summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:06:54 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:06:54 -0700
commit99ff72e978077cb72212bca5aa4f50d0fe539655 (patch)
tree6a0a4e1a6bc4d20243823ac9d18b7512ca6a4d6c
initial commit of ebook 19919HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--19919-8.txt12930
-rw-r--r--19919-8.zipbin0 -> 213679 bytes
-rw-r--r--19919-h.zipbin0 -> 228041 bytes
-rw-r--r--19919-h/19919-h.htm12997
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 25943 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/19919-8.txt b/19919-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..b0a407e
--- /dev/null
+++ b/19919-8.txt
@@ -0,0 +1,12930 @@
+The Project Gutenberg EBook of Maman Léo, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Maman Léo
+ Les Habits Noirs Tome V
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: November 26, 2006 [EBook #19919]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+
+
+Paul Féval
+
+LES HABITS NOIRS
+
+MAMAN LÉO
+
+Tome V
+
+(1869)
+
+Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:
+
+
+Les Habits Noirs
+Coeur d'Acier
+La rue de Jérusalem
+L'arme invisible
+Maman Léo
+L'avaleur de sabres
+Les compagnons du trésor
+La bande Cadet
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+I Théâtre Universel et National.
+II Choix d'un tire-l'oeil.
+III L'affaire Remy d'Arx.
+IV D'où maman Léo sortait.
+V Triomphe de M. Baruque.
+VI La chevalerie d'Échalot.
+VII M. Constant.
+VIII Échalot aux écoutes.
+IX La maison de santé.
+X La folie de Valentine.
+XI En dormant.
+XII Aux écoutes.
+XIII Coyatier dit le marchef.
+XIV Le salon.
+XV Embauchage de maman Léo.
+XVI Le billet de Valentine.
+XVII Soirée à L'Épi-Scié.
+XVIII Les conjurés.
+XIX Le scapulaire, le secret, le trésor.
+XX Le roman du colonel.
+XXI Où il est parlé pour la première fois de la noce.
+XXII Maman Léo entre en campagne.
+XXIII Le Rendez-vous de la Force.
+XXIV La Force.
+XXV Le prisonnier.
+XXVI La maison de Remy d'Arx.
+XXVII La visite des Habits Noirs.
+XXVIII La mort de Remy.
+XXIX Le testament.
+XXX Le commissionnaire.
+XXXI Le coeur de Valentine.
+XXXII L'agonie d'un roi.
+XXXIII La tentation de Similor.
+XXXIV Le combat.
+XXXV Le dernier rugissement.
+XXXVI La récompense d'Échalot.
+XXXVII Avant de combattre.
+XXXVIII Départ pour le bal.
+XXXIX Antispasmodique.
+XL La voiture des mariés.
+XLI Le «bien» et le «mal».
+
+
+
+
+I
+
+Théâtre Universel et National
+
+
+Paris avait son manteau d'hiver; les toits blancs éclataient sous le
+ciel brumeux, tandis que, dans la rue, piétons et voitures écrasaient la
+neige grisâtre.
+
+C'était un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois après la
+catastrophe qui termine notre récit, intitulé _L'Arme invisible_. La
+mort étrange du juge d'instruction Remy d'Arx, avait jeté un étonnement
+dans la ville, mais à Paris les étonnements durent peu, et la ville
+pensait déjà à autre chose.
+
+Ce temps est si près de nous qu'on hésite, en vérité, à dire qu'il ne
+ressemblait pas tout à fait au temps présent, et pourtant il est bien
+certain que les changements opérés dans Paris par ces trente dernières
+années valent pour le moins l'oeuvre d'un siècle.
+
+La publicité des journaux existait; on la trouvait même énorme, presque
+scandaleuse: elle n'était rien absolument auprès de ce qu'elle est
+aujourd'hui.
+
+On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869,
+cent carrés de papier imprimés quotidiennement contre dix publiés en
+1838.
+
+Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des démolitions et des
+constructions.
+
+Sous le règne de Louis-Philippe, Paris tout entier s'irritait ou se
+réjouissait, selon les goûts de chacun, à la vue de cette humble percée,
+la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperçue.
+
+Les uns s'extasiaient sur la hardiesse de cette oeuvre municipale, les
+autres prophétisaient la banqueroute prochaine de la ville: c'était la
+grande bataille d'aujourd'hui qui commençait par une toute petite
+escarmouche.
+
+Je ne sais pas au juste combien d'années on mit à parfaire cette
+malheureuse rue de Rambuteau, qui devait être droite et qui eut un
+coude, célèbre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement
+longtemps, et pendant plusieurs hivers, l'espace compris entre l'église
+Saint-Eustache et le Marais fut complètement impraticable.
+
+On n'allait pas vite alors en fait de bâtisse; ceux qui ont le tort et
+le chagrin d'être assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se
+rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, établies à demeure
+dans un grand terrain, vers l'endroit où la rue Quincampoix coupe la rue
+de Rambuteau, et qui formèrent là, pendant deux ans au moins et
+peut-être plus, une petite foire permanente.
+
+Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu'il faisait,
+on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, située en
+avant des autres et qui avait sa façade tournée vers le chemin boueux
+conduisant à la rue Saint-Denis.
+
+Les gens du quartier qui allaient à leurs affaires ne donnaient pas
+beaucoup d'attention à l'érection de ce monument, mais trois ou quatre
+gamins, renonçant aux billes pour réchauffer leurs mains dans leurs
+poches, rôdaient au-devant du perron en planches qui montait à la
+galerie, et s'entretenaient avec intérêt de l'ouverture prochaine du
+Grand Théâtre Universel et National, dirigé par _Mme_ Samayoux, première
+dompteuse des capitales de l'Europe.
+
+On parlait surtout de son lion, qui était arrivé, la veille, dans une
+caisse énorme, percée de petits trous, et qui avait rugi pendant qu'on
+le déballait.
+
+La porte de la baraque était, bien entendu, fermée pour cause
+d'installation et d'aménagements intérieurs. Un large écriteau disait
+même sur la devanture: «Le public n'entre pas ici.»
+
+Mais comme nous avons l'honneur d'être parmi les amis de la célèbre
+dompteuse, nous prendrons la liberté de soulever le lambeau de toile
+goudronnée qui servait de portière, et nous entrerons chez elle sans
+façon.
+
+C'était un carré long, très vaste, et qu'on achevait de couvrir en
+clouant les planches de la toiture. Il n'y avait point encore de
+banquettes dans la salle, mais le théâtre était déjà installé en partie,
+et des ouvriers, juchés tout en haut de leurs échelles, peignaient les
+frises et le manteau d'Arlequin.
+
+D'autres barbouilleurs s'occupaient du rideau étendu sur le plancher
+même de la scène.
+
+Au centre de la salle, un poêle de fonte ronflait, chauffé au rouge;
+auprès du poêle, une petite table supportait trois ou quatre verres, des
+chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en
+carton était abondamment souillée.
+
+L'un des verres restait plein; les deux autres, à moitié bus,
+appartenaient à Mme veuve Samayoux, maîtresse de céans, et à un homme de
+haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonnée
+jusqu'au menton, qui se nommait M. Gondrequin.
+
+Le troisième verre, celui qui était plein, attendait M. Baruque,
+collègue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de
+l'échelle.
+
+M. Gondrequin et M. Baruque étaient deux artistes peintres bien connus,
+on pourrait même dire célèbres parmi les directeurs des théâtres
+forains. Ils appartenaient au fameux atelier Coeur d'Acier, d'où sont
+sortis presque tous les chefs-d'oeuvre destinés à _tirer l'oeil_
+au-devant des baraques de la foire.
+
+M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait
+la besogne; son surnom d'atelier était Rudaupoil.
+
+M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu'il n'eût jamais servi, à cause de
+sa tournure et de ses prédilections pour les choses martiales, donnait
+le coup du maître au tableau, «le fion», et se chargeait surtout
+_d'embêter_ la pratique.
+
+Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de côté de sa
+redingote, et en laissait passer un petit bout à sa boutonnière--par
+mégarde-, ce qui le décorait de la Légion d'honneur.
+
+Il avait du brillant et de l'agrément dans l'esprit, malgré sa manie de
+jouer à l'ancien sous-officier, et se vantait volontiers d'avoir attiré
+bien des kilomètres de commande à l'atelier par la rondeur aimable de
+son caractère.
+
+Il disait volontiers de lui-même:
+
+--Un vrai troupier, quoi! solide, mais séduisant! Honneur et gaieté! Ra,
+fla, joue, feu, versez, boum!
+
+En ce moment, il venait d'ouvrir l'album graisseux et montrait à Mme
+Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de
+mélancolie, des sujets de tableaux à choisir pour orner le devant de son
+théâtre.
+
+Dans tout le reste de la baraque, c'était une activité confuse et
+singulièrement bruyante; on faisait tout à la fois; les principaux
+sujets de la troupe, transformés en tapissiers, clouaient des guenilles
+autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d'étendards,
+non conquis sur l'étranger.
+
+Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait été fils de roi dans son
+pays et décrotteur auprès de la Porte-Saint-Martin, exerçait un talent
+naissant qu'il avait sur le tambour; Mlle Colombe cassait les reins de
+sa petite soeur et lui désossait proprement les rotules. L'enfant avait
+de l'avenir.
+
+Elle pouvait déjà rester trois minutes la tête contre-passée en arrière
+entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.
+
+Pendant la fanfare, Mlle Colombe essayait quelques coups de sabre avec
+un pauvre diable à laideur prétentieuse, que coiffait un chapeau gris
+planté de côté sur ses cheveux jaunes et plats.
+
+Celui-là se tenait assez bien sous les armes. Quand Mlle Colombe
+reprenait sa petite soeur, il allait à deux grosses filles rougeaudes
+qui déjeunaient avec deux énormes tranches de pain beurrées de raisiné,
+et leur donnait des leçons de danse américaine.
+
+--Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses
+indications avec une paresse maussade, quand le succès aura récompensé
+vos efforts, vous pourrez vous vanter d'avoir eu les leçons d'un jeune
+homme qui en possède tous les brevets de pointe, contre-pointe,
+entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer
+partout rien qu'en disant: Nous sommes les élèves du seul Amédée
+Similor!
+
+Le lecteur se souvient peut-être des deux postulants qui s'étaient
+présentés à Léocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place
+Valhubert, le soir même de l'arrivée de Maurice Pagès revenant
+d'Afrique.
+
+Léocadie, tout entière à la joie de revoir son lieutenant, avait renvoyé
+les deux candidats avec l'enfant que le pauvre Échalot portait dans sa
+gibecière, mais l'offre de ce brave garçon, consentant à jouer le rôle
+de phoque pour nourrir son petit, avait touché le coeur sensible de la
+dompteuse.
+
+Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter «une
+mécanique» comme on n'en avait jamais vu en foire, Léocadie, qui se
+réfugiait dans l'ambition pour fuir ses peines de coeur, s'était
+souvenue de ses protégés.
+
+La famille entière, composée des deux pères et de l'enfant, était
+engagée, et nous n'avons vu encore qu'une faible portion des services
+qu'on attendait de Similor, artiste à tout faire.
+
+Quant à Échalot, malgré sa modestie, ses talents s'étaient affirmés
+déjà.
+
+En sa qualité d'ancien apothicaire, il avait entrepris à forfait la
+guérison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de
+Londres, mais de l'infirmerie des chiens à Clignancourt.
+
+Le lion était là comme tout le monde. Il n'avait plus de cage, une
+simple ficelle attachait sa vieillesse caduque à un clou fiché dans les
+planches.
+
+Il avait dû être magnifique autrefois, ce seigneur des déserts
+africains; c'était un mâle de la plus grande taille, mais on aurait pu
+le prendre maintenant pour un monstrueux amas d'étoupes, jetées
+pêle-mêle sur un lit de paille.
+
+Il n'avait plus forme animale, et végétait misérablement dans la paresse
+de son agonie.
+
+Échalot lui avait pourtant mis deux ou trois vésicatoires qu'il soignait
+selon toutes les règles de l'art et dont il favorisait l'effet par des
+sinapismes convenablement appliqués.
+
+À portée du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.
+
+Loin de se borner à ces attentions, Échalot avait fabriqué un vaste
+bonnet de nuit dont il coiffait la tête de son lion pour la protéger
+contre les fraîcheurs nocturnes; de plus, il lui mettait du coton dans
+les oreilles.
+
+Mais comme en définitive l'établissement de Mme Samayoux n'était pas un
+hôpital, Échalot préparait aussi son lion pour l'heure prochaine où il
+devait être offert en spectacle à la curiosité des Parisiens. À l'insu
+de Mme Samayoux, et pour faire une surprise à cette excellente patronne,
+il modelait en secret avec du mastic une mâchoire formidable, destinée à
+remplacer les dents que le lion avait perdues.
+
+Il s'était procuré en outre plusieurs queues de vache, à l'aide
+desquelles il espérait bien boucher adroitement les plaques chauves que
+l'âge avait faites dans la crinière de son lion.
+
+Ah! c'était un garçon utile! et la générosité de la dompteuse à son
+égard devait être bien récompensée. Depuis une semaine qu'il faisait
+partie de la maison, il avait déjà reprisé presque toutes les
+chaussettes de sa patronne et remis un bec à l'autruche; en outre, par
+un procédé dont il était l'inventeur, il espérait enfler la tête du
+jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner
+à ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en
+vaudrait dix centimes: deux sous.
+
+--J'ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant Mme
+Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire; ça me désennuie de mes
+souvenirs et de mes regrets. Quoi! vous ne pouvez pas dire que ces deux
+enfants-là, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits à mon égard?
+
+--Fixe! répliqua Gondrequin, les yeux à quinze pas devant soi, qui
+signifie immobile! Je n'ai pas été officier, mais j'en ai la bonne
+humeur guerrière. Pour l'ingratitude, elle est dans la nature, et quand
+je vous vis à l'occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec
+était alors chez vous pour le trapèze et la perche, vous soupiriez déjà
+gros au vis-à-vis de lui dans une voie qui ressemblait à Mme Putiphar.
+Ra, fla!
+
+--C'est le fruit de la calomnie, répondit Mme Samayoux en levant les
+yeux au ciel; je ne dis pas que mon âme a été incapable d'un rêve, mais
+Maurice n'y a jamais obtempéré, et je suis restée pure avec lui comme la
+fleur d'oranger... Et quand je pense que voilà plus d'un mois sans avoir
+entendu parler de lui ni de Fleurette! L'adresse qu'il m'avait donnée
+m'a sorti de la tête, et la petite, qui est une demoiselle comme vous
+savez, m'avait bien défendu d'aller la demander chez sa marquise ou
+duchesse; en sorte que tout ce que j'ai pu faire ç'a été d'écrire, mais
+on ne m'a pas répondu. S'est-il passé quelque chose pendant que j'étais
+à la fête des Loges? je n'ai entendu parler de rien, et depuis mon
+retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tête... Ah! on a
+bien tort de s'attacher!
+
+--Pas accéléré, interrompit Gondrequin, marche! attaquons le tableau de
+front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos idées noires. Nous
+disons donc qu'il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit
+médaillons ménagés, quatre dans les coins et quatre dans les échancrures
+du milieu, selon l'idée de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer
+l'oeil, mais qui vous dispose un ensemble à la papa, personne ne peut
+dire le contraire... Qu'est-ce qu'il vous faut pour le compartiment du
+milieu? Voulez-vous l'explosion de la machine infernale du boulevard du
+crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n° 1
+du livre d'échantillon! Regardez voir! la contemplation n'en coûte rien.
+Droite! gauche! Marquez le pas!
+
+Léocadie se pencha sur l'album, et, pendant le silence qui eut lieu, on
+put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises:
+
+--C'est des affaires qu'on étouffe avec soin, parce qu'il y a dedans des
+riches et des nobles, mais il n'en est pas moins vrai que le juge
+d'instruction a été empoisonné comme un rat, rue d'Anjou-Saint-Honoré,
+ni vu ni connu, et qu'on a arrêté le jeune homme avec la demoiselle en
+flagrant délit d'arsenic.
+
+
+
+
+II
+
+Choix d'un tire-l'oeil
+
+
+Mme Samayoux ne prêtait point attention à ce qui se disait autour
+d'elle; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un
+véritable chagrin.
+
+--Ça doit faire un crâne effet, dit-elle, en regardant la première page
+de l'album d'échantillons, où se trouvait un croquis représentant
+l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.
+
+C'était alors un événement tout récent, et l'attentat de Fieschi restait
+dans tous les souvenirs.
+
+--Quant à l'effet, répondit Gondrequin, j'en signe mon billet. C'est
+chargé à mitraille des _tire-l'oeil_ comme ça, et on pourrait tout de
+même vous l'arranger à bon compte.
+
+Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.
+
+--Le prix ne fait pas grand-chose, répliqua-t-elle; j'en ai dépensé, de
+l'argent, dans mes négociations avec la ville, pour mon terrain et le
+droit de bâtir ici une baraque à demeure! Dans les temps, quand j'avais
+Maurice et Fleurette, la peinture était du superflu; la bonne société se
+donnait rendez-vous chez moi, n'importe où, à Paris ou dans la banlieue,
+malgré mon tableau, qui était du temps de feu Samayoux, et qui avait
+coûté quarante francs, d'occasion. Il n'y a pas à dire: de s'attacher,
+c'est des bêtises! je ne leur demandais pas d'être toujours fourrés à la
+baraque, ces deux enfants-là, pas vrai? mais une petite visite par-ci,
+par-là, d'amitié...
+
+--En douze temps, la charge! interrompit Gondrequin, quoiqu'on peut la
+précipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont été au régiment
+et qui ne gardent pas l'air si troupier que moi. À bas la mélancolie! Si
+vous ne craignez pas la dépense, on peut vous faire des choses
+extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.
+
+--C'est mon idée, murmura la dompteuse, qui détourna la tête pour
+essuyer une larme; j'ai déjà bien commencé, allez, et mon saint-frusquin
+va vite; mais il faut que tout soit à cuire et à bouillir ici! Je veux
+faire des folies et prodigalités, quoi! pour m'étourdir le coeur. Il n'y
+a rien de trop beau pour moi, je veux être la première des premières!
+
+--Alors, s'écria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n'est pas
+encore assez flambant! Il manque du monde là-dedans, je vas y remettre
+des gardes municipaux et des généraux avec un tire-l'oeil spécial
+exécuté par moi-même, là, sur le devant, premier plan! l'idée me monte
+au cerveau que j'ai l'envie d'éternuer: un jeune gamin de Paris qu'a
+trouvé la mort dans la circonstance et est coupé en deux par
+l'explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant,
+savoir le papa les jambes et la maman le reste, entourés par la foule.
+
+--Saquédié! dit maman Samayoux en s'animant un peu, voilà une idée
+gentille, par exemple! Ce qui me chiffonne, c'est que je n'aurai pas de
+machine infernale à montrer à l'intérieur.
+
+--On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin; droite,
+gauche... à un autre!
+
+Il tourna la seconde page de l'album.
+
+--Va de l'avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa
+position élevée, et remets du safran dans le sceau. L'or est trop rouge
+là-bas, à droite, eh! Peluche!
+
+--Dans _l'Audience_, reprit un des barbouilleurs, qui en était toujours
+à l'histoire d'assassinat, on dit que le juge d'instruction a eu le
+temps de faire son testament avant de mourir.
+
+Un autre ajouta:
+
+--Le lieutenant d'Afrique a essayé de se tuer.
+
+Un autre encore:
+
+--Et la demoiselle est folle.
+
+--Bouchez vos becs généralement partout! commanda Gondrequin-Militaire;
+on ne s'entend pas!
+
+--Ah ça? demanda de loin Mlle Colombe, qui remettait sa petite soeur en
+cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-là, qu'on la radote
+dans tous les coins de Paris?
+
+S'il y eut une réponse, Mlle Colombe ne l'entendit pas, car la petite
+soeur venait d'emboucher sa trompette, et la terrible fanfare éclata
+entre ses jambes.
+
+Quand le silence se fit, on put ouïr la voix douce et patiente
+d'Échalot, qui disait:
+
+--Sois pas méchant, Saladin, petite drogue, c'est pour ton bien, et on
+ne peut pas éduquer un enfant sans qu'il ait un peu de misère dans son
+bas-âge.
+
+Saladin, l'héritier indivis du brillant Similor et du modeste Échalot,
+criait comme un beau diable. Ce qu'on appelait son éducation était, en
+définitive, une assez rude chose. Échalot l'accommodait en monstre, et,
+à l'aide d'une baudruche collée d'une certaine façon autour de ses
+tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis
+encore soufflée à l'aide d'un tuyau de plume, il donnait à la tête de
+l'enfant d'effrayantes proportions.
+
+--T'es douillet, reprenait le père nourricier sans se fâcher, que
+dirais-tu! donc si on t'arrachait une dent au pistolet? Il n'y a pas,
+pour attirer le monde, comme les encéphales qu'est bien réussis, et un
+phénomène vivant de ton âge n'est pas embarrassé de gagner ses trois
+francs par jour... Attends voir que j'aille aider M. Daniel à se
+retourner.
+
+M. Daniel, c'était le lion invalide.
+
+Similor, à l'autre bout de la baraque, faisait trêve à sa leçon pour
+rentrer dans son rôle d'incorrigible séducteur.
+
+--Je possède des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux
+deux rougeaudes; mais ça m'est inférieur d'en attacher d'autres victimes
+à mon char, dont la liste est si nombreuse. L'intérêt de deux amours
+comme vous est de fréquenter à leurs débuts un jeune homme connu par son
+truc et qui a ses entrées partout, même dans les sociétés chantantes!
+
+--Le second échantillon, disait Gondrequin à Mme Samayoux, est les
+animaux divers sortant de l'arche à la suite du déluge; ça convient
+assez pour votre ménagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de
+première dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal... Ça
+ne vous va pas? emballé! Passons au troisième, qui est coupé en deux: à
+droite, _Le Passage de la Bérésina_ ou _les Frimas de la Russie sous
+l'Empire,_ hommage à la troupe française; à gauche, _Les Enfants
+d'Edouard_ immolés par l'usurpateur Cromwell, qui coupe également la
+tête à Anne de Boulen, sa femme, et à l'infortunée Marie Stuart: ça
+plaît, parce que ça rappelle plusieurs succès à différents théâtres
+historiques.
+
+Ici, M. Baruque descendit de l'échelle et vint boire son verre de vin.
+
+En le déposant vide sur la table, il déclama d'une belle voix de
+basse-taille qu'il avait:
+
+--Le voilà, ce poignard, qui du sang de son maître...
+
+--Du bon poussier de mottes, pas cher! cria aussitôt Peluche.
+
+Jupiter, dit Fleur-de-Lys, exécuta un roulement sur son tambour. Mlle
+Colombe se précipita au centre de la salle en brandissant sa petite
+soeur, qui jouait de la trompette; les deux élèves de Similor arrivèrent
+en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours prêt à
+favoriser la gaieté, entonna la _Marseillaise_.
+
+Il y eut alors branle-bas général. La troupe Samayoux, occupée à des
+travaux d'intérieur, se mêla impétueusement aux rapins de l'atelier
+Coeur d'Acier, et une gigue infernale souleva la poussière de la
+baraque.
+
+--Trois minutes de chauffage gymnastique! hurlait M. Baruque, qui
+battait la semelle tout seul à cause de sa dignité.
+
+Gondrequin tapait à tour de bras sur la grosse caisse et disait:
+
+--L'artiste et le soldat est le même dans la fougue de son
+divertissement. Allume partout! chaud! chaud!
+
+Du sein de la danse effrénée, les cris des divers animaux de la
+création, imités à miracle par les rapins de l'atelier Coeur d'Acier,
+s'élevaient, formant un épouvantable concert. Similor criait dans le
+porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effrayé, poussait des
+vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris à la gorge par la
+poussière, avait une quinte de toux convulsive.
+
+Au milieu de cette allégresse folle, deux personnes restaient calmes:
+c'était Mme Samayoux d'abord, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie,
+et c'était ensuite Échalot, fort empêché à calmer son fils d'adoption et
+sa bête malade.
+
+--Halte! commanda Gondrequin au bout des trois minutes réglementaires,
+on ne choisit pas sa vocation; sans ça, j'aurais l'épaulette et la croix
+d'honneur. À la besogne, et brossons comme des tigres, après les
+vacances du plaisir!
+
+Le calme se rétablit aussitôt, car il n'y a rien au monde de plus docile
+que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque
+remonta à son échelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son
+cours.
+
+--Ah! murmura Mme Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre,
+pour moi, la boisson a désormais goût de fiel, et c'est surtout quand
+les autres s'amusent que je ressens la blessure de mon âme ulcérée. Il y
+a des moments où j'ai idée de partir pour l'Amérique, où les grands
+artistes français sont portés en triomphe par les sauvages, mais la
+gloire elle-même d'avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le
+coeur. Voyons voir aux tableaux.
+
+--Avec ça, répliqua Gondrequin, que je n'ai pas aussi ma peine d'avoir
+pourri dans le civil, quand l'uniforme était mon rêve. Fixe! je sais
+dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien
+intéressante, où sont détaillés les tours de force et d'adresse: Auriol
+et sa spécialité, la suspension aérienne, la boule, les couteaux, le
+trapèze, la perche...
+
+La dompteuse mit sa tête entre ses mains et se prit à sangloter.
+
+--Maurice! balbutia-t-elle, Fleurette!
+
+Gondrequin tourna la page vivement et grommela:
+
+--J'ai fait une boulette! C'est vrai que le petit était pour le trapèze
+et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour à droite, ra,
+fla, voici le massacre de la Saint-Barthélémy, avec Charles IX, dont les
+veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps
+pour prix de son crime, et la mort de Coligny, célébrée par Voltaire;
+voici la chèvre savante de M. Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_,
+accompagnée de Quasimodo et des tours de l'église, d'après nature,
+auprès desquelles travaille la Esméralda, restée pure malgré son
+commerce; voici la pêche du crocodile dans les fleuves de l'Amazone,
+compliquée par le boa constrictor se nourrissant d'un mouton tout entier
+sans le mâcher, et l'enlèvement des petits d'une négresse par
+l'orang-outang du Brésil, de la Plata; voici l'éruption du Vésuve à la
+lumière de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous
+les laves, pendant que le pêcheur napolitain retire paisiblement ses
+filets en chantant la barcarolle; le _Janus moderne_ ou l'homme aux deux
+figures, l'une devant, l'autre derrière, avec la particularité qu'il est
+privé de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu'on peut voir en
+perspective l'albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette
+vivant et l'oiseau à tête de boeuf...
+
+Il y avait longtemps que Mme Samayoux n'écoutait plus. Elle posa sa main
+sur l'album et dit:
+
+--Assez! faites le tableau comme vous l'entendrez.
+
+Puis elle ajouta d'une voix sourde:
+
+--Je ne sais pas si je me suis trompée, mais j'ai cru entendre prononcer
+le nom du juge Remy d'Arx et le mot: assassinat.
+
+--Parbleu! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c'est de
+l'histoire ancienne! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela
+depuis deux heures d'horloge!
+
+
+
+
+III
+
+L'affaire Remy d'Arx
+
+
+La dompteuse était pâle autant que le hâle rubicond de ses joues pouvait
+le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.
+
+--Je l'avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plutôt dix
+fois qu'une!
+
+Elle essaya de boire, mais son verre fut reposé sur la table sans
+qu'elle y eût trempé ses lèvres.
+
+Gondrequin-Militaire, voyant qu'elle ne disait plus rien, rouvrit son
+album et voulut continuer le détail de ses échantillons, car il avait au
+plus haut degré la double conviction du commerçant et de l'artiste. Le
+contenu de son cahier graisseux était pour lui la plus utile et la plus
+mâle expression de la peinture au dix-neuvième siècle.
+
+--J'ai idée, fit-il avec son gros rire content, que vous n'étiez pas
+bien proche parente avec M. le juge d'instruction, maman Léo. Où en
+étions-nous? Le _Janus moderne_... non, c'est fait. Voilà un vrai
+tire-l'oeil, tenez! la catastrophe du pont d'Angers, choisissant pour
+craquer l'instant où deux bataillons du 67e y passent dessus avec armes
+et bagages, musique en tête, tout le monde aux fenêtres, bateaux à
+vapeur et surprise des passagers...
+
+La dompteuse le regarda d'un air si singulier qu'il resta bouche béante.
+
+--Il y a deux heures qu'on parle de cela, dites-vous! prononça-t-elle
+avec effort. Le juge Remy d'Arx a donc vraiment été assassiné?
+
+--Quant à cela, oui, maman, et voilà plus d'un mois qu'il est enterré.
+
+--Par qui?
+
+--Dame... par les pompes funèbres, je suppose.
+
+Le visage de la veuve Samayoux devint écarlate et ses yeux lancèrent un
+éclair.
+
+--Par qui assassiné? s'écria-t-elle d'une voix tremblante de colère;
+est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur!
+
+Militaire devint plus rouge que la dompteuse; car, entre gens sanguins,
+la colère se gagne avec une rapidité folle.
+
+--Vitrier! répéta-t-il en fermant les poings; est-ce que nous avons
+gardé quelque chose ensemble, dites donc, la mère?
+
+Mais il s'arrêta et porta sa main renversée à son front, pour figurer le
+salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d'ailleurs légitime,
+l'idée qu'il allait perdre une bonne pratique avait surgi.
+
+--Respect au beau sexe! dit-il; une invective tombant de la bouche d'une
+dame n'a pas les mêmes inconvénients que si elle avait été proférée par
+un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n'êtes pas
+de bon poil, maman Léo; je n'ai jamais porté l'uniforme, mais j'en ai la
+galanterie... À la vôtre tout de même.
+
+Il vida son verre. Mme Samayoux laissa tomber sa tête sur sa main.
+
+--Assassiné!... dit-elle encore.
+
+--C'est donc ça qui vous chiffonne? reprit Gondrequin rendu à toute sa
+sérénité. J'avais eu un petit moment l'idée d'en faire un tableau, mais
+ça n'a pas eu le retentissement nécessaire pour l'effet. Les détails
+manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n'a pas eu le succès
+qu'elle méritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en
+prenant ma demi-tasse, et j'ai cru d'abord qu'on allait avoir du joli,
+car les faits divers avaient l'air de mélanger cette histoire-là à celle
+de M. Mac Labussière, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits
+Noirs; mais l'arrêt est rendu maintenant dans l'affaire des Habits
+Noirs, qui doivent être partis pour leurs destinations respectives, et
+n'ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un
+tire-l'oeil, j'ai retourné à mes affaires. La commande tient toujours,
+pas vrai, maman?
+
+La dompteuse fit un signe de tête affirmatif et pensa tout haut:
+
+--Comment savoir la vérité?
+
+--Il n'y a pas commère comme M. Baruque, répondit Gondrequin en se
+rapprochant; les hirondelles de palais, ça vient quelquefois en foire,
+et le juge en question n'était pas à l'abri de courir la prétentaine,
+témoin l'endroit où on lui a fait avaler sa langue. Si vous êtes
+immiscée à son passé par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme
+si vous aviez lu toutes les pièces qui sont au greffe.
+
+--Monsieur Baruque! appela Léocadie d'une voix faible.
+
+--Holà! hé! Rudaupoil! appuya Gondrequin. Obligeance à l'égard des
+dames! arrive ici!
+
+--Le voilà, ce poignard..., répliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui
+descendit aussitôt de son échelle et vint à l'ordre, son pinceau d'une
+main, son godet de l'autre.
+
+Aussitôt qu'il eut quitté les sommets d'où il surveillait le travail de
+ses subordonnés, l'activité de ceux-ci se ralentit comme par
+enchantement.
+
+--Voilà! fit M. Baruque, qu'est-ce qu'on me veut? Ne laissons pas sécher
+l'ouvrage.
+
+Il s'interrompit pour ajouter:
+
+--Vous avez l'air toute tapée, maman Léo!
+
+--Dites-moi tout ce que vous savez, répliqua celle-ci en faisant effort
+pour se redresser; ne me cachez rien, je vous en prie.
+
+Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les _i_, exposa que la
+patronne voulait connaître à fond l'affaire Remy d'Arx.
+
+M. Baruque jeta derrière lui ce regard qui savait compter les coups de
+pinceau donnés en une minute.
+
+--C'est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici
+pour nous amuser.
+
+--C'est moi qui paye, dit Léocadie presque rudement.
+
+--Arme à volonté, en avant, marche! commanda Militaire.
+
+--Moi, ça m'est égal, dit Baruque, roule ta bosse! je crois que je
+connais assez bien cette histoire-là. Il y a donc que M. Remy d'Arx
+était un jeune homme de bonne vie et moeurs, au commencement, et qu'on
+lui reprochait même, dans son monde, qu'il avait la timidité d'une
+demoiselle et pensionnaire; mais pas du tout! Les choses changent bien
+vite, quand un quelqu'un a le malheur de faire des mauvaises
+connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du
+pourquoi que l'instruction ne marche pas: c'est qu'on a trouvé des
+indices drôles tout à fait, comme quoi, par exemple, le défunt juge
+d'instruction, qui dînait chez les ministres et fréquentait la meilleure
+société, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins,
+Coyatier, dit le marchef, qu'on n'a pas revu depuis ce temps-là aux
+environs de la barrière d'Italie... Cherche!
+
+--Hein? fit ici Baruque en s'interrompant, que vous avais-je annoncé? Je
+n'en ai pas encore raconté bien long, et les voilà tous qui font cercle
+comme à la parade!
+
+Les peintres, en effet, du côté de la scène, et les saltimbanques des
+deux sexes, du fond de la salle, s'étaient rapprochés en même temps.
+
+Il n'y avait pour garder leur place que le lion valétudinaire et le
+jeune Saladin, qui s'était endormi entre les pattes du monstre, à force
+de pleurer.
+
+--Ça m'est égal, qu'on travaille ou qu'on ne travaille pas, allez!
+
+--Droite! gauche! fit Gondrequin, pas accéléré!
+
+--Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir
+plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les
+Habits Noirs de la cour d'assises, M. Mac Labussière, M. Meilhan et le
+baron de Castres, étaient des bandits de six liards à côté des finauds
+de _Fera-t-il jour demain_. Mais quoi! ceux-là c'est comme le serpent de
+mer: tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j'ai
+mon idée, et elle a deux têtes, mon idée, comme le veau phénomène. Je me
+dis: De deux choses l'une: ou bien le juge Remy d'Arx était un
+Habit-Noir...
+
+--Oh! fit-on à la ronde.
+
+Le poing fermé de Mme Samayoux frappa la table pour imposer le silence.
+
+--Il n'y a pas de oh! continua M. Baruque. Pour qu'on ne les trouve
+jamais, ces lapins-là, il faut bien qu'ils soient protégés quelque
+part... ou bien encore, et c'est la seconde tête de mon veau, le défunt,
+qui passait pour un rude limier, était tombé sur la piste de la bande.
+Ceux-là qui s'y connaissent disent que jamais chien n'est revenu de la
+chasse de ces sangliers-là.
+
+«C'est sûr que Paris est bavard et qu'il y a des propos qui vont et
+viennent. J'étais tout moutard à l'atelier Coeur d'Acier, la première
+fois que j'ai ouï parler de cet ogre qu'on appelle le Père-à-tous, et on
+en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.
+
+«Je suis curieux, moi, j'ai guetté pour voir si l'ogre viendrait enfin
+devant la justice, et quand j'ai ouï parler pour la première fois de la
+bande des Habits Noirs, j'entends celle du mois dernier, je me suis dit
+à moi-même: Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par
+semaine. J'en ai fait la dépense, mais vas-y voir! Ce n'était pas trop
+ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-là qui ne manquaient pas du
+mot pour rire, seulement du Père-à-tous et du _Fera-t-il jour demain_
+pas l'ombre! c'était un ramassis de filous ordinaires, et si j'étais à
+la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaçon au
+tribunal de commerce.
+
+Ici Baruque, dit Rudaupoil, s'arrêta, trouvant son dernier mot joli et
+pensant avoir droit à quelque marque d'approbation.
+
+--Après! fit Mme Samayoux sèchement. Vous ne me dites rien de ce que je
+veux savoir.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez savoir, maman Léo? demanda M. Baruque un peu
+désappointé. Je vous préviens que l'instruction a l'air de patauger pas
+mal, et que le fin mot de l'histoire est encore tout au fond du pot au
+noir.
+
+La dompteuse hésita avant de répondre; elle avait les yeux baissés et
+ses lèvres blêmes frémissaient.
+
+Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altération de
+sa voix.
+
+--Il y a là-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme...
+
+--Ah ça! s'écria M. Baruque, d'où sortez-vous donc, si vous en êtes
+encore là!
+
+--Je veux savoir, prononça lentement la dompteuse au lieu de répondre,
+les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accusés d'avoir
+assassiné le juge d'instruction Remy d'Arx.
+
+
+
+
+IV
+
+D'où maman Léo sortait
+
+
+Le sentiment généralement éprouvé par l'assistance était une compassion
+assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman Léo.
+
+Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les
+couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent.
+
+En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les
+personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la
+comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous
+les noms de baptême du calendrier.
+
+Ce vaudeville est toujours le même, et toujours très amusant, à ce qu'il
+paraît, car son succès se prolonge sempiternellement.
+
+En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant,
+mais où il faut cependant un élément immuable: le sang.
+
+Au lieu de repasser la chronique de l'adultère, enrichi de diamants, qui
+fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité
+pareille la chanson favorite du crime.
+
+Cela n'empêche pas la vertu d'être fort considérée chez nous, mais on
+n'en parle jamais.
+
+Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du
+beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse,
+et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du
+meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot,
+avec le nombre des coups donnés, la nature de l'outil employé, la place
+des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture
+que la victime gardait quand on l'a trouvée, déjà froide, les membres
+convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés,
+gluants et collés au carreau.
+
+Voilà quels sont nos appétits au dix-neuvième siècle.
+
+À Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus
+aux jeunes écrivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout
+uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise
+populaire.
+
+M. Baruque avait demandé, dans son étonnement bien naturel:
+
+--Ah ça! d'où sortez-vous donc, maman Léo, si vous en êtes encore là?
+
+Et quoique la bonne femme fût une reine absolue dans sa masure,
+l'auditoire avait presque souri.
+
+Similor, l'homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n'était pas
+seulement un type très réussi de don Juan, il possédait à l'état latent
+l'étoffe d'un courtisan.
+
+--La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de manière à être entendu,
+aux deux rougeaudes ses élèves, la patronne n'a pas l'air, mais elle
+travaille de cabinet, comme moi; quand les grandes idées pareilles à
+celles qui lui emplissent le cerveau se trémoussent dans une coloquinte,
+on ne peut pas faire attention à toutes les vulgarités journalières qui
+occupent la fainéantise de notre population.
+
+Échalot le regarda d'un air attendri et murmura:
+
+--Quelle dorure de langue! Ah! si j'avais son talent! mais tout le monde
+ne peut pas jouir des mêmes facultés.
+
+--Silence dans les rangs! ordonna Gondrequin-Militaire.
+
+Mme Samayoux elle-même crut devoir une explication à l'étonnement de ses
+sujets.
+
+--Le garçon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur à
+la flatterie de l'adroit Similor, ma tête travaille et ça fait mon
+malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de
+loin, de trop loin. Ça semble aujourd'hui que je suis une étrangère au
+sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que
+les plus naïfs paraissent en avoir connaissance. C'est comme ça,
+entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir
+à la volée, et je vas vous dire une chose: si j'en avais su seulement,
+depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car
+ça intéresse la tranquillité de mon existence.
+
+Involontairement, le cercle se rapprocha et l'on put entendre des voix
+qui chuchotaient:
+
+--Est-ce que la patronne serait mélangée à ces affaires-là?
+
+--Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s'adressant
+toujours à M. Baruque; les noms!
+
+Gondrequin-Militaire, qui était une bonne âme, lui prit la main, qu'il
+serra à tour de bras.
+
+--C'est l'instant, c'est le moment, dit-il tout bas, fixe! et tenez-vous
+ferme dans les rangs, maman; je n'ignorais de rien, mais le coeur m'a
+manqué, quoi! et j'aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.
+
+--On n'a jamais imprimé les noms tout au long sur le journal, reprit M.
+Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillité. Dieu merci! on prend
+des gants dans cette affaire-là, parce que ça touche à des familles
+huppées. Le feu juge lui-même est ordinairement couché dans les feuilles
+publiques en abrégé. La demoiselle a nom Valentine de V...,
+connaissez-vous ça?
+
+--Oui et non, répondit Léocadie; je n'ai jamais su le nom, mais la
+personne...
+
+Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en répétant:
+
+--Fixe! et du courage!
+
+--Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s'asseyant sur la table,
+on met Maurice P...
+
+--Bien! dit Mme Samayoux, qui se tenait immobile et droite; merci,
+monsieur Baruque!
+
+--Vous êtes une fière femme! murmura Gondrequin.
+
+--Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n'est pas bien malin de
+compléter le nom, puisque les journaux l'avaient imprimé tout entier à
+l'occasion du premier meurtre.
+
+Cette fois Mme Samayoux chancela sur son siège.
+
+--Le premier meurtre!... balbutia-t-elle.
+
+Il y eut un mouvement dans l'auditoire, où quelques-uns crurent que
+l'ignorance de la dompteuse était jouée.
+
+--Le premier meurtre! dit-elle encore d'une voix où il y avait des
+larmes; mes enfants, je vous ai menés à la baguette quelquefois, c'est
+vrai, mais le métier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je
+suis trop malheureuse!
+
+Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.
+
+Les yeux de Gondrequin battaient par l'effort qu'il faisait pour ne
+point pleurer. Échalot, le pauvre diable, passait tour à tour ses deux
+manches sur ses yeux baignés de larmes.
+
+Les autres étaient partagés entre l'émotion inattendue et la curiosité
+excitée violemment.
+
+Mme Samayoux avait croisé ses deux mains sur ses genoux; elle parlait
+désormais pour elle-même et peut-être n'avait-elle plus conscience des
+phrases entrecoupées qui tombaient de ses lèvres.
+
+--Ça semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brisée, mais c'est
+comme ça, que voulez-vous? Je ne lisais plus le journal depuis que le
+journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah! du temps qu'il était dans
+l'Algérie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon; il
+aurait fait un héros, ce cher enfant-là, sans l'amour qui le tenait.
+Alors, comme le journal était muet, car toutes les autres choses et rien
+c'est tout de même pour moi, j'avais défendu de l'acheter... C'est de
+l'eau que je voudrais: une goutte d'eau.
+
+Mais c'était l'eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles
+alla en chercher un verre à la fontaine de la rue St-Denis. Mme Samayoux
+poursuivait:
+
+--Vous me direz qu'on n'a pas besoin des journaux pour apprendre; on
+cause avec celui-ci ou avec celle-là, n'est-ce pas? eh bien! moi, je ne
+causais plus. Ça me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens
+gais, j'étais plus triste... et voilà comme ça s'est passé, tenez, je
+veux vous le dire: il était revenu, je lui avais cuit son souper en
+riant et en pleurant...
+
+--Le fricandeau! murmura Similor, dont les narines s'enflèrent.
+
+Échalot ajouta:
+
+--Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-là; c'est elle qui nous
+donna de quoi remplir la bouteille.
+
+--J'eus toute une bonne soirée, continua Mme Samayoux, je pense bien que
+ce sera ma dernière bonne soirée. On bavarda. Ah! si vous saviez comme
+il l'aime! J'avais des pressentiments, c'est vrai, je lui dis: Petit,
+prends garde! Mais il était fou de joie parce qu'il allait la revoir, et
+le nom de Remy d'Arx...
+
+Elle s'arrêta comme effrayée.
+
+--Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils
+devaient venir tous les deux le lendemain... et un autre encore, mais
+personne ne vint et j'en fus presque contente. Le jour d'après, je
+devais partir pour les Loges; au lieu de retarder le déménagement, je le
+pressai: j'avais besoin de fuir; il me semblait que, loin d'eux, je
+serais plus tranquille. J'avais peur, ah! c'est bien vrai ce que je vous
+dis là, j'avais peur d'entendre parler d'eux, et pourtant je cherchais à
+me rappeler mes prières que je disais du temps où j'étais jeune fille au
+pays de Saint-Brieuc, et ce que j'en pouvais rattraper dans ma mémoire,
+je le récitais à mains jointes pour leur bonheur!...
+
+Elle trempa ses lèvres dans le verre d'eau qu'on lui apportait.
+
+--Voilà pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle,
+voilà comment j'ai besoin qu'on me dise tout. Ce qu'il y a de plus
+impossible au monde, voyez-vous, c'est que Maurice soit coupable.
+
+Elle s'arrêta encore, parce qu'un mouvement d'incrédulité avait agité
+l'auditoire.
+
+Ses yeux firent le tour du cercle, où tous les regards étaient baissés.
+
+--Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colère; les juges
+feront peut-être comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller
+contre l'idée de tout le monde. Mais c'est égal, contre l'idée de tout
+le monde j'irai!... Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c'est un
+effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal; rien
+ne peut me tuer, désormais, puisque j'ai entendu ce que vous avez dit
+sans mourir.
+
+
+
+
+V
+
+Triomphe de M. Baruque
+
+
+Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier Coeur d'Acier était
+célèbre, non seulement par le bon teint de l'élégance de ses produits,
+mais encore pour son insatiable appétit de flânerie. Ceux qui le
+composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie,
+puisqu'ils appartenaient en même temps à ces deux confréries joyeuses
+des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.
+
+La trêve de la besogne étant offerte et acceptée, chacun se mettait à
+son aise: on avait couché la grande échelle, qui faisait l'office d'un
+énorme divan; d'autres avaient apporté des tréteaux, d'autres enfin
+restaient accroupis commodément dans la poussière.
+
+C'était une halte de bohémiens de Paris. Tout le monde savourait le
+bienfait de ces vacances inespérées. On était là un peu comme au
+spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant:
+
+--Ça fait pitié de voir les occasions tomber à celui qui n'est pas
+capable d'en profiter avec éclat. Si aussi bien on m'avait demandé la
+chose, au lieu de s'adresser au fabricant de croûtes et teinturier en
+guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemblée par
+l'élocution de ma parole!
+
+Échalot le regardait peler ses pommes et pensait:
+
+--C'est à ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources pécuniaires.
+Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce défaut-là lui
+coupe son sentiment paternel.
+
+M. Baruque, cependant, n'était pas fâché d'être en lumière; il gardait
+cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus
+d'une voix de basse-taille.
+
+Similor, ici, était injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta
+point au-dessous du rôle brillant qui lui était confié par sa bonne
+chance; il raconta couramment et dans tous ses détails l'histoire du
+premier meurtre: le meurtre accompli au numéro 6 de la rue de
+l'Oratoire, aux Champs-Elysées.
+
+Son récit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent
+d'avance l'envers de cette sanglante comédie, mais il était positivement
+exact au point de vue de ce que les journaux avaient porté à la
+connaissance du public.
+
+Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs
+écrivaient l'histoire en même temps qu'ils la faisaient.
+
+Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en
+outre d'en rendre compte au public.
+
+De ce récit, composé sur des apparences habilement préparées et d'après
+les pièces d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy
+d'Arx aurait pu reconnaître le côté mensonger, une brutale évidence se
+dégageait, sautant aux yeux de chacun.
+
+Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu
+délivrée par le feu juge et la mise en liberté de Maurice Pagès, il y
+eut des murmures dans l'auditoire.
+
+--C'était trop bête, aussi! dit Mlle Colombe en cassant un peu les reins
+de sa petite soeur.
+
+Celle-ci demanda:
+
+--À qui donnera-t-on les diamants qui étaient dans la canne à pomme
+d'ivoire?
+
+Mme Samayoux restait comme absorbée, elle ne dit rien sinon ceci:
+
+--Il a été libre un instant, et je n'étais pas là!
+
+--Les diamants, prononça sentencieusement Mlle Colombe, en réponse à la
+question de sa petite soeur, c'est toujours confisqué par le
+gouvernement pour récompenser les filles des généraux et les dames des
+procureurs du roi.
+
+M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde était content de lui,
+excepté pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant:
+
+--Faut que la patronne ait son idée pour faire mine d'ignorer des choses
+comme ça. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait spécifié les détails
+tout aussi bien que le colleur d'enseignes!
+
+--Continuez, monsieur Baruque, dit Mme Samayoux avec sa tranquillité
+factice, sous laquelle perçait une navrante lassitude.
+
+--Alors, maman Léo, répliqua le petit homme, vous voilà bien fixée sur
+le premier meurtre, pas vrai?
+
+--Oui... je suis fixée.
+
+--Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice
+P..., imprimé dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut
+dire Maurice Pagès?
+
+--Oui, je le comprends.
+
+--Va bien! Quant à la demoiselle, c'est une autre paire de manches:
+Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que ça se
+saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauvé la vie, ou tout au
+moins la liberté de votre Maurice Pagès...
+
+--Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, ménagez vos expressions,
+Rudaupoil! Quand même il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui
+donne du comptant, je vous dirais encore: Respect à son sexe!
+
+--Je ne crois pas avoir besoin de leçon pour ce qui regarde les
+convenances, repartit M. Baruque avec fierté, et il y a beau temps que
+Mme veuve Samayoux connaît les sentiments que je nourris en sa faveur.
+Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalité d'amour entre
+deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien,
+comme vous allez le voir.
+
+--Ah! fit Mlle Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a
+laissé une petite soeur sur les bras avait pourtant des mille et des
+cent!
+
+--Maurice Pagès, poursuivit M. Baruque, possédait peut-être autrefois
+les qualités du coeur qui ont pu motiver l'intérêt que lui témoigne la
+patronne, mais rien n'arrête le débordement des passions. Quand il fut
+sorti de la conciergerie, il continua de se fréquenter avec la
+demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique
+appartenant à la plus haute société.
+
+«Il faut vous dire, et c'est à maman Léo que je parle, car tous les
+autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle
+avec le juge était une chose arrêtée. On avait signé le contrat et
+publié les bans.
+
+«En passant, une observation qui a ses conséquences. On voit un peu plus
+loin que le bout de son nez, c'est sûr. Je suis, moi, de ceux qui
+pensent qu'il y avait là un marché, et que ce mariage était le prix de
+la faiblesse du juge à l'endroit du Maurice pincé en flagrant.
+
+«La demoiselle avait dû dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui
+m'est cher et je serai votre femme.
+
+«Ça n'est pas beau, et, en plus, ça a l'air bête. Ils sont si drôles,
+dans le beau monde! Voilà un endroit où il s'en passe de cruelles, qui
+ne viennent pas souvent à la cour d'assises, rapport à la richesse et à
+la faveur des fautifs.
+
+«Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dorés disent que ça
+fait frémir pour l'immoralité de toutes les turpitudes qu'ils
+contiennent!
+
+«Et, quant à la bêtise, écoutez donc, depuis le commencement jusqu'à la
+fin, ce juge-là, malgré sa réputation de savant, s'est toujours conduit
+comme qui n'a pas inventé la poudre.
+
+«Voilà donc qui est très bien: les préparatifs de la noce allaient leur
+train dans le bel hôtel des Champs-Elysées, chez une Mme d'O..., comme
+le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce
+nom-là. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y
+coucherait en toutes lettres, c'est bien sûr.
+
+«Mais voilà une assez cocasse de chose: le bel hôtel est situé tout
+contre la maison du numéro 6, où le premier meurtre avait eu lieu. Y
+a-t-il là-dedans un fait exprès? Cherche! Faudrait avoir du temps à soi
+comme un rentier pour deviner tant de rébus.
+
+«L'important, c'est que, après l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pagès
+avait loué un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, sur
+le derrière, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on
+veut, sans être gêné par les voisins.
+
+«C'était là que Valentine de V... venait causer avec lui.
+
+«La veille même du mariage, M. Remy d'Arx reçut une lettre de Maurice
+Pagès qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un défi.
+
+«Il se trouva qu'au moment où les amis et la famille étaient rassemblés
+à l'hôtel des Champs-Elysées pour l'exposition de la corbeille, comme ça
+se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons,
+Mlle Valentine de V... manqua justement à l'appel.
+
+«Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et là une
+servante lui dit qu'elle était partie en voiture, toute pâle et toute
+défaite.
+
+«Pour aller où?
+
+«La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna
+l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou.
+
+«Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a été en
+prison.
+
+«Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y étais pas pour le
+voir, mais la justice fut avertie.
+
+--Par qui? demanda ici Mme Samayoux, dont les yeux se relevèrent.
+
+--Oui, par qui? répéta Échalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la
+hardiesse de se mêler ainsi à l'entretien.
+
+--Qu'est-ce que ça fait, par qui! répliqua M. Baruque.
+
+Les yeux de la dompteuse se baissèrent, et au lieu d'insister elle dit:
+
+--Allez toujours.
+
+--C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge
+d'instruction empoisonné comme un rat dans une cave où l'on a jeté des
+boulettes.
+
+--C'est tout? demanda la veuve.
+
+--C'est tout, et je crois que c'est assez comme ça. Il n'y avait pas à
+nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle
+étaient enfermés censément avec le cadavre.
+
+Dans l'auditoire on se demandait:
+
+--Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus!
+
+Et Similor ajouta entre haut et bas:
+
+--Quand les femmes qui ont dépassé l'automne de l'existence en tiennent
+pour un jeune premier, ça fait frémir!
+
+Échalot se glissa derrière les groupes et vint lui mettre la main sur
+l'épaule.
+
+--Toi, Amédée, dit-il, tu vas te taire!
+
+--Qu'est-ce que c'est?... commença fièrement le faraud en haillons.
+
+--Tu vas te taire! répéta Échalot, qui ne se ressemblait plus à lui-même
+et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorité. Le petit
+se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplacé la Providence. Tant
+pis pour toi si tu n'as pas de coeur: Un mot de plus et on s'aligne!
+
+Similor haussa les épaules, mais il se tut.
+
+En ce moment, Mme Samayoux disait, en se parlant à elle-même plutôt que
+pour poser une objection:
+
+--Qu'un homme soit frappé, ça se comprend, mais pour empoisonner
+quelqu'un...
+
+--Il faut qu'il boive! s'écria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement!
+Je n'en avais jamais tant su à l'égard de cette aventure; mais le bon
+sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-là boive!
+
+--Et le juge, dit Échalot, qui revenait de son expédition, n'était pas
+venu là pour se rafraîchir, peut-être!
+
+Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouillé que Mme Samayoux
+tourna vers lui.
+
+Échalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son coeur. Dans
+l'auditoire, quelques voix dirent:
+
+--Le fait est que le juge et les deux amoureux n'étaient pas vis-à-vis
+les uns des autres dans la position où l'on se dit entre amis:
+«Voulez-vous prendre quelque chose?» C'est louche.
+
+--Avec ça, s'écria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fiancée dans
+une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber évanoui les
+quatre fers en l'air, s'il a de la délicatesse!
+
+--Ça, c'est vrai, fit Gondrequin, mais après?
+
+--Après?... avec ça que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne
+peut pas se défendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui
+entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours
+des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes célèbres? c'est ce
+qui en fait le charme, et sans ça il n'y aurait pas besoin d'audience.
+
+--Parbleu! approuva-t-on à la ronde.
+
+Gondrequin lui-même parut ébranlé par ce raisonnement si clair.
+
+--Et à la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai été interrogé, j'ai
+répondu: Tout ça m'est bien égal à moi. Je ne m'occupe pas du comment ni
+du pourquoi, je dis: Pour être empoisonné, il faut boire, donc il a bu
+puisqu'il est mort empoisonné. Faut-il reprendre l'ouvrage?
+
+Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux où il y avait de
+l'égarement.
+
+Puis, au lieu de répondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et
+cacha sa tête entre ses mains.
+
+
+
+
+VI
+
+La chevalerie d'Échalot
+
+
+Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les frontières connues de
+la poésie en abordant le portrait de Mme veuve Samayoux, première
+dompteuse française et étrangère; mais nous n'avons pas eu non plus la
+crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute poésie.
+
+La poésie est partout, l'élément populaire en regorge, et on la retrouve
+encore, réduite, il est vrai, à sa plus humble expression, jusque dans
+les bas-fonds fréquentés par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus
+le peuple et qui servent de bouffons au peuple.
+
+Le peuple entretient des bouffons, en sa qualité de dernier roi. Il n'y
+a plus guère que lui pour mettre la main à la poche quand Triboulet et
+sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles.
+
+Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaietés, et
+nous ne pouvons plus le voir qu'à travers la terrible ironie de Victor
+Hugo. C'était un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes étaient
+rouges.
+
+Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au
+milieu de nos contraintes comme les sauvages de la forêt américaine,
+libres au milieu de nos décences hypocrites et de nos puériles
+convenances, comme les oiseaux effrontés du ciel.
+
+Ils n'ont point de gêne pour gâter leur pauvre plaisir, et quand ils
+rient c'est à gorge déployée. Ils n'ont point d'étiquette, quoiqu'ils
+aient beaucoup de fierté; leur orgueil, naïf entre tous les orgueils, se
+contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se
+croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les
+douze mois de leur perpétuel carême.
+
+Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs naïfs, de la naïveté
+populaire. À cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie
+jusque dans leur misère.
+
+La dompteuse s'était affaissée sur sa table de sapin dans une pose qui
+manquait un peu de noblesse; elle tenait sa tête à deux mains et
+respirait fortement comme ceux qui veulent s'empêcher de pleurer.
+
+Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs restèrent un instant
+silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilité qu'ils
+gardaient.
+
+Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui était un
+ordre, et les peintres reprirent leur échelle. En même temps, Mlle
+Colombe emmena sa petite soeur dans son coin pour lui retourner les
+jarrets sens devant derrière, et Similor offrit la main aux deux
+rougeaudes en leur disant:
+
+--Amours, nous allons étudier la danse des salons pour si votre étoile
+vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain.
+
+Échalot revint près de son lion, perclus, et donna le biberon à Saladin.
+Il avait l'air tout rêveur.
+
+Ce fut avec une émotion profonde qu'il dit à l'enfant, comme si ce
+dernier eût pu le comprendre:
+
+--Ça doit te servir de leçon et d'exemple, ma petite vieille; tout un
+chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des
+alouettes toutes rôties. Faut souffrir, vois-tu, vilain môme, et puisque
+des personnes établies dans la position sociale de Mme Samayoux peuvent
+avoir de si grandes contrariétés, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui
+ne possédons aucune économie!
+
+En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne
+bougeait pas, mais dont la respiration devenait à la fois plus régulière
+et plus bruyante.
+
+Les personnes un peu trop chargées d'embonpoint ont souvent la faculté
+de ronfler tout éveillées; Mme Samayoux ronflait.
+
+Et le troupeau des vieux espiègles commençait à rire en l'écoutant.
+
+On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement.
+
+--La patronne avait entonné le petit banc dès ce matin, dit
+Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au
+rideau; elle avait déjà «son filleul» quand nous sommes entrés, et de
+pleurnicher, ça vous achève. Droite, gauche! pas dangereux! Si on
+plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque?
+
+M. Baruque répondit:
+
+--Ça veut tout savoir, et c'est incapable de supporter l'énoncé des
+événements. Pour une brave personne, maman Léo en mérite le titre, mais
+elle pourrait être la mère de Maurice, et c'est drôle que la passion a
+survécu chez elle à la maturité.
+
+Il ajouta en bâillant:
+
+--Le voilà, ce poignard!... Mettez le soleil si vous voulez, militaire,
+et même la lune avec les étoiles; je n'ai pas bonne idée de l'entreprise
+maintenant. Cette femme-là a du coeur pour trois, elle est capable
+d'abandonner les soins de son état, rapport au désespoir qu'elle
+éprouve.
+
+La porte extérieure s'entrebâilla doucement pour donner passage au
+jongleur indien et à l'hercule du Nord, qui se glissaient dehors sans
+rien dire.
+
+--Dans la rue Beaubourg, dit Similor à ses élèves, il y a un endroit où
+l'on sert le noir avec le petit verre pour trois sous. Si vous aviez
+seulement à vous deux cinquante centimes, on pourrait se procurer une
+soirée agréable.
+
+La porte s'ouvrit encore. Jupiter dit Fleur-de-Lys et le rapin peluche
+disparurent tout doucement.
+
+M. Baruque mit par-dessus sa blouse un vieux paletot mastic qu'il avait
+acheté d'occasion et dont il releva le collet avec soin.
+
+--Je vas revenir, fit-il négligemment; si la patronne me demande, vous
+direz que j'ai couru acheter du tabac.
+
+Gondrequin-Militaire prit aussitôt son album.
+
+--J'ai une course à faire pour la maison, grommela-t-il en forme
+d'explication, poussez la besogne, mais silence dans les rangs et ne
+réveillez pas la bonne Mme Samayoux!
+
+Cinq minutes après, le dernier barbouilleur s'en allait bras dessus,
+bras dessous avec Mlle Colombe, qui donnait la main à sa petite soeur.
+
+Échalot restait seul entre son lion assoupi et le jeune Saladin, dont il
+ne tourmentait plus la tête de singe par respect pour le sommeil de la
+dompteuse.
+
+Échalot n'était pas oisif, cependant; il avait retiré de dessous la
+paille où sommeillait le lion un objet de forme singulière auquel nous
+serions fort embarrassés de donner un nom.
+
+C'était en caoutchouc, et cela ressemblait un peu à certains produits
+qu'on voit à la devanture des bandagistes.
+
+Il y avait deux pelotes, larges comme la moitié de la main et reliées
+entre elles par une manière de tuyau flexible de douze à quinze pouces
+de longueur. Chacune des pelotes était en outre pourvue de bandelettes
+en peau très fine, et le tout était revêtu d'une couche de peinture dont
+le ton neutre essayait d'imiter la carnation d'un corps humain.
+
+Échalot se mit à regarder avec complaisance ce mystérieux appareil,
+puis, après avoir lancé un coup d'oeil à la patronne, qui semblait
+dormir toujours, il enleva lestement sa veste, son gilet et même la
+chose malaisée à définir qui lui servait de chemise.
+
+Pendant cette opération, il disait tendrement à Saladin, qui fixait sur
+lui ses petits yeux chassieux:
+
+--Vois-tu, grenouille, tu deviendras un mâle comme moi avec le temps. Ce
+que tu es à même d'examiner en moi s'appelle un torse dans les ateliers:
+comme quoi j'ai posé pour le mien chez les plus grands artistes, de même
+que Similor, ton père putatif et naturel, posait pour les jambes. Nous
+aurions fait à nous deux un Apollon du Belvédère, lui par le bas, moi
+par le haut, quoiqu'il en eût fallu un troisième pour avoir la figure,
+n'étant ni l'un ni l'autre suffisamment avantagés sous ce rapport.
+
+Le jeune Saladin ayant voulu ouvrir la bouche pour lancer un de ces cris
+lamentables qui, d'ordinaire, exprimaient son opinion, Échalot le
+retourna et lui mit la tête dans la paille.
+
+Il n'avait pas l'heureuse enfance d'un prince, ce Saladin, mais ces
+rudes commencements font quelquefois les hommes forts, et comme, sans
+doute, on l'avait dressé à faire le mort quand il avait la figure
+enfouie, il ne bougea plus.
+
+Nous sommes bien certains de ne blesser ici aucune pudeur malentendue en
+entrant dans quelques détails techniques concernant une invention moins
+grande que celle de la vapeur, mais qui peut avoir, néanmoins, son
+importance. Elle était due à notre ami si modeste et si bon: Échalot,
+ancien apprenti pharmacien.
+
+Il appliqua sur son nombril une des pelotes en caoutchouc et l'y fixa à
+l'aide des bandelettes munies de petites agrafes qui la maintenaient
+derrière son dos.
+
+C'était en vérité très bien fait. Les bandelettes se confondaient
+presque avec la peau des hanches, et la pelote elle-même, n'eût été le
+tuyau qu'elle soutenait, aurait ressemblé à une tumeur ordinaire.
+
+Échalot prit un petit morceau de miroir cassé et le promena tout autour
+de sa ceinture, pour bien voir si tout allait comme il faut.
+
+--C'est joli, l'éducation! se disait-il; le môme ne demande pas son
+reste, quoiqu'il ait le caractère irascible. Dès qu'il aura seulement
+quatre ou cinq ans de plus, je lui fabriquerai une machine comme ça, en
+rapport avec son âge, et on trouvera bien une autre petite bête analogue
+pour les appareiller ensemble. C'est égal, la couleur n'y est pas encore
+tout à fait, et faudrait coller un peu de cheveux par-ci, par-là pour
+imiter parfaitement l'oeuvre du Créateur; mais quand ça va être arrivé à
+son point, je dis que Mme Samayoux ne sera pas raisonnable si elle n'est
+pas contente.
+
+Ici sa voix s'adoucit jusqu'au murmure, et il glissa un regard attendri
+vers Mme Samayoux, qui ronflait bruyamment.
+
+--Voilà les mystères du coeur humain! pensa-t-il tout haut. Quand
+Saladin a bien pleuré, il s'endort; et c'est de même chez les dames. Il
+n'y a pas d'âge ni de sexe qui tienne, faut que les enfants d'Adam se
+font du chagrin à soi-même, quand les circonstances ne s'y prêtent pas.
+Y aurait-il un poisson dans l'eau plus heureux que la patronne, si elle
+n'avait pas l'inconvénient de cette passion-là!
+
+Il s'approcha de la table sur la pointe du pied.
+
+Il tenait d'une main son invention, de l'autre un vieux pinceau,
+déplumé, abandonné au rebut par un des apprentis de l'atelier Coeur
+d'Acier.
+
+Mais ces objets ne faisaient qu'ajouter à l'expressive émotion de son
+geste, pendant qu'il contemplait, avec une admiration poussée jusqu'à la
+ferveur, le dos de Mme Samayoux.
+
+Celle-ci avait laissé tomber une de ses mains; comme sa tête restait
+appuyée sur l'autre main, on voyait le profil perdu de sa face rubiconde
+et chargée d'embonpoint. Ses cheveux très abondants, mais qui
+grisonnaient par place, s'échappaient de son madras aux nuances
+violentes, qui n'était pas de la plus entière fraîcheur.
+
+Bien des gens vous diraient qu'à quarante ans passés, un jeune homme,
+pour employer les expressions d'Échalot quand il parlait de lui-même, ne
+peut plus avoir les sentiments d'un page.
+
+D'autres pourraient penser que Léocadie Samayoux ne réalisait pas
+exactement l'idée qu'on se fait d'une châtelaine.
+
+Et pourtant, je ne vois rien, en dehors des comparaisons chevaleresques,
+qui puisse donner une idée du culte respectueux, mais ardent, payé par
+ce pauvre diable à cette grosse bonne femme.
+
+Malgré mon habitude de tout dire, j'hésiterais à exprimer là-dessus mon
+opinion, si elle n'était aussi sincère que mélancolique.
+
+La voici:
+
+En notre siècle si avisé, peut-être est-il nécessaire de plonger à ces
+profondeurs pour trouver un dernier vestige de ces niaiseries sublimes
+qu'on appelait les choses chevaleresques.
+
+Tout ce qui constitue la chevalerie était chez ce pharmacien de la Table
+ronde: la vaillance, le dévouement, la vénération, et même cette petite
+pointe de sensualité naïve qui allait si bien aux preux compagnons de
+Charlemagne.
+
+Échalot resta une bonne minute en extase devant ou plutôt derrière la
+dompteuse, dont la vaste corpulence affectait une pose pleine d'abandon.
+
+Les petits yeux d'Échalot brillaient extraordinairement, exprimant une
+sorte de volupté austère.
+
+Ses deux mains, occupées par les objets que vous savez, se rapprochaient
+involontairement comme pour se joindre dans l'attitude de la prière.
+
+--Léocadie! murmura-t-il enfin, dans un long, dans un tremblant soupir.
+
+Puis il ajouta, laissant jaillir l'éloquence de son coeur:
+
+--Sans qu'il y a la distance sociale qui nous sépare, je lui aurais
+consacré tous les parfums de mon âme, dont j'ai gardé jusqu'alors la
+virginité! Similor a contenté tous ses caprices, mais moi, n'ayant connu
+que le malheur, à cause que je me suis toujours sacrifié à l'amitié,
+jamais je n'ai tombé dans la frivolité du libertinage en parties fines.
+
+Il fit un pas de plus; son regard, glissant entre la carmagnole et le
+madras, caressa chastement le cou robuste de la dompteuse.
+
+--C'est gras, murmura-t-il, c'est bien portant, ça ne se prive de rien,
+buvant sa bouteille à chaque repas, sans jamais se faire du mal, ni
+tomber dans les excès que je n'approuve pas chez les dames. Ça n'a pas
+d'autre faiblesse que celle de la sensibilité qui fait que tous les
+biens de la vie, généralement à sa portée, elle s'en fiche pas mal, tout
+entière à une seule toquade. C'est vrai que ce serait un délice de
+déjeuner tous les jours, dîner et souper en tête à tête avec la divinité
+de mes rêves, et tout à discrétion, mais ça me plairait encore plus de
+souffrir avec elle, de me précipiter dans le torrent pour la sauver ou
+au sein des flammes dévorantes! Les autres l'ont abandonnée par
+l'égoïsme naturel au genre humain, mais moi, je reste, je fais serment
+de ne la quitter ni le jour ni la nuit, et si ça lui est agréable, je
+répandrai pour elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang!...
+
+--Voilà ce que c'est, dit Mme Samayoux sans se retourner et d'un accent
+assez paisible, le monde est fait comme ça: ceux qu'on aime avec
+idolâtrie ne vous regardent seulement pas, et ceux à qui on ne fait pas
+attention sont à genoux devant vous comme si on était un sanctuaire!
+
+Les jambes d'Échalot flageolaient sous lui.
+
+--Patronne, balbutia-t-il, je croyais que vous dormiez, c'est pourquoi
+je ne me gênais pas pour dire des bêtises; mais il n'y a pas d'affront,
+parce que je sais ce que je suis et ce que vous êtes.
+
+La dompteuse se redressa tout à coup en secouant sa crinière crépue.
+
+--Ce que je suis! répéta-t-elle, et son poing crispé heurta la table
+violemment. C'est vrai qu'il y a encore un pauvre être au-dessous de
+moi, puisque tu me regardes d'en bas, toi, bonne créature; mais,
+sais-tu? si on leur disait qu'il y a quelqu'un ici-bas pour me
+respecter, ils poufferaient de rire!
+
+--Qui donc qui se permettrait ça? demanda vivement Échalot.
+
+--Tout le monde, à commencer par le dernier des derniers. Mets-toi là!
+
+Elle lui montrait le siège occupé naguère par Gondrequin. Échalot fit un
+pas, ne voulant point désobéir, mais il hésitait en face d'un si grand
+honneur.
+
+--Mets-toi là, répéta Mme Samayoux, je ne dormais pas, je n'ai pas dormi
+une seule minute, et je ne dormirai de longtemps. Verse à boire!
+
+Pour prendre la bouteille, Échalot déposa sur la table les objets qu'il
+tenait à la main.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda la dompteuse.
+
+Ses yeux se gonflaient encore de larmes, mais elle était comme les
+enfants, distraite à la moindre curiosité. Échalot rougit et répondit:
+
+--Ça peut encore être perfectionné, et je n'aurais pas voulu vous
+montrer la chose incomplète. C'était une surprise; j'avais eu l'idée de
+monter un trompe-l'oeil pour me réunir avec Similor, tous deux nus
+jusqu'à la ceinture et représentant le phénomène des deux jumeaux
+siamois, liés ensemble par un jeu de la nature.
+
+Léocadie prit à la main le système et l'examina d'un air connaisseur.
+
+--Ce n'est pas déjà si maladroit, dit-elle; on en avale de plus grosses
+que ça en foire. Est-ce que c'est toi l'inventeur?
+
+Les yeux d'Échalot se mouillèrent, tant il se sentit fier et heureux.
+
+--Je n'ai pas l'intelligence d'Amédée, murmura-t-il, mais avec l'espoir
+de vous être agréable, il me semble que rien ne me résisterait!
+
+Léocadie rejeta la mécanique et but une gorgée de vin, après quoi, elle
+repoussa le verre.
+
+--Je suis malade, murmura-t-elle, car ça me paraît comme du fiel!
+
+Puis elle demanda:
+
+--Connais-tu bien ton Similor?
+
+--Amédée! s'écria Échalot. Lui et moi c'est des frères!
+
+--Tu parais compter sur son adresse?
+
+--Il n'y a pas plus fin que lui.
+
+--Serait-il dévoué à l'occasion?
+
+Échalot ouvrit la bouche pour répondre affirmativement, mais la parole
+ne vint pas et il baissa la tête.
+
+--C'est qu'il me faudrait des hommes vraiment dévoués! murmura la
+dompteuse.
+
+--Le fond n'est pas mauvais, répliqua Échalot; mais il se laisse
+entraîner par son libertinage, toujours voltigeant de la brune à la
+blonde, dont il sait se faufiler partout, à cause de son élégance et de
+son toupet. Mais moi, c'est différent, j'ai mis un frein à mes passions
+pour m'occuper de Saladin et lui préparer sa carrière. Mon abnégation
+pour vous a pris naissance dans ce que vous avez été utile à Saladin, et
+alors ça a grandi petit à petit jusqu'à la chose que je vous
+sacrifierais avec plaisir mon existence et mon honneur lui-même, et se
+faire hacher pour vous comme chair à pâté!
+
+Mme Samayoux lui tendit sa rude main, qu'il porta pieusement à ses
+lèvres.
+
+--Merci, dit-elle, vous ne payez pas de mine, c'est vrai, mais j'ai
+bonne idée de vous. Je me défie des farauds ambitieux et langues dorées,
+car c'est encore dans les rangs du petit peuple qu'on trouve le plus de
+coeurs sincères; seulement il faut choisir, étant exposés à y rencontrer
+encore pas mal de racaille.
+
+Elle s'interrompit pour ajouter d'un air pensif:
+
+--Non, non, je ne dormais pas; je les ai bien vus s'en aller à la queue
+leu leu, et ça fait pitié quand on considère l'espèce humaine! mais ça
+m'était bien égal, ma pauvre tête travaille comme une folle, cherchant
+un moyen de braver les menaces du sort. Je mettrais ma main au feu
+jusqu'au coude que ces deux enfants-là ne sont pas coupables!
+
+--Ça me paraît aussi de même, dit Échalot résolument, puisque c'est
+votre idée. J'ai été bien souvent me chauffer à la cour d'assises et je
+ne suis pas étranger à la façon dont ça se joue. Il y a une bonne chose
+que l'avocat pourra beurrer dessus toute une tartine, c'est sûr, et le
+procureur du roi sera bien fin s'il peut prouver que les deux amoureux
+ont fait boire le juge malgré lui.
+
+--N'est-ce pas? s'écria vivement Mme Samayoux, ce n'est pas quand on
+vient surprendre sa fiancée avec un rival qu'on accepte un verre de vin
+de bonne amitié. Si j'étais juré... mais voilà! il y a un coup monté, ça
+saute aux yeux! Par qui? je n'en sais rien, et quand on pense à ce qui
+peut se passer dans l'idée des avocats... Moi d'abord, quand il s'agit
+des tribunaux, je dis que c'est la misère! Si on venait m'arrêter pour
+avoir assassiné Louis-Philippe, qui n'est pas mort, ou Napoléon qui a
+péri à Sainte-Hélène, je ne suis pas bien sûre que j'en réchapperais.
+Échalot secoua la tête avec gravité et dit:
+
+--C'est vrai que la justice humaine est fragile dans son aveuglement,
+mais au-dessus de la faiblesse des hommes il y a l'oeil de la
+Providence.
+
+Mme Samayoux le regarda, et il baissa aussitôt les yeux avec modestie.
+
+--Toi, dit-elle, retrouvant une nuance de gaieté, car la présence et la
+sympathie de ce pauvre être lui faisaient vraiment du bien, tu es une
+bonne âme, mais, vois-tu, faudrait l'aider, la Providence, et que
+pouvons-nous à nous deux? J'ai beau chercher, ma cervelle est vide, et
+quand je songe qu'ils sont tous deux en prison, dans des cachots
+séparés, et ne pouvant pas même mélanger leurs sanglots...
+
+Elle essuya une larme qui tremblait à sa paupière; Échalot fit de même
+avec le pan de sa redingote.
+
+--C'est dans ces moments-là, reprit la dompteuse en laissant tomber ses
+deux bras, qu'on voudrait avoir reçu une éducation soignée et posséder
+des connaissances intimes dans la haute pour être à même de soulager
+l'infortune. Si seulement j'étais riche...
+
+--Vous avez dû pelotonner un joli bout de galon, fit observer Échalot
+d'un air flatteur.
+
+Mme Samayoux haussa les épaules avec un soudain emportement.
+
+--Je parie que mon saint-frusquin va y passer jusqu'au dernier sou!
+s'écria-t-elle. Les mains me démangent de jeter l'argent par les
+fenêtres, et si la dépense servait à quelque chose, crois-tu que je
+regretterais mes écus?
+
+--Bien sûr que non, patronne.
+
+--Je donnerais tout! et je ferais des dettes par-dessus le marché! Mais
+comment s'y prendre? par où commencer?
+
+--Ah! je ne sais pas! je ne sais pas! fit-elle dans son découragement
+plein de fiel; j'ai idée de tout casser et de tout briser! mon
+établissement, je m'en moque! ma réputation, je n'en veux plus! J'avais
+entamé une grande entreprise qui devait rapporter des mille et des cent,
+j'avais payé les yeux de la tête à la ville pour le local; jamais on
+n'aurait vu en foire un théâtre aussi reluisant que le mien; mais c'est
+fini de rire! Je vas renvoyer mes artistes en leur donnant ce qu'ils
+voudront d'indemnité; je vas renvoyer les peintres, les colleurs, les
+menuisiers, toute la clique! Je vas vendre mes animaux, et pour un peu
+je me jetterais par-dessus le parapet du pont, voilà!
+
+Échalot était consterné; il essayait de maladroites consolations qui
+n'étaient pas écoutées.
+
+Mme Samayoux s'était levée et parcourait la baraque à grands pas. Elle
+ressemblait à une lionne dans sa cage, et certes, à l'heure qu'il était,
+deux hommes robustes auraient fait preuve de témérité en l'attaquant.
+
+--S'il ne s'agissait que de tripoter un tigre, s'écria-t-elle, ou que de
+faire une omelette avec une demi-douzaine de militaires, qu'on prendrait
+par la peau du cou et qu'on tortillerait comme la paille à rempailler
+les chaises! ah! ça me soulagerait crânement d'abîmer quelqu'un, mais,
+là, de fond en comble!... En seraient-ils moins malheureux, là-bas,
+entre les quatre murailles de leur prison?... mon Dieu, Seigneur! les
+pauvres enfants! les pauvres enfants!
+
+--Mais donne-moi donc une idée, toi! fit-elle en s'arrêtant devant
+Échalot, qu'elle secoua rudement.
+
+--Fouillez-moi plutôt, patronne, murmura l'ancien pharmacien, dont les
+yeux étaient pleins de larmes. Si on pouvait pénétrer dans leur cachot,
+vous et moi, et rester à leur place pendant qu'ils s'évaderaient.
+
+--Est-ce qu'on pourrait me prendre pour elle? demanda Mme Samayoux, qui
+eut presque un sourire. Et lui! il est si beau!...
+
+--Et moi si laid, pas vrai? acheva Échalot. Ça ne fait rien, patronne,
+je suis tout de même bien content de vous avoir un petit peu régayée.
+
+--Oui, répliqua la bonne femme, soudaine comme les enfants et dont toute
+la colère était tombée pour faire place à une rêveuse mélancolie, tu
+m'as fait rire et ce n'était pas facile, car j'en ai gros sur le coeur.
+As-tu entendu tout à l'heure que le Gondrequin-Militaire m'appelait
+madame Putiphar?
+
+--Voulez-vous que je m'aligne avec lui! s'écria Échalot.
+
+--Pour quoi faire? je ne suis pas bégueule, mon vieux, et mon opinion
+c'est liberté libertas pour une femme veuve dans ma situation qui peut
+se mettre au-dessus des bavardages. Pourtant je suis bien changée depuis
+ce soir où je le vis pour la dernière fois: j'entends mon chéri de
+Maurice, et j'avais fait dessein de marcher droit parce qu'il y avait en
+moi une idée qui me donnait du respect pour moi-même. Je me regardais un
+petit peu comme sa mère. C'est drôle, pas vrai? de jalousie il n'en
+était plus question, et j'en étais à me demander si vraiment j'avais pu
+espérer autrefois qu'il hésiterait entre une grosse maman comme moi et
+Fleurette, ce bouton de rose?
+
+--Il y a des gens, soupira Échalot, qui préfèrent mieux la rose épanouie
+à n'importe quel bouton.
+
+--Tais-toi! pas de bêtises! on se connaît; et ce qui prouve bien que ma
+folie est guérie, c'est qu'il ne me viendrait pas à l'esprit désormais
+de penser à l'un sans penser à l'autre. Ah! mais non! je ne veux pas le
+sauver tout seul, je veux la sauver avec lui. C'est mes deux enfants,
+quoi! mes deux amours bien-aimés; il me les faut tous deux, il me les
+faut heureux, et le restant de mon espoir est de vieillir ici ou là,
+dans quelque coin, d'où je pourrai regarder leur bonheur.
+
+--Etes-vous assez bonne! murmura Échalot, dont l'attendrissement ne
+faisait pas trêve un seul instant.
+
+--Pour la bonté, je ne dis pas, répliqua Mme Samayoux avec tristesse,
+mais ça n'avance pas beaucoup les affaires, et j'ai beau me creuser le
+cerveau, je ne trouve aucun moyen de venir à leur secours.
+
+--Cherchons, patronne.
+
+--J'ai tant cherché! fit la dompteuse, qui se laissa retomber sur son
+siège. Quand tu m'as parlé tout à l'heure, j'en étais à rêvasser un tas
+de fariboles comme on fait quand on est au bout de son rouleau. Je
+songeais à ces hasards qui arrivent toujours à point dans les contes de
+fées; je me disais: il n'y a donc plus de ces bons génies qui exauçaient
+les souhaits des malheureux?...
+
+--Dame!... fit Échalot, croyant qu'on l'interrogeait.
+
+--Qui descendaient par le tuyau de la cheminée, continua maman Samayoux
+sans prendre garde à l'interruption, ou bien encore qui arrivaient par
+la fenêtre ou par le trou de la serrure au moment juste où tout espoir
+était perdu?
+
+--Qui sait? fit encore Échalot.
+
+--Il me semblait que dans ma pauvre baraque désertée j'allais entendre
+au-dehors une petite main faisant toc-toc à ma porte...
+
+--Écoutez! s'écria Échalot qui devint pâle. On a fait toc-toc!
+
+La dompteuse se leva toute droite.
+
+À la porte extérieure, deux coups discrets avaient été frappés en effet.
+
+--Si c'était le bon génie! balbutia Échalot.
+
+La dompteuse essaya de sourire, mais elle ne put, et ce fut d'une voix
+altérée par l'émotion qu'elle prononça ce seul mot:
+
+--Entrez!
+
+
+
+
+VII
+
+M. Constant
+
+
+Mme Samayoux avait évoqué une bonne fée, la bonne fée venait-elle au
+commandement? Échalot n'était pas éloigné de cette opinion et ouvrait
+déjà de grands yeux.
+
+Dans le monde entier, il n'y a pas de pays plus ami du merveilleux ni
+plus crédule que la foire.
+
+La porte roula sur ses gonds branlants; ce ne fut pas une fée qui entra,
+mais bien un homme de forte carrure, boutonné du haut en bas, dans un de
+ces pardessus qu'on appelait des redingotes à la propriétaire.
+
+Le nez de cet homme brillait comme un rubis par-dessus les plis d'une
+vaste cravate en laine tricotée; il portait un chapeau évasé par en haut
+et dont les larges bords se cambraient selon la forme dite _bolivar_.
+
+Il avait aux mains des gants fourrés, une belle paire de lunettes d'or
+sur le nez et des socques articulés par-dessus ses souliers.
+
+--Suis-je au bout de mes longs voyages? demanda-t-il en franchissant le
+seuil. Est-ce ici le séjour de madame veuve Samayoux, dite maman Léo,
+première dompteuse cosmopolite et directrice des Prestiges Parisiens
+réunis aux animaux féroces par privilèges de l'autorité?
+
+Ceci fut débité avec une emphase moqueuse qui rappelait assez bien le
+ton de l'arracheur de dents, poussant son boniment entre deux
+«Allez-la-musique!»
+
+Mme Samayoux mit sa main étendue au-devant de ses yeux un peu éblouis
+par les larmes.
+
+--C'est moi la première dompteuse, dit-elle rudement, qu'est-ce que vous
+lui voulez?
+
+Échalot, qui s'était reculé jusqu'à son lion, examinait le nouveau venu
+à la dérobée et se disait:
+
+--Je ne le connais pas, cet oiseau-là, mais c'est drôle, il y a des
+têtes qu'on croit toujours avoir vues quelque part.
+
+L'étranger repoussa la porte et fit quelques pas à l'intérieur de la
+baraque.
+
+--Est-ce qu'on pourrait avoir l'avantage d'obtenir un tête-à-tête avec
+vous? demanda-t-il.
+
+--Je ne suis pas en humeur de plaisanter..., commença la dompteuse.
+
+--Ni moi non plus, interrompit le nouveau venu; j'ai ouï conter que vous
+aviez assommé feu Jean-Paul Samayoux, votre mari, en jouant avec lui de
+bonne amitié. J'espère vivement que nous ne jouerons pas ensemble. Mais
+j'ai des choses importantes à vous dire et vous seule devez les
+entendre.
+
+La veuve le regardait d'un air sombre.
+
+--L'homme, dit-elle en contenant sa colère, autant vaudrait agacer un
+tigre que de me caresser à rebours un jour comme aujourd'hui. Qui
+êtes-vous?
+
+L'étranger prit une chaise qu'il approcha du poêle, contre lequel il mit
+ses socques.
+
+Échalot faisait mine de préparer son biberon pour le petit; mais il
+songeait:
+
+--Je me méfie! C'est comme le soir où Amédée me mena jouer la poule à
+l'estaminet de L'Épi-Scié. Pourquoi donc que je pense justement à cela,
+moi?
+
+L'inconnu donna un petit coup de doigt sur ses lunettes d'or, et dit, en
+chauffant ses pieds avec un évident plaisir:
+
+--L'hiver s'annonce raide, cinq degrés chez l'ingénieur Chevalier, au
+commencement de novembre! et j'ai fait la route de Saint-Germain, aller
+et revenir, pour avoir votre adresse. Je ne sentais plus mes orteils.
+
+Il ajouta en baissant la voix tout à coup:
+
+--Mais c'était une fantaisie de la pauvre mademoiselle Valentine, et Mme
+la marquise m'aurait tout aussi bien envoyé à Pékin qu'aux Loges.
+
+--Emmène ton mioche dans le coin, là-bas, dit la veuve à Échalot en lui
+montrant l'endroit le plus reculé de la baraque.
+
+--Je peux m'en aller tout à fait si je suis de trop, murmura le bon
+garçon avec sa soumission ordinaire.
+
+--Fais ce qu'on te dit et ne raisonne pas!
+
+Échalot emporta aussitôt Saladin à l'endroit désigné et se mit à causer
+tout bas avec lui comme si l'enfant avait pu le comprendre.
+
+--Ça s'embrouille, murmurait-il; tu vas être content, toi, farceur, car
+je parie bien qu'il ne sera plus question de t'enfler la caboche d'ici
+longtemps. La patronne n'a pas de chance tout de même: au moment
+d'établir une si belle boutique!... et on aurait fait de l'argent avec
+la chose des deux siamois attachés naturellement par le ventre, des tas
+d'argent!
+
+Malgré sa bonne envie d'obéir à la patronne en se montrant discret, son
+regard ne pouvait se détacher de l'étranger, et il en revenait toujours
+à penser.
+
+--C'est étonnant! je jurerais que je ne l'ai jamais vu, et il me semble
+à chaque instant que je vais retrouver son nom!
+
+Mme Samayoux quitta sa chaise et vint se mettre debout auprès du poêle.
+
+--Je vous ai demandé qui vous êtes, dit-elle en baissant la voix, mais
+s'il ne vous convient pas de me répondre, c'est égal. Je suis dans la
+tristesse et le peu que vous avez dit m'a donné un espoir. C'est de
+Fleurette que vous avez parlé, n'est-ce pas?
+
+--J'ai parlé de Mlle Valentine de Villanove.
+
+La dompteuse rappela à sa mémoire le récit de M. Baruque et murmura:
+
+--Valentine de V... c'est bien cela.
+
+--Ou bien encore, poursuivit l'étranger, Valentine d'Arx, car la pauvre
+malheureuse enfant, depuis qu'elle est folle, s'est mise en tête que
+c'était là son vrai nom.
+
+--Folle! répéta Mme Samayoux, dont le souffle s'embarrassa dans sa
+poitrine. Et elle croit donc être la femme de l'homme qui est mort?
+
+--Non, fit l'étranger, elle croit être sa soeur. Ah! ah! si vous ne
+savez rien, je vais vous en apprendre de belles...
+
+--Mais, interrompit la veuve, si elle est folle, on ne l'a pas gardée en
+prison?
+
+--Parbleu! elle n'a jamais été en prison.
+
+--Et Maurice?
+
+--Celui-là c'est une autre paire de manches... Mais asseyez-vous, bonne
+dame, vous ne tenez pas sur vos jambes, ma parole d'honneur! et
+maintenant que j'ai les pieds chauds, nous allons nous mettre à notre
+aise en buvant un verre de vin, si vous voulez.
+
+Il se leva et prit le bras de la veuve, qui chancelait en effet.
+
+--Vous avez affaire à un bon enfant, vous savez, continua-t-il en la
+ramenant vers la table, et nous ferons une paire d'amis tous deux, j'en
+suis certain. Ça m'a amusé en commençant de poser en casseur vis-à-vis
+d'une luronne de votre numéro, mais vous n'êtes qu'une femme, après
+tout, puisque vous pleurez, et je reprends vis-à-vis de vous la
+galanterie de mon sexe.
+
+Il aida la dompteuse à s'asseoir, en ajoutant:
+
+--Vous ne me demandez plus qui je suis en faisant les gros yeux, alors
+je vous le dis: ni chiffonnier ni prince, à peu près le milieu entre les
+deux: M. Constant, officier de santé et plus avisé que bien des
+fainéants qui ont passé leur thèse, premier aide préparateur dans la
+maison du Dr Samuel dont j'ai la confiance et qui me fait tout ce qui ne
+concerne pas mon état, spécialement la chasse à la dompteuse, car voilà
+trois fois vingt-quatre heures que je cours sur votre piste comme un
+Osage dans les forêts vierges de l'Amérique du Nord... pas bien riche
+avec cela, mais amateur de ce qui brille et portant des lunettes de
+chrysocale avant de les troquer contre des lunettes d'or. Est-ce de la
+franchise, ça? Ambitieux pas mal et nourrissant l'espoir que l'aventure
+de la petite demoiselle pourra me pousser dans le monde, puisqu'elle m'a
+déjà mis en relations avec des gens que je n'aurais jamais approchés
+sans cela; exemple, Mme la marquise d'Ornans, Mme la comtesse Corona (un
+joli brin celle-là, ou que le diable m'emporte!), le colonel Bozzo, qui
+est dix fois millionnaire, M. de Saint-Louis, qui succédera peut-être à
+Louis-Philippe et d'autres encore.
+
+--Je vous en prie, prononça tout bas la veuve, parlez-moi de Fleurette.
+
+--Et de Maurice, pas vrai? interrompit M. Constant avec un bon gros
+rire; vous n'êtes plus toute jeune, mais il y en a de plus déchirées que
+vous, et il paraît que le lieutenant est joli comme un amour. Moi je ne
+le connais pas, je dis seulement que s'il est moitié aussi beau que
+mademoiselle Valentine est belle, ce doit être un Adonis! Ne vous
+impatientez pas, j'arrive à l'objet de ma visite.
+
+Son doigt martela par trois fois, à petits coups bien espacés, le milieu
+de son front, et il ajouta:
+
+--Le Dr Samuel dit que ça pourra guérir avec des soins et du temps, mais
+elle l'est tout à fait.
+
+--Pauvre Fleurette! balbutia la veuve, qui resta bouche béante.
+
+--Hélas! oui, comme un beau petit lièvre, et soyons justes, il y avait
+bien de quoi toquer une jeune personne de cet âge-là, quoiqu'elle n'ait
+pas été élevée dans du coton. Mais ne vous faites pas trop de mal, vous
+savez, on la soigne à la papa, et il n'y en a pas deux comme le Dr
+Samuel dans Paris pour traiter les maladies de cette espèce-là. Elle
+n'est pas méchante, tout le monde l'adore à la maison, tous les jours
+elle reçoit des visites de vicomtes, de baronnes et de marquises: elle
+mange bien, elle boit bien, elle dort bien...
+
+--Folle! répéta pour la seconde fois Mme Samayoux; car elle avait cru
+d'abord à une exagération de langage: tout à fait folle!
+
+M. Constant hocha la tête gravement en signe d'affirmation et il y eut
+un silence. Échalot ne travaillait plus depuis que le nouveau venu avait
+prononcé le nom du colonel Bozzo.
+
+Échalot le dévorait des yeux et prêtait attentivement l'oreille.
+
+
+
+
+VIII
+
+Échalot aux écoutes
+
+
+Ni Mme Samayoux ni M. Constant ne faisaient attention à Échalot, qui
+était à demi-caché derrière un poteau.
+
+Le temps avait marché et ces journées de novembre sont courtes; la
+baraque commençait à se faire sombre.
+
+M. Constant et la dompteuse étaient assis en face l'un de l'autre.
+
+M. Constant, qui avait l'air d'un homme tout rond, très disposé à
+prendre ses aises, avait versé sans plus de façon du vin dans les deux
+verres.
+
+--Je ne suis pas plus bête qu'un autre, reprit-il, quoiqu'on n'ait pas
+encore songé à moi pour l'Académie des sciences, mais quant à bon
+garçon, ça y est des pieds à la tête! vous verrez que nous serons
+camarades. À votre santé, maman Léo: c'est comme ça que la petite
+mademoiselle vous appelle.
+
+La dompteuse le regardait d'un air indécis.
+
+--C'est vrai que vous avez l'air bonne personne, dit-elle, et si vous
+êtes venu chez moi, ce n'est bien sûr pas pour me faire du chagrin, mais
+vous me parlez comme si je savais quelque chose et je ne sais rien de
+rien.
+
+--Pas possible! s'écria M. Constant; la foire des Loges n'est pas le
+bout du monde, et les journaux ont assez radoté là-dessus!
+
+--Aujourd'hui même, répliqua la dompteuse, aujourd'hui seulement j'ai
+appris ce que les journaux ont pu dire. Ce serait trop long de vous
+expliquer pourquoi je restais dans l'ignorance. J'avais beaucoup
+d'ouvrage, et puis peut-être que je ne regardais pas autour de moi de
+peur de voir, car c'est bien certain que, depuis des semaines, je ne me
+suis jamais levée sans avoir un poids sur le coeur. On dit qu'il y a des
+pressentiments. Mais ce qu'on m'a rapporté tout à l'heure, c'est
+l'histoire du meurtre dans la chambre garnie de la rue d'Anjou; tout ce
+qui a suivi, je l'ignore, et si c'est un effet de votre bonté, je
+voudrais bien le savoir.
+
+--Comment donc! fit l'officier de santé, mais c'est tout simple, ça!
+Figurez-vous que je vous aime déjà tout plein, maman Léo; je suis entré
+ici croyant avoir affaire à un gros hérisson de casseuse de cailloux et
+vous êtes douce comme un petit agneau. Nous allons donc commencer par le
+commencement. Attention! vous avez beau avoir de la peine, ça va vous
+amuser; d'abord il n'y a pas eu de meurtre rue d'Anjou...
+
+--Ah! s'écria la veuve, j'en étais sûre!
+
+--Parbleu! ça tombe sous le sens! les tourtereaux n'étaient pas là pour
+le plus grand plaisir du juge d'instruction Remy d'Arx; mais ils avaient
+fait dessein de se périr ensemble par désespoir amoureux, voilà tout.
+L'autre juge d'instruction, celui qui a succédé au défunt Remy d'Arx, M.
+Perrin-Champein, est un fin finaud de la finauderie, qui a des yeux
+par-devant, par-derrière et sur les côtés, un vrai chien de chasse,
+quoi! Il n'a pas seulement baissé le nez vers cette piste-là, et quand
+Mme la marquise est allée le voir pour lui demander sa protection en
+faveur de la demoiselle, il a répondu: «Dormez sur vos deux oreilles; je
+pense bien qu'il n'y a pas que des roses blanches et des fleurs de lys
+dans l'aventure de mademoiselle votre nièce; mais ça regarde un conseil
+de famille bien plus que la cour d'assises.»
+
+--Mais alors, dit la veuve, que son grand espoir étouffait, Maurice
+aussi doit être à l'abri?
+
+--Pour le fait divers de la rue d'Anjou, oui, maman; reste seulement la
+mauvaise plaisanterie de la rue de l'Oratoire, 6, chambre n° 18, au
+second. Vous voyez si je suis ferré sur ma géographie! Savez-vous ce que
+c'est qu'une commission rogatoire, vous?
+
+--Non, répondit la veuve, je ne sais pas grand-chose, allez, monsieur
+Constant. Buvez donc, si vous ne trouvez pas mon vin trop mauvais.
+
+--C'est ça! et vous allez trinquer avec moi! Une commission rogatoire,
+c'est quand les juges se dérangent, et M. Perrin-Champein s'est dérangé
+pour venir chez nous interroger la petite demoiselle: quand je dis
+petite, elle a une taille superbe, mais de la voir tomber si bas, ça
+fait l'effet comme si elle était redevenue une enfant. Vous savez, on se
+fait des idées sur les gens qui ont de certains métiers; moi, je me
+représente les messieurs du parquet avec des têtes de vautour ou de
+faucon: eh bien! M. Champein est ça tout craché! Il vous a une paire
+d'yeux ronds et pointus qui entrent dans le corps comme des vrilles, une
+grande bouche qui ressemble à une plaie, et un nez en lame de sabre. Il
+avait l'air un peu en rage, parce qu'il ne pouvait rien tirer de
+mademoiselle Valentine; mais il disait à chaque instant: «L'instruction
+n'a pas besoin de cela!» Et il ajoutait: «Les deux chambres étaient
+contiguës: dans l'une, Hans Spiegel; dans l'autre, l'ex-lieutenant
+Maurice Pagès. Hans Spiegel avait volé les diamants de la Bernetti, qui
+valaient un demi-million; Maurice Pagès n'avait pas le sou et il était
+amoureux d'une jeune personne très riche; la porte condamnée qui
+communique du numéro 18 au numéro 17 garde des traces nombreuses
+d'effraction, et les instruments qui avaient servi à opérer l'effraction
+ont été retrouvés dans la chambre numéro 18, où l'ex-lieutenant Pagès
+faisait son domicile...»
+
+--C'est vrai que c'est terrible, balbutia la veuve, dont les tempes
+étaient baignées de sueur.
+
+Échalot se demandait:
+
+--Quel coup monte-t-il, et pourquoi tout ce bavardage? C'est quelqu'un
+d'entre eux qui s'est fait une tête, puisque je ne peux pas mettre son
+nom sur sa figure!
+
+--Attendez donc, disait cependant M. Constant de sa bonne grosse voix
+toute ronde, nous ne sommes pas au bout. Et M. Perrin-Champein
+mâchonnait le nom du lieutenant Pagès comme s'il avait eu dans le bec un
+lambeau de sa peau. Ah! ah! celui-là sait son état, et on pouvait bien
+voir que, dans son opinion, le Remy d'Arx a eu ce qu'il méritait. On ne
+fait pas comme ça des marchés privatifs sur le dos de la justice,
+j'entends quand on est magistrat, car vous allez bien voir que je n'en
+veux pas au lieutenant... Mais suivons le fil: Hans Spiegel est égorgé
+comme un boeuf, toute la maison se réveille à ses cris, on sort ou l'on
+se met aux croisées, et les gens peuvent voir le lieutenant sortir par
+la fenêtre même de la victime, voyager le long du treillage, passer dans
+un arbre comme un écureuil (entre parenthèses, vous savez, maman, s'il
+était fort en gymnastique!), puis entrer, par la fenêtre encore, à
+l'hôtel d'Ornans, où il est finalement arrêté... Pensez-vous que M.
+Champein a là une jolie affaire pour ses débuts?
+
+La tête de la veuve s'inclina sur sa poitrine; elle semblait n'avoir
+plus de sang dans les veines.
+
+--Et si on le laisse faire, ajouta M. Constant, qui changea de ton,
+croyez-vous qu'il aura beaucoup de peine à emballer son jeune homme?
+
+Mme Samayoux releva les yeux sur lui et répéta, pensant l'avoir mal
+entendu:
+
+--Si on le laisse faire?
+
+--Farceuse! répliqua l'officier de santé d'un ton jovial, vous devinez
+pourtant bien pourquoi je suis venu. Voyons, c'est certain, n'est-ce
+pas, que vous n'iriez pas mettre votre main au feu de l'innocence du
+lieutenant Pagès?
+
+--Vous vous trompez, repartit vivement Mme Samayoux, qui se redressa
+soudain et dont les yeux brillèrent, j'en mettrais ma main au feu, et
+tout mon corps, et tout mon coeur!
+
+--C'est drôle, fit M. Constant, on croirait entendre la petite
+demoiselle!
+
+--Parle-t-elle ainsi! s'écria la veuve avec élan! Ah! la chère créature!
+j'ai donc bien raison de l'aimer! Et ne serait-ce point parce qu'elle
+parle ainsi que vous la croyez folle?
+
+--Pour cela et pour autre chose, ma bonne dame. Buvez une gorgée et
+soyez calme. Je mentirais si je disais que je partage votre avis par
+rapport à l'innocence du lieutenant; mais la question n'est pas là, il
+s'agit de mademoiselle Valentine. Elle nous a tous ensorcelés, et cela
+est si vrai que moi, qui ai un emploi important dans la maison, voilà
+trois jours que je cours la prétentaine pour vous trouver sur un simple
+désir d'elle.
+
+--Elle a donc parlé de moi!
+
+--Vingt fois plutôt qu'une, à tort et à travers: Maman Léo par-ci, maman
+Léo par-là! si seulement je pouvais voir maman Léo!...
+
+--Mais ce n'est pas d'une folle cela! fit la veuve.
+
+--Vous trouvez? Moi, je suis l'aide du Dr Samuel, et vous ne m'en
+voudrez pas si j'ai plus de confiance en lui qu'en vous dans les
+questions de médecine aliéniste. Nous sommes une spécialité, ma bonne
+dame, nous avons un des plus beaux établissements de Paris, et,
+voyez-vous, les fous, ça nous connaît. Quand on pense que la malheureuse
+enfant a pris en horreur le colonel, son meilleur ami, presque son père,
+et par-dessus le marché l'homme le plus respectable de l'univers! Quand
+on pense qu'elle le confond avec un malfaiteur, dans son délire, et
+qu'il lui fait peur... lui, le saint des saints!... Qu'avez-vous donc?
+
+La veuve venait de faire un brusque mouvement.
+
+Son regard s'était porté par hasard vers le poteau derrière lequel
+Échalot se cachait à demi.
+
+Elle avait cru voir, dans les ténèbres, qui se faisaient de plus en plus
+sombres, les regards du bon garçon fixés sur elle avec une expression
+étrange.
+
+Elle était sûre d'avoir distingué son doigt qui se posait sur sa bouche,
+comme pour lui envoyer un avertissement ou un signal.
+
+--Je n'ai rien, répondit-elle à la question de M. Constant.
+
+Celui-ci poursuivit:
+
+--Ça ne vous frappe pas, ce que je vous dis là; mais si vous connaissiez
+seulement le colonel...
+
+--Je le connais, repartit la dompteuse, c'est lui qui vint à la baraque
+avec cette marquise...
+
+--Juste! et qui vous donna de l'argent pour avoir bien traité sa nièce.
+
+--Et pour l'emmener, murmura Mme Samayoux.
+
+--Comme de raison. Chez vous, dites donc, ce n'était pas beaucoup la
+place d'une héritière de noblesse. Mais j'en reviens à mes moutons: la
+pauvre demoiselle est pour Mme la marquise d'Ornans comme pour le
+colonel; elle ne veut plus être sa nièce, elle se croit la soeur de
+l'homme qu'elle avait consenti à épouser...
+
+--Voilà ce qui est bien étrange! pensa tout haut Mme Samayoux.
+
+--Elle n'en démord pas, reprit M. Constant, elle dit à qui veut
+l'entendre: «Je suis Mlle Valentine d'Arx!» Elle se bat contre des
+fantômes, les accusant d'avoir tué non seulement son prétendu frère,
+mais encore son père, le vieux Mathieu d'Arx, qui mourut à Toulouse, on
+ne sait comment, voilà déjà bien des années.
+
+--Ah! fit la veuve, on ne sait comment il mourut?
+
+--Ah ça? demanda M. Constant avec gaieté, est-ce que vous donnez dans
+les imaginations de la jeune fille?
+
+--Je vous écoute, et je tâche de me faire une opinion.
+
+--Pour ça, vous aurez mieux que mes paroles, dit rondement l'officier de
+santé, car la pauvre chère enfant veut vous voir, et tout ce qu'elle
+veut, nous le faisons.
+
+--Comment! s'écria la veuve, on me laisserait aller vers elle?
+
+--Pourquoi pas? Pensiez-vous donc que nous la tenions sous clef! vous la
+verrez, maman, et plus tôt que plus tard, car je suis venu vous chercher
+pour vous conduire auprès d'elle.
+
+Échalot, profitant de l'ombre croissante, s'était insensiblement
+rapproché. Il écoutait de toutes ses oreilles et semblait en proie à une
+singulière perplexité.
+
+--C'est vrai, se disait-il, qu'ils changent de figures comme de
+chemises, mais si j'allais me tromper! Et pourtant je ne peux pas
+laisser la patronne se jeter dans la gueule du loup. Je ne m'en
+consolerais jamais s'il lui arrivait malheur!
+
+
+
+
+IX
+
+La maison de santé
+
+
+Mme Samayoux s'était levée aux dernières paroles de M. Constant.
+
+--Partons! dit-elle, rien ne me tient ici, je voudrais déjà être auprès
+de la chère fille!
+
+--Minute! minute! fit l'officier de santé bonnement. Il faut que vous
+ayez votre leçon faite mieux que cela, car un rien, une mouche qui vole
+la met dans tous ses états. Asseyez-vous encore un petit peu, brave
+madame... Mais est-ce étonnant comme tout le monde l'aime! j'étais bien
+certain que vous sauteriez sur l'idée de la voir comme sur du gâteau!
+Elle a un charme dans son petit doigt, c'est sûr. Allumez donc voir un
+petit bout de chandelle pendant que je vas fourgonner le poêle. Il n'y a
+pas de bourrelets à vos portes, dites donc!
+
+--Allume, Échalot! ordonna Mme Samayoux.
