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+The Project Gutenberg EBook of Les voix intimes, by J.-B. Caouette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les voix intimes
+ Premières Poésies
+
+Author: J.-B. Caouette
+
+Release Date: October 31, 2006 [EBook #19689]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOIX INTIMES ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+ PREMIÈRES POÉSIES
+
+ ______
+
+ LES VOIX INTIMES
+
+ PAR
+
+ J.-B. CAOUETTE
+
+
+ AVEC UNE PRÉFACE DE
+ BENJAMIN SULTE
+
+ _Membre de la Société Royale du Canada, etc._
+
+
+
+ Aime ton Dieu toujours
+ Le Canada, la France,
+ Donne-leur tes amours,
+ Et nargue la souffrance.
+
+
+
+ QUÉBEC
+ IMPRIMERIE L.-J. DEMERS & FRÈRE
+ 30, Rue de la Fabrique, 30
+
+ ____
+
+ 1892
+
+
+
+
+ PRÉFACE
+
+Pourquoi une préface de moi, plutôt que d'un autre? Pour la plus simple
+des raisons: nos écrivains redoutent de signer les premières pages du
+libre d'un autre. Moi, non pas--et voici comment la chose m'apparaît.
+Après avoir lu un livre imprimé, vous en faites la post-face, devant vos
+amis, au cours de la conversation. Après avoir lu un livre manuscrit, je
+donne mon commentaire au commencement du volume.
+
+Vous pensez, peut-être, qu'une préface doit se composer de l'éloge de
+l'auteur, et c'est là le sujet de votre timidité, mais moi qui ne paye
+pas toujours en compliments, je n'ai jamais songé à cet obstacle. Étant
+libre de mes allures, je remplis le moule aux préfaces de ce que j'ai
+trouvé dans le livre.
+
+Il y a trente ans, nous nous présentions nous-mêmes au lecteurs, attendu
+que n'ayant presque pas d'ancêtres littéraires, nous ne savions par
+quelle voie nous introduire au milieu du public.
+
+Maintenant les jeunes se recommandent à nous: faisons aux autres ce que
+l'on n'a pu faire pour nous. M. J.-B. Caouette est un débutant que je
+vous présente parce que ayant fait la connaissance de ses vers, je les
+trouve de bonne compagnie. Vous pourrez les lire sans vous compromettre.
+C'est un bon Canadien de plus dans notre cercle, et si, un jour, il nous
+échappe pour passer à la postérité, vous ne serez ni inquiets sur son
+compte ni gênés de l'avoir connu. Pour le moment, ce travailleur est au
+moins estimable; saluons son arrivée sur la scène.
+
+Si je vous disais que M. Caouette se croit un grand homme et que c'est
+ainsi que je le considère, vous vous moqueriez de nous; c'est pourtant
+sur ce pied-là que l'on pose ordinairement un écrivain nouveau... à
+moins qu'on ne l'exécute en le lapidant.
+
+Parmi des vers fort bien tournés il s'en rencontre quelques-uns de tout
+à fait prosaïques, par exemple:
+
+ ...l'oeuvre utile et salutaire
+ Qu'on nomme le défrichement.
+
+Mais il y assez de bonnes pièces pour sauver les _Voix Intimes_ d'un
+oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un
+grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil
+favorable à leur auteur.
+
+Publier un livre, c'est partir en guerre, s'exposer comme une cible,
+attraper les rhumatismes de la critique, recevoir des coups de lance, se
+faire pincer les chaires par des balles qui ricochent sans savoir où
+elles vont; mais on est rarement tué à ce métier et, le plus souvent, on
+y gagne de s'aguerrir et d'atteindre les plus hauts grades.
+
+Il y a longtemps que le dicton roule de par le monde: «ce sont toujours
+les mêmes qui se font tuer»--il n'y a donc pas trop de risques à
+courir.--En avant les jeunes! C'est à notre tour à vous regarder faire.
+
+BENJAMIN SULTE.
+
+
+
+
+ LE BONHEUR
+
+
+A MA FEMME
+
+ Où donc est le bonheur? disais-je.--Infortuné!
+ Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.
+ VICTOR HUGO
+
+
+J'ai cherché vainement dans les bruyantes fêtes,
+Où l'éclat des plaisirs éblouit tant de têtes,
+Ce trésor précieux qu'on nomme le bonheur;
+Je l'ai cherché d'abord sur le sol que je foule
+En voulant soulever les bravos de la foule,
+Et je n'ai recueilli qu'un éphémère honneur!
+
+Pour le trouver, j'ai fait de pénibles voyages,
+Franchi les flots amers, parcouru maints villages
+Où la vive gaîté faisait battre les coeurs;
+Mais, ô fatalité! la sombre nostalgie,
+Ce désir violent de revoir la patrie,
+Aggravait chaque jour le poids de mes malheurs!
+
+Après avoir vécu sur la plage étrangère,
+Sans ressource et craignant la main de la misère,
+Je revins au pays avec le fol espoir
+De trouver le bonheur en l'amitié sincère
+D'hommes que mainte fois j'avais aidés naguère.
+Mais les cruels ingrats rougirent de me voir!
+
+Le bonheur!... pour l'avoir j'ai gravi le Parnasse
+Sur la cime duquel les disciples d'Horace
+Buvaient le doux nectar que leur versaient les dieux;
+J'allais toucher au but, quand mon lâche Pégase,
+Prenant un ton railleur, me lança cette phrase:
+«Halte-là! car tu n'es qu'un intrus en ces lieux...»
+
+Alors je m'écriai, dans ma douleur amère.
+_Où donc est le bonheur?_ Serait-ce une chimère
+Qui redonne l'espoir à tout être souffrant?
+Hélas! je le croyais... Mais dès le jour, ô femme,
+Où les sons de ta voix firent vibrer mon âme,
+Je goûtai du bonheur le délice enivrant!
+
+Et depuis qu'à nos yeux--aurore fortunée--
+S'alluma le divin flambeau de l'hyménée,
+Le bonheur, tu le sais, nous souris toujours.
+Il nous sourira même au sein de la souffrance,
+Parce que nous plaçons toute notre espérance
+Dans le Dieu qui bénit et féconde les jours!
+
+Septembre 1886.
+
+
+
+
+ RENOUVEAU
+
+A M. BENJAMIN SULTE
+
+Le doux printemps vient de paraître
+Sous son manteau de velours vert,
+Et déjà l'on voit disparaître
+Tous les vestiges de l'hiver.
+
+Son oeil à l'éclat de la braise:
+A la chaleur de ses rayons
+Naissent lilas, fleur, rose et fraise.
+Abeilles d'or et papillons.
+
+Les arbres engourdis naguère
+Semblent dresser plus haut le front,
+Car la nature, en bonne mère,
+Verse la sève dans leur tronc.
+
+Au plus épais de la ramure
+Les oiseaux préparent leurs nids,
+Sans s'occuper si la pâture
+Ou le lin leur seront fournis.
+
+Du sol jaillit plus d'une source
+Que la froidure emprisonnait;
+Et le ruisseau reprend sa course
+A travers clos et jardinet.
+
+Sur le bord de maintes rivières
+L'on voit le castor vigilant
+Transporter le bois et les pierres
+Pour bâtir son gîte étonnant.
+
+La brise, sylphide légère,
+Fait la cour à toutes les fleurs,
+Puis vole embaumer l'atmosphère
+Des plus enivrantes senteurs.
+
+De la cime de nos montagnes
+Se précipite le torrent
+Qui fertilise nos campagnes
+Avec les eaux du Saint-Laurent.
+
+A nos fenêtres, l'hirondelle
+S'annonce par des cris joyeux;
+Elle revient à tire-d'aile
+Charmer les jeunes et les vieux.
+
+Au palais comme à la chaumière,
+La porte s'ouvre à deux battants:
+Riche et pauvres ont soif de lumière
+D'air pur, de parfums odorants.
+
+Parfois l'on quitte sa demeure
+Pour aller prendre un gai repas
+Sur la pelouse où toute à l'heure,
+Bébé fera ses premiers pas.
+
+Plus loin les colons sur leur terre
+Travaillent courageusement
+A l'oeuvre utile et salutaire
+Qu'on nomme le défrichement.
+
+Les uns creusent, les autres sèment
+Ou bien coupent les arbres morts;
+Ces braves bûchent, chantent, s'aiment
+Et dorment la nuit sans remords!
+
+La fillette en robe de bure
+Chante et cultive tout le jour;
+Le soir venu, sa lèvre pure
+Dira peut-être un mot d'amour!...
+
+Oui, l'homme, les oiseaux, les plantes
+Et l'onde aux bruits mystérieux
+Mêlent leurs voix reconnaissantes
+Pour célébrer le Roi des cieux.
+
+Car tout ce qui vit et respire,
+Tout ce qui chante, pleure ou croit,
+Reconnaît qu'il est sous l'empire
+D'un esprit souverain et droit!
+
+Printemps, réveil de la nature,
+Oh! sois le bienvenu toujours!
+Quand tu parais, la créature
+Espère encore des beaux jours!
+
+C'est toi qui donnes à la plaine
+Son riche et moelleux vêtement;
+C'est toi qui fais germer la graine
+D'où sortira notre aliment!
+C'est toi qui rends au pulmonaire
+La force et souvent la santé;
+C'est toi que l'Indien vénère
+En recouvrant la liberté!
+
+O printemps, messager Celeste,
+Admirable consolateur
+Ton éclat seul manifeste
+La puissance du Créateur!
+
+4 juin 1887.
+
+
+
+
+ SAMUEL CHAMPLAIN
+
+
+A L'HONORABLE JUGE A. B. ROUTHIER.
+
+Stadaconé trônait dans sa majesté vierge
+Au-dessus des flots bleus que roulaient sur la berge
+ Avec un bruissement clair.
+A travers les réseaux de la vigne embaumée
+L'indigène vivait dans sa hutte enfumée,
+ Libre comme l'oiseau de l'air.
+
+Sur l'immense plateau couronné de verdure,
+Les linotte mêlaient leur gracieux murmure,
+ Aux suaves rumeurs des eaux.
+Rien ne troublait alors l'harmonie enivrante
+Que l'onde, les rameaux et la brise odorante
+ Versaient à la voix des échos.
+
+Maintes fleurs au soleil entr'ouvraient leurs corolles
+Où les abeilles d'or, inconstantes et folles,
+ Cueillaient le miel délicieux.
+Stadaconé semblait tressaillir d'allégresse,
+Et de chaque taillis un chant rempli d'ivresse
+ Montait avec l'arôme aux cieux.
+
+Mais soudain des clameurs mystérieuses, vagues,
+Ayant l'air de surgir des profondeurs des vagues,
+ Interrompent ce doux concert;
+Un long serpent de feu court à travers l'espace,
+Et la voix du canon--à la brise qui passe--
+ Lance un rugissement d'enfer!
+
+Un sauvage, à ce bruit, de son wigwam se sauve,
+Croisant dans la forêt plus d'une bête fauve
+ Prise d'un fol effarement;
+Mais bientôt il s'arrête au bord d'une clairière,
+Et sur le fleuve voit une souple voilière
+ Mouiller l'ancre à l'abri du vent.
+
+Un homme jeune encore, à la vaillante allure,
+Portant moustache noire et longue chevelure,
+ S'élance sur le sable roux.
+L'indigène, charmé par le noble visage
+De celui qui paraît le chef de l'équipage,
+ Va se jeter à ses genoux.
+
+Quel est donc l'inconnu qui vient fouler ces grèves
+Que l'enfant des forêts--voyant s'enfuir ses rêves--
+ Dispute aux blancs en souverain?
+Sauvage, incline-toi devant ce nouveau père
+Qui rendra ton pays civilisé, prospère!
+ Incline-toi devant Champlain!
+
+Il vient, au nom du roi qui règne sur la France,
+Dissiper les erreurs, le vice et l'ignorance
+ Dans les coeurs naïfs ou pervers,
+Fonder en Amérique une humble colonie
+De la France éclairant par son vaste génie
+ Tous les peuples de l'univers!
+
+Levant de l'avenir un coin du voile sombre,
+Il voit des ennemis le combattre dans l'ombre
+ Comme des tigres enragés;
+Mais sa foi, ses vertus, son esprit, sa prudence,
+Le feront triompher, avec la Providence,
+ Des ennemis et des dangers.
+
+Après avoir gravi le rocher gigantesque
+Et contemplé longtemps le table pittoresque
+ Qui s'offre à ses regards ravis,
+Il regagne les flots du beau fleuve qu'il aime,
+Et, tout près de ses bords, il travaille lui-même
+
+ A bâtir le premier logis.
+Champlain vient de jeter les bases de la ville
+Où fleurira bientôt la grande loi civile
+ A côté de la loi de Dieu.
+Il apprend que du Val, un Français malhonnête,
+Conspire contre lui: du Val meurt, et sa tête
+ Sanglante, est mise au bout d'un pieu!
+
+Il est sévère, soit! mais juste et charitable;
+Sa bourse, son coeur d'or, son logis et sa table
+ S'ouvrent à tous les malheureux.
+Et les chefs des tribus algonquine et huronne,
+Touchés de ses bienfaits, posent une couronne
+ Sur son front noble et radieux!
+
+Cet humble hommage émeut son âme magnanime
+Et l'attache encor plus à la charge sublime
+ Qu'il tient de son seigneur et roi;
+Car puisque dans ces coeurs il a déjà fait naître
+Un peu de gratitude, il y fera peut-être
+ Briller les rayons de la foi.
+
+Il leur enseigne à tous l'art de l'agriculture,
+Et, vrai Cincinnatus, commence une culture
+ Que dieu couronne de succès.
+C'est lui qui, le premier, arrache à cette plage
+Le secret de donner au blanc comme au sauvage
+ Le pain, ce levier du progrès!
+
+Mais l'illustre Français ne voit pas tout en rose;
+Son front serein naguère est maintenant morose:
+ Il pleure sur le sort des siens.
+Ah! c'est que, par delà les monts et les rivières,
+Habite une autre race, aux instincts sanguinaires,
+ Qui l'outrage et pille ses biens!
+
+C'est la race iroquoise, avide et dominante,
+Qui veut anéantir cette ville naissante
+ Et régner sur tout le pays.
+Elle hait les Hurons et les visages pâles
+Et caresse l'espoir d'ouïr leur derniers râles
+ Et de mordre à leurs flancs roussis!
+
+Champlain s'efforce encor d'apaiser les colères
+Des Algonquins qu'il a traités comme des frères.
+ Mais à sa voix nul n'est soumis.
+Les Iroquois d'ailleurs--véritables colosses--
+S'avancent, l'arme au poing, l'oeil et les traits féroces
+ Pour attaquer leurs ennemis.
+
+Un chasseur, survenant, confirme la nouvelle
+que deux cents Iroquois, pris d'une ardeur nouvelle,
+ Viennent pour un combat prochain.
+«Alors, répond Champlain, puisqu'ils veulent la guerre,
+«Et, par orgueil, rougir de leur sang cette terre,
+ «Ils seront exaucés demain!»
+
+Le soir, notre héros, entouré de ses braves
+Qui n'ont jamais connu la honte des entraves,
+ Marche au devant des Iroquois.
+Il les rejoint à l'aube, au milieu de leur danse,
+Aux bords du lac Champlain.--Assoiffés de vengeance.
+
+ Les Hurons vident leurs carquois.
+Le soleil, qui se lève, embrase la ramée
+Où se tiennent Champlain et sa modeste armée
+ Un ennemi vient les voir;
+C'est un chef que distingue un panache de plumes,
+Et son accoutrement diffère ses costumes
+ Des autres monstres à l'oeil noir.
+
+Levant son arme, il dit, d'une voix sombre et dure:
+«A tous ces gueux il faut ôter la chevelure,
+ «Et la faire flotter aux vents!»
+Champlain, sortant du bois, au premier rang se place,
+Et, d'un coup d'arquebuse, en abat trois sur place,
+ Le chef et ses premiers suivants!
+
+Ce coup fameux inspire aux Iroquois la crainte;
+Ils luttent chaudement, mais leur bravoure est feinte:
+ La frayeur se lit dans leurs yeux!
+Ils reculent bientôt en cohorte confuse,
+Épouvantés qu'ils sont par les coups d'arquebuse
+ Que Champlain décharge sur eux!
+
+Voyez-les déguerpir, ces guerriers si terribles
+Qui devaient déchirer de leurs ongles horribles
+ Les cadavres de leurs rivaux!
+Ils sont lâches, c'est vrai, mais--tigres indomptables--
+Ils voudront assouvir leurs haines implacables
+ Contre Champlain et ses héros.
+
+Les ans passent. Champlain quitte la colonie
+Pour aller demander à la France bénie
+ Les soldats de la vérité.
+Car ce n'est pas, dit-il par la poudre et les balles
+Qu'on pourra subjuguer ces bandes cannibales:
+ Du prêtre il faut la charité!
+
+Il revient au printemps, le coeur rempli de joie,
+Avec de fiers colons que la patrie envoie
+ Escortés de religieux.
+A sa charge il pourra se livrer sans relâche,
+Laissant aux récollets la grande et sainte tâche
+ De gagner des âmes aux cieux!
+
+Il fonde, il établit de florissants villages
+Où naguère émergeaient des bourgades sauvages
+ Couvertes d'un maigre gazon;
+A la brise aujourd'hui le blé d'or s'y balance,
+Promettant au colon la joie et l'abondance
+ Pour les jours de l'âpre saison.
+
+Il instruit l'ignorant, soulage l'infortune
+Fait voir aux ennemis l'horreur de la rancune
+ Et prêche la fraternité;
+Il soutient des combats qui le couvrent de gloire,
+Et pose les jalons d'une héroïque histoire
+ Qu'il lègue à la postérité!
+
+Québec n'est plus ce roc à l'aspect morne et sombre
+Où venaient autrefois se reposer à l'ombre
+ Le chevreuil, la biche et l'élan.
+La vigne et le noyer sont tombés sous la hache
+La nature a jeté son large et vert panache
+
+ Pour se couvrir du drapeau blanc!
+L'harmonie et l'amour ne sont plus dans les branches
+Où l'oiseau se cachait, mais dans les maisons blanches
+ Pleines d'enfants frais et mignons.
+Là vit de ses sueurs un petit peuple brave
+Qui peut déjà répondre à l'Anglais qui le brave:
+ «J'attends l'effet de vos canons!» [1]
+
+[Note 1: Réponse de Champlain à la sommation de David Kertk, 10 juillet
+1628.]
+
+Un peuple de héros à la trempe athlétique,
+A l'âme généreuse, au coeur patriotique,
+ Luttant pour la France et ses droits:
+Un peuple qui bénit du prêtre l'influence
+Et coule sur ce sol une heureuse existence
+ A l'ombre sainte de la croix!...
+
+C'est ton oeuvre, Champlain, ô gouverneur illustre!
+C'est toi qui fis grandir, en lui donnant ton lustre,
+ Ce peuple honnête et vigoureux;
+C'est toi qui le soutins aux heures de l'épreuve;
+C'est toi qui l'attachas aux rives de ce fleuve;
+
+ C'est toi qui le rendis heureux!
+Un quart de siècle et plus, tu manias sans trêve
+La charrue ou l'outil, la parole ou le glaive
+ Pour assurer son avenir.
+Et quand la mort parut au seuil de ta demeure,--
+Où le peuple assemblé pleurait ta dernière heure,--
+ Sans trembler tu la vis venir!
+
+Bien des ans ont passé depuis que ta grande âme
+S'est envolée aux cieux, et la patrie acclame
+ Ton nom toujours retentissant.
+Vois--grain de sénevé que tu jetas en terre--
+Ces millions de coeurs te proclament leur père
+ De ce pays libre et puissant!
+
+Ils rêvaient d'ériger sur le haut promontoire
+Où ton astre brillant se coucha dans sa gloire,
+ Un bronze digne de renom;
+Et ce rêve aujourd'hui, Champlain, se réalise:
+Le peuple de Québec de zèle rivalise
+ Pour immortaliser ton nom.
+
+ ENVOI
+
+On sait que l'éloquence avec la poésie
+Vous nourrirent jadis de leur douce ambroisie.
+Car votre langue, ô maître! est une lyre d'or
+Réveillant même ceux que l'ignorance endort!
+
+Le ciel vous donna l'art de plaire et de convaincre
+Et celui de combattre une erreur et la vaincre...
+Ah! c'est que votre coeur exhale des accents
+Doux comme le cinname et purs comme l'encens!
+
+Vous aimez--quand le peuple, enchanté, vous acclame,
+A parler, l'oeil humide, et la fierté dans l'âme,
+De ces illustres morts qui furent nos aïeux
+Et dont les grands exploits vous rendent orgueilleux;
+
+Alors vous recevrez, j'en ai la confiance,
+Avec votre sourire et votre bienveillance,
+Ces vers que je redis en l'honneur du chrétien
+Que vénère et bénit le peuple canadien!
+
+Avril 1891.
+
+
+
+
+ LA PRESSE CANADIENNE
+
+
+A L'HONORABLE HECTOR FABRE
+
+Nos bardes tour à tour ont chanté la ramure,
+La brise, le soleil, et l'oiseau qui murmure
+ En voltigeant de fleur en fleur;
+De notre peuple ils ont célébré l'espérance,
+Les qualités, la foi, les vertus, la souffrance,
+ Le dévoûment et la valeur.
+
+Ils ont, les yeux fixés aux pages de l'Histoire
+Redit avec orgueil l'éclatante victoire
+ De nos soldats à Carillon;
+Et moi, le plus obscur du groupe littéraire,
+J'ose venir chanter, d'une voix téméraire,
+ L'honneur d'un autre bataillon.
+
+Ce bataillon figure en nos belles annales;
+C'est lui qui défendit nos lois nationales
+ Conte un farouche potentat;
+C'est lui qui détrôna l'infâme oligarchie,
+Qui, méprisant nos droits, voulait par tyrannie
+ Régner et posséder l'état!
+
+Il essuya d'abord outrage sur outrage,
+L'exil et la prison; mais, sans perdre courage,
+ Dans sa lutte il persévéra.
+Alors, nos ennemis, plus orgueilleux que braves,
+Cessèrent à regret de mettre des entraves,
+ Et l'oligarchie expira...
+
+Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse,
+Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse
+ Une couronne en ce beau jour! [2]
+Car en brisant les fers de notre servitude,
+Il s'est acquis des droits à notre gratitude,
+ A notre estime, à notre amour!
+
+[Note 2: Fête nationale des Canadiens-Français, 24 juin 1888.]
+
+Et depuis lors, veillant comme une sentinelle
+A la sécurité de la nef fraternelle
+ Qui porte les deux nations,
+La Presse jetterait le premier cri d'alarme
+Si le tyran d'hier osait reprendre l'arme
+ Pour briser nos traditions!
+
+Jamais ne sonnera cette heure malheureuse
+Où notre beau pays, dans une guerre affreuse,
+ Verrait ses fils s'entrégorger.
+Non! car les mêmes voeux de paix et d'espérance
+Font battre tous les coeurs de la Nouvelle-France,
+ Et nul ne songe à se venger!
+
+La Presse canadienne honore notre race;
+Elle suit pas à pas la glorieuse trace
+ Du grand Bédard, son fondateur;
+Comme lui sans faiblesse, elle flétrit le vice,
+Exalte la vertu, flagelle l'injustice,
+ Défend l'Église et le pasteur.
+
+Elle inspire le goût de la littérature,
+Favorise les arts, surtout l'agriculture,
+ Cette mère du genre humain.
+Toute oeuvre intelligente, honnête, généreuse,
+Tout ce qui fait enfin notre existence heureuse,
+ Porte l'empreinte de sa main!
+
+Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse,
+Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse
+ Une couronne en ce beau jour!
+Car en brisant les fers de notre servitude
+Il s'est acquis des droits à notre gratitude,
+ A notre estime, à notre amour!
+
+
+
+
+ LA NUIT DE NOËL
+
+
+A M. J-C TACHÉ, OTTAWA
+
+Au pied de sa couche grossière
+Le petit pauvre a mis son bas,
+En murmurant cette prière:
+Bon Jésus, ne m'oubliez pas!
+
+Il ne sait point que la misère
+Plane au-dessus de son réduit,
+Et que sa malheureuse mère
+N'a fait qu'un repas aujourd'hui!
+
+Il ignore donc, à son âge,
+Que l'on peut souffrir de la faim,
+Et qu'un firmament sans nuage
+Peut devenir sombre demain.
+
+Il ne sait qu'une seule chose:
+C'est la grande nuit de Noël,
+La nuit où l'enfant Jésus rose
+Apporte des présents du ciel.
