, il prit Flosi à son service, à la place d'Helgi fils de Njal. +Flosi devint donc l'homme du jarl Sigurd, et il fut bientôt en grande +faveur auprès de lui. + + + + +CLIV + + +Kari et Kolbein le noir firent voile d'Eyra, un demi-mois après que +Flosi fut sorti du Hornafjord. Ils eurent bon vent, et ne furent pas +longtemps en mer. Ils débarquèrent à Fridarey. C'est une île entre +Hjaltland et les Orkneys. Kari logea chez un homme qui s'appelait Dagvid +le blanc. Dagvid dit à Kari tout ce qu'il savait du voyage de Flosi. +C'était un grand ami de Kari, et Kari passa chez lui tout l'hiver. Ils +eurent là des nouvelles de l'Ouest, et de tout ce qui se passait cet +hiver-là à Hrossey. + +Le jarl Sigurd avait invité chez lui, pour la fête de Jol, son +beau-frère le jarl Gilli, des îles du Sud. Gilli avait pour femme +Svanlaug, sœur du jarl Sigurd. Il vint en même temps chez le jarl Sigurd +un roi qui s'appelait Sigtryg. Il venait d'Irlande. Il était fils d'Olaf +Kvaran; et sa mère s'appelait Kormlöd. C'était la plus belle femme qu'on +pût voir, et elle faisait bien toutes choses quand on ne la laissait pas +décider, mais les gens disaient qu'elle menait tout de travers quand +c'était elle qui décidait. Elle avait été mariée d'abord à un roi nommé +Brjan, et ils s'étaient séparés; Brjan était le meilleur des rois. Il +avait sa résidence à Kunjattaborg. Son frère était Ulf le terrible, le +plus vaillant champion et homme de guerre qu'on pût voir. Le roi Brjan +avait un fils adoptif, nommé Kerthjalfad. Il était fils du roi Kylf, qui +fit de grandes guerres au roi Bryan, fut chassé par lui de son pays, et +entra dans un cloître. Quand le roi Brjan s'en alla dans les pays du +Sud, il retrouva le roi Kylf, et ils firent la paix. Le roi Brjan prit +chez lui le fils de Kylf, Kerthjalfad, et il l'aimait plus que ses +propres fils. Kerthjalfad était arrivé à l'âge d'homme, au temps dont +nous parlons, et c'était l'homme le plus hardi qu'on pût voir. + +L'un des fils du roi Brjan s'appelait Dungad, un autre Margad, le +troisième Takt, que nous appelons Tann. C'était le plus jeune des trois. +Les fils aînés du roi Brjan étaient déjà des hommes, les plus braves +qu'on pût voir. Kormlöd n'était pas la mère des enfants du roi Brjan. +Elle avait été en si grand courroux contre Brjan après leur séparation, +qu'elle aurait voulu le voir mort. + +Le roi Brjan pardonnait jusqu'à trois fois le même crime à ceux qui +avaient été proscrits de son royaume; s'ils recommençaient encore, alors +il les faisait juger selon les lois. On peut juger à cela quel bon roi +il était. + +Kormlöd pressait fort son fils Sigtryg de tuer le roi Brjan. C'est pour +cela qu'elle l'avait envoyé chez le jarl Sigurd, demander du secours. Le +roi Sigtryg arriva aux Orkneys pour la fête de Jol. Le jarl Gilli y vint +aussi, comme nous l'avons dit plus haut. Voici comme les hommes étaient +placés dans la salle: le roi Sigtryg était assis au milieu, sur un siège +élevé; aux deux côtés du roi, étaient les deux jarls. Les hommes du roi +Sigtryg et du jarl Gilli, avaient pris place après Gilli, du côté du +dedans; Flosi et Thorstein, fils de Hal de Sida, étaient assis du côté +du dehors, en partant du jarl Sigurd. Toute la salle était pleine. + +Le roi Sigtryg et le jarl Gilli voulurent entendre le récit de +l'incendie, et tout ce qui s'en était suivi, Gunnar fils de Lambi fut +choisi pour le raconter, et on apporta un siège pour lui. + + + + +CLV + + +À ce moment là, Kari et Kolbein avec Dagvid le blanc arrivèrent à +l'improviste à Hrossey. Ils vinrent tout de suite à terre, laissant +quelques hommes pour garder le vaisseau. Kari et ses compagnons allèrent +droit à la demeure du jarl, et s'approchèrent de la salle comme les +hommes étaient à boire. Il se trouvait justement que Gunnar racontait +l'incendie. Kari et les siens écoutèrent du dehors. C'était le jour même +de la fête. + +Le roi Sigtryg demanda: «Et Skarphjedin, comment s'est-il comporté dans +les flammes?»