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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:03:13 -0700 |
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CAOUETTE + + + AVEC UNE PRÉFACE DE + BENJAMIN SULTE + + _Membre de la Société Royale du Canada, etc._ + + + + Aime ton Dieu toujours + Le Canada, la France, + Donne-leur tes amours, + Et nargue la souffrance. + + + + QUÉBEC + IMPRIMERIE L.-J. DEMERS & FRÈRE + 30, Rue de la Fabrique, 30 + + ____ + + 1892 + + + + + PRÉFACE + +Pourquoi une préface de moi, plutôt que d'un autre? Pour la plus simple +des raisons: nos écrivains redoutent de signer les premières pages du +libre d'un autre. Moi, non pas--et voici comment la chose m'apparaît. +Après avoir lu un livre imprimé, vous en faites la post-face, devant vos +amis, au cours de la conversation. Après avoir lu un livre manuscrit, je +donne mon commentaire au commencement du volume. + +Vous pensez, peut-être, qu'une préface doit se composer de l'éloge de +l'auteur, et c'est là le sujet de votre timidité, mais moi qui ne paye +pas toujours en compliments, je n'ai jamais songé à cet obstacle. Étant +libre de mes allures, je remplis le moule aux préfaces de ce que j'ai +trouvé dans le livre. + +Il y a trente ans, nous nous présentions nous-mêmes au lecteurs, attendu +que n'ayant presque pas d'ancêtres littéraires, nous ne savions par +quelle voie nous introduire au milieu du public. + +Maintenant les jeunes se recommandent à nous: faisons aux autres ce que +l'on n'a pu faire pour nous. M. J.-B. Caouette est un débutant que je +vous présente parce que ayant fait la connaissance de ses vers, je les +trouve de bonne compagnie. Vous pourrez les lire sans vous compromettre. +C'est un bon Canadien de plus dans notre cercle, et si, un jour, il nous +échappe pour passer à la postérité, vous ne serez ni inquiets sur son +compte ni gênés de l'avoir connu. Pour le moment, ce travailleur est au +moins estimable; saluons son arrivée sur la scène. + +Si je vous disais que M. Caouette se croit un grand homme et que c'est +ainsi que je le considère, vous vous moqueriez de nous; c'est pourtant +sur ce pied-là que l'on pose ordinairement un écrivain nouveau... à +moins qu'on ne l'exécute en le lapidant. + +Parmi des vers fort bien tournés il s'en rencontre quelques-uns de tout +à fait prosaïques, par exemple: + + ...l'oeuvre utile et salutaire + Qu'on nomme le défrichement. + +Mais il y assez de bonnes pièces pour sauver les _Voix Intimes_ d'un +oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un +grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil +favorable à leur auteur. + +Publier un livre, c'est partir en guerre, s'exposer comme une cible, +attraper les rhumatismes de la critique, recevoir des coups de lance, se +faire pincer les chaires par des balles qui ricochent sans savoir où +elles vont; mais on est rarement tué à ce métier et, le plus souvent, on +y gagne de s'aguerrir et d'atteindre les plus hauts grades. + +Il y a longtemps que le dicton roule de par le monde: «ce sont toujours +les mêmes qui se font tuer»--il n'y a donc pas trop de risques à +courir.--En avant les jeunes! C'est à notre tour à vous regarder faire. + +BENJAMIN SULTE. + + + + + LE BONHEUR + + +A MA FEMME + + Où donc est le bonheur? disais-je.--Infortuné! + Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné. + VICTOR HUGO + + +J'ai cherché vainement dans les bruyantes fêtes, +Où l'éclat des plaisirs éblouit tant de têtes, +Ce trésor précieux qu'on nomme le bonheur; +Je l'ai cherché d'abord sur le sol que je foule +En voulant soulever les bravos de la foule, +Et je n'ai recueilli qu'un éphémère honneur! + +Pour le trouver, j'ai fait de pénibles voyages, +Franchi les flots amers, parcouru maints villages +Où la vive gaîté faisait battre les coeurs; +Mais, ô fatalité! la sombre nostalgie, +Ce désir violent de revoir la patrie, +Aggravait chaque jour le poids de mes malheurs! + +Après avoir vécu sur la plage étrangère, +Sans ressource et craignant la main de la misère, +Je revins au pays avec le fol espoir +De trouver le bonheur en l'amitié sincère +D'hommes que mainte fois j'avais aidés naguère. +Mais les cruels ingrats rougirent de me voir! + +Le bonheur!... pour l'avoir j'ai gravi le Parnasse +Sur la cime duquel les disciples d'Horace +Buvaient le doux nectar que leur versaient les dieux; +J'allais toucher au but, quand mon lâche Pégase, +Prenant un ton railleur, me lança cette phrase: +«Halte-là! car tu n'es qu'un intrus en ces lieux...» + +Alors je m'écriai, dans ma douleur amère. +_Où donc est le bonheur?_ Serait-ce une chimère +Qui redonne l'espoir à tout être souffrant? +Hélas! je le croyais... Mais dès le jour, ô femme, +Où les sons de ta voix firent vibrer mon âme, +Je goûtai du bonheur le délice enivrant! + +Et depuis qu'à nos yeux--aurore fortunée-- +S'alluma le divin flambeau de l'hyménée, +Le bonheur, tu le sais, nous souris toujours. +Il nous sourira même au sein de la souffrance, +Parce que nous plaçons toute notre espérance +Dans le Dieu qui bénit et féconde les jours! + +Septembre 1886. + + + + + RENOUVEAU + +A M. BENJAMIN SULTE + +Le doux printemps vient de paraître +Sous son manteau de velours vert, +Et déjà l'on voit disparaître +Tous les vestiges de l'hiver. + +Son oeil à l'éclat de la braise: +A la chaleur de ses rayons +Naissent lilas, fleur, rose et fraise. +Abeilles d'or et papillons. + +Les arbres engourdis naguère +Semblent dresser plus haut le front, +Car la nature, en bonne mère, +Verse la sève dans leur tronc. + +Au plus épais de la ramure +Les oiseaux préparent leurs nids, +Sans s'occuper si la pâture +Ou le lin leur seront fournis. + +Du sol jaillit plus d'une source +Que la froidure emprisonnait; +Et le ruisseau reprend sa course +A travers clos et jardinet. + +Sur le bord de maintes rivières +L'on voit le castor vigilant +Transporter le bois et les pierres +Pour bâtir son gîte étonnant. + +La brise, sylphide légère, +Fait la cour à toutes les fleurs, +Puis vole embaumer l'atmosphère +Des plus enivrantes senteurs. + +De la cime de nos montagnes +Se précipite le torrent +Qui fertilise nos campagnes +Avec les eaux du Saint-Laurent. + +A nos fenêtres, l'hirondelle +S'annonce par des cris joyeux; +Elle revient à tire-d'aile +Charmer les jeunes et les vieux. + +Au palais comme à la chaumière, +La porte s'ouvre à deux battants: +Riche et pauvres ont soif de lumière +D'air pur, de parfums odorants. + +Parfois l'on quitte sa demeure +Pour aller prendre un gai repas +Sur la pelouse où toute à l'heure, +Bébé fera ses premiers pas. + +Plus loin les colons sur leur terre +Travaillent courageusement +A l'oeuvre utile et salutaire +Qu'on nomme le défrichement. + +Les uns creusent, les autres sèment +Ou bien coupent les arbres morts; +Ces braves bûchent, chantent, s'aiment +Et dorment la nuit sans remords! + +La fillette en robe de bure +Chante et cultive tout le jour; +Le soir venu, sa lèvre pure +Dira peut-être un mot d'amour!... + +Oui, l'homme, les oiseaux, les plantes +Et l'onde aux bruits mystérieux +Mêlent leurs voix reconnaissantes +Pour célébrer le Roi des cieux. + +Car tout ce qui vit et respire, +Tout ce qui chante, pleure ou croit, +Reconnaît qu'il est sous l'empire +D'un esprit souverain et droit! + +Printemps, réveil de la nature, +Oh! sois le bienvenu toujours! +Quand tu parais, la créature +Espère encore des beaux jours! + +C'est toi qui donnes à la plaine +Son riche et moelleux vêtement; +C'est toi qui fais germer la graine +D'où sortira notre aliment! +C'est toi qui rends au pulmonaire +La force et souvent la santé; +C'est toi que l'Indien vénère +En recouvrant la liberté! + +O printemps, messager Celeste, +Admirable consolateur +Ton éclat seul manifeste +La puissance du Créateur! + +4 juin 1887. + + + + + SAMUEL CHAMPLAIN + + +A L'HONORABLE JUGE A. B. ROUTHIER. + +Stadaconé trônait dans sa majesté vierge +Au-dessus des flots bleus que roulaient sur la berge + Avec un bruissement clair. +A travers les réseaux de la vigne embaumée +L'indigène vivait dans sa hutte enfumée, + Libre comme l'oiseau de l'air. + +Sur l'immense plateau couronné de verdure, +Les linotte mêlaient leur gracieux murmure, + Aux suaves rumeurs des eaux. +Rien ne troublait alors l'harmonie enivrante +Que l'onde, les rameaux et la brise odorante + Versaient à la voix des échos. + +Maintes fleurs au soleil entr'ouvraient leurs corolles +Où les abeilles d'or, inconstantes et folles, + Cueillaient le miel délicieux. +Stadaconé semblait tressaillir d'allégresse, +Et de chaque taillis un chant rempli d'ivresse + Montait avec l'arôme aux cieux. + +Mais soudain des clameurs mystérieuses, vagues, +Ayant l'air de surgir des profondeurs des vagues, + Interrompent ce doux concert; +Un long serpent de feu court à travers l'espace, +Et la voix du canon--à la brise qui passe-- + Lance un rugissement d'enfer! + +Un sauvage, à ce bruit, de son wigwam se sauve, +Croisant dans la forêt plus d'une bête fauve + Prise d'un fol effarement; +Mais bientôt il s'arrête au bord d'une clairière, +Et sur le fleuve voit une souple voilière + Mouiller l'ancre à l'abri du vent. + +Un homme jeune encore, à la vaillante allure, +Portant moustache noire et longue chevelure, + S'élance sur le sable roux. +L'indigène, charmé par le noble visage +De celui qui paraît le chef de l'équipage, + Va se jeter à ses genoux. + +Quel est donc l'inconnu qui vient fouler ces grèves +Que l'enfant des forêts--voyant s'enfuir ses rêves-- + Dispute aux blancs en souverain? +Sauvage, incline-toi devant ce nouveau père +Qui rendra ton pays civilisé, prospère! + Incline-toi devant Champlain! + +Il vient, au nom du roi qui règne sur la France, +Dissiper les erreurs, le vice et l'ignorance + Dans les coeurs naïfs ou pervers, +Fonder en Amérique une humble colonie +De la France éclairant par son vaste génie + Tous les peuples de l'univers! + +Levant de l'avenir un coin du voile sombre, +Il voit des ennemis le combattre dans l'ombre + Comme des tigres enragés; +Mais sa foi, ses vertus, son esprit, sa prudence, +Le feront triompher, avec la Providence, + Des ennemis et des dangers. + +Après avoir gravi le rocher gigantesque +Et contemplé longtemps le table pittoresque + Qui s'offre à ses regards ravis, +Il regagne les flots du beau fleuve qu'il aime, +Et, tout près de ses bords, il travaille lui-même + + A bâtir le premier logis. +Champlain vient de jeter les bases de la ville +Où fleurira bientôt la grande loi civile + A côté de la loi de Dieu. +Il apprend que du Val, un Français malhonnête, +Conspire contre lui: du Val meurt, et sa tête + Sanglante, est mise au bout d'un pieu! + +Il est sévère, soit! mais juste et charitable; +Sa bourse, son coeur d'or, son logis et sa table + S'ouvrent à tous les malheureux. +Et les chefs des tribus algonquine et huronne, +Touchés de ses bienfaits, posent une couronne + Sur son front noble et radieux! + +Cet humble hommage émeut son âme magnanime +Et l'attache encor plus à la charge sublime + Qu'il tient de son seigneur et roi; +Car puisque dans ces coeurs il a déjà fait naître +Un peu de gratitude, il y fera peut-être + Briller les rayons de la foi. + +Il leur enseigne à tous l'art de l'agriculture, +Et, vrai Cincinnatus, commence une culture + Que dieu couronne de succès. +C'est lui qui, le premier, arrache à cette plage +Le secret de donner au blanc comme au sauvage + Le pain, ce levier du progrès! + +Mais l'illustre Français ne voit pas tout en rose; +Son front serein naguère est maintenant morose: + Il pleure sur le sort des siens. +Ah! c'est que, par delà les monts et les rivières, +Habite une autre race, aux instincts sanguinaires, + Qui l'outrage et pille ses biens! + +C'est la race iroquoise, avide et dominante, +Qui veut anéantir cette ville naissante + Et régner sur tout le pays. +Elle hait les Hurons et les visages pâles +Et caresse l'espoir d'ouïr leur derniers râles + Et de mordre à leurs flancs roussis! + +Champlain s'efforce encor d'apaiser les colères +Des Algonquins qu'il a traités comme des frères. + Mais à sa voix nul n'est soumis. +Les Iroquois d'ailleurs--véritables colosses-- +S'avancent, l'arme au poing, l'oeil et les traits féroces + Pour attaquer leurs ennemis. + +Un chasseur, survenant, confirme la nouvelle +que deux cents Iroquois, pris d'une ardeur nouvelle, + Viennent pour un combat prochain. +«Alors, répond Champlain, puisqu'ils veulent la guerre, +«Et, par orgueil, rougir de leur sang cette terre, + «Ils seront exaucés demain!» + +Le soir, notre héros, entouré de ses braves +Qui n'ont jamais connu la honte des entraves, + Marche au devant des Iroquois. +Il les rejoint à l'aube, au milieu de leur danse, +Aux bords du lac Champlain.--Assoiffés de vengeance. + + Les Hurons vident leurs carquois. +Le soleil, qui se lève, embrase la ramée +Où se tiennent Champlain et sa modeste armée + Un ennemi vient les voir; +C'est un chef que distingue un panache de plumes, +Et son accoutrement diffère ses costumes + Des autres monstres à l'oeil noir. + +Levant son arme, il dit, d'une voix sombre et dure: +«A tous ces gueux il faut ôter la chevelure, + «Et la faire flotter aux vents!» +Champlain, sortant du bois, au premier rang se place, +Et, d'un coup d'arquebuse, en abat trois sur place, + Le chef et ses premiers suivants! + +Ce coup fameux inspire aux Iroquois la crainte; +Ils luttent chaudement, mais leur bravoure est feinte: + La frayeur se lit dans leurs yeux! +Ils reculent bientôt en cohorte confuse, +Épouvantés qu'ils sont par les coups d'arquebuse + Que Champlain décharge sur eux! + +Voyez-les déguerpir, ces guerriers si terribles +Qui devaient déchirer de leurs ongles horribles + Les cadavres de leurs rivaux! +Ils sont lâches, c'est vrai, mais--tigres indomptables-- +Ils voudront assouvir leurs haines implacables + Contre Champlain et ses héros. + +Les ans passent. Champlain quitte la colonie +Pour aller demander à la France bénie + Les soldats de la vérité. +Car ce n'est pas, dit-il par la poudre et les balles +Qu'on pourra subjuguer ces bandes cannibales: + Du prêtre il faut la charité! + +Il revient au printemps, le coeur rempli de joie, +Avec de fiers colons que la patrie envoie + Escortés de religieux. +A sa charge il pourra se livrer sans relâche, +Laissant aux récollets la grande et sainte tâche + De gagner des âmes aux cieux! + +Il fonde, il établit de florissants villages +Où naguère émergeaient des bourgades sauvages + Couvertes d'un maigre gazon; +A la brise aujourd'hui le blé d'or s'y balance, +Promettant au colon la joie et l'abondance + Pour les jours de l'âpre saison. + +Il instruit l'ignorant, soulage l'infortune +Fait voir aux ennemis l'horreur de la rancune + Et prêche la fraternité; +Il soutient des combats qui le couvrent de gloire, +Et pose les jalons d'une héroïque histoire + Qu'il lègue à la postérité! + +Québec n'est plus ce roc à l'aspect morne et sombre +Où venaient autrefois se reposer à l'ombre + Le chevreuil, la biche et l'élan. +La vigne et le noyer sont tombés sous la hache +La nature a jeté son large et vert panache + + Pour se couvrir du drapeau blanc! +L'harmonie et l'amour ne sont plus dans les branches +Où l'oiseau se cachait, mais dans les maisons blanches + Pleines d'enfants frais et mignons. +Là vit de ses sueurs un petit peuple brave +Qui peut déjà répondre à l'Anglais qui le brave: + «J'attends l'effet de vos canons!» [1] + +[Note 1: Réponse de Champlain à la sommation de David Kertk, 10 juillet +1628.] + +Un peuple de héros à la trempe athlétique, +A l'âme généreuse, au coeur patriotique, + Luttant pour la France et ses droits: +Un peuple qui bénit du prêtre l'influence +Et coule sur ce sol une heureuse existence + A l'ombre sainte de la croix!... + +C'est ton oeuvre, Champlain, ô gouverneur illustre! +C'est toi qui fis grandir, en lui donnant ton lustre, + Ce peuple honnête et vigoureux; +C'est toi qui le soutins aux heures de l'épreuve; +C'est toi qui l'attachas aux rives de ce fleuve; + + C'est toi qui le rendis heureux! +Un quart de siècle et plus, tu manias sans trêve +La charrue ou l'outil, la parole ou le glaive + Pour assurer son avenir. +Et quand la mort parut au seuil de ta demeure,-- +Où le peuple assemblé pleurait ta dernière heure,-- + Sans trembler tu la vis venir! + +Bien des ans ont passé depuis que ta grande âme +S'est envolée aux cieux, et la patrie acclame + Ton nom toujours retentissant. +Vois--grain de sénevé que tu jetas en terre-- +Ces millions de coeurs te proclament leur père + De ce pays libre et puissant! + +Ils rêvaient d'ériger sur le haut promontoire +Où ton astre brillant se coucha dans sa gloire, + Un bronze digne de renom; +Et ce rêve aujourd'hui, Champlain, se réalise: +Le peuple de Québec de zèle rivalise + Pour immortaliser ton nom. + + ENVOI + +On sait que l'éloquence avec la poésie +Vous nourrirent jadis de leur douce ambroisie. +Car votre langue, ô maître! est une lyre d'or +Réveillant même ceux que l'ignorance endort! + +Le ciel vous donna l'art de plaire et de convaincre +Et celui de combattre une erreur et la vaincre... +Ah! c'est que votre coeur exhale des accents +Doux comme le cinname et purs comme l'encens! + +Vous aimez--quand le peuple, enchanté, vous acclame, +A parler, l'oeil humide, et la fierté dans l'âme, +De ces illustres morts qui furent nos aïeux +Et dont les grands exploits vous rendent orgueilleux; + +Alors vous recevrez, j'en ai la confiance, +Avec votre sourire et votre bienveillance, +Ces vers que je redis en l'honneur du chrétien +Que vénère et bénit le peuple canadien! + +Avril 1891. + + + + + LA PRESSE CANADIENNE + + +A L'HONORABLE HECTOR FABRE + +Nos bardes tour à tour ont chanté la ramure, +La brise, le soleil, et l'oiseau qui murmure + En voltigeant de fleur en fleur; +De notre peuple ils ont célébré l'espérance, +Les qualités, la foi, les vertus, la souffrance, + Le dévoûment et la valeur. + +Ils ont, les yeux fixés aux pages de l'Histoire +Redit avec orgueil l'éclatante victoire + De nos soldats à Carillon; +Et moi, le plus obscur du groupe littéraire, +J'ose venir chanter, d'une voix téméraire, + L'honneur d'un autre bataillon. + +Ce bataillon figure en nos belles annales; +C'est lui qui défendit nos lois nationales + Conte un farouche potentat; +C'est lui qui détrôna l'infâme oligarchie, +Qui, méprisant nos droits, voulait par tyrannie + Régner et posséder l'état! + +Il essuya d'abord outrage sur outrage, +L'exil et la prison; mais, sans perdre courage, + Dans sa lutte il persévéra. +Alors, nos ennemis, plus orgueilleux que braves, +Cessèrent à regret de mettre des entraves, + Et l'oligarchie expira... + +Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse, +Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse + Une couronne en ce beau jour! [2] +Car en brisant les fers de notre servitude, +Il s'est acquis des droits à notre gratitude, + A notre estime, à notre amour! + +[Note 2: Fête nationale des Canadiens-Français, 24 juin 1888.] + +Et depuis lors, veillant comme une sentinelle +A la sécurité de la nef fraternelle + Qui porte les deux nations, +La Presse jetterait le premier cri d'alarme +Si le tyran d'hier osait reprendre l'arme + Pour briser nos traditions! + +Jamais ne sonnera cette heure malheureuse +Où notre beau pays, dans une guerre affreuse, + Verrait ses fils s'entrégorger. +Non! car les mêmes voeux de paix et d'espérance +Font battre tous les coeurs de la Nouvelle-France, + Et nul ne songe à se venger! + +La Presse canadienne honore notre race; +Elle suit pas à pas la glorieuse trace + Du grand Bédard, son fondateur; +Comme lui sans faiblesse, elle flétrit le vice, +Exalte la vertu, flagelle l'injustice, + Défend l'Église et le pasteur. + +Elle inspire le goût de la littérature, +Favorise les arts, surtout l'agriculture, + Cette mère du genre humain. +Toute oeuvre intelligente, honnête, généreuse, +Tout ce qui fait enfin notre existence heureuse, + Porte l'empreinte de sa main! + +Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse, +Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse + Une couronne en ce beau jour! +Car en brisant les fers de notre servitude +Il s'est acquis des droits à notre gratitude, + A notre estime, à notre amour! + + + + + LA NUIT DE NOËL + + +A M. J-C TACHÉ, OTTAWA + +Au pied de sa couche grossière +Le petit pauvre a mis son bas, +En murmurant cette prière: +Bon Jésus, ne m'oubliez pas! + +Il ne sait point que la misère +Plane au-dessus de son réduit, +Et que sa malheureuse mère +N'a fait qu'un repas aujourd'hui! + +Il ignore donc, à son âge, +Que l'on peut souffrir de la faim, +Et qu'un firmament sans nuage +Peut devenir sombre demain. + +Il ne sait qu'une seule chose: +C'est la grande nuit de Noël, +La nuit où l'enfant Jésus rose +Apporte des présents du ciel. + +Il s'endort sous des draps de laine, +L'un sur l'autre assez mal cousus; +Mais ces draps valent bien l'haleine +Du boeuf qui soufflait sur Jésus! + +Des songes d'or bercent son âme; +Il voit, dans l'ombre qui grandit, +Un esprit aux ailes de flamme, +Voltiger autour de son lit, + +Et dans son bas mette un mélange +De fruits vermeils et de bonbons; +Puis le rêveur, d'un geste étrange, +tends les menottes vers ces dons... + +Debout, la mère est là qui pleure, +Le coeur brisé par le chagrin, +Car pas d'argent dans la demeure, +Et pas un seul morceau de pain. + +Un douloureux transport l'agite; +Son regard se voile un instant; +Son coeur à se rompre palpite, +Et son esprit va délirant: + +«Dieu donne au riche l'opulence +Avec la joie et le bonheur; +Au pauvre, il donne l'indigence +Avec l'envie et la douleur! + +«Le riche emplit de friandises +Le bas soyeux de son bambin +Et moi je n'ai que des reprises +A faire au bas de l'orphelin... + +«Mais je blasphème, ô Dieu! pardonne, +Dit-elle, en tombant à genoux! +Ma pauvre langue déraisonne, +Car c'est toi qui veilles sur nous. + +«Sombre ou rose est notre existence: +De ton amour c'est le secret; +A notre âme il faut la souffrance, +Comme à l'or il faut le creuset.» + +Minuit sonne. La cloche appelle +Le peuple auprès du saint berceau; +La veuve, à cette voix si belle, +Éprouve un sentiment nouveau. + +«Pendant que mon ange sommeille, +Fait-elle, en essuyant ses yeux, +Allons à la crèche vermeille +Adorer l'envoyé des cieux.» + +Dans le temple de la prière +Elle pénètre en chancelant, +Car la douleur et la misère +Ont rendu son corps défaillant. + +Près d'elle, un homme charitable +qui compte déjà de longs jours, +Devine, à son air lamentable, +Qu'elle végète sans secours. + +Il la connaît et la vénère, +Et désirant l'aider un peu +Il sort et vole à la chaumière +De celle qui prie au saint lieu. + +Sans effort il ouvre la porte, +La porte fermée au loquet, +Dépose le falot qu'il porte +Et met sur la table un paquet. + +Il va sortir, quant la voix fraîche +De l'enfant bredouille tout bas: +«Le bon Jésus sort de la crèche +pour emplir tous les petits bas!» + +L'homme, ému par ce songe étrange, +Fuit et revient en quelques bonde +Glisser dans le bas du bel ange +Des pièces d'or et des bonbons... + +Il est jour. Le soleil inonde +La chaumière de mille feux. +Soudain, levant sa tête blonde, +L'enfant pousse des cris joyeux. + +La mère, à ces tons d'allégresse, +Se lève et croit rêver encor! +L'enfant l'embrasse et la caresse +En lui montrant les pièces d'or. + +Sauvés! Sauvés exclame-t-elle! +--Enfant, d'où vient ce trésor-là? +--Mère, la chose est naturelle: +Il vient du bon Jésus, voilà! + +Intelligente autant que sage, +La mère devine à l'instant; +Et, décrochant une humble image, +Elle dit en s'agenouillant: + +«Enfant, devant cette madone, +Disons, en ce jour solennel: +Oh! bénissez celui qui donne +L'or et les bonbons de Noël!» + +27 décembre 1890. + + + + + L'HIRONDELLE + + +C'était un jour de juin. Sous la verte ramée +L'onde et l'oiseau mêlaient les accords de leurs voix. +Le soleil argentait la pelouse embaumée +Et la brise agitait le grand clavier des bois. + +Je contemplais, pensif, l'orgueilleuse nature +Déroulant au regard ses féeriques splendeurs, +Quand, soudain, j'aperçus au fond de la ramure +Un petit chantre ailé volant de fleur en fleur. + +Je m'approchai--c'était la gentille hirondelle +Qui saluait l'aurore aux brillantes couleurs; +Joyeuse, elle égrenait sa tendre ritournelle +Dans l'air tout imprégné d'agréables senteurs. + +Oh! sois la bienvenue, hirondelle vaillante, +Compagne de la rose, oiseau consolateur! +Lorsque tu viens, petite, une joie éclate +Illumine le front du pauvre moissonneur! + +Tu veilles sur le grain, de village en village, +Et sais le protéger contre le moucheron; +Chaque été tu poursuis ta tâche avec courage +En brisant sans pitié l'insecte et l'embryon! + +Le riche a ses oiseaux qu'à prix d'or il achète, +Oiseaux bariolés comme les arcs-en-ciel, +Qui soupirent leurs chants, ainsi qu'une fillette, +Pour de légers gâteaux ou des rayons de miel. + +L'hirondelle se rit des naïves caresses +Que le riche prodigue à ses oiseaux aimés; +La liberté, voilà sa corbeille d'ivresses! +Elle aime le grand air et les nids parfumés. + +Elle habite partout: la terre est sa patrie. +Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent, +Le laboureur l'accueille avec idolâtrie, +Car cet oiseau, pour lui, c'est plus qu'un conquérant! + +Puis quand le morne hiver, cet hôte impitoyable, +Déroule sur nos prés son tapis de frimas; +Quand le nid des amours devient inhabitable, +Elle prend son essor, vers de plus chauds climats. + +Poussant son vol altier à travers les empires, +Les fleuves, les déserts, les pics vertigineux, +Elle berce en volant, sur l'aile des zéphires +Ses suaves accords qui montent vers les cieux. + +Mais vienne le printemps avec ses nids de mousse, +Son radieux soleil, ses bosquets enchantés, +On la voit aussitôt, comme une amante douce, +Joyeuse, revenir aux lieux qu'elle a quittés. + +Puissé-je encor longtemps, ô gentille hirondelle, +Écouter ta romance et tes cris de bonheur! +Ah! reviens sous nos cieux, messagère fidèle, +Mettre un rayon d'espoir dans notre pauvre coeur! + +Juin 1878. + + + + + A MON PÈRE + + +Quand la première fleur au champ des morts rayonne, +J'aime à te visiter, ô modeste colonne, +Qui rappelles le nom de mon père chéri; +Devant toi je m'incline en fermant les paupières, +Et mon âme redit de ferventes prières +Pour le chrétien qui dort sous ce gazon fleuri. +Méprisant les honneurs que l'orgueilleux envie, +Sans fiel il traversa le sentier de la vie +En pratiquant toujours la foi de ses aïeux. +Il n'aura pas sa place aux pages de l'histoire, +Mais son nom restera gravé dans la mémoire +Des plus pauvres que lui qu'il aida de son mieux. + +Il est là, maintenant, sous quelques pieds de sable, +Cet honnête vieillard, doux, généreux, affable, +Qui ne faillit jamais aux règles de l'honneur. +Chrétiens, qui visitez ce sombre coin de terre, +Où l'oiseau, plein d'émoi, gazouille avec mystère, +Ah! daignez pour mon père implorer le Seigneur! + +12 juillet 1883. + + + + + + BOUQUET DE VIOLETTES + + + +L'ÉPÉE ET LA CHARRUE + +Nos aïeux, sur ce sol, avec leur fière épée +Ont écrit ce grand mot: civilisation! +Nous, avec la charrue, achevons l'épopée +Par ce terme viril: colonisation! + +LA PRESSE + +La presse, c'est le phare illuminant le monde, +Le phare qui répand sa lumière féconde +Dans les nombreux esprits où l'erreur existait. +Mais la mauvaise presse attaque la morale +Sape l'autorité, provoque le scandale +Et renverserait tout, si Dieu ne l'arrêtait! + +RICHESSE ET PAUVRETÉ + +De la richesse naît quelquefois l'avarice, +Et le coeur de l'avare est toujours malheureux; +Mais de la pauvreté jamais ne vient ce vice +Voilà pourquoi le pauvre est si souvent joyeux. + +L'ORPHELINE ET SA MÈRE + +Une orpheline, un jour, demandait à sa mère +Pourquoi, soir et matin, elle priait Jésus? +C'est que, répondit-elle, en lui je vois un père +Qui remplace celui que tu n'embrasse plus! + +LE DOIGT DE DIEU + +Par un froid de décembre, une tremblante mère +Chez un riche orgueilleux alla tendre la main; +Le riche en blasphémant repoussa sa prière, +Mais l'ange de la mort le foudroya soudain. + +LA RECONNAISSANCE + +Tout bienfaiteur a droit à la reconnaissance; +L'être suprême à qui nous devons l'existence + A les prémices de ce droit. +C'est un devoir auquel chaque bienfait nous lie, +Et l'ingrat est un monstre indigne de la vie, + Un être à l'esprit trop étroit! + +MA POLITIQUE + +Ma politique à moi, voulez-vous la connaître? +--Non, dites-vous?--Alors, ce sera plus tôt fait! +D'ailleurs, je vous dirais qu'elle est encore à naître: +Quoi! cela vous étonne? et pourtant c'est un fait. + +A NOS FRÈRES EXILÉS + +O frères, qui vivez loin de notre patrie +Et qui gardez encore avec idolâtrie +Les coutumes, les moeurs et la foi des aïeux, +Soyez bénis! Nos coeurs caressent l'espérance +Qu'un jour vous reviendrez dans la Nouvelle-France +Partager nos travaux et leurs fruits glorieux! + +AH! LES ENFANTS! + +Bébé fait le malin depuis une heure entière, +Et la faible maman ne peut le maîtriser. +Soudain le père arrive et se met en colère, +Mais bébé l'adoucit avec un seul baiser... + +LES PARVENUS + +Il est des parvenus qui croient, dans leur folie, +Que la toilette et l'or éclipsent le génie, +Et que tous leurs désirs doivent être exaucés. +Erreur! car ici-bas le génie est le maître, +Et quand ces pauvres sots s'efforcent de paraître, +Ils sont pris en pitié par les hommes sensés! + +TEL PÈRE, TEL FILS + +Autrefois, j'ai connu, tout près de cette ville, +Un gamin de neuf ans qui blasphémait déjà. +«Enfant, lui dis-je un jour, cette habitude est vile. +«Monsieur, répondit-il, je fais comme papa!» + +LE MOT PATRIE + +Le mot patrie est doux à l'oreille de l'homme; +L'enfant, sans le comprendre, avec amour le nomme; +L'adulte en l'entendant sent palpiter son coeur. +A ce mot nous volons sur le champ de bataille, +Et pour lui nous bravons le fer de la mitraille; +Ce mot veut dire enfin: pays, famille, honneur! + +22 octobre 1887. + + + + + LA SAINT-JEAN-BAPTISTE + + +A M. AMÉDÉE ROBITAILLE +Président général de la société St-Jean-Baptiste. + +Quand brille à l'horizon le jour de la patrie, +Les Canadiens-Français, l'âme toute attendrie, +Célèbrent des aïeux les vertus, les exploits; +Et, léguant à l'oubli tout ce qui les divise, +Ils suivent l'étendard qui porte leur devise: +«Nos institutions, notre langue et nos lois!» + +Ils marchent, le front haut, sur ce sol où leurs pères +Ont posé les jalons de ces villes prospères +Que le touriste admire aux bords du Saint-Laurent. +Ils s'arrêtent parfois dans leur pèlerinage +Pour saluer le nom d'un noble personnage +Buriné sur l'airain d'un humble monument. + +Ils vont se recueillir un instant dans le temple +Sous le tendre regard de Dieu qui les contemple +Et les fait triompher d'ennemis dangereux; +Ils retrempent leur foi--la foi des leurs ancêtres-- +Que savent leur transmettre une foule de prêtres +Aussi braves et saints que Brébeuf et Buteux. + +Et lorsqu'ils ont offert au ciel un pur hommage, +Ils retournent chacun festoyer sous l'ombrage +Des érables plantés en l'honneur de saint Jean. +O les joyeux refrains que chantent les poitrines +Que de mots répétés par des voix argentines +Et qui mettent la joie au coeur de l'indigent... + +Puis, le soir, ils s'en vont sur la place publique +Où d'éloquents tribuns, à la voix sympathique, +Redisent la valeur de ceux qui ne sont plus; +Il sont heureux d'entendre exalter la mémoire +De ces fameux héros dont nous parle l'histoire, +Et jurent d'imiter leurs brillantes vertus! + +O Canadiens-Français d'une même croyance, +Vous dont le fier esprit égale la vaillance, + Fêtez avec éclat ce jour! +Portant de Carillon l'immortelle bannière +Allez au champ d'honneur vénérer la poussière + Des guerriers morts pour votre amour! + +Juin 1889 + + + + + IL SERA PRÊTRE! + + +A MADAME L. G. V... + + Le prêtre est un pont jeté entre le ciel et + la terre. Le jour où il n'y aurait plus + de prêtres, le monde s'abîmerait dans une + immense ruine. + + +C'était un beau matin. Les cloches de l'église +Mêlaient joyeusement aux accords de la brise + Leurs sons harmonieux; +Le peuple agenouillé dans notre basilique, +Adressait en son coeur une douce supplique + Au Monarque des cieux. + +A l'autel se tenaient douze jeunes lévites +Venus pour dire au monde, aux plaisirs illicites + Un éternel adieu; +Leurs lèvres murmuraient d'ineffables prières +Et des larmes d'amour nageaient sous leurs paupières + Quand ils firent le voeu. + +Que c'est donc merveilleux cette cérémonie! +Quel cachet de grandeur, de sainte poésie + Ne contient-elle pas? +Et ces fils d'Adam, nés comme nous dans les larmes, +Livreront à satan et ses compagnons d'armes + Des valeureux combats! + +Quelle langue pourrait, ô noble et digne femme! +Exprimer le bonheur dont fut pleine votre âme + Au «voeu» de votre enfant? +Ah! vous étiez heureuses au delà de tout rêve, +Car l'évêque sacrait, ô pauvre fille d'Ève, + Le sang de votre sang! + +Oui, vous étiez heureuse, ô bonne et tendre mère, +Plus que si des honneurs la couronne éphémère + Eût ceint ce front aimé; +Heureuse jusqu'au point de croire que Dieu même +N'avait jamais offert de plus beau diadème + En son ciel embaumé. + +Réjouissez-vous bien, naïve et sainte femme! +Exaltez cet enfant que l'Église proclame + Un dévoué pasteur; +Contemplez son regard où la pureté brille, +Son front calme et serein où la grâce scintille, + Ses traits pleins de douceur! + +Vous l'aimiez!... Cependant lorsqu'il vous fit connaître +Que le ciel l'appelait à devenir un prêtre, + L'ami des malheureux, +Alors vous avez dit, avec le saint prophète; +«Que votre volonté, verbe divin soit faite + Ici-bas comme aux cieux!» + +Il sera prêtre! Ainsi, joyeux, il abandonne +Les passagers plaisirs auxquels l'homme s'adonne, + Et qui font son malheur; +Il quitte sans regret amis, parents richesses; +Son coeur--brûlant foyer des pures allégresses-- + Palpite avec ardeur! + +Ses mains que pressiez jadis avec tendresse, +Toucheront désormais, durant la sainte messe, + Le corps, le sang de Dieu; +Ses pieds qu'avec amour vous baisiez dans les langes +Serviront à porter l'auguste pains des anges + Aux mortels, en tout lieu! + +Femme, vous n'aurez pas l'orgueil d'être grand'mère, +Mais votre fils unique aura, sur cette terre, + Une postérité: +Elle renfermera le grand, le prolétaire; +Le vieillard et l'enfant le nommeront «mon père», + L'oeil brillant de fierté. + +Il sera prêtre! Aussi que de brebis errantes +Reprendront sous ses soins, heureuses, repentantes, + La route du bercail; +Et que de malheureux, guidés par sa parole, +A son exemple, iront, de l'Équateur au Pôle, + Achever son travail! + +Nouveau Vincent de Paul, cet homme charitable +Pressera sur son sein le pauvre misérable, + Abandonné de tous; +Il lui prodiguera les plus grandes tendresses, +Et ce pauvre, touché, contera ses faiblesses + En tombant à genoux! + +Puis, lorsque les méchants, le coeur rempli de rage +Maudiront, saliront de leur ignoble outrage + L'apôtre du Seigneur, +Alors cet homme saint sentira dans son âme +Un amour plus ardent, une plus vive flamme + Pour le faible pécheur? + +Il est consacré prêtre! Et vous, sa bonne mère, +Vous goûtez ardemment sa parole sincère, + Pleine d'émotion. +Vous assistez tremblante, à la première messe +De ce fils qui vous donne--ô sublime caresse!-- + Sa bénédiction... + +Femme, allez maintenant à vos oeuvres pieuses, +Et lorsque sonneront les heures douloureuses, + Pensez à votre enfant; +Pensez aux doux bienfaits qu'il sème sur la terre: +Ce souvenir sera le baume salutaire + De votre coeur souffrant + +Juin 1879. + + + + + LE FAUBOURG SAINT-ROCH + + +Le vieux faubourg Saint-Roch s'incline sur le bord +De l'anse sablonneuse où le Saint-Charles endort + Son flot bleu qui palpite; +C'est là que la vertu romaine vit toujours +Et que sa mâle voix--sa voix des anciens jours-- + Parle à des coeurs d'élite! + +C'est là que Cartier vint, pour la première fois, +Ennoblir notre sol en y plantant la croix + Sous l'ombrage des hêtres; +C'est là que sont empreints les pas des découvreurs, +C'est là qu'ont abordé nos vaillants laboureurs + Avec nos premiers prêtres! + +C'est là d'où sont partis ces humbles conquérants +Qui portaient à travers forêts, monts et torrents + La parole bénie +A l'enfant des déserts que la foi réclamait... +C'est enfin le berceau grandiose où germait + La noble colonie! + +J'aime ce vieux faubourg coquet et florissant, +Où le riche à sa table accueille le passant + Qui demande une obole; +Car c'est là que s'exerce avec simplicité +La bienfaisante loi de l'hospitalité + Qui ravit et console! + +Oui, je t'aime, ô Saint-Roch! A ton passé rêvant, +Parfois je crois ouïr un poème émouvant + Dans la rumeur de l'onde +Où se mirent les toits de la fière cité +Dont l'immortel Champlain devina la beauté + Qui charme le Vieux-Monde! + +Je t'aime! car je sais qu'à l'ombre de la croix +Vaillamment tu luttas pour défendre nos droits + Contre le despotisme; +Et qu'en toi bat le coeur de notre nation; +O boulevard béni de la religion + Et du patriotisme! + +Mai 1880. + + + + + A LA BRISE + + +Haleine du printemps, ô brise parfumée, +Errant de fleur en fleur, de vallon en vallon! +L'amoureux, pour ouïr ta roulade animée, +S'arrache sans regret aux plaisirs du salon. + +Il place sur ton aile, aimable messagère, +Ses longs soupirs d'amour, ses rêves de bonheur, +Et tu vas les porter à l'amante sincère +Qui, là-bas, les reçoit dans les plis de son coeur. + +Que de fois le poète a redit sur sa lyre +Les gracieux accords qui vibraient dans ta voix, +Et que de fois l'oiseau dans un joyeux délire +S'est mis à les chanter sous les arceaux des bois! + +O brise enivre-moi longtemps de ton arôme! +Viens rafraîchir mon âme où germe la douleur! +Passe devant mes yeux comme un léger fantôme, +Et porte jusqu'à Dieu l'écho de mon malheur! + +Mai 1882. + + + + + OCTAVE CRÉMAZIE + + Prions pour l'exilé, qui, loin de sa patrie, + Expira sans entendre une parole amie; + Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort, + Personne ne viendra donner une prière, + L'aumône d'une larme à la tombe étrangère! + Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort? + OCTAVE CRÉMAZIE. + + +S'il est un nom qui rime avec la poésie, +C'est celui de l'illustre Octave Crémazie, + Le nom d'un barde bien-aimé; +D'un barde qui creusa, comme le vieil Horace +Dans le champ du génie une profonde trace + Que suivent Fréchette et Lemay. + +Bien des fois, secouant sa sombre rêverie, +Il chanta sur son luth l'amour de la patrie + Et les vertus de nos aïeux; +Du prêtre canadien il chanta la science, +La foi, la charité le dévouement immense + Et les triomphes glorieux! + +En pleurant il chanta le drapeau de la France, +Ce riche talisman, témoin de la vaillance + De nos soldats à Carillon; +A ce vieux drapeau blanc environné de gloire, +Rappelait à son coeur la plus belle victoire + Qu'eût remportée un bataillon! + +Il chanta les vallons tapissés de verdure +Que le ciel a jetés, ainsi qu'une bordure, + Sur les rives du Saint-Laurent; +Il chanta les ruisseaux, les lacs et les rivières +Qui fécondent le sol, et les cimes altières + Où gronde et bondit le torrent. + +Il chanta tour à tour le zéphyr, l'hirondelle, +Le site merveilleux de notre citadelle + Et nos modestes monuments. +La foi de nos martyrs inspirait ses mélanges +Qui semblaient aussi doux que les hymnes des anges + Envolés au souffle des vents! + +Mais un jour--oubliant la sainte poésie-- +Il eut, dans un moment de gêne et de folie, + Une coupable illusion: +Comme l'arbre géant brisé par la tempête, +Le poète courba sa belle et noble tête + Sous la peine du talion... + +Bien des ans ont passé depuis cette heure sombre! +Crémazie, en voyant à son étoile une ombre, + A fui le lieu de ses malheurs... +Il a vécu longtemps sur la terre étrangère, +Abandonné de tous, en proie à la misère, + Vidant la coupe des douleurs! + +Aujourd'hui... mais silence!... Il sommeille sous terre +Dans un coin de la France, au fond d'un cimetière, + Où nul peut-être ne priera... +L'inexorable mort l'a couché dans la bière +En attendant qu'un jour revienne sa poussière + En ce pays qu'il illustra! + +Reçois avec tendresse, ô barde que j'admire, +Ces vers que je redis sur ma craintive lyre, + Et que l'amitié m'inspira! +Puisse les Canadiens dresser à ta mémoire +Sur le roc de Québec un monument de gloire! + Et l'Amérique applaudira! + +1er août 1877. + + + + + LA CITÉ DE CHAMPLAIN + + +Assise sur un roc où notre espoir se fonde, +Tu mires ta grandeur dans la vague profonde + Du fleuve Saint-Laurent; +Tes vieux créneaux noircis par la poudre et la flamme +Ont l'air de regarder s'envoler la grande âme + De Montcalm expirant! + +Aux jours anciens, la voix de la mitraille +Sur tes remparts a retenti souvent; +Et l'étranger sur ta haute muraille +Peut lire encore ce poème éloquent. +Un siècle et plus, les enfants de la France +Ont répandu pour toi leur noble sang, +Mais délaissés par une vile engeance, +Ils t'ont perdue avec le drapeau blanc... + +Depuis longtemps l'amour et l'harmonie +Ont remplacé les haines d'autrefois; +Et l'Angleterre avec art s'ingénie +A rendre heureux les rejetons gaulois. +Si dans ton sein la lutte recommence +Entre ces coeurs vibrant à l'unisson, +C'est une lutte où l'esprit, la science +Ont plus de part que l'éclat du canon! + +24 juin 1885 + + + + + UN ORPHELIN [3] + +[Note 3: Joseph-Orance de Grandbois, né à Saint-Casimir, comté de +Portneuf, le 3 mai 1884, devint orphelin de père et de mère à l'âge de +deux ans, et fut confié aux révérendes Soeurs de la Charité de Québec, +le 17 mars 1886. Le 11 juin de la même année, M. l'abbé H.-R. +Casgrain.--qui avait été chargé par le comte A.-H. de Villeneuve, de +Paris, France, de lui choisir un petit orphelin canadien-français, qu'il +désirait adopter pour son enfant--vint chercher Joseph-Orance qu'il +envoya à Paris sous les soins d'une brave femme de Saint-Casimir, nommée +Béonie Hardy. Le 8 novembre 1890, l'honorable M. H. Mercier, premier +ministre de la province de Québec, présenta à la législature un projet de +loi pour permettre à l'heureux orphelin d'ajouter à son nom celui de +«de Villeneuve». Aujourd'hui l'enfant est l'unique héritier d'un titre +honorable et d'une immense fortune.] + + +Joseph-Orance avait la beauté pour parure; +De longs et noirs cheveux encadraient sa figure + Pleine de grâce et de candeur. +Un sourire angélique ornait sa bouche rose +Qui déjà soupirait une prière éclose + Dans les plis de son tendre coeur. + +A peine deux printemps doraient sa belle tête, +Que la mort lui ravit--ô terrible conquête!