+
+Il s'endort sous des draps de laine,
+L'un sur l'autre assez mal cousus;
+Mais ces draps valent bien l'haleine
+Du boeuf qui soufflait sur Jésus!
+
+Des songes d'or bercent son âme;
+Il voit, dans l'ombre qui grandit,
+Un esprit aux ailes de flamme,
+Voltiger autour de son lit,
+
+Et dans son bas mette un mélange
+De fruits vermeils et de bonbons;
+Puis le rêveur, d'un geste étrange,
+tends les menottes vers ces dons...
+
+Debout, la mère est là qui pleure,
+Le coeur brisé par le chagrin,
+Car pas d'argent dans la demeure,
+Et pas un seul morceau de pain.
+
+Un douloureux transport l'agite;
+Son regard se voile un instant;
+Son coeur à se rompre palpite,
+Et son esprit va délirant:
+
+«Dieu donne au riche l'opulence
+Avec la joie et le bonheur;
+Au pauvre, il donne l'indigence
+Avec l'envie et la douleur!
+
+«Le riche emplit de friandises
+Le bas soyeux de son bambin
+Et moi je n'ai que des reprises
+A faire au bas de l'orphelin...
+
+«Mais je blasphème, ô Dieu! pardonne,
+Dit-elle, en tombant à genoux!
+Ma pauvre langue déraisonne,
+Car c'est toi qui veilles sur nous.
+
+«Sombre ou rose est notre existence:
+De ton amour c'est le secret;
+A notre âme il faut la souffrance,
+Comme à l'or il faut le creuset.»
+
+Minuit sonne. La cloche appelle
+Le peuple auprès du saint berceau;
+La veuve, à cette voix si belle,
+Éprouve un sentiment nouveau.
+
+«Pendant que mon ange sommeille,
+Fait-elle, en essuyant ses yeux,
+Allons à la crèche vermeille
+Adorer l'envoyé des cieux.»
+
+Dans le temple de la prière
+Elle pénètre en chancelant,
+Car la douleur et la misère
+Ont rendu son corps défaillant.
+
+Près d'elle, un homme charitable
+qui compte déjà de longs jours,
+Devine, à son air lamentable,
+Qu'elle végète sans secours.
+
+Il la connaît et la vénère,
+Et désirant l'aider un peu
+Il sort et vole à la chaumière
+De celle qui prie au saint lieu.
+
+Sans effort il ouvre la porte,
+La porte fermée au loquet,
+Dépose le falot qu'il porte
+Et met sur la table un paquet.
+
+Il va sortir, quant la voix fraîche
+De l'enfant bredouille tout bas:
+«Le bon Jésus sort de la crèche
+pour emplir tous les petits bas!»
+
+L'homme, ému par ce songe étrange,
+Fuit et revient en quelques bonde
+Glisser dans le bas du bel ange
+Des pièces d'or et des bonbons...
+
+Il est jour. Le soleil inonde
+La chaumière de mille feux.
+Soudain, levant sa tête blonde,
+L'enfant pousse des cris joyeux.
+
+La mère, à ces tons d'allégresse,
+Se lève et croit rêver encor!
+L'enfant l'embrasse et la caresse
+En lui montrant les pièces d'or.
+
+Sauvés! Sauvés exclame-t-elle!
+--Enfant, d'où vient ce trésor-là?
+--Mère, la chose est naturelle:
+Il vient du bon Jésus, voilà!
+
+Intelligente autant que sage,
+La mère devine à l'instant;
+Et, décrochant une humble image,
+Elle dit en s'agenouillant:
+
+«Enfant, devant cette madone,
+Disons, en ce jour solennel:
+Oh! bénissez celui qui donne
+L'or et les bonbons de Noël!»
+
+27 décembre 1890.
+
+
+
+
+ L'HIRONDELLE
+
+
+C'était un jour de juin. Sous la verte ramée
+L'onde et l'oiseau mêlaient les accords de leurs voix.
+Le soleil argentait la pelouse embaumée
+Et la brise agitait le grand clavier des bois.
+
+Je contemplais, pensif, l'orgueilleuse nature
+Déroulant au regard ses féeriques splendeurs,
+Quand, soudain, j'aperçus au fond de la ramure
+Un petit chantre ailé volant de fleur en fleur.
+
+Je m'approchai--c'était la gentille hirondelle
+Qui saluait l'aurore aux brillantes couleurs;
+Joyeuse, elle égrenait sa tendre ritournelle
+Dans l'air tout imprégné d'agréables senteurs.
+
+Oh! sois la bienvenue, hirondelle vaillante,
+Compagne de la rose, oiseau consolateur!
+Lorsque tu viens, petite, une joie éclate
+Illumine le front du pauvre moissonneur!
+
+Tu veilles sur le grain, de village en village,
+Et sais le protéger contre le moucheron;
+Chaque été tu poursuis ta tâche avec courage
+En brisant sans pitié l'insecte et l'embryon!
+
+Le riche a ses oiseaux qu'à prix d'or il achète,
+Oiseaux bariolés comme les arcs-en-ciel,
+Qui soupirent leurs chants, ainsi qu'une fillette,
+Pour de légers gâteaux ou des rayons de miel.
+
+L'hirondelle se rit des naïves caresses
+Que le riche prodigue à ses oiseaux aimés;
+La liberté, voilà sa corbeille d'ivresses!
+Elle aime le grand air et les nids parfumés.
+
+Elle habite partout: la terre est sa patrie.
+Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent,
+Le laboureur l'accueille avec idolâtrie,
+Car cet oiseau, pour lui, c'est plus qu'un conquérant!
+
+Puis quand le morne hiver, cet hôte impitoyable,
+Déroule sur nos prés son tapis de frimas;
+Quand le nid des amours devient inhabitable,
+Elle prend son essor, vers de plus chauds climats.
+
+Poussant son vol altier à travers les empires,
+Les fleuves, les déserts, les pics vertigineux,
+Elle berce en volant, sur l'aile des zéphires
+Ses suaves accords qui montent vers les cieux.
+
+Mais vienne le printemps avec ses nids de mousse,
+Son radieux soleil, ses bosquets enchantés,
+On la voit aussitôt, comme une amante douce,
+Joyeuse, revenir aux lieux qu'elle a quittés.
+
+Puissé-je encor longtemps, ô gentille hirondelle,
+Écouter ta romance et tes cris de bonheur!
+Ah! reviens sous nos cieux, messagère fidèle,
+Mettre un rayon d'espoir dans notre pauvre coeur!
+
+Juin 1878.
+
+
+
+
+ A MON PÈRE
+
+
+Quand la première fleur au champ des morts rayonne,
+J'aime à te visiter, ô modeste colonne,
+Qui rappelles le nom de mon père chéri;
+Devant toi je m'incline en fermant les paupières,
+Et mon âme redit de ferventes prières
+Pour le chrétien qui dort sous ce gazon fleuri.
+Méprisant les honneurs que l'orgueilleux envie,
+Sans fiel il traversa le sentier de la vie
+En pratiquant toujours la foi de ses aïeux.
+Il n'aura pas sa place aux pages de l'histoire,
+Mais son nom restera gravé dans la mémoire
+Des plus pauvres que lui qu'il aida de son mieux.
+
+Il est là, maintenant, sous quelques pieds de sable,
+Cet honnête vieillard, doux, généreux, affable,
+Qui ne faillit jamais aux règles de l'honneur.
+Chrétiens, qui visitez ce sombre coin de terre,
+Où l'oiseau, plein d'émoi, gazouille avec mystère,
+Ah! daignez pour mon père implorer le Seigneur!
+
+12 juillet 1883.
+
+
+
+
+
+ BOUQUET DE VIOLETTES
+
+
+
+L'ÉPÉE ET LA CHARRUE
+
+Nos aïeux, sur ce sol, avec leur fière épée
+Ont écrit ce grand mot: civilisation!
+Nous, avec la charrue, achevons l'épopée
+Par ce terme viril: colonisation!
+
+LA PRESSE
+
+La presse, c'est le phare illuminant le monde,
+Le phare qui répand sa lumière féconde
+Dans les nombreux esprits où l'erreur existait.
+Mais la mauvaise presse attaque la morale
+Sape l'autorité, provoque le scandale
+Et renverserait tout, si Dieu ne l'arrêtait!
+
+RICHESSE ET PAUVRETÉ
+
+De la richesse naît quelquefois l'avarice,
+Et le coeur de l'avare est toujours malheureux;
+Mais de la pauvreté jamais ne vient ce vice
+Voilà pourquoi le pauvre est si souvent joyeux.
+
+L'ORPHELINE ET SA MÈRE
+
+Une orpheline, un jour, demandait à sa mère
+Pourquoi, soir et matin, elle priait Jésus?
+C'est que, répondit-elle, en lui je vois un père
+Qui remplace celui que tu n'embrasse plus!
+
+LE DOIGT DE DIEU
+
+Par un froid de décembre, une tremblante mère
+Chez un riche orgueilleux alla tendre la main;
+Le riche en blasphémant repoussa sa prière,
+Mais l'ange de la mort le foudroya soudain.
+
+LA RECONNAISSANCE
+
+Tout bienfaiteur a droit à la reconnaissance;
+L'être suprême à qui nous devons l'existence
+ A les prémices de ce droit.
+C'est un devoir auquel chaque bienfait nous lie,
+Et l'ingrat est un monstre indigne de la vie,
+ Un être à l'esprit trop étroit!
+
+MA POLITIQUE
+
+Ma politique à moi, voulez-vous la connaître?
+--Non, dites-vous?--Alors, ce sera plus tôt fait!
+D'ailleurs, je vous dirais qu'elle est encore à naître:
+Quoi! cela vous étonne? et pourtant c'est un fait.
+
+A NOS FRÈRES EXILÉS
+
+O frères, qui vivez loin de notre patrie
+Et qui gardez encore avec idolâtrie
+Les coutumes, les moeurs et la foi des aïeux,
+Soyez bénis! Nos coeurs caressent l'espérance
+Qu'un jour vous reviendrez dans la Nouvelle-France
+Partager nos travaux et leurs fruits glorieux!
+
+AH! LES ENFANTS!
+
+Bébé fait le malin depuis une heure entière,
+Et la faible maman ne peut le maîtriser.
+Soudain le père arrive et se met en colère,
+Mais bébé l'adoucit avec un seul baiser...
+
+LES PARVENUS
+
+Il est des parvenus qui croient, dans leur folie,
+Que la toilette et l'or éclipsent le génie,
+Et que tous leurs désirs doivent être exaucés.
+Erreur! car ici-bas le génie est le maître,
+Et quand ces pauvres sots s'efforcent de paraître,
+Ils sont pris en pitié par les hommes sensés!
+
+TEL PÈRE, TEL FILS
+
+Autrefois, j'ai connu, tout près de cette ville,
+Un gamin de neuf ans qui blasphémait déjà.
+«Enfant, lui dis-je un jour, cette habitude est vile.
+«Monsieur, répondit-il, je fais comme papa!»
+
+LE MOT PATRIE
+
+Le mot patrie est doux à l'oreille de l'homme;
+L'enfant, sans le comprendre, avec amour le nomme;
+L'adulte en l'entendant sent palpiter son coeur.
+A ce mot nous volons sur le champ de bataille,
+Et pour lui nous bravons le fer de la mitraille;
+Ce mot veut dire enfin: pays, famille, honneur!
+
+22 octobre 1887.
+
+
+
+
+ LA SAINT-JEAN-BAPTISTE
+
+
+A M. AMÉDÉE ROBITAILLE
+Président général de la société St-Jean-Baptiste.
+
+Quand brille à l'horizon le jour de la patrie,
+Les Canadiens-Français, l'âme toute attendrie,
+Célèbrent des aïeux les vertus, les exploits;
+Et, léguant à l'oubli tout ce qui les divise,
+Ils suivent l'étendard qui porte leur devise:
+«Nos institutions, notre langue et nos lois!»
+
+Ils marchent, le front haut, sur ce sol où leurs pères
+Ont posé les jalons de ces villes prospères
+Que le touriste admire aux bords du Saint-Laurent.
+Ils s'arrêtent parfois dans leur pèlerinage
+Pour saluer le nom d'un noble personnage
+Buriné sur l'airain d'un humble monument.
+
+Ils vont se recueillir un instant dans le temple
+Sous le tendre regard de Dieu qui les contemple
+Et les fait triompher d'ennemis dangereux;
+Ils retrempent leur foi--la foi des leurs ancêtres--
+Que savent leur transmettre une foule de prêtres
+Aussi braves et saints que Brébeuf et Buteux.
+
+Et lorsqu'ils ont offert au ciel un pur hommage,
+Ils retournent chacun festoyer sous l'ombrage
+Des érables plantés en l'honneur de saint Jean.
+O les joyeux refrains que chantent les poitrines
+Que de mots répétés par des voix argentines
+Et qui mettent la joie au coeur de l'indigent...
+
+Puis, le soir, ils s'en vont sur la place publique
+Où d'éloquents tribuns, à la voix sympathique,
+Redisent la valeur de ceux qui ne sont plus;
+Il sont heureux d'entendre exalter la mémoire
+De ces fameux héros dont nous parle l'histoire,
+Et jurent d'imiter leurs brillantes vertus!
+
+O Canadiens-Français d'une même croyance,
+Vous dont le fier esprit égale la vaillance,
+ Fêtez avec éclat ce jour!
+Portant de Carillon l'immortelle bannière
+Allez au champ d'honneur vénérer la poussière
+ Des guerriers morts pour votre amour!
+
+Juin 1889
+
+
+
+
+ IL SERA PRÊTRE!
+
+
+A MADAME L. G. V...
+
+ Le prêtre est un pont jeté entre le ciel et
+ la terre. Le jour où il n'y aurait plus
+ de prêtres, le monde s'abîmerait dans une
+ immense ruine.
+
+
+C'était un beau matin. Les cloches de l'église
+Mêlaient joyeusement aux accords de la brise
+ Leurs sons harmonieux;
+Le peuple agenouillé dans notre basilique,
+Adressait en son coeur une douce supplique
+ Au Monarque des cieux.
+
+A l'autel se tenaient douze jeunes lévites
+Venus pour dire au monde, aux plaisirs illicites
+ Un éternel adieu;
+Leurs lèvres murmuraient d'ineffables prières
+Et des larmes d'amour nageaient sous leurs paupières
+ Quand ils firent le voeu.
+
+Que c'est donc merveilleux cette cérémonie!
+Quel cachet de grandeur, de sainte poésie
+ Ne contient-elle pas?
+Et ces fils d'Adam, nés comme nous dans les larmes,
+Livreront à satan et ses compagnons d'armes
+ Des valeureux combats!
+
+Quelle langue pourrait, ô noble et digne femme!
+Exprimer le bonheur dont fut pleine votre âme
+ Au «voeu» de votre enfant?
+Ah! vous étiez heureuses au delà de tout rêve,
+Car l'évêque sacrait, ô pauvre fille d'Ève,
+ Le sang de votre sang!
+
+Oui, vous étiez heureuse, ô bonne et tendre mère,
+Plus que si des honneurs la couronne éphémère
+ Eût ceint ce front aimé;
+Heureuse jusqu'au point de croire que Dieu même
+N'avait jamais offert de plus beau diadème
+ En son ciel embaumé.
+
+Réjouissez-vous bien, naïve et sainte femme!
+Exaltez cet enfant que l'Église proclame
+ Un dévoué pasteur;
+Contemplez son regard où la pureté brille,
+Son front calme et serein où la grâce scintille,
+ Ses traits pleins de douceur!
+
+Vous l'aimiez!... Cependant lorsqu'il vous fit connaître
+Que le ciel l'appelait à devenir un prêtre,
+ L'ami des malheureux,
+Alors vous avez dit, avec le saint prophète;
+«Que votre volonté, verbe divin soit faite
+ Ici-bas comme aux cieux!»
+
+Il sera prêtre! Ainsi, joyeux, il abandonne
+Les passagers plaisirs auxquels l'homme s'adonne,
+ Et qui font son malheur;
+Il quitte sans regret amis, parents richesses;
+Son coeur--brûlant foyer des pures allégresses--
+ Palpite avec ardeur!
+
+Ses mains que pressiez jadis avec tendresse,
+Toucheront désormais, durant la sainte messe,
+ Le corps, le sang de Dieu;
+Ses pieds qu'avec amour vous baisiez dans les langes
+Serviront à porter l'auguste pains des anges
+ Aux mortels, en tout lieu!
+
+Femme, vous n'aurez pas l'orgueil d'être grand'mère,
+Mais votre fils unique aura, sur cette terre,
+ Une postérité:
+Elle renfermera le grand, le prolétaire;
+Le vieillard et l'enfant le nommeront «mon père»,
+ L'oeil brillant de fierté.
+
+Il sera prêtre! Aussi que de brebis errantes
+Reprendront sous ses soins, heureuses, repentantes,
+ La route du bercail;
+Et que de malheureux, guidés par sa parole,
+A son exemple, iront, de l'Équateur au Pôle,
+ Achever son travail!
+
+Nouveau Vincent de Paul, cet homme charitable
+Pressera sur son sein le pauvre misérable,
+ Abandonné de tous;
+Il lui prodiguera les plus grandes tendresses,
+Et ce pauvre, touché, contera ses faiblesses
+ En tombant à genoux!
+
+Puis, lorsque les méchants, le coeur rempli de rage
+Maudiront, saliront de leur ignoble outrage
+ L'apôtre du Seigneur,
+Alors cet homme saint sentira dans son âme
+Un amour plus ardent, une plus vive flamme
+ Pour le faible pécheur?
+
+Il est consacré prêtre! Et vous, sa bonne mère,
+Vous goûtez ardemment sa parole sincère,
+ Pleine d'émotion.
+Vous assistez tremblante, à la première messe
+De ce fils qui vous donne--ô sublime caresse!--
+ Sa bénédiction...
+
+Femme, allez maintenant à vos oeuvres pieuses,
+Et lorsque sonneront les heures douloureuses,
+ Pensez à votre enfant;
+Pensez aux doux bienfaits qu'il sème sur la terre:
+Ce souvenir sera le baume salutaire
+ De votre coeur souffrant
+
+Juin 1879.
+
+
+
+
+ LE FAUBOURG SAINT-ROCH
+
+
+Le vieux faubourg Saint-Roch s'incline sur le bord
+De l'anse sablonneuse où le Saint-Charles endort
+ Son flot bleu qui palpite;
+C'est là que la vertu romaine vit toujours
+Et que sa mâle voix--sa voix des anciens jours--
+ Parle à des coeurs d'élite!
+
+C'est là que Cartier vint, pour la première fois,
+Ennoblir notre sol en y plantant la croix
+ Sous l'ombrage des hêtres;
+C'est là que sont empreints les pas des découvreurs,
+C'est là qu'ont abordé nos vaillants laboureurs
+ Avec nos premiers prêtres!
+
+C'est là d'où sont partis ces humbles conquérants
+Qui portaient à travers forêts, monts et torrents
+ La parole bénie
+A l'enfant des déserts que la foi réclamait...
+C'est enfin le berceau grandiose où germait
+ La noble colonie!
+
+J'aime ce vieux faubourg coquet et florissant,
+Où le riche à sa table accueille le passant
+ Qui demande une obole;
+Car c'est là que s'exerce avec simplicité
+La bienfaisante loi de l'hospitalité
+ Qui ravit et console!
+
+Oui, je t'aime, ô Saint-Roch! A ton passé rêvant,
+Parfois je crois ouïr un poème émouvant
+ Dans la rumeur de l'onde
+Où se mirent les toits de la fière cité
+Dont l'immortel Champlain devina la beauté
+ Qui charme le Vieux-Monde!
+
+Je t'aime! car je sais qu'à l'ombre de la croix
+Vaillamment tu luttas pour défendre nos droits
+ Contre le despotisme;
+Et qu'en toi bat le coeur de notre nation;
+O boulevard béni de la religion
+ Et du patriotisme!
+
+Mai 1880.
+
+
+
+
+ A LA BRISE
+
+
+Haleine du printemps, ô brise parfumée,
+Errant de fleur en fleur, de vallon en vallon!
+L'amoureux, pour ouïr ta roulade animée,
+S'arrache sans regret aux plaisirs du salon.
+
+Il place sur ton aile, aimable messagère,
+Ses longs soupirs d'amour, ses rêves de bonheur,
+Et tu vas les porter à l'amante sincère
+Qui, là-bas, les reçoit dans les plis de son coeur.
+
+Que de fois le poète a redit sur sa lyre
+Les gracieux accords qui vibraient dans ta voix,
+Et que de fois l'oiseau dans un joyeux délire
+S'est mis à les chanter sous les arceaux des bois!
+
+O brise enivre-moi longtemps de ton arôme!
+Viens rafraîchir mon âme où germe la douleur!
+Passe devant mes yeux comme un léger fantôme,
+Et porte jusqu'à Dieu l'écho de mon malheur!
+
+Mai 1882.
+
+
+
+
+ OCTAVE CRÉMAZIE
+
+ Prions pour l'exilé, qui, loin de sa patrie,
+ Expira sans entendre une parole amie;
+ Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
+ Personne ne viendra donner une prière,
+ L'aumône d'une larme à la tombe étrangère!
+ Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort?
+ OCTAVE CRÉMAZIE.
+
+
+S'il est un nom qui rime avec la poésie,
+C'est celui de l'illustre Octave Crémazie,
+ Le nom d'un barde bien-aimé;
+D'un barde qui creusa, comme le vieil Horace
+Dans le champ du génie une profonde trace
+ Que suivent Fréchette et Lemay.
+
+Bien des fois, secouant sa sombre rêverie,
+Il chanta sur son luth l'amour de la patrie
+ Et les vertus de nos aïeux;
+Du prêtre canadien il chanta la science,
+La foi, la charité le dévouement immense
+ Et les triomphes glorieux!
+
+En pleurant il chanta le drapeau de la France,
+Ce riche talisman, témoin de la vaillance
+ De nos soldats à Carillon;
+A ce vieux drapeau blanc environné de gloire,
+Rappelait à son coeur la plus belle victoire
+ Qu'eût remportée un bataillon!
+
+Il chanta les vallons tapissés de verdure
+Que le ciel a jetés, ainsi qu'une bordure,
+ Sur les rives du Saint-Laurent;
+Il chanta les ruisseaux, les lacs et les rivières
+Qui fécondent le sol, et les cimes altières
+ Où gronde et bondit le torrent.
+
+Il chanta tour à tour le zéphyr, l'hirondelle,
+Le site merveilleux de notre citadelle
+ Et nos modestes monuments.
+La foi de nos martyrs inspirait ses mélanges
+Qui semblaient aussi doux que les hymnes des anges
+ Envolés au souffle des vents!
+
+Mais un jour--oubliant la sainte poésie--
+Il eut, dans un moment de gêne et de folie,
+ Une coupable illusion:
+Comme l'arbre géant brisé par la tempête,
+Le poète courba sa belle et noble tête
+ Sous la peine du talion...
+
+Bien des ans ont passé depuis cette heure sombre!
+Crémazie, en voyant à son étoile une ombre,
+ A fui le lieu de ses malheurs...
+Il a vécu longtemps sur la terre étrangère,
+Abandonné de tous, en proie à la misère,
+ Vidant la coupe des douleurs!
+
+Aujourd'hui... mais silence!... Il sommeille sous terre
+Dans un coin de la France, au fond d'un cimetière,
+ Où nul peut-être ne priera...
+L'inexorable mort l'a couché dans la bière
+En attendant qu'un jour revienne sa poussière
+ En ce pays qu'il illustra!
+
+Reçois avec tendresse, ô barde que j'admire,
+Ces vers que je redis sur ma craintive lyre,
+ Et que l'amitié m'inspira!
+Puisse les Canadiens dresser à ta mémoire
+Sur le roc de Québec un monument de gloire!
+ Et l'Amérique applaudira!
+
+1er août 1877.
+
+
+
+
+ LA CITÉ DE CHAMPLAIN
+
+
+Assise sur un roc où notre espoir se fonde,
+Tu mires ta grandeur dans la vague profonde
+ Du fleuve Saint-Laurent;
+Tes vieux créneaux noircis par la poudre et la flamme
+Ont l'air de regarder s'envoler la grande âme
+ De Montcalm expirant!
+
+Aux jours anciens, la voix de la mitraille
+Sur tes remparts a retenti souvent;
+Et l'étranger sur ta haute muraille
+Peut lire encore ce poème éloquent.
+Un siècle et plus, les enfants de la France
+Ont répandu pour toi leur noble sang,
+Mais délaissés par une vile engeance,
+Ils t'ont perdue avec le drapeau blanc...