--«Bien d'abord, dit Gunnar; mais il a fini par pleurer» et +il continuait à raconter l'histoire à sa manière, et il riait aux +éclats. Kari n'y put tenir. Il entra dans la salle en courant, l'épée +levée, et il chanta: + +«Ils se sont vantés, les vaillants hommes, d'avoir brûlé Njal. Ont-ils +su quelle vengeance nous en avons tirée? Ils ont été payés de leur +exploit, ces rudes guerriers, et les corbeaux ont eu de la chair à +manger.» + +Puis, s'élançant à travers la salle, il abattit son épée sur le cou de +Gunnar. La tête vola sur la table, devant le roi et les jarls; la table +et les vêtements des jarls furent inondés de sang. + +Le jarl Sigurd reconnut l'homme qui avait fait ce meurtre. Il cria: +«Emparez-vous de Kari et tuez-le.» Kari avait été l'homme du jarl +Sigurd, et nul n'avait plus d'amis que lui; personne ne se leva, malgré +l'ordre du jarl. «On pourrait dire, seigneur, dit Kari, que c'est pour +vous que j'ai fait ce que je viens de faire, et pour venger votre homme, +Helgi fils de Njal.» Flosi prit la parole: «Kari, dit-il, n'a pas fait +cela sans motif; car il n'y a point de paix conclue entre lui et nous. +Ce qu'il a fait, il avait le droit de le faire.» Kari s'en alla, sans +que personne se mît à sa poursuite. Il se rembarqua, et ses compagnons +avec lui. + +Le temps était beau. Ils firent voile au Sud, vers Katanes, et +débarquèrent à Thrasvik, chez un homme puissant, nommé Skeggi. Ils +restèrent chez lui longtemps. + +Les autres, aux Orkneys, nettoyèrent la table et emportèrent le mort. On +vint dire au jarl que Kari et les siens avaient fait voile au Sud, vers +l'Écosse. «C'est un vaillant homme, dit le roi Sigtryg, celui qui a fait +cela si hardiment, sans y songer à deux fois.»--«Kari n'a pas son +pareil, répondit le jarl Sigurd, en hardiesse et en audace.» Alors Flosi +à son tour conta l'histoire de l'incendie. Il parla bien de tous, et on +crut ce qu'il disait. + +Le roi Sigtryg vint à parler au jarl Sigurd de la demande qu'il avait à +faire. Il le pria de venir avec lui combattre le roi Brjan. Le jarl s'en +défendit longtemps. À la fin il consentit, à condition qu'il aurait en +mariage la mère de Sigtryg, et qu'il deviendrait roi en Irlande, s'ils +tuaient Brjan. Tout le monde voulut détourner le jarl Sigurd de partir, +mais cela ne servit de rien. On se sépara sur la promesse que fit Sigurd +de venir; Sigtryg lui promit en échange sa mère et un royaume. Il fut +convenu que le jarl Sigurd se trouverait à Dublin avec toute son armée, +le dimanche des Rameaux. + +Le roi Sigtryg revint en Irlande, et dit à sa mère Kormlöd que le jarl +s'était engagé à venir, et aussi ce qu'il lui avait promis pour cela. +Elle s'en montra contente, mais elle lui dit qu'il fallait rassembler +encore plus de monde. Sigtryg lui demanda où on pourrait chercher de +l'aide. «Il y a, dit-elle, deux pirates au large, à l'ouest de l'île de +Mön: ils ont trente vaisseaux, et ce sont des guerriers si terribles que +nul ne peut leur résister. L'un s'appelle Uspak, l'autre Brodir. Va les +trouver, et n'épargne rien pour les amener à venir avec toi, quelque +prix qu'ils y mettent.» + +Le roi Sigtryg se mit donc à la recherche des pirates, et il les trouva +au large de Mön. Il fit sans tarder sa demande, mais Brodir refusa de +venir, tant que Sigtryg ne lui eut pas promis sa mère et le royaume de +Brjan. Il fut convenu qu'on tiendrait la chose secrète, et que le jarl +Sigurd n'en saurait rien. Brodir promit de se trouver à Dublin avec son +armée, le Dimanche des Rameaux. + +Le roi Sigtryg revint trouver sa mère, et lui dit ce qui s'était