-- + Famille, appui, félicité! +Mais Dieu prit l'orphelin sous sa puissante égide +Et lui donna pour mère et pour fidèle guide + Une des soeurs de charité. + +Les soeurs de charité! quelles femmes divines! +Et qui peut dignement chanter ces héroïnes + Que vivent dans l'humilité? +Pour sauver l'orphelin de l'affreuse indigence, +Former sa foi, son coeur et son intelligence, + Elles épuisent leur santé! + +Qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, pleuve ou grêle, +Elles vont mendier, d'une voix faible et grêle, + Pour l'enfant que prie au saint lieu. +Et l'homme que leur voix attendrit et console, +Leur verse avec bonheur dans la main une obole + Qui réjouit le coeur de Dieu! + +Oui, ces soeurs-que la providence +Éprouve et bénit tour à tour-- +Accueillirent Joseph-Orance +Avec un vrai transport d'amour. + +Et le bel ange oublia vite +Le pauvre toit de ses aïeux, +Puisqu'il avait--outre le gîte-- +Trouvé des coeurs affectueux. + +Ses yeux rayonnaient d'allégresse; +Ses lèvres gazouillaient toujours; +Ses mains ne donnaient que caresse +A celles qui charmaient ses jours. + +Oh! que de chauds baisers sa bouche +Imprimait au front de la soeur, +Qui penchée auprès de sa couche, +Lui parlait du divin Sauveur! + +En savourant ce pur langage, +Plus doux que le chant de l'oiseau, +Il croyait voir l'auguste image +De la Vierge sur son berceau! + +Et lorsqu'il entendait redire +Le nom si doux de l'Éternel, +Alors on le voyait sourire +Et tourner ses yeux vers le ciel. + +Le soir, en fermant sa paupière, +Il bredouillait du fond du coeur +Cette humble et magique prière: +«Veillez toujours sur moi, Seigneur!» + +Dans la saison des fleurs de la présente année, +Par une radieuse et chaude matinée, + Un prêtre en cet asile entrait; +Il était le porteur d'un aimable message, +Et la joie éclairant son austère visage + Mieux que sa bouche l'annonçait. + +«Mes bonnes soeurs, dit-il, j'arrive de la France, +Et je viens en votre âme adoucir la souffrance + Que le ciel y verse souvent; +Un comte de Paris, pieux et charitable, +Voudrait pour héritier de son titre honorable + Un orphelin intelligent; + +«Un orphelin issu d'honnêtes père et mère, +Ayant un doux visage, un noble caractère + Et du goût pour la piété; +Il ferait à l'enfant une heureuse existence +Et lui mettrait en main l'arme de la science + Pour défendre la vérité! + +«Je vois dans cet asile un essaim de beaux anges +Dont les ris et les chants--harmonieux mélanges-- + Pourraient nous faire rajeunir... +Je laisse à votre esprit le soin patriotique +De choisir l'orphelin que ce grand catholique + Destine au plus bel avenir!» + +Joseph-Orance obtint la palme sur le nombre; +Mais son front se couvrit d'un nuage bien sombre + Lorsqu'on le mit dans le secret... +Et la soeur Saint-Vincent, qu'il appelait sa mère, +Ne pouvait voir partir, sans une peine amère, + Cet orphelin qu'elle adorait! + +Le petit se cachait dans les plis de sa robe: +Telle contre une fleur l'abeille se dérobe + A l'oeil du ravisseur sournois! +Et la Soeur voulait dire à ce joli rebelle: +«Va donc, ô mon enfant, où le destin t'appelle!» + Mais la douleur glaçait sa voix. + +Le prêtre avait prévu les larmes douloureuses +Que verseraient l'enfant et les religieuses + A l'heure triste des adieux; +Aussi, pour les sécher, trouva-t-il des paroles +Pures comme le miel qui tombent des corolles, + Et douces comme un chant des cieux! + +Levant de l'avenir un coin du voile rose, +Il peignit à l'enfant le destin grandiose + Que le Seigneur lui réservait. +Les pleurs brillaient encor sous plus d'une paupière, +Mais de tous ces coeurs purs une ardente prière + Vers le vaste ciel s'élevait! + +Un mois s'est écoulé depuis l'heure touchante +Où nous étions témoins de la scène émouvante + Que ne peut rendre mon pinceau; +L'orphelin que le prêtre a tiré de l'hospice, +Et qui devait plus tard boire l'amer calice, + Loge à Paris dans un château... + +Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse, +Dont l'âme est un foyer d'amour et de tendresse, + Lui prodiguent tous les égards; +Ils l'entourent des soins que permet la fortune, +Afin de dissiper la tristesse importune + Qui trouble parfois ses regards; + +Car, ici, dans l'asile où brilla son étoile, +Il a quitté deux soeurs qui suivirent la voile + L'emportant sur le flot moqueur... +Souvent il les appelle au milieu de ses fêtes; +Et la nuit, dans le songe, il brave les tempêtes + Pour les serrer contre son coeur... + +Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son âme, +Car elle est, chez l'enfant, semblable à cette flamme + Qui luit et s'efface aussitôt. +Puis une heure viendra--joyeuse et fortunée-- +Où l'ange comprendra sa haute destinée, + Et cette heure viendra bientôt! + +Que sera-t-il plus tard? mystère! +C'est le secret du Créateur. +Prions pour que ce jeune frère +Soit notre gloire et notre honneur! + +15 juillet 1886. + + + + + MAUVAIS ARTISAN + + +C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumière, +Où pénètre le froid, quatre jeunes enfants +Se pressent, tout pâlis, aux genoux de leur mère; +L'âtre n'a plus de feu, la table d'aliments. + +«J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges, +Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain; +Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges, +Votre père bientôt vous donnera du pain...» + +Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures, +Et le père et le pain surtout n'arrivent pas! +La marmaille, apaisée un instant par des leurres, +Saute à faire crouler le parquet sous ses pas... + +«J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère-- +Douloureuse clameur--retenti de nouveau. +L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère +De réduire en brasier les planches du berceau... + +Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent: +Aux malheureux sans doute on vient porter secours. +Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent +Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!... + +Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche, +Du seuil où la misère étend son voile noir? +--Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche, +Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir. + +Et cet homme est le chef de la pauvre famille-- +C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!-- +Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille, +Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur! + +La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse +Auprès du malheureux dont les traits sont flétris; +Paraissant oublier sa peine et sa détresse, +Elle lui parle même avec un doux souris! + +L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes, +Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix. +A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes +Lui demandent du pain, des vêtements, du bois! + +Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine! +Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs! +Car votre père à mis l'argent de la semaine +Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs! + +Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes, +Que votre âme innocente en priant versera, +Toucheront votre père--Employez donc ces armes, +Et la victoire, enfants, un jour vous restera! + +Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image, +Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants; +Elle étend sur notre âme un lugubre nuage +Qui lui cache du ciel les horizons brillants; + +Elle éloigne l'époux du foyer domestique, +Où longtemps il goûta la joie et le bonheur, +Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique, +Il porte sur le front le sceau du déshonneur! + +Ce homme était jadis un artisan modèle; +On vantait sa sagesse et son habileté; +Au dur labeur jamais il n'était infidèle, +Et c'est là qu'il puisait la force et la santé. + +Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années, +Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour! +Il donne au cabaret le fruit de ses journées, +Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour... + +Le monde quelquefois repousse avec malice +L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main; +«Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice +«De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...» + +Ce langage est cruel, déraisonnable, impie-- +Faire expier au fils le crime des parents!-- +Rappelons-nous ces mots du maître de la vie: +«Laissez venir à tous les petits enfants!» + +Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable, +Ces enfants dont le père est parfois un bandit; +Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table +En leur donnant le pain du corps et de l'esprit. + +Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme-- +Leur âme si sensible aux élans généreux-- +Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme-- +Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux. + +Du mauvais artisan et de ses habitudes +Il ne leur restera qu'un pâle souvenir. +Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes, +Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir! + +1er octobre 1889 + + + + + QU'EST-CE QUE LA VIE? + + Pièce traduite de «_What is Life?_» de Samuel Moore. + + +Je demandais un jour à l'un de ces vieillards, +Dont la pâle figure et les sombres regards +Accusent la souffrance et l'amère ironie, +S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie? +Courbant sa tête blanche, il dit en soupirant: +«La vie est une scène où le pauvre et le grand +Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse; +Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse; +Des efforts pour saisir un brillant lendemain; +Une flamme qui luit et disparaît soudain; +Un flot que le torrent caresse, agite, emporte; +Une rose qui naît et bientôt sera morte; +La vie est ce chemin qui commence au berceau, +Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau! +L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance, +Pour l'atteindre, il travaille, use son existence; +Mais au lieu du bonheur il trouve le trépas, +Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...» + +Si le néant était le terme de la vie, +Dieu, lui, dis-je, serait un infâme génie. +Comment! nous serions tous destinés à souffrir, +A vivre sans espoir et sans espoir mourir?... +Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'âme; +Car l'âme juste espère en Dieu qui la réclame. + +Plus ému que content des paroles du vieux-- +Paroles qui blessaient mes sentiments pieux-- +J'abordai sur la route un homme au doux visage, +Un homme dont l'esprit me parut droit et sage, +Et je lui demandai, d'un ton respectueux, +De résoudre pour moi le problème épineux. + +Une lueur d'espoir éclaira sa figure, +Et, s'inclinant, il dit d'une voix mâle et pure: +«La vie est pour connaître et servir le Seigneur, +Recevoir sa doctrine avec joie et douceur, +Imiter les vertus du Christ--divin modèle-- +Afin de vivre un jour de sa vie immortelle. + +«La vie est un foyer qu'alimente la foi; +Un livre où le Seigneur a buriné sa loi; +Un creuset où notre âme, au feu de la souffrance, +S'épure et sent grandir en elle l'espérance. +Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonnés, +Il entrevoit du ciel les justes couronnés; +En mourant au péché, son âme se délie +Et recouvre aussitôt la véritable vie. +Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter; +Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher! +Notre corps, je le sais, est tiré de la terre, +Et doit, après la mort, redevenir poussière; +Mais l'âme--souffle pur sorti du coeur de Dieu-- +Quittera pour toujours ce misérable lieu!» + +Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre! +Vivre sous les regards de Celui qui délivre +L'âme de sa prison pour la conduire au port; +Oui, je veux triompher du vice et de la mort! + +Juillet 1888. + + + + + ADIEU A LA NOUVELLE-ÉCOSSE + + Pièce traduite de l'anglais. + + +Quelque soit ton destin, ô ma Nouvelle-Écosse-- +Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce, +M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir +Je jure de garder ton tendre souvenir! + +A tes monts que l'été couronne de verdure, +A ton sol généreux qui donne sans mesure, +Aux côtes de granit qui te font un rempart, +J'accorde volontiers de mon coeur une part! + +Dans tes vieilles forêts--grandes comme un royaume-- +Le sapin résineux répand son doux arôme; +Et, défiant toujours l'ouragan furieux, +Le chêne y dresse aussi son front majestueux! + +Puis dans tes champs rayonne, à travers la rosée, +Une fleur que ma main à souvent caressée; +Son nom est _May flower_, l'orgueil de l'Écossais, +Témoin de ses revers et de tous ses succès! + +Je n'aurai plus peut-être, un jour, l'heureuse chance +De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance! +Mais du moins quand mes yeux verront la _May flower_, +Ils la contemplerons longtemps avec bonheur... + +Adieu, Nouvelle-Écosse, ô ma belle patrie! +Quoique éloigné de toi, je t'aime à la folie! +Si les ans entre nous passent comme les flots, +Mon amour grandira nourri par mes sanglots! + +1er mai 1883 + + + + + LOUIS FRÉCHETTE + + POÈTE LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + +Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire +Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire, + Aura sa place à part. +Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire +Pour aller retremper son génie et sa lyre + A la source de l'art! + +Comme l'aigle volant vers la voûte sphérique +Où semble l'attirer la puissance magique + De l'astre aux rayons d'or; +De même vers Paris, le soleil de la France, +L'aigle du Canada, guidé par l'espérance, + Prend son sublime essor! + +Il sent que, par l'effort de son intelligence, +Il saura recueillir au champ de la science + Des moissons de lauriers; +Car n'a-t-il pas naguère, affrontant la critique, +Conquis la palme d'or au tournoi poétique + Sur cent esprits altiers? + +De notre histoire ouvrant les pages vénérables, +Sur sa lyre il dira les luttes admirables + De nos vaillants aïeux; +Il en composera de suaves poèmes +Que la France lira, mieux que ses oeuvres mêmes, + Des larmes plein les yeux! + +La France acclamera la nouvelle épopée +De ce barde qui suit la trace de Coppée + Et de Victor Hugo; +Châteauguay, Carillon et mainte autre victoire, +Pour elle brilleront au temple de Mémoire + Autant que Marengo! + +Et la France bientôt, grâce à Louis Fréchette, +Grâce à nos écrivains, prosateur ou poète, + Se souviendra de nous. +Alors elle viendra visiter nos rivages +Où fleurissent ses lois, sa langue et ses usages, + Et nous bénira tous! + +22 octobre 1887. + + + + + LE MOIS DES MORTS + + +Le sol n'est plus velouté de verdure; +Le vent gémit, et le chantre des bois +Aiguillonné par la faim, la froidure, +Redit ses chants pour la dernière fois. + +Les milles fleurs qui doraient la prairie +Ont disparu sous un épais frimas. +Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie +Où nous prenions de si joyeux ébats! + +«Oyez! la cloche sonne +Son hymne monotone +Au clocher du saint lieu; +Cette voix gémissante +S'élève, suppliante +Jusqu'au trône de Dieu! +C'est le sanglot d'une âme +Qui soupire et réclame +Dans sa prison de feu. +Eh! bien, qu'une prière +Monte, monte, sincère, +De nos coeurs jusqu'à dieu!» + +L'astre du jour, derrière les nuages, +Cache ses feux, La nature est en deuil. +Hier, la neige, aujourd'hui les orages: +Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil. + +Le moissonneur ne tresse plus les gerbes +Qui ravissaient son coeur reconnaissant; +Le sol est mort. Nos montagnes superbes +Dressent au loin leur faîte jaunissant. + +«Oyez! la cloche sonne +Son hymne monotone +Au clocher du saint lieu; +Cette voix gémissante +S'élève, suppliante, +Jusqu'au trône de Dieu! +C'est le sanglot d'une âme +Qui soupire et réclame +Dans sa prison de feu. +Eh! bien, qu'une prière +Monte, monte, sincère, +De nos coeurs jusqu'à dieu!» + +Durant ce mois de deuil et de tristesse, +Chrétiens, fuyons les frivoles plaisirs; +Pensons aux morts qui soupirent sans cesse +Après le ciel, objets de leurs désirs. + +Ah! oui, pensons à l'affreux purgatoire, +Où Dieu peut-être un jour nous conviera, +Car du péché c'est l'urne épuratoire, +Inévitable, où notre âme expiera! + +«Oyez! la cloche sonne +Son hymne monotone +Au clocher du saint lieu; +Cette voix gémissante +S'élève, suppliante +Jusqu'au trône de Dieu! +C'est le sanglot d'une âme +Qui soupire et réclame +Dans sa prison de feu. +Eh! bien, qu'une prière +Monte, monte, sincère, +De nos coeurs jusqu'à dieu!» + +Entendez-vous ces plaintes déchirantes, +Ces longs appels, ces sanglots douloureux?... +Prions! Prions! Nos prières ardentes +Délivreront des flots de malheureux. + +Puis quand la mort, au jour de ses vendanges, +De notre vie aura tranché le cours, +Alors ces saints--devenus nos bons anges-- +Nous prêteront leur merveilleux secours! + +«Oyez! la cloche sonne +Son hymne monotone +Au clocher du saint lieu; +Cette voix gémissante +S'élève, suppliante +Jusqu'au trône de Dieu! +C'est le sanglot d'une âme +Qui soupire et réclame +Dans sa prison de feu. +Eh! bien, qu'une prière +Monte, monte, sincère, +De nos coeurs jusqu'à dieu!» + +1er novembre 1881. + + + + + SACHONS LUTTER! + + A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones. + + +RÉPONSE. + +Toute vie est un flot de la mer de douleur. +Leur amertume un jour sera ton ambroisie, +Car l'urne de la gloire et de la poésie, + Ne se remplit que de nos pleurs! + +L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table, +La cigarette aux dents et la plume à la main, +J'essayais de ravir à ma muse indomptable +Des vers que je voulais risquer le lendemain. + +Mais, hélas! la cruelle avec indifférence +Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur, +Et, malgré mes appels et ma persévérance, +Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.» + +Alors, en grommelant, je rejetai ma plume +Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir! +Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume +Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir... + +Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse-- +La muse qui m'avait tant de fois consolé-- +Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse, +Que votre lyre avait, la veille, modulé. + +«Sachons lutter!» Tel est le titre du poème +Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs, +Implorant la pitié pour le malheureux même +Dont le fol égoïsme causé vos malheurs! + +L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance +Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau; +Il ne vous reste plus que l'amère souffrance, +Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau! + +Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute-- +Que l'homme parvenu doit être bienfaisant, +Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route +Un sot que la fortune a rendu méprisant! + +Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre, +Il est des êtres vils au visage de saint +Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre, +Pour lancer le dard qui perce notre sein... + +Comme vous j'ai souffert de la malice humaine; +De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison; +D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine, +M'étant permis de rire un peu de leur blason... + +Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race +Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront +De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace +De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front! + +Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer. +La souffrance à tout front doit mettre son empreinte +Et toujours et sans cesse et devra durer +Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.» + +Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes: +Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter, +Et nous, pauvres humains--_dieux tombés_ que nous sommes-- +Si nous causons des torts, sachons les racheter! + +Avril 1887 + + + + + LA MISÈRE + + + Donnez! pour être aimés de Dieu que se fit homme, + Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme, + Pour que votre foyer soit calme et fraternel; + Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière, + Contre tous vos péchés vous ayiez la prière + D'un mendiant puissant au ciel. + VICTOR HUGO. + + +Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière! +Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs! +La mère vers le ciel exhale sa prière, +Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs! + +Après avoir redit le sublime symbole +Et prié le Seigneur de bénir ses enfants, +Elle s'approche deux, et--gracieuse obole-- +Leur donne des baisers à défaut d'aliments!... + +C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne; +Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents; +Sur ces candides fronts l'espérance rayonne, +Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps! + +Un arôme suave embaume la demeure +Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants +Trônent sur le cristal en attendant cette heure +Où leur fera la guerre un essaim de gourmands. + +Sous ces lambris dorés, le père de famille +Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur; +Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille +Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur. + +Ainsi, dans les palais des riches de ce monde, +L'on voit briller partout la joie et le bonheur; +L'on ne redoute pas la tempête qui gronde +Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur... + +Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage, +Dérobe les reflets de ses rayons dorés; +Au loin le vent mugit, solennel en sa rage, +Et soulève la neige en tourbillons serrés. + +Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête? +Ciel! une femme pâle à l'air triste et souffrant! +Ses membres sont glacés; elle avance, s'arrête, +Et presse sur son coeur un jeune et frêle enfant! + +Cette femme débile, à la démarche lente, +Qui brave en grelottant de froid impétueux, +A laissé la chaumière, et, comme une âme errante, +S'en va tendre la main aux portes des heureux. + +Elle franchit le seuil d'une villa gothique +Aux magnifiques arcs aux superbes balcons, +Mais là sa voix rencontre un coeur dur et sceptique +Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons... + +Le lendemain au soir de ce jour mémorable, +Vers la chaumière allait le bon curé du lieu. +Il frémit en voyant--spectacle épouvantable-- +Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu! + +Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère, +Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin... +Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père, +Les avait conviés à l'éternel festin... + +Janvier 1870. + + + + + AUX POLITICIENS + + +O défenseurs de nos droits politiques, +Fiers rejetons d'un peuple valeureux, +Vous qui dictez les lois patriotiques, +Vivez longtemps, surtout vivez heureux! + +Rouges ou bleus--qu'importe la nuance, +N'êtes-vous pas de nos droits les gardiens?