+
+Depuis longtemps l'amour et l'harmonie
+Ont remplacé les haines d'autrefois;
+Et l'Angleterre avec art s'ingénie
+A rendre heureux les rejetons gaulois.
+Si dans ton sein la lutte recommence
+Entre ces coeurs vibrant à l'unisson,
+C'est une lutte où l'esprit, la science
+Ont plus de part que l'éclat du canon!
+
+24 juin 1885
+
+
+
+
+ UN ORPHELIN [3]
+
+[Note 3: Joseph-Orance de Grandbois, né à Saint-Casimir, comté de
+Portneuf, le 3 mai 1884, devint orphelin de père et de mère à l'âge de
+deux ans, et fut confié aux révérendes Soeurs de la Charité de Québec,
+le 17 mars 1886. Le 11 juin de la même année, M. l'abbé H.-R.
+Casgrain.--qui avait été chargé par le comte A.-H. de Villeneuve, de
+Paris, France, de lui choisir un petit orphelin canadien-français, qu'il
+désirait adopter pour son enfant--vint chercher Joseph-Orance qu'il
+envoya à Paris sous les soins d'une brave femme de Saint-Casimir, nommée
+Béonie Hardy. Le 8 novembre 1890, l'honorable M. H. Mercier, premier
+ministre de la province de Québec, présenta à la législature un projet de
+loi pour permettre à l'heureux orphelin d'ajouter à son nom celui de
+«de Villeneuve». Aujourd'hui l'enfant est l'unique héritier d'un titre
+honorable et d'une immense fortune.]
+
+
+Joseph-Orance avait la beauté pour parure;
+De longs et noirs cheveux encadraient sa figure
+ Pleine de grâce et de candeur.
+Un sourire angélique ornait sa bouche rose
+Qui déjà soupirait une prière éclose
+ Dans les plis de son tendre coeur.
+
+A peine deux printemps doraient sa belle tête,
+Que la mort lui ravit--ô terrible conquête!--
+ Famille, appui, félicité!
+Mais Dieu prit l'orphelin sous sa puissante égide
+Et lui donna pour mère et pour fidèle guide
+ Une des soeurs de charité.
+
+Les soeurs de charité! quelles femmes divines!
+Et qui peut dignement chanter ces héroïnes
+ Que vivent dans l'humilité?
+Pour sauver l'orphelin de l'affreuse indigence,
+Former sa foi, son coeur et son intelligence,
+ Elles épuisent leur santé!
+
+Qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, pleuve ou grêle,
+Elles vont mendier, d'une voix faible et grêle,
+ Pour l'enfant que prie au saint lieu.
+Et l'homme que leur voix attendrit et console,
+Leur verse avec bonheur dans la main une obole
+ Qui réjouit le coeur de Dieu!
+
+Oui, ces soeurs-que la providence
+Éprouve et bénit tour à tour--
+Accueillirent Joseph-Orance
+Avec un vrai transport d'amour.
+
+Et le bel ange oublia vite
+Le pauvre toit de ses aïeux,
+Puisqu'il avait--outre le gîte--
+Trouvé des coeurs affectueux.
+
+Ses yeux rayonnaient d'allégresse;
+Ses lèvres gazouillaient toujours;
+Ses mains ne donnaient que caresse
+A celles qui charmaient ses jours.
+
+Oh! que de chauds baisers sa bouche
+Imprimait au front de la soeur,
+Qui penchée auprès de sa couche,
+Lui parlait du divin Sauveur!
+
+En savourant ce pur langage,
+Plus doux que le chant de l'oiseau,
+Il croyait voir l'auguste image
+De la Vierge sur son berceau!
+
+Et lorsqu'il entendait redire
+Le nom si doux de l'Éternel,
+Alors on le voyait sourire
+Et tourner ses yeux vers le ciel.
+
+Le soir, en fermant sa paupière,
+Il bredouillait du fond du coeur
+Cette humble et magique prière:
+«Veillez toujours sur moi, Seigneur!»
+
+Dans la saison des fleurs de la présente année,
+Par une radieuse et chaude matinée,
+ Un prêtre en cet asile entrait;
+Il était le porteur d'un aimable message,
+Et la joie éclairant son austère visage
+ Mieux que sa bouche l'annonçait.
+
+«Mes bonnes soeurs, dit-il, j'arrive de la France,
+Et je viens en votre âme adoucir la souffrance
+ Que le ciel y verse souvent;
+Un comte de Paris, pieux et charitable,
+Voudrait pour héritier de son titre honorable
+ Un orphelin intelligent;
+
+«Un orphelin issu d'honnêtes père et mère,
+Ayant un doux visage, un noble caractère
+ Et du goût pour la piété;
+Il ferait à l'enfant une heureuse existence
+Et lui mettrait en main l'arme de la science
+ Pour défendre la vérité!
+
+«Je vois dans cet asile un essaim de beaux anges
+Dont les ris et les chants--harmonieux mélanges--
+ Pourraient nous faire rajeunir...
+Je laisse à votre esprit le soin patriotique
+De choisir l'orphelin que ce grand catholique
+ Destine au plus bel avenir!»
+
+Joseph-Orance obtint la palme sur le nombre;
+Mais son front se couvrit d'un nuage bien sombre
+ Lorsqu'on le mit dans le secret...
+Et la soeur Saint-Vincent, qu'il appelait sa mère,
+Ne pouvait voir partir, sans une peine amère,
+ Cet orphelin qu'elle adorait!
+
+Le petit se cachait dans les plis de sa robe:
+Telle contre une fleur l'abeille se dérobe
+ A l'oeil du ravisseur sournois!
+Et la Soeur voulait dire à ce joli rebelle:
+«Va donc, ô mon enfant, où le destin t'appelle!»
+ Mais la douleur glaçait sa voix.
+
+Le prêtre avait prévu les larmes douloureuses
+Que verseraient l'enfant et les religieuses
+ A l'heure triste des adieux;
+Aussi, pour les sécher, trouva-t-il des paroles
+Pures comme le miel qui tombent des corolles,
+ Et douces comme un chant des cieux!
+
+Levant de l'avenir un coin du voile rose,
+Il peignit à l'enfant le destin grandiose
+ Que le Seigneur lui réservait.
+Les pleurs brillaient encor sous plus d'une paupière,
+Mais de tous ces coeurs purs une ardente prière
+ Vers le vaste ciel s'élevait!
+
+Un mois s'est écoulé depuis l'heure touchante
+Où nous étions témoins de la scène émouvante
+ Que ne peut rendre mon pinceau;
+L'orphelin que le prêtre a tiré de l'hospice,
+Et qui devait plus tard boire l'amer calice,
+ Loge à Paris dans un château...
+
+Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse,
+Dont l'âme est un foyer d'amour et de tendresse,
+ Lui prodiguent tous les égards;
+Ils l'entourent des soins que permet la fortune,
+Afin de dissiper la tristesse importune
+ Qui trouble parfois ses regards;
+
+Car, ici, dans l'asile où brilla son étoile,
+Il a quitté deux soeurs qui suivirent la voile
+ L'emportant sur le flot moqueur...
+Souvent il les appelle au milieu de ses fêtes;
+Et la nuit, dans le songe, il brave les tempêtes
+ Pour les serrer contre son coeur...
+
+Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son âme,
+Car elle est, chez l'enfant, semblable à cette flamme
+ Qui luit et s'efface aussitôt.
+Puis une heure viendra--joyeuse et fortunée--
+Où l'ange comprendra sa haute destinée,
+ Et cette heure viendra bientôt!
+
+Que sera-t-il plus tard? mystère!
+C'est le secret du Créateur.
+Prions pour que ce jeune frère
+Soit notre gloire et notre honneur!
+
+15 juillet 1886.
+
+
+
+
+ MAUVAIS ARTISAN
+
+
+C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumière,
+Où pénètre le froid, quatre jeunes enfants
+Se pressent, tout pâlis, aux genoux de leur mère;
+L'âtre n'a plus de feu, la table d'aliments.
+
+«J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges,
+Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain;
+Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges,
+Votre père bientôt vous donnera du pain...»
+
+Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures,
+Et le père et le pain surtout n'arrivent pas!
+La marmaille, apaisée un instant par des leurres,
+Saute à faire crouler le parquet sous ses pas...
+
+«J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère--
+Douloureuse clameur--retenti de nouveau.
+L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère
+De réduire en brasier les planches du berceau...
+
+Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent:
+Aux malheureux sans doute on vient porter secours.
+Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent
+Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!...
+
+Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche,
+Du seuil où la misère étend son voile noir?
+--Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche,
+Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir.
+
+Et cet homme est le chef de la pauvre famille--
+C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!--
+Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille,
+Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur!
+
+La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse
+Auprès du malheureux dont les traits sont flétris;
+Paraissant oublier sa peine et sa détresse,
+Elle lui parle même avec un doux souris!
+
+L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes,
+Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix.
+A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes
+Lui demandent du pain, des vêtements, du bois!
+
+Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine!
+Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs!
+Car votre père à mis l'argent de la semaine
+Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs!
+
+Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes,
+Que votre âme innocente en priant versera,
+Toucheront votre père--Employez donc ces armes,
+Et la victoire, enfants, un jour vous restera!
+
+Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image,
+Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants;
+Elle étend sur notre âme un lugubre nuage
+Qui lui cache du ciel les horizons brillants;
+
+Elle éloigne l'époux du foyer domestique,
+Où longtemps il goûta la joie et le bonheur,
+Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique,
+Il porte sur le front le sceau du déshonneur!
+
+Ce homme était jadis un artisan modèle;
+On vantait sa sagesse et son habileté;
+Au dur labeur jamais il n'était infidèle,
+Et c'est là qu'il puisait la force et la santé.
+
+Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années,
+Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour!
+Il donne au cabaret le fruit de ses journées,
+Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour...
+
+Le monde quelquefois repousse avec malice
+L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main;
+«Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice
+«De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...»
+
+Ce langage est cruel, déraisonnable, impie--
+Faire expier au fils le crime des parents!--
+Rappelons-nous ces mots du maître de la vie:
+«Laissez venir à tous les petits enfants!»
+
+Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable,
+Ces enfants dont le père est parfois un bandit;
+Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table
+En leur donnant le pain du corps et de l'esprit.
+
+Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme--
+Leur âme si sensible aux élans généreux--
+Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme--
+Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux.
+
+Du mauvais artisan et de ses habitudes
+Il ne leur restera qu'un pâle souvenir.
+Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes,
+Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir!
+
+1er octobre 1889
+
+
+
+
+ QU'EST-CE QUE LA VIE?
+
+ Pièce traduite de «_What is Life?_» de Samuel Moore.
+
+
+Je demandais un jour à l'un de ces vieillards,
+Dont la pâle figure et les sombres regards
+Accusent la souffrance et l'amère ironie,
+S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie?
+Courbant sa tête blanche, il dit en soupirant:
+«La vie est une scène où le pauvre et le grand
+Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse;
+Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse;
+Des efforts pour saisir un brillant lendemain;
+Une flamme qui luit et disparaît soudain;
+Un flot que le torrent caresse, agite, emporte;
+Une rose qui naît et bientôt sera morte;
+La vie est ce chemin qui commence au berceau,
+Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau!
+L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance,
+Pour l'atteindre, il travaille, use son existence;
+Mais au lieu du bonheur il trouve le trépas,
+Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...»
+
+Si le néant était le terme de la vie,
+Dieu, lui, dis-je, serait un infâme génie.
+Comment! nous serions tous destinés à souffrir,
+A vivre sans espoir et sans espoir mourir?...
+Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'âme;
+Car l'âme juste espère en Dieu qui la réclame.
+
+Plus ému que content des paroles du vieux--
+Paroles qui blessaient mes sentiments pieux--
+J'abordai sur la route un homme au doux visage,
+Un homme dont l'esprit me parut droit et sage,
+Et je lui demandai, d'un ton respectueux,
+De résoudre pour moi le problème épineux.
+
+Une lueur d'espoir éclaira sa figure,
+Et, s'inclinant, il dit d'une voix mâle et pure:
+«La vie est pour connaître et servir le Seigneur,
+Recevoir sa doctrine avec joie et douceur,
+Imiter les vertus du Christ--divin modèle--
+Afin de vivre un jour de sa vie immortelle.
+
+«La vie est un foyer qu'alimente la foi;
+Un livre où le Seigneur a buriné sa loi;
+Un creuset où notre âme, au feu de la souffrance,
+S'épure et sent grandir en elle l'espérance.
+Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonnés,
+Il entrevoit du ciel les justes couronnés;
+En mourant au péché, son âme se délie
+Et recouvre aussitôt la véritable vie.
+Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter;
+Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher!
+Notre corps, je le sais, est tiré de la terre,
+Et doit, après la mort, redevenir poussière;
+Mais l'âme--souffle pur sorti du coeur de Dieu--
+Quittera pour toujours ce misérable lieu!»
+
+Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre!
+Vivre sous les regards de Celui qui délivre
+L'âme de sa prison pour la conduire au port;
+Oui, je veux triompher du vice et de la mort!
+
+Juillet 1888.
+
+
+
+
+ ADIEU A LA NOUVELLE-ÉCOSSE
+
+ Pièce traduite de l'anglais.
+
+
+Quelque soit ton destin, ô ma Nouvelle-Écosse--
+Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce,
+M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir
+Je jure de garder ton tendre souvenir!
+
+A tes monts que l'été couronne de verdure,
+A ton sol généreux qui donne sans mesure,
+Aux côtes de granit qui te font un rempart,
+J'accorde volontiers de mon coeur une part!
+
+Dans tes vieilles forêts--grandes comme un royaume--
+Le sapin résineux répand son doux arôme;
+Et, défiant toujours l'ouragan furieux,
+Le chêne y dresse aussi son front majestueux!
+
+Puis dans tes champs rayonne, à travers la rosée,
+Une fleur que ma main à souvent caressée;
+Son nom est _May flower_, l'orgueil de l'Écossais,
+Témoin de ses revers et de tous ses succès!
+
+Je n'aurai plus peut-être, un jour, l'heureuse chance
+De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance!
+Mais du moins quand mes yeux verront la _May flower_,
+Ils la contemplerons longtemps avec bonheur...
+
+Adieu, Nouvelle-Écosse, ô ma belle patrie!
+Quoique éloigné de toi, je t'aime à la folie!
+Si les ans entre nous passent comme les flots,
+Mon amour grandira nourri par mes sanglots!
+
+1er mai 1883
+
+
+
+
+ LOUIS FRÉCHETTE
+
+ POÈTE LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire
+Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire,
+ Aura sa place à part.
+Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire
+Pour aller retremper son génie et sa lyre
+ A la source de l'art!
+
+Comme l'aigle volant vers la voûte sphérique
+Où semble l'attirer la puissance magique
+ De l'astre aux rayons d'or;
+De même vers Paris, le soleil de la France,
+L'aigle du Canada, guidé par l'espérance,
+ Prend son sublime essor!
+
+Il sent que, par l'effort de son intelligence,
+Il saura recueillir au champ de la science
+ Des moissons de lauriers;
+Car n'a-t-il pas naguère, affrontant la critique,
+Conquis la palme d'or au tournoi poétique
+ Sur cent esprits altiers?
+
+De notre histoire ouvrant les pages vénérables,
+Sur sa lyre il dira les luttes admirables
+ De nos vaillants aïeux;
+Il en composera de suaves poèmes
+Que la France lira, mieux que ses oeuvres mêmes,
+ Des larmes plein les yeux!
+
+La France acclamera la nouvelle épopée
+De ce barde qui suit la trace de Coppée
+ Et de Victor Hugo;
+Châteauguay, Carillon et mainte autre victoire,
+Pour elle brilleront au temple de Mémoire
+ Autant que Marengo!
+
+Et la France bientôt, grâce à Louis Fréchette,
+Grâce à nos écrivains, prosateur ou poète,
+ Se souviendra de nous.
+Alors elle viendra visiter nos rivages
+Où fleurissent ses lois, sa langue et ses usages,
+ Et nous bénira tous!
+
+22 octobre 1887.
+
+
+
+
+ LE MOIS DES MORTS
+
+
+Le sol n'est plus velouté de verdure;
+Le vent gémit, et le chantre des bois
+Aiguillonné par la faim, la froidure,
+Redit ses chants pour la dernière fois.
+
+Les milles fleurs qui doraient la prairie
+Ont disparu sous un épais frimas.
+Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie
+Où nous prenions de si joyeux ébats!
+
+«Oyez! la cloche sonne
+Son hymne monotone
+Au clocher du saint lieu;
+Cette voix gémissante
+S'élève, suppliante
+Jusqu'au trône de Dieu!
+C'est le sanglot d'une âme
+Qui soupire et réclame
+Dans sa prison de feu.
+Eh! bien, qu'une prière
+Monte, monte, sincère,
+De nos coeurs jusqu'à dieu!»
+
+L'astre du jour, derrière les nuages,
+Cache ses feux, La nature est en deuil.
+Hier, la neige, aujourd'hui les orages:
+Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil.
+
+Le moissonneur ne tresse plus les gerbes
+Qui ravissaient son coeur reconnaissant;
+Le sol est mort. Nos montagnes superbes
+Dressent au loin leur faîte jaunissant.
+
+«Oyez! la cloche sonne
+Son hymne monotone
+Au clocher du saint lieu;
+Cette voix gémissante
+S'élève, suppliante,
+Jusqu'au trône de Dieu!
+C'est le sanglot d'une âme
+Qui soupire et réclame
+Dans sa prison de feu.
+Eh! bien, qu'une prière
+Monte, monte, sincère,
+De nos coeurs jusqu'à dieu!»
+
+Durant ce mois de deuil et de tristesse,
+Chrétiens, fuyons les frivoles plaisirs;
+Pensons aux morts qui soupirent sans cesse
+Après le ciel, objets de leurs désirs.
+
+Ah! oui, pensons à l'affreux purgatoire,
+Où Dieu peut-être un jour nous conviera,
+Car du péché c'est l'urne épuratoire,
+Inévitable, où notre âme expiera!
+
+«Oyez! la cloche sonne
+Son hymne monotone
+Au clocher du saint lieu;
+Cette voix gémissante
+S'élève, suppliante
+Jusqu'au trône de Dieu!
+C'est le sanglot d'une âme
+Qui soupire et réclame
+Dans sa prison de feu.
+Eh! bien, qu'une prière
+Monte, monte, sincère,
+De nos coeurs jusqu'à dieu!»
+
+Entendez-vous ces plaintes déchirantes,
+Ces longs appels, ces sanglots douloureux?...
+Prions! Prions! Nos prières ardentes
+Délivreront des flots de malheureux.
+
+Puis quand la mort, au jour de ses vendanges,
+De notre vie aura tranché le cours,
+Alors ces saints--devenus nos bons anges--
+Nous prêteront leur merveilleux secours!
+
+«Oyez! la cloche sonne
+Son hymne monotone
+Au clocher du saint lieu;
+Cette voix gémissante
+S'élève, suppliante
+Jusqu'au trône de Dieu!
+C'est le sanglot d'une âme
+Qui soupire et réclame
+Dans sa prison de feu.
+Eh! bien, qu'une prière
+Monte, monte, sincère,
+De nos coeurs jusqu'à dieu!»
+
+1er novembre 1881.
+
+
+
+
+ SACHONS LUTTER!
+
+ A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Toute vie est un flot de la mer de douleur.
+Leur amertume un jour sera ton ambroisie,
+Car l'urne de la gloire et de la poésie,
+ Ne se remplit que de nos pleurs!
+
+L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table,
+La cigarette aux dents et la plume à la main,
+J'essayais de ravir à ma muse indomptable
+Des vers que je voulais risquer le lendemain.
+
+Mais, hélas! la cruelle avec indifférence
+Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur,
+Et, malgré mes appels et ma persévérance,
+Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.»
+
+Alors, en grommelant, je rejetai ma plume
+Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir!
+Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume
+Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir...
+
+Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse--
+La muse qui m'avait tant de fois consolé--
+Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse,
+Que votre lyre avait, la veille, modulé.
+
+«Sachons lutter!» Tel est le titre du poème
+Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs,
+Implorant la pitié pour le malheureux même
+Dont le fol égoïsme causé vos malheurs!
+
+L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance
+Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau;
+Il ne vous reste plus que l'amère souffrance,
+Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau!
+
+Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute--
+Que l'homme parvenu doit être bienfaisant,
+Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route
+Un sot que la fortune a rendu méprisant!
+
+Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre,
+Il est des êtres vils au visage de saint
+Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre,
+Pour lancer le dard qui perce notre sein...
+
+Comme vous j'ai souffert de la malice humaine;
+De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison;
+D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine,
+M'étant permis de rire un peu de leur blason...
+
+Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race
+Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront
+De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace
+De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front!
+
+Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer.
+La souffrance à tout front doit mettre son empreinte
+Et toujours et sans cesse et devra durer
+Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.»
+
+Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes:
+Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter,
+Et nous, pauvres humains--_dieux tombés_ que nous sommes--
+Si nous causons des torts, sachons les racheter!
+
+Avril 1887
+
+
+
+
+ LA MISÈRE
+
+
+ Donnez! pour être aimés de Dieu que se fit homme,
+ Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme,
+ Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
+ Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,
+ Contre tous vos péchés vous ayiez la prière
+ D'un mendiant puissant au ciel.
+ VICTOR HUGO.
+
+
+Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière!
+Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs!
+La mère vers le ciel exhale sa prière,
+Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs!
+
+Après avoir redit le sublime symbole
+Et prié le Seigneur de bénir ses enfants,
+Elle s'approche deux, et--gracieuse obole--
+Leur donne des baisers à défaut d'aliments!...
+
+C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne;
+Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents;
+Sur ces candides fronts l'espérance rayonne,
+Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps!
+
+Un arôme suave embaume la demeure
+Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants
+Trônent sur le cristal en attendant cette heure
+Où leur fera la guerre un essaim de gourmands.
+
+Sous ces lambris dorés, le père de famille
+Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur;
+Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille
+Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur.
+
+Ainsi, dans les palais des riches de ce monde,
+L'on voit briller partout la joie et le bonheur;
+L'on ne redoute pas la tempête qui gronde
+Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur...
+
+Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage,
+Dérobe les reflets de ses rayons dorés;
+Au loin le vent mugit, solennel en sa rage,
+Et soulève la neige en tourbillons serrés.
+
+Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête?
+Ciel! une femme pâle à l'air triste et souffrant!
+Ses membres sont glacés; elle avance, s'arrête,
+Et presse sur son coeur un jeune et frêle enfant!
+
+Cette femme débile, à la démarche lente,
+Qui brave en grelottant de froid impétueux,
+A laissé la chaumière, et, comme une âme errante,
+S'en va tendre la main aux portes des heureux.
+
+Elle franchit le seuil d'une villa gothique
+Aux magnifiques arcs aux superbes balcons,
+Mais là sa voix rencontre un coeur dur et sceptique
+Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons...
+
+Le lendemain au soir de ce jour mémorable,
+Vers la chaumière allait le bon curé du lieu.
+Il frémit en voyant--spectacle épouvantable--
+Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu!
+
+Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère,
+Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin...
+Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père,
+Les avait conviés à l'éternel festin...
+
+Janvier 1870.
+
+
+
+
+ AUX POLITICIENS
+
+
+O défenseurs de nos droits politiques,
+Fiers rejetons d'un peuple valeureux,
+Vous qui dictez les lois patriotiques,
+Vivez longtemps, surtout vivez heureux!
+
+Rouges ou bleus--qu'importe la nuance,
+N'êtes-vous pas de nos droits les gardiens?--
+Or moi je dis avec indépendance:
+Soyez bénis de tous les Canadiens!
+Soyez bénis par le céleste Père,
+Vous, citoyens, qui travaillez toujours
+Pour assurer un avenir prospère
+Au _Canada, mon pays, mes amours!_
+
+Votre travail reste sans récompense:
+Le monde, hélas! est composé d'ingrats...
+Mais la patrie, elle, aime et récompense
+Ses braves fils qui lui prêtent leurs bras!
+
+Faites la guerre au sombre fanatisme,
+Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs;
+Luttez aussi contre le népotisme
+Qui donne au lâche un titre et des honneurs...
+
+De ses devoirs instruisez la jeunesse
+Que Dieu destine aux luttes à venir,
+Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse,
+Et pour seul rêve un honnête avenir.
+
+Parlez partout l'harmonieux langage
+Qu'avec le lait vous puisiez au berceau;
+Conservez-le comme un bel héritage:
+De notre race il est le noble sceau!
+
+Ah! pratiquez des aïeux la devise
+«Vivre en Français et mourir en Chrétien!»
+Soyez unis; et que votre âme vise
+A rendre heureux le peuple canadien!
+
+A l'ouverture des chambres 1880.