passé. + +Cependant Uspak et Brodir s'étaient mis à parler ensemble. Brodir répéta +à Uspak tout ce qu'ils avaient dit, Sigtryg et lui, et il le pria de +venir avec lui combattre le roi Brjan, disant que c'était pour lui de +grande importance. Uspak répondit qu'il ne voulait pas se mettre en +guerre avec un si bon roi. Alors ils entrèrent en colère tous deux, et +séparèrent en deux leur flotte. Uspak avait dix vaisseaux, mais Brodir +en avait vingt. + +Uspak était païen, mais c'était le plus sage des hommes. Il mena ses +vaisseaux dans le détroit; Brodir resta au large. + +Brodir avait été chrétien; et il avait été consacré pour servir la messe +comme diacre; mais il avait renié sa foi, et il était devenu un apostat. +Il sacrifiait à des démons païens, et faisait toutes sortes de +sorcelleries. Il avait une armure que le fer n'entamait pas. Il était +grand et fort, et il avait une chevelure noire, si longue, qu'il la +rentrait dans sa ceinture. + + + + +CLVI + + +Une nuit, il arriva que Brodir et ses hommes entendirent un grand bruit. +Ils s'éveillèrent tous, sautèrent sur leurs pieds et mirent leurs +vêtements. Et voici qu'il tomba sur eux une pluie de sang bouillant. Ils +se couvrirent de leurs boucliers, et malgré cela beaucoup d'entre eux +furent brûlés. Ces prodiges durèrent jusqu'au jour, et il mourut un +homme sur chaque vaisseau. Ils dormirent le jour qui suivit. + +La seconde nuit, il se fit encore un grand bruit, et ils se levèrent +encore tous, en sursaut. Et voici que les épées sortirent de leurs +fourreaux, et les haches et les javelots volaient en l'air et se +livraient bataille. Et toutes ces armes les attaquèrent si vivement +qu'il leur fallut se couvrir de leurs boucliers; il y eut malgré cela, +beaucoup de blessés, et il mourut un homme sur chaque vaisseau. Ces +prodiges durèrent jusqu'au jour, et ils dormirent encore le jour +suivant. + +La troisième nuit, le même bruit revint encore. Après cela, il vint sur +eux une nuée de corbeaux, et il leur sembla que ces corbeaux avaient un +bec et des serres de fer. Les corbeaux les attaquèrent si rudement +qu'ils eurent à se défendre avec leurs épées, et à se couvrir de leurs +boucliers. Cela dura jusqu'au jour. Et il était mort encore un homme sur +chaque vaisseau. Après cela, ils dormirent un peu d'abord. + +Quand Brodir s'éveilla, il respirait avec peine, et il donna l'ordre +qu'on mît au plus vite une barque à la mer: «car je veux, dit-il, aller +trouver Uspak.» Il entra dans la barque, et quelques hommes avec lui. +Quand il fut devant Uspak, il lui conta tous les prodiges qui avaient +fondu sur eux, le priant de lui dire ce que cela signifiait. Uspak +refusa de le dire, tant que Brodir ne lui aurait pas juré la paix. Et +Brodir jura. Mais Uspak fit encore résistance jusqu'à la nuit; car la +nuit Brodir ne commettait jamais de meurtre. + +Alors Uspak dit: «Quand il est tombé sur vous une pluie de sang, cela +signifiait qu'il en sera versé beaucoup, le vôtre et celui de bien +d'autres; quand vous avez entendu un grand bruit, cela signifiait que +vous allez quitter ce monde, et que vous mourrez tous bientôt. Quand +toutes ces armes vous ont attaqués, c'était un présage de combat; et ces +corbeaux qui ont fondu sur vous, c'étaient les démons en qui vous croyez +et qui vous mèneront aux supplices de l'enfer.» + +Brodir entra dans une colère si grande, qu'il ne put rien répondre, il +retourna vers ses hommes et fit placer les vaisseaux l'un à côté de +l'autre, au travers du détroit; on les attacha au rivage avec des +câbles. Brodir voulait dès le lendemain attaquer Uspak et le tuer, lui +et tous les siens. Uspak vit ce que Brodir avait en tête. Il fit vœu +d'embrasser la vraie foi, d'aller trouver le roi Brjan, et d'être avec +lui jusqu'à son dernier