-- +Or moi je dis avec indépendance: +Soyez bénis de tous les Canadiens! +Soyez bénis par le céleste Père, +Vous, citoyens, qui travaillez toujours +Pour assurer un avenir prospère +Au _Canada, mon pays, mes amours!_ + +Votre travail reste sans récompense: +Le monde, hélas! est composé d'ingrats... +Mais la patrie, elle, aime et récompense +Ses braves fils qui lui prêtent leurs bras! + +Faites la guerre au sombre fanatisme, +Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs; +Luttez aussi contre le népotisme +Qui donne au lâche un titre et des honneurs... + +De ses devoirs instruisez la jeunesse +Que Dieu destine aux luttes à venir, +Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse, +Et pour seul rêve un honnête avenir. + +Parlez partout l'harmonieux langage +Qu'avec le lait vous puisiez au berceau; +Conservez-le comme un bel héritage: +De notre race il est le noble sceau! + +Ah! pratiquez des aïeux la devise +«Vivre en Français et mourir en Chrétien!» +Soyez unis; et que votre âme vise +A rendre heureux le peuple canadien! + +A l'ouverture des chambres 1880. + + + + + A MON AMI M. W. CHAPMAN + + +Lorsque la renommée embouche sa trompette +Pour redire aux échos le nom d'un Canadien, +Émule de Taché, de Casgrain, de Fréchette, +Il me semble toujours que ce nom est le tien! + +Car déjà, mon ami, les poètes de France, +--Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants. +Leur éloge flatteur exprime l'espérance +Que ta muse obtiendra des succès éclatants. + +Moi qui prête à ta lyre une oreille attentive, +Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin, +Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive, +Je m'unis à ces coeurs pour te serrer la main! + +6 juin 1880. + + + + + ELLE EST MORTE! + + +Rose avait dix sept ans; elle était belle et blonde; +Sur son front les rayons de la candeur brillaient; +Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde; +Ses cheveux en flots d'or jusqu'à ses pieds roulaient. + +Ses lèvres souriaient comme celles d'un ange; +Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement; +Sa voix avait parfois une harmonie étrange +Qui me plongeant soudain dans le ravissement! + +Quand venait le printemps avec ses nids de mousse, +Ses brises, ses parfums, son soleil radieux, +Nous allions, elle et moi,--réminiscence douce-- +Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux. + +Et là nous admirions le couchant et l'aurore +Déployant à notre oeil leurs tableaux gracieux; +Et nos coeurs bénissaient l'Artiste que décore +Toute l'immensité de la terre et des cieux. + +Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre âme; +Un heureux avenir brillait dans le lointain; +L'Hymen allait bientôt nous verser son dictame, +Mais, hélas! nous comptions sans le cruel destin! + +Et maintenant, voyez: elle est là qui repose +Sous la terre où chacun tôt ou tard doit dormir! +Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma _Rose_, +C'est le parfum que m'a laissé son souvenir... + +Avril 1879 + + + + + A BEAUPORT + + +A MESSIRE ADOLPHE LÉGARÉ + +Drapé dans son manteau de verdure odorante, +En face de Québec, de l'Île de Lévis, +Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante +Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis. + +Son temple--vrai bijou que des mains artistiques +Ont orné de tableaux aux riantes couleurs-- +Dresse vers le ciel bleu ses deux flèches gothiques +Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4] + +[Note 4: Cette église a été incendiée le 24 janvier 1889.] + +Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village +Ont surgi des villas et quasi des palais +Aux donjons tapissés de fleur et de feuillage, +Où le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais. + +L'habitant de Beauport est du Breton le type: +Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur; +Puis en morale il a l'admirable principe +De garder à nos moeurs leur antique splendeur. + +Beauport! ce nom figure au livre de la gloire, +Car son sol autrefois a bu le sang des preux; +Laverdière, Garneau, Ferland, dans leur histoire +Parlent de cet endroit en termes chaleureux. + +C'est de là que partaient ces bombes meurtrières +Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais, +Quand ceux-ci, s'avançant sur leurs longues voilières, +Voulaient ravir Québec au pouvoir des Français. + +Parfois on y découvre, en remuant la terre, +Des sabres, des boulets, des débris d'arme à feu; +Et l'on m'a raconté qu'on y trouvait naguère +Des ossements humains, car tout parle en ce lieu. + +Ces objets que la rouille a rongés sous la glaise, +Rappellent à nos coeurs les mémorables jours +Où nos pères luttaient contre l'armée anglaise +Pour défendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours. + +Ce lieu possède encore, en ses riches annales, +Plus d'un illustre nom par les hommes chéri; +C'est là qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales: +L'humble Étienne Parent et de Salaberry! + +Dès que le printemps brille, et jusques à l'automne, +J'habite sous ton ciel, ô village enchanteur! +De la ville je fuis le fracas monotone, +L'air impur, la poussière et l'ardente chaleur. + +Je respire à longs traits les parfums de tes roses +Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois; +J'observe les ébats des ailés virtuoses, +Et j'écoute, ravi, leurs gracieuses voix. + +Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues, +Toute l'immensité de la mer et des cieux; +Parfois je crois ouïr des bruits étranges, vagues: +C'est le flot qui redit ton passé glorieux! + +Alors, le coeur ému, je prends mon humble lyre +Et mêle mes accords à ces concerts géants +Qui s'élèvent des bois, de la chute en délire, +Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres béants! + +20 juillet 1887. + + + + + LE JOUR DE L'AN + + +Douze sanglots ont vibré dans l'espace, +--Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi? +--C'est l'avenir jetant à l'an qui passe, +Avec mépris, un adieu sombre et froid! + +Un nouvel an, constellé de promesses, +Vient de surgir des vastes profondeurs; +Accordons-lui nos plus tendres caresses, +Car il promet d'ineffables bonheurs. + +L'an dernier fut désastreux et terrible: +Il a semé partout tant de revers... +Il a changé--ce despote inflexible-- +Nos rêves d'or en mille maux divers! + +N'en parlons plus! Et saluons l'aurore +Du nouveau jour qui brille à l'horizon; +Que de nos coeurs parte un hymne sonore +Pour acclamer l'hôte de la saison! + +Voyez là-bas, dans la pauvre chaumière, +Le malheureux amaigri par la faim: +Du nouvel an, il attend, il espère +Plus de bonheur et le morceau de pain! + +Sous les lambris, où la pourpre rayonne, +Le riche aussi formule ses désirs: +«Bel an, dit-il d'un pur éclat couronne +Nos doux banquets, nos fêtes, nos plaisirs!» + +Au saint autel, le prêtre vénérable +Pour le pécheur implore le bon Dieu; +Son chant d'amour--cri de joie admirable-- +Comme l'encens monte vers le ciel bleu... + +....................................... + +Dès ce moment, oublions nos rancunes; +A l'ennemi présentons notre main. +Après les jours de noires infortunes, +Dieu nous réserve un heureux lendemain! + + + + + ÉLÉGIE + + A MONSIEUR E. G.... qui vient de perdre sa femme. + + +Tout est fini! La tombe +Te couvre pour toujours... +Mon pauvre coeur succombe +Sous le fardeau des jours... + +Dieu m'a ravi la joie +En t'appelant aux cieux, +Et la douleur déploie +Son voile sur mes yeux! + +Du haut du ciel, ô femme +Veille sur nos enfants, +Afin que leur jeune âme +Ressemble au pur encens. + +Obtiens-leur l'avantage +D'aimer le doux Jésus, +De suivre sa loi sage, +D'imiter ses vertus + +Et lorsque la souffrance +Viendra les visiter, +Donne-leur la vaillance +De bien la supporter. + +Oui, fais qu'à ton exemple, +Au jour de la douleur, +Ils aillent dans le temple +Implorer le Seigneur. + +Et moi qui suis le père +De ces trois malheureux, +Je serai, je l'espère, +Un modèle pour eux. + +Adieu, femme adorée! +Dors sous ce tertre en fleurs +Que mon âme navrée +Féconde de ses pleurs! + +15 septembre 1886. + + + + AU PEUPLE CANADIEN + + +A M. L. O. DAVID. + +O peuple canadien, tressaille d'allégresse, +Plonge ton noble coeur dans une sainte ivresse, + Entonne des hymnes d'amour! +Déroule avec orgueil les plis de tes bannières, +Fais retentir partout tes fanfares guerrières, + Car de Saint-Jean c'est le beau jour! + +L'astre d'or, ce matin, à l'horizon sans bornes, +S'est levé radieux, posant au front des mornes + Un diadème de rayons; +Le vaste Saint-Laurent roule sa vague pure, +Et les petits oiseaux cachés dans la verdure + Disent leurs plus douces chansons. + +La forêt secouant sa crinière brillante, +Jette mille clameurs à la brise odorante; +Le ruisseau, serpentant dans les vallons en fleur +Mêle au concert des bois sa suave harmonie; +L'airain lance aux échos sa mâle symphonie: +Tout sous le soleil chante une hymne au Créateur! + +Joignant ta voix aux voix de la nature entière, +Peuple, au pied des autels, courbant la tête altière, +Va chanter et prier ton glorieux patron. +Pour retremper ton coeur aux sources de la gloire, +Étale les feuillets de ta sublime histoire, +De tes fastes dorés rouvre le panthéon! + +C'est toi qui, découvrant nos forêts et nos ondes, + Les baptisa d'un nom français, +Et c'est toi que plantas sur ces rives fécondes + Le doux symbole de la paix. + +Tu rêvais pour tes fils un avenir prospère + Sur la plage que nous foulons, +Quand, un jour, contre toi la puissante Angleterre + Déchaîna ses gros bataillons. + +Tu sentis bouillonner dans tes veines la sève + Vigoureuse de tes aïeux, +Et combattis longtemps sans repos et sans trève, + Mais ne fus pas victorieux. + +Et ton heureux vainqueur, pour prix d'une victoire, + Pauvre peuple, te demanda +Tes villes, tes hameaux, et tout le territoire + Qui s'appelle le Canada!... + +Alors, abandonné par ta mère la France, + Ou plutôt par son lâche roi, +Tu cédas ce trésor, ayant eu l'assurance + De garder ta langue et ta foi! + +Peuple, en ce jour béni de la Saint-Jean-Baptiste, +Démontre avec éclat que dans ton âme existe + L'amour pur de la liberté! +Redis à l'étranger ton histoire héroïque, +Affirme hautement ta constance stoïque + Ta force et ta vitalité! + +24 juin 1878. + + + + + L'AUTOMNE + + +Le ciel n'a plus d'azur; l'atmosphère est de glace; +La splendeur du soleil pâlit de jour en jour; +Sur l'arbre dépouillé que le frimas enlace, +L'oiseau ne redit plus sa romance d'amour. + +La nature a souillé la robe éblouissante +Qui parait les coteaux de ses replis soyeux; +Les fleurs ont disparu; l'abeille vigilante +Ne dore plus nos bois de son miel savoureux. + +Les torrents écumeux, grandis par les orages, +Font retentir les airs de lugubres sanglots; +Et, bondissant soudain par dessus les rivages, +Dévastent les moissons de leurs terribles flots. + +Quand tu parais, automne, aussitôt la tristesse +Sur notre front serein pose son noir bandeau; +Tu viens ravir aux champs leur brillante jeunesse, +Tu nous donnes des jours sombres comme un tombeau! + +Au vieillard que les ans inclinent vers la tombe, +Et qui plonge son coeur aux sources des plaisirs, +Tu dis: «Lève la tête, et vois ce fruit qui tombe, +Ainsi tu tomberas avec tes vains désirs...» + +L'automne, de la vie est la fidèle image: +Les jours calmes et doux sont nos jours sans remords; +Les bosquets dénudés rappellent le vieil âge; +La neige et les frimas, le blanc linceul des morts!... + +Eh bien! puisque l'automne en souverain commande, +Inclinons tous nos fronts devant sa majesté; +Car sa voix est l'écho de Dieu qui réprimande +Ceux qui ne pensent pas à leur éternité. + +Novembre 1883. + + + + + AUX CÉLIBATAIRES + + +Allons, debout! pauvres célibataires, +Vous que la femme abreuve de mépris! +Abandonnez vos gîtes solitaire, +Où l'on ne voit que des chats favoris! + +De votre coeur bannissez la souffrance: +Ne soyez plus désormais soucieux; +Et saluez avec joie, espérance, +Le nouvel an qui brille au front des cieux! + +Car en ce jour de fête universelle, +La fille d'Ève absout les amoureux; +Sa douce voix attendrit l'infidèle, +Et son regard rend les hommes heureux. + +En votre honneur elle fait sa toilette; +Elle embellit de fleurs ses longs cheveux; +A son faux col rayonne l'épinglette +Qu'elle reçut un soir avec vos voeux! + +Vite, debout! accourez donc vers elle +Vous que l'ennui torture tous les jours! +Et dites-lui: «Ma tendre demoiselle, +Je pleure encor mes premières amours; + +«Je suis cruel, barbare et bien coupable +D'avoir blessé vos nobles sentiments; +Mais mon offense est-elle impardonnable? +Oh! non; alors, reprenez mes serments.» + +Mariez-vous! l'Évangile l'ordonne; +C'est un devoir sacré pour le chrétien, +Aux bons époux parfois le Seigneur donne +La paix de l'âme et le pain quotidien. + +C'est le souhait, braves célibataires, +Que je formule en ce beau jour de l'an +A l'avenir, soyez moins solitaires; +Rendez des points aux plus jeunes galants! + +1er janvier 1883. + + + + SUR L'ALBUM DE MLLE D. M... + + Le souvenir c'est tout; + C'est l'âme de la vie. + + +J'aime souvent, l'oeil perdu dans l'espace, +A remonter l'échelle d'or du temps; +Je vois alors, comme une aube qui passe, +L'éclair serein de mes premiers printemps. + +Et j'aperçois la pauvre maisonnette +Où je naquis et coulai d'heureux jours, +Les beaux enfants à la figure honnête +Qui me juraient de m'estimer toujours! + +Nous descendions la pente de la vie, +Insoucieux des heures à venir; +Et pensions, dans notre étourderie, +Que le bonheur ne peut jamais fuir! + +Hélas! pourtant (penser qui me chagrine) +Dieu moissonna mes amis tour à tour... +Je m'inclinai devant sa loi divine, +Car je compris pour l'enfant son amour. + +Huit ans plus tard, je rencontrai vos frères-- +Que le hasard sur ma route avait mis-- +En entendant leurs paroles sincères, +Je m'écriai: soyons toujours unis! + +Leur amitié fut l'écho de la mienne: +Nous étions faits, je crois pour nous aimer! +Et leur gaîté--leur gaîté _canadienne_-- +Sut de tout temps me plaire et me charmer. + +Souvent le soir, aux lumières de l'âtre, +Nous prenions part à des festins joyeux, +Où notre esprit, ironique et folâtre, +Faisait la guerre aux sujets sérieux! + +Oui, nous fêtions à la bonne franquette, +Comme fêtaient nos aimable aïeux; +Nous nous moquions de l'absurde étiquette +Que le mondain s'impose en certains lieux. + +Vous étiez jeune alors, mademoiselle: +L'on vous montrait encor le _B-A_: ba! +Vous ne rêviez que de poupée et dentelle, +Que ruban rose et succulent baba... + +Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change!) +Vous n'êtes plus la «p'tite» d'autrefois; +Vous possédez la sagesse d'un ange; +Vous êtes grande et savante à la fois! + +Vous avez eu--superbe récompense-- +A l'examen une médaille d'or: +C'est le fruit mûr d'une belle semence, +Oh! gardez-la, comme on garde un trésor! + +Sur votre front rayonne l'allégresse: +Rendez-en grâce au divin Créateur; +Demandez-lui, pour unique richesse, +D'éterniser en vous tant de bonheur! + +25 août 1882. + + + + + A MADAME B... + + CANTATRICE + +(Vers écrits sur un album au-dessous d'une pièce signée: N. Legendre.) + + +Madame, si, comme Legendre, +J'étais un pur littérateur, +Et si j'avais votre voix tendre +Qui charme l'oreille et le coeur, +Je chanterais la Canadienne +Au front rayonnant de candeur, +Je chanterais cette gardienne +De notre foi, de notre honneur. +Mais, hélas! je n'ai qu'une lyre +Peut-être indigne de ce nom +Qui ne saurait jamais redire +Les vertus de cette Ève; oh! non... + +Septembre 1885. + + + + + SUR L'ALBUM DE MLLE R. D... + + +Si c'est votre désir, aimable demoiselle, +Que je trace en ce livre un mot vite oublié, +Je dois vous obéir, car, en étant rebelle, +Je manquerais aux lois de la bonne amitié! + +Avril 1878. + + + + + SUR L'ALBUM DE MLLE J. M. F. + + +Autrefois de mon coeur la joie était bannie, +Et j'appelais la mort tant j'étais malheureux! +Mais votre doux regard me rattache à la vie, +Et lorsque je vous vois, je deviens tout joyeux... + +Mai 1880. + + + + + SUR L'ALBUM DE MME DR M. F... + + (IMPROMPTU) + + +Vous travaillez depuis longtemps, Madame, +Pour ceux que Dieu mit dans la pauvreté +Je vous admire! Ah! retrempez votre âme +Au feu divin de l'humble charité! + +A la kermesse des pauvres, à Québec, 1880. + + + + + SUR L'ALBUM DE MLLE A. H. T... + + +Je connais une chose, à nulle autre pareille, +Qui germe dans le coeur et souvent y réveille + L'amour et la pitié; +Plus douce que le miel, plus belle que la rose, +Plus pure que le lis et que le bébé rose: + C'est la franche amitié. + +Mai 1880. + + + + + UN HÉROS DE 1870 + + +(A mon bienfaiteur et vieil ami, M. Philéas Huot.) + + _Il offrit à la France et son coeur et sa vie._ + + +En l'an de grâce mil huit cent soixante et quatre, +Dans le froid célibat vivait Pierre Francoeur; +Contre l'amour son âme avait voulu combattre, +Mais à la fin l'amour était resté vainqueur! + +Un soir, se promenant sur l'immense terrasse +Qui couronne le front du haut Cap Diamant, +Pierre avait aperçu--vrai type de sa race-- +Une blonde fillette au visage charmant. +Il se souvint qu'un jour, quittant la cathédrale, +La jeune fille et lui s'étaient vus en passant; +Il avait même osé lui tendre l'eau lustrale +Qu'elle avait acceptée en le remerciant... +Mais ce soir, elle était au bras de son vieux père, +Comme une belle pêche aux branches du pêcher; +Son coeur avait battu lorsqu'elle avait vu Pierre +Qui semblait du regard vouloir la rechercher. + +Le père, en remarquant l'émotion de Rose, +(Car Rose était son nom) avait tout deviné. +«Allons, avait-il dit, pourquoi cet air morose? +Et pourquoi donc ton oeil s'est-il illuminé? +Quoi! tu ne parles plus? tu n'étais pas muette, +Ma petite, tantôt. Tu trembles follement: +Aurais-tu peur? voyons, une bonne fillette +A son père, toujours doit parler franchement.» + +Rose voulait parler, mais ses lèvres timides +Ne faisaient qu'exhaler des soupirs douloureux; +Et ses grands yeux d'azur, si doux et si limpides, +Se troublaient et parfois lançaient d'étranges feux. + +Le vieillard, en voyant l'embarras de sa fille, +Qu'il n'aurait pas voulu davantage effrayer, +Après avoir jeté sur elle une mantille, +L'avait, le coeur ému, ramenée au foyer. + +Pierre était resté là, droit comme une statue, +Regardant s'envoler l'objet de ses amours; +Car il l'aimait déjà, cette belle inconnue, +Et son coeur lui disait qu'il l'aimerait toujours! +Il y rêvait encore, quand l'airain de l'église, +Égrenant dans les airs les notes de minuit, +Le tira de son rêve, et, prompt comme la brise, +Il courut aussitôt vers son humble réduit. + +Le lendemain matin, avec la pâle aurore, +Rose s'était levée en proie à la douleur. +Pensive, elle écoutait l'hymne doux et sonore +Que les chantres ailés adressaient au Seigneur. +Puis des larmes voilaient l'éclat de sa prunelle; +Sa bouche murmurait des mots incohérents. +«Je le reverrai donc, ici, soupira-t-elle, +Du moins c'est le désir de mes tendres parents...» + +De fait, la veille au soir, à sa fille chérie, +Ce père avait parlé le langage du coeur; +«J'ai deviné l'amour, ou plutôt la folie +qui trouble en ce moment ta joie et ton bonheur. + +Ce jeune homme me plaît; il a bonne figure, +Taille robuste, oeil vif et mains d'un travailleur; +Ces dons du corps, souvent, sont d'un superbe augure, +Mais aimer Dieu, ma fille, est un don des meilleurs. +Est-il un bon chrétien? J'en jugerai moi-même, +Oui, car avant longtemps je le rencontrerai; +Si je suis convaincu qu'avec ardeur il t'aime, +Ma parole d'honneur! Je te l'amènerai...» + +Le nom de ce vieillard, de ce père excentrique, +Était Jacques Benoit. Il ne redoutait rien; +Il eut versé son sang pour la foi catholique; +Il se glorifiait d'être né Canadien! + +Pierre enfin se coucha; mais l'amère insomnie +Jusques au point du jour tortura son cerveau; +Espérant mettre un terme à sa longue agonie, +Dans sa forge, il alla manoeuvrer le marteau. + +Il tenait à Saint-Roch une large boutique +Où le bruit de l'enclume aux rires se mêlait. +Le soir, après souper, pour parler politique, +Sous ce toit enfumé souvent l'on s'assemblait. + +Pierre, ce matin-là, suait à grosses gouttes, +Lui, le gai forgeron aux bras si vigoureux! +Ah! c'est qu'alors son coeur entretenait des doutes +Sur l'accomplissement de ses projets heureux... +«Pourtant, se disait-il, il faut que je connaisse +Cet ange blond qui fait ma joie et mon tourment; +Je veux mettre à son front, où brille la jeunesse, +Les roses de l'hymen--divin couronnement!» + +Cinq jours plus tard, assis sur le seuil de sa porte, +Il respirait du soir l'agréable fraîcheur; +Devant lui défilait la nombreuse cohorte +Des braves ouvriers revenant du labeur. +--Eh! bonjour, _Messieu_ Pierre! exclamait tout le monde, +Car il était connu parmi les travailleurs; +On proclamait sa force une lieue à la ronde: +A lui seul! il avait rossé trois batailleurs... + +Mais Pierre, tout-à-coup, s'élança dans la rue +Pour saisir un coursier qui venait au galop, +Trimbalant dans un fiacre une enfant éperdue +Dont la terreur offrait le plus triste tableau. + +Notre héros, soudain, au péril de sa vie, +Bondit comme un lion au cou de l'animal +Qui s'élança d'abord avec plus de furie, +Mais se calma bientôt, vaincu par son rival! + +Presque aussitôt survint un homme à barbe blanche: +C'était Jacques Benoit, le maître du cheval!... +Dans Pierre il reconnut, à sa figure franche, +Celui que son enfant nommait son idéal! +Prenant du forgeron la main forte et grossière, + +Il sa serra longtemps avec effusion: +«Ami, vous êtes brave et d'une race fière, +Car de là-bas j'ai vu votre belle action. +Comment vous exprimer ce qu'éprouve mon âme? +Ajouta le vieillard, visiblement confus; +La gratitude, allez!