+
+
+
+
+ A MON AMI M. W. CHAPMAN
+
+
+Lorsque la renommée embouche sa trompette
+Pour redire aux échos le nom d'un Canadien,
+Émule de Taché, de Casgrain, de Fréchette,
+Il me semble toujours que ce nom est le tien!
+
+Car déjà, mon ami, les poètes de France,
+--Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants.
+Leur éloge flatteur exprime l'espérance
+Que ta muse obtiendra des succès éclatants.
+
+Moi qui prête à ta lyre une oreille attentive,
+Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin,
+Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive,
+Je m'unis à ces coeurs pour te serrer la main!
+
+6 juin 1880.
+
+
+
+
+ ELLE EST MORTE!
+
+
+Rose avait dix sept ans; elle était belle et blonde;
+Sur son front les rayons de la candeur brillaient;
+Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde;
+Ses cheveux en flots d'or jusqu'à ses pieds roulaient.
+
+Ses lèvres souriaient comme celles d'un ange;
+Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement;
+Sa voix avait parfois une harmonie étrange
+Qui me plongeant soudain dans le ravissement!
+
+Quand venait le printemps avec ses nids de mousse,
+Ses brises, ses parfums, son soleil radieux,
+Nous allions, elle et moi,--réminiscence douce--
+Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux.
+
+Et là nous admirions le couchant et l'aurore
+Déployant à notre oeil leurs tableaux gracieux;
+Et nos coeurs bénissaient l'Artiste que décore
+Toute l'immensité de la terre et des cieux.
+
+Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre âme;
+Un heureux avenir brillait dans le lointain;
+L'Hymen allait bientôt nous verser son dictame,
+Mais, hélas! nous comptions sans le cruel destin!
+
+Et maintenant, voyez: elle est là qui repose
+Sous la terre où chacun tôt ou tard doit dormir!
+Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma _Rose_,
+C'est le parfum que m'a laissé son souvenir...
+
+Avril 1879
+
+
+
+
+ A BEAUPORT
+
+
+A MESSIRE ADOLPHE LÉGARÉ
+
+Drapé dans son manteau de verdure odorante,
+En face de Québec, de l'Île de Lévis,
+Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante
+Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis.
+
+Son temple--vrai bijou que des mains artistiques
+Ont orné de tableaux aux riantes couleurs--
+Dresse vers le ciel bleu ses deux flèches gothiques
+Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4]
+
+[Note 4: Cette église a été incendiée le 24 janvier 1889.]
+
+Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village
+Ont surgi des villas et quasi des palais
+Aux donjons tapissés de fleur et de feuillage,
+Où le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais.
+
+L'habitant de Beauport est du Breton le type:
+Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur;
+Puis en morale il a l'admirable principe
+De garder à nos moeurs leur antique splendeur.
+
+Beauport! ce nom figure au livre de la gloire,
+Car son sol autrefois a bu le sang des preux;
+Laverdière, Garneau, Ferland, dans leur histoire
+Parlent de cet endroit en termes chaleureux.
+
+C'est de là que partaient ces bombes meurtrières
+Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais,
+Quand ceux-ci, s'avançant sur leurs longues voilières,
+Voulaient ravir Québec au pouvoir des Français.
+
+Parfois on y découvre, en remuant la terre,
+Des sabres, des boulets, des débris d'arme à feu;
+Et l'on m'a raconté qu'on y trouvait naguère
+Des ossements humains, car tout parle en ce lieu.
+
+Ces objets que la rouille a rongés sous la glaise,
+Rappellent à nos coeurs les mémorables jours
+Où nos pères luttaient contre l'armée anglaise
+Pour défendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours.
+
+Ce lieu possède encore, en ses riches annales,
+Plus d'un illustre nom par les hommes chéri;
+C'est là qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales:
+L'humble Étienne Parent et de Salaberry!
+
+Dès que le printemps brille, et jusques à l'automne,
+J'habite sous ton ciel, ô village enchanteur!
+De la ville je fuis le fracas monotone,
+L'air impur, la poussière et l'ardente chaleur.
+
+Je respire à longs traits les parfums de tes roses
+Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois;
+J'observe les ébats des ailés virtuoses,
+Et j'écoute, ravi, leurs gracieuses voix.
+
+Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues,
+Toute l'immensité de la mer et des cieux;
+Parfois je crois ouïr des bruits étranges, vagues:
+C'est le flot qui redit ton passé glorieux!
+
+Alors, le coeur ému, je prends mon humble lyre
+Et mêle mes accords à ces concerts géants
+Qui s'élèvent des bois, de la chute en délire,
+Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres béants!
+
+20 juillet 1887.
+
+
+
+
+ LE JOUR DE L'AN
+
+
+Douze sanglots ont vibré dans l'espace,
+--Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi?
+--C'est l'avenir jetant à l'an qui passe,
+Avec mépris, un adieu sombre et froid!
+
+Un nouvel an, constellé de promesses,
+Vient de surgir des vastes profondeurs;
+Accordons-lui nos plus tendres caresses,
+Car il promet d'ineffables bonheurs.
+
+L'an dernier fut désastreux et terrible:
+Il a semé partout tant de revers...
+Il a changé--ce despote inflexible--
+Nos rêves d'or en mille maux divers!
+
+N'en parlons plus! Et saluons l'aurore
+Du nouveau jour qui brille à l'horizon;
+Que de nos coeurs parte un hymne sonore
+Pour acclamer l'hôte de la saison!
+
+Voyez là-bas, dans la pauvre chaumière,
+Le malheureux amaigri par la faim:
+Du nouvel an, il attend, il espère
+Plus de bonheur et le morceau de pain!
+
+Sous les lambris, où la pourpre rayonne,
+Le riche aussi formule ses désirs:
+«Bel an, dit-il d'un pur éclat couronne
+Nos doux banquets, nos fêtes, nos plaisirs!»
+
+Au saint autel, le prêtre vénérable
+Pour le pécheur implore le bon Dieu;
+Son chant d'amour--cri de joie admirable--
+Comme l'encens monte vers le ciel bleu...
+
+.......................................
+
+Dès ce moment, oublions nos rancunes;
+A l'ennemi présentons notre main.
+Après les jours de noires infortunes,
+Dieu nous réserve un heureux lendemain!
+
+
+
+
+ ÉLÉGIE
+
+ A MONSIEUR E. G.... qui vient de perdre sa femme.
+
+
+Tout est fini! La tombe
+Te couvre pour toujours...
+Mon pauvre coeur succombe
+Sous le fardeau des jours...
+
+Dieu m'a ravi la joie
+En t'appelant aux cieux,
+Et la douleur déploie
+Son voile sur mes yeux!
+
+Du haut du ciel, ô femme
+Veille sur nos enfants,
+Afin que leur jeune âme
+Ressemble au pur encens.
+
+Obtiens-leur l'avantage
+D'aimer le doux Jésus,
+De suivre sa loi sage,
+D'imiter ses vertus
+
+Et lorsque la souffrance
+Viendra les visiter,
+Donne-leur la vaillance
+De bien la supporter.
+
+Oui, fais qu'à ton exemple,
+Au jour de la douleur,
+Ils aillent dans le temple
+Implorer le Seigneur.
+
+Et moi qui suis le père
+De ces trois malheureux,
+Je serai, je l'espère,
+Un modèle pour eux.
+
+Adieu, femme adorée!
+Dors sous ce tertre en fleurs
+Que mon âme navrée
+Féconde de ses pleurs!
+
+15 septembre 1886.
+
+
+
+ AU PEUPLE CANADIEN
+
+
+A M. L. O. DAVID.
+
+O peuple canadien, tressaille d'allégresse,
+Plonge ton noble coeur dans une sainte ivresse,
+ Entonne des hymnes d'amour!
+Déroule avec orgueil les plis de tes bannières,
+Fais retentir partout tes fanfares guerrières,
+ Car de Saint-Jean c'est le beau jour!
+
+L'astre d'or, ce matin, à l'horizon sans bornes,
+S'est levé radieux, posant au front des mornes
+ Un diadème de rayons;
+Le vaste Saint-Laurent roule sa vague pure,
+Et les petits oiseaux cachés dans la verdure
+ Disent leurs plus douces chansons.
+
+La forêt secouant sa crinière brillante,
+Jette mille clameurs à la brise odorante;
+Le ruisseau, serpentant dans les vallons en fleur
+Mêle au concert des bois sa suave harmonie;
+L'airain lance aux échos sa mâle symphonie:
+Tout sous le soleil chante une hymne au Créateur!
+
+Joignant ta voix aux voix de la nature entière,
+Peuple, au pied des autels, courbant la tête altière,
+Va chanter et prier ton glorieux patron.
+Pour retremper ton coeur aux sources de la gloire,
+Étale les feuillets de ta sublime histoire,
+De tes fastes dorés rouvre le panthéon!
+
+C'est toi qui, découvrant nos forêts et nos ondes,
+ Les baptisa d'un nom français,
+Et c'est toi que plantas sur ces rives fécondes
+ Le doux symbole de la paix.
+
+Tu rêvais pour tes fils un avenir prospère
+ Sur la plage que nous foulons,
+Quand, un jour, contre toi la puissante Angleterre
+ Déchaîna ses gros bataillons.
+
+Tu sentis bouillonner dans tes veines la sève
+ Vigoureuse de tes aïeux,
+Et combattis longtemps sans repos et sans trève,
+ Mais ne fus pas victorieux.
+
+Et ton heureux vainqueur, pour prix d'une victoire,
+ Pauvre peuple, te demanda
+Tes villes, tes hameaux, et tout le territoire
+ Qui s'appelle le Canada!...
+
+Alors, abandonné par ta mère la France,
+ Ou plutôt par son lâche roi,
+Tu cédas ce trésor, ayant eu l'assurance
+ De garder ta langue et ta foi!
+
+Peuple, en ce jour béni de la Saint-Jean-Baptiste,
+Démontre avec éclat que dans ton âme existe
+ L'amour pur de la liberté!
+Redis à l'étranger ton histoire héroïque,
+Affirme hautement ta constance stoïque
+ Ta force et ta vitalité!
+
+24 juin 1878.
+
+
+
+
+ L'AUTOMNE
+
+
+Le ciel n'a plus d'azur; l'atmosphère est de glace;
+La splendeur du soleil pâlit de jour en jour;
+Sur l'arbre dépouillé que le frimas enlace,
+L'oiseau ne redit plus sa romance d'amour.
+
+La nature a souillé la robe éblouissante
+Qui parait les coteaux de ses replis soyeux;
+Les fleurs ont disparu; l'abeille vigilante
+Ne dore plus nos bois de son miel savoureux.
+
+Les torrents écumeux, grandis par les orages,
+Font retentir les airs de lugubres sanglots;
+Et, bondissant soudain par dessus les rivages,
+Dévastent les moissons de leurs terribles flots.
+
+Quand tu parais, automne, aussitôt la tristesse
+Sur notre front serein pose son noir bandeau;
+Tu viens ravir aux champs leur brillante jeunesse,
+Tu nous donnes des jours sombres comme un tombeau!
+
+Au vieillard que les ans inclinent vers la tombe,
+Et qui plonge son coeur aux sources des plaisirs,
+Tu dis: «Lève la tête, et vois ce fruit qui tombe,
+Ainsi tu tomberas avec tes vains désirs...»
+
+L'automne, de la vie est la fidèle image:
+Les jours calmes et doux sont nos jours sans remords;
+Les bosquets dénudés rappellent le vieil âge;
+La neige et les frimas, le blanc linceul des morts!...
+
+Eh bien! puisque l'automne en souverain commande,
+Inclinons tous nos fronts devant sa majesté;
+Car sa voix est l'écho de Dieu qui réprimande
+Ceux qui ne pensent pas à leur éternité.
+
+Novembre 1883.
+
+
+
+
+ AUX CÉLIBATAIRES
+
+
+Allons, debout! pauvres célibataires,
+Vous que la femme abreuve de mépris!
+Abandonnez vos gîtes solitaire,
+Où l'on ne voit que des chats favoris!
+
+De votre coeur bannissez la souffrance:
+Ne soyez plus désormais soucieux;
+Et saluez avec joie, espérance,
+Le nouvel an qui brille au front des cieux!
+
+Car en ce jour de fête universelle,
+La fille d'Ève absout les amoureux;
+Sa douce voix attendrit l'infidèle,
+Et son regard rend les hommes heureux.
+
+En votre honneur elle fait sa toilette;
+Elle embellit de fleurs ses longs cheveux;
+A son faux col rayonne l'épinglette
+Qu'elle reçut un soir avec vos voeux!
+
+Vite, debout! accourez donc vers elle
+Vous que l'ennui torture tous les jours!
+Et dites-lui: «Ma tendre demoiselle,
+Je pleure encor mes premières amours;
+
+«Je suis cruel, barbare et bien coupable
+D'avoir blessé vos nobles sentiments;
+Mais mon offense est-elle impardonnable?
+Oh! non; alors, reprenez mes serments.»
+
+Mariez-vous! l'Évangile l'ordonne;
+C'est un devoir sacré pour le chrétien,
+Aux bons époux parfois le Seigneur donne
+La paix de l'âme et le pain quotidien.
+
+C'est le souhait, braves célibataires,
+Que je formule en ce beau jour de l'an
+A l'avenir, soyez moins solitaires;
+Rendez des points aux plus jeunes galants!
+
+1er janvier 1883.
+
+
+
+ SUR L'ALBUM DE MLLE D. M...
+
+ Le souvenir c'est tout;
+ C'est l'âme de la vie.
+
+
+J'aime souvent, l'oeil perdu dans l'espace,
+A remonter l'échelle d'or du temps;
+Je vois alors, comme une aube qui passe,
+L'éclair serein de mes premiers printemps.
+
+Et j'aperçois la pauvre maisonnette
+Où je naquis et coulai d'heureux jours,
+Les beaux enfants à la figure honnête
+Qui me juraient de m'estimer toujours!
+
+Nous descendions la pente de la vie,
+Insoucieux des heures à venir;
+Et pensions, dans notre étourderie,
+Que le bonheur ne peut jamais fuir!
+
+Hélas! pourtant (penser qui me chagrine)
+Dieu moissonna mes amis tour à tour...
+Je m'inclinai devant sa loi divine,
+Car je compris pour l'enfant son amour.
+
+Huit ans plus tard, je rencontrai vos frères--
+Que le hasard sur ma route avait mis--
+En entendant leurs paroles sincères,
+Je m'écriai: soyons toujours unis!
+
+Leur amitié fut l'écho de la mienne:
+Nous étions faits, je crois pour nous aimer!
+Et leur gaîté--leur gaîté _canadienne_--
+Sut de tout temps me plaire et me charmer.
+
+Souvent le soir, aux lumières de l'âtre,
+Nous prenions part à des festins joyeux,
+Où notre esprit, ironique et folâtre,
+Faisait la guerre aux sujets sérieux!
+
+Oui, nous fêtions à la bonne franquette,
+Comme fêtaient nos aimable aïeux;
+Nous nous moquions de l'absurde étiquette
+Que le mondain s'impose en certains lieux.
+
+Vous étiez jeune alors, mademoiselle:
+L'on vous montrait encor le _B-A_: ba!
+Vous ne rêviez que de poupée et dentelle,
+Que ruban rose et succulent baba...
+
+Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change!)
+Vous n'êtes plus la «p'tite» d'autrefois;
+Vous possédez la sagesse d'un ange;
+Vous êtes grande et savante à la fois!
+
+Vous avez eu--superbe récompense--
+A l'examen une médaille d'or:
+C'est le fruit mûr d'une belle semence,
+Oh! gardez-la, comme on garde un trésor!
+
+Sur votre front rayonne l'allégresse:
+Rendez-en grâce au divin Créateur;
+Demandez-lui, pour unique richesse,
+D'éterniser en vous tant de bonheur!
+
+25 août 1882.
+
+
+
+
+ A MADAME B...
+
+ CANTATRICE
+
+(Vers écrits sur un album au-dessous d'une pièce signée: N. Legendre.)
+
+
+Madame, si, comme Legendre,
+J'étais un pur littérateur,
+Et si j'avais votre voix tendre
+Qui charme l'oreille et le coeur,
+Je chanterais la Canadienne
+Au front rayonnant de candeur,
+Je chanterais cette gardienne
+De notre foi, de notre honneur.
+Mais, hélas! je n'ai qu'une lyre
+Peut-être indigne de ce nom
+Qui ne saurait jamais redire
+Les vertus de cette Ève; oh! non...
+
+Septembre 1885.
+
+
+
+
+ SUR L'ALBUM DE MLLE R. D...
+
+
+Si c'est votre désir, aimable demoiselle,
+Que je trace en ce livre un mot vite oublié,
+Je dois vous obéir, car, en étant rebelle,
+Je manquerais aux lois de la bonne amitié!
+
+Avril 1878.
+
+
+
+
+ SUR L'ALBUM DE MLLE J. M. F.
+
+
+Autrefois de mon coeur la joie était bannie,
+Et j'appelais la mort tant j'étais malheureux!
+Mais votre doux regard me rattache à la vie,
+Et lorsque je vous vois, je deviens tout joyeux...
+
+Mai 1880.
+
+
+
+
+ SUR L'ALBUM DE MME DR M. F...
+
+ (IMPROMPTU)
+
+
+Vous travaillez depuis longtemps, Madame,
+Pour ceux que Dieu mit dans la pauvreté
+Je vous admire! Ah! retrempez votre âme
+Au feu divin de l'humble charité!
+
+A la kermesse des pauvres, à Québec, 1880.
+
+
+
+
+ SUR L'ALBUM DE MLLE A. H. T...
+
+
+Je connais une chose, à nulle autre pareille,
+Qui germe dans le coeur et souvent y réveille
+ L'amour et la pitié;
+Plus douce que le miel, plus belle que la rose,
+Plus pure que le lis et que le bébé rose:
+ C'est la franche amitié.
+
+Mai 1880.
+
+
+
+
+ UN HÉROS DE 1870
+
+
+(A mon bienfaiteur et vieil ami, M. Philéas Huot.)
+
+ _Il offrit à la France et son coeur et sa vie._
+
+
+En l'an de grâce mil huit cent soixante et quatre,
+Dans le froid célibat vivait Pierre Francoeur;
+Contre l'amour son âme avait voulu combattre,
+Mais à la fin l'amour était resté vainqueur!
+
+Un soir, se promenant sur l'immense terrasse
+Qui couronne le front du haut Cap Diamant,
+Pierre avait aperçu--vrai type de sa race--
+Une blonde fillette au visage charmant.
+Il se souvint qu'un jour, quittant la cathédrale,
+La jeune fille et lui s'étaient vus en passant;
+Il avait même osé lui tendre l'eau lustrale
+Qu'elle avait acceptée en le remerciant...
+Mais ce soir, elle était au bras de son vieux père,
+Comme une belle pêche aux branches du pêcher;
+Son coeur avait battu lorsqu'elle avait vu Pierre
+Qui semblait du regard vouloir la rechercher.
+
+Le père, en remarquant l'émotion de Rose,
+(Car Rose était son nom) avait tout deviné.
+«Allons, avait-il dit, pourquoi cet air morose?
+Et pourquoi donc ton oeil s'est-il illuminé?
+Quoi! tu ne parles plus? tu n'étais pas muette,
+Ma petite, tantôt. Tu trembles follement:
+Aurais-tu peur? voyons, une bonne fillette
+A son père, toujours doit parler franchement.»
+
+Rose voulait parler, mais ses lèvres timides
+Ne faisaient qu'exhaler des soupirs douloureux;
+Et ses grands yeux d'azur, si doux et si limpides,
+Se troublaient et parfois lançaient d'étranges feux.
+
+Le vieillard, en voyant l'embarras de sa fille,
+Qu'il n'aurait pas voulu davantage effrayer,
+Après avoir jeté sur elle une mantille,
+L'avait, le coeur ému, ramenée au foyer.
+
+Pierre était resté là, droit comme une statue,
+Regardant s'envoler l'objet de ses amours;
+Car il l'aimait déjà, cette belle inconnue,
+Et son coeur lui disait qu'il l'aimerait toujours!
+Il y rêvait encore, quand l'airain de l'église,
+Égrenant dans les airs les notes de minuit,
+Le tira de son rêve, et, prompt comme la brise,
+Il courut aussitôt vers son humble réduit.
+
+Le lendemain matin, avec la pâle aurore,
+Rose s'était levée en proie à la douleur.
+Pensive, elle écoutait l'hymne doux et sonore
+Que les chantres ailés adressaient au Seigneur.
+Puis des larmes voilaient l'éclat de sa prunelle;
+Sa bouche murmurait des mots incohérents.
+«Je le reverrai donc, ici, soupira-t-elle,
+Du moins c'est le désir de mes tendres parents...»
+
+De fait, la veille au soir, à sa fille chérie,
+Ce père avait parlé le langage du coeur;
+«J'ai deviné l'amour, ou plutôt la folie
+qui trouble en ce moment ta joie et ton bonheur.
+
+Ce jeune homme me plaît; il a bonne figure,
+Taille robuste, oeil vif et mains d'un travailleur;
+Ces dons du corps, souvent, sont d'un superbe augure,
+Mais aimer Dieu, ma fille, est un don des meilleurs.
+Est-il un bon chrétien? J'en jugerai moi-même,
+Oui, car avant longtemps je le rencontrerai;
+Si je suis convaincu qu'avec ardeur il t'aime,
+Ma parole d'honneur! Je te l'amènerai...»
+
+Le nom de ce vieillard, de ce père excentrique,
+Était Jacques Benoit. Il ne redoutait rien;
+Il eut versé son sang pour la foi catholique;
+Il se glorifiait d'être né Canadien!
+
+Pierre enfin se coucha; mais l'amère insomnie
+Jusques au point du jour tortura son cerveau;
+Espérant mettre un terme à sa longue agonie,
+Dans sa forge, il alla manoeuvrer le marteau.
+
+Il tenait à Saint-Roch une large boutique
+Où le bruit de l'enclume aux rires se mêlait.
+Le soir, après souper, pour parler politique,
+Sous ce toit enfumé souvent l'on s'assemblait.
+
+Pierre, ce matin-là, suait à grosses gouttes,
+Lui, le gai forgeron aux bras si vigoureux!
+Ah! c'est qu'alors son coeur entretenait des doutes
+Sur l'accomplissement de ses projets heureux...
+«Pourtant, se disait-il, il faut que je connaisse
+Cet ange blond qui fait ma joie et mon tourment;
+Je veux mettre à son front, où brille la jeunesse,
+Les roses de l'hymen--divin couronnement!»
+
+Cinq jours plus tard, assis sur le seuil de sa porte,
+Il respirait du soir l'agréable fraîcheur;
+Devant lui défilait la nombreuse cohorte
+Des braves ouvriers revenant du labeur.
+--Eh! bonjour, _Messieu_ Pierre! exclamait tout le monde,
+Car il était connu parmi les travailleurs;
+On proclamait sa force une lieue à la ronde:
+A lui seul! il avait rossé trois batailleurs...
+
+Mais Pierre, tout-à-coup, s'élança dans la rue
+Pour saisir un coursier qui venait au galop,
+Trimbalant dans un fiacre une enfant éperdue
+Dont la terreur offrait le plus triste tableau.
+
+Notre héros, soudain, au péril de sa vie,
+Bondit comme un lion au cou de l'animal
+Qui s'élança d'abord avec plus de furie,
+Mais se calma bientôt, vaincu par son rival!
+
+Presque aussitôt survint un homme à barbe blanche:
+C'était Jacques Benoit, le maître du cheval!...
+Dans Pierre il reconnut, à sa figure franche,
+Celui que son enfant nommait son idéal!
+Prenant du forgeron la main forte et grossière,
+
+Il sa serra longtemps avec effusion:
+«Ami, vous êtes brave et d'une race fière,
+Car de là-bas j'ai vu votre belle action.
+Comment vous exprimer ce qu'éprouve mon âme?
+Ajouta le vieillard, visiblement confus;
+La gratitude, allez!--cette vivace flamme--
+Brûlera dans mon coeur pour ne s'éteindre plus!
+Oui, sans vous la fillette, à l'heure où je vous parle,
+Serait peut-être morte, oh! j'en frémis d'horreur!
+Je vous cherchais... pardon... je cherchais l'ami Charle...
+Quand mon fougueux coursier a fui comme un voleur!»
+Pierre, d'emblée, avait reconnu le vieux père
+De l'ange au front rêveur qui troublait son repos;
+Et, surpris de le voir, il regardait la terre
+Sans pouvoir seulement bredouiller quelques mots!
+Mais bientôt, recouvrant son ferme caractère,
+Il dit, en désignant sa modeste maison:
+--«Entrez donc sous le toit d'un vieux célibataire!