jour. Puis il fit avancer tous ses vaisseaux, +l'un après l'autre, le long du rivage, et ils coupèrent le câble de +Brodir. Les vaisseaux de Brodir se mirent à s'entre-choquer, mais ils +dormaient tous, lui et ses hommes. Uspak et les siens sortirent du fjord +et s'en allèrent à l'Ouest, en Irlande. Ils naviguèrent sans s'arrêter +jusqu'à Kunnjatta. Uspak dit au roi Brjan tout ce qu'il savait. Il reçut +le baptême, et se remit entre les mains du roi. Alors le roi Brjan fit +rassembler du monde par tout son royaume, et il donna l'ordre que toute +l'armée fût réunie à Dublin, la semaine avant le dimanche des Rameaux. + + + + +CLVII + + +Aux Orkneys le jarl Sigurd, fils de Hlödvir, s'apprêtait à partir. Flosi +lui offrit d'aller avec lui. Le jarl ne le voulut pas, disant qu'il +avait son pèlerinage à accomplir. Alors Flosi lui offrit quinze de ses +hommes pour l'accompagner, et le jarl accepta. Flosi partit avec le jarl +Gilli pour les îles du Sud. + +Thorstein, fils de Hal de Sida, vint avec le jarl Sigurd, et aussi Hrafn +le rouge, et Erling de Straumey. Le jarl ne voulut pas qu'Harek vînt +avec lui, mais il lui promit qu'il serait le premier à avoir des +nouvelles. + +Le jarl Sigurd arriva devant Dublin, avec toute son armée, le jour des +Rameaux. Brodir était déjà là, avec tout son monde. Brodir jeta un sort, +pour savoir comment tournerait la bataille. La réponse fut que si on se +battait le vendredi saint, le roi Brjan serait tué, et aurait pourtant +la victoire; mais si on se battait avant, tous ceux qui étaient contre +lui, périraient. Et Brodir dit qu'il fallait choisir le vendredi pour +livrer bataille. + +Le cinquième jour de la semaine, il vint un homme à cheval trouver +Kormlöd. Il montait un cheval gris pommelé, et il tenait à la main une +hallebarde. Il resta longtemps à parler à Brodir et à Kormlöd. + +Le roi Brjan était dans l'enceinte du burg avec toute son armée. Le +vendredi saint, l'armée sortit, et des deux côtés, on se mit en +bataille. Brodir était à l'une des ailes, le roi Sigtryg à l'autre. Le +jarl Sigurd était au milieu. + +Revenons au roi Brjan. Il ne voulait pas se battre le vendredi saint. On +fit autour de lui un rempart de boucliers, et l'armée se rangea en avant +de ce rempart. Ulf Hræda était à l'aile qui faisait face à Brodir. À +l'autre aile étaient Uspak et les fils du roi Brjan; ils avaient Sigtryg +en face d'eux. Au centre de l'armée était Kerthjalfad, et on portait les +bannières devant lui. + +Et voici que les deux armées se heurtèrent, et il y eut une mêlée +terrible. Brodir s'avançait à travers l'autre armée, abattant tous ceux +qu'il trouvait devant lui. Et sur lui le fer ne mordait pas. Ulf Hræda +courut à sa rencontre et le frappa trois fois de sa lance, si rudement, +qu'à chaque fois Brodir tomba. Il eut grand'peine à se remettre sur ses +pieds; et sitôt qu'il fut debout, il s'enfuit dans les bois. + +Le jarl Sigurd avait un rude combat contre Kerthjalfad. Kerthjalfad +allait de l'avant, tuant tous ceux qu'il trouvait sur son passage. Il +rompit l'aile du jarl Sigurd jusqu'à la bannière, et tua celui qui la +portait. Le jarl mit un autre homme à la place de celui-là; à ce moment, +le combat devint plus rude que jamais. Kerthjalfad frappa à mort, de sa +hache, celui qui avait pris la bannière, et, après lui, tous ceux qui +s'approchaient. Alors le jarl Sigurd dit à Thorstein, fils de Hal de +Sida, de porter la bannière. Thorstein vint pour la prendre. «Ne prends +pas la bannière, Thorstein, dit Amundi le blanc; tous ceux qui l'ont +portée ont été tués.»--«Hrafn le rouge, dit le jarl, prends-la, +toi.»