--cette vivace flamme-- +Brûlera dans mon coeur pour ne s'éteindre plus! +Oui, sans vous la fillette, à l'heure où je vous parle, +Serait peut-être morte, oh! j'en frémis d'horreur! +Je vous cherchais... pardon... je cherchais l'ami Charle... +Quand mon fougueux coursier a fui comme un voleur!» +Pierre, d'emblée, avait reconnu le vieux père +De l'ange au front rêveur qui troublait son repos; +Et, surpris de le voir, il regardait la terre +Sans pouvoir seulement bredouiller quelques mots! +Mais bientôt, recouvrant son ferme caractère, +Il dit, en désignant sa modeste maison: +--«Entrez donc sous le toit d'un vieux célibataire! + +--Vieux, dites-vous? Ah! Ah! oui, _vieux_... par la raison! + +--Vous êtes trop flatteur; je passe la trentaine +Depuis quatre printemps. + + --Ne vous désolez pas, +Car, à trente-quatre ans, la vieillesse est lointaine, +C'est l'âge où l'on ne voit que les fleurs sous ses pas.» + +Laissons-les discourir, en prenant le breuvage, +Sur l'étrange incident qui les a réunis, +Et revenons à Rose. Elle veille au ménage, +Y mettant une adresse et des soins infinis. + +Ses mains ont tout rangé dans un ordre admirable, +Depuis les objets d'art jusqu'au luisant miroir; +Et par la porte ouverte, on aperçoit la table +sur laquelle est l'humble repas du soir. + +Sa mère, vieille femme, arrive de l'église, +Où souvent elle va prier le roi des cieux; +Mais sur son front de suite éclate la surprise +En ne voyant que Rose apparaître à ses yeux. +--«Et ton bon père, enfant? + --Pas de retour encore! +--Pauvre vieux! de ce train il sera bientôt mort! +Car pour trouver celui que ta jeune âme adore, +Il peut mettre à l'envers tout Québec et Beauport... + +--«Ciel! que vois-je! fit Rose, en courant vers la porte: +Mon père qui revient avec notre inconnu... +Mais, réprimant alors l'ardeur qui la transporte, +Elle recule et dit: Qu'il soit le bienvenu!» + +En effet aussitôt sautèrent de voiture +Pierre et Jacques Benoit, ce vieux Roger-Bontemps. +La gaîté rayonnait sur leur bonne figure, +Mais, hélas! la gaîté ne dura pas longtemps! + +Lorsque la jeune fille ouït la voix vibrante +De l'homme qu'elle aimait, son coeur battit bien fort; +Elle rougit, s'émut; et sa lèvre brûlante +Laissa tomber un cri d'ineffable transport! + +«Mordienne! qu'as-tu donc, ô mon enfant chérie, +S'écria le vieillard, lui saisissant la main; +Nous t'aimons, tu le sais, avec idolâtrie, +Et voulons du bonheur te tracer le chemin. +Monsieur Pierre Francoeur--que tout le monde approche, +Et que je suis heureux de recevoir chez moi-- +Est un noble artisan sans peur et sans reproche, +Qui serait enchanté de vivre sous ta loi; +Il m'a fait cet aveu quand j'étais à sa table, +(Car tu sauras tantôt comment je l'ai connu). +Catholique fervent, honnête et charitable, +Enfant, tel est celui que tu crois _inconnu_! +Tu pleures à présent! voyons, voyons petite! +Sèche ces vilains pleurs qui rougissent tes yeux; +Prouve à ce beau Monsieur qu'ici la joie habite +Et que notre étiquette est celle des aïeux! + +Rose, en effet, pleurait! Ses bienfaisantes larmes, +Comme des diamants jusqu'à ses pieds roulaient; +Cet aimable chagrin faisait briller ses charmes; +Pierre et les deux vieillards, ravis, la contemplaient. + +Oui, cette enfant pleurait! mais un chaste délice +Sous ce voile de pleurs alors se déguisait; +Elle avait mis sa lèvre à l'enivrant calice, +Et pleurait le bonheur que son coeur y puisait! + +O larmes précieuses, +Douces, silencieuses, +Baume consolateur +Inénarrable joie, +Que du ciel nous envoie +Le divin Créateur! + +Des grands yeux bleus de Rose, +Coule, rosée éclose +Du pur et saint amour; +Ah! rafraîchis son âme +Dont la soif te réclame; +Oui, coule en ce beau jour! + +Mais Rose, revenant de la folle surprise +Qu'elle avait éprouvée en revoyant Francoeur, +Lui dit: + «Veuillez, Monsieur, excuser ma franchise: +Vous m'avez trop causé de joie et de bonheur!...» + +Ce gracieux reproche, au lieu de blesser Pierre, +Alluma dans son âme une lueur d'espoir; +Il répondit: + «Le ciel exauce ma prière, +Puisque l'ai maintenant l'honneur de vous revoir.» + +«Bravo! bravissimo! trois fois bravo, mordienne! +Glapit Jacques Benoit, tout fier de ce début; +Merveilleusement dit, ma parole chrétienne! +De ce pas, mes enfants, vous atteindrez le but! +Allons, Monsieur Francoeur, allons, sans gêne, à table! +Nous avons, il est vrai, chez vous fait bon repas; +Mais ma femme et ma fille ont de la dent, que diable! +Et le jeûne ce soir ne leur conviendrait pas!» + +Le galant accepta la franche politesse, +Puis, en homme d'usage, il but et mangea peu. +De Rose il admira la beauté, la finesse, +Et la complimenta sur l'exquis pot-au-feu. +Après ce gai repas, on fit de la musique +Dans un petit salon de fleurs tout embaumé; +Rose, en s'accompagnant, chanta plus d'un cantique +Où le nom de Marie était souvent rimé. +Pierre ne chantait pas, lui, selon les principes; +Il en connaissait point l'art des _dilettanti_; +Il ignorait aussi l'accord des participes, +Mais chanta volontiers plus d'un couplet joli. + +Ce soir-là, chez Benoit, on était en liesse; +Les coeurs, jeunes et vieux, vibraient à l'unisson. +Les deux vieillards tout bas, se répétaient sans cesse +Que Rose pour époux aurait un beau garçon! + +«Comment le trouves-tu, Rose et toi, bonne vieille? +Demanda le vieillard, quand Pierre fut parti. +Rose joyeuse, dit: + --Vraiment il m'émerveille! +Et sa mère ajouta: + --C'est un fameux parti!...» + +Dieu! que les vrais plaisirs sont de courte durée! +Pensait, en cheminant, le jeune homme amoureux; +Je veux garder toujours de ma belle soirée +Dans les plis de mon coeur, le souvenir heureux! + +II + +Dans le bourg Sainte-Foye, auprès de la barrière +S'élevait un logis touré de bouleaux; +Sur ses murs crevassés le houblon et le lierre, +Ainsi que des serpents déroulaient leurs anneaux. + +C'était un beau soir d'août. Dans un ciel sans nuages, +L'astre du jour lançait sa dernière lueur, +Et les oiseaux mêlaient leurs gracieux ramages +A la voix du Zéphyr volant de fleur en fleur. +L'air était tout rempli de senteurs odorantes +Que le foin, en séchant, exhalait en foison; +Et la gentille abeille, aux ailes transparentes +Buvait avec ivresse aux perles du gazon. + +Trois personnes causaient, assises sur un banc; +La fine humeur gauloise animait leur langage +Et l'écho répétait parfois leur rire franc. +Cependant la plus belle, une blonde fillette, +Interrompit soudain son rire harmonieux +Pour aller recevoir, à la bonne franquette, +Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux. + +--«Salut à vous, salut! Mademoiselle Rose, +Lui dit en s'inclinant le plus âgé des deux; +Votre teint à toujours l'incarnat de la rose +Et mon ami de vous a droit d'être orgueilleux.» + +Pierre à son tour reprit: + --«J'approuve le notaire +Qui sait dire à propos toute la vérité; +Mieux que lui je connais votre doux caractère, +Et j'admire avec lui votre rare beauté.» + +--«De grâce, c'est assez! assez! répliqua-t-elle, +Je ne mérite pas tous ces beaux compliments; +Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle +Où nous retrouverons mes excellents parents.» +Ils furent accueillis d'une façon charmante +Par Benoit et sa femme. Et Pierre, ce soir-là, +Vint s'asseoir sans trembler auprès de son amante, +Qui portait à ravir la robe de gala. + +Pourquoi tant de gaîté sur toutes ces figures? +Et pourquoi le notaire était-il chez Benoit? +C'est que, par un contrat, deux jeunes créatures, +Allaient en ce beau soir, s'unir devant la loi. + +Pierre, depuis trois mois, sur _l'océan du Tendre_ +Confiait son esquif au doux vent de l'espoir; +Car Rose quelquefois osait lui faire entendre +Ces cinq mots consolants: + «Ainsi j'aime à te voir!» +Or, un jour de juillet--il m'en souvient encore-- +Pierre chez son amante arrivait tout rêveur. +«Je viens, avait-il dit, ô fille que j'adore, +T'offrir en ce moment et ma vie et mon coeur. +Je veux me marier: la raison me l'ordonne; +Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrétien? +A tous les bons époux le Maître du ciel donne +Au foyer l'harmonie et le pain quotidien. +Ne me repousse pas, idole de ma vie, +Toi qui portes au front la suave candeur! +Au banquet de l'hymen le Seigneur nous convie: +O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...» +Rose avait reparti: + «J'admire ta franchise +Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer; +Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise +Je ne puis te répondre: ils pourraient me blâmer.» + +Cette soumission et ce hardi langage +Jetèrent notre ami dans le ravissement. +«Tu parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage +«De répliquer un mot à ton raisonnement.» + +Pierre, le lendemain, rayonnant d'espérance +Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit. +Le bonhomme lui dit: + --«Écoutez ma sentence: +Vous voulez épouser ma fillette?... eh bien, soit! +Dans les premiers jours d'août, amenez M. Fabre, +Ce notaire galant que nous estimons tous; +Il manie encor mieux la plume que le sabre, +Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux. + +Puis, le contrat passé, nous fixerons la date +De votre mariage. Au pied des saints autels, +Le prêtre célébrant (oh! ce dessein me flatte!) +Sera mon vieux cousin, Messire Désautels. +Nous ferons, n'est-ce pas? une _noce tranquille_, +Nos aïeux s'amusaient de cette façon-là; +N'allons pas imiter les «noceurs» de la ville, +Je n'ai jamais aimé leur bruit ni leur éclat.» + +Pierre, tout ému, dit: + «Mon cher futur beau-père, +Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux. +Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espère, +Éviter des «noceurs» les écarts dangereux.» + +Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire +Chez le père Benoit accompagnait Francoeur, +L'habile homme de loi montra son savoir-faire +En dressant le contrat sans commettre une erreur. +Au moment solennel où l'épouse future +Prenait la plume d'or pour signer le contrat, +Le notaire, vers elle inclinant sa figure, +Mit un léger baiser sur son front incarnat. + +«Vous êtes fin voleur, dit en souriant Rose; +Je ne vous donne point de petit baiser-là! +Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose, +Pour être pardonné, vous remettre cela? +Comment, vous oseriez?... non, non, riposta-t-elle, +Je préfère excuser plutôt votre larcin; +Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle, +Mais je n'approuve pas votre hardi dessein!...» +--C'est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle, +Et, comme la musique est l'_accord_ le meilleur, +Veuillez donc chanter la romance nouvelle +Que vient de publier l'artiste Lavigueur.» + +Quand l'acte fut signé, les chansons et le rire +Retentirent longtemps dans ce logis heureux; +Les futurs époux--illusoire délire-- +Crurent que leur bonheur valait celui des cieux!... + +Par un soleil brillant, un superbe carrosse, +Traîné par deux chevaux, arrêta chez Benoit. +Pierre, charmant à voir sous son habit de noce, +Sauta de la voiture, aussi fier que le roi! + +Mais quand il aperçut Rose en toilette blanche +Et le front couronné des fleurs de l'oranger, +Il ne put retenir cette parole franche: +«Le Créateur en toi ne peut rien corriger! +Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prêtre, +L'aimable et généreux curé de Charlesbourg; +Il doit, au saint autel, implorer le grand Maître +Pour qu'il daigne bénir notre sincère amour.» +--«Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'âme! +Veuillez assurer l'abbé de mon profond respect; +Puisse de cette vertu la douce et sainte flamme +Produire sur nous deux son salutaire effet...» + +Après s'être adressé les compliments d'usage, +Jacque Benoit, Jean Fabre[5] et les futurs époux +Prirent place, joyeux, dans le bel équipage +Pour se rendre à l'église et se mettre aux genoux +de l'abbé Désautels. + +[Note 5: M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parlé plus haut, servait +de père à Pierre Francoeur, qui avait perdu ses père et mère depuis +plusieurs années.] + + L'église de Sainte-Foye +Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornement. +La foule était nombreuse; une céleste joie +Répandait sur les fronts de vifs rayonnements. +Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre +Avait le coeur honnête et le bras vigoureux; +Et, de là, concluait qu'une belle carrière, +Après leur mariage, allait s'ouvrir pour eux. +Peindre l'émotion et la joie indicible +Qui firent tressaillir ce couple vertueux +Au moment d'être uni, n'est pas chose possible: +Ils avaient du bonheur plein l'âme et plein les yeux. + +O jour de mariage +Incomparable page +Du livre des mortels; +Époque de la vie +Où se fait l'harmonie +Des coeurs près des autels. + +Ineffable mystère: +Un ange de la terre +A l'homme vient s'unir; +Et ces deux créatures, +Aux riantes figures, +Ont foi dans l'avenir; + +Car devant la Madone +Un apôtre leur donne +Sa bénédiction; +Et, selon sa promesse, +Le roi des cieux s'empresse +De sceller l'union. + +Or, avec cette force, +(Primant celle du Corse +Le grand Napoléon) +Ces époux seront braves +Et riront des entraves +Que dresse le démon! + +O divin mariage, +Toi le fidèle gage +Du bonheur des époux, +Puissent l'homme et la femme +Imprimer en leur âme +Ton souvenir si doux! + +Quatre ans avaient passé depuis le mariage +De Rose et de Francoeur. Nos héros habitaient +Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage, +Une belle demeure où les amis fêtaient. + +Ils ne désiraient rien, la sainte Providence +Leur ayant départi joie et prospérité; +Aussi conservaient-ils de la reconnaissance +Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanité. +Deux jolis jumeaux blonds, un garçon, une fille +Étaient venus au monde un soir de février; +Et ces charmants amours--bijoux de la famille-- +Égayaient de leurs cris cet aimable foyer. +Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-Émile et Corinne. +(Ainsi les appelaient le père et la maman). +Vingt-deux mois! c'est l'âge où la lèvre purpurine +De ces êtres chéris bredouille gentiment! +Qu'il était beau de voir ces figures joyeuses, +Ces fronts où rayonnait la divine candeur, +Ces teints couleur de rose--images gracieuses-- +Que n'avait pas ternis le vent de la douleur! +Chaque soir, à genoux près de leur bonne mère, +Par sa bouche inspirée ils parlaient au bon Dieu; +Et, semblable à l'encens, leur naïve prière. + +Dans un nimbe brillant montait vers le ciel bleu! +Ils ignoraient que l'homme a des songes moroses, +Que ses yeux quelquefois sont rougis par les pleurs; +Ces anges ne voyaient que joie et rêves roses +Où l'homme trop souvent n'aperçoit que malheurs!... +.................................................. + +Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique, +Les membres fatigués par le rude labeur, +Les joyeux papillons du foyer domestique +Lui faisaient oublier et fatigue et douleur; +Volant à sa rencontre, ils ouvraient sa figure +De sonores baisers en riant aux éclats; +Il les faisait sauter, rouler sur la verdure +Et savourait longtemps leurs gracieux ébats! + +Rose cherchait sans cesse, en femme aimable et bonne, +A prévenir les goûts du maître de son coeur; +Elle y réussissait, grâce à l'humble Madone, +Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur, +De notre Canadienne elle était le vrai type: +Taille moyenne, oeil doux et teint plein de fraîcheur; +En morale, elle avait l'admirable principe +De garder à nos moeurs leur antique splendeur. + +Son mari! ses enfants!... ah! qui pourrait redire +La tendresse et l'amour qu'elle éprouvait pour eux? +Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre +Auraient pu retracer ces sentiments pieux! + +Pierre et Rose étaient fiers de se sentir revivre +Dans les doux jumeaux blonds aux yeux intelligents; +Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre +Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents. +Mais ce rêve enchanteur, ces projets fort louables +Ne devaient pas avoir leur accomplissement, +Car Dieu, dont les décrets sont tous impénétrables, +Allait anéantir leur rêve en un moment. + +Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune, +Pierre, la rame en main, refoulait le courant. +L'air était embaumé, mais le sournois Neptune +Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent. +Rose et les chérubins se tenaient près de Pierre, +Assis en cercle, au fond de l'embarcation, +Et contemplaient ravis, l'éclatante lumière +Que l'astre répandait sur la création. + +--«Voyez-donc, chers parents, comme la lune est belle, +S'écria Pierre-Émile, en croquant un gâteau.» +Rose reprit: + --«Pourtant, ce n'est qu'une étincelle +Qui s'échappe la nuit du céleste Flambeau! +Mais si vous restez bons, pieux et charitables, +Si vous savez porter des malheurs le fardeau, +Un jour vous quitterez tous nos biens périssables +Pour aller contempler cet astre encor plus beau!» + +Pierre, depuis longtemps observait le silence; +Un noir pressentiment faisait battre son coeur; +Il avait beau lutter, se faire violence, +Il restait au pouvoir de l'occulte oppresseur. +Aussi redoutait-il ces bourrasques fréquentes +Qui sont le cauchemar du courageux marin, +Car le vent soulevait des vagues écumantes, +L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein. + +Tout à coup un éclair, un éclair grandiose, +Décrivit dans l'espace un long serpent de feu, +Et l'orage éclata. Les deux enfants et Rose, +Affolés de terreur, tremblaient en priant Dieu. + +Pierre les rassurait en montrant le rivage +Qu'il s'efforçait d'atteindre avec son vieux canot; +Le vent le repoussait. Sous un épais nuage +La lampe de la nuit se déroba bientôt! +Les malheureux étaient plongés dans les ténèbres +Et ballottés ainsi qu'un fragile roseau. +Le tonnerre aux échos jeta des sons funèbres, +Et la vague lança les promeneurs à l'eau... +Mais Pierre, redoublant aussitôt de courage, +Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant; +Et, vif comme un poisson, il revint à la nage +Sur les flots tourmentés sans cesse par le vent. + +Eh! que pourrait-il faire ainsi sans assistance, +N'ayant plus de canot ni la moindre clarté? +Mourir... hélas! oui, car une bonne distance +Le séparait encor de sa chère cité!... +Quoi! mourir à cet âge où la vie est si belle, +Où tout sous le soleil nous parle joie, amours... +Mourir! lorsqu'on possède une épouse modèle +Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours... + +Ce lugubre penser hanta l'esprit de Pierre, +Mais il le repoussa de suite avec dédain; +Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amère, +Il se mit à jouer du pied et de la main. +Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde, +Entraîné par sa femme et l'un de ses enfants; +N'importe, il n'aurait pas--pour les trésors du monde-- +Voulu laisser périr ces deux êtres charmants! +Mais ses forces d'Hercule à la fin s'épuisèrent; +Le Saint-Laurent allait se referment sur eux, +Quand six robustes bras prestement les tirèrent +De ce gouffre, ou plutôt de ce tombeau honteux! + +Les sauveurs étaient trois bateliers de Saint-Pierre, +En route pour Québec avec un lot de bois. +Ils avaient aperçu sur le fleuve en colère, +Cet homme que la vague enveloppait parfois. +Ils firent à la hâte un lit de fraîche paille, +Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux. +Mais, ô fatalité! le sort, de sa tenaille, +Voulait broyer le coeur du père courageux. +Car, spectacle navrant! c'était deux corps livides, +Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots! +Ils étaient là, gisant sur les grabats humides, +Le visage éclairé par le feu des falots... + +Pierre était atterré. Des larmes abondantes +Inondaient sa figure aux traits mâles et beaux; +Debout, pâle, muet, il ressemblait aux plantes +Qui vivent sans chaleur à l'ombre des tombeaux! + +Il avait tout perdu dans l'espace d'une heure; +Son adorable femme et ses fiers rejetons; +Il ne lui restait plus que sa sombre demeure +Où les sanglots allaient remplacer les chansons! + +Les bateliers, émus, regardaient en silence +L'éloquente douleur de notre infortuné, +Et suppliaient tout bas la sainte Providence +De consoler ce brave au chagrin destiné. + +Mais Pierre, tout à coup, vaincu par la souffrance, +--Ce mal dont les humains doivent subir la loi-- +Roula sur le carreau, privé de connaissance, +En s'écriant: + «Seigneur, ayez pitié de moi!» + +Trois semaines après cette scène terrible, +Que la plume ne peut fidèlement tracer, +Pierre quittait le lit. Il était impossible, +Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer, +Ce n'était plus cet homme à la forte encolure, +Au visage serein, aux bras si vigoureux! +Du vieillard il avait déjà l'allure, +La tristesse trônait sur son front anguleux. +Il ne ressentait plus de douleurs corporelles; +Son estomac pouvait recevoir tous les mets, +Mais l'âme, hélas! portait des blessures cruelles +Que les princes de l'art ne guérissent jamais... +C'est en vain qu'il cherchait souvent à se distraire +En lisant les journaux ou quelques bons romans; +L'inexorable sort semblait toujours se plaire +A lui rendre odieux ces doux amusements. +Alors il s'écriait, la voix pleine de larmes: +«Accordez-moi, mon Dieu, la résignation, +Ou faites-moi goûter las douceurs de vos charmes +En daignant m'appeler dans la sainte Sion!» +Enfin Dieu lui donna la force et le courage +De porter des revers le pénible fardeau. +A la forge bientôt il conduisait l'ouvrage +Pendant que trois gaillards manoeuvraient le marteau. + +Un illustre défunt qui vit dans la mémoire +Des hommes d'aujourd'hui, _le bon curé Charest_, +Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire +Et surtout des héros que Francoeur admirait. +Le malade écoutait les récits du vieux prêtre, +Récits qui l'enflammaient au suprême degré; +Au seul nom de la France, il sentait tout son être +Tressaillir. Ah! ce nom était pour lui sacré. +Aussi, c'est qu'il l'aimait ce beau pays de France, +--Soleil que les prussiens ne pourront obscurcir!