+
+--Tiens! fit M. Constant, qui avait déjà le tisonnier à la main, j'avais
+oublié ce bonhomme-là.
+
+Il ajouta en baissant la voix:
+
+--Ça aurait pu causer un grand malheur, si quelqu'un avait écouté les
+choses qu'il me reste à vous dire.
+
+Échalot venait en ce moment vers la table avec de la lumière. En la
+posant auprès de la bouteille, et malgré sa timidité accoutumée, il
+regarda M. Constant bien en face.
+
+Les yeux de celui-ci étaient justement fixés sur lui par-dessus ses
+lunettes. Les paupières d'Échalot se baissèrent et le sang lui monta aux
+joues.
+
+M. Constant allongea le bras et lui toucha l'épaule.
+
+Échalot recula.
+
+--Ma poule, lui dit l'officier de santé, tu as les oreilles longues, je
+vois ça, et tu voudrais bien écouter la suite.
+
+--C'est une bonne et simple créature, interrompit la veuve.
+
+--Brave madame, fit observer M. Constant avec une sorte de sévérité, ce
+ne sont pas nos affaires que nous traitons ici, et il y a des choses
+qu'il ne faut pas confier aux innocents. Va-t'en voir dehors si le
+printemps s'avance, bonhomme!
+
+Il ajouta:
+
+--Et souviens-toi que se taire vaut toujours mieux que parler. J'ai ton
+signalement là.
+
+Un petit coup sec, frappé entre deux sourcils, ponctua la phrase.
+
+Échalot, sans répondre, se dirigea aussitôt vers la porte.
+
+Dès qu'il eut franchi le seuil, il respira longuement et ôta sa
+casquette, comme s'il avait besoin de baigner sa tête brûlante dans
+l'air froid du dehors.
+
+--Si c'est lui, murmura-t-il, mon affaire n'est pas bonne, et ce n'est
+pourtant pas Amédée qui peut suffire à élever Saladin.
+
+Il se retourna vivement au souvenir de l'enfant qui restait dans la
+baraque, et fut sur le point de rentrer. Mais il n'osa pas.
+
+--Je m'alignerais avec n'importe qui, fit-il comme pour s'excuser
+vis-à-vis de lui-même. J'irais chercher le petit ou la patronne au fond
+de l'eau ou au milieu du feu; mais ces gens-là me font peur, quoi! et je
+n'ai plus de sang dans les veines. Tant que la patronne est là, l'enfant
+n'a rien à craindre. Je vas guetter, dès qu'elle sera partie, je
+rentrerai.
+
+Il fit un pas dans la direction de la rue Saint-Denis; ses jambes
+flageolaient sous lui comme s'il eût été ivre.
+
+Il ne fit qu'un pas. Son regard avait rencontré dans les terrains, à
+droite du tracé de la rue de Rambuteau, un coupé attelé d'un cheval noir
+dont le cocher, immobile, semblait dormir entre les collets fourrés de
+son carrick.
+
+Il ne dormait pas, cependant, car à des intervalles réguliers une
+bouffée de fumée formait un petit nuage autour de sa tête.
+
+Quand Échalot reprit sa marche, ses jambes ne tremblaient plus. Il
+s'approcha de la voiture en étouffant le bruit de ses pas dans la neige
+et regarda le cheval attentivement.
+
+Puis, prenant la voie battue et allant les mains derrière le dos, comme
+un passant, il appela tout bas:
+
+--Oh! hé! Giovan-Battista!
+
+Le cocher tressaillit sous son carrick et tourna la tête sans répondre.
+
+--Est-ce que Toulonnais-l'Amitié a sa petite dame dans ce quartier-ci?
+demanda encore Échalot.
+
+Le cocher repartit cette fois avec un fort accent napolitain.
+
+--Vous vous trompez, l'ami, suivez votre chemin.
+
+--Pardon, excuse, fit Échalot, qui obéit, pas d'affront! je vous prenais
+pour une connaissance.
+
+Et au lieu de continuer vers la rue Saint-Denis, il disparut dans les
+terrains, derrière la baraque de Mme Samayoux.
+
+À l'intérieur, la dompteuse avait repris place vis-à-vis de M. Constant,
+qui disait:
+
+--Dans ces affaires-là, ma bonne dame, je ne me confierais ni à mon
+frère ni à mon père, et vous allez bien voir que la moindre imprudence
+pourrait tout perdre. Le Dr Samuel est un particulier qui ne se
+dérangerait pas pour le pape, et ça se conçoit, puisque son
+établissement est en vogue, sa clientèle superbe, et qu'en plus il a
+toute une charretée de foin dans ses bottes. Eh bien! depuis que la
+petite demoiselle est chez nous, il a mis son propre appartement à la
+disposition de la famille, qui va et qui vient là-dedans sans se gêner.
+Il est amoureux de l'enfant comme tout le monde: c'est un sort!
+
+Nous sommes à mercredi; dimanche dernier, la famille s'est rassemblée
+dans la chambre à coucher du docteur, et on lui a demandé son avis;
+j'étais là, et moi, qui le connais pour n'avoir point le coeur trop
+tendre, je peux bien dire que sa voix chevrotait quand il répliqua:
+
+--C'est un pauvre coeur blessé si profondément que ni les soins ni les
+remèdes n'y feront rien. Elle aime, sa vie entière est dans son amour,
+et si elle perdait celui qu'elle aime, elle mourrait.
+
+--Ah! fit Mme Samayoux, qui écoutait avec une attention avide, je le
+devine bien, ce médecin-là! j'en ai vu de pareils. Il peut être brusque,
+il peut être rude, mais il a une bonne âme.
+
+--Ma foi, repartit M. Constant en riant, voilà longtemps que je le
+connais, et je ne m'étais pas trop aperçu qu'il avait le coeur tendre;
+mais de voir la demoiselle blanche et belle sur son lit, ça amollirait
+un caillou. Voilà donc la famille aux champs, comme vous pensez, après
+une déclaration pareille. Mme la marquise pleurait comme une fontaine,
+M. de Saint-Louis mouillait son grand mouchoir, et le colonel lui-même
+oubliait de tourner ses pouces. Vous verrez tout ce monde-là, c'est des
+grands seigneurs, mais pas trop fiers.
+
+«Il y a un autre docteur, un docteur en droit, celui-là, ce qui est plus
+que d'être avocat, et jurisconsulte par-dessus le marché: le plus retors
+de tous les malins! On lui avait donné l'affaire à examiner comme ami de
+la famille. Mme la marquise lui a pris les deux mains et lui a dit:
+«Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.» «Le bonhomme a répondu: «Je
+n'ai jamais trompé personne, je ne commencerai pas par vous, qui êtes de
+ma société et de mon amitié. De faire acquitter ce jeune gaillard-là par
+un jury c'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents. Il
+y a évidence, on l'a pris la main dans le sac, et son affaire est
+jugée.»
+
+--Mais alors, s'est écriée Mme la marquise, Valentine va mourir!
+
+Et le colonel a ajouté en s'adressant au docteur en droit:
+
+--Je donnerais bien une pièce de deux ou trois mille louis à celui qui
+trouverait le moyen de nous tirer de peine.
+
+--Parbleu! a répondu le jurisconsulte, avec de l'argent, on produit des
+miracles.
+
+--Est-ce qu'on pourrait acheter les juges ou le jury? a demandé la
+marquise.
+
+Les femmes ne savent pas, c'est sûr, et après tout, si on y mettait le
+prix... mais n'importe!
+
+Le docteur en droit a répondu:
+
+--Ce n'est pas cela que j'entends, je pensais à une évasion. Si vous
+aviez vu comme tout le monde a tombé là-dessus!
+
+Car ces bonnes gens-là, malgré leur orgueil et leurs armoiries, ne
+reculeront devant rien dès qu'il s'agira de sauver la petite demoiselle;
+vous verrez ça par vous-même.
+
+--Est-ce que vous pensez, demanda Mme Samayoux, qu'ils iraient jusqu'à
+consentir au mariage?
+
+--Je pense, répondit M. Constant, qu'ils iraient en corps, comme une
+procession, avec la croix et la bannière, solliciter humblement la main
+de l'ex-lieutenant.
+
+--Mais je les aime, moi, ces gens-là! s'écria la dompteuse.
+
+--Ah! pour être pris, ils sont bien pris, mais voilà le _hic_: vous
+ai-je dit que tout ça se passait dans la chambre voisine de celle où
+couche mademoiselle Valentine?
+
+--Non. Elle avait tout entendu?
+
+--Juste, et ce fut un coup de théâtre auquel on ne s'attendait pas, je
+vous en réponds.
+
+Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait ni bougé ni parlé,
+sinon pour prononcer votre nom, ma brave dame, et celui de Maurice, tout
+doucement, sans presque remuer les lèvres, comme font ceux qui causent
+en rêvant.
+
+Une mine qui aurait sauté au milieu de la chambre n'aurait pas plus
+étonné la famille que la voix de Valentine de Villanove s'élevant tout à
+coup et disant:
+
+--Je ne veux pas!
+
+--Elle parlait à travers la porte? demanda la veuve, dont la voix
+tremblait.
+
+--Non pas! elle avait descendu de son lit toute seule; toute seule elle
+avait traversé sa chambre. Elle avait ouvert la porte sans bruit, elle
+était debout sur le seuil, pâle comme une statue de marbre, et si belle
+qu'on en restait comme ébloui.
+
+«Elle se tenait droite, elle ne s'appuyait à rien et personne n'eut
+l'idée d'aller la soutenir, tant elle semblait forte et solide.
+
+--Il me semble que je la vois! murmura la veuve. Oh! pauvre, pauvre
+Maurice!
+
+--Bien vous faites de plaindre celui-là, car sa vie et sa liberté sont
+en question.
+
+«--Je ne veux pas! a donc répété la demoiselle, il est innocent, je le
+jure, devant Dieu! Il a déjà fui une fois parce que les innocents ne
+savent pas se défendre, quand le hasard les accuse; je ne veux pas qu'il
+se déshonore en fuyant une seconde fois comme un coupable.
+
+--Tout ça est bel et bon..., commença la dompteuse.
+
+--Attendez, interrompit M. Constant. Vous, vous êtes une personne de bon
+sens qui savez ce que parler veut dire, mais elle ne possède
+l'expérience de rien, la pauvre enfant, et en outre elle a son coup de
+marteau, un fameux!
+
+--Ne peuvent-ils agir sans elle?
+
+--Attendez; voici quelque chose qui va vous étonner plus que tout le
+reste; ils sont en correspondance...
+
+--Qui donc? balbutia la veuve stupéfaite.
+
+--Les deux tourtereaux.
+
+--Maurice et Valentine! Lui, du fond de sa prison; elle, entourée comme
+vous me la montrez, malade, privée de raison!...
+
+--Est-ce assez drôle? demanda M. Constant d'un air bonhomme. Comment ça
+se fait, moi, vous comprenez, je n'en sais rien, mais c'est comme ça, et
+nous le tenons d'elle-même.
+
+--Il faut donc qu'il y ait dans l'établissement du Dr Samuel des
+employés qui...
+
+--Sans doute, sans doute, bonne dame, ce ne sont pas des pigeons
+voyageurs qui portent leurs messages; mais leurs messages vont et
+viennent, et notre chère malade a formellement déclaré ceci: «À nous
+deux, nous n'avons qu'un coeur. Tant que je ne voudrai pas, Maurice ne
+voudra pas.»
+
+Du revers de sa main, Mme Samayoux essuya une grosse larme qui roulait
+sur sa joue.
+
+--L'homme de loi, reprit M. Constant, a voulu plaider auprès d'elle. Il
+a démontré clair comme le jour non seulement que Maurice serait pour le
+moins condamné à perpétuité, mais encore qu'une fois la chose faite il
+n'y aurait plus à y revenir à cause des difficultés posées par la loi
+française à la révision des procès criminels. Il a cité Lesurques et
+bien d'autres, mais rien n'y a fait, parce que la petite avait son idée.
+J'abrège, maintenant. On l'a recouchée, bien entendu, et le conseil de
+famille s'est réuni à un autre étage. Là, pendant que la marquise se
+tordait les mains et que les autres jetaient leur langue aux chiens, le
+colonel, qui est fin comme l'ambre, a ouvert tout doucement l'avis de
+vous faire chercher et de vous employer à persuader la petite.
+
+--Ah! fit Mme Samayoux étonnée elle-même du mouvement de défiance qui la
+prenait.
+
+--Il a semblé que c'était de la manne dans le désert, poursuivit M.
+Constant; tous ceux qui étaient là avaient saisi maintes fois votre nom
+sur les lèvres de la chère enfant. On savait en outre de quelle
+affection vous entourez le lieutenant Maurice Pagès. Séance tenante, on
+m'a dépêché sur vos traces, qui n'étaient pas des plus aisées à trouver,
+soit dit sans reproche; mais enfin je vous ai rencontrée, vous voilà
+suffisamment renseignée sur ce qui se passe là-bas: voulez-vous être
+l'auxiliaire d'une noble et malheureuse famille qui cherche à sauver son
+enfant?
+
+La veuve fut quelque temps avant de répondre. Elle songeait.
+
+--Verrai-je Valentine sans témoin? demanda-t-elle enfin.
+
+--Ah! bonne dame, répliqua M. Constant avec effusion, vous ne feriez pas
+des questions pareilles si vous connaissiez tout ce monde-là! Venez
+d'abord. Si quelque chose vous chiffonne, exigez des explications sans
+vous gêner, on vous les donnera. Exigez un tête-à-tête avec la
+demoiselle, ils s'en iront tous comme des enfants qu'on renvoie. Mais
+venez, parce que, vous concevez, je ne suis pas le maître, et la famille
+seule peut vous dire ce que vous aurez à faire quand on vous enverra
+auprès du lieutenant.
+
+--Je verrais Maurice! s'écria la veuve, dont les deux mains s'appuyèrent
+d'elles-mêmes contre son coeur.
+
+--Ça va de soi, puisque vous serez notre intermédiaire. Vous demanderez
+vous-même le laissez-passer, c'est la règle, mais on fera le nécessaire
+pour que vous n'ayez pas de refus.
+
+Mme Samayoux s'était levée, mais elle jeta un regard hésitant sur le
+sans-façon excentrique de sa toilette.
+
+--Que cela ne vous arrête pas! dit M. Constant.
+
+La veuve se redressa de toute sa hauteur.
+
+--Vous avez raison, dit-elle, saquédié! je suis ce que je suis. Ceux qui
+ne font pas de mal n'ont pas de honte. Marchons!
+
+En sortant de la baraque par la porte de derrière, Mme Samayoux ouvrait
+la bouche pour appeler Échalot, lorsqu'elle aperçut le pauvre diable se
+promenant de long en large à pas précipités dans la neige et battant des
+bras pour se réchauffer.
+
+--Garçon, lui dit-elle, vous allez rentrer et garder la baraque.
+
+L'espoir d'Échalot avait été de parler à la dompteuse tout de suite
+après le départ de M. Constant. La vue de ce dernier qui s'était mis
+au-devant de la porte et qui nouait autour de son cou son grand
+cache-nez causa à notre ami un sensible désappointement.
+
+--Est-ce que vous allez sortir à cette heure-ci, patronne? demanda-t-il
+en s'approchant, par le temps qu'il fait, avec quelqu'un que vous ne
+connaissez pas?
+
+La dompteuse se mit à rire.
+
+--As-tu peur qu'on ne m'affronte, l'enflé? dit-elle.
+
+--Saperlote! ajouta l'officier de santé, je ne me risquerais pas à ce
+jeu-là.
+
+Sans y mettre aucune affectation, il barra le passage à Échalot,
+s'arrangeant toujours de manière à rester entre lui et la veuve.
+
+--Je reviendrai de bonne heure, reprit celle-ci. À mesure que les autres
+rentreront, qu'ils se couchent, et qu'on ne me brûle pas de chandelle!
+
+Elle prit le bras que lui offrait M. Constant et traversa ainsi toute la
+largeur de la baraque pour gagner l'autre porte qui donnait du côté de
+la rue Saint-Denis. Échalot suivait la tête basse.
+
+--Et où allez-vous, patronne? demanda-t-il au moment où elle passait le
+seuil.
+
+--Si on te le demande, repartit la veuve gaiement, tu répondras que j'ai
+oublié de te le dire.
+
+--C'est que j'aurais bien voulu vous causer deux mots..., commença
+Échalot.
+
+Mais le couple s'éloignait déjà rapidement.
+
+--Allons-nous jusqu'au bureau d'omnibus de Saint-Eustache? demanda la
+dompteuse.
+
+--J'ai la voiture de Mme la marquise, répondit M. Constant, qui s'arrêta
+devant le coupé.
+
+--Holà, bonhomme! ajouta-t-il en tirant le cocher par son carrick,
+éveille-toi et mène-nous rondement.
+
+La voiture s'ébranla.
+
+Échalot ne fit qu'un bond jusqu'au tas de paille où le petit Saladin
+dormait, auprès du lion malade; il prit l'enfant et le fourra tout d'un
+temps dans sa gibecière, dont il passa la courroie autour de son cou.
+
+--Quand je devrais y perdre ma rate, pensait-il, je vas les suivre. J'ai
+voué mon existence à Léocadie jusqu'à la mort, sans espoir de lui
+plaire, et je veux la secourir au milieu de ses dangers, puisque je n'ai
+pas eu assez d'atout pour saisir l'opportunité de l'avertir.
+
+Quand il arriva de nouveau à la galerie, la voiture avait disparu.
+
+Il descendit les degrés en courant, mais il ne fit pas plus d'une
+dizaine de pas et s'arrêta pour dire à Saladin, qui hurlait dans la
+gibecière:
+
+--Tu as raison, quoi! C'est encore une inconséquence que j'ai commise de
+t'éveiller pour rien. Mais je ne pouvais pas te laisser tout seul entre
+les pattes de la bête, pas vrai? M. Daniel ne vaut pas cher à cause de
+sa décrépitude et de ses infirmités, mais il aurait pu avoir une idée de
+manger un morceau d'enfant, et ça fait frémir rien que d'y penser.
+
+Il se donna un grand coup de poing dans le front.
+
+--Quant à avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'Épi-Scié,
+reprit-il, j'en suis sûr! À ma place, Similor aurait parlé, car il a du
+toupet, à moins toutefois qu'on ne lui aurait donné la pièce pour se
+taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il
+arrivait malheur à cette infortunée belle femme, ce serait le cas pour
+moi d'en concevoir un regret éternel!
+
+Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant même plus
+de calmer son petit Saladin, qui s'égosillait dans la gibecière.
+
+Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de
+Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pavé assourdi par
+la neige.
+
+Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des
+halles, il prit la rue Saint-Honoré et gagna la place de la Concorde.
+
+Il n'était pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait
+déjà Paris, que le mauvais temps faisait désert.
+
+Le coupé de Mme la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elysées,
+qu'il monta au grand trot jusqu'à la rue de Chaillot; là il tourna sur
+la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si
+radicalement transformé depuis lors, qui confinait à la montagne du
+Trocadéro et sortait de Paris par la barrière des Batailles.
+
+La maison de santé du Dr Samuel était située dans l'enceinte de la
+ville, mais elle respirait déjà le grand air de la campagne; elle
+pendait sur ces deux bosquets solitaires qui séparaient alors la rampe
+de Chaillot du pont d'Iéna. Elle avait vue d'un côté sur le
+Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocadéro, et entre
+deux, par-dessus les sinuosités de la Seine, elle voyait les arbres de
+Passy, prolongés par les forts de Clamart et de Meudon.
+
+C'était un grand et bel établissement, fondé depuis peu, mais auquel la
+vogue était venue tout de suite.
+
+On pouvait attribuer sans doute ce succès rapidement fait au talent du
+Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succès était dû,
+pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du
+savant médecin.
+
+Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs
+affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une
+position infime, avait grandi tout à coup en poussant au-delà des bornes
+permises les complaisances professionnelles.
+
+Il s'était concilié ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs
+étaient en quelque sorte des complices.
+
+Mais personne n'ignore que Paris, tout en méprisant la province, partage
+abondamment les vices étroits et les petitesses envieuses attribués aux
+provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un oeil mauvais les
+fortunes trop rapides et les réussites trop éclatantes.
+
+On a supprimé, il est vrai, le bûcher qui brûlait au Moyen Age les
+sorciers, c'est-à-dire les forts, pour le plus grand contentement de
+ceux qui jamais ne peuvent être accusés d'inventer la poudre.
+
+On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prétexte du pacte qu'ils
+ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont été avantageusement
+remplacés par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de
+sa mâchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.
+
+Aussi les honnêtes gens fuient-ils à son approche en se bouchant les
+oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se
+faufilent dans le monde à la faveur du discrédit où est tombé le cri de
+haro.
+
+La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans
+compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort où il
+faisait son domicile privé.
+
+Il y avait le quartier des aliénés, le quartier des malades ordinaires
+et le quartier des pauvres, appelé _l'hospice_.
+
+Tout était gratuit dans ce dernier asile où le colonel Bozzo-Corona, si
+célèbre par sa philanthropie éclairée, et M. de Saint-Louis (Louis
+XVII), son illustre ami, avaient fondé chacun quatre lits qu'ils
+entretenaient de leurs deniers personnels.
+
+La principale entrée de la maison Samuel se trouvait obstruée par de
+grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et
+sa compagne, s'arrêta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le
+bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.
+
+Pendant toute la route, l'officier de santé s'était montré galant, bon
+enfant et presque facétieux; l'esprit qu'il avait était tout à fait à la
+portée des goûts et des habitudes de la veuve.
+
+Quand la voiture s'arrêta, il y avait entre eux un certain degré de
+familiarité amicale.
+
+La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et
+même une certaine défiance, inspirée par l'aventure dans laquelle on
+l'engageait; elle était en effet d'un monde où l'imagination pousse au
+noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de
+sanglantes légendes.
+
+Mais, d'un autre côté, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.
+
+Toute créature humaine aime à jouer un rôle, et chez les femmes ce goût
+grandit volontiers jusqu'à la passion.
+
+Léocadie était femme, malgré sa formidable carrure et le talent qu'elle
+avait de porter des poids de cent livres à bout de bras.
+
+Elle se disait, tout en écoutant les verbeuses explications de son
+compagnon, qui ne tarissait pas:
+
+--C'est un fier numéro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le
+bandeau que j'avais sur les yeux est déchiré et je vois clair à choisir
+ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage,
+je n'ai qu'à parler, on me répondra, et de plus, au lieu de me fatiguer
+toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je
+vais avoir pour moi toute une société de gens calés qu'on écoute quand
+ils parlent et qui ont le bras long!
+
+--Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-même, répondant à quelque vague
+objection de son bon sens naturel, c'est drôle qu'ils sont venus à moi,
+je ne dis pas non, mais ça dépend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui
+s'est souvenue du temps où elle n'était pas encore mademoiselle
+Valentine et qui a confiance dans le bon coeur de maman Léo. Elle sait
+bien, celle-là, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il
+s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche,
+peut-être! Si je vois quelque chose de louche dans tout ça, c'est à moi
+de regarder où je mettrai le pied.
+
+Le concierge de l'hospice les reçut à la porte et dit à M. Constant:
+
+--On est déjà venu bien des fois du grand pavillon voir si vous étiez
+arrivés.
+
+--Je ne me suis pourtant pas amusé en chemin, répondit l'officier de
+santé. La demoiselle n'est pas plus mal?
+
+--Toujours la même.
+
+M. Constant fit entrer sa compagne sous une voûte longue et d'aspect
+triste, quoiqu'elle fût évidemment toute neuve.
+
+En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.
+
+Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-être
+ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand poêle de fonte.
+
+Un seul homme était assis au milieu de la chambre, les coudes sur la
+table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.
+
+Sa casquette, d'où s'échappaient des cheveux hérissés, cachait à demi
+son visage, mais la lumière éclairait vivement ses membres athlétiques
+et l'énorme envergure de ses épaules.
+
+À la vue de cet homme, Mme Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le
+sentit, car il tourna la tête avec vivacité.
+
+--Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.
+
+Roblot était sans doute le nom de l'athlète qui ne bougea ni ne
+répondit.
+
+--Est-ce l'homme à la casquette que vous appelez Roblot? demanda la
+dompteuse.
+
+--Oui, répondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai
+toujours eu l'idée qu'il avait bien pu être hercule en foire. C'est un
+taureau que ce chrétien-là!
+
+--Je ne connais pas ce nom de Roblot, répondit la veuve, et j'avais cru
+remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.
+
+Ils avaient traversé la voûte et pénétraient dans une cour entourée de
+bâtiments tout neufs comme la voûte elle-même.
+
+--C'est ennuyeux, les réparations, reprit l'officier de santé; si la
+grande entrée avait été libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon
+de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des
+Tuileries, mais nous allons être forcés de marcher dans la neige.
+
+--Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est
+un des employés de la maison?
+
+--Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent
+à aller mieux, on leur laisse beaucoup de liberté et ils en profitent
+pour fréquenter la conciergerie. Vous concevrez qu'à l'hospice nous
+n'avons pas des ducs et des marquis. À l'établissement payant, c'est
+différent; quand il fait beau et que notre société se promène dans les
+jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.
+
+Une porte située en face de la première entrée fut ouverte et donna
+accès dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrêter.
+
+Au-delà, c'était un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres
+couverts de neige.
+
+--Voilà l'établissement, dit M. Constant, qui montra, à droite et à
+gauche, deux corps de logis éclairés. Ici les malades ordinaires et là
+les aliénés; nous n'allons ni ici, ni là; vous savez, la demoiselle est
+au bout, dans le grand pavillon.
+
+Ils suivirent un chemin où la neige était balayée avec soin et
+parvinrent à une maison de belle apparence, dont le perron, tourné vers
+le midi, dominait tout le paysage parisien.
+
+M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine,
+qui ouvrit.
+
+--Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!
+
+Puis elle ajouta avec une curiosité qui n'était pas exempte
+d'impertinence:
+
+--C'est là la personne?
+
+--Oui, ma fille, répondit l'officier de santé, c'est une personne qui
+n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit à votre politesse. Allez
+nous annoncer tout de suite.
+
+Victoire fit une révérence moqueuse et disparut. Mme Samayoux s'étonna
+de rester toute déconcertée.
+
+--Qu'est-ce que ça va donc être quand je serai en présence des dames et
+des messieurs, murmura-t-elle naïvement, puisque la chambrière me fait
+peur?
+
+--Il n'y a pas insolent comme les valets, répondit M. Constant, qui
+jouait supérieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer
+à la porte. Avec les maîtres ça ne se ressemblera plus, et vous allez
+voir comme on va vous mettre à votre aise.
+
+--Mme veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui
+revenait.
+
+Maman Léo se sentit prise d'un véritable tremblement.
+
+Son négligé de première dompteuse, élégant et cossu, lui semblait, à
+cette heure, quelque chose de monstrueux et la brûlait comme si c'eût
+été la robe de Nessus.
+
+Elle fit cependant sur elle-même un effort vaillant et marcha la
+première, suivie de près par M. Constant, qui échangea avec la soubrette
+un regard de railleuse intelligence.
+
+
+
+
+X
+
+La folie de Valentine
+
+
+C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme
+doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la
+cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs
+abat-jour.
+
+Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine
+était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve
+défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi.
+
+Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de Mme Samayoux, tout le
+monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à
+Mlle de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les
+hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on
+appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état
+précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines.
+
+La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui
+servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus
+rapprochée du foyer.
+
+L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise.
+
+Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre
+personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais
+qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande
+réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo,
+par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.
+
+Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un
+conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin.
+Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille,
+entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était
+peut-être pas la maladie.
+
+Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet:
+«Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.»
+
+C'était précis comme un arrêt.
+
+Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le
+docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le
+colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit».
+
+Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen
+approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte
+une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis
+_ne pouvait pas être acquitté_.
+
+C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter.
+Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis
+en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les
+médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de
+la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des
+secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et
+terrible dédain pour la justice humaine.
+
+On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.
+
+Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que
+la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer.
+
+M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait:
+«Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela»,
+ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la
+question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de
+l'accusé.
+
+Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à
+résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de
+vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même
+puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges
+ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le
+condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est
+de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les
+juges.»
+
+La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.
+
+Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment
+d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand
+monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne,
+d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales
+cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour
+dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace
+factice était plutôt une réaction contre l'insolence de Mlle Victoire.
+
+En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se
+représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle
+autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une
+princesse des salons de cire.
+
+--Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois
+rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir
+vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en
+disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui
+voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!»
+
+Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit
+et dit à voix basse:
+
+--Madame veuve Samayoux!
+
+Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en
+face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle
+des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux
+blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa
+rencontre.
+
+Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient
+debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour
+faire honneur à un nouvel arrivant.
+
+Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve
+reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse
+Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'oeil
+et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste.
+
+Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la
+simplicité solennelle de cet accueil.
+
+--Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand
+je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais
+emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant
+près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné
+bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a
+frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler
+sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.
+
+--Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une
+maladroite révérence.
+
+Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au
+malaise qu'elle éprouvait.
+
+--Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à Mme Samayoux, car je
+suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.
+
+M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta
+d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre
+position dans sa bergère.
+
+--Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise;
+la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le
+seul... avec un autre...
+
+Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés.
+
+La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était
+profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé
+rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves.
+
+--On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par
+les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont
+ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!
+
+Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt
+l'alcôve:
+
+--Est-ce qu'elle est là?
+
+Ce ne fut point la marquise qui répondit.
+
+Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela:
+
+--Léo! ma chère maman Léo!
+
+La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et
+l'instant d'après Valentine était dans ses bras.
+
+La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel.
+
+Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la
+comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux
+enfants qui ont la coqueluche.
+
+Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la
+dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:
+
+--Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y
+laisserai ma peau!
+
+Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte
+Regnault et dit au docteur:
+
+--Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une
+consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent
+ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!
+
+--Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont
+d'acier.
+
+Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la
+porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.
+
+--Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement,
+sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?
+
+--À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose
+de mon mieux.
+
+La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:
+
+--Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la
+Périère, mais on ne le voit plus.
+
+--C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?
+
+M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un
+regard souriant.
+
+--M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le
+verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir
+pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.
+
+Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M.
+Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt.
+
+Le silence régna autour du foyer.
+
+Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce
+qui se disait au fond de l'alcôve.
+
+Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux.
+
+Mme Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui
+murmurait à son oreille:
+
+--Ce Constant est-il encore là?
+
+--Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le
+salon.
+
+--Taisons-nous! fit Valentine.
+
+Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait:
+
+--Il doit être là aux écoutes.
+
+--Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les
+rideaux?
+
+--Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez!
+
+Mme la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste
+comme une jeune fille.
+
+--Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle
+avec émotion.
+
+Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve,
+dont elle serra les deux mains avec effusion:
+
+--C'est à vous que je dois cela. Du fond du coeur, je vous remercie.
+
+--Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona.
+
+Le colonel lui prit la tête et la baisa au front.
+
+Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les
+quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange
+et rapide regard.
+
+Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel
+exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid
+dédain.
+
+Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui
+s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à
+l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à
+regarder la jeune fille.
+
+C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de
+Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle,
+que la pauvre Léocadie pensait:
+
+--Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce
+n'est pas possible que Dieu ait le coeur de séparer ces deux amours-là!
+
+--Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment
+Valentine à la marquise.
+
+--Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein
+de caresse.
+
+--Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience
+soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je
+n'aime que vous et maman Léo.
+
+Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui
+étaient d'une enfant ou d'une folle.
+
+La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de
+la veuve:
+
+--Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les
+commencements! sa raison se remet à vue d'oeil.
+
+--Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous
+sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de
+sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au
+salon.
+
+Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant,
+et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca
+Corona, dit:
+
+--Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous
+l'aimons trop, cette enfant-là!
+
+--Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.
+
+--Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons
+la bonne Mme Samayoux en sous-oeuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera
+tout ce que nous voudrons.
+
+--Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle
+allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.
+
+Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et
+sauta hors du lit en riant à gorge déployée.
+
+La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine
+s'échappa vers le foyer en disant:
+
+--J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son
+enterrement.
+
+Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus.
+
+Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse.
+Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier
+aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui
+avait dit M. Constant.
+
+Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui
+tombaient sur ses épaules.
+
+--Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi,
+nous parlerons de mes noces.
+
+
+
+
+XI
+
+En dormant
+
+
+Mme Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour
+l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel.
+
+Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe
+et semblaient chercher la chaleur du foyer.
+
+--Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne
+veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une
+nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me
+racontait une histoire de brigands!
+
+Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement:
+
+--Ils sont difficiles à tromper, prends garde!
+
+La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.
+
+--Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.
+
+--Je n'ai pas vu Maurice, répondit Mme Samayoux.
+
+--Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!
+
+--Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à
+moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté
+devant moi cette horrible aventure.
+
+Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:
+
+--Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune.
+
+Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la
+veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la
+main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit:
+
+--Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on
+peut se marier dans une prison?
+
+La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps
+la voix de la jeune fille murmura à son oreille:
+
+--Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils
+sont là derrière le rideau.
+
+--Qui donc? balbutia la veuve.
+
+--Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs!
+
+La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses
+bras autour du cou en riant bruyamment.
+
+Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille
+ajouta dans un baiser:
+
+--Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous
+guettent!
+
+La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût
+rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de
+Jean-Paul Samayoux, son mari.
+
+Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les
+propres paroles de M. Constant:
+
+--Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent;
+tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre
+la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi,
+fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice.
+
+Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde
+réflexion.
+
+--Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu
+sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?
+
+--Si je le sais! répliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions
+de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent!
+Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les
+juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme
+neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire
+une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en
+Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble.
+
+--Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.
+
+--Certes, si vous voulez de moi.
+
+Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas
+dans la chambre.
+
+--Je suis bien faible! dit-elle.
+
+Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta:
+
+--Je suis bien pâle!
+
+Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un
+cercle noir autour de ses yeux:
+
+--Maurice est peut-être plus pâle que moi!
+
+Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du
+fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que
+son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve.
+
+--Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?
+
+--Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et
+entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au
+lit?
+
+--Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.
+
+Elle ajouta tout haut:
+
+--Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.
+
+--Tu as donc peur, chérie?
+
+--Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais
+aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai
+sommeil, bonsoir!
+
+Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre
+l'oreille de Mme Samayoux.
+
+--Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse
+avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut
+faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se
+doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le
+papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne
+suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui
+menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa
+prison.
+
+Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine
+fit comme si elle s'éveillait en sursaut.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée
+dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors.
+
+--Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le
+contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve.
+
+--Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de
+nouveau sa tête charmante sur l'épaule de Mme Samayoux.
+
+--Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée
+feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que
+je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous
+sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la
+mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le
+poison qu'il m'avait demandé.
+
+Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être
+entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes:
+
+--J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en
+frayeur.
+
+--Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne
+pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu
+sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui
+nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la
+prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours,
+c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé
+mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous
+jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont
+nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule,
+et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu
+peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon
+courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu.
+
+Elle se sentit pressée contre le coeur de la dompteuse qui battait à se
+rompre.
+
+--Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler
+d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu
+qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire
+que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me
+demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme
+la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour
+moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est
+victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au
+fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de
+leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je
+ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront
+accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme
+moi, comme Maurice, comme vous-même.
+
+Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais
+quand la menace ne s'adressait qu'à elle.
+
+À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui
+entourait son cou.
+
+Elle sourit sans parler.
+
+--Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui
+nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance
+de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre
+de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma
+prison, mais encore de pénétrer dans la sienne.
+
+
+
+
+XII
+
+Aux écoutes
+
+
+Valentine ne se trompait point. Derrière les rideaux de l'alcôve, il y
+avait une porte ouverte; près de cette porte, qui donnait dans un
+cabinet obscur, un homme était debout et se penchait en avant pour
+approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui perçaient la
+draperie à différentes hauteurs.
+
+À la lueur vague que les lampes envoyaient à travers l'étoffe, nous
+aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre
+première pensée eût été d'hésiter entre deux noms: il était en effet
+dans la position d'un comédien qu'on surprendrait à l'heure de la
+métamorphose quand il quitte un travestissement pour en revêtir un
+autre.
+
+L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout à l'heure; mais
+il avait déjà le visage et les cheveux de ce Protée bourgeois que nous
+vîmes un soir changer de peau dans le coupé conduit par Giovan-Battista,
+ce coupé où Toulonnais-l'Amitié était entré avec sa houppelande à larges
+manches et ses bottes fourrées, mais d'où sortit un élégant cavalier en
+escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer
+à l'hôtel d'Ornans sous le nom du baron de la Périère.
+
+De l'endroit où il était, notre homme voyait parfaitement le groupe
+formé par la dompteuse et Valentine, auprès du foyer; seulement il ne
+pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:
+
+--Le vieux baisse! il baisse à faire pitié! le plaisir qu'il éprouve à
+tendre des toiles d'araignée devient une maladie, et nous nous
+réveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. À quoi
+bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne
+ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profité du
+sommeil de ses gardiens pour se jeter tête première par la fenêtre? J'ai
+encore obéi aujourd'hui, j'ai été chercher cette bonne femme dont la
+présence est un danger de plus, parce que désobéir, chez nous, c'est
+risquer sa vie; mais ce soir, j'ai idée que tout sera fini, les autres
+sont du même avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!
+
+Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la première fois en
+apprenant que Valentine avait vu Maurice.
+
+La jeune fille, à la vérité, pallia ce mouvement en faisant semblant de
+s'éveiller en sursaut, mais Lecoq était un terrible observateur.
+
+--J'en étais sûr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant
+que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son
+rôle en perfection, et la voilà commodément établie là-bas à raconter
+une histoire qui nous force à tordre un cou de plus, car la bonne femme,
+en sortant d'ici, saura notre secret.
+
+Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son
+immobilité.
+
+Il guetta ainsi longtemps.
+
+On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie.
+Lecoq, qui voyait par-derrière les belles masses des cheveux de
+Valentine éparses sur l'épaule de la dompteuse, en vint à douter de sa
+première impression.
+
+--La grosse est bonne comme du gâteau, se dit-il, et après tout,
+l'enfant a reçu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sûr est
+d'ouvrir l'oeil. Qui vivra verra, et j'ai idée que ce ne sera pas le
+colonel.
+
+Valentine, cependant, continuait de parler à l'oreille de maman Léo, et
+disait:
+
+--Ce fut un matin, en m'éveillant, que je sentis quelque chose dans mon
+sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'étais
+seule, je pus la lire tout de suite.
+
+«Ce fut ce jour-là aussi que je crus entendre pour la première fois une
+respiration humaine derrière le rideau qui est au fond de mon alcôve.
+
+«J'ai tâté plus d'une fois pour tâcher de reconnaître ce qu'il y a
+derrière la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser
+le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.
+
+«Qui avait apporté la lettre? Je songeai d'abord à Francesca, dont
+l'affection pour moi ne s'est jamais démentie et qui aimait tendrement
+Remy, mon frère...
+
+«Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Léo, dit-elle ici en
+s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en même temps que la
+mienne.
+
+«Ce n'était pas Francesca Corona qui avait apporté la lettre, car elle
+me croit, comme les autres, privée de ma raison. Je n'ai pas osé me
+confier à elle. Ce n'était pas non plus Victoire, ma femme de chambre,
+qui était à vendre et qu'ils ont achetée.
+
+«J'allai jusqu'à penser que la marquise elle-même...
+
+«Pauvre femme! elle serait bien près de sa perte si elle donnait une
+pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protégée que par son
+aveuglement.
+
+«Ce n'était pas la marquise, ce ne pouvait être elle.
+
+«Du premier coup d'oeil, j'avais reconnu l'écriture de Maurice. La
+lettre disait: «En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que
+l'excellente maman Léo. Ma famille ignore peut-être où je suis, et que
+Dieu le veuille! mais si mon père et ma mère m'ont oublié, moi, je pense
+à eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frères et soeurs soit
+déshonoré. Cherche maman Léo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du
+poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...»
+
+«On pouvait le voir! dès lors il n'y eut plus en moi qu'une seule
+pensée.
+
+«Mais à qui me fier dans cette maison?
+
+«À tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'était
+pas tombée du ciel à mon chevet, et tout le monde, excepté la marquise,
+m'eût aidé à faire ce que la lettre me demandait.
+
+«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement
+le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même.
+
+«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent
+sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi
+pour décider Maurice à se laisser faire.
+
+«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont
+par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper;
+en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un
+implacable sang-froid.
+
+«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour
+d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les
+escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des
+séances.
+
+«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne
+sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit
+par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda
+l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je
+connais tout.
+
+«Je ne serai ni accusée ni témoin.
+
+«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une
+bouche comme la mienne.
+
+«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison,
+où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas
+une folle, mais une morte.
+
+«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux;
+je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de
+l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble
+très malade.
+
+«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais
+tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on
+joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le
+monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant
+chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je
+reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère
+que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée,
+je n'ai personne.
+
+«Vous ne pouvez avoir oublié cela: le jour même où je devins la plus
+misérable des créatures, le jour où Maurice fut dénoncé par moi, arrêté
+devant moi, j'avais donné rendez-vous à celui que nous appelions le
+marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous
+m'aviez dit: «Prends garde!»
+
+«Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me
+paraissait impossible comme les mensonges des légendes, et je me
+reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.
+
+«Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx,
+pour qui je m'étonnais de ressentir une tendresse croissante. Je
+l'admirais, celui-là, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste
+châtiment, une grande et légitime vengeance.
+
+«Je me disais: Je suis forte précisément parce que ce drame est étranger
+à moi.
+
+«Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon idée
+était que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme,
+tandis qu'à ce même jeu Remy d'Arx risquait sa vie.
+
+«La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai été son
+malheur.
+
+«Mon frère! mon pauvre noble frère!
+
+Valentine s'arrêta un instant, suffoquée par un spasme. Ses yeux
+restaient secs, mais maman Léo pleurait pour deux.
+
+--Quand on m'a amenée ici, reprit la jeune fille après un silence,
+c'était le surlendemain de la catastrophe. J'étais bien malade et ma
+raison chancelait réellement, car j'avais toujours devant les yeux le
+pâle visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'évanouis en
+descendant de voiture.
+
+«Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.
+
+«J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.
+
+«Il resta seul à me garder au salon, pendant qu'on préparait mon lit;
+j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et à travers
+mes paupières demi-closes je voyais son rude visage penché jusque sur
+moi.
+
+
+
+
+XIII
+
+Coyatier dit le marchef
+
+
+Valentine continua:
+
+--Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son
+regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang
+sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle
+douloureuse compassion.
+
+Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:
+
+--C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux
+ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils
+voulaient mourir ensemble...
+
+Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une
+brosse.
+
+--Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave
+soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être
+qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a
+fait de moi un assassin: Je hais les femmes!
+
+Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.
+
+Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il
+reprit comme malgré lui:
+
+--Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!
+
+Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui
+frissonnaient.
+
+--Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui
+qu'elle aime!
+
+Il haussa les épaules en riant lugubrement.
+
+J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?
+
+Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je
+devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé;
+j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...
+
+La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort
+épuisant qu'elle faisait pour garder son calme.
+
+--Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un
+seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que
+vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en
+fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et
+j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.»
+
+Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux.
+
+--Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné?
+
+--Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié
+de moi.
+
+Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner.
+
+Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses
+dents serrées:
+
+--Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe
+neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin:
+«Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!»
+
+Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à
+ses lèvres.
+
+--Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi
+qui l'ai chassée.
+
+--Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien
+que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai
+fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle.
+Demandez, on vous répondra.
+
+Je demandai, il me répondit.
+
+Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous
+ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.
+
+--Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer
+les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.
+
+--Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à
+votre cou pour vous serrer bien fort sur mon coeur! C'est pour moi que
+vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends
+garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il
+fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier
+jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais
+encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie.
+
+«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein
+jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être
+introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me
+procurer du poison.
+
+«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma
+sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma
+rentrée.
+
+«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et
+ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise?
+
+«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou
+Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que
+m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il
+m'attendrait pour en faire usage.
+
+«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien,
+j'ai cru que mon pauvre coeur allait se briser. C'était à la fois trop
+de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis
+jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te
+sauverai!»
+
+«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore
+prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal,
+n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.»
+
+La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient.
+
+--Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle
+pas venue?»
+
+--Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi?
+
+--Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de
+votre absence.
+
+--Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous
+aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...
+
+--Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel.
+Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi
+qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai
+fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.»
+
+«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore.
+
+--Est-il bien changé? demanda la veuve.
+
+--Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité
+presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si
+tu étais ma femme, je mourrais content.»
+
+«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.»
+
+Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec
+un calme étrange:
+
+--Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut,
+c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui
+étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne
+ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être;
+pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme
+les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés...
+
+Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même
+temps sa main devenir froide et qui dit:
+
+--Il faut te remettre au lit, fillette!
+
+--Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le
+papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce
+qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me
+quitterez, ils vont vous reprendre en sous-oeuvre pour l'évasion de
+Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à
+demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le
+pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain.
+Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes
+les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je
+n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette
+évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne
+resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus
+souvent que vous ne croyez.
+
+Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:
+
+--Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous
+guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand
+même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et
+je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.
+
+Elle sourit et ajouta encore:
+
+--Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs
+bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le
+nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent!
+Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de
+m'éveiller!
+
+Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage
+désolé de la dompteuse, qui avait compris.
+
+Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris,
+derrière son rideau.
+
+Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait
+la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien
+constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi
+aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit,
+où Valentine demeura immobile.
+
+Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la
+couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse:
+
+--Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là,
+rester chez moi à la baraque!
+
+--Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une
+grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la
+comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français?
+
+Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement,
+pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût
+vaguement l'écho de son pas, la porte par où Mme la marquise d'Ornans et
+son cercle étaient sortis s'ouvrit.
+
+--Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous
+nos grands secrets?
+
+--Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en
+parlant de lui.
+
+La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au
+lit.
+
+Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la
+dompteuse un regard triste et doux.
+
+--Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa
+folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé
+de cela?
+
+--Oui, répondit la dompteuse.
+
+--Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse
+être vraiment la soeur de Remy d'Arx?
+
+--Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait
+Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me
+doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un
+colonel.
+
+--C'est juste, fit la comtesse.
+
+Elle ajouta comme malgré elle:
+
+--On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là?
+
+La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en
+feu.
+
+--Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est
+dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature
+qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne
+l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai
+peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air
+de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme
+cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse
+m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le
+moi!
+
+La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement:
+
+--Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici
+deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une
+soeur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une
+énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a
+une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune
+homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime.
+
+--Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure
+devant Dieu.
+
+--C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le
+jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques
+pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge,
+madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus
+insondables que celui-là.
+
+--Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement,
+dites-moi...
+
+Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur.
+
+--Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien
+compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et
+dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que
+Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez,
+madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre
+entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire,
+et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle
+souffre.
+
+Elle se dirigea vers la porte.
+
+Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler,
+lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne.
+
+Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de
+Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres.
+
+
+
+
+XIV
+
+Le salon
+
+
+Maman Léo n'eut garde de désobéir à l'ordre muet que lui donnait
+Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.
+
+Celle-ci la conduisit jusqu'à la porte du salon situé à l'étage
+inférieur.
+
+Maman Léo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin
+de se recueillir.
+
+Pour comprendre ce qui était en elle, il faut entrer dans sa situation
+morale, et ne point oublier le milieu où se passait sa vie ordinaire.
+
+Elle venait d'éprouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait été
+forcée de supprimer toute marque extérieure d'émotion, un des chocs les
+plus violents que puisse subir une créature humaine.
+
+D'autres à sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment
+du moins, le doute ou l'incrédulité; mais nous l'avons dit bien souvent,
+au fond de cette pauvre bohème de la foire où Mme veuve Samayoux tenait
+un rang considérable, les légendes du crime sont connues et en quelque
+sorte honorées comme pouvaient l'être chez les païens les légendes de la
+mythologie.
+
+Ces sombres poèmes du crime impossible courent non seulement les
+établissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les
+masures d'où sort le public qui fait vivre la foire.
+
+Dans les veillées de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais
+qui sont en même temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a
+des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme à Naples, des
+troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.
+
+Et de même que les bardes chantent l'épée, les trouvères la lance, c'est
+toujours le couteau qui est au fond de la sauvage _Iliade_ des rhapsodes
+de la misère.
+
+En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des _korigans_ sans expliquer le
+mot, en Irlande, des _âmes-doubles_, et par tout le pays Scandinave des
+_elfes_ et des _goblins_; sous le règne de Louis-Philippe, dans aucun
+hallier de la forêt parisienne, on ne vous aurait fait répéter deux fois
+le nom des Habits Noirs.
+
+Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du
+moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes
+comme dans toutes les mythologies.
+
+Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui était le fond de
+la superstition populaire: chacun croyait à une sorte de
+franc-maçonnerie, constituée selon l'échelle même de la société humaine,
+c'est-à-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.
+
+Chacun croyait que les soldats de cette fantastique armée étaient
+innombrables, que les officiers en étaient nombreux, et que les généraux
+s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos inégalités
+sociales, abrités qu'ils étaient contre les clairvoyances de la loi par
+je ne sais quel nuage magique.
+
+Voilà pourquoi Valentine, s'adressant à maman Léo, avait parlé des
+Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'être
+comprise.
+
+Voilà pourquoi aussi maman Léo, par-dessus la grande émotion provoquée
+en elle par la scène qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre
+bon coeur avait été remué dans ses fibres les plus profondes, gardait
+cependant un trouble qui n'avait trait immédiatement ni à sa chère
+Fleurette ni à son adoré Maurice.
+
+Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime
+éternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantômes homicides que tant
+de récits à faire peur lui avaient montrés rôdant parmi le silence des
+nuits parisiennes!
+
+Elle avait vu les Habits Noirs! elle était dans la maison des Habits
+Noirs!
+
+La foi est une étrange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas
+croire en même temps, puisque les plus crédules sont stupéfaits souvent
+quand ils se trouvent, à l'improviste, en face de l'objet de leur
+crédulité.
+
+En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupée par Valentine
+au salon du Dr Samuel, maman Léo se disait:
+
+--M. Constant en est, et ça ne m'étonne pas, car il a une figure qui
+ressemble à un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si
+respectable! un colonel! un prince! et que penser de Mme la marquise
+elle-même? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je
+me méfie de tout le monde ici!
+
+Elle essayait de se faire une règle de conduite; mais tout tournait dans
+son cerveau.
+
+Et voyez le trait caractéristique! à un certain moment, ne sachant à
+quel saint se vouer, elle eut l'idée de s'adresser à la justice.
+
+Mais ce fut pour elle le symptôme du découragement poussé jusqu'à la
+folie; elle haussa les épaules avec colère et se dit:
+
+--Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout à fait!
+
+Car ils ne croient pas à la justice, et de lugubres exceptions que leur
+ignorance érige en règles leur font craindre les juges.
+
+Quand ils regardent en haut, le bien leur échappe, ils ne voient que le
+mal grandir outre mesure.
+
+C'est la vengeance des vaincus.
+
+On doit leur savoir gré peut-être de ne pas écraser sous le poids de
+leur multitude cette infime minorité d'heureux à laquelle ils
+attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misère.
+
+La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:
+
+--Voici la bonne Mme Samayoux. Notre Valentine dort.
+
+Maman Léo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle
+était comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.
+
+Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle était la vaillance même, et
+malgré la simplicité de sa nature elle avait, à l'heure du péril, le
+sang-froid, l'adresse, la présence d'esprit d'une vraie femme.
+
+Elle reconnut autour de la cheminée du salon toutes les figures qui
+naguère étaient rassemblées dans la chambre de la malade.
+
+Il y avait en plus un personnage qui lui était inconnu et qui causait
+tout bas avec le colonel Bozzo.
+
+En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une
+absence à ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Périère.
+
+À cet instant, maman Léo avait déjà dompté en grande partie son horreur
+et sa frayeur; comme il arrive à tout bon soldat, la présence de
+l'ennemi lui rendait son courage.
+
+En outre, le sentiment de curiosité si vif dans les classes populaires,
+où il y a toujours de l'enfant, s'éveilla en elle brusquement; aussitôt
+qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.
+
+Son regard fit le tour de l'assemblée, et certes, chaque visage fut jugé
+par elle tout autrement que la première fois.
+
+Rien ne perçait au-dehors de ce qui l'agitait intérieurement; il y avait
+un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'était assez
+l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout
+naturel éprouvé par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort
+au-dessus d'elle.
+
+Un peu de crainte et beaucoup de respect étaient assurément de mise.
+
+Mme la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde
+l'entoura, excepté le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de
+causer à voix basse avec M. le baron de la Périère.
+
+Mais s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et
+amical à la veuve, qui se dit:
+
+--C'est bon, vieux gredin, fais tes manières! Si on peut te servir comme
+tu le mérites, n'aie pas d'inquiétude, ce sera de bon coeur!
+
+--Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous
+savez l'épouvantable malheur qui est tombé sur ma maison; tout le monde
+dans ce salon m'est dévoué, tout le monde chérit la pauvre enfant qui
+est en haut.
+
+--Dans son uniforme, répondit la veuve, la petite est encore bien
+heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.
+
+--Elle s'exprime très bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc
+ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du
+peuple!
+
+--Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait
+vous connaître et vous entendre!
+
+Samuel, le maître de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en
+droit, approuvèrent du bonnet et se rapprochèrent du groupe, formé par
+le colonel causant avec M. de la Périère.
+
+En les regardant s'éloigner, maman Léo pensait:
+
+--En voilà deux que je reconnaîtrai! Mais où donc est passé le Constant?
+
+--Voyons, fit la marquise, qui lui présenta un siège, racontez-nous tout
+ce que vous avez fait.
+
+Maman Léo avait eu le temps de réfléchir, et son instinct lui disait
+qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vérité, à cause de
+l'espion caché derrière le rideau et qui pouvait bien être M. le baron
+de la Périère.
+
+--J'ai d'abord été dans tous mes états, répondit-elle, et vous allez
+juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitôt que
+vous avez été partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a
+mis ses deux petites mains sur la bouche comme un démon, et il a fallu
+l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: «J'ai froid,
+j'ai froid!»
+
+Son regard glissa vers l'autre coin de la cheminée et se rencontra avec
+celui de M. le baron.
+
+--Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai déjà vu ces yeux-là! Mais c'est pire
+qu'au théâtre, ici, ils doivent se grimer à volonté.
+
+--Est-ce vrai, ce qu'elle dit là, monsieur Lecoq? demanda tout bas le
+colonel au baron.
+
+--Vrai de point en point, papa, répondit M. de la Périère. Si la petite
+n'a pas parlé, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car
+je n'ai pas perdu mon temps avec elle à la baraque. Vous savez si
+j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!
+
+--Tu es une perle, l'Amitié, murmura le vieillard, et quand je vais te
+laisser mon héritage, je n'aurai pas d'inquiétude sur l'avenir de
+l'association.
+
+Il eut une quinte de toux pénible à entendre.
+
+Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:
+
+--Cela sonne mieux, nous n'en avons pas désormais pour une semaine.
+
+Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs
+et Lecoq échangèrent un sourire d'intelligence, qui donnait à ces mots:
+«Nous n'en avons pas pour une semaine», une signification très
+accentuée.
+
+
+
+
+XV
+
+Embauchage de maman Léo
+
+
+Maman Léo cependant continuait, parlant à la marquise et à M. de
+Saint-Louis:
+
+--Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait à
+chaque instant sur ses lèvres; moi, je ne savais plus où j'en étais; car
+ça me déchire le coeur de voir ces deux enfants-là dans la peine.
+
+--Vous a-t-elle parlé de Remy d'Arx? interrompit la marquise.
+
+--Ah! je crois bien! son frère, comme elle l'appelle maintenant! Pour
+folle, c'est bien certain qu'elle est folle.
+
+--Non, pas tout à fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous
+a expliqué les différents degrés de l'aliénation mentale, et à cet
+égard, il est la première autorité de Paris; il y a chez notre chère
+enfant un trouble cérébral dont la cause est connue et déterminée.
+
+--Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacité, le trouble
+disparaîtra de même.
+
+--Que Dieu vous entende, madame! dit maman Léo, et ça me console bien de
+voir comme elle est aimée. Aussi, il n'y a plus de métier qui tienne,
+allez! je suis désormais à vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir
+au matin.
+
+Mme d'Ornans lui prit la main de nouveau.
+
+--Vous serez récompensée..., voulut-elle dire.
+
+--Ah! pas de ça, Lisette! s'écria la veuve. Si vous parlez latin, je ne
+vous comprends plus.
+
+--Excellente femme! murmura la marquise.
+
+--Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.
+
+--Il y a donc, reprit maman Léo, en vous demandant bien pardon de ce qui
+vient de m'échapper, que je voulais la prêcher comme vous me l'aviez
+ordonné et que je ne savais pas par où commencer mon sermon. Elle était
+si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps à l'admirer, comme un
+vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme
+ils seraient heureux!
+
+«Et vous pensez bien que ça m'a ramenée à mon ouvrage, car il faut que
+Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.
+
+«J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la liberté est le
+premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges
+faire leur boniment, numéroter leurs paperasses, entortiller leur jury,
+bernique! le diable lui-même ne peut pas y revenir.
+
+«Et tous les exemples à l'appui, qui sont nombreux et où je n'avais qu'à
+choisir.
+
+«Elle m'écoutait en fixant sur moi ses grands yeux mouillés.
+
+«Elle répétait toujours: «Il est innocent, il est innocent!»
+
+«Parbleure! ai-je fait, Jésus aussi était innocent, et il a été pas
+moins crucifié entre les deux larrons.
+
+--Bonne âme! dit encore la marquise sincèrement émue.
+
+Et M. de Saint-Louis:
+
+--L'éloquence populaire, en France, a de ces ressources-là!
+
+--En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, ça ne lui faisait
+pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme
+engourdie à force d'avoir souffert et pleuré toutes les larmes de son
+corps.
+
+Alors l'idée m'est venue d'aller dans le sens de la fêlure et je lui ai
+dit:
+
+--S'il meurt, tu mourras, pas vrai?
+
+--Ah! qu'elle m'a répondu, j'en suis bien sûre et c'est là mon seul
+espoir!
+
+--Eh bien! alors, qui vengera ton frère?
+
+Ses yeux se sont allumés pendant qu'elle disait:
+
+«Remy, mon pauvre cher Remy!»
+
+La marquise écoutait avec une attention passionnée; M. de Saint-Louis
+hocha la tête en manière d'approbation, mais une nuance de pâleur
+éteignit le vermillon de son teint.
+
+Les deux docteurs, le colonel et M. de la Périère, qui étaient toujours
+à l'autre coin de la cheminée, cessèrent tout à coup de causer pour
+prêter l'oreille.
+
+--Elle était prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite;
+quand je suis revenue à son Maurice, elle a pleuré à chaudes larmes, et
+moi aussi, comme vous pensez.
+
+--Je veux être pendu, dit tout bas Lecoq à ses voisins, si j'ai rien vu,
+rien entendu de tout cela.
+
+La veuve continuait:
+
+--Elle est si faible et si brisée! De pleurer ça l'a endormie tout de
+suite. Elle a renversé sa chère belle tête sur mon épaule...
+
+--Voilà le vrai, dit encore Lecoq.
+
+--... Et ses paupières ont battu, acheva maman Léo, mais avant de fermer
+les yeux, elle m'a dit: «J'ai confiance en toi, tu as été ma mère, et tu
+l'aimes comme s'il était ton fils. Si je lui dis: «Je veux que tu
+vives», il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour
+comme pour notre vengeance.»
+
+La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre à l'autre bout
+de la cheminée disant:
+
+--Drôle de fillette!
+
+Ce fut un regard de colère que la bonne marquise lui jeta.
+
+Mais le vieillard lui renvoya un sourire.
+
+Il était assis commodément dans sa bergère, caressant de sa main
+blanchette et ridée une petite boîte d'or sur laquelle était le portrait
+émaillé de l'empereur de Russie.
+
+--Bonne amie, murmura-t-il, en adressant à la marquise un signe de tête
+caressant, vous vous fâchiez déjà autrefois quand je radotais ce mot
+«drôle de fillette», mais sous mon radotage, il y a souvent bien des
+choses. Cette enfant-là a trompé des calculs supérieurement faits, et
+dès qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il
+ne faut pas se fier aux apparences.
+
+Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois
+voisins, qui éprouvèrent une sorte de malaise:
+
+--C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drôle de bonhomme.
+
+Il ouvrit sa boîte d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son
+index et les flaira à distance d'un air content.
+
+La dompteuse n'était pas très forte en diplomatie et pourtant ce petit
+bout de scène ne passa point inaperçu pour elle.
+
+--Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien
+voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sûre. Elle a toujours eu un
+drôle de caractère, et il m'est arrivé plus d'une fois dans le temps de
+jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.
+
+«Pour revenir à nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange
+du bon Dieu, et à mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chérubin
+naissait sur ses lèvres, qui se mirent à remuer et qui dirent comme en
+rêve: «Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de
+suite!...»
+
+Maman Léo s'arrêta et regarda la marquise en face.
+
+--Voilà, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.
+
+--Et vous avez bien fait, répondit la marquise, vous nous avez rendu
+l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.
+
+--Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rêve de la chérie
+pourrait se réaliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez à
+ce mariage?
+
+La marquise hésita, puis elle répondit avec gravité:
+
+--Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon coeur, je ne sais pas
+jusqu'où peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si
+elle l'exige, j'irai jusqu'à ne point m'opposer à ce mariage.
+
+--Ah! saquédié! s'écria maman Léo, qui sauta sur ses pieds, les nobles
+ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous êtes un coeur,
+vous, ou que le diable m'emporte!
+
+Elle avait jeté ses deux bras autour du cou de la marquise un peu
+effrayée pour planter sur ses joues deux retentissants baisers.
+
+--Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a
+fallu que ça parte; je n'ai pas pu m'en empêcher.
+
+Mme la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure.
+
+Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la Périère s'étaient
+rapprochés du prince, qui regardait cette scène avec attendrissement et
+murmurait:
+
+--Le peuple! ah! le peuple français!
+
+Le colonel Bozzo restait seul au coin de la cheminée.
+
+--Il y a donc, reprit maman Léo, que je suis à vous, quoi! corps et âme,
+et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous être agréable.
+
+Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les
+quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement.
+
+Elle ne broncha pas et fit la révérence en ajoutant:
+
+--Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie.
+Voyons, usez de moi, que faut-il faire?
+
+On entendit derrière le cercle la petite toux du bon vieux colonel et
+ceux qui le masquaient s'écartèrent aussitôt avec respect.
+
+--Merci, mes amis, dit-il, j'aime à voir ceux à qui je parle, et vous me
+gêniez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la
+première idée de faire venir cette excellente Mme Samayoux, c'est moi,
+si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions.
+
+Tous les hommes s'inclinèrent en silence, et la marquise dit dans la
+sincérité de sa foi:
+
+--J'allais vous en prier, bon ami, car vous êtes notre meilleur conseil.
+
+--Désormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent
+vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous
+être à notre disposition toute la journée de demain, chère madame?
+
+--Toute la journée de demain, répliqua la veuve, et toutes les autres
+journées, tant qu'on aura besoin de moi.
+
+--C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous témoigner notre
+reconnaissance sans blesser votre honorable fierté... Demain donc, à la
+première heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge
+d'instruction, Perrin-Champein, qui est très matinal, et vous lui
+demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pagès, à la prison
+de la Force.
+
+--Mais si le juge d'instruction me refuse...
+
+--Soyez tranquille, on aura fait le nécessaire pour que le juge
+d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singulièrement
+habile, et je m'étonne que vous n'ayez pas encore été interrogée.
+
+--Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour
+éviter cette opération-là; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi,
+c'est pas ma faute; mais j'irai tout de même, et si on m'interroge, je
+parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu,
+j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice?
+
+--À peu près ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au
+nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la leçon? Nous
+avons pu vous apprécier; nous savons quelle affection délicate et
+profonde vous portez à ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez
+pas, madame, si nous prétendions partager cette tendresse; c'est un
+inconnu pour nous et un indifférent; il y a plus, s'il ne nous était pas
+nécessaire comme moyen de salut pour Mlle de Villanove, notre intérêt,
+notre devoir peut-être serait de l'écarter; mais nous aimons Valentine
+comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre
+bien-aimée marquise, cela suffit pour que rien ne nous coûte.
+
+La dompteuse le regarda bonnement et dit:
+
+--Ça fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars
+doit tout de même une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laissé des
+protections pareilles dans son malheur.
+
+--Vous serez éloquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune
+crainte à cet égard; mais appuyez bien sur cet argument tiré de l'arrêt
+prononcé par le Dr Samuel: «La vie de Valentine est entre les mains de
+Maurice; il peut à son gré la ressusciter ou la tuer.»
+
+--Je l'ai dit, déclara solennellement Samuel, et je le répète, c'est ma
+conviction intime.
+
+--Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument,
+mais il y en a un autre que je préfère pour ma part, c'est celui qui m'a
+été fourni par Mme la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut
+espérer la main de Valentine...
+
+Elle s'interrompit, et son regard interrogea Mme d'Ornans, qui murmura:
+
+--Quand je devrais quitter la France et m'établir en pays étranger, je
+ne me dédis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre.
+
+--Alors, s'écria maman Léo, tout est convenu; vous savez où me trouver
+pour que je vous rende compte de ma mission. À demain! et bonsoir la
+compagnie!
+
+La marquise se leva et lui tendit la main.
+
+--Où donc est M. Constant? demanda-t-elle.
+
+--Il a repris son service, répondit le Dr Samuel.
+
+--Je puis très bien, dit le baron de la Périère en s'avançant,
+reconduire la bonne Mme Samayoux.
+
+--Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron!
+Craignez-vous que je me perde! Voilà! si vous voulez que nous soyons
+tout à fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement
+jusqu'à la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma
+route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inquiétez pas
+de moi. Quand les rôdeurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui
+fais peur aux rôdeurs.
+
+Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la
+première.
+
+--Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous
+avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette
+à votre hôtel en passant? Je tombe de sommeil.
+
+Mme d'Ornans avait appuyé sa tête sur sa main.
+
+--Vous êtes un des hommes les plus véritablement sages que j'aie
+rencontrés en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'étiez
+pas là, si je ne vous voyais mêlé à toutes ces aventures impossibles, je
+croirais que je rêve.
+
+--Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un
+petit fou, madame...
+
+--C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous?
+
+--Non, répondit M. de Saint-Louis, qui évita le regard du colonel, j'ai
+à causer avec M. de la Périère.
+
+--Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un médecin
+qui, à bout de remèdes, aurait conseillé une fontaine miraculeuse ou des
+reliques: Mme la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert
+l'avis de l'évasion.
+
+--Puisque c'est l'unique ressource..., commença Mme d'Ornans.
+
+Le colonel l'interrompit pour dire avec dignité:
+
+--Le médecin qui avoue son impuissance est un honnête homme, monsieur
+Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux
+charlatans. Vous nous avez mis dans la vérité de la situation et Mme la
+marquise vous en remercie.
+
+Il voulut offrir son bras à cette dernière, mais comme ses pauvres
+jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-même qui le
+soutint pour gagner la porte.
+
+--Je vous recommande bien la chère enfant, dit-elle avant de passer le
+seuil.
+
+--Et gare à vous, prince, ajouta le colonel avec l'espièglerie d'un
+enfant. M. de la Périère me dira les petits secrets que vous avez
+ensemble.
+
+Ils sortirent tous deux.
+
+M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regardèrent.
+
+Ils étaient pâles tous les trois.
+
+--Lecoq est-il convoqué? demanda M. de Saint-Louis.
+
+--Oui, répondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au
+boulevard du Temple.
+
+--C'est chanceux! murmura Samuel.
+
+--Comme toutes les parties, répliqua le docteur en droit d'un ton calme
+et résolu. C'est un coup de dés, il s'agit de savoir si nous mourrons
+misérables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des
+rois!
+
+
+
+
+XVI
+
+Le billet de Valentine
+
+
+Pendant cela, Mme veuve Samayoux, prenant à rebours le chemin qu'elle
+avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout
+l'établissement du Dr Samuel.
+
+Si elle n'avait pas su à qui elle avait affaire, elle aurait très
+certainement jugé M. le baron pour un des hommes les plus aimables du
+monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M.
+Constant, mais également communicatif, reprit en sous-oeuvre le thème de
+reconnaissance et d'affection qu'on avait déjà développé au salon, et
+déclara très franchement que la dompteuse était une providence pour le
+groupe de parents et d'amis intéressés au bonheur de Valentine.
+
+Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine.
+
+Maman Léo subissait avec énergie le contrecoup des émotions qu'elle
+venait d'éprouver.
+
+Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un
+mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche.
+
+Tout son corps frémissait à la pensée de ces hommes en apparence
+semblables aux autres hommes, supérieurs même à la plupart des hommes
+que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui étaient de vils,
+d'implacables assassins.
+
+Elle avait été là au milieu d'eux, elle avait touché la main d'une
+créature humaine, désignée d'avance à leurs coups, car c'est ainsi
+qu'elle jugeait la position de Mme la marquise d'Ornans, elle avait
+laissé dans leur caverne une jeune fille qu'elle affectionnait
+tendrement.
+
+Et elle savait que d'eux seuls dépendait le sort d'un jeune homme
+qu'elle aimait plus qu'une mère.
+
+M. le baron pouvait causer et se rendre agréable, elle écoutait peu et
+son esprit s'efforçait laborieusement.
+
+En passant devant la loge du concierge, elle y jeta un regard pour
+chercher ce Roblot dont la vue avait excité ses premiers soupçons lors
+de son arrivée.
+
+La loge était vide.
+
+Mais après avoir demandé le cordon et au moment même où il allait
+prendre congé, M. le baron s'écria:
+
+--Voici justement notre affaire! Roblot, mon vieux, tu vas conduire
+cette dame jusqu'à l'omnibus.
+
+Maman Léo venait de reconnaître les larges épaules et la tête hérissée
+du marchef, qui se promenait de long en large, les mains dans ses
+poches, en fumant sa pipe devant la porte.
+
+Maman Léo voulut refuser, mais le baron dit en riant:
+
+--Pas de compliment, c'est un dogue et il est de bonne garde. Bonsoir,
+chère madame! à demain!
+
+La porte donnant sur le chemin des Batailles se referma brusquement.
+
+Désormais, la veuve se trouvait seule avec Coyatier, qui resta d'abord
+immobile à la regarder par-dessous la visière de sa casquette.
+
+Entre la maison de santé et la grande usine qui bordait le quai, il n'y
+avait qu'un terrain vague. Un réverbère unique brillait tout en bas de
+la descente, comme ces phares qu'on voit de loin, mais qui n'éclairent
+pas.
+
+Il pouvait être dix heures du soir.
+
+La solitude la plus complète régnait dans la promenade de Chaillot et
+aux alentours. Les seuls bruits qu'on entendît dénonçant la vie de Paris
+venaient d'en bas, où de rares passants et quelques voitures suivaient
+le quai pour gagner la barrière de Passy ou en revenir.
+
+Or, la route que maman Léo avait à prendre ne tournait point de ce côté,
+et quand le marchef s'ébranla, ce fut pour monter la rampe abrupte et
+déserte aboutissant au chemin qui allait d'une part à la rue de
+Chaillot, de l'autre à la barrière des Batailles.
+
+Nous avons dit que maman Léo était la vaillance même, mais nous devons
+avouer qu'en ce moment sa première idée fut de dévaler la côte et de se
+sauver à toutes jambes.
+
+Elle avait, pour le coup, véritablement peur, et la chair de poule passa
+comme un frisson sur tout son corps.
+
+Coyatier était l'épouvantail qu'il fallait pour secouer cette nature
+sans nerfs, épaisse et solide comme du bois de chêne, parce que Coyatier
+était fait comme elle.
+
+Les Habits Noirs, si redoutables qu'elle les vit dans les brouillards de
+sa pensée, menaçaient surtout son imagination; ils tuaient par la ruse
+et de loin; leurs mains blanches, qu'elle venait de voir, répugnaient à
+la besogne rouge.
+
+Coyatier, au contraire, en fait de crime, était un manoeuvre et
+travaillait de ses bras.
+
+Les autres pouvaient passer pour les juges prononçant l'arrêt; Coyatier
+était le bourreau, Coyatier était le couteau.
+
+Les jambes de maman Léo, pour la première fois de sa vie peut-être,
+flageolèrent franchement sous le poids de son robuste corps.
+
+Quand le marchef eut monté une douzaine de pas, il se retourna, et
+voyant que la veuve restait immobile comme une borne, il dit:
+
+--Allons-nous coucher ici?
+
+Maman Léo se mit à marcher vers lui péniblement. En voyant sa
+répugnance, le marchef ajouta avec un gros rire qui sonnait d'une façon
+lugubre:
+
+--On ne vous mangera pas, la vieille!
+
+Il reprit sa route.
+
+Maman Léo le suivait de loin. En tournant l'angle de la maison de santé,
+elle reconnut le coupé qui l'avait amenée, stationnant auprès de la
+muraille avec son cocher endormi.
+
+Elle avait déjà honte de sa faiblesse et se gourmandait elle-même
+pensant:
+
+--Cette bête-là n'est pas plus forte qu'un ours, et je ne craindrais pas
+un ours, c'est sûr! et mon défunt Jean-Paul Samayoux avait des épaules
+encore plus carrées. D'ailleurs, à quoi ça leur servirait-il de faire la
+fin de moi ce soir, puisqu'ils m'ont commandé de l'ouvrage pour
+demain!... et puis, si l'animal s'est vraiment intéressé à la petite, il
+doit bien savoir que je suis du même bord.
+
+--Holà! l'homme! cria-t-elle, j'aurais idée de causer avec vous un petit
+peu.
+
+Ils longeaient la façade principale de la maison de santé, garnie de ses
+échafaudages à cause des réparations. Au lieu de répondre, Coyatier
+pressa le pas.
+
+--Sauvage! grommela la veuve, c'est pourtant certain qu'on raconte de
+toi des histoires où il y a du coeur, du moins ça paraît comme ça; mais
+je connais trop bien les lions et les tigres pour me laisser prendre à
+de pareilles couleurs.
+
+Une centaine de pas plus loin, le marchef s'arrêta court, dans un
+endroit découvert qui séparait l'établissement du docteur des premières
+maisons de la rue de Chaillot.
+
+De là on apercevait la station des voitures à lanternes jaunes, connues
+sous le nom de _Constantines_, et qui allaient au faubourg Saint-Martin.
+
+Coyatier attendit la veuve en secouant les cendres de sa pipe, qu'il
+rechargea, toute brûlante qu'elle était.
+
+--Je n'irai pas plus loin, dit-il; là-bas, il y a trop de monde et trop
+de lanternes.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas voulu me parler, demanda la veuve, qui avait
+maintenant la voix gaillarde.
+
+--Vous, répondit Coyatier, la lumière et les gens vous rassurent, tant
+mieux pour vous. Je n'ai pas voulu parler à cause des murailles. Partout
+où il y a des murailles, il y a des oreilles.
+
+La veuve se rapprocha de lui tout à fait.
+
+--Personne n'écoute ici, dit-elle à voix basse, avez-vous à me causer?
+
+--Causer! répéta le marchef, qui haussa les épaules en battant le
+briquet, c'est pour avoir causé avec les femmes que je crains les hommes
+et la chandelle. J'en ai gros contre les femmes. N'empêche qu'elles
+auront ma peau, c'est certain. J'en ai déjà sauvé comme ça plus d'une,
+et ça me fait rire quand j'y pense. Chacun a ses manies, pas vrai? On a
+beau se faire une raison, quand le pli est pris, c'est fini...
+
+--Est-ce que vous seriez tout de même un brave scélérat? balbutia la
+veuve, comme qui dirait l'Honnête Criminel que j'ai pleuré en le disant
+toutes les larmes de mes yeux?
+
+--Une manie, que je vous dis! gronda Coyatier, une chienne d'habitude,
+quoi, des bêtises! Ça m'a mis dans l'embarras plutôt dix fois qu'une,
+mais je pense à la petite demoiselle quand je suis tout seul, j'ai eu sa
+main douce comme de la soie entre mes pattes, et c'est moi qui suis
+cause qu'elle pleure.
+
+--C'est donc bien vrai! s'écria la veuve, le coupable, c'est vous!
+
+--La paix, vieille folle! gronda le marchef, qui leva la main comme pour
+l'écraser.
+
+Mais changeant de ton tout à coup, il ajouta:
+
+--Assez bavardé! si vous connaissiez celui qui vous tuera, vous ne
+l'aimeriez pas, je pense? Moi, c'est les femmes qui me tueront et je les
+abomine. La demoiselle n'est pas dans de beaux draps, ni son amoureux
+non plus. Tout ce qu'il faudra faire pour eux, je le ferai,
+entendez-vous, et c'est déjà commencé. S'il faut que la mécanique du
+_Fera-t-il jour demain_ saute, elle sautera et moi avec, c'est décidé.
+Vous, regardez bien où vous mettrez le pied! ils sont malins, ouvrez
+l'oeil, bonsoir!
+
+Sa pipe était allumée, il tourna le dos et redescendit la rue lentement.
+
+La veuve, qui était restée tout étourdie, gagna la station en essayant
+de remettre de l'ordre parmi ses pensées.
+
+Au moment où elle s'asseyait dans la voiture en partance, elle vit
+passer au grand trot l'équipage qui emportait Mme la marquise d'Ornans
+et le colonel.
+
+Ce fut longtemps seulement après le départ de l'omnibus, et quand la
+confusion de son esprit fut un peu calmée, qu'elle songea au papier qui
+avait été glissé dans sa main par Valentine.
+
+Elle prit le papier, qu'elle déplia, et se rapprocha du fond de
+l'omnibus, où la lumière de la lanterne lui permit de lire:
+
+Le papier ne contenait que ces mots:
+
+«Vous demanderez au juge d'instruction, qui vous l'accordera, la
+permission d'amener avec vous votre fils pour rendre visite à Maurice.»
+
+Maman Léo crut avoir mal lu et se demanda dans l'excès de sa surprise si
+quelque chose n'était point dérangé au fond de sa cervelle. Elle se
+frotta les yeux et lut de nouveau.
+
+--Mon fils, dit-elle; il y a bien «mon fils». Ces gens-là diraient-ils
+vrai? et la pauvre chère créature aurait-elle un coup de marteau? Je
+n'ai pas d'autre fils que Maurice, et je ne peux pas mener Maurice
+rendre visite à Maurice!
+
+Elle quitta la voiture à la station de l'église Saint-Laurent et
+descendit à pied le faubourg Saint-Martin. La marche lui fit du bien,
+mais ne lui fournit point le mot de l'énigme.
+
+Elle allait toujours répétant:
+
+--Mon fils! mon fils! où diable la minette prend-elle ce fils-là? Il est
+sûr pourtant qu'elle m'a parlé bien raisonnablement, mais les toqués
+sont ainsi, et quand ils ne touchent pas à l'endroit de leur fêlure, on
+dirait des philosophes. Sa fêlure, à ce qu'il paraît, est de me donner
+un garçon et de se croire la soeur de son ancien promis. Son frère et
+mon fils se valent, les deux font la paire.
+
+Plus de dix fois en chemin, elle s'approcha des boutiques pour lire
+encore le mystérieux papier.
+
+Elle le tourna, elle le retourna, cherchant une indication qui pût lui
+donner le mot de la charade.
+
+Car derrière la pensée que Valentine était folle, une autre pensée
+s'obstinait qui lui montrait, au bout de tout cela, je ne sais quel
+espoir confus.
+
+Comme elle arrivait aux démolitions qui masquaient la percée de la rue
+Rambuteau, une idée lui traversa l'esprit tout à coup et l'arrêta comme
+un choc.
+
+--Mon fils! répéta-t-elle pour la vingtième fois, mais sur un tout autre
+ton et en frappant ses mains l'une contre l'autre, saquédié! c'est cela!
+il faut que je sois bien bête pour ne pas l'avoir deviné tout de suite,
+quoique la minette aurait bien pu me mettre un mot d'explication.
+
+Dans son triomphe et malgré le superbe poids marqué par sa dernière
+pesée à la foire de Saint-Cloud, elle fit un saut de cabri et s'élança
+en courant vers sa baraque, qui était désormais toute proche.
+
+--Avec ce fils-là! disait-elle, je suis sûre d'être bien reçue. Ah! le
+cher coeur va-t-il être content!
+
+À la porte de la baraque, elle trouva le fidèle Échalot qui dormait en
+dépit du froid, adossé contre le montant et échauffant le petit Saladin
+dans son giron.
+
+--Pourquoi ne t'es-tu pas couché, toi, l'enflé? demanda-t-elle.
+
+Échalot s'éveilla en sursaut et répondit:
+
+--Ah! patronne, vous voilà! Dieu soit loué! je n'espérais plus guère
+vous revoir en vie.
+
+--Pourquoi ça, ma vieille?
+
+--Parce que, dans l'homme qui est venu tantôt, j'ai reconnu
+Toulonnais-l'Amitié.
+
+--Bah! fit la dompteuse, moi qui croyais que c'était M. de la Périère!
+
+--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, répondit Échalot.
+
+--Pourquoi ne m'avoir pas avertie tout de suite?
+
+--Parce que, patronne, quand ils se voient découverts c'est là le plus
+dur du danger.
+
+La dompteuse lui tapa sur l'épaule amicalement.
+
+--Tu as plus de jugeotte que je ne croyais, dit-elle, et tu as agi comme
+un garçon qui voit plus loin que le bout de son nez.
+
+--Ah! fit Échalot, quand il s'agit de vous, patronne... mais vous
+pensez, l'idée de vous voir partie avec un pareil bandit...
+
+--J'en ai vu des bandits, ma vieille! s'écria la dompteuse, chez qui la
+réaction se faisait, amenant une sorte de fièvre. Ah! tonnerre de Brest!
+comme ils disent à Saint-Brieuc, il y en avait de toutes les couleurs.
+Si je deviens vieille, je pourrai raconter jusqu'à la fin de mes jours
+que j'ai pénétré au fond de la caverne des Habits Noirs, toute seule,
+comme Daniel dans la fosse aux lions! Échalot l'écoutait bouche béante.
+
+--Des princes, des colonels, des barons, poursuivit la dompteuse, qu'on
+les prendrait pour la crème de l'aristocratie, quoi! des avocats, des
+médecins...
+
+--Et vous avez pu vous échapper de leurs griffes, balbutia Échalot.
+
+La dompteuse mit ses deux poings sur ses hanches.
+
+--Nous sommes des camarades, moi et eux, dit-elle, je les ai trompés en
+grand par l'adresse de ma ruse, quoiqu'ils soient plus astucieux que des
+démons. Ferme la porte et va te coucher, ma vieille! Il fera jour
+demain, puisque c'est leur mot d'ordre, et j'ai idée que nous en verrons
+de grises!
+
+
+
+
+XVII
+
+Soirée à L'Épi-Scié
+
+
+Ce même soir, vers onze heures, deux coupés de maîtres qui se suivaient
+montèrent le boulevard du Temple au milieu de la bruyante cohue qui
+encombrait les abords des théâtres.
+
+Les deux coupés s'arrêtèrent à l'endroit dit «la Galliote», non loin des
+terrains, alors couverts de masures, où s'élève maintenant le Cirque
+Napoléon.
+
+De chaque coupé, deux hommes descendirent; ils traversèrent le trottoir,
+puis la rue Basse, pour aller dans la ruelle connue sous le nom du
+«Chemin des Amoureux», qui conduisait à l'estaminet de L'Épi-Scié.
+
+Ces quatre hommes, cependant, n'allaient point jouer la poule, car ils
+passèrent franc devant les rideaux de cotonnade rouge qui masquaient la
+porte vitrée du café borgne, et continuèrent de suivre la ruelle dans le
+coude qu'elle faisait sur la gauche.
+
+Tout de suite après le coude, il y avait une porte basse, donnant accès
+dans une allée plus noire qu'un four. Ce fut dans cette allée que nos
+quatre compagnons disparurent, en hommes qui connaissent les localités.
+
+Pendant cela, il se faisait joyeux tapage dans la salle basse de
+L'Épi-Scié, où les habitués étaient nombreux.
+
+La reine Lampion, rouge et rogue, sommeillait à son comptoir, auprès
+d'un grand verre vide et troublé par l'eau-de-vie sucrée.
+
+Autour du billard à blouses dont le tapis luisant comme une toile cirée
+avait quelques taches de plus que lors de notre dernière visite, les
+joueurs étaient en belle humeur.
+
+Cocotte, le radieux gamin de Paris, monté en graine, toujours gagnant,
+toujours vainqueur et comparable aux ténors les plus célèbres par ses
+succès auprès des dames, avait fait des blocs superbes; Piquepuce, son
+ami, plus grave par l'âge, plus distingué par l'éducation, tenait le dé
+dans un groupe de causeurs où quelques lionnes, favorites de la mode,
+buvaient en fumant du caporal comme des duchesses.
+
+Ces demoiselles étaient un peu comme leurs cavaliers, parmi lesquels le
+paletot fraternisait volontiers avec le bourgeron; il y avait parmi
+elles des élégances prétentieuses et fanées et des toilettes franchement
+sans gêne; il y avait de la soie et de l'indienne, des chapeaux
+flambants et des bonnets sales.
+
+Quelques-unes étaient jeunes et jolies, malgré l'effronterie uniforme
+qui déparait ici tous les visages; mais la plupart avaient derrière
+elles tout un long passé de cabrioles, et la série des aventures qui les
+avaient plongées de chutes en décadences jusqu'à ces ténébreuses
+profondeurs, était écrite sur leurs fronts en lisibles caractères.
+
+Peut-être y a-t-il dans Paris des caves plus profondes encore, car nous
+aurions pu reconnaître, dans le groupe présidé par Piquepuce, un brave
+garçon à la laideur naïve et vaniteuse, coiffant ses cheveux jaunes d'un
+chapeau gris pelé qui semblait être là en cérémonie, comme un petit
+bourgeois qu'on introduisait par hasard dans le plus pur salon du
+faubourg Saint-Germain.
+
+Amédée Similor, entraîné par sa nature frivole et son goût pour les
+plaisirs, oubliait ainsi ses devoirs de famille. Il avait réussi à se
+faufiler dans ce grand monde, où il se tenait sur la réserve,
+choisissant ses paroles avec soin et ne se départant jamais des règles
+du beau langage.
+
+Les deux rougeaudes de l'établissement Samayoux l'avaient abandonné,
+sans doute, ou bien il les avait lâchées, car nous le retrouvons lancé
+dans une nouvelle intrigue d'amour avec une énorme gaillarde qui n'avait
+qu'un bras et qui portait un emplâtre sur l'oeil.
+
+--J'en ai tous les brevets, lui disait-il, depuis ma plus tendre
+jeunesse: danse des salons, pointe, contre-pointe et caractères, dont M.
+Piquepuce, par suite de nos relations d'amitié, m'a dit qu'un jeune
+homme comme moi ne pouvait pas moisir dans la débine, malgré ses talents
+et ses connaissances, au moyen desquels s'il y a une affaire, je peux
+m'y distinguer et monter au premier rang pour faire le bonheur de celle
+qui a su attirer mon regard.
+
+Il scandait ces phrases fleuries avec le respect qu'on met à déclamer de
+beaux vers.
+
+--Ce qu'il y a, je n'en sais rien, répondit en ce moment Piquepuce à la
+question d'un paletot tout neuf qui n'avait pas de chemise: l'ordre est
+venu, je l'ai exécuté. Si c'est cette nuit ou demain _qu'il fera jour_,
+on vous le dira, mais la chose sûre, c'est que nous ne couperons pas
+dans le drap noir cette fois-ci, car le Coyatier n'est pas à sa place.
+
+Chacun tourna les yeux vers le coin où le marchef s'asseyait
+d'ordinaire, sombre et seul. Sa table était vide.
+
+--Je vends ma bille quatre francs, s'écria Cocotte, et c'est à moi la
+main: personne n'en veut? adjugé!
+
+Il se pencha sur le billard et _fit_ son adversaire _au doublé_ en
+allant coller sa propre bille sous bande, à égale distance de deux
+blouses.
+
+La galerie applaudit.
+
+Cocotte prit cette pose du billardier triomphant qui rappelle vaguement
+l'attitude des chevaliers appuyés sur leur lance.
+
+--Vous ne savez donc pas, dit-il, que le marchef a été envoyé là-bas, au
+vert, après l'affaire de la canne à pomme d'ivoire? C'était monté un peu
+joliment cette histoire-là, et le camarade qui avait démoli la serrure
+de Hans Spiegel savait son état. L'imbécile qui paie la loi en ce moment
+demeurait de l'autre côté de la serrure, et le marchef se chauffe au
+soleil maintenant dans les propriétés de la compagnie, pendant que nous
+avons l'onglée à Paris.
+
+--La loi n'est pas encore payée, répliqua Piquepuce, et je connais
+quelqu'un qui voudrait bien trouver un bâton pour le jeter dans nos
+roues.
+
+Il montra du doigt Similor et ajouta:
+
+--Voilà un bon garçon que j'ai embauché pour savoir un peu ce qui se
+passe chez Mme veuve Samayoux, qui vendrait sa baraque et mettrait
+par-dessus le marché le feu aux quatre coins de Paris pour sauver le
+petit lieutenant.
+
+Similor remonta le lambeau qui lui servait de cravate et mouilla son
+doigt pour lisser ses cheveux.
+
+--Ce n'est pas mon habitude, dit-il, de fréquenter la basse classe, mais
+par suite de circonstances et pour utiliser dans le malheur des brevets,
+acquis lorsque je fréquentais une autre catégorie d'artistes,
+Porte-Saint-Martin, Opéra et autres, j'ai pu abaisser mon orgueil
+jusqu'à un théâtre en plein vent. Il n'y a pas de sot métier, mais on ne
+s'affectionne qu'avec les gens de son propre rang, et la veuve Samayoux
+ne m'étant de rien, je dévoilerai ses mystères avec plaisir.
+
+Certes Échalot était une douce créature, mais s'il avait entendu son
+Pylade parler ainsi, il y aurait eu une tête cassée, et pour le coup
+Saladin aurait été orphelin.
+
+Personne ne répondit à Similor, parce qu'un timbre placé derrière le
+comptoir tinta un coup unique et retentissant. La reine Lampion,
+éveillée en sursaut, ouvrit ses yeux sanglants, qui clignotèrent,
+blessés par le gaz.
+
+Les joueurs de billard arrêtèrent leur partie, et un grand silence régna
+dans l'estaminet.
+
+Un garçon, la serviette sur le bras, s'était élancé vers l'escalier en
+colimaçon qui conduisait au cabinet particulier, situé à l'entresol, et
+connu sous le nom du _confessionnal_, mais il fut arrêté au passage par
+Cocotte, qui se tourna vers la dame de comptoir et lui dit:
+
+--À vous, maman Rogome, et plus vite que ça!
+
+On vit alors la reine Lampion quitter le siège où elle semblait rivée
+depuis le matin jusqu'au soir et gagner l'escalier à vis, qu'elle monta
+en geignant.
+
+Quand elle était hors de son trône, la reine Lampion perdait cent pour
+cent. C'était un hideux paquet de graisse rhumatisée, et nous ne
+saurions mieux la comparer qu'au vieux lion de Léocadie Samayoux.
+
+Elle parvint enfin au haut de l'escalier, et disparut derrière la porte
+fermée.
+
+--C'est drôle que M. l'Amitié n'a pas passé par l'estaminet comme à son
+ordinaire, dit Cocotte.
+
+--Ça veut dire qu'il est venu avec des gens qui ne sont pas pressés de
+se montrer, répliqua Piquepuce en baissant la voix: on va savoir la
+chose tout de suite, attendons.
+
+Similor était impressionné profondément. Il murmura:
+
+--Ça fait quelque chose de se trouver sous le même toit que les grands
+de la terre.
+
+La reine Lampion reparut au haut de l'escalier. L'écarlate de sa joue
+passait au violet.
+
+Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle commanda:
+
+--Du punch en haut et en bas, allume Polyte!
+
+Polyte était le garçon de confiance qui tirait les numéros à la poule.
+
+--Bravo! cria Similor dont l'enthousiasme n'eut point d'écho. Vive le
+punch!
+
+Cocotte avait monté trois ou quatre marches de l'escalier à la rencontre
+de la grosse femme.
+
+--Il y a du tabac? demanda-t-il.
+
+--Oui, et prends garde d'éternuer! répliqua la reine Lampion d'un air
+rogue.
+
+Piquepuce s'approcha pour demander à son tour:
+
+--Combien sont-ils?
+
+--Ils sont quatre.
+
+--Les connais-tu?
+
+--Ils ont le voile.
+
+La reine Lampion ajouta tout à haut:
+
+--Quatre verres pour le confessionnal, Polyte!
+
+L'aspect général de l'estaminet avait entièrement changé: hommes et
+femmes semblaient pris d'une anxiété pareille, et l'on entendait dans
+les groupes ces mots qui couraient:
+
+--Quatre voiles à la fois! à quelle diable de besogne va-t-on nous
+envoyer cette nuit?
+
+Similor seul avait pris une pose de matamore pour dire à sa voisine:
+
+--Le punch est la boisson que je préfère, bien chaud et pas trop
+baptisé. Si l'occasion est venue d'affronter les bourgeois ou la force
+armée, vous pourrez voir le caractère de celui qui se propose de vous
+fréquenter, et dont rien n'est capable d'étonner son courage ni son
+amour!
+
+La reine Lampion n'avait pas regagné son comptoir; elle s'était assise
+sur la dernière marche de l'escalier pour attendre Polyte, qui lui remit
+en main le plateau supportant le bol et les quatre verres.
+
+Elle prit le tout et remonta. Quand elle revint pour la seconde fois, on
+trinquait déjà autour de deux énormes bassins qui flambaient.
+
+Elle fit signe à Polyte. Le garçon vint à elle et lui dit:
+
+--Il n'y a d'étranger que l'oiseau, là-bas, avec son chapeau gris; c'est
+M. Piquepuce qui l'a amené.
+
+Similor, en proie à l'exaltation du zèle, levait justement son verre et
+s'écriait:
+
+--À la santé de mes supérieurs! pour leur être agréable, je marcherais
+jusqu'à la mort!
+
+La manchotte de ses rêves lui répondit:
+
+--C'est permis d'être bêtasse, mais pas tant que ça, à moins que vous ne
+soyez ici de la part du gouvernement.
+
+La reine Lampion, à cet instant, se replongeait tout au fond de son
+trône avec un grognement voluptueux et tendait son grand verre à Polyte,
+qui l'emplissait jusqu'au bord.
+
+--On va éteindre et fermer, dit-elle; tout un chacun aura la bonté de
+rester jusqu'à ce qu'on lui donne la clef des champs. _Il fait jour!_
+
+--Vive la ligne! s'écria Similor, les ténèbres sont favorables à la
+sensibilité, je vais taquiner les dames!
+
+Il en aurait dit plus long, sans le poing de Cocotte qui, d'un seul
+coup, lui enfonça son chapeau gris jusqu'au menton.
+
+Quand il parvint à se débarrasser de son couvre-chef, bandeau et bâillon
+à la fois, la scène avait encore changé, Polyte achevait de barrer la
+devanture, le gaz était éteint partout; la flamme du punch seule
+éclairait de ses lueurs livides toutes ces faces de bandits, anxieuses
+et sombres.
+
+
+
+
+XVIII Les conjurés
+
+
+À l'étage supérieur, autour d'un autre bol de punch, les quatre voiles,
+comme la reine Lampion les appelait, étaient réunis.
+
+Chacun d'eux avait encore devant soi, sur la table, le carré de soie
+noire qui naguère couvrait son visage.
+
+Les verres étaient remplis, mais nul n'y avait encore porté les lèvres.
+
+Ils étaient tous les quatre de notre vieille connaissance et nous les
+nommerons par rang d'âge; M. de Saint-Louis, le médecin Samuel, le
+docteur en droit Portai-Girard et M. Lecoq dans son costume de
+Toulonnais-l'Amitié.
+
+Le confessionnal était exactement tel que nous le vîmes, le soir où fut
+réglée la lugubre comédie qui se termina par l'assassinat de Hans
+Spiegel dans son garni de la rue de l'Oratoire, et par l'arrestation de
+Maurice Pagès à l'hôtel d'Ornans.
+
+Au moment où nous entrons, nos quatre compagnons avaient dû causer déjà
+de leurs affaires, car la discussion était fort animée.
+
+La présidence semblait appartenir au prince, mais Portai-Girard tenait
+le haut bout comme orateur, et M. Lecoq, contre son habitude, affectait
+une sorte de modération indifférente.
+
+Le Dr Samuel, encore plus calme, se bornait à juger les coups.
+
+La parole était à Lecoq, qui disait en haussant les épaules:
+
+--Que voulez-vous, c'est peut-être la superstition, mais voilà vingt ans
+que je regarde ce bonhomme-là dans le blanc des yeux: chaque matin je
+crois enfin le connaître, et chaque soir je m'aperçois que je ne suis
+pas seulement au milieu du rouleau.
+
+--Quand les rouleaux sont trop longs, dit sèchement Portai-Girard, il y
+a moyen: on les coupe.
+
+--Pour couper celui-là, murmura Lecoq, faites bien attention à ce que je
+vous dis, il faudra de fameux ciseaux.
+
+--Combien de temps lui donnez-vous encore à vivre, Samuel? demanda le
+prince dans un but évident de conciliation.
+
+--Je ne sais plus, répliqua le médecin, ces corps où il n'y a pas de
+sang et dont la chair s'est transformée en parchemin peuvent végéter des
+mois et des années.
+
+--S'il dure seulement deux semaines, s'écria le docteur en droit, dont
+le poing fermé frappa la table avec violence, nous sommes tordus, mes
+camarades! Cette affaire du petit lieutenant est mauvaise, mal prise,
+absurdement conduite...
+
+--Ta, ta, ta! fit Lecoq, ce qui était vraiment dangereux, c'était
+l'histoire de Remy d'Arx. Ne soyons pas injustes non plus, le père a
+débrouillé cet écheveau-là comme un ange et nous lui devons une belle
+chandelle.
+
+--Ma parole, fit Portai-Girard, c'est curieux comme il vous tient, ce
+vieux coquin-là! toutes ses vessies vous les prenez pour des lanternes!
+Remy d'Arx est fini, c'est vrai, mais il reste une queue à cette
+affaire-là. Notre ami Samuel est un savant praticien qui mérite toute
+notre confiance, et cependant le Remy d'Arx, après avoir été déclaré
+mort par notre ami Samuel, a encore vécu deux fois vingt-quatre heures.
+
+--Entendons-nous! riposta le médecin; son agonie a duré deux jours,
+c'est vrai, mais il n'a recouvré ni le mouvement ni la parole.
+
+--Qu'en savez-vous? êtes-vous resté près de son lit? la justice n'a rien
+pu obtenir, voilà tout ce que vous pouvez affirmer. Mais il y avait à
+son chevet un vieux serviteur...
+
+--Parbleu! si le bonhomme Germain vous gêne..., interrompit Lecoq.
+
+Il n'acheva pas, mais son geste fut suffisamment expressif. Le docteur
+en droit fixa sur lui son regard clair et tout brillant d'intelligence.
+
+--Voilà ce que vous appelez débrouiller un écheveau, mon bon, c'est
+mettre à la place d'un écheveau brouillé, deux, trois, quatre écheveaux.
+Comptons sur nos doigts, car les pires sourds sont ceux qui ne veulent
+pas entendre, et je m'étonne beaucoup, mais beaucoup, que vous ayez
+besoin de tant d'arguments pour vous rendre à l'évidence:
+
+«À la place de l'écheveau qui s'appelait Remy d'Arx, nous avons
+Valentine de Villanove, ou plutôt Valentine d'Arx, car mieux que
+personne vous savez qu'elle est véritablement la soeur du mort; nous
+avons Maurice Pagès, et il y a cent à parier contre un que ces deux-là
+connaissent notre secret.
+
+«Nous avons, en outre, Mme veuve Samayoux, qui connaîtra notre secret
+demain si on ne le lui a pas dit aujourd'hui.
+
+«Nous avons enfin le vieux Germain, dont vous parlez fort à votre aise
+et que vous m'engagez à supprimer, s'il me gêne.
+
+«Ce n'est pas moi qu'il gêne, mon bon, c'est vous, c'est nous, c'est
+l'association tout entière. À force de jouer au fin, cet esprit, qui
+était véritablement fort autrefois, et lucide, et plein de ressources,
+je n'ai pas l'intention de le rabaisser, en est arrivé à des subtilités
+enfantines, à des complications séniles. Il s'amuse, ce vieux diable,
+avec le crime, comme un calculateur hors d'âge se donne encore la
+migraine à tourmenter les jeux de casse-tête. La ligne droite lui
+déplaît; il fait mille tours et mille détours futiles, sous prétexte de
+cacher la piste de ses pas, sans comprendre que chaque tour et chaque
+détour produit une piste nouvelle.
+
+«Écoutez un apologue: J'avais un oncle qui était voiturier dans le
+Quercy, un pays terrible pour les essieux.
+
+«Mon oncle avait commandé un essieu très longtemps, malgré les roches et
+les ornières; mais un beau jour, son valet lui dit: «L'essieu! s'en va,
+il faudrait le changer.»
+
+«Mon oncle se fâcha. Un si bon essieu! qui avait résisté à tant de
+cahots! Je crois même que mon oncle renvoya son valet.
+
+«Mais un beau jour, l'essieu, qui avait trop servi, se rompit et mon
+oncle eut les reins brisés.
+
+«Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, comme le valet de mon oncle,
+mais je vous dis que votre colonel, fût-il en acier fondu, a servi de
+trop et qu'il est temps de le remplacer.
+
+--Par qui? demanda Lecoq.
+
+Il regarda tour à tour ses trois compagnons, qui détournèrent les yeux.
+
+--Si c'est par moi, reprit-il avec la rondeur effrontée qu'il affectait
+en certaines occasions, je veux bien; si c'est par l'un de vous, je
+demande le temps de la réflexion.
+
+Le premier qui releva les yeux sur lui fut Portai-Girard.
+
+--L'Amitié, dit-il, mon brave, réfléchis d'abord sur ceci: tu n'es pas
+en force contre nous.
+
+--Ah! ah! fit Lecoq, vous m'avez donc appelé à donner mon avis quand
+vous étiez décidés d'avance?
+
+--Pour ce qui me regarde, oui, répliqua Portai-Girard; tu vois que je te
+parle franchement. Pour ce qui regarde nos amis, interroge-les et ils te
+répondront.
+
+--À vous, sire, dit Lecoq sans rien perdre de sa bonne humeur ironique,
+je serai heureux de connaître à fond l'opinion de votre majesté.
+
+--Il y a du bon dans ce qu'a dit Portai-Girard, repartit M. de
+Saint-Louis, le colonel cherche beaucoup la petite bête, et je penche à
+croire que la parabole de l'essieu vient à point, mais ce n'est pas cela
+qui me détermine.
+
+--Ah! ah! fit encore Lecoq, alors vous êtes déterminé?
+
+--À peu près, et voici pourquoi. Le Père a plus d'esprit dans son petit
+doigt que nous dans toutes nos personnes, mais enfin nous ne sommes pas
+des cruches non plus, et s'il nous espionne depuis le matin jusqu'au
+soir, avec un soin qui fait son éloge, nous avons bien le droit aussi de
+regarder un petit peu, de temps en temps, par le trou de la serrure.
+J'ai regardé ou j'ai fait regarder, cela importe peu, et j'ai acquis la
+conviction que la dernière marotte de notre bien-aimé maître, qui a
+promis à chacun de nous en particulier sa succession entière, plutôt dix
+fois qu'une...
+
+--Pas mal, pas mal! interrompit Lecoq en souriant, le prince est plus
+observateur que je ne le croyais.
+
+--Voyons! fit Samuel, cette misérable comédie de son héritage n'est-elle
+pas une preuve manifeste de décadence?
+
+--Vous en êtes donc aussi, docteur? demanda Lecoq visiblement ébranlé.
+
+--Nous en sommes tous! s'écria Portai-Girard; nous avons assez de ce
+bric-à-brac! Si ce n'était qu'un vieux coquin, à la bonne heure! mais
+c'est un vieil idiot. Nous voulons un autre essieu.
+
+--Bigre! bigre! murmura Lecoq, les choses me paraissent fort avancées.
+Seulement le prince ne nous a pas dit ce qu'il a vu par la serrure de
+notre vénéré père.
+
+--J'ai vu, répondit M. de Saint-Louis, que notre vénéré père, soit qu'il
+compte vivre éternellement, soit qu'il s'abonne à mourir comme tout le
+monde, veut emporter avec lui le trésor des Habits Noirs, que j'évalue à
+plus de vingt millions, en nous laissant nus comme des petits saints
+Jean, en face de la justice charitablement avertie.
+
+--Il doit y avoir en effet plus de vingt millions, dit Samuel.
+
+--Pourquoi pas un milliard, pendant que nous y sommes? grommela Lecoq.
+
+Le docteur en droit fit un geste de colère, mais M. de Saint-Louis prit
+la parole tranquillement et dit:
+
+--Toulonnais, mon vieux, tu es le plus ancien dans la maison et nous
+aurions voulu t'avoir avec nous. Tu peux bien remarquer qu'on ne s'est
+embarrassé ici ni de Corona, ni de l'abbé, ni de la comtesse de Clare.
+Toi seul as été convoqué. Mais il ne faudrait pas te mettre en tête que
+tu es un homme nécessaire: nous nous passerons de toi parfaitement.
+Voilà trois semaines que nous travaillons l'association comme on brasse
+de la pâte; nous nous sommes mis en rapport avec ceux du second degré,
+et nous tenons les simples dans notre main.
+
+--Pas possible! gronda Lecoq, alors ça brûle?
+
+--Tu peux en juger: _il fait jour_ en bas, cette nuit; est-ce toi qui as
+battu le rappel?
+
+--Non... Mais êtes-vous bien sûrs que le Père n'a pas entendu le
+tambour?
+
+Personne ne répondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du
+conseil, tout à l'heure si résolus.
+
+Lecoq avait une figure à peindre. On eut dit d'un inventeur qui, au
+moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arrivé avant lui au
+ministère.
+
+--La première fois que j'ai eu cette idée-là, prononça-t-il enfin à voix
+basse, j'entends l'idée que vous avez, il n'était pas encore question de
+vous, mes braves, et cette idée-là, d'autres l'avaient eue avant moi. On
+rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche;
+on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les
+autres, mais à l'exception de moi, qui n'ai jamais dit mon secret à
+personne, tous ceux qui ont eu cette idée-là sont morts!
+
+--Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s'étaient attaqués à un
+homme plein de force, et il n'y a plus qu'un agonisant en face de nous.
+
+--Alors, pourquoi ne pas attendre?
+
+--Parce qu'il mourra comme il a vécu, et que sa dernière plaisanterie
+sera de faire sauter l'association comme une poudrière.
+
+Lecoq avait pris un air sérieux et ses sourcils étaient froncés
+profondément.
+
+--S'il a eu cette fantaisie-là, dit-il, et je l'en crois bien capable,
+l'association sautera, j'en réponds. Il ne reste pas grand-chose de lui,
+j'en conviens, mais tant qu'il y aura de lui un petit morceau gros comme
+le doigt, prenez garde!...