--«Porte toi-même tes diableries» répondit Hrafn. «Il faut donc, +dit le jarl, que le mendiant et la besace aillent ensemble.» Il détacha +la bannière de la hampe, et la mit sous ses vêtements. Un instant après, +Amundi le blanc fut tué. Le jarl Sigurd à son tour fut percé d'un coup +de lance. + +Uspak s'avançait à travers l'armée ennemie. Il avait reçu une blessure +profonde, et les deux fils du roi Brjan étaient tombés à ses côtés. Le +roi Sigtryg prit la fuite devant lui. Alors toute l'armée se débanda. +Thorstein, fils de Hal de Sida, s'arrêta pendant que les autres +fuyaient, pour attacher la courroie de son soulier. «Pourquoi ne +cours-tu pas comme eux?» demanda Kerthjalfad.--«Parce que je +n'arriverais pas chez moi ce soir, dit Thorstein, ma demeure est en +Islande.» Kerthjalfad lui donna la paix. + +Hrafn le rouge était venu dans sa fuite sur le bord d'une rivière. Il +lui sembla qu'il voyait au fond les tourments de l'enfer, et des diables +qui voulaient le tirer à eux. «Apôtre Pierre, cria-t-il, ton chien que +voici est allé deux fois à Rome; il ira une troisième fois si tu viens à +son secours.» Alors les diables le laissèrent aller, et Hrafn put passer +la rivière. + +À ce moment, Brodir vit que l'armée du roi Brjan poursuivait les +fuyards, et qu'il restait peu de monde auprès du rempart de boucliers. +Il sortit du bois en courant, renversa les boucliers, et frappa le roi. +Takt, le jeune fils du roi Brjan, étendit le bras. Le coup lui emporta +le bras, et la tête du roi. Le sang du roi coula sur le bras mutilé de +son fils, et la blessure guérit à l'instant. Alors Brodir cria à haute +voix: «Allez-vous dire les uns aux autres que Brodir a tué Brjan.» + +On courut après ceux qui poursuivaient les fuyards, et on leur dit que +le roi Brjan était mort. Ulf Hræda et Kerthjalfad revinrent aussitôt en +arrière. Ils firent un cercle autour de Brodir et des siens, et les +firent tomber, en jetant de grosses branches sur eux. De la sorte Brodir +fut pris vivant. Ulf Hræda lui ouvrit le ventre et le fit tourner autour +d'un arbre, de manière à lui tirer du corps tous ses boyaux. Et Brodir +ne mourut que quand ils furent tous sortis, jusqu'au dernier. Tous ses +hommes furent tués avec lui. + +Les gens du roi Brjan prirent son cadavre, et lui donnèrent la +sépulture. La tête du roi s'était rattachée au tronc. + +Il périt à la bataille du roi Brjan quinze des hommes de l'incendie. Ce +jour-là, tombèrent aussi Halldor, fils de Gudmund le puissant, et Erling +de Straumey. + +Voici ce qui arriva, le vendredi saint, à Katanes. Un homme nommé +Dörrud, sortit de chez lui ce jour-là. Il vit des gens à cheval au +nombre de douze, s'en aller vers une maison, où ils disparurent dans la +salle des femmes. Dörrud vint à la maison, et regarda par une fente qui +était là. Il vit que c'étaient des femmes qui étaient dedans, auprès +d'un métier à tisser. Ce métier avait des têtes d'hommes en guise de +poids, et des boyaux humains, pour trame et pour fil. Les montants du +métier étaient des épées, et les navettes, des flèches. + +Et les femmes chantaient: + +«Voyez, notre trame est tendue pour les guerriers qui vont tomber. Nos +fils sont comme une nuée d'où il pleut du sang. Nos trames grisâtres +sont tendues comme des javelots qu'on lance; nous, les amies d'Odin le +tueur d'hommes, nous y ferons passer un fil rouge. + +«Notre trame est faite de boyaux humains, et nos poids sont des têtes +d'hommes. Des lances arrosées de sang forment notre métier, nos navettes +sont des flèches, et nous tissons avec des épées la toile des combats. + +«Voici Hild qui vient pour tisser, et Hjörthrimul, Sangrid et Svipul; +comme leur métier va résonner quand les épées seront tirées! Les +boucliers craqueront, et l'arme qui brise les casques entrera en danse. + +«Tissons, tissons la toile des combats. Tissons-la pour le jeune roi. +Nous irons de l'avant, et nous entrerons dans la mêlée quand viendront +nos amis, pour frapper de