-- +C'est là que ses aïeux prirent jadis naissance, +Et c'est là qu'il aurait voulu vivre et mourir! +Or, depuis que la mort de sa faux redoutable +Avait moissonné Rose et ses deux chers enfants, +Il ne nourrissait plus qu'un désir admirable: +Combattre en _Canadien_ contre les allemands! + +Il lui fallait partir, car l'eau de notre fleuve +Rappelait à son âme un spectacle navrant: +Toujours il croyait voir--insupportable épreuve-- +Les défunts entraînés par l'horrible courant... +Mais un autre motif plus grand que la souffrance +L'engageait à partir pour le sol étranger; +Il se disait souvent: + «Quand on aime la France, +On doit la secourir à l'heure du danger!» + +III + +L'été de mil huit cent soixante et dix achève; +L'oiseau commence à fuir vers des climats plus doux; +Le soleil, triste et pâle, à l'horizon se lève; +La ramure secoue au vent ses cheveux roux. + +C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable +Envahit le forum (place Jacques-Cartier); +On dirait, à la voir, qu'un malheur effroyable +Menace les mortels de l'univers entier. + +Que s'est-il donc passé de si grand sous les astres +Pour que sur tous ces fronts éclate le chagrin? +Ah! la France se meurt! déjà quatre désastres: +Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin! + +Eh! oui, voilà pourquoi l'on pleure et l'on murmure +Dans la ville où grandit l'héroïque valeur; +Quand la France reçoit au coeur une blessure, +Les habitants d'ici tressaillent de douleur! + +«Je vole à son secours, s'écrie un patriote, +Et vais au consulat offrir mes faibles mains. +Et si je dois tomber sous le fer du despote, +Je mourrai, sans regret comme les vieux Romains!» + +Il part, la tête haute et l'oeil plein de lumière, +Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien. +«J'appartiens, Excellence, à la classe ouvrière, +Dit-il, et j'ai l'honneur d'être né Canadien. +Or, j'apprends que la France où naquirent nos pères, +--Belle France que j'aime autant que mon pays!-- +Est soumise à cette heure aux troupes meurtrières +Que commandent Von Molke et ses cruels amis! + +Eh bien, mille tambours! je vends maison, boutique, +Pour aller me ranger sous son noble drapeau; +Oui, si j'obtiens de vous une pièce authentique, +Je troquerai l'outil contre le chassepot!» + +--«Quel est donc votre nom, homme plein de courage? + +--Pierre Francoeur, obscur artisan, de Saint-Roch. + +--Quoi! c'est à vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage, +Ravissait et l'épouse et les enfants en bloc?... + +--«Hélas! oui, c'est à moi que le fleuve en colère,-- +Ce fleuve au bord duquel j'aimais à respirer--, +A ravi les trois coeur, les plus purs de la terre... +Et depuis cet instant je ne fais que pleurer... + +--O le deuil éprouvé des époux et des pères! +Je comprends vos malheurs et sais y compatir; +Vous êtes un héros tel que l'on n'en voit guères, +Et la France de vous n'aura pas à rougir. + +Prenez ce sauf-conduit cacheté de mes armes, +Puis rendez vous auprès du gouverneur Trochu; +Devant ce pli les Francs abaisseront leurs armes, +Et par eux vous serez, au besoin, secouru.» + +«--Pour vos bontés, merci mille fois, Excellence! +Je serai, je l'espère, un valeureux soldat, +Car je sens dans mon coeur refleurir la vaillance +Que Montcalm a légué aux fils du Canada!» + +Le lendemain au soir, à genoux sur la terre +Où dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux, +Pierre parlait tout bas dans ce lieu solitaire, +Mais l'indiscret zéphyr nous apporta ces mots: + +Adieu, tombe chérie, +Sombre et muet séjour +Où tous, après la vie +Nous dormirons un jour! + +Demeure des trois anges +Que follement j'aimais +Et que les viles fanges +Ne salirent jamais! + +Adieu, charmante femme, +Adieu, fruits de son flanc: +A vous, j'offre mon âme, +A la France, mon sang! + +Demain, avant l'aurore, +Je quitterai ces lieux; +--Vous reverrai-je encore? +Oui, plus tard, dans les cieux! + +Mais, vive inquiétude, +Qui me remplacera? +En cette solitude +Qui vous visitera? + +Hélas! sur votre tombe +Que j'arrose de pleurs, +Nul ne viendra quand tombe +Le jour, mettre des fleurs! + +Ni faire la prière, +_Cette aumône du coeur_, +Que le céleste Père +Accueille avec bonheur. + +Non, car l'homme se livre +Ici-bas aux plaisirs, +Et n'aspire qu'à vivre +Pour combler ses désirs! + +Eh bien, puisque le monde +Ne songe qu'à jouir, +Moi, sur la terre et l'onde +Pour vous je veux souffrir! + +Donc, adieu, tendre femme, +Adieu, fruits de son flanc! +A vous, j'offre mon âme, +A la France, mon sang!» + +Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite +Ces trois infortunés, et rejoignons Francoeur, +Qui, près de Châtillon, à la lutte s'apprête +Sous le commandement d'un général de coeur. +Il a pu parvenir jusque là sans entrave, +Grâce à l'aimable pli du consul québecquois; +Du reste, en le voyant, on devinait un brave +Dans les veines duquel coulait le sang gaulois! + +La France tous les jours éprouve les défaites; +Nos vaillants soldats sont par le nombre écrasés; +Et déjà les Prussiens se préparent des fêtes +Dans les riches hameaux qu'ils ont _germanisés_. + +Ils ne respectent rien, ces conquérants d'une heure! +Ils insultent l'enfant, la femme, le vieillard, +Détruisent la moisson et brûlent la demeure +Où vit paisiblement l'honnête montagnard. + +Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes +Qu'ils pillent aussitôt et plongent dans le deuil; +Puis, l'esprit ébranlé par leurs succès faciles, +Ils lancent sur Paris un envieux coup d'oeil! + +Halte-là! car Paris, le vrai coeur de la France, +Le royaume des arts, l'imprenable cité, +Secoue avec éclat sa folle insouciance +Et veut garder encor son immortalité! + +Jules Favre aux Prussiens demande un armistice, +Afin d'examiner leurs nombreux armements: +Mais de Bismark répond: + «Je ne puis, en justice, +L'accorder... Agréez mes meilleurs sentiments!» + +Cette froide réponse allume la colère +et l'indignation dans l'âme des Français. +«C'est bien, disent plusieurs, _fertilisons la terre, +Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais!_ + +Tout Paris se prépare à combattre les reîtres, +Les jeunes et les vieux marchent sous les drapeaux; +On jure de tuer, sans pitié, tous les traîtres +Et de livrer leur chair en pâture aux corbeaux! + +Les fusils, les canons, les boulets et la poudre +Sont vite fabriqués et remis aux soldats; +Et, quand sonnera l'heure, aussi prompts que la foudre, +Ces terribles engins feront mille dégâts... + +C'est le vingt-deux septembre. Escorté de ses troupes +Le général Ducrot traverse Châtillon; +Les habitants du lieu, qui se tiennent par groupes +Agitent devant lui maint et maint pavillon. +Ducrot s'incline et dit: + «Priez pour nous, mes frères, +Afin que du combat nous sortions triomphants; +Demain nous camperons près des hautes Bruyères +Où les Prussiens encor se montrent turbulents.» +Et quittant à regret ce peuple qu'il estime, +Esclave du devoir, il poursuit son chemin; +Il n'a plus qu'un désir--désir vraiment sublime-- +Lutter, et, s'il le faut, mourir le lendemain! +De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive +A l'endroit redoutable avec ses bataillons. +«Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la défensive, +Car l'ennemi déjà doit charger ses canons. + +A peine a-t-il parlé, qu'une balle prussienne +Laboure jusqu'à l'os le flanc de son cheval! +La bête de douleur rugit comme l'hyène +Qui se trouve placée en face d'un rival. +Les ennemis alors sortent de leur cachette +En lançant des obus à travers les bosquets; +Mais Ducrot, sans frayeur, à ses soldats répète: +Laissez-les dépenser leur force et leurs boulets! +Cependant les Prussiens--que ce silence intrigue-- +Osent se découvrir aux regards des Français. +Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue, +Jubile en présentant un glorieux succès! +«A l'oeuvre! ordonne-t-il; déplantez-moi ces rustres. +Que l'orgueil a rendu méchants, audacieux! +La France attend de vous les faits les plus illustres, +Allons donc, en avant! ô soldats valeureux!» +Aussitôt des milliers de boulets et de balles +Tombent comme un orage au milieu des Prussiens. +Et l'air redit alors des clameurs infernales +Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens! + +Çà et là des blessés étendus en grand nombre +Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort, +Puis d'autres effrayés par ce spectacle sombre, +Sous les bois vont se mettre à l'abri de la mort. + +Les chevaux, l'oeil en feu, les naseau pleins d'écume, +Affolés de terreur, s'élancent au galop, +Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume +Sur le sol détrempé par le sang et par l'eau! + +C'est un sauve-qui-peut: le général lui-même, +Espèce de colosse au coeur ambitieux, +Est obligé de fuir; et, dans sa rage extrême, +Maudit, _en se sauvant_, les Français et les dieux... + +Maintenant, grâce au ciel, sur les Hautes-Bruyères, +Le vieux drapeau français déroule au vent ses plis; +Il semble défier les hordes meurtrières +Qui nourrissent l'espoir de bombarder Paris. + +Neuf jours ont fui. Ducrot à cheval se promène +En rêvant au plaisir de revoir l'ennemi, +Car il l'attend. Depuis bientôt une semaine +Ce général fameux n'a presque point dormi. + +Au détour d'une route, à travers le feuillage, +Il croit voir onduler dans le lointain brumeux +Une mer de soldats: tel on voit un rivage +Mollement s'avancer les flots silencieux. +Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne, +Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon; +Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne, +Un joli moulinet aux accords du canon... +Ils aiment ce jeu-là, si j'en crois ma mémoire, +Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas déçus! +Mais! ils sont très nombreux: la plaine en est toute noire! +Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reçus! +Sur ce, le général pique au flanc sa monture +Et s'élance au galop vers le champ des soldats. +«--Aux armes! leur dit-il, de sa voix mâle et pure, +Les Allemands sur nous s'avancent à grands pas! +Leur nombre est légion; mais vous êtes des braves +Que ne comptez jamais le nombre des rivaux; +Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves, +Ni même leur livrer vos glorieux drapeaux, +Alors, repoussez-les! N'ayez aucune crainte, +Soldats, d'être vaincus; non luttez vaillamment, +Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte +Et Dieu vous aidera jusqu'au dernier moment!» + +Tous les soldats en choeur à cet appel répondent: +--Nous vous suivrons partout, ô noble général! +--Ah! merci, fait Ducrot; vos cris puissants inondent +Mon âme d'allégresse... Attendez le signal! + +L'heure succède à l'heure et l'ombre à la lumière; +La nuit sur la nature étend son voile noir. +La lune, au bord du ciel, montrant sa tête altière, +Scintille tout à coup comme un bel ostensoir. +Tout est silencieux. Ducrot et son armée +Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment +Où la tourbe prussienne--ivre de renommée-- +Viendra le attaquer dans leur retranchement. +Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence, +Si ce n'est quelquefois les murmures du vent. +Enfin l'aube paraît et l'horizon immense +Reflète les clartés d'un beau soleil levant. + +Les belliqueux Français sont ennuyés d'attendre; +Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh! non! +Car leur unique voeu, maintenant, est d'entendre +La voix de la trompette et de celle du canon. +Néanmoins, imitant du général l'exemple, +Ils offrent au Seigneur les prémices du jour, +Et ce champ de combat se convertit en temple +D'où montent vers le ciel des prières d'amour. +Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers préparent, +Avec habileté, le modeste repas. +La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent +De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras. +Bref, le tout est servi. La cloche carillonne +Invitant la milice à manger sans façon. +Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne +Sur les fronts, et le coeurs vibrent à l'unisson. + +Mais, dominant les ris, les tirades joyeuses, +La voix du général fait entendre ces mots: +«Aux armes! j'aperçois les cohortes nombreuses; +Vainquons! car la défaite est le plus grand des maux!» + +Les soldats, oubliant le vin et la gamelle +Obéissent de suite à l'ordre de Ducrot, +Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle +En allant et venant sur son coursier au trot. + +Les Prussiens, l'air railleur, vers les Français s'avancent, +Mais ceux-ci sont déjà prêts à les recevoir, +Les soldats de Ducrot à leurs ennemis lancent +Un regard dont l'éclair paraît les émouvoir. +Ducrot ordonne alors de commencer la lutte. +Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitôt; +Et, spectacle effrayant, des deux côtés on lutte +Avec un héroïsme où la colère éclot. +Allemands et Français combattent face à face +Et semblent décidés à vaincre ou bien mourir, +Car lorsqu'un soldat tombe, un autre le remplace, +Convaincu qu'à son tour la mort va le saisir! + +La mort, sans préférence, enlève aux deux armées +Des hommes de valeur, que dis-je? des héros! +Elle n'a pas d'égard pour leurs jeunes années, +Non! comme les blés mûrs ils tombent sous sa faux! + +O mort, cruelle mort! pour assouvir ta haine, +Tu fais couler à flot le sang de tous ces preux; +Tu plonges à la fois dans le deuil et la peine +Des mères au coeur d'or et des enfants heureux! +Ils n'ont plus de soutien, ils n'ont plus d'espérance! +Ah! qui donc désormais leur donnera du pain? +Qui les consolera quand l'amère souffrance +Posera sur leur front sa redoutable main?... + +Mais la mort ne dort pas, au contraire elle veille +Et moissonne à son gré les faibles et les forts: +_On a beau la prier_, elle n'a point d'oreille +Pour écouter nos voix, nos douloureux accords... +Elle épargne à présent les soldats de la Prusse +Et frappe les Français qui luttent vainement; +Ceux-ci vont succomber, quand Ducrot, plein d'astuce, +Sous le dôme d'un bois les place adroitement. +Le pauvre général a la douleur dans l'âme: +Six cents vingt-deux des siens sont au nombre des morts! +Que faire? va-t-il fuir? Non! ce serait infâme, +Et partout le suivrait la honte et le remords... +Mais il devra lutter, hélas! sans espoir même, +Car les Prussiens à peine ont perdu cent soldats. +«N'importe! je mourrai pour la France que j'aime, +Dit-il: un Français meurt, mais il ne se rend pas...» +Il crie à ses héros: «Quittons notre retraite +Et derechef allons au poste de l'honneur: +Impossible pour nous d'éviter la défaite; +Prouvons donc aux Prussiens que nous avons du coeur!» + +La résignation brille sur la figure +De ces braves soldats luttant vingt contre cent; +Mais personne ne jette une plainte, un murmure, +Ils ont déjà juré de répandre leur sang! + +Le général alors à leur tête se place +En leur disant: «Soldats, imitons nos aïeux; +Lorsque des ennemis s'emparaient d'une place, +Ils les en délogeaient, eh bien, faisons comme eux!» +Sur ce, l'oeil enflammé, le voilà qui s'élance, +Vers la vaste clarière où règnent les Teutons; +Il y parvient bientôt trompant leur vigilance, +Et fait pleuvoir sur eux le fer de ses canons. + +Les Allemands, surpris d'une attaque aussi rude, +Ne peuvent tout d'abord riposter à ce feu; +Mais leur général parle, et sa ferme attitude +Leur donne du courage et les rassure un peu. +Puis un combat nouveau, gigantesque, commence; +Ces puissants ennemis ne se ménagent pas. +On dirait, à les voir, qu'ils sont pris de démence, +Tant ils semblent contents s'affronter le trépas. +Balles, boulets, obus tombent comme la grêle; +Une épaisse fumée aveugle les soldats; +Aux plaintes des blessés, la trompette entremêle +Sa larmoyante voix, aussi triste qu'un glas. +Les Français luttent bien. Le bruit de la mitraille, +Loin de les effrayer, augmente leur ardeur; +Ils veulent à tout prix gagner cette bataille +Que renferme pour eux le salut et l'honneur! +Mais, qu'est-ce? entendez-vous les hourras frénétiques +Qu'ils poussent vers le ciel en combattant toujours? +Ils viennent de ravir aux sujets germaniques +Douze ou treize canons aux énormes contours! +Alors les Allemands, le front chargé de rage, +Font mine d'avancer sous le feu des Français, +Mais en vain! car ceux-ci redoublent de courage +Et leur font essuyer un nouvel insuccès! + +Ducrot observe tout. Il voit parmi ses braves +Un homme culbuter à lui seul maints Prussiens, +Leur infligeant à tous de ces blessures graves +Que ne peuvent guérir les savants chirurgiens; +Car ceux qui sont tombés sous sa fatale étreinte +Sont là, sans mouvement, sur le terne gazon, +La poitrine brisée et la prunelle éteinte, +Mêlant leur dernier râle à la voix du canon! +Mais ce chanceux tireur que l'héroïsme guide, +Pourra-t-il résister aux coups des ennemis? +Regardez-le: de sang sa tunique est humide; +N'importe! il lutte encore, les membres tout meurtris! +Puis, ô bonheur! il voit que l'ennemi recule; +Il avance à la course avec ses compagnons, +Poursuivant les fuyards les tuant sans scrupule, +Comme on écraserait du pied des moucherons!... +Tout à coup il terrasse un soldat héroïque +Qui vient de dérober aux Français un drapeau; +Il arrache au voleur cette belle relique, +Plus pure à ses regards que le cristal de l'eau! + +Quel est donc ce héros à la fière encolure +Que Bellone a chargé des lauriers du vainqueur? +Examinez les traits de sa noble figure, +Et vous reconnaîtrez le forgeron Francoeur!... +Les malheurs ont blanchi ses beaux cheveux d'ébène +Et creusé sur son front un glorieux sillon; +Blessé, mais non soumis, il est semblable au chêne +Qui résiste longtemps aux coups du bûcheron... +Il baise avec amour le drapeau de ses pères, +Après l'avoir pressé tendrement sur son coeur; +Et, sans respect humain, récite des prières +Que sa famille, au ciel doit répéter en choeur! + +L'ardeur chez les Prussiens semble un instant renaître, +Car leur mitraille gronde encore avec éclat; +Mais, d'un coup d'oeil, il est aisé de reconnaître +Que c'est le désespoir qui les pousse au combat. + +Ducrot veut balayer ces bandes étrangères +Qui croyaient par leur nombre effrayer les Français: +«Braves soldats! chassez ces infâmes vipères +Pour qu'elles n'osent plus nous troubler désormais...» + +Pierre alors se redresse et prend sa carabine, +De l'échec de la veille il veut venger l'affront. +Ciel! soudain son bras tremble et sa tête s'incline: +Il vient de recevoir deux balles dans le front! + +Il tombe sur le sol, théâtre de sa gloire, +Ce modeste artisan que rien n'intimida, +En murmurant ces mots que je livre à l'Histoire: +Adieu, France chérie! Adieu, beau Canada... + +1er février 1887. + + + + + + SONNETS + + + + + MONTRÉAL + + +A M. LOUIS FRÉCHETTE + +Bâtie au pied d'un roc à l'aspect grandiose, +Et que Jacques Cartier appela _Mont-Royal_ +Cette belle cité, que le Pactole arrose, +Attache le progrès à son char triomphal. + +Le commerce fleurit où fleurissait la rose, +Car il a détrôné le règne végétal; +La voix de la vapeur--moderne virtuose-- +Fait retentir les airs d'un hymne magistral. + +Là vit dans l'harmonie un peuple hétérogène +Dont les fils, chaque jour, descendent dans l'arène +Au seul mot d'industrie ou de prospérité. + +Ils rêvent d'établir sur ce sol historique +Une ville prospère, heureuse, magnifique, +Et ce beau rêve touche à la réalité! + +1er mars 1889. + + + + + QUÉBEC + + +A M. NAPOLÉON LEGENDRE + +Assise sur le haut d'un vaste promontoire +D'où le regard embrasse un féerique tableau, +La ville de Québec semble du territoire +Être la sentinelle ou le porte-drapeau! + +Ses vieux murs délabrés, qui faisaient notre gloire, +Tombent de jour en jour sous les coups du marteau; +N'importe! elle progresse, et son nom dans l'histoire +N'en brillera pas moins d'un éclat pur et beau! + +Elle a dormi longtemps; la voilà qui se lève! +Un pont traversera, de l'une à l'autre grève, +Le cours majestueux du large Saint-Laurent. + +De superbes palais embelliront ses rues; +Des hôtels dresseront leurs dômes dans les nues; +Et l'immortel Champlain aura son monument! + +1er mars 1889. + + + + + ROSE FANÉE + + +L'autre soir, en ouvrant quelques feuillets de prose +Cachés sous la poussière et jaunis par le temps, +J'en vis rouler à terre une petite rose +Qui me rappela l'heure où j'avais dix-sept ans. + +A sa tige pendait un bout de satin rose +Où j'aperçus le nom d'un ange aux traits charmants +Qu'autrefois j'adorai mais, fleur à peine éclose, +La mort vint la cueillir à quatorze printemps... + +Je priai ce soir-là--le coeur plein de tristesse-- +Pour celle qui dora l'aube de ma jeunesse +Des rayons les plus purs des plaisirs et des ris... + +Depuis, un autre amour a germé dans mon âme, +Et je vois tous les jours sa bienfaisante flamme +Illuminer le coeur de mes enfants chéris. + +1er juin 1889. + + + + + A M. E. AUBÉ, JOURNALISTE + + A l'occasion de son mariage. + + +Au banquet de l'hymen le seigneur te convie; +Accepte avec fierté, jeune homme, cet honneur. +Un ange d'ici-bas te consacre sa vie, +Son amour, ses secrets, ses espoirs de bonheur! + +Il faut se marier! C'est bien là ce qu'envie +Tout être raisonnable et doué d'un bon coeur; +Mais, dans ce siècle où l'âme à l'or est asservie, +Trop de femmes, hélas! ne rêvent que grandeur!... + +Sois heureux! sois heureux dans ton humble ménage! +Chasse loin les doucis, et que pas un nuage +N'assombrisse un instant le ciel de tes amours! + +Dieu te donne aujourd'hui--récompense ineffable-- +Une épouse au coeur d'or, intelligente, affable, +Qui fera de ta vie un tissu de beaux jours! + +Juillet 1881. + + + + + A L'AMIRAL THOMASSET + + DE LA «MAGICIENNE» + + +Va sur le Saint-Laurent, ô ma muse chérie, +Offrir un humble hommage aux marins valeureux +Qui viennent sur nos bords, l'âme toute attendrie, +Pour voir ce beau pays fondé par leurs aïeux! + +O muse, ne crains pas d'être mal accueillie, +Les Français sont toujours courtois et généreux; +S'ils s'arment quelquefois du dard de l'ironie, +Ce n'est que pour punir les sots, les orgueilleux. + +Dis-leur que, sur le sol de la libre Amérique, +Deux millions de coeurs, à la trempe énergique, +Ont promis aux Français un éternel amour; + +Et dis-leur que, malgré l'épreuve et la souffrance, +La haine des tyrans et l'oubli de la France, +Ils n'ont voulu trahir leur promesse un seul jour! + +1er août 1878. + + + + + A M. P.