+
+Vous souriez? les autres souriaient aussi... ceux qui sont morts.
+
+Si j'étais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je
+sais peut-être où est le défaut de sa cuirasse; si je suis avec lui
+contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre
+peau. Nos intérêts sont communs, voilà le vrai; ne nous fâchons donc
+pas, si c'est possible, et discutons amicalement.
+
+Le vrai, c'est encore qu'il y a beaucoup d'argent, non point en caisse,
+mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions;
+je n'en sais pas le compte.
+
+Le vrai, c'est enfin que le Père a pu avoir l'intention d'enterrer le
+trésor et l'association du même coup. Il est de ceux qui disent:
+
+«Après moi, la fin du monde!»
+
+--Vous avouez cela et vous hésitez! s'écria Portai-Girard.
+
+--J'hésite parce que je ne sais pas.
+
+--Nous savons, nous...
+
+--Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous écoute. Portai-Girard
+et le prince regardèrent Samuel, qui dit avec une répugnance visible:
+
+--Entre gens comme nous, il n'y a pas d'écrit possible. À quoi servent
+les pactes, quand même ils sont signés avec du sang? Je ne connais pas
+le moyen de lier l'Amitié, et si l'Amitié ne joue pas franc jeu, nous
+sommes perdus!
+
+Lecoq se mit à rire et lui tendit la main au travers de la table.
+
+--Toi, docteur, dit-il, tu commences à comprendre le néant des pilules,
+comme nos braves amis reconnaissent l'inutilité du couteau.... vis-à-vis
+de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera
+toujours vulnérable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N'aurais-je
+pas pu, dès le premier coup, vous dire: «Tope! je suis avec vous»? Je
+joue franc jeu, puisque j'ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons frères,
+sur le troupeau qui s'abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous
+ne savons pour qui _il fait jour_ en ce moment sous nos pieds.
+
+Son talon frappa le carreau, et comme si c'eût été un signal, une sourde
+clameur monta de l'étage inférieur.
+
+
+
+
+XIX
+
+Le scapulaire, le secret, le trésor
+
+
+Tous les verres restaient pleins, excepté celui de Lecoq, qu'il avait
+déjà vidé trois fois. Au début de la réunion, ses compagnons croyaient
+le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourné au cours de
+l'entretien, et maintenant Lecoq était le seul qui ne montrât ni
+embarras ni défiance.
+
+--Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatrième fois
+son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant
+un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de préjugé. On nous
+appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les
+dix-neuf vingtièmes de ceux qui s'intitulent honnêtes gens sont
+exactement dans la même position que nous.
+
+«Je ne cache pas que j'avais une frayeur; l'homme est un animal vaniteux
+et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a glissé à
+l'oreille de Portai-Girard: «Tu seras mon successeur»; à l'oreille de M.
+de Saint-Louis aussi, à l'oreille de ce bon Samuel de même; si cette
+idée a germé dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la
+mienne, le gâchis est complet, et notre vénérable papa n'aura qu'à nous
+enfermer ensemble pour que nous nous entredévorions.
+
+«Or, nous étions ici enfermés ensemble et j'ai cru que la dînette allait
+commencer, mais pas du tout! au lieu d'enfants gourmands, je trouve des
+gens raisonnables.
+
+«À ma question nettement posée: Qui sera le maître, on m'a nettement
+répondu: Il n'y aura plus de maître.
+
+«À cette autre demande: Que deviendra l'association? Réponse: Nous nous
+en moquons comme du roi de Prusse! L'association était destinée à gagner
+de l'argent, il y a de l'argent, nous nous partageons le magot entre
+quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce
+bien cela?
+
+--C'est bien cela, répondirent en même temps les trois autres associés.
+
+--Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes véritablement des amis,
+depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l'appétit
+de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions
+trouver un endroit où nos anciens camarades ne viendront point nous
+chercher. Parlons donc sérieusement, désormais, et mettons de côté les
+petites découvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse
+traîner comme cela des mystères mignons pour éveiller la curiosité de
+ceux qui l'entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans
+que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: «Il n'est
+point de grand homme pour son valet de chambre»? Le proverbe a menti
+cette fois; j'ai été le valet, puis le secrétaire du colonel
+Bozzo-Corona, et je déclare que c'est un grand homme, un très grand
+homme, un plus grand homme que les grands hommes qui découvrent par
+hasard l'imprimerie, l'Amérique ou la vapeur: il a trouvé par le calcul
+des probabilités un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les
+chances du châtiment, il a inventé _l'assurance en cas de scélératesse_.
+
+--Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience.
+
+--Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les
+lèvres se relevèrent en un sourire ironique.
+
+Tous les regards exprimèrent une avide curiosité.
+
+--Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas
+seulement à défendre son oeuvre contre les chiens myopes et enrhumés du
+cerveau que nos gouvernements paient très cher sous le nom de justice,
+de police, etc., il avait à défendre son oeuvre contre ses propres
+ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme
+est resté enfant, et les solennelles momeries qui étaient le fond des
+mystères de l'antiquité se sont perpétuées à travers les âges, de telle
+sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples
+d'Isis ont eu des héritiers directs au fond des forteresses où
+radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes où les
+_Camorre_ de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant
+leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir
+fréquenté les saintes Wehme, mais il a commandé en chef des bandes
+calabraises à la fin du siècle dernier, et l'Europe entière l'a connu
+sous le nom de Fra Diavolo.
+
+--Fra Diavolo! répétèrent avec le même accent d'incrédulité les trois
+maîtres. Quel conte!
+
+--On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le
+_Fra Diavolo_ de l'Opéra-Comique, et les biographies prétendent que ce
+célèbre chef des _Camorre_ fut exécuté à Naples, en 1799; mais en Corse,
+où j'ai passé ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient
+encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient
+avoir une amulette bénie par le démon, et ils l'appelaient entre eux
+Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.
+
+Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le
+grand secret des prêtres égyptiens, des hiérophantes, des druides, des
+francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin.
+
+Ce fut pendant de longues années son prestige qui dure encore. Il était
+le seul à connaître le secret gravé à l'intérieur des deux médaillons
+qui forment le scapulaire des maîtres de la Merci.
+
+Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux,
+je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de
+vous le dire.
+
+C'est un mot, un seul mot, répété en une très grande quantité de langues
+dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombèrent sur les
+lettres hébraïques qui commençaient la série, je crus qu'elles
+exprimaient le nom de Dieu.
+
+Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point _Allah_; je
+me souviens des caractères grecs disposés ainsi: ouôev; le latin que je
+compris déjà disait _nihil_; puis venait l'allemand _nichts_; l'anglais
+_nothing_, l'italien _niente_, l'espagnol _nada_, et pour vous épargner
+les autres langues, le français _rien_!
+
+--Et c'est là le secret des Habits Noirs! s'écria M. de Saint-Louis.
+
+--Néant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne déteste pas
+cette idée-là, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!
+
+--Je le pensai ainsi, répliqua M. Lecoq, puisque je remis fidèlement le
+scapulaire à sa place; mais n'ayant plus de secret à chercher, tout mon
+flair se reporta sur le trésor. Ici je vais vous intéresser davantage:
+le trésor n'est pas, comme vous l'avez cru, un amas d'or et d'argent
+déposé ici ou là, et probablement, selon mon opinion première, dans les
+caves du couvent de Sartène, où le maître fait son pèlerinage une fois
+l'an; le trésor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait
+porter sous son bras.
+
+--Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brillèrent.
+
+--Non, répliqua Lecoq.
+
+--Ce sont des titres de dépôt? demanda Portai-Girard.
+
+--Non, répliqua encore Lecoq.
+
+--Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant
+contenir une bien grosse somme en billets de banque.
+
+--Le Royal-Exchange d'Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes
+depuis cinq livres jusqu'à un million sterling. On en connaît trois de
+cette somme, et feu le prince de Galles, qui possédait, dit-on, un
+exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui
+vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de
+cure-dent.
+
+--Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple!
+
+--Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est
+bien à nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions,
+mais je sais qu'elle renferme des valeurs anglaises pour une somme
+énorme. À supposer même que le Père ait fait plusieurs parts du trésor,
+ce qui est assez dans son caractère, tous les oeufs d'un finaud tel que
+lui ne pouvant pas être mis dans le même panier, c'est encore ici que
+doit être le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J'ai cru longtemps
+que le colonel était au-dessus de la nature humaine par ce seul fait
+qu'il n'avait point en lui cette chose agréable mais compromettante
+qu'on appelle un coeur.
+
+--Il n'en a pas! s'écria Samuel.
+
+--Il n'en a jamais eu! appuyèrent les deux autres.
+
+--Vous vous trompez, nul n'est parfait ici-bas. Depuis près de cent ans,
+notre vénéré maître a trahi tous ses amis, dévalisé toutes ses
+connaissances, et envoyé dans un monde meilleur la plupart de ceux qui
+l'ont servi; mais il y a néanmoins, dans un petit coin de son antique
+carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de coeur. Je l'ai vu
+pleurer une fois qu'il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au
+chevet d'une enfant que les médecins avaient condamnée.
+
+--Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les épaules;
+il aime sa Fanchette comme ma portière caresse son chat!
+
+--Et il l'a donnée au plus lâche coquin de la bande! ajouta Samuel.
+
+--C'est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona
+était beau comme un astre, et il chantait le rôle d'Almaviva dans _Le
+Barbier_ avec une voix qui valait cent mille écus de rente. Mais ne nous
+égarons pas dans les détails. Que le père aime sa Fanchette comme une
+perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu'il l'aime et
+qu'il lui a préparé un splendide avenir. Moi, qu'il n'aime pas, mais
+dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l'esprit familier de sa
+maison; il hésite à m'étrangler, parce que je le tiens comme une
+habitude, et il en est venu à ne pas faire plus attention à moi qu'aux
+meubles de son hôtel. J'ai en outre quelques petites intelligences dans
+la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse
+Corona, me fait son rapport quotidien.
+
+Voici ce que j'ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du
+soir, le Père avait eu une crise terrible. Son médecin, appelé en toute
+hâte...
+
+--Comment! son médecin? interrompit Samuel.
+
+--Ah ça, bonhomme, répliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le Père avalait
+tes drogues?
+
+--Je l'ai toujours soigné en toute honnêteté, répondit sérieusement
+Samuel.
+
+--Mais tu as toujours nourri l'espoir que, dans un cas pressant, il te
+suffirait d'une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton
+espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers.
+
+Je continue. Le médecin a eu toutes les peines du monde à dominer la
+crise, et je crois qu'il a conseillé à son malade de mettre ordre à ses
+affaires.
+
+Quand le médecin a été parti, on a renvoyé tout le monde, et le Père est
+resté seul avec Fanchette.
+
+Vous savez qu'elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet
+voisin de la chambre du colonel.
+
+Vous ne tenez pas absolument, n'est-ce pas, à savoir par quelle fente de
+boiserie ou par quel trou de serrure j'ai surpris ce qui va suivre?
+L'important, c'est que je l'aie surpris et que j'en garantisse l'exacte
+vérité.
+
+
+
+
+XX
+
+Le roman du colonel
+
+
+Lecoq avala son cinquième verre de punch et reprit:
+
+--L'idée que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aimé maître,
+je l'avais avant vous, mes chers collègues. Je ne vous accuse pas de me
+l'avoir volée, les beaux esprits se rencontrent, voilà tout!
+
+Le Père est bien éloigné d'avoir baissé autant que vous le croyez; mais
+il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de
+génie.
+
+Il a toujours été enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les
+plus sérieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours
+réussi par leur côté enfantin.
+
+C'est la loi du succès. Les imaginations trop ingénieuses sont comme les
+livres trop bien faits: elles ne réussissent pas.
+
+Le dernier roman du Père-à-tous, ou plutôt sa dernière affaire, pour
+parler son langage, a dû être l'objet de tous ses soins. Il y avait en
+lui deux mobiles également passionnés: l'envie d'assurer à sa Fanchette
+un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour
+suprême.
+
+C'était arrangé depuis des mois, depuis des années peut-être.
+
+Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona
+auprès de son lit et lui traça, comme on raconte une anecdote, le
+tableau de son existence future.
+
+Il existe à la Nouvelle-Orléans une famille, française d'origine, qui
+occupe une position énorme; le fils aîné de cette maison faisait, l'an
+dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille
+Francesca Corona passaient à Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le
+colonel a des précautions à garder en Italie, non seulement par suite de
+son passé, mais encore à cause de certains hauts faits, plus modernes,
+accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous prétexte d'incognito, il
+était à Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette était Mlle de
+Saint-Pierre.
+
+L'Américain la vit et en devint éperdument amoureux. Fanchette a le
+coeur sensible, elle allait voguer à pleines voiles sur le fleuve de
+Tendre, lorsque le Maître, qui avait son dessein, l'arrêta net et
+l'enleva pour la ramener en France.
+
+Avant de partir néanmoins, il avait eu, lui, le colonel, une conférence
+avec le jeune Américain, qui s'était déclaré et avait demandé la main de
+Mlle de Saint-Pierre.
+
+Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage
+arrêté entre les deux familles.
+
+--Du vivant de Corona? demanda Samuel.
+
+--Sous la main du Père, répondit Lecoq, Corona est comme nous tous un
+brin de paille qu'on peut briser au premier caprice.
+
+Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman.
+
+Dans le petit poème récité à Fanchette, il y a trois jours, Corona était
+mort d'une fièvre cérébrale ou d'une fluxion de poitrine.
+
+Le colonel n'a même pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce
+comparse.
+
+Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle
+le sera quand le colonel voudra.
+
+Il y a une dame anglaise, toute prête, convenable au plus haut point,
+joli nom, possédant les façons du meilleur monde et qui conduirait
+Fanchette à la Nouvelle-Orléans avec tous les papiers constatant l'état
+civil de Mlle de Saint-Pierre, y compris l'acte de décès de son
+vénérable aïeul.
+
+Le reste va de soi: le mariage fait, voile impénétrable jeté sur le
+passé, existence princière au sein d'une des plus riches et des plus
+honorables familles du monde entier.
+
+Avez-vous quelque chose à dire contre cette combinaison?
+
+Quand le Père eut achevé de raconter cette anecdote, que j'appellerai
+préventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et
+lui ordonna de le serrer dans sa chambre.
+
+--Et cet ange de Fanchette accepta? demandèrent à la fois les trois
+Habits Noirs.
+
+--Le rôle virginal de Mlle de Saint-Pierre? je n'en sais rien, répondit
+Lecoq, mais le coffret, assurément oui. Et c'est là, veuillez le
+remarquer, le seul côté de la question qui nous intéresse. Vous savez
+désormais où trouver le trésor de la Merci, qui est notre patrimoine.
+Laissons à l'écart tout le reste, et délibérons sur la question de
+savoir comment nous nous emparerons du trésor de la Merci.
+
+Le docteur en droit se frotta les mains et dit:
+
+--Pour la première fois, depuis bien longtemps, nous voilà en face d'une
+opération nette et claire. L'Amitié vient de nous rendre un grand
+service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime.
+
+--Accordé! firent les deux autres. L'Amitié salua.
+
+--J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma
+part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et
+claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois,
+songez-y bien, il ne faut rien laisser derrière nous.
+
+--C'est un compte à établir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du
+moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilités dont
+abusait le Maître, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le
+lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette
+maman Léo, comme on l'appelle, au coin d'une borne.
+
+--Restent nos quatre associés, dit Samuel.
+
+--Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, répliqua le docteur en
+droit. Je prends Corona, choisissez les vôtres.
+
+--Et Fanchette? demanda Lecoq.
+
+--Je prends Fanchette par-dessus le marché! dit Portai-Girard en proie à
+une fiévreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier à donner,
+après quoi nous sommes riches, puissants... et honnêtes!
+
+--Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgré lui.
+
+Personne ne répondit.
+
+Aucun bruit ne montait plus de l'étage inférieur.
+
+Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put
+entendre trois petits coups frappés avec précaution, mais distinctement,
+à la double porte qui défendait l'entrée du cabinet dit confessionnal.
+
+Les quatre conjurés se regardèrent; ils étaient pâles et des gouttes de
+sueur perlaient à leurs fronts.
+
+Portai-Girard dit le premier:
+
+--C'est un maître!
+
+On frappa encore, et cette fois d'une façon plus distincte.
+
+Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se
+mirent debout.
+
+Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la dernière parole de
+Portai-Girard.
+
+--Ce n'est pas un maître, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le
+Maître!
+
+--N'ouvrons pas! opina Samuel.
+
+M. de Saint-Louis et le docteur en droit répétèrent:
+
+--N'ouvrons pas!
+
+Mais Lecoq, se levant à son tour, fit un pas vers la porte et dit:
+
+--Tous ceux qui sont en bas appartiennent au Père avant de nous
+appartenir. Nous sommes pris au piège, mes camarades; si le Maître a un
+doute, aucun de nous ne sortira d'ici!
+
+Pour la troisième fois on frappa à la porte extérieure avec une certaine
+impatience. Les trois Habits Noirs retombèrent sur leurs sièges.
+
+--Vous avez donc bien peur de lui? demanda Lecoq en se redressant. Vous
+avez raison, et moi aussi, j'ai peur. Mais nous nous demandions tout à
+l'heure: «Qui se chargera de lui?» Nous sommes quatre et il est seul; il
+est mourant, nous sommes forts... allons, souriez mes frères, si vous
+pouvez; l'occasion est belle, il s'agit de bien jouer notre jeu!
+
+
+
+
+XXI
+
+Où il est parlé pour la première fois de la noce
+
+
+Les trois Habits Noirs ne prenaient point la peine de cacher leur
+trouble et les regards qu'ils échangeaient témoignaient de leur profonde
+indécision.
+
+Pendant que Lecoq ouvrait la première porte, Samuel dit à voix basse:
+
+--Lecoq doit être de son bord.
+
+--Non, répondit Portai, car Lecoq vient de trahir un trop gros secret.
+
+--Lecoq a-t-il dit la vérité? murmura M. de Saint-Louis.
+
+La main de Portai-Girard s'était glissée sous le revers de sa redingote.
+
+--À vous deux, murmura-t-il rapidement, tenez l'Amitié, mais tenez
+ferme! et nous allons voir un peu à jouer le jeu qu'il conseille.
+
+--Hé bien! hé bien! disait cependant au-dehors la voix frêle et flûtée
+du colonel Bozzo, vous me laissez prendre froid et je suis capable d'y
+gagner la coqueluche.
+
+--C'est donc bien vous, papa? repartit Lecoq; du diable si on avait
+l'idée de vous attendre! il est plus de minuit, et vous vous couchez
+toujours avec les poules.
+
+--Je suis allé te chercher chez toi, dit le vieillard, au moment où la
+seconde porte tournait sur ses gonds, mais j'ai trouvé nez de bois, et
+comme j'avais besoin de causer affaires, je suis venu te relancer
+jusqu'ici.
+
+Lecoq s'effaça pour livrer passage. Ce fut en vérité un spectre qui
+entra: quelque chose de si tremblant et de si cassé qu'on eût dit le
+squelette même de la caducité, grelottant sous les plis à demi vides de
+la douillette ouatée.
+
+Cela faisait pitié, mais c'était drôle à cause des efforts qu'essayait
+le spectre pour paraître ingambe et guilleret.
+
+Mais cela était terrible aussi, car Portai-Girard baissa les yeux en
+serrant le manche de son couteau.
+
+Il y avait au milieu de ce visage hâve et couleur de terre deux
+prunelles qui roulaient étrangement, laissant sourdre par intervalles
+des rayons verts comme ceux qui passent entre les paupières demi-closes
+des chats.
+
+D'un seul regard, le fantôme avait vu et traduit le geste du docteur en
+droit. À cette sorte d'escrime, il n'avait jamais trouvé son maître, et
+avant même d'avoir franchi le seuil, il dit:
+
+--Cette grosse coquine de Lampion n'est donc pas encore montée, hé?
+
+Ces mots, prononcés avec la mauvaise humeur d'un enfant maussade,
+étaient le résultat d'un calcul précis.
+
+Ces mots lui sauvèrent la vie comme aurait pu faire la plus vigoureuse
+et la plus adroite de toutes les parades.
+
+En effet, Portai-Girard, poussé par l'excès même de sa terreur, allait
+l'abattre d'un seul coup.
+
+Au lieu de cela, il retira sa main vide et dit d'un air bourru:
+
+--Salut, père! vous avez donc averti en bas?
+
+Les deux autres se levèrent disant comme lui:
+
+--Salut, père!
+
+Le colonel eut son sourire de casse-noisette agréable, et entra appuyé
+sur l'épaule de Lecoq.
+
+Vous eussiez cherché en vain sur ses traits l'ombre d'une inquiétude.
+Chez lui, tout restait toujours en dedans.
+
+--Bonsoir, bonsoir; mes mignons bien-aimés, dit-il en leur adressant à
+chacun le même signe de caresse paternelle; j'ai eu ma grosse fièvre ce
+soir, cent dix pulsations, Samuel, ma chatte! Mais il ne faut pas
+s'écouter; si je restais tranquille, je m'engourdirais. Quand je suis
+arrivé en bas, l'estaminet était déjà fermé; j'ai fait toc-toc à la
+fenêtre de la cuisine, et Lampion a voulu m'ouvrir, mais je lui ai dit:
+«Bobonne, je crois que tu as du monde, quoiqu'on n'entende rien; je vais
+à l'entresol; monte-moi de la limonade à l'anis, car j'étrangle de
+soif...»
+
+Il s'interrompit pour ajouter du ton le plus naturel:
+
+--Timbre donc, l'Amitié, cette Lampion va me laisser étouffer.
+
+Lecoq toucha le timbre, mais il pensa:
+
+--Le vieux drôle nous a roulés encore une fois. Lampion n'était pas
+prévenue.
+
+--Ah! mes pauvres bibis, soupira le colonel en se laissant tomber dans
+le siège que Samuel et le prince lui avancèrent, ne devenez jamais si
+vieux que moi! C'est honteux de mourir ainsi par petits morceaux! Je
+suis bien content de te voir, Portai; j'ai justement une contrariété de
+chicane qui m'a agacé les nerfs au moment où j'allais me mettre au lit,
+en quittant cette bonne marquise. Elle ne veut pas en démordre, vous
+savez? Elle ne consentira jamais à laisser partir les deux enfants sans
+qu'ils soient bel et bien mariés. La morale, la religion... enfin, vous
+comprenez, je lui ai promis tout ce qu'elle a voulu. On les mariera, et
+je vous invite à la noce. Mais chut! voici Lampion, nous allons recauser
+de tout cela.
+
+La face rubiconde de la dame de comptoir parut, en effet, à la porte
+entrebâillée.
+
+Elle ne vit rien, selon la coutume, sinon cinq voiles noirs sur autant
+de visages.
+
+--On a appelé? dit-elle.
+
+--Ne m'apportes-tu pas ma limonade à l'anis? demanda le colonel, qui
+souriait narquoisement.
+
+La grosse femme répéta d'un air idiot:
+
+--Votre limonade à l'anis?
+
+--Sac à l'absinthe! s'écria le colonel, feignant une colère soudaine, je
+te mettrai à pied, tu bois trop, l'eau-de-vie te sort par les yeux!
+Va-t'en, je ne veux rien de toi, je n'ai plus soif. Que personne ne
+bouge en bas! _Il fait jour_, à nouvel ordre.
+
+La grosse femme s'enfuit.
+
+Il n'y avait personne désormais dans le Confessionnal pour ne point
+comprendre la ruse du vieillard, qui venait d'élever une muraille solide
+entre lui et toute tentative de violence.
+
+Le colonel, du reste, ne se gêna pas pour triompher ouvertement. Il se
+frotta les mains en regardant Lecoq, qui lui adressa un sourire de
+flatterie.
+
+Les trois autres, malgré leurs efforts, ne réussissaient point à
+dissimuler leur embarras.
+
+--Eh bien! oui! eh bien! oui! reprit le colonel après un silence, vous
+avez deviné juste, mes trésors; j'ai eu un petit peu défiance de vous,
+dans le premier moment, parce qu'on serait très bien ici pour assassiner
+le vieux père. Certes, personne ne viendrait chercher au fond de ce
+bouge les quelques gouttes de sang refroidi qui se trouvent peut-être
+encore dans les veines du colonel Bozzo-Corona. J'ai eu tort d'avoir
+peur, je vous connais, vous me défendriez tous au péril de votre vie;
+mais je ne me repens pas du petit tour que je vous ai joué, parce que
+cela entretient la main. Il n'est jamais mauvais d'avoir peur quand la
+peur n'empêche pas de combattre.
+
+Je disais donc, poursuivit-il en changeant de ton, que je comptais
+trouver l'Amitié tout seul et causer avec lui de notre situation, car
+les choses s'embrouillent, voyez-vous, mes chéris. Je ne me souviens
+plus très bien de l'histoire de ce Cadmus, roi de Thèbes, qui tua un
+dragon dont les dents piquées en terre produisaient d'autres monstres,
+comme les glands font pousser des chênes, mais il nous arrive quelque
+chose de semblable. Chaque fois que nous tuons un ennemi, trois ou
+quatre ennemis nouveaux surgissent; cela me donne du tintouin, je pense,
+je rêvasse, je me creuse la cervelle et ma pauvre santé s'en ressent.
+
+Il avait courbé sa tête sur sa poitrine et ses pouces tournaient
+lentement.
+
+--Et mes locataires qui s'en mêlent! s'écria-t-il tout à coup avec un
+vif sentiment de colère; tire-moi de là, Portai, si tu veux que nous
+restions bons amis. Tu vas me dire que ce sont des misères? Il n'y a pas
+de misères dans une maison bien tenue, et je suis sûr que cette
+histoire-là va me coûter encore dans les trois ou quatre cents francs.
+
+Il parlait désormais d'un ton saccadé, avec une extrême volubilité. On
+pouvait voir que le sujet l'intéressait puissamment et qu'il ne jouait
+plus la comédie. Les regards curieux de ses compagnons étaient fixés sur
+lui.
+
+--Y a-t-il une loi? continua-t-il en frappant contre le bras de son
+fauteuil sa main qui rendit un bruit sec; la loi est-elle la même pour
+tout le monde? et parce qu'on a le malheur d'avoir fait sa pelote,
+doit-on être à la merci du premier va-nu-pieds qui monte sur les toits
+pour crier contre les riches et contre les propriétaires? Voilà le fait:
+j'ai acheté la maison voisine de mon hôtel, et, entre parenthèses, je
+l'ai payée trop cher; mon notaire est un filou que nous réglerons un
+jour ou l'autre, il en vaut la peine. Au cinquième étage de cette
+maison, il y a un ménage d'employés, mauvaise engeance, toujours en
+retard pour leur loyer et en avance pour demander des réparations. Ce
+soir, à l'instant où j'allais me coucher, j'ai reçu une lettre de la
+femme, qui dépense au moins six mille francs pour sa toilette avec les
+cent louis d'appointements de son mari. Ah! le siècle va bien! et ceux
+qui sont jeunes en verront de drôles! Ce que je veux savoir, c'est si je
+suis forcé de remettre à neuf le fourneau que ces gens-là ont brûlé à
+force d'y cuisiner toute sorte de friandises.
+
+--Le fourneau est-il d'attache? demanda le docteur en droit.
+
+--Sangodémi! s'écria le colonel, jamais il ne répondrait oui ou non du
+premier coup! Il y a toujours des si, toujours des mais! La raison dit
+cependant que dans un logement de six cents francs, on ne doit pas faire
+pour mille écus de cuisine! Les fourneaux sont en rapport avec le taux
+de la location, quand le diable y serait! Mais laissons cela, tu me
+donnerais tort, et je veux avoir raison; je plaiderai, et j'ai bien
+assez d'aisance, n'est-ce pas, pour flanquer mon locataire sur la paille
+avec les frais de procédure! moi, d'abord, l'injustice me met hors des
+gonds.
+
+Ses paupières baissées battirent, pendant qu'il faisait effort pour
+reprendre son calme. Autour de lui, personne ne parlait plus.
+
+Il reprit en baissant la voix comme s'il avait eu honte de son émotion:
+
+--Les personnes trop vieilles sont comme les enfants, elles s'imaginent
+toujours que leurs amis font attention à ce qui les intéresse.
+
+Il eut un petit rire court et sec, puis il reprit d'un ton dégagé:
+
+--Excusez-moi, bijoux, nous allons parler de vos propres affaires. Nous
+allons en parler pour la dernière fois, moi du moins, car aussitôt que
+je vous aurai tirés du guêpier où le diable vous a mis, je donnerai ma
+démission, cette fois, irrévocablement. N'essayez pas d'aller contre
+cela, ce serait inutile...
+
+«Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec mélancolie, mes heures sont comptées.
+Mes chéris, si je ne consulte plus notre bon Samuel, c'est que je n'ai
+plus besoin de lui pour connaître mon sort.
+
+«Allons! vous voilà tout attristés! Mais soyez tranquilles: je laisserai
+derrière moi quelque chose qui vous consolera.
+
+«L'arme invisible est une jolie machinette, et d'ailleurs nous n'avions
+pas le choix pour ce bon Remy d'Arx; les autres armes ne pouvaient rien
+contre lui; mais l'arme invisible comme tout ce qui est de ce monde a
+ses inconvénients et ses défauts: elle ne tue pas raide comme un coup de
+couteau piqué en plein coeur. Remy d'Arx a traîné deux jours, et c'est
+beaucoup trop. Ce qui s'est passé pendant ces deux jours, je crois le
+savoir, mais il se peut que j'ignore encore quelque chose.
+
+«Voyons, trésors, voulez-vous être bien gentils, et m'obéir encore une
+fois aveuglément?
+
+Il n'y eut qu'une seule voix pour répondre:
+
+--Nous vous obéirons toujours aveuglément.
+
+Les yeux vitreux du maître eurent cet éclat bizarre que nous avons déjà
+dépeint tant de fois.
+
+--C'est une idée que j'ai, reprit-il, je la trouve charmante, mais il
+suffirait d'un faux mouvement, d'une maladresse grosse comme le doigt,
+pour me la gâter de fond en comble! C'est pourquoi je vous demande de
+rester complètement passifs. Je dis: complètement.
+
+«Vous savez, avant de s'éteindre, on dit que les lampes jettent une
+flamme plus brillante. J'ai vraiment eu un grain de génie ce soir.
+
+«Cela m'est venu par l'insistance même que cette bonne marquise mettait
+à exiger le mariage préalable de nos deux jeunes gens.
+
+«Étant donné cette nécessité absolue où la connaissance qu'ils ont de
+notre secret nous place vis-à-vis d'eux, ma première idée de les faire
+disparaître dans une tentative d'évasion était simple comme bonjour.
+
+«Mais voici qu'il y a maintenant sous jeu cette bonne femme, la veuve
+Samayoux, qui en sait plus long que je ne voudrais. Notre ami Lecoq n'a
+pas entendu, ce soir, tout ce qui s'est dit entre elle et Mlle de
+Villanove. Elle joue serré, la chère enfant! Prenons garde à elle.
+
+«Il y a, en outre, le marchef qui a refusé tout net d'aller prendre le
+vert dans nos pâturages de Sartène.
+
+«Il y a enfin un certain Germain, le vieux domestique de Remy d'Arx, qui
+ne l'a pas abandonné un seul instant pendant son agonie. Ah! mais cela
+fait bien du monde, dites donc?
+
+«La noce aura lieu, mes mignons, elle aura lieu chez moi; la cérémonie
+religieuse, bien entendu, car je ne peux pas procurer aux deux fiancés
+la bénédiction de monsieur le maire... Commencez-vous à me comprendre?
+
+Il s'était redressé dans son fauteuil, et sa respiration devenait
+haletante.
+
+Le Dr Samuel fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais il l'écarta
+du geste.
+
+--Je me vois finir, dit-il, en se retenant des deux mains au bras de son
+fauteuil; je n'ai aucune illusion et je pourrais faire le compte exact
+des heures qui me restent, ce ne sera pas encore pour cette nuit. Je
+vous promets d'ailleurs de vous avertir; soyez tranquilles, je serai de
+la noce.
+
+Il ajouta avec un sourire véritablement diabolique:
+
+--Mme la marquise d'Ornans en sera aussi pour me remercier d'avoir
+accompli ma promesse; nous y inviterons également la veuve Samayoux,
+notre bon serviteur le marchef, et même le vieux Germain, domestique de
+Remy d'Arx..., et vous y viendrez vous-mêmes, mes enfants, pour voir
+votre maître expirant gagner sa dernière bataille!
+
+
+
+
+XXII
+
+Maman Léo entre en campagne
+
+
+Il était environ deux heures de nuit quand ce prodigieux comédien, le
+colonel Bozzo-Corona, sortit sain et sauf du coupe-gorge où il s'était
+engagé avec une intrépidité si hasardeuse.
+
+Certes, on ne peut pas dire qu'il réussissait à tromper ses compagnons,
+mais entre gens qui se livrent la bataille de la vie, il ne s'agit pas
+toujours de se tromper mutuellement; il est vrai de dire même que les
+cas où l'on parvient à tromper dans toute la rigueur du mot sont assez
+rares: les habiles dédaignent ce but, juché trop haut; toute leur
+ambition est d'imposer le rôle effronté qu'ils ont choisi à leurs amis
+comme à leurs ennemis.
+
+Ne connaissons-nous pas, dans d'autres sphères et très loin des
+ténébreux ateliers où les Habits Noirs travaillent, nombre de probités
+avérées appartenant à d'illustres escrocs? quantité de vaillances dites
+notoires, mais masquant la colique des trembleurs émérites? et jusqu'à
+des talents même, ce qui semble impossible, des talents très adulés,
+très tapageurs, très exigeants, qui crèveraient comme des vessies
+gonflées de vent si la critique complice ne se promenait pas l'arme au
+bras devant la porte de leur salle à manger?
+
+Tous ceux-là ont le don ou la force de se cramponner à la place qu'ils
+ont conquise, de manière ou d'autre, avec de l'argent, avec de l'amour,
+avec de la ruse, avec de la cuisine ou tout uniment par hasard.
+
+Ils ne trompent ni vous, ni moi, ni personne, mais pour ne pas faire
+monter trop de rouge au front des naïfs et par pure décence, ils
+continuent de jouer la comédie qui fit leur succès.
+
+Ainsi en était-il du colonel Bozzo-Corona vis-à-vis de ceux qui le
+haïssaient mortellement et pourtant qui lui obéissaient en esclaves.
+
+Sa main était sur eux, sa main tremblante, mais si lourde! La diplomatie
+qu'il employait à leur égard, usée jusqu'à la corde, était, comme toutes
+les diplomaties du reste, une simple mise en scène destinée à pallier le
+fait brutal.
+
+À savoir, la force de l'un et la faiblesse des autres.
+
+Il y avait cependant un atome de vérité parmi cet amas de vieux
+mensonges qui avaient tant et tant servi.
+
+Le colonel avait été sincère en parlant du chagrin que lui causait la
+réparation de fourneau demandée par son locataire.
+
+Cela est si vrai qu'au lieu de prendre avec lui, comme d'habitude,
+Lecoq, son inséparable, il avait fait monter Portai-Girard dans son
+coupé.
+
+Il y a loin du boulevard des Filles-du-Calvaire à la rue Thérèse.
+
+Pendant tout le temps que dura le voyage, le colonel Bozzo, parlant avec
+une animation extraordinaire, traita la question du fourneau, se faisant
+expliquer plutôt dix fois qu'une la théorie des immeubles par
+destination et taxant d'absurdité la loi qu'on n'avait pas faite à sa
+fantaisie.
+
+--Si j'étais plus jeune, dit-il, je serais capable, moi, de faire des
+barricades contre une énormité pareille! Je ne suis pas maître de cela,
+l'injustice m'exaspère! Comment! pour un misérable loyer de 600 francs,
+cent écus de dépense! le législateur n'a jamais eu d'autre but que de
+caresser le prolétariat, c'est évident.
+
+Ce fut seulement aux environs du Palais-Royal que, son caractère
+sarcastique reprenant le dessus, il dit en frappant sur le genou de
+Portai:
+
+--Figure-toi que quand je suis entré tout à l'heure là-bas, à
+l'entresol, tu avais ta main sous ton gilet, il m'a passé une idée
+ridicule. Ah! dame, je n'ai plus la cervelle bien solide, et si j'ai
+fait semblant d'avoir prévenu Lampion...
+
+--C'est donc que vous aviez défiance de moi! interrompit Portai d'un ton
+pénétré.
+
+--C'est idiot! dit le colonel. Tu n'aurais pas eu besoin d'un couteau,
+il eût suffi d'une chiquenaude.
+
+En ce moment le coupé s'arrêta et le cocher demanda la porte.
+
+--À te revoir, ma brebis, reprit le colonel, et merci de tes bons
+conseils. La noce dont je vous ai parlé aura lieu plus tôt que vous ne
+croyez, car je n'ai plus le temps de traiter mes affaires à long terme.
+Je n'ai jamais rien imaginé de si curieux; tu sais, ce sera mon
+chef-d'oeuvre. Vous recevrez des invitations.
+
+Son domestique le prit sur le marchepied et l'emporta comme un enfant.
+
+--Encore un mot, dit-il avant de passer la porte cochère, si tu trouves
+un biais pour le fourneau, viens me voir. C'est une question de
+principe; je ne regarderais pas à une centaine de louis pour souffler
+ces 300 francs-là à mon scélérat de locataire.
+
+La porte cochère se referma et le docteur en droit descendit la rue la
+tête basse.
+
+Vers le même moment, dans cette ruelle tortueuse qui conduisait de la
+Galiotte au faubourg du Temple et qu'on appelait le chemin des Amoureux,
+trois hommes allaient, la tête basse aussi, et les mains derrière le
+dos. Vous eussiez dit des joueurs décavés, tant leur contenance était
+morne.
+
+On eût pu les suivre pendant plus de cent pas sans surprendre deux
+paroles échangées.
+
+--Je vais me coucher, dit enfin Lecoq, qui s'arrêta tout à coup.
+Voulez-vous un conseil? faites les morts et ne bougez plus!
+
+--Savais-tu qu'il devait venir, l'Amitié? demanda M. de Saint-Louis d'un
+ton plaintif.
+
+--Es-tu avec lui? demanda en même temps Samuel.
+
+--Je ne savais rien, répondit Lecoq, mais quand il s'agit de papa, je
+m'attends à tout.
+
+--Penses-tu qu'il nous ait devinés? demanda encore le prince.
+
+Lecoq eut son gros rire.
+
+--Il n'a rien deviné ce soir, répliqua-t-il, parce qu'il savait tout
+d'avance, et c'est ce qui vous sauve, mes bien bons. Il n'a pas plus de
+raison pour vous supprimer aujourd'hui qu'il n'en avait hier.
+
+--Quand le diable y serait, s'écria Samuel en frappant du pied, c'est un
+cadavre ambulant, il n'a plus que le souffle!
+
+--N'a-t-il plus que le souffle? murmura Lecoq. La première fois que je
+le vis, c'était en Corse, dans les souterrains du monastère de la Merci.
+Écoutez cette histoire-là, elle est drôle. Il y avait révolte, car il y
+a toujours eu révolte chez nous; on avait garrotté le Père, qui était
+déjà vieux comme Hérode, et les Maîtres jouaient aux cartes pour savoir
+qui le poignarderait. Le sort tomba au médecin, un habile homme, comme
+toi, Samuel, et le médecin dit:
+
+--À quoi bon frapper un agonisant? Laissez-le garrotté sur sa paille et
+je vous garantis que demain matin, il n'y aura plus personne.
+
+On le crut, et, par le fait, sa prédiction se réalisa: le lendemain
+matin, il n'y avait plus personne sur la paille. L'agonisant avait brisé
+ses liens et s'était échappé par le trou de la serrure.
+
+Et pendant que les sept Maîtres étaient là, s'étonnant d'une aventure si
+bizarre, il y eut un grand fracas à la porte, quelque chose comme un feu
+de peloton.
+
+Et les sept Maîtres ne s'étonnèrent plus, à moins qu'on ne s'étonne
+encore dans l'autre monde.
+
+--On les avait assassinés! balbutia M. de Saint-Louis.
+
+--Tous les sept! ajouta Samuel.
+
+--Il y a juste trente-cinq ans de cela, reprit Lecoq; qui sait si dans
+trente-cinq autres années le Maître ne continuera pas d'agoniser? Qui
+vivra verra; je vous souhaite une bonne nuit.
+
+Plus d'une heure avant le jour, maman Léo sauta hors de son lit et
+alluma sa chandelle. Elle avait passé toute sa nuit à se tourner et à se
+retourner entre ses draps, dormant quelques minutes d'un sommeil
+fiévreux et plein de rêves; puis s'éveillant en sursaut, la poitrine
+oppressée par une indicible terreur.
+
+Elle voyait toujours la même chose dès que ses yeux se fermaient; son
+bien-aimé Maurice aux prises avec les Habits Noirs, c'est-à-dire un
+pauvre beau jeune homme sans armes, entouré de démons qui brandissaient
+des poignards.
+
+--Ce n'est pas tout ça, dit-elle en commençant sa toilette, qui n'était
+jamais bien longue; quand on rêve, la peur vous prend, et il n'y a pas
+de mal; mais dès qu'on est éveillé, défense de trembler: Il s'agit
+d'avoir des idées, et des bonnes; de se manier en double et de ne pas
+aller comme une corneille qui abat les noix!
+
+Par prévision des démarches qu'elle allait être obligée de faire dans
+cette journée solennelle, maman Léo chercha parmi ses nippes ce qu'il y
+avait de plus décent et de moins voyant.
+
+À cet égard, le choix n'était pas très grand, car la veuve de Jean-Paul
+Samayoux avait un goût terrible. En musique, elle aimait la grosse
+caisse et le fifre; en fait de couleurs, elle adorait ces mariages
+hardis qui fiancent l'écarlate au vert tendre et le jaune d'or au bleu
+de Prusse.
+
+Elle parvint pourtant à se composer un costume de coupe à peu près
+raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas
+convier les gamins des divers quartiers de Paris à lui faire dans la rue
+une escorte triomphale.
+
+Quand elle eut regardé dans son miroir cassé l'ensemble de cette
+toilette sévère, elle se dit avec complaisance:
+
+--Ça n'avantage pas une femme jeune encore, mais ça lui fiche l'air
+d'une ouvreuse des grands théâtres ou de la dame d'un président!
+
+Il y avait sous son lit une boîte de sapin assez épaisse et cerclée de
+fer qu'elle retira pour l'ouvrir à l'aide d'une petite clef pendue à son
+cou.
+
+Cette boîte contenait à la fois les archives et la fortune de Mme veuve
+Samayoux, première dompteuse des capitales de l'Europe. Il lui arrivait
+assez souvent d'en étaler le contenu sur son lit à ses heures de
+loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment à
+feuilleter les pages de leur passé.
+
+Maman Léo se croyait de bonne foi une personne célèbre, et peut-être ne
+se trompait-elle pas tout à fait. Aux Loges, à la fête de Saint-Cloud et
+à la foire au pain d'épices, peu de réputations pouvaient contrebalancer
+la sienne.
+
+Vous souvenez-vous que nous la comparâmes une fois à la Sémiramis du
+Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de
+ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman Léo, moins
+bien placée pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-maréchaux,
+avait une douzaine de miniatures à quinze francs auxquelles la boîte de
+sapin servait de galerie.
+
+Pour donner une idée de la bonté de son coeur, nous dirons que le
+portrait de feu Samayoux était là comme les autres et avait le plus beau
+cadre.
+
+Celui de maman Léo elle-même ne manquait point à la collection, mais il
+était sur une affiche enluminée que la dompteuse ne dépliait jamais sans
+un sentiment mélangé de fierté et de mélancolie.
+
+--On ne peut pas être et avoir été, se disait-elle en regardant
+l'estampe qui la montrait à elle-même dans un maillot collant couleur
+orange et entourée de ses bêtes féroces, lesquelles semblaient admirer
+sa pose à la fois gracieuse et intrépide.
+
+Sous l'affiche se trouvait un brevet d'armes, délivré, par galanterie
+peut-être, à Léocadie, «l'amour des braves», par les maîtres et prévôts
+de la ville de Strasbourg.
+
+Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses chargées d'une
+écriture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des
+poésies fugitives de la dompteuse.
+
+Vous eussiez retrouvé là l'ode si vigoureusement imprégnée de
+sensibilité que Mme Samayoux, en s'accompagnant sur la guitare, avait
+chantée à Maurice, le soir de leur première entrevue.
+
+Ce fut celle-là que son regard chercha d'abord, et ses yeux se
+mouillèrent pendant qu'elle lisait cette strophe exprimant si bien les
+angoisses de sa pauvre âme:
+
+ _Ah! puissent mes bêtes féroces un jour me dévorer_
+ _Plutôt que de continuer dans un pareil supplice;_
+ _On ne souffre pas longtemps à être mangé,_
+ _Et c'est pour toujours que mon bourreau est Maurice!_
+
+--C'est fini ces bêtises-là, murmura-t-elle, et c'est remplacé chez moi
+par le coeur d'une mère!
+
+Sous la poésie enfin et tout au fond de la boîte, il y avait un paquet
+ficelé, composé de titres de rentes et de quelques autres bonnes
+valeurs.
+
+Maman Léo prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le
+coffre et le replaça sous le lit, après l'avoir fermé.
+
+--Ça, pensa-t-elle tout haut d'un air triste mais résolu, je croyais
+bien que c'était le repos de mes vieux jours, mais ça va sauter comme un
+cabri sans faire ni une ni deux. Pour évader un quelqu'un, il faut de
+l'argent, c'est connu, afin de séduire les diverses racailles qui font
+dans la prison le métier de mes gardiens à la ménagerie. Il est
+peut-être bien tard pour recommencer sa fortune à l'âge que j'ai...
+Allons! c'est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on
+mourra dans la misère, voilà tout! Il y en a eu bien d'autres, et mon
+garçon sera sauvé.
+
+Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint
+frapper à la porte de la baraque.
+
+Échalot, probablement, n'avait pas dormi plus qu'elle, car il répondit
+au premier appel.
+
+Le jour venait. Maman Léo se chargea de garder Saladin pendant
+qu'Échalot allait chercher le café au lait dans une de ces crémeries qui
+avoisinent les halles et qui ne ferment jamais.
+
+On déjeuna. Échalot et sa patronne étaient émus tous les deux comme le
+matin d'une bataille, mais cela ne leur ôtait point l'appétit.
+
+--Voilà l'ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu'alors avait
+mangé sans parler, on va fermer la boutique.
+
+--Mais, objecta Échalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir...
+
+--Qu'ils aillent au diable voir si j'y suis! je me moque de tout, moi,
+vois-tu? Tu sais mon idée, il n'y a plus rien autre dans ma tête... J'en
+ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du
+dévouement et ça suffira.
+
+--S'il ne faut que risquer son existence..., commença Échalot.
+
+--La paix! Il ne s'agit pas de jouer des mains, mais de traiter des
+affaires délicates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibecière et me
+suivre partout comme un chien.
+
+--Et bien content, encore! dit Échalot; mais il y a le lion qui n'a pas
+passé une bonne nuit...
+
+--Il peut crever s'il veut, et la baraque brûler! et le ciel tomber!
+Plie tes bagages, nous allons partir en guerre!
+
+
+
+
+XXIII
+
+Le Rendez-vous de la Force
+
+
+Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les
+larges voies s'inondent d'air et de lumière. Il a coûté, dit-on, ce
+Paris, beaucoup trop d'argent, mais la santé publique vaut bien la peine
+de n'être point marchandée.
+
+Je lui reprocherais plutôt, à cette ville blanche et nouvelle, d'avoir
+dissipé en passant tout un trésor de souvenirs.
+
+Sans nier la beauté un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne
+sauraient être habités que par des riches, je songe malgré moi à cet
+autre Paris, moins esclave du cordeau, où les palais n'avaient pas honte
+de se laisser approcher par les masures.
+
+C'était le Paris historique, celui-là, dont chaque maison racontait une
+légende; et tenez! là-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel
+les embellissements Haussmann ont sauté pour arriver plus vite aux
+points stratégiques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore
+tel écheveau de rues à la fois populaires et nobles dont le seul aspect
+vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor.
+
+Je me rappelle la mansarde où fut écrit mon premier livre: c'était en
+1840, hélas! De ma fenêtre, donnant sur les derrières de la rue Pavée,
+je voyais les croisées de Mme de Sévigné, à l'hôtel Carnavalet, ce bijou
+de pierre qui n'échappera pas à l'épidémie des restaurations
+municipales; je voyais, dis-je, le logis de l'adorée marquise par dessus
+le roulage qui remplaçait la maison de Charles de Lorraine où fut le
+berceau des Guise.
+
+Je voyais aussi le grand hôtel de Lamoignon, bâti par Charles IX pour le
+duc d'Angoulême, fils de Marie Touchet, celui-là même dont Tallemant des
+Réaux, le roi des bonnes langues, disait: «Il aurait été le plus grand
+homme de son siècle s'il eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu
+lui avait donnée.»
+
+Quand ses gens lui demandaient leurs gages, il répondait: «Marauds, ne
+voyez-vous point ces quatre rues qui aboutissent à l'hôtel d'Angoulême?
+Vous êtes en bon lieu, profitez des passants.»
+
+Ce fut pourtant dans la chambre à coucher de ce brillant coquin que
+naquit l'austère avocat de Louis XVI, M. de Malesherbes.
+
+Je voyais enfin les pignons confus, bizarrement pittoresques et toujours
+charmants malgré leur destination lugubre, de ces deux palais jumeaux,
+l'hôtel de Caumont et l'hôtel de Brienne, qui étaient devenus prison
+après avoir abrité tant d'élégances et tant de joies.
+
+J'étais voisin de la Force, et ceci n'est pas tout à fait une digression
+oiseuse, car c'est à la Force que nous allons retrouver un de nos
+meilleurs amis, le lieutenant Maurice Pagès.
+
+La barre qui me servait de balcon dominait les deux seigneuriales
+demeures qui, depuis l'an 1780, remplaçaient le Fort-l'Évêque et le
+Petit-Châtelet. Par-dessus le préau, dit la cour de Vit-au-Lait, parce
+qu'elle était jadis habitée seulement par les détenus condamnés _pour
+n'avoir point payé les mois de nourrices de leurs enfants,_ j'apercevais
+le profil des trois grands salons où le père de M. le duc de Lauzun
+donnait à danser, ainsi que l'oeil-de-boeuf de l'hôtel de Brienne qui,
+par une matinée de septembre, montra pour la dernière fois le soleil des
+vivants à la malheureuse princesse de Lamballe.
+
+Immédiatement au-dessous de ma lucarne était un mur tout neuf et qui
+semblait ne servir à rien.
+
+On l'avait bâti à la suite de plusieurs évasions hardies qui avaient eu
+lieu par les jardins de la maison même que j'habitais et dont une aile
+en pavillon touchait les clôtures de la Petite-Force.
+
+Un instant, les évasions avaient été fréquentes au point de tenir tout
+le quartier en éveil, et les loyers des étages inférieurs de ma maison
+en étaient tombés à vil prix.
+
+Le mur neuf n'avait cependant fermé qu'une route. On s'évadait
+maintenant d'un autre côté.
+
+Pour empêcher ce jeu, il fallut démolir la Force.
+
+C'était le lendemain de notre visite à cette autre prison,
+l'établissement du Dr Samuel. Il pouvait être neuf heures du matin.
+
+Le temps continuait d'être sombre et froid; la neige foulée couvrait les
+pavés comme un mastic brunâtre.
+
+Dans la paisible rue du Roi-de-Sicile, qui était alors le meilleur
+chemin pour descendre de la place Royale à l'hôtel de ville, de rares
+passants allaient et venaient.
+
+Le factionnaire de la porte basse de la Force, empaqueté dans son
+manteau gris, battait la semelle au fond de sa guérite.
+
+Cette porte basse, qui s'ouvrait rue du Roi-de-Sicile, commençait la
+série des numéros pairs; l'entrée principale était au n° 22 de la rue
+Pavée.
+
+À l'angle des deux voies, du côté de la rue Saint-Antoine, il y avait
+une buvette borgne qui s'était donné bonnement pour enseigne le nom même
+de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fenêtres, masquées de
+cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: _Au Rendez-vous de
+la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs._
+
+Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'intérieur de la buvette,
+excepté celui de la croisée qui se rapprochait le plus du coin de la
+maison et d'où il était possible d'apercevoir à la fois la porte basse
+de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pavée.
+
+Là, derrière le rideau relevé en angle, on pouvait distinguer, à travers
+le carreau troublé, la tête pâle et triste d'un très jeune garçon,
+coiffé d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif.
+
+Ce jeune garçon avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en
+semaine, mais sa figure délicate et d'une blancheur maladive contrastait
+avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste.
+
+Il était, en vérité, trop beau; aussi le petit homme replet qui
+répondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de
+la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent
+avait demandé:
+
+--Le travail ne vous a pas fait du tort à votre peau, jeune homme. Si
+nous avions encore des détenus politiques ici près, je saurais quel
+martel vous avez en tête. Il en venait assez de votre poil, dans le
+temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir logé dans des boîtes où il
+y a du coton.
+
+--Je sors de l'hôpital, répondit l'adolescent avec calme.
+
+Sa voix était douce, mais grave.
+
+Lheureux essuya le coin de la table et grommela:
+
+--Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de même! L'adolescent ajouta
+en soutenant le regard curieux du cabaretier:
+
+--Et j'ai bien peur d'être obligé d'y rentrer.
+
+--À l'hôpital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais fréquenté.
+Les bons vivants comme moi ne vont à l'Hôtel-Dieu que pour leur dernier
+coup de sang. Voilà des vrais tempéraments! Buvez votre vin pendant
+qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que
+nous avons, pas de risque que les chalands vous dérangent avant midi.
+
+Lheureux eut un sourire malin et s'en alla à ses affaires.
+
+Notre jeune garçon voulut suivre son conseil et trempa ses lèvres
+blêmies dans le vin; mais son visage prit une expression de dégoût, et
+le verre plein fut reposé sur la table.
+
+Son regard, qui exprimait à la fois une résolution très arrêtée et une
+amère souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu à la muraille.
+
+Le coucou marquait neuf heures et un quart.
+
+Les yeux de l'adolescent se reportèrent vers le dehors, interrogeant
+tantôt l'une, tantôt l'autre des deux rues.
+
+--Ça ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph
+Lheureux, qui se chauffait au poêle dans la salle voisine.
+
+--À quelle heure, dit le jeune homme au lieu de répondre, commence-t-on
+à entrer pour voir les détenus?
+
+--Ça dépend, répliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour
+les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous là pour un
+banqueroutier?
+
+--Non, j'attends ma mère qui est allée au palais chercher le permis du
+juge d'instruction.
+
+--Alors c'est un prévenu? Ça dépend encore de ceci, de cela, et puis de
+la coupe des cheveux. J'ai idée que votre maman ne doit pas être une
+comtesse, jeune homme, dites donc?
+
+--Ma mère est maîtresse d'une ménagerie.
+
+--Bon état! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches,
+farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de
+pierres! Reste à savoir quelle est la position sociale du prévenu.
+
+Le jeune garçon ouvrait la bouche pour répondre, mais tout à coup un
+rouge vif remplaça la pâleur de ses joues, et il bondit sur ses pieds.
+
+--Bigre! fit le père Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je
+croyais!
+
+Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pièce
+de cinq francs sur la table et s'élança vers la porte.
+
+Une voiture venait de s'arrêter, rue Pavée, devant l'entrée principale
+de la Force.
+
+
+
+
+XXIV
+
+La Force
+
+
+Le père Lheureux s'installa à la place encore chaude du jeune garçon et
+s'accouda tranquillement sur l'appui de la croisée.
+
+--Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premières loges. Paraît qu'il ne
+s'inquiète pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend
+là-bas, j'aurais juré que ce garçonnet-là était un beau brin de minette!
+
+La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait
+pencher le fiacre comme un navire qui reçoit un grain dans ses hautes
+voiles.
+
+Après elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout à fait
+débonnaire, sortit du fiacre. Il était vêtu de bon drap brun et
+paraissait mal à l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban
+attaché avec des courroies comme une gibecière pendait à son cou.
+
+--Comment! comment! pensa le père Lheureux, c'est ce colosse de femme
+qui a pondu un enfant si mièvre!
+
+À cet instant même, le jeune garçon aborda sa maman, qui fit un pas en
+arrière et parut le regarder avec une véritable stupéfaction.
+
+Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le
+seuil de la porte, après avoir parlé tout bas à l'homme porteur du
+cabas, qui s'éloigna aussitôt à grandes enjambées dans la direction de
+la rue des Francs-Bourgeois.
+
+Le maître du Rendez-vous de la Force avait regardé tout cela
+curieusement.
+
+--Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se
+dit-il en regagnant son poêle; mais pour un chacun qui voit plus loin
+que le bout de son nez, c'est différent. Il y a d'abord la pièce de cent
+sous, à moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je
+parie qu'il ne viendra pas. _Il_, c'est _elle_, bien entendu, j'ai
+distingué la couleur. Il y a ensuite l'étonnement de la grosse dame,
+maîtresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possède assez la tournure.
+L'homme au cabas, nix! Ça peut être un mystère, mais je n'ai pas deviné
+le rébus. Quand MM. les employés vont venir à midi prendre le premier
+noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'était encore pour le
+lieutenant de spahis? Il y a déjà eu quelqu'un de mis à pied, rapport à
+cet olibrius-là. Le petit à la casquette me semble louche, et je vas
+avertir les camarades.
+
+Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'était
+établi entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait
+demandé le lieutenant Maurice Pagès.
+
+--On n'entre pas, répondit le concierge, un peu moins bourru que les
+romans et les comédies ne le disent, mais néanmoins très désagréable.
+
+--J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta Mme veuve Samayoux,
+reconnue dès longtemps par le lecteur.
+
+Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:
+
+--Ce n'est pas l'heure.
+
+Comme inconvénient burlesque, irritant, désespérant, impossible,
+l'administration française fait l'étonnement de l'univers entier.
+
+Nous n'avons pas le temps de développer ici les actions de grâces
+qu'elle mérite. Mais nous déclarons que ces grognards sans chassepot,
+payés pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en
+dehors de toute cause politique, un motif suffisant de révolution.
+
+Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates
+pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.
+
+Si j'étais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et
+je boucanerais le reste.
+
+À ce mot-assommoir: «Ce n'est pas l'heure», maman Léo, beaucoup plus
+calme que nous et qui d'ailleurs semblait possédée, ce matin, par une
+bonne humeur triomphante, répondit:
+
+--S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'à ce qu'elle sonne.
+On n'est pas dépourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des
+employés avec un peu de complaisance par-dessus le marché. Mettez-nous,
+mon garçon et moi, dans la salle d'attente.
+
+--Il n'y a pas de salle d'attente, répondit le concierge. Repassez à
+onze heures.
+
+Maman Léo ne se fâcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis
+que la fraîcheur de ses bonnes joues, avivée déjà par le vent du matin,
+arrivait tout d'un coup à l'écarlate le plus riche.
+
+--Mon geôlier, dit-elle, je sais la considération qu'est exigée par
+l'autorité compétente, mais n'empêche qu'elle n'a pas le droit de
+m'embêter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il
+fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et
+mon fils, destiné à ses études complètes dans les premiers collèges, en
+plus que j'ai rencontré un ami à moi en sortant de chez le juge: M. le
+baron de la Périère, qui m'a dit: «Madame Samayoux, si on vous fait du
+chagrin là-bas, à la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.»
+
+--M. le baron de la Périère? fit le concierge, connais pas.
+
+Le jeune homme, qui n'avait point encore parlé, souleva son bourgeron et
+prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.
+
+--Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bonté de nous
+appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de
+remettre cette carte au directeur de la prison.
+
+--Au directeur! se récria le concierge, rien que ça!
+
+Mais son regard tomba sur la carte et il lut à demi-voix:
+
+«Le colonel Bozzo-Corona!...» C'est une autre paire de manches! Il vient
+dîner ici quelquefois, et quand j'étais garçon de bureau à l'Intérieur,
+il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison
+de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous
+là, près du poêle, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas
+envoyer quelqu'un à la direction et vous aurez réponse dans une minute.
+
+Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Léo resta
+seule avec son prétendu fils.
+
+--Ah! chérie, s'écria-t-elle, je t'ai cherchée au palais et partout le
+long du chemin. Je regardais par la portière de la voiture, car j'avais
+deviné ton idée rapport à ce que tu m'avais dit qu'on avait déjà renvoyé
+un garçon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il
+être content!... et fâché aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux
+cheveux qu'il aimait tant!
+
+--Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.
+
+--C'est égal, faut que tu l'aimes crânement; car il n'y avait pas dans
+tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aidée?
+
+--Oui... et c'est lui qui m'a donné la carte du colonel.
+
+--Celui-là me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son
+compte des histoires à gagner le prix Montyon.
+
+--Bonne Léo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que
+les vôtres, car le dévouement de cet homme est inexplicable pour moi, et
+de plus, je ne comprends pas l'autorité qu'il exerce dans la maison du
+Dr Samuel. Je vous l'ai déjà dit, et cette pensée se fortifie en moi:
+Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un
+de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce
+quelqu'un-là? Et nous-mêmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle
+entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais sûrement vers
+l'abîme?
+
+--Si tu crois cela..., commença la dompteuse.
+
+--Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce
+que l'immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice!
+
+--Tu as ton idée, cependant?
+
+--J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura
+pitié peut-être.
+
+--Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on
+n'a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!...
+
+--Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle
+eût voulu rompre l'entretien.
+
+--Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant,
+tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler.
+Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train
+d'écrire et je m'amusais à le regarder avec son nez pointu et ses
+lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du
+bois qui a des noeuds; il déclamait tout bas ce qu'il écrivait. En voilà
+un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé
+les yeux sur moi et j'ai vu en même temps qu'il était un petit peu
+louche, derrière ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y
+en a que pour lui.
+
+«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez
+fait la fin de votre mari par accident, ça m'est égal. Vos affaires vont
+assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J'aurais pu
+vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur
+cette histoire-là, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout
+le monde; et vous m'auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé
+mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la
+vérité, c'est mon état; mais enfin vous n'avez pas reçu l'éducation
+nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à
+cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le
+lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner
+votre permis.»
+
+Tout ça d'une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!
+
+Pendant qu'il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j'ai pris
+mon courage à deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:
+
+--Le lieutenant Pagès est innocent comme l'enfant qui vient de naître.
+Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens
+élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge
+voulait m'écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les
+Habits Noirs.
+
+--Vous avez fait cela! s'écria Valentine avec inquiétude.
+
+--N'aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là _n'en mange pas_; il est
+bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis à rire d'un air méprisant
+et m'a dit:
+
+«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui
+ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si
+je l'avais inventée, et je sais qu'à force de courir après des fantômes,
+mon infortuné prédécesseur, qui n'était pas un homme sans mérite du
+reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès
+était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez
+fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne
+crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui
+vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son réquisitoire. Il ira
+bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d'autres,
+ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de
+lui être agréable.
+
+--Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées
+à chaque pas!
+
+--Et j'ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous
+mener sur la bonne route.
+
+La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande
+demi-heure. Il revint enfin, accompagné d'un guichetier. Au lieu de la
+morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages
+administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau
+d'acajou jusqu'à l'homme de peine qui se donne le malin plaisir
+d'arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait
+arboré un air affable et presque bienveillant.
+
+--Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des
+corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous
+plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en
+souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j'y ai mis, vis-à-vis
+de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai
+encore à votre service une autre fois.
+
+--Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous
+allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor
+Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après
+avoir introduit, comme c'est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà
+été cause de la mise à pied d'un employé, mais vous y mettrez tous les
+égards, en gênant le moins possible les épanchements de l'amitié.
+
+Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent,
+traversant d'abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux
+détenus, parce qu'aucune barrière ne la séparait de la grande porte.
+
+Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les
+salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea
+le cloître de la cour Sainte-Marie-l'Égyptienne, passa sous le petit
+hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des
+Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même
+temps de préau aux enfants après les heures des repas.
+
+Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor
+Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien hôtel de Brienne.
+
+Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le
+battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon.
+
+Afin d'exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le
+concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à
+la porte, il se promena de long en large dans le corridor.
+
+Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra
+que cette tolérance était absolument sans danger.
+
+
+
+
+XXV
+
+Le prisonnier
+
+
+Il y avait déjà plus de deux semaines que Maurice Pagès avait quitté la
+Conciergerie pour être transféré à la Force.
+
+On l'avait laissé au secret pendant les trois premiers jours seulement,
+puis l'instruction ayant atteint, grâce à la haute opinion que M.
+Perrin-Champein avait de lui-même, sa complète maturité, l'ordre était
+venu de rendre Maurice à la vie commune des prisons.
+
+Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une très grande
+curiosité, d'autant plus qu'il restait séparé d'eux, habitant toujours
+le quartier des hommes au secret, et soumis à la plupart des précautions
+spéciales qu'on prend vis-à-vis de ces derniers pour éviter toute
+tentative d'évasion.
+
+Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accréditée était que
+l'ex-lieutenant avait «buté contre un _carq_», c'est-à-dire que, tombé
+de manière ou d'autre dans un piège habilement tendu, il payait la loi
+pour quelque malfaiteur de la haute.
+
+La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice
+commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient à leur aise prendre
+langue au fond des sombres promenoirs où les reclus viennent boire
+chaque jour quelques gorgées d'air libre.
+
+Il se tient là une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des
+plus difficiles énigmes et résout en se jouant des problèmes
+inextricables.
+
+Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont écrit sur la police
+secrète autre chose que d'idiotes déclamations appuient-ils sur le rôle
+du _mouton_ ou prisonnier acheté dans les bureaux.
+
+Les rapports du _mouton_ seraient, à leur sens, la meilleure certitude
+si ce misérable, damné deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa
+trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.
+
+À la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy
+d'Arx, repoussé à l'unanimité par les dédains de l'administration et de
+la magistrature. Peut-être se trouvait-il à la Force quelqu'un qui
+aurait pu écrire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir désigné dans ce
+travail.
+
+La Force étant plongée bien plus bas encore que la foire dans les
+profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du
+brigandage, on y connaissait de plus près les demi-dieux du meurtre et
+du vol.
+
+Le nom des Habits Noirs avait été prononcé plus d'une fois à la Force à
+propos du lieutenant Maurice Pagès.
+
+Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire naître la
+sympathie, le plaçait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure
+de son procès avec une malveillante impatience.
+
+C'est fête pour les bandits quand une erreur judiciaire se prépare.
+Chaque faux pas de la justice est un témoignage à leur décharge.
+
+La cellule de Maurice était située au troisième étage de l'ancien hôtel
+de Brienne et faisait partie des aménagements pratiqués à la fin du
+règne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan
+extérieur de la chambre qu'il occupait aurait présenté une surface
+convenable, mais l'épaisseur des murs en pierre de taille la rendait
+tout à fait exiguë.
+
+Elle prenait jour au moyen d'une fenêtre étroite, profonde et défendue
+par un double système de barreaux en fer forgé, sur une cour intérieure
+ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et où restaient
+quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.
+
+On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui
+ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs étaient
+plantés, songeaient peut-être avec envie à ces heureux voisins,
+jouissant de feuillées si vertes et de si frais gazons.
+
+Juste en face de la fenêtre, qui ressemblait à une meurtrière élargie,
+s'élevait le grand mur, bâti récemment pour prévenir le retour des
+évasions dont nous avons parlé.
+
+Mais il faut ajouter bien vite que ces évasions n'avaient pas eu lieu à
+l'étage habité par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules à
+l'épreuve, destinées aux criminels de la plus dangereuse catégorie.
+
+Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute
+sécurité. Quand même Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres
+mains chargées de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de
+passer à travers les barreaux de sa terrible cage.
+
+Il était assis auprès de sa couchette sur une chaise de paille, seul
+meuble qui fût dans la cellule, et ses mains liées reposaient sur ses
+genoux.
+
+Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit à serrer le
+coeur.
+
+Le jour, qui arrivait plus blanc, après avoir frappé les toits couverts
+de neige, éclairait à revers sa tête rasée et la pâleur mate de son
+front.
+
+Nous le vîmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout ému
+par les espérances qui lui emplissaient l'âme; nous le vîmes une fois,
+attendri et gai tout en même temps, faire honneur avec le vaillant
+appétit de son âge au pauvre mais cordial souper que maman Léo lui
+offrait avec une si enthousiaste allégresse.
+
+Ce soir-là il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit
+prononcer pour la première fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la
+première atteinte de la fatalité qui pesait déjà sur lui.
+
+C'était à cette soirée que sans cesse il pensait dans la solitude de la
+prison.
+
+Sa vie entière était résumée pour lui par ces quelques heures qui lui
+semblaient radieuses et terribles.
+
+Tout de suite après, la mort d'un inconnu commençait le drame en quelque
+sorte surnaturel qui l'avait enveloppé comme un suaire de plomb, et
+contre lequel il n'y avait pas de résistance possible.
+
+Son souvenir allait obstinément vers cette cabine de saltimbanque,
+encombrée d'objets misérables et ridicules, où il mettait, lui, tant de
+pure, tant d'adorable poésie.
+
+Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse était là. Est-ce
+qu'il n'y avait pas le sourire enchanté de Fleurette pour jeter à
+pleines mains le prestige sur le côté bas et comique de la baraque?
+
+Maurice revoyait dans un éblouissement l'humble théâtre de ses joies.
+
+C'était là encore, c'était là qu'après la longue absence il avait
+retrouvé l'espoir et le bonheur.
+
+En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux soeurs:
+Valentine et Léocadie.
+
+Certes, Mlle de Villanove et la dompteuse étaient placées dans des
+situations fort différentes, mais au temps où Maurice les avait connues,
+maman Léo était la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait
+maintenant Mlle de Villanove.
+
+Elles étaient en outre réunies par leur tendresse commune pour lui.
+
+En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il
+fût indifférent ou ingrat envers sa propre famille, composée de bonnes
+gens qui l'avaient bien traité dans son enfance, mais sa famille,
+représentée surtout par le brave père Pagès, l'avait retranché une
+première fois déjà deux ans auparavant, comme une branche gourmande.
+
+Maurice, en son coeur, ne blâmait point cela; il savait bien qu'un homme
+de médiocre aisance et chargé d'enfants comme l'était son père ne doit
+jamais jouer avec la sécurité de sa maison.
+
+Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonné,
+mais, depuis son malheur, il n'avait reçu qu'une dépêche brève et
+froide.
+
+Ce n'était pas, à la vérité, une malédiction; mais la dépêche se
+terminait par cette phrase, résumé des sagesses provinciales: «Ceux qui
+méprisent les conseils de l'expérience et secouent l'autorité paternelle
+finissent toujours malheureusement.»
+
+À Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de
+cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une vérité
+fondamentale!
+
+Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse
+venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-être la folie.
+
+Je préfère ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur
+banale prédiction, se redressent incrédules, devant la honte, ceux qui
+s'écrient, en dépit de toute apparence et même de tout bon sens: «Non!
+mon fils n'est pas coupable!»
+
+C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'à
+la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.
+
+Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas passé un seul jour
+sans attendre la visite de maman Léo.
+
+Celle-là ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel
+dévouement sans borne était au fond de ce brave coeur. À mesure que le
+temps passait, son étonnement de ne la point voir grandissait, et
+pourtant il ne songeait point à l'accuser d'oubli.
+
+Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employé
+qui avait ouvert une fois la porte de sa prison à Valentine avait été
+congédié.
+
+Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa
+première parole fut celle-ci:
+
+--Pauvre maman! je parie que vous avez été malade?
+
+La veuve vint à lui impétueusement et les bras ouverts; il ne put
+répondre à ce geste à cause des liens qui retenaient ses poignets. La
+veuve le serra contre son coeur en pleurant et en balbutiant:
+
+--Maurice! mon chéri de Maurice! comme te voilà changé! comme tu as dû
+souffrir!
+
+Elle avait oublié Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du
+prisonnier.
+
+--Je ne souffrirai pas bien longtemps désormais, reprit celui-ci;
+embrassez-moi encore, maman Léo, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce
+pas? j'ai grand besoin de parler d'elle.
+
+--Mais elle est là, dit la bonne femme à voix basse; elle est avec moi.
+
+Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber à
+la renverse, malgré sa vigueur.
+
+--Saquédié! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon
+cadet!
+
+Maurice s'était levé à demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui
+était debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard
+hésita à la reconnaître sous le déguisement qu'elle avait pris.
+
+Quand il la reconnut, deux larmes roulèrent le long de ses joues, et il
+retomba sur son siège, répétant presque les paroles mêmes de la
+dompteuse:
+
+--Vous avez coupé vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant!
+
+Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil.
+
+--Bonjour, cousin, dit Valentine à haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous
+laisse pas fumer votre cigare? Voilà ce qui doit être dur.
+
+Elle s'approcha et baisa Maurice au front.
+
+--Chère! chère Valentine! murmura celui-ci. J'aurais été trop heureux.
+Est-ce que c'était possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil!
+
+Le porte-clefs en repassant jeta un regard à l'intérieur de la cellule.
+Il vit maman Léo assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le
+prisonnier toujours à la même place et le jeune garçon debout auprès de
+lui.
+
+--Nous n'avons pas de temps à perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas
+pour nous amuser que nous sommes ici.
+
+--Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout
+expliquer moi-même à Maurice.
+
+--Alors, viens t'asseoir auprès de moi, fillette, car tes jambes
+flageolent.
+
+Valentine avait, en effet, chancelé.
+
+--Non, fit-elle, je veux rester là, je veux m'asseoir sur les genoux de
+mon mari.
+
+Elle écarta elle-même les mains de Maurice, qui la regardait en extase,
+et s'assit, plus légère qu'une enfant, à la place qu'elle avait
+indiquée.
+
+--Malgré tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche,
+c'est bien sûr!
+
+--Nous n'avons pas de temps à perdre, répéta Mlle de Villanove avec une
+singulière tranquillité; il faut que tout soit expliqué, que tout soit
+convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher très vite, et
+nous ne nous reverrons peut-être plus avant le grand jour.
+
+--Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait échangé un regard avec la
+dompteuse.
+
+Valentine sourit doucement.
+
+--Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en tête que je
+suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui
+vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme,
+et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec
+réflexion.
+
+Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui
+appuyait sa main charmante sur l'épaule de son fiancé.
+
+--Vous êtes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par
+le fait de notre mutuelle volonté. Que nous devions vivre ou mourir, mon
+voeu est que cette union soit bénie par un prêtre, afin qu'il n'y ait
+qu'un seul nom sur la tombe où nous dormirons tous deux.
+
+--Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse.
+
+--Laissez! ordonna Valentine.
+
+Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille,
+répéta:
+
+--Laissez! oh! si fait, c'est bien cela!
+
+Valentine pencha ses lèvres jusque sur le front du prisonnier pour
+murmurer:
+
+--Nous ne pouvons avoir à nous deux qu'une volonté. Je ne vous redemande
+pas le poison que je vous ai donné, Maurice, mais j'ai changé d'avis et
+je ne veux plus m'en servir.
+
+La prunelle du jeune homme exprima une inquiétude.
+
+Mlle de Villanove sourit encore et ajouta:
+
+--J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul.
+
+--Cependant..., commença Maurice.
+
+On entendait à peine les pas du porte-clefs qui se promenait à l'autre
+bout du corridor.
+
+Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fiancé, mais ce ne
+fut pas elle qui parla, car maman Léo était en colère.
+
+--Saquédié! s'écria-t-elle, il s'agit de préparer une évasion et je
+croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau à froid
+pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles à
+remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au
+gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller à la chapelle pour mon
+petit _conjungo_? J'ai déjà vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon
+garçon, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le
+chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes.
+Après quoi, il tentera de se ménager des intelligences ici dans
+l'intérieur de l'établissement... Mais vous ne m'écoutez pas, dites
+donc!
+
+Maurice et Valentine se regardaient.
+
+--Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne Léo, dit la
+jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et
+pourtant je crois être très riche. Dans une heure, désormais, nous
+serons fixés à cet égard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer
+à Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il
+est des choses que je ne saurais éclairer complètement et qui doivent
+être laissées à la grâce de Dieu comme le sort des malheureux menacés
+par un naufrage.
+
+Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux
+yeux brillaient d'une sérénité angélique.
+
+--Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus
+que par deux fois nous avons cherché notre refuge dans la mort.
+
+«Au-delà de la mort, dans l'éternité à laquelle je crois plus fermement
+depuis que je souffre, le châtiment de ceux qui s'aimaient ardemment sur
+la terre et qui l'ont quittée par un crime doit être la séparation. Oh!
+ne m'objectez rien, le doute ne m'arrêterait pas; il suffit que la
+justice de Dieu puisse exister pour que ma résolution soit inébranlable.
+Je ne veux pas être séparée de Maurice; je veux que notre serment juré
+ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas à
+mon fiancé de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas
+d'attendre l'échafaud, mais je lui dis: «Ami, nous étions déterminés à
+mourir; je vous apporte une espérance qui est peut-être chimérique, et
+je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir à cette
+espérance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou
+sensée, que vous importe, en définitive, puisqu'hier encore notre
+dernière ressource était le partage d'une liqueur mortelle?»
+
+--Ah ça! ah ça! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je
+ne rêve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle
+allemand ou grec? Je veux être pendue si je comprends un mot de ce que
+vous nous chantez là, ma bergère!
+
+--Et toi? fit Valentine en se penchant à l'oreille du prisonnier.
+
+--Moi, je veux tout ce que tu veux, répondit Maurice, mais je ne
+comprends pas non plus.
+
+Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de
+timidité:
+
+--Ne me forcez pas à penser que mon effort ne tend qu'à me tromper
+moi-même; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis obligée
+de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous
+succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne
+préférerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide?
+
+--Si fait! répondit vivement le prisonnier dont les yeux brillèrent.
+
+Maman Léo, en même temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et
+s'écria:
+
+--C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voilà que je comprends à demi! Eh
+bien! Saquédié! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et à moins
+qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous
+jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis!
+
+
+
+
+XXVI
+
+La maison de Remy d'Arx
+
+
+Le gardien s'arrêta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment:
+
+--Les vingt minutes sont mangées, il faudrait penser à s'en aller.
+
+--Déjà! firent à la fois Valentine et Maurice.
+
+--Votre montre avance, l'homme, répondit la dompteuse, qui avait repris
+son air déterminé. Encore une petite seconde, s'il vous plaît, on est en
+train de prêcher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son
+infortune.
+
+Le porte-clefs ayant accordé deux minutes de grâce, la dompteuse reprit
+tout bas en s'adressant à Valentine:
+
+--Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de
+l'enfer. Le diable et ces gens-là, vois-tu, c'est la même chose!
+
+--Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine.
+
+--Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'écria maman Léo. S'il les tenait en
+Algérie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce
+n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la
+vérité que Fleurette a dite tout à l'heure: «Nous sommes tous ici comme
+au milieu d'un naufrage.» Quoi donc! quand la perdition est là tout à
+l'entour et qu'on ne sait plus à quel saint se vouer, il faut bien
+donner quelque chose au hasard et même au diable; seulement j'ai mon
+idée: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans
+mes poches.
+
+--Prenez garde, bonne Léo, fit Mlle de Villanove, la moindre marque de
+défiance anéantirait notre dernière chance de salut.
+
+Elle s'était levée, et son geste imposa silence à la dompteuse, qui
+allait parler encore.
+
+--Sur cette dernière chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout
+mon bonheur, tout mon coeur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule
+pensée, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je réussirai,
+moi, pauvre fille, à tromper l'astuce de ces démons... Etes-vous bien
+décidé, Maurice?
+
+--Qu'ai-je à perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant.
+
+--Alors, tenez-vous prêt à toute heure. Il ne s'agit ni de liens brisés,
+ni de barreaux attaqués avec la lime, suivez seulement celui ou celle
+qui viendra et qui vous dira: _Il fait jour_.
+
+--Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en pâlissant.
+
+--Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec
+une sorte de gaieté désespérée.
+
+--Quand on prononcera ce mot à votre oreille, reprit Valentine, je serai
+là, bien près, et s'il y a péril, je le partagerai.
+
+--Si c'est comme ça que tu le consoles..., commença maman Léo.
+
+--Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un
+nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas à moi, j'en suis
+sûre.
+
+--Saquédié! saquédié! s'écria la veuve, voilà ce qui me donne la chair
+de poule, c'est l'idée qu'on va perdre du temps à faire ce mariage, au
+lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-là,
+moi, je les enverrais je sais bien où, et quant à l'histoire d'avoir ou
+de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie...
+
+Les lèvres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice.
+
+--Je suis Mlle d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine
+à entendre; j'ai à venger mon père, j'ai à venger mon frère. Ils me
+croient folle, ils ont raison peut-être, car j'ai pris, moi, pauvre
+fille, un fardeau qui écraserait les épaules d'un homme. Ce n'est pas à
+une fuite que je vais, c'est à une bataille. Mon mari doit le souffle de
+sa poitrine à mon frère Remy d'Arx; mon mari doit être de moitié dans ma
+vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne.
+J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand
+retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je
+pourrai prouver la légitimité de ma vengeance.
+
+Elle s'était redressée si belle et si fière que maman Léo et Maurice la
+regardaient avec admiration. Il leur semblait à tous deux qu'ils ne
+l'avaient jamais vue.
+
+Mais tout à coup sa physionomie changea, parce que le gardien
+reparaissait à la porte.
+
+Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas:
+
+--Bonsoir, cousin, à vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera
+pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme ça
+dans la peine, ça m'a ôté l'appétit pour toute la journée. Venez, la
+mère!
+
+Et elle poussa dehors maman Léo tout étourdie, mais sur le seuil elle se
+retourna.
+
+Sa main toucha sa poitrine et ses lèvres, comme si elle eût envoyé à
+Maurice tout son coeur dans un dernier baiser.
+
+Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide,
+Valentine interrogea les deux côtés de la rue et ne vit rien de suspect.
+
+Elle monta la première.
+
+Maman Léo dit au cocher en haussant les épaules:
+
+--Voilà pourtant les gamins d'aujourd'hui!
+
+Elle ajouta tout haut en montant à son tour:
+
+--Que tu mériterais bien une taloche pour te comporter avec
+l'impolitesse de laisser une dame en arrière!
+
+--Et la taloche vaudrait de l'argent au marché des gifles, pensa le
+cocher, qui avait déjà mesuré plusieurs fois avec admiration l'envergure
+de maman Léo.
+
+--Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main à sa compagne;
+j'ai oublié un instant mon rôle; mais il est bien près de finir, et je
+ne le reprendrai plus.
+
+Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au
+cocher:
+
+--Rue du Mail, n° 3, et brûlez le pavé, vous aurez un bon pourboire.
+
+--Alors c'est toi qui commandes la manoeuvre? fit la veuve.
+
+--Oui, répondit Mlle de Villanove.
+
+Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Léo essaya de
+renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbée.
+
+Quand la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue du Mail, devant la maison
+n° 3, Valentine sembla s'éveiller d'un sommeil.
+
+--Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse.
+
+Elle s'interrompit pour ajouter:
+
+--Mais qu'as-tu donc? te voilà plus pâle qu'une morte!
+
+Valentine répondit:
+
+--Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais
+quelqu'un... quelqu'un de bien cher!
+
+Elle se leva en même temps pour descendre. Maman Léo demanda encore:
+
+--Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?
+
+--Je suis bien faible, répliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve
+sauta la première sur le trottoir et reçut dans ses bras la jeune fille,
+qui pouvait à peine se soutenir.
+
+Elles entrèrent toutes deux sous la voûte, où le concierge était en
+train de fendre du bois pour son poêle.
+
+--Demandez-lui, prononça tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M.
+Remy d'Arx.
+
+Ce mot valait toute une longue explication.
+
+--Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'étonne plus alors si tu trembles
+la fièvre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur!
+
+Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dictée. Le
+bonhomme, qui était courbé sur son ouvrage, se releva et les regarda
+avec mauvaise humeur:
+
+--Là où demeure maintenant M. d'Arx, répondit-il brutalement, il n'y a
+où mettre personne avec lui.
+
+--Et son domestique? murmura Valentine, Germain?...
+
+--Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est différent; son domestique
+vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je
+pense bien qu'il doit être levé à cette heure; j'entends monsieur
+Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis
+l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour ça. Montez au premier et
+ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit.
+
+Valentine et maman Léo montèrent. À leur coup de sonnette discret, un
+valet de bonne apparence, sans livrée, mais portant le grand deuil, vint
+ouvrir.
+
+Elles n'eurent même pas besoin de parler. Aussitôt que le valet les eût
+aperçues, il s'écria:
+
+--Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous êtes
+en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend.
+
+--Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut à
+une méprise.
+
+--Vous êtes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase,
+mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend.
+
+Valentine et maman Léo entrèrent. Certaines maisons de la rue du Mail
+sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre
+elles qui ne déparerait point le faubourg Saint-Germain.
+
+Après avoir traversé une salle à manger et un salon hauts d'étage, tous
+les deux vastes et meublés avec un goût sévère, mais où il régnait je ne
+sais quel arrière-goût de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa
+jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy
+d'Arx.
+
+Le valet avait dit en les précédant:
+
+--Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit.
+
+Le cabinet était une pièce de la même taille que le salon, et dont les
+deux hautes fenêtres donnaient sur une cour plantée d'arbres. Le bureau,
+les sièges et la bibliothèque régnante étaient en bois d'ébène, dont le
+poli austère ressortait sur le sombre velours des tentures.
+
+Il y avait auprès du bureau, dans le fauteuil où sans doute Remy d'Arx
+avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme à cheveux blancs qui
+portait la grande livrée de deuil.
+
+Cet homme, dont la figure était triste et respectable, repoussa des
+papiers qu'il était en train de consulter et regarda les nouvelles
+venues.
+
+Nous nous exprimons ainsi, parce que, paraîtrait-il, le Sexe de
+Valentine n'était pas un mystère pour lui. En effet, il se leva et dit
+avec une sorte de pieuse émotion:
+
+--Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre frère, mon maître bien-aimé,
+m'a laissé l'ordre de commander ici jusqu'à votre venue, afin de vous
+recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui
+vous appartient.
+
+Maman Léo ouvrait de grands yeux. Les événements pour elle prenaient une
+allure féerique.
+
+Son imagination était si violemment frappée que désormais aucune
+surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inquiétude.
+
+Elle voyait partout la menace mystérieuse, et il semblait que le souffle
+des Habits Noirs empoisonnât l'air même qu'elle respirait.
+
+Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle était prête à
+affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas
+au-dehors.
+
+Elle se tenait en arrière de Valentine et regardait avec une sorte de
+terreur superstitieuse cette chambre où était mort un soldat de la loi
+que la loi n'avait pas su défendre.
+
+Valentine, au contraire, était calme, en apparence du moins.
+
+Elle répondit au vieux Germain par un simple signe de tête, puis elle
+marcha droit à un portrait posé sur chevalet entre les deux fenêtres et
+que le jour frappait à revers.
+
+Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumière.
+
+La mélancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.
+
+Valentine le contempla longuement, pendant que maman Léo et Germain se
+taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher
+et se joindre; sa paupière battit comme pour refouler des larmes.
+
+Elle ne pleura point.
+
+--Pourquoi m'avez-vous appelée Mlle d'Arx? demanda-t-elle en revenant
+vers le bureau.
+
+Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut
+comme un sourire.
+
+--Parce que je vous attendais, répondit-il; il y a bien longtemps que je
+vous attends, et ce matin encore votre visite m'a été annoncée. Je vous
+ai reconnue tout de suite; il m'a semblé voir monsieur Remy à l'âge de
+quinze ans. Il était le vivant portrait de sa mère, de votre mère aussi,
+mademoiselle, et je suis sûr qu'avec les habits de votre sexe vous
+ressembleriez trait pour trait à feu notre bonne dame.
+
+Il avança le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita
+Valentine à s'asseoir. Valentine prit le siège et dit:
+
+--Faites comme moi, bonne Léo, nous resterons longtemps ici. Germain,
+qui tout à l'heure encore était le maître de cette maison, où il
+remplaçait avec une véritable dignité le jeune magistrat décédé, avait
+repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient à un
+domestique, et il se fût offensé peut-être si Valentine l'eût traité
+autrement qu'un serviteur.
+
+--Il y a eu, le mois passé, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai
+dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'était alors un tout jeune homme,
+il achevait ses études et me demandait parfois conseil. Quand il se
+maria, il me garda, et la jeune dame, qui était belle comme les anges,
+m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a
+rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie
+quand l'enfant vint: monsieur Remy. Après le père et la mère, ce fut moi
+qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le père, la
+mère et l'enfant; vous êtes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous
+êtes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'espère que vous me
+garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus.
+
+Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa.
+
+--Merci! fit-il. Je n'aurais pas été content de rester ici seulement
+parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament.
+
+--Mon frère a fait un testament? murmura Valentine.
+
+--Il n'a pas pu en écrire bien long, répliqua Germain, et sa pauvre
+main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine à
+tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont à
+vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas
+écrit; ce sont toutes les paroles tombées de ses lèvres, et qui, toutes,
+depuis la première jusqu'à la dernière, étaient prononcées pour vous.
+
+--Saquédié! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te
+retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te
+fâche pas, ça va partir.
+
+Germain la regarda, étonné de cette familiarité.
+
+--J'ai vu M. Bouffé, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui
+avait les larmes plein les yeux, dans un rôle de valet fidèle, même
+qu'on lui donna le prix Montyon au troisième acte, mais il n'était pas
+de moitié si bien que vous. Dévidez votre rouleau, vénérable Germain, je
+ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je
+vaux.
+
+D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil
+homme en ajoutant:
+
+--Voilà qui est fini, vous pouvez marcher.
+
+--Monsieur Remy, prononça Germain à voix basse, n'a pas eu la force de
+m'en dire bien long, mais il m'a parlé d'une bonne dame, montreuse
+d'animaux, je crois, à qui Mlle d'Arx doit beaucoup de reconnaissance.
+
+--C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien
+de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici
+pour flâner.
+
+--Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas.
+Monsieur Remy m'avait défendu de faire aucune démarche, pour vous
+joindre, avant un mois écoulé, mais il avait ajouté: «Elle viendra
+d'elle-même; je suis sûr qu'elle viendra.»
+
+J'attendais. Ce matin on m'a annoncé un commissionnaire qui demandait
+Mlle d'Arx. Je l'ai fait introduire auprès de moi, il m'a dit que vous
+deviez venir et m'a dépeint le costume sous lequel vous vous
+présenteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume.
+
+Maman Léo et Valentine échangèrent un regard.
+
+--Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler.
+Il est sorti en disant: «Priez Mlle d'Arx de m'attendre, car je
+reviendrai.»
+
+Valentine demanda:
+
+--Comment était fait ce commissionnaire?
+
+En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de
+ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine
+prononcèrent en même temps le nom de Coyatier.
+
+--Méfiance! murmura maman Léo, dont les sourcils étaient froncés.
+
+--Je n'en suis plus à la méfiance, répliqua Valentine avec son sourire
+triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez
+dans la cage de vos bêtes féroces, vous auriez été perdue.
+
+--C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux.
+
+--Ce que je désire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde
+mon frère; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour
+vous entendre.
+
+
+
+
+XXVII
+
+La visite des Habits Noirs
+
+
+Germain demanda:
+
+--Mademoiselle d'Arx désire-t-elle que je lui raconte le passé? elle a
+le droit de tout savoir, et parmi les dernières paroles de mon cher
+jeune maître, il y avait celle-ci: «Que ma soeur n'ignore rien...»
+
+--Je sais tout, interrompit Valentine.
+
+--Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante
+histoire et il y a bien des douleurs dans l'héritage que vous allez
+recueillir. Jusqu'à ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait
+encore, malgré le grand travail qui prenait toutes ses heures;
+j'entends: il cherchait toujours sa soeur, la pauvre enfant disparue
+lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus,
+c'est que le hasard vous avait envoyée sur son chemin, trompant sa
+tendresse et le condamnant à ce supplice atroce dont il est mort... car
+ce n'est pas le poison qui l'a tué.
+
+--C'est moi qui l'ai tué, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle
+était plus pâle qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite
+sur son siège. Maman Léo suait à grosses gouttes. Germain courba la tête
+et dit tout bas:
+
+--Il y a des familles qui sont condamnées.
+
+«Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il eût craint
+un conseil; je ne connaissais la fiancée de mon maître que pour l'avoir
+entrevue à travers un voile, le soir où il revint du palais, évanoui, et
+ce n'est pas à cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout à
+l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable où mon maître était
+engagé. Je savais seulement, ou plutôt, je voyais qu'il devenait sombre,
+inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur
+son front, et je devinais peut-être la nature du péril qui le menaçait,
+car la fièvre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il
+était magistrat comme son père, et son père était tombé en faisant son
+devoir. Le jour même de la signature du contrat, vers quatre heures du
+soir, on le rapporta ici. Il n'était pas mort, mais il ne bougeait ni ne
+parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.
+
+«Il resta ainsi toute la soirée. J'avais fait appeler plusieurs médecins
+qui vinrent et se consultèrent longuement.
+
+«Quand ils se retirèrent, l'un d'eux me dit:
+
+«--Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il
+faudrait lui avoir un prêtre.
+
+«Jusqu'à ce moment-là, j'avais espéré en sa jeunesse et en la force de
+sa constitution.
+
+«Un autre docteur me demanda:
+
+«--N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prévenir ses parents ou
+du moins ses amis.
+
+«J'envoyai chercher le curé de Notre-Dame-des-Victoires, l'abbé
+Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de
+grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois dès le
+matin chez monsieur Remy, qu'on éveillait pour le recevoir, et il
+disait: «J'ai besoin de tant pour mes pauvres.»
+
+«On lui payait son dû.
+
+«Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une
+pierre.
+
+«M. le curé s'agenouilla auprès du lit et pria, mais tout cela ne dura
+pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.
+
+«--Garçon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa
+connaissance à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai
+prêt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point
+craindre, car jamais il n'a rien refusé à ceux qui souffrent. Les âmes
+comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit
+à Dieu.
+
+«De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait
+point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tâche.
+
+«Je songeai pourtant tout à coup à un homme de grand âge qu'il estimait
+fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour
+son grand travail. J'envoyai rue Thérèse chez le colonel Bozzo-Corona.
+
+À ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement
+que le vieux valet s'arrêta.
+
+--Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est
+qu'il avait une figure bien vénérable et que monsieur Remy n'accueillait
+personne si affectueusement que lui.
+
+«Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr
+Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre
+quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, dès son
+entrée, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en
+pleurant.
+
+«Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air ému. Ce fut d'eux que
+j'appris dans ses détails la scène de la rue d'Anjou-Saint-Honoré.
+
+«Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui
+était la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:
+
+«--N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?
+
+«Le Dr Samuel répondit:
+
+«--La vie ne tient plus en lui que par un fil.
+
+«Et quelques minutes après il ajouta:
+
+«--Le voilà qui meurt... il est mort!
+
+«--Était-ce vrai? interrompit Valentine, qui écoutait, la face livide,
+mais les yeux secs.
+
+«--Non, répliqua Germain, ce n'était pas encore vrai; mais je le crus,
+car les yeux de mon maître étaient sans regard et ma main, que
+j'approchai de ses lèvres, ne sentit que du froid.
+
+«Le colonel s'approcha de moi et me dit:
+
+«--Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi
+autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun
+l'accomplissement d'une tâche qui a occupé son existence tout entière.
+
+«C'était vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donné à
+entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en
+cas de malheur, car M. d'Arx avait la pensée d'un malheur, c'était au
+colonel Bozzo que je devrais m'adresser en première ligne.
+
+«Je savais aussi que le secrétaire de mon maître était plein de papiers
+ayant rapport à cette oeuvre mystérieuse que je croyais commune entre
+lui et le colonel.
+
+«La responsabilité qui pesait sur moi en ce moment terrible m'écrasait.
+Peut-être ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me
+rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit où M. d'Arx
+mettait la clef de son secrétaire, et je revenais déjà vers le colonel
+pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui était penchée sur
+mon cher maître, s'écria par trois fois:
+
+«--Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!
+
+«Le colonel Bozzo, à ce moment même, tendait la main pour prendre la
+clef du secrétaire.
+
+«Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon
+refus en m'élançant tout joyeux vers le lit.
+
+«Le lit fut aussitôt entouré par le colonel et ses amis, qui semblaient,
+en vérité, aussi contents que moi.
+
+«Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma
+joue, que j'approchai tout contre ses lèvres, sentit un souffle.
+
+«Mais si faible!
+
+«--Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-être le commencement
+d'une crise favorable; aidez le miracle à s'accomplir.
+
+«--Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme
+s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.
+
+«Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le médecin à mains
+jointes.
+
+«Il répéta en prenant le poignet du malade pour lui tâter le pouls avec
+soin:
+
+«--Ce serait en effet un miracle.
+
+«Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres médecins
+s'étaient consultés et il écrivit une ordonnance.
+
+«On ne parla plus de la clef du secrétaire. Le colonel dit seulement en
+me prenant à part:
+
+«--Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intérêts sont aussi bien
+entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je
+reviendrai demain matin à la première heure.
+
+«Ils s'en allèrent ensemble comme ils étaient venus. La comtesse Corona
+voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonnée
+par le Dr Samuel fut apportée; je ne sais quelle vague défiance était en
+moi contre ce médecin qui avait dit en parlant de mon maître vivant: «Il
+est mort.»
+
+«Au moment où je voulus donner la potion, me disant en moi-même que
+c'était peut-être le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement
+faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous
+allez le voir.
+
+«Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je
+m'installai pour passer la nuit auprès de lui.
+
+«Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui
+allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une
+sorte de vague enveloppait ma pensée et je voyais comme au travers d'un
+voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient
+ennemis.
+
+«Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes
+pieds comme si une main m'eût soulevé. La voix de monsieur Remy, bien
+faible, mais très distincte, parlait à côté de moi.
+
+«--Donne-moi à boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.
+
+«--Remy, mon cher maître, m'écriai-je croyant rêver, car je l'appelais
+souvent par son nom de baptême, pour l'avoir eu autrefois tout enfant
+sur mes genoux, ai-je donc eu le coeur de dormir et m'avez-vous appelé
+déjà?
+
+«En même temps je m'approchais avec un verre d'eau.
+
+«--Tu n'as pas dormi, me répondit-il, ma langue vient de recouvrer sa
+liberté comme si on eût brisé le lien qui l'attachait. Va chercher un
+verre dans le buffet et de l'eau à la fontaine: ces hommes ont été
+autour de la table.
+
+«--Et vous croiriez?..., commençais-je.
+
+«Il m'interrompit en disant:
+
+«--Va, j'ai grand-soif!
+
+«Je revins tout courant après avoir pris de l'eau fraîche à la fontaine,
+et il but avec avidité.
+
+«--Ce sont ces hommes qui m'ont tué, me dit-il de sa pauvre belle voix
+tranquille et grave en me rendant le verre.
+
+«Et comme je balbutiais dans ma stupéfaction les mots justice,
+tribunaux, il sourit d'un air découragé.
+
+«--Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vérité,
+murmura-t-il, et c'est à peine si j'ai quelques heures. À quoi bon
+essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.
+
+«--Mais vous les avez donc vus! m'écriai-je, vous les avez entendus!
+
+«--J'ai tout entendu et tout vu, répondit-il. Ma jeunesse et ma force
+n'ont rien pu contre eux, que pourrait désormais mon agonie? Allume du
+feu.
+
+«Je crus avoir mal entendu, car les idées se brouillaient dans ma
+cervelle en fièvre. Monsieur Remy répéta d'un accent impérieux:
+
+«--Allume du feu!
+
+«J'obéis et la flamme brilla bientôt dans le foyer.
+
+«--Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon maître,
+dont la voix semblait déjà plus faible. Ouvre le secrétaire.
+
+«J'ouvris le secrétaire.
+
+«--Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous,
+depuis le premier jusqu'au dernier, et brûle-les devant moi.
+
+«Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien;
+c'étaient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait
+depuis des années, des pièces à l'appui, des documents, le produit d'une
+immensité d'efforts, de recherches et de fatigues.
+
+«--Ma soeur viendra, pensa tout haut mon maître (et c'était la première
+fois que je l'entendais parler de sa soeur), elle trouverait tout cela,
+elle voudrait continuer l'oeuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme
+je vais mourir elle mourrait!
+
+--Les papiers ne furent pas brûlés, je suppose! demanda ici Valentine,
+dont les yeux brillèrent.
+
+--C'était sa volonté, répondit le vieux valet, les papiers furent brûlés
+comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.
+
+--Alors, dit la jeune fille en baissant la tête, il ne me reste rien, je
+n'ai plus d'arme pour combattre!
+
+--Il souhaitait justement cela, répondit encore Germain, il voulait
+rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses
+derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pensée que celle de sa
+soeur. Mais à quoi bon parler? Vous allez voir tout à l'heure comment il
+vous aimait.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+La mort de Remy
+
+
+Depuis le commencement de cette scène, maman Léo n'avait pas prononcé
+une parole. Elle écoutait, dominée par une religieuse émotion.
+
+Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui
+était dans ses veines bouillait.
+
+On avait essayé de mettre l'impossible comme une barrière entre elle et
+l'idée de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui
+emplissait le coeur.
+
+En ce moment, l'image de Maurice lui-même se voilait dans son souvenir.
+
+Elle voyait Remy d'Arx pâle sur son lit d'agonie.
+
+La première parole prononcée par Germain, qui reprenait son récit, fit
+bondir le coeur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi:
+
+--Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se
+parlait à lui-même. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononcés
+par lui est resté dans ma mémoire.
+
+Il disait:
+
+--L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup
+mortel! Ils savaient que cette passion était sans issue; ils l'ont fait
+naître; ils l'ont chauffée jusqu'au délire!... Y a-t-il quelque chose
+au-dessus du délire?... car j'ai fait ce que le transport lui-même
+excuserait à peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'abîme
+ouvert et me dire que mon malheur était un crime!
+
+Valentine se couvrit le visage de ses mains.
+
+--J'ai compris plus tard, prononça tout bas le vieux valet, ce que mon
+maître entendait par ces mots: _l'arme invisible_. Il y a sur la terre
+des hommes plus noirs que le démon.
+
+--Moi, dit maman Léo, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse
+comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu.
+
+Les deux mains de Mlle d'Arx tombèrent, découvrant son front rougissant.
+
+--Pas un mot de plus! prononça-t-elle presque rudement. Je respecte la
+volonté de mon frère mort, mais ces hommes ont tué aussi mon père et ma
+mère, ma vengeance est à moi, je n'en dois compte qu'à Dieu!
+
+La veuve et le vieux valet baissèrent à la fois les yeux devant sa
+beauté, qui avait des rayonnements tragiques.
+
+--Vous plaît-il que j'achève mon récit? demanda Germain avec une sorte
+de timidité.
+
+--Je le veux, répondit Valentine.
+
+Germain reprit aussitôt:
+
+--Le foyer était plein de flammes; monsieur Remy avait réussi à se
+soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'années, le
+travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'oeuvre de
+destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait:
+
+«--Brûle! brûle! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui
+naîtront de ces cendres!
+
+«À l'écouter je reprenais malgré moi de l'espoir, car sa voix devenait
+plus forte, et il y avait parfois des étincelles dans ses yeux.
+
+«La fièvre trompe ainsi toujours.
+
+«Quand les dernières fumerolles s'envolèrent, il laissa retomber sa tête
+sur l'oreiller et murmura:
+
+«--Comment combattrait-elle désormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme?
+
+Valentine avait aux lèvres un sourire farouche.
+
+--Saquédié! dit maman Léo, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me
+fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres
+tout exprès pour te faire avaler!
+
+--Laissez parler Germain, répliqua seulement Valentine.
+
+Le vieux valet poursuivit:
+
+--Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il était accablé de
+fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du
+secrétaire, celui de droite. Derrière ce tiroir, il y avait une cachette
+et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une
+adresse: _Marie-Amélie d'Arx_.
+
+La veuve rapprocha son siège, dominée par une curiosité nouvelle, et
+Valentine murmura d'une voix émue:
+
+--C'est donc là mon véritable nom!
+
+--C'est celui que vous reçûtes au baptistère de la cathédrale de
+Toulouse, le 30 octobre 1819, répondit Germain. J'étais là; feu ma bonne
+femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la cérémonie,
+et ce fut moi qui vous portai dans mes bras.
+
+«Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un témoin, et je
+m'interroge moi-même avant de vous donner les actes qui vont faire de
+vous l'héritière légitime de mes maîtres.
+
+«Vous étiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la dernière
+fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience!
+
+«Ou plutôt je reconnais en vous votre sainte mère, dont vous êtes le
+vivant portrait.
+
+«Quand mon maître eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur
+l'enveloppe, pensant tout haut:
+
+«--Elle va rester la dernière, elle va rester seule.
+
+«Puis il me regarda en face et ajouta:
+
+«--Germain, ceci est le nom de ma soeur; tu l'aimeras, tu la serviras,
+tu la défendras.
+
+«Il ouvrit l'enveloppe.
+
+«--Voici, reprit-il, l'acte de naissance de Mlle d'Arx; tu connais aussi
+bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle
+se nomme aujourd'hui Mlle Valentine de Villanove.
+
+La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait:
+
+--Ce fut seulement à cette heure que je compris tout.
+
+«Je mis un genou en terre devant mon jeune maître et je lui dis:
+
+«--Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu guérira la
+blessure de votre âme.
+
+«Il secoua la tête lentement.
+
+«--Dieu est bon, me répondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant,
+je peux regarder le fond de mon coeur.
+
+«Ses yeux étaient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un
+enfant.
+
+«Il avait sa main dans la mienne; la résignation calme comme un sourire
+épanouissait ses lèvres décolorées.
+
+«Sa paupière se ferma à demi parce que l'épuisement venait.
+
+«Il m'envoya encore au secrétaire, où je trouvai, sur ses indications,
+les actes de décès de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre père et
+votre mère.
+
+«Quelques mois auparavant, à ma grande surprise, à ma grande inquiétude
+aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy
+avait réalisé à la hâte tous les biens immeubles de sa famille, et au
+lieu d'acheter, avec le prix considérable de cette vente, des valeurs
+françaises, il avait pris des consolidés d'Angleterre et des bons
+autrichiens. Tous les titres étaient dans le secrétaire. Il me dit:
+
+«--Germain, je n'ai pas retiré des biens de mon père une somme égale à
+leur valeur parce que je me suis trop pressé. L'événement a prouvé que
+je n'avais pas de temps à perdre. Néanmoins, tu dois trouver dans la
+caisse qui est à gauche du secrétaire et dont voici la clef des titres
+au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de
+un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point
+rester ici. Aussitôt que je serai mort, tu la mettras en lieu sûr. Elle
+appartient tout entière à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur, et c'est à toi
+que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il
+voulut se mettre sur son séant. Je l'y aidai. Je n'avais déjà plus
+d'espoir, car le signe de la mort prochaine était sur son front
+bien-aimé.