grands coups. + +«Tissons, tissons la toile des combats. Combattons aux côtés du roi. Les +guerriers verront des boucliers sanglants, quand Gunn et Göndul +viendront pour le protéger. + +«Tissons, tissons la toile des combats, là où flotte la bannière des +braves. N'épargnons la vie de personne; les Valkyres ont le droit de +choisir leurs morts. + +«Des hommes vont venir faire la loi dans ce pays, qui habitaient jadis +des récifs escarpés. Un roi puissant, je vous l'annonce, est voué à la +mort, et un jarl va tomber devant la pointe d'une épée. + +«Un deuil amer va fondre sur l'Irlande; et les hommes en garderont la +mémoire, longtemps; voilà notre toile tissée: le champ de bataille est +couvert de sang; tout le pays résonne du bruit des armes. + +«C'est une chose effrayante à voir, que les nuées sanglantes qui passent +dans le ciel. L'air sera teint du sang des morts, quand sera accompli ce +que nous chantons là. + +«Nous saluons le jeune roi: nous lui chantons, joyeuses, notre chant de +victoire. Que celui-là s'en souvienne, qui nous écoute. Il redira aux +siens la chanson des lances. + +«Et maintenant, à cheval! Courons à bride abattue, l'épée tirée, loin, +loin d'ici!» + +Elles renversèrent le métier, et le brisèrent; et chacune d'elles garda +le morceau qu'elle tenait à la main. Dörrud quitta la fente et retourna +chez lui. Les femmes montèrent à cheval, et s'en allèrent, six au Sud, +six au Nord. + +Pareille chose arriva à Brand, fils de Gneisti, aux îles Feröe. + +À Svinafell, en Islande, il tomba, le vendredi saint, une pluie de sang +sur la chasuble du prêtre qui fut obligé de l'ôter. À Thvatta, le +vendredi saint, il sembla au prêtre qu'il voyait les abîmes de la mer +tout contre l'autel, et il vit au fond des choses si effroyables qu'il +fut longtemps avant de pouvoir chanter sa messe. + +Aux Orkneys, voici ce qui arriva. Il sembla à Harek qu'il voyait le jarl +Sigurd, et quelques autres avec lui. Harek monta à cheval, et vint à la +rencontre du jarl. Des gens les virent se joindre, et s'en aller +derrière une colline. Depuis on ne les revit plus, et jamais on ne put +trouver aucune trace d'Harek. + +Aux îles du Sud, le jarl Gilli rêva qu'un homme venait à lui. Cet homme +se nommait Herfinn, et dit qu'il arrivait d'Irlande. Le jarl lui demanda +des nouvelles de là-bas. Et l'homme chanta: + +«J'étais là, quand les guerriers ont livré bataille, quand les épées ont +retenti sur la côte d'Irlande. Là-bas, quand les boucliers se sont +choqués, un grand bruit s'est fait entendre, le bruit du fer qui +résonnait sur les casques. Rude a été le combat. Sigurd est tombé au +plus fort de la mêlée. Le sang a coulé de mainte blessure. Brjan est +mort, et pourtant vainqueur.» + +Flosi et le jarl parlèrent ensemble, longtemps, de ce songe. Une semaine +après, Hrafn le rouge arriva, qui leur dit toutes les nouvelles de la +bataille du roi Brjan: la mort du roi et du jarl Sigurd, celle de Brodir +et des autres pirates. «Et que me diras-tu de mes hommes?» dit Flosi. +«Ils ont été tués, tous, dit Hrafn; mais Thorstein ton beau-frère, a +reçu la paix de Kerthjalfad, et il est maintenant auprès de lui. +Halldor, fils de Gudmund, est mort.» + +Flosi dit au jarl qu'il voulait partir: «Car j'ai, dit-il à accomplir +mon pèlerinage.» Le jarl lui dit qu'il ferait comme il voudrait: il lui +donna un vaisseau, beaucoup d'argent, et tout ce dont il avait besoin. +Ils firent voile vers le Bretland et s'y arrêtèrent quelque temps. + + + + +CLVIII + + +Kari fils de Sölmund pria Skeggi, son hôte, de lui faire avoir un +vaisseau. Skeggi donna à Kari un vaisseau tout équipé. Sur ce vaisseau +montèrent avec Kari Dagvid le blanc, et Kolbein le noir. Ils firent +voile au Sud, en passant par les fjords d'Écosse. Là ils trouvèrent des +gens des îles