+
+--Vieux, dites-vous? Ah! Ah! oui, _vieux_... par la raison!
+
+--Vous êtes trop flatteur; je passe la trentaine
+Depuis quatre printemps.
+
+ --Ne vous désolez pas,
+Car, à trente-quatre ans, la vieillesse est lointaine,
+C'est l'âge où l'on ne voit que les fleurs sous ses pas.»
+
+Laissons-les discourir, en prenant le breuvage,
+Sur l'étrange incident qui les a réunis,
+Et revenons à Rose. Elle veille au ménage,
+Y mettant une adresse et des soins infinis.
+
+Ses mains ont tout rangé dans un ordre admirable,
+Depuis les objets d'art jusqu'au luisant miroir;
+Et par la porte ouverte, on aperçoit la table
+sur laquelle est l'humble repas du soir.
+
+Sa mère, vieille femme, arrive de l'église,
+Où souvent elle va prier le roi des cieux;
+Mais sur son front de suite éclate la surprise
+En ne voyant que Rose apparaître à ses yeux.
+--«Et ton bon père, enfant?
+ --Pas de retour encore!
+--Pauvre vieux! de ce train il sera bientôt mort!
+Car pour trouver celui que ta jeune âme adore,
+Il peut mettre à l'envers tout Québec et Beauport...
+
+--«Ciel! que vois-je! fit Rose, en courant vers la porte:
+Mon père qui revient avec notre inconnu...
+Mais, réprimant alors l'ardeur qui la transporte,
+Elle recule et dit: Qu'il soit le bienvenu!»
+
+En effet aussitôt sautèrent de voiture
+Pierre et Jacques Benoit, ce vieux Roger-Bontemps.
+La gaîté rayonnait sur leur bonne figure,
+Mais, hélas! la gaîté ne dura pas longtemps!
+
+Lorsque la jeune fille ouït la voix vibrante
+De l'homme qu'elle aimait, son coeur battit bien fort;
+Elle rougit, s'émut; et sa lèvre brûlante
+Laissa tomber un cri d'ineffable transport!
+
+«Mordienne! qu'as-tu donc, ô mon enfant chérie,
+S'écria le vieillard, lui saisissant la main;
+Nous t'aimons, tu le sais, avec idolâtrie,
+Et voulons du bonheur te tracer le chemin.
+Monsieur Pierre Francoeur--que tout le monde approche,
+Et que je suis heureux de recevoir chez moi--
+Est un noble artisan sans peur et sans reproche,
+Qui serait enchanté de vivre sous ta loi;
+Il m'a fait cet aveu quand j'étais à sa table,
+(Car tu sauras tantôt comment je l'ai connu).
+Catholique fervent, honnête et charitable,
+Enfant, tel est celui que tu crois _inconnu_!
+Tu pleures à présent! voyons, voyons petite!
+Sèche ces vilains pleurs qui rougissent tes yeux;
+Prouve à ce beau Monsieur qu'ici la joie habite
+Et que notre étiquette est celle des aïeux!
+
+Rose, en effet, pleurait! Ses bienfaisantes larmes,
+Comme des diamants jusqu'à ses pieds roulaient;
+Cet aimable chagrin faisait briller ses charmes;
+Pierre et les deux vieillards, ravis, la contemplaient.
+
+Oui, cette enfant pleurait! mais un chaste délice
+Sous ce voile de pleurs alors se déguisait;
+Elle avait mis sa lèvre à l'enivrant calice,
+Et pleurait le bonheur que son coeur y puisait!
+
+O larmes précieuses,
+Douces, silencieuses,
+Baume consolateur
+Inénarrable joie,
+Que du ciel nous envoie
+Le divin Créateur!
+
+Des grands yeux bleus de Rose,
+Coule, rosée éclose
+Du pur et saint amour;
+Ah! rafraîchis son âme
+Dont la soif te réclame;
+Oui, coule en ce beau jour!
+
+Mais Rose, revenant de la folle surprise
+Qu'elle avait éprouvée en revoyant Francoeur,
+Lui dit:
+ «Veuillez, Monsieur, excuser ma franchise:
+Vous m'avez trop causé de joie et de bonheur!...»
+
+Ce gracieux reproche, au lieu de blesser Pierre,
+Alluma dans son âme une lueur d'espoir;
+Il répondit:
+ «Le ciel exauce ma prière,
+Puisque l'ai maintenant l'honneur de vous revoir.»
+
+«Bravo! bravissimo! trois fois bravo, mordienne!
+Glapit Jacques Benoit, tout fier de ce début;
+Merveilleusement dit, ma parole chrétienne!
+De ce pas, mes enfants, vous atteindrez le but!
+Allons, Monsieur Francoeur, allons, sans gêne, à table!
+Nous avons, il est vrai, chez vous fait bon repas;
+Mais ma femme et ma fille ont de la dent, que diable!
+Et le jeûne ce soir ne leur conviendrait pas!»
+
+Le galant accepta la franche politesse,
+Puis, en homme d'usage, il but et mangea peu.
+De Rose il admira la beauté, la finesse,
+Et la complimenta sur l'exquis pot-au-feu.
+Après ce gai repas, on fit de la musique
+Dans un petit salon de fleurs tout embaumé;
+Rose, en s'accompagnant, chanta plus d'un cantique
+Où le nom de Marie était souvent rimé.
+Pierre ne chantait pas, lui, selon les principes;
+Il en connaissait point l'art des _dilettanti_;
+Il ignorait aussi l'accord des participes,
+Mais chanta volontiers plus d'un couplet joli.
+
+Ce soir-là, chez Benoit, on était en liesse;
+Les coeurs, jeunes et vieux, vibraient à l'unisson.
+Les deux vieillards tout bas, se répétaient sans cesse
+Que Rose pour époux aurait un beau garçon!
+
+«Comment le trouves-tu, Rose et toi, bonne vieille?
+Demanda le vieillard, quand Pierre fut parti.
+Rose joyeuse, dit:
+ --Vraiment il m'émerveille!
+Et sa mère ajouta:
+ --C'est un fameux parti!...»
+
+Dieu! que les vrais plaisirs sont de courte durée!
+Pensait, en cheminant, le jeune homme amoureux;
+Je veux garder toujours de ma belle soirée
+Dans les plis de mon coeur, le souvenir heureux!
+
+II
+
+Dans le bourg Sainte-Foye, auprès de la barrière
+S'élevait un logis touré de bouleaux;
+Sur ses murs crevassés le houblon et le lierre,
+Ainsi que des serpents déroulaient leurs anneaux.
+
+C'était un beau soir d'août. Dans un ciel sans nuages,
+L'astre du jour lançait sa dernière lueur,
+Et les oiseaux mêlaient leurs gracieux ramages
+A la voix du Zéphyr volant de fleur en fleur.
+L'air était tout rempli de senteurs odorantes
+Que le foin, en séchant, exhalait en foison;
+Et la gentille abeille, aux ailes transparentes
+Buvait avec ivresse aux perles du gazon.
+
+Trois personnes causaient, assises sur un banc;
+La fine humeur gauloise animait leur langage
+Et l'écho répétait parfois leur rire franc.
+Cependant la plus belle, une blonde fillette,
+Interrompit soudain son rire harmonieux
+Pour aller recevoir, à la bonne franquette,
+Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux.
+
+--«Salut à vous, salut! Mademoiselle Rose,
+Lui dit en s'inclinant le plus âgé des deux;
+Votre teint à toujours l'incarnat de la rose
+Et mon ami de vous a droit d'être orgueilleux.»
+
+Pierre à son tour reprit:
+ --«J'approuve le notaire
+Qui sait dire à propos toute la vérité;
+Mieux que lui je connais votre doux caractère,
+Et j'admire avec lui votre rare beauté.»
+
+--«De grâce, c'est assez! assez! répliqua-t-elle,
+Je ne mérite pas tous ces beaux compliments;
+Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle
+Où nous retrouverons mes excellents parents.»
+Ils furent accueillis d'une façon charmante
+Par Benoit et sa femme. Et Pierre, ce soir-là,
+Vint s'asseoir sans trembler auprès de son amante,
+Qui portait à ravir la robe de gala.
+
+Pourquoi tant de gaîté sur toutes ces figures?
+Et pourquoi le notaire était-il chez Benoit?
+C'est que, par un contrat, deux jeunes créatures,
+Allaient en ce beau soir, s'unir devant la loi.
+
+Pierre, depuis trois mois, sur _l'océan du Tendre_
+Confiait son esquif au doux vent de l'espoir;
+Car Rose quelquefois osait lui faire entendre
+Ces cinq mots consolants:
+ «Ainsi j'aime à te voir!»
+Or, un jour de juillet--il m'en souvient encore--
+Pierre chez son amante arrivait tout rêveur.
+«Je viens, avait-il dit, ô fille que j'adore,
+T'offrir en ce moment et ma vie et mon coeur.
+Je veux me marier: la raison me l'ordonne;
+Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrétien?
+A tous les bons époux le Maître du ciel donne
+Au foyer l'harmonie et le pain quotidien.
+Ne me repousse pas, idole de ma vie,
+Toi qui portes au front la suave candeur!
+Au banquet de l'hymen le Seigneur nous convie:
+O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...»
+Rose avait reparti:
+ «J'admire ta franchise
+Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer;
+Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise
+Je ne puis te répondre: ils pourraient me blâmer.»
+
+Cette soumission et ce hardi langage
+Jetèrent notre ami dans le ravissement.
+«Tu parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage
+«De répliquer un mot à ton raisonnement.»
+
+Pierre, le lendemain, rayonnant d'espérance
+Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit.
+Le bonhomme lui dit:
+ --«Écoutez ma sentence:
+Vous voulez épouser ma fillette?... eh bien, soit!
+Dans les premiers jours d'août, amenez M. Fabre,
+Ce notaire galant que nous estimons tous;
+Il manie encor mieux la plume que le sabre,
+Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux.
+
+Puis, le contrat passé, nous fixerons la date
+De votre mariage. Au pied des saints autels,
+Le prêtre célébrant (oh! ce dessein me flatte!)
+Sera mon vieux cousin, Messire Désautels.
+Nous ferons, n'est-ce pas? une _noce tranquille_,
+Nos aïeux s'amusaient de cette façon-là;
+N'allons pas imiter les «noceurs» de la ville,
+Je n'ai jamais aimé leur bruit ni leur éclat.»
+
+Pierre, tout ému, dit:
+ «Mon cher futur beau-père,
+Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux.
+Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espère,
+Éviter des «noceurs» les écarts dangereux.»
+
+Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire
+Chez le père Benoit accompagnait Francoeur,
+L'habile homme de loi montra son savoir-faire
+En dressant le contrat sans commettre une erreur.
+Au moment solennel où l'épouse future
+Prenait la plume d'or pour signer le contrat,
+Le notaire, vers elle inclinant sa figure,
+Mit un léger baiser sur son front incarnat.
+
+«Vous êtes fin voleur, dit en souriant Rose;
+Je ne vous donne point de petit baiser-là!
+Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose,
+Pour être pardonné, vous remettre cela?
+Comment, vous oseriez?... non, non, riposta-t-elle,
+Je préfère excuser plutôt votre larcin;
+Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle,
+Mais je n'approuve pas votre hardi dessein!...»
+--C'est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle,
+Et, comme la musique est l'_accord_ le meilleur,
+Veuillez donc chanter la romance nouvelle
+Que vient de publier l'artiste Lavigueur.»
+
+Quand l'acte fut signé, les chansons et le rire
+Retentirent longtemps dans ce logis heureux;
+Les futurs époux--illusoire délire--
+Crurent que leur bonheur valait celui des cieux!...
+
+Par un soleil brillant, un superbe carrosse,
+Traîné par deux chevaux, arrêta chez Benoit.
+Pierre, charmant à voir sous son habit de noce,
+Sauta de la voiture, aussi fier que le roi!
+
+Mais quand il aperçut Rose en toilette blanche
+Et le front couronné des fleurs de l'oranger,
+Il ne put retenir cette parole franche:
+«Le Créateur en toi ne peut rien corriger!
+Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prêtre,
+L'aimable et généreux curé de Charlesbourg;
+Il doit, au saint autel, implorer le grand Maître
+Pour qu'il daigne bénir notre sincère amour.»
+--«Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'âme!
+Veuillez assurer l'abbé de mon profond respect;
+Puisse de cette vertu la douce et sainte flamme
+Produire sur nous deux son salutaire effet...»
+
+Après s'être adressé les compliments d'usage,
+Jacque Benoit, Jean Fabre[5] et les futurs époux
+Prirent place, joyeux, dans le bel équipage
+Pour se rendre à l'église et se mettre aux genoux
+de l'abbé Désautels.
+
+[Note 5: M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parlé plus haut, servait
+de père à Pierre Francoeur, qui avait perdu ses père et mère depuis
+plusieurs années.]
+
+ L'église de Sainte-Foye
+Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornement.
+La foule était nombreuse; une céleste joie
+Répandait sur les fronts de vifs rayonnements.
+Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre
+Avait le coeur honnête et le bras vigoureux;
+Et, de là, concluait qu'une belle carrière,
+Après leur mariage, allait s'ouvrir pour eux.
+Peindre l'émotion et la joie indicible
+Qui firent tressaillir ce couple vertueux
+Au moment d'être uni, n'est pas chose possible:
+Ils avaient du bonheur plein l'âme et plein les yeux.
+
+O jour de mariage
+Incomparable page
+Du livre des mortels;
+Époque de la vie
+Où se fait l'harmonie
+Des coeurs près des autels.
+
+Ineffable mystère:
+Un ange de la terre
+A l'homme vient s'unir;
+Et ces deux créatures,
+Aux riantes figures,
+Ont foi dans l'avenir;
+
+Car devant la Madone
+Un apôtre leur donne
+Sa bénédiction;
+Et, selon sa promesse,
+Le roi des cieux s'empresse
+De sceller l'union.
+
+Or, avec cette force,
+(Primant celle du Corse
+Le grand Napoléon)
+Ces époux seront braves
+Et riront des entraves
+Que dresse le démon!
+
+O divin mariage,
+Toi le fidèle gage
+Du bonheur des époux,
+Puissent l'homme et la femme
+Imprimer en leur âme
+Ton souvenir si doux!
+
+Quatre ans avaient passé depuis le mariage
+De Rose et de Francoeur. Nos héros habitaient
+Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage,
+Une belle demeure où les amis fêtaient.
+
+Ils ne désiraient rien, la sainte Providence
+Leur ayant départi joie et prospérité;
+Aussi conservaient-ils de la reconnaissance
+Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanité.
+Deux jolis jumeaux blonds, un garçon, une fille
+Étaient venus au monde un soir de février;
+Et ces charmants amours--bijoux de la famille--
+Égayaient de leurs cris cet aimable foyer.
+Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-Émile et Corinne.
+(Ainsi les appelaient le père et la maman).
+Vingt-deux mois! c'est l'âge où la lèvre purpurine
+De ces êtres chéris bredouille gentiment!
+Qu'il était beau de voir ces figures joyeuses,
+Ces fronts où rayonnait la divine candeur,
+Ces teints couleur de rose--images gracieuses--
+Que n'avait pas ternis le vent de la douleur!
+Chaque soir, à genoux près de leur bonne mère,
+Par sa bouche inspirée ils parlaient au bon Dieu;
+Et, semblable à l'encens, leur naïve prière.
+
+Dans un nimbe brillant montait vers le ciel bleu!
+Ils ignoraient que l'homme a des songes moroses,
+Que ses yeux quelquefois sont rougis par les pleurs;
+Ces anges ne voyaient que joie et rêves roses
+Où l'homme trop souvent n'aperçoit que malheurs!...
+..................................................
+
+Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique,
+Les membres fatigués par le rude labeur,
+Les joyeux papillons du foyer domestique
+Lui faisaient oublier et fatigue et douleur;
+Volant à sa rencontre, ils ouvraient sa figure
+De sonores baisers en riant aux éclats;
+Il les faisait sauter, rouler sur la verdure
+Et savourait longtemps leurs gracieux ébats!
+
+Rose cherchait sans cesse, en femme aimable et bonne,
+A prévenir les goûts du maître de son coeur;
+Elle y réussissait, grâce à l'humble Madone,
+Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur,
+De notre Canadienne elle était le vrai type:
+Taille moyenne, oeil doux et teint plein de fraîcheur;
+En morale, elle avait l'admirable principe
+De garder à nos moeurs leur antique splendeur.
+
+Son mari! ses enfants!... ah! qui pourrait redire
+La tendresse et l'amour qu'elle éprouvait pour eux?
+Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre
+Auraient pu retracer ces sentiments pieux!
+
+Pierre et Rose étaient fiers de se sentir revivre
+Dans les doux jumeaux blonds aux yeux intelligents;
+Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre
+Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents.
+Mais ce rêve enchanteur, ces projets fort louables
+Ne devaient pas avoir leur accomplissement,
+Car Dieu, dont les décrets sont tous impénétrables,
+Allait anéantir leur rêve en un moment.
+
+Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune,
+Pierre, la rame en main, refoulait le courant.
+L'air était embaumé, mais le sournois Neptune
+Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent.
+Rose et les chérubins se tenaient près de Pierre,
+Assis en cercle, au fond de l'embarcation,
+Et contemplaient ravis, l'éclatante lumière
+Que l'astre répandait sur la création.
+
+--«Voyez-donc, chers parents, comme la lune est belle,
+S'écria Pierre-Émile, en croquant un gâteau.»
+Rose reprit:
+ --«Pourtant, ce n'est qu'une étincelle
+Qui s'échappe la nuit du céleste Flambeau!
+Mais si vous restez bons, pieux et charitables,
+Si vous savez porter des malheurs le fardeau,
+Un jour vous quitterez tous nos biens périssables
+Pour aller contempler cet astre encor plus beau!»
+
+Pierre, depuis longtemps observait le silence;
+Un noir pressentiment faisait battre son coeur;
+Il avait beau lutter, se faire violence,
+Il restait au pouvoir de l'occulte oppresseur.
+Aussi redoutait-il ces bourrasques fréquentes
+Qui sont le cauchemar du courageux marin,
+Car le vent soulevait des vagues écumantes,
+L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein.
+
+Tout à coup un éclair, un éclair grandiose,
+Décrivit dans l'espace un long serpent de feu,
+Et l'orage éclata. Les deux enfants et Rose,
+Affolés de terreur, tremblaient en priant Dieu.
+
+Pierre les rassurait en montrant le rivage
+Qu'il s'efforçait d'atteindre avec son vieux canot;
+Le vent le repoussait. Sous un épais nuage
+La lampe de la nuit se déroba bientôt!
+Les malheureux étaient plongés dans les ténèbres
+Et ballottés ainsi qu'un fragile roseau.
+Le tonnerre aux échos jeta des sons funèbres,
+Et la vague lança les promeneurs à l'eau...
+Mais Pierre, redoublant aussitôt de courage,
+Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant;
+Et, vif comme un poisson, il revint à la nage
+Sur les flots tourmentés sans cesse par le vent.
+
+Eh! que pourrait-il faire ainsi sans assistance,
+N'ayant plus de canot ni la moindre clarté?
+Mourir... hélas! oui, car une bonne distance
+Le séparait encor de sa chère cité!...
+Quoi! mourir à cet âge où la vie est si belle,
+Où tout sous le soleil nous parle joie, amours...
+Mourir! lorsqu'on possède une épouse modèle
+Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours...
+
+Ce lugubre penser hanta l'esprit de Pierre,
+Mais il le repoussa de suite avec dédain;
+Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amère,
+Il se mit à jouer du pied et de la main.
+Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde,
+Entraîné par sa femme et l'un de ses enfants;
+N'importe, il n'aurait pas--pour les trésors du monde--
+Voulu laisser périr ces deux êtres charmants!
+Mais ses forces d'Hercule à la fin s'épuisèrent;
+Le Saint-Laurent allait se referment sur eux,
+Quand six robustes bras prestement les tirèrent
+De ce gouffre, ou plutôt de ce tombeau honteux!
+
+Les sauveurs étaient trois bateliers de Saint-Pierre,
+En route pour Québec avec un lot de bois.
+Ils avaient aperçu sur le fleuve en colère,
+Cet homme que la vague enveloppait parfois.
+Ils firent à la hâte un lit de fraîche paille,
+Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux.
+Mais, ô fatalité! le sort, de sa tenaille,
+Voulait broyer le coeur du père courageux.
+Car, spectacle navrant! c'était deux corps livides,
+Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots!
+Ils étaient là, gisant sur les grabats humides,
+Le visage éclairé par le feu des falots...
+
+Pierre était atterré. Des larmes abondantes
+Inondaient sa figure aux traits mâles et beaux;
+Debout, pâle, muet, il ressemblait aux plantes
+Qui vivent sans chaleur à l'ombre des tombeaux!
+
+Il avait tout perdu dans l'espace d'une heure;
+Son adorable femme et ses fiers rejetons;
+Il ne lui restait plus que sa sombre demeure
+Où les sanglots allaient remplacer les chansons!
+
+Les bateliers, émus, regardaient en silence
+L'éloquente douleur de notre infortuné,
+Et suppliaient tout bas la sainte Providence
+De consoler ce brave au chagrin destiné.
+
+Mais Pierre, tout à coup, vaincu par la souffrance,
+--Ce mal dont les humains doivent subir la loi--
+Roula sur le carreau, privé de connaissance,
+En s'écriant:
+ «Seigneur, ayez pitié de moi!»
+
+Trois semaines après cette scène terrible,
+Que la plume ne peut fidèlement tracer,
+Pierre quittait le lit. Il était impossible,
+Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer,
+Ce n'était plus cet homme à la forte encolure,
+Au visage serein, aux bras si vigoureux!
+Du vieillard il avait déjà l'allure,
+La tristesse trônait sur son front anguleux.
+Il ne ressentait plus de douleurs corporelles;
+Son estomac pouvait recevoir tous les mets,
+Mais l'âme, hélas! portait des blessures cruelles
+Que les princes de l'art ne guérissent jamais...
+C'est en vain qu'il cherchait souvent à se distraire
+En lisant les journaux ou quelques bons romans;
+L'inexorable sort semblait toujours se plaire
+A lui rendre odieux ces doux amusements.
+Alors il s'écriait, la voix pleine de larmes:
+«Accordez-moi, mon Dieu, la résignation,
+Ou faites-moi goûter las douceurs de vos charmes
+En daignant m'appeler dans la sainte Sion!»
+Enfin Dieu lui donna la force et le courage
+De porter des revers le pénible fardeau.
+A la forge bientôt il conduisait l'ouvrage
+Pendant que trois gaillards manoeuvraient le marteau.
+
+Un illustre défunt qui vit dans la mémoire
+Des hommes d'aujourd'hui, _le bon curé Charest_,
+Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire
+Et surtout des héros que Francoeur admirait.
+Le malade écoutait les récits du vieux prêtre,
+Récits qui l'enflammaient au suprême degré;
+Au seul nom de la France, il sentait tout son être
+Tressaillir. Ah! ce nom était pour lui sacré.
+Aussi, c'est qu'il l'aimait ce beau pays de France,
+--Soleil que les prussiens ne pourront obscurcir!--
+C'est là que ses aïeux prirent jadis naissance,
+Et c'est là qu'il aurait voulu vivre et mourir!
+Or, depuis que la mort de sa faux redoutable
+Avait moissonné Rose et ses deux chers enfants,
+Il ne nourrissait plus qu'un désir admirable:
+Combattre en _Canadien_ contre les allemands!
+
+Il lui fallait partir, car l'eau de notre fleuve
+Rappelait à son âme un spectacle navrant:
+Toujours il croyait voir--insupportable épreuve--
+Les défunts entraînés par l'horrible courant...
+Mais un autre motif plus grand que la souffrance
+L'engageait à partir pour le sol étranger;
+Il se disait souvent:
+ «Quand on aime la France,
+On doit la secourir à l'heure du danger!»
+
+III
+
+L'été de mil huit cent soixante et dix achève;
+L'oiseau commence à fuir vers des climats plus doux;
+Le soleil, triste et pâle, à l'horizon se lève;
+La ramure secoue au vent ses cheveux roux.
+
+C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable
+Envahit le forum (place Jacques-Cartier);
+On dirait, à la voir, qu'un malheur effroyable
+Menace les mortels de l'univers entier.
+
+Que s'est-il donc passé de si grand sous les astres
+Pour que sur tous ces fronts éclate le chagrin?
+Ah! la France se meurt! déjà quatre désastres:
+Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin!
+
+Eh! oui, voilà pourquoi l'on pleure et l'on murmure
+Dans la ville où grandit l'héroïque valeur;
+Quand la France reçoit au coeur une blessure,
+Les habitants d'ici tressaillent de douleur!