+
+«Il me demanda du papier, une plume et de l'encre.
+
+«J'hésitais à obéir, car sa tête vacillait sur ses épaules, mais il me
+regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: Dépêche-toi, Germain,
+ou je n'aurai pas le temps!
+
+«Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour écrire. D'une main je tenais
+le flambeau, car il disait déjà que la lumière faiblissait; de l'autre
+je lui présentais l'écritoire où sa main tremblante avait peine à
+tremper la plume.
+
+«Il traça quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne
+pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer:
+
+«--Il faut pourtant qu'elle ait ma dernière pensée; il faut que je lui
+parle en frère... en père, car j'ai remplacé celui qui n'est plus.
+
+«Et ses doigts se raffermirent.
+
+«Le jour naissait derrière les rideaux de la croisée.
+
+«Il n'avait pas encore achevé, quand on sonna à la porte extérieure.
+
+«--Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir.
+
+«Il avait deviné; c'étaient les trois hommes de la veille: le colonel
+Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatrième s'était joint à
+eux, que j'entendis nommer M. de la Périère.
+
+«Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel
+avait été l'effet de sa potion et dit:
+
+«--Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets
+secondaires de la belladone sont aisés à combattre.
+
+«M. de la Périère ajouta qu'il était envoyé personnellement par Mme la
+marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignorât point tout l'intérêt
+qu'elle portait à sa santé.
+
+«Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon maître fort agité. Il
+me demanda si l'on avait parlé de Mlle de Villanove, et sur ma réponse
+négative il m'ordonna de faire porter immédiatement chez un pharmacien
+qu'il me désigna la potion du Dr Samuel.
+
+«Mais je n'étais pas encore à la porte, qu'il me rappelait, disant:
+
+«--C'est folie, ma tête s'égare. Si l'on trouvait là-dedans ce que je
+crois, ce serait une arme, c'est-à-dire une tentation, c'est-à-dire un
+danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je
+ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation!
+
+«Il fallut obéir, car sa voix était impérieuse et son regard commandait.
+
+«Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau.
+
+«Cette fois, c'était la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis
+a remplacé mon maître comme juge d'instruction. Il arrivait, assisté de
+son greffier; il fut reçu, mais monsieur Remy avait reposé sa tête sur
+l'oreiller et s'était retourné du côté de la muraille.
+
+«M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obtînt aucune
+réponse à ses demandes concernant l'événement de la rue d'Anjou,
+auxquelles il mêlait des observations ayant trait au meurtre de la rue
+de l'Oratoire et à la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat
+instructeur.
+
+«Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps:
+
+«--Le plus souvent qu'il répondra!
+
+«--Monsieur et cher collègue, dit le Perrin-Champein en levant le siège,
+vous me voyez désolé du triste état où je vous laisse; une parole est
+bientôt dite, et la bonne volonté vous manque peut-être un peu;
+néanmoins j'aime à croire que votre silence, qui est en soi fort
+extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre
+conscience de juge.
+
+«Sur le carré il me demanda:
+
+«--Votre maître n'a-t-il point parlé de toute la nuit?... Mais vous ne
+me répondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme, à vous revoir! Tout
+cela est fort extraordinaire, mais j'en ai débrouillé bien d'autres, et
+en thèse générale, les interrogatoires ne servent à rien. C'était un
+garçon fort instruit, assez capable et surtout terriblement protégé!
+Maintenant le voilà qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il
+ne l'a pas tout à fait volé.
+
+«Je m'entendis appeler comme je refermais la porte.
+
+«--Dépêchons, Germain, dépêchons, me dit mon maître qui faisait effort
+pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande à Dieu, c'est
+qu'il me donne le temps de finir.
+
+«Je l'aidai encore à se mettre sur son séant, et il reprit sa tâche, qui
+devenait à chaque instant plus difficile.
+
+«Sa figure changeait à vue d'oeil, ses tempes étaient baignées d'une
+sueur froide.
+
+«Au moment même où il achevait, on sonna pour la troisième et dernière
+fois.
+
+«--Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier, à _elle_, à
+elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a coûté ce
+suprême travail. Va ouvrir, c'est la prière qui vient.
+
+«Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre
+vue qui perce les murailles. C'était la prière. Le vieux curé
+Desgenettes entra et lui donna l'extrême-onction. Mon maître répondit
+jusqu'au bout les raisons latines, après quoi sa tête tomba sur
+l'oreiller. Le vieux prêtre l'embrassa en murmurant: «Priez, âme
+chrétienne!» et mon maître prononça votre nom.
+
+«Je m'approchai. Il n'était plus. Je lui fermai les yeux...
+
+Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard.
+
+Il entrouvrit les revers de sa livrée et prit dans son sein un pli qu'il
+tendit à Mlle d'Arx en disant:
+
+--J'accomplis l'ordre que j'ai reçu et vous remets le testament de votre
+frère.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Le testament
+
+
+Un sanglot avait essayé de soulever sa poitrine aux dernière paroles du
+vieux Germain, mais elle l'avait comprimé par un effort violent.
+
+Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes,
+quelque chose qui ressemblait à la sévérité d'un juge.
+
+Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit:
+
+--Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je
+sois seule pour prendre connaissance de la dernière volonté de mon
+frère.
+
+Germain et la veuve se levèrent aussitôt. Comme ils allaient sortir,
+Valentine ajouta:
+
+--Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez
+près de moi.
+
+--Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman Léo.
+
+--Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez.
+
+La dompteuse et Germain sortirent.
+
+Maman Léo se laissa conduire jusque dans la salle à manger, où elle
+tomba sur un siège en murmurant:
+
+--Saquédié! moi, je suis brisée comme si j'avais reçu une danse! Cette
+enfant-là va faire un malheur! Il n'y a pas à dire, le juge
+d'instruction était bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la
+pauvre fillette avait bien assez à s'occuper de notre Maurice.
+
+Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la tête
+inclinée. Il s'arrêta tout à coup devant maman Léo.
+
+--Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle obéisse à la
+dernière volonté de son frère?
+
+--Je crois qu'ils sont tous les mêmes dans cette famille-là, répliqua la
+veuve, ils ont un diable dans le corps.
+
+Germain se redressa, ses yeux brillaient.
+
+--Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et
+quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la
+bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la
+soeur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le
+courage d'un lion!
+
+Il se laissa choir lourdement à son tour sur un siège et mit sa tête
+entre ses mains.
+
+Au bout de quelques minutes, maman Léo reprit la parole avec un certain
+embarras.
+
+--Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte,
+parce que ça n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on
+ne se fait pas, c'est sûr et moi, la sensibilité me creuse. Sans vous
+commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce?
+
+Germain releva d'abord sur elle un regard scandalisé, mais en voyant la
+bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enluminées, il
+eut presque un sourire et dit:
+
+--Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la mère! Tout le monde
+ne peut pas être des duchesses et marquises; vous m'allez, à moi. Il
+faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un
+autre. Je vas vous servir un petit déjeuner, après quoi vous aurez du
+vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se trémousser
+contre ces coquins-là!
+
+Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque
+sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aimée, Valentine était
+revenue vers le portrait.
+
+Elle avait roulé un siège jusqu'auprès de la peinture, comme on fait
+quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul à seul
+avec un ami cher, après l'absence.
+
+Ce n'était qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la
+toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait
+le don de faire vivre les morts.
+
+Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile
+d'Apelle trompa Zeuxis lui-même. Ingres, ce peintre tant et si amèrement
+outragé, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une mère.
+
+Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux à une exposition
+particulière, ouverte voici déjà bien longtemps, au bazar
+Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du _Journal des Débats_,
+percer la foule et s'élancer les bras tremblants vers le portrait de
+Bertin l'ancien, qui semblait prêt à se lever, les mains appuyées sur
+les bras de son fauteuil.
+
+Chez nous les querelles d'école, en musique, en peinture, en littérature
+aussi, sont aveugles jusqu'à la stupidité.
+
+Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la
+ressemblance était si poignante que Valentine restait là le coeur
+étreint, l'esprit frappé comme à l'aspect d'une vision évoquée.
+
+C'était bien là ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces
+héroïques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bonté, mais dont
+le front semblait marqué d'un signe fatal.
+
+Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, prête à parler, et parmi l'austère
+noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'épanouir
+jamais.
+
+Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx
+était grave auprès d'elle. Remy d'Arx évitait Valentine comme on fuit
+instinctivement le malheur ou la destinée.
+
+Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si
+brillant, si aimé, était loin d'elle et causait, par exemple, avec la
+belle comtesse Corona.
+
+--Je croyais qu'il me détestait, murmura-t-elle, et ce fut sa première
+parole: _il avait peur de moi_, il me l'a dit lui-même. Il devinait le
+coup mortel que j'allais lui porter.
+
+Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la
+toile Remy laissait tomber sur elle.
+
+--Il était jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le
+regardaient d'en bas et leur jalousie était presque de la haine. Les
+voilà bien vengés! Il est mort à force de souffrir! Il y a eu des hommes
+assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que
+le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures.
+Ils l'ont tué à petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable
+barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tenté de
+déshonorer son âme...
+
+Elle resta un instant silencieuse, puis ses lèvres s'entrouvrirent pour
+exhaler ce nom et ces mots:
+
+--Remy... mon frère!
+
+Puis encore elle déchira l'enveloppe et déplia le papier que l'enveloppe
+contenait.
+
+C'était une pauvre écriture, pénible et tremblée, dont le désordre lui
+arracha sa première larme. Elle lut tout bas:
+
+«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En
+présence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma
+dernière pensée à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur bien-aimée, malgré le nom
+de Valentine de Villanove qu'elle a porté pendant l'espace de deux ans,
+par suite d'une fraude ou d'une erreur.
+
+«Les pièces à l'appui de cette assertion sont déposées entre les mains
+du plus fidèle ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma
+famille depuis plus de quarante ans.
+
+«Marie-Amélie d'Arx est mon héritière unique et légitime; néanmoins, et
+pour le cas où son état civil lui serait contesté, je déclare lui donner
+et lui léguer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit même sous
+celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalité de
+mes biens meubles et immeubles.
+
+«Mourant comme je le fais dans la plénitude de ma raison, je signe et je
+date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.»
+
+Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx signé lisiblement et
+d'une main assez ferme.
+
+On voyait bien que l'agonisant avait dépensé là tout ce qui lui restait
+d'énergie.
+
+Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus
+confus, parce que la main avait graduellement faibli.
+
+Valentine put lire néanmoins à travers ses larmes:
+
+«Ma soeur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aimé.
+
+«Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre mère
+peut descendre au fond de mon coeur, guéri de sa blessure.
+
+«Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'oeil de Dieu qui
+m'appelle, je t'aime comme l'enfant chérie dont je contemplais jadis le
+berceau et dont je surveillais le souriant sommeil.
+
+«Nous avons été bien malheureux, ma soeur, j'espère que ma mort achèvera
+de payer notre dette de misère.
+
+«Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous
+exaucez ma prière. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple;
+n'essayez pas de combattre ces hommes qui possèdent un pouvoir
+surnaturel.
+
+«Ce que je n'ai pu faire, moi qui étais armé de la loi comme un soldat
+porte l'épée, moi que ma fonction semblait rendre invulnérable, moi qui
+passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait
+folie de votre part à le tenter.
+
+«Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'êtes qu'une pauvre
+enfant isolée, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous
+protègent en apparence ou du moins presque tous sont affiliés à la
+ténébreuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tué.
+
+«Je ne vous apprends rien en vous disant que vous êtes au milieu des
+Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme
+infernale pour assassiner le seul homme peut-être qui pût combattre avec
+avantage la terrible association.
+
+«Sauf Mme la marquise d'Ornans, pauvre victime désignée d'avance à leurs
+coups et qu'ils ont frappée dans son fils unique, sauf Francesca Corona
+(et je n'oserais répondre d'elle absolument), tous les autres sont des
+scélérats abrités derrière une sorte de rempart magique.
+
+«Valentine, l'esprit s'éclaire à l'heure de mourir, la vengeance
+n'appartient qu'à Dieu. Si j'avais été seulement un juge, peut-être ne
+tomberais-je pas écrasé dans la lutte.
+
+«Mais il y avait autre chose en moi que le zèle du magistrat, il y avait
+la passion de l'homme qui se venge.
+
+«Valentine, ma soeur chérie, songe à toi, songe surtout à celui que tu
+aimes, à Maurice, qui ne m'ayant plus pour démêler son innocence au
+milieu des preuves mensongères accumulées par mes assassins, va retomber
+tout au fond de son malheur.
+
+«Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on
+appelle des gens instruits, avisés, prudents; il a cette cruelle sagesse
+qui ne croit à rien en dehors des choses admises par le sens commun;
+tout ce qui sort de la vraisemblance acceptée lui semble fabuleux et
+indigne d'occuper un brave esprit.
+
+«Son opinion est faite par mon opinion même, dont il prendra le
+contre-pied; j'étais à son sens un rêveur et il est un sage; là où j'ai
+dit non, il dira oui.
+
+«Maurice sera renvoyé devant les assises, Maurice sera condamné; aucune
+éloquence d'avocat, aucune perspicacité de magistrat, nulle puissance
+humaine, en un mot, ne peut empêcher le jury en pareille circonstance de
+répondre: «Oui, l'accusé est coupable.»
+
+«Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton père, ta mère, ton
+frère au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine,
+laisse la haine, songe à l'amour, sauve Maurice!
+
+«Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'évasion, la fuite sans espoir
+de retour, le changement de nom et la vie cachée loin, bien loin au-delà
+de la mer.
+
+«Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche,
+tu peux répandre l'or à pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher
+ton bonheur.
+
+«Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la
+dernière ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et
+sois heureuse!»
+
+Valentine resta un instant immobile, les yeux fixés sur le dernier mot,
+qui n'était pas achevé.
+
+Elle porta le papier à ses lèvres et le baisa à la place même où la main
+du mourant s'était arrêtée.
+
+Puis elle se laissa tomber à genoux, et ainsi prosternée, elle regarda
+le portrait de son frère, qui semblait vivre.
+
+Qui semblait vivre et répéter encore la dernière pensée du vaillant et
+malheureux jeune homme: «Ma soeur, ne me venge pas!»
+
+Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les lèvres de
+Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura:
+
+--Pardonne-moi, pardonne-moi, mon frère, car je vais te désobéir!
+
+--Ah! ah! dit une rude voix derrière elle, c'était pourtant un bon
+conseil qu'il vous donnait là, le défunt.
+
+Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait
+parlé et qui était venu la demander déjà dans la matinée était sur le
+seuil et refermait la porte.
+
+
+
+
+XXX
+
+Le commissionnaire
+
+
+Coyatier, car c'était bien lui, ne fit qu'un pas à l'intérieur de la
+chambre; il resta debout devant le seuil et ôta sa casquette, découvrant
+le poil crépu qui se hérissait sur son crâne.
+
+Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui
+ôtait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance
+robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un
+messager tel que lui.
+
+--Alors, dit-il avec ce mélange d'effronterie et de timidité qui était
+le caractère le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons
+pas l'idée d'obéir à ce pauvre M. d'Arx?
+
+Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme
+s'ils eussent été éblouis.
+
+--Avancez, dit-elle au lieu de répondre. Coyatier s'approcha.
+
+--Nous avons à causer, dit-elle encore, asseyez-vous là.
+
+Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le
+marchef eut un mouvement d'hésitation.
+
+--Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir où il s'asseyait,
+car je ne lui ai jamais fait de mal.
+
+--Vous avez parlé de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez
+donc ceux qu'il me donne dans cet écrit?
+
+--Non, répondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre,
+lui aussi, et moi, qui ne suis pas payé pour aimer les juges, je lui
+avais dit d'avance qu'il allait à la boucherie. Ce n'était pas le
+premier venu, ce juge-là, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus
+braves que lui. Il savait que je lui disais la vérité; mais il continua
+de suivre son chemin, jusqu'au cimetière. Chat échaudé craint l'eau
+froide, je pense bien qu'avant de tourner l'oeil, M. d'Arx vous aura
+défendu de jouer avec le feu.
+
+--C'est vrai, prononça tout bas Valentine.
+
+--Il m'avait payé pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit
+fidèlement tout ce que je savais. Ce n'était pas de la trahison; ces
+gens-là ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble à
+du dévouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent
+quand ils ont besoin de mon obéissance. Je me souviens de la première
+parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque
+dans mon galetas de la barrière d'Italie... Et il fallait un crâne
+ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! Ça me plaît à
+moi, le courage, parce que j'ai été une manière de lion avant de tomber
+chien enragé. Je lui dis: «Monsieur le juge, si dans mon idée c'était
+possible d'assommer les Habits Noirs ou de les brûler, il y aurait du
+temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme
+d'un bourreau et m'ont forcé à tuer en m'étranglant. Mais rien ne peut
+contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.»
+
+«Cet homme-là n'était pas de ceux qui haussent les épaules quand on leur
+parle. Il savait qui j'étais et je ne veux pas dire qu'il me regardait
+sans répugnance; mais enfin, il m'écoutait. Sa première réponse fut
+celle-ci: «J'ai fait le sacrifice de ma vie.»
+
+«C'était un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les
+tient, et vous avez le même sang que Remy d'Arx dans les veines.
+
+--Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'auprès de lui et
+s'assit, je vous regarde sans répugnance: vous êtes l'homme qu'il me
+faut.
+
+Le marchef recula son siège. Il y avait sur son rude visage une
+expression de tristesse. J'allais dire de pudeur.
+
+--N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je
+hais les femmes, j'ai peur des femmes.
+
+--Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une
+voix contenue, mais si profondément vibrante que le marchef eut un
+frémissement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup.
+
+--Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me
+laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai
+que vous êtes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la
+mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant,
+mais parce que vous causez là de bonne amitié avec le maudit qui fait
+horreur aux scélérats, qui se fait horreur à lui-même. Savez-vous bien
+que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits
+Noirs, les Habits Noirs, tout damnés qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni
+soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi
+eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils
+voient rouge de sang jusqu'au coude.
+
+Il étendait sa main énorme, dont les veines gonflées semblaient prêtes à
+éclater.
+
+Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui était glacée, mais qui ne
+tremblait pas.
+
+Le bandit la regarda avec une sorte d'étonnement attendri.
+
+--Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela
+pour sauver l'homme qui vous aime!
+
+--L'homme à qui j'ai donné mon coeur, répliqua Valentine dans un élan de
+soudaine énergie, je ne le sépare pas de moi-même; lui et moi nous ne
+faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'âme est à lui: ma vengeance,
+c'est sa vengeance.
+
+Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement.
+
+--C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre
+gaieté; je connais les lapins de son numéro, il aimerait mieux la clef
+des champs que toutes vos belles phrases!
+
+Il ajouta en changeant de ton:
+
+--J'étais venu pour régler la chose de son escampette; est-ce que vous
+auriez changé d'idée?
+
+--Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard brûlant.
+
+--Ah! ah! fit le marchef, en cherchant à éviter le feu de ces prunelles
+qui l'éblouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver?
+
+--Non, répliqua encore Valentine d'un accent bref et dur.
+
+--Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc à la
+première idée du colonel; un verre de poison partagé à deux?
+
+--À quoi bon le sauver! s'écria impétueusement Valentine; tant que ces
+hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa tête?
+
+--Ça, c'est la pure vérité.
+
+--Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles
+jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je
+sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entraîne? Il y a des
+instants où, dans mon coeur qui déborde de tendresse, je ne trouve plus
+de place pour la haine; il y a des instants où je me vois entourée de
+trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx,
+pour la soeur de Remy d'Arx, la pensée seule du bonheur est une impiété!
+Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul
+ne sait le secret de cette redoutable comédie! Mais sais-je moi-même si
+je n'ai pas été, si je ne suis pas toujours folle? Mon père, ma mère,
+dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon frère, ce
+noble et cher ami, tous ceux-là ne sont plus!
+
+«Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en équilibre au bord
+d'un abîme, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le
+seul amour de ma jeunesse, mon fiancé, mon mari, sur la tête de qui le
+même glaive meurtrier est suspendu par le même fil! Je suis Corse, c'est
+vrai, et toutes les fibres de mon être tressaillent à la pensée de punir
+les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout,
+mais j'aime jusqu'à l'idolâtrie, et ce qui semble en moi démence, c'est
+la vérité même, la lumière faite par l'amour!
+
+Elle s'interrompit, et son regard découragé s'arrêta sur Coyatier,
+tandis qu'elle murmurait:
+
+--Mais comment pourriez-vous me comprendre?
+
+Le grossier visage du bandit avait une expression étrange.
+
+--Je ne comprends peut-être pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu
+s'en faut, en définitive. J'ai été un homme, il y a des heures où je
+m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net;
+que voulez-vous de moi?
+
+Valentine fut un instant avant de répondre, et pendant toute une minute
+ils se regardèrent fixement.
+
+Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble;
+dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de résister
+à un enthousiaste entraînement.
+
+Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole:
+
+--Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il à voix basse; je suis ici
+par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout
+ce qui se passait entre nous.
+
+--Je m'en doutais, fit Valentine, et malgré cela, quelque chose me
+disait que vous ne me trahissiez pas.
+
+--Ce quelque chose là disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu'à un
+certain point pourtant. Dans cet enfer, où ils régnent et où nous sommes
+tourmentés par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout à fait
+vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire
+encore un mot, et puis vous répondrez à ma dernière question, car le
+temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'île de
+Corse, où est notre refuge, tout de suite après le meurtre de Hans
+Spiegel, pour lequel votre Maurice va être condamné; on avait surpris
+mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se défaire
+de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai reçu contrordre le
+jour même de mon départ, qui était le jour où vous fûtes amenée à la
+maison du Dr Samuel. On me déguisa en malade, et je fus mis à
+l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et
+pour Maurice, qui étiez alors les deux seules créatures humaines
+possédant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres
+qui sont dans le même cas que vous: Maman Léo, le vieux Germain et moi.
+Allez, on vous écoute!
+
+
+
+
+XXXI
+
+Le coeur de Valentine
+
+
+Les sourcils de Valentine étaient froncés par l'effort de son travail
+mental.
+
+--Vous êtes condamné comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.
+
+--Je suis toujours condamné, répondit Coyatier, mais je me rachète
+toujours. Le Père se connaît en hommes; ça ne l'embarrasserait pas de
+remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil,
+mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.
+
+--Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.
+
+--Ça, c'est bien sûr, dit le bandit, et il faudrait être fou pour
+n'avoir pas peur de lui.
+
+--Vous ne consentiriez pas à le combattre? j'entends à le combattre
+bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a déserté
+revient et se dresse de son haut pour mourir?
+
+--Si c'était en Alger, grommela le marchef, où il y aurait des gens pour
+me regarder.
+
+--Moi, je vous regarde, prononça tout bas la jeune fille.
+
+--Vous m'avez touché la main, c'est vrai, dit le bandit; vous êtes une
+crâne jeune personne!
+
+--Voulez-vous vous donner à moi tout entier? demanda brusquement
+Valentine.
+
+--À quoi ça vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de répondre.
+
+--Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'échafaudage de
+leur intrigue peut crouler si vous leur manquez.
+
+--Quant à ça, fit Coyatier avec une étrange expression d'amertume, je
+vaux cher et ils ne me marchandent pas.
+
+--Fixez votre prix, dit Valentine.
+
+--La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs
+dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue!
+
+--J'ai plus d'un million à moi, dit encore Valentine.
+
+Le marchef haussa les épaules, mais il répéta:
+
+--C'est sûr que vous êtes un crâne brin de fille! vous m'avez donné la
+main! voyons, mettez que je fasse la bêtise d'accepter vos propositions,
+avez-vous une idée?
+
+--Oui, j'ai une idée.
+
+--Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots.
+
+--On peut la dire en deux mots.
+
+Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre éclat.
+
+--Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un
+reflet de cette flamme.
+
+--Qu'ils meurent! prononça Valentine d'une voix basse mais distincte.
+
+--Eh! eh! la Corsesse! s'écria Coyatier presque joyeusement, vous n'y
+allez pas par quatre chemins, vous!
+
+--Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire.
+Sang pour sang! je les condamne à mort, moi, la fille et la soeur de
+ceux qu'ils ont assassinés!
+
+Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit.
+
+--Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous haïssez comme il faut,
+dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout
+cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier.
+
+Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea
+d'expression, et sa beauté tragique eut comme une auréole de belle et
+profonde tendresse.
+
+--Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la
+poitrine serrée: le premier, le dernier battement de mon coeur! Vous
+avez mesuré ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour.
+
+Elle reprit avec plus de calme:
+
+--Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu'à lui, je ne
+travaille que pour lui. Dieu lui-même a serré nos liens; mon frère, que
+ma volonté ardente est de venger, n'était-il pas le bienfaiteur de
+Maurice? Si Maurice était libre, avec quelle joie il engagerait sa vie
+pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononcée est la seule planche
+de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauvé, cette
+fois, bien sauvé, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la
+loi, et la loi ne l'ira pas chercher à trois mille lieues d'ici où je
+l'entraînerai!
+
+Autour des grosses lèvres de Coyatier, il y avait comme un sourire.
+
+--Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irritée.
+
+--Parce que c'est cocasse, répliqua le bandit, de voir comme les beaux
+esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une idée pareille...
+mais ne m'interrogez pas, ça nous mènerait trop loin. J'ai mon ouvrage
+et je vais prendre congé de vous.
+
+--Sans me répondre? s'écria Valentine. Me suis-je donc trompée?
+N'avez-vous pas vous-même l'envie, le besoin de retrouver votre liberté?
+
+--Ah! fit le marchef, ma liberté!... peut-être.
+
+Ces mots, comme l'accent qu'il mit à les prononcer, ressemblaient à une
+énigme.
+
+--N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son
+âme éloquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois
+vos mains ensanglantées?
+
+--Ah! fit encore Coyatier de ce même accent dont l'expression ne se peut
+traduire, vous les avez touchées, ces mains-là, vous êtes une crâne
+jeune personne! Mais où les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui
+ont du sang? Dans le sang?
+
+Le front et les joues de Valentine étaient de marbre.
+
+--Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit
+d'abattre une bête féroce.
+
+--Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voilà
+assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a
+que ces choses-là pour réussir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez
+prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous
+tenir l'échelle.
+
+--Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas à cette
+brusque conclusion; consentez-vous?
+
+--Pourquoi pas? Que mon cou soit cassé ici ou là, peu importe. La
+loterie est une bêtise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent à la
+loterie. Je vous regardais tout à l'heure; vous devez avoir la veine...
+Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous
+n'irez pas à droite ou à gauche, selon votre volonté. Il y a un jeu tout
+fait, voulez-vous le prendre?
+
+Il parlait d'un ton bref et précis. Valentine murmura:
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire
+évader le lieutenant Maurice Pagès.
+
+--Comment, demain? s'écria Valentine. Déjà si Maurice, que je viens de
+voir, n'en sait rien.
+
+--Dans tout cela, répondit le marchef, Maurice est la cinquième roue
+d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous.
+Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez être mariés.
+
+Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de
+stupéfaction. Le marchef reprit:
+
+--Pendant que vous étiez à la prison de la Force, j'étais, moi, chez le
+colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai idée qu'il n'en a pas pour
+très longtemps. Si Toulonnais-l'Amitié, le prince et les autres savaient
+ce qu'il m'a dit... C'était drôle de le voir me caresser le menton en
+bavardant tout bas: «Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu
+es la plus forte tête de l'association, et mon testament, qui est tout
+fait, te nomme mon légataire universel...» Eh bien! après! Je serais
+capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si
+j'étais le Maître, ils viendraient me lécher les pattes comme des chiens
+couchants.
+
+Il s'arrêta. Valentine dit:
+
+--Tout cela ne m'explique pas vos paroles.
+
+--L'explication la voici; le colonel a ajouté: «C'est ma dernière
+affaire, et je veux la régler avant de m'en aller; il faut que tout soit
+fini demain soir.»
+
+--Mais les préparatifs de l'évasion..., murmura Valentine.
+
+--Voilà huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et
+des billets de banque à poignées. Quand il a été relancer la veuve
+Samayoux, la chose était arrangée.
+
+--Mais pour le mariage... le prêtre?
+
+--Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit à
+Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'idée
+fixe de Mme la marquise; elle s'est résignée à tout, sauf au scandale de
+laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on
+ait prononcé sur eux le _conjungo_. M. de Saint-Louis, qui n'a rien à
+refuser à la marquise, s'est chargé de l'abbé Hureau, et quoique un
+mariage secret soit une grosse affaire à l'archevêché, le bon vicaire du
+Roule n'a rien à refuser à son roi pour rire, qui prend la peccadille à
+son compte et qui écrira au pape si l'archevêque fait le méchant. Comme
+ça, pas vrai, les convenances seront respectées. Coyatier, en débitant
+cela, avait gardé son rire amer.
+
+--Et après le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'altéra.
+
+--La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous...
+
+--Ce départ est aussi préparé?
+
+--Ah! je crois bien! préparé à fond.
+
+--Pour où partons-nous?
+
+--Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien
+que moi.
+
+--Un double meurtre! prononça péniblement la jeune fille.
+
+--Je n'ai pas encore reçu mes instructions complètes, repartit Coyatier;
+je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous
+prenez les choses; mais j'ai idée qu'il y aura plus de deux meurtres,
+car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx à l'heure qu'il est ont à régler
+avec l'association le même compte que Maurice et que vous.
+
+--Le vieux Germain, fit Valentine, maman Léo...
+
+--Et moi. Nous radotons, je vous l'ai déjà dit.
+
+--Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?...
+
+--Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton
+sérieux cette fois, et aller à tâtons partout où ça me plaira de vous
+conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas
+une observation, pas une résistance. Quant au prix, nous compterons
+après; ça vous va-t-il?
+
+Comme Valentine hésitait, il regarda la pendule et se leva.
+
+--Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, réfléchissez,
+vous me donnerez réponse demain matin. Car il y a un _hic_ à tout cela,
+c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous
+gagnerons la partie ou bien si nous serons tous écharpés à la dernière
+manche.
+
+--Je n'attendrai pas jusqu'à demain! s'écria Valentine, à quoi bon
+réfléchir? la mort nous entoure de tous côtés, il n'y a pas d'autre
+issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est à vous, les conditions que vous
+m'avez posées seront accomplies, aveuglément.
+
+Le marchef, qui avait déjà fait un pas vers la porte, s'arrêta.
+
+--Quant à être une crâne jeune personne, fit-il, ça y est en grand!
+Alors, il faut vous dépêcher de retourner à la maison. M. Samuel ne se
+sera pas aperçu de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous
+trouverez à la porte où sont les maçons quelqu'un qui vous fera rentrer,
+ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter
+son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce
+qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise,
+émerveillée, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de comédie,
+ça ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que
+vous êtes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait
+dans votre cervelle toquée. Il y croira ou il n'y croira pas, ça ne fait
+rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin
+triche: voilà le côté curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si
+vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux
+yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose sûre, c'est
+que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez
+donné votre main.
+
+--Merci! merci! balbutia Valentine, émue jusqu'à ne point trouver de
+paroles.
+
+Coyatier sortit précipitamment, mais il rentra presque aussitôt et dit:
+
+--Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement
+à l'estaminet de l'Épi-Scié, c'est pour l'évasion: un homme qui n'ait
+jamais été devant la justice. Il faut ça pour prendre la place du
+prisonnier sans risquer trop gros. Maman Léo vous trouvera la chose dans
+sa baraque ou ailleurs... À vous revoir, la belle, car nous nous
+reverrons au moins une fois, et après ça, à la garde du bon Dieu s'il y
+en a un!
+
+
+
+
+XXXII
+
+L'agonie d'un roi
+
+
+Il faisait nuit. Paris opulent achevait de dîner, Paris pauvre était en
+train de souper; les gargotes, à bon droit célèbres parmi les ouvriers,
+et qui, en ce temps-là surtout, foisonnaient aux environs des halles,
+regorgeaient de chalands.
+
+Il m'est arrivé souvent de glisser mon regard à travers les carreaux
+troublés de ces réfectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret,
+tant s'en faut; on voit là en majorité les bonnes, les naïves figures;
+chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui
+fume.
+
+Là, les défaillances d'appétit ne sont pas connues; on a gagné rudement
+le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces gênantes
+délicatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums répandus trop
+abondamment dans l'atmosphère.
+
+L'ail et l'oignon ne déplaisent à personne, l'échalote et le beurre noir
+ne comptent que des amis.
+
+Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide sévit
+au-dehors.
+
+On voit des convives qui ménagent avec sensualité le demi-litre de bleu
+pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les
+pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou après la
+compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet.
+
+J'ai ouï dire que la toilette si coûteuse faite à la grande ville,
+depuis quelque temps, par le chef de ses édiles a diminué de beaucoup le
+nombre de ces gargotes, situées à proximité du marché et qui donnaient à
+ceux qui travaillent une nourriture à peu près saine et sincère.
+
+J'ai ouï dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le
+quartier lui-même et que les consommateurs y payent désormais non
+seulement le boeuf avec légumes, mais encore le loyer, les glaces et le
+gaz.
+
+Tout cela est très cher et ne restaure point.
+
+Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien
+qu'en prouvant au public l'authenticité de sa viande, ne vend pas sa
+viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la
+vieille gargote renaissante, mais appropriée au progrès de nos moeurs.
+
+Il faudra peut-être encore beaucoup de temps pour cela, car les
+industriels aiment mieux spéculer sur les vices de l'ouvrier que de
+songer à ses besoins.
+
+Au lieu du réfectoire modèle que je demande, ce sont des cafés
+splendides qui s'élèvent, fondés sur ce principe trop connu que rien
+n'est plus facile à dévaliser que l'indigence.
+
+On voit là tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelatée et de
+luxe moqueur.
+
+Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados
+scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des
+larmes qui mouillent leur recette quotidienne.
+
+Mais quand le travailleur, encore tout ébloui par tant d'illuminations
+et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaieté
+persiste-t-elle?
+
+Il y a là souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux.
+
+Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les
+examine de près, donnent le frisson tout comme le ténébreux métier
+exercé par Coyatier, dit le marchef.
+
+Les temps du mélodrame sont passés, c'est possible, mais il y a encore
+chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or très légalement avec
+de la douleur et de la honte.
+
+Paris s'habitue vite au froid comme à tout; malgré la brume glacée qui
+s'épaississait dans les rues, on voyait nombre de flâneurs circuler sur
+le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des
+merceries étaient à leur poste tout le long de la rue Saint-Denis.
+
+Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, indéfinissable,
+que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le
+quartier un écho à la fois terrible et lugubre.
+
+Chacun s'arrêta dans les rues pour écouter; les sergents de ville
+dressèrent l'oreille, se demandant si ce n'était pas la clameur
+lointaine d'une jeune révolution qui vagissait. On s'étonna dans les
+ménages et toutes les fenêtres bien closes s'entrouvrirent aux divers
+étages des maisons. Dans les gargotes, les verres levés restèrent à
+mi-chemin des lèvres et les fourchettes cessèrent de grincer sur
+l'épaisse faïence des assiettes.
+
+Quel était ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui
+était sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant perçait toutes
+les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons à
+travers les portes fermées?
+
+Jules Gérard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires
+vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment épique, Jules Gérard
+raconte la vie et la mort des lions qu'il a tués.
+
+Il y a là une page, pleine d'une prodigieuse émotion, où l'on entend le
+lion agoniser dans le désert.
+
+C'est une voix qui s'éteint, mais qui est gigantesque encore. À
+l'écouter, hommes et femmes frémissent sous la tente; dans les douars,
+les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralysés, et le long de
+l'oued qui va, desséché à demi, entre les pierres et les palmiers, les
+autres habitants du désert, saisis d'une terreur profonde, écoutent.
+
+C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature entière
+prend part à son agonie et porte un deuil épouvanté.
+
+C'était ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des déserts, dont
+la plainte suprême ébranlait tout un coin de la civilisation parisienne.
+
+Il avait beau être esclave, vaincu, déshonoré, son cri funèbre montait
+et s'élargissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre.
+
+Il avait beau être humilié, et depuis combien de temps? sous l'outrage
+grotesque de la servitude, subissant la médecine ignorante d'Échalot,
+grimé comme une courtisane hors d'âge, rapiécé comme un vieux manchon
+qui perd son poil, il avait beau être criblé d'emplâtres, et porter
+perruque, la mort le redressait dans son inaliénable grandeur.
+
+Paris ne savait pas. Les lions sont rares à Paris. Paris qui parle
+toutes les langues était inhabile à reconnaître la dernière parole du
+lion.
+
+Car c'était bien M. Daniel, le prisonnier valétudinaire de maman
+Samayoux, qui poussait son rugissement suprême dans la baraque
+abandonnée.
+
+Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des
+sables sans limites tourmentés par le simoun, où le soleil brûle le
+regard des hommes en réjouissant l'oeil des lions, à Paris, le paradis
+des lionnes, des chiens bichons et du chat de la mère Michel, il mourait
+à Paris, lui, le roi du désert, dépouillé même de son nom comme tous les
+rois exilés.
+
+_Sic transit gloria mundi:_ Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur
+Lion décédait sans pompe ni crinière dans la peau chauve de M. Daniel.
+
+Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les
+terrains de la percée nouvelle. Les rugissements du moribond s'élevaient
+à intervalles presque égaux, entrecoupés de profonds silences, comme
+éclataient, dit la légende, les appels du cor de Roland dans les gorges
+de Roncevaux.
+
+Nul ne répondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain
+l'origine et le point de départ. Chacun se demandait où naissait ce
+tonnerre; personne n'avait songé à la maison de planches de Mme
+Samayoux.
+
+Sous la neige qui recommençait à tomber, une silhouette noire se
+détacha, éclairée à contre-jour par les réverbères de la rue
+Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point
+les vêtements amples nécessités par la saison; il allait grelottant et
+boutonné dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux
+mains jusqu'au fond de ses poches.
+
+Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqué par un lumignon
+municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot râpé jusqu'à la
+corde pour mettre en lumière un chapeau gris pelé, coiffant dans les
+cheveux jaunes.
+
+Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Amédée
+Similor n'était pas en bonne fortune. Il revenait la tête basse, le
+gousset vide, l'estomac affamé; la réunion de la veille à l'estaminet de
+l'Épi-Scié n'ayant été suivie d'aucun résultat, on avait renvoyé les
+simples soldats de l'armée des Habits Noirs sans autre bénéfice qu'une
+abondante distribution de punch.
+
+Similor, après avoir couché je ne sais où, avait fait un tour de chasse
+dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous
+sa dent depuis la veille.
+
+Vous jugez s'il était de joyeuse humeur.
+
+--Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait à
+la principale porte de la baraque, ça grouille autour de vous dans les
+moments de la prospérité; quand vient la circonstance de la débine, plus
+rien, bernique!
+
+Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un
+sourd rugissement.
+
+--Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a là que la vilaine
+bête. La veuve est à licher quelque part avec ses connaissances.... avec
+ce gredin d'Échalot peut-être!
+
+Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la
+porte de derrière, dite «entrée des artistes», qui s'ouvrait au moyen
+d'un truc, connu par tous les habitués de la maison.
+
+Il entra cette fois et se trouva dans l'intérieur de la cabane, qui
+n'avait pas été ouverte depuis le matin, et où l'agonie de M. Daniel
+mettait une épouvantable odeur de fauve.
+
+--Sent-il mauvais à lui tout seul ce paroissien-là! gronda Similor. Ho!
+hé! Échalot, où donc que tu es, ma vieille? Ça me fait toujours quelque
+chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin.
+
+Il était tendre parce qu'il connaissait le bon coeur de son Pylade, et
+qu'il comptait avoir à souper.
+
+Mais à ses avances personne ne répondit.
+
+Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui
+retentit dans la baraque avec un éclat terrible.
+
+Similor eut froid dans les veines. Il avait refermé la porte en entrant;
+l'intérieur de la baraque était plongé dans une obscurité complète. Son
+regard, qui s'était tourné d'instinct vers le lion, distingua deux
+lueurs rougeâtres, semblables à des charbons prêts à s'éteindre.
+
+En même temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut à
+Similor que les deux charbons approchaient.
+
+Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce misérable amalgame de
+tous les défauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse
+bohème, avait du moins une sorte de bravoure.
+
+--Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu étais cuit, je
+mangerais bien tout de même une tranche de ton filet, car j'ai une faim
+de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges.
+
+Tout en parlant, il s'était baissé, cherchant autour de lui un bout de
+bois qui pût lui servir d'arme.
+
+Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence
+paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le même à l'heure
+de la souffrance: ils cherchent du secours.
+
+La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant
+jadis servi à la danseuse de corde et qui formait une excellente massue.
+
+--À la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape!
+
+Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout
+auprès de lui et sentit le vent d'une haleine fétide.
+
+--Crénom! s'écria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait
+faim, lui aussi?
+
+Dans sa frayeur irréfléchie, il brandit le fragment de balancier, qui
+tournoya et vint tomber sur la tête du lion.
+
+Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux
+charbons ne brillèrent plus.
+
+--Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas être contente; mais
+on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-là en détail.
+
+--C'est égal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine
+naïveté de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis
+l'Hercule de l'Antiquité, pour abattre un lion furieux avec un bout de
+bois et d'un seul coup!
+
+Il marcha en tâtonnant vers le coin où se faisait la cuisine, car la
+faim le talonnait. Le fourneau de fonte était froid et sur la planche où
+Échalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas
+même une croûte de pain sec.
+
+--Est-ce qu'il se dérange, ce gredin-là? pensa Similor. Où donc peut-il
+être allé avec le môme? Quand le diable y serait, il va revenir coucher,
+toujours? Qui dort dîne; en l'attendant, je vais tâcher de faire un
+petit somme!
+
+Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit où
+était la paille du lion.
+
+--C'est encore chaud, fit-il en se couchant à la place occupée naguère
+par sa victime, mais ça ne sent pas la rose.
+
+Au moment où il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de
+l'entrée des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa:
+
+--Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon
+souper.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+La tentation de Similor
+
+
+Le nouvel arrivant était encore un habitué de la baraque, car il ouvrit
+la porte sans effort et entra comme chez lui.
+
+Similor, désormais, attendait. Le sauvage parisien a des prudences
+d'Iroquois; il guette toujours un peu avant d'agir ou de parler.
+
+Le nouveau venu eut à peine fait quelques pas dans la baraque qu'il buta
+contre le corps du lion.
+
+--Je m'en avais douté, dit-il avec mélancolie, mes soins ont manqué à la
+pauvre bête et elle a rendu l'âme.
+
+--C'est Échalot! pensa Similor; motus! on va savoir d'où il arrive et la
+vie qu'il mène.
+
+Échalot, en effet, comme presque toutes les pauvres créatures qui n'ont
+pas beaucoup d'amis, parlait volontiers tout seul.
+
+--_De profundis_! murmura-t-il. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous
+finirons tous comme ça. C'est une perte pour la patronne; mais elle n'a
+pas le coeur à s'occuper de ses affaires d'intérêt.
+
+--Où l'a-t-elle donc, le coeur? se demanda Similor; est-ce qu'elle va se
+faire chartreuse pour pleurer son lieutenant d'Alger?
+
+Échalot, cependant, gagna le coin où était son fourneau et se mit à
+battre le briquet. Similor avait la bouche ouverte pour parler enfin,
+lorsqu'il entendit ces paroles remarquables:
+
+--Ça me gêne, moi, disait Échalot, d'avoir tant d'argent sur moi. On ne
+sait pas ce qui peut arriver; je cherche la patronne depuis midi, et il
+me semble toujours que ma poche coule, laissant filtrer les billets de
+banque.
+
+Les oreilles de Similor s'ouvrirent comme deux pavillons de trompe de
+chasse.
+
+--Des billets de banque! répéta-t-il.
+
+Et il s'incrusta plus avant dans la paille, flairant un énorme coup à
+tenter.
+
+--Faut tout de même que madame Léocadie ait une jolie confiance en moi,
+continua Échalot en approchant une allumette de l'amadou qui avait pris
+feu; j'avais peine à croire que ses paperasses avaient la valeur qu'elle
+disait, mais je n'ai eu qu'à les mettre sur la planchette au guichet du
+changeur pour avoir des mille et des cents.
+
+Similor se pinçait le bras du doigt pour être bien sûr qu'il ne rêvait
+point.
+
+--En voilà un changeur, pensait-il, qui a de la confiance de reste! Au
+vis-à-vis de la mauvaise tenue de ce canard, il n'a donc pas seulement
+eu l'idée que les papiers devaient être volés?
+
+C'était là une observation plausible et pleine de justesse, mais la
+chandelle d'Échalot en s'allumant y fit une triomphante réponse.
+
+Les yeux de Similor battirent, frappés par un éblouissement; il n'aurait
+pas été plus étonné s'il avait vu son humble ami revêtu d'un manteau
+d'hermine et coiffé de la couronne royale.
+
+C'était en effet une métamorphose presque féerique. Échalot avait des
+souliers neufs bien cirés, un pantalon noir, le tout en beau drap fin et
+tout battant neuf. Il avait en outre un chapeau de soie dont le lustre
+était vierge et qui, par la neige qui tombait, avait dû voyager en
+voiture. Il portait enfin une chemise d'une entière blancheur sur
+laquelle se nouait une cravate de satin.
+
+De plus, ses cheveux étaient peignés à fond et sa barbe était faite.
+
+Nous ne voulons point dire qu'il fût très beau comme cela, mais sa
+laideur était transfigurée à ce point que Similor eut vraiment peine à
+le reconnaître: d'autant que la gibecière, asile habituel de Saladin,
+n'était plus suspendue au cou d'Échalot.
+
+Similor pensa trop de choses pour prendre le temps de les exprimer; il
+dit seulement en lui-même: «Nom de nom!» et cette simple interjection
+valait tout un long discours.
+
+Échalot apporta son flambeau sur la table où Mme Samayoux avait trinqué
+la veille au matin avec Gondrequin-Militaire et M. Baruque. Il s'assit
+sur la chaise même de la veuve et tira de sa poche un paquet de papiers
+que du premier coup d'oeil Similor reconnut pour des billets de banque.
+
+C'était le produit de la négociation confiée par maman Léo à son page
+Échalot. Nous savons que cette journée avait été employée par elle à
+d'autres besognes et qu'elle n'avait pas quitté Valentine.
+
+Son dévouement était de ceux qui ne marchandent pas. Elle s'était mis
+dans la tête ou plutôt dans le coeur de sauver Maurice Pagès à n'importe
+quel prix.
+
+Les moyens à employer lui échappaient encore ce matin, mais elle savait
+que l'argent était le nerf nécessaire de cette guerre qu'elle allait
+entreprendre.
+
+Elle avait fait ce qu'il fallait pour se procurer de l'argent.
+
+Malgré la défiance si naturelle à ceux qui ont travaillé beaucoup pour
+gagner peu et qui, en outre, se sentent entourés de gens sujets à
+caution, elle n'avait pas hésité à remettre sa fortune entière entre les
+mains d'Échalot.
+
+Elle s'était dit, pour excuser à ses yeux cette hardiesse: «J'ai de
+l'oeil; j'ai jugé cette créature-là du premier coup; je crois en lui
+bien plus qu'en un notaire.»
+
+Et elle avait ajouté:
+
+«Quant à mon saint-frusquin, j'en dois les trois quarts aux talents
+réunis de mon Maurice et de Fleurette, qui faisaient tomber des pluies
+de pièces de cent sous dans mon comptoir. C'est bien le moins que je
+rende à ces enfants-là ce qu'ils m'ont donné.»
+
+Enfin, car les pauvres gens ont une idée très précise et très développée
+des obstacles que la pauvreté oppose à chaque pas dans la vie, maman
+Samayoux avait songé tout de suite à transformer Échalot pour lui rendre
+possible l'accomplissement de sa mission.
+
+Elle avait eu exactement la même pensée que Similor; elle s'était dit:
+
+--Avec sa tenue chez l'agent de change, on l'appellera voleur et on est
+capable de l'arrêter.
+
+Préalablement à toute autre chose, elle avait donc donné à notre ami de
+quoi s'acheter une garde-robe complète, et c'était pour aller chez le
+tailleur qu'Échalot l'avait quittée dans la rue Pavée, au Marais, devant
+l'entrée principale de la Force.
+
+Le paquet de billets de banque était ficelé avec soin; néanmoins, la
+préoccupation d'Échalot était si grande, il avait à tel point conscience
+de sa responsabilité qu'il voulut compter mille francs par mille francs
+pour être bien sûr que quelques-uns de ces précieux chiffons ne
+s'étaient point envolés en route.
+
+--Ça tient dans la main, se disait-il en défaisant le noeud de la
+ficelle, et si on changeait ça en pièces de deux sous, il y en aurait
+gros comme une baraque. Quelle capacité faut-il qu'elle ait, Léocadie,
+sous l'apparence d'une femme agréable et sans souci, pour avoir amassé
+une pareille opulence!
+
+Il mouilla son pouce et les billets froissés rendirent un petit bruit.
+Similor ne respirait plus.
+
+Choisissez parmi les poètes dont la gloire emplit le monde et chargez le
+plus puissant d'entre eux d'exprimer la fiévreuse envie que Similor
+avait de mettre le grappin sur les économies de maman Samayoux, je vous
+affirme que votre poète de choix restera au-dessous de sa tâche.
+
+On peint l'amour, la haine, l'avidité, toutes les passions humaines,
+mais la fringale sans nom d'un mohican comme Similor en face de soixante
+ou quatre-vingts billets de banque, voilà ce qui défie toute habileté de
+plume ou de parole, voilà ce qui est véritablement surhumain.
+
+Il avait vu des billets de banque aux devantures des changeurs, il les
+avait caressés du regard souvent et longtemps; depuis son adolescence,
+l'idée d'avoir un billet de banque était pour lui un rêve plein
+d'attendrissement et de folie.
+
+Il n'était pas avare, mon Dieu, au contraire, il était prodigue au même
+degré que ces fils de famille qui viennent manger à Paris, en compagnie
+des dames rousses, le capital du papa décédé.
+
+C'est l'esprit français, dit-on; Similor avait l'esprit français.
+
+Les imbéciles dont je parle, quand ils ont dévoré le patrimoine du
+vicomte ou du coutelier qui fut leur père, deviennent coquins ou
+mendiants selon le sort de leur tempérament.
+
+Similor était l'un et l'autre d'avance, et dans quelle splendide mesure!
+
+Il était poète, lui aussi, il voulait mener la vie à grandes guides, ce
+don Juan de la boue; il voulait éblouir le ruisseau.
+
+Il voulait boire des océans de volupté dans son tombereau triomphal,
+traîné par toutes les Vénus éraillées, par tous les Cupidons galeux
+grouillant au fond de ces bosquets où Armide-à-la-Hotte tient sa cour
+galante à cent pieds au-dessous des égouts de Paris.
+
+Ah! c'est une grande figure que ce laid gredin, marchant sur ses tiges!
+Et j'espère que son portrait séculaire, si faiblement ébauché qu'il soit
+par mon insuffisance, me tiendra lieu de génie auprès de la postérité.
+
+Il s'était retourné sans bruit dans sa paille humide et fatiguée qui
+n'avait plus de sonorité.
+
+Il s'appuyait déjà sur ses mains, le cou tendu, l'oeil injecté, la
+poitrine au ras du sol, dans l'attitude d'un sauvage qui s'apprête à
+ramper pour surprendre son ennemi.
+
+Échalot était encore sans défiance; il se croyait seul et retournait ses
+billets de banque un à un en prononçant à haute voix les chiffres de son
+compte.
+
+Mais tout en comptant, il réfléchissait.
+
+--Dix-huit, disait-il, dix-neuf et vingt. Quand on songe que tout cela
+va passer peut-être pour le lieutenant! Vingt et un, vingt-deux, et
+vingt-trois. Ils étaient collés ces deux-là! c'est doux comme du coton
+et ça fait plaisir à manier. La patronne l'a dit, vingt-neuf et trente,
+ça lui est égal de recommencer sa carrière sur nouveaux frais. Est-ce un
+beau trait de dévouement, ça? trente-sept. Au fait, c'est une
+circonstance qui peut me donner l'opportunité de parvenir au comble de
+mes désirs, puisque sa fortune était un obstacle, quarante, quarante et
+un, à l'obtention de sa main.
+
+En ce moment, un bruit imperceptible arriva jusqu'à lui; mais il ne leva
+pas les yeux, parce qu'il regardait avec inquiétude un des billets de
+banque qui avait une déchirure.
+
+--Celui-là est-il bon tout de même? se demandait-il.
+
+Similor ne bougeait plus, tant il était effrayé du bruit qu'il venait de
+faire. Il n'avait pas encore quitté le lit du lion; le hasard avait
+entortillé un de ses pieds dans le lien d'une botte de paille, et chaque
+fois qu'il cherchait à se dégager, la botte remuait, la paille
+bruissait.
+
+Quel était cependant son dessein, en dehors de ce fait principal, de
+cette aspiration enivrante: la volonté de s'emparer des billets de
+banque? Il connaissait Échalot des pieds à la tête, il savait que le
+digne garçon défendrait jusqu'à la mort le dépôt qu'on lui avait confié.
+
+Qui veut la fin veut les moyens. Ne fouillons pas trop avant dans les
+profondeurs de ce caractère.
+
+Avec certains seigneurs bien couverts portant gants blancs et bottes
+vernies, nous serions en vérité plus à l'aise.
+
+Et après tout, Similor n'avait peut-être pas songé à cette nécessité où
+il allait être d'assommer Échalot, son meilleur ami.
+
+Au moment où ce dernier retournait le cinquantième billet, un bruit
+distinct lui fit dresser l'oreille.
+
+Il regarda du côté de la paille et vit deux yeux qui brillaient en
+vérité plus rouges que ceux du lion lui-même.
+
+C'est à peine si la chandelle posée sur la table jetait une vague lueur
+jusqu'au tas de paille. Échalot ne reconnut point Similor, mais à la vue
+d'une forme humaine, il saisit les billets à poignées, les fourra
+vivement dans sa poche et boutonna sa redingote.
+
+Similor, se voyant découvert, sauta sur ses pieds.
+
+--C'est toi, Amédée? dit Échalot avec un soupir de soulagement, tu peux
+te vanter de m'avoir fait peur.
+
+Similor avança de quelques pas et croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+--Quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille, dit-il, parlant un peu
+au hasard, mais de sa voix la plus emphatique, est toujours facile comme
+ça à avoir peur. Qu'as-tu fait du petit confié à tes soins?
+
+--On va t'expliquer ça, répondit Échalot, il s'est passé des choses...
+
+Il s'arrêta tout à coup et reprit:
+
+--Au fait, ces choses-là, ça ne m'est pas permis de te les communiquer.
+Tout ce que je peux te dire, c'est que notre enfant est en lieu sûr,
+bien nourri, bien soigné et plus heureux qu'à la baraque, entre les
+mains d'une personne de l'autre sexe, habituée à l'éducation du jeune
+âge.
+
+Similor le laissait parler sans l'interrompre, parce qu'il faisait appel
+à toute sa rouerie, se demandant s'il fallait essayer des négociations
+ou entamer la bataille tout de suite.
+
+Il était assez brave, nous l'avons dit, et il avait grande idée de ses
+talents comme boxeur français.
+
+Mais d'un autre côté, il savait qu'Échalot n'était point un adversaire à
+dédaigner, malgré son apparence timide.
+
+--Est-on des frères ou n'en est-on pas? demanda-t-il brusquement. J'ai
+vu le temps où l'on partageait en deux le moindre petit morceau de pain,
+et pourtant tu as présentement un bon dîner dans le ventre, tandis que
+moi je suis à jeun depuis hier soir.
+
+--Je te paye à souper si tu veux, s'écria Échalot.
+
+--Tu es habillé d'Elbeuf depuis la semelle de tes bottes jusqu'au rond
+de ton chapeau, reprit Similor avec plus d'amertume, et moi, ton
+associé, j'ai sur le corps des vêtements qui tombent en guenille.
+
+--Ça, murmura le père nourricier de Saladin, c'est une portion du secret
+que je ne peux pas dévoiler.
+
+--Parce que tu es fautif et même criminel, s'écria Similor en jouant
+tout à coup le désordre d'une indignation qui éclate, je t'ai vu compter
+les billets de banque dont tu as tes doublures toutes pleines! Tu es un
+trahisseur et un mauvais frère, tu as fait un coup pour toi tout seul et
+tu complotes secrètement de gagner l'étranger en nous laissant, Saladin
+et moi, dans la misère!
+
+--Je te jure... voulut commencer Échalot.
+
+--Tais-toi! pas de faux serments! je les dédaigne. S'il n'y avait que
+moi, je te laisserais pour ce que tu es dans ta vilenie, mais je suis
+père, je songe à l'innocente créature que tu abandonnes et je ne fais ni
+une ni deux. Je te dis dans le blanc de l'oeil: partageons, mais là,
+tout de suite sur le coin de la table, un chiffon d'un côté, un chiffon
+de l'autre, ou sans quoi, dans mon sentiment paternel, je vas prendre
+tout en faisant la fin de toi!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+Le combat
+
+
+Échalot, dans la bonté de son coeur, aurait volontiers parlementé, car
+il avait une véritable affection pour le père de Saladin; mais celui-ci
+n'était point en état d'écouter la raison et on le voyait bien.
+
+Ce n'était plus le même homme; son aspect vous eût fait peur: il avait
+le teint terreux des malades, il avait ce regard tout noir du taureau
+furieux qui laboure la terre avec ses cornes.
+
+Le bouffon grotesque des bas-fonds parisiens tournait au tragique; la
+fièvre d'argent le tenait, et la fièvre de sang.
+
+Échalot pensa:
+
+--Ça va être dur! Quand on pense qu'il a le toupet de parler du petit et
+que, s'il avait les chiffons, il les avalerait littéralement en noces et
+festins de consommation personnelle, sans acheter un sou de lait à
+l'innocente créature!
+
+Il fit le tour de la table, mais ce fut seulement pour avoir le temps de
+relever ses manches et achever de boutonner sa redingote jusqu'au
+menton.
+
+Aussitôt après cette toilette préparatoire et rapide, il sauta galamment
+dans l'espace libre, où il prit position d'un air à la fois mélancolique
+et résolu.
+
+--Censément, dit-il, ça m'agace un tantinet de m'aligner avec l'ami de
+mon adolescence, mais si je renaudais tu aurais des doutes sur mon
+honneur.
+
+Ce n'est certes pas en souvenir de l'aîné des quatre fils Aymon que ce
+verbe _renauder_ est devenu classique dans le langage des sans-gêne.
+
+Quant au mot honneur, pris dans son sens chevaleresque, nous affirmons
+que, chez les sans-gêne, il est employé désormais plus sérieusement et
+plus fréquemment qu'en aucun autre monde.
+
+Similor n'avait peut-être pas lu _l'Iliade_, et pourtant il répondit
+comme Ajax:
+
+--À toi, à moi, racaille au tas! ça ne va pas peser lourd!
+
+Il s'était campé selon la garde élégante des professeurs de boxe et
+adresse françaises; ses jambes, entretenues par la pratique de la danse
+des salons et qu'il avait vendues tant de fois aux peintres en qualité
+de modèle «pour le bas», placèrent leurs pieds en équerre et eurent deux
+ou trois flexions élastiques avant que le corps s'assît carrément sur
+leur base élargie. En même temps, il se décoiffa d'un geste fanfaron et
+mit ses deux poings fermés à la hauteur de l'oeil.
+
+Il était très beau, et les maréchaux de la savate n'eussent pu que
+l'admirer.
+
+Échalot, doué d'une _cassure_ moins brillante, obéit à la vieille
+tradition et passa préalablement ses mains dans la poussière du sol. Il
+négligea les fioritures du métier et prit tout bonnement la pose de
+l'humble combattant qui défend ses yeux à la Courtille, un soir de
+bal-habillé.
+
+Jambes écartées, tête en arrière, mains étendues et prêtes surtout à la
+parade.
+
+--Vas-y, Amédée, dit-il avec gravité, tu vas chercher à me détruire,
+c'est dans ton caractère; moi je n'essayerai que de te casser une patte,
+comme étant gardien des trésors de la bourgeoise.
+
+Ce dernier mot fut coupé par une ruade lancée de pied de maître. Similor
+avait fait comme ces tireurs de régiment qui débutent par le coup droit,
+avant que la main de l'adversaire ait acquis toute sa vitesse de parade.
+
+Mais Échalot, qui connaissait le jeu de son Pylade, rabattit le coup
+nettement et ne riposta pas.
+
+Un ricanement passa entre les dents serrées de Similor.
+
+En retombant d'aplomb, il porta le double coup de boxe anglaise, et la
+poitrine du pauvre Échalot sonna deux fois comme un tambour.
+
+--Touché! dit-il paisiblement. Tu as du talent, Amédée, et comme tu n'as
+pas l'estomac fort, ces deux taloches-là t'auraient défoncé, mais moi je
+pose pour «le haut», et c'est solide. Je te préviens que je vais taper
+désormais.
+
+Un coup de pied fauché circulairement lui arriva au flanc, raide comme
+balle, en guise de réponse. Similor n'avait garde de parler.
+
+Échalot, au lieu de venir à la parade, fit un pas en avant, uniquement
+pour amortir le choc, et détacha son poing droit, qui toucha Similor au
+front à l'instant même où celui-ci se relevait.
+
+Similor chancela comme s'il eût donné de la tête contre une muraille et
+tomba sur ses genoux.
+
+Échalot demanda, sans même songer à profiter de son avantage:
+
+--Ça t'a fait du mal, Amédée?
+
+Il avait presque retrouvé la douce voix que nous lui connaissons et avec
+laquelle il disait de si raisonnables choses pour l'éducation du petit
+Saladin.
+
+Probablement que _ça_ n'avait pas fait du bien à Similor; car il ne se
+releva point, et pour réponse il ne donna qu'un sourd gémissement.
+
+Sa tête pendait sur sa poitrine.
+
+--C'est sûr, dit Échalot étonné, que tu t'es laissé bien ramollir depuis
+le temps par toutes les voluptés que tu t'y livres au café et chez les
+dames, car je n'ai pas tapé de toute ma force. Au lieu de continuer, je
+te laisse souffrir ne désirant pas abuser de ma victoire.
+
+Il se rapprocha de la table pour regarder de près, à la lumière, la
+place où le pied de Similor avait touché sa redingote.
+
+--Jeux de main, jeux de vilain, grommela-t-il d'un ton de sérieuse
+contrariété, et encore plus les jeux de souliers crottés. Le vêtement
+est marqué dès son premier jour d'étrenne. Je vas toujours l'ôter et le
+plier proprement pour le cas où Amédée aurait l'idée de rejouer.
+
+Il déboutonna la redingote.
+
+Similor se tenait la tête à deux mains et ne bougeait pas plus qu'une
+pierre. Au moment de dépouiller la première manche, Échalot se ravisa:
+
+--Il est filou comme un singe, pensa-t-il, et tricheur, et plus roué que
+Robert Macaire; peut-être qu'il fait le mort pour me prendre en traître.
+Si j'ôte ma lévite, je n'aurai plus les économies de Léocadie sur mon
+coeur, prêt à les défendre jusqu'au trépas. Mais, d'un autre côté, quand
+aurai-je l'occasion de me payer une pareille pelure? C'est moelleux,
+c'est cossu, c'est plein la main!
+
+Il tâtait amoureusement l'étoffe du vêtement confectionné, qui ne
+méritait assurément aucun de ces éloges.
+
+Le désir de sauvegarder cette toilette si chère l'emporta; il dépouilla
+une manche en ajoutant tout haut:
+
+--Hé! vieux! j'ai donc tapé un petit peu trop fort?
+
+--Assassin! prononça d'une voix sourde Similor, qui versa de côté et se
+laissa tomber dans la poussière sans lâcher son front.
+
+--Ça a l'air qu'il a son compte, pensa Échalot, dont le coeur se serra,
+mais il m'a déjà pris si souvent à ses grimaces et manières.
+
+Il ôta la seconde manche.
+
+--On s'avait juré mutuellement dans les temps, murmura-t-il, une amitié
+réciproque et fidèle qui ne devait finir qu'avec l'existence de toi et
+de moi. J'y ai tenu, pour ma part, du mieux que j'ai pu, et l'attache
+qui nous unissait fut encore raccourcie par la naissance de notre
+Saladin, de qui la maman me faisait éprouver les mêmes émotions pures
+que j'ai ressenties par la suite pour Léocadie. C'est bête de s'aligner
+ensemble quand on partage les devoirs du père vis-à-vis du même môme
+que, si le malheur arrivait d'un double accident, il resterait seul au
+biberon ici-bas.
+
+Il étala sa redingote sur la table et la brossa d'une main caressante,
+tout en poursuivant:
+
+--Voilà les fruits de ta conduite inconséquente et dissolue, Amédée. Je
+ne voudrais pas te gronder sévèrement puisque le coup a été mauvais,
+mais c'est toi qui as commencé, et je n'ai fait que défendre la chose
+sacrée du dépôt qui n'est pas à moi... Tu ne réponds pas?... T'es donc
+bien malade?... Attends voir que je mette ma lévite dans un endroit
+propre et je vas revenir te prodiguer les soins compatibles avec mon
+apprentissage de pharmacien. Ah! tu m'en as fait des crasses depuis
+qu'on est ensemble; mais c'est plus fort que moi, et je te pardonnerai
+celle-là comme les autres.
+
+Il avait plié la redingote avec beaucoup de soin et regardé plutôt dix
+fois qu'une la place froissée par le coup de pied.
+
+Il hésita un instant sur la question à savoir s'il laisserait le trésor
+de la dompteuse dans le paquet, mais son bon sens lui dit que mieux
+valait ne point s'en séparer et il glissa les billets de banque entre sa
+chemise et son gilet, boutonné du haut en bas.
+
+Après quoi, il gagna le coin où il faisait bouillir d'ordinaire le lait
+de Saladin et déposa le cher vêtement sur la planchette qui était son
+armoire.
+
+Puis il revint, l'âme pleine de miséricorde, et disant déjà:
+
+--Maintenant, me voilà tout aux soins de l'amitié. Aie pas peur, Amédée;
+s'il le faut, je te ferai chauffer du tilleul et de la camomille.
+
+Mais sa phrase s'acheva en un cri d'étonnement.
+
+Il n'y avait plus personne à l'endroit où il avait laissé Similor.
+
+--Où donc es-tu passé, Amédée? demanda-t-il en regardant sous la table.
+
+Dès ce premier moment, il y avait en lui de la défiance, tant il
+connaissait bien son ami de coeur.
+
+--Voilà de l'ouvrage, pensa-t-il avec une sérieuse inquiétude; j'aurais
+dû le démonter d'une patte comme je l'avais spécifié tout d'abord.
+
+La chandelle posée sur la table projetait sa lumière à quelques pas
+seulement; le reste de la baraque était plongé dans un clair-obscur qui
+trompait l'oeil et où les objets se distinguaient à peine.
+
+Le regard d'Échalot allait de tous côtés, interrogeant cette ombre, mais
+il n'apercevait rien.
+
+Et à mesure que le temps passait, son inquiétude s'aggravait, parce
+qu'il se doutait bien qu'on allait le prendre par surprise.
+
+Au moment où il ouvrait la bouche pour interroger encore, sans beaucoup
+d'espoir d'obtenir une réponse, un bruit de ferraille frappa ses
+oreilles.
+
+--Les sabres, balbutia-t-il d'une voix altérée: je suis un homme mort!
+
+En ce moment, un reflet s'alluma dans la nuit et la voix de Similor, qui
+avait recouvré tout son éclat, dit:
+
+--Je ne veux plus partager, il me faut toute la tirelire de maman
+Putiphar. Si tu ne me jettes pas le paquet de chiffons, je te coupe en
+deux comme une pomme!
+
+
+
+
+XXXV
+
+Le dernier rugissement
+
+
+Voici ce qui s'était passé: Similor avait reçu en effet entre les deux
+yeux une sévère taloche, mais il en avait vu bien d'autres, en sa vie,
+et après le premier étourdissement, il aurait pu se relever, puisque la
+clémence imprudente d'Échalot lui en laissait le loisir. Mais ce n'est
+pas sans raison que nous avons prononcé tant de fois dans ce récit le
+mot «sauvage».
+
+Rien ne ressemble si bien aux héros de Cooper que nos mohicans de la
+savane parisienne.
+
+Même ruse, même adresse, même convoitise, même férocité.
+
+Là-bas, chez les rouges combattants de la forêt, la vaillance la plus
+intrépide n'exclut jamais l'astuce, et souvenez-vous que parmi les deux
+demi-dieux chantés par le vieil Homère, il y en avait un au moins qui
+était diplomate.
+
+Sans établir aucune analogie entre Échalot et le bouillant Achille, nous
+retrouvons dans Similor quelques-unes des qualités qui distinguaient le
+sage Ulysse.
+
+Seulement, Similor n'eût point résisté au chant de la sirène.
+
+Il n'y avait dans sa chute aucune feinte, le coup de poing d'Échalot
+l'avait jeté bas irrésistiblement; la feinte était dans la durée de son
+étourdissement, prolongé à plaisir.
+
+Il ne s'agissait point pour lui d'un tournoi, d'un assaut où la gloriole
+seule est le prix du vainqueur; la pensée des billets de banque mettait
+le feu à son sang et dominait son être tout entier.
+
+Il était fanfaron comme tous ses pareils et se regardait comme bien plus
+fort qu'Échalot; mais la question n'était pas là; il y a du hasard dans
+toute bataille, Similor ne voulait ni bataille ni hasard.
+
+Pendant qu'il jouait la comédie de l'homme foudroyé, son esprit avait
+travaillé. Au moment où Échalot tournait le dos pour gagner son armoire,
+Similor s'était relevé vivement et avait marché sur la pointe des pieds
+jusqu'à la muraille.
+
+Une fois là et se sentant protégé par l'ombre, il avait rampé comme un
+lézard, sans produire aucun bruit, vers l'endroit où nous le vîmes
+naguère donner des leçons de danse aux deux rougeaudes.
+
+Cet endroit était situé tout près de l'armoire d'Échalot, et pour y
+arriver Similor dut côtoyer presque toute une moitié des clôtures de la
+cabane.
+
+Échalot, du reste, lui fit la place libre en revenant vers la table.
+
+Juste à l'instant où le pauvre Échalot s'apercevait de l'absence de
+Similor, celui-ci refoulait dans sa poitrine un cri de joie en arrivant
+à son but.
+
+Son but, c'était un misérable trophée, composé des accessoires, comme on
+dit au théâtre, qui lui servaient quand il travaillait en public.
+
+Il y avait là deux fleurets, deux cannes, deux sabres et deux gants
+fourrés, suspendus aux planches.
+
+Ce n'étaient pas de bonnes armes, mais toute arme est bonne contre un
+bras désarmé.
+
+Le bruit de ferraille avait averti Échalot; le malheureux avait deviné
+que Similor décrochait un des sabres.
+
+--Moi, je les aurais décrochés tous les deux, pensa-t-il, et je lui
+aurais donné à choisir.
+
+Il ajouta avec amertume:
+
+--Mais je ne suis qu'un imbécile, et Amédée est un homme de talent!
+
+Amédée se sentait si bien le maître que toute son insolence lui était
+revenue.
+
+Il prit le temps de dépouiller son paletot en guenilles et de passer la
+redingote toute neuve d'Échalot qu'il avait sous la main.
+
+Ainsi vêtu, la tête haute, et le sourire aux lèvres, il arriva disant:
+
+--Je vas y ajouter le gilet et la culotte, si tu n'obéis pas incontinent
+à mes ordres!
+
+--Tu peux me tuer, répliqua Échalot, qui n'essaya point de fuir et
+croisa ses bras sur sa poitrine, la faiblesse que j'ai eue pour ma
+redingote est une faute et j'en suis puni, mais quant à te livrer ce qui
+est à la patronne, raye ça de tes papiers. Avance, et viens percer le
+coeur de ton frère qui a été en même temps la mère de ton enfant!
+
+On dit que le ridicule tue l'émotion; ce n'est pas toujours vrai, car il
+y avait dans le calme de ce pauvre diable une véritable grandeur.
+
+Et Similor, le coquin sans âme, s'irritait contre la défaillance qui lui
+faisait trembler la main.
+
+Il avançait toujours, pourtant, car la fièvre de sa convoitise était de
+beaucoup la plus forte, et la pensée du tas d'or représenté par les
+billets de banque lui montait au cerveau comme un transport.
+
+--Une fois, deux fois, dit-il, ça m'agace, l'idée de te tuer; tu étais
+une bonne bête de somme: mais ne me laisse pas dire trois fois, ou je
+pique!
+
+Quelque chose qui ressemblait à de la beauté vint à l'intrépide visage
+d'Échalot, tandis que le nom de Léocadie montait de son coeur à ses
+lèvres.
+
+--Trois fois! dit Similor en levant le bras.
+
+Le sabre brandi jeta des étincelles.
+
+Mais Similor, au lieu de frapper, recula parce qu'un bruit sinistre,
+profond, immense, ébranla les planches de la baraque.
+
+Ce bruit ne fut suivi d'aucun autre.
+
+C'était le dernier rugissement du grand vieux lion qui s'éveillait de
+son étourdissement pour mourir.
+
+On put le voir un instant dressé sur ses pattes de derrière comme un
+ours et plus haut qu'un géant.
+
+Puis il retomba, rendant un soupir énorme, et au choc de son vaste
+cadavre la terre trembla.
+
+Tout cela fut rapide comme la pensée, et pourtant, quand Similor leva
+son arme de nouveau, les choses avaient complètement changé de face.
+
+En mourant, le lion avait arraché la victoire aux griffes du chacal.
+
+Échalot, en effet, à la voix du lion, avait fait lui aussi un pas en
+arrière, et son talon avait heurté contre le fragment de balancier dont
+Similor s'était servi tout à l'heure.
+
+Il n'eut qu'à se baisser pour avoir en main une arme terrible contre
+laquelle le mauvais sabre de Similor n'était plus qu'une défense
+dérisoire.
+
+Celui-ci mesura la situation nouvelle d'un coup d'oeil et devint tout
+blême.
+
+Échalot lui dit tranquillement:
+
+--Amédée, tu peux t'en aller si tu veux, je continuerai de servir de
+père à l'enfant, et si j'entends dire que tu as faim, la moitié du pain
+que j'aurai sera pour toi.
+
+Similor courba la tête et fit un pas vers la porte.
+
+Mais c'était une feinte encore; il se retourna tout à coup, croyant
+qu'Échalot n'était plus sur ses gardes, et bondissant comme un tigre, il
+lui planta son sabre en pleine poitrine.
+
+Le coup était assené terriblement et aurait mis fin d'une fois à
+l'histoire; mais Échalot était sur ses gardes et Similor avait compté
+sans le balancier, qui fit voler le sabre en éclats.
+
+--Assassin! balbutia pour la seconde fois Similor, dont la langue
+bredouillait comme celle d'un homme ivre.
+
+Ceci n'est point une erreur de l'écrivain, ni une faute de l'imprimeur:
+Similor dit: «Assassin!» au moment même où il tentait un assassinat.
+
+Et il ajouta, car vis-à-vis du pauvre diable qui avait été si longtemps
+son esclave, il avait la perfidie effrontée de certaines femmes en face
+de certains maris, plus trompés encore que battus:
+
+--Lâche! vas-tu m'assommer, maintenant que je suis sans arme?
+
+Il tenait à la main, d'un air piteux, le tronçon de son sabre. Échalot,
+qui déjà brandissait sa massue, s'arrêta.
+
+C'était un véritable preux que ce mouton, fort et vaillant comme un
+taureau: un preux panaché d'ange.
+
+--Jette ton morceau de fer-blanc, dit-il, et terminons ça, rien dans les
+mains, rien dans les poches.
+
+Aussitôt Similor, réprimant un sourire de triomphe, lança au loin la
+poignée de son sabre. Échalot abandonna sa massue et tous deux, sans
+parler cette fois, se ruèrent l'un sur l'autre avec tant de violence que
+le choc de leurs poitrines sonna bruyamment.
+
+Tous les mauvais instincts de Similor étaient surexcités jusqu'à la rage
+et le sang d'Échalot lui-même avait fini par bouillir.
+
+Ce fut une terrible joute.
+
+À les voir enlacés corps à corps, tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt
+roulant comme un seul paquet dans la poussière et semblables à deux
+serpents qui câblent leurs anneaux, un profane aurait cru qu'ils avaient
+mis de côté toutes les ressources de l'escrime populaire pour s'attaquer
+comme les loups affamés se mangent.
+
+Il n'en était rien, le nageur qui tombe à l'eau fait les mouvements
+voulus, d'instinct et sans savoir.
+
+Sans savoir et d'instinct, ils se battaient avec une redoutable adresse.
+Il y avait, jusque dans la bestialité de leur accolade, la science de la
+lutte, la maîtrise du pugilat.
+
+Seulement, Échalot restait loyal dans le paroxysme de sa colère, tandis
+que Similor, au plus furieux de son enragée démence, essayait de tricher
+et de trahir.
+
+Il n'y avait pas de témoins pour voir ce combat hideux, mais curieux,
+qui se prolongeait en silence. On n'entendait que les respirations de
+plus en plus oppressées et qui sifflaient comme des râles.
+
+De temps en temps un coup retentissait, mais pas souvent, car leurs
+mains étaient étroitement engagées.
+
+Échalot était le plus fort; en un moment où il tenait Similor sous lui,
+il poussa un cri étranglé.
+
+--Ne mords pas, Amédée, dit-il, ou je t'écrase!
+
+--Assassin! gronda celui-ci, qui parvint à rejeter sa tête de côté.
+
+Il avait la bouche rouge et humide comme un chien qui vient de faire
+curée.
+
+À l'endroit où l'épaule s'attache au cou, la chemise d'Échalot montrait
+une large tache écarlate.
+
+Il ressaisit la tête de Similor, qui se laissa faire, mais qui dégagea
+sa main droite tout doucement pour la plonger dans la poche de son
+pantalon.
+
+--Rends-toi, dit Échalot; ça me monte, ça me monte au cerveau, et je
+vois rouge!
+
+--Assassin! grinça Similor.
+
+Sa main ressortit de sa poche avec un couteau qu'il parvint à ouvrir.
+
+--Rends-toi, Amédée! dit pour la seconde fois Échalot.
+
+La main de Similor qui tenait le couteau lui tâtait le dos pour chercher
+l'envers du coeur.
+
+Ces gens-là connaissent mieux que les chirurgiens la place précise où il
+faut frapper pour être sûr de tuer.
+
+Il trouva la place et tout en écartant sa main pour poignarder de plus
+haut, il dit encore:
+
+--Assassin!
+
+Mais la lutte avait désormais un témoin, quoique ni l'un ni l'autre des
+deux combattants n'eût entendu la porte s'ouvrir.
+
+Le poignet de Similor fut arrêté par une main solide comme un étau de
+fer, et une bonne grosse voix s'éleva qui dit sans trop d'émotion:
+
+--Hé! l'enflé, ce n'est pas de jeu!
+
+En même temps Échalot fut écarté par une irrésistible poussée.
+
+--Maman Léo! dirent-ils tous les deux en même temps. Échalot se releva,
+mais non point Similor, qui avait le talon de la dompteuse sur la gorge.
+
+--Alors, dit celle-ci en s'adressant à Échalot, tu as eu l'argent de mes
+papiers chez le changeur.
+
+--Oui, patronne, l'argent est là, répondit le bon garçon en mettant sa
+main sur sa poitrine.
+
+--Il n'y a pas besoin d'être une somnambule et devineresse, reprit la
+veuve, pour calculer ce qui s'est passé. Le gredin ici présent avait
+l'idée de faire la noce avec ma caisse d'épargne.
+
+--Ayez pitié de lui, patronne, supplia Échalot, c'est le père de mon
+petit.
+
+Similor était comme foudroyé et ne trouvait pas une parole. La robuste
+main de la dompteuse lui tordit le poignet et le couteau tomba.
+
+Échalot n'avait pas encore vu le couteau; il murmura:
+
+--Et il m'appelait assassin! Ce fut tout.
+
+--C'était pour toi, l'eustache, dit la dompteuse; mais, sois tranquille,
+je n'ai pas idée d'endommager la bête. Mes occupations ne me permettent
+pas de perdre mon temps avec une pareille racaille. Regarde voir s'il ne
+t'a rien volé.
+
+Échalot déboutonna son gilet: le paquet était intact.
+
+Maman Léo lâcha le poignet de Similor et le prit par la nuque, de sorte
+que, sa tête seule étant soulevée, ses pieds restaient à terre; elle le
+traîna ainsi sans qu'il fit aucune résistance jusqu'à la porte
+principale, qu'elle ouvrit.
+
+Échalot voulut implorer encore, elle lui ordonna rudement de se taire et
+sortit sur la galerie, d'où elle jeta Similor en bas du perron comme un
+chien mort.
+
+Après quoi, elle rentra et ferma la porte tranquillement.
+
+--Ça m'a fait du bien cette histoire-là, dit-elle en regagnant la table,
+j'étais énervée, quoi! ni plus ni moins qu'une marquise qui a sa
+migraine. Toi, tu voudrais bien aller voir s'il s'est fait une bosse au
+front en tombant, pas vrai? Reste là! J'aime bien qu'un homme ait bon
+coeur, mais les imbéciles ça me dégoûte.
+
+--Patronne..., voulut dire Échalot.
+
+--La paix! il y a encore de l'eau-de-vie dans la bouteille qui est
+là-bas derrière les cordes, va me la chercher avec deux verres. C'est
+certain que si je n'étais pas arrivée, tu allais te laisser larder par
+ce polisson-là, et que mon argent serait maintenant à tous les diables.
+
+Échalot courba la tête et s'en alla en murmurant:
+
+--C'est vrai qu'ayant sur moi du bien qui ne m'appartenait pas, j'aurais
+dû montrer plus de férocité, mais la prochaine fois gare à lui!
+
+Maman Léo se laissa tomber dans son fauteuil de paille et mit ses deux
+coudes sur la table.
+
+En revenant avec la bouteille et les deux verres, Échalot la retrouva la
+tête entre ses mains et plongée dans de profondes réflexions.
+
+--Est-ce qu'il est arrivé malheur, patronne? demanda-t-il timidement.
+
+--Verse à boire, répliqua la veuve, qui ne bougea pas.
+
+Échalot emplit un des verres.
+
+--Dans l'autre aussi, dit maman Léo; je ne connais pas beaucoup d'âmes
+meilleures que la tienne, et tu peux maintenant trinquer avec moi,
+puisque je t'ai distingué par mon amitié.
+
+--Ah! patronne..., fit Échalot étourdi par un si grand honneur.
+
+--Tais-toi! je te dis que je suis énervée.
+
+Elle but une gorgée d'eau-de-vie et replaça son verre sur la table
+brusquement.
+
+--Qu'est-ce que ça aurait fait s'il avait volé mon argent? reprit-elle
+en regardant Échalot en face: à quoi mon argent peut-il me servir? tu ne
+comprends pas, toi, n'est-ce pas? ni moi non plus, je ne comprends pas,
+et quand je suis dans les rébus et charades, ça ne va pas, je ne sais
+plus s'il faut aller à droite ou à gauche, je ne sais plus rien! rien de
+rien! la petite n'en sait pas plus long que moi, la marquise n'en sait
+pas plus long que la petite, monsieur Germain jette sa langue aux
+chiens, les autres... Ah! les autres savent. Ils ne savent que trop, et
+j'ai peur!
+
+Échalot l'écoutait bouche béante.
+
+--Bois, dit-elle, tu es tout pâle.
+
+--C'est l'effet du malheur d'Amédée... les passions le tyrannisent, mais
+il n'a pas mauvais coeur. À votre santé, patronne!
+
+--J'ai peur, répéta maman Léo, dont la physionomie accusait un désordre
+d'esprit extraordinaire; je croyais que ça m'avait calmée, la chose de
+cette laide bête, mais non, j'ai la fièvre.
+
+--Si vous me disiez..., commença Échalot.
+
+--Tais-toi! le colonel a l'air d'un mort, et il y a des morts qui ne
+sont pas si blêmes que lui. Il ne se tient plus; sa peau est collée à
+ses os, et je suis bien sûr qu'il n'y a pas une chopine de sang dans ses
+veines. Je parie qu'il ne passera pas la journée de demain. Tu me diras:
+tant mieux, c'est un scélérat. Es-tu sûr? Il y a des moments, moi, où je
+le prendrais pour un brave homme, car enfin, c'est lui qui l'a voulu,
+nous serons tous de la noce.
+
+--Quelle noce, patronne? demanda Échalot, que l'inquiétude prenait.
+
+Car il y avait de l'égarement dans les yeux de maman Léo.
+
+--Tais-toi, fit-elle encore, je te dis que le colonel nous a invités au
+mariage, et je te réponds bien qu'on ne s'embarquera pas là-dedans sans
+biscuit. Nous serons tous armés, saquédié! J'en vaux un autre, et mon
+Maurice aura une bonne paire de pistolets dans sa poche pour prendre
+part à la conversation, si on cause comme j'en ai peur.
+
+Sa main tourmentait ses cheveux, dont la racine était baignée de sueur.
+
+--Quoique, reprit-elle, je ne sais rien de rien! j'ai fait tout ce que
+j'ai pu pour savoir; mais faudrait plus fin que moi, à ce qu'il paraît.
+Le marchef était déguisé en commissionnaire, il a causé avec la petite
+plus d'une grande heure dans le salon où est le portrait du juge. Nous
+attendions, monsieur Germain et moi, et nous nous regardions comme deux
+événements. On a froid dans cette maison-là, qui sent le deuil à plein
+nez.
+
+«Quand le marchef a repassé pour s'en aller, il m'a fait un signe
+d'amitié. On n'est pas maîtresse de ça; j'ai eu la chair de poule.
+
+«Fleurette était plus pâle encore qu'à l'ordinaire, mais ses grands yeux
+brillaient. Elle ne m'a rien dit le long du chemin, en revenant, pas
+seulement un mot! Ah! c'est maintenant qu'elle a l'air d'une pauvre
+folle!
+
+«Ce n'est pas faute que je l'interrogeais, non! mais je parlais à une
+pierre. Pourtant, quand la voiture s'est arrêtée devant la maison de
+santé, à la porte où il y a des maçons, j'ai cru l'entendre qui
+soupirait comme ça tout bas: «C'est un coup de dés!...»
+
+Il y avait sur la bonne grosse figure de maman Léo une expression de
+véritable angoisse. Elle releva les yeux sur Échalot, qui faisait pour
+la comprendre des efforts surhumains.
+
+--Qu'en dis-tu, toi? demanda-t-elle brusquement.
+
+Échalot ferma les poings avec désespoir. Il était aussi rouge que la
+dompteuse, tant sa pauvre tête travaillait.
+
+--Je dis, répliqua-t-il, que je voudrais bien avoir la capacité
+d'Amédée. Paraît que je suis bouché à fond, car ça me fait l'effet comme
+si j'écoutais du latin de bas breton.
+
+--Tu le connais pourtant bien, ce jeu-là, murmura la veuve, dont le
+regard était fixe et sombre: un sou d'un côté, un sou de l'autre, et
+pile ou face! Mais au lieu d'un sou, c'est la mort qui est ici, du côté
+où l'on perd, et veux-tu mon idée? Pair ou non, c'est trop peu dire; il
+y a cent à parier contre un, et mille aussi, pour le côté où est la
+mort!
+
+
+
+
+XXXVI
+
+La récompense d'Échalot
+
+
+Maman Léo parlait avec fièvre, et, comme il arrive dans le trouble
+mental où elle était, elle parlait pour elle-même bien plus que pour le
+bon garçon qui l'écoutait de toutes ses oreilles, dévorant chaque mot et
+se cassant la tête à y chercher un sens.
+
+Maman Léo ne se rendait pas compte, de ce fait, qu'elle sous-entendait
+nombre d'événements dont Échalot n'avait pas la connaissance. Elle était
+si pleine de son sujet, qu'il lui semblait impossible de n'être pas
+comprise.
+
+Nous serons bien forcés de dire aux lecteurs brièvement ce que, dans sa
+préoccupation, maman Léo jugeait inutile d'expliquer.
+
+Elle revenait de la maison de santé du Dr Samuel, où elle avait
+reconduit Valentine.
+
+Là elle avait revu encore une fois cette étrange parodie de la famille:
+les Habits Noirs entourant le lit de la prétendue folle.
+
+Valentine était rentrée à la brune, sous son costume d'emprunt, sans
+éveiller aucun soupçon apparent; nul ne s'était aperçu de sa longue
+absence, excepté Victoire, la femme de chambre, qui était nécessairement
+complice.
+
+C'était comme dans les contes de fées où les princesses ont des anneaux
+qui les rendent invisibles.
+
+Maman Léo ne péchait pas par excès de défiance ni de prudence, elle
+appartenait à un monde où l'on entre volontiers dans le merveilleux,
+mais ceci dépassait tellement les bornes du vraisemblable que maman Léo
+se refusait à y croire.
+
+Au salon, tout en rendant compte de sa mission, elle ne put retenir une
+parole trahissant le doute qui la tourmentait.
+
+Elle se vit aussitôt entourée de sourires bienveillants et approbateurs.
+
+On échangea des regards d'intelligence et le colonel secoua sa tête
+blêmie en murmurant:
+
+--Mme Samayoux n'est pas de celles qu'on peut tromper.
+
+M. de Saint-Louis ajouta:
+
+--Si Dieu mettait sur mon front la couronne de mes pères, sans écarter
+systématiquement la noblesse et la bourgeoisie, je m'entourerais de gens
+du peuple.
+
+Le colonel eut sa toux qui faisait mal; il avait terriblement baissé
+depuis la veille: quand il ouvrait la bouche, on était obligé de faire
+un grand silence pour saisir les mots qui venaient littéralement expirer
+sur ses lèvres.
+
+Mais il avait gardé toute la sérénité de son regard.
+
+--Ne vous inquiétez pas, bonne dame, dit-il en adressant à la veuve un
+geste d'amicale protection, nous ne jouerons pas à cache-cache avec
+vous. J'ai bien de l'âge et c'est lourd à porter. La coquetterie que
+j'aurais, ce serait d'atteindre mes cent ans, et j'y touche. Pour prix
+d'une si longue vie, bien modeste à la vérité et bien paisible, mais qui
+n'est pas sans contenir quelques bonnes actions dont le souvenir
+embellit mes derniers jours, j'ai l'expérience et j'ai aussi la
+confiance de mes amis... Venez çà, chère madame, car il me fatigue
+d'élever la voix.
+
+Maman Léo s'approcha et le colonel poursuivit avec une bonté croissante:
+
+--Ce que nous voulions tous, c'était le salut de ce jeune homme, Maurice
+Pagès, puisqu'à son existence est attachée celle de Valentine, notre
+chère enfant. Il fallait le convertir à nos projets de fuite. Je connais
+si bien le coeur humain! Nous aurions eu beau supplier notre bien-aimée
+fillette, elle se serait entêtée dans son refus, tandis que la pensée
+d'une escapade, d'une petite révolte, traversant cette pauvre chère
+cervelle ébranlée, a suffi pour la rendre complice de nos efforts. Nous
+n'avons eu qu'à fermer les yeux, elle s'est cachée de nous pour obtenir
+votre concours, et elle a travaillé pour nous, c'est-à-dire pour elle.
+
+Maman Léo respirait comme si on l'eût soulagé du poids qui écrasait sa
+poitrine.
+
+Ceci était manifestement la vérité, car tous les regards attendris
+confirmaient le dire du colonel, et la marquise elle-même murmura en
+essuyant une larme:
+
+--Le bon ami a de l'esprit plein le coeur!
+
+Désormais maman Léo était aux trois quarts trompée.
+
+Il ne faut pas que le lecteur s'irrite contre la simplicité de cette
+vaillante femme, qui était en ce moment l'unique champion d'une cause
+presque perdue.
+
+Les plus habiles auraient fait comme elle, et peut-être moins bien
+qu'elle, car le jeu de l'homme qui tenait le principal rôle dans cette
+comédie atteignait à la perfection.
+
+D'autres n'auraient pas gardé le doute qui tourmentait encore la
+conscience de maman Léo.
+
+La famille quitta le salon pour rentrer dans la chambre de Valentine: le
+cercle de Mme la marquise d'Ornans s'établit selon la coutume autour du
+foyer, et le colonel alla s'asseoir tout seul auprès du lit.
+
+Pendant que Valentine et lui s'entretenaient tous les deux à voix basse,
+la marquise se chargea d'annoncer officiellement à maman Léo que le
+grand jour était fixé au lendemain.
+
+--Mieux que personne, chère madame, lui dit-elle, vous savez que la
+santé de notre Valentine ne sera pas un obstacle; son expédition
+d'aujourd'hui, qui nous remplit de joie, en est la preuve. Voici une
+heure à peine, j'étais aussi ignorante que vous, et votre surprise ne
+pourra dépasser la mienne: tout est prêt, le providentiel dévouement de
+notre ami le colonel Bozzo avait pris ses mesures d'avance; rien ne lui
+a coûté, et Dieu savait ce qu'il faisait quand il a mis une grande
+fortune à la disposition de cet admirable coeur. Ce ne sera pas une
+évasion comme les autres, il n'y aura aucun danger, aucune violence;
+l'argent répandu à pleines mains a su aplanir toutes les difficultés.
+Seulement, nous avons encore besoin de vous, et M. de la Périère va vous
+expliquer ce que nous attendons de votre affection pour le jeune Maurice
+Pagès.
+
+M. de la Périère prit alors la parole. C'était un homme discret et
+sachant exprimer toutes les nuances du langage; il fit comprendre à la
+veuve que toutes les personnes présentes étaient assises sur un degré de
+l'échelle sociale qui n'admettait point certaines relations, et qu'elle
+seule, Mme Samayoux, était bien placée pour choisir la cheville ouvrière
+de toute l'opération: c'est-à-dire l'homme qui, pour un prix fait,
+consentirait à remplacer Maurice dans sa prison.
+
+Nous verrons tout à l'heure le détail de cette partie de l'entreprise
+qui était, comme tout le reste, admirablement combinée.
+
+--En un mot, comme en mille, s'écria M. de Saint-Louis, quand le baron
+eut achevé, dès qu'il s'agit d'arriver à l'action, dès qu'on cherche le
+point laborieux, utile et brave d'une entreprise quelconque, il faut
+toujours s'adresser au peuple.
+
+Maman Léo n'avait pas encore eu le temps de répondre, lorsque le colonel
+Bozzo, qui était auprès du lit de Valentine se leva.
+
+--Voilà donc qui est entendu, ma mignonne chérie, dit-il, nous avons
+fini avec nos petites ruses, et nous marchons désormais d'accord. Il
+faut cela, croyez-le bien, si nous tardions d'un jour à jouer notre
+va-tout, je ne répondrais plus de la partie... Viens me donner le bras,
+Francesca, je vais céder ma place à cette bonne Mme Samayoux pour que
+notre Valentine lui donne ses dernières instructions. Tout dépend
+d'elles deux; je n'y mets point de solennité intempestive, je dis les
+choses comme elles sont: la vie du lieutenant Maurice Pagès est
+désormais entre leurs mains.
+
+Il s'éloigna, presque porté par la comtesse Corona, à laquelle vint
+s'adjoindre M. de la Périère. Samuel glissa à l'oreille de M. de
+Saint-Louis:
+
+--Je déchire mon diplôme si cet homme n'est pas à bout, tout à fait à
+bout. Il n'y a plus d'huile dans la lampe, chacune des minutes qu'il vit
+encore est un miracle du diable.
+
+Maman Léo s'assit dans le fauteuil que venait de quitter le colonel, au
+chevet du lit de Valentine.
+
+--Que faut-il faire? demanda-t-elle.
+
+--Il faut trouver l'homme, répondit Valentine.
+
+--As-tu confiance? demanda encore la veuve.
+
+La jeune fille frissonna entre ses draps.
+
+--Je ne sais, murmura-t-elle, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible
+de tant souffrir sans mourir.
+
+Il y eut un silence.
+
+La veuve était retombée tout au fond de ses terreurs.
+
+Valentine reprit:
+
+--Il faut trouver l'homme. Choisis bien. Tu es notre vraie mère, et je
+trouve tout simple que tu meures avec nous.
+
+Maman Léo prit la main, qui pendait hors du lit, et l'appuya contre ses
+lèvres.
+
+--C'est vrai, murmura-t-elle, je suis ta mère. J'ai prié Dieu, qui m'a
+exaucée; ma tendresse pour toi est la même que ma tendresse pour lui...
+mais, je t'en prie, parle-moi... explique-moi.
+
+Valentine eut un sourire navré.
+
+--Demain, dit-elle, j'attendrai dans la voiture à la porte de la prison,
+et puis nous ne nous quitterons plus tous les trois. Voilà tout ce que
+je sais, le reste est dans la main de Dieu... Va-t'en, trouve l'homme,
+et à demain!
+
+C'était en sortant de cette entrevue que maman Léo était rentrée dans la
+baraque. L'homme était trouvé, car la dompteuse avait songé à Échalot
+tout de suite.
+
+Elle arrivait avec le trouble poignant que les dernières paroles de
+Valentine avaient fait naître en elle. Elle ne s'occupait point de la
+question de savoir si Échalot accepterait, elle était tout entière au
+travail impossible de sa pensée qui cherchait une lueur au milieu de
+cette profonde nuit.
+
+Elle n'avait pas même l'idée de fournir une explication quelconque, elle
+allait son chemin, fuyant le trouble de ses souvenirs, s'accrochant à
+toute espérance qui essayait de naître.
+
+--Oui, oui, reprit-elle sans remarquer le désarroi croissant du pauvre
+garçon qui l'écoutait; pour armé, il sera armé, j'en réponds, et si l'on
+se tape, saquédié! j'en veux deux ou trois pour ma part.
+
+--Si l'on se tape, répéta Échalot, j'en serai, pas vrai, patronne?
+
+--Non, tu n'en seras pas, répondit la veuve, tu auras autre chose à
+faire, mais laisse-moi finir. Elle n'a pas voulu de mon argent, et
+quoique je te remercie tout de même, ces chiffons-là ne serviront à
+rien. Ça ne m'aurait pas étonnée, car elle en a plus que moi à présent,
+de l'argent, mais on n'a pas voulu du sien non plus, et cependant ça a
+dû coûter bien cher pour marchander tant de monde!
+
+M. de la Périère m'a détaillé tout cela: on les a achetés tous, à moitié
+s'entend, tu vas voir, depuis le concierge jusqu'au porte-clefs, en
+passant par ceux qu'on pourrait rencontrer par hasard dans les
+corridors. Ah! c'est mené grandement, on n'a pas liardé... mais voilà ce
+qui te regarde: il faut un homme, un homme qui n'est jamais allé devant
+la justice, car un repris risquerait trop gros, et des hommes pareils,
+on n'en trouverait pas à l'estaminet de l'Épi-Scié. Te souviens-tu que
+tu m'avais dit une fois: «J'irai dans le cachot du lieutenant Pagès, et
+pendant qu'il s'échappera je resterai à sa place!»
+
+--Oui, je m'en souviens, répondit Échalot.
+
+--Nous avions ri, reprit la veuve, moi la première, quoique j'avais
+envie de pleurer, nous avions bien ri, car tu ne lui ressembles guère,
+dis donc? Eh bien! on avait eu tort de rire, l'enflé, car c'est comme ça
+que ça se jouera.
+
+--Vrai, madame Léocadie, s'écria Échalot, je serais assez chanceux pour
+vous témoigner mes sentiments au milieu des périls!
+
+--Non, répondit la veuve, c'est justement ce qu'on va t'expliquer: tu ne
+courras aucun danger, puisque tu n'es recherché, comme ils disent en
+justice, pour aucun autre crime ou délit.
+
+Échalot contenait du mieux qu'il pouvait la tendre exaltation qui lui
+montait au cerveau.
+
+--Ah! fit-il avec une chaleur très comique et très éloquente, ne me
+parlez pas comme ça, patronne, si vous voulez m'exciter mon tempérament.
+C'est le danger qui m'attire! Quand il est question de vous être
+agréable, je grille de braver la mort pour vous.
+
+Les souverains ont une façon particulière d'aimer. Sans comparer Échalot
+au regrettable prince Albert, qui fit si longtemps le bonheur de notre
+alliée et voisine la reine Victoria, nous pouvons affirmer du moins que
+ce bon garçon avait quelques-unes des qualités nécessaires à un prince
+époux. Maman Léo le regarda avec bonté.
+
+--J'entr'aperçois l'état critique de ton coeur, bonhomme, dit-elle, et
+je ne m'en trouve pas offensée de ce que tu as eu l'audace d'un pareil
+amour. Ne tremble pas comme un jocrisse; c'est un petit bout de
+conversation particulière que je mélange instantanément ici à notre
+grande affaire. Bois un coup pour que la joie ne te flanque pas une
+indisposition au moment d'avoir besoin de toute ta bonne santé.
+
+Elle remplit elle-même avec une gracieuse condescendance le verre
+d'Échalot, dont toute la personne était à peindre.
+
+Ses pauvres joues avaient pâli, sous le coup de l'indescriptible émotion
+qui l'écrasait; ses jambes tremblaient, ses yeux remplis de larmes
+exprimaient le doute enfantin de ceux à qui on annonce trop brusquement
+un bonheur impossible.
+
+Maman Léo trinqua et reprit:
+
+--Il ne faut pas pousser trop loin la modestie, qui est plutôt l'apanage
+particulier de mon sexe; j'ai distingué ton talent dans la mécanique
+destinée aux deux frères siamois factices et dans les poils de vache
+pour la perruque de feu M. Daniel. D'un autre côté, tu as gagné qu'on
+t'applique le prix Montyon par ta conduite désintéressée envers le jeune
+Saladin. Ça m'a disposée en ta faveur. N'ayant pas eu la chance, en
+tuant mon premier sans préméditation, je m'étais confinée dans le
+veuvage, dont la liberté ne me gênait pas; mais on n'a plus vingt-cinq
+ans, pas vrai? et c'est fini de rire avec les exercices gymnastiques,
+pouvant occasionner des accidents funestes après le plaisir.
+
+Elle donna ici un soupir à la mémoire de Jean-Paul Samayoux et continua.
+
+--C'est sûr que ton extérieur m'aurait arrêtée à l'âge de faire _florès_
+dans la société; mais actuellement, je m'en bats l'oeil, étant
+déterminée à mener une existence tranquille, soit en province, soit à
+l'étranger, si on réchappe à la chose de demain.
+
+--Vous disiez qu'il n'y avait pas de péril? voulut interrompre Échalot.
+
+--En prison, répondit la veuve; mais ailleurs...
+
+--Alors, je ne veux pas aller en prison! s'écria Échalot.
+
+--Tu ne veux pas!
+
+Échalot plia les genoux.
+
+--À la bonne heure! fit la veuve; je disais donc que je veux me payer un
+intérieur légitime avec un mari obéissant et des enfants qu'il élèvera
+plus tard soigneusement par son caractère casanier dans la baraque.
+
+Elle but. Ce tableau évoqué du bonheur conjugal avait mis le comble au
+transport d'Échalot. Ses mains étaient jointes dévotement et personne
+n'aurait pu garder son sérieux en voyant l'auréole que l'extase
+dessinait autour de son front.
+
+--En foi de quoi, je te permets d'y prétendre, acheva maman Léo en
+reposant son verre vide sur la table, et de me fréquenter
+consécutivement pour le bon motif.
+
+Mais au moment où Échalot, retrouvant enfin la parole, voulut entonner
+le Cantique des Cantiques, elle l'interrompit brusquement.
+
+--C'est bon, l'enflé, dit-elle, tu me chanteras ça une autre fois. Tape
+dans ma main, la chose est dite. Reparlons d'affaires: c'est donc
+convenu que tu y vas de ta liberté momentanément pour évader Maurice?
+
+--C'est convenu, patronne, et il ne manque qu'une chose à ma félicité,
+c'est de ne pas y risquer mes jours.
+
+--Sois calme et comprends bien ton rôle. Il y a dans tout ça, et tu dois
+bien le voir, des tas de manivelles que je ne comprends pas, mais
+celle-là du moins est claire et nette. C'est fondé sur la connaissance
+qu'on a de la fidélité des domestiques du gouvernement. Les Habits Noirs
+sont fins comme des singes et ils connaissent toutes ces farces-là sur
+le bout du doigt. Quand je t'ai dit qu'ils avaient acheté à moitié les
+employés de la prison, ça signifie qu'il y a deux, trois, quatre,
+peut-être une demi-douzaine de ces braves-là qui ont consenti à risquer
+leur place pour une jolie petite position de rentier; mais ils n'ont
+voulu risquer que cela, et il a fallu s'arranger de manière à les
+laisser, quand la besogne sera faite, dans la situation où j'étais après
+le désagrément de feu Jean-Paul Samayoux. Saisis-tu?
+
+--Ah! je crois bien! s'écria Échalot; le contentement me débouche et je
+crois que je vas avoir de l'esprit maintenant: il faut que tous ceux-là
+puissent être comme vous, patronne: «C'est un malheur, mais il n'y a pas
+de notre faute.»
+
+--Juste! fit la dompteuse, et ce sera drôle tout à fait, il n'y aura pas
+de fenêtre à escalader, ni de muraille à percer, ni de geôlier à
+étouffer, il n'y aura qu'à entrer avec le permis de M. Perrin-Champein,
+le fin finaud, qui n'aura pas vu cette fois plus loin que le bout de son
+nez pointu. Personne ne nous aidera, c'est vrai, mais personne ne nous
+gênera, pas même le porte-clefs, qui fera les cent pas dans le corridor
+et qui gagnera un millier d'écus de rente rien qu'à ne pas regarder par
+le trou de la serrure pendant que tu prendras les habits du lieutenant
+et qu'il endossera ta toilette toute neuve.
+
+--Soixante mille francs, murmura Échalot, rien que pour ça!
+
+--Hé! hé! fit la veuve, c'est au plus juste prix, et d'autres gagneront
+la même somme pour moins d'ouvrage encore; il leur suffira de ne pas
+dire, en te voyant repasser dans les couloirs: «Tiens, tiens, comme le
+cavalier de Mme veuve Samayoux a maigri et grandi dans l'espace de dix
+minutes!» Échalot se mit à rire bonnement.
+
+--Un quelqu'un, dit-il, fera sa fortune en ne relevant pas mon chapeau
+que j'aurai sur les yeux, un autre en ne rabaissant pas les collets de
+ma lévite... À présent que je ne suis plus jaloux du lieutenant, si vous
+saviez comme ça me fait plaisir de penser qu'il s'échappera entre mes
+doublures!
+
+La veuve riait aussi et disait:
+
+--Avec de l'argent, c'est certain, on pourrait arriver comme ça jusque
+dans la chambre à coucher du gouvernement, l'emballer au fond d'un
+panier et le vendre à la halle, à moins qu'on aimerait mieux le mettre
+au mont-de-piété.
+
+Ils trinquèrent encore une fois, puis Échalot reprit:
+
+--Voici donc qui est bon, madame Léocadie, je suis au bloc à la place de
+notre lieutenant. Quand est-ce que j'aurai de vos nouvelles?