du Sud, qui dirent à Kari les nouvelles d'Irlande, et +aussi que Flosi et ses hommes étaient partis pour le Bretland. En +apprenant cela, Kari dit à ses compagnons qu'il voulait aller au Sud, +dans le Bretland, pour retrouver Flosi. Il les pria de le quitter s'ils +le trouvaient bon, disant qu'il ne voulait contraindre personne, mais +qu'il ne trouvait pas que sa vengeance fût complète. Tous dirent qu'ils +voulaient le suivre. Ils firent donc voile vers le Sud et arrivèrent +dans le Bretland. Ils jetèrent l'ancre dans une baie écartée. + +Ce matin-là, Kol fils de Thorstein allait au burg pour acheter de +l'argent. C'était, de tous les hommes de l'incendie, celui qui avait dit +le plus d'injures à Njal et aux siens. Il y avait eu beaucoup de paroles +entre lui et une puissante dame du pays, et c'était chose convenue qu'il +la prendrait pour femme et s'établirait là. + +Ce matin, Kari allait aussi au burg. Il vint à l'endroit où Kol comptait +l'argent. Kari le reconnut, courut à lui l'épée haute, et le frappa au +cou, pendant qu'il comptait; la bouche disait encore dix, quand la tête +vola loin du tronc. «Allez dire à Flosi, dit Kari, que Kari fils de +Sölmund a tué Kol fils de Thorstein. Je déclare que c'est moi qui suis +l'auteur de ce meurtre.» Et Kari retourna à son vaisseau, et annonça le +meurtre à ses compagnons. + +Ils firent voile au Nord et vinrent à Beruvik. Ils tirèrent leur +vaisseau à terre et remontèrent, dans l'intérieur du pays, jusqu'à +Hvitsborg en Écosse. Lui et ses hommes passèrent l'hiver auprès du jarl +Melkolf. + +Il faut revenir à Flosi. Il vint prendre le cadavre et le fit mettre en +terre, et il donna beaucoup d'argent pour qu'on lui élevât un tombeau. +Flosi n'avait jamais de parole injurieuse contre Kari. + +De là, Flosi partit pour les pays du Sud. Il passa la mer, après quoi il +commença son pèlerinage, et vint à pied, sans s'arrêter, jusqu'à Rome. +Là il fut traité avec tant d'honneurs, qu'il reçut l'absolution du pape +lui-même, et il donna beaucoup d'argent pour cela. Il revint par la +route de l'Est, s'arrêtant dans les villes, et fut reçu avec de grands +honneurs par de puissantes gens. L'hiver suivant, il arriva en Norvège, +où le jarl Eirik lui donna un vaisseau pour s'embarquer. Le jarl lui fit +présent aussi d'une grande quantité de farine. Beaucoup d'autres encore +le traitaient avec de grands égards. + +Il fit voile enfin pour l'Islande, et débarqua dans le Hornafjord. De +là, il vint chez lui, à Svinafell. Il avait accompli toutes les +conditions de la paix qu'il avait jurée; son voyage à l'étranger était +terminé, et les amendes payées. + + + + +CLIX + + +Il faut maintenant parler de Kari. L'été suivant, il revint à son +vaisseau, et fit voile vers le Sud, traversant la mer. Il partit de +Normandie pour commencer son pèlerinage, vint à Rome, et y reçut +l'absolution; après quoi il revint par la route de l'Ouest. Il retrouva +son vaisseau en Normandie, et fit voile au Nord, traversant la mer, +jusqu'à Douvres en Angleterre. De là, il fit voile à l'Ouest, doublant +le Bretland, puis au Nord, longeant le Bretland, puis au Nord encore, en +passant devant les fjords d'Écosse. Il arriva, sans s'être arrêté, à +Thrasvik dans le pays de Katanes, chez son ami Skeggi. Là, il donna son +vaisseau à Kolbein et à Dagvid. Kolbein monta sur le vaisseau et fit +voile vers la Norvège. Mais Dagvid resta à Fridarey. + +Kari passa tout l'hiver à Katanes. Ce même hiver, sa femme mourut en +Islande. L'été suivant, il fit ses préparatifs de départ. Skeggi lui +donna un vaisseau. Ils y montèrent au nombre de dix-huit. On fut prêt un +peu tard; pourtant on mit à la voile; ils furent longtemps en pleine +mer. À la fin ils touchèrent sur des écueils à Ingolfshöfda, et le +vaisseau fut mis en pièces. Une