+
+«Je vole à son secours, s'écrie un patriote,
+Et vais au consulat offrir mes faibles mains.
+Et si je dois tomber sous le fer du despote,
+Je mourrai, sans regret comme les vieux Romains!»
+
+Il part, la tête haute et l'oeil plein de lumière,
+Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien.
+«J'appartiens, Excellence, à la classe ouvrière,
+Dit-il, et j'ai l'honneur d'être né Canadien.
+Or, j'apprends que la France où naquirent nos pères,
+--Belle France que j'aime autant que mon pays!--
+Est soumise à cette heure aux troupes meurtrières
+Que commandent Von Molke et ses cruels amis!
+
+Eh bien, mille tambours! je vends maison, boutique,
+Pour aller me ranger sous son noble drapeau;
+Oui, si j'obtiens de vous une pièce authentique,
+Je troquerai l'outil contre le chassepot!»
+
+--«Quel est donc votre nom, homme plein de courage?
+
+--Pierre Francoeur, obscur artisan, de Saint-Roch.
+
+--Quoi! c'est à vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage,
+Ravissait et l'épouse et les enfants en bloc?...
+
+--«Hélas! oui, c'est à moi que le fleuve en colère,--
+Ce fleuve au bord duquel j'aimais à respirer--,
+A ravi les trois coeur, les plus purs de la terre...
+Et depuis cet instant je ne fais que pleurer...
+
+--O le deuil éprouvé des époux et des pères!
+Je comprends vos malheurs et sais y compatir;
+Vous êtes un héros tel que l'on n'en voit guères,
+Et la France de vous n'aura pas à rougir.
+
+Prenez ce sauf-conduit cacheté de mes armes,
+Puis rendez vous auprès du gouverneur Trochu;
+Devant ce pli les Francs abaisseront leurs armes,
+Et par eux vous serez, au besoin, secouru.»
+
+«--Pour vos bontés, merci mille fois, Excellence!
+Je serai, je l'espère, un valeureux soldat,
+Car je sens dans mon coeur refleurir la vaillance
+Que Montcalm a légué aux fils du Canada!»
+
+Le lendemain au soir, à genoux sur la terre
+Où dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux,
+Pierre parlait tout bas dans ce lieu solitaire,
+Mais l'indiscret zéphyr nous apporta ces mots:
+
+Adieu, tombe chérie,
+Sombre et muet séjour
+Où tous, après la vie
+Nous dormirons un jour!
+
+Demeure des trois anges
+Que follement j'aimais
+Et que les viles fanges
+Ne salirent jamais!
+
+Adieu, charmante femme,
+Adieu, fruits de son flanc:
+A vous, j'offre mon âme,
+A la France, mon sang!
+
+Demain, avant l'aurore,
+Je quitterai ces lieux;
+--Vous reverrai-je encore?
+Oui, plus tard, dans les cieux!
+
+Mais, vive inquiétude,
+Qui me remplacera?
+En cette solitude
+Qui vous visitera?
+
+Hélas! sur votre tombe
+Que j'arrose de pleurs,
+Nul ne viendra quand tombe
+Le jour, mettre des fleurs!
+
+Ni faire la prière,
+_Cette aumône du coeur_,
+Que le céleste Père
+Accueille avec bonheur.
+
+Non, car l'homme se livre
+Ici-bas aux plaisirs,
+Et n'aspire qu'à vivre
+Pour combler ses désirs!
+
+Eh bien, puisque le monde
+Ne songe qu'à jouir,
+Moi, sur la terre et l'onde
+Pour vous je veux souffrir!
+
+Donc, adieu, tendre femme,
+Adieu, fruits de son flanc!
+A vous, j'offre mon âme,
+A la France, mon sang!»
+
+Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite
+Ces trois infortunés, et rejoignons Francoeur,
+Qui, près de Châtillon, à la lutte s'apprête
+Sous le commandement d'un général de coeur.
+Il a pu parvenir jusque là sans entrave,
+Grâce à l'aimable pli du consul québecquois;
+Du reste, en le voyant, on devinait un brave
+Dans les veines duquel coulait le sang gaulois!
+
+La France tous les jours éprouve les défaites;
+Nos vaillants soldats sont par le nombre écrasés;
+Et déjà les Prussiens se préparent des fêtes
+Dans les riches hameaux qu'ils ont _germanisés_.
+
+Ils ne respectent rien, ces conquérants d'une heure!
+Ils insultent l'enfant, la femme, le vieillard,
+Détruisent la moisson et brûlent la demeure
+Où vit paisiblement l'honnête montagnard.
+
+Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes
+Qu'ils pillent aussitôt et plongent dans le deuil;
+Puis, l'esprit ébranlé par leurs succès faciles,
+Ils lancent sur Paris un envieux coup d'oeil!
+
+Halte-là! car Paris, le vrai coeur de la France,
+Le royaume des arts, l'imprenable cité,
+Secoue avec éclat sa folle insouciance
+Et veut garder encor son immortalité!
+
+Jules Favre aux Prussiens demande un armistice,
+Afin d'examiner leurs nombreux armements:
+Mais de Bismark répond:
+ «Je ne puis, en justice,
+L'accorder... Agréez mes meilleurs sentiments!»
+
+Cette froide réponse allume la colère
+et l'indignation dans l'âme des Français.
+«C'est bien, disent plusieurs, _fertilisons la terre,
+Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais!_
+
+Tout Paris se prépare à combattre les reîtres,
+Les jeunes et les vieux marchent sous les drapeaux;
+On jure de tuer, sans pitié, tous les traîtres
+Et de livrer leur chair en pâture aux corbeaux!
+
+Les fusils, les canons, les boulets et la poudre
+Sont vite fabriqués et remis aux soldats;
+Et, quand sonnera l'heure, aussi prompts que la foudre,
+Ces terribles engins feront mille dégâts...
+
+C'est le vingt-deux septembre. Escorté de ses troupes
+Le général Ducrot traverse Châtillon;
+Les habitants du lieu, qui se tiennent par groupes
+Agitent devant lui maint et maint pavillon.
+Ducrot s'incline et dit:
+ «Priez pour nous, mes frères,
+Afin que du combat nous sortions triomphants;
+Demain nous camperons près des hautes Bruyères
+Où les Prussiens encor se montrent turbulents.»
+Et quittant à regret ce peuple qu'il estime,
+Esclave du devoir, il poursuit son chemin;
+Il n'a plus qu'un désir--désir vraiment sublime--
+Lutter, et, s'il le faut, mourir le lendemain!
+De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive
+A l'endroit redoutable avec ses bataillons.
+«Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la défensive,
+Car l'ennemi déjà doit charger ses canons.
+
+A peine a-t-il parlé, qu'une balle prussienne
+Laboure jusqu'à l'os le flanc de son cheval!
+La bête de douleur rugit comme l'hyène
+Qui se trouve placée en face d'un rival.
+Les ennemis alors sortent de leur cachette
+En lançant des obus à travers les bosquets;
+Mais Ducrot, sans frayeur, à ses soldats répète:
+Laissez-les dépenser leur force et leurs boulets!
+Cependant les Prussiens--que ce silence intrigue--
+Osent se découvrir aux regards des Français.
+Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue,
+Jubile en présentant un glorieux succès!
+«A l'oeuvre! ordonne-t-il; déplantez-moi ces rustres.
+Que l'orgueil a rendu méchants, audacieux!
+La France attend de vous les faits les plus illustres,
+Allons donc, en avant! ô soldats valeureux!»
+Aussitôt des milliers de boulets et de balles
+Tombent comme un orage au milieu des Prussiens.
+Et l'air redit alors des clameurs infernales
+Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens!
+
+Çà et là des blessés étendus en grand nombre
+Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort,
+Puis d'autres effrayés par ce spectacle sombre,
+Sous les bois vont se mettre à l'abri de la mort.
+
+Les chevaux, l'oeil en feu, les naseau pleins d'écume,
+Affolés de terreur, s'élancent au galop,
+Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume
+Sur le sol détrempé par le sang et par l'eau!
+
+C'est un sauve-qui-peut: le général lui-même,
+Espèce de colosse au coeur ambitieux,
+Est obligé de fuir; et, dans sa rage extrême,
+Maudit, _en se sauvant_, les Français et les dieux...
+
+Maintenant, grâce au ciel, sur les Hautes-Bruyères,
+Le vieux drapeau français déroule au vent ses plis;
+Il semble défier les hordes meurtrières
+Qui nourrissent l'espoir de bombarder Paris.
+
+Neuf jours ont fui. Ducrot à cheval se promène
+En rêvant au plaisir de revoir l'ennemi,
+Car il l'attend. Depuis bientôt une semaine
+Ce général fameux n'a presque point dormi.
+
+Au détour d'une route, à travers le feuillage,
+Il croit voir onduler dans le lointain brumeux
+Une mer de soldats: tel on voit un rivage
+Mollement s'avancer les flots silencieux.
+Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne,
+Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon;
+Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne,
+Un joli moulinet aux accords du canon...
+Ils aiment ce jeu-là, si j'en crois ma mémoire,
+Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas déçus!
+Mais! ils sont très nombreux: la plaine en est toute noire!
+Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reçus!
+Sur ce, le général pique au flanc sa monture
+Et s'élance au galop vers le champ des soldats.
+«--Aux armes! leur dit-il, de sa voix mâle et pure,
+Les Allemands sur nous s'avancent à grands pas!
+Leur nombre est légion; mais vous êtes des braves
+Que ne comptez jamais le nombre des rivaux;
+Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves,
+Ni même leur livrer vos glorieux drapeaux,
+Alors, repoussez-les! N'ayez aucune crainte,
+Soldats, d'être vaincus; non luttez vaillamment,
+Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte
+Et Dieu vous aidera jusqu'au dernier moment!»
+
+Tous les soldats en choeur à cet appel répondent:
+--Nous vous suivrons partout, ô noble général!
+--Ah! merci, fait Ducrot; vos cris puissants inondent
+Mon âme d'allégresse... Attendez le signal!
+
+L'heure succède à l'heure et l'ombre à la lumière;
+La nuit sur la nature étend son voile noir.
+La lune, au bord du ciel, montrant sa tête altière,
+Scintille tout à coup comme un bel ostensoir.
+Tout est silencieux. Ducrot et son armée
+Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment
+Où la tourbe prussienne--ivre de renommée--
+Viendra le attaquer dans leur retranchement.
+Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence,
+Si ce n'est quelquefois les murmures du vent.
+Enfin l'aube paraît et l'horizon immense
+Reflète les clartés d'un beau soleil levant.
+
+Les belliqueux Français sont ennuyés d'attendre;
+Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh! non!
+Car leur unique voeu, maintenant, est d'entendre
+La voix de la trompette et de celle du canon.
+Néanmoins, imitant du général l'exemple,
+Ils offrent au Seigneur les prémices du jour,
+Et ce champ de combat se convertit en temple
+D'où montent vers le ciel des prières d'amour.
+Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers préparent,
+Avec habileté, le modeste repas.
+La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent
+De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras.
+Bref, le tout est servi. La cloche carillonne
+Invitant la milice à manger sans façon.
+Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne
+Sur les fronts, et le coeurs vibrent à l'unisson.
+
+Mais, dominant les ris, les tirades joyeuses,
+La voix du général fait entendre ces mots:
+«Aux armes! j'aperçois les cohortes nombreuses;
+Vainquons! car la défaite est le plus grand des maux!»
+
+Les soldats, oubliant le vin et la gamelle
+Obéissent de suite à l'ordre de Ducrot,
+Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle
+En allant et venant sur son coursier au trot.
+
+Les Prussiens, l'air railleur, vers les Français s'avancent,
+Mais ceux-ci sont déjà prêts à les recevoir,
+Les soldats de Ducrot à leurs ennemis lancent
+Un regard dont l'éclair paraît les émouvoir.
+Ducrot ordonne alors de commencer la lutte.
+Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitôt;
+Et, spectacle effrayant, des deux côtés on lutte
+Avec un héroïsme où la colère éclot.
+Allemands et Français combattent face à face
+Et semblent décidés à vaincre ou bien mourir,
+Car lorsqu'un soldat tombe, un autre le remplace,
+Convaincu qu'à son tour la mort va le saisir!
+
+La mort, sans préférence, enlève aux deux armées
+Des hommes de valeur, que dis-je? des héros!
+Elle n'a pas d'égard pour leurs jeunes années,
+Non! comme les blés mûrs ils tombent sous sa faux!
+
+O mort, cruelle mort! pour assouvir ta haine,
+Tu fais couler à flot le sang de tous ces preux;
+Tu plonges à la fois dans le deuil et la peine
+Des mères au coeur d'or et des enfants heureux!
+Ils n'ont plus de soutien, ils n'ont plus d'espérance!
+Ah! qui donc désormais leur donnera du pain?
+Qui les consolera quand l'amère souffrance
+Posera sur leur front sa redoutable main?...
+
+Mais la mort ne dort pas, au contraire elle veille
+Et moissonne à son gré les faibles et les forts:
+_On a beau la prier_, elle n'a point d'oreille
+Pour écouter nos voix, nos douloureux accords...
+Elle épargne à présent les soldats de la Prusse
+Et frappe les Français qui luttent vainement;
+Ceux-ci vont succomber, quand Ducrot, plein d'astuce,
+Sous le dôme d'un bois les place adroitement.
+Le pauvre général a la douleur dans l'âme:
+Six cents vingt-deux des siens sont au nombre des morts!
+Que faire? va-t-il fuir? Non! ce serait infâme,
+Et partout le suivrait la honte et le remords...
+Mais il devra lutter, hélas! sans espoir même,
+Car les Prussiens à peine ont perdu cent soldats.
+«N'importe! je mourrai pour la France que j'aime,
+Dit-il: un Français meurt, mais il ne se rend pas...»
+Il crie à ses héros: «Quittons notre retraite
+Et derechef allons au poste de l'honneur:
+Impossible pour nous d'éviter la défaite;
+Prouvons donc aux Prussiens que nous avons du coeur!»
+
+La résignation brille sur la figure
+De ces braves soldats luttant vingt contre cent;
+Mais personne ne jette une plainte, un murmure,
+Ils ont déjà juré de répandre leur sang!
+
+Le général alors à leur tête se place
+En leur disant: «Soldats, imitons nos aïeux;
+Lorsque des ennemis s'emparaient d'une place,
+Ils les en délogeaient, eh bien, faisons comme eux!»
+Sur ce, l'oeil enflammé, le voilà qui s'élance,
+Vers la vaste clarière où règnent les Teutons;
+Il y parvient bientôt trompant leur vigilance,
+Et fait pleuvoir sur eux le fer de ses canons.
+
+Les Allemands, surpris d'une attaque aussi rude,
+Ne peuvent tout d'abord riposter à ce feu;
+Mais leur général parle, et sa ferme attitude
+Leur donne du courage et les rassure un peu.
+Puis un combat nouveau, gigantesque, commence;
+Ces puissants ennemis ne se ménagent pas.
+On dirait, à les voir, qu'ils sont pris de démence,
+Tant ils semblent contents s'affronter le trépas.
+Balles, boulets, obus tombent comme la grêle;
+Une épaisse fumée aveugle les soldats;
+Aux plaintes des blessés, la trompette entremêle
+Sa larmoyante voix, aussi triste qu'un glas.
+Les Français luttent bien. Le bruit de la mitraille,
+Loin de les effrayer, augmente leur ardeur;
+Ils veulent à tout prix gagner cette bataille
+Que renferme pour eux le salut et l'honneur!
+Mais, qu'est-ce? entendez-vous les hourras frénétiques
+Qu'ils poussent vers le ciel en combattant toujours?
+Ils viennent de ravir aux sujets germaniques
+Douze ou treize canons aux énormes contours!
+Alors les Allemands, le front chargé de rage,
+Font mine d'avancer sous le feu des Français,
+Mais en vain! car ceux-ci redoublent de courage
+Et leur font essuyer un nouvel insuccès!
+
+Ducrot observe tout. Il voit parmi ses braves
+Un homme culbuter à lui seul maints Prussiens,
+Leur infligeant à tous de ces blessures graves
+Que ne peuvent guérir les savants chirurgiens;
+Car ceux qui sont tombés sous sa fatale étreinte
+Sont là, sans mouvement, sur le terne gazon,
+La poitrine brisée et la prunelle éteinte,
+Mêlant leur dernier râle à la voix du canon!
+Mais ce chanceux tireur que l'héroïsme guide,
+Pourra-t-il résister aux coups des ennemis?
+Regardez-le: de sang sa tunique est humide;
+N'importe! il lutte encore, les membres tout meurtris!
+Puis, ô bonheur! il voit que l'ennemi recule;
+Il avance à la course avec ses compagnons,
+Poursuivant les fuyards les tuant sans scrupule,
+Comme on écraserait du pied des moucherons!...
+Tout à coup il terrasse un soldat héroïque
+Qui vient de dérober aux Français un drapeau;
+Il arrache au voleur cette belle relique,
+Plus pure à ses regards que le cristal de l'eau!
+
+Quel est donc ce héros à la fière encolure
+Que Bellone a chargé des lauriers du vainqueur?
+Examinez les traits de sa noble figure,
+Et vous reconnaîtrez le forgeron Francoeur!...
+Les malheurs ont blanchi ses beaux cheveux d'ébène
+Et creusé sur son front un glorieux sillon;
+Blessé, mais non soumis, il est semblable au chêne
+Qui résiste longtemps aux coups du bûcheron...
+Il baise avec amour le drapeau de ses pères,
+Après l'avoir pressé tendrement sur son coeur;
+Et, sans respect humain, récite des prières
+Que sa famille, au ciel doit répéter en choeur!
+
+L'ardeur chez les Prussiens semble un instant renaître,
+Car leur mitraille gronde encore avec éclat;
+Mais, d'un coup d'oeil, il est aisé de reconnaître
+Que c'est le désespoir qui les pousse au combat.
+
+Ducrot veut balayer ces bandes étrangères
+Qui croyaient par leur nombre effrayer les Français:
+«Braves soldats! chassez ces infâmes vipères
+Pour qu'elles n'osent plus nous troubler désormais...»
+
+Pierre alors se redresse et prend sa carabine,
+De l'échec de la veille il veut venger l'affront.
+Ciel! soudain son bras tremble et sa tête s'incline:
+Il vient de recevoir deux balles dans le front!
+
+Il tombe sur le sol, théâtre de sa gloire,
+Ce modeste artisan que rien n'intimida,
+En murmurant ces mots que je livre à l'Histoire:
+Adieu, France chérie! Adieu, beau Canada...
+
+1er février 1887.
+
+
+
+
+
+ SONNETS
+
+
+
+
+ MONTRÉAL
+
+
+A M. LOUIS FRÉCHETTE
+
+Bâtie au pied d'un roc à l'aspect grandiose,
+Et que Jacques Cartier appela _Mont-Royal_
+Cette belle cité, que le Pactole arrose,
+Attache le progrès à son char triomphal.
+
+Le commerce fleurit où fleurissait la rose,
+Car il a détrôné le règne végétal;
+La voix de la vapeur--moderne virtuose--
+Fait retentir les airs d'un hymne magistral.
+
+Là vit dans l'harmonie un peuple hétérogène
+Dont les fils, chaque jour, descendent dans l'arène
+Au seul mot d'industrie ou de prospérité.
+
+Ils rêvent d'établir sur ce sol historique
+Une ville prospère, heureuse, magnifique,
+Et ce beau rêve touche à la réalité!
+
+1er mars 1889.
+
+
+
+
+ QUÉBEC
+
+
+A M. NAPOLÉON LEGENDRE
+
+Assise sur le haut d'un vaste promontoire
+D'où le regard embrasse un féerique tableau,
+La ville de Québec semble du territoire
+Être la sentinelle ou le porte-drapeau!
+
+Ses vieux murs délabrés, qui faisaient notre gloire,
+Tombent de jour en jour sous les coups du marteau;
+N'importe! elle progresse, et son nom dans l'histoire
+N'en brillera pas moins d'un éclat pur et beau!
+
+Elle a dormi longtemps; la voilà qui se lève!
+Un pont traversera, de l'une à l'autre grève,
+Le cours majestueux du large Saint-Laurent.
+
+De superbes palais embelliront ses rues;
+Des hôtels dresseront leurs dômes dans les nues;
+Et l'immortel Champlain aura son monument!
+
+1er mars 1889.
+
+
+
+
+ ROSE FANÉE
+
+
+L'autre soir, en ouvrant quelques feuillets de prose
+Cachés sous la poussière et jaunis par le temps,
+J'en vis rouler à terre une petite rose
+Qui me rappela l'heure où j'avais dix-sept ans.
+
+A sa tige pendait un bout de satin rose
+Où j'aperçus le nom d'un ange aux traits charmants
+Qu'autrefois j'adorai mais, fleur à peine éclose,
+La mort vint la cueillir à quatorze printemps...
+
+Je priai ce soir-là--le coeur plein de tristesse--
+Pour celle qui dora l'aube de ma jeunesse
+Des rayons les plus purs des plaisirs et des ris...
+
+Depuis, un autre amour a germé dans mon âme,
+Et je vois tous les jours sa bienfaisante flamme
+Illuminer le coeur de mes enfants chéris.
+
+1er juin 1889.
+
+
+
+
+ A M. E. AUBÉ, JOURNALISTE
+
+ A l'occasion de son mariage.
+
+
+Au banquet de l'hymen le seigneur te convie;
+Accepte avec fierté, jeune homme, cet honneur.
+Un ange d'ici-bas te consacre sa vie,
+Son amour, ses secrets, ses espoirs de bonheur!
+
+Il faut se marier! C'est bien là ce qu'envie
+Tout être raisonnable et doué d'un bon coeur;
+Mais, dans ce siècle où l'âme à l'or est asservie,
+Trop de femmes, hélas! ne rêvent que grandeur!...
+
+Sois heureux! sois heureux dans ton humble ménage!
+Chasse loin les doucis, et que pas un nuage
+N'assombrisse un instant le ciel de tes amours!
+
+Dieu te donne aujourd'hui--récompense ineffable--
+Une épouse au coeur d'or, intelligente, affable,
+Qui fera de ta vie un tissu de beaux jours!
+
+Juillet 1881.
+
+
+
+
+ A L'AMIRAL THOMASSET
+
+ DE LA «MAGICIENNE»
+
+
+Va sur le Saint-Laurent, ô ma muse chérie,
+Offrir un humble hommage aux marins valeureux
+Qui viennent sur nos bords, l'âme toute attendrie,
+Pour voir ce beau pays fondé par leurs aïeux!
+
+O muse, ne crains pas d'être mal accueillie,
+Les Français sont toujours courtois et généreux;
+S'ils s'arment quelquefois du dard de l'ironie,
+Ce n'est que pour punir les sots, les orgueilleux.
+
+Dis-leur que, sur le sol de la libre Amérique,
+Deux millions de coeurs, à la trempe énergique,
+Ont promis aux Français un éternel amour;
+
+Et dis-leur que, malgré l'épreuve et la souffrance,
+La haine des tyrans et l'oubli de la France,
+Ils n'ont voulu trahir leur promesse un seul jour!
+
+1er août 1878.
+
+
+
+
+ A M. P.-C. BEAULIEU
+
+ RÉPONSE
+
+Oh! qu'ils sont beaux ces jours où la sainte espérance
+Entonnait dans mon âme un chant plein de douceur!
+Mon rêve se brisa, je connus la souffrance
+Et pleurai, mais en vain, ces moments de bonheur...
+
+Berthe vivait pour moi; j'avais sa confiance.
+D'un amour grandissant nous goûtions la saveur;
+Le prêtre allait bientôt bénir notre alliance,
+Mais Berthe un soir partit pour un monde meilleur!
+
+Je souffre maintenant--oui, je souffre en silence--
+Et pourtant je bénis l'austère Providence
+Qui me versa l'absinthe et lui tendit le miel!
+
+Je garderai toujours, mon ami, souvenance
+De celle qui dora longtemps mon existence
+Et brille désormais dans les splendeurs du ciel!
+
+Avril 1880.
+
+
+
+
+ LE LAC BEAUPORT
+
+
+A. M. M. PELLETIER
+
+J'aime à te contempler, ô lac, que la nature
+A placé dans un lieu poétique et charmant!
+J'aime à voir tes flots noirs refléter la ramure
+Des pins que le zéphyr agite mollement!
+
+Et je songe que là, dans leur retraite obscure,
+Les Hurons, autrefois, vivaient paisiblement;
+Mais sur tes bords mon oeil ne voit plus la figure
+D'un seul de ces héros: ils sont morts vaillamment...