+
+Maman Léo ne répondit pas tout de suite.
+
+Peu à peu un nuage sombre descendit sur son front.
+
+--Garçon, dit-elle enfin, c'est peut-être bien la dernière fois que je
+rirai. Je ne peux pas te répondre au juste, vois-tu, parce qu'il y a un
+fossé à sauter qui est bien profond et bien large. On pourrait rester
+dedans.
+
+--Et moi, commença Échalot d'un ton de révolte, je serais à l'abri!...
+
+--La paix, l'enflé! dit la veuve, qui se redressa, le bon Dieu est bon
+et c'est mon premier mot qui est le vrai; il n'y a pas de danger.
+
+--Seulement, ajouta-t-elle en se levant, prends cet argent-là.
+
+Elle lui mit entre les mains tout le paquet de billets de banque.
+
+--Demain, de grand matin, continua-t-elle, tu porteras cela chez la
+personne qui garde ton petit Saladin, ou bien, si tu n'as pas confiance
+entière dans cette personne, tu feras un trou quelque part et tu y
+cacheras le magot.
+
+--Mais..., voulut objecter le pauvre diable, qui se prit à trembler,
+qu'y a-t-il donc, patronne?
+
+--La paix! interrompit encore maman Léo; tu me rendras la chose quand je
+te la redemanderai; mais écoute bien, bonhomme, si je ne te la redemande
+pas avant huit jours d'ici, elle est à toi, je te fais mon héritier.
+
+Elle ferma la bouche d'Échalot, qui voulait répondre, en ajoutant d'un
+ton brusque et impérieux:
+
+--Tu as entendu ma dernière volonté, ma vieille, et j'espère que tu la
+respecteras. C'est mon testament... Maintenant, je vas me coucher; à te
+revoir, demain matin, et bonne nuit!
+
+
+
+
+XXXVII
+
+Avant de combattre
+
+
+Le lendemain était le grand jour. On ne vit point le colonel à la maison
+de santé du Dr Samuel; Valentine resta seule presque toute la journée;
+Coyatier ne parut point, maman Léo ne donna pas signe de vie.
+
+Vers onze heures, M. Constant, l'officier de santé, vint faire la visite
+à la place du docteur et dit:
+
+--Chère demoiselle, votre santé a gagné cent pour cent depuis hier.
+Voici des nouvelles: le docteur a lâché sa maison ce matin pour
+s'occuper de vos histoires, parce que ce bon colonel n'a pas autant de
+force que de bonne volonté. Il est au lit, tout à fait malade.
+
+Comme Valentine ne répondait point, M. Constant ajouta en riant:
+
+--Votre petit voyage d'hier ne vous a pas trop fatiguée. Écoutez, c'est
+trop drôle, vous vous cachez du docteur et des autres, le docteur et les
+autres se cachent de nous, et tout le monde sait à quoi s'en tenir. Il
+n'y a pas de danger qu'on vous trahisse, allez! ma chère demoiselle,
+vous êtes bien trop aimée pour cela, et ça me fait plaisir de penser que
+c'est moi qui vous ai amené cette brave femme, maman Samayoux, dont la
+présence vous a autant dire ressuscitée.
+
+--Je vous en suis reconnaissante, prononça tout bas Valentine.
+
+--Je n'en sais trop rien, répliqua M. Constant, je n'oserais pas dire
+comme le colonel: «Drôle de fillette!» mais il est sûr que vous ne
+ressemblez pas aux autres demoiselles. Enfin, n'importe! on vous aime
+comme ça, et il n'y a pas jusqu'à ce dogue de Roblot qui ne vous lèche
+les mains comme un caniche. Voici mon ordonnance: plus de remèdes,
+levez-vous quand vous voudrez, mangez ce que vous voudrez, et quand vous
+aurez la clef des champs, souvenez-vous un petit peu d'un pauvre
+apprenti médecin qui s'est mis en quatre de tout son coeur pour vous
+être agréable.
+
+C'étaient là de ces choses qui entretenaient vaguement l'espoir de
+Valentine. Les gens qui l'entouraient semblaient réellement ne point
+jouer au plus fin avec elle.
+
+Mais, d'un autre côté, le danger, qui était sa vie même depuis quelque
+temps, avait développé en elle une finesse extraordinaire de perception
+intellectuelle.
+
+Les chasseurs du désert voient et entendent, dit-on, à des distances
+incroyables; on avait beau faire la nuit plus profonde autour de
+Valentine et pousser l'art de tromper jusqu'aux suprêmes limites de la
+perfection, elle devinait, laissant son va-tout sur table, et prête à
+choisir entre les mille probabilités contraires la chance unique que son
+courage, avec l'aide de Dieu, pouvait lui rendre profitable.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, Mme la marquise d'Ornans, émue et
+bien triste, vint lui dire qu'il était temps de se préparer.
+
+La marquise la trouva habillée pour un voyage, bien plus que pour une
+noce, et demi-couchée sur son canapé où elle songeait.
+
+Les yeux de la marquise étaient rouges; toute sa physionomie exprimait
+un trouble profond.
+
+Comme Valentine lui demandait le motif de son chagrin, elle répondit:
+
+--Depuis six semaines, je n'ai pas dormi une nuit tranquille; pense donc
+à tout ce qui nous est arrivé, ma pauvre enfant! Dieu merci, te voilà
+bien mieux, tu es calme, ton intelligence est revenue mais sommes-nous
+donc pour cela au bout de nos peines?
+
+Valentine baissa les yeux; il y avait une réponse navrante dans
+l'amertume de son sourire.
+
+Mais Mme d'Ornans ne pouvait comprendre ce silence; elle poursuivit:
+
+--Maintenant que tu raisonnes, tu dois te rendre compte de bien des
+choses: j'ai accepté une lourde responsabilité en consentant à ce
+mariage. Mon excuse est dans la tendresse sans bornes que j'ai pour toi,
+chérie; il fallait que ce malheureux jeune homme fût sauvé, puisque tu
+serais morte de sa mort; toute autre considération s'est effacée à mes
+yeux. Je pensais à vous deux jour et nuit, et je me suis dit: «Quand
+Maurice sera délivré, il quittera la France, elle voudra le suivre, et
+tout ce qu'elle veut il faut que je le veuille; mon devoir est à tout le
+moins de régulariser autant que possible cette situation...»
+
+--Ah! fit-elle en s'interrompant, je sais bien que j'aurai beau faire,
+tout cela est en dehors des règles et rien de tout cela ne sera
+sanctionné par le monde: je sais bien que ce mariage lui-même restera
+nul aux yeux de la loi, mais j'ai ma conscience, vois-tu, j'ai ma
+religion; j'ai pu renoncer à l'approbation du monde, je n'ai pas voulu
+désobéir aux commandements de Dieu. Voilà le motif de ma conduite,
+fillette... À quoi rêves-tu donc? tu ne me réponds plus.
+
+Valentine lui tendit la main et prononça tout bas:
+
+--Je vous écoute, ma mère, et je vous remercie.
+
+--M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, est un bon prêtre,
+reprit la marquise comme si elle eût plaidé vis-à-vis d'elle-même, c'est
+un très bon prêtre, nous le connaissons tous, et il a fallu l'insistance
+de M. de Saint-Louis pour vaincre ses scrupules, car enfin ce que nous
+allons faire n'est pas régulier...
+
+Elle essuya ses paupières mouillées.
+
+--Mais il ne s'agit pas de cela, dit-elle d'une voix qui était presque
+étouffée par les larmes, je n'ai plus que toi sur la terre, pauvre
+chérie, et cependant, ce n'est pas pour toi que je pleure. Tu as bon
+coeur, tu vas partager mon chagrin. Depuis le jour de deuil où j'appris
+que je n'avais plus de fils, je ne me souviens pas d'avoir eu ainsi
+l'âme navrée. C'est une si vieille amitié que la nôtre! et il avait pour
+toi une tendresse si paternelle! Mon enfant, ah! mon enfant, il y a en
+ce moment un saint qui se prépare à monter au ciel; nous allons perdre
+l'excellent colonel Bozzo. Il est couché sur son lit d'agonie; jamais,
+entends-tu, jamais il ne se relèvera!
+
+La main de Valentine, froide comme glace, serra les bras tremblants de
+la marquise, mais elle ne prononça pas une parole.
+
+--Sans doute, fit cette dernière, je ne t'accuse pas, ma fille; tu n'as
+qu'une pensée; il n'y a plus de place dans ton coeur pour les peines de
+ceux qui t'entourent. Mais si tu savais comme celui-là t'aimait! Si tu
+savais... c'est lui, c'est lui seul qui a tout fait, c'est à lui que tu
+devras ton bonheur, si ma prière est exaucée et si tu es heureuse; c'est
+chez lui, c'est auprès du pauvre lit où il souffre, où il se meurt,
+qu'on va dresser l'autel...
+
+--Ah! interrompit Valentine, dont les yeux étaient toujours baissés,
+c'est chez le colonel Bozzo que Maurice et moi nous allons être mariés!
+
+Elle ajouta en réprimant un frisson et d'une voix si basse que la
+marquise eut peine à l'entendre:
+
+--Chez lui! moi!
+
+--Il ne pense qu'à toi, reprit la bonne dame, tu es sa dernière
+préoccupation. Notre ami, le vicaire du Roule, me le disait encore tout
+à l'heure: c'est un saint, il ne tient plus à notre monde que par la
+miséricorde et l'amour!
+
+--Un saint! répéta Valentine, dont la voix était morne et sourde.
+
+La marquise la regarda étonnée.
+
+--Comme tu dis cela! murmura-t-elle. C'est bien vrai que le bonheur et
+le malheur aussi nous rendent égoïstes. Tu ne songes qu'à toi-même.
+
+La marquise se trompait.
+
+Valentine songeait à ce brillant jeune homme dont elle avait habité la
+chambre à l'hôtel d'Ornans.
+
+Elle songeait au fils unique de celle qui parlait, et qui donnait le nom
+de saint au Maître des Habits Noirs.
+
+Elle songeait au marquis Albert d'Ornans, heureux, riche, souriant à
+tous les plaisirs de la vie, qui était parti un jour pour son château de
+la Sologne et qui n'était jamais revenu.
+
+Les paroles se pressaient au-dedans d'elle et voulaient monter vers ses
+lèvres; mais dans la lutte mortelle qui était engagée, un mot aurait
+suffi pour anéantir la chance suprême à laquelle essayait de se
+rattacher l'obstination de son espoir.
+
+À quoi bon parler, d'ailleurs? Ne valait-il pas mieux que cette
+malheureuse femme gardât son ignorance? Que pouvait-elle contre les
+assassins de son fils?
+
+La marquise poursuivit:
+
+--Tu n'as pourtant pas le coeur mauvais, fillette, je le sais, j'en suis
+sûre; c'est l'inquiétude qui te rend indifférente à tout. Eh bien!
+voyons, il faut le rassurer: c'est lui, la prudence même, c'est le
+colonel qui a pris toutes les mesures. À moins qu'il ne surgisse un
+obstacle imprévu, et ce n'est pas possible, puisqu'il prévoit toujours
+tout, tu peux regarder le lieutenant Maurice comme étant libre déjà. Ah!
+il me le répétait encore ce matin, quand j'ai été savoir de ses
+nouvelles, il me disait de sa pauvre voix, qu'on n'entend presque plus:
+«Bonne amie, je n'ai rien négligé; nous avons jeté l'argent par les
+fenêtres comme s'il se fût agi de l'évasion d'un prince prisonnier
+d'État; ce sera ma dernière affaire.»
+
+--Et il souriait, ajouta-t-elle. As-tu jamais vu le sourire d'un juste
+en face de la mort?
+
+La respiration de Valentine s'oppressait dans sa poitrine. Elle répéta
+encore:
+
+--D'un juste!
+
+Puis elle murmura:
+
+--Non, je n'ai jamais vu cela.
+
+--Tu me fais peur, s'écria la marquise presque indignée, et je crois
+bien que tu vas me refuser... car j'ai quelque chose à te demander, ma
+fille. Quand le colonel va être mort et que vous serez partis, je serai
+seule ici-bas... j'avais espéré que tu me laisserais partir avec toi...
+
+Valentine se redressa, et ses yeux, tout à l'heure si mornes, eurent un
+rayon.
+
+--Partez avant nous, ma mère! dit-elle vivement, c'est une heureuse,
+c'est une chère idée que vous avez là; partez, je vous en prie, nous
+irons vous rejoindre.
+
+Mme d'Ornans demeura étonnée et presque offensée. Elle ne pouvait pas
+saisir le vrai sens de cette parole qui jaillissait du coeur même de la
+jeune fille.
+
+Celle-ci, en effet, voulait tout uniment l'écarter de la bataille
+prochaine. Cette longue journée de solitude avait abattu la double
+fièvre de ses espoirs et de ses terreurs.
+
+Elle voyait le danger tel qu'il était et se sentait emprisonnée dans un
+cercle infranchissable.
+
+En elle l'espérance n'était pas morte tout à fait, parce qu'elle aimait
+ardemment et que ce n'est pas seulement au point de vue des tendres
+aspirations qu'il faut dire: Il n'y a point d'amour sans espoir.
+
+L'amour, le grand amour des jeunes années, l'amour qui rêve l'éternité
+des dévouements et des ivresses, implique tous les espoirs.
+
+L'amour produit la foi, et c'est sa force, comme le rayon apporte la
+chaleur en même temps que la lumière.
+
+Valentine espérait donc encore, mais c'était en la bonté de Dieu, car à
+bien regarder l'aventure inouïe qu'elle allait tenter, il n'y avait
+point de chances favorables à attendre, sinon celles qui naissent en
+dehors des calculs de la prudence humaine, et que les uns attribuent à
+la Providence, les autres au hasard.
+
+Cela ne lui faisait pas peur ou du moins cela ne lui enlevait rien de la
+froide détermination qui permet au condamné de regarder fixement
+l'appareil du supplice.
+
+Souvenons-nous, en effet, que ce vaillant découragement était le point
+de départ de toute sa conduite avant même sa dernière entrevue avec
+Maurice.
+
+Souvenons-nous qu'elle n'avait pas présenté l'entreprise autrement à son
+fiancé et qu'elle lui avait dit: «Je ne veux plus de suicide, je veux
+que le crime de notre mort ne se place pas entre nous deux comme une
+barrière dans l'éternité.»
+
+Mourir épouse, mourir dans un combat ou par le martyre, tel avait été
+son voeu exprimé.
+
+Plus tard, si l'enthousiasme de sa nature intrépide avait fait naître et
+grandir en elle la pensée de vaincre, de vivre, de venger ceux dont elle
+aimait le souvenir, c'était en une heure de transport fiévreux.
+
+Le cri qui s'échappait maintenant de son âme était donc tout
+miséricordieux; elle essayait d'arracher Mme la marquise d'Ornans au
+péril vers lequel, fatalement, elle marchait elle-même. Elle prétendait
+entrer seule dans cette maison minée et préserver à tout le moins les
+jours de la pauvre femme qui lui avait servi de mère.
+
+Ce désir s'éveilla en elle si soudainement qu'elle fut sur le point de
+se trahir. Pour la réduire au silence, il fallut l'idée de Coyatier et
+la mémoire des mystérieuses promesses de cet homme, dont la perdition
+profonde avait des lueurs de repentir ou de générosité.
+
+Elle avait cru au marchef, quand le marchef était là, devant elle;
+maintenant la figure du bandit lui revenait comme une sombre énigme.
+
+Elle voulut lui laisser, pour le cas où son dévouement ne serait pas la
+suprême raillerie du destin, toute la possibilité d'action que donne un
+secret fidèlement gardé.
+
+La marquise, certes, ne pouvait deviner tout cela; elle répéta, étonnée
+qu'elle était:
+
+--Partir avant vous, ma fille! et pourquoi? Suis-je déjà de trop et ne
+pensez-vous point que j'aie le droit d'assister au moins à votre
+mariage?
+
+--Vous avez le droit d'être partout où nous sommes, répondit Valentine,
+comme la plus respectée, comme la mieux aimée des mères, mais pourquoi
+partager sans nécessité les hasards d'une évasion? Maurice peut être
+poursuivi. Que je l'accompagne, moi, c'est mon devoir...
+
+--Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu
+étais trop jeune pour qu'il fût utile ou même convenable de t'initier à
+nos grands projets; tu ne t'es jamais doutée de rien, parce que la
+première qualité d'une femme politique est de savoir garder un secret.
+Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais à braver le danger. Ma
+pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui hâtent
+de leurs voeux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de
+Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon
+caractère aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et trompé
+bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait
+pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es désormais toute
+ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec
+vous, et qui sait? si la police nous inquiète en route, l'habitude que
+j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-être pas tout à fait
+inutile.
+
+Elle baisa Valentine au front et reprit:
+
+--Maintenant, chérie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te
+marieras en noir, comme tu es là? J'ai assisté dans ma jeunesse à un
+mariage clandestin, du temps des guerres de la Vendée; le jeune homme
+avait son costume de cornette dans l'armée catholique et royale; la
+jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile
+de dentelle à l'espagnole. C'était très bien. De fleurs d'oranger, il
+n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une
+affaire de conscience, comme la cérémonie de l'ondoiement qui précède un
+baptême forcément retardé; cela ne vous empêchera pas de vous marier une
+seconde fois, selon les rites de l'Église, aussitôt que les événements
+le permettront, et vous en prendrez même l'engagement formel vis-à-vis
+de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu
+prête?
+
+--Je suis prête, répondit Valentine, qui était pâle, mais résolue.
+
+--Voici ce qui a été réglé, reprit la douairière: Je suis chargée
+d'aller prendre chez lui notre prêtre officiant; tous nos amis nous
+attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le
+retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le
+désert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volonté que
+tu as manifestée, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel,
+où j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas à changer de cocher),
+et tu vas attendre cette brave Mme Samayoux rue Pavée, à la porte de la
+Force.
+
+Valentine jeta un châle sur ses épaules et noua les rubans de son
+chapeau.
+
+--Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton dégagé,
+ces moments de crise me connaissent. Pas d'inquiétude, surtout, cela te
+ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a dépensé ce qu'il faut pour
+que tout aille sur des roulettes.
+
+L'instant d'après, deux voitures se séparaient au coin de la rue des
+Batailles: celle du colonel, où était la marquise, remontait vers les
+Champs-Elysées, par la rue de Chaillot; l'autre, timbrée à l'écusson
+d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied à la livrée du colonel,
+descendait vers le quai pour prendre la route du Marais.
+
+C'était celle-là qui emmenait Valentine.
+
+Quand elle arriva rue Pavée, il y avait un fiacre qui stationnait devant
+la principale entrée de la prison.
+
+Valentine ordonna au cocher de se mettre à la suite du fiacre, puis elle
+abaissa les stores de sa voiture et attendit.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+Départ pour le bal
+
+
+Six heures du soir venaient de sonner à l'antique pendule dont le
+balancier allait et venait en grondant. Il faisait nuit dans la chambre
+du colonel, éclairée seulement par les lueurs du foyer presque éteint.
+
+Derrière les hautes fenêtres, drapées de rideaux sombres, les arbres du
+jardin montraient vaguement leur tête blanche de neige.
+
+Au contraire, par la porte entrouverte, on voyait une vive clarté dans
+la chambre voisine, où la comtesse Francesca Corona faisait depuis
+quelques jours sa demeure, pour être plus à portée de garder les nuits
+de son aïeul.
+
+Une pimpante soubrette s'agitait, affairée, dans cette dernière pièce,
+où deux faisceaux de bougies brûlaient à droite et à gauche de la
+psyché.
+
+Par l'entrebâillement de la porte on pouvait reconnaître le brillant, le
+pittoresque désordre qui ravage la chambre d'une jolie femme à l'heure
+décisive de la toilette.
+
+Les meubles gracieux et coquets étaient encombrés par l'étalage des
+chiffons de toute sorte, colifichets innombrables, pièces nécessaires
+dans la mesure même de leur superfluité, qui forment, en s'ajustant
+selon le plus charmant des arts, la panoplie dont se revêt la beauté
+pour livrer bataille au plaisir.
+
+Il y avait partout de la gaze, du satin, des fleurs, des dentelles; il y
+en avait sur les fauteuils, sur le lit, sur les consoles; l'air était
+doucement parfumé, car chacun de ces objets mignons a sa bonne odeur
+comme les roses: les gants, l'éventail, le mouchoir chargé de broderies
+et jusqu'à ces bijoux de souliers dont l'exiguïté défierait le pied de
+Cendrillon.
+
+Il s'agissait d'un bal, car le carnet aux contredanses montrait sur la
+table sa couverture nacrée parmi les écrins ouverts qui éparpillaient en
+gerbes leurs chatoyantes étincelles.
+
+En s'habituant peu à peu à l'obscurité, qui régnait dans l'austère
+retraite du vieillard, l'oeil pouvait mesurer le contraste frappant qui
+existait entre ces frivoles richesses et la nudité presque complète dont
+s'entourait le lit sans rideaux, bas sur pieds et rappelant en vérité la
+couche d'un anachorète.
+
+C'était auprès de cette couche, lit funèbre d'un saint, que Mme la
+marquise d'Ornans était venue pleurer naguère. Le colonel y était étendu
+sur le dos, immobile, les bras en croix et cherchant son souffle qui
+déjà le fuyait.
+
+C'est à peine si on apercevait sa face hâve et dont les tons terreux
+semblaient absorber la lumière, mais on distinguait très bien,
+agenouillée au chevet du lit, une jeune femme en déshabillé dont les
+riches épaules attiraient au contraire toutes les lueurs venant de la
+chambre voisine.
+
+La jeune femme parlait d'un ton suppliant et baisait tendrement les
+mains du vieillard en disant:
+
+--Je t'en prie, père, bon père, ne me force pas à te quitter ce soir. Tu
+sais bien que je n'aime pas le monde; tu sais bien que j'y suis triste
+et comme dépaysée. Mme de Tresmes ne doit plus compter sur moi pour son
+dîner ni pour le bal, puisqu'elle sait que tu es souffrant et que je
+suis ta garde-malade.
+
+--Entêtée! fit le malade.
+
+Puis il répéta:
+
+--Entêtée, entêtée, entêtée!
+
+De guerre lasse, Francesca voulut se lever, mais il la retint.
+
+--Mademoiselle Fanchette, lui dit-il, je n'aime pas les mauvaises
+raisons, souvenez-vous de cela. Fi! que c'est mal d'agiter son pauvre
+papa! qui tousse en le contrariant sans cesse!
+
+Soit qu'un peu de force lui revînt, soit qu'il oubliât volontairement ou
+non de jouer un rôle, sa voix en ce moment n'était pas trop changée.
+
+--Réfléchis, reprit-il en cessant de gronder; il serait tout à fait
+impoli de se dégager comme cela à la dernière heure. Et si on allait
+être treize à table chez Mme de Tresmes à cause de toi! sans compter que
+ce cher petit ange de Marie est presque aussi mauvaise langue que sa
+mère. Ton absence ferait encore jaser.
+
+--Ne parle pas tant, bon père, voulut interrompre la comtesse, tu te
+fatigues.
+
+--C'est cela! quand on ne peut répondre à mes arguments, on me fait
+taire par raison de santé. Allume la veilleuse, je veux te voir quand tu
+seras habillée et t'admirer, mon cher amour. Qui sait combien de temps
+je pourrai t'aimer encore sur la terre? mais je te verrai de là-haut;
+j'ai le bonheur de croire à l'immortalité de l'âme, et ceux qui ont bien
+vécu ne quittent ce triste monde que pour se réfugier dans un autre qui
+est meilleur.
+
+La comtesse alluma une veilleuse. Aussitôt qu'elle l'eut déposée sur la
+table de nuit, la figure du moribond sortit de l'ombre, défaite et
+véritablement effrayante à voir.
+
+La comtesse eut beau faire, elle ne put réprimer un douloureux
+mouvement.
+
+--Tu ne me trouves pas si bonne mine qu'hier? dit le vieillard avec un
+accent qu'il n'est point possible de caractériser d'un seul mot.
+
+Nul n'aurait su dire, en effet, s'il y avait là excès de simplesse ou
+inexplicable moquerie.
+
+--Vous êtes un peu pâle, mon père, répondit Francesca.
+
+--Un peu? répéta le colonel, qui eut un rire véritablement sinistre.
+
+--Allons, allons, fillette, reprit-il doucement, ne te fais pas d'idées
+trop noires. Tu ne connais pas le mystère de ma vie, pauvre ange; tu as
+peut-être été jusqu'à me soupçonner parfois... Il y a des gens, vois-tu,
+dont l'héroïsme ressemble à l'infamie. Te souviens-tu de cette histoire
+américaine que tu me lisais pour m'endormir; cette histoire d'un pauvre
+colporteur employé par Washington dans la guerre de l'indépendance, et
+qui, toute sa vie, se laisse insulter du nom d'espion pour mieux servir
+la cause de la liberté?
+
+--Oh! père, s'écria la comtesse, dont les mains se joignirent, je me
+suis doutée bien souvent que vous étiez le serviteur, le maître
+peut-être de quelque grande entreprise politique.
+
+--Assez là-dessus, ma petite Fanchette, interrompit le colonel; tu me
+connaîtras mieux quand je ne serai plus là. Pour le moment, il me suffit
+de te dire que je joue un jeu difficile et dangereux. Vois si j'ai de la
+confiance en toi, je vais te dire un secret: je ne te renvoie pas
+aujourd'hui par crainte de mécontenter cette brave Mme de Tresmes; je te
+renvoie parce qu'il va se passer ici des choses que tu ne dois pas voir.
+
+--Bon père, dit la comtesse, dont les yeux se mouillèrent, combien je
+vous remercie! Ajoutez encore un mot, dites-moi que cette terrible
+pâleur...
+
+--Eh! eh! mignonne, fit le vieillard, qui eut pour un instant son
+sourire de tous les jours, je ne peux pas t'affirmer que je sois frais
+comme une rose; mais enfin, chacun se défend comme il peut n'est-ce pas?
+J'ai affaire à des tigres, et voilà près d'un siècle que je les fais
+danser comme des marionnettes! Achève de t'habiller, trésor; je te donne
+vingt minutes pour passer ta robe et te faire plus belle qu'un astre. Tu
+reviendras m'embrasser, et cinq minutes après ton départ, je commencerai
+ma besogne.
+
+Francesca, heureuse, mais toute pensive, déposa un baiser sur son front
+et courut à sa toilette.
+
+Dès qu'elle eut passé le seuil de sa chambre, la porte située à l'opposé
+s'entrouvrit, et la tête crépue du marchef montra confusément son
+profil.
+
+--Pas encore! dit entre haut et bas le colonel.
+
+La tête du bandit rentra dans l'ombre et la porte se referma. Il y eut
+un silence qui fut interrompu seulement par une quinte de toux
+caverneuse et pleine d'épuisement.
+
+--Je vais décidément soigner ce rhume-là, pensa le vieillard, dont la
+main tremblante essuya la sueur de son front, mais, en attendant, on
+peut bien dire qu'il m'aura tiré du pied une fière épine!
+
+Avant même que les vingt minutes fussent écoulées, Francesca rentra
+éblouissante d'élégance et de beauté. Le colonel se souleva sur le coude
+pour la regarder.
+
+--Tu es toute jeune! murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ce n'est pas
+une chimère, cela: on peut vivre deux fois, et avant de m'en aller,
+j'accomplirai ce miracle de te faire une autre vie.
+
+La comtesse s'approcha et le baisa tendrement. Elle avait aux lèvres une
+question qu'elle n'osait pas formuler.
+
+--Tu voudrais bien me demander où commence la vérité, où finit la
+comédie? prononça tout bas le colonel; nous causerons demain, ma fille,
+va en paix, amuse-toi bien et ne rentre pas avant deux heures du matin.
+Tu m'entends? ceci est un ordre.
+
+La comtesse sortit accompagnée par sa femme de chambre, et presque
+aussitôt après on entendit le bruit de la voiture qui roulait sur le
+pavé de la cour.
+
+Le colonel frappa ses deux mains l'une contre l'autre.
+
+La porte à laquelle le marchef s'était montré déjà fut ouverte de
+nouveau et le colonel lui dit:
+
+--Avance, bonhomme!
+
+Quand le marchef fut auprès de son lit, le colonel ajouta:
+
+--Il me semble que tu n'es pas ivre, aujourd'hui?
+
+--Non, répondit Coyatier.
+
+--Veux-tu boire?
+
+--Non.
+
+--À ton aise! Mets-toi là, tout près de moi, et causons.
+
+Le marchef s'assit au chevet du lit. Le colonel mit sa tête au bord de
+l'oreiller. Pendant trois ou quatre minutes, il parla, mais si bas
+qu'une personne placée au milieu de la chambre n'aurait pu saisir aucune
+de ses paroles.
+
+Le marchef écoutait, immobile et froid comme une pierre.
+
+--As-tu compris! demanda enfin le colonel.
+
+--Oui, répondit Coyatier.
+
+--Pourras-tu suffire à ta besogne?
+
+--Oui.
+
+--Regarde-moi, ordonna le colonel.
+
+Coyatier obéit. Leurs yeux se choquèrent pendant l'espace d'une seconde,
+puis Coyatier détourna les siens et répéta comme un homme subjugué:
+
+--Oui! j'ai dit: oui.
+
+--C'est bien, fit le vieillard, je viens de passer ton examen de
+conscience et je suis content de toi. Un dernier mot: tu aurais beau
+avoir tous les trésors du monde, il te resterait une chaîne de fer
+autour du cou, est-ce vrai?
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien, si tu fais ce que j'ai dit, tout ce que je t'ai dit, tu
+n'auras plus ton carcan, bonhomme. Non seulement tu seras riche, mais
+encore tu seras libre.
+
+La poitrine du bandit rendit un grand soupir. Le colonel lui montra du
+doigt la chambre de Francesca Corona, qui restait vivement éclairée.
+
+--Va, lui dit-il, et souffle les lumières.
+
+Le marchef n'était pas ivre, le marchef n'avait pas bu, et pourtant ce
+fut en chancelant qu'il traversa la chambre. Il entra dans celle de la
+comtesse et repoussa la porte.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+Antispasmodique
+
+
+Le colonel remit sa tête au centre de l'oreiller et ferma les yeux en
+homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine
+avait notablement augmenté.
+
+--Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je
+n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener.
+Mais bah! c'est ma dernière affaire; après celle-là, je prendrai du bon
+temps comme un rat dans un fromage, et dès demain, je dormirai la grasse
+matinée.
+
+Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre
+sur la table de nuit une sonnette qu'il agita.
+
+--J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en
+un mouvement de satisfaction qui contrastait étrangement avec la frêle
+caducité de tout son être, qui sait jusqu'où je peux aller avec des
+ménagements?
+
+Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en décrépitude, auraient
+éprouvé, à le voir et à l'entendre, l'envie de rire et la compassion que
+prennent les forts à l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance.
+
+Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit
+pour écouter son maître, qui lui dit de sa voix la plus cassée:
+
+--Faites ce qui vous a été ordonné, hâtez-vous et pas de bruit. Alors ce
+fut quelque chose comme au théâtre, quand les valets entrent en scène
+pour aménager les accessoires d'un décor changé à vue.
+
+Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la
+direction du travail. La table carrée qui se trouvait d'avance au milieu
+de la chambre fut couverte d'une nappe brodée sur laquelle on plaça des
+flambeaux, un crucifix soutenu par son piédestal et un missel sur son
+pupitre.
+
+Plusieurs rangs de chaises furent alignés entre cette façon d'autel
+improvisé et la porte par où le marchef était sorti.
+
+Ces chaises se trouvaient sur le même plan que le lit du colonel, et ce
+dernier n'avait qu'à se lever sur son séant pour faire partie de
+l'assistance attendue.
+
+De chaque côté de la table on alluma un grand cierge.
+
+Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ces apprêts, qui étaient ceux
+d'une noce, ressemblaient aux préparatifs qu'on fait pour des
+funérailles.
+
+Cela d'autant mieux que les fiancés manquaient encore, tandis que le
+mourant était là.
+
+Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda
+toute cette mise en scène d'un air satisfait.
+
+--Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu
+de ressources, et il n'y aura qu'à déranger les cierges pour les mettre
+à leur place, le long de mon lit.
+
+--Monsieur le colonel n'en est pas là, Dieu merci! voulut dire le
+principal valet.
+
+--Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui répondit son maître, je suis bien bas,
+bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai passé ma vie
+tout entière, une longue vie, mon garçon, à faire ce qu'il faut pour ne
+pas craindre la mort. Les domestiques s'étaient arrêtés dans une
+attitude respectueuse.
+
+--Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que
+vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont déjà au
+salon en bas, dites-leur que je les attends.
+
+Les valets sortirent.
+
+Un sourire égrillard vint se jouer autour des lèvres blêmes du malade.
+
+--Marchef! appela-t-il tout bas.
+
+La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier
+se montra, éclairée par les cierges.
+
+--Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne répondit
+point.
+
+Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il détournait les yeux
+pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face.
+
+--Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel.
+
+--Ils sont en bas, devant la porte cochère, répliqua cette fois
+Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose à
+me dire, maître?
+
+--Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien être caché dans un petit
+coin, en bas, auprès de mes bien-aimés, pour les entendre chanter mes
+louanges. L'Amitié est-il avec eux?
+
+--Non.
+
+--C'est bien. Reprends ta faction.
+
+Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, où, selon l'ordre du
+vieillard, toutes les lumières étaient désormais éteintes.
+
+Il y avait, en effet, dans la rue Thérèse, non loin de la porte cochère,
+un groupe composé du médecin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en
+droit, et de M. de Saint-Louis.
+
+Ce groupe était là depuis quelque temps déjà, et ceux qui le composaient
+avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'hôtel.
+
+Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci étaient tourmentés par
+cette audace poltronne et coupée de frissons, qui est la fièvre des
+conjurations.
+
+Ils s'étaient écartés pour laisser passer la voiture de la belle
+comtesse, puis Portai-Girard avait demandé:
+
+--Est-ce que le marchef est arrivé?
+
+--Oui, répondit Samuel, il est là depuis plus d'une heure.
+
+--Et les autres?
+
+--Il n'y a que le marchef.
+
+M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot
+jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pavé en disant:
+
+--Il fait un froid de loup!
+
+--Ça ne réchauffe pas, murmura Samuel, la situation où nous sommes.
+Quelqu'un a-t-il vu Lecoq?
+
+Personne ne répliqua. Portai-Girard reprit tout bas:
+
+--Si Samuel voulait préparer une jolie petite boulette qu'on jetterait à
+celui-là...
+
+Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne,
+s'approcha de la porte cochère avec un paquet de cierges sous le bras.
+
+Après que le domestique fut passé, les trois conjurés restèrent un
+instant silencieux.
+
+--C'est un étrange esprit! murmura enfin Samuel.
+
+Ce n'était plus de Lecoq qu'on parlait.
+
+--Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard.
+
+--Et en blasphémant, ajouta M. de Saint-Louis; sa dernière heure va se
+régaler d'un sacrilège... Ah! écoutez, messieurs, nous ne sommes pas des
+cagots, mais moi qui vous parle, je suis révolté par ces excès de
+scélératesse!
+
+--Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent;
+s'il n'existe pas, c'est inutile.
+
+--Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement
+une bonne action. Entrons-nous?
+
+Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de
+résolution, et pourtant personne ne bougea.
+
+Ils causaient, quoiqu'on ne fût pas bien là pour causer, reculant tant
+qu'ils pouvaient devant le dernier pas.
+
+--Nous avons encore bien des choses à nous dire, opina M. de
+Saint-Louis. Cet homme est une énigme, il a reculé les bornes de la
+perfidie, de la méchanceté, de la cruauté; et pourtant, il y a en lui un
+petit endroit faible: il éloigne toujours la comtesse dans les moments
+de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac à
+sa Fanchette chérie.
+
+--Au fait, dit Samuel, Mme la comtesse était en toilette de bal. Comment
+a-t-elle pu l'abandonner dans l'état où il est?
+
+--La comtesse a ses affaires en ville, répliqua sèchement Portai-Girard,
+occupons-nous des nôtres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer
+pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux
+doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non,
+compter qu'il mourra de sa belle-mort?
+
+Ceci s'adressait à Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel répondit
+après un silence.
+
+--Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais:
+Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'état où il est, la dernière
+crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle
+manque; c'est très pénible à voir, et quand cet état se prolonge, il y a
+des médecins qui administrent ceci ou cela, pour hâter la fin. C'est
+tout bonnement de la miséricorde.
+
+--Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis.
+
+--Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main.
+
+--On donne à ces médicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les
+appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle opposé à la
+respiration atteindrait le même résultat, et bien plus rapidement. Il
+suffirait, par exemple, d'une mousseline interposée entre la bouche du
+malade et l'air libre pour le délivrer de ses souffrances...
+
+Ici, le docteur Samuel hésita.
+
+--Achevez, dit M. de Saint-Louis en tâchant d'assurer sa voix.
+
+--J'achèverai, en effet répliqua Samuel, parce que mon idée est
+philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de
+trace et d'une exécution très facile. Nous connaissons exactement le
+scénario de la dernière tragédie imaginée par le colonel; nous savons
+que la nuit doit se faire au dénouement; eh bien! au moment où la nuit
+se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du
+lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela
+suffira, j'en réponds.
+
+--Mais qui se chargera?... commença M. de Saint-Louis.
+
+--Moi, interrompit Portai-Girard résolument.
+
+--Bravo!
+
+--Nous pénétrerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit
+Portai; Lecoq nous a dit où est la cassette aux bank-notes, le reste n'a
+pas besoin d'être réglé; le trésor est à nous.
+
+Un passant, enveloppé dans un manteau, tourna l'angle de la rue
+Ventadour et s'approcha rapidement.
+
+--Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amitié.
+
+--Sommes-nous prêts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains
+tendues. J'ai été obligé de surveiller un peu l'exécution, là-bas, à la
+Force; tout a marché le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en
+route. Je vous annonce, d'un autre côté, Mme la marquise amenant son
+vicaire, le respectable M. Hureau.
+
+Un vieil homme en deuil s'arrêtait au même instant devant la porte
+cochère.
+
+--Messieurs, dit-il, cet hôtel est-il bien celui du colonel
+Bozzo-Corona?
+
+--Oui, mon brave Germain, répondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont
+assister comme vous au mariage de Mlle d'Arx, votre jeune maîtresse.
+
+Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-même Germain, qui se
+confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres:
+
+--La chaise de poste attend ici, derrière, à la petite porte de la rue
+des Moineaux. C'est moi-même qui ai choisi les chevaux. Après
+l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en
+voiture, et nous nous arrêterons où vous voudrez pour prendre notre
+volée vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela?
+
+--C'est cela, répondirent les trois autres.
+
+Et ils entrèrent.
+
+
+
+
+XL
+
+La voiture des mariés
+
+
+Lecoq n'avait point menti. À la Force, tout avait réussi comme par
+enchantement. Malgré la différence un peu trop marquée de tournure et de
+figure qui existait entre le beau lieutenant et notre Échalot, ce
+dernier avait pu sans encombre opérer l'échange chevaleresque et prendre
+place sur l'escabelle du captif après avoir revêtu tant bien que mal sa
+défroque.
+
+Les habits de prisonnier ne sont pas faits sur mesure.
+
+Une myopie épidémique ayant envahi l'administration, personne ne s'était
+aperçu de rien. Tout au plus le concierge avait-il fait un peu la
+grimace en voyant la taille dégagée du lieutenant flotter dans la
+redingote noire que le torse dodu de l'ancien apprenti pharmacien
+bourrait tout à l'heure.
+
+--Patronne, avait dit Échalot au moment de la séparation, je vous
+recommande Saladin, mon adoptif, à cause de la faiblesse de son âge et
+que son vrai père est incapable de le guider dans le sentier de la
+vertu. Quant à moi, la chose de m'être sacrifié pour vous permettre de
+l'agrément suffira à mon coeur en le consolant dans sa solitude. À vous
+revoir et bonne chance!
+
+--À te revoir ma vieille! avait répondu la dompteuse en lui serrant la
+main à l'écraser; je te signe en ce jour le choix que je fais de ta
+personne dans la foule des prétendants qui soupirent à l'entour de moi.
+Je te prends à la maison avec l'emploi de mon mari qui sera plus tard ta
+récompense.
+
+Dans la rue Pavée, la voiture de la marquise attendait. Sur le siège
+nous aurions pu reconnaître ce cocher silencieux qui répondait au nom de
+Giovan-Battista; derrière, le valet de pied qui tenait les cordons
+ressemblait, malgré sa perruque poudrée et son majestueux uniforme, à ce
+bandit facétieux qui partageait à l'estaminet de L'Épi-Scié la
+popularité du jeune Cocotte: monsieur Piquepuce.
+
+Maurice et Valentine s'assirent l'un auprès de l'autre, maman Léo prit
+place sur le devant, après avoir jeté au cocher l'adresse de l'hôtel de
+Bozzo.
+
+La voiture se mit en marche et prit la rue Saint-Antoine. Maman Léo
+resta un instant silencieuse à regarder les deux jeunes gens qui se
+tenaient par la main pensifs et recueillis.
+
+--Ah ça! dit-elle brusquement, en fronçant le sourcil pour refouler une
+larme qui venait à sa paupière, il n'y a donc plus que moi de brave ici!
+Vous avez l'air de deux condamnés qui montent à la Roquette. Saquédié!
+si nous sommes dans une forêt de Bondy, il y a assez de passants ici
+autour pour mettre à la raison les brigands et les loups. Si c'était moi
+qui menais la danse, le cocher baragouineur et ce méchant sujet de
+Piquepuce, que j'ai reconnu sur le siège de derrière, auraient bien vite
+les quatre fers en l'air, et dans dix minutes nous aurions dépassé la
+barrière du Trône au galop!
+
+Valentine répondit tout bas:
+
+--Avec un mot, un seul mot, ceux que vous venez de désigner feraient de
+chaque passant un ennemi plus acharné à nous poursuivre que les loups et
+les brigands. Il y a ici un assassin qui s'évade.
+
+En disant cela, elle porta les mains de Maurice à ses lèvres.
+
+--C'est vrai! murmura maman Léo, qui baissa la tête malgré elle. On n'a
+jamais vu rien de pareil; tout est contre nous: les voleurs, la justice,
+le monde entier!
+
+Elle entrouvrit son casaquin et y prit une paire de pistolets, qu'elle
+présenta à Maurice.
+
+--Lieutenant, dit-elle, ça te connaît; il m'en reste, et je joue assez
+bien de cet instrument-là, moi aussi.
+
+Maurice prit les armes qu'on lui tendait avec un mouvement de joie.
+
+--Si nous passons la porte de cet enfer, continua la dompteuse, il faut
+du moins que nous puissions répondre à ceux qui nous parleront.
+
+Valentine secoua sa tête charmante et murmura:
+
+--Ces armes-là ne valent rien. Je ne sais pas si celles que j'ai
+choisies sont meilleures. Après Dieu, qui tient notre vie dans sa main,
+il n'y a qu'une seule créature humaine en qui j'espère; tout dépend de
+Coyatier.
+
+--J'ai plutôt idée, moi, gronda maman Léo, que tout dépend du colonel.
+Mais ne te fâche pas, chérie; mon _de profundis_ est dit et bien dit.
+Roule ta bosse, c'est toi qui as le plus gros enjeu; c'est à toi de
+tenir les cartes.
+
+Le lecteur sait désormais laquelle pensait juste, de Valentine d'Arx ou
+de maman Léo, sur la question de Coyatier et du colonel.
+
+La voiture allait au trot des deux beaux chevaux de la marquise. Dans
+ces rues du centre de Paris, si gaies et si pleines, il aurait suffi
+d'un mot prononcé à la portière pour obtenir une aide instantanée. Moins
+que cela, rien n'empêchait de descendre, et si l'on eût été vraiment
+dans la forêt de Bondy, maman Léo à elle seule aurait eu bien vite
+raison des deux bandits déguisés en valets.
+
+Mais ce qui fait d'ordinaire la sécurité de tous était ici la perte de
+nos fugitifs. Ce n'étaient, en réalité, ni Giovan-Battista, ni monsieur
+Piquepuce qui les tenaient prisonniers. L'arme invisible les avait
+touchés: ils étaient garrottés par une chaîne magique.
+
+Au moment où ils arrivaient devant la porte cochère de l'hôtel Bozzo, et
+pendant que la voiture s'arrêtait, Valentine offrit son front à Maurice,
+qui l'effleura de ses lèvres.
+
+Giovan-Battista demanda la porte, et l'équipage entra dans la cour.
+
+Ils descendirent. Un domestique les attendait au bas du perron et se
+chargea de les introduire.
+
+Maman Léo ne parlait plus.
+
+En montant l'escalier, Maurice pressait le bras de Valentine contre son
+coeur.
+
+--Comme nous aurions été heureux! murmura-t-il.
+
+--L'âme ne meurt pas, répondit la jeune fille, dont les beaux yeux
+étaient levés vers le ciel.
+
+Une porte s'ouvrit au-devant d'eux et ils se trouvèrent dans la chambre
+du colonel, disposée comme nous l'avons dit et déjà remplie par ceux qui
+devaient assister au mariage.
+
+
+
+
+XLI
+
+Le «bien» et le «mal»
+
+
+Au moment où Valentine et Maurice, suivis de maman Léo, entraient dans
+la chambre du colonel, tout le monde était rassemblé autour du lit
+funèbre, à l'exception du vieux Germain, qui se tenait modestement à
+l'écart.
+
+Pas n'était besoin d'être médecin pour suivre désormais les progrès
+rapides et sûrs de cette tranquille agonie. C'était une ombre ou plutôt
+une momie qui était là couchée sur le matelas austère, et la lueur des
+cierges, frappant obliquement le front du vieillard mourant, y mettait
+déjà des reflets cadavéreux.
+
+Parfois la lutte de la dernière heure est cruelle, et l'âme, pour
+s'exhaler, livre un effrayant combat; mais ici n'était la tranquillité
+qui accompagne, selon la croyance commune, le suprême adieu du juste; il
+n'y avait point de douleur apparente; l'intelligence restait entière, et
+parfois un rayon se rallumait dans ces pauvres prunelles éteintes, quand
+le moribond promenait à la ronde son regard affectueux et doux.
+
+D'une voix que l'attendrissement faisait tremblante, M. de Saint-Louis
+venait d'exprimer la pensée générale en disant:
+
+--Notre vénérable ami n'est pas de ceux à qui on cache la vérité. Sa
+mort est belle comme sa vie: il s'en va en faisant des heureux.
+
+Les autres amis du colonel, M. le baron de la Périère, le Dr Samuel et
+Portai-Girard semblaient abîmés dans un douloureux recueillement.
+
+L'abbé Hureau tenait les deux mains de la marquise éplorée et lui disait
+pour la consoler:
+
+--J'ai pu encore entendre sa voix, tout à l'heure, quand j'ai mis le
+crucifix sur sa poitrine; il m'a dit: «Après le mariage vous vous
+occuperez de moi.» Ah! celui-là est prêt, madame, ne le plaignez pas,
+enviez-le plutôt: il a déjà un pied dans le ciel!
+
+Dans le mouvement qui se fit pour l'entrée de Valentine, les Habits
+Noirs se trouvèrent un instant groupés, et tous les regards
+interrogèrent avidement Samuel.
+
+À cette question muette, le médecin répondit par un silence plus
+expressif que la parole et qui voulait dire énergiquement: «Tout est
+fini.»
+
+Cependant il ajouta en piquant Portai du regard:
+
+--On ne saurait prendre trop de précautions.
+
+--Il faut toujours lever la couverture? demanda le docteur en droit, qui
+n'avait jamais semblé plus résolu.
+
+--Oui, répliqua Samuel et la bien tenir.
+
+La marquise, dont la pauvre figure était bouffie par les larmes, fit
+quelques pas à la rencontre de Valentine et de Maurice. Elle serra
+Valentine dans ses bras et tendit la main au jeune lieutenant, qui la
+saluait avec respect.
+
+--Entrez, entrez, bonne dame, dit-elle à maman Léo, qui restait en
+arrière et dont les yeux allaient du lit à l'autel avec une véritable
+stupeur.
+
+--Venez, ajouta la marquise en s'adressant au jeune couple, c'est grâce
+à lui que M. Maurice Pagès est libre, c'est grâce à lui que vous allez
+être heureux. Il veut vous voir, vous aurez partagé avec Dieu sa
+dernière pensée.
+
+Valentine se laissa conduire. Il eût été difficile de définir
+l'expression de son visage plus pâle et en apparence plus froid que le
+marbre.
+
+L'émotion arrivée à son paroxysme produit parfois cette morne rigidité
+des traits.
+
+Maurice, lui, ne se défendait point contre la solennelle impression de
+cette scène.
+
+Dans la chambre, un grand silence régnait.
+
+Les yeux du colonel, fixes et sans rayons, ne changèrent pas la
+direction de leur regard à l'approche des deux fiancés. Son souffle
+était court, inégal, et rendait un sifflement clair.
+
+--Voici nos enfants, dit la marquise à voix haute, par cet instinct qui
+nous fait élever le ton pour parler à ceux qui vont mourir et qui nous
+semblent déjà loin de nous.
+
+La tête du colonel resta immobile, mais sa main fit un imperceptible
+mouvement d'appel.
+
+La marquise se pencha aussitôt, mettant son oreille tout contre les
+lèvres du vieillard.
+
+Quand elle se releva, elle dit dans un sanglot:
+
+--Mettez-vous à genoux, il veut vous donner sa bénédiction.
+
+Valentine sembla hésiter. Il y avait dans ses yeux de l'égarement et
+presque de l'horreur.
+
+Maurice s'était agenouillé. Valentine fit enfin comme lui, mais ce ne
+fut pas le nom de Dieu qui passa entre ses lèvres murmurantes, d'où
+tombèrent ces mots: Mon frère! mon père!
+
+La main du vieillard s'agita de nouveau faiblement, et la marquise
+balbutia parmi ses larmes:
+
+--Hâtons-nous, il a peur de ne pas voir la fin.
+
+Les Habits Noirs cachaient la fièvre de leur attente sous un maintien
+grave. Ils avaient tous la même pensée et se demandaient avec effroi si
+une pareille folie de perversité était possible.
+
+À l'heure navrée où chacun tremble, sur le seuil même de l'inconnu, le
+grand comédien jouait-il le plus audacieux de tous ses rôles?
+
+Certes, l'évidence était là pour répondre: Nul ne peut contrefaire la
+marque de la mort.
+
+Et cependant ils avaient peur.
+
+Ce fut Lecoq qui remplaça les fiancés et la marquise auprès de la couche
+d'agonie. Le colonel ne parut point s'en apercevoir.
+
+Devant l'autel, M. de Saint-Louis disait au vicaire avec une majestueuse
+bonté:
+
+--Ma dépêche est déjà partie pour la cour de Rome. J'ai tout pris sur
+moi en disant à Sa Sainteté que vous aviez dû accéder au voeu de votre
+souverain légitime. Quant à l'archevêché, j'irai moi-même dès demain
+rendre visite à Sa Grandeur.
+
+Les assistants se rangèrent comme à l'église derrière les deux fiancés,
+qui avaient des chaises à prie-Dieu. À gauche de Valentine se tenait Mme
+la marquise d'Ornans, qui lui servait de mère; à droite de Maurice, M.
+de Saint-Louis prit place en faisant observer qu'il se regardait
+seulement comme le délégué de son vénérable ami, le colonel Bozzo.
+
+M. le baron de la Périère était en quelque sorte maître des cérémonies
+et veillait à ce que tout se passât en bon ordre; il prit le siège
+voisin de la chaise de maman Léo et lui dit:
+
+--Vous voyez, bonne dame, que nous avons enlevé l'affaire lestement.
+
+L'état de fièvre où était maman Léo se traduisait par une impossibilité
+absolue de rester en place. Elle se levait, elle se rasseyait à
+contresens et poussait d'énormes soupirs dans son mouchoir à carreaux,
+baigné de sueur.
+
+--Vous saurez, dit-elle à M. de la Périère, que la personne qui remplace
+le prisonnier à la Force est pour entrer dans ma famille, et que je m'y
+intéresse censément d'amitié. Il ne faudrait pas qu'il pourrisse trop
+longtemps là-dedans.
+
+M. le baron lui promit son appui, mais nous devons avouer que son
+attention était ailleurs: il ne perdait pas un seul instant de vue le
+lit où le colonel était désormais immobile, ne donnant plus aucun signe
+de vie.
+
+Portai-Girard et Samuel, placés au dernier rang, guettaient aussi leur
+proie, échangeant quelques paroles à voix basse.
+
+En apparence, Valentine et Maurice étaient calmes et recueillis. Quand
+le prêtre leur adressa la question d'usage, chacun d'eux répondit _oui_
+avec une émotion profonde.
+
+Puis ils restèrent un instant les mains unies et Valentine murmura:
+
+--Mon mari! mon mari!
+
+Elle n'eut que ce mot pour exprimer l'angoisse poignante et l'amour sans
+bornes qui se disputaient son coeur. Maurice lui répondit:
+
+--Courage! désormais nous n'attendrons pas longtemps.
+
+C'était la conviction de Valentine bien plus encore que celle de son
+fiancé. Elle jouait, on peut le dire, cette terrible partie en complète
+connaissance de cause, et plus on approchait du moment fatal, plus
+l'espoir qu'elle avait eu tant de peine à faire naître en son âme se
+voilait.
+
+Le glaive invisible était suspendu quelque part dans l'air, elle le
+sentait, et elle savait qu'aucun moyen humain n'en pouvait parer les
+coups inévitables.
+
+Il n'y avait rien en elle qui ressemblât à de la peur, mais un mirage
+horrible lui montrait Maurice sanglant, mourant. Elle souffrait un
+martyre sans nom, et les secondes lui paraissaient longues comme des
+heures.
+
+Le prêtre donna la bénédiction nuptiale.
+
+Comme il se retournait vers l'autel, on entendit un léger bruit du côté
+du lit, et la poitrine du colonel rendit une plainte faible.
+
+Tous les regards se dirigèrent aussitôt vers lui; on le vit à demi levé
+sur son séant et luttant contre une convulsion. Ce fut si rapide que
+personne n'eut le temps d'aller au secours. Il poussa un soupir et
+retomba inanimé.
+
+Comme si c'eût été un signal convenu, tous les cierges, toutes les
+lumières s'éteignirent à la fois, et au milieu de la nuit noire,
+survenue tout à coup, une voix qui montait on ne sait d'où prononça ces
+paroles, qui ressemblaient à un contresens moqueur:
+
+--_Il fait jour!_
+
+Un tumulte se produisit dans l'ombre, où personne ne parlait, sauf Mme
+la marquise d'Ornans, qui prononça d'une voix éteinte:
+
+--Au secours!
+
+Portai-Girard et les conjurés n'avaient pas hésité. Ils s'étaient
+élancés vers le lit. Portai-Girard releva la couverture, et en la
+maintenant sur l'oreiller, il planta un coup de poignard à la place où
+le coeur du mort ne battait déjà plus, peut-être, en grondant:
+
+--Si c'est encore une comédie, voilà le dénouement!
+
+Il y eut un son faible comme le soupir d'un enfant--puis le silence.
+Valentine avait entouré Maurice de ses bras et le couvrait de son corps,
+balbutiant dans un baiser suprême:
+
+--J'espère! Nous devrions être frappés déjà, et si la mort venait,
+pourrait-elle nous séparer désormais?
+
+La plume ne peut pas exprimer la prodigieuse rapidité d'un pareil drame.
+Le récit est long forcément; mais, en réalité, tout ce que nous
+racontons s'entassa dans la même minute.
+
+Au milieu du silence, on entendit les deux pistolets de maman Léo
+qu'elle armait, tandis qu'elle disait tranquillement et de sa voix la
+plus crâne:
+
+--Saquédié! qu'on ne les touche pas, ou gare dessous! Mais on murmura à
+son oreille:
+
+--Obéissez!
+
+Elle crut reconnaître la voix de Valentine.
+
+Et presque aussitôt elle se sentit pressée par Maurice et entraînée au
+travers de la chambre. La robe de soie de la marquise frôlait le revers
+de sa main, et elle reconnut l'accent chevrotant du vieux Germain qui
+demandait:
+
+--Où me conduisez-vous? On franchit un seuil.
+
+Dans la nuit, deux grands bras puissants poussaient en avant ce groupe
+rassemblé comme un troupeau.
+
+Presque au même instant, les Habits Noirs conjurés quittaient le lit et
+se dirigeaient en tâtonnant vers la chambre de la comtesse.
+
+C'était là qu'ils allaient trouver le trésor.
+
+Au moment où Samuel arrivait le premier, deux cris rauques retentirent à
+quelques pas de lui, dans une autre pièce.
+
+--Voilà qui est fait, dit Portai-Girard froidement, c'est la dernière
+affaire du vieux, une affaire posthume celle-là! Donnez-vous la peine
+d'entrer.
+
+Ils entrèrent trois: Samuel, M. de Saint-Louis et le docteur en droit,
+qui dit en ricanant, parce qu'il entendait la porte se refermer derrière
+lui:
+
+--L'Amitié trouvera nez de bois, c'est bien fait. Allons, mes enfants, à
+la besogne!
+
+Lecoq arrivait en effet à la porte; il avait marché avec précaution dans
+ces ténèbres où, selon lui, on pouvait faire rencontre d'un coup de
+couteau.
+
+Il écoutait de toutes ses oreilles, étonné du silence qui régnait autour
+de lui. La chambre mortuaire semblait s'être vidée comme par
+enchantement.
+
+--Ouvrez, dit-il enfin tout bas en poussant la porte, c'est moi.
+
+À travers le battant fermé, il entendit un râle creux et sourd, puis
+deux, puis trois.
+
+--Encore! fit-il, je croyais que c'était fini!
+
+Il n'était pas homme à se méprendre, car il connaissait trop bien le son
+que rend la gorge d'un homme poignardé.
+
+Il frappa de nouveau en disant, avec un commencement d'impatience:
+
+--Ouvrez donc!
+
+Et il pensait:
+
+--Est-ce qu'ils voudraient me fausser compagnie?...
+
+On n'entendait plus rien de l'autre côté de la porte.
+
+Lecoq sentait des frissons lui courir par tout le corps, et malgré lui,
+il faisait une sorte de calcul en se disant:
+
+--Les deux premiers râles sont ceux des deux jeunes gens, car on a, bien
+sûr, commencé par eux, puisque c'est le colonel qui avait réglé la
+besogne... les trois autres, voyons: il y avait Mme la marquise, puis
+cette bonne femme, maman Léo, puis encore le vieux domestique de M.
+d'Arx, c'est juste le compte: cinq coups.
+
+Il reprit en s'interrompant:
+
+--Ouvrez donc, vous autres, est-ce que vous ne m'entendez pas?
+
+Comme le silence continuait, il ajouta entre ses dents:
+
+--Je me doutais bien qu'il y aurait du tirage. Aussi, tant que le vieux
+coquin aurait vécu, je ne l'aurais jamais lâché.
+
+Il y eut derrière lui un petit ricanement qui glaça le sang dans ses
+veines. Il crut s'être trompé, mais une voix doucette dit dans la nuit:
+
+--Voilà donc comment tu parles de ton papa, méchant sujet!
+
+Lecoq voulut ouvrir la bouche, mais aucun son ne sortit de sa gorge.
+
+Il était littéralement paralysé par la stupeur. La voix doucette reprit:
+
+--Ce que tu as dit là n'est pas respectueux dans la forme, ma chatte,
+mais le fond est bon, et cela te sauve la vie.
+
+Une allumette chimique grinça et prit feu. Lecoq, qui n'en croyait pas
+ses oreilles, se retourna.
+
+Il vit le colonel Bozzo debout, droit sur ses jambes et la tête haute,
+qui le regardait en souriant.
+
+Le vieillard avait à la main le flambeau qu'il venait d'allumer, et son
+doigt branlant dessinait ce geste qui est la menace des espiègles.
+
+Les jarrets de Lecoq plièrent sous lui et il tomba agenouillé.
+
+--_Il fait nuit_! dit avec lenteur le colonel, qui leva son flambeau.
+
+--Grâce! balbutia Lecoq, dont la tête pendait sur sa poitrine.
+
+Il pouvait voir maintenant que la chambre était complètement déserte.
+
+Le prêtre avait dû sortir par la porte du fond, qui restait entrouverte.
+
+La couverture du lit où le colonel agonisait naguère était encore
+relevée jusque sur l'oreiller, et le couteau de Portai-Girard restait
+fiché à hauteur de poitrine.
+
+Le vieillard jouissait de la détresse de son premier ministre et
+ricanait paisiblement.
+
+--Ce nigaud de docteur en droit, dit-il, a tué ma douillette que j'avais
+roulée en paquet. Il ne faut jamais frapper quand on n'y voit pas, à
+moins d'avoir le talent du marchef. Voilà un garçon qui s'y entend!...
+Eh! eh! bijou, petit bonhomme vit encore à ce qu'il paraît, dis donc?
+
+Lecoq restait muet et joignait ses mains suppliantes.
+
+--Mets-toi sur tes pieds, reprit le colonel en lui caressant la joue
+amicalement, il y a de l'ouvrage, et je ne peux pas tout faire.
+
+Lecoq se releva, chancelant comme un homme ivre. Le vieillard
+introduisit une clef dans la serrure de la comtesse Corona, qui était
+fermée en dedans, et l'ouvrit.
+
+--Entre, ordonna-t-il.
+
+Et il haussa le flambeau pour éclairer mieux.
+
+Lecoq voulut obéir, mais dès le premier pas, il recula épouvanté.
+
+Ses cheveux se hérissèrent sur son crâne.
+
+La chambre était telle que Francesca Corona l'avait laissée, lors de son
+départ pour le bal: les chiffons restaient étalés sur le lit et sur les
+meubles, mais parmi tout ce désordre gracieux que produit la toilette
+d'une femme à la mode, il y avait, hideux contraste! trois cadavres
+étendus dans un lac de sang.
+
+Lecoq se soutenait, haletant, au chambranle de la porte.
+
+--Tu comprends bien, lui dit le colonel, qui ne paraissait pas éprouver
+l'ombre d'une émotion, que ma petite Fanchette ne pouvait pas rester
+ici. Je l'ai envoyée danser, la pauvre biche! C'est dommage que mon
+neveu Corona ne se soit pas mis de la conjuration, il serait là,
+maintenant avec les autres, et quel bon débarras pour ma Fanchette!
+
+--Bonhomme, reprit-il en changeant de ton, nous n'avons pas le choix, ce
+soir, et c'est toi qui es chargé de nettoyer tout cela. C'est un rude
+coup de balai, mais j'ai idée que tu te mettrais en quatre pour faire
+plaisir à papa aujourd'hui, hé! l'Amitié?
+
+Il poussa en avant Lecoq, qui était anéanti.
+
+--Ces bons chéris! dit le vieillard en s'approchant tour à tour des
+trois cadavres, ce que c'est que de nous! Chacun d'eux avait son petit
+talent, et je ne serais pas embarrassé pour faire trois jolis discours
+s'ils devaient être enterrés au cimetière... Tiens! on dirait que ce bon
+Samuel respire encore? ce ne doit pas être dangereux, car Coyatier ne se
+trompe guère.
+
+Il poussa du pied le docteur, dont la gorge rendit un gémissement, et
+passa en ajoutant:
+
+--Quant à Portai-Girard et au majestueux fils de Saint-Louis, bonsoir
+les voisins!... Ah ça, Fifi, tu n'as donc plus de langue?
+
+--J'avoue..., balbutia Lecoq.
+
+--Tu as tort! il vaut toujours mieux nier.
+
+--Votre maladie qui semblait mortelle...
+
+--Ah! fit le vieillard tristement, c'est un bien mauvais rhume, va, et
+je vais partir pour les eaux de Bagnères; veux-tu m'accompagner?
+
+--Certes, fit Lecoq, qui se retrouvait peu à peu, mais où en
+sommes-nous, maître? les autres...
+
+--Quels autres?
+
+--Tous ceux qui étaient dans votre chambre?
+
+--Il fait trop froid, dit le colonel, pour que nous allions nous
+promener au jardin; mais j'ai idée qu'il s'y passe quelque chose
+d'intéressant. Nous pouvons bien perdre cinq minutes, car Fanchette ne
+rentrera pas de sitôt. Donne-moi ton bras et prends la bougie.
+
+Il s'appuya sur Lecoq familièrement et ajouta d'un air pénétré en
+quittant la chambre de la comtesse Corona:
+
+--Ces polissons-là me devaient tout. Ce qui perd les hommes, c'est
+l'ingratitude... et toi, l'Amitié, qui es un garçon d'intelligence, tu
+dois bien comprendre que leur complot était bête comme un chou! Il n'y a
+pas plus de trésor dans le secrétaire de ma petite Fanchette que dans le
+coin de mon oeil. Ah! ah! le trésor! nous sommes riches, mon minet, plus
+riches encore qu'ils ne le croyaient, mais notre richesse est bien
+gardée, va, et le gilet de flanelle qui est entre ma chemise et ma peau
+n'en sait pas plus long que vous au sujet du trésor! Il s'arrêta et
+regarda Lecoq en dessous.
+
+--C'est comme pour le secret, vois-tu, reprit-il en baissant la voix, le
+grand secret des frères de la Merci. Il existe, profond comme la mer et
+haut comme une montagne; mais les bons petits curieux de ta sorte, quand
+ils croient mettre la main dessus, trouvent une pincée de cendres, un
+éclat de rire moqueur... le rire de papa, eh! mon bijou, qui leur dit
+_néant_ dans toutes les langues vivantes et mortes, car ce vieux
+Père-à-tous sait beaucoup de langues, et il ne veut pas plus livrer son
+secret que son trésor.
+
+On était dans la chambre du mariage; le colonel jeta un regard satisfait
+sur son lit d'abord, puis sur l'autel dressé.
+
+--Dis donc, l'Amitié, fit-il tout à coup, as-tu lu les tragédies de M.
+Ducis?... Non, tu n'aimes pas beaucoup la littérature. M. Ducis était un
+poète du temps de l'Empire qui rabobinait des auteurs anglais et qui
+prenait la peine de faire trois ou quatre dénouements pour chacune de
+ses tragédies. Je ne suis pas de l'Académie, mais je fais un peu comme
+M. Ducis: mon premier dénouement n'allait pas mal, c'était le mariage et
+rien avec.
+
+«Je réunissais tous ceux qui avaient vu de trop près nos affaires, dans
+un seul tas et je leur chantais: «Allez-vous-en, gens de la noce!» avec
+Coyatier au piano. Mais j'ai eu vent de vos petites menées, et mon
+dénouement a tourné... Ouvre la fenêtre, tout doucement, car il ne faut
+pas qu'on l'entende.
+
+Ils avaient continué de marcher; ils étaient dans cette pièce, dont la
+porte faisait face à celle de la comtesse et où Coyatier avait attendu
+jusqu'au départ de Francesca Corona.
+
+La fenêtre de cette chambre donnait sur le jardin; Lecoq en tourna
+l'espagnolette et regarda au-dehors.
+
+--Ils sont là, dit-il en se rejetant en arrière.
+
+--Chut! fit le colonel, pas si haut. Diable! Ils sont là tous bien
+vivants, n'est-ce pas? C'est une drôle de fillette, et l'amour a le nez
+plus fin qu'un procureur du roi. Elle n'a pas cru un seul instant à la
+culpabilité de son lieutenant... un beau brin de gars, n'est-ce pas,
+l'Amitié?
+
+Il avait soufflé lui-même la lumière et se penchait à la fenêtre
+ouverte.
+
+Immédiatement au-dessous de lui, dans le jardin très étroit et dont les
+bosquets dépouillés laissaient voir le mur bordant la rue des Moineaux,
+un groupe s'empressait autour de la marquise évanouie.
+
+La tête de la bonne dame reposait sur les genoux du vieux Germain, assis
+par terre dans la neige, et maman Léo, agenouillée, avait encore ses
+deux pistolets à la main.
+
+Lecoq demanda tout bas:
+
+--Où est le marchef?
+
+--Il prépare la chaise de poste, répliqua le colonel.
+
+--Alors, la chose se fera en route? Le colonel soupira.
+
+--Les trois pauvres amis que nous pleurons, murmura-t-il, ont sauvé tout
+ce petit monde-là. Je regrette un peu mon premier dénouement.
+
+--Mais, objecta Lecoq, Mlle d'Arx connaît le mémoire de son frère, et
+les autres...
+
+--Tiens! interrompit le colonel au lieu de répondre, voilà cette chère
+marquise qui reprend ses sens. Nous ne les verrons pas monter en
+voiture, mais ce sera tout comme. Au fond, tu le sais bien, j'ai horreur
+de la violence, et j'ai bien vu qu'il ne fallait pas compter cette fois
+sur le marchef. Qu'est-ce que nous voulons? payer la loi et rester
+tranquilles. La fuite du lieutenant paye la loi puisqu'il va être
+condamné par contumace. Nous évitons ainsi les débats en cour d'assises,
+où nous aurions pu trouver quelque juré moins retors, c'est-à-dire moins
+aveugle que M. Perrin-Champein... D'un autre côté, cette même
+condamnation ôtera au lieutenant toute idée de retour.
+
+--Alors, dit Lecoq, qui ne pouvait revenir de son étonnement, vous les
+laissez partir?
+
+--Je les fais partir, rectifia le vieillard, tous ensemble, pour
+l'Amérique du Sud.
+
+--Prenez garde! s'écria Lecoq, Mlle d'Arx a juré de venger son père et
+son frère!
+
+--C'est fait, répliqua le colonel. Voilà ce qui m'a décidé.
+
+Et comme son compagnon l'interrogeait du regard, il ajouta en riant:
+
+--Drôle de fillette! je la connais mieux que vous. Elle aime son Maurice
+comme une folle, mais elle a risqué la vie de son Maurice pour se
+venger. Une vraie Corse! qui a ensorcelé Coyatier! Tout ce que j'ai pu
+obtenir du marchef, qui travaillait pour moi en même temps que pour
+elle, c'est de la tromper sur le nombre des pièces de gibier abattues
+pour son compte. À l'heure qu'il est, dans sa pensée, il n'y a plus
+d'Habits Noirs. Elle a compté les râles comme toi; elle nous croit tous
+exterminés. Écoute et regarde!
+
+Dans le jardin, maman Léo relevait la marquise et lui disait:
+
+--Oui, saquédié! je suis du voyage, en qualité de gendarme, mais pas
+pour rester indéfiniment avec les deux chéris. Je les gênerais, c'est
+vous qui serez la vraie mère.
+
+En ce moment, des pas précipités se firent entendre et Coyatier sortit
+d'un massif.
+
+Sa main tendue montra la porte de derrière, par où Samuel, le docteur en
+droit et M. de Saint-Louis avaient fait dessein de se retirer avec la
+fameuse cassette.
+
+--La chaise de poste est là qui attend, dit-il, en route! Valentine jeta
+ses deux bras autour du cou de Maurice et le pressa passionnément contre
+son coeur.
+
+--Je ne t'appartenais pas tout entière avant d'être vengée, dit-elle,
+viens, nous ne reverrons jamais la France où cette horrible accusation
+pèse sur toi, mais nos enfants seront Français, et tu leur montreras
+quelque jour le chemin qui mène à la patrie!
+
+--As-tu compris, l'Amitié? demanda le colonel en riant bonnement, d'ici
+que leurs petits reviennent, nous avons du temps devant nous.
+
+On entendit bientôt la chaise de poste rouler sur les pavés de la rue.
+
+Le jardin était silencieux et vide.
+
+Le vieillard restait seul à la fenêtre. Un rayon de lune jouait parmi
+ses cheveux blancs et mettait à son front des reflets étranges.
+
+Lecoq le regardait avec une superstitieuse terreur.
+
+Quand on cessa d'entendre le bruit des roues, le Maître des Habits Noirs
+sembla sortir de sa rêverie.
+
+--Il faut que ma petite Fanchette dorme dans son lit cette nuit, dit-il,
+à ton ouvrage, l'Amitié! nos trois excellents confrères t'attendent.
+
+Lecoq essuya la sueur froide qui baignait son front; le colonel lui
+caressa la joue doucement et ajouta:
+
+--Connais-tu quelqu'un qui puisse faire du bon Louis XVII? J'ai une
+affaire en vue, ce sera la dernière, à moins que pourtant...
+
+Il s'arrêta et se prit à rire tout bas.
+
+--Figure-toi, dit-il, que j'ai eu un drôle de rêve hier. Je me voyais
+dans cent ans d'ici et je disais à quelqu'un dont le père n'est pas
+encore né, mais qui avait déjà la barbe grise: il y a deux choses
+immortelles: le _bien_ qui est Dieu, et moi qui suis le _mal_.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Maman Léo, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO ***
+
+***** This file should be named 19919-8.txt or 19919-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/9/1/19919/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/19919-8.zip b/19919-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..cb190d1
--- /dev/null
+++ b/19919-8.zip
Binary files differ
diff --git a/19919-h.zip b/19919-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..8c6a459
--- /dev/null
+++ b/19919-h.zip
Binary files differ
diff --git a/19919-h/19919-h.htm b/19919-h/19919-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..13dd500
--- /dev/null
+++ b/19919-h/19919-h.htm
@@ -0,0 +1,12997 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Maman Léo, by Paul Féval
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ text-indent: 2%;
+ }
+ h1,h2,h3 {
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ background:#fdfdfd;
+ color:black;
+ font-family: "Times New Roman", serif;
+ font-size: large;
+ }
+ a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; }
+ .center {text-align: center;}
+ .poem {margin-left: 25%; margin-right:10%; text-align: left;}
+ .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+ .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Maman Léo, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Maman Léo
+ Les Habits Noirs Tome V
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: November 26, 2006 [EBook #19919]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>Paul F&eacute;val</h1>
+
+
+<h2>LES HABITS NOIRS</h2>
+
+<h3>Tome V</h3>
+
+<h1>MAMAN L&Eacute;O</h1>
+
+<h3>(1869)</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:</h2>
+
+
+<p class="center">Les Habits Noirs<br />
+C&oelig;ur d'Acier<br />
+La rue de J&eacute;rusalem<br />
+L'arme invisible<br />
+Maman L&eacute;o<br />
+L'avaleur de sabres<br />
+Les compagnons du tr&eacute;sor<br />
+La bande Cadet</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Table" id="Table"></a>Table des mati&egrave;res</h2>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="3">
+<tr><td align="right"><a href="#I">I</a></td><td align="left"> Th&eacute;&acirc;tre Universel et National.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#II">II</a></td><td align="left"> Choix d'un tire-l'&oelig;il.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#III">III</a></td><td align="left"> L'affaire Remy d'Arx.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IV">IV</a></td><td align="left"> D'o&ugrave; maman L&eacute;o sortait.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#V">V</a></td><td align="left"> Triomphe de M. Baruque.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VI">VI</a></td><td align="left"> La chevalerie d'&Eacute;chalot.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VII">VII</a></td><td align="left"> M. Constant.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td><td align="left"> &Eacute;chalot aux &eacute;coutes.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IX">IX</a></td><td align="left"> La maison de sant&eacute;.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#X">X</a></td><td align="left"> La folie de Valentine.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XI">XI</a></td><td align="left"> En dormant.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XII">XII</a></td><td align="left"> Aux &eacute;coutes.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td><td align="left"> Coyatier dit le marchef.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td><td align="left"> Le salon.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XV">XV</a></td><td align="left"> Embauchage de maman L&eacute;o.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVI">XVI</a></td><td align="left"> Le billet de Valentine.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVII">XVII</a></td><td align="left"> Soir&eacute;e &agrave; L'&Eacute;pi-Sci&eacute;.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td align="left"> Les conjur&eacute;s.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIX">XIX</a></td><td align="left"> Le scapulaire, le secret, le tr&eacute;sor.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XX">XX</a></td><td align="left"> Le roman du colonel.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXI">XXI</a></td><td align="left"> O&ugrave; il est parl&eacute; pour la premi&egrave;re fois de la noce.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXII">XXII</a></td><td align="left"> Maman L&eacute;o entre en campagne.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII</a></td><td align="left"> Le Rendez-vous de la Force.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV</a></td><td align="left"> La Force.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXV">XXV</a></td><td align="left"> Le prisonnier.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI</a></td><td align="left"> La maison de Remy d'Arx.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII</a></td><td align="left"> La visite des Habits Noirs.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII</a></td><td align="left"> La mort de Remy.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX</a></td><td align="left"> Le testament.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXX">XXX</a></td><td align="left"> Le commissionnaire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXI">XXXI</a></td><td align="left"> Le c&oelig;ur de Valentine.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXII">XXXII</a></td><td align="left"> L'agonie d'un roi.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII</a></td><td align="left"> La tentation de Similor.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV</a></td><td align="left"> Le combat.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXV">XXXV</a></td><td align="left"> Le dernier rugissement.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI</a></td><td align="left"> La r&eacute;compense d'&Eacute;chalot.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII</a></td><td align="left"> Avant de combattre.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXVIII">XXXVIII</a></td><td align="left"> D&eacute;part pour le bal.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX</a></td><td align="left"> Antispasmodique.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XL">XL</a></td><td align="left"> La voiture des mari&eacute;s.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XLI">XLI</a></td><td align="left"> Le &laquo;bien&raquo; et le &laquo;mal&raquo;.</td></tr>
+</table>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#Table">I</a></h2>
+
+<h3>Th&eacute;&acirc;tre Universel et National</h3>
+
+
+<p>Paris avait son manteau d'hiver; les toits blancs &eacute;clataient sous le
+ciel brumeux, tandis que, dans la rue, pi&eacute;tons et voitures &eacute;crasaient la
+neige gris&acirc;tre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois apr&egrave;s la
+catastrophe qui termine notre r&eacute;cit, intitul&eacute; <i>L'Arme invisible</i>. La
+mort &eacute;trange du juge d'instruction Remy d'Arx, avait jet&eacute; un &eacute;tonnement
+dans la ville, mais &agrave; Paris les &eacute;tonnements durent peu, et la ville
+pensait d&eacute;j&agrave; &agrave; autre chose.</p>
+
+<p>Ce temps est si pr&egrave;s de nous qu'on h&eacute;site, en v&eacute;rit&eacute;, &agrave; dire qu'il ne
+ressemblait pas tout &agrave; fait au temps pr&eacute;sent, et pourtant il est bien
+certain que les changements op&eacute;r&eacute;s dans Paris par ces trente derni&egrave;res
+ann&eacute;es valent pour le moins l'&oelig;uvre d'un si&egrave;cle.</p>
+
+<p>La publicit&eacute; des journaux existait; on la trouvait m&ecirc;me &eacute;norme, presque
+scandaleuse: elle n'&eacute;tait rien absolument aupr&egrave;s de ce qu'elle est
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869,
+cent carr&eacute;s de papier imprim&eacute;s quotidiennement contre dix publi&eacute;s en
+1838.</p>
+
+<p>Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des d&eacute;molitions et des
+constructions.</p>
+
+<p>Sous le r&egrave;gne de Louis-Philippe, Paris tout entier s'irritait ou se
+r&eacute;jouissait, selon les go&ucirc;ts de chacun, &agrave; la vue de cette humble perc&eacute;e,
+la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Les uns s'extasiaient sur la hardiesse de cette &oelig;uvre municipale, les
+autres proph&eacute;tisaient la banqueroute prochaine de la ville: c'&eacute;tait la
+grande bataille d'aujourd'hui qui commen&ccedil;ait par une toute petite
+escarmouche.</p>
+
+<p>Je ne sais pas au juste combien d'ann&eacute;es on mit &agrave; parfaire cette
+malheureuse rue de Rambuteau, qui devait &ecirc;tre droite et qui eut un
+coude, c&eacute;l&egrave;bre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement
+longtemps, et pendant plusieurs hivers, l'espace compris entre l'&eacute;glise
+Saint-Eustache et le Marais fut compl&egrave;tement impraticable.</p>
+
+<p>On n'allait pas vite alors en fait de b&acirc;tisse; ceux qui ont le tort et
+le chagrin d'&ecirc;tre assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se
+rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, &eacute;tablies &agrave; demeure
+dans un grand terrain, vers l'endroit o&ugrave; la rue Quincampoix coupe la rue
+de Rambuteau, et qui form&egrave;rent l&agrave;, pendant deux ans au moins et
+peut-&ecirc;tre plus, une petite foire permanente.</p>
+
+<p>Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu'il faisait,
+on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, situ&eacute;e en
+avant des autres et qui avait sa fa&ccedil;ade tourn&eacute;e vers le chemin boueux
+conduisant &agrave; la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Les gens du quartier qui allaient &agrave; leurs affaires ne donnaient pas
+beaucoup d'attention &agrave; l'&eacute;rection de ce monument, mais trois ou quatre
+gamins, renon&ccedil;ant aux billes pour r&eacute;chauffer leurs mains dans leurs
+poches, r&ocirc;daient au-devant du perron en planches qui montait &agrave; la
+galerie, et s'entretenaient avec int&eacute;r&ecirc;t de l'ouverture prochaine du
+Grand Th&eacute;&acirc;tre Universel et National, dirig&eacute; par <i>M<sup>me</sup></i> Samayoux, premi&egrave;re
+dompteuse des capitales de l'Europe.</p>
+
+<p>On parlait surtout de son lion, qui &eacute;tait arriv&eacute;, la veille, dans une
+caisse &eacute;norme, perc&eacute;e de petits trous, et qui avait rugi pendant qu'on
+le d&eacute;ballait.</p>
+
+<p>La porte de la baraque &eacute;tait, bien entendu, ferm&eacute;e pour cause
+d'installation et d'am&eacute;nagements int&eacute;rieurs. Un large &eacute;criteau disait
+m&ecirc;me sur la devanture: &laquo;Le public n'entre pas ici.&raquo;</p>
+
+<p>Mais comme nous avons l'honneur d'&ecirc;tre parmi les amis de la c&eacute;l&egrave;bre
+dompteuse, nous prendrons la libert&eacute; de soulever le lambeau de toile
+goudronn&eacute;e qui servait de porti&egrave;re, et nous entrerons chez elle sans
+fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un carr&eacute; long, tr&egrave;s vaste, et qu'on achevait de couvrir en
+clouant les planches de la toiture. Il n'y avait point encore de
+banquettes dans la salle, mais le th&eacute;&acirc;tre &eacute;tait d&eacute;j&agrave; install&eacute; en partie,
+et des ouvriers, juch&eacute;s tout en haut de leurs &eacute;chelles, peignaient les
+frises et le manteau d'Arlequin.</p>
+
+<p>D'autres barbouilleurs s'occupaient du rideau &eacute;tendu sur le plancher
+m&ecirc;me de la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Au centre de la salle, un po&ecirc;le de fonte ronflait, chauff&eacute; au rouge;
+aupr&egrave;s du po&ecirc;le, une petite table supportait trois ou quatre verres, des
+chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en
+carton &eacute;tait abondamment souill&eacute;e.</p>
+
+<p>L'un des verres restait plein; les deux autres, &agrave; moiti&eacute; bus,
+appartenaient &agrave; M<sup>me</sup> veuve Samayoux, ma&icirc;tresse de c&eacute;ans, et &agrave; un homme de
+haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonn&eacute;e
+jusqu'au menton, qui se nommait M. Gondrequin.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me verre, celui qui &eacute;tait plein, attendait M. Baruque,
+coll&egrave;gue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de
+l'&eacute;chelle.</p>
+
+<p>M. Gondrequin et M. Baruque &eacute;taient deux artistes peintres bien connus,
+on pourrait m&ecirc;me dire c&eacute;l&egrave;bres parmi les directeurs des th&eacute;&acirc;tres
+forains. Ils appartenaient au fameux atelier C&oelig;ur d'Acier, d'o&ugrave; sont
+sortis presque tous les chefs-d'&oelig;uvre destin&eacute;s &agrave; <i>tirer l'&oelig;il</i>
+au-devant des baraques de la foire.</p>
+
+<p>M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait
+la besogne; son surnom d'atelier &eacute;tait Rudaupoil.</p>
+
+<p>M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu'il n'e&ucirc;t jamais servi, &agrave; cause de
+sa tournure et de ses pr&eacute;dilections pour les choses martiales, donnait
+le coup du ma&icirc;tre au tableau, &laquo;le fion&raquo;, et se chargeait surtout
+<i>d'emb&ecirc;ter</i> la pratique.</p>
+
+<p>Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de c&ocirc;t&eacute; de sa
+redingote, et en laissait passer un petit bout &agrave; sa boutonni&egrave;re&mdash;par
+m&eacute;garde-, ce qui le d&eacute;corait de la L&eacute;gion d'honneur.</p>
+
+<p>Il avait du brillant et de l'agr&eacute;ment dans l'esprit, malgr&eacute; sa manie de
+jouer &agrave; l'ancien sous-officier, et se vantait volontiers d'avoir attir&eacute;
+bien des kilom&egrave;tres de commande &agrave; l'atelier par la rondeur aimable de
+son caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Il disait volontiers de lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai troupier, quoi! solide, mais s&eacute;duisant! Honneur et gaiet&eacute;! Ra,
+fla, joue, feu, versez, boum!</p>
+
+<p>En ce moment, il venait d'ouvrir l'album graisseux et montrait &agrave; M<sup>me</sup>
+Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de
+m&eacute;lancolie, des sujets de tableaux &agrave; choisir pour orner le devant de son
+th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Dans tout le reste de la baraque, c'&eacute;tait une activit&eacute; confuse et
+singuli&egrave;rement bruyante; on faisait tout &agrave; la fois; les principaux
+sujets de la troupe, transform&eacute;s en tapissiers, clouaient des guenilles
+autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d'&eacute;tendards,
+non conquis sur l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait &eacute;t&eacute; fils de roi dans son
+pays et d&eacute;crotteur aupr&egrave;s de la Porte-Saint-Martin, exer&ccedil;ait un talent
+naissant qu'il avait sur le tambour; M<sup>lle</sup> Colombe cassait les reins de
+sa petite s&oelig;ur et lui d&eacute;sossait proprement les rotules. L'enfant avait
+de l'avenir.</p>
+
+<p>Elle pouvait d&eacute;j&agrave; rester trois minutes la t&ecirc;te contre-pass&eacute;e en arri&egrave;re
+entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.</p>
+
+<p>Pendant la fanfare, M<sup>lle</sup> Colombe essayait quelques coups de sabre avec
+un pauvre diable &agrave; laideur pr&eacute;tentieuse, que coiffait un chapeau gris
+plant&eacute; de c&ocirc;t&eacute; sur ses cheveux jaunes et plats.</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; se tenait assez bien sous les armes. Quand M<sup>lle</sup> Colombe
+reprenait sa petite s&oelig;ur, il allait &agrave; deux grosses filles rougeaudes
+qui d&eacute;jeunaient avec deux &eacute;normes tranches de pain beurr&eacute;es de raisin&eacute;,
+et leur donnait des le&ccedil;ons de danse am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses
+indications avec une paresse maussade, quand le succ&egrave;s aura r&eacute;compens&eacute;
+vos efforts, vous pourrez vous vanter d'avoir eu les le&ccedil;ons d'un jeune
+homme qui en poss&egrave;de tous les brevets de pointe, contre-pointe,
+entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer
+partout rien qu'en disant: Nous sommes les &eacute;l&egrave;ves du seul Am&eacute;d&eacute;e
+Similor!</p>
+
+<p>Le lecteur se souvient peut-&ecirc;tre des deux postulants qui s'&eacute;taient
+pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; L&eacute;ocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place
+Valhubert, le soir m&ecirc;me de l'arriv&eacute;e de Maurice Pag&egrave;s revenant
+d'Afrique.</p>
+
+<p>L&eacute;ocadie, tout enti&egrave;re &agrave; la joie de revoir son lieutenant, avait renvoy&eacute;
+les deux candidats avec l'enfant que le pauvre &Eacute;chalot portait dans sa
+gibeci&egrave;re, mais l'offre de ce brave gar&ccedil;on, consentant &agrave; jouer le r&ocirc;le
+de phoque pour nourrir son petit, avait touch&eacute; le c&oelig;ur sensible de la
+dompteuse.</p>
+
+<p>Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter &laquo;une
+m&eacute;canique&raquo; comme on n'en avait jamais vu en foire, L&eacute;ocadie, qui se
+r&eacute;fugiait dans l'ambition pour fuir ses peines de c&oelig;ur, s'&eacute;tait
+souvenue de ses prot&eacute;g&eacute;s.</p>
+
+<p>La famille enti&egrave;re, compos&eacute;e des deux p&egrave;res et de l'enfant, &eacute;tait
+engag&eacute;e, et nous n'avons vu encore qu'une faible portion des services
+qu'on attendait de Similor, artiste &agrave; tout faire.</p>
+
+<p>Quant &agrave; &Eacute;chalot, malgr&eacute; sa modestie, ses talents s'&eacute;taient affirm&eacute;s
+d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>En sa qualit&eacute; d'ancien apothicaire, il avait entrepris &agrave; forfait la
+gu&eacute;rison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de
+Londres, mais de l'infirmerie des chiens &agrave; Clignancourt.</p>
+
+<p>Le lion &eacute;tait l&agrave; comme tout le monde. Il n'avait plus de cage, une
+simple ficelle attachait sa vieillesse caduque &agrave; un clou fich&eacute; dans les
+planches.</p>
+
+<p>Il avait d&ucirc; &ecirc;tre magnifique autrefois, ce seigneur des d&eacute;serts
+africains; c'&eacute;tait un m&acirc;le de la plus grande taille, mais on aurait pu
+le prendre maintenant pour un monstrueux amas d'&eacute;toupes, jet&eacute;es
+p&ecirc;le-m&ecirc;le sur un lit de paille.</p>
+
+<p>Il n'avait plus forme animale, et v&eacute;g&eacute;tait mis&eacute;rablement dans la paresse
+de son agonie.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot lui avait pourtant mis deux ou trois v&eacute;sicatoires qu'il soignait
+selon toutes les r&egrave;gles de l'art et dont il favorisait l'effet par des
+sinapismes convenablement appliqu&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; port&eacute;e du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.</p>
+
+<p>Loin de se borner &agrave; ces attentions, &Eacute;chalot avait fabriqu&eacute; un vaste
+bonnet de nuit dont il coiffait la t&ecirc;te de son lion pour la prot&eacute;ger
+contre les fra&icirc;cheurs nocturnes; de plus, il lui mettait du coton dans
+les oreilles.</p>
+
+<p>Mais comme en d&eacute;finitive l'&eacute;tablissement de M<sup>me</sup> Samayoux n'&eacute;tait pas un
+h&ocirc;pital, &Eacute;chalot pr&eacute;parait aussi son lion pour l'heure prochaine o&ugrave; il
+devait &ecirc;tre offert en spectacle &agrave; la curiosit&eacute; des Parisiens. &Agrave; l'insu
+de M<sup>me</sup> Samayoux, et pour faire une surprise &agrave; cette excellente patronne,
+il modelait en secret avec du mastic une m&acirc;choire formidable, destin&eacute;e &agrave;
+remplacer les dents que le lion avait perdues.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait procur&eacute; en outre plusieurs queues de vache, &agrave; l'aide
+desquelles il esp&eacute;rait bien boucher adroitement les plaques chauves que
+l'&acirc;ge avait faites dans la crini&egrave;re de son lion.</p>
+
+<p>Ah! c'&eacute;tait un gar&ccedil;on utile! et la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de la dompteuse &agrave; son
+&eacute;gard devait &ecirc;tre bien r&eacute;compens&eacute;e. Depuis une semaine qu'il faisait
+partie de la maison, il avait d&eacute;j&agrave; repris&eacute; presque toutes les
+chaussettes de sa patronne et remis un bec &agrave; l'autruche; en outre, par
+un proc&eacute;d&eacute; dont il &eacute;tait l'inventeur, il esp&eacute;rait enfler la t&ecirc;te du
+jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner
+&agrave; ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en
+vaudrait dix centimes: deux sous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant M<sup>me</sup>
+Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire; &ccedil;a me d&eacute;sennuie de mes
+souvenirs et de mes regrets. Quoi! vous ne pouvez pas dire que ces deux
+enfants-l&agrave;, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits &agrave; mon &eacute;gard?</p>
+
+<p>&mdash;Fixe! r&eacute;pliqua Gondrequin, les yeux &agrave; quinze pas devant soi, qui
+signifie immobile! Je n'ai pas &eacute;t&eacute; officier, mais j'en ai la bonne
+humeur guerri&egrave;re. Pour l'ingratitude, elle est dans la nature, et quand
+je vous vis &agrave; l'occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec
+&eacute;tait alors chez vous pour le trap&egrave;ze et la perche, vous soupiriez d&eacute;j&agrave;
+gros au vis-&agrave;-vis de lui dans une voie qui ressemblait &agrave; M<sup>me</sup> Putiphar.
+Ra, fla!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le fruit de la calomnie, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> Samayoux en levant les
+yeux au ciel; je ne dis pas que mon &acirc;me a &eacute;t&eacute; incapable d'un r&ecirc;ve, mais
+Maurice n'y a jamais obtemp&eacute;r&eacute;, et je suis rest&eacute;e pure avec lui comme la
+fleur d'oranger... Et quand je pense que voil&agrave; plus d'un mois sans avoir
+entendu parler de lui ni de Fleurette! L'adresse qu'il m'avait donn&eacute;e
+m'a sorti de la t&ecirc;te, et la petite, qui est une demoiselle comme vous
+savez, m'avait bien d&eacute;fendu d'aller la demander chez sa marquise ou
+duchesse; en sorte que tout ce que j'ai pu faire &ccedil;'a &eacute;t&eacute; d'&eacute;crire, mais
+on ne m'a pas r&eacute;pondu. S'est-il pass&eacute; quelque chose pendant que j'&eacute;tais
+&agrave; la f&ecirc;te des Loges? je n'ai entendu parler de rien, et depuis mon
+retour, ma grande affaire avec la ville me casse la t&ecirc;te... Ah! on a
+bien tort de s'attacher!</p>
+
+<p>&mdash;Pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;, interrompit Gondrequin, marche! attaquons le tableau de
+front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos id&eacute;es noires. Nous
+disons donc qu'il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit
+m&eacute;daillons m&eacute;nag&eacute;s, quatre dans les coins et quatre dans les &eacute;chancrures
+du milieu, selon l'id&eacute;e de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer
+l'&oelig;il, mais qui vous dispose un ensemble &agrave; la papa, personne ne peut
+dire le contraire... Qu'est-ce qu'il vous faut pour le compartiment du
+milieu? Voulez-vous l'explosion de la machine infernale du boulevard du
+crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n&deg; 1
+du livre d'&eacute;chantillon! Regardez voir! la contemplation n'en co&ucirc;te rien.
+Droite! gauche! Marquez le pas!</p>
+
+<p>L&eacute;ocadie se pencha sur l'album, et, pendant le silence qui eut lieu, on
+put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises:</p>
+
+<p>&mdash;C'est des affaires qu'on &eacute;touffe avec soin, parce qu'il y a dedans des
+riches et des nobles, mais il n'en est pas moins vrai que le juge
+d'instruction a &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute; comme un rat, rue d'Anjou-Saint-Honor&eacute;,
+ni vu ni connu, et qu'on a arr&ecirc;t&eacute; le jeune homme avec la demoiselle en
+flagrant d&eacute;lit d'arsenic.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#Table">II</a></h2>
+
+<h3>Choix d'un tire-l'&oelig;il</h3>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux ne pr&ecirc;tait point attention &agrave; ce qui se disait autour
+d'elle; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un
+v&eacute;ritable chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a doit faire un cr&acirc;ne effet, dit-elle, en regardant la premi&egrave;re page
+de l'album d'&eacute;chantillons, o&ugrave; se trouvait un croquis repr&eacute;sentant
+l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait alors un &eacute;v&eacute;nement tout r&eacute;cent, et l'attentat de Fieschi restait
+dans tous les souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; l'effet, r&eacute;pondit Gondrequin, j'en signe mon billet. C'est
+charg&eacute; &agrave; mitraille des <i>tire-l'&oelig;il</i> comme &ccedil;a, et on pourrait tout de
+m&ecirc;me vous l'arranger &agrave; bon compte.</p>
+
+<p>Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Le prix ne fait pas grand-chose, r&eacute;pliqua-t-elle; j'en ai d&eacute;pens&eacute;, de
+l'argent, dans mes n&eacute;gociations avec la ville, pour mon terrain et le
+droit de b&acirc;tir ici une baraque &agrave; demeure! Dans les temps, quand j'avais
+Maurice et Fleurette, la peinture &eacute;tait du superflu; la bonne soci&eacute;t&eacute; se
+donnait rendez-vous chez moi, n'importe o&ugrave;, &agrave; Paris ou dans la banlieue,
+malgr&eacute; mon tableau, qui &eacute;tait du temps de feu Samayoux, et qui avait
+co&ucirc;t&eacute; quarante francs, d'occasion. Il n'y a pas &agrave; dire: de s'attacher,
+c'est des b&ecirc;tises! je ne leur demandais pas d'&ecirc;tre toujours fourr&eacute;s &agrave; la
+baraque, ces deux enfants-l&agrave;, pas vrai? mais une petite visite par-ci,
+par-l&agrave;, d'amiti&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;En douze temps, la charge! interrompit Gondrequin, quoiqu'on peut la
+pr&eacute;cipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont &eacute;t&eacute; au r&eacute;giment
+et qui ne gardent pas l'air si troupier que moi. &Agrave; bas la m&eacute;lancolie! Si
+vous ne craignez pas la d&eacute;pense, on peut vous faire des choses
+extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon id&eacute;e, murmura la dompteuse, qui d&eacute;tourna la t&ecirc;te pour
+essuyer une larme; j'ai d&eacute;j&agrave; bien commenc&eacute;, allez, et mon saint-frusquin
+va vite; mais il faut que tout soit &agrave; cuire et &agrave; bouillir ici! Je veux
+faire des folies et prodigalit&eacute;s, quoi! pour m'&eacute;tourdir le c&oelig;ur. Il n'y
+a rien de trop beau pour moi, je veux &ecirc;tre la premi&egrave;re des premi&egrave;res!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'&eacute;cria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n'est pas
+encore assez flambant! Il manque du monde l&agrave;-dedans, je vas y remettre
+des gardes municipaux et des g&eacute;n&eacute;raux avec un tire-l'&oelig;il sp&eacute;cial
+ex&eacute;cut&eacute; par moi-m&ecirc;me, l&agrave;, sur le devant, premier plan! l'id&eacute;e me monte
+au cerveau que j'ai l'envie d'&eacute;ternuer: un jeune gamin de Paris qu'a
+trouv&eacute; la mort dans la circonstance et est coup&eacute; en deux par
+l'explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant,
+savoir le papa les jambes et la maman le reste, entour&eacute;s par la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! dit maman Samayoux en s'animant un peu, voil&agrave; une id&eacute;e
+gentille, par exemple! Ce qui me chiffonne, c'est que je n'aurai pas de
+machine infernale &agrave; montrer &agrave; l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin; droite,
+gauche... &agrave; un autre!</p>
+
+<p>Il tourna la seconde page de l'album.</p>
+
+<p>&mdash;Va de l'avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa
+position &eacute;lev&eacute;e, et remets du safran dans le sceau. L'or est trop rouge
+l&agrave;-bas, &agrave; droite, eh! Peluche!</p>
+
+<p>&mdash;Dans <i>l'Audience</i>, reprit un des barbouilleurs, qui en &eacute;tait toujours
+&agrave; l'histoire d'assassinat, on dit que le juge d'instruction a eu le
+temps de faire son testament avant de mourir.</p>
+
+<p>Un autre ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le lieutenant d'Afrique a essay&eacute; de se tuer.</p>
+
+<p>Un autre encore:</p>
+
+<p>&mdash;Et la demoiselle est folle.</p>
+
+<p>&mdash;Bouchez vos becs g&eacute;n&eacute;ralement partout! commanda Gondrequin-Militaire;
+on ne s'entend pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a? demanda de loin M<sup>lle</sup> Colombe, qui remettait sa petite s&oelig;ur en
+cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-l&agrave;, qu'on la radote
+dans tous les coins de Paris?</p>
+
+<p>S'il y eut une r&eacute;ponse, M<sup>lle</sup> Colombe ne l'entendit pas, car la petite
+s&oelig;ur venait d'emboucher sa trompette, et la terrible fanfare &eacute;clata
+entre ses jambes.</p>
+
+<p>Quand le silence se fit, on put ou&iuml;r la voix douce et patiente
+d'&Eacute;chalot, qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Sois pas m&eacute;chant, Saladin, petite drogue, c'est pour ton bien, et on
+ne peut pas &eacute;duquer un enfant sans qu'il ait un peu de mis&egrave;re dans son
+bas-&acirc;ge.</p>
+
+<p>Saladin, l'h&eacute;ritier indivis du brillant Similor et du modeste &Eacute;chalot,
+criait comme un beau diable. Ce qu'on appelait son &eacute;ducation &eacute;tait, en
+d&eacute;finitive, une assez rude chose. &Eacute;chalot l'accommodait en monstre, et,
+&agrave; l'aide d'une baudruche coll&eacute;e d'une certaine fa&ccedil;on autour de ses
+tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis
+encore souffl&eacute;e &agrave; l'aide d'un tuyau de plume, il donnait &agrave; la t&ecirc;te de
+l'enfant d'effrayantes proportions.</p>
+
+<p>&mdash;T'es douillet, reprenait le p&egrave;re nourricier sans se f&acirc;cher, que
+dirais-tu! donc si on t'arrachait une dent au pistolet? Il n'y a pas,
+pour attirer le monde, comme les enc&eacute;phales qu'est bien r&eacute;ussis, et un
+ph&eacute;nom&egrave;ne vivant de ton &acirc;ge n'est pas embarrass&eacute; de gagner ses trois
+francs par jour... Attends voir que j'aille aider M. Daniel &agrave; se
+retourner.</p>
+
+<p>M. Daniel, c'&eacute;tait le lion invalide.</p>
+
+<p>Similor, &agrave; l'autre bout de la baraque, faisait tr&ecirc;ve &agrave; sa le&ccedil;on pour
+rentrer dans son r&ocirc;le d'incorrigible s&eacute;ducteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je poss&egrave;de des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux
+deux rougeaudes; mais &ccedil;a m'est inf&eacute;rieur d'en attacher d'autres victimes
+&agrave; mon char, dont la liste est si nombreuse. L'int&eacute;r&ecirc;t de deux amours
+comme vous est de fr&eacute;quenter &agrave; leurs d&eacute;buts un jeune homme connu par son
+truc et qui a ses entr&eacute;es partout, m&ecirc;me dans les soci&eacute;t&eacute;s chantantes!</p>
+
+<p>&mdash;Le second &eacute;chantillon, disait Gondrequin &agrave; M<sup>me</sup> Samayoux, est les
+animaux divers sortant de l'arche &agrave; la suite du d&eacute;luge; &ccedil;a convient
+assez pour votre m&eacute;nagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de
+premi&egrave;re dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal... &Ccedil;a
+ne vous va pas? emball&eacute;! Passons au troisi&egrave;me, qui est coup&eacute; en deux: &agrave;
+droite, <i>Le Passage de la B&eacute;r&eacute;sina</i> ou <i>les Frimas de la Russie sous
+l'Empire,</i> hommage &agrave; la troupe fran&ccedil;aise; &agrave; gauche, <i>Les Enfants
+d'Edouard</i> immol&eacute;s par l'usurpateur Cromwell, qui coupe &eacute;galement la
+t&ecirc;te &agrave; Anne de Boulen, sa femme, et &agrave; l'infortun&eacute;e Marie Stuart: &ccedil;a
+pla&icirc;t, parce que &ccedil;a rappelle plusieurs succ&egrave;s &agrave; diff&eacute;rents th&eacute;&acirc;tres
+historiques.</p>
+
+<p>Ici, M. Baruque descendit de l'&eacute;chelle et vint boire son verre de vin.</p>
+
+<p>En le d&eacute;posant vide sur la table, il d&eacute;clama d'une belle voix de
+basse-taille qu'il avait:</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, ce poignard, qui du sang de son ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Du bon poussier de mottes, pas cher! cria aussit&ocirc;t Peluche.</p>
+
+<p>Jupiter, dit Fleur-de-Lys, ex&eacute;cuta un roulement sur son tambour. M<sup>lle</sup>
+Colombe se pr&eacute;cipita au centre de la salle en brandissant sa petite
+s&oelig;ur, qui jouait de la trompette; les deux &eacute;l&egrave;ves de Similor arriv&egrave;rent
+en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours pr&ecirc;t &agrave;
+favoriser la gaiet&eacute;, entonna la <i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Il y eut alors branle-bas g&eacute;n&eacute;ral. La troupe Samayoux, occup&eacute;e &agrave; des
+travaux d'int&eacute;rieur, se m&ecirc;la imp&eacute;tueusement aux rapins de l'atelier
+C&oelig;ur d'Acier, et une gigue infernale souleva la poussi&egrave;re de la
+baraque.</p>
+
+<p>&mdash;Trois minutes de chauffage gymnastique! hurlait M. Baruque, qui
+battait la semelle tout seul &agrave; cause de sa dignit&eacute;.</p>
+
+<p>Gondrequin tapait &agrave; tour de bras sur la grosse caisse et disait:</p>
+
+<p>&mdash;L'artiste et le soldat est le m&ecirc;me dans la fougue de son
+divertissement. Allume partout! chaud! chaud!</p>
+
+<p>Du sein de la danse effr&eacute;n&eacute;e, les cris des divers animaux de la
+cr&eacute;ation, imit&eacute;s &agrave; miracle par les rapins de l'atelier C&oelig;ur d'Acier,
+s'&eacute;levaient, formant un &eacute;pouvantable concert. Similor criait dans le
+porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effray&eacute;, poussait des
+vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris &agrave; la gorge par la
+poussi&egrave;re, avait une quinte de toux convulsive.</p>
+
+<p>Au milieu de cette all&eacute;gresse folle, deux personnes restaient calmes:
+c'&eacute;tait M<sup>me</sup> Samayoux d'abord, dont rien ne pouvait gu&eacute;rir la m&eacute;lancolie,
+et c'&eacute;tait ensuite &Eacute;chalot, fort emp&ecirc;ch&eacute; &agrave; calmer son fils d'adoption et
+sa b&ecirc;te malade.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! commanda Gondrequin au bout des trois minutes r&eacute;glementaires,
+on ne choisit pas sa vocation; sans &ccedil;a, j'aurais l'&eacute;paulette et la croix
+d'honneur. &Agrave; la besogne, et brossons comme des tigres, apr&egrave;s les
+vacances du plaisir!</p>
+
+<p>Le calme se r&eacute;tablit aussit&ocirc;t, car il n'y a rien au monde de plus docile
+que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque
+remonta &agrave; son &eacute;chelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son
+cours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura M<sup>me</sup> Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre,
+pour moi, la boisson a d&eacute;sormais go&ucirc;t de fiel, et c'est surtout quand
+les autres s'amusent que je ressens la blessure de mon &acirc;me ulc&eacute;r&eacute;e. Il y
+a des moments o&ugrave; j'ai id&eacute;e de partir pour l'Am&eacute;rique, o&ugrave; les grands
+artistes fran&ccedil;ais sont port&eacute;s en triomphe par les sauvages, mais la
+gloire elle-m&ecirc;me d'avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le
+c&oelig;ur. Voyons voir aux tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a, r&eacute;pliqua Gondrequin, que je n'ai pas aussi ma peine d'avoir
+pourri dans le civil, quand l'uniforme &eacute;tait mon r&ecirc;ve. Fixe! je sais
+dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien
+int&eacute;ressante, o&ugrave; sont d&eacute;taill&eacute;s les tours de force et d'adresse: Auriol
+et sa sp&eacute;cialit&eacute;, la suspension a&eacute;rienne, la boule, les couteaux, le
+trap&egrave;ze, la perche...</p>
+
+<p>La dompteuse mit sa t&ecirc;te entre ses mains et se prit &agrave; sangloter.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! balbutia-t-elle, Fleurette!</p>
+
+<p>Gondrequin tourna la page vivement et grommela:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait une boulette! C'est vrai que le petit &eacute;tait pour le trap&egrave;ze
+et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour &agrave; droite, ra,
+fla, voici le massacre de la Saint-Barth&eacute;l&eacute;my, avec Charles IX, dont les
+veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps
+pour prix de son crime, et la mort de Coligny, c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par Voltaire;
+voici la ch&egrave;vre savante de M. Victor Hugo, dans <i>Notre-Dame de Paris</i>,
+accompagn&eacute;e de Quasimodo et des tours de l'&eacute;glise, d'apr&egrave;s nature,
+aupr&egrave;s desquelles travaille la Esm&eacute;ralda, rest&eacute;e pure malgr&eacute; son
+commerce; voici la p&ecirc;che du crocodile dans les fleuves de l'Amazone,
+compliqu&eacute;e par le boa constrictor se nourrissant d'un mouton tout entier
+sans le m&acirc;cher, et l'enl&egrave;vement des petits d'une n&eacute;gresse par
+l'orang-outang du Br&eacute;sil, de la Plata; voici l'&eacute;ruption du V&eacute;suve &agrave; la
+lumi&egrave;re de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous
+les laves, pendant que le p&ecirc;cheur napolitain retire paisiblement ses
+filets en chantant la barcarolle; le <i>Janus moderne</i> ou l'homme aux deux
+figures, l'une devant, l'autre derri&egrave;re, avec la particularit&eacute; qu'il est
+priv&eacute; de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu'on peut voir en
+perspective l'albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette
+vivant et l'oiseau &agrave; t&ecirc;te de b&oelig;uf...</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que M<sup>me</sup> Samayoux n'&eacute;coutait plus. Elle posa sa main
+sur l'album et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Assez! faites le tableau comme vous l'entendrez.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si je me suis tromp&eacute;e, mais j'ai cru entendre prononcer
+le nom du juge Remy d'Arx et le mot: assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c'est de
+l'histoire ancienne! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela
+depuis deux heures d'horloge!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#Table">III</a></h2>
+
+<h3>L'affaire Remy d'Arx</h3>
+
+
+<p>La dompteuse &eacute;tait p&acirc;le autant que le h&acirc;le rubicond de ses joues pouvait
+le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serr&eacute;es, plut&ocirc;t dix
+fois qu'une!</p>
+
+<p>Elle essaya de boire, mais son verre fut repos&eacute; sur la table sans
+qu'elle y e&ucirc;t tremp&eacute; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Gondrequin-Militaire, voyant qu'elle ne disait plus rien, rouvrit son
+album et voulut continuer le d&eacute;tail de ses &eacute;chantillons, car il avait au
+plus haut degr&eacute; la double conviction du commer&ccedil;ant et de l'artiste. Le
+contenu de son cahier graisseux &eacute;tait pour lui la plus utile et la plus
+m&acirc;le expression de la peinture au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai id&eacute;e, fit-il avec son gros rire content, que vous n'&eacute;tiez pas
+bien proche parente avec M. le juge d'instruction, maman L&eacute;o. O&ugrave; en
+&eacute;tions-nous? Le <i>Janus moderne</i>... non, c'est fait. Voil&agrave; un vrai
+tire-l'&oelig;il, tenez! la catastrophe du pont d'Angers, choisissant pour
+craquer l'instant o&ugrave; deux bataillons du 67<sup>e</sup> y passent dessus avec armes
+et bagages, musique en t&ecirc;te, tout le monde aux fen&ecirc;tres, bateaux &agrave;
+vapeur et surprise des passagers...</p>
+
+<p>La dompteuse le regarda d'un air si singulier qu'il resta bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux heures qu'on parle de cela, dites-vous! pronon&ccedil;a-t-elle
+avec effort. Le juge Remy d'Arx a donc vraiment &eacute;t&eacute; assassin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; cela, oui, maman, et voil&agrave; plus d'un mois qu'il est enterr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Dame... par les pompes fun&egrave;bres, je suppose.</p>
+
+<p>Le visage de la veuve Samayoux devint &eacute;carlate et ses yeux lanc&egrave;rent un
+&eacute;clair.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui assassin&eacute;? s'&eacute;cria-t-elle d'une voix tremblante de col&egrave;re;
+est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur!</p>
+
+<p>Militaire devint plus rouge que la dompteuse; car, entre gens sanguins,
+la col&egrave;re se gagne avec une rapidit&eacute; folle.</p>
+
+<p>&mdash;Vitrier! r&eacute;p&eacute;ta-t-il en fermant les poings; est-ce que nous avons
+gard&eacute; quelque chose ensemble, dites donc, la m&egrave;re?</p>
+
+<p>Mais il s'arr&ecirc;ta et porta sa main renvers&eacute;e &agrave; son front, pour figurer le
+salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d'ailleurs l&eacute;gitime,
+l'id&eacute;e qu'il allait perdre une bonne pratique avait surgi.</p>
+
+<p>&mdash;Respect au beau sexe! dit-il; une invective tombant de la bouche d'une
+dame n'a pas les m&ecirc;mes inconv&eacute;nients que si elle avait &eacute;t&eacute; prof&eacute;r&eacute;e par
+un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n'&ecirc;tes pas
+de bon poil, maman L&eacute;o; je n'ai jamais port&eacute; l'uniforme, mais j'en ai la
+galanterie... &Agrave; la v&ocirc;tre tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il vida son verre. M<sup>me</sup> Samayoux laissa tomber sa t&ecirc;te sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Assassin&eacute;!... dit-elle encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc &ccedil;a qui vous chiffonne? reprit Gondrequin rendu &agrave; toute sa
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. J'avais eu un petit moment l'id&eacute;e d'en faire un tableau, mais
+&ccedil;a n'a pas eu le retentissement n&eacute;cessaire pour l'effet. Les d&eacute;tails
+manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n'a pas eu le succ&egrave;s
+qu'elle m&eacute;ritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en
+prenant ma demi-tasse, et j'ai cru d'abord qu'on allait avoir du joli,
+car les faits divers avaient l'air de m&eacute;langer cette histoire-l&agrave; &agrave; celle
+de M. Mac Labussi&egrave;re, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits
+Noirs; mais l'arr&ecirc;t est rendu maintenant dans l'affaire des Habits
+Noirs, qui doivent &ecirc;tre partis pour leurs destinations respectives, et
+n'ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un
+tire-l'&oelig;il, j'ai retourn&eacute; &agrave; mes affaires. La commande tient toujours,
+pas vrai, maman?</p>
+
+<p>La dompteuse fit un signe de t&ecirc;te affirmatif et pensa tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Comment savoir la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas comm&egrave;re comme M. Baruque, r&eacute;pondit Gondrequin en se
+rapprochant; les hirondelles de palais, &ccedil;a vient quelquefois en foire,
+et le juge en question n'&eacute;tait pas &agrave; l'abri de courir la pr&eacute;tentaine,
+t&eacute;moin l'endroit o&ugrave; on lui a fait avaler sa langue. Si vous &ecirc;tes
+immisc&eacute;e &agrave; son pass&eacute; par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme
+si vous aviez lu toutes les pi&egrave;ces qui sont au greffe.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Baruque! appela L&eacute;ocadie d'une voix faible.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! h&eacute;! Rudaupoil! appuya Gondrequin. Obligeance &agrave; l'&eacute;gard des
+dames! arrive ici!</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, ce poignard..., r&eacute;pliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui
+descendit aussit&ocirc;t de son &eacute;chelle et vint &agrave; l'ordre, son pinceau d'une
+main, son godet de l'autre.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il eut quitt&eacute; les sommets d'o&ugrave; il surveillait le travail de
+ses subordonn&eacute;s, l'activit&eacute; de ceux-ci se ralentit comme par
+enchantement.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! fit M. Baruque, qu'est-ce qu'on me veut? Ne laissons pas s&eacute;cher
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>Il s'interrompit pour ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air toute tap&eacute;e, maman L&eacute;o!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi tout ce que vous savez, r&eacute;pliqua celle-ci en faisant effort
+pour se redresser; ne me cachez rien, je vous en prie.</p>
+
+<p>Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les <i>i</i>, exposa que la
+patronne voulait conna&icirc;tre &agrave; fond l'affaire Remy d'Arx.</p>
+
+<p>M. Baruque jeta derri&egrave;re lui ce regard qui savait compter les coups de
+pinceau donn&eacute;s en une minute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici
+pour nous amuser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui paye, dit L&eacute;ocadie presque rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Arme &agrave; volont&eacute;, en avant, marche! commanda Militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, &ccedil;a m'est &eacute;gal, dit Baruque, roule ta bosse! je crois que je
+connais assez bien cette histoire-l&agrave;. Il y a donc que M. Remy d'Arx
+&eacute;tait un jeune homme de bonne vie et m&oelig;urs, au commencement, et qu'on
+lui reprochait m&ecirc;me, dans son monde, qu'il avait la timidit&eacute; d'une
+demoiselle et pensionnaire; mais pas du tout! Les choses changent bien
+vite, quand un quelqu'un a le malheur de faire des mauvaises
+connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du
+pourquoi que l'instruction ne marche pas: c'est qu'on a trouv&eacute; des
+indices dr&ocirc;les tout &agrave; fait, comme quoi, par exemple, le d&eacute;funt juge
+d'instruction, qui d&icirc;nait chez les ministres et fr&eacute;quentait la meilleure
+soci&eacute;t&eacute;, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins,
+Coyatier, dit le marchef, qu'on n'a pas revu depuis ce temps-l&agrave; aux
+environs de la barri&egrave;re d'Italie... Cherche!</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit ici Baruque en s'interrompant, que vous avais-je annonc&eacute;? Je
+n'en ai pas encore racont&eacute; bien long, et les voil&agrave; tous qui font cercle
+comme &agrave; la parade!</p>
+
+<p>Les peintres, en effet, du c&ocirc;t&eacute; de la sc&egrave;ne, et les saltimbanques des
+deux sexes, du fond de la salle, s'&eacute;taient rapproch&eacute;s en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>Il n'y avait pour garder leur place que le lion val&eacute;tudinaire et le
+jeune Saladin, qui s'&eacute;tait endormi entre les pattes du monstre, &agrave; force
+de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est &eacute;gal, qu'on travaille ou qu'on ne travaille pas, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Droite! gauche! fit Gondrequin, pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir
+plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les
+Habits Noirs de la cour d'assises, M. Mac Labussi&egrave;re, M. Meilhan et le
+baron de Castres, &eacute;taient des bandits de six liards &agrave; c&ocirc;t&eacute; des finauds
+de <i>Fera-t-il jour demain</i>. Mais quoi! ceux-l&agrave; c'est comme le serpent de
+mer: tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j'ai
+mon id&eacute;e, et elle a deux t&ecirc;tes, mon id&eacute;e, comme le veau ph&eacute;nom&egrave;ne. Je me
+dis: De deux choses l'une: ou bien le juge Remy d'Arx &eacute;tait un
+Habit-Noir...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-on &agrave; la ronde.</p>
+
+<p>Le poing ferm&eacute; de M<sup>me</sup> Samayoux frappa la table pour imposer le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de oh! continua M. Baruque. Pour qu'on ne les trouve
+jamais, ces lapins-l&agrave;, il faut bien qu'ils soient prot&eacute;g&eacute;s quelque
+part... ou bien encore, et c'est la seconde t&ecirc;te de mon veau, le d&eacute;funt,
+qui passait pour un rude limier, &eacute;tait tomb&eacute; sur la piste de la bande.