tempête de neige fondit sur eux. Et +voici que les hommes de Kari lui demandent ce qu'il faut faire. Kari +répond qu'il est d'avis d'aller à Svinafell, et d'éprouver si Flosi est +un brave homme. + +Ils s'en allèrent donc, à travers la tempête, à Svinafell. Flosi était +dans la salle. Il reconnut Kari en le voyant entrer. Il sauta sur ses +pieds, vint à sa rencontre, et le baisa, puis il le fit asseoir à côté +de lui, sur son siège élevé. Il le pria de rester chez lui pendant +l'hiver, et Kari accepta. + +Ils firent la paix, une paix complète. Flosi donna à Kari en mariage +Hildigunn, la fille de son frère, la même qui avait été mariée d'abord à +Höskuld, Godi de Hvitanes. Kari et Hildigunn habitèrent d'abord au +domaine de Breida. + +Voici, dit-on, quelle fut la fin de Flosi. Il s'en alla au loin, étant +devenu vieux, chercher des bois pour construire. Il passa un hiver en +Norvège. Quand vint l'été, il fut prêt tard, et les gens lui dirent que +son vaisseau était mauvais. «Il est assez bon pour un homme qui est +vieux, et que la mort prendra bientôt,» répondit Flosi; il monta sur le +vaisseau, et prit le large. Et depuis, on n'en a plus jamais entendu +parler. + +Voici quels étaient les enfants de Kari fils de Sölmund et de Helga +fille de Njal: Thorgerd, Ragneid, Valgerd, et Thord, qui fut brûlé avec +Njal. Les enfants de Kari et d'Hildigunn furent Starkad, Thord et Flosi. + +Le fils de Flosi l'incendiaire s'appelait Kolbein. Il fut un des hommes +les plus fameux de sa race. + +Ainsi finit la saga de Njal. + + * * * * * + +EXPLICATION DE QUELQUES NOMS GÉOGRAPHIQUES + +_Gardariki_ la Russie. + +_Biarmland_ la Russie septentrionale. + +_Adalsysli_ la côte d'Esthonie. + +_Gautland_ Gothland. + +_Hedeby_ Slesvig. + +_Gulating_ | + +_Hising_ | + +_Limgarside_ | + +_Tunberg_ | localités de Norvège + +_Vik_ | + +_Hördaland_ | + +_Hern_ | + +_Miklagard_ Constantinople. + +_Hialtland_ Shetland. + +_Orkneys_ Orcades. + +_Fridarö_ | + +_Hross_ | localités des Orcades. + +_Straum_ | + +_Sudreyar_ îles du sud, Hébrides. + +_Petlandsfjord_ détroit entre l'Écosse et les Orcades. + +_Öngulsey_ Anglesea + +_Katanes-Caithness_ pointe N. de l'Écosse. + +_Thradsvig-Freshwik_ | + +_Myræve-Murray_ | + +_Sudrland-Sutherland_ | localités d'Écosse. + +_Satiri-Cantyre_ | + +_Dungalsby-Dungsby_ | + +_Beruvig-cap Burrow_ | + +_Bretland_ le pays de Galles. + +_Kunnjatta_ Connaught (Irlande). + + * * * * * + +EXPLICATION DE QUELQUES TERMES SCANDINAVES + +_Ting_ assemblée judiciaire. + +_Alting_ assemblée générale de l'Islande. + +_Lögmadr_ homme de la loi, magistrat chargé d'enseigner la loi. + +_Godi_ magistrat local, sorte de maire. + +_Godord_ dignité de Godi. + +_Almannagja_ chemin le long d'une coulée de lave, à + l'alting. + +_Lögberg_ tertre de la loi, étroite langue de terre entre deux + coulées de lave, à l'alting, siège du tribunal. + +_Skald_ poëte. + +_Mjöd_ hydromel. + +_Jol_ grande fête du solstice d'hiver. + +_Jarl_ prince. + +_Væringur_ garde islandaise de l'empereur, à Constantinople. + +_Valhöll_ séjour des guerriers (après leur mort). + +_Cent_ unité de valeur = 120 aunes de vadmel ou tissu + de laine. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Saga de Njal, by Anonymous + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGA DE NJAL *** + +***** This file should be named 19440-0.txt or 19440-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/4/4/19440/ + +Produced by Jóhannes Birgir Jensson, Eric Vautier and the +Online Distributed Proofreading Team of Europe. This file +was produced from images generously made available by the +National Library of Iceland and Cornell University Library +via www.sagnanet.is. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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