-C. BEAULIEU + + RÉPONSE + +Oh! qu'ils sont beaux ces jours où la sainte espérance +Entonnait dans mon âme un chant plein de douceur! +Mon rêve se brisa, je connus la souffrance +Et pleurai, mais en vain, ces moments de bonheur... + +Berthe vivait pour moi; j'avais sa confiance. +D'un amour grandissant nous goûtions la saveur; +Le prêtre allait bientôt bénir notre alliance, +Mais Berthe un soir partit pour un monde meilleur! + +Je souffre maintenant--oui, je souffre en silence-- +Et pourtant je bénis l'austère Providence +Qui me versa l'absinthe et lui tendit le miel! + +Je garderai toujours, mon ami, souvenance +De celle qui dora longtemps mon existence +Et brille désormais dans les splendeurs du ciel! + +Avril 1880. + + + + + LE LAC BEAUPORT + + +A. M. M. PELLETIER + +J'aime à te contempler, ô lac, que la nature +A placé dans un lieu poétique et charmant! +J'aime à voir tes flots noirs refléter la ramure +Des pins que le zéphyr agite mollement! + +Et je songe que là, dans leur retraite obscure, +Les Hurons, autrefois, vivaient paisiblement; +Mais sur tes bords mon oeil ne voit plus la figure +D'un seul de ces héros: ils sont morts vaillamment... + +Que de fois, ô beau lac, après une victoire, +Les Hurons revenaient, le front chargé de gloire, +Reposer près de toi leur membres tout meurtris; + +Et, que de fois aussi, l'humble missionnaire, +Portant pour bouclier la croix, le scapulaire, +Allait y consoler ces malheureux conscrits! + +1er août 1880. + + + + + A MONSIEUR C... + + +Depuis deux ans, poète à l'âme tendre, +Ta lyre d'or a suspendu ses chants. +Souffrirais-tu? Mais l'oiseau fait entendre +Dans la douleur des murmures touchants. + +Ton noble coeur doit pouvoir se défendre +Du désespoir et des chagrins cuisants. +Tous nos pensers, tu le sais, doivent tendre +Vers le séjour du Maître des puissants. + +Sois courageux! car c'est dans la souffrance +Que nos aïeux retrempaient leur vaillance +Quand ils luttaient pour la foi du chrétien! + +Oui, chante encor: ta voix mélodieuse +Fera connaître à la France oublieuse +Les grands exploits du peuple canadien! + +8 septembre 1885. + + + + + RÉPONSE + + +L'autre jour, en passant, je vis dans le vallon +Une harpe au rameau d'un arbre suspendue; +Le soleil lui versait comme des jets de plomb, +Et nul vent ne touchait sa corde détendue. + +Un silence de mort pesait sur l'étendue, +Mais soudain un zéphyr, caché dans un buisson, +S'en vint tourbillonner sur la harpe éperdue, +Et l'instrument divin rendit encore un son. + +Ami, mon luth gisait, frappé par la souffrance; +Dans son désert brûlant nul souffle d'espérance +Ne caressait mon coeur navré par les chagrins. + +Mais hier votre muse, harmonieuse brise, +Effleura de son vol ma lyre qui se brise. +Et je fredonne encor mes modestes refrains! + C... + +15 septembre 1885. + + + + + LE PRINTEMPS + + +A M. PIERRE-GEO. ROY, DU «GLANEUR». + +Le givre a disparu. L'oiseau dans la ramée +Exhale vers le ciel ses chants mélodieux; +L'aurore verse à flots sur la rose embaumée +Comme des perles d'or, les charmes de ses yeux. + +C'est le printemps vermeil; la brise parfumée +Mêle au bruit du ruisseau son murmure joyeux; +Dans les bosquets en fleurs, l'abeille, ranimée +Bourdonne en butinant le miel délicieux. + +O résurrection de la grande nature! +Doux printemps, j'aime à voir ta riante verdure +Dérouler sur le sol son tapis de velours! + +Quand tu brilles, le front du malheureux se dresse; +Les coeurs, jeunes ou vieux, tressaillent d'allégresse, +Et d'une même voix célèbrent les beaux jours! + +Mai 1891. + + + + A L'AUTEUR + + +Oui, puisqu'il plût à Dieu de te faire poète, +Courage donc, jeune homme, au front plein de fierté! +Et, malgré les clameurs de la foule inquiète, +Redis-nous plus souvent tes chants de piété. + +Chante aussi nos forêts, notre rive coquette, +La jeunesse, l'amour et les beaux soirs d'été; +Exalte les grands noms que l'Histoire répète, +Célèbre les aïeux, chante la liberté! + +Chante avec les ruisseaux, les oiseaux et la brise. +Rappelle-toi toujours que l'art nous civilise +Et fait naître l'espoir dans tout coeur ulcéré. + +Souviens-toi que chacun se doit à sa patrie, +Et que l'homme oubliant son talent, son génie, +Est indigne d'avoir au front ce feu sacré. + W... +Août 1877 + + + + + RÉPONSE + + + Penser avant d'écrire est un principe exprès: + Il est trop d'écrivains qui ne pensent qu'après... + + +Ayant ces deux beaux vers gravés dans la mémoire, +Je devrais, n'est-ce pas? en faire mon profit; +Mais le désir d'écrire, hélas! parfois me fit +Oublier ce conseil d'un écrivain notoire! + +Dis ton _mea culpa_, car tes vers m'ont fait croire +Que j'étais un poète et même un érudit... +Alors, ai-je besoin de me creuser l'esprit +Avant d'écrire? oh! non--pour d'autres cette histoire... + +Soudain je m'aperçois que ma vilaine lyre +Ne rend que des sons creux... Allons, avant d'écrire, +J'aurais dû, mon ami, penser et repenser! + +Désormais je mettrai ce précepte en pratique, +Ainsi je serai moins mordu par la critique +Dont la terrible dent ne cherche qu'à blesser! + +Août 1877. + + + + + A L'AMIRAL CAVELIER DE CUVERVILLE + + Lu à l'amiral par une orpheline des Soeurs de la Charité. + + +Notre âme a tressailli de joie et d'allégresse, +O pieux amiral, quand notre bon pasteur +Nous a transmis ces mots, doux comme une caresse: +«La France vous envoie un noble visiteur!» + +Nous connaissions déjà les vertus, la tendresse +De l'ange dont Veuillot parle en admirateur;[6] +Vous avez hérité de sa grande sagesse, +Puisque votre France est celle du Sacré-Coeur! + +Ah! nous l'aimons aussi votre admirable France! +Son nom est buriné dans le coeur de l'enfance +Et brille en lettres d'or sur tous nos monuments. + +Par elle nos aïeux se sont couverts de gloire; +Or comment voulez-vous qu'en lisant leur histoire, +Nous n'aimions pas la mère autant que les enfants... + +19 août 1891. + +[Note 6: Madame de Cuverville, mère de l'amiral.] + + + + + UN NOM GLORIEUX + + +A MES PETITS ENFANTS + + _Rosa mystica._ + +Il est un nom que tout chrétien vénère +Et qu'il apprend à chérir au berceau, +Un nom qui brille au ciel et sur la terre, +Dans la cité, comme dans le hameau. + +Un nom puissant qui calme l'onde amère +Et mène au port le fragile vaisseau, +Nom glorieux que des hommes de guerre, +En lettres d'or, mettent sur leur drapeau! + +Et ce grand nom, c'est le vôtre, ô Marie! +Nom que redoute et respecte l'impie +Et que, parfois, il invoque à genoux... + +Que votre nom, ô mère virginale! +Soit le dernier que notre bouche exhale +Quand s'ouvrira l'éternité pour nous! + +1er mars 1892. + + + + + + HYMNES, ROMANCES + ET + CHANSONNETTES + + + + + LA CRÈCHE DE NOËL [7] + +Musique de M. N. Crépault + +I + +L'âpre saison déroule sur la terre +Son lourd manteau de neige et de frimas; +Le vent du soir soupire avec mystère +Dans la ramure où brille le verglas. +Il est minuit. Le carillon du temple +Jette aux échos un hymne triomphant, +Et le chrétien, à deux genoux, contemple (bis) +Avec amour un adorable enfant (bis). + +[Note 7: Dédié au révérend M.F.-H. Bélanger, curé de St-Roch, Québec.] + +II + +Il est plus grand que tous les rois du monde, +Plus radieux que l'astre universel, +Plus éloquent que la foudre qui gronde, +Plus pur et saint que les anges du ciel! +Et cependant, il est né sur la paille; +Son divin corps éprouve des douleurs... +Que l'univers d'allégresse tressaille, (bis) +Car cet enfant rachète nos malheurs! (bis) + +III + +Au front du ciel une étoile rayonne, +Guidant les pas des rois les plus puissants +Qui vont offrir--en guise de couronne-- +Au nouveau-né l'or, la myrrhe et l'encens! +Allons chrétiens, à l'exemple des Mages, +Nous prosterner devant le Rédempteur! +Adressons-lui nos vertueux hommages (bis) +Et redisons: Gloire au Libérateur! (bis) + +Décembre 1887 + + + + + LA CANADIENNE + +Sur l'air de: «La Huronne» + +I + +Ravissante est la Canadienne +Avec ses yeux pleins de douceur, +Son teint rosé, son port de reine, +Qu'admire le fin connaisseur. +En robe de soie ou d'indienne, +Elle plaît toujours au galant! +Chantons l'aimable Canadienne, (bis) +Amis, dans un joyeux élan! (bis) + +II + +Jadis, sur le champ de bataille, +Elle cueillit plus d'un laurier, +Et de nos jours elle travaille +A maintenir l'ordre au foyer; +De notre foi c'est la gardienne, +Le champion ferme et vaillant. +Chantons l'aimable Canadienne, (bis) +Amis, dans un joyeux élan! (bis) + +III + +Regardez-là dans une fête +Rire et parler avec chaleur, +Puis souvent faire la conquête +De celui qu'elle a pour causeur! +On la proclame _magicienne_, +Certes, c'est bien l'équivalent... +Chantons l'aimable Canadienne, (bis) +Amis, dans un joyeux élan! (bis) + +IV + +Charitable autant que gentille, +Elle visite le réduit +Où le feu rarement pétille, +Où le bonheur jamais ne luit! +Et l'or de cette humble chrétienne +Sèche les pleurs de l'artisan... +Ah! oui, Chantons la Canadienne, (bis) +Amis, dans un joyeux élan! (bis) + +Janvier 1881. + + + + + AUX RAQUETTEURS DE SHERBROOKE + +Air: «Hiouppe! Hiouppe! sur la rivière, etc.» + +I + +Sherbrooke, c'est la ville +Où la franche gaîté +Sur tous les fronts scintille, +L'hiver comme l'été. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +II + +L'on vante sa largesse, +Son hospitalité, +Sa grande politesse +Et son urbanité. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +III + +Ses habitants s'amusent +Avec moralité, +Mais jamais ne refusent +De boire une santé! + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +IV + +Ils aiment la raquette +Puis savent la porter; +Leur gentille toilette +Fait plus d'un coeur sauter. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +V + +Ils sont déjà quarante, +A part le comité, +Et compteront soixante +Avant la Trinité! + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +VI + +Car toute la jeunesse +Désire _raquetter_; +Elle comprend l'ivresse +Qu'on éprouve à trotter. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +VII + +Et, bravant la tempête, +Le froid, l'humidité, +Elle dit et répète: +Courir, c'est la santé! + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +VIII + +Honneur à la raquette +A son ancienneté, +A sa forme coquette, +A son utilité. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +IX + +Ce soulier poétique +Fut jadis inventé, +Sur le sol d'Amérique +Par un homme futé! + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +X + +Il légua son ouvrage +A la postérité, +Qui, depuis d'âge en âge, +L'a toujours imité. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +XI + +O raquette, nos pères +Aiment à te porter; +Ils ne te laissent guères +Qu'un instant pour lutter! + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +XII + +Et nos bons missionnaires, +Prêchant la vérité, +Sur raquettes légères +Ont mainte fois monté. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +XIII + +Nous sommes de leur race: +C'est là notre fierté! +Comme eux, fendons l'espace +Avec agilité! + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +XIV + +Que le vieux et le jeune +Exempts d'infirmité, +Se présentent sans gêne +Devant le comité. + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + +XV + +Nous leur disons d'avance: +Vous serez acceptés. +Car les fils de la France +Par nous sont bien traités! + + +REFRAIN: + +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Chantant la chansonnette, +Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette +Nous ne fatiguons pas! + + + + + CHANT D'ADIEU + + +Musique de M. N. Crépault. + +Entendez vous ce glas, sombre harmonie +Qui cause à l'âme un douloureux transport? +C'est le sanglot d'un frère à l'agonie +Qui lutte en vain contre l'avide mort! + +Naguère au banquet de la vie +Il renaît place avec honneur, +Et sa figure épanouie +Semblait refléter le bonheur. + +Ivre d'amour et d'allégresse, +Il savourait mille désirs, +Quand soudain la mort vengeresse +Vint mettre un terme à ses plaisirs! + +En lui dérobant la lumière +La mort lui dit en triomphant: +«Ton corps deviendra la poussière +Que foule le pied du passant! + +«Avant que tes lèvres soient closes +Fais entendre ce dernier cri: +Adieu, plaisirs et rêves roses! +Adieu, monde que j'ai chéri!» + +Mais une voix enchanteresse +Lui glisse à l'oreille ces mots: +«Je suis la grâce et la tendresse, +Je soulage et guéris les maux. + +«Regrette et confesse tes crimes; +Combats Satan avec fierté; +Je donne aux âmes magnanimes +La bienheureuse éternité!» + +Ah! chrétiens, prions pour ce frère +Qui nous a dit un triste adieu, +Et croyons que notre prière +Attendrira le coeur de Dieu! + +Entendez-vous les sons mélancoliques +Que l'orgue mêle au glas mystérieux +Joignant nos voix à ces voix angéliques, +Pour notre frère intercédons les cieux! + +Novembre 1882. + + + + + BLANCHE, TE SOUVIENT-IL + + +Musique de M. Édouard Vincelette. + +I + +Te souvient-il de ces jours éphémères +Où le bonheur dorait notre chemin, +Où nous causions sous les yeux de nos mères, +Coeur près du coeur, et la main dans la main? +En souriant, tu m'appelais ton frères; +Je te nommais avec plaisir ma soeur. +Puis un matin--réminiscence amère-- +Tu me laissas en proie à la douleur... + Blanche te souvient-il? + Blanche te souvient-il? + +II + +Tu t'envolas vers la rive de France, +En me disant: «Je ne t'oublierai pas; +J'adoucirai ta brûlante souffrance +En t'écrivant quand je serai là-bas!» +Et je suivis des yeux la blanche voile +Qui t'emportait dans le lointain brumeux; +Je priai Dieu d'allumer cette étoile +Qui mène au port le voyageur heureux. + Blanche te souvient-il? + Blanche te souvient-il? + +III + +Tu m'avais dit qu'avec les hirondelles +Tu reviendrais pour ne plus me quitter... +Le printemps brille, et les oiseaux fidèles +Sont revenus sous mon toit s'abriter. +Toi seule, hélas! ô ma tendre colombe, +Ne voles pas à mon parterre en fleur; +Le ciel a-t-il ouvert pour toi la tombe, +Ou bien le temps a-t-il fermé ton coeur?... + Blanche te souvient-il? + Blanche te souvient-il? + +Juin 1883. + + + + + CHANT DU CLUB DE RAQUETTE + «LE FRONTENAC» de Québec + + +Musique de M. Joseph Vézina. + +I + +Nous subissons comme nos pères, +Sans murmurer, le poids du jour; +Mais nous aimons, joyeux compères, +Sur la raquette à faire un tour! +Alors nos coeurs pleins d'allégresse +Vibrent toujours à l'unisson; +Et, sous le froid qui nous caresse, +Nous redisons notre chanson! + +REFRAIN: + +O Frontenac, illustre gouverneur, +Notre patron du club de la raquette! +Pour exalter la gloire de ton honneur, +Nous te fêtons à la bonne franquette! + +II + +Lorsque le ciel couvre la terre +D'un manteau blanc aux plis moelleux, +Et que la lune, avec mystère, +Dore les champs de mille feux, +Il faut nous voir, quatre par quatre, +Raquette aux pieds, fendre le vent! +Comme les preux qui vont combattre +Nous répétons: En avant! + +REFRAIN: + +O Frontenac, illustre gouverneur, +Notre patron du club de la raquette! +Pour exalter la gloire de ton honneur, +Nous te fêtons à la bonne franquette! + +III + +Loin de la ville, assis à table +Et près d'un poêle aux flancs rougis. +Nous buvons un vin délectable +Qui nous met gais, mais jamais gris... +Puis, suivant la vieille coutume, +Un amateur sort le violon; +Et nous dansons, en grand costume, +Lancier, quadrille et cotillon! + +REFRAIN: + +O Frontenac, illustre gouverneur, +Notre patron du club de la raquette! +Pour exalter la gloire de ton honneur, +Nous te fêtons à la bonne franquette! + +IV + +Parfois l'aurore aux teints de rose +Vient nous surprendre à sautiller! +Et notre front se fait morose, +Puisqu'il nous faut capituler... +Mais la gaîté--douce compagne-- +Renaît soudain quand nous partons, +Car la raquette et le champagne +Nous font chanter sur tous les tons! + +REFRAIN: + +O Frontenac, illustre gouverneur, +Notre patron du club de la raquette! +Pour exalter la gloire de ton honneur, +Nous te fêtons à la bonne franquette! + +V + +Nous descendons d'un peuple sage +A l'âme fière, aux bras vaillants, +Qui s'illustra par le courage +Et les exploits les plus brillants +Nous conservons son caractère, +--Même en étant sujets loyaux-- +Et recueillons sur cette terre +Les nobles fruits de ses travaux! + +REFRAIN: + +O Frontenac, illustre gouverneur, +Notre patron du club de la raquette! +Pour exalter la gloire de ton honneur, +Nous te fêtons à la bonne franquette! + +VI + +Nous saluons tous nos confrères +Des autres clubs de ce pays, +Et leur disons ces mots sincères: +O raquetteurs, soyons unis! +Soyons unis, aux jours de fête, +Dans nos transports et nos désirs! +Marchons ensemble à la conquête +Du vrai bonheur et des plaisirs! + +REFRAIN: + +O Frontenac, illustre gouverneur, +Notre patron du club de la raquette! +Pour exalter la gloire de ton honneur, +Nous te fêtons à la bonne franquette! + +15 février 1889. + + + + + HYMNE A SAINT-FRANÇOIS D'ASSISE + COMPOSÉ POUR LE TIERS-ORDRE DE SAINT-SAUVEUR + + +Air: «Faibles mortels». + +I + + O noble saint François d'Assise, + Prêtez l'oreille à nos accents: + Nous célébrons avec l'Église + Vos bienfaits toujours renaissants! + Presque au seuil de votre existence, + Vous charmiez le pauvre pécheur + Par votre amour pour le sauveur, +Vos suaves conseils et votre pénitence! + +CHOEUR: + +Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs + Contre toute les malices + Et les artifices + Des esprits tentateurs! + Oh! notre âme + Vous proclame +Le plus puissant des divins bienfaiteurs! + +II + + A l'âge serein de la vie + Où l'homme se livre aux plaisirs, + Vous renonciez, l'âme ravie, + Au monde avec ses vains désirs. + La charité, divine étoile, + Dans notre âme attisait ses feux; + Et Jésus montait à vos yeux +Sur la mer de douleurs votre esquif à la voile! + +CHOEUR: + +Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs + Contre toute les malices + Et les artifices + Des esprits tentateurs! + Oh! notre âme + Vous proclame +Le plus puissant des divins bienfaiteurs! + +III + + Il vous disait: «Va par le monde + Prêcher à tous ma sainte loi; + Va combattre le vice immonde, + Fais naître dans les coeurs la foi!» + Nouveau soldat plein de courage, + Vous obéîtes à sa voix, + Prenant pour seule arme sa croix, +Pour unique drapeau sa radieuse image! + +CHOEUR: + +Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs + Contre toute les malices + Et les artifices + Des esprits tentateurs! + Oh! notre âme + Vous proclame +Le plus puissant des divins bienfaiteurs! + +IV + + Vos sermons remplis d'éloquence + Électrisaient les plus méchants; + Vos vertus et votre indulgence + Avaient des charmes séduisants. + Maints sceptiques suivaient vos traces, + Sans songer à se convertir. + Lorsque soudain le repentir +Pénétrait dans leur âme avec des flots de grâces! + +CHOEUR: + +Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs + Contre toute les malices + Et les artifices + Des esprits tentateurs! + Oh! notre âme + Vous proclame +Le plus puissant des divins bienfaiteurs! + +V + + Puis quand sonna l'heure dernière, + Dieu vous trouva mûr pour le ciel: + Vous aviez bu l'absinthe amère, + Et vous alliez boire le miel... + O saint François, ami de l'ordre, + Mettez la paix en notre coeur + Afin qu'il devienne meilleur, +Et propagez partout votre oeuvre: le Tiers-Ordre! + +CHOEUR: + +Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs + Contre toute les malices + Et les artifices + Des esprits tentateurs! + Oh! notre âme + Vous proclame +Le plus puissant des divins bienfaiteurs! + + + + + FRANCE ET CANADA + + +Air: «Elle ne savait pas.» Musique de