+Ceux-l&agrave; qui s'y connaissent disent que jamais chien n'est revenu de la
+chasse de ces sangliers-l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est s&ucirc;r que Paris est bavard et qu'il y a des propos qui vont et
+viennent. J'&eacute;tais tout moutard &agrave; l'atelier C&oelig;ur d'Acier, la premi&egrave;re
+fois que j'ai ou&iuml; parler de cet ogre qu'on appelle le P&egrave;re-&agrave;-tous, et on
+en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis curieux, moi, j'ai guett&eacute; pour voir si l'ogre viendrait enfin
+devant la justice, et quand j'ai ou&iuml; parler pour la premi&egrave;re fois de la
+bande des Habits Noirs, j'entends celle du mois dernier, je me suis dit
+&agrave; moi-m&ecirc;me: Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par
+semaine. J'en ai fait la d&eacute;pense, mais vas-y voir! Ce n'&eacute;tait pas trop
+ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-l&agrave; qui ne manquaient pas du
+mot pour rire, seulement du P&egrave;re-&agrave;-tous et du <i>Fera-t-il jour demain</i>
+pas l'ombre! c'&eacute;tait un ramassis de filous ordinaires, et si j'&eacute;tais &agrave;
+la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefa&ccedil;on au
+tribunal de commerce.</p>
+
+<p>Ici Baruque, dit Rudaupoil, s'arr&ecirc;ta, trouvant son dernier mot joli et
+pensant avoir droit &agrave; quelque marque d'approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s! fit M<sup>me</sup> Samayoux s&egrave;chement. Vous ne me dites rien de ce que je
+veux savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez savoir, maman L&eacute;o? demanda M. Baruque un peu
+d&eacute;sappoint&eacute;. Je vous pr&eacute;viens que l'instruction a l'air de patauger pas
+mal, et que le fin mot de l'histoire est encore tout au fond du pot au
+noir.</p>
+
+<p>La dompteuse h&eacute;sita avant de r&eacute;pondre; elle avait les yeux baiss&eacute;s et
+ses l&egrave;vres bl&ecirc;mes fr&eacute;missaient.</p>
+
+<p>Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde alt&eacute;ration de
+sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a l&agrave;-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! s'&eacute;cria M. Baruque, d'o&ugrave; sortez-vous donc, si vous en &ecirc;tes
+encore l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux savoir, pronon&ccedil;a lentement la dompteuse au lieu de r&eacute;pondre,
+les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accus&eacute;s d'avoir
+assassin&eacute; le juge d'instruction Remy d'Arx.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#Table">IV</a></h2>
+
+<h3>D'o&ugrave; maman L&eacute;o sortait</h3>
+
+
+<p>Le sentiment g&eacute;n&eacute;ralement &eacute;prouv&eacute; par l'assistance &eacute;tait une compassion
+assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les
+couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent.</p>
+
+<p>En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les
+personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, M<sup>lle</sup> la
+comtesse ou M<sup>me</sup> la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous
+les noms de bapt&ecirc;me du calendrier.</p>
+
+<p>Ce vaudeville est toujours le m&ecirc;me, et toujours tr&egrave;s amusant, &agrave; ce qu'il
+para&icirc;t, car son succ&egrave;s se prolonge sempiternellement.</p>
+
+<p>En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville &eacute;l&eacute;gant,
+mais o&ugrave; il faut cependant un &eacute;l&eacute;ment immuable: le sang.</p>
+
+<p>Au lieu de repasser la chronique de l'adult&egrave;re, enrichi de diamants, qui
+fait les d&eacute;lices des grands, les petits radotent avec une fid&eacute;lit&eacute;
+pareille la chanson favorite du crime.</p>
+
+<p>Cela n'emp&ecirc;che pas la vertu d'&ecirc;tre fort consid&eacute;r&eacute;e chez nous, mais on
+n'en parle jamais.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du
+beau monde, la hauteur exacte du dernier saut p&eacute;rilleux de la princesse,
+et, si on est du pauvre monde, ce sont les d&eacute;tails circonstanci&eacute;s du
+meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Th&eacute;venot,
+avec le nombre des coups donn&eacute;s, la nature de l'outil employ&eacute;, la place
+des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture
+que la victime gardait quand on l'a trouv&eacute;e, d&eacute;j&agrave; froide, les membres
+convulsionn&eacute;s dans leur raideur, les cheveux hideusement brouill&eacute;s,
+gluants et coll&eacute;s au carreau.</p>
+
+<p>Voil&agrave; quels sont nos app&eacute;tits au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus
+aux jeunes &eacute;crivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout
+uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise
+populaire.</p>
+
+<p>M. Baruque avait demand&eacute;, dans son &eacute;tonnement bien naturel:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! d'o&ugrave; sortez-vous donc, maman L&eacute;o, si vous en &ecirc;tes encore l&agrave;?</p>
+
+<p>Et quoique la bonne femme f&ucirc;t une reine absolue dans sa masure,
+l'auditoire avait presque souri.</p>
+
+<p>Similor, l'homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n'&eacute;tait pas
+seulement un type tr&egrave;s r&eacute;ussi de don Juan, il poss&eacute;dait &agrave; l'&eacute;tat latent
+l'&eacute;toffe d'un courtisan.</p>
+
+<p>&mdash;La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de mani&egrave;re &agrave; &ecirc;tre entendu,
+aux deux rougeaudes ses &eacute;l&egrave;ves, la patronne n'a pas l'air, mais elle
+travaille de cabinet, comme moi; quand les grandes id&eacute;es pareilles &agrave;
+celles qui lui emplissent le cerveau se tr&eacute;moussent dans une coloquinte,
+on ne peut pas faire attention &agrave; toutes les vulgarit&eacute;s journali&egrave;res qui
+occupent la fain&eacute;antise de notre population.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot le regarda d'un air attendri et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle dorure de langue! Ah! si j'avais son talent! mais tout le monde
+ne peut pas jouir des m&ecirc;mes facult&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Silence dans les rangs! ordonna Gondrequin-Militaire.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux elle-m&ecirc;me crut devoir une explication &agrave; l'&eacute;tonnement de ses
+sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Le gar&ccedil;on dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur &agrave;
+la flatterie de l'adroit Similor, ma t&ecirc;te travaille et &ccedil;a fait mon
+malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de
+loin, de trop loin. &Ccedil;a semble aujourd'hui que je suis une &eacute;trang&egrave;re au
+sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que
+les plus na&iuml;fs paraissent en avoir connaissance. C'est comme &ccedil;a,
+entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir
+&agrave; la vol&eacute;e, et je vas vous dire une chose: si j'en avais su seulement,
+depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car
+&ccedil;a int&eacute;resse la tranquillit&eacute; de mon existence.</p>
+
+<p>Involontairement, le cercle se rapprocha et l'on put entendre des voix
+qui chuchotaient:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la patronne serait m&eacute;lang&eacute;e &agrave; ces affaires-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s'adressant
+toujours &agrave; M. Baruque; les noms!</p>
+
+<p>Gondrequin-Militaire, qui &eacute;tait une bonne &acirc;me, lui prit la main, qu'il
+serra &agrave; tour de bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'instant, c'est le moment, dit-il tout bas, fixe! et tenez-vous
+ferme dans les rangs, maman; je n'ignorais de rien, mais le c&oelig;ur m'a
+manqu&eacute;, quoi! et j'aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a jamais imprim&eacute; les noms tout au long sur le journal, reprit M.
+Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillit&eacute;. Dieu merci! on prend
+des gants dans cette affaire-l&agrave;, parce que &ccedil;a touche &agrave; des familles
+hupp&eacute;es. Le feu juge lui-m&ecirc;me est ordinairement couch&eacute; dans les feuilles
+publiques en abr&eacute;g&eacute;. La demoiselle a nom Valentine de V...,
+connaissez-vous &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non, r&eacute;pondit L&eacute;ocadie; je n'ai jamais su le nom, mais la
+personne...</p>
+
+<p>Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;Fixe! et du courage!</p>
+
+<p>&mdash;Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s'asseyant sur la table,
+on met Maurice P...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit M<sup>me</sup> Samayoux, qui se tenait immobile et droite; merci,
+monsieur Baruque!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une fi&egrave;re femme! murmura Gondrequin.</p>
+
+<p>&mdash;Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n'est pas bien malin de
+compl&eacute;ter le nom, puisque les journaux l'avaient imprim&eacute; tout entier &agrave;
+l'occasion du premier meurtre.</p>
+
+<p>Cette fois M<sup>me</sup> Samayoux chancela sur son si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier meurtre!... balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement dans l'auditoire, o&ugrave; quelques-uns crurent que
+l'ignorance de la dompteuse &eacute;tait jou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier meurtre! dit-elle encore d'une voix o&ugrave; il y avait des
+larmes; mes enfants, je vous ai men&eacute;s &agrave; la baguette quelquefois, c'est
+vrai, mais le m&eacute;tier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je
+suis trop malheureuse!</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.</p>
+
+<p>Les yeux de Gondrequin battaient par l'effort qu'il faisait pour ne
+point pleurer. &Eacute;chalot, le pauvre diable, passait tour &agrave; tour ses deux
+manches sur ses yeux baign&eacute;s de larmes.</p>
+
+<p>Les autres &eacute;taient partag&eacute;s entre l'&eacute;motion inattendue et la curiosit&eacute;
+excit&eacute;e violemment.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait crois&eacute; ses deux mains sur ses genoux; elle parlait
+d&eacute;sormais pour elle-m&ecirc;me et peut-&ecirc;tre n'avait-elle plus conscience des
+phrases entrecoup&eacute;es qui tombaient de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix bris&eacute;e, mais c'est
+comme &ccedil;a, que voulez-vous? Je ne lisais plus le journal depuis que le
+journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah! du temps qu'il &eacute;tait dans
+l'Alg&eacute;rie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon; il
+aurait fait un h&eacute;ros, ce cher enfant-l&agrave;, sans l'amour qui le tenait.
+Alors, comme le journal &eacute;tait muet, car toutes les autres choses et rien
+c'est tout de m&ecirc;me pour moi, j'avais d&eacute;fendu de l'acheter... C'est de
+l'eau que je voudrais: une goutte d'eau.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait l'eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles
+alla en chercher un verre &agrave; la fontaine de la rue St-Denis. M<sup>me</sup> Samayoux
+poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me direz qu'on n'a pas besoin des journaux pour apprendre; on
+cause avec celui-ci ou avec celle-l&agrave;, n'est-ce pas? eh bien! moi, je ne
+causais plus. &Ccedil;a me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens
+gais, j'&eacute;tais plus triste... et voil&agrave; comme &ccedil;a s'est pass&eacute;, tenez, je
+veux vous le dire: il &eacute;tait revenu, je lui avais cuit son souper en
+riant et en pleurant...</p>
+
+<p>&mdash;Le fricandeau! murmura Similor, dont les narines s'enfl&egrave;rent.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-l&agrave;; c'est elle qui nous
+donna de quoi remplir la bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;J'eus toute une bonne soir&eacute;e, continua M<sup>me</sup> Samayoux, je pense bien que
+ce sera ma derni&egrave;re bonne soir&eacute;e. On bavarda. Ah! si vous saviez comme
+il l'aime! J'avais des pressentiments, c'est vrai, je lui dis: Petit,
+prends garde! Mais il &eacute;tait fou de joie parce qu'il allait la revoir, et
+le nom de Remy d'Arx...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta comme effray&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils
+devaient venir tous les deux le lendemain... et un autre encore, mais
+personne ne vint et j'en fus presque contente. Le jour d'apr&egrave;s, je
+devais partir pour les Loges; au lieu de retarder le d&eacute;m&eacute;nagement, je le
+pressai: j'avais besoin de fuir; il me semblait que, loin d'eux, je
+serais plus tranquille. J'avais peur, ah! c'est bien vrai ce que je vous
+dis l&agrave;, j'avais peur d'entendre parler d'eux, et pourtant je cherchais &agrave;
+me rappeler mes pri&egrave;res que je disais du temps o&ugrave; j'&eacute;tais jeune fille au
+pays de Saint-Brieuc, et ce que j'en pouvais rattraper dans ma m&eacute;moire,
+je le r&eacute;citais &agrave; mains jointes pour leur bonheur!...</p>
+
+<p>Elle trempa ses l&egrave;vres dans le verre d'eau qu'on lui apportait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle,
+voil&agrave; comment j'ai besoin qu'on me dise tout. Ce qu'il y a de plus
+impossible au monde, voyez-vous, c'est que Maurice soit coupable.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta encore, parce qu'un mouvement d'incr&eacute;dulit&eacute; avait agit&eacute;
+l'auditoire.</p>
+
+<p>Ses yeux firent le tour du cercle, o&ugrave; tous les regards &eacute;taient baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans col&egrave;re; les juges
+feront peut-&ecirc;tre comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller
+contre l'id&eacute;e de tout le monde. Mais c'est &eacute;gal, contre l'id&eacute;e de tout
+le monde j'irai!... Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c'est un
+effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal; rien
+ne peut me tuer, d&eacute;sormais, puisque j'ai entendu ce que vous avez dit
+sans mourir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#Table">V</a></h2>
+
+<h3>Triomphe de M. Baruque</h3>
+
+
+<p>Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier C&oelig;ur d'Acier &eacute;tait
+c&eacute;l&egrave;bre, non seulement par le bon teint de l'&eacute;l&eacute;gance de ses produits,
+mais encore pour son insatiable app&eacute;tit de fl&acirc;nerie. Ceux qui le
+composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie,
+puisqu'ils appartenaient en m&ecirc;me temps &agrave; ces deux confr&eacute;ries joyeuses
+des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.</p>
+
+<p>La tr&ecirc;ve de la besogne &eacute;tant offerte et accept&eacute;e, chacun se mettait &agrave;
+son aise: on avait couch&eacute; la grande &eacute;chelle, qui faisait l'office d'un
+&eacute;norme divan; d'autres avaient apport&eacute; des tr&eacute;teaux, d'autres enfin
+restaient accroupis commod&eacute;ment dans la poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une halte de boh&eacute;miens de Paris. Tout le monde savourait le
+bienfait de ces vacances inesp&eacute;r&eacute;es. On &eacute;tait l&agrave; un peu comme au
+spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait piti&eacute; de voir les occasions tomber &agrave; celui qui n'est pas
+capable d'en profiter avec &eacute;clat. Si aussi bien on m'avait demand&eacute; la
+chose, au lieu de s'adresser au fabricant de cro&ucirc;tes et teinturier en
+guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assembl&eacute;e par
+l'&eacute;locution de ma parole!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot le regardait peler ses pommes et pensait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources p&eacute;cuniaires.
+Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce d&eacute;faut-l&agrave; lui
+coupe son sentiment paternel.</p>
+
+<p>M. Baruque, cependant, n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre en lumi&egrave;re; il gardait
+cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus
+d'une voix de basse-taille.</p>
+
+<p>Similor, ici, &eacute;tait injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta
+point au-dessous du r&ocirc;le brillant qui lui &eacute;tait confi&eacute; par sa bonne
+chance; il raconta couramment et dans tous ses d&eacute;tails l'histoire du
+premier meurtre: le meurtre accompli au num&eacute;ro 6 de la rue de
+l'Oratoire, aux Champs-Elys&eacute;es.</p>
+
+<p>Son r&eacute;cit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent
+d'avance l'envers de cette sanglante com&eacute;die, mais il &eacute;tait positivement
+exact au point de vue de ce que les journaux avaient port&eacute; &agrave; la
+connaissance du public.</p>
+
+<p>Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs
+&eacute;crivaient l'histoire en m&ecirc;me temps qu'ils la faisaient.</p>
+
+<p>Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en
+outre d'en rendre compte au public.</p>
+
+<p>De ce r&eacute;cit, compos&eacute; sur des apparences habilement pr&eacute;par&eacute;es et d'apr&egrave;s
+les pi&egrave;ces d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy
+d'Arx aurait pu reconna&icirc;tre le c&ocirc;t&eacute; mensonger, une brutale &eacute;vidence se
+d&eacute;gageait, sautant aux yeux de chacun.</p>
+
+<p>Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu
+d&eacute;livr&eacute;e par le feu juge et la mise en libert&eacute; de Maurice Pag&egrave;s, il y
+eut des murmures dans l'auditoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait trop b&ecirc;te, aussi! dit M<sup>lle</sup> Colombe en cassant un peu les reins
+de sa petite s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Celle-ci demanda:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui donnera-t-on les diamants qui &eacute;taient dans la canne &agrave; pomme
+d'ivoire?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux restait comme absorb&eacute;e, elle ne dit rien sinon ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; libre un instant, et je n'&eacute;tais pas l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Les diamants, pronon&ccedil;a sentencieusement M<sup>lle</sup> Colombe, en r&eacute;ponse &agrave; la
+question de sa petite s&oelig;ur, c'est toujours confisqu&eacute; par le
+gouvernement pour r&eacute;compenser les filles des g&eacute;n&eacute;raux et les dames des
+procureurs du roi.</p>
+
+<p>M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde &eacute;tait content de lui,
+except&eacute; pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Faut que la patronne ait son id&eacute;e pour faire mine d'ignorer des choses
+comme &ccedil;a. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait sp&eacute;cifi&eacute; les d&eacute;tails
+tout aussi bien que le colleur d'enseignes!</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, monsieur Baruque, dit M<sup>me</sup> Samayoux avec sa tranquillit&eacute;
+factice, sous laquelle per&ccedil;ait une navrante lassitude.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, maman L&eacute;o, r&eacute;pliqua le petit homme, vous voil&agrave; bien fix&eacute;e sur
+le premier meurtre, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je suis fix&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice
+P..., imprim&eacute; dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut
+dire Maurice Pag&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Va bien! Quant &agrave; la demoiselle, c'est une autre paire de manches:
+Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que &ccedil;a se
+saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauv&eacute; la vie, ou tout au
+moins la libert&eacute; de votre Maurice Pag&egrave;s...</p>
+
+<p>&mdash;Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, m&eacute;nagez vos expressions,
+Rudaupoil! Quand m&ecirc;me il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui
+donne du comptant, je vous dirais encore: Respect &agrave; son sexe!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas avoir besoin de le&ccedil;on pour ce qui regarde les
+convenances, repartit M. Baruque avec fiert&eacute;, et il y a beau temps que
+M<sup>me</sup> veuve Samayoux conna&icirc;t les sentiments que je nourris en sa faveur.
+Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalit&eacute; d'amour entre
+deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien,
+comme vous allez le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M<sup>lle</sup> Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a
+laiss&eacute; une petite s&oelig;ur sur les bras avait pourtant des mille et des
+cent!</p>
+
+<p>&mdash;Maurice Pag&egrave;s, poursuivit M. Baruque, poss&eacute;dait peut-&ecirc;tre autrefois
+les qualit&eacute;s du c&oelig;ur qui ont pu motiver l'int&eacute;r&ecirc;t que lui t&eacute;moigne la
+patronne, mais rien n'arr&ecirc;te le d&eacute;bordement des passions. Quand il fut
+sorti de la conciergerie, il continua de se fr&eacute;quenter avec la
+demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique
+appartenant &agrave; la plus haute soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut vous dire, et c'est &agrave; maman L&eacute;o que je parle, car tous les
+autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle
+avec le juge &eacute;tait une chose arr&ecirc;t&eacute;e. On avait sign&eacute; le contrat et
+publi&eacute; les bans.</p>
+
+<p>&laquo;En passant, une observation qui a ses cons&eacute;quences. On voit un peu plus
+loin que le bout de son nez, c'est s&ucirc;r. Je suis, moi, de ceux qui
+pensent qu'il y avait l&agrave; un march&eacute;, et que ce mariage &eacute;tait le prix de
+la faiblesse du juge &agrave; l'endroit du Maurice pinc&eacute; en flagrant.</p>
+
+<p>&laquo;La demoiselle avait d&ucirc; dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui
+m'est cher et je serai votre femme.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a n'est pas beau, et, en plus, &ccedil;a a l'air b&ecirc;te. Ils sont si dr&ocirc;les,
+dans le beau monde! Voil&agrave; un endroit o&ugrave; il s'en passe de cruelles, qui
+ne viennent pas souvent &agrave; la cour d'assises, rapport &agrave; la richesse et &agrave;
+la faveur des fautifs.</p>
+
+<p>&laquo;Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dor&eacute;s disent que &ccedil;a
+fait fr&eacute;mir pour l'immoralit&eacute; de toutes les turpitudes qu'ils
+contiennent!</p>
+
+<p>&laquo;Et, quant &agrave; la b&ecirc;tise, &eacute;coutez donc, depuis le commencement jusqu'&agrave; la
+fin, ce juge-l&agrave;, malgr&eacute; sa r&eacute;putation de savant, s'est toujours conduit
+comme qui n'a pas invent&eacute; la poudre.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; donc qui est tr&egrave;s bien: les pr&eacute;paratifs de la noce allaient leur
+train dans le bel h&ocirc;tel des Champs-Elys&eacute;es, chez une M<sup>me</sup> d'O..., comme
+le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce
+nom-l&agrave;. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y
+coucherait en toutes lettres, c'est bien s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&laquo;Mais voil&agrave; une assez cocasse de chose: le bel h&ocirc;tel est situ&eacute; tout
+contre la maison du num&eacute;ro 6, o&ugrave; le premier meurtre avait eu lieu. Y
+a-t-il l&agrave;-dedans un fait expr&egrave;s? Cherche! Faudrait avoir du temps &agrave; soi
+comme un rentier pour deviner tant de r&eacute;bus.</p>
+
+<p>&laquo;L'important, c'est que, apr&egrave;s l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pag&egrave;s
+avait lou&eacute; un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honor&eacute;, sur
+le derri&egrave;re, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on
+veut, sans &ecirc;tre g&ecirc;n&eacute; par les voisins.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait l&agrave; que Valentine de V... venait causer avec lui.</p>
+
+<p>&laquo;La veille m&ecirc;me du mariage, M. Remy d'Arx re&ccedil;ut une lettre de Maurice
+Pag&egrave;s qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&laquo;Il se trouva qu'au moment o&ugrave; les amis et la famille &eacute;taient rassembl&eacute;s
+&agrave; l'h&ocirc;tel des Champs-Elys&eacute;es pour l'exposition de la corbeille, comme &ccedil;a
+se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons,
+M<sup>lle</sup> Valentine de V... manqua justement &agrave; l'appel.</p>
+
+<p>&laquo;Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et l&agrave; une
+servante lui dit qu'elle &eacute;tait partie en voiture, toute p&acirc;le et toute
+d&eacute;faite.</p>
+
+<p>&laquo;Pour aller o&ugrave;?</p>
+
+<p>&laquo;La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna
+l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a &eacute;t&eacute; en
+prison.</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y &eacute;tais pas pour le
+voir, mais la justice fut avertie.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? demanda ici M<sup>me</sup> Samayoux, dont les yeux se relev&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par qui? r&eacute;p&eacute;ta &Eacute;chalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la
+hardiesse de se m&ecirc;ler ainsi &agrave; l'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a fait, par qui! r&eacute;pliqua M. Baruque.</p>
+
+<p>Les yeux de la dompteuse se baiss&egrave;rent, et au lieu d'insister elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allez toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge
+d'instruction empoisonn&eacute; comme un rat dans une cave o&ugrave; l'on a jet&eacute; des
+boulettes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout? demanda la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, et je crois que c'est assez comme &ccedil;a. Il n'y avait pas &agrave;
+nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle
+&eacute;taient enferm&eacute;s cens&eacute;ment avec le cadavre.</p>
+
+<p>Dans l'auditoire on se demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus!</p>
+
+<p>Et Similor ajouta entre haut et bas:</p>
+
+<p>&mdash;Quand les femmes qui ont d&eacute;pass&eacute; l'automne de l'existence en tiennent
+pour un jeune premier, &ccedil;a fait fr&eacute;mir!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot se glissa derri&egrave;re les groupes et vint lui mettre la main sur
+l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Am&eacute;d&eacute;e, dit-il, tu vas te taire!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?... commen&ccedil;a fi&egrave;rement le faraud en haillons.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas te taire! r&eacute;p&eacute;ta &Eacute;chalot, qui ne se ressemblait plus &agrave; lui-m&ecirc;me
+et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorit&eacute;. Le petit
+se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplac&eacute; la Providence. Tant
+pis pour toi si tu n'as pas de c&oelig;ur: Un mot de plus et on s'aligne!</p>
+
+<p>Similor haussa les &eacute;paules, mais il se tut.</p>
+
+<p>En ce moment, M<sup>me</sup> Samayoux disait, en se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me plut&ocirc;t que
+pour poser une objection:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'un homme soit frapp&eacute;, &ccedil;a se comprend, mais pour empoisonner
+quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il boive! s'&eacute;cria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement!
+Je n'en avais jamais tant su &agrave; l'&eacute;gard de cette aventure; mais le bon
+sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-l&agrave; boive!</p>
+
+<p>&mdash;Et le juge, dit &Eacute;chalot, qui revenait de son exp&eacute;dition, n'&eacute;tait pas
+venu l&agrave; pour se rafra&icirc;chir, peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouill&eacute; que M<sup>me</sup> Samayoux
+tourna vers lui.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son c&oelig;ur. Dans
+l'auditoire, quelques voix dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que le juge et les deux amoureux n'&eacute;taient pas vis-&agrave;-vis
+les uns des autres dans la position o&ugrave; l'on se dit entre amis:
+&laquo;Voulez-vous prendre quelque chose?&raquo; C'est louche.</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a, s'&eacute;cria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fianc&eacute;e dans
+une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber &eacute;vanoui les
+quatre fers en l'air, s'il a de la d&eacute;licatesse!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai, fit Gondrequin, mais apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?... avec &ccedil;a que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne
+peut pas se d&eacute;fendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui
+entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours
+des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes c&eacute;l&egrave;bres? c'est ce
+qui en fait le charme, et sans &ccedil;a il n'y aurait pas besoin d'audience.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! approuva-t-on &agrave; la ronde.</p>
+
+<p>Gondrequin lui-m&ecirc;me parut &eacute;branl&eacute; par ce raisonnement si clair.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai &eacute;t&eacute; interrog&eacute;, j'ai
+r&eacute;pondu: Tout &ccedil;a m'est bien &eacute;gal &agrave; moi. Je ne m'occupe pas du comment ni
+du pourquoi, je dis: Pour &ecirc;tre empoisonn&eacute;, il faut boire, donc il a bu
+puisqu'il est mort empoisonn&eacute;. Faut-il reprendre l'ouvrage?</p>
+
+<p>Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux o&ugrave; il y avait de
+l'&eacute;garement.</p>
+
+<p>Puis, au lieu de r&eacute;pondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et
+cacha sa t&ecirc;te entre ses mains.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#Table">VI</a></h2>
+
+<h3>La chevalerie d'&Eacute;chalot</h3>
+
+
+<p>Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les fronti&egrave;res connues de
+la po&eacute;sie en abordant le portrait de M<sup>me</sup> veuve Samayoux, premi&egrave;re
+dompteuse fran&ccedil;aise et &eacute;trang&egrave;re; mais nous n'avons pas eu non plus la
+crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute po&eacute;sie.</p>
+
+<p>La po&eacute;sie est partout, l'&eacute;l&eacute;ment populaire en regorge, et on la retrouve
+encore, r&eacute;duite, il est vrai, &agrave; sa plus humble expression, jusque dans
+les bas-fonds fr&eacute;quent&eacute;s par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus
+le peuple et qui servent de bouffons au peuple.</p>
+
+<p>Le peuple entretient des bouffons, en sa qualit&eacute; de dernier roi. Il n'y
+a plus gu&egrave;re que lui pour mettre la main &agrave; la poche quand Triboulet et
+sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles.</p>
+
+<p>Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaiet&eacute;s, et
+nous ne pouvons plus le voir qu'&agrave; travers la terrible ironie de Victor
+Hugo. C'&eacute;tait un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes &eacute;taient
+rouges.</p>
+
+<p>Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au
+milieu de nos contraintes comme les sauvages de la for&ecirc;t am&eacute;ricaine,
+libres au milieu de nos d&eacute;cences hypocrites et de nos pu&eacute;riles
+convenances, comme les oiseaux effront&eacute;s du ciel.</p>
+
+<p>Ils n'ont point de g&ecirc;ne pour g&acirc;ter leur pauvre plaisir, et quand ils
+rient c'est &agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e. Ils n'ont point d'&eacute;tiquette, quoiqu'ils
+aient beaucoup de fiert&eacute;; leur orgueil, na&iuml;f entre tous les orgueils, se
+contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se
+croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les
+douze mois de leur perp&eacute;tuel car&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs na&iuml;fs, de la na&iuml;vet&eacute;
+populaire. &Agrave; cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie
+jusque dans leur mis&egrave;re.</p>
+
+<p>La dompteuse s'&eacute;tait affaiss&eacute;e sur sa table de sapin dans une pose qui
+manquait un peu de noblesse; elle tenait sa t&ecirc;te &agrave; deux mains et
+respirait fortement comme ceux qui veulent s'emp&ecirc;cher de pleurer.</p>
+
+<p>Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs rest&egrave;rent un instant
+silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilit&eacute; qu'ils
+gardaient.</p>
+
+<p>Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui &eacute;tait un
+ordre, et les peintres reprirent leur &eacute;chelle. En m&ecirc;me temps, M<sup>lle</sup>
+Colombe emmena sa petite s&oelig;ur dans son coin pour lui retourner les
+jarrets sens devant derri&egrave;re, et Similor offrit la main aux deux
+rougeaudes en leur disant:</p>
+
+<p>&mdash;Amours, nous allons &eacute;tudier la danse des salons pour si votre &eacute;toile
+vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot revint pr&egrave;s de son lion, perclus, et donna le biberon &agrave; Saladin.
+Il avait l'air tout r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>Ce fut avec une &eacute;motion profonde qu'il dit &agrave; l'enfant, comme si ce
+dernier e&ucirc;t pu le comprendre:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a doit te servir de le&ccedil;on et d'exemple, ma petite vieille; tout un
+chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des
+alouettes toutes r&ocirc;ties. Faut souffrir, vois-tu, vilain m&ocirc;me, et puisque
+des personnes &eacute;tablies dans la position sociale de M<sup>me</sup> Samayoux peuvent
+avoir de si grandes contrari&eacute;t&eacute;s, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui
+ne poss&eacute;dons aucune &eacute;conomie!</p>
+
+<p>En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne
+bougeait pas, mais dont la respiration devenait &agrave; la fois plus r&eacute;guli&egrave;re
+et plus bruyante.</p>
+
+<p>Les personnes un peu trop charg&eacute;es d'embonpoint ont souvent la facult&eacute;
+de ronfler tout &eacute;veill&eacute;es; M<sup>me</sup> Samayoux ronflait.</p>
+
+<p>Et le troupeau des vieux espi&egrave;gles commen&ccedil;ait &agrave; rire en l'&eacute;coutant.</p>
+
+<p>On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement.</p>
+
+<p>&mdash;La patronne avait entonn&eacute; le petit banc d&egrave;s ce matin, dit
+Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au
+rideau; elle avait d&eacute;j&agrave; &laquo;son filleul&raquo; quand nous sommes entr&eacute;s, et de
+pleurnicher, &ccedil;a vous ach&egrave;ve. Droite, gauche! pas dangereux! Si on
+plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque?</p>
+
+<p>M. Baruque r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a veut tout savoir, et c'est incapable de supporter l'&eacute;nonc&eacute; des
+&eacute;v&eacute;nements. Pour une brave personne, maman L&eacute;o en m&eacute;rite le titre, mais
+elle pourrait &ecirc;tre la m&egrave;re de Maurice, et c'est dr&ocirc;le que la passion a
+surv&eacute;cu chez elle &agrave; la maturit&eacute;.</p>
+
+<p>Il ajouta en b&acirc;illant:</p>
+
+<p>&mdash;Le voil&agrave;, ce poignard!... Mettez le soleil si vous voulez, militaire,
+et m&ecirc;me la lune avec les &eacute;toiles; je n'ai pas bonne id&eacute;e de l'entreprise
+maintenant. Cette femme-l&agrave; a du c&oelig;ur pour trois, elle est capable
+d'abandonner les soins de son &eacute;tat, rapport au d&eacute;sespoir qu'elle
+&eacute;prouve.</p>
+
+<p>La porte ext&eacute;rieure s'entreb&acirc;illa doucement pour donner passage au
+jongleur indien et &agrave; l'hercule du Nord, qui se glissaient dehors sans
+rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue Beaubourg, dit Similor &agrave; ses &eacute;l&egrave;ves, il y a un endroit o&ugrave;
+l'on sert le noir avec le petit verre pour trois sous. Si vous aviez
+seulement &agrave; vous deux cinquante centimes, on pourrait se procurer une
+soir&eacute;e agr&eacute;able.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit encore. Jupiter dit Fleur-de-Lys et le rapin peluche
+disparurent tout doucement.</p>
+
+<p>M. Baruque mit par-dessus sa blouse un vieux paletot mastic qu'il avait
+achet&eacute; d'occasion et dont il releva le collet avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas revenir, fit-il n&eacute;gligemment; si la patronne me demande, vous
+direz que j'ai couru acheter du tabac.</p>
+
+<p>Gondrequin-Militaire prit aussit&ocirc;t son album.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une course &agrave; faire pour la maison, grommela-t-il en forme
+d'explication, poussez la besogne, mais silence dans les rangs et ne
+r&eacute;veillez pas la bonne M<sup>me</sup> Samayoux!</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, le dernier barbouilleur s'en allait bras dessus,
+bras dessous avec M<sup>lle</sup> Colombe, qui donnait la main &agrave; sa petite s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot restait seul entre son lion assoupi et le jeune Saladin, dont il
+ne tourmentait plus la t&ecirc;te de singe par respect pour le sommeil de la
+dompteuse.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot n'&eacute;tait pas oisif, cependant; il avait retir&eacute; de dessous la
+paille o&ugrave; sommeillait le lion un objet de forme singuli&egrave;re auquel nous
+serions fort embarrass&eacute;s de donner un nom.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en caoutchouc, et cela ressemblait un peu &agrave; certains produits
+qu'on voit &agrave; la devanture des bandagistes.</p>
+
+<p>Il y avait deux pelotes, larges comme la moiti&eacute; de la main et reli&eacute;es
+entre elles par une mani&egrave;re de tuyau flexible de douze &agrave; quinze pouces
+de longueur. Chacune des pelotes &eacute;tait en outre pourvue de bandelettes
+en peau tr&egrave;s fine, et le tout &eacute;tait rev&ecirc;tu d'une couche de peinture dont
+le ton neutre essayait d'imiter la carnation d'un corps humain.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot se mit &agrave; regarder avec complaisance ce myst&eacute;rieux appareil,
+puis, apr&egrave;s avoir lanc&eacute; un coup d'&oelig;il &agrave; la patronne, qui semblait
+dormir toujours, il enleva lestement sa veste, son gilet et m&ecirc;me la
+chose malais&eacute;e &agrave; d&eacute;finir qui lui servait de chemise.</p>
+
+<p>Pendant cette op&eacute;ration, il disait tendrement &agrave; Saladin, qui fixait sur
+lui ses petits yeux chassieux:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, grenouille, tu deviendras un m&acirc;le comme moi avec le temps. Ce
+que tu es &agrave; m&ecirc;me d'examiner en moi s'appelle un torse dans les ateliers:
+comme quoi j'ai pos&eacute; pour le mien chez les plus grands artistes, de m&ecirc;me
+que Similor, ton p&egrave;re putatif et naturel, posait pour les jambes. Nous
+aurions fait &agrave; nous deux un Apollon du Belv&eacute;d&egrave;re, lui par le bas, moi
+par le haut, quoiqu'il en e&ucirc;t fallu un troisi&egrave;me pour avoir la figure,
+n'&eacute;tant ni l'un ni l'autre suffisamment avantag&eacute;s sous ce rapport.</p>
+
+<p>Le jeune Saladin ayant voulu ouvrir la bouche pour lancer un de ces cris
+lamentables qui, d'ordinaire, exprimaient son opinion, &Eacute;chalot le
+retourna et lui mit la t&ecirc;te dans la paille.</p>
+
+<p>Il n'avait pas l'heureuse enfance d'un prince, ce Saladin, mais ces
+rudes commencements font quelquefois les hommes forts, et comme, sans
+doute, on l'avait dress&eacute; &agrave; faire le mort quand il avait la figure
+enfouie, il ne bougea plus.</p>
+
+<p>Nous sommes bien certains de ne blesser ici aucune pudeur malentendue en
+entrant dans quelques d&eacute;tails techniques concernant une invention moins
+grande que celle de la vapeur, mais qui peut avoir, n&eacute;anmoins, son
+importance. Elle &eacute;tait due &agrave; notre ami si modeste et si bon: &Eacute;chalot,
+ancien apprenti pharmacien.</p>
+
+<p>Il appliqua sur son nombril une des pelotes en caoutchouc et l'y fixa &agrave;
+l'aide des bandelettes munies de petites agrafes qui la maintenaient
+derri&egrave;re son dos.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; tr&egrave;s bien fait. Les bandelettes se confondaient
+presque avec la peau des hanches, et la pelote elle-m&ecirc;me, n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le
+tuyau qu'elle soutenait, aurait ressembl&eacute; &agrave; une tumeur ordinaire.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot prit un petit morceau de miroir cass&eacute; et le promena tout autour
+de sa ceinture, pour bien voir si tout allait comme il faut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est joli, l'&eacute;ducation! se disait-il; le m&ocirc;me ne demande pas son
+reste, quoiqu'il ait le caract&egrave;re irascible. D&egrave;s qu'il aura seulement
+quatre ou cinq ans de plus, je lui fabriquerai une machine comme &ccedil;a, en
+rapport avec son &acirc;ge, et on trouvera bien une autre petite b&ecirc;te analogue
+pour les appareiller ensemble. C'est &eacute;gal, la couleur n'y est pas encore
+tout &agrave; fait, et faudrait coller un peu de cheveux par-ci, par-l&agrave; pour
+imiter parfaitement l'&oelig;uvre du Cr&eacute;ateur; mais quand &ccedil;a va &ecirc;tre arriv&eacute; &agrave;
+son point, je dis que M<sup>me</sup> Samayoux ne sera pas raisonnable si elle n'est
+pas contente.</p>
+
+<p>Ici sa voix s'adoucit jusqu'au murmure, et il glissa un regard attendri
+vers M<sup>me</sup> Samayoux, qui ronflait bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; les myst&egrave;res du c&oelig;ur humain! pensa-t-il tout haut. Quand
+Saladin a bien pleur&eacute;, il s'endort; et c'est de m&ecirc;me chez les dames. Il
+n'y a pas d'&acirc;ge ni de sexe qui tienne, faut que les enfants d'Adam se
+font du chagrin &agrave; soi-m&ecirc;me, quand les circonstances ne s'y pr&ecirc;tent pas.
+Y aurait-il un poisson dans l'eau plus heureux que la patronne, si elle
+n'avait pas l'inconv&eacute;nient de cette passion-l&agrave;!</p>
+
+<p>Il s'approcha de la table sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>Il tenait d'une main son invention, de l'autre un vieux pinceau,
+d&eacute;plum&eacute;, abandonn&eacute; au rebut par un des apprentis de l'atelier C&oelig;ur
+d'Acier.</p>
+
+<p>Mais ces objets ne faisaient qu'ajouter &agrave; l'expressive &eacute;motion de son
+geste, pendant qu'il contemplait, avec une admiration pouss&eacute;e jusqu'&agrave; la
+ferveur, le dos de M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>Celle-ci avait laiss&eacute; tomber une de ses mains; comme sa t&ecirc;te restait
+appuy&eacute;e sur l'autre main, on voyait le profil perdu de sa face rubiconde
+et charg&eacute;e d'embonpoint. Ses cheveux tr&egrave;s abondants, mais qui
+grisonnaient par place, s'&eacute;chappaient de son madras aux nuances
+violentes, qui n'&eacute;tait pas de la plus enti&egrave;re fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>Bien des gens vous diraient qu'&agrave; quarante ans pass&eacute;s, un jeune homme,
+pour employer les expressions d'&Eacute;chalot quand il parlait de lui-m&ecirc;me, ne
+peut plus avoir les sentiments d'un page.</p>
+
+<p>D'autres pourraient penser que L&eacute;ocadie Samayoux ne r&eacute;alisait pas
+exactement l'id&eacute;e qu'on se fait d'une ch&acirc;telaine.</p>
+
+<p>Et pourtant, je ne vois rien, en dehors des comparaisons chevaleresques,
+qui puisse donner une id&eacute;e du culte respectueux, mais ardent, pay&eacute; par
+ce pauvre diable &agrave; cette grosse bonne femme.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; mon habitude de tout dire, j'h&eacute;siterais &agrave; exprimer l&agrave;-dessus mon
+opinion, si elle n'&eacute;tait aussi sinc&egrave;re que m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>La voici:</p>
+
+<p>En notre si&egrave;cle si avis&eacute;, peut-&ecirc;tre est-il n&eacute;cessaire de plonger &agrave; ces
+profondeurs pour trouver un dernier vestige de ces niaiseries sublimes
+qu'on appelait les choses chevaleresques.</p>
+
+<p>Tout ce qui constitue la chevalerie &eacute;tait chez ce pharmacien de la Table
+ronde: la vaillance, le d&eacute;vouement, la v&eacute;n&eacute;ration, et m&ecirc;me cette petite
+pointe de sensualit&eacute; na&iuml;ve qui allait si bien aux preux compagnons de
+Charlemagne.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot resta une bonne minute en extase devant ou plut&ocirc;t derri&egrave;re la
+dompteuse, dont la vaste corpulence affectait une pose pleine d'abandon.</p>
+
+<p>Les petits yeux d'&Eacute;chalot brillaient extraordinairement, exprimant une
+sorte de volupt&eacute; aust&egrave;re.</p>
+
+<p>Ses deux mains, occup&eacute;es par les objets que vous savez, se rapprochaient
+involontairement comme pour se joindre dans l'attitude de la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;ocadie! murmura-t-il enfin, dans un long, dans un tremblant soupir.</p>
+
+<p>Puis il ajouta, laissant jaillir l'&eacute;loquence de son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Sans qu'il y a la distance sociale qui nous s&eacute;pare, je lui aurais
+consacr&eacute; tous les parfums de mon &acirc;me, dont j'ai gard&eacute; jusqu'alors la
+virginit&eacute;! Similor a content&eacute; tous ses caprices, mais moi, n'ayant connu
+que le malheur, &agrave; cause que je me suis toujours sacrifi&eacute; &agrave; l'amiti&eacute;,
+jamais je n'ai tomb&eacute; dans la frivolit&eacute; du libertinage en parties fines.</p>
+
+<p>Il fit un pas de plus; son regard, glissant entre la carmagnole et le
+madras, caressa chastement le cou robuste de la dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est gras, murmura-t-il, c'est bien portant, &ccedil;a ne se prive de rien,
+buvant sa bouteille &agrave; chaque repas, sans jamais se faire du mal, ni
+tomber dans les exc&egrave;s que je n'approuve pas chez les dames. &Ccedil;a n'a pas
+d'autre faiblesse que celle de la sensibilit&eacute; qui fait que tous les
+biens de la vie, g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; sa port&eacute;e, elle s'en fiche pas mal, tout
+enti&egrave;re &agrave; une seule toquade. C'est vrai que ce serait un d&eacute;lice de
+d&eacute;jeuner tous les jours, d&icirc;ner et souper en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec la divinit&eacute;
+de mes r&ecirc;ves, et tout &agrave; discr&eacute;tion, mais &ccedil;a me plairait encore plus de
+souffrir avec elle, de me pr&eacute;cipiter dans le torrent pour la sauver ou
+au sein des flammes d&eacute;vorantes! Les autres l'ont abandonn&eacute;e par
+l'&eacute;go&iuml;sme naturel au genre humain, mais moi, je reste, je fais serment
+de ne la quitter ni le jour ni la nuit, et si &ccedil;a lui est agr&eacute;able, je
+r&eacute;pandrai pour elle jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte de mon sang!...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que c'est, dit M<sup>me</sup> Samayoux sans se retourner et d'un accent
+assez paisible, le monde est fait comme &ccedil;a: ceux qu'on aime avec
+idol&acirc;trie ne vous regardent seulement pas, et ceux &agrave; qui on ne fait pas
+attention sont &agrave; genoux devant vous comme si on &eacute;tait un sanctuaire!</p>
+
+<p>Les jambes d'&Eacute;chalot flageolaient sous lui.</p>
+
+<p>&mdash;Patronne, balbutia-t-il, je croyais que vous dormiez, c'est pourquoi
+je ne me g&ecirc;nais pas pour dire des b&ecirc;tises; mais il n'y a pas d'affront,
+parce que je sais ce que je suis et ce que vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>La dompteuse se redressa tout &agrave; coup en secouant sa crini&egrave;re cr&eacute;pue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je suis! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, et son poing crisp&eacute; heurta la table
+violemment. C'est vrai qu'il y a encore un pauvre &ecirc;tre au-dessous de
+moi, puisque tu me regardes d'en bas, toi, bonne cr&eacute;ature; mais,
+sais-tu? si on leur disait qu'il y a quelqu'un ici-bas pour me
+respecter, ils poufferaient de rire!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc qui se permettrait &ccedil;a? demanda vivement &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde, &agrave; commencer par le dernier des derniers. Mets-toi l&agrave;!</p>
+
+<p>Elle lui montrait le si&egrave;ge occup&eacute; nagu&egrave;re par Gondrequin. &Eacute;chalot fit un
+pas, ne voulant point d&eacute;sob&eacute;ir, mais il h&eacute;sitait en face d'un si grand
+honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-toi l&agrave;, r&eacute;p&eacute;ta M<sup>me</sup> Samayoux, je ne dormais pas, je n'ai pas dormi
+une seule minute, et je ne dormirai de longtemps. Verse &agrave; boire!</p>
+
+<p>Pour prendre la bouteille, &Eacute;chalot d&eacute;posa sur la table les objets qu'il
+tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? demanda la dompteuse.</p>
+
+<p>Ses yeux se gonflaient encore de larmes, mais elle &eacute;tait comme les
+enfants, distraite &agrave; la moindre curiosit&eacute;. &Eacute;chalot rougit et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a peut encore &ecirc;tre perfectionn&eacute;, et je n'aurais pas voulu vous
+montrer la chose incompl&egrave;te. C'&eacute;tait une surprise; j'avais eu l'id&eacute;e de
+monter un trompe-l'&oelig;il pour me r&eacute;unir avec Similor, tous deux nus
+jusqu'&agrave; la ceinture et repr&eacute;sentant le ph&eacute;nom&egrave;ne des deux jumeaux
+siamois, li&eacute;s ensemble par un jeu de la nature.</p>
+
+<p>L&eacute;ocadie prit &agrave; la main le syst&egrave;me et l'examina d'un air connaisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas d&eacute;j&agrave; si maladroit, dit-elle; on en avale de plus grosses
+que &ccedil;a en foire. Est-ce que c'est toi l'inventeur?</p>
+
+<p>Les yeux d'&Eacute;chalot se mouill&egrave;rent, tant il se sentit fier et heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'intelligence d'Am&eacute;d&eacute;e, murmura-t-il, mais avec l'espoir
+de vous &ecirc;tre agr&eacute;able, il me semble que rien ne me r&eacute;sisterait!</p>
+
+<p>L&eacute;ocadie rejeta la m&eacute;canique et but une gorg&eacute;e de vin, apr&egrave;s quoi, elle
+repoussa le verre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis malade, murmura-t-elle, car &ccedil;a me para&icirc;t comme du fiel!</p>
+
+<p>Puis elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu bien ton Similor?</p>
+
+<p>&mdash;Am&eacute;d&eacute;e! s'&eacute;cria &Eacute;chalot. Lui et moi c'est des fr&egrave;res!</p>
+
+<p>&mdash;Tu parais compter sur son adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas plus fin que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il d&eacute;vou&eacute; &agrave; l'occasion?</p>
+
+<p>&Eacute;chalot ouvrit la bouche pour r&eacute;pondre affirmativement, mais la parole
+ne vint pas et il baissa la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il me faudrait des hommes vraiment d&eacute;vou&eacute;s! murmura la
+dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Le fond n'est pas mauvais, r&eacute;pliqua &Eacute;chalot; mais il se laisse
+entra&icirc;ner par son libertinage, toujours voltigeant de la brune &agrave; la
+blonde, dont il sait se faufiler partout, &agrave; cause de son &eacute;l&eacute;gance et de
+son toupet. Mais moi, c'est diff&eacute;rent, j'ai mis un frein &agrave; mes passions
+pour m'occuper de Saladin et lui pr&eacute;parer sa carri&egrave;re. Mon abn&eacute;gation
+pour vous a pris naissance dans ce que vous avez &eacute;t&eacute; utile &agrave; Saladin, et
+alors &ccedil;a a grandi petit &agrave; petit jusqu'&agrave; la chose que je vous
+sacrifierais avec plaisir mon existence et mon honneur lui-m&ecirc;me, et se
+faire hacher pour vous comme chair &agrave; p&acirc;t&eacute;!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux lui tendit sa rude main, qu'il porta pieusement &agrave; ses
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-elle, vous ne payez pas de mine, c'est vrai, mais j'ai
+bonne id&eacute;e de vous. Je me d&eacute;fie des farauds ambitieux et langues dor&eacute;es,
+car c'est encore dans les rangs du petit peuple qu'on trouve le plus de
+c&oelig;urs sinc&egrave;res; seulement il faut choisir, &eacute;tant expos&eacute;s &agrave; y rencontrer
+encore pas mal de racaille.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit pour ajouter d'un air pensif:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne dormais pas; je les ai bien vus s'en aller &agrave; la queue
+leu leu, et &ccedil;a fait piti&eacute; quand on consid&egrave;re l'esp&egrave;ce humaine! mais &ccedil;a
+m'&eacute;tait bien &eacute;gal, ma pauvre t&ecirc;te travaille comme une folle, cherchant
+un moyen de braver les menaces du sort. Je mettrais ma main au feu
+jusqu'au coude que ces deux enfants-l&agrave; ne sont pas coupables!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me para&icirc;t aussi de m&ecirc;me, dit &Eacute;chalot r&eacute;solument, puisque c'est
+votre id&eacute;e. J'ai &eacute;t&eacute; bien souvent me chauffer &agrave; la cour d'assises et je
+ne suis pas &eacute;tranger &agrave; la fa&ccedil;on dont &ccedil;a se joue. Il y a une bonne chose
+que l'avocat pourra beurrer dessus toute une tartine, c'est s&ucirc;r, et le
+procureur du roi sera bien fin s'il peut prouver que les deux amoureux
+ont fait boire le juge malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? s'&eacute;cria vivement M<sup>me</sup> Samayoux, ce n'est pas quand on
+vient surprendre sa fianc&eacute;e avec un rival qu'on accepte un verre de vin
+de bonne amiti&eacute;. Si j'&eacute;tais jur&eacute;... mais voil&agrave;! il y a un coup mont&eacute;, &ccedil;a
+saute aux yeux! Par qui? je n'en sais rien, et quand on pense &agrave; ce qui
+peut se passer dans l'id&eacute;e des avocats... Moi d'abord, quand il s'agit
+des tribunaux, je dis que c'est la mis&egrave;re! Si on venait m'arr&ecirc;ter pour
+avoir assassin&eacute; Louis-Philippe, qui n'est pas mort, ou Napol&eacute;on qui a
+p&eacute;ri &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne, je ne suis pas bien s&ucirc;re que j'en r&eacute;chapperais.
+&Eacute;chalot secoua la t&ecirc;te avec gravit&eacute; et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que la justice humaine est fragile dans son aveuglement,
+mais au-dessus de la faiblesse des hommes il y a l'&oelig;il de la
+Providence.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux le regarda, et il baissa aussit&ocirc;t les yeux avec modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit-elle, retrouvant une nuance de gaiet&eacute;, car la pr&eacute;sence et la
+sympathie de ce pauvre &ecirc;tre lui faisaient vraiment du bien, tu es une
+bonne &acirc;me, mais, vois-tu, faudrait l'aider, la Providence, et que
+pouvons-nous &agrave; nous deux? J'ai beau chercher, ma cervelle est vide, et
+quand je songe qu'ils sont tous deux en prison, dans des cachots
+s&eacute;par&eacute;s, et ne pouvant pas m&ecirc;me m&eacute;langer leurs sanglots...</p>
+
+<p>Elle essuya une larme qui tremblait &agrave; sa paupi&egrave;re; &Eacute;chalot fit de m&ecirc;me
+avec le pan de sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans ces moments-l&agrave;, reprit la dompteuse en laissant tomber ses
+deux bras, qu'on voudrait avoir re&ccedil;u une &eacute;ducation soign&eacute;e et poss&eacute;der
+des connaissances intimes dans la haute pour &ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de soulager
+l'infortune. Si seulement j'&eacute;tais riche...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d&ucirc; pelotonner un joli bout de galon, fit observer &Eacute;chalot
+d'un air flatteur.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux haussa les &eacute;paules avec un soudain emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que mon saint-frusquin va y passer jusqu'au dernier sou!
+s'&eacute;cria-t-elle. Les mains me d&eacute;mangent de jeter l'argent par les
+fen&ecirc;tres, et si la d&eacute;pense servait &agrave; quelque chose, crois-tu que je
+regretterais mes &eacute;cus?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r que non, patronne.</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerais tout! et je ferais des dettes par-dessus le march&eacute;! Mais
+comment s'y prendre? par o&ugrave; commencer?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas! je ne sais pas! fit-elle dans son d&eacute;couragement
+plein de fiel; j'ai id&eacute;e de tout casser et de tout briser! mon
+&eacute;tablissement, je m'en moque! ma r&eacute;putation, je n'en veux plus! J'avais
+entam&eacute; une grande entreprise qui devait rapporter des mille et des cent,
+j'avais pay&eacute; les yeux de la t&ecirc;te &agrave; la ville pour le local; jamais on
+n'aurait vu en foire un th&eacute;&acirc;tre aussi reluisant que le mien; mais c'est
+fini de rire! Je vas renvoyer mes artistes en leur donnant ce qu'ils
+voudront d'indemnit&eacute;; je vas renvoyer les peintres, les colleurs, les
+menuisiers, toute la clique! Je vas vendre mes animaux, et pour un peu
+je me jetterais par-dessus le parapet du pont, voil&agrave;!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot &eacute;tait constern&eacute;; il essayait de maladroites consolations qui
+n'&eacute;taient pas &eacute;cout&eacute;es.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'&eacute;tait lev&eacute;e et parcourait la baraque &agrave; grands pas. Elle
+ressemblait &agrave; une lionne dans sa cage, et certes, &agrave; l'heure qu'il &eacute;tait,
+deux hommes robustes auraient fait preuve de t&eacute;m&eacute;rit&eacute; en l'attaquant.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne s'agissait que de tripoter un tigre, s'&eacute;cria-t-elle, ou que de
+faire une omelette avec une demi-douzaine de militaires, qu'on prendrait
+par la peau du cou et qu'on tortillerait comme la paille &agrave; rempailler
+les chaises! ah! &ccedil;a me soulagerait cr&acirc;nement d'ab&icirc;mer quelqu'un, mais,
+l&agrave;, de fond en comble!... En seraient-ils moins malheureux, l&agrave;-bas,
+entre les quatre murailles de leur prison?... mon Dieu, Seigneur! les
+pauvres enfants! les pauvres enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Mais donne-moi donc une id&eacute;e, toi! fit-elle en s'arr&ecirc;tant devant
+&Eacute;chalot, qu'elle secoua rudement.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez-moi plut&ocirc;t, patronne, murmura l'ancien pharmacien, dont les
+yeux &eacute;taient pleins de larmes. Si on pouvait p&eacute;n&eacute;trer dans leur cachot,
+vous et moi, et rester &agrave; leur place pendant qu'ils s'&eacute;vaderaient.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on pourrait me prendre pour elle? demanda M<sup>me</sup> Samayoux, qui
+eut presque un sourire. Et lui! il est si beau!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi si laid, pas vrai? acheva &Eacute;chalot. &Ccedil;a ne fait rien, patronne,
+je suis tout de m&ecirc;me bien content de vous avoir un petit peu r&eacute;gay&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliqua la bonne femme, soudaine comme les enfants et dont toute
+la col&egrave;re &eacute;tait tomb&eacute;e pour faire place &agrave; une r&ecirc;veuse m&eacute;lancolie, tu
+m'as fait rire et ce n'&eacute;tait pas facile, car j'en ai gros sur le c&oelig;ur.
+As-tu entendu tout &agrave; l'heure que le Gondrequin-Militaire m'appelait
+madame Putiphar?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je m'aligne avec lui! s'&eacute;cria &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? je ne suis pas b&eacute;gueule, mon vieux, et mon opinion
+c'est libert&eacute; libertas pour une femme veuve dans ma situation qui peut
+se mettre au-dessus des bavardages. Pourtant je suis bien chang&eacute;e depuis
+ce soir o&ugrave; je le vis pour la derni&egrave;re fois: j'entends mon ch&eacute;ri de
+Maurice, et j'avais fait dessein de marcher droit parce qu'il y avait en
+moi une id&eacute;e qui me donnait du respect pour moi-m&ecirc;me. Je me regardais un
+petit peu comme sa m&egrave;re. C'est dr&ocirc;le, pas vrai? de jalousie il n'en
+&eacute;tait plus question, et j'en &eacute;tais &agrave; me demander si vraiment j'avais pu
+esp&eacute;rer autrefois qu'il h&eacute;siterait entre une grosse maman comme moi et
+Fleurette, ce bouton de rose?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens, soupira &Eacute;chalot, qui pr&eacute;f&egrave;rent mieux la rose &eacute;panouie
+&agrave; n'importe quel bouton.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! pas de b&ecirc;tises! on se conna&icirc;t; et ce qui prouve bien que ma
+folie est gu&eacute;rie, c'est qu'il ne me viendrait pas &agrave; l'esprit d&eacute;sormais
+de penser &agrave; l'un sans penser &agrave; l'autre. Ah! mais non! je ne veux pas le
+sauver tout seul, je veux la sauver avec lui. C'est mes deux enfants,
+quoi! mes deux amours bien-aim&eacute;s; il me les faut tous deux, il me les
+faut heureux, et le restant de mon espoir est de vieillir ici ou l&agrave;,
+dans quelque coin, d'o&ugrave; je pourrai regarder leur bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous assez bonne! murmura &Eacute;chalot, dont l'attendrissement ne
+faisait pas tr&ecirc;ve un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la bont&eacute;, je ne dis pas, r&eacute;pliqua M<sup>me</sup> Samayoux avec tristesse,
+mais &ccedil;a n'avance pas beaucoup les affaires, et j'ai beau me creuser le
+cerveau, je ne trouve aucun moyen de venir &agrave; leur secours.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchons, patronne.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tant cherch&eacute;! fit la dompteuse, qui se laissa retomber sur son
+si&egrave;ge. Quand tu m'as parl&eacute; tout &agrave; l'heure, j'en &eacute;tais &agrave; r&ecirc;vasser un tas
+de fariboles comme on fait quand on est au bout de son rouleau. Je
+songeais &agrave; ces hasards qui arrivent toujours &agrave; point dans les contes de
+f&eacute;es; je me disais: il n'y a donc plus de ces bons g&eacute;nies qui exau&ccedil;aient
+les souhaits des malheureux?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... fit &Eacute;chalot, croyant qu'on l'interrogeait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui descendaient par le tuyau de la chemin&eacute;e, continua maman Samayoux
+sans prendre garde &agrave; l'interruption, ou bien encore qui arrivaient par
+la fen&ecirc;tre ou par le trou de la serrure au moment juste o&ugrave; tout espoir
+&eacute;tait perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? fit encore &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semblait que dans ma pauvre baraque d&eacute;sert&eacute;e j'allais entendre
+au-dehors une petite main faisant toc-toc &agrave; ma porte...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez! s'&eacute;cria &Eacute;chalot qui devint p&acirc;le. On a fait toc-toc!</p>
+
+<p>La dompteuse se leva toute droite.</p>
+
+<p>&Agrave; la porte ext&eacute;rieure, deux coups discrets avaient &eacute;t&eacute; frapp&eacute;s en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait le bon g&eacute;nie! balbutia &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>La dompteuse essaya de sourire, mais elle ne put, et ce fut d'une voix
+alt&eacute;r&eacute;e par l'&eacute;motion qu'elle pronon&ccedil;a ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#Table">VII</a></h2>
+
+<h3>M. Constant</h3>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait &eacute;voqu&eacute; une bonne f&eacute;e, la bonne f&eacute;e venait-elle au
+commandement? &Eacute;chalot n'&eacute;tait pas &eacute;loign&eacute; de cette opinion et ouvrait
+d&eacute;j&agrave; de grands yeux.</p>
+
+<p>Dans le monde entier, il n'y a pas de pays plus ami du merveilleux ni
+plus cr&eacute;dule que la foire.</p>
+
+<p>La porte roula sur ses gonds branlants; ce ne fut pas une f&eacute;e qui entra,
+mais bien un homme de forte carrure, boutonn&eacute; du haut en bas, dans un de
+ces pardessus qu'on appelait des redingotes &agrave; la propri&eacute;taire.</p>
+
+<p>Le nez de cet homme brillait comme un rubis par-dessus les plis d'une
+vaste cravate en laine tricot&eacute;e; il portait un chapeau &eacute;vas&eacute; par en haut
+et dont les larges bords se cambraient selon la forme dite <i>bolivar</i>.</p>
+
+<p>Il avait aux mains des gants fourr&eacute;s, une belle paire de lunettes d'or
+sur le nez et des socques articul&eacute;s par-dessus ses souliers.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je au bout de mes longs voyages? demanda-t-il en franchissant le
+seuil. Est-ce ici le s&eacute;jour de madame veuve Samayoux, dite maman L&eacute;o,
+premi&egrave;re dompteuse cosmopolite et directrice des Prestiges Parisiens
+r&eacute;unis aux animaux f&eacute;roces par privil&egrave;ges de l'autorit&eacute;?</p>
+
+<p>Ceci fut d&eacute;bit&eacute; avec une emphase moqueuse qui rappelait assez bien le
+ton de l'arracheur de dents, poussant son boniment entre deux
+&laquo;Allez-la-musique!&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux mit sa main &eacute;tendue au-devant de ses yeux un peu &eacute;blouis
+par les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi la premi&egrave;re dompteuse, dit-elle rudement, qu'est-ce que vous
+lui voulez?</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, qui s'&eacute;tait recul&eacute; jusqu'&agrave; son lion, examinait le nouveau venu
+&agrave; la d&eacute;rob&eacute;e et se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas, cet oiseau-l&agrave;, mais c'est dr&ocirc;le, il y a des
+t&ecirc;tes qu'on croit toujours avoir vues quelque part.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger repoussa la porte et fit quelques pas &agrave; l'int&eacute;rieur de la
+baraque.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on pourrait avoir l'avantage d'obtenir un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec
+vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas en humeur de plaisanter..., commen&ccedil;a la dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, interrompit le nouveau venu; j'ai ou&iuml; conter que vous
+aviez assomm&eacute; feu Jean-Paul Samayoux, votre mari, en jouant avec lui de
+bonne amiti&eacute;. J'esp&egrave;re vivement que nous ne jouerons pas ensemble. Mais
+j'ai des choses importantes &agrave; vous dire et vous seule devez les
+entendre.</p>
+
+<p>La veuve le regardait d'un air sombre.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme, dit-elle en contenant sa col&egrave;re, autant vaudrait agacer un
+tigre que de me caresser &agrave; rebours un jour comme aujourd'hui. Qui
+&ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger prit une chaise qu'il approcha du po&ecirc;le, contre lequel il mit
+ses socques.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot faisait mine de pr&eacute;parer son biberon pour le petit; mais il
+songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Je me m&eacute;fie! C'est comme le soir o&ugrave; Am&eacute;d&eacute;e me mena jouer la poule &agrave;
+l'estaminet de L'&Eacute;pi-Sci&eacute;. Pourquoi donc que je pense justement &agrave; cela,
+moi?</p>
+
+<p>L'inconnu donna un petit coup de doigt sur ses lunettes d'or, et dit, en
+chauffant ses pieds avec un &eacute;vident plaisir:</p>
+
+<p>&mdash;L'hiver s'annonce raide, cinq degr&eacute;s chez l'ing&eacute;nieur Chevalier, au
+commencement de novembre! et j'ai fait la route de Saint-Germain, aller
+et revenir, pour avoir votre adresse. Je ne sentais plus mes orteils.</p>
+
+<p>Il ajouta en baissant la voix tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'&eacute;tait une fantaisie de la pauvre mademoiselle Valentine, et M<sup>me</sup>
+la marquise m'aurait tout aussi bien envoy&eacute; &agrave; P&eacute;kin qu'aux Loges.</p>
+
+<p>&mdash;Emm&egrave;ne ton mioche dans le coin, l&agrave;-bas, dit la veuve &agrave; &Eacute;chalot en lui
+montrant l'endroit le plus recul&eacute; de la baraque.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux m'en aller tout &agrave; fait si je suis de trop, murmura le bon
+gar&ccedil;on avec sa soumission ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce qu'on te dit et ne raisonne pas!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot emporta aussit&ocirc;t Saladin &agrave; l'endroit d&eacute;sign&eacute; et se mit &agrave; causer
+tout bas avec lui comme si l'enfant avait pu le comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a s'embrouille, murmurait-il; tu vas &ecirc;tre content, toi, farceur, car
+je parie bien qu'il ne sera plus question de t'enfler la caboche d'ici
+longtemps. La patronne n'a pas de chance tout de m&ecirc;me: au moment
+d'&eacute;tablir une si belle boutique!... et on aurait fait de l'argent avec
+la chose des deux siamois attach&eacute;s naturellement par le ventre, des tas
+d'argent!</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa bonne envie d'ob&eacute;ir &agrave; la patronne en se montrant discret, son
+regard ne pouvait se d&eacute;tacher de l'&eacute;tranger, et il en revenait toujours
+&agrave; penser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;tonnant! je jurerais que je ne l'ai jamais vu, et il me semble
+&agrave; chaque instant que je vais retrouver son nom!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux quitta sa chaise et vint se mettre debout aupr&egrave;s du po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai demand&eacute; qui vous &ecirc;tes, dit-elle en baissant la voix, mais
+s'il ne vous convient pas de me r&eacute;pondre, c'est &eacute;gal. Je suis dans la
+tristesse et le peu que vous avez dit m'a donn&eacute; un espoir. C'est de
+Fleurette que vous avez parl&eacute;, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parl&eacute; de M<sup>lle</sup> Valentine de Villanove.</p>
+
+<p>La dompteuse rappela &agrave; sa m&eacute;moire le r&eacute;cit de M. Baruque et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Valentine de V... c'est bien cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien encore, poursuivit l'&eacute;tranger, Valentine d'Arx, car la pauvre
+malheureuse enfant, depuis qu'elle est folle, s'est mise en t&ecirc;te que
+c'&eacute;tait l&agrave; son vrai nom.</p>
+
+<p>&mdash;Folle! r&eacute;p&eacute;ta M<sup>me</sup> Samayoux, dont le souffle s'embarrassa dans sa
+poitrine. Et elle croit donc &ecirc;tre la femme de l'homme qui est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit l'&eacute;tranger, elle croit &ecirc;tre sa s&oelig;ur. Ah! ah! si vous ne
+savez rien, je vais vous en apprendre de belles...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit la veuve, si elle est folle, on ne l'a pas gard&eacute;e en
+prison?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! elle n'a jamais &eacute;t&eacute; en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Et Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; c'est une autre paire de manches... Mais asseyez-vous, bonne
+dame, vous ne tenez pas sur vos jambes, ma parole d'honneur! et
+maintenant que j'ai les pieds chauds, nous allons nous mettre &agrave; notre
+aise en buvant un verre de vin, si vous voulez.</p>
+
+<p>Il se leva et prit le bras de la veuve, qui chancelait en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez affaire &agrave; un bon enfant, vous savez, continua-t-il en la
+ramenant vers la table, et nous ferons une paire d'amis tous deux, j'en
+suis certain. &Ccedil;a m'a amus&eacute; en commen&ccedil;ant de poser en casseur vis-&agrave;-vis
+d'une luronne de votre num&eacute;ro, mais vous n'&ecirc;tes qu'une femme, apr&egrave;s
+tout, puisque vous pleurez, et je reprends vis-&agrave;-vis de vous la
+galanterie de mon sexe.</p>
+
+<p>Il aida la dompteuse &agrave; s'asseoir, en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me demandez plus qui je suis en faisant les gros yeux, alors
+je vous le dis: ni chiffonnier ni prince, &agrave; peu pr&egrave;s le milieu entre les
+deux: M. Constant, officier de sant&eacute; et plus avis&eacute; que bien des
+fain&eacute;ants qui ont pass&eacute; leur th&egrave;se, premier aide pr&eacute;parateur dans la
+maison du Dr Samuel dont j'ai la confiance et qui me fait tout ce qui ne
+concerne pas mon &eacute;tat, sp&eacute;cialement la chasse &agrave; la dompteuse, car voil&agrave;
+trois fois vingt-quatre heures que je cours sur votre piste comme un
+Osage dans les for&ecirc;ts vierges de l'Am&eacute;rique du Nord... pas bien riche
+avec cela, mais amateur de ce qui brille et portant des lunettes de
+chrysocale avant de les troquer contre des lunettes d'or. Est-ce de la
+franchise, &ccedil;a? Ambitieux pas mal et nourrissant l'espoir que l'aventure
+de la petite demoiselle pourra me pousser dans le monde, puisqu'elle m'a
+d&eacute;j&agrave; mis en relations avec des gens que je n'aurais jamais approch&eacute;s
+sans cela; exemple, M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, M<sup>me</sup> la comtesse Corona (un
+joli brin celle-l&agrave;, ou que le diable m'emporte!), le colonel Bozzo, qui
+est dix fois millionnaire, M. de Saint-Louis, qui succ&eacute;dera peut-&ecirc;tre &agrave;
+Louis-Philippe et d'autres encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, pronon&ccedil;a tout bas la veuve, parlez-moi de Fleurette.</p>
+
+<p>&mdash;Et de Maurice, pas vrai? interrompit M. Constant avec un bon gros
+rire; vous n'&ecirc;tes plus toute jeune, mais il y en a de plus d&eacute;chir&eacute;es que
+vous, et il para&icirc;t que le lieutenant est joli comme un amour. Moi je ne
+le connais pas, je dis seulement que s'il est moiti&eacute; aussi beau que
+mademoiselle Valentine est belle, ce doit &ecirc;tre un Adonis! Ne vous
+impatientez pas, j'arrive &agrave; l'objet de ma visite.</p>
+
+<p>Son doigt martela par trois fois, &agrave; petits coups bien espac&eacute;s, le milieu
+de son front, et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le Dr Samuel dit que &ccedil;a pourra gu&eacute;rir avec des soins et du temps, mais
+elle l'est tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Fleurette! balbutia la veuve, qui resta bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, comme un beau petit li&egrave;vre, et soyons justes, il y avait
+bien de quoi toquer une jeune personne de cet &acirc;ge-l&agrave;, quoiqu'elle n'ait
+pas &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e dans du coton. Mais ne vous faites pas trop de mal, vous
+savez, on la soigne &agrave; la papa, et il n'y en a pas deux comme le Dr
+Samuel dans Paris pour traiter les maladies de cette esp&egrave;ce-l&agrave;. Elle
+n'est pas m&eacute;chante, tout le monde l'adore &agrave; la maison, tous les jours
+elle re&ccedil;oit des visites de vicomtes, de baronnes et de marquises: elle
+mange bien, elle boit bien, elle dort bien...</p>
+
+<p>&mdash;Folle! r&eacute;p&eacute;ta pour la seconde fois M<sup>me</sup> Samayoux; car elle avait cru
+d'abord &agrave; une exag&eacute;ration de langage: tout &agrave; fait folle!</p>
+
+<p>M. Constant hocha la t&ecirc;te gravement en signe d'affirmation et il y eut
+un silence. &Eacute;chalot ne travaillait plus depuis que le nouveau venu avait
+prononc&eacute; le nom du colonel Bozzo.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot le d&eacute;vorait des yeux et pr&ecirc;tait attentivement l'oreille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#Table">VIII</a></h2>
+
+<h3>&Eacute;chalot aux &eacute;coutes</h3>
+
+
+<p>Ni M<sup>me</sup> Samayoux ni M. Constant ne faisaient attention &agrave; &Eacute;chalot, qui
+&eacute;tait &agrave; demi-cach&eacute; derri&egrave;re un poteau.</p>
+
+<p>Le temps avait march&eacute; et ces journ&eacute;es de novembre sont courtes; la
+baraque commen&ccedil;ait &agrave; se faire sombre.</p>
+
+<p>M. Constant et la dompteuse &eacute;taient assis en face l'un de l'autre.</p>
+
+<p>M. Constant, qui avait l'air d'un homme tout rond, tr&egrave;s dispos&eacute; &agrave;
+prendre ses aises, avait vers&eacute; sans plus de fa&ccedil;on du vin dans les deux
+verres.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas plus b&ecirc;te qu'un autre, reprit-il, quoiqu'on n'ait pas
+encore song&eacute; &agrave; moi pour l'Acad&eacute;mie des sciences, mais quant &agrave; bon
+gar&ccedil;on, &ccedil;a y est des pieds &agrave; la t&ecirc;te! vous verrez que nous serons
+camarades. &Agrave; votre sant&eacute;, maman L&eacute;o: c'est comme &ccedil;a que la petite
+mademoiselle vous appelle.</p>
+
+<p>La dompteuse le regardait d'un air ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que vous avez l'air bonne personne, dit-elle, et si vous
+&ecirc;tes venu chez moi, ce n'est bien s&ucirc;r pas pour me faire du chagrin, mais
+vous me parlez comme si je savais quelque chose et je ne sais rien de
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! s'&eacute;cria M. Constant; la foire des Loges n'est pas le
+bout du monde, et les journaux ont assez radot&eacute; l&agrave;-dessus!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui m&ecirc;me, r&eacute;pliqua la dompteuse, aujourd'hui seulement j'ai
+appris ce que les journaux ont pu dire. Ce serait trop long de vous
+expliquer pourquoi je restais dans l'ignorance. J'avais beaucoup
+d'ouvrage, et puis peut-&ecirc;tre que je ne regardais pas autour de moi de
+peur de voir, car c'est bien certain que, depuis des semaines, je ne me
+suis jamais lev&eacute;e sans avoir un poids sur le c&oelig;ur. On dit qu'il y a des
+pressentiments. Mais ce qu'on m'a rapport&eacute; tout &agrave; l'heure, c'est
+l'histoire du meurtre dans la chambre garnie de la rue d'Anjou; tout ce
+qui a suivi, je l'ignore, et si c'est un effet de votre bont&eacute;, je
+voudrais bien le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! fit l'officier de sant&eacute;, mais c'est tout simple, &ccedil;a!
+Figurez-vous que je vous aime d&eacute;j&agrave; tout plein, maman L&eacute;o; je suis entr&eacute;
+ici croyant avoir affaire &agrave; un gros h&eacute;risson de casseuse de cailloux et
+vous &ecirc;tes douce comme un petit agneau. Nous allons donc commencer par le
+commencement. Attention! vous avez beau avoir de la peine, &ccedil;a va vous
+amuser; d'abord il n'y a pas eu de meurtre rue d'Anjou...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria la veuve, j'en &eacute;tais s&ucirc;re!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! &ccedil;a tombe sous le sens! les tourtereaux n'&eacute;taient pas l&agrave; pour
+le plus grand plaisir du juge d'instruction Remy d'Arx; mais ils avaient
+fait dessein de se p&eacute;rir ensemble par d&eacute;sespoir amoureux, voil&agrave; tout.
+L'autre juge d'instruction, celui qui a succ&eacute;d&eacute; au d&eacute;funt Remy d'Arx, M.
+Perrin-Champein, est un fin finaud de la finauderie, qui a des yeux
+par-devant, par-derri&egrave;re et sur les c&ocirc;t&eacute;s, un vrai chien de chasse,
+quoi! Il n'a pas seulement baiss&eacute; le nez vers cette piste-l&agrave;, et quand
+M<sup>me</sup> la marquise est all&eacute;e le voir pour lui demander sa protection en
+faveur de la demoiselle, il a r&eacute;pondu: &laquo;Dormez sur vos deux oreilles; je
+pense bien qu'il n'y a pas que des roses blanches et des fleurs de lys
+dans l'aventure de mademoiselle votre ni&egrave;ce; mais &ccedil;a regarde un conseil
+de famille bien plus que la cour d'assises.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, dit la veuve, que son grand espoir &eacute;touffait, Maurice
+aussi doit &ecirc;tre &agrave; l'abri?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le fait divers de la rue d'Anjou, oui, maman; reste seulement la
+mauvaise plaisanterie de la rue de l'Oratoire, 6, chambre n&deg; 18, au
+second. Vous voyez si je suis ferr&eacute; sur ma g&eacute;ographie! Savez-vous ce que
+c'est qu'une commission rogatoire, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit la veuve, je ne sais pas grand-chose, allez, monsieur
+Constant. Buvez donc, si vous ne trouvez pas mon vin trop mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a! et vous allez trinquer avec moi! Une commission rogatoire,
+c'est quand les juges se d&eacute;rangent, et M. Perrin-Champein s'est d&eacute;rang&eacute;
+pour venir chez nous interroger la petite demoiselle: quand je dis
+petite, elle a une taille superbe, mais de la voir tomber si bas, &ccedil;a
+fait l'effet comme si elle &eacute;tait redevenue une enfant. Vous savez, on se
+fait des id&eacute;es sur les gens qui ont de certains m&eacute;tiers; moi, je me
+repr&eacute;sente les messieurs du parquet avec des t&ecirc;tes de vautour ou de
+faucon: eh bien! M. Champein est &ccedil;a tout crach&eacute;! Il vous a une paire
+d'yeux ronds et pointus qui entrent dans le corps comme des vrilles, une
+grande bouche qui ressemble &agrave; une plaie, et un nez en lame de sabre. Il
+avait l'air un peu en rage, parce qu'il ne pouvait rien tirer de
+mademoiselle Valentine; mais il disait &agrave; chaque instant: &laquo;L'instruction
+n'a pas besoin de cela!&raquo; Et il ajoutait: &laquo;Les deux chambres &eacute;taient
+contigu&euml;s: dans l'une, Hans Spiegel; dans l'autre, l'ex-lieutenant
+Maurice Pag&egrave;s. Hans Spiegel avait vol&eacute; les diamants de la Bernetti, qui
+valaient un demi-million; Maurice Pag&egrave;s n'avait pas le sou et il &eacute;tait
+amoureux d'une jeune personne tr&egrave;s riche; la porte condamn&eacute;e qui
+communique du num&eacute;ro 18 au num&eacute;ro 17 garde des traces nombreuses
+d'effraction, et les instruments qui avaient servi &agrave; op&eacute;rer l'effraction
+ont &eacute;t&eacute; retrouv&eacute;s dans la chambre num&eacute;ro 18, o&ugrave; l'ex-lieutenant Pag&egrave;s
+faisait son domicile...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que c'est terrible, balbutia la veuve, dont les tempes
+&eacute;taient baign&eacute;es de sueur.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot se demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Quel coup monte-t-il, et pourquoi tout ce bavardage? C'est quelqu'un
+d'entre eux qui s'est fait une t&ecirc;te, puisque je ne peux pas mettre son
+nom sur sa figure!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, disait cependant M. Constant de sa bonne grosse voix
+toute ronde, nous ne sommes pas au bout. Et M. Perrin-Champein
+m&acirc;chonnait le nom du lieutenant Pag&egrave;s comme s'il avait eu dans le bec un
+lambeau de sa peau. Ah! ah! celui-l&agrave; sait son &eacute;tat, et on pouvait bien
+voir que, dans son opinion, le Remy d'Arx a eu ce qu'il m&eacute;ritait. On ne
+fait pas comme &ccedil;a des march&eacute;s privatifs sur le dos de la justice,
+j'entends quand on est magistrat, car vous allez bien voir que je n'en
+veux pas au lieutenant... Mais suivons le fil: Hans Spiegel est &eacute;gorg&eacute;
+comme un b&oelig;uf, toute la maison se r&eacute;veille &agrave; ses cris, on sort ou l'on
+se met aux crois&eacute;es, et les gens peuvent voir le lieutenant sortir par
+la fen&ecirc;tre m&ecirc;me de la victime, voyager le long du treillage, passer dans
+un arbre comme un &eacute;cureuil (entre parenth&egrave;ses, vous savez, maman, s'il
+&eacute;tait fort en gymnastique!), puis entrer, par la fen&ecirc;tre encore, &agrave;
+l'h&ocirc;tel d'Ornans, o&ugrave; il est finalement arr&ecirc;t&eacute;... Pensez-vous que M.
+Champein a l&agrave; une jolie affaire pour ses d&eacute;buts?</p>
+
+<p>La t&ecirc;te de la veuve s'inclina sur sa poitrine; elle semblait n'avoir
+plus de sang dans les veines.</p>
+
+<p>&mdash;Et si on le laisse faire, ajouta M. Constant, qui changea de ton,
+croyez-vous qu'il aura beaucoup de peine &agrave; emballer son jeune homme?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux releva les yeux sur lui et r&eacute;p&eacute;ta, pensant l'avoir mal
+entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Si on le laisse faire?</p>
+
+<p>&mdash;Farceuse! r&eacute;pliqua l'officier de sant&eacute; d'un ton jovial, vous devinez
+pourtant bien pourquoi je suis venu. Voyons, c'est certain, n'est-ce
+pas, que vous n'iriez pas mettre votre main au feu de l'innocence du
+lieutenant Pag&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, repartit vivement M<sup>me</sup> Samayoux, qui se redressa
+soudain et dont les yeux brill&egrave;rent, j'en mettrais ma main au feu, et
+tout mon corps, et tout mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, fit M. Constant, on croirait entendre la petite
+demoiselle!</p>
+
+<p>&mdash;Parle-t-elle ainsi! s'&eacute;cria la veuve avec &eacute;lan! Ah! la ch&egrave;re cr&eacute;ature!
+j'ai donc bien raison de l'aimer! Et ne serait-ce point parce qu'elle
+parle ainsi que vous la croyez folle?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela et pour autre chose, ma bonne dame. Buvez une gorg&eacute;e et
+soyez calme. Je mentirais si je disais que je partage votre avis par
+rapport &agrave; l'innocence du lieutenant; mais la question n'est pas l&agrave;, il
+s'agit de mademoiselle Valentine. Elle nous a tous ensorcel&eacute;s, et cela
+est si vrai que moi, qui ai un emploi important dans la maison, voil&agrave;
+trois jours que je cours la pr&eacute;tentaine pour vous trouver sur un simple
+d&eacute;sir d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a donc parl&eacute; de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vingt fois plut&ocirc;t qu'une, &agrave; tort et &agrave; travers: Maman L&eacute;o par-ci, maman
+L&eacute;o par-l&agrave;! si seulement je pouvais voir maman L&eacute;o!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas d'une folle cela! fit la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? Moi, je suis l'aide du Dr Samuel, et vous ne m'en
+voudrez pas si j'ai plus de confiance en lui qu'en vous dans les
+questions de m&eacute;decine ali&eacute;niste. Nous sommes une sp&eacute;cialit&eacute;, ma bonne
+dame, nous avons un des plus beaux &eacute;tablissements de Paris, et,
+voyez-vous, les fous, &ccedil;a nous conna&icirc;t. Quand on pense que la malheureuse
+enfant a pris en horreur le colonel, son meilleur ami, presque son p&egrave;re,
+et par-dessus le march&eacute; l'homme le plus respectable de l'univers! Quand
+on pense qu'elle le confond avec un malfaiteur, dans son d&eacute;lire, et
+qu'il lui fait peur... lui, le saint des saints!... Qu'avez-vous donc?</p>
+
+<p>La veuve venait de faire un brusque mouvement.</p>
+
+<p>Son regard s'&eacute;tait port&eacute; par hasard vers le poteau derri&egrave;re lequel
+&Eacute;chalot se cachait &agrave; demi.</p>
+
+<p>Elle avait cru voir, dans les t&eacute;n&egrave;bres, qui se faisaient de plus en plus
+sombres, les regards du bon gar&ccedil;on fix&eacute;s sur elle avec une expression
+&eacute;trange.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait s&ucirc;re d'avoir distingu&eacute; son doigt qui se posait sur sa bouche,
+comme pour lui envoyer un avertissement ou un signal.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, r&eacute;pondit-elle &agrave; la question de M. Constant.</p>
+
+<p>Celui-ci poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vous frappe pas, ce que je vous dis l&agrave;; mais si vous connaissiez
+seulement le colonel...</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, repartit la dompteuse, c'est lui qui vint &agrave; la baraque
+avec cette marquise...</p>
+
+<p>&mdash;Juste! et qui vous donna de l'argent pour avoir bien trait&eacute; sa ni&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour l'emmener, murmura M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&mdash;Comme de raison. Chez vous, dites donc, ce n'&eacute;tait pas beaucoup la
+place d'une h&eacute;riti&egrave;re de noblesse. Mais j'en reviens &agrave; mes moutons: la
+pauvre demoiselle est pour M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans comme pour le
+colonel; elle ne veut plus &ecirc;tre sa ni&egrave;ce, elle se croit la s&oelig;ur de
+l'homme qu'elle avait consenti &agrave; &eacute;pouser...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce qui est bien &eacute;trange! pensa tout haut M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en d&eacute;mord pas, reprit M. Constant, elle dit &agrave; qui veut
+l'entendre: &laquo;Je suis M<sup>lle</sup> Valentine d'Arx!&raquo; Elle se bat contre des
+fant&ocirc;mes, les accusant d'avoir tu&eacute; non seulement son pr&eacute;tendu fr&egrave;re,
+mais encore son p&egrave;re, le vieux Mathieu d'Arx, qui mourut &agrave; Toulouse, on
+ne sait comment, voil&agrave; d&eacute;j&agrave; bien des ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la veuve, on ne sait comment il mourut?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a? demanda M. Constant avec gaiet&eacute;, est-ce que vous donnez dans
+les imaginations de la jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, et je t&acirc;che de me faire une opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a, vous aurez mieux que mes paroles, dit rondement l'officier de
+sant&eacute;, car la pauvre ch&egrave;re enfant veut vous voir, et tout ce qu'elle
+veut, nous le faisons.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria la veuve, on me laisserait aller vers elle?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Pensiez-vous donc que nous la tenions sous clef! vous la
+verrez, maman, et plus t&ocirc;t que plus tard, car je suis venu vous chercher
+pour vous conduire aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, profitant de l'ombre croissante, s'&eacute;tait insensiblement
+rapproch&eacute;. Il &eacute;coutait de toutes ses oreilles et semblait en proie &agrave; une
+singuli&egrave;re perplexit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, se disait-il, qu'ils changent de figures comme de
+chemises, mais si j'allais me tromper! Et pourtant je ne peux pas
+laisser la patronne se jeter dans la gueule du loup. Je ne m'en
+consolerais jamais s'il lui arrivait malheur!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#Table">IX</a></h2>
+
+<h3>La maison de sant&eacute;</h3>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'&eacute;tait lev&eacute;e aux derni&egrave;res paroles de M. Constant.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! dit-elle, rien ne me tient ici, je voudrais d&eacute;j&agrave; &ecirc;tre aupr&egrave;s
+de la ch&egrave;re fille!</p>
+
+<p>&mdash;Minute! minute! fit l'officier de sant&eacute; bonnement. Il faut que vous
+ayez votre le&ccedil;on faite mieux que cela, car un rien, une mouche qui vole
+la met dans tous ses &eacute;tats. Asseyez-vous encore un petit peu, brave
+madame... Mais est-ce &eacute;tonnant comme tout le monde l'aime! j'&eacute;tais bien
+certain que vous sauteriez sur l'id&eacute;e de la voir comme sur du g&acirc;teau!
+Elle a un charme dans son petit doigt, c'est s&ucirc;r. Allumez donc voir un
+petit bout de chandelle pendant que je vas fourgonner le po&ecirc;le. Il n'y a
+pas de bourrelets &agrave; vos portes, dites donc!</p>
+
+<p>&mdash;Allume, &Eacute;chalot! ordonna M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit M. Constant, qui avait d&eacute;j&agrave; le tisonnier &agrave; la main, j'avais
+oubli&eacute; ce bonhomme-l&agrave;.</p>
+
+<p>Il ajouta en baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a aurait pu causer un grand malheur, si quelqu'un avait &eacute;cout&eacute; les
+choses qu'il me reste &agrave; vous dire.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot venait en ce moment vers la table avec de la lumi&egrave;re. En la
+posant aupr&egrave;s de la bouteille, et malgr&eacute; sa timidit&eacute; accoutum&eacute;e, il
+regarda M. Constant bien en face.</p>
+
+<p>Les yeux de celui-ci &eacute;taient justement fix&eacute;s sur lui par-dessus ses
+lunettes. Les paupi&egrave;res d'&Eacute;chalot se baiss&egrave;rent et le sang lui monta aux
+joues.</p>
+
+<p>M. Constant allongea le bras et lui toucha l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot recula.</p>
+
+<p>&mdash;Ma poule, lui dit l'officier de sant&eacute;, tu as les oreilles longues, je
+vois &ccedil;a, et tu voudrais bien &eacute;couter la suite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bonne et simple cr&eacute;ature, interrompit la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Brave madame, fit observer M. Constant avec une sorte de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, ce
+ne sont pas nos affaires que nous traitons ici, et il y a des choses
+qu'il ne faut pas confier aux innocents. Va-t'en voir dehors si le
+printemps s'avance, bonhomme!</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et souviens-toi que se taire vaut toujours mieux que parler. J'ai ton
+signalement l&agrave;.</p>
+
+<p>Un petit coup sec, frapp&eacute; entre deux sourcils, ponctua la phrase.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, sans r&eacute;pondre, se dirigea aussit&ocirc;t vers la porte.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il eut franchi le seuil, il respira longuement et &ocirc;ta sa
+casquette, comme s'il avait besoin de baigner sa t&ecirc;te br&ucirc;lante dans
+l'air froid du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est lui, murmura-t-il, mon affaire n'est pas bonne, et ce n'est
+pourtant pas Am&eacute;d&eacute;e qui peut suffire &agrave; &eacute;lever Saladin.</p>
+
+<p>Il se retourna vivement au souvenir de l'enfant qui restait dans la
+baraque, et fut sur le point de rentrer. Mais il n'osa pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'alignerais avec n'importe qui, fit-il comme pour s'excuser
+vis-&agrave;-vis de lui-m&ecirc;me. J'irais chercher le petit ou la patronne au fond
+de l'eau ou au milieu du feu; mais ces gens-l&agrave; me font peur, quoi! et je
+n'ai plus de sang dans les veines. Tant que la patronne est l&agrave;, l'enfant
+n'a rien &agrave; craindre. Je vas guetter, d&egrave;s qu'elle sera partie, je
+rentrerai.</p>
+
+<p>Il fit un pas dans la direction de la rue Saint-Denis; ses jambes
+flageolaient sous lui comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ivre.</p>
+
+<p>Il ne fit qu'un pas. Son regard avait rencontr&eacute; dans les terrains, &agrave;
+droite du trac&eacute; de la rue de Rambuteau, un coup&eacute; attel&eacute; d'un cheval noir
+dont le cocher, immobile, semblait dormir entre les collets fourr&eacute;s de
+son carrick.</p>
+
+<p>Il ne dormait pas, cependant, car &agrave; des intervalles r&eacute;guliers une
+bouff&eacute;e de fum&eacute;e formait un petit nuage autour de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Quand &Eacute;chalot reprit sa marche, ses jambes ne tremblaient plus. Il
+s'approcha de la voiture en &eacute;touffant le bruit de ses pas dans la neige
+et regarda le cheval attentivement.</p>
+
+<p>Puis, prenant la voie battue et allant les mains derri&egrave;re le dos, comme
+un passant, il appela tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! h&eacute;! Giovan-Battista!</p>
+
+<p>Le cocher tressaillit sous son carrick et tourna la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Toulonnais-l'Amiti&eacute; a sa petite dame dans ce quartier-ci?
+demanda encore &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>Le cocher repartit cette fois avec un fort accent napolitain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, l'ami, suivez votre chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, fit &Eacute;chalot, qui ob&eacute;it, pas d'affront! je vous prenais
+pour une connaissance.</p>
+
+<p>Et au lieu de continuer vers la rue Saint-Denis, il disparut dans les
+terrains, derri&egrave;re la baraque de M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&Agrave; l'int&eacute;rieur, la dompteuse avait repris place vis-&agrave;-vis de M. Constant,
+qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces affaires-l&agrave;, ma bonne dame, je ne me confierais ni &agrave; mon
+fr&egrave;re ni &agrave; mon p&egrave;re, et vous allez bien voir que la moindre imprudence
+pourrait tout perdre. Le Dr Samuel est un particulier qui ne se
+d&eacute;rangerait pas pour le pape, et &ccedil;a se con&ccedil;oit, puisque son
+&eacute;tablissement est en vogue, sa client&egrave;le superbe, et qu'en plus il a
+toute une charret&eacute;e de foin dans ses bottes. Eh bien! depuis que la
+petite demoiselle est chez nous, il a mis son propre appartement &agrave; la
+disposition de la famille, qui va et qui vient l&agrave;-dedans sans se g&ecirc;ner.