+
+Que de fois, ô beau lac, après une victoire,
+Les Hurons revenaient, le front chargé de gloire,
+Reposer près de toi leur membres tout meurtris;
+
+Et, que de fois aussi, l'humble missionnaire,
+Portant pour bouclier la croix, le scapulaire,
+Allait y consoler ces malheureux conscrits!
+
+1er août 1880.
+
+
+
+
+ A MONSIEUR C...
+
+
+Depuis deux ans, poète à l'âme tendre,
+Ta lyre d'or a suspendu ses chants.
+Souffrirais-tu? Mais l'oiseau fait entendre
+Dans la douleur des murmures touchants.
+
+Ton noble coeur doit pouvoir se défendre
+Du désespoir et des chagrins cuisants.
+Tous nos pensers, tu le sais, doivent tendre
+Vers le séjour du Maître des puissants.
+
+Sois courageux! car c'est dans la souffrance
+Que nos aïeux retrempaient leur vaillance
+Quand ils luttaient pour la foi du chrétien!
+
+Oui, chante encor: ta voix mélodieuse
+Fera connaître à la France oublieuse
+Les grands exploits du peuple canadien!
+
+8 septembre 1885.
+
+
+
+
+ RÉPONSE
+
+
+L'autre jour, en passant, je vis dans le vallon
+Une harpe au rameau d'un arbre suspendue;
+Le soleil lui versait comme des jets de plomb,
+Et nul vent ne touchait sa corde détendue.
+
+Un silence de mort pesait sur l'étendue,
+Mais soudain un zéphyr, caché dans un buisson,
+S'en vint tourbillonner sur la harpe éperdue,
+Et l'instrument divin rendit encore un son.
+
+Ami, mon luth gisait, frappé par la souffrance;
+Dans son désert brûlant nul souffle d'espérance
+Ne caressait mon coeur navré par les chagrins.
+
+Mais hier votre muse, harmonieuse brise,
+Effleura de son vol ma lyre qui se brise.
+Et je fredonne encor mes modestes refrains!
+ C...
+
+15 septembre 1885.
+
+
+
+
+ LE PRINTEMPS
+
+
+A M. PIERRE-GEO. ROY, DU «GLANEUR».
+
+Le givre a disparu. L'oiseau dans la ramée
+Exhale vers le ciel ses chants mélodieux;
+L'aurore verse à flots sur la rose embaumée
+Comme des perles d'or, les charmes de ses yeux.
+
+C'est le printemps vermeil; la brise parfumée
+Mêle au bruit du ruisseau son murmure joyeux;
+Dans les bosquets en fleurs, l'abeille, ranimée
+Bourdonne en butinant le miel délicieux.
+
+O résurrection de la grande nature!
+Doux printemps, j'aime à voir ta riante verdure
+Dérouler sur le sol son tapis de velours!
+
+Quand tu brilles, le front du malheureux se dresse;
+Les coeurs, jeunes ou vieux, tressaillent d'allégresse,
+Et d'une même voix célèbrent les beaux jours!
+
+Mai 1891.
+
+
+
+ A L'AUTEUR
+
+
+Oui, puisqu'il plût à Dieu de te faire poète,
+Courage donc, jeune homme, au front plein de fierté!
+Et, malgré les clameurs de la foule inquiète,
+Redis-nous plus souvent tes chants de piété.
+
+Chante aussi nos forêts, notre rive coquette,
+La jeunesse, l'amour et les beaux soirs d'été;
+Exalte les grands noms que l'Histoire répète,
+Célèbre les aïeux, chante la liberté!
+
+Chante avec les ruisseaux, les oiseaux et la brise.
+Rappelle-toi toujours que l'art nous civilise
+Et fait naître l'espoir dans tout coeur ulcéré.
+
+Souviens-toi que chacun se doit à sa patrie,
+Et que l'homme oubliant son talent, son génie,
+Est indigne d'avoir au front ce feu sacré.
+ W...
+Août 1877
+
+
+
+
+ RÉPONSE
+
+
+ Penser avant d'écrire est un principe exprès:
+ Il est trop d'écrivains qui ne pensent qu'après...
+
+
+Ayant ces deux beaux vers gravés dans la mémoire,
+Je devrais, n'est-ce pas? en faire mon profit;
+Mais le désir d'écrire, hélas! parfois me fit
+Oublier ce conseil d'un écrivain notoire!
+
+Dis ton _mea culpa_, car tes vers m'ont fait croire
+Que j'étais un poète et même un érudit...
+Alors, ai-je besoin de me creuser l'esprit
+Avant d'écrire? oh! non--pour d'autres cette histoire...
+
+Soudain je m'aperçois que ma vilaine lyre
+Ne rend que des sons creux... Allons, avant d'écrire,
+J'aurais dû, mon ami, penser et repenser!
+
+Désormais je mettrai ce précepte en pratique,
+Ainsi je serai moins mordu par la critique
+Dont la terrible dent ne cherche qu'à blesser!
+
+Août 1877.
+
+
+
+
+ A L'AMIRAL CAVELIER DE CUVERVILLE
+
+ Lu à l'amiral par une orpheline des Soeurs de la Charité.
+
+
+Notre âme a tressailli de joie et d'allégresse,
+O pieux amiral, quand notre bon pasteur
+Nous a transmis ces mots, doux comme une caresse:
+«La France vous envoie un noble visiteur!»
+
+Nous connaissions déjà les vertus, la tendresse
+De l'ange dont Veuillot parle en admirateur;[6]
+Vous avez hérité de sa grande sagesse,
+Puisque votre France est celle du Sacré-Coeur!
+
+Ah! nous l'aimons aussi votre admirable France!
+Son nom est buriné dans le coeur de l'enfance
+Et brille en lettres d'or sur tous nos monuments.
+
+Par elle nos aïeux se sont couverts de gloire;
+Or comment voulez-vous qu'en lisant leur histoire,
+Nous n'aimions pas la mère autant que les enfants...
+
+19 août 1891.
+
+[Note 6: Madame de Cuverville, mère de l'amiral.]
+
+
+
+
+ UN NOM GLORIEUX
+
+
+A MES PETITS ENFANTS
+
+ _Rosa mystica._
+
+Il est un nom que tout chrétien vénère
+Et qu'il apprend à chérir au berceau,
+Un nom qui brille au ciel et sur la terre,
+Dans la cité, comme dans le hameau.
+
+Un nom puissant qui calme l'onde amère
+Et mène au port le fragile vaisseau,
+Nom glorieux que des hommes de guerre,
+En lettres d'or, mettent sur leur drapeau!
+
+Et ce grand nom, c'est le vôtre, ô Marie!
+Nom que redoute et respecte l'impie
+Et que, parfois, il invoque à genoux...
+
+Que votre nom, ô mère virginale!
+Soit le dernier que notre bouche exhale
+Quand s'ouvrira l'éternité pour nous!
+
+1er mars 1892.
+
+
+
+
+
+ HYMNES, ROMANCES
+ ET
+ CHANSONNETTES
+
+
+
+
+ LA CRÈCHE DE NOËL [7]
+
+Musique de M. N. Crépault
+
+I
+
+L'âpre saison déroule sur la terre
+Son lourd manteau de neige et de frimas;
+Le vent du soir soupire avec mystère
+Dans la ramure où brille le verglas.
+Il est minuit. Le carillon du temple
+Jette aux échos un hymne triomphant,
+Et le chrétien, à deux genoux, contemple (bis)
+Avec amour un adorable enfant (bis).
+
+[Note 7: Dédié au révérend M.F.-H. Bélanger, curé de St-Roch, Québec.]
+
+II
+
+Il est plus grand que tous les rois du monde,
+Plus radieux que l'astre universel,
+Plus éloquent que la foudre qui gronde,
+Plus pur et saint que les anges du ciel!
+Et cependant, il est né sur la paille;
+Son divin corps éprouve des douleurs...
+Que l'univers d'allégresse tressaille, (bis)
+Car cet enfant rachète nos malheurs! (bis)
+
+III
+
+Au front du ciel une étoile rayonne,
+Guidant les pas des rois les plus puissants
+Qui vont offrir--en guise de couronne--
+Au nouveau-né l'or, la myrrhe et l'encens!
+Allons chrétiens, à l'exemple des Mages,
+Nous prosterner devant le Rédempteur!
+Adressons-lui nos vertueux hommages (bis)
+Et redisons: Gloire au Libérateur! (bis)
+
+Décembre 1887
+
+
+
+
+ LA CANADIENNE
+
+Sur l'air de: «La Huronne»
+
+I
+
+Ravissante est la Canadienne
+Avec ses yeux pleins de douceur,
+Son teint rosé, son port de reine,
+Qu'admire le fin connaisseur.
+En robe de soie ou d'indienne,
+Elle plaît toujours au galant!
+Chantons l'aimable Canadienne, (bis)
+Amis, dans un joyeux élan! (bis)
+
+II
+
+Jadis, sur le champ de bataille,
+Elle cueillit plus d'un laurier,
+Et de nos jours elle travaille
+A maintenir l'ordre au foyer;
+De notre foi c'est la gardienne,
+Le champion ferme et vaillant.
+Chantons l'aimable Canadienne, (bis)
+Amis, dans un joyeux élan! (bis)
+
+III
+
+Regardez-là dans une fête
+Rire et parler avec chaleur,
+Puis souvent faire la conquête
+De celui qu'elle a pour causeur!
+On la proclame _magicienne_,
+Certes, c'est bien l'équivalent...
+Chantons l'aimable Canadienne, (bis)
+Amis, dans un joyeux élan! (bis)
+
+IV
+
+Charitable autant que gentille,
+Elle visite le réduit
+Où le feu rarement pétille,
+Où le bonheur jamais ne luit!
+Et l'or de cette humble chrétienne
+Sèche les pleurs de l'artisan...
+Ah! oui, Chantons la Canadienne, (bis)
+Amis, dans un joyeux élan! (bis)
+
+Janvier 1881.
+
+
+
+
+ AUX RAQUETTEURS DE SHERBROOKE
+
+Air: «Hiouppe! Hiouppe! sur la rivière, etc.»
+
+I
+
+Sherbrooke, c'est la ville
+Où la franche gaîté
+Sur tous les fronts scintille,
+L'hiver comme l'été.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+II
+
+L'on vante sa largesse,
+Son hospitalité,
+Sa grande politesse
+Et son urbanité.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+III
+
+Ses habitants s'amusent
+Avec moralité,
+Mais jamais ne refusent
+De boire une santé!
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+IV
+
+Ils aiment la raquette
+Puis savent la porter;
+Leur gentille toilette
+Fait plus d'un coeur sauter.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+V
+
+Ils sont déjà quarante,
+A part le comité,
+Et compteront soixante
+Avant la Trinité!
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+VI
+
+Car toute la jeunesse
+Désire _raquetter_;
+Elle comprend l'ivresse
+Qu'on éprouve à trotter.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+VII
+
+Et, bravant la tempête,
+Le froid, l'humidité,
+Elle dit et répète:
+Courir, c'est la santé!
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+VIII
+
+Honneur à la raquette
+A son ancienneté,
+A sa forme coquette,
+A son utilité.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+IX
+
+Ce soulier poétique
+Fut jadis inventé,
+Sur le sol d'Amérique
+Par un homme futé!
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+X
+
+Il légua son ouvrage
+A la postérité,
+Qui, depuis d'âge en âge,
+L'a toujours imité.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+XI
+
+O raquette, nos pères
+Aiment à te porter;
+Ils ne te laissent guères
+Qu'un instant pour lutter!
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+XII
+
+Et nos bons missionnaires,
+Prêchant la vérité,
+Sur raquettes légères
+Ont mainte fois monté.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+XIII
+
+Nous sommes de leur race:
+C'est là notre fierté!
+Comme eux, fendons l'espace
+Avec agilité!
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+XIV
+
+Que le vieux et le jeune
+Exempts d'infirmité,
+Se présentent sans gêne
+Devant le comité.
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+XV
+
+Nous leur disons d'avance:
+Vous serez acceptés.
+Car les fils de la France
+Par nous sont bien traités!
+
+
+REFRAIN:
+
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Chantant la chansonnette,
+Hiouppe! Hiouppe! sur la raquette
+Nous ne fatiguons pas!
+
+
+
+
+ CHANT D'ADIEU
+
+
+Musique de M. N. Crépault.
+
+Entendez vous ce glas, sombre harmonie
+Qui cause à l'âme un douloureux transport?
+C'est le sanglot d'un frère à l'agonie
+Qui lutte en vain contre l'avide mort!
+
+Naguère au banquet de la vie
+Il renaît place avec honneur,
+Et sa figure épanouie
+Semblait refléter le bonheur.
+
+Ivre d'amour et d'allégresse,
+Il savourait mille désirs,
+Quand soudain la mort vengeresse
+Vint mettre un terme à ses plaisirs!
+
+En lui dérobant la lumière
+La mort lui dit en triomphant:
+«Ton corps deviendra la poussière
+Que foule le pied du passant!
+
+«Avant que tes lèvres soient closes
+Fais entendre ce dernier cri:
+Adieu, plaisirs et rêves roses!
+Adieu, monde que j'ai chéri!»
+
+Mais une voix enchanteresse
+Lui glisse à l'oreille ces mots:
+«Je suis la grâce et la tendresse,
+Je soulage et guéris les maux.
+
+«Regrette et confesse tes crimes;
+Combats Satan avec fierté;
+Je donne aux âmes magnanimes
+La bienheureuse éternité!»
+
+Ah! chrétiens, prions pour ce frère
+Qui nous a dit un triste adieu,
+Et croyons que notre prière
+Attendrira le coeur de Dieu!
+
+Entendez-vous les sons mélancoliques
+Que l'orgue mêle au glas mystérieux
+Joignant nos voix à ces voix angéliques,
+Pour notre frère intercédons les cieux!
+
+Novembre 1882.
+
+
+
+
+ BLANCHE, TE SOUVIENT-IL
+
+
+Musique de M. Édouard Vincelette.
+
+I
+
+Te souvient-il de ces jours éphémères
+Où le bonheur dorait notre chemin,
+Où nous causions sous les yeux de nos mères,
+Coeur près du coeur, et la main dans la main?
+En souriant, tu m'appelais ton frères;
+Je te nommais avec plaisir ma soeur.
+Puis un matin--réminiscence amère--
+Tu me laissas en proie à la douleur...
+ Blanche te souvient-il?
+ Blanche te souvient-il?
+
+II
+
+Tu t'envolas vers la rive de France,
+En me disant: «Je ne t'oublierai pas;
+J'adoucirai ta brûlante souffrance
+En t'écrivant quand je serai là-bas!»
+Et je suivis des yeux la blanche voile
+Qui t'emportait dans le lointain brumeux;
+Je priai Dieu d'allumer cette étoile
+Qui mène au port le voyageur heureux.
+ Blanche te souvient-il?
+ Blanche te souvient-il?
+
+III
+
+Tu m'avais dit qu'avec les hirondelles
+Tu reviendrais pour ne plus me quitter...
+Le printemps brille, et les oiseaux fidèles
+Sont revenus sous mon toit s'abriter.
+Toi seule, hélas! ô ma tendre colombe,
+Ne voles pas à mon parterre en fleur;
+Le ciel a-t-il ouvert pour toi la tombe,
+Ou bien le temps a-t-il fermé ton coeur?...
+ Blanche te souvient-il?
+ Blanche te souvient-il?
+
+Juin 1883.
+
+
+
+
+ CHANT DU CLUB DE RAQUETTE
+ «LE FRONTENAC» de Québec
+
+
+Musique de M. Joseph Vézina.
+
+I
+
+Nous subissons comme nos pères,
+Sans murmurer, le poids du jour;
+Mais nous aimons, joyeux compères,
+Sur la raquette à faire un tour!
+Alors nos coeurs pleins d'allégresse
+Vibrent toujours à l'unisson;
+Et, sous le froid qui nous caresse,
+Nous redisons notre chanson!
+
+REFRAIN:
+
+O Frontenac, illustre gouverneur,
+Notre patron du club de la raquette!
+Pour exalter la gloire de ton honneur,
+Nous te fêtons à la bonne franquette!
+
+II
+
+Lorsque le ciel couvre la terre
+D'un manteau blanc aux plis moelleux,
+Et que la lune, avec mystère,
+Dore les champs de mille feux,
+Il faut nous voir, quatre par quatre,
+Raquette aux pieds, fendre le vent!
+Comme les preux qui vont combattre
+Nous répétons: En avant!
+
+REFRAIN:
+
+O Frontenac, illustre gouverneur,
+Notre patron du club de la raquette!
+Pour exalter la gloire de ton honneur,
+Nous te fêtons à la bonne franquette!
+
+III
+
+Loin de la ville, assis à table
+Et près d'un poêle aux flancs rougis.
+Nous buvons un vin délectable
+Qui nous met gais, mais jamais gris...
+Puis, suivant la vieille coutume,
+Un amateur sort le violon;
+Et nous dansons, en grand costume,
+Lancier, quadrille et cotillon!
+
+REFRAIN:
+
+O Frontenac, illustre gouverneur,
+Notre patron du club de la raquette!
+Pour exalter la gloire de ton honneur,
+Nous te fêtons à la bonne franquette!
+
+IV
+
+Parfois l'aurore aux teints de rose
+Vient nous surprendre à sautiller!
+Et notre front se fait morose,
+Puisqu'il nous faut capituler...
+Mais la gaîté--douce compagne--
+Renaît soudain quand nous partons,
+Car la raquette et le champagne
+Nous font chanter sur tous les tons!
+
+REFRAIN:
+
+O Frontenac, illustre gouverneur,
+Notre patron du club de la raquette!
+Pour exalter la gloire de ton honneur,
+Nous te fêtons à la bonne franquette!
+
+V
+
+Nous descendons d'un peuple sage
+A l'âme fière, aux bras vaillants,
+Qui s'illustra par le courage
+Et les exploits les plus brillants
+Nous conservons son caractère,
+--Même en étant sujets loyaux--
+Et recueillons sur cette terre
+Les nobles fruits de ses travaux!
+
+REFRAIN:
+
+O Frontenac, illustre gouverneur,
+Notre patron du club de la raquette!
+Pour exalter la gloire de ton honneur,
+Nous te fêtons à la bonne franquette!
+
+VI
+
+Nous saluons tous nos confrères
+Des autres clubs de ce pays,
+Et leur disons ces mots sincères:
+O raquetteurs, soyons unis!
+Soyons unis, aux jours de fête,
+Dans nos transports et nos désirs!
+Marchons ensemble à la conquête
+Du vrai bonheur et des plaisirs!
+
+REFRAIN:
+
+O Frontenac, illustre gouverneur,
+Notre patron du club de la raquette!
+Pour exalter la gloire de ton honneur,
+Nous te fêtons à la bonne franquette!
+
+15 février 1889.
+
+
+
+
+ HYMNE A SAINT-FRANÇOIS D'ASSISE
+ COMPOSÉ POUR LE TIERS-ORDRE DE SAINT-SAUVEUR
+
+
+Air: «Faibles mortels».
+
+I
+
+ O noble saint François d'Assise,
+ Prêtez l'oreille à nos accents:
+ Nous célébrons avec l'Église
+ Vos bienfaits toujours renaissants!
+ Presque au seuil de votre existence,
+ Vous charmiez le pauvre pécheur
+ Par votre amour pour le sauveur,
+Vos suaves conseils et votre pénitence!
+
+CHOEUR:
+
+Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
+ Contre toute les malices
+ Et les artifices
+ Des esprits tentateurs!
+ Oh! notre âme
+ Vous proclame
+Le plus puissant des divins bienfaiteurs!
+
+II
+
+ A l'âge serein de la vie
+ Où l'homme se livre aux plaisirs,
+ Vous renonciez, l'âme ravie,
+ Au monde avec ses vains désirs.
+ La charité, divine étoile,
+ Dans notre âme attisait ses feux;
+ Et Jésus montait à vos yeux
+Sur la mer de douleurs votre esquif à la voile!
+
+CHOEUR:
+
+Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
+ Contre toute les malices
+ Et les artifices
+ Des esprits tentateurs!
+ Oh! notre âme
+ Vous proclame
+Le plus puissant des divins bienfaiteurs!
+
+III
+
+ Il vous disait: «Va par le monde
+ Prêcher à tous ma sainte loi;
+ Va combattre le vice immonde,
+ Fais naître dans les coeurs la foi!»
+ Nouveau soldat plein de courage,
+ Vous obéîtes à sa voix,
+ Prenant pour seule arme sa croix,
+Pour unique drapeau sa radieuse image!
+
+CHOEUR:
+
+Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
+ Contre toute les malices
+ Et les artifices
+ Des esprits tentateurs!
+ Oh! notre âme
+ Vous proclame
+Le plus puissant des divins bienfaiteurs!
+
+IV
+
+ Vos sermons remplis d'éloquence
+ Électrisaient les plus méchants;
+ Vos vertus et votre indulgence
+ Avaient des charmes séduisants.
+ Maints sceptiques suivaient vos traces,
+ Sans songer à se convertir.
+ Lorsque soudain le repentir
+Pénétrait dans leur âme avec des flots de grâces!
+
+CHOEUR:
+
+Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
+ Contre toute les malices
+ Et les artifices
+ Des esprits tentateurs!
+ Oh! notre âme
+ Vous proclame
+Le plus puissant des divins bienfaiteurs!
+
+V
+
+ Puis quand sonna l'heure dernière,
+ Dieu vous trouva mûr pour le ciel:
+ Vous aviez bu l'absinthe amère,
+ Et vous alliez boire le miel...
+ O saint François, ami de l'ordre,
+ Mettez la paix en notre coeur
+ Afin qu'il devienne meilleur,
+Et propagez partout votre oeuvre: le Tiers-Ordre!
+
+CHOEUR:
+
+Toujours, ange des cieux, toujours gardez nos coeurs
+ Contre toute les malices
+ Et les artifices
+ Des esprits tentateurs!
+ Oh! notre âme
+ Vous proclame
+Le plus puissant des divins bienfaiteurs!
+
+
+
+
+ FRANCE ET CANADA
+
+
+Air: «Elle ne savait pas.» Musique de A. Thomas.
+
+I
+
+Elle ignora longtemps l'heureuse et fière France
+Que nous l'aimions toujours malgré son abandon,
+Et que nous conservions--symbole d'espérance--
+Son drapeau rayonnant de gloire à Carillon!
+
+REFRAIN:
+
+ Le ciel, à travers la tempête,
+ Guida nos pas vers le succès.
+O patrie, en ce jour nous célébrons ta fête!
+O saint Jean, protégez (bis) le Canada français!
+
+II
+
+La France à notre égard n'est plus indifférente:
+Elle sait notre histoire et la conte en pleurant!
+Souvent le pavillon de sa nef élégante
+Flotte comme autrefois sur le beau Saint-Laurent!
+
+REFRAIN:
+
+ Le ciel, à travers la tempête,
+ Guida nos pas vers le succès.
+O patrie, en ce jour nous célébrons ta fête!
+O saint Jean, protégez (bis) le Canada français!
+
+III
+
+Oui, la France revient visiter notre plage
+Où coula tant de fois le sang de ses héros;
+Elle retrouve ici ses moeurs et son langage,
+Et voit que ses neveux lui sont restés loyaux!
+
+REFRAIN:
+
+ Le ciel, à travers la tempête,
+ Guida nos pas vers le succès.
+O patrie, en ce jour nous célébrons ta fête!
+O saint Jean, protégez (bis) le Canada français!
+
+24 juin 1880.
+
+
+
+
+ CHANT DE L'OUVRIER
+
+
+Musique de M. R. Lyonnais.
+
+1er COUPLET
+
+Quel est ce Canadien
+Qui passe dans la vie
+En prêchant l'harmonie
+Et pratiquant le bien?
+ C'est l'ouvrier,
+ C'est l'ouvrier!
+
+REFRAIN:
+
+Reposons-nous, joyeux confrères,
+De nos labeurs, de nos efforts.
+Amusons-nous comme nos pères,
+Soyons unis pour être forts!
+ En vrais lurons,
+ Sur tous les tons,
+ Chantons, chantons!
+
+2ème COUPLET
+
+Qui donc, à dix-huit ans,
+Sans crainte entre en ménage,
+N'ayant pour tout partage
+Que ses deux bras vaillants?
+ C'est l'ouvrier,
+ C'est l'ouvrier!
+
+REFRAIN:
+
+Reposons-nous, joyeux confrères,
+De nos labeurs, de nos efforts.
+Amusons-nous comme nos pères,
+Soyons unis pour être forts!
+ En vrais lurons,
+ Sur tous les tons,
+ Chantons, chantons!