A. Thomas. + +I + +Elle ignora longtemps l'heureuse et fière France +Que nous l'aimions toujours malgré son abandon, +Et que nous conservions--symbole d'espérance-- +Son drapeau rayonnant de gloire à Carillon! + +REFRAIN: + + Le ciel, à travers la tempête, + Guida nos pas vers le succès. +O patrie, en ce jour nous célébrons ta fête! +O saint Jean, protégez (bis) le Canada français! + +II + +La France à notre égard n'est plus indifférente: +Elle sait notre histoire et la conte en pleurant! +Souvent le pavillon de sa nef élégante +Flotte comme autrefois sur le beau Saint-Laurent! + +REFRAIN: + + Le ciel, à travers la tempête, + Guida nos pas vers le succès. +O patrie, en ce jour nous célébrons ta fête! +O saint Jean, protégez (bis) le Canada français! + +III + +Oui, la France revient visiter notre plage +Où coula tant de fois le sang de ses héros; +Elle retrouve ici ses moeurs et son langage, +Et voit que ses neveux lui sont restés loyaux! + +REFRAIN: + + Le ciel, à travers la tempête, + Guida nos pas vers le succès. +O patrie, en ce jour nous célébrons ta fête! +O saint Jean, protégez (bis) le Canada français! + +24 juin 1880. + + + + + CHANT DE L'OUVRIER + + +Musique de M. R. Lyonnais. + +1er COUPLET + +Quel est ce Canadien +Qui passe dans la vie +En prêchant l'harmonie +Et pratiquant le bien? + C'est l'ouvrier, + C'est l'ouvrier! + +REFRAIN: + +Reposons-nous, joyeux confrères, +De nos labeurs, de nos efforts. +Amusons-nous comme nos pères, +Soyons unis pour être forts! + En vrais lurons, + Sur tous les tons, + Chantons, chantons! + +2ème COUPLET + +Qui donc, à dix-huit ans, +Sans crainte entre en ménage, +N'ayant pour tout partage +Que ses deux bras vaillants? + C'est l'ouvrier, + C'est l'ouvrier! + +REFRAIN: + +Reposons-nous, joyeux confrères, +De nos labeurs, de nos efforts. +Amusons-nous comme nos pères, +Soyons unis pour être forts! + En vrais lurons, + Sur tous les tons, + Chantons, chantons! + +3ème COUPLET + +Au temple du Seigneur, +Quel est celui qui prie +Pour sa chère patrie +Avec plus de ferveur? + C'est l'ouvrier, + C'est l'ouvrier! + +REFRAIN: + +Reposons-nous, joyeux confrères, +De nos labeurs, de nos efforts. +Amusons-nous comme nos pères, +Soyons unis pour être forts! + En vrais lurons, + Sur tous les tons, + Chantons, chantons! + +4ème COUPLET + +Qui marche au premier rang, +La tête haute et fière, +Et porte la bannière +Le jour de la Saint-Jean? + C'est l'ouvrier, + C'est l'ouvrier! + + +REFRAIN: + +Reposons-nous, joyeux confrères, +De nos labeurs, de nos efforts. +Amusons-nous comme nos pères, +Soyons unis pour être forts! + En vrais lurons, + Sur tous les tons, + Chantons, chantons! + +5ème COUPLET + +Qui supporte toujours +Avec joie et courage +L'humble et pénible ouvrage +Et le fardeau des jours? + C'est l'ouvrier, + C'est l'ouvrier! + + +REFRAIN: + +Reposons-nous, joyeux confrères, +De nos labeurs, de nos efforts. +Amusons-nous comme nos pères, +Soyons unis pour être forts! + En vrais lurons, + Sur tous les tons, + Chantons, chantons! + +6ème COUPLET + +Qui a fait le Canada +Si riche et si prospère? +Ce n'est point l'Angleterre +A qui l'on nous céda-- + C'est l'ouvrier, + C'est l'ouvrier! + +REFRAIN: + +Reposons-nous, joyeux confrères, +De nos labeurs, de nos efforts. +Amusons-nous comme nos pères, +Soyons unis pour être forts! + En vrais lurons, + Sur tous les tons, + Chantons, chantons! + +7ème COUPLET + +Où donc est la vigueur, +L'espoir et l'allégresse, +L'amour et la tendresse +Et surtout le bonheur? + C'est l'ouvrier, + C'est l'ouvrier! + +REFRAIN: + +Reposons-nous, joyeux confrères, +De nos labeurs, de nos efforts. +Amusons-nous comme nos pères, +Soyons unis pour être forts! + En vrais lurons, + Sur tous les tons, + Chantons, chantons! + +Septembre 1891. + + + + CHANSON DES NOCES D'OR + DÉDIÉE AU VIEUX PATRIOTE, M. J. SAUVIAT. + + +1er COUPLET + +Nous accourons ici, bien-aimés père et mère, +Avec nos fiers enfants pour fêter ce beau jour +Où le ciel, exauçant notre ardente prière, +Bénit vos cinquante ans de bonheur et d'amour. + +REFRAIN: + +Nos coeurs reconnaissants +Débordent d'allégresse, +De voeux et de tendresse +Pour vous, noble parents! (Bis) + +2ème COUPLET + +Vous auriez pu peut-être acquérir la richesse +Et même les honneurs que rêve l'orgueilleux, +Mais vous avez compris, dans votre humble sagesse, +Que l'honnête labeur rend l'homme plus heureux. + +REFRAIN: + +Ah! vive le labeur! +Car l'ouvrier modèle +Est la brebis fidèle +Du céleste Pasteur! (Bis) + +3ème COUPLET + +Que dire en terminant cette pâle romance +Écrite en votre honneur, vénérables parents! +Puisse, dans sa bonté, la sainte Providence +Vous accorder des jours nombreux et consolants! + +REFRAIN: + +Votre lune de miel +Qui désormais scintille +Aux yeux de la famille, +Reluira dans le ciel! (Bis) + + + + + LA CAPRICIEUSE + + +Musique de M. Édouard Vincelette. + +I + +Quand je vous vois, petite, +Sur moi fixer les yeux, +Alors mon coeur palpite, +Et je me sens heureux. +Mais si j'ose, méchante, +Vous dire un mot d'amour +Vous prenez l'épouvante (bis) +En me criant: bon jour! (bis) + +II + +Quand je cause et ricane +Avec un beau minois, +Vous m'engendrez chicane +Et m'appelez: sournois! +Mais si j'entre en colère, +Un instant, contre vous, +Votre bouche profère (bis) +Aussitôt des mots doux! (bis) + +III + +Quand je pleure et soupire, +Vous riez aux éclats; +Et quand je ris, c'est pire: +Vous pleurez comme un glas! +Quand je dis: «Je désire +Vous entendre chanter,» +Vous vous mettez à lire (bis) +Ou bien à méditer! (bis). + +IV + +Je subis ces caprices +Depuis longtemps, hélas! +Mais de vos artifices +Aujourd'hui je suis las. +Moi, je veux une amante +Au coeur noble et pieux: +Vous êtes trop changeante (bis) +Pour rendre un homme heureux! (bis). + +20 août 1886. + + + + + LA CHANSON DU PETIT PORTEUR + + +Air:«Dis-moi soldat, t'en souviens-tu?» + +I + +Vous qui coulez une douce existence +Dans cette ville où tant de malheureux +Mangent le pain amer de l'indigence, +En ce beau jour, ah! soyez généreux! +Entendez-vous frapper à votre porte? +Allez ouvrir à l'enfant matinal +Qui, plein d'espoir, fidèlement vous porte, +Avec ses voeux, la chanson du journal. + +II + +Il n'est pas grand, néanmoins il est homme +Par le courage et surtout par l'honneur. +En le voyant, l'abonné le surnomme +Le messager de joie et de bonheur. +Mais il est pauvre, et s'en fait une gloire, +Voulant sans doute imiter le Sauveur! +En quelques mots il conte son histoire +Dont le récit émeut tout noble coeur! + +III + +Regardez-le: son petit corps frissonne +Sous les baisers de la neige et du vent; +Hélas! il n'a, pour l'hiver et l'automne, +Qu'un mince habit raccommodé souvent! +Malgré le froid, il marche sans relâche +Pour obéir à la voix du devoir; +Et rien ne peut le ravir à sa tâche +Tant qu'il lui reste un souscripteur à voir! + +IV + +Ah! n'est-il pas (douloureuse pensée) +Le seul appui d'un infirme vieillard, +Qui, sous le toit de sa hutte glacée, +Souffre en levant vers le ciel son regard?... +Et ce vieillard--sublime prolétaire-- +Jadis peut-être a vaillamment lutté +Contre les fils de la fière Angleterre +Pour notre langue et notre liberté... + +V + +O Canadiens, en ce jour d'allégresse, +Prêtez l'oreille aux soupirs du porteur! +De ses parents soulagez la détresse, +Il vous supplie au nom du Créateur! +Donnez-lui donc cette part du bien-être +Qui sert parfois à votre vanité; +Et dans vos coeurs alors Dieu fera naître +Les purs rayons de sa félicité. + +1er de l'an 1887. + + + + + ROSE, ÉCOUTE-MOI + + +Musique de M. N. Crépault + +I + +Pourquoi, ma mignonne, +Ne souris-tu pas +Quand ma main couronne +Ton front de lilas? +Tu fais la pleureuse, +C'est folie à toi; +Sois jonc plus joyeuse (bis) +Rose, écoute-moi! (bis) + +II + +Lorsque la nature +Se pare de fleurs, +Toute créature +Doit cacher ses pleurs. +Ah! ta bouche chante, +C'est gentil à toi! +Ne sois plus méchante: (bis) +Rose, écoute-moi! (bis). + +III + +Depuis deux mois, Rose, +Mon coeur est en feu; +Je t'adore et j'ose +T'en faire l'aveu +Quoi! cela t'offense? +Tu ris de ma foi? +C'est trop d'insolence: (bis) +Rose, écoute-moi! (bis). + +IV + +Un jour, ma coquette, +Tu désireras +L'amoureux poète +Et ses doux lilas; +Mais d'une autre reine +Il sera le roi, +Et dira sans peine: (bis) +Rose, éloigne-toi! (bis). + +12 février 1882. + + + + + RAYONS ET OMBRES + + +Musique de M. N. Crépault + +I + +J'avais cru que la vie, +Dans ma simple candeur, +N'était qu'une série +De jours pleins de bonheur; + +Que les mortels, sur cette terre, +Buvaient le miel de l'amitié, +Et que le riche au prolétaire +Prodiguait l'or et la pitié. + +REFRAIN: + +Hélas! hélas! ces rêves roses, +Sous la faux du destin, +Comme les belles roses, +Tombèrent un matin!... + +II + +Depuis ce jour, mon âme pleure +Et ne croit plus à la gaîté. +Et le dirais-je? à certaine heure, +Je doute de la vérité! + +REFRAIN: + +Sans cesse en proie à la souffrance, +Rien ne me semble beau. +Et la désespérance +Me conduit au tombeau! + +III + +Oh! qu'ai-je dit? mon Dieu, pardonne +A ma faiblesse, et ma douleur! +En me plaignant, je déraisonne, +Car n'es-tu pas mon protecteur? + +REFRAIN: + +Du ciel écoute ma prière +Qui s'élève vers toi; +Sois toujours ma lumière, +Mon esprit et ma foi! + +1er avril 1880. + + + + + LES CANADIENS + + +Musique de M. Joseph Vézina. + +I + +Les Canadiens ont pour les fêtes +Un goût qu'ils tiennent des aïeux; +Les charmes des plaisirs honnêtes +Séduisent leurs coeurs généreux. +Ils ont bravé tous les orages +Sans jamais perdre leur fierté, +Et cultivé sur nos rivages +La fleur de l'hospitalité. + +II + +Ils fêtent Dieu, reine, patrie, +Par les concert mélodieux, +Pratiquent la galanterie +Envers le sexe gracieux. +Ils chôment les anniversaires +Des jours où leurs braves soldats, +A de terrible adversaires, +Livraient de glorieux combats! + +III + +La chicanière politique +Les divise presque au berceau, +Mais le souffle patriotique +Les rassemble sous le drapeau. +Contre l'outrage ou l'injustice, +Ensemble ils s'élèvent la voix +Et s'imposent tout sacrifice +Pour le triomphe de leurs droits. + +IV + +Ils sont les vrais fils de la France +Par le caractère et le coeur, +Car ou milieu de la souffrance +Ils conservent leur belle humeur! +Oui, toujours gais comme leurs pères, +Mais plus heureux en vérité, +Ils vivent désormais, prospères, +Dans la paix et la liberté! + +Septembre 1891. + + + + + + UNE GERBE D'ACROSTICHES + + + + + A M. VICTOR BILLAUD + Secrétaire de l'Académie des Muses Santones, à Royan, France. + + +Asile du poète, ô belle Académie, +Congrès où siège seul le talent reconnu, +Ah! tu daignes offrir, trop généreuse amie, +Dans ton temple un fauteuil à moi, barde inconnu! +Eh! que pourrais-je faire au milieu de confrères +Mûris par la science et le rude labeur, +Imberbe que je suis?--J'oubliais: leurs lumières +Eclaireront la voie de mon esprit rêveur. + +Du reste, pour avoir un titre à leur estime +Et le droit précieux de suivre leurs leçons, +Souvent je leur dirai dans le langage intime: +Ma lyre pour la France aura toujours des sons! +Unissant mes accords à ceux de nos poètes, +Sulte, Gingras, Gauvreau, Fréchette et Beauchemin, +En choeur nous chanterons ses brillantes conquêtes, +Sa grandeur, sa richesse et son heureux destin! + +Sait-elle assez comment nous l'aimons, cette France? +Ah! nous le lui dirons avec un fier accent. +Nous avons partagé sa gloire et sa souffrance, +Terrassé ses rivaux, lutté vingt contre cent... +Oui, j'accepte, Monsieur, vos offres gracieuses! +Nos muses désormais franchiront l'océan; +Et voyageant ensemble elles diront, joyeuses: +Succès, gloire à Québec! Succès, gloire à Royan! + +10 avril 1886. + + + + + LA CANADIENNE + + + N'oubliez pas l'héroïque gardienne + De nos berceaux et de notre foyer: + Chantons en choeur la femme canadienne; + Et couronnons sa tête de laurier! + PHILÉAS HUOT. + +Le touriste qui foule un instant nos rivages +Autrefois habités par des hordes sauvages, +Craint-il de rencontrer au bord du Saint-Laurent, +Armé d'un long poignard, quelque barbare errant? +Non, car il nous connaît, admire nos victoires, +Aime à venir rêver sur nos fiers promontoires +D'où son regard embrasse un féerique tableau, +Image suspendue entre le ciel et l'eau! +Et lorsqu'il aperçoit la femme canadienne-- +Noble coeur, que le ciel nous donna pour gardienne-- +Nul autre objet ne peut désormais le ravir, +Et son plus grand bonheur serait de la servir! +Eh bien, nous qui vivons sous l'attrait de ses charmes, +Nous, que sa douce voix console en nos alarmes, +Gravissons le Parnasse où fleurissent les vers, +Et pour elle cueillons mille bouquets divers. +Ne disons pas de mal contre les autres femme, +Elle nous cribleraient de fines épigrammes! +Rimer en leur honneur, tel n'est pas mon désir, +A leurs bardes je laisse aisément ce plaisir... +La femme canadienne: oh! quel nom poétique! +Et comme il fait vibrer l'âme patriotique! +Sulte, Poisson, Fréchette et Legendre ont chanté +Tour à tour sur leur luth ce nom si respecté! + +Blonde ou brune, ses yeux brillant d'intelligence +Eclairent sa figure aux traits pleins d'indulgence; +L'incarnat de sa bouche aux roses fait affront +L'éclat de ses cheveux pare son joli front; +En un mot, d'une reine elle a l'air, l'élégance! +Incapable de vivre au sein de l'ignorance-- +N'ayant pour cet état que _glace et que froideur_-- +Son esprit au travail se livre avec ardeur, +Tourmente la science, et, durant des années, +Recueille des moissons de choses raisonnées. +Un matin, franchissant la porte du couvent, +Instruite et graduée, elle dit: en avant! +Travaillant derechef sous le toit domestique, +Elle acquiert un art agréable et pratique. + +Modestie, ô sublime et trop rare vertu! +Où donc te retrouver? dis-nous, où loges-tu? +Dix mille voix pourraient me répondre, attendries: +Elle est dans tous les coeurs de vos femmes chéries. +Silence, il ne faut pas blesser l'humilité; +Taisons sur ce sujet, même la vérité, +Et que sa modestie envahisse notre âme! + +Douce autant que modeste, elle souffre le blâme +Ou parfois le relève avec habileté-- +Unissant la finesse à la franche gaîté-- +Chasse de nos foyers la folle zizanie +Et fait régner partout la joie et l'harmonie. + +C'est pour elle un bonheur d'assister l'indigent, +Hélas! abandonné par le riche souvent. +Au chevet du malade, elle accourt la première, +Ramène l'espérance au seuil de la chaumière, +Inculque dans l'esprit des jeunes et des vieux +Tout principe qui doit rendre l'homme pieux. +Aux kermesse du pauvre, elle dresse la table, +Badine en déployant un courage indomptable; +Le riche avec plaisir lui donne à pleine main; +Et grâce à son bon coeur, le pauvre aura du pain! +Honneur lui soit rendu! car aux jours de souffrance, +Escortant le superbe étendard de la France, +Riante, elle volait toujours au premier rang. +Offrant à son pays son courage et son sang... +Ils ne sont plus ces jours où l'humble Canadienne +Quelquefois ripostait à la balle indienne. +Un autre saint devoir occupe son esprit: +Enseigner à ses fils la loi de Jésus-Christ! + +Sa voix--sa douce voix à nulle autre pareille-- +Inspire le respect et charme notre oreille; +L'orateur, le poète et le vieil érudit +Ecoutent cette voix que ma muse applaudit... +Pour savoir la raison du respect qu'elles inspire, +Allons consulter ceux qui sont sous son empire, +Et tous nous répondront avec de fiers accents: +Nous savons que son coeur est pur comme l'encens! +Qui de nous oserait contester à cet être +Une telle vertu, la plus grande peut-être? +Il serait, celui-là (j'en appelle au lecteur) +Honni de tous les siens comme un vil imposteur! +Oui, la Canadienne est l'honneur de notre race; +Nous sommes très heureux de marcher sur sa trace. +Or, le vingt-quatre juin, dans le temple avec nous, +Recueillie en son âme, elle prie à genoux. +Après avoir longtemps, pour sa chère patrie, +Imploré les faveurs de la Vierge-Marie, +Triomphante, elle vient voir ses fils, orgueilleux, +Déroulant des combats les drapeaux glorieux! +Elle les suit des yeux, à l'ombre de l'érable. +Sourit à leur bonheur qui semble inénarrable. +Ils sont heureux vraiment ces rejetons gaulois, +Défenseurs, au besoin, du pays de ses lois! +Oh! Dieu, qu'elle est contente et qu'elle est empressée! +L'amour de la patrie enflamme sa pensée! +Elle voudrait pouvoir--bénissant le Seigneur-- +S'élancer dans les rangs, marcher avec honneur! +Ah! mais la convenance (arbitre tyrannique +Voulant que l'homme seul, sur ce sol britannique, +Ait droit de s'affirmer à la face des cieux), +Interdit à la femme un rôle aussi pieux. +Tandis que nous faisons ce doux pèlerinage, +Cher au pauvre artisan comme au grand personnage, +Optant pour sa demeure, elle y vole... et bientôt +N'a plus pour la patrie une pensée, un mot! +Non! car elle contemple une enfant caressante: +Une enfant pour son coeur vaut la patrie absente... +L'on exalte partout son hospitalité, +Autant que ses vertus et sa noble beauté; +Car son logis (parfois une humble maisonnette +Abritant une blonde ou gentille brunette), +Ne saurait contenir ceux qui veulent, le soir +Avides de bonheur, à son foyer s'asseoir. +Déesse par la grâce et par la courtoisie-- +Ignorant du flatteur la tendre hypocrisie-- +Elle sait plaire à tous; même les inconnus +Ne l'approchent jamais sans être bien venus. +Nos ancêtres, comme elle, abhorraient l'étiquette +Et savaient s'amuser à la bonne franquette. +Ils modulaient gaîment et redisaient en choeur +Les modestes refrains qui font battre tout coeur: + + _Vive la Canadienne, + Vole, mon coeur, vole!_ etc. + +La femme canadienne à pour titre de gloire +Une fécondité que vantera l'histoire: +Immense privilège offert par l'Éternel +A celle qui comprend le devoir maternel. + +Utile à son pays, cette mère admirable +Remplit au Canada son rôle incomparable +Avec un héroïsme inflexible, enchanteur, +Inspiré par l'amour divin du Créateur. +Tendre pour ses enfants, mais tendre sans faiblesse-- +Désirant éloigner le vice qui les blesse-- +Rébecca d'un autre âge, elle veille sur eux, +Et fait naître en leur coeur des germes vigoureux... +Ses enfants ont prouvé déjà qu'ils sont des hommes; +Soldats, prêtres, tribuns, artisans, agronomes, +En mille endroits ils ont--je le dis fièrement-- +Défendu notre honneur en luttant vaillamment. +Et de nos jours encore, ils combattent ensemble +Sur un autre théâtre où la foi les rassemble. +Adorant l'Éternel, ils défendent ses droits, +Unissent leurs talents dans des combats adroits. +Touché de leur amour, Dieu les immortalise +En voulant que l'un d'eux soit prince de l'Église...[8] +Louons la Canadienne! exaltons sa beauté. +Sa gloire, ses vertus et son urbanité! + + +[Note 8: Son Éminence le cardinal E.-A. Taschereau.] + +Juin 1889. + + + + + A MES POÉSIES + + + C'en est fait maintenant, pareil aux hirondelles, + Partez; qu'un même but vous retrouve fidèles. + Et moi, pourvu qu'en vos combats + De votre foi nul coeur ne doute, + Et qu'une âme en secret écoute + Ce que vous lui direz tout bas... + *** + + +Ah! mes pauvres oiseaux que j'élevais en cage, +Mésanges dont les chants dissipaient ma douleur! +En essaim vous volez vers un riant bocage +Sans savoir que l'aspic se cache sous la fleur... + +Pourquoi donc avez-vous ainsi quitté ma chambre +Où le mil et l'amour vous étaient prodigués? +Et votre nid moelleux toujours chaud quand décembre +Saccage la ramure où trônaient vos aînés? +Ivres de liberté, de gloire d'aventure: +Eh! oui, voilà l'appât qui fascine et capture +Si souvent les oiseaux... et même les humains! + +1er Avril 1892. + + + + + TABLE + +POÉSIES DIVERSES + +Sujet: Les Voix intimes. +Préface. +Le bonheur. +Renouveau. +Samuel de Champlain. +Envoi. +La presse canadienne. +La nuit de Noël. +L'hirondelle. +A mon père. +Bouquet de violettes +La St.-Jean-Baptiste. +Le faubourg St-Roch. +Octave Crémazie. +La cité de Champlain. +Un orphelin. +Le mauvais artisan. +Qu'est-ce que la vie? +Adieu à la Nouvelle-Écosse. +Louis Fréchette. +Le mois des morts. +Sachons lutter. +La misère +Aux politiciens. +A mon ami M. W. Chapman. +Elle est morte! +Beauport. +Le jour de l'An. +Élégie. +Au peuple canadien. +L'automne. +Aux célibataires. +Sur l'album de Mlle D. M. +A Madame B., cantatrice. +Sur l'album de Mlle R. D. +Sur l'album de Mlle J. M. F. +Sur l'album de Mme Dr. M. F. +Sur l'album de Mlle A. H. T. +Un héros de 1870. + +SONNETS + +Montréal. +Québec. +Rose fanée. +A M. E. Aubé, journaliste. +A l'amiral Thomasset. +A M.-C. Beaulieu. +Le lac Beauport. +A M. C. +Réponse. +Le printemps. +A l'auteur. +Réponse. +A l'amiral Cavelier de Cuverville. +Un nom glorieux. + +HYMNES, ROMANCES, ET CHANSONNETTES + +La crèche de Noël. +La Canadienne. +Aux raquetteurs de Sherbrooke. +Chant d'adieu. +Blanche, te souvient-il? +Chant du club de raquette «Le Frontenac». +Hymne à St-François-d'Assise. +France et Canada. +Chant de l'Ouvrier. +Chanson des noces d'or. +La Capricieuse +La chanson du petit porteur. +Rose, écoute-moi. +Rayons et ombres. +Les Canadiens. + +UNE GERBE D'ACROSTICHES + +A M. V. Billaud, de _l'Académie des Muses Santones_. +La femme canadienne. +A mes poésies. + + + + ____________________ + +TYPOGRAPHIE DE L.-J. DEMERS ET FRÈRE +30--Rue de la Fabrique, Québec--30 + ____________________ + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les voix intimes, by J.-B. Caouette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOIX INTIMES *** + +***** This file should be named 19689-8.txt or 19689-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/6/8/19689/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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