+Il est amoureux de l'enfant comme tout le monde: c'est un sort!</p>
+
+<p>Nous sommes &agrave; mercredi; dimanche dernier, la famille s'est rassembl&eacute;e
+dans la chambre &agrave; coucher du docteur, et on lui a demand&eacute; son avis;
+j'&eacute;tais l&agrave;, et moi, qui le connais pour n'avoir point le c&oelig;ur trop
+tendre, je peux bien dire que sa voix chevrotait quand il r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un pauvre c&oelig;ur bless&eacute; si profond&eacute;ment que ni les soins ni les
+rem&egrave;des n'y feront rien. Elle aime, sa vie enti&egrave;re est dans son amour,
+et si elle perdait celui qu'elle aime, elle mourrait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M<sup>me</sup> Samayoux, qui &eacute;coutait avec une attention avide, je le
+devine bien, ce m&eacute;decin-l&agrave;! j'en ai vu de pareils. Il peut &ecirc;tre brusque,
+il peut &ecirc;tre rude, mais il a une bonne &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, repartit M. Constant en riant, voil&agrave; longtemps que je le
+connais, et je ne m'&eacute;tais pas trop aper&ccedil;u qu'il avait le c&oelig;ur tendre;
+mais de voir la demoiselle blanche et belle sur son lit, &ccedil;a amollirait
+un caillou. Voil&agrave; donc la famille aux champs, comme vous pensez, apr&egrave;s
+une d&eacute;claration pareille. M<sup>me</sup> la marquise pleurait comme une fontaine,
+M. de Saint-Louis mouillait son grand mouchoir, et le colonel lui-m&ecirc;me
+oubliait de tourner ses pouces. Vous verrez tout ce monde-l&agrave;, c'est des
+grands seigneurs, mais pas trop fiers.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a un autre docteur, un docteur en droit, celui-l&agrave;, ce qui est plus
+que d'&ecirc;tre avocat, et jurisconsulte par-dessus le march&eacute;: le plus retors
+de tous les malins! On lui avait donn&eacute; l'affaire &agrave; examiner comme ami de
+la famille. M<sup>me</sup> la marquise lui a pris les deux mains et lui a dit:
+&laquo;Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.&raquo; &laquo;Le bonhomme a r&eacute;pondu: &laquo;Je
+n'ai jamais tromp&eacute; personne, je ne commencerai pas par vous, qui &ecirc;tes de
+ma soci&eacute;t&eacute; et de mon amiti&eacute;. De faire acquitter ce jeune gaillard-l&agrave; par
+un jury c'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents. Il
+y a &eacute;vidence, on l'a pris la main dans le sac, et son affaire est
+jug&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, s'est &eacute;cri&eacute;e M<sup>me</sup> la marquise, Valentine va mourir!</p>
+
+<p>Et le colonel a ajout&eacute; en s'adressant au docteur en droit:</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerais bien une pi&egrave;ce de deux ou trois mille louis &agrave; celui qui
+trouverait le moyen de nous tirer de peine.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! a r&eacute;pondu le jurisconsulte, avec de l'argent, on produit des
+miracles.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on pourrait acheter les juges ou le jury? a demand&eacute; la
+marquise.</p>
+
+<p>Les femmes ne savent pas, c'est s&ucirc;r, et apr&egrave;s tout, si on y mettait le
+prix... mais n'importe!</p>
+
+<p>Le docteur en droit a r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela que j'entends, je pensais &agrave; une &eacute;vasion. Si vous
+aviez vu comme tout le monde a tomb&eacute; l&agrave;-dessus!</p>
+
+<p>Car ces bonnes gens-l&agrave;, malgr&eacute; leur orgueil et leurs armoiries, ne
+reculeront devant rien d&egrave;s qu'il s'agira de sauver la petite demoiselle;
+vous verrez &ccedil;a par vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous pensez, demanda M<sup>me</sup> Samayoux, qu'ils iraient jusqu'&agrave;
+consentir au mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, r&eacute;pondit M. Constant, qu'ils iraient en corps, comme une
+procession, avec la croix et la banni&egrave;re, solliciter humblement la main
+de l'ex-lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je les aime, moi, ces gens-l&agrave;! s'&eacute;cria la dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour &ecirc;tre pris, ils sont bien pris, mais voil&agrave; le <i>hic</i>: vous
+ai-je dit que tout &ccedil;a se passait dans la chambre voisine de celle o&ugrave;
+couche mademoiselle Valentine?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Elle avait tout entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Juste, et ce fut un coup de th&eacute;&acirc;tre auquel on ne s'attendait pas, je
+vous en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait ni boug&eacute; ni parl&eacute;,
+sinon pour prononcer votre nom, ma brave dame, et celui de Maurice, tout
+doucement, sans presque remuer les l&egrave;vres, comme font ceux qui causent
+en r&ecirc;vant.</p>
+
+<p>Une mine qui aurait saut&eacute; au milieu de la chambre n'aurait pas plus
+&eacute;tonn&eacute; la famille que la voix de Valentine de Villanove s'&eacute;levant tout &agrave;
+coup et disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas!</p>
+
+<p>&mdash;Elle parlait &agrave; travers la porte? demanda la veuve, dont la voix
+tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! elle avait descendu de son lit toute seule; toute seule elle
+avait travers&eacute; sa chambre. Elle avait ouvert la porte sans bruit, elle
+&eacute;tait debout sur le seuil, p&acirc;le comme une statue de marbre, et si belle
+qu'on en restait comme &eacute;bloui.</p>
+
+<p>&laquo;Elle se tenait droite, elle ne s'appuyait &agrave; rien et personne n'eut
+l'id&eacute;e d'aller la soutenir, tant elle semblait forte et solide.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je la vois! murmura la veuve. Oh! pauvre, pauvre
+Maurice!</p>
+
+<p>&mdash;Bien vous faites de plaindre celui-l&agrave;, car sa vie et sa libert&eacute; sont
+en question.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je ne veux pas! a donc r&eacute;p&eacute;t&eacute; la demoiselle, il est innocent, je le
+jure, devant Dieu! Il a d&eacute;j&agrave; fui une fois parce que les innocents ne
+savent pas se d&eacute;fendre, quand le hasard les accuse; je ne veux pas qu'il
+se d&eacute;shonore en fuyant une seconde fois comme un coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &ccedil;a est bel et bon..., commen&ccedil;a la dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, interrompit M. Constant. Vous, vous &ecirc;tes une personne de bon
+sens qui savez ce que parler veut dire, mais elle ne poss&egrave;de
+l'exp&eacute;rience de rien, la pauvre enfant, et en outre elle a son coup de
+marteau, un fameux!</p>
+
+<p>&mdash;Ne peuvent-ils agir sans elle?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez; voici quelque chose qui va vous &eacute;tonner plus que tout le
+reste; ils sont en correspondance...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? balbutia la veuve stup&eacute;faite.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux tourtereaux.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice et Valentine! Lui, du fond de sa prison; elle, entour&eacute;e comme
+vous me la montrez, malade, priv&eacute;e de raison!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce assez dr&ocirc;le? demanda M. Constant d'un air bonhomme. Comment &ccedil;a
+se fait, moi, vous comprenez, je n'en sais rien, mais c'est comme &ccedil;a, et
+nous le tenons d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc qu'il y ait dans l'&eacute;tablissement du Dr Samuel des
+employ&eacute;s qui...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, bonne dame, ce ne sont pas des pigeons
+voyageurs qui portent leurs messages; mais leurs messages vont et
+viennent, et notre ch&egrave;re malade a formellement d&eacute;clar&eacute; ceci: &laquo;&Agrave; nous
+deux, nous n'avons qu'un c&oelig;ur. Tant que je ne voudrai pas, Maurice ne
+voudra pas.&raquo;</p>
+
+<p>Du revers de sa main, M<sup>me</sup> Samayoux essuya une grosse larme qui roulait
+sur sa joue.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme de loi, reprit M. Constant, a voulu plaider aupr&egrave;s d'elle. Il
+a d&eacute;montr&eacute; clair comme le jour non seulement que Maurice serait pour le
+moins condamn&eacute; &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;, mais encore qu'une fois la chose faite il
+n'y aurait plus &agrave; y revenir &agrave; cause des difficult&eacute;s pos&eacute;es par la loi
+fran&ccedil;aise &agrave; la r&eacute;vision des proc&egrave;s criminels. Il a cit&eacute; Lesurques et
+bien d'autres, mais rien n'y a fait, parce que la petite avait son id&eacute;e.
+J'abr&egrave;ge, maintenant. On l'a recouch&eacute;e, bien entendu, et le conseil de
+famille s'est r&eacute;uni &agrave; un autre &eacute;tage. L&agrave;, pendant que la marquise se
+tordait les mains et que les autres jetaient leur langue aux chiens, le
+colonel, qui est fin comme l'ambre, a ouvert tout doucement l'avis de
+vous faire chercher et de vous employer &agrave; persuader la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit M<sup>me</sup> Samayoux &eacute;tonn&eacute;e elle-m&ecirc;me du mouvement de d&eacute;fiance qui la
+prenait.</p>
+
+<p>&mdash;Il a sembl&eacute; que c'&eacute;tait de la manne dans le d&eacute;sert, poursuivit M.
+Constant; tous ceux qui &eacute;taient l&agrave; avaient saisi maintes fois votre nom
+sur les l&egrave;vres de la ch&egrave;re enfant. On savait en outre de quelle
+affection vous entourez le lieutenant Maurice Pag&egrave;s. S&eacute;ance tenante, on
+m'a d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; sur vos traces, qui n'&eacute;taient pas des plus ais&eacute;es &agrave; trouver,
+soit dit sans reproche; mais enfin je vous ai rencontr&eacute;e, vous voil&agrave;
+suffisamment renseign&eacute;e sur ce qui se passe l&agrave;-bas: voulez-vous &ecirc;tre
+l'auxiliaire d'une noble et malheureuse famille qui cherche &agrave; sauver son
+enfant?</p>
+
+<p>La veuve fut quelque temps avant de r&eacute;pondre. Elle songeait.</p>
+
+<p>&mdash;Verrai-je Valentine sans t&eacute;moin? demanda-t-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bonne dame, r&eacute;pliqua M. Constant avec effusion, vous ne feriez pas
+des questions pareilles si vous connaissiez tout ce monde-l&agrave;! Venez
+d'abord. Si quelque chose vous chiffonne, exigez des explications sans
+vous g&ecirc;ner, on vous les donnera. Exigez un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec la
+demoiselle, ils s'en iront tous comme des enfants qu'on renvoie. Mais
+venez, parce que, vous concevez, je ne suis pas le ma&icirc;tre, et la famille
+seule peut vous dire ce que vous aurez &agrave; faire quand on vous enverra
+aupr&egrave;s du lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je verrais Maurice! s'&eacute;cria la veuve, dont les deux mains s'appuy&egrave;rent
+d'elles-m&ecirc;mes contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va de soi, puisque vous serez notre interm&eacute;diaire. Vous demanderez
+vous-m&ecirc;me le laissez-passer, c'est la r&egrave;gle, mais on fera le n&eacute;cessaire
+pour que vous n'ayez pas de refus.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'&eacute;tait lev&eacute;e, mais elle jeta un regard h&eacute;sitant sur le
+sans-fa&ccedil;on excentrique de sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Que cela ne vous arr&ecirc;te pas! dit M. Constant.</p>
+
+<p>La veuve se redressa de toute sa hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit-elle, saqu&eacute;di&eacute;! je suis ce que je suis. Ceux qui
+ne font pas de mal n'ont pas de honte. Marchons!</p>
+
+<p>En sortant de la baraque par la porte de derri&egrave;re, M<sup>me</sup> Samayoux ouvrait
+la bouche pour appeler &Eacute;chalot, lorsqu'elle aper&ccedil;ut le pauvre diable se
+promenant de long en large &agrave; pas pr&eacute;cipit&eacute;s dans la neige et battant des
+bras pour se r&eacute;chauffer.</p>
+
+<p>&mdash;Gar&ccedil;on, lui dit-elle, vous allez rentrer et garder la baraque.</p>
+
+<p>L'espoir d'&Eacute;chalot avait &eacute;t&eacute; de parler &agrave; la dompteuse tout de suite
+apr&egrave;s le d&eacute;part de M. Constant. La vue de ce dernier qui s'&eacute;tait mis
+au-devant de la porte et qui nouait autour de son cou son grand
+cache-nez causa &agrave; notre ami un sensible d&eacute;sappointement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez sortir &agrave; cette heure-ci, patronne? demanda-t-il
+en s'approchant, par le temps qu'il fait, avec quelqu'un que vous ne
+connaissez pas?</p>
+
+<p>La dompteuse se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu peur qu'on ne m'affronte, l'enfl&eacute;? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Saperlote! ajouta l'officier de sant&eacute;, je ne me risquerais pas &agrave; ce
+jeu-l&agrave;.</p>
+
+<p>Sans y mettre aucune affectation, il barra le passage &agrave; &Eacute;chalot,
+s'arrangeant toujours de mani&egrave;re &agrave; rester entre lui et la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai de bonne heure, reprit celle-ci. &Agrave; mesure que les autres
+rentreront, qu'ils se couchent, et qu'on ne me br&ucirc;le pas de chandelle!</p>
+
+<p>Elle prit le bras que lui offrait M. Constant et traversa ainsi toute la
+largeur de la baraque pour gagner l'autre porte qui donnait du c&ocirc;t&eacute; de
+la rue Saint-Denis. &Eacute;chalot suivait la t&ecirc;te basse.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; allez-vous, patronne? demanda-t-il au moment o&ugrave; elle passait le
+seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Si on te le demande, repartit la veuve gaiement, tu r&eacute;pondras que j'ai
+oubli&eacute; de te le dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'aurais bien voulu vous causer deux mots..., commen&ccedil;a
+&Eacute;chalot.</p>
+
+<p>Mais le couple s'&eacute;loignait d&eacute;j&agrave; rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous jusqu'au bureau d'omnibus de Saint-Eustache? demanda la
+dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la voiture de M<sup>me</sup> la marquise, r&eacute;pondit M. Constant, qui s'arr&ecirc;ta
+devant le coup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;, bonhomme! ajouta-t-il en tirant le cocher par son carrick,
+&eacute;veille-toi et m&egrave;ne-nous rondement.</p>
+
+<p>La voiture s'&eacute;branla.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot ne fit qu'un bond jusqu'au tas de paille o&ugrave; le petit Saladin
+dormait, aupr&egrave;s du lion malade; il prit l'enfant et le fourra tout d'un
+temps dans sa gibeci&egrave;re, dont il passa la courroie autour de son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je devrais y perdre ma rate, pensait-il, je vas les suivre. J'ai
+vou&eacute; mon existence &agrave; L&eacute;ocadie jusqu'&agrave; la mort, sans espoir de lui
+plaire, et je veux la secourir au milieu de ses dangers, puisque je n'ai
+pas eu assez d'atout pour saisir l'opportunit&eacute; de l'avertir.</p>
+
+<p>Quand il arriva de nouveau &agrave; la galerie, la voiture avait disparu.</p>
+
+<p>Il descendit les degr&eacute;s en courant, mais il ne fit pas plus d'une
+dizaine de pas et s'arr&ecirc;ta pour dire &agrave; Saladin, qui hurlait dans la
+gibeci&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, quoi! C'est encore une incons&eacute;quence que j'ai commise de
+t'&eacute;veiller pour rien. Mais je ne pouvais pas te laisser tout seul entre
+les pattes de la b&ecirc;te, pas vrai? M. Daniel ne vaut pas cher &agrave; cause de
+sa d&eacute;cr&eacute;pitude et de ses infirmit&eacute;s, mais il aurait pu avoir une id&eacute;e de
+manger un morceau d'enfant, et &ccedil;a fait fr&eacute;mir rien que d'y penser.</p>
+
+<p>Il se donna un grand coup de poing dans le front.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'&Eacute;pi-Sci&eacute;,
+reprit-il, j'en suis s&ucirc;r! &Agrave; ma place, Similor aurait parl&eacute;, car il a du
+toupet, &agrave; moins toutefois qu'on ne lui aurait donn&eacute; la pi&egrave;ce pour se
+taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il
+arrivait malheur &agrave; cette infortun&eacute;e belle femme, ce serait le cas pour
+moi d'en concevoir un regret &eacute;ternel!</p>
+
+<p>Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant m&ecirc;me plus
+de calmer son petit Saladin, qui s'&eacute;gosillait dans la gibeci&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de
+Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pav&eacute; assourdi par
+la neige.</p>
+
+<p>Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des
+halles, il prit la rue Saint-Honor&eacute; et gagna la place de la Concorde.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait
+d&eacute;j&agrave; Paris, que le mauvais temps faisait d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Le coup&eacute; de M<sup>me</sup> la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elys&eacute;es,
+qu'il monta au grand trot jusqu'&agrave; la rue de Chaillot; l&agrave; il tourna sur
+la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si
+radicalement transform&eacute; depuis lors, qui confinait &agrave; la montagne du
+Trocad&eacute;ro et sortait de Paris par la barri&egrave;re des Batailles.</p>
+
+<p>La maison de sant&eacute; du Dr Samuel &eacute;tait situ&eacute;e dans l'enceinte de la
+ville, mais elle respirait d&eacute;j&agrave; le grand air de la campagne; elle
+pendait sur ces deux bosquets solitaires qui s&eacute;paraient alors la rampe
+de Chaillot du pont d'I&eacute;na. Elle avait vue d'un c&ocirc;t&eacute; sur le
+Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocad&eacute;ro, et entre
+deux, par-dessus les sinuosit&eacute;s de la Seine, elle voyait les arbres de
+Passy, prolong&eacute;s par les forts de Clamart et de Meudon.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un grand et bel &eacute;tablissement, fond&eacute; depuis peu, mais auquel la
+vogue &eacute;tait venue tout de suite.</p>
+
+<p>On pouvait attribuer sans doute ce succ&egrave;s rapidement fait au talent du
+Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succ&egrave;s &eacute;tait d&ucirc;,
+pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du
+savant m&eacute;decin.</p>
+
+<p>Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs
+affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une
+position infime, avait grandi tout &agrave; coup en poussant au-del&agrave; des bornes
+permises les complaisances professionnelles.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait concili&eacute; ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs
+&eacute;taient en quelque sorte des complices.</p>
+
+<p>Mais personne n'ignore que Paris, tout en m&eacute;prisant la province, partage
+abondamment les vices &eacute;troits et les petitesses envieuses attribu&eacute;s aux
+provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un &oelig;il mauvais les
+fortunes trop rapides et les r&eacute;ussites trop &eacute;clatantes.</p>
+
+<p>On a supprim&eacute;, il est vrai, le b&ucirc;cher qui br&ucirc;lait au Moyen Age les
+sorciers, c'est-&agrave;-dire les forts, pour le plus grand contentement de
+ceux qui jamais ne peuvent &ecirc;tre accus&eacute;s d'inventer la poudre.</p>
+
+<p>On ne lapide plus les penseurs victorieux sous pr&eacute;texte du pacte qu'ils
+ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont &eacute;t&eacute; avantageusement
+remplac&eacute;s par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de
+sa m&acirc;choire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.</p>
+
+<p>Aussi les honn&ecirc;tes gens fuient-ils &agrave; son approche en se bouchant les
+oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se
+faufilent dans le monde &agrave; la faveur du discr&eacute;dit o&ugrave; est tomb&eacute; le cri de
+haro.</p>
+
+<p>La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans
+compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort o&ugrave; il
+faisait son domicile priv&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait le quartier des ali&eacute;n&eacute;s, le quartier des malades ordinaires
+et le quartier des pauvres, appel&eacute; <i>l'hospice</i>.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait gratuit dans ce dernier asile o&ugrave; le colonel Bozzo-Corona, si
+c&eacute;l&egrave;bre par sa philanthropie &eacute;clair&eacute;e, et M. de Saint-Louis (Louis
+XVII), son illustre ami, avaient fond&eacute; chacun quatre lits qu'ils
+entretenaient de leurs deniers personnels.</p>
+
+<p>La principale entr&eacute;e de la maison Samuel se trouvait obstru&eacute;e par de
+grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et
+sa compagne, s'arr&ecirc;ta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le
+bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.</p>
+
+<p>Pendant toute la route, l'officier de sant&eacute; s'&eacute;tait montr&eacute; galant, bon
+enfant et presque fac&eacute;tieux; l'esprit qu'il avait &eacute;tait tout &agrave; fait &agrave; la
+port&eacute;e des go&ucirc;ts et des habitudes de la veuve.</p>
+
+<p>Quand la voiture s'arr&ecirc;ta, il y avait entre eux un certain degr&eacute; de
+familiarit&eacute; amicale.</p>
+
+<p>La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et
+m&ecirc;me une certaine d&eacute;fiance, inspir&eacute;e par l'aventure dans laquelle on
+l'engageait; elle &eacute;tait en effet d'un monde o&ugrave; l'imagination pousse au
+noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de
+sanglantes l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.</p>
+
+<p>Toute cr&eacute;ature humaine aime &agrave; jouer un r&ocirc;le, et chez les femmes ce go&ucirc;t
+grandit volontiers jusqu'&agrave; la passion.</p>
+
+<p>L&eacute;ocadie &eacute;tait femme, malgr&eacute; sa formidable carrure et le talent qu'elle
+avait de porter des poids de cent livres &agrave; bout de bras.</p>
+
+<p>Elle se disait, tout en &eacute;coutant les verbeuses explications de son
+compagnon, qui ne tarissait pas:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fier num&eacute;ro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le
+bandeau que j'avais sur les yeux est d&eacute;chir&eacute; et je vois clair &agrave; choisir
+ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage,
+je n'ai qu'&agrave; parler, on me r&eacute;pondra, et de plus, au lieu de me fatiguer
+toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je
+vais avoir pour moi toute une soci&eacute;t&eacute; de gens cal&eacute;s qu'on &eacute;coute quand
+ils parlent et qui ont le bras long!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-m&ecirc;me, r&eacute;pondant &agrave; quelque vague
+objection de son bon sens naturel, c'est dr&ocirc;le qu'ils sont venus &agrave; moi,
+je ne dis pas non, mais &ccedil;a d&eacute;pend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui
+s'est souvenue du temps o&ugrave; elle n'&eacute;tait pas encore mademoiselle
+Valentine et qui a confiance dans le bon c&oelig;ur de maman L&eacute;o. Elle sait
+bien, celle-l&agrave;, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il
+s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche,
+peut-&ecirc;tre! Si je vois quelque chose de louche dans tout &ccedil;a, c'est &agrave; moi
+de regarder o&ugrave; je mettrai le pied.</p>
+
+<p>Le concierge de l'hospice les re&ccedil;ut &agrave; la porte et dit &agrave; M. Constant:</p>
+
+<p>&mdash;On est d&eacute;j&agrave; venu bien des fois du grand pavillon voir si vous &eacute;tiez
+arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pourtant pas amus&eacute; en chemin, r&eacute;pondit l'officier de
+sant&eacute;. La demoiselle n'est pas plus mal?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la m&ecirc;me.</p>
+
+<p>M. Constant fit entrer sa compagne sous une vo&ucirc;te longue et d'aspect
+triste, quoiqu'elle f&ucirc;t &eacute;videmment toute neuve.</p>
+
+<p>En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.</p>
+
+<p>Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-&ecirc;tre
+ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand po&ecirc;le de fonte.</p>
+
+<p>Un seul homme &eacute;tait assis au milieu de la chambre, les coudes sur la
+table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.</p>
+
+<p>Sa casquette, d'o&ugrave; s'&eacute;chappaient des cheveux h&eacute;riss&eacute;s, cachait &agrave; demi
+son visage, mais la lumi&egrave;re &eacute;clairait vivement ses membres athl&eacute;tiques
+et l'&eacute;norme envergure de ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue de cet homme, M<sup>me</sup> Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le
+sentit, car il tourna la t&ecirc;te avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.</p>
+
+<p>Roblot &eacute;tait sans doute le nom de l'athl&egrave;te qui ne bougea ni ne
+r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce l'homme &agrave; la casquette que vous appelez Roblot? demanda la
+dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai
+toujours eu l'id&eacute;e qu'il avait bien pu &ecirc;tre hercule en foire. C'est un
+taureau que ce chr&eacute;tien-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas ce nom de Roblot, r&eacute;pondit la veuve, et j'avais cru
+remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.</p>
+
+<p>Ils avaient travers&eacute; la vo&ucirc;te et p&eacute;n&eacute;traient dans une cour entour&eacute;e de
+b&acirc;timents tout neufs comme la vo&ucirc;te elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux, les r&eacute;parations, reprit l'officier de sant&eacute;; si la
+grande entr&eacute;e avait &eacute;t&eacute; libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon
+de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des
+Tuileries, mais nous allons &ecirc;tre forc&eacute;s de marcher dans la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est
+un des employ&eacute;s de la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent
+&agrave; aller mieux, on leur laisse beaucoup de libert&eacute; et ils en profitent
+pour fr&eacute;quenter la conciergerie. Vous concevrez qu'&agrave; l'hospice nous
+n'avons pas des ducs et des marquis. &Agrave; l'&eacute;tablissement payant, c'est
+diff&eacute;rent; quand il fait beau et que notre soci&eacute;t&eacute; se prom&egrave;ne dans les
+jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Une porte situ&eacute;e en face de la premi&egrave;re entr&eacute;e fut ouverte et donna
+acc&egrave;s dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Au-del&agrave;, c'&eacute;tait un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres
+couverts de neige.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'&eacute;tablissement, dit M. Constant, qui montra, &agrave; droite et &agrave;
+gauche, deux corps de logis &eacute;clair&eacute;s. Ici les malades ordinaires et l&agrave;
+les ali&eacute;n&eacute;s; nous n'allons ni ici, ni l&agrave;; vous savez, la demoiselle est
+au bout, dans le grand pavillon.</p>
+
+<p>Ils suivirent un chemin o&ugrave; la neige &eacute;tait balay&eacute;e avec soin et
+parvinrent &agrave; une maison de belle apparence, dont le perron, tourn&eacute; vers
+le midi, dominait tout le paysage parisien.</p>
+
+<p>M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine,
+qui ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!</p>
+
+<p>Puis elle ajouta avec une curiosit&eacute; qui n'&eacute;tait pas exempte
+d'impertinence:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; la personne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma fille, r&eacute;pondit l'officier de sant&eacute;, c'est une personne qui
+n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit &agrave; votre politesse. Allez
+nous annoncer tout de suite.</p>
+
+<p>Victoire fit une r&eacute;v&eacute;rence moqueuse et disparut. M<sup>me</sup> Samayoux s'&eacute;tonna
+de rester toute d&eacute;concert&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a va donc &ecirc;tre quand je serai en pr&eacute;sence des dames et
+des messieurs, murmura-t-elle na&iuml;vement, puisque la chambri&egrave;re me fait
+peur?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas insolent comme les valets, r&eacute;pondit M. Constant, qui
+jouait sup&eacute;rieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer
+&agrave; la porte. Avec les ma&icirc;tres &ccedil;a ne se ressemblera plus, et vous allez
+voir comme on va vous mettre &agrave; votre aise.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui
+revenait.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o se sentit prise d'un v&eacute;ritable tremblement.</p>
+
+<p>Son n&eacute;glig&eacute; de premi&egrave;re dompteuse, &eacute;l&eacute;gant et cossu, lui semblait, &agrave;
+cette heure, quelque chose de monstrueux et la br&ucirc;lait comme si c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; la robe de Nessus.</p>
+
+<p>Elle fit cependant sur elle-m&ecirc;me un effort vaillant et marcha la
+premi&egrave;re, suivie de pr&egrave;s par M. Constant, qui &eacute;changea avec la soubrette
+un regard de railleuse intelligence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#Table">X</a></h2>
+
+<h3>La folie de Valentine</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait une grande et belle chambre meubl&eacute;e d'une fa&ccedil;on s&eacute;v&egrave;re comme
+doit l'&ecirc;tre la retraite d'un savant m&eacute;decin. Un bon feu brillait dans la
+chemin&eacute;e, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs
+abat-jour.</p>
+
+<p>Il ne faut pas trop de lumi&egrave;re dans la chambre d'une malade; Valentine
+&eacute;tait couch&eacute;e, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alc&ocirc;ve
+d&eacute;fendue par des draperies qu'on avait laiss&eacute; tomber &agrave; demi.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Victoire avait annonc&eacute; l'arriv&eacute;e de M<sup>me</sup> Samayoux, tout le
+monde &eacute;tait r&eacute;uni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient &agrave;
+M<sup>lle</sup> de Villanove un int&eacute;r&ecirc;t si vif et si constant. Il y avait l&agrave; les
+h&ocirc;tes principaux de l'h&ocirc;tel d'Ornans: M<sup>me</sup> la marquise, le prince qu'on
+appelait M. de Saint-Louis et m&ecirc;me le colonel Bozzo, malgr&eacute; l'&eacute;tat
+pr&eacute;caire de sa sant&eacute;, s&eacute;rieusement attaqu&eacute;e depuis quelques semaines.</p>
+
+<p>La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui
+servait d'Antigone, &eacute;tait assise aupr&egrave;s de lui sur la causeuse la plus
+rapproch&eacute;e du foyer.</p>
+
+<p>L'autre coin du feu &eacute;tait occup&eacute; par le prince et la marquise.</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re causait tout bas avec le Dr Samuel, assist&eacute; d'un autre
+personnage qui n'avait point ses entr&eacute;es jadis &agrave; l'h&ocirc;tel d'Ornans, mais
+qu'on avait admis depuis peu dans l'intimit&eacute; de la famille sur sa grande
+r&eacute;putation de jurisconsulte, certifi&eacute;e &agrave; la fois par le colonel Bozzo,
+par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.</p>
+
+<p>Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un
+conseil judiciaire comp&eacute;tent presque autant que d'un habile m&eacute;decin.
+Deux menaces &eacute;taient suspendues sur la t&ecirc;te de cette ch&egrave;re jeune fille,
+entour&eacute;e d'amis si d&eacute;vou&eacute;s, et la plus cruelle des deux menaces n'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre pas la maladie.</p>
+
+<p>Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet:
+&laquo;Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pr&eacute;cis comme un arr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Le personnage dont nous parlons n'est pas tout &agrave; fait un inconnu pour le
+docteur; il nous fut pr&eacute;sent&eacute; jadis &agrave; l'h&ocirc;tel de la rue Th&eacute;r&egrave;se, chez le
+colonel Bozzo-Corona, sous le nom du &laquo;docteur en droit&raquo;.</p>
+
+<p>Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'&eacute;tait lui qui, apr&egrave;s un examen
+approfondi de la situation de Maurice, avait prononc&eacute; en quelque sorte
+une sentence proph&eacute;tique en d&eacute;clarant que le jeune lieutenant de spahis
+<i>ne pouvait pas &ecirc;tre acquitt&eacute;</i>.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une &eacute;vasion &agrave; tenter.
+Cet exp&eacute;dient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis
+en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de m&ecirc;me que les
+m&eacute;decins trop savants deviennent fr&eacute;quemment sceptiques &agrave; l'endroit de
+la m&eacute;decine, de m&ecirc;me les adeptes qui sont descendus tout au fond des
+secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et
+terrible d&eacute;dain pour la justice humaine.</p>
+
+<p>On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.</p>
+
+<p>Ici, d'ailleurs, &agrave; vrai dire, la loi n'&eacute;tait pas en cause, non plus que
+la valeur morale de ceux qui sont charg&eacute;s de l'appliquer.</p>
+
+<p>M. Portai-Girard, consult&eacute; par une famille en d&eacute;tresse qui lui disait:
+&laquo;Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela&raquo;,
+ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond m&ecirc;me de la
+question, c'est-&agrave;-dire sur la culpabilit&eacute; ou sur l'innocence de
+l'accus&eacute;.</p>
+
+<p>Il raisonnait au point de vue du probl&egrave;me qu'on lui avait donn&eacute; &agrave;
+r&eacute;soudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de
+v&eacute;rit&eacute;: &laquo;Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la m&ecirc;me
+puisque les apparences l'&eacute;crasent; les juges le condamneront, les juges
+ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le
+condamn&acirc;t s'il &eacute;tait juge. En cons&eacute;quence, puisque votre n&eacute;cessit&eacute; est
+de le sauver, il faut agir en dehors des juges et m&ecirc;me contre les
+juges.&raquo;</p>
+
+<p>La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.</p>
+
+<p>Nous avons dit que maman L&eacute;o avait repris toute sa vaillance au moment
+d'affronter pour la premi&egrave;re fois de sa vie l'entr&eacute;e d'un salon du grand
+monde. Malgr&eacute; l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne,
+d'&ecirc;tre accueillie avec la plus haute distinction par les principales
+cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-m&ecirc;me pour
+dompter son embarras pr&eacute;alable, et nous devons ajouter que son audace
+factice &eacute;tait plut&ocirc;t une r&eacute;action contre l'insolence de M<sup>lle</sup> Victoire.</p>
+
+<p>En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se
+repr&eacute;sentait toutes ces vieilles et nobles t&ecirc;tes, rang&eacute;es en demi-cercle
+autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une
+princesse des salons de cire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois
+rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir
+vus &agrave; la baraque. J'irai tout droit &agrave; la ch&eacute;rie et je l'embrasserai en
+disant: &laquo;La voil&agrave;, maman L&eacute;o, elle est l&agrave; pour un coup, et ceux qui
+voudraient te faire du chagrin trouveront d&eacute;sormais &agrave; qui causer!&raquo;</p>
+
+<p>Comme elle arrivait &agrave; la porte, M. Constant la d&eacute;passa vivement, ouvrit
+et dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame veuve Samayoux!</p>
+
+<p>Puis il s'effa&ccedil;a, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en
+face d'un orgueilleux c&eacute;nacle, compos&eacute; de gens assis et fixant sur elle
+des regards hautains, mais bien vis-&agrave;-vis d'une vieille dame en cheveux
+blancs, &agrave; l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas &agrave; sa
+rencontre.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re cette bonne dame, les autres membres de la famille &eacute;taient
+debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour
+faire honneur &agrave; un nouvel arrivant.</p>
+
+<p>Personne n'&eacute;tait rest&eacute; assis, pas m&ecirc;me le colonel Bozzo, que la veuve
+reconnut, bl&ecirc;me et presque tremblant, appuy&eacute; sur l'&eacute;paule de la comtesse
+Corona, pas m&ecirc;me le prince, que la veuve devina du premier coup d'&oelig;il
+et &agrave; qui son imagination pr&ecirc;ta tout de suite un aspect auguste.</p>
+
+<p>Elle ne s'attendait pas &agrave; cela, et toute son audace tomba devant la
+simplicit&eacute; solennelle de cet accueil.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous remercions d'&ecirc;tre venue, madame, lui dit la marquise. Quand
+je vous vis autrefois, nous &eacute;tions tous bien joyeux, et je croyais
+emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a &eacute;t&eacute; ainsi pendant
+pr&egrave;s de deux ann&eacute;es, la ch&egrave;re enfant que nous vous devons nous a donn&eacute;
+bien des jours de consolation et de joie; mais &agrave; pr&eacute;sent, le malheur a
+frapp&eacute; &agrave; notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler
+sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une
+maladroite r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>Tout le monde r&eacute;pondit aussit&ocirc;t &agrave; son salut, ce qui mit le comble au
+malaise qu'elle &eacute;prouvait.</p>
+
+<p>&mdash;Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil &agrave; M<sup>me</sup> Samayoux, car je
+suis oblig&eacute; de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.</p>
+
+<p>M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se h&acirc;ta
+d'ob&eacute;ir, pendant que la comtesse Corona aidait son a&iuml;eul &agrave; reprendre
+position dans sa berg&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise;
+la pauvre ch&egrave;re enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le
+seul... avec un autre...</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta; ses yeux &eacute;taient mouill&eacute;s.</p>
+
+<p>La veuve sentit que ses paupi&egrave;res la brillaient, car elle &eacute;tait
+profond&eacute;ment attendrie, et ses soup&ccedil;ons, si jamais elle avait &eacute;prouv&eacute;
+rien qu'on puisse appeler soup&ccedil;on, s'&eacute;vanouissaient comme des r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupi&egrave;res rougies par
+les larmes, qu'elle a oubli&eacute; tout le reste, et pourtant ceux qui sont
+ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!</p>
+
+<p>Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en d&eacute;signant du doigt
+l'alc&ocirc;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle est l&agrave;?</p>
+
+<p>Ce ne fut point la marquise qui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Une voix se fit entendre derri&egrave;re les rideaux et appela:</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;o! ma ch&egrave;re maman L&eacute;o!</p>
+
+<p>La dompteuse bondit aussit&ocirc;t vers l'alc&ocirc;ve, o&ugrave; elle p&eacute;n&eacute;tra, et
+l'instant d'apr&egrave;s Valentine &eacute;tait dans ses bras.</p>
+
+<p>La marquise avait repris son si&egrave;ge en levant les yeux au ciel.</p>
+
+<p>Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la
+comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux
+enfants qui ont la coqueluche.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les rideaux de l'alc&ocirc;ve, on entendait la forte voix de la
+dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Fleurette, ma petite Fleurette ch&eacute;rie, nous le sauverons ou j'y
+laisserai ma peau!</p>
+
+<p>Le colonel ouvrit sa bonbonni&egrave;re pour y prendre une tablette de p&acirc;te
+Regnault et dit au docteur:</p>
+
+<p>&mdash;Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une
+consultation s&eacute;rieuse, car je ne voudrais pas m'en aller &agrave; pr&egrave;s de cent
+ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, r&eacute;pliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont
+d'acier.</p>
+
+<p>Un sourire vint aux l&egrave;vres de M. Constant, qui restait debout pr&egrave;s de la
+porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Samayoux, demanda la marquise en s'adressant &agrave; lui justement,
+sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peu pr&egrave;s, r&eacute;pondit l'officier de sant&eacute;, je lui ai expliqu&eacute; la chose
+de mon mieux.</p>
+
+<p>La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Pour une chose aussi d&eacute;licate, j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; M. le baron de la
+P&eacute;ri&egrave;re, mais on ne le voit plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?</p>
+
+<p>M. Constant avait les yeux fix&eacute;s sur le colonel, qui lui envoya un
+regard souriant.</p>
+
+<p>&mdash;M. de la P&eacute;ri&egrave;re s'occupe de vous, ch&egrave;re bonne amie, dit-il; vous le
+verrez peut-&ecirc;tre ce soir, peut-&ecirc;tre demain, et vous regretterez d'avoir
+pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.</p>
+
+<p>Il fit en m&ecirc;me temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M.
+Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Le silence r&eacute;gna autour du foyer.</p>
+
+<p>Il est permis de penser que chacun dans le cercle d&eacute;sirait entendre ce
+qui se disait au fond de l'alc&ocirc;ve.</p>
+
+<p>Mais aucun bruit de voix ne d&eacute;passait plus les rideaux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait les l&egrave;vres appuy&eacute;es sur le front de Valentine, qui
+murmurait &agrave; son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ce Constant est-il encore l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit la veuve apr&egrave;s s'&ecirc;tre pench&eacute;e pour regarder dans le
+salon.</p>
+
+<p>&mdash;Taisons-nous! fit Valentine.</p>
+
+<p>Son doigt montra le fond de l'alc&ocirc;ve, tandis qu'elle ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Il doit &ecirc;tre l&agrave; aux &eacute;coutes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit la veuve, l&agrave; ce n'est donc pas un mur, derri&egrave;re les
+rideaux?</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re m&egrave;re, dit-elle, en &eacute;levant la voix, venez!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans se leva aussit&ocirc;t et traversa la chambre, leste
+comme une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appel&eacute;e, ch&eacute;rie, fit-elle
+avec &eacute;motion.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve,
+dont elle serra les deux mains avec effusion:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; vous que je dois cela. Du fond du c&oelig;ur, je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle est aim&eacute;e! murmura la comtesse Corona.</p>
+
+<p>Le colonel lui prit la t&ecirc;te et la baisa au front.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle &eacute;tait en quelque sorte aveugl&eacute;e par cette caresse, les
+quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer &eacute;chang&egrave;rent un &eacute;trange
+et rapide regard.</p>
+
+<p>Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel
+exprimaient de l'inqui&eacute;tude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid
+d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Valentine avait attir&eacute; la marquise jusqu'&agrave; son chevet. La veuve, qui
+s'&eacute;tait retir&eacute;e un peu de c&ocirc;t&eacute; et dont les yeux s'habituaient &agrave;
+l'obscurit&eacute; relative produite par les draperies de l'alc&ocirc;ve, se mit &agrave;
+regarder la jeune fille.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre la fi&egrave;vre, mais il y avait des couleurs aux joues de
+Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle &eacute;tait si belle,
+que la pauvre L&eacute;ocadie pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce
+n'est pas possible que Dieu ait le c&oelig;ur de s&eacute;parer ces deux amours-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais vous demander une chose, bonne m&egrave;re, dit en ce moment
+Valentine &agrave; la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc des secrets, m&eacute;chante? fit la vieille dame d'un ton plein
+de caresse.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-leur de s'en aller, r&eacute;pliqua Valentine avec une impatience
+soudaine que rien ne motivait, ils me g&ecirc;nent! je ne les aime pas! je
+n'aime que vous et maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>Cette derni&egrave;re &eacute;prouva une esp&egrave;ce de choc en &eacute;coutant ces paroles, qui
+&eacute;taient d'une enfant ou d'une folle.</p>
+
+<p>La marquise embrassa Valentine sans r&eacute;pondre et dit en passant pr&egrave;s de
+la veuve:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les
+commencements! sa raison se remet &agrave; vue d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous
+sommes de trop ici et nous n'aurions pas d&ucirc; attendre qu'on nous pri&acirc;t de
+sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le th&eacute; au
+salon.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant,
+et le colonel, qui sortait le dernier, appuy&eacute; au bras de Francesca
+Corona, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'&ecirc;tre jalouse? Nous
+l'aimons trop, cette enfant-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons
+la bonne M<sup>me</sup> Samayoux en sous-&oelig;uvre, et je suis bien s&ucirc;re qu'elle fera
+tout ce que nous voudrons.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voil&agrave; seules, dit la veuve au moment o&ugrave; la porte se fermait. Elle
+allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et
+sauta hors du lit en riant &agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e.</p>
+
+<p>La dompteuse, stup&eacute;faite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine
+s'&eacute;chappa vers le foyer en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid et mon fr&egrave;re est mort, il faut que j'aille &agrave; son
+enterrement.</p>
+
+<p>Elle s'accroupit pr&egrave;s du feu et chauffa ses pieds nus.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse.
+Toute id&eacute;e de folie s'&eacute;tait en effet effac&eacute;e dans son esprit au premier
+aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui
+avait dit M. Constant.</p>
+
+<p>Valentine, en se retournant &agrave; demi, secoua les beaux cheveux qui
+tombaient sur ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi,
+nous parlerons de mes noces.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#Table">XI</a></h2>
+
+<h3>En dormant</h3>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait envelopp&eacute; Valentine dans un manteau de nuit pour
+l'asseoir &agrave; la place m&ecirc;me occup&eacute;e nagu&egrave;re par le colonel.</p>
+
+<p>Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'&eacute;toffe
+et semblaient chercher la chaleur du foyer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne
+veux pas croire que j'avais un fr&egrave;re, mais moi je me souviens bien d'une
+nuit terrible... et quand je pense &agrave; cette nuit-l&agrave;, c'est comme si on me
+racontait une histoire de brigands!</p>
+
+<p>Elle baissa la voix tout &agrave; coup pour ajouter rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont difficiles &agrave; tromper, prends garde!</p>
+
+<p>La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas vu Maurice, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande &agrave;
+moi-m&ecirc;me comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a racont&eacute;
+devant moi cette horrible aventure.</p>
+
+<p>Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re &eacute;tait riche, et j'aurai une tr&egrave;s belle fortune.</p>
+
+<p>Leurs regards se rencontr&egrave;rent, et certes, c'&eacute;tait dans les yeux de la
+veuve qu'on aurait pu d&eacute;couvrir des sympt&ocirc;mes de folie. Elle passa la
+main sur son front o&ugrave; il y avait de la sueur. Valentine reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, maman L&eacute;o, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on
+peut se marier dans une prison?</p>
+
+<p>La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En m&ecirc;me temps
+la voix de la jeune fille murmura &agrave; son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'alc&ocirc;ve, si bas que j'eusse parl&eacute;, on m'aurait entendue. Ils
+sont l&agrave; derri&egrave;re le rideau.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? balbutia la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui ont tu&eacute; Remy d'Arx: les Habits Noirs!</p>
+
+<p>La veuve tressaillit de la t&ecirc;te aux pieds; mais Valentine lui jeta ses
+bras autour du cou en riant bruyamment.</p>
+
+<p>Et comme la pauvre maman L&eacute;o restait toute boulevers&eacute;e, la jeune fille
+ajouta dans un baiser:</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez votre r&ocirc;le, parlez-moi donc de l'&eacute;vasion; ils vous
+guettent!</p>
+
+<p>La dompteuse n'aurait pas &eacute;t&eacute; plus compl&egrave;tement &eacute;tourdie si on lui e&ucirc;t
+rendu sur le cr&acirc;ne le coup de boulet ram&eacute; qui avait fait la fin de
+Jean-Paul Samayoux, son mari.</p>
+
+<p>Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, r&eacute;p&eacute;tant &agrave; son insu les
+propres paroles de M. Constant:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de serrure dont on n'ach&egrave;te la clef avec de l'argent;
+tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volont&eacute; de mettre
+la main &agrave; la poche. On m'a dit comme &ccedil;a qu'il n'y avait que toi,
+fillette, pour s'opposer &agrave; la d&eacute;livrance de Maurice.</p>
+
+<p>Valentine se renversa en arri&egrave;re et prit une attitude de profonde
+r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>&mdash;Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu
+sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le sais! r&eacute;pliqua M<sup>me</sup> Samayoux: quand il y aurait cent millions
+de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent!
+Mais &ccedil;a n'emp&ecirc;cherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les
+juges sont les ma&icirc;tres. Et on en a tant vu qui &eacute;taient blancs comme
+neige, porter leur pauvre t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud! Voyons, il faut te faire
+une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en
+Espagne, ou m&ecirc;me plus loin, et vous vous marierez ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, si vous voulez de moi.</p>
+
+<p>Valentine se leva d'un mouvement plein de p&eacute;tulance et fit quelques pas
+dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien faible! dit-elle.</p>
+
+<p>Puis s'arr&ecirc;tant devant la glace qui &eacute;tait sur la chemin&eacute;e, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien p&acirc;le!</p>
+
+<p>Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un
+cercle noir autour de ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Maurice est peut-&ecirc;tre plus p&acirc;le que moi!</p>
+
+<p>Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer d&eacute;sormais au dossier du
+fauteuil, elle mit sa t&ecirc;te sur l'&eacute;paule de la veuve, de fa&ccedil;on &agrave; ce que
+son visage f&ucirc;t masqu&eacute; pour un regard venant de l'alc&ocirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, r&eacute;pondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et
+entrait peu &agrave; peu dans son r&ocirc;le, mais pourquoi ne pas te remettre au
+lit?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.</p>
+
+<p>Elle ajouta tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc peur, ch&eacute;rie?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois, oui... je revois mon fr&egrave;re... Oh! comme je l'aurais
+aim&eacute;!... et mon p&egrave;re... tous deux livides, tous deux morts... J'ai
+sommeil, bonsoir!</p>
+
+<p>Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche &eacute;tait tout contre
+l'oreille de M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ne me r&eacute;pondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse
+avait peine &agrave; l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut
+faire pour ne point &eacute;veiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se
+doutera m&ecirc;me pas que je vous parle &agrave; l'oreille. Avez-vous bien serr&eacute; le
+papier que je vous ai donn&eacute;? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne
+suis pas folle, vous l'avez d&eacute;j&agrave; devin&eacute;, et ce ne sont pas les juges qui
+menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa
+prison.</p>
+
+<p>Ici la dompteuse laissa &eacute;chapper un si brusque mouvement, que Valentine
+fit comme si elle s'&eacute;veillait en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, &agrave; voix haute. J'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; embarqu&eacute;e
+dans un beau r&ecirc;ve, le r&ecirc;ve que j'ai toujours d&egrave;s que je m'endors.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pliqua la veuve avec &agrave;-propos cette fois, c'&eacute;tait tout le
+contraire, je m'&eacute;tais endormie aussi et j'avais un mauvais r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de
+nouveau sa t&ecirc;te charmante sur l'&eacute;paule de M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonn&eacute;e
+feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas ob&eacute;i. Quoi que
+je dise, d&eacute;sormais gardez votre calme; il est n&eacute;cessaire que vous
+sachiez tout. Maurice m'avait &eacute;crit pour me demander du poison, car la
+mort infamante lui fait peur, et j'ai &eacute;t&eacute; le voir pour lui porter le
+poison qu'il m'avait demand&eacute;.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de mani&egrave;re &agrave; &ecirc;tre
+entendue par l'espion qui, selon elle, &eacute;tait aux &eacute;coutes:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de la peine &agrave; me rendormir, parce que tu m'as &eacute;veill&eacute;e en
+frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne
+pouvait aller jusqu'&agrave; l'alc&ocirc;ve, j'ai toute ma pr&eacute;sence d'esprit, et Dieu
+sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'&eacute;pouvantable danger qui
+nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et p&eacute;n&eacute;trer dans la
+prison de la Force, o&ugrave; Maurice a &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute; depuis quelques jours,
+c'est que mes ge&ocirc;liers, &agrave; moi qui suis aussi prisonni&egrave;re, ont favoris&eacute;
+mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis s&ucirc;re. Nous
+jouons, eux et moi, une partie &eacute;trange, une partie mortelle; ils sont
+nombreux, ils sont rus&eacute;s comme des d&eacute;mons, et moi je suis toute seule,
+et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu
+peut-il &ecirc;tre pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon
+courage, parce que j'ai confiance en la bont&eacute; de Dieu.</p>
+
+<p>Elle se sentit press&eacute;e contre le c&oelig;ur de la dompteuse qui battait &agrave; se
+rompre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne L&eacute;o, j'ai tort de parler
+d'abandon puisque vous &ecirc;tes l&agrave;; mais c'est pr&eacute;cis&eacute;ment la bont&eacute; de Dieu
+qui vous envoie, et jusqu'&agrave; l'heure o&ugrave; nous sommes, je peux bien dire
+que j'&eacute;tais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me
+demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, M<sup>me</sup>
+la marquise d'Ornans, qui pendant deux ann&eacute;es m'a servi de m&egrave;re, a pour
+moi l'affection la plus d&eacute;vou&eacute;e. Elle n'est pas complice, elle est
+victime, car le fils unique qui devait perp&eacute;tuer son nom est couch&eacute; au
+fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de
+leurs secrets, c'est cette pauvre belle cr&eacute;ature: Francesca Corona. Je
+ne sais pas quel d&eacute;lai on leur donnera, ni combien de jours leur seront
+accord&eacute;s, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamn&eacute;es comme
+moi, comme Maurice, comme vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais
+quand la menace ne s'adressait qu'&agrave; elle.</p>
+
+<p>&Agrave; son tour, elle put sentir l'&eacute;treinte du bras fr&ecirc;le et gracieux qui
+entourait son cou.</p>
+
+<p>Elle sourit sans parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes brave, bonne L&eacute;o, continua Valentine, et c'est vous qui
+nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance
+de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je re&ccedil;us la lettre
+de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma
+prison, mais encore de p&eacute;n&eacute;trer dans la sienne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#Table">XII</a></h2>
+
+<h3>Aux &eacute;coutes</h3>
+
+
+<p>Valentine ne se trompait point. Derri&egrave;re les rideaux de l'alc&ocirc;ve, il y
+avait une porte ouverte; pr&egrave;s de cette porte, qui donnait dans un
+cabinet obscur, un homme &eacute;tait debout et se penchait en avant pour
+approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui per&ccedil;aient la
+draperie &agrave; diff&eacute;rentes hauteurs.</p>
+
+<p>&Agrave; la lueur vague que les lampes envoyaient &agrave; travers l'&eacute;toffe, nous
+aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre
+premi&egrave;re pens&eacute;e e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d'h&eacute;siter entre deux noms: il &eacute;tait en effet
+dans la position d'un com&eacute;dien qu'on surprendrait &agrave; l'heure de la
+m&eacute;tamorphose quand il quitte un travestissement pour en rev&ecirc;tir un
+autre.</p>
+
+<p>L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout &agrave; l'heure; mais
+il avait d&eacute;j&agrave; le visage et les cheveux de ce Prot&eacute;e bourgeois que nous
+v&icirc;mes un soir changer de peau dans le coup&eacute; conduit par Giovan-Battista,
+ce coup&eacute; o&ugrave; Toulonnais-l'Amiti&eacute; &eacute;tait entr&eacute; avec sa houppelande &agrave; larges
+manches et ses bottes fourr&eacute;es, mais d'o&ugrave; sortit un &eacute;l&eacute;gant cavalier en
+escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer
+&agrave; l'h&ocirc;tel d'Ornans sous le nom du baron de la P&eacute;ri&egrave;re.</p>
+
+<p>De l'endroit o&ugrave; il &eacute;tait, notre homme voyait parfaitement le groupe
+form&eacute; par la dompteuse et Valentine, aupr&egrave;s du foyer; seulement il ne
+pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux baisse! il baisse &agrave; faire piti&eacute;! le plaisir qu'il &eacute;prouve &agrave;
+tendre des toiles d'araign&eacute;e devient une maladie, et nous nous
+r&eacute;veillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. &Agrave; quoi
+bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne
+ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profit&eacute; du
+sommeil de ses gardiens pour se jeter t&ecirc;te premi&egrave;re par la fen&ecirc;tre? J'ai
+encore ob&eacute;i aujourd'hui, j'ai &eacute;t&eacute; chercher cette bonne femme dont la
+pr&eacute;sence est un danger de plus, parce que d&eacute;sob&eacute;ir, chez nous, c'est
+risquer sa vie; mais ce soir, j'ai id&eacute;e que tout sera fini, les autres
+sont du m&ecirc;me avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!</p>
+
+<p>Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la premi&egrave;re fois en
+apprenant que Valentine avait vu Maurice.</p>
+
+<p>La jeune fille, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, pallia ce mouvement en faisant semblant de
+s'&eacute;veiller en sursaut, mais Lecoq &eacute;tait un terrible observateur.</p>
+
+<p>&mdash;J'en &eacute;tais s&ucirc;r! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant
+que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son
+r&ocirc;le en perfection, et la voil&agrave; commod&eacute;ment &eacute;tablie l&agrave;-bas &agrave; raconter
+une histoire qui nous force &agrave; tordre un cou de plus, car la bonne femme,
+en sortant d'ici, saura notre secret.</p>
+
+<p>Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son
+immobilit&eacute;.</p>
+
+<p>Il guetta ainsi longtemps.</p>
+
+<p>On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie.
+Lecoq, qui voyait par-derri&egrave;re les belles masses des cheveux de
+Valentine &eacute;parses sur l'&eacute;paule de la dompteuse, en vint &agrave; douter de sa
+premi&egrave;re impression.</p>
+
+<p>&mdash;La grosse est bonne comme du g&acirc;teau, se dit-il, et apr&egrave;s tout,
+l'enfant a re&ccedil;u un fier coup de maillet! En tout cas, le plus s&ucirc;r est
+d'ouvrir l'&oelig;il. Qui vivra verra, et j'ai id&eacute;e que ce ne sera pas le
+colonel.</p>
+
+<p>Valentine, cependant, continuait de parler &agrave; l'oreille de maman L&eacute;o, et
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut un matin, en m'&eacute;veillant, que je sentis quelque chose dans mon
+sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'&eacute;tais
+seule, je pus la lire tout de suite.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut ce jour-l&agrave; aussi que je crus entendre pour la premi&egrave;re fois une
+respiration humaine derri&egrave;re le rideau qui est au fond de mon alc&ocirc;ve.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai t&acirc;t&eacute; plus d'une fois pour t&acirc;cher de reconna&icirc;tre ce qu'il y a
+derri&egrave;re la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser
+le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.</p>
+
+<p>&laquo;Qui avait apport&eacute; la lettre? Je songeai d'abord &agrave; Francesca, dont
+l'affection pour moi ne s'est jamais d&eacute;mentie et qui aimait tendrement
+Remy, mon fr&egrave;re...</p>
+
+<p>&laquo;Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne L&eacute;o, dit-elle ici en
+s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en m&ecirc;me temps que la
+mienne.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'&eacute;tait pas Francesca Corona qui avait apport&eacute; la lettre, car elle
+me croit, comme les autres, priv&eacute;e de ma raison. Je n'ai pas os&eacute; me
+confier &agrave; elle. Ce n'&eacute;tait pas non plus Victoire, ma femme de chambre,
+qui &eacute;tait &agrave; vendre et qu'ils ont achet&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;J'allai jusqu'&agrave; penser que la marquise elle-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre femme! elle serait bien pr&egrave;s de sa perte si elle donnait une
+pareille marque de clairvoyance. Elle n'est prot&eacute;g&eacute;e que par son
+aveuglement.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'&eacute;tait pas la marquise, ce ne pouvait &ecirc;tre elle.</p>
+
+<p>&laquo;Du premier coup d'&oelig;il, j'avais reconnu l'&eacute;criture de Maurice. La
+lettre disait: &laquo;En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que
+l'excellente maman L&eacute;o. Ma famille ignore peut-&ecirc;tre o&ugrave; je suis, et que
+Dieu le veuille! mais si mon p&egrave;re et ma m&egrave;re m'ont oubli&eacute;, moi, je pense
+&agrave; eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes fr&egrave;res et s&oelig;urs soit
+d&eacute;shonor&eacute;. Cherche maman L&eacute;o, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du
+poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;On pouvait le voir! d&egrave;s lors il n'y eut plus en moi qu'une seule
+pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Mais &agrave; qui me fier dans cette maison?</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'&eacute;tait
+pas tomb&eacute;e du ciel &agrave; mon chevet, et tout le monde, except&eacute; la marquise,
+m'e&ucirc;t aid&eacute; &agrave; faire ce que la lettre me demandait.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement
+le d&eacute;sir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Ils vous ont cherch&eacute;e, ils avaient int&eacute;r&ecirc;t &agrave; vous trouver; ils comptent
+sur vous pour me convertir au projet d'&eacute;vasion, et ils comptent sur moi
+pour d&eacute;cider Maurice &agrave; se laisser faire.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'essayerai m&ecirc;me pas de concilier cela avec la croyance o&ugrave; ils sont
+par rapport &agrave; ma pr&eacute;tendue folie. J'ignore si j'ai r&eacute;ussi &agrave; les tromper;
+en tout cas, leur chemin est trac&eacute;, ils en suivent les d&eacute;tours avec un
+implacable sang-froid.</p>
+
+<p>&laquo;La chose certaine, c'est que Maurice ne para&icirc;tra pas devant la cour
+d'assises. Ils l'ont d&eacute;cid&eacute; ainsi. Fall&ucirc;t-il le poignarder dans les
+escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des
+s&eacute;ances.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne
+sauraient point dire, en effet, &agrave; quel degr&eacute; Maurice a &eacute;t&eacute; instruit soit
+par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui pr&eacute;c&eacute;da
+l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je
+connais tout.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne serai ni accus&eacute;e ni t&eacute;moin.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas un b&acirc;illon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une
+bouche comme la mienne.</p>
+
+<p>&laquo;Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison,
+o&ugrave; la loi le prot&egrave;ge comme une cuirasse, vous auriez trouv&eacute; ici non pas
+une folle, mais une morte.</p>
+
+<p>&laquo;Une autre circonstance encore, cependant, doit me prot&eacute;ger contre eux;
+je ne puis bien la d&eacute;finir, mais j'en ai conscience: il y a de
+l'h&eacute;sitation, peut-&ecirc;tre de la dissension; le colonel est vieux et semble
+tr&egrave;s malade.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entour&eacute;e comme je l'&eacute;tais
+tout &agrave; l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on
+joue cette com&eacute;die pour la marquise. Quand la marquise est l&agrave;, tout le
+monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant
+ch&eacute;rie d'une nombreuse famille; mais d&egrave;s que la marquise est partie, je
+reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a gu&egrave;re
+que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journ&eacute;e,
+je n'ai personne.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne pouvez avoir oubli&eacute; cela: le jour m&ecirc;me o&ugrave; je devins la plus
+mis&eacute;rable des cr&eacute;atures, le jour o&ugrave; Maurice fut d&eacute;nonc&eacute; par moi, arr&ecirc;t&eacute;
+devant moi, j'avais donn&eacute; rendez-vous &agrave; celui que nous appelions le
+marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous
+m'aviez dit: &laquo;Prends garde!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me
+paraissait impossible comme les mensonges des l&eacute;gendes, et je me
+reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx,
+pour qui je m'&eacute;tonnais de ressentir une tendresse croissante. Je
+l'admirais, celui-l&agrave;, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste
+ch&acirc;timent, une grande et l&eacute;gitime vengeance.</p>
+
+<p>&laquo;Je me disais: Je suis forte pr&eacute;cis&eacute;ment parce que ce drame est &eacute;tranger
+&agrave; moi.</p>
+
+<p>&laquo;Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon id&eacute;e
+&eacute;tait que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme,
+tandis qu'&agrave; ce m&ecirc;me jeu Remy d'Arx risquait sa vie.</p>
+
+<p>&laquo;La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai &eacute;t&eacute; son
+malheur.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fr&egrave;re! mon pauvre noble fr&egrave;re!</p>
+
+<p>Valentine s'arr&ecirc;ta un instant, suffoqu&eacute;e par un spasme. Ses yeux
+restaient secs, mais maman L&eacute;o pleurait pour deux.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on m'a amen&eacute;e ici, reprit la jeune fille apr&egrave;s un silence,
+c'&eacute;tait le surlendemain de la catastrophe. J'&eacute;tais bien malade et ma
+raison chancelait r&eacute;ellement, car j'avais toujours devant les yeux le
+p&acirc;le visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'&eacute;vanouis en
+descendant de voiture.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.</p>
+
+<p>&laquo;Il resta seul &agrave; me garder au salon, pendant qu'on pr&eacute;parait mon lit;
+j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et &agrave; travers
+mes paupi&egrave;res demi-closes je voyais son rude visage pench&eacute; jusque sur
+moi.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#Table">XIII</a></h2>
+
+<h3>Coyatier dit le marchef</h3>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son
+regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang
+sur ses l&egrave;vres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle
+douloureuse compassion.</p>
+
+<p>Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un beau gaillard, et tout jeune, et d&eacute;j&agrave; lieutenant apr&egrave;s deux
+ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-l&agrave;, puisqu'ils
+voulaient mourir ensemble...</p>
+
+<p>Sa main rude fit bruire ses cheveux h&eacute;riss&eacute;s comme les crins d'une
+brosse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi j'&eacute;tais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave
+soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-&ecirc;tre
+qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a
+fait de moi un assassin: Je hais les femmes!</p>
+
+<p>Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.</p>
+
+<p>Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupi&egrave;re battit tout &agrave; coup et il
+reprit comme malgr&eacute; lui:</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!</p>
+
+<p>Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui
+frissonnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui
+qu'elle aime!</p>
+
+<p>Il haussa les &eacute;paules en riant lugubrement.</p>
+
+<p>J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'&eacute;tait Coyatier, je
+devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accus&eacute;;
+j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...</p>
+
+<p>La dompteuse poussa un soupir grand de d&eacute;tresse, arrach&eacute; par l'effort
+&eacute;puisant qu'elle faisait pour garder son calme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, maman L&eacute;o, murmura Valentine, qui n'avait pas quitt&eacute; un
+seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que
+vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en
+fron&ccedil;ant le sourcil: &laquo;Avez-vous entendu?&raquo;, je lui r&eacute;pondis: &laquo;Oui&raquo;, et
+j'ajoutai: &laquo;J'ai fait plus que vous entendre, j'ai devin&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Nos regards se crois&egrave;rent. Ni lui ni moi nous ne baiss&acirc;mes les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il, et &agrave; quoi &ccedil;a vous servira-t-il de m'avoir devin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, r&eacute;pondis-je, mais j'ai devin&eacute; aussi que vous aviez piti&eacute;
+de moi.</p>
+
+<p>Il secoua sa t&ecirc;te farouche et fit un mouvement comme pour s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Cependant il resta. Et apr&egrave;s un instant de silence il gronda entre ses
+dents serr&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe
+neuve, un ch&acirc;le, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin:
+&laquo;Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!&raquo;</p>
+
+<p>Il me regarda, fr&eacute;missante que j'&eacute;tais, et un sourire terrible vint &agrave;
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi
+qui l'ai chass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien
+que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai
+fantaisie de vous entendre dire: &laquo;Merci, marchef!&raquo; C'est dr&ocirc;le.
+Demandez, on vous r&eacute;pondra.</p>
+
+<p>Je demandai, il me r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous
+ferme, L&eacute;o!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, pronon&ccedil;a tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer
+les l&egrave;vres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, r&eacute;pliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter &agrave;
+votre cou pour vous serrer bien fort sur mon c&oelig;ur! C'est pour moi que
+vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: &laquo;Prends
+garde!&raquo; H&eacute;las! bonne L&eacute;o, il n'est plus temps de prendre garde, il
+fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqu&eacute;. Coyatier
+jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien cach&eacute;, mais
+encore je n'ai eu qu'&agrave; parler pour &ecirc;tre aussit&ocirc;t ob&eacute;ie.</p>
+
+<p>&laquo;C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein
+jour par la porte qui est en reconstruction; gr&acirc;ce &agrave; lui, j'ai pu &ecirc;tre
+introduite &agrave; la prison de la Force, gr&acirc;ce &agrave; lui encore j'ai pu me
+procurer du poison.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aper&ccedil;u de ma
+sortie, ni de mon absence, qui a dur&eacute; deux grandes heures, ni de ma
+rentr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce l&agrave; une chose possible? Coyatier avait-il pr&eacute;venu ses ma&icirc;tres et
+ceux-ci ont-ils favoris&eacute; eux-m&ecirc;mes mon entreprise?</p>
+
+<p>&laquo;En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou
+Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que
+m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a jur&eacute; sur notre amour qu'il
+m'attendrait pour en faire usage.</p>
+
+<p>&laquo;En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontr&eacute; le sien,
+j'ai cru que mon pauvre c&oelig;ur allait se briser. C'&eacute;tait &agrave; la fois trop
+de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui br&ucirc;lait, je me suis
+jet&eacute;e &agrave; son cou et j'ai voulu lui dire: &laquo;Maurice, Maurice, je te
+sauverai!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais ses l&egrave;vres m'ont ferm&eacute; la bouche, et je crois l'entendre encore
+prononcer cette parole qui me poursuit partout: &laquo;L'espoir fait mal,
+n'esp&egrave;re pas, Fleurette, fais comme moi, r&eacute;signe-toi.&raquo;</p>
+
+<p>La veuve luttait contre les sanglots qui l'&eacute;touffaient.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demand&eacute;, poursuivit Valentine: &laquo;Pourquoi maman L&eacute;o n'est-elle
+pas venue?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le cher enfant a-t-il dout&eacute; de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas plus que moi; nous avons cherch&eacute; ensemble les raisons de
+votre absence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous
+aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...</p>
+
+<p>&mdash;Trop heureux! r&eacute;p&eacute;ta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel.
+Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi
+qui m'oppose &agrave; tout projet d'&eacute;vasion, c'est lui. Il m'a dit: &laquo;Je n'ai
+fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arr&ecirc;ta encore.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien chang&eacute;? demanda la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il est tr&egrave;s p&acirc;le; mais il y a dans son regard une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+presque divine, et j'ai retrouv&eacute; son beau sourire quand il m'a dit: &laquo;Si
+tu &eacute;tais ma femme, je mourrais content.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'ai r&eacute;pondu: &laquo;Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.&raquo;</p>
+
+<p>Le regard de la dompteuse exprima son &eacute;tonnement. Valentine reprit avec
+un calme &eacute;trange:</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne s'opposeront pas &agrave; cela, j'en suis s&ucirc;re. Ce qu'il leur faut,
+c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui
+&eacute;touffe notre voix finirait par se rel&acirc;cher; nos paroles, que personne
+ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient &eacute;cout&eacute;es demain peut-&ecirc;tre;
+pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cl&eacute;ments comme
+les bourreaux qui se pr&ecirc;tent au dernier caprice des condamn&eacute;s...</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te pesa plus lourde sur l'&eacute;paule de la veuve, qui sentit en m&ecirc;me
+temps sa main devenir froide et qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut te remettre au lit, fillette!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliqua Valentine, d&eacute;sormais vous en savez assez, bonne L&eacute;o. Le
+papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce
+qui vous reste &agrave; faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me
+quitterez, ils vont vous reprendre en sous-&oelig;uvre pour l'&eacute;vasion de
+Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez &agrave;
+demi persuad&eacute;e et que vous &ecirc;tes bien s&ucirc;re de persuader tout &agrave; fait le
+pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller &agrave; la Force d&egrave;s demain.
+Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes
+les parties. Leur int&eacute;r&ecirc;t est de mener &agrave; bien cette &eacute;vasion, mais je
+n'ai pas besoin de vous expliquer &agrave; quoi, dans leur pens&eacute;e, cette
+&eacute;vasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne
+resterez jamais sans instructions, et vous me verrez d&eacute;sormais plus
+souvent que vous ne croyez.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, L&eacute;o, nous n'avons plus qu'&agrave; tromper l'espion qui nous
+guette. Vous &ecirc;tes juste ce qu'il faut pour cela, et, en v&eacute;rit&eacute;, quand
+m&ecirc;me aucun regard ne serait fix&eacute; sur vous, je suis morte de fatigue; et
+je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.</p>
+
+<p>Elle sourit et ajouta encore:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs
+bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le
+nourrisson dans son berceau, et quelles pr&eacute;cautions elles prennent!
+Faites comme elles, bonne L&eacute;o, emportez-moi, et surtout prenez garde de
+m'&eacute;veiller!</p>
+
+<p>Son sourire &eacute;tait contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage
+d&eacute;sol&eacute; de la dompteuse, qui avait compris.</p>
+
+<p>Ce fut une sc&egrave;ne si bien jou&eacute;e que Lecoq y fut aux trois quarts pris,
+derri&egrave;re son rideau.</p>
+
+<p>Avec une d&eacute;licatesse infinie, maman L&eacute;o d&eacute;gagea son &eacute;paule qui soutenait
+la t&ecirc;te de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien
+constater qu'elle &eacute;tait endormie, puis encore elle la souleva aussi
+ais&eacute;ment que si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en effet une enfant et la reporta sur le lit,
+o&ugrave; Valentine demeura immobile.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la
+couverture fut bord&eacute;e, elle joignit les mains et dit avec tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-l&agrave;,
+rester chez moi &agrave; la baraque!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! ah &ccedil;a! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une
+grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent &agrave; jouer la
+com&eacute;die, en foire, aussi parfaitement qu'au Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il s'&eacute;loignait sans bruit, mais pas assez l&eacute;g&egrave;rement,
+pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne per&ccedil;&ucirc;t
+vaguement l'&eacute;cho de son pas, la porte par o&ugrave; M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans et
+son cercle &eacute;taient sortis s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous
+nos grands secrets?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit M<sup>me</sup> Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en
+parlant de lui.</p>
+
+<p>La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au
+lit.</p>
+
+<p>Elle baisa la main de Valentine, qui &eacute;tait glac&eacute;e, et fixa sur la
+dompteuse un regard triste et doux.</p>
+
+<p>&mdash;Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa
+folie est de penser que Remy d'Arx &eacute;tait son fr&egrave;re: vous a-t-elle parl&eacute;
+de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse
+&ecirc;tre vraiment la s&oelig;ur de Remy d'Arx?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait
+Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle e&ucirc;t un fr&egrave;re, mais je ne me
+doutais pas non plus qu'elle f&ucirc;t la parente d'une noble marquise et d'un
+colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, fit la comtesse.</p>
+
+<p>Elle ajouta comme malgr&eacute; elle:</p>
+
+<p>&mdash;On vous a pay&eacute;e, n'est-ce pas, en ce temps-l&agrave;?</p>
+
+<p>La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues &eacute;taient en
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle &acirc;me qui est
+dans vos yeux. &Eacute;coutez, je suis une pauvre femme, une mis&eacute;rable cr&eacute;ature
+qui a peut-&ecirc;tre fait le mal: oui, on m'a donn&eacute; de l'argent, et je ne
+l'avais pas gagn&eacute;! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai
+peut-&ecirc;tre eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air
+de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme
+cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse
+m'aider &agrave; r&eacute;parer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le
+moi!</p>
+
+<p>La comtesse avait baiss&eacute; les yeux; elle r&eacute;pondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint &agrave; la maison, voici
+deux ans, on me dit qu'elle &eacute;tait ma cousine et je l'aimai comme une
+s&oelig;ur. Remy d'Arx &eacute;tait pour moi un ami, presque un fr&egrave;re; il y a une
+&eacute;nigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a
+une &eacute;nigme aussi, une &eacute;nigme inexplicable dans la position de ce jeune
+homme auquel tous nos amis semblent s'int&eacute;resser, malgr&eacute; son crime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria la dompteuse, celui-l&agrave; est innocent, je vous le jure
+devant Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le
+jour m&ecirc;me o&ugrave; on arr&ecirc;ta Maurice Pag&egrave;s, tout sanglant encore, &agrave; quelques
+pas de la maison o&ugrave; le meurtre avait &eacute;t&eacute; commis. Je ne suis pas juge,
+madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de myst&egrave;res encore plus
+insondables que celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! commen&ccedil;a la veuve, qui la regardait avidement,
+dites-moi...</p>
+
+<p>Francesca Corona secoua sa t&ecirc;te charmante avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interrogez pas, r&eacute;pliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien
+compris, je n'ai rien devin&eacute;, sinon mon propre malheur, qui m'accable et
+dont je ne dois compte &agrave; personne. Si ce jeune homme est innocent, que
+Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez,
+madame, on vous attend au salon, et chacun semble esp&eacute;rer en votre
+entremise pour atteindre un r&eacute;sultat favorable. Je vais vous conduire,
+et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle
+souffre.</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Un mot vint jusqu'aux l&egrave;vres de la dompteuse, qui allait parler,
+lorsqu'elle sentit une main glac&eacute;e qui touchait la sienne.</p>
+
+<p>Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de
+Valentine qui avait un doigt sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#Table">XIV</a></h2>
+
+<h3>Le salon</h3>
+
+
+<p>Maman L&eacute;o n'eut garde de d&eacute;sob&eacute;ir &agrave; l'ordre muet que lui donnait
+Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.</p>
+
+<p>Celle-ci la conduisit jusqu'&agrave; la porte du salon situ&eacute; &agrave; l'&eacute;tage
+inf&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin
+de se recueillir.</p>
+
+<p>Pour comprendre ce qui &eacute;tait en elle, il faut entrer dans sa situation
+morale, et ne point oublier le milieu o&ugrave; se passait sa vie ordinaire.</p>
+
+<p>Elle venait d'&eacute;prouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;e de supprimer toute marque ext&eacute;rieure d'&eacute;motion, un des chocs les
+plus violents que puisse subir une cr&eacute;ature humaine.</p>
+
+<p>D'autres &agrave; sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment
+du moins, le doute ou l'incr&eacute;dulit&eacute;; mais nous l'avons dit bien souvent,
+au fond de cette pauvre boh&egrave;me de la foire o&ugrave; M<sup>me</sup> veuve Samayoux tenait
+un rang consid&eacute;rable, les l&eacute;gendes du crime sont connues et en quelque
+sorte honor&eacute;es comme pouvaient l'&ecirc;tre chez les pa&iuml;ens les l&eacute;gendes de la
+mythologie.</p>
+
+<p>Ces sombres po&egrave;mes du crime impossible courent non seulement les
+&eacute;tablissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les
+masures d'o&ugrave; sort le public qui fait vivre la foire.</p>
+
+<p>Dans les veill&eacute;es de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais
+qui sont en m&ecirc;me temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a
+des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme &agrave; Naples, des
+troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.</p>
+
+<p>Et de m&ecirc;me que les bardes chantent l'&eacute;p&eacute;e, les trouv&egrave;res la lance, c'est
+toujours le couteau qui est au fond de la sauvage <i>Iliade</i> des rhapsodes
+de la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des <i>korigans</i> sans expliquer le
+mot, en Irlande, des <i>&acirc;mes-doubles</i>, et par tout le pays Scandinave des
+<i>elfes</i> et des <i>goblins</i>; sous le r&egrave;gne de Louis-Philippe, dans aucun
+hallier de la for&ecirc;t parisienne, on ne vous aurait fait r&eacute;p&eacute;ter deux fois
+le nom des Habits Noirs.</p>
+
+<p>Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du
+moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes
+comme dans toutes les mythologies.</p>
+
+<p>Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui &eacute;tait le fond de
+la superstition populaire: chacun croyait &agrave; une sorte de
+franc-ma&ccedil;onnerie, constitu&eacute;e selon l'&eacute;chelle m&ecirc;me de la soci&eacute;t&eacute; humaine,
+c'est-&agrave;-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.</p>
+
+<p>Chacun croyait que les soldats de cette fantastique arm&eacute;e &eacute;taient
+innombrables, que les officiers en &eacute;taient nombreux, et que les g&eacute;n&eacute;raux
+s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos in&eacute;galit&eacute;s
+sociales, abrit&eacute;s qu'ils &eacute;taient contre les clairvoyances de la loi par
+je ne sais quel nuage magique.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi Valentine, s'adressant &agrave; maman L&eacute;o, avait parl&eacute; des
+Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'&ecirc;tre
+comprise.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi aussi maman L&eacute;o, par-dessus la grande &eacute;motion provoqu&eacute;e
+en elle par la sc&egrave;ne qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre
+bon c&oelig;ur avait &eacute;t&eacute; remu&eacute; dans ses fibres les plus profondes, gardait
+cependant un trouble qui n'avait trait imm&eacute;diatement ni &agrave; sa ch&egrave;re
+Fleurette ni &agrave; son ador&eacute; Maurice.</p>
+
+<p>Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime
+&eacute;ternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fant&ocirc;mes homicides que tant
+de r&eacute;cits &agrave; faire peur lui avaient montr&eacute;s r&ocirc;dant parmi le silence des
+nuits parisiennes!</p>
+
+<p>Elle avait vu les Habits Noirs! elle &eacute;tait dans la maison des Habits
+Noirs!</p>
+
+<p>La foi est une &eacute;trange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas
+croire en m&ecirc;me temps, puisque les plus cr&eacute;dules sont stup&eacute;faits souvent
+quand ils se trouvent, &agrave; l'improviste, en face de l'objet de leur
+cr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>En descendant l'escalier qui menait de la chambre occup&eacute;e par Valentine
+au salon du Dr Samuel, maman L&eacute;o se disait:</p>
+
+<p>&mdash;M. Constant en est, et &ccedil;a ne m'&eacute;tonne pas, car il a une figure qui
+ressemble &agrave; un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si
+respectable! un colonel! un prince! et que penser de M<sup>me</sup> la marquise
+elle-m&ecirc;me? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je
+me m&eacute;fie de tout le monde ici!</p>
+
+<p>Elle essayait de se faire une r&egrave;gle de conduite; mais tout tournait dans
+son cerveau.</p>
+
+<p>Et voyez le trait caract&eacute;ristique! &agrave; un certain moment, ne sachant &agrave;
+quel saint se vouer, elle eut l'id&eacute;e de s'adresser &agrave; la justice.</p>
+
+<p>Mais ce fut pour elle le sympt&ocirc;me du d&eacute;couragement pouss&eacute; jusqu'&agrave; la
+folie; elle haussa les &eacute;paules avec col&egrave;re et se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout &agrave; fait!</p>
+
+<p>Car ils ne croient pas &agrave; la justice, et de lugubres exceptions que leur
+ignorance &eacute;rige en r&egrave;gles leur font craindre les juges.</p>
+
+<p>Quand ils regardent en haut, le bien leur &eacute;chappe, ils ne voient que le
+mal grandir outre mesure.</p>
+
+<p>C'est la vengeance des vaincus.</p>
+
+<p>On doit leur savoir gr&eacute; peut-&ecirc;tre de ne pas &eacute;craser sous le poids de
+leur multitude cette infime minorit&eacute; d'heureux &agrave; laquelle ils
+attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur mis&egrave;re.</p>
+
+<p>La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la bonne M<sup>me</sup> Samayoux. Notre Valentine dort.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle
+&eacute;tait comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.</p>
+
+<p>Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle &eacute;tait la vaillance m&ecirc;me, et
+malgr&eacute; la simplicit&eacute; de sa nature elle avait, &agrave; l'heure du p&eacute;ril, le
+sang-froid, l'adresse, la pr&eacute;sence d'esprit d'une vraie femme.</p>
+
+<p>Elle reconnut autour de la chemin&eacute;e du salon toutes les figures qui
+nagu&egrave;re &eacute;taient rassembl&eacute;es dans la chambre de la malade.</p>
+
+<p>Il y avait en plus un personnage qui lui &eacute;tait inconnu et qui causait
+tout bas avec le colonel Bozzo.</p>
+
+<p>En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une
+absence &agrave; ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la P&eacute;ri&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant, maman L&eacute;o avait d&eacute;j&agrave; dompt&eacute; en grande partie son horreur
+et sa frayeur; comme il arrive &agrave; tout bon soldat, la pr&eacute;sence de
+l'ennemi lui rendait son courage.</p>
+
+<p>En outre, le sentiment de curiosit&eacute; si vif dans les classes populaires,
+o&ugrave; il y a toujours de l'enfant, s'&eacute;veilla en elle brusquement; aussit&ocirc;t
+qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.</p>
+
+<p>Son regard fit le tour de l'assembl&eacute;e, et certes, chaque visage fut jug&eacute;
+par elle tout autrement que la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Rien ne per&ccedil;ait au-dehors de ce qui l'agitait int&eacute;rieurement; il y avait
+un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'&eacute;tait assez
+l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout
+naturel &eacute;prouv&eacute; par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort
+au-dessus d'elle.</p>
+
+<p>Un peu de crainte et beaucoup de respect &eacute;taient assur&eacute;ment de mise.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde
+l'entoura, except&eacute; le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de
+causer &agrave; voix basse avec M. le baron de la P&eacute;ri&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais s'il ne se d&eacute;rangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et
+amical &agrave; la veuve, qui se dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, vieux gredin, fais tes mani&egrave;res! Si on peut te servir comme
+tu le m&eacute;rites, n'aie pas d'inqui&eacute;tude, ce sera de bon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous
+savez l'&eacute;pouvantable malheur qui est tomb&eacute; sur ma maison; tout le monde
+dans ce salon m'est d&eacute;vou&eacute;, tout le monde ch&eacute;rit la pauvre enfant qui
+est en haut.</p>
+
+<p>&mdash;Dans son uniforme, r&eacute;pondit la veuve, la petite est encore bien
+heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'exprime tr&egrave;s bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc
+ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du
+peuple!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait
+vous conna&icirc;tre et vous entendre!</p>
+
+<p>Samuel, le ma&icirc;tre de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en
+droit, approuv&egrave;rent du bonnet et se rapproch&egrave;rent du groupe, form&eacute; par
+le colonel causant avec M. de la P&eacute;ri&egrave;re.</p>
+
+<p>En les regardant s'&eacute;loigner, maman L&eacute;o pensait:</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; deux que je reconna&icirc;trai! Mais o&ugrave; donc est pass&eacute; le Constant?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, fit la marquise, qui lui pr&eacute;senta un si&egrave;ge, racontez-nous tout
+ce que vous avez fait.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o avait eu le temps de r&eacute;fl&eacute;chir, et son instinct lui disait
+qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; cause de
+l'espion cach&eacute; derri&egrave;re le rideau et qui pouvait bien &ecirc;tre M. le baron
+de la P&eacute;ri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d'abord &eacute;t&eacute; dans tous mes &eacute;tats, r&eacute;pondit-elle, et vous allez
+juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussit&ocirc;t que
+vous avez &eacute;t&eacute; partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a
+mis ses deux petites mains sur la bouche comme un d&eacute;mon, et il a fallu
+l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: &laquo;J'ai froid,
+j'ai froid!&raquo;</p>
+
+<p>Son regard glissa vers l'autre coin de la chemin&eacute;e et se rencontra avec
+celui de M. le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai d&eacute;j&agrave; vu ces yeux-l&agrave;! Mais c'est pire
+qu'au th&eacute;&acirc;tre, ici, ils doivent se grimer &agrave; volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, ce qu'elle dit l&agrave;, monsieur Lecoq? demanda tout bas le
+colonel au baron.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai de point en point, papa, r&eacute;pondit M. de la P&eacute;ri&egrave;re. Si la petite
+n'a pas parl&eacute;, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car
+je n'ai pas perdu mon temps avec elle &agrave; la baraque. Vous savez si
+j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une perle, l'Amiti&eacute;, murmura le vieillard, et quand je vais te
+laisser mon h&eacute;ritage, je n'aurai pas d'inqui&eacute;tude sur l'avenir de
+l'association.</p>
+
+<p>Il eut une quinte de toux p&eacute;nible &agrave; entendre.</p>
+
+<p>Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Cela sonne mieux, nous n'en avons pas d&eacute;sormais pour une semaine.</p>
+
+<p>Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs
+et Lecoq &eacute;chang&egrave;rent un sourire d'intelligence, qui donnait &agrave; ces mots:
+&laquo;Nous n'en avons pas pour une semaine&raquo;, une signification tr&egrave;s
+accentu&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#Table">XV</a></h2>
+
+<h3>Embauchage de maman L&eacute;o</h3>
+
+
+<p>Maman L&eacute;o cependant continuait, parlant &agrave; la marquise et &agrave; M. de
+Saint-Louis:</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait &agrave;
+chaque instant sur ses l&egrave;vres; moi, je ne savais plus o&ugrave; j'en &eacute;tais; car
+&ccedil;a me d&eacute;chire le c&oelig;ur de voir ces deux enfants-l&agrave; dans la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-elle parl&eacute; de Remy d'Arx? interrompit la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien! son fr&egrave;re, comme elle l'appelle maintenant! Pour
+folle, c'est bien certain qu'elle est folle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas tout &agrave; fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous
+a expliqu&eacute; les diff&eacute;rents degr&eacute;s de l'ali&eacute;nation mentale, et &agrave; cet
+&eacute;gard, il est la premi&egrave;re autorit&eacute; de Paris; il y a chez notre ch&egrave;re
+enfant un trouble c&eacute;r&eacute;bral dont la cause est connue et d&eacute;termin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacit&eacute;, le trouble
+dispara&icirc;tra de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous entende, madame! dit maman L&eacute;o, et &ccedil;a me console bien de
+voir comme elle est aim&eacute;e. Aussi, il n'y a plus de m&eacute;tier qui tienne,
+allez! je suis d&eacute;sormais &agrave; vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir
+au matin.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Ornans lui prit la main de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez r&eacute;compens&eacute;e..., voulut-elle dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pas de &ccedil;a, Lisette! s'&eacute;cria la veuve. Si vous parlez latin, je ne
+vous comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;Excellente femme! murmura la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc, reprit maman L&eacute;o, en vous demandant bien pardon de ce qui
+vient de m'&eacute;chapper, que je voulais la pr&ecirc;cher comme vous me l'aviez
+ordonn&eacute; et que je ne savais pas par o&ugrave; commencer mon sermon. Elle &eacute;tait
+si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps &agrave; l'admirer, comme un
+vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme
+ils seraient heureux!</p>
+
+<p>&laquo;Et vous pensez bien que &ccedil;a m'a ramen&eacute;e &agrave; mon ouvrage, car il faut que
+Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la libert&eacute; est le
+premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges
+faire leur boniment, num&eacute;roter leurs paperasses, entortiller leur jury,
+bernique! le diable lui-m&ecirc;me ne peut pas y revenir.</p>
+
+<p>&laquo;Et tous les exemples &agrave; l'appui, qui sont nombreux et o&ugrave; je n'avais qu'&agrave;
+choisir.</p>
+
+<p>&laquo;Elle m'&eacute;coutait en fixant sur moi ses grands yeux mouill&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Elle r&eacute;p&eacute;tait toujours: &laquo;Il est innocent, il est innocent!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Parbleure! ai-je fait, J&eacute;sus aussi &eacute;tait innocent, et il a &eacute;t&eacute; pas
+moins crucifi&eacute; entre les deux larrons.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne &acirc;me! dit encore la marquise sinc&egrave;rement &eacute;mue.</p>
+
+<p>Et M. de Saint-Louis:</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;loquence populaire, en France, a de ces ressources-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, &ccedil;a ne lui faisait
+pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme
+engourdie &agrave; force d'avoir souffert et pleur&eacute; toutes les larmes de son
+corps.</p>
+
+<p>Alors l'id&eacute;e m'est venue d'aller dans le sens de la f&ecirc;lure et je lui ai
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;S'il meurt, tu mourras, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'elle m'a r&eacute;pondu, j'en suis bien s&ucirc;re et c'est l&agrave; mon seul
+espoir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, qui vengera ton fr&egrave;re?</p>
+
+<p>Ses yeux se sont allum&eacute;s pendant qu'elle disait:</p>
+
+<p>&laquo;Remy, mon pauvre cher Remy!&raquo;</p>
+
+<p>La marquise &eacute;coutait avec une attention passionn&eacute;e; M. de Saint-Louis
+hocha la t&ecirc;te en mani&egrave;re d'approbation, mais une nuance de p&acirc;leur
+&eacute;teignit le vermillon de son teint.</p>
+
+<p>Les deux docteurs, le colonel et M. de la P&eacute;ri&egrave;re, qui &eacute;taient toujours
+&agrave; l'autre coin de la chemin&eacute;e, cess&egrave;rent tout &agrave; coup de causer pour
+pr&ecirc;ter l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite;
+quand je suis revenue &agrave; son Maurice, elle a pleur&eacute; &agrave; chaudes larmes, et
+moi aussi, comme vous pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux &ecirc;tre pendu, dit tout bas Lecoq &agrave; ses voisins, si j'ai rien vu,
+rien entendu de tout cela.</p>
+
+<p>La veuve continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est si faible et si bris&eacute;e! De pleurer &ccedil;a l'a endormie tout de
+suite. Elle a renvers&eacute; sa ch&egrave;re belle t&ecirc;te sur mon &eacute;paule...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le vrai, dit encore Lecoq.</p>
+
+<p>&mdash;... Et ses paupi&egrave;res ont battu, acheva maman L&eacute;o, mais avant de fermer
+les yeux, elle m'a dit: &laquo;J'ai confiance en toi, tu as &eacute;t&eacute; ma m&egrave;re, et tu
+l'aimes comme s'il &eacute;tait ton fils. Si je lui dis: &laquo;Je veux que tu
+vives&raquo;, il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour
+comme pour notre vengeance.&raquo;</p>
+
+<p>La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre &agrave; l'autre bout
+de la chemin&eacute;e disant:</p>
+
+<p>&mdash;Dr&ocirc;le de fillette!</p>
+
+<p>Ce fut un regard de col&egrave;re que la bonne marquise lui jeta.</p>
+
+<p>Mais le vieillard lui renvoya un sourire.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis commod&eacute;ment dans sa berg&egrave;re, caressant de sa main
+blanchette et rid&eacute;e une petite bo&icirc;te d'or sur laquelle &eacute;tait le portrait
+&eacute;maill&eacute; de l'empereur de Russie.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne amie, murmura-t-il, en adressant &agrave; la marquise un signe de t&ecirc;te
+caressant, vous vous f&acirc;chiez d&eacute;j&agrave; autrefois quand je radotais ce mot
+&laquo;dr&ocirc;le de fillette&raquo;, mais sous mon radotage, il y a souvent bien des
+choses. Cette enfant-l&agrave; a tromp&eacute; des calculs sup&eacute;rieurement faits, et
+d&egrave;s qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il
+ne faut pas se fier aux apparences.</p>
+
+<p>Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois
+voisins, qui &eacute;prouv&egrave;rent une sorte de malaise:</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un dr&ocirc;le de bonhomme.</p>
+
+<p>Il ouvrit sa bo&icirc;te d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son
+index et les flaira &agrave; distance d'un air content.</p>
+
+<p>La dompteuse n'&eacute;tait pas tr&egrave;s forte en diplomatie et pourtant ce petit
+bout de sc&egrave;ne ne passa point inaper&ccedil;u pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien
+voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien s&ucirc;re. Elle a toujours eu un
+dr&ocirc;le de caract&egrave;re, et il m'est arriv&eacute; plus d'une fois dans le temps de
+jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Pour revenir &agrave; nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange
+du bon Dieu, et &agrave; mesure qu'elle s'endormait, un sourire de ch&eacute;rubin
+naissait sur ses l&egrave;vres, qui se mirent &agrave; remuer et qui dirent comme en
+r&ecirc;ve: &laquo;Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de
+suite!...&raquo;</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o s'arr&ecirc;ta et regarda la marquise en face.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez bien fait, r&eacute;pondit la marquise, vous nous avez rendu
+l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le r&ecirc;ve de la ch&eacute;rie
+pourrait se r&eacute;aliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez &agrave;
+ce mariage?</p>
+
+<p>La marquise h&eacute;sita, puis elle r&eacute;pondit avec gravit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon c&oelig;ur, je ne sais pas
+jusqu'o&ugrave; peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si
+elle l'exige, j'irai jusqu'&agrave; ne point m'opposer &agrave; ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! saqu&eacute;di&eacute;! s'&eacute;cria maman L&eacute;o, qui sauta sur ses pieds, les nobles
+ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous &ecirc;tes un c&oelig;ur,
+vous, ou que le diable m'emporte!</p>
+
+<p>Elle avait jet&eacute; ses deux bras autour du cou de la marquise un peu
+effray&eacute;e pour planter sur ses joues deux retentissants baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a
+fallu que &ccedil;a parte; je n'ai pas pu m'en emp&ecirc;cher.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure.</p>
+
+<p>Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la P&eacute;ri&egrave;re s'&eacute;taient
+rapproch&eacute;s du prince, qui regardait cette sc&egrave;ne avec attendrissement et
+murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Le peuple! ah! le peuple fran&ccedil;ais!</p>
+
+<p>Le colonel Bozzo restait seul au coin de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc, reprit maman L&eacute;o, que je suis &agrave; vous, quoi! corps et &acirc;me,
+et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous &ecirc;tre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les
+quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement.</p>
+
+<p>Elle ne broncha pas et fit la r&eacute;v&eacute;rence en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie.
+Voyons, usez de moi, que faut-il faire?</p>
+
+<p>On entendit derri&egrave;re le cercle la petite toux du bon vieux colonel et
+ceux qui le masquaient s'&eacute;cart&egrave;rent aussit&ocirc;t avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mes amis, dit-il, j'aime &agrave; voir ceux &agrave; qui je parle, et vous me
+g&ecirc;niez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la
+premi&egrave;re id&eacute;e de faire venir cette excellente M<sup>me</sup> Samayoux, c'est moi,
+si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions.</p>
+
+<p>Tous les hommes s'inclin&egrave;rent en silence, et la marquise dit dans la
+sinc&eacute;rit&eacute; de sa foi:</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous en prier, bon ami, car vous &ecirc;tes notre meilleur conseil.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;sormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent
+vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous
+&ecirc;tre &agrave; notre disposition toute la journ&eacute;e de demain, ch&egrave;re madame?</p>
+
+<p>&mdash;Toute la journ&eacute;e de demain, r&eacute;pliqua la veuve, et toutes les autres
+journ&eacute;es, tant qu'on aura besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous t&eacute;moigner notre
+reconnaissance sans blesser votre honorable fiert&eacute;... Demain donc, &agrave; la
+premi&egrave;re heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge
+d'instruction, Perrin-Champein, qui est tr&egrave;s matinal, et vous lui
+demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pag&egrave;s, &agrave; la prison
+de la Force.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si le juge d'instruction me refuse...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, on aura fait le n&eacute;cessaire pour que le juge
+d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singuli&egrave;rement
+habile, et je m'&eacute;tonne que vous n'ayez pas encore &eacute;t&eacute; interrog&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour
+&eacute;viter cette op&eacute;ration-l&agrave;; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi,
+c'est pas ma faute; mais j'irai tout de m&ecirc;me, et si on m'interroge, je
+parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu,
+j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peu pr&egrave;s ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au
+nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la le&ccedil;on? Nous
+avons pu vous appr&eacute;cier; nous savons quelle affection d&eacute;licate et
+profonde vous portez &agrave; ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez
+pas, madame, si nous pr&eacute;tendions partager cette tendresse; c'est un
+inconnu pour nous et un indiff&eacute;rent; il y a plus, s'il ne nous &eacute;tait pas
+n&eacute;cessaire comme moyen de salut pour M<sup>lle</sup> de Villanove, notre int&eacute;r&ecirc;t,
+notre devoir peut-&ecirc;tre serait de l'&eacute;carter; mais nous aimons Valentine
+comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre
+bien-aim&eacute;e marquise, cela suffit pour que rien ne nous co&ucirc;te.</p>
+
+<p>La dompteuse le regarda bonnement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars
+doit tout de m&ecirc;me une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laiss&eacute; des
+protections pareilles dans son malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez &eacute;loquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune
+crainte &agrave; cet &eacute;gard; mais appuyez bien sur cet argument tir&eacute; de l'arr&ecirc;t
+prononc&eacute; par le Dr Samuel: &laquo;La vie de Valentine est entre les mains de
+Maurice; il peut &agrave; son gr&eacute; la ressusciter ou la tuer.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit, d&eacute;clara solennellement Samuel, et je le r&eacute;p&egrave;te, c'est ma
+conviction intime.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument,
+mais il y en a un autre que je pr&eacute;f&egrave;re pour ma part, c'est celui qui m'a
+&eacute;t&eacute; fourni par M<sup>me</sup> la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut
+esp&eacute;rer la main de Valentine...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, et son regard interrogea M<sup>me</sup> d'Ornans, qui murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je devrais quitter la France et m'&eacute;tablir en pays &eacute;tranger, je
+ne me d&eacute;dis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'&eacute;cria maman L&eacute;o, tout est convenu; vous savez o&ugrave; me trouver
+pour que je vous rende compte de ma mission. &Agrave; demain! et bonsoir la
+compagnie!</p>
+
+<p>La marquise se leva et lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est M. Constant? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il a repris son service, r&eacute;pondit le Dr Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis tr&egrave;s bien, dit le baron de la P&eacute;ri&egrave;re en s'avan&ccedil;ant,
+reconduire la bonne M<sup>me</sup> Samayoux.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron!
+Craignez-vous que je me perde! Voil&agrave;! si vous voulez que nous soyons
+tout &agrave; fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement
+jusqu'&agrave; la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma
+route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inqui&eacute;tez pas
+de moi. Quand les r&ocirc;deurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui
+fais peur aux r&ocirc;deurs.</p>
+
+<p>Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la
+premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous
+avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette
+&agrave; votre h&ocirc;tel en passant? Je tombe de sommeil.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Ornans avait appuy&eacute; sa t&ecirc;te sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un des hommes les plus v&eacute;ritablement sages que j'aie
+rencontr&eacute;s en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'&eacute;tiez
+pas l&agrave;, si je ne vous voyais m&ecirc;l&eacute; &agrave; toutes ces aventures impossibles, je
+croirais que je r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un
+petit fou, madame...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit M. de Saint-Louis, qui &eacute;vita le regard du colonel, j'ai
+&agrave; causer avec M. de la P&eacute;ri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un m&eacute;decin
+qui, &agrave; bout de rem&egrave;des, aurait conseill&eacute; une fontaine miraculeuse ou des
+reliques: M<sup>me</sup> la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert
+l'avis de l'&eacute;vasion.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est l'unique ressource..., commen&ccedil;a M<sup>me</sup> d'Ornans.</p>
+
+<p>Le colonel l'interrompit pour dire avec dignit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Le m&eacute;decin qui avoue son impuissance est un honn&ecirc;te homme, monsieur
+Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux
+charlatans. Vous nous avez mis dans la v&eacute;rit&eacute; de la situation et M<sup>me</sup> la
+marquise vous en remercie.</p>
+
+<p>Il voulut offrir son bras &agrave; cette derni&egrave;re, mais comme ses pauvres
+jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-m&ecirc;me qui le
+soutint pour gagner la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous recommande bien la ch&egrave;re enfant, dit-elle avant de passer le
+seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Et gare &agrave; vous, prince, ajouta le colonel avec l'espi&egrave;glerie d'un
+enfant. M. de la P&eacute;ri&egrave;re me dira les petits secrets que vous avez
+ensemble.</p>
+
+<p>Ils sortirent tous deux.</p>
+
+<p>M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regard&egrave;rent.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient p&acirc;les tous les trois.</p>
+
+<p>&mdash;Lecoq est-il convoqu&eacute;? demanda M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au
+boulevard du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est chanceux! murmura Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Comme toutes les parties, r&eacute;pliqua le docteur en droit d'un ton calme
+et r&eacute;solu. C'est un coup de d&eacute;s, il s'agit de savoir si nous mourrons
+mis&eacute;rables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des
+rois!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#Table">XVI</a></h2>
+
+<h3>Le billet de Valentine</h3>
+
+
+<p>Pendant cela, M<sup>me</sup> veuve Samayoux, prenant &agrave; rebours le chemin qu'elle
+avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout
+l'&eacute;tablissement du Dr Samuel.</p>
+
+<p>Si elle n'avait pas su &agrave; qui elle avait affaire, elle aurait tr&egrave;s
+certainement jug&eacute; M. le baron pour un des hommes les plus aimables du
+monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M.
+Constant, mais &eacute;galement communicatif, reprit en sous-&oelig;uvre le th&egrave;me de
+reconnaissance et d'affection qu'on avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;velopp&eacute; au salon, et
+d&eacute;clara tr&egrave;s franchement que la dompteuse &eacute;tait une providence pour le
+groupe de parents et d'amis int&eacute;ress&eacute;s au bonheur de Valentine.</p>
+
+<p>Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o subissait avec &eacute;nergie le contrecoup des &eacute;motions qu'elle
+venait d'&eacute;prouver.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un
+mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche.</p>
+
+<p>Tout son corps fr&eacute;missait &agrave; la pens&eacute;e de ces hommes en apparence
+semblables aux autres hommes, sup&eacute;rieurs m&ecirc;me &agrave; la plupart des hommes
+que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui &eacute;taient de vils,
+d'implacables assassins.</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; l&agrave; au milieu d'eux, elle avait touch&eacute; la main d'une
+cr&eacute;ature humaine, d&eacute;sign&eacute;e d'avance &agrave; leurs coups, car c'est ainsi
+qu'elle jugeait la position de M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, elle avait
+laiss&eacute; dans leur caverne une jeune fille qu'elle affectionnait
+tendrement.</p>
+
+<p>Et elle savait que d'eux seuls d&eacute;pendait le sort d'un jeune homme
+qu'elle aimait plus qu'une m&egrave;re.</p>
+
+<p>M. le baron pouvait causer et se rendre agr&eacute;able, elle &eacute;coutait peu et
+son esprit s'effor&ccedil;ait laborieusement.</p>
+
+<p>En passant devant la loge du concierge, elle y jeta un regard pour
+chercher ce Roblot dont la vue avait excit&eacute; ses premiers soup&ccedil;ons lors
+de son arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>La loge &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s avoir demand&eacute; le cordon et au moment m&ecirc;me o&ugrave; il allait
+prendre cong&eacute;, M. le baron s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Voici justement notre affaire! Roblot, mon vieux, tu vas conduire
+cette dame jusqu'&agrave; l'omnibus.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o venait de reconna&icirc;tre les larges &eacute;paules et la t&ecirc;te h&eacute;riss&eacute;e
+du marchef, qui se promenait de long en large, les mains dans ses
+poches, en fumant sa pipe devant la porte.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o voulut refuser, mais le baron dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de compliment, c'est un dogue et il est de bonne garde. Bonsoir,
+ch&egrave;re madame! &agrave; demain!</p>
+
+<p>La porte donnant sur le chemin des Batailles se referma brusquement.</p>
+
+<p>D&eacute;sormais, la veuve se trouvait seule avec Coyatier, qui resta d'abord
+immobile &agrave; la regarder par-dessous la visi&egrave;re de sa casquette.</p>
+
+<p>Entre la maison de sant&eacute; et la grande usine qui bordait le quai, il n'y
+avait qu'un terrain vague. Un r&eacute;verb&egrave;re unique brillait tout en bas de
+la descente, comme ces phares qu'on voit de loin, mais qui n'&eacute;clairent
+pas.</p>
+
+<p>Il pouvait &ecirc;tre dix heures du soir.</p>
+
+<p>La solitude la plus compl&egrave;te r&eacute;gnait dans la promenade de Chaillot et
+aux alentours. Les seuls bruits qu'on entend&icirc;t d&eacute;non&ccedil;ant la vie de Paris
+venaient d'en bas, o&ugrave; de rares passants et quelques voitures suivaient
+le quai pour gagner la barri&egrave;re de Passy ou en revenir.</p>
+
+<p>Or, la route que maman L&eacute;o avait &agrave; prendre ne tournait point de ce c&ocirc;t&eacute;,
+et quand le marchef s'&eacute;branla, ce fut pour monter la rampe abrupte et
+d&eacute;serte aboutissant au chemin qui allait d'une part &agrave; la rue de
+Chaillot, de l'autre &agrave; la barri&egrave;re des Batailles.</p>
+
+<p>Nous avons dit que maman L&eacute;o &eacute;tait la vaillance m&ecirc;me, mais nous devons
+avouer qu'en ce moment sa premi&egrave;re id&eacute;e fut de d&eacute;valer la c&ocirc;te et de se
+sauver &agrave; toutes jambes.</p>
+
+<p>Elle avait, pour le coup, v&eacute;ritablement peur, et la chair de poule passa
+comme un frisson sur tout son corps.</p>
+
+<p>Coyatier &eacute;tait l'&eacute;pouvantail qu'il fallait pour secouer cette nature
+sans nerfs, &eacute;paisse et solide comme du bois de ch&ecirc;ne, parce que Coyatier
+&eacute;tait fait comme elle.</p>
+
+<p>Les Habits Noirs, si redoutables qu'elle les vit dans les brouillards de
+sa pens&eacute;e, mena&ccedil;aient surtout son imagination; ils tuaient par la ruse
+et de loin; leurs mains blanches, qu'elle venait de voir, r&eacute;pugnaient &agrave;
+la besogne rouge.</p>
+
+<p>Coyatier, au contraire, en fait de crime, &eacute;tait un man&oelig;uvre et
+travaillait de ses bras.</p>
+
+<p>Les autres pouvaient passer pour les juges pronon&ccedil;ant l'arr&ecirc;t; Coyatier
+&eacute;tait le bourreau, Coyatier &eacute;tait le couteau.</p>
+
+<p>Les jambes de maman L&eacute;o, pour la premi&egrave;re fois de sa vie peut-&ecirc;tre,
+flageol&egrave;rent franchement sous le poids de son robuste corps.</p>
+
+<p>Quand le marchef eut mont&eacute; une douzaine de pas, il se retourna, et
+voyant que la veuve restait immobile comme une borne, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous coucher ici?</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o se mit &agrave; marcher vers lui p&eacute;niblement. En voyant sa
+r&eacute;pugnance, le marchef ajouta avec un gros rire qui sonnait d'une fa&ccedil;on
+lugubre:</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous mangera pas, la vieille!</p>
+
+<p>Il reprit sa route.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o le suivait de loin. En tournant l'angle de la maison de sant&eacute;,
+elle reconnut le coup&eacute; qui l'avait amen&eacute;e, stationnant aupr&egrave;s de la
+muraille avec son cocher endormi.</p>
+
+<p>Elle avait d&eacute;j&agrave; honte de sa faiblesse et se gourmandait elle-m&ecirc;me
+pensant:</p>
+
+<p>&mdash;Cette b&ecirc;te-l&agrave; n'est pas plus forte qu'un ours, et je ne craindrais pas
+un ours, c'est s&ucirc;r! et mon d&eacute;funt Jean-Paul Samayoux avait des &eacute;paules
+encore plus carr&eacute;es. D'ailleurs, &agrave; quoi &ccedil;a leur servirait-il de faire la
+fin de moi ce soir, puisqu'ils m'ont command&eacute; de l'ouvrage pour
+demain!... et puis, si l'animal s'est vraiment int&eacute;ress&eacute; &agrave; la petite, il
+doit bien savoir que je suis du m&ecirc;me bord.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! l'homme! cria-t-elle, j'aurais id&eacute;e de causer avec vous un petit
+peu.</p>
+
+<p>Ils longeaient la fa&ccedil;ade principale de la maison de sant&eacute;, garnie de ses
+&eacute;chafaudages &agrave; cause des r&eacute;parations. Au lieu de r&eacute;pondre, Coyatier
+pressa le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvage! grommela la veuve, c'est pourtant certain qu'on raconte de
+toi des histoires o&ugrave; il y a du c&oelig;ur, du moins &ccedil;a para&icirc;t comme &ccedil;a; mais
+je connais trop bien les lions et les tigres pour me laisser prendre &agrave;
+de pareilles couleurs.</p>
+
+<p>Une centaine de pas plus loin, le marchef s'arr&ecirc;ta court, dans un
+endroit d&eacute;couvert qui s&eacute;parait l'&eacute;tablissement du docteur des premi&egrave;res
+maisons de la rue de Chaillot.</p>
+
+<p>De l&agrave; on apercevait la station des voitures &agrave; lanternes jaunes, connues
+sous le nom de <i>Constantines</i>, et qui allaient au faubourg Saint-Martin.</p>
+
+<p>Coyatier attendit la veuve en secouant les cendres de sa pipe, qu'il
+rechargea, toute br&ucirc;lante qu'elle &eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas plus loin, dit-il; l&agrave;-bas, il y a trop de monde et trop
+de lanternes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas voulu me parler, demanda la veuve, qui avait
+maintenant la voix gaillarde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, r&eacute;pondit Coyatier, la lumi&egrave;re et les gens vous rassurent, tant
+mieux pour vous. Je n'ai pas voulu parler &agrave; cause des murailles. Partout
+o&ugrave; il y a des murailles, il y a des oreilles.</p>
+
+<p>La veuve se rapprocha de lui tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'&eacute;coute ici, dit-elle &agrave; voix basse, avez-vous &agrave; me causer?</p>
+
+<p>&mdash;Causer! r&eacute;p&eacute;ta le marchef, qui haussa les &eacute;paules en battant le
+briquet, c'est pour avoir caus&eacute; avec les femmes que je crains les hommes
+et la chandelle. J'en ai gros contre les femmes. N'emp&ecirc;che qu'elles
+auront ma peau, c'est certain. J'en ai d&eacute;j&agrave; sauv&eacute; comme &ccedil;a plus d'une,
+et &ccedil;a me fait rire quand j'y pense. Chacun a ses manies, pas vrai? On a
+beau se faire une raison, quand le pli est pris, c'est fini...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous seriez tout de m&ecirc;me un brave sc&eacute;l&eacute;rat? balbutia la
+veuve, comme qui dirait l'Honn&ecirc;te Criminel que j'ai pleur&eacute; en le disant
+toutes les larmes de mes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Une manie, que je vous dis! gronda Coyatier, une chienne d'habitude,
+quoi, des b&ecirc;tises! &Ccedil;a m'a mis dans l'embarras plut&ocirc;t dix fois qu'une,
+mais je pense &agrave; la petite demoiselle quand je suis tout seul, j'ai eu sa
+main douce comme de la soie entre mes pattes, et c'est moi qui suis
+cause qu'elle pleure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc bien vrai! s'&eacute;cria la veuve, le coupable, c'est vous!</p>
+
+<p>&mdash;La paix, vieille folle! gronda le marchef, qui leva la main comme pour
+l'&eacute;craser.</p>
+
+<p>Mais changeant de ton tout &agrave; coup, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Assez bavard&eacute;! si vous connaissiez celui qui vous tuera, vous ne
+l'aimeriez pas, je pense? Moi, c'est les femmes qui me tueront et je les
+abomine. La demoiselle n'est pas dans de beaux draps, ni son amoureux
+non plus. Tout ce qu'il faudra faire pour eux, je le ferai,
+entendez-vous, et c'est d&eacute;j&agrave; commenc&eacute;. S'il faut que la m&eacute;canique du
+<i>Fera-t-il jour demain</i> saute, elle sautera et moi avec, c'est d&eacute;cid&eacute;.