+
+3ème COUPLET
+
+Au temple du Seigneur,
+Quel est celui qui prie
+Pour sa chère patrie
+Avec plus de ferveur?
+ C'est l'ouvrier,
+ C'est l'ouvrier!
+
+REFRAIN:
+
+Reposons-nous, joyeux confrères,
+De nos labeurs, de nos efforts.
+Amusons-nous comme nos pères,
+Soyons unis pour être forts!
+ En vrais lurons,
+ Sur tous les tons,
+ Chantons, chantons!
+
+4ème COUPLET
+
+Qui marche au premier rang,
+La tête haute et fière,
+Et porte la bannière
+Le jour de la Saint-Jean?
+ C'est l'ouvrier,
+ C'est l'ouvrier!
+
+
+REFRAIN:
+
+Reposons-nous, joyeux confrères,
+De nos labeurs, de nos efforts.
+Amusons-nous comme nos pères,
+Soyons unis pour être forts!
+ En vrais lurons,
+ Sur tous les tons,
+ Chantons, chantons!
+
+5ème COUPLET
+
+Qui supporte toujours
+Avec joie et courage
+L'humble et pénible ouvrage
+Et le fardeau des jours?
+ C'est l'ouvrier,
+ C'est l'ouvrier!
+
+
+REFRAIN:
+
+Reposons-nous, joyeux confrères,
+De nos labeurs, de nos efforts.
+Amusons-nous comme nos pères,
+Soyons unis pour être forts!
+ En vrais lurons,
+ Sur tous les tons,
+ Chantons, chantons!
+
+6ème COUPLET
+
+Qui a fait le Canada
+Si riche et si prospère?
+Ce n'est point l'Angleterre
+A qui l'on nous céda--
+ C'est l'ouvrier,
+ C'est l'ouvrier!
+
+REFRAIN:
+
+Reposons-nous, joyeux confrères,
+De nos labeurs, de nos efforts.
+Amusons-nous comme nos pères,
+Soyons unis pour être forts!
+ En vrais lurons,
+ Sur tous les tons,
+ Chantons, chantons!
+
+7ème COUPLET
+
+Où donc est la vigueur,
+L'espoir et l'allégresse,
+L'amour et la tendresse
+Et surtout le bonheur?
+ C'est l'ouvrier,
+ C'est l'ouvrier!
+
+REFRAIN:
+
+Reposons-nous, joyeux confrères,
+De nos labeurs, de nos efforts.
+Amusons-nous comme nos pères,
+Soyons unis pour être forts!
+ En vrais lurons,
+ Sur tous les tons,
+ Chantons, chantons!
+
+Septembre 1891.
+
+
+
+ CHANSON DES NOCES D'OR
+ DÉDIÉE AU VIEUX PATRIOTE, M. J. SAUVIAT.
+
+
+1er COUPLET
+
+Nous accourons ici, bien-aimés père et mère,
+Avec nos fiers enfants pour fêter ce beau jour
+Où le ciel, exauçant notre ardente prière,
+Bénit vos cinquante ans de bonheur et d'amour.
+
+REFRAIN:
+
+Nos coeurs reconnaissants
+Débordent d'allégresse,
+De voeux et de tendresse
+Pour vous, noble parents! (Bis)
+
+2ème COUPLET
+
+Vous auriez pu peut-être acquérir la richesse
+Et même les honneurs que rêve l'orgueilleux,
+Mais vous avez compris, dans votre humble sagesse,
+Que l'honnête labeur rend l'homme plus heureux.
+
+REFRAIN:
+
+Ah! vive le labeur!
+Car l'ouvrier modèle
+Est la brebis fidèle
+Du céleste Pasteur! (Bis)
+
+3ème COUPLET
+
+Que dire en terminant cette pâle romance
+Écrite en votre honneur, vénérables parents!
+Puisse, dans sa bonté, la sainte Providence
+Vous accorder des jours nombreux et consolants!
+
+REFRAIN:
+
+Votre lune de miel
+Qui désormais scintille
+Aux yeux de la famille,
+Reluira dans le ciel! (Bis)
+
+
+
+
+ LA CAPRICIEUSE
+
+
+Musique de M. Édouard Vincelette.
+
+I
+
+Quand je vous vois, petite,
+Sur moi fixer les yeux,
+Alors mon coeur palpite,
+Et je me sens heureux.
+Mais si j'ose, méchante,
+Vous dire un mot d'amour
+Vous prenez l'épouvante (bis)
+En me criant: bon jour! (bis)
+
+II
+
+Quand je cause et ricane
+Avec un beau minois,
+Vous m'engendrez chicane
+Et m'appelez: sournois!
+Mais si j'entre en colère,
+Un instant, contre vous,
+Votre bouche profère (bis)
+Aussitôt des mots doux! (bis)
+
+III
+
+Quand je pleure et soupire,
+Vous riez aux éclats;
+Et quand je ris, c'est pire:
+Vous pleurez comme un glas!
+Quand je dis: «Je désire
+Vous entendre chanter,»
+Vous vous mettez à lire (bis)
+Ou bien à méditer! (bis).
+
+IV
+
+Je subis ces caprices
+Depuis longtemps, hélas!
+Mais de vos artifices
+Aujourd'hui je suis las.
+Moi, je veux une amante
+Au coeur noble et pieux:
+Vous êtes trop changeante (bis)
+Pour rendre un homme heureux! (bis).
+
+20 août 1886.
+
+
+
+
+ LA CHANSON DU PETIT PORTEUR
+
+
+Air:«Dis-moi soldat, t'en souviens-tu?»
+
+I
+
+Vous qui coulez une douce existence
+Dans cette ville où tant de malheureux
+Mangent le pain amer de l'indigence,
+En ce beau jour, ah! soyez généreux!
+Entendez-vous frapper à votre porte?
+Allez ouvrir à l'enfant matinal
+Qui, plein d'espoir, fidèlement vous porte,
+Avec ses voeux, la chanson du journal.
+
+II
+
+Il n'est pas grand, néanmoins il est homme
+Par le courage et surtout par l'honneur.
+En le voyant, l'abonné le surnomme
+Le messager de joie et de bonheur.
+Mais il est pauvre, et s'en fait une gloire,
+Voulant sans doute imiter le Sauveur!
+En quelques mots il conte son histoire
+Dont le récit émeut tout noble coeur!
+
+III
+
+Regardez-le: son petit corps frissonne
+Sous les baisers de la neige et du vent;
+Hélas! il n'a, pour l'hiver et l'automne,
+Qu'un mince habit raccommodé souvent!
+Malgré le froid, il marche sans relâche
+Pour obéir à la voix du devoir;
+Et rien ne peut le ravir à sa tâche
+Tant qu'il lui reste un souscripteur à voir!
+
+IV
+
+Ah! n'est-il pas (douloureuse pensée)
+Le seul appui d'un infirme vieillard,
+Qui, sous le toit de sa hutte glacée,
+Souffre en levant vers le ciel son regard?...
+Et ce vieillard--sublime prolétaire--
+Jadis peut-être a vaillamment lutté
+Contre les fils de la fière Angleterre
+Pour notre langue et notre liberté...
+
+V
+
+O Canadiens, en ce jour d'allégresse,
+Prêtez l'oreille aux soupirs du porteur!
+De ses parents soulagez la détresse,
+Il vous supplie au nom du Créateur!
+Donnez-lui donc cette part du bien-être
+Qui sert parfois à votre vanité;
+Et dans vos coeurs alors Dieu fera naître
+Les purs rayons de sa félicité.
+
+1er de l'an 1887.
+
+
+
+
+ ROSE, ÉCOUTE-MOI
+
+
+Musique de M. N. Crépault
+
+I
+
+Pourquoi, ma mignonne,
+Ne souris-tu pas
+Quand ma main couronne
+Ton front de lilas?
+Tu fais la pleureuse,
+C'est folie à toi;
+Sois jonc plus joyeuse (bis)
+Rose, écoute-moi! (bis)
+
+II
+
+Lorsque la nature
+Se pare de fleurs,
+Toute créature
+Doit cacher ses pleurs.
+Ah! ta bouche chante,
+C'est gentil à toi!
+Ne sois plus méchante: (bis)
+Rose, écoute-moi! (bis).
+
+III
+
+Depuis deux mois, Rose,
+Mon coeur est en feu;
+Je t'adore et j'ose
+T'en faire l'aveu
+Quoi! cela t'offense?
+Tu ris de ma foi?
+C'est trop d'insolence: (bis)
+Rose, écoute-moi! (bis).
+
+IV
+
+Un jour, ma coquette,
+Tu désireras
+L'amoureux poète
+Et ses doux lilas;
+Mais d'une autre reine
+Il sera le roi,
+Et dira sans peine: (bis)
+Rose, éloigne-toi! (bis).
+
+12 février 1882.
+
+
+
+
+ RAYONS ET OMBRES
+
+
+Musique de M. N. Crépault
+
+I
+
+J'avais cru que la vie,
+Dans ma simple candeur,
+N'était qu'une série
+De jours pleins de bonheur;
+
+Que les mortels, sur cette terre,
+Buvaient le miel de l'amitié,
+Et que le riche au prolétaire
+Prodiguait l'or et la pitié.
+
+REFRAIN:
+
+Hélas! hélas! ces rêves roses,
+Sous la faux du destin,
+Comme les belles roses,
+Tombèrent un matin!...
+
+II
+
+Depuis ce jour, mon âme pleure
+Et ne croit plus à la gaîté.
+Et le dirais-je? à certaine heure,
+Je doute de la vérité!
+
+REFRAIN:
+
+Sans cesse en proie à la souffrance,
+Rien ne me semble beau.
+Et la désespérance
+Me conduit au tombeau!
+
+III
+
+Oh! qu'ai-je dit? mon Dieu, pardonne
+A ma faiblesse, et ma douleur!
+En me plaignant, je déraisonne,
+Car n'es-tu pas mon protecteur?
+
+REFRAIN:
+
+Du ciel écoute ma prière
+Qui s'élève vers toi;
+Sois toujours ma lumière,
+Mon esprit et ma foi!
+
+1er avril 1880.
+
+
+
+
+ LES CANADIENS
+
+
+Musique de M. Joseph Vézina.
+
+I
+
+Les Canadiens ont pour les fêtes
+Un goût qu'ils tiennent des aïeux;
+Les charmes des plaisirs honnêtes
+Séduisent leurs coeurs généreux.
+Ils ont bravé tous les orages
+Sans jamais perdre leur fierté,
+Et cultivé sur nos rivages
+La fleur de l'hospitalité.
+
+II
+
+Ils fêtent Dieu, reine, patrie,
+Par les concert mélodieux,
+Pratiquent la galanterie
+Envers le sexe gracieux.
+Ils chôment les anniversaires
+Des jours où leurs braves soldats,
+A de terrible adversaires,
+Livraient de glorieux combats!
+
+III
+
+La chicanière politique
+Les divise presque au berceau,
+Mais le souffle patriotique
+Les rassemble sous le drapeau.
+Contre l'outrage ou l'injustice,
+Ensemble ils s'élèvent la voix
+Et s'imposent tout sacrifice
+Pour le triomphe de leurs droits.
+
+IV
+
+Ils sont les vrais fils de la France
+Par le caractère et le coeur,
+Car ou milieu de la souffrance
+Ils conservent leur belle humeur!
+Oui, toujours gais comme leurs pères,
+Mais plus heureux en vérité,
+Ils vivent désormais, prospères,
+Dans la paix et la liberté!
+
+Septembre 1891.
+
+
+
+
+
+ UNE GERBE D'ACROSTICHES
+
+
+
+
+ A M. VICTOR BILLAUD
+ Secrétaire de l'Académie des Muses Santones, à Royan, France.
+
+
+Asile du poète, ô belle Académie,
+Congrès où siège seul le talent reconnu,
+Ah! tu daignes offrir, trop généreuse amie,
+Dans ton temple un fauteuil à moi, barde inconnu!
+Eh! que pourrais-je faire au milieu de confrères
+Mûris par la science et le rude labeur,
+Imberbe que je suis?--J'oubliais: leurs lumières
+Eclaireront la voie de mon esprit rêveur.
+
+Du reste, pour avoir un titre à leur estime
+Et le droit précieux de suivre leurs leçons,
+Souvent je leur dirai dans le langage intime:
+Ma lyre pour la France aura toujours des sons!
+Unissant mes accords à ceux de nos poètes,
+Sulte, Gingras, Gauvreau, Fréchette et Beauchemin,
+En choeur nous chanterons ses brillantes conquêtes,
+Sa grandeur, sa richesse et son heureux destin!
+
+Sait-elle assez comment nous l'aimons, cette France?
+Ah! nous le lui dirons avec un fier accent.
+Nous avons partagé sa gloire et sa souffrance,
+Terrassé ses rivaux, lutté vingt contre cent...
+Oui, j'accepte, Monsieur, vos offres gracieuses!
+Nos muses désormais franchiront l'océan;
+Et voyageant ensemble elles diront, joyeuses:
+Succès, gloire à Québec! Succès, gloire à Royan!
+
+10 avril 1886.
+
+
+
+
+ LA CANADIENNE
+
+
+ N'oubliez pas l'héroïque gardienne
+ De nos berceaux et de notre foyer:
+ Chantons en choeur la femme canadienne;
+ Et couronnons sa tête de laurier!
+ PHILÉAS HUOT.
+
+Le touriste qui foule un instant nos rivages
+Autrefois habités par des hordes sauvages,
+Craint-il de rencontrer au bord du Saint-Laurent,
+Armé d'un long poignard, quelque barbare errant?
+Non, car il nous connaît, admire nos victoires,
+Aime à venir rêver sur nos fiers promontoires
+D'où son regard embrasse un féerique tableau,
+Image suspendue entre le ciel et l'eau!
+Et lorsqu'il aperçoit la femme canadienne--
+Noble coeur, que le ciel nous donna pour gardienne--
+Nul autre objet ne peut désormais le ravir,
+Et son plus grand bonheur serait de la servir!
+Eh bien, nous qui vivons sous l'attrait de ses charmes,
+Nous, que sa douce voix console en nos alarmes,
+Gravissons le Parnasse où fleurissent les vers,
+Et pour elle cueillons mille bouquets divers.
+Ne disons pas de mal contre les autres femme,
+Elle nous cribleraient de fines épigrammes!
+Rimer en leur honneur, tel n'est pas mon désir,
+A leurs bardes je laisse aisément ce plaisir...
+La femme canadienne: oh! quel nom poétique!
+Et comme il fait vibrer l'âme patriotique!
+Sulte, Poisson, Fréchette et Legendre ont chanté
+Tour à tour sur leur luth ce nom si respecté!
+
+Blonde ou brune, ses yeux brillant d'intelligence
+Eclairent sa figure aux traits pleins d'indulgence;
+L'incarnat de sa bouche aux roses fait affront
+L'éclat de ses cheveux pare son joli front;
+En un mot, d'une reine elle a l'air, l'élégance!
+Incapable de vivre au sein de l'ignorance--
+N'ayant pour cet état que _glace et que froideur_--
+Son esprit au travail se livre avec ardeur,
+Tourmente la science, et, durant des années,
+Recueille des moissons de choses raisonnées.
+Un matin, franchissant la porte du couvent,
+Instruite et graduée, elle dit: en avant!
+Travaillant derechef sous le toit domestique,
+Elle acquiert un art agréable et pratique.
+
+Modestie, ô sublime et trop rare vertu!
+Où donc te retrouver? dis-nous, où loges-tu?
+Dix mille voix pourraient me répondre, attendries:
+Elle est dans tous les coeurs de vos femmes chéries.
+Silence, il ne faut pas blesser l'humilité;
+Taisons sur ce sujet, même la vérité,
+Et que sa modestie envahisse notre âme!
+
+Douce autant que modeste, elle souffre le blâme
+Ou parfois le relève avec habileté--
+Unissant la finesse à la franche gaîté--
+Chasse de nos foyers la folle zizanie
+Et fait régner partout la joie et l'harmonie.
+
+C'est pour elle un bonheur d'assister l'indigent,
+Hélas! abandonné par le riche souvent.
+Au chevet du malade, elle accourt la première,
+Ramène l'espérance au seuil de la chaumière,
+Inculque dans l'esprit des jeunes et des vieux
+Tout principe qui doit rendre l'homme pieux.
+Aux kermesse du pauvre, elle dresse la table,
+Badine en déployant un courage indomptable;
+Le riche avec plaisir lui donne à pleine main;
+Et grâce à son bon coeur, le pauvre aura du pain!
+Honneur lui soit rendu! car aux jours de souffrance,
+Escortant le superbe étendard de la France,
+Riante, elle volait toujours au premier rang.
+Offrant à son pays son courage et son sang...
+Ils ne sont plus ces jours où l'humble Canadienne
+Quelquefois ripostait à la balle indienne.
+Un autre saint devoir occupe son esprit:
+Enseigner à ses fils la loi de Jésus-Christ!
+
+Sa voix--sa douce voix à nulle autre pareille--
+Inspire le respect et charme notre oreille;
+L'orateur, le poète et le vieil érudit
+Ecoutent cette voix que ma muse applaudit...
+Pour savoir la raison du respect qu'elles inspire,
+Allons consulter ceux qui sont sous son empire,
+Et tous nous répondront avec de fiers accents:
+Nous savons que son coeur est pur comme l'encens!
+Qui de nous oserait contester à cet être
+Une telle vertu, la plus grande peut-être?
+Il serait, celui-là (j'en appelle au lecteur)
+Honni de tous les siens comme un vil imposteur!
+Oui, la Canadienne est l'honneur de notre race;
+Nous sommes très heureux de marcher sur sa trace.
+Or, le vingt-quatre juin, dans le temple avec nous,
+Recueillie en son âme, elle prie à genoux.
+Après avoir longtemps, pour sa chère patrie,
+Imploré les faveurs de la Vierge-Marie,
+Triomphante, elle vient voir ses fils, orgueilleux,
+Déroulant des combats les drapeaux glorieux!
+Elle les suit des yeux, à l'ombre de l'érable.
+Sourit à leur bonheur qui semble inénarrable.
+Ils sont heureux vraiment ces rejetons gaulois,
+Défenseurs, au besoin, du pays de ses lois!
+Oh! Dieu, qu'elle est contente et qu'elle est empressée!
+L'amour de la patrie enflamme sa pensée!
+Elle voudrait pouvoir--bénissant le Seigneur--
+S'élancer dans les rangs, marcher avec honneur!
+Ah! mais la convenance (arbitre tyrannique
+Voulant que l'homme seul, sur ce sol britannique,
+Ait droit de s'affirmer à la face des cieux),
+Interdit à la femme un rôle aussi pieux.
+Tandis que nous faisons ce doux pèlerinage,
+Cher au pauvre artisan comme au grand personnage,
+Optant pour sa demeure, elle y vole... et bientôt
+N'a plus pour la patrie une pensée, un mot!
+Non! car elle contemple une enfant caressante:
+Une enfant pour son coeur vaut la patrie absente...
+L'on exalte partout son hospitalité,
+Autant que ses vertus et sa noble beauté;
+Car son logis (parfois une humble maisonnette
+Abritant une blonde ou gentille brunette),
+Ne saurait contenir ceux qui veulent, le soir
+Avides de bonheur, à son foyer s'asseoir.
+Déesse par la grâce et par la courtoisie--
+Ignorant du flatteur la tendre hypocrisie--
+Elle sait plaire à tous; même les inconnus
+Ne l'approchent jamais sans être bien venus.
+Nos ancêtres, comme elle, abhorraient l'étiquette
+Et savaient s'amuser à la bonne franquette.
+Ils modulaient gaîment et redisaient en choeur
+Les modestes refrains qui font battre tout coeur:
+
+ _Vive la Canadienne,
+ Vole, mon coeur, vole!_ etc.
+
+La femme canadienne à pour titre de gloire
+Une fécondité que vantera l'histoire:
+Immense privilège offert par l'Éternel
+A celle qui comprend le devoir maternel.
+
+Utile à son pays, cette mère admirable
+Remplit au Canada son rôle incomparable
+Avec un héroïsme inflexible, enchanteur,
+Inspiré par l'amour divin du Créateur.
+Tendre pour ses enfants, mais tendre sans faiblesse--
+Désirant éloigner le vice qui les blesse--
+Rébecca d'un autre âge, elle veille sur eux,
+Et fait naître en leur coeur des germes vigoureux...
+Ses enfants ont prouvé déjà qu'ils sont des hommes;
+Soldats, prêtres, tribuns, artisans, agronomes,
+En mille endroits ils ont--je le dis fièrement--
+Défendu notre honneur en luttant vaillamment.
+Et de nos jours encore, ils combattent ensemble
+Sur un autre théâtre où la foi les rassemble.
+Adorant l'Éternel, ils défendent ses droits,
+Unissent leurs talents dans des combats adroits.
+Touché de leur amour, Dieu les immortalise
+En voulant que l'un d'eux soit prince de l'Église...[8]
+Louons la Canadienne! exaltons sa beauté.
+Sa gloire, ses vertus et son urbanité!
+
+
+[Note 8: Son Éminence le cardinal E.-A. Taschereau.]
+
+Juin 1889.
+
+
+
+
+ A MES POÉSIES
+
+
+ C'en est fait maintenant, pareil aux hirondelles,
+ Partez; qu'un même but vous retrouve fidèles.
+ Et moi, pourvu qu'en vos combats
+ De votre foi nul coeur ne doute,
+ Et qu'une âme en secret écoute
+ Ce que vous lui direz tout bas...
+ ***
+
+
+Ah! mes pauvres oiseaux que j'élevais en cage,
+Mésanges dont les chants dissipaient ma douleur!
+En essaim vous volez vers un riant bocage
+Sans savoir que l'aspic se cache sous la fleur...
+
+Pourquoi donc avez-vous ainsi quitté ma chambre
+Où le mil et l'amour vous étaient prodigués?
+Et votre nid moelleux toujours chaud quand décembre
+Saccage la ramure où trônaient vos aînés?
+Ivres de liberté, de gloire d'aventure:
+Eh! oui, voilà l'appât qui fascine et capture
+Si souvent les oiseaux... et même les humains!
+
+1er Avril 1892.
+
+
+
+
+ TABLE
+
+POÉSIES DIVERSES
+
+Sujet: Les Voix intimes.
+Préface.
+Le bonheur.
+Renouveau.
+Samuel de Champlain.
+Envoi.
+La presse canadienne.
+La nuit de Noël.
+L'hirondelle.
+A mon père.
+Bouquet de violettes
+La St.-Jean-Baptiste.
+Le faubourg St-Roch.
+Octave Crémazie.
+La cité de Champlain.
+Un orphelin.
+Le mauvais artisan.
+Qu'est-ce que la vie?
+Adieu à la Nouvelle-Écosse.
+Louis Fréchette.
+Le mois des morts.
+Sachons lutter.
+La misère
+Aux politiciens.
+A mon ami M. W. Chapman.
+Elle est morte!
+Beauport.
+Le jour de l'An.
+Élégie.
+Au peuple canadien.
+L'automne.
+Aux célibataires.
+Sur l'album de Mlle D. M.
+A Madame B., cantatrice.
+Sur l'album de Mlle R. D.
+Sur l'album de Mlle J. M. F.
+Sur l'album de Mme Dr. M. F.
+Sur l'album de Mlle A. H. T.
+Un héros de 1870.
+
+SONNETS
+
+Montréal.
+Québec.
+Rose fanée.
+A M. E. Aubé, journaliste.
+A l'amiral Thomasset.
+A M.-C. Beaulieu.
+Le lac Beauport.
+A M. C.
+Réponse.
+Le printemps.
+A l'auteur.
+Réponse.
+A l'amiral Cavelier de Cuverville.
+Un nom glorieux.
+
+HYMNES, ROMANCES, ET CHANSONNETTES
+
+La crèche de Noël.
+La Canadienne.
+Aux raquetteurs de Sherbrooke.
+Chant d'adieu.
+Blanche, te souvient-il?
+Chant du club de raquette «Le Frontenac».
+Hymne à St-François-d'Assise.
+France et Canada.
+Chant de l'Ouvrier.
+Chanson des noces d'or.
+La Capricieuse
+La chanson du petit porteur.
+Rose, écoute-moi.
+Rayons et ombres.
+Les Canadiens.
+
+UNE GERBE D'ACROSTICHES
+
+A M. V. Billaud, de _l'Académie des Muses Santones_.
+La femme canadienne.
+A mes poésies.
+
+
+
+ ____________________
+
+TYPOGRAPHIE DE L.-J. DEMERS ET FRÈRE
+30--Rue de la Fabrique, Québec--30
+ ____________________
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les voix intimes, by J.-B. Caouette
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
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