+Vous, regardez bien o&ugrave; vous mettrez le pied! ils sont malins, ouvrez
+l'&oelig;il, bonsoir!</p>
+
+<p>Sa pipe &eacute;tait allum&eacute;e, il tourna le dos et redescendit la rue lentement.</p>
+
+<p>La veuve, qui &eacute;tait rest&eacute;e tout &eacute;tourdie, gagna la station en essayant
+de remettre de l'ordre parmi ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle s'asseyait dans la voiture en partance, elle vit
+passer au grand trot l'&eacute;quipage qui emportait M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans
+et le colonel.</p>
+
+<p>Ce fut longtemps seulement apr&egrave;s le d&eacute;part de l'omnibus, et quand la
+confusion de son esprit fut un peu calm&eacute;e, qu'elle songea au papier qui
+avait &eacute;t&eacute; gliss&eacute; dans sa main par Valentine.</p>
+
+<p>Elle prit le papier, qu'elle d&eacute;plia, et se rapprocha du fond de
+l'omnibus, o&ugrave; la lumi&egrave;re de la lanterne lui permit de lire:</p>
+
+<p>Le papier ne contenait que ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Vous demanderez au juge d'instruction, qui vous l'accordera, la
+permission d'amener avec vous votre fils pour rendre visite &agrave; Maurice.&raquo;</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o crut avoir mal lu et se demanda dans l'exc&egrave;s de sa surprise si
+quelque chose n'&eacute;tait point d&eacute;rang&eacute; au fond de sa cervelle. Elle se
+frotta les yeux et lut de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit-elle; il y a bien &laquo;mon fils&raquo;. Ces gens-l&agrave; diraient-ils
+vrai? et la pauvre ch&egrave;re cr&eacute;ature aurait-elle un coup de marteau? Je
+n'ai pas d'autre fils que Maurice, et je ne peux pas mener Maurice
+rendre visite &agrave; Maurice!</p>
+
+<p>Elle quitta la voiture &agrave; la station de l'&eacute;glise Saint-Laurent et
+descendit &agrave; pied le faubourg Saint-Martin. La marche lui fit du bien,
+mais ne lui fournit point le mot de l'&eacute;nigme.</p>
+
+<p>Elle allait toujours r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! mon fils! o&ugrave; diable la minette prend-elle ce fils-l&agrave;? Il est
+s&ucirc;r pourtant qu'elle m'a parl&eacute; bien raisonnablement, mais les toqu&eacute;s
+sont ainsi, et quand ils ne touchent pas &agrave; l'endroit de leur f&ecirc;lure, on
+dirait des philosophes. Sa f&ecirc;lure, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, est de me donner
+un gar&ccedil;on et de se croire la s&oelig;ur de son ancien promis. Son fr&egrave;re et
+mon fils se valent, les deux font la paire.</p>
+
+<p>Plus de dix fois en chemin, elle s'approcha des boutiques pour lire
+encore le myst&eacute;rieux papier.</p>
+
+<p>Elle le tourna, elle le retourna, cherchant une indication qui p&ucirc;t lui
+donner le mot de la charade.</p>
+
+<p>Car derri&egrave;re la pens&eacute;e que Valentine &eacute;tait folle, une autre pens&eacute;e
+s'obstinait qui lui montrait, au bout de tout cela, je ne sais quel
+espoir confus.</p>
+
+<p>Comme elle arrivait aux d&eacute;molitions qui masquaient la perc&eacute;e de la rue
+Rambuteau, une id&eacute;e lui traversa l'esprit tout &agrave; coup et l'arr&ecirc;ta comme
+un choc.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle pour la vingti&egrave;me fois, mais sur un tout autre
+ton et en frappant ses mains l'une contre l'autre, saqu&eacute;di&eacute;! c'est cela!
+il faut que je sois bien b&ecirc;te pour ne pas l'avoir devin&eacute; tout de suite,
+quoique la minette aurait bien pu me mettre un mot d'explication.</p>
+
+<p>Dans son triomphe et malgr&eacute; le superbe poids marqu&eacute; par sa derni&egrave;re
+pes&eacute;e &agrave; la foire de Saint-Cloud, elle fit un saut de cabri et s'&eacute;lan&ccedil;a
+en courant vers sa baraque, qui &eacute;tait d&eacute;sormais toute proche.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ce fils-l&agrave;! disait-elle, je suis s&ucirc;re d'&ecirc;tre bien re&ccedil;ue. Ah! le
+cher c&oelig;ur va-t-il &ecirc;tre content!</p>
+
+<p>&Agrave; la porte de la baraque, elle trouva le fid&egrave;le &Eacute;chalot qui dormait en
+d&eacute;pit du froid, adoss&eacute; contre le montant et &eacute;chauffant le petit Saladin
+dans son giron.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne t'es-tu pas couch&eacute;, toi, l'enfl&eacute;? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot s'&eacute;veilla en sursaut et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! patronne, vous voil&agrave;! Dieu soit lou&eacute;! je n'esp&eacute;rais plus gu&egrave;re
+vous revoir en vie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ccedil;a, ma vieille?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dans l'homme qui est venu tant&ocirc;t, j'ai reconnu
+Toulonnais-l'Amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit la dompteuse, moi qui croyais que c'&eacute;tait M. de la P&eacute;ri&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-l&agrave;, r&eacute;pondit &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'avoir pas avertie tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, patronne, quand ils se voient d&eacute;couverts c'est l&agrave; le plus
+dur du danger.</p>
+
+<p>La dompteuse lui tapa sur l'&eacute;paule amicalement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as plus de jugeotte que je ne croyais, dit-elle, et tu as agi comme
+un gar&ccedil;on qui voit plus loin que le bout de son nez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit &Eacute;chalot, quand il s'agit de vous, patronne... mais vous
+pensez, l'id&eacute;e de vous voir partie avec un pareil bandit...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai vu des bandits, ma vieille! s'&eacute;cria la dompteuse, chez qui la
+r&eacute;action se faisait, amenant une sorte de fi&egrave;vre. Ah! tonnerre de Brest!
+comme ils disent &agrave; Saint-Brieuc, il y en avait de toutes les couleurs.
+Si je deviens vieille, je pourrai raconter jusqu'&agrave; la fin de mes jours
+que j'ai p&eacute;n&eacute;tr&eacute; au fond de la caverne des Habits Noirs, toute seule,
+comme Daniel dans la fosse aux lions! &Eacute;chalot l'&eacute;coutait bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&mdash;Des princes, des colonels, des barons, poursuivit la dompteuse, qu'on
+les prendrait pour la cr&egrave;me de l'aristocratie, quoi! des avocats, des
+m&eacute;decins...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez pu vous &eacute;chapper de leurs griffes, balbutia &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>La dompteuse mit ses deux poings sur ses hanches.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des camarades, moi et eux, dit-elle, je les ai tromp&eacute;s en
+grand par l'adresse de ma ruse, quoiqu'ils soient plus astucieux que des
+d&eacute;mons. Ferme la porte et va te coucher, ma vieille! Il fera jour
+demain, puisque c'est leur mot d'ordre, et j'ai id&eacute;e que nous en verrons
+de grises!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#Table">XVII</a></h2>
+
+<h3>Soir&eacute;e &agrave; L'&Eacute;pi-Sci&eacute;</h3>
+
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, vers onze heures, deux coup&eacute;s de ma&icirc;tres qui se suivaient
+mont&egrave;rent le boulevard du Temple au milieu de la bruyante cohue qui
+encombrait les abords des th&eacute;&acirc;tres.</p>
+
+<p>Les deux coup&eacute;s s'arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; l'endroit dit &laquo;la Galliote&raquo;, non loin des
+terrains, alors couverts de masures, o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve maintenant le Cirque
+Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>De chaque coup&eacute;, deux hommes descendirent; ils travers&egrave;rent le trottoir,
+puis la rue Basse, pour aller dans la ruelle connue sous le nom du
+&laquo;Chemin des Amoureux&raquo;, qui conduisait &agrave; l'estaminet de L'&Eacute;pi-Sci&eacute;.</p>
+
+<p>Ces quatre hommes, cependant, n'allaient point jouer la poule, car ils
+pass&egrave;rent franc devant les rideaux de cotonnade rouge qui masquaient la
+porte vitr&eacute;e du caf&eacute; borgne, et continu&egrave;rent de suivre la ruelle dans le
+coude qu'elle faisait sur la gauche.</p>
+
+<p>Tout de suite apr&egrave;s le coude, il y avait une porte basse, donnant acc&egrave;s
+dans une all&eacute;e plus noire qu'un four. Ce fut dans cette all&eacute;e que nos
+quatre compagnons disparurent, en hommes qui connaissent les localit&eacute;s.</p>
+
+<p>Pendant cela, il se faisait joyeux tapage dans la salle basse de
+L'&Eacute;pi-Sci&eacute;, o&ugrave; les habitu&eacute;s &eacute;taient nombreux.</p>
+
+<p>La reine Lampion, rouge et rogue, sommeillait &agrave; son comptoir, aupr&egrave;s
+d'un grand verre vide et troubl&eacute; par l'eau-de-vie sucr&eacute;e.</p>
+
+<p>Autour du billard &agrave; blouses dont le tapis luisant comme une toile cir&eacute;e
+avait quelques taches de plus que lors de notre derni&egrave;re visite, les
+joueurs &eacute;taient en belle humeur.</p>
+
+<p>Cocotte, le radieux gamin de Paris, mont&eacute; en graine, toujours gagnant,
+toujours vainqueur et comparable aux t&eacute;nors les plus c&eacute;l&egrave;bres par ses
+succ&egrave;s aupr&egrave;s des dames, avait fait des blocs superbes; Piquepuce, son
+ami, plus grave par l'&acirc;ge, plus distingu&eacute; par l'&eacute;ducation, tenait le d&eacute;
+dans un groupe de causeurs o&ugrave; quelques lionnes, favorites de la mode,
+buvaient en fumant du caporal comme des duchesses.</p>
+
+<p>Ces demoiselles &eacute;taient un peu comme leurs cavaliers, parmi lesquels le
+paletot fraternisait volontiers avec le bourgeron; il y avait parmi
+elles des &eacute;l&eacute;gances pr&eacute;tentieuses et fan&eacute;es et des toilettes franchement
+sans g&ecirc;ne; il y avait de la soie et de l'indienne, des chapeaux
+flambants et des bonnets sales.</p>
+
+<p>Quelques-unes &eacute;taient jeunes et jolies, malgr&eacute; l'effronterie uniforme
+qui d&eacute;parait ici tous les visages; mais la plupart avaient derri&egrave;re
+elles tout un long pass&eacute; de cabrioles, et la s&eacute;rie des aventures qui les
+avaient plong&eacute;es de chutes en d&eacute;cadences jusqu'&agrave; ces t&eacute;n&eacute;breuses
+profondeurs, &eacute;tait &eacute;crite sur leurs fronts en lisibles caract&egrave;res.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre y a-t-il dans Paris des caves plus profondes encore, car nous
+aurions pu reconna&icirc;tre, dans le groupe pr&eacute;sid&eacute; par Piquepuce, un brave
+gar&ccedil;on &agrave; la laideur na&iuml;ve et vaniteuse, coiffant ses cheveux jaunes d'un
+chapeau gris pel&eacute; qui semblait &ecirc;tre l&agrave; en c&eacute;r&eacute;monie, comme un petit
+bourgeois qu'on introduisait par hasard dans le plus pur salon du
+faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>Am&eacute;d&eacute;e Similor, entra&icirc;n&eacute; par sa nature frivole et son go&ucirc;t pour les
+plaisirs, oubliait ainsi ses devoirs de famille. Il avait r&eacute;ussi &agrave; se
+faufiler dans ce grand monde, o&ugrave; il se tenait sur la r&eacute;serve,
+choisissant ses paroles avec soin et ne se d&eacute;partant jamais des r&egrave;gles
+du beau langage.</p>
+
+<p>Les deux rougeaudes de l'&eacute;tablissement Samayoux l'avaient abandonn&eacute;,
+sans doute, ou bien il les avait l&acirc;ch&eacute;es, car nous le retrouvons lanc&eacute;
+dans une nouvelle intrigue d'amour avec une &eacute;norme gaillarde qui n'avait
+qu'un bras et qui portait un empl&acirc;tre sur l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai tous les brevets, lui disait-il, depuis ma plus tendre
+jeunesse: danse des salons, pointe, contre-pointe et caract&egrave;res, dont M.
+Piquepuce, par suite de nos relations d'amiti&eacute;, m'a dit qu'un jeune
+homme comme moi ne pouvait pas moisir dans la d&eacute;bine, malgr&eacute; ses talents
+et ses connaissances, au moyen desquels s'il y a une affaire, je peux
+m'y distinguer et monter au premier rang pour faire le bonheur de celle
+qui a su attirer mon regard.</p>
+
+<p>Il scandait ces phrases fleuries avec le respect qu'on met &agrave; d&eacute;clamer de
+beaux vers.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a, je n'en sais rien, r&eacute;pondit en ce moment Piquepuce &agrave; la
+question d'un paletot tout neuf qui n'avait pas de chemise: l'ordre est
+venu, je l'ai ex&eacute;cut&eacute;. Si c'est cette nuit ou demain <i>qu'il fera jour</i>,
+on vous le dira, mais la chose s&ucirc;re, c'est que nous ne couperons pas
+dans le drap noir cette fois-ci, car le Coyatier n'est pas &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Chacun tourna les yeux vers le coin o&ugrave; le marchef s'asseyait
+d'ordinaire, sombre et seul. Sa table &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>&mdash;Je vends ma bille quatre francs, s'&eacute;cria Cocotte, et c'est &agrave; moi la
+main: personne n'en veut? adjug&eacute;!</p>
+
+<p>Il se pencha sur le billard et <i>fit</i> son adversaire <i>au doubl&eacute;</i> en
+allant coller sa propre bille sous bande, &agrave; &eacute;gale distance de deux
+blouses.</p>
+
+<p>La galerie applaudit.</p>
+
+<p>Cocotte prit cette pose du billardier triomphant qui rappelle vaguement
+l'attitude des chevaliers appuy&eacute;s sur leur lance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas, dit-il, que le marchef a &eacute;t&eacute; envoy&eacute; l&agrave;-bas, au
+vert, apr&egrave;s l'affaire de la canne &agrave; pomme d'ivoire? C'&eacute;tait mont&eacute; un peu
+joliment cette histoire-l&agrave;, et le camarade qui avait d&eacute;moli la serrure
+de Hans Spiegel savait son &eacute;tat. L'imb&eacute;cile qui paie la loi en ce moment
+demeurait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la serrure, et le marchef se chauffe au
+soleil maintenant dans les propri&eacute;t&eacute;s de la compagnie, pendant que nous
+avons l'ongl&eacute;e &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;La loi n'est pas encore pay&eacute;e, r&eacute;pliqua Piquepuce, et je connais
+quelqu'un qui voudrait bien trouver un b&acirc;ton pour le jeter dans nos
+roues.</p>
+
+<p>Il montra du doigt Similor et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un bon gar&ccedil;on que j'ai embauch&eacute; pour savoir un peu ce qui se
+passe chez M<sup>me</sup> veuve Samayoux, qui vendrait sa baraque et mettrait
+par-dessus le march&eacute; le feu aux quatre coins de Paris pour sauver le
+petit lieutenant.</p>
+
+<p>Similor remonta le lambeau qui lui servait de cravate et mouilla son
+doigt pour lisser ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon habitude, dit-il, de fr&eacute;quenter la basse classe, mais
+par suite de circonstances et pour utiliser dans le malheur des brevets,
+acquis lorsque je fr&eacute;quentais une autre cat&eacute;gorie d'artistes,
+Porte-Saint-Martin, Op&eacute;ra et autres, j'ai pu abaisser mon orgueil
+jusqu'&agrave; un th&eacute;&acirc;tre en plein vent. Il n'y a pas de sot m&eacute;tier, mais on ne
+s'affectionne qu'avec les gens de son propre rang, et la veuve Samayoux
+ne m'&eacute;tant de rien, je d&eacute;voilerai ses myst&egrave;res avec plaisir.</p>
+
+<p>Certes &Eacute;chalot &eacute;tait une douce cr&eacute;ature, mais s'il avait entendu son
+Pylade parler ainsi, il y aurait eu une t&ecirc;te cass&eacute;e, et pour le coup
+Saladin aurait &eacute;t&eacute; orphelin.</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pondit &agrave; Similor, parce qu'un timbre plac&eacute; derri&egrave;re le
+comptoir tinta un coup unique et retentissant. La reine Lampion,
+&eacute;veill&eacute;e en sursaut, ouvrit ses yeux sanglants, qui clignot&egrave;rent,
+bless&eacute;s par le gaz.</p>
+
+<p>Les joueurs de billard arr&ecirc;t&egrave;rent leur partie, et un grand silence r&eacute;gna
+dans l'estaminet.</p>
+
+<p>Un gar&ccedil;on, la serviette sur le bras, s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; vers l'escalier en
+colima&ccedil;on qui conduisait au cabinet particulier, situ&eacute; &agrave; l'entresol, et
+connu sous le nom du <i>confessionnal</i>, mais il fut arr&ecirc;t&eacute; au passage par
+Cocotte, qui se tourna vers la dame de comptoir et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous, maman Rogome, et plus vite que &ccedil;a!</p>
+
+<p>On vit alors la reine Lampion quitter le si&egrave;ge o&ugrave; elle semblait riv&eacute;e
+depuis le matin jusqu'au soir et gagner l'escalier &agrave; vis, qu'elle monta
+en geignant.</p>
+
+<p>Quand elle &eacute;tait hors de son tr&ocirc;ne, la reine Lampion perdait cent pour
+cent. C'&eacute;tait un hideux paquet de graisse rhumatis&eacute;e, et nous ne
+saurions mieux la comparer qu'au vieux lion de L&eacute;ocadie Samayoux.</p>
+
+<p>Elle parvint enfin au haut de l'escalier, et disparut derri&egrave;re la porte
+ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le que M. l'Amiti&eacute; n'a pas pass&eacute; par l'estaminet comme &agrave; son
+ordinaire, dit Cocotte.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a veut dire qu'il est venu avec des gens qui ne sont pas press&eacute;s de
+se montrer, r&eacute;pliqua Piquepuce en baissant la voix: on va savoir la
+chose tout de suite, attendons.</p>
+
+<p>Similor &eacute;tait impressionn&eacute; profond&eacute;ment. Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait quelque chose de se trouver sous le m&ecirc;me toit que les grands
+de la terre.</p>
+
+<p>La reine Lampion reparut au haut de l'escalier. L'&eacute;carlate de sa joue
+passait au violet.</p>
+
+<p>Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Du punch en haut et en bas, allume Polyte!</p>
+
+<p>Polyte &eacute;tait le gar&ccedil;on de confiance qui tirait les num&eacute;ros &agrave; la poule.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria Similor dont l'enthousiasme n'eut point d'&eacute;cho. Vive le
+punch!</p>
+
+<p>Cocotte avait mont&eacute; trois ou quatre marches de l'escalier &agrave; la rencontre
+de la grosse femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du tabac? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et prends garde d'&eacute;ternuer! r&eacute;pliqua la reine Lampion d'un air
+rogue.</p>
+
+<p>Piquepuce s'approcha pour demander &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Combien sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Les connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont le voile.</p>
+
+<p>La reine Lampion ajouta tout &agrave; haut:</p>
+
+<p>&mdash;Quatre verres pour le confessionnal, Polyte!</p>
+
+<p>L'aspect g&eacute;n&eacute;ral de l'estaminet avait enti&egrave;rement chang&eacute;: hommes et
+femmes semblaient pris d'une anxi&eacute;t&eacute; pareille, et l'on entendait dans
+les groupes ces mots qui couraient:</p>
+
+<p>&mdash;Quatre voiles &agrave; la fois! &agrave; quelle diable de besogne va-t-on nous
+envoyer cette nuit?</p>
+
+<p>Similor seul avait pris une pose de matamore pour dire &agrave; sa voisine:</p>
+
+<p>&mdash;Le punch est la boisson que je pr&eacute;f&egrave;re, bien chaud et pas trop
+baptis&eacute;. Si l'occasion est venue d'affronter les bourgeois ou la force
+arm&eacute;e, vous pourrez voir le caract&egrave;re de celui qui se propose de vous
+fr&eacute;quenter, et dont rien n'est capable d'&eacute;tonner son courage ni son
+amour!</p>
+
+<p>La reine Lampion n'avait pas regagn&eacute; son comptoir; elle s'&eacute;tait assise
+sur la derni&egrave;re marche de l'escalier pour attendre Polyte, qui lui remit
+en main le plateau supportant le bol et les quatre verres.</p>
+
+<p>Elle prit le tout et remonta. Quand elle revint pour la seconde fois, on
+trinquait d&eacute;j&agrave; autour de deux &eacute;normes bassins qui flambaient.</p>
+
+<p>Elle fit signe &agrave; Polyte. Le gar&ccedil;on vint &agrave; elle et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a d'&eacute;tranger que l'oiseau, l&agrave;-bas, avec son chapeau gris; c'est
+M. Piquepuce qui l'a amen&eacute;.</p>
+
+<p>Similor, en proie &agrave; l'exaltation du z&egrave;le, levait justement son verre et
+s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la sant&eacute; de mes sup&eacute;rieurs! pour leur &ecirc;tre agr&eacute;able, je marcherais
+jusqu'&agrave; la mort!</p>
+
+<p>La manchotte de ses r&ecirc;ves lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est permis d'&ecirc;tre b&ecirc;tasse, mais pas tant que &ccedil;a, &agrave; moins que vous ne
+soyez ici de la part du gouvernement.</p>
+
+<p>La reine Lampion, &agrave; cet instant, se replongeait tout au fond de son
+tr&ocirc;ne avec un grognement voluptueux et tendait son grand verre &agrave; Polyte,
+qui l'emplissait jusqu'au bord.</p>
+
+<p>&mdash;On va &eacute;teindre et fermer, dit-elle; tout un chacun aura la bont&eacute; de
+rester jusqu'&agrave; ce qu'on lui donne la clef des champs. <i>Il fait jour!</i></p>
+
+<p>&mdash;Vive la ligne! s'&eacute;cria Similor, les t&eacute;n&egrave;bres sont favorables &agrave; la
+sensibilit&eacute;, je vais taquiner les dames!</p>
+
+<p>Il en aurait dit plus long, sans le poing de Cocotte qui, d'un seul
+coup, lui enfon&ccedil;a son chapeau gris jusqu'au menton.</p>
+
+<p>Quand il parvint &agrave; se d&eacute;barrasser de son couvre-chef, bandeau et b&acirc;illon
+&agrave; la fois, la sc&egrave;ne avait encore chang&eacute;, Polyte achevait de barrer la
+devanture, le gaz &eacute;tait &eacute;teint partout; la flamme du punch seule
+&eacute;clairait de ses lueurs livides toutes ces faces de bandits, anxieuses
+et sombres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#Table">XVIII</a></h2>
+
+<h3>Les conjur&eacute;s</h3>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, autour d'un autre bol de punch, les quatre voiles,
+comme la reine Lampion les appelait, &eacute;taient r&eacute;unis.</p>
+
+<p>Chacun d'eux avait encore devant soi, sur la table, le carr&eacute; de soie
+noire qui nagu&egrave;re couvrait son visage.</p>
+
+<p>Les verres &eacute;taient remplis, mais nul n'y avait encore port&eacute; les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient tous les quatre de notre vieille connaissance et nous les
+nommerons par rang d'&acirc;ge; M. de Saint-Louis, le m&eacute;decin Samuel, le
+docteur en droit Portai-Girard et M. Lecoq dans son costume de
+Toulonnais-l'Amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Le confessionnal &eacute;tait exactement tel que nous le v&icirc;mes, le soir o&ugrave; fut
+r&eacute;gl&eacute;e la lugubre com&eacute;die qui se termina par l'assassinat de Hans
+Spiegel dans son garni de la rue de l'Oratoire, et par l'arrestation de
+Maurice Pag&egrave;s &agrave; l'h&ocirc;tel d'Ornans.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous entrons, nos quatre compagnons avaient d&ucirc; causer d&eacute;j&agrave;
+de leurs affaires, car la discussion &eacute;tait fort anim&eacute;e.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sidence semblait appartenir au prince, mais Portai-Girard tenait
+le haut bout comme orateur, et M. Lecoq, contre son habitude, affectait
+une sorte de mod&eacute;ration indiff&eacute;rente.</p>
+
+<p>Le Dr Samuel, encore plus calme, se bornait &agrave; juger les coups.</p>
+
+<p>La parole &eacute;tait &agrave; Lecoq, qui disait en haussant les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, c'est peut-&ecirc;tre la superstition, mais voil&agrave; vingt ans
+que je regarde ce bonhomme-l&agrave; dans le blanc des yeux: chaque matin je
+crois enfin le conna&icirc;tre, et chaque soir je m'aper&ccedil;ois que je ne suis
+pas seulement au milieu du rouleau.</p>
+
+<p>&mdash;Quand les rouleaux sont trop longs, dit s&egrave;chement Portai-Girard, il y
+a moyen: on les coupe.</p>
+
+<p>&mdash;Pour couper celui-l&agrave;, murmura Lecoq, faites bien attention &agrave; ce que je
+vous dis, il faudra de fameux ciseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps lui donnez-vous encore &agrave; vivre, Samuel? demanda le
+prince dans un but &eacute;vident de conciliation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus, r&eacute;pliqua le m&eacute;decin, ces corps o&ugrave; il n'y a pas de
+sang et dont la chair s'est transform&eacute;e en parchemin peuvent v&eacute;g&eacute;ter des
+mois et des ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;S'il dure seulement deux semaines, s'&eacute;cria le docteur en droit, dont
+le poing ferm&eacute; frappa la table avec violence, nous sommes tordus, mes
+camarades! Cette affaire du petit lieutenant est mauvaise, mal prise,
+absurdement conduite...</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta! fit Lecoq, ce qui &eacute;tait vraiment dangereux, c'&eacute;tait
+l'histoire de Remy d'Arx. Ne soyons pas injustes non plus, le p&egrave;re a
+d&eacute;brouill&eacute; cet &eacute;cheveau-l&agrave; comme un ange et nous lui devons une belle
+chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole, fit Portai-Girard, c'est curieux comme il vous tient, ce
+vieux coquin-l&agrave;! toutes ses vessies vous les prenez pour des lanternes!
+Remy d'Arx est fini, c'est vrai, mais il reste une queue &agrave; cette
+affaire-l&agrave;. Notre ami Samuel est un savant praticien qui m&eacute;rite toute
+notre confiance, et cependant le Remy d'Arx, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;clar&eacute;
+mort par notre ami Samuel, a encore v&eacute;cu deux fois vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Entendons-nous! riposta le m&eacute;decin; son agonie a dur&eacute; deux jours,
+c'est vrai, mais il n'a recouvr&eacute; ni le mouvement ni la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? &ecirc;tes-vous rest&eacute; pr&egrave;s de son lit? la justice n'a rien
+pu obtenir, voil&agrave; tout ce que vous pouvez affirmer. Mais il y avait &agrave;
+son chevet un vieux serviteur...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! si le bonhomme Germain vous g&ecirc;ne..., interrompit Lecoq.</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, mais son geste fut suffisamment expressif. Le docteur
+en droit fixa sur lui son regard clair et tout brillant d'intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que vous appelez d&eacute;brouiller un &eacute;cheveau, mon bon, c'est
+mettre &agrave; la place d'un &eacute;cheveau brouill&eacute;, deux, trois, quatre &eacute;cheveaux.
+Comptons sur nos doigts, car les pires sourds sont ceux qui ne veulent
+pas entendre, et je m'&eacute;tonne beaucoup, mais beaucoup, que vous ayez
+besoin de tant d'arguments pour vous rendre &agrave; l'&eacute;vidence:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la place de l'&eacute;cheveau qui s'appelait Remy d'Arx, nous avons
+Valentine de Villanove, ou plut&ocirc;t Valentine d'Arx, car mieux que
+personne vous savez qu'elle est v&eacute;ritablement la s&oelig;ur du mort; nous
+avons Maurice Pag&egrave;s, et il y a cent &agrave; parier contre un que ces deux-l&agrave;
+connaissent notre secret.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons, en outre, M<sup>me</sup> veuve Samayoux, qui conna&icirc;tra notre secret
+demain si on ne le lui a pas dit aujourd'hui.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons enfin le vieux Germain, dont vous parlez fort &agrave; votre aise
+et que vous m'engagez &agrave; supprimer, s'il me g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas moi qu'il g&ecirc;ne, mon bon, c'est vous, c'est nous, c'est
+l'association tout enti&egrave;re. &Agrave; force de jouer au fin, cet esprit, qui
+&eacute;tait v&eacute;ritablement fort autrefois, et lucide, et plein de ressources,
+je n'ai pas l'intention de le rabaisser, en est arriv&eacute; &agrave; des subtilit&eacute;s
+enfantines, &agrave; des complications s&eacute;niles. Il s'amuse, ce vieux diable,
+avec le crime, comme un calculateur hors d'&acirc;ge se donne encore la
+migraine &agrave; tourmenter les jeux de casse-t&ecirc;te. La ligne droite lui
+d&eacute;pla&icirc;t; il fait mille tours et mille d&eacute;tours futiles, sous pr&eacute;texte de
+cacher la piste de ses pas, sans comprendre que chaque tour et chaque
+d&eacute;tour produit une piste nouvelle.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez un apologue: J'avais un oncle qui &eacute;tait voiturier dans le
+Quercy, un pays terrible pour les essieux.</p>
+
+<p>&laquo;Mon oncle avait command&eacute; un essieu tr&egrave;s longtemps, malgr&eacute; les roches et
+les orni&egrave;res; mais un beau jour, son valet lui dit: &laquo;L'essieu! s'en va,
+il faudrait le changer.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon oncle se f&acirc;cha. Un si bon essieu! qui avait r&eacute;sist&eacute; &agrave; tant de
+cahots! Je crois m&ecirc;me que mon oncle renvoya son valet.</p>
+
+<p>&laquo;Mais un beau jour, l'essieu, qui avait trop servi, se rompit et mon
+oncle eut les reins bris&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, comme le valet de mon oncle,
+mais je vous dis que votre colonel, f&ucirc;t-il en acier fondu, a servi de
+trop et qu'il est temps de le remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? demanda Lecoq.</p>
+
+<p>Il regarda tour &agrave; tour ses trois compagnons, qui d&eacute;tourn&egrave;rent les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est par moi, reprit-il avec la rondeur effront&eacute;e qu'il affectait
+en certaines occasions, je veux bien; si c'est par l'un de vous, je
+demande le temps de la r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>Le premier qui releva les yeux sur lui fut Portai-Girard.</p>
+
+<p>&mdash;L'Amiti&eacute;, dit-il, mon brave, r&eacute;fl&eacute;chis d'abord sur ceci: tu n'es pas
+en force contre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Lecoq, vous m'avez donc appel&eacute; &agrave; donner mon avis quand
+vous &eacute;tiez d&eacute;cid&eacute;s d'avance?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui me regarde, oui, r&eacute;pliqua Portai-Girard; tu vois que je te
+parle franchement. Pour ce qui regarde nos amis, interroge-les et ils te
+r&eacute;pondront.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous, sire, dit Lecoq sans rien perdre de sa bonne humeur ironique,
+je serai heureux de conna&icirc;tre &agrave; fond l'opinion de votre majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du bon dans ce qu'a dit Portai-Girard, repartit M. de
+Saint-Louis, le colonel cherche beaucoup la petite b&ecirc;te, et je penche &agrave;
+croire que la parabole de l'essieu vient &agrave; point, mais ce n'est pas cela
+qui me d&eacute;termine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit encore Lecoq, alors vous &ecirc;tes d&eacute;termin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peu pr&egrave;s, et voici pourquoi. Le P&egrave;re a plus d'esprit dans son petit
+doigt que nous dans toutes nos personnes, mais enfin nous ne sommes pas
+des cruches non plus, et s'il nous espionne depuis le matin jusqu'au
+soir, avec un soin qui fait son &eacute;loge, nous avons bien le droit aussi de
+regarder un petit peu, de temps en temps, par le trou de la serrure.
+J'ai regard&eacute; ou j'ai fait regarder, cela importe peu, et j'ai acquis la
+conviction que la derni&egrave;re marotte de notre bien-aim&eacute; ma&icirc;tre, qui a
+promis &agrave; chacun de nous en particulier sa succession enti&egrave;re, plut&ocirc;t dix
+fois qu'une...</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, pas mal! interrompit Lecoq en souriant, le prince est plus
+observateur que je ne le croyais.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! fit Samuel, cette mis&eacute;rable com&eacute;die de son h&eacute;ritage n'est-elle
+pas une preuve manifeste de d&eacute;cadence?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes donc aussi, docteur? demanda Lecoq visiblement &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en sommes tous! s'&eacute;cria Portai-Girard; nous avons assez de ce
+bric-&agrave;-brac! Si ce n'&eacute;tait qu'un vieux coquin, &agrave; la bonne heure! mais
+c'est un vieil idiot. Nous voulons un autre essieu.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! bigre! murmura Lecoq, les choses me paraissent fort avanc&eacute;es.
+Seulement le prince ne nous a pas dit ce qu'il a vu par la serrure de
+notre v&eacute;n&eacute;r&eacute; p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, r&eacute;pondit M. de Saint-Louis, que notre v&eacute;n&eacute;r&eacute; p&egrave;re, soit qu'il
+compte vivre &eacute;ternellement, soit qu'il s'abonne &agrave; mourir comme tout le
+monde, veut emporter avec lui le tr&eacute;sor des Habits Noirs, que j'&eacute;value &agrave;
+plus de vingt millions, en nous laissant nus comme des petits saints
+Jean, en face de la justice charitablement avertie.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit y avoir en effet plus de vingt millions, dit Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas un milliard, pendant que nous y sommes? grommela Lecoq.</p>
+
+<p>Le docteur en droit fit un geste de col&egrave;re, mais M. de Saint-Louis prit
+la parole tranquillement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Toulonnais, mon vieux, tu es le plus ancien dans la maison et nous
+aurions voulu t'avoir avec nous. Tu peux bien remarquer qu'on ne s'est
+embarrass&eacute; ici ni de Corona, ni de l'abb&eacute;, ni de la comtesse de Clare.
+Toi seul as &eacute;t&eacute; convoqu&eacute;. Mais il ne faudrait pas te mettre en t&ecirc;te que
+tu es un homme n&eacute;cessaire: nous nous passerons de toi parfaitement.
+Voil&agrave; trois semaines que nous travaillons l'association comme on brasse
+de la p&acirc;te; nous nous sommes mis en rapport avec ceux du second degr&eacute;,
+et nous tenons les simples dans notre main.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! gronda Lecoq, alors &ccedil;a br&ucirc;le?</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux en juger: <i>il fait jour</i> en bas, cette nuit; est-ce toi qui as
+battu le rappel?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Mais &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;rs que le P&egrave;re n'a pas entendu le
+tambour?</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du
+conseil, tout &agrave; l'heure si r&eacute;solus.</p>
+
+<p>Lecoq avait une figure &agrave; peindre. On eut dit d'un inventeur qui, au
+moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arriv&eacute; avant lui au
+minist&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re fois que j'ai eu cette id&eacute;e-l&agrave;, pronon&ccedil;a-t-il enfin &agrave; voix
+basse, j'entends l'id&eacute;e que vous avez, il n'&eacute;tait pas encore question de
+vous, mes braves, et cette id&eacute;e-l&agrave;, d'autres l'avaient eue avant moi. On
+rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche;
+on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les
+autres, mais &agrave; l'exception de moi, qui n'ai jamais dit mon secret &agrave;
+personne, tous ceux qui ont eu cette id&eacute;e-l&agrave; sont morts!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s'&eacute;taient attaqu&eacute;s &agrave; un
+homme plein de force, et il n'y a plus qu'un agonisant en face de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi ne pas attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il mourra comme il a v&eacute;cu, et que sa derni&egrave;re plaisanterie
+sera de faire sauter l'association comme une poudri&egrave;re.</p>
+
+<p>Lecoq avait pris un air s&eacute;rieux et ses sourcils &eacute;taient fronc&eacute;s
+profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;S'il a eu cette fantaisie-l&agrave;, dit-il, et je l'en crois bien capable,
+l'association sautera, j'en r&eacute;ponds. Il ne reste pas grand-chose de lui,
+j'en conviens, mais tant qu'il y aura de lui un petit morceau gros comme
+le doigt, prenez garde!...</p>
+
+<p>Vous souriez? les autres souriaient aussi... ceux qui sont morts.</p>
+
+<p>Si j'&eacute;tais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je
+sais peut-&ecirc;tre o&ugrave; est le d&eacute;faut de sa cuirasse; si je suis avec lui
+contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre
+peau. Nos int&eacute;r&ecirc;ts sont communs, voil&agrave; le vrai; ne nous f&acirc;chons donc
+pas, si c'est possible, et discutons amicalement.</p>
+
+<p>Le vrai, c'est encore qu'il y a beaucoup d'argent, non point en caisse,
+mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions;
+je n'en sais pas le compte.</p>
+
+<p>Le vrai, c'est enfin que le P&egrave;re a pu avoir l'intention d'enterrer le
+tr&eacute;sor et l'association du m&ecirc;me coup. Il est de ceux qui disent:</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s moi, la fin du monde!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez cela et vous h&eacute;sitez! s'&eacute;cria Portai-Girard.</p>
+
+<p>&mdash;J'h&eacute;site parce que je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons, nous...</p>
+
+<p>&mdash;Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous &eacute;coute. Portai-Girard
+et le prince regard&egrave;rent Samuel, qui dit avec une r&eacute;pugnance visible:</p>
+
+<p>&mdash;Entre gens comme nous, il n'y a pas d'&eacute;crit possible. &Agrave; quoi servent
+les pactes, quand m&ecirc;me ils sont sign&eacute;s avec du sang? Je ne connais pas
+le moyen de lier l'Amiti&eacute;, et si l'Amiti&eacute; ne joue pas franc jeu, nous
+sommes perdus!</p>
+
+<p>Lecoq se mit &agrave; rire et lui tendit la main au travers de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, docteur, dit-il, tu commences &agrave; comprendre le n&eacute;ant des pilules,
+comme nos braves amis reconnaissent l'inutilit&eacute; du couteau.... vis-&agrave;-vis
+de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera
+toujours vuln&eacute;rable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N'aurais-je
+pas pu, d&egrave;s le premier coup, vous dire: &laquo;Tope! je suis avec vous&raquo;? Je
+joue franc jeu, puisque j'ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons fr&egrave;res,
+sur le troupeau qui s'abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous
+ne savons pour qui <i>il fait jour</i> en ce moment sous nos pieds.</p>
+
+<p>Son talon frappa le carreau, et comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un signal, une sourde
+clameur monta de l'&eacute;tage inf&eacute;rieur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#Table">XIX</a></h2>
+
+<h3>Le scapulaire, le secret, le tr&eacute;sor</h3>
+
+
+<p>Tous les verres restaient pleins, except&eacute; celui de Lecoq, qu'il avait
+d&eacute;j&agrave; vid&eacute; trois fois. Au d&eacute;but de la r&eacute;union, ses compagnons croyaient
+le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourn&eacute; au cours de
+l'entretien, et maintenant Lecoq &eacute;tait le seul qui ne montr&acirc;t ni
+embarras ni d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatri&egrave;me fois
+son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant
+un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de pr&eacute;jug&eacute;. On nous
+appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les
+dix-neuf vingti&egrave;mes de ceux qui s'intitulent honn&ecirc;tes gens sont
+exactement dans la m&ecirc;me position que nous.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne cache pas que j'avais une frayeur; l'homme est un animal vaniteux
+et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a gliss&eacute; &agrave;
+l'oreille de Portai-Girard: &laquo;Tu seras mon successeur&raquo;; &agrave; l'oreille de M.
+de Saint-Louis aussi, &agrave; l'oreille de ce bon Samuel de m&ecirc;me; si cette
+id&eacute;e a germ&eacute; dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la
+mienne, le g&acirc;chis est complet, et notre v&eacute;n&eacute;rable papa n'aura qu'&agrave; nous
+enfermer ensemble pour que nous nous entred&eacute;vorions.</p>
+
+<p>&laquo;Or, nous &eacute;tions ici enferm&eacute;s ensemble et j'ai cru que la d&icirc;nette allait
+commencer, mais pas du tout! au lieu d'enfants gourmands, je trouve des
+gens raisonnables.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; ma question nettement pos&eacute;e: Qui sera le ma&icirc;tre, on m'a nettement
+r&eacute;pondu: Il n'y aura plus de ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; cette autre demande: Que deviendra l'association? R&eacute;ponse: Nous nous
+en moquons comme du roi de Prusse! L'association &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; gagner
+de l'argent, il y a de l'argent, nous nous partageons le magot entre
+quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce
+bien cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, r&eacute;pondirent en m&ecirc;me temps les trois autres associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes v&eacute;ritablement des amis,
+depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l'app&eacute;tit
+de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions
+trouver un endroit o&ugrave; nos anciens camarades ne viendront point nous
+chercher. Parlons donc s&eacute;rieusement, d&eacute;sormais, et mettons de c&ocirc;t&eacute; les
+petites d&eacute;couvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse
+tra&icirc;ner comme cela des myst&egrave;res mignons pour &eacute;veiller la curiosit&eacute; de
+ceux qui l'entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans
+que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: &laquo;Il n'est
+point de grand homme pour son valet de chambre&raquo;? Le proverbe a menti
+cette fois; j'ai &eacute;t&eacute; le valet, puis le secr&eacute;taire du colonel
+Bozzo-Corona, et je d&eacute;clare que c'est un grand homme, un tr&egrave;s grand
+homme, un plus grand homme que les grands hommes qui d&eacute;couvrent par
+hasard l'imprimerie, l'Am&eacute;rique ou la vapeur: il a trouv&eacute; par le calcul
+des probabilit&eacute;s un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les
+chances du ch&acirc;timent, il a invent&eacute; <i>l'assurance en cas de sc&eacute;l&eacute;ratesse</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les
+l&egrave;vres se relev&egrave;rent en un sourire ironique.</p>
+
+<p>Tous les regards exprim&egrave;rent une avide curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas
+seulement &agrave; d&eacute;fendre son &oelig;uvre contre les chiens myopes et enrhum&eacute;s du
+cerveau que nos gouvernements paient tr&egrave;s cher sous le nom de justice,
+de police, etc., il avait &agrave; d&eacute;fendre son &oelig;uvre contre ses propres
+ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme
+est rest&eacute; enfant, et les solennelles momeries qui &eacute;taient le fond des
+myst&egrave;res de l'antiquit&eacute; se sont perp&eacute;tu&eacute;es &agrave; travers les &acirc;ges, de telle
+sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples
+d'Isis ont eu des h&eacute;ritiers directs au fond des forteresses o&ugrave;
+radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes o&ugrave; les
+<i>Camorre</i> de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant
+leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir
+fr&eacute;quent&eacute; les saintes Wehme, mais il a command&eacute; en chef des bandes
+calabraises &agrave; la fin du si&egrave;cle dernier, et l'Europe enti&egrave;re l'a connu
+sous le nom de Fra Diavolo.</p>
+
+<p>&mdash;Fra Diavolo! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent avec le m&ecirc;me accent d'incr&eacute;dulit&eacute; les trois
+ma&icirc;tres. Quel conte!</p>
+
+<p>&mdash;On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le
+<i>Fra Diavolo</i> de l'Op&eacute;ra-Comique, et les biographies pr&eacute;tendent que ce
+c&eacute;l&egrave;bre chef des <i>Camorre</i> fut ex&eacute;cut&eacute; &agrave; Naples, en 1799; mais en Corse,
+o&ugrave; j'ai pass&eacute; ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient
+encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient
+avoir une amulette b&eacute;nie par le d&eacute;mon, et ils l'appelaient entre eux
+Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le
+grand secret des pr&ecirc;tres &eacute;gyptiens, des hi&eacute;rophantes, des druides, des
+francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin.</p>
+
+<p>Ce fut pendant de longues ann&eacute;es son prestige qui dure encore. Il &eacute;tait
+le seul &agrave; conna&icirc;tre le secret grav&eacute; &agrave; l'int&eacute;rieur des deux m&eacute;daillons
+qui forment le scapulaire des ma&icirc;tres de la Merci.</p>
+
+<p>Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux,
+je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de
+vous le dire.</p>
+
+<p>C'est un mot, un seul mot, r&eacute;p&eacute;t&eacute; en une tr&egrave;s grande quantit&eacute; de langues
+dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tomb&egrave;rent sur les
+lettres h&eacute;bra&iuml;ques qui commen&ccedil;aient la s&eacute;rie, je crus qu'elles
+exprimaient le nom de Dieu.</p>
+
+<p>Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point <i>Allah</i>; je
+me souviens des caract&egrave;res grecs dispos&eacute;s ainsi: ou&ocirc;ev; le latin que je
+compris d&eacute;j&agrave; disait <i>nihil</i>; puis venait l'allemand <i>nichts</i>; l'anglais
+<i>nothing</i>, l'italien <i>niente</i>, l'espagnol <i>nada</i>, et pour vous &eacute;pargner
+les autres langues, le fran&ccedil;ais <i>rien</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est l&agrave; le secret des Habits Noirs! s'&eacute;cria M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute;ant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne d&eacute;teste pas
+cette id&eacute;e-l&agrave;, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!</p>
+
+<p>&mdash;Je le pensai ainsi, r&eacute;pliqua M. Lecoq, puisque je remis fid&egrave;lement le
+scapulaire &agrave; sa place; mais n'ayant plus de secret &agrave; chercher, tout mon
+flair se reporta sur le tr&eacute;sor. Ici je vais vous int&eacute;resser davantage:
+le tr&eacute;sor n'est pas, comme vous l'avez cru, un amas d'or et d'argent
+d&eacute;pos&eacute; ici ou l&agrave;, et probablement, selon mon opinion premi&egrave;re, dans les
+caves du couvent de Sart&egrave;ne, o&ugrave; le ma&icirc;tre fait son p&egrave;lerinage une fois
+l'an; le tr&eacute;sor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait
+porter sous son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brill&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pliqua Lecoq.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des titres de d&eacute;p&ocirc;t? demanda Portai-Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pliqua encore Lecoq.</p>
+
+<p>&mdash;Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant
+contenir une bien grosse somme en billets de banque.</p>
+
+<p>&mdash;Le Royal-Exchange d'Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes
+depuis cinq livres jusqu'&agrave; un million sterling. On en conna&icirc;t trois de
+cette somme, et feu le prince de Galles, qui poss&eacute;dait, dit-on, un
+exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui
+vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de
+cure-dent.</p>
+
+<p>&mdash;Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est
+bien &agrave; nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions,
+mais je sais qu'elle renferme des valeurs anglaises pour une somme
+&eacute;norme. &Agrave; supposer m&ecirc;me que le P&egrave;re ait fait plusieurs parts du tr&eacute;sor,
+ce qui est assez dans son caract&egrave;re, tous les &oelig;ufs d'un finaud tel que
+lui ne pouvant pas &ecirc;tre mis dans le m&ecirc;me panier, c'est encore ici que
+doit &ecirc;tre le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J'ai cru longtemps
+que le colonel &eacute;tait au-dessus de la nature humaine par ce seul fait
+qu'il n'avait point en lui cette chose agr&eacute;able mais compromettante
+qu'on appelle un c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas! s'&eacute;cria Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a jamais eu! appuy&egrave;rent les deux autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, nul n'est parfait ici-bas. Depuis pr&egrave;s de cent ans,
+notre v&eacute;n&eacute;r&eacute; ma&icirc;tre a trahi tous ses amis, d&eacute;valis&eacute; toutes ses
+connaissances, et envoy&eacute; dans un monde meilleur la plupart de ceux qui
+l'ont servi; mais il y a n&eacute;anmoins, dans un petit coin de son antique
+carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de c&oelig;ur. Je l'ai vu
+pleurer une fois qu'il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au
+chevet d'une enfant que les m&eacute;decins avaient condamn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les &eacute;paules;
+il aime sa Fanchette comme ma porti&egrave;re caresse son chat!</p>
+
+<p>&mdash;Et il l'a donn&eacute;e au plus l&acirc;che coquin de la bande! ajouta Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona
+&eacute;tait beau comme un astre, et il chantait le r&ocirc;le d'Almaviva dans <i>Le
+Barbier</i> avec une voix qui valait cent mille &eacute;cus de rente. Mais ne nous
+&eacute;garons pas dans les d&eacute;tails. Que le p&egrave;re aime sa Fanchette comme une
+perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu'il l'aime et
+qu'il lui a pr&eacute;par&eacute; un splendide avenir. Moi, qu'il n'aime pas, mais
+dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l'esprit familier de sa
+maison; il h&eacute;site &agrave; m'&eacute;trangler, parce que je le tiens comme une
+habitude, et il en est venu &agrave; ne pas faire plus attention &agrave; moi qu'aux
+meubles de son h&ocirc;tel. J'ai en outre quelques petites intelligences dans
+la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse
+Corona, me fait son rapport quotidien.</p>
+
+<p>Voici ce que j'ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du
+soir, le P&egrave;re avait eu une crise terrible. Son m&eacute;decin, appel&eacute; en toute
+h&acirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! son m&eacute;decin? interrompit Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a, bonhomme, r&eacute;pliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le P&egrave;re avalait
+tes drogues?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai toujours soign&eacute; en toute honn&ecirc;tet&eacute;, r&eacute;pondit s&eacute;rieusement
+Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu as toujours nourri l'espoir que, dans un cas pressant, il te
+suffirait d'une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton
+espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers.</p>
+
+<p>Je continue. Le m&eacute;decin a eu toutes les peines du monde &agrave; dominer la
+crise, et je crois qu'il a conseill&eacute; &agrave; son malade de mettre ordre &agrave; ses
+affaires.</p>
+
+<p>Quand le m&eacute;decin a &eacute;t&eacute; parti, on a renvoy&eacute; tout le monde, et le P&egrave;re est
+rest&eacute; seul avec Fanchette.</p>
+
+<p>Vous savez qu'elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet
+voisin de la chambre du colonel.</p>
+
+<p>Vous ne tenez pas absolument, n'est-ce pas, &agrave; savoir par quelle fente de
+boiserie ou par quel trou de serrure j'ai surpris ce qui va suivre?
+L'important, c'est que je l'aie surpris et que j'en garantisse l'exacte
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#Table">XX</a></h2>
+
+<h3>Le roman du colonel</h3>
+
+
+<p>Lecoq avala son cinqui&egrave;me verre de punch et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;L'id&eacute;e que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aim&eacute; ma&icirc;tre,
+je l'avais avant vous, mes chers coll&egrave;gues. Je ne vous accuse pas de me
+l'avoir vol&eacute;e, les beaux esprits se rencontrent, voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>Le P&egrave;re est bien &eacute;loign&eacute; d'avoir baiss&eacute; autant que vous le croyez; mais
+il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de
+g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Il a toujours &eacute;t&eacute; enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les
+plus s&eacute;rieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours
+r&eacute;ussi par leur c&ocirc;t&eacute; enfantin.</p>
+
+<p>C'est la loi du succ&egrave;s. Les imaginations trop ing&eacute;nieuses sont comme les
+livres trop bien faits: elles ne r&eacute;ussissent pas.</p>
+
+<p>Le dernier roman du P&egrave;re-&agrave;-tous, ou plut&ocirc;t sa derni&egrave;re affaire, pour
+parler son langage, a d&ucirc; &ecirc;tre l'objet de tous ses soins. Il y avait en
+lui deux mobiles &eacute;galement passionn&eacute;s: l'envie d'assurer &agrave; sa Fanchette
+un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour
+supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait arrang&eacute; depuis des mois, depuis des ann&eacute;es peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona
+aupr&egrave;s de son lit et lui tra&ccedil;a, comme on raconte une anecdote, le
+tableau de son existence future.</p>
+
+<p>Il existe &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans une famille, fran&ccedil;aise d'origine, qui
+occupe une position &eacute;norme; le fils a&icirc;n&eacute; de cette maison faisait, l'an
+dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille
+Francesca Corona passaient &agrave; Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le
+colonel a des pr&eacute;cautions &agrave; garder en Italie, non seulement par suite de
+son pass&eacute;, mais encore &agrave; cause de certains hauts faits, plus modernes,
+accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous pr&eacute;texte d'incognito, il
+&eacute;tait &agrave; Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette &eacute;tait M<sup>lle</sup> de
+Saint-Pierre.</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain la vit et en devint &eacute;perdument amoureux. Fanchette a le
+c&oelig;ur sensible, elle allait voguer &agrave; pleines voiles sur le fleuve de
+Tendre, lorsque le Ma&icirc;tre, qui avait son dessein, l'arr&ecirc;ta net et
+l'enleva pour la ramener en France.</p>
+
+<p>Avant de partir n&eacute;anmoins, il avait eu, lui, le colonel, une conf&eacute;rence
+avec le jeune Am&eacute;ricain, qui s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; et avait demand&eacute; la main de
+M<sup>lle</sup> de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage
+arr&ecirc;t&eacute; entre les deux familles.</p>
+
+<p>&mdash;Du vivant de Corona? demanda Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Sous la main du P&egrave;re, r&eacute;pondit Lecoq, Corona est comme nous tous un
+brin de paille qu'on peut briser au premier caprice.</p>
+
+<p>Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman.</p>
+
+<p>Dans le petit po&egrave;me r&eacute;cit&eacute; &agrave; Fanchette, il y a trois jours, Corona &eacute;tait
+mort d'une fi&egrave;vre c&eacute;r&eacute;brale ou d'une fluxion de poitrine.</p>
+
+<p>Le colonel n'a m&ecirc;me pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce
+comparse.</p>
+
+<p>Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle
+le sera quand le colonel voudra.</p>
+
+<p>Il y a une dame anglaise, toute pr&ecirc;te, convenable au plus haut point,
+joli nom, poss&eacute;dant les fa&ccedil;ons du meilleur monde et qui conduirait
+Fanchette &agrave; la Nouvelle-Orl&eacute;ans avec tous les papiers constatant l'&eacute;tat
+civil de M<sup>lle</sup> de Saint-Pierre, y compris l'acte de d&eacute;c&egrave;s de son
+v&eacute;n&eacute;rable a&iuml;eul.</p>
+
+<p>Le reste va de soi: le mariage fait, voile imp&eacute;n&eacute;trable jet&eacute; sur le
+pass&eacute;, existence princi&egrave;re au sein d'une des plus riches et des plus
+honorables familles du monde entier.</p>
+
+<p>Avez-vous quelque chose &agrave; dire contre cette combinaison?</p>
+
+<p>Quand le P&egrave;re eut achev&eacute; de raconter cette anecdote, que j'appellerai
+pr&eacute;ventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et
+lui ordonna de le serrer dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet ange de Fanchette accepta? demand&egrave;rent &agrave; la fois les trois
+Habits Noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Le r&ocirc;le virginal de M<sup>lle</sup> de Saint-Pierre? je n'en sais rien, r&eacute;pondit
+Lecoq, mais le coffret, assur&eacute;ment oui. Et c'est l&agrave;, veuillez le
+remarquer, le seul c&ocirc;t&eacute; de la question qui nous int&eacute;resse. Vous savez
+d&eacute;sormais o&ugrave; trouver le tr&eacute;sor de la Merci, qui est notre patrimoine.
+Laissons &agrave; l'&eacute;cart tout le reste, et d&eacute;lib&eacute;rons sur la question de
+savoir comment nous nous emparerons du tr&eacute;sor de la Merci.</p>
+
+<p>Le docteur en droit se frotta les mains et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour la premi&egrave;re fois, depuis bien longtemps, nous voil&agrave; en face d'une
+op&eacute;ration nette et claire. L'Amiti&eacute; vient de nous rendre un grand
+service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime.</p>
+
+<p>&mdash;Accord&eacute;! firent les deux autres. L'Amiti&eacute; salua.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma
+part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et
+claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois,
+songez-y bien, il ne faut rien laisser derri&egrave;re nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un compte &agrave; &eacute;tablir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du
+moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilit&eacute;s dont
+abusait le Ma&icirc;tre, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le
+lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette
+maman L&eacute;o, comme on l'appelle, au coin d'une borne.</p>
+
+<p>&mdash;Restent nos quatre associ&eacute;s, dit Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, r&eacute;pliqua le docteur en
+droit. Je prends Corona, choisissez les v&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Et Fanchette? demanda Lecoq.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends Fanchette par-dessus le march&eacute;! dit Portai-Girard en proie &agrave;
+une fi&eacute;vreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier &agrave; donner,
+apr&egrave;s quoi nous sommes riches, puissants... et honn&ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Aucun bruit ne montait plus de l'&eacute;tage inf&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put
+entendre trois petits coups frapp&eacute;s avec pr&eacute;caution, mais distinctement,
+&agrave; la double porte qui d&eacute;fendait l'entr&eacute;e du cabinet dit confessionnal.</p>
+
+<p>Les quatre conjur&eacute;s se regard&egrave;rent; ils &eacute;taient p&acirc;les et des gouttes de
+sueur perlaient &agrave; leurs fronts.</p>
+
+<p>Portai-Girard dit le premier:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>On frappa encore, et cette fois d'une fa&ccedil;on plus distincte.</p>
+
+<p>Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se
+mirent debout.</p>
+
+<p>Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la derni&egrave;re parole de
+Portai-Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un ma&icirc;tre, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le
+Ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;N'ouvrons pas! opina Samuel.</p>
+
+<p>M. de Saint-Louis et le docteur en droit r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;N'ouvrons pas!</p>
+
+<p>Mais Lecoq, se levant &agrave; son tour, fit un pas vers la porte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tous ceux qui sont en bas appartiennent au P&egrave;re avant de nous
+appartenir. Nous sommes pris au pi&egrave;ge, mes camarades; si le Ma&icirc;tre a un
+doute, aucun de nous ne sortira d'ici!</p>
+
+<p>Pour la troisi&egrave;me fois on frappa &agrave; la porte ext&eacute;rieure avec une certaine
+impatience. Les trois Habits Noirs retomb&egrave;rent sur leurs si&egrave;ges.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc bien peur de lui? demanda Lecoq en se redressant. Vous
+avez raison, et moi aussi, j'ai peur. Mais nous nous demandions tout &agrave;
+l'heure: &laquo;Qui se chargera de lui?&raquo; Nous sommes quatre et il est seul; il
+est mourant, nous sommes forts... allons, souriez mes fr&egrave;res, si vous
+pouvez; l'occasion est belle, il s'agit de bien jouer notre jeu!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#Table">XXI</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; il est parl&eacute; pour la premi&egrave;re fois de la noce</h3>
+
+
+<p>Les trois Habits Noirs ne prenaient point la peine de cacher leur
+trouble et les regards qu'ils &eacute;changeaient t&eacute;moignaient de leur profonde
+ind&eacute;cision.</p>
+
+<p>Pendant que Lecoq ouvrait la premi&egrave;re porte, Samuel dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Lecoq doit &ecirc;tre de son bord.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Portai, car Lecoq vient de trahir un trop gros secret.</p>
+
+<p>&mdash;Lecoq a-t-il dit la v&eacute;rit&eacute;? murmura M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>La main de Portai-Girard s'&eacute;tait gliss&eacute;e sous le revers de sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous deux, murmura-t-il rapidement, tenez l'Amiti&eacute;, mais tenez
+ferme! et nous allons voir un peu &agrave; jouer le jeu qu'il conseille.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien! h&eacute; bien! disait cependant au-dehors la voix fr&ecirc;le et fl&ucirc;t&eacute;e
+du colonel Bozzo, vous me laissez prendre froid et je suis capable d'y
+gagner la coqueluche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc bien vous, papa? repartit Lecoq; du diable si on avait
+l'id&eacute;e de vous attendre! il est plus de minuit, et vous vous couchez
+toujours avec les poules.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis all&eacute; te chercher chez toi, dit le vieillard, au moment o&ugrave; la
+seconde porte tournait sur ses gonds, mais j'ai trouv&eacute; nez de bois, et
+comme j'avais besoin de causer affaires, je suis venu te relancer
+jusqu'ici.</p>
+
+<p>Lecoq s'effa&ccedil;a pour livrer passage. Ce fut en v&eacute;rit&eacute; un spectre qui
+entra: quelque chose de si tremblant et de si cass&eacute; qu'on e&ucirc;t dit le
+squelette m&ecirc;me de la caducit&eacute;, grelottant sous les plis &agrave; demi vides de
+la douillette ouat&eacute;e.</p>
+
+<p>Cela faisait piti&eacute;, mais c'&eacute;tait dr&ocirc;le &agrave; cause des efforts qu'essayait
+le spectre pour para&icirc;tre ingambe et guilleret.</p>
+
+<p>Mais cela &eacute;tait terrible aussi, car Portai-Girard baissa les yeux en
+serrant le manche de son couteau.</p>
+
+<p>Il y avait au milieu de ce visage h&acirc;ve et couleur de terre deux
+prunelles qui roulaient &eacute;trangement, laissant sourdre par intervalles
+des rayons verts comme ceux qui passent entre les paupi&egrave;res demi-closes
+des chats.</p>
+
+<p>D'un seul regard, le fant&ocirc;me avait vu et traduit le geste du docteur en
+droit. &Agrave; cette sorte d'escrime, il n'avait jamais trouv&eacute; son ma&icirc;tre, et
+avant m&ecirc;me d'avoir franchi le seuil, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cette grosse coquine de Lampion n'est donc pas encore mont&eacute;e, h&eacute;?</p>
+
+<p>Ces mots, prononc&eacute;s avec la mauvaise humeur d'un enfant maussade,
+&eacute;taient le r&eacute;sultat d'un calcul pr&eacute;cis.</p>
+
+<p>Ces mots lui sauv&egrave;rent la vie comme aurait pu faire la plus vigoureuse
+et la plus adroite de toutes les parades.</p>
+
+<p>En effet, Portai-Girard, pouss&eacute; par l'exc&egrave;s m&ecirc;me de sa terreur, allait
+l'abattre d'un seul coup.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, il retira sa main vide et dit d'un air bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Salut, p&egrave;re! vous avez donc averti en bas?</p>
+
+<p>Les deux autres se lev&egrave;rent disant comme lui:</p>
+
+<p>&mdash;Salut, p&egrave;re!</p>
+
+<p>Le colonel eut son sourire de casse-noisette agr&eacute;able, et entra appuy&eacute;
+sur l'&eacute;paule de Lecoq.</p>
+
+<p>Vous eussiez cherch&eacute; en vain sur ses traits l'ombre d'une inqui&eacute;tude.
+Chez lui, tout restait toujours en dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir; mes mignons bien-aim&eacute;s, dit-il en leur adressant &agrave;
+chacun le m&ecirc;me signe de caresse paternelle; j'ai eu ma grosse fi&egrave;vre ce
+soir, cent dix pulsations, Samuel, ma chatte! Mais il ne faut pas
+s'&eacute;couter; si je restais tranquille, je m'engourdirais. Quand je suis
+arriv&eacute; en bas, l'estaminet &eacute;tait d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;; j'ai fait toc-toc &agrave; la
+fen&ecirc;tre de la cuisine, et Lampion a voulu m'ouvrir, mais je lui ai dit:
+&laquo;Bobonne, je crois que tu as du monde, quoiqu'on n'entende rien; je vais
+&agrave; l'entresol; monte-moi de la limonade &agrave; l'anis, car j'&eacute;trangle de
+soif...&raquo;</p>
+
+<p>Il s'interrompit pour ajouter du ton le plus naturel:</p>
+
+<p>&mdash;Timbre donc, l'Amiti&eacute;, cette Lampion va me laisser &eacute;touffer.</p>
+
+<p>Lecoq toucha le timbre, mais il pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux dr&ocirc;le nous a roul&eacute;s encore une fois. Lampion n'&eacute;tait pas
+pr&eacute;venue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes pauvres bibis, soupira le colonel en se laissant tomber dans
+le si&egrave;ge que Samuel et le prince lui avanc&egrave;rent, ne devenez jamais si
+vieux que moi! C'est honteux de mourir ainsi par petits morceaux! Je
+suis bien content de te voir, Portai; j'ai justement une contrari&eacute;t&eacute; de
+chicane qui m'a agac&eacute; les nerfs au moment o&ugrave; j'allais me mettre au lit,
+en quittant cette bonne marquise. Elle ne veut pas en d&eacute;mordre, vous
+savez? Elle ne consentira jamais &agrave; laisser partir les deux enfants sans
+qu'ils soient bel et bien mari&eacute;s. La morale, la religion... enfin, vous
+comprenez, je lui ai promis tout ce qu'elle a voulu. On les mariera, et
+je vous invite &agrave; la noce. Mais chut! voici Lampion, nous allons recauser
+de tout cela.</p>
+
+<p>La face rubiconde de la dame de comptoir parut, en effet, &agrave; la porte
+entreb&acirc;ill&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle ne vit rien, selon la coutume, sinon cinq voiles noirs sur autant
+de visages.</p>
+
+<p>&mdash;On a appel&eacute;? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'apportes-tu pas ma limonade &agrave; l'anis? demanda le colonel, qui
+souriait narquoisement.</p>
+
+<p>La grosse femme r&eacute;p&eacute;ta d'un air idiot:</p>
+
+<p>&mdash;Votre limonade &agrave; l'anis?</p>
+
+<p>&mdash;Sac &agrave; l'absinthe! s'&eacute;cria le colonel, feignant une col&egrave;re soudaine, je
+te mettrai &agrave; pied, tu bois trop, l'eau-de-vie te sort par les yeux!
+Va-t'en, je ne veux rien de toi, je n'ai plus soif. Que personne ne
+bouge en bas! <i>Il fait jour</i>, &agrave; nouvel ordre.</p>
+
+<p>La grosse femme s'enfuit.</p>
+
+<p>Il n'y avait personne d&eacute;sormais dans le Confessionnal pour ne point
+comprendre la ruse du vieillard, qui venait d'&eacute;lever une muraille solide
+entre lui et toute tentative de violence.</p>
+
+<p>Le colonel, du reste, ne se g&ecirc;na pas pour triompher ouvertement. Il se
+frotta les mains en regardant Lecoq, qui lui adressa un sourire de
+flatterie.</p>
+
+<p>Les trois autres, malgr&eacute; leurs efforts, ne r&eacute;ussissaient point &agrave;
+dissimuler leur embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui! eh bien! oui! reprit le colonel apr&egrave;s un silence, vous
+avez devin&eacute; juste, mes tr&eacute;sors; j'ai eu un petit peu d&eacute;fiance de vous,
+dans le premier moment, parce qu'on serait tr&egrave;s bien ici pour assassiner
+le vieux p&egrave;re. Certes, personne ne viendrait chercher au fond de ce
+bouge les quelques gouttes de sang refroidi qui se trouvent peut-&ecirc;tre
+encore dans les veines du colonel Bozzo-Corona. J'ai eu tort d'avoir
+peur, je vous connais, vous me d&eacute;fendriez tous au p&eacute;ril de votre vie;
+mais je ne me repens pas du petit tour que je vous ai jou&eacute;, parce que
+cela entretient la main. Il n'est jamais mauvais d'avoir peur quand la
+peur n'emp&ecirc;che pas de combattre.</p>
+
+<p>Je disais donc, poursuivit-il en changeant de ton, que je comptais
+trouver l'Amiti&eacute; tout seul et causer avec lui de notre situation, car
+les choses s'embrouillent, voyez-vous, mes ch&eacute;ris. Je ne me souviens
+plus tr&egrave;s bien de l'histoire de ce Cadmus, roi de Th&egrave;bes, qui tua un
+dragon dont les dents piqu&eacute;es en terre produisaient d'autres monstres,
+comme les glands font pousser des ch&ecirc;nes, mais il nous arrive quelque
+chose de semblable. Chaque fois que nous tuons un ennemi, trois ou
+quatre ennemis nouveaux surgissent; cela me donne du tintouin, je pense,
+je r&ecirc;vasse, je me creuse la cervelle et ma pauvre sant&eacute; s'en ressent.</p>
+
+<p>Il avait courb&eacute; sa t&ecirc;te sur sa poitrine et ses pouces tournaient
+lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Et mes locataires qui s'en m&ecirc;lent! s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup avec un
+vif sentiment de col&egrave;re; tire-moi de l&agrave;, Portai, si tu veux que nous
+restions bons amis. Tu vas me dire que ce sont des mis&egrave;res? Il n'y a pas
+de mis&egrave;res dans une maison bien tenue, et je suis s&ucirc;r que cette
+histoire-l&agrave; va me co&ucirc;ter encore dans les trois ou quatre cents francs.</p>
+
+<p>Il parlait d&eacute;sormais d'un ton saccad&eacute;, avec une extr&ecirc;me volubilit&eacute;. On
+pouvait voir que le sujet l'int&eacute;ressait puissamment et qu'il ne jouait
+plus la com&eacute;die. Les regards curieux de ses compagnons &eacute;taient fix&eacute;s sur
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une loi? continua-t-il en frappant contre le bras de son
+fauteuil sa main qui rendit un bruit sec; la loi est-elle la m&ecirc;me pour
+tout le monde? et parce qu'on a le malheur d'avoir fait sa pelote,
+doit-on &ecirc;tre &agrave; la merci du premier va-nu-pieds qui monte sur les toits
+pour crier contre les riches et contre les propri&eacute;taires? Voil&agrave; le fait:
+j'ai achet&eacute; la maison voisine de mon h&ocirc;tel, et, entre parenth&egrave;ses, je
+l'ai pay&eacute;e trop cher; mon notaire est un filou que nous r&eacute;glerons un
+jour ou l'autre, il en vaut la peine. Au cinqui&egrave;me &eacute;tage de cette
+maison, il y a un m&eacute;nage d'employ&eacute;s, mauvaise engeance, toujours en
+retard pour leur loyer et en avance pour demander des r&eacute;parations. Ce
+soir, &agrave; l'instant o&ugrave; j'allais me coucher, j'ai re&ccedil;u une lettre de la
+femme, qui d&eacute;pense au moins six mille francs pour sa toilette avec les
+cent louis d'appointements de son mari. Ah! le si&egrave;cle va bien! et ceux
+qui sont jeunes en verront de dr&ocirc;les! Ce que je veux savoir, c'est si je
+suis forc&eacute; de remettre &agrave; neuf le fourneau que ces gens-l&agrave; ont br&ucirc;l&eacute; &agrave;
+force d'y cuisiner toute sorte de friandises.</p>
+
+<p>&mdash;Le fourneau est-il d'attache? demanda le docteur en droit.</p>
+
+<p>&mdash;Sangod&eacute;mi! s'&eacute;cria le colonel, jamais il ne r&eacute;pondrait oui ou non du
+premier coup! Il y a toujours des si, toujours des mais! La raison dit
+cependant que dans un logement de six cents francs, on ne doit pas faire
+pour mille &eacute;cus de cuisine! Les fourneaux sont en rapport avec le taux
+de la location, quand le diable y serait! Mais laissons cela, tu me
+donnerais tort, et je veux avoir raison; je plaiderai, et j'ai bien
+assez d'aisance, n'est-ce pas, pour flanquer mon locataire sur la paille
+avec les frais de proc&eacute;dure! moi, d'abord, l'injustice me met hors des
+gonds.</p>
+
+<p>Ses paupi&egrave;res baiss&eacute;es battirent, pendant qu'il faisait effort pour
+reprendre son calme. Autour de lui, personne ne parlait plus.</p>
+
+<p>Il reprit en baissant la voix comme s'il avait eu honte de son &eacute;motion:</p>
+
+<p>&mdash;Les personnes trop vieilles sont comme les enfants, elles s'imaginent
+toujours que leurs amis font attention &agrave; ce qui les int&eacute;resse.</p>
+
+<p>Il eut un petit rire court et sec, puis il reprit d'un ton d&eacute;gag&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, bijoux, nous allons parler de vos propres affaires. Nous
+allons en parler pour la derni&egrave;re fois, moi du moins, car aussit&ocirc;t que
+je vous aurai tir&eacute;s du gu&ecirc;pier o&ugrave; le diable vous a mis, je donnerai ma
+d&eacute;mission, cette fois, irr&eacute;vocablement. N'essayez pas d'aller contre
+cela, ce serait inutile...</p>
+
+<p>&laquo;Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec m&eacute;lancolie, mes heures sont compt&eacute;es.
+Mes ch&eacute;ris, si je ne consulte plus notre bon Samuel, c'est que je n'ai
+plus besoin de lui pour conna&icirc;tre mon sort.</p>
+
+<p>&laquo;Allons! vous voil&agrave; tout attrist&eacute;s! Mais soyez tranquilles: je laisserai
+derri&egrave;re moi quelque chose qui vous consolera.</p>
+
+<p>&laquo;L'arme invisible est une jolie machinette, et d'ailleurs nous n'avions
+pas le choix pour ce bon Remy d'Arx; les autres armes ne pouvaient rien
+contre lui; mais l'arme invisible comme tout ce qui est de ce monde a
+ses inconv&eacute;nients et ses d&eacute;fauts: elle ne tue pas raide comme un coup de
+couteau piqu&eacute; en plein c&oelig;ur. Remy d'Arx a tra&icirc;n&eacute; deux jours, et c'est
+beaucoup trop. Ce qui s'est pass&eacute; pendant ces deux jours, je crois le
+savoir, mais il se peut que j'ignore encore quelque chose.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, tr&eacute;sors, voulez-vous &ecirc;tre bien gentils, et m'ob&eacute;ir encore une
+fois aveugl&eacute;ment?</p>
+
+<p>Il n'y eut qu'une seule voix pour r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous ob&eacute;irons toujours aveugl&eacute;ment.</p>
+
+<p>Les yeux vitreux du ma&icirc;tre eurent cet &eacute;clat bizarre que nous avons d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;peint tant de fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une id&eacute;e que j'ai, reprit-il, je la trouve charmante, mais il
+suffirait d'un faux mouvement, d'une maladresse grosse comme le doigt,
+pour me la g&acirc;ter de fond en comble! C'est pourquoi je vous demande de
+rester compl&egrave;tement passifs. Je dis: compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, avant de s'&eacute;teindre, on dit que les lampes jettent une
+flamme plus brillante. J'ai vraiment eu un grain de g&eacute;nie ce soir.</p>
+
+<p>&laquo;Cela m'est venu par l'insistance m&ecirc;me que cette bonne marquise mettait
+&agrave; exiger le mariage pr&eacute;alable de nos deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;tant donn&eacute; cette n&eacute;cessit&eacute; absolue o&ugrave; la connaissance qu'ils ont de
+notre secret nous place vis-&agrave;-vis d'eux, ma premi&egrave;re id&eacute;e de les faire
+dispara&icirc;tre dans une tentative d'&eacute;vasion &eacute;tait simple comme bonjour.</p>
+
+<p>&laquo;Mais voici qu'il y a maintenant sous jeu cette bonne femme, la veuve
+Samayoux, qui en sait plus long que je ne voudrais. Notre ami Lecoq n'a
+pas entendu, ce soir, tout ce qui s'est dit entre elle et M<sup>lle</sup> de
+Villanove. Elle joue serr&eacute;, la ch&egrave;re enfant! Prenons garde &agrave; elle.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a, en outre, le marchef qui a refus&eacute; tout net d'aller prendre le
+vert dans nos p&acirc;turages de Sart&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a enfin un certain Germain, le vieux domestique de Remy d'Arx, qui
+ne l'a pas abandonn&eacute; un seul instant pendant son agonie. Ah! mais cela
+fait bien du monde, dites donc?</p>
+
+<p>&laquo;La noce aura lieu, mes mignons, elle aura lieu chez moi; la c&eacute;r&eacute;monie
+religieuse, bien entendu, car je ne peux pas procurer aux deux fianc&eacute;s
+la b&eacute;n&eacute;diction de monsieur le maire... Commencez-vous &agrave; me comprendre?</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait redress&eacute; dans son fauteuil, et sa respiration devenait
+haletante.</p>
+
+<p>Le Dr Samuel fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais il l'&eacute;carta
+du geste.</p>
+
+<p>&mdash;Je me vois finir, dit-il, en se retenant des deux mains au bras de son
+fauteuil; je n'ai aucune illusion et je pourrais faire le compte exact
+des heures qui me restent, ce ne sera pas encore pour cette nuit. Je
+vous promets d'ailleurs de vous avertir; soyez tranquilles, je serai de
+la noce.</p>
+
+<p>Il ajouta avec un sourire v&eacute;ritablement diabolique:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans en sera aussi pour me remercier d'avoir
+accompli ma promesse; nous y inviterons &eacute;galement la veuve Samayoux,
+notre bon serviteur le marchef, et m&ecirc;me le vieux Germain, domestique de
+Remy d'Arx..., et vous y viendrez vous-m&ecirc;mes, mes enfants, pour voir
+votre ma&icirc;tre expirant gagner sa derni&egrave;re bataille!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#Table">XXII</a></h2>
+
+<h3>Maman L&eacute;o entre en campagne</h3>
+
+
+<p>Il &eacute;tait environ deux heures de nuit quand ce prodigieux com&eacute;dien, le
+colonel Bozzo-Corona, sortit sain et sauf du coupe-gorge o&ugrave; il s'&eacute;tait
+engag&eacute; avec une intr&eacute;pidit&eacute; si hasardeuse.</p>
+
+<p>Certes, on ne peut pas dire qu'il r&eacute;ussissait &agrave; tromper ses compagnons,
+mais entre gens qui se livrent la bataille de la vie, il ne s'agit pas
+toujours de se tromper mutuellement; il est vrai de dire m&ecirc;me que les
+cas o&ugrave; l'on parvient &agrave; tromper dans toute la rigueur du mot sont assez
+rares: les habiles d&eacute;daignent ce but, juch&eacute; trop haut; toute leur
+ambition est d'imposer le r&ocirc;le effront&eacute; qu'ils ont choisi &agrave; leurs amis
+comme &agrave; leurs ennemis.</p>
+
+<p>Ne connaissons-nous pas, dans d'autres sph&egrave;res et tr&egrave;s loin des
+t&eacute;n&eacute;breux ateliers o&ugrave; les Habits Noirs travaillent, nombre de probit&eacute;s
+av&eacute;r&eacute;es appartenant &agrave; d'illustres escrocs? quantit&eacute; de vaillances dites
+notoires, mais masquant la colique des trembleurs &eacute;m&eacute;rites? et jusqu'&agrave;
+des talents m&ecirc;me, ce qui semble impossible, des talents tr&egrave;s adul&eacute;s,
+tr&egrave;s tapageurs, tr&egrave;s exigeants, qui cr&egrave;veraient comme des vessies
+gonfl&eacute;es de vent si la critique complice ne se promenait pas l'arme au
+bras devant la porte de leur salle &agrave; manger?</p>
+
+<p>Tous ceux-l&agrave; ont le don ou la force de se cramponner &agrave; la place qu'ils
+ont conquise, de mani&egrave;re ou d'autre, avec de l'argent, avec de l'amour,
+avec de la ruse, avec de la cuisine ou tout uniment par hasard.</p>
+
+<p>Ils ne trompent ni vous, ni moi, ni personne, mais pour ne pas faire
+monter trop de rouge au front des na&iuml;fs et par pure d&eacute;cence, ils
+continuent de jouer la com&eacute;die qui fit leur succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Ainsi en &eacute;tait-il du colonel Bozzo-Corona vis-&agrave;-vis de ceux qui le
+ha&iuml;ssaient mortellement et pourtant qui lui ob&eacute;issaient en esclaves.</p>
+
+<p>Sa main &eacute;tait sur eux, sa main tremblante, mais si lourde! La diplomatie
+qu'il employait &agrave; leur &eacute;gard, us&eacute;e jusqu'&agrave; la corde, &eacute;tait, comme toutes
+les diplomaties du reste, une simple mise en sc&egrave;ne destin&eacute;e &agrave; pallier le
+fait brutal.</p>
+
+<p>&Agrave; savoir, la force de l'un et la faiblesse des autres.</p>
+
+<p>Il y avait cependant un atome de v&eacute;rit&eacute; parmi cet amas de vieux
+mensonges qui avaient tant et tant servi.</p>
+
+<p>Le colonel avait &eacute;t&eacute; sinc&egrave;re en parlant du chagrin que lui causait la
+r&eacute;paration de fourneau demand&eacute;e par son locataire.</p>
+
+<p>Cela est si vrai qu'au lieu de prendre avec lui, comme d'habitude,
+Lecoq, son ins&eacute;parable, il avait fait monter Portai-Girard dans son
+coup&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a loin du boulevard des Filles-du-Calvaire &agrave; la rue Th&eacute;r&egrave;se.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps que dura le voyage, le colonel Bozzo, parlant avec
+une animation extraordinaire, traita la question du fourneau, se faisant
+expliquer plut&ocirc;t dix fois qu'une la th&eacute;orie des immeubles par
+destination et taxant d'absurdit&eacute; la loi qu'on n'avait pas faite &agrave; sa
+fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais plus jeune, dit-il, je serais capable, moi, de faire des
+barricades contre une &eacute;normit&eacute; pareille! Je ne suis pas ma&icirc;tre de cela,
+l'injustice m'exasp&egrave;re! Comment! pour un mis&eacute;rable loyer de 600 francs,
+cent &eacute;cus de d&eacute;pense! le l&eacute;gislateur n'a jamais eu d'autre but que de
+caresser le prol&eacute;tariat, c'est &eacute;vident.</p>
+
+<p>Ce fut seulement aux environs du Palais-Royal que, son caract&egrave;re
+sarcastique reprenant le dessus, il dit en frappant sur le genou de
+Portai:</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi que quand je suis entr&eacute; tout &agrave; l'heure l&agrave;-bas, &agrave;
+l'entresol, tu avais ta main sous ton gilet, il m'a pass&eacute; une id&eacute;e
+ridicule. Ah! dame, je n'ai plus la cervelle bien solide, et si j'ai
+fait semblant d'avoir pr&eacute;venu Lampion...</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc que vous aviez d&eacute;fiance de moi! interrompit Portai d'un ton
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est idiot! dit le colonel. Tu n'aurais pas eu besoin d'un couteau,
+il e&ucirc;t suffi d'une chiquenaude.</p>
+
+<p>En ce moment le coup&eacute; s'arr&ecirc;ta et le cocher demanda la porte.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; te revoir, ma brebis, reprit le colonel, et merci de tes bons
+conseils. La noce dont je vous ai parl&eacute; aura lieu plus t&ocirc;t que vous ne
+croyez, car je n'ai plus le temps de traiter mes affaires &agrave; long terme.
+Je n'ai jamais rien imagin&eacute; de si curieux; tu sais, ce sera mon
+chef-d'&oelig;uvre. Vous recevrez des invitations.</p>
+
+<p>Son domestique le prit sur le marchepied et l'emporta comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, dit-il avant de passer la porte coch&egrave;re, si tu trouves
+un biais pour le fourneau, viens me voir. C'est une question de
+principe; je ne regarderais pas &agrave; une centaine de louis pour souffler
+ces 300 francs-l&agrave; &agrave; mon sc&eacute;l&eacute;rat de locataire.</p>
+
+<p>La porte coch&egrave;re se referma et le docteur en droit descendit la rue la
+t&ecirc;te basse.</p>
+
+<p>Vers le m&ecirc;me moment, dans cette ruelle tortueuse qui conduisait de la
+Galiotte au faubourg du Temple et qu'on appelait le chemin des Amoureux,
+trois hommes allaient, la t&ecirc;te basse aussi, et les mains derri&egrave;re le
+dos. Vous eussiez dit des joueurs d&eacute;cav&eacute;s, tant leur contenance &eacute;tait
+morne.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t pu les suivre pendant plus de cent pas sans surprendre deux
+paroles &eacute;chang&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me coucher, dit enfin Lecoq, qui s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup.
+Voulez-vous un conseil? faites les morts et ne bougez plus!</p>
+
+<p>&mdash;Savais-tu qu'il devait venir, l'Amiti&eacute;? demanda M. de Saint-Louis d'un
+ton plaintif.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu avec lui? demanda en m&ecirc;me temps Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais rien, r&eacute;pondit Lecoq, mais quand il s'agit de papa, je
+m'attends &agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Penses-tu qu'il nous ait devin&eacute;s? demanda encore le prince.</p>
+
+<p>Lecoq eut son gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a rien devin&eacute; ce soir, r&eacute;pliqua-t-il, parce qu'il savait tout
+d'avance, et c'est ce qui vous sauve, mes bien bons. Il n'a pas plus de
+raison pour vous supprimer aujourd'hui qu'il n'en avait hier.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le diable y serait, s'&eacute;cria Samuel en frappant du pied, c'est un
+cadavre ambulant, il n'a plus que le souffle!</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il plus que le souffle? murmura Lecoq. La premi&egrave;re fois que je
+le vis, c'&eacute;tait en Corse, dans les souterrains du monast&egrave;re de la Merci.
+&Eacute;coutez cette histoire-l&agrave;, elle est dr&ocirc;le. Il y avait r&eacute;volte, car il y
+a toujours eu r&eacute;volte chez nous; on avait garrott&eacute; le P&egrave;re, qui &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; vieux comme H&eacute;rode, et les Ma&icirc;tres jouaient aux cartes pour savoir
+qui le poignarderait. Le sort tomba au m&eacute;decin, un habile homme, comme
+toi, Samuel, et le m&eacute;decin dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon frapper un agonisant? Laissez-le garrott&eacute; sur sa paille et
+je vous garantis que demain matin, il n'y aura plus personne.</p>
+
+<p>On le crut, et, par le fait, sa pr&eacute;diction se r&eacute;alisa: le lendemain
+matin, il n'y avait plus personne sur la paille. L'agonisant avait bris&eacute;
+ses liens et s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; par le trou de la serrure.</p>
+
+<p>Et pendant que les sept Ma&icirc;tres &eacute;taient l&agrave;, s'&eacute;tonnant d'une aventure si
+bizarre, il y eut un grand fracas &agrave; la porte, quelque chose comme un feu
+de peloton.</p>
+
+<p>Et les sept Ma&icirc;tres ne s'&eacute;tonn&egrave;rent plus, &agrave; moins qu'on ne s'&eacute;tonne
+encore dans l'autre monde.</p>
+
+<p>&mdash;On les avait assassin&eacute;s! balbutia M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les sept! ajouta Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a juste trente-cinq ans de cela, reprit Lecoq; qui sait si dans
+trente-cinq autres ann&eacute;es le Ma&icirc;tre ne continuera pas d'agoniser? Qui
+vivra verra; je vous souhaite une bonne nuit.</p>
+
+<p>Plus d'une heure avant le jour, maman L&eacute;o sauta hors de son lit et
+alluma sa chandelle. Elle avait pass&eacute; toute sa nuit &agrave; se tourner et &agrave; se
+retourner entre ses draps, dormant quelques minutes d'un sommeil
+fi&eacute;vreux et plein de r&ecirc;ves; puis s'&eacute;veillant en sursaut, la poitrine
+oppress&eacute;e par une indicible terreur.</p>
+
+<p>Elle voyait toujours la m&ecirc;me chose d&egrave;s que ses yeux se fermaient; son
+bien-aim&eacute; Maurice aux prises avec les Habits Noirs, c'est-&agrave;-dire un
+pauvre beau jeune homme sans armes, entour&eacute; de d&eacute;mons qui brandissaient
+des poignards.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout &ccedil;a, dit-elle en commen&ccedil;ant sa toilette, qui n'&eacute;tait
+jamais bien longue; quand on r&ecirc;ve, la peur vous prend, et il n'y a pas
+de mal; mais d&egrave;s qu'on est &eacute;veill&eacute;, d&eacute;fense de trembler: Il s'agit
+d'avoir des id&eacute;es, et des bonnes; de se manier en double et de ne pas
+aller comme une corneille qui abat les noix!</p>
+
+<p>Par pr&eacute;vision des d&eacute;marches qu'elle allait &ecirc;tre oblig&eacute;e de faire dans
+cette journ&eacute;e solennelle, maman L&eacute;o chercha parmi ses nippes ce qu'il y
+avait de plus d&eacute;cent et de moins voyant.</p>
+
+<p>&Agrave; cet &eacute;gard, le choix n'&eacute;tait pas tr&egrave;s grand, car la veuve de Jean-Paul
+Samayoux avait un go&ucirc;t terrible. En musique, elle aimait la grosse
+caisse et le fifre; en fait de couleurs, elle adorait ces mariages
+hardis qui fiancent l'&eacute;carlate au vert tendre et le jaune d'or au bleu
+de Prusse.</p>
+
+<p>Elle parvint pourtant &agrave; se composer un costume de coupe &agrave; peu pr&egrave;s
+raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas
+convier les gamins des divers quartiers de Paris &agrave; lui faire dans la rue
+une escorte triomphale.</p>
+
+<p>Quand elle eut regard&eacute; dans son miroir cass&eacute; l'ensemble de cette
+toilette s&eacute;v&egrave;re, elle se dit avec complaisance:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'avantage pas une femme jeune encore, mais &ccedil;a lui fiche l'air
+d'une ouvreuse des grands th&eacute;&acirc;tres ou de la dame d'un pr&eacute;sident!</p>
+
+<p>Il y avait sous son lit une bo&icirc;te de sapin assez &eacute;paisse et cercl&eacute;e de
+fer qu'elle retira pour l'ouvrir &agrave; l'aide d'une petite clef pendue &agrave; son
+cou.</p>
+
+<p>Cette bo&icirc;te contenait &agrave; la fois les archives et la fortune de M<sup>me</sup> veuve
+Samayoux, premi&egrave;re dompteuse des capitales de l'Europe. Il lui arrivait
+assez souvent d'en &eacute;taler le contenu sur son lit &agrave; ses heures de
+loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment &agrave;
+feuilleter les pages de leur pass&eacute;.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o se croyait de bonne foi une personne c&eacute;l&egrave;bre, et peut-&ecirc;tre ne
+se trompait-elle pas tout &agrave; fait. Aux Loges, &agrave; la f&ecirc;te de Saint-Cloud et
+&agrave; la foire au pain d'&eacute;pices, peu de r&eacute;putations pouvaient contrebalancer
+la sienne.</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous que nous la compar&acirc;mes une fois &agrave; la S&eacute;miramis du
+Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de
+ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman L&eacute;o, moins
+bien plac&eacute;e pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-mar&eacute;chaux,
+avait une douzaine de miniatures &agrave; quinze francs auxquelles la bo&icirc;te de
+sapin servait de galerie.</p>
+
+<p>Pour donner une id&eacute;e de la bont&eacute; de son c&oelig;ur, nous dirons que le
+portrait de feu Samayoux &eacute;tait l&agrave; comme les autres et avait le plus beau
+cadre.</p>
+
+<p>Celui de maman L&eacute;o elle-m&ecirc;me ne manquait point &agrave; la collection, mais il
+&eacute;tait sur une affiche enlumin&eacute;e que la dompteuse ne d&eacute;pliait jamais sans
+un sentiment m&eacute;lang&eacute; de fiert&eacute; et de m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas &ecirc;tre et avoir &eacute;t&eacute;, se disait-elle en regardant
+l'estampe qui la montrait &agrave; elle-m&ecirc;me dans un maillot collant couleur
+orange et entour&eacute;e de ses b&ecirc;tes f&eacute;roces, lesquelles semblaient admirer
+sa pose &agrave; la fois gracieuse et intr&eacute;pide.</p>
+
+<p>Sous l'affiche se trouvait un brevet d'armes, d&eacute;livr&eacute;, par galanterie
+peut-&ecirc;tre, &agrave; L&eacute;ocadie, &laquo;l'amour des braves&raquo;, par les ma&icirc;tres et pr&eacute;v&ocirc;ts
+de la ville de Strasbourg.</p>
+
+<p>Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses charg&eacute;es d'une
+&eacute;criture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des
+po&eacute;sies fugitives de la dompteuse.</p>
+
+<p>Vous eussiez retrouv&eacute; l&agrave; l'ode si vigoureusement impr&eacute;gn&eacute;e de
+sensibilit&eacute; que M<sup>me</sup> Samayoux, en s'accompagnant sur la guitare, avait
+chant&eacute;e &agrave; Maurice, le soir de leur premi&egrave;re entrevue.</p>
+
+<p>Ce fut celle-l&agrave; que son regard chercha d'abord, et ses yeux se
+mouill&egrave;rent pendant qu'elle lisait cette strophe exprimant si bien les
+angoisses de sa pauvre &acirc;me:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ah! puissent mes b&ecirc;tes f&eacute;roces un jour me d&eacute;vorer</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Plut&ocirc;t que de continuer dans un pareil supplice;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>On ne souffre pas longtemps &agrave; &ecirc;tre mang&eacute;,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et c'est pour toujours que mon bourreau est Maurice!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;C'est fini ces b&ecirc;tises-l&agrave;, murmura-t-elle, et c'est remplac&eacute; chez moi
+par le c&oelig;ur d'une m&egrave;re!</p>
+
+<p>Sous la po&eacute;sie enfin et tout au fond de la bo&icirc;te, il y avait un paquet
+ficel&eacute;, compos&eacute; de titres de rentes et de quelques autres bonnes
+valeurs.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le
+coffre et le repla&ccedil;a sous le lit, apr&egrave;s l'avoir ferm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, pensa-t-elle tout haut d'un air triste mais r&eacute;solu, je croyais
+bien que c'&eacute;tait le repos de mes vieux jours, mais &ccedil;a va sauter comme un
+cabri sans faire ni une ni deux. Pour &eacute;vader un quelqu'un, il faut de
+l'argent, c'est connu, afin de s&eacute;duire les diverses racailles qui font
+dans la prison le m&eacute;tier de mes gardiens &agrave; la m&eacute;nagerie. Il est
+peut-&ecirc;tre bien tard pour recommencer sa fortune &agrave; l'&acirc;ge que j'ai...
+Allons! c'est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on
+mourra dans la mis&egrave;re, voil&agrave; tout! Il y en a eu bien d'autres, et mon
+gar&ccedil;on sera sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint
+frapper &agrave; la porte de la baraque.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, probablement, n'avait pas dormi plus qu'elle, car il r&eacute;pondit
+au premier appel.</p>
+
+<p>Le jour venait. Maman L&eacute;o se chargea de garder Saladin pendant
+qu'&Eacute;chalot allait chercher le caf&eacute; au lait dans une de ces cr&eacute;meries qui
+avoisinent les halles et qui ne ferment jamais.</p>
+
+<p>On d&eacute;jeuna. &Eacute;chalot et sa patronne &eacute;taient &eacute;mus tous les deux comme le
+matin d'une bataille, mais cela ne leur &ocirc;tait point l'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu'alors avait
+mang&eacute; sans parler, on va fermer la boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta &Eacute;chalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils aillent au diable voir si j'y suis! je me moque de tout, moi,
+vois-tu? Tu sais mon id&eacute;e, il n'y a plus rien autre dans ma t&ecirc;te... J'en
+ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du
+d&eacute;vouement et &ccedil;a suffira.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faut que risquer son existence..., commen&ccedil;a &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;La paix! Il ne s'agit pas de jouer des mains, mais de traiter des
+affaires d&eacute;licates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibeci&egrave;re et me
+suivre partout comme un chien.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien content, encore! dit &Eacute;chalot; mais il y a le lion qui n'a pas
+pass&eacute; une bonne nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Il peut crever s'il veut, et la baraque br&ucirc;ler! et le ciel tomber!
+Plie tes bagages, nous allons partir en guerre!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#Table">XXIII</a></h2>
+
+<h3>Le Rendez-vous de la Force</h3>
+
+
+<p>Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les
+larges voies s'inondent d'air et de lumi&egrave;re. Il a co&ucirc;t&eacute;, dit-on, ce
+Paris, beaucoup trop d'argent, mais la sant&eacute; publique vaut bien la peine
+de n'&ecirc;tre point marchand&eacute;e.</p>
+
+<p>Je lui reprocherais plut&ocirc;t, &agrave; cette ville blanche et nouvelle, d'avoir
+dissip&eacute; en passant tout un tr&eacute;sor de souvenirs.</p>
+
+<p>Sans nier la beaut&eacute; un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne
+sauraient &ecirc;tre habit&eacute;s que par des riches, je songe malgr&eacute; moi &agrave; cet
+autre Paris, moins esclave du cordeau, o&ugrave; les palais n'avaient pas honte
+de se laisser approcher par les masures.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le Paris historique, celui-l&agrave;, dont chaque maison racontait une
+l&eacute;gende; et tenez! l&agrave;-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel
+les embellissements Haussmann ont saut&eacute; pour arriver plus vite aux
+points strat&eacute;giques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore
+tel &eacute;cheveau de rues &agrave; la fois populaires et nobles dont le seul aspect
+vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor.</p>
+
+<p>Je me rappelle la mansarde o&ugrave; fut &eacute;crit mon premier livre: c'&eacute;tait en
+1840, h&eacute;las! De ma fen&ecirc;tre, donnant sur les derri&egrave;res de la rue Pav&eacute;e,
+je voyais les crois&eacute;es de M<sup>me</sup> de S&eacute;vign&eacute;, &agrave; l'h&ocirc;tel Carnavalet, ce bijou
+de pierre qui n'&eacute;chappera pas &agrave; l'&eacute;pid&eacute;mie des restaurations
+municipales; je voyais, dis-je, le logis de l'ador&eacute;e marquise par dessus
+le roulage qui rempla&ccedil;ait la maison de Charles de Lorraine o&ugrave; fut le
+berceau des Guise.</p>
+
+<p>Je voyais aussi le grand h&ocirc;tel de Lamoignon, b&acirc;ti par Charles IX pour le
+duc d'Angoul&ecirc;me, fils de Marie Touchet, celui-l&agrave; m&ecirc;me dont Tallemant des
+R&eacute;aux, le roi des bonnes langues, disait: &laquo;Il aurait &eacute;t&eacute; le plus grand
+homme de son si&egrave;cle s'il e&ucirc;t pu se d&eacute;faire de l'humeur d'escroc que Dieu
+lui avait donn&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Quand ses gens lui demandaient leurs gages, il r&eacute;pondait: &laquo;Marauds, ne
+voyez-vous point ces quatre rues qui aboutissent &agrave; l'h&ocirc;tel d'Angoul&ecirc;me?
+Vous &ecirc;tes en bon lieu, profitez des passants.&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut pourtant dans la chambre &agrave; coucher de ce brillant coquin que
+naquit l'aust&egrave;re avocat de Louis XVI, M. de Malesherbes.</p>
+
+<p>Je voyais enfin les pignons confus, bizarrement pittoresques et toujours
+charmants malgr&eacute; leur destination lugubre, de ces deux palais jumeaux,
+l'h&ocirc;tel de Caumont et l'h&ocirc;tel de Brienne, qui &eacute;taient devenus prison
+apr&egrave;s avoir abrit&eacute; tant d'&eacute;l&eacute;gances et tant de joies.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais voisin de la Force, et ceci n'est pas tout &agrave; fait une digression
+oiseuse, car c'est &agrave; la Force que nous allons retrouver un de nos
+meilleurs amis, le lieutenant Maurice Pag&egrave;s.</p>
+
+<p>La barre qui me servait de balcon dominait les deux seigneuriales
+demeures qui, depuis l'an 1780, rempla&ccedil;aient le Fort-l'&Eacute;v&ecirc;que et le
+Petit-Ch&acirc;telet. Par-dessus le pr&eacute;au, dit la cour de Vit-au-Lait, parce
+qu'elle &eacute;tait jadis habit&eacute;e seulement par les d&eacute;tenus condamn&eacute;s <i>pour
+n'avoir point pay&eacute; les mois de nourrices de leurs enfants,</i> j'apercevais
+le profil des trois grands salons o&ugrave; le p&egrave;re de M. le duc de Lauzun
+donnait &agrave; danser, ainsi que l'&oelig;il-de-b&oelig;uf de l'h&ocirc;tel de Brienne qui,
+par une matin&eacute;e de septembre, montra pour la derni&egrave;re fois le soleil des
+vivants &agrave; la malheureuse princesse de Lamballe.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement au-dessous de ma lucarne &eacute;tait un mur tout neuf et qui
+semblait ne servir &agrave; rien.</p>
+
+<p>On l'avait b&acirc;ti &agrave; la suite de plusieurs &eacute;vasions hardies qui avaient eu
+lieu par les jardins de la maison m&ecirc;me que j'habitais et dont une aile
+en pavillon touchait les cl&ocirc;tures de la Petite-Force.</p>
+
+<p>Un instant, les &eacute;vasions avaient &eacute;t&eacute; fr&eacute;quentes au point de tenir tout
+le quartier en &eacute;veil, et les loyers des &eacute;tages inf&eacute;rieurs de ma maison
+en &eacute;taient tomb&eacute;s &agrave; vil prix.</p>
+
+<p>Le mur neuf n'avait cependant ferm&eacute; qu'une route. On s'&eacute;vadait
+maintenant d'un autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Pour emp&ecirc;cher ce jeu, il fallut d&eacute;molir la Force.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le lendemain de notre visite &agrave; cette autre prison,
+l'&eacute;tablissement du Dr Samuel. Il pouvait &ecirc;tre neuf heures du matin.</p>
+
+<p>Le temps continuait d'&ecirc;tre sombre et froid; la neige foul&eacute;e couvrait les
+pav&eacute;s comme un mastic brun&acirc;tre.</p>
+
+<p>Dans la paisible rue du Roi-de-Sicile, qui &eacute;tait alors le meilleur
+chemin pour descendre de la place Royale &agrave; l'h&ocirc;tel de ville, de rares
+passants allaient et venaient.</p>
+
+<p>Le factionnaire de la porte basse de la Force, empaquet&eacute; dans son
+manteau gris, battait la semelle au fond de sa gu&eacute;rite.</p>
+
+<p>Cette porte basse, qui s'ouvrait rue du Roi-de-Sicile, commen&ccedil;ait la
+s&eacute;rie des num&eacute;ros pairs; l'entr&eacute;e principale &eacute;tait au n&deg; 22 de la rue
+Pav&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; l'angle des deux voies, du c&ocirc;t&eacute; de la rue Saint-Antoine, il y avait
+une buvette borgne qui s'&eacute;tait donn&eacute; bonnement pour enseigne le nom m&ecirc;me
+de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fen&ecirc;tres, masqu&eacute;es de
+cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: <i>Au Rendez-vous de
+la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs.</i></p>
+
+<p>Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'int&eacute;rieur de la buvette,
+except&eacute; celui de la crois&eacute;e qui se rapprochait le plus du coin de la
+maison et d'o&ugrave; il &eacute;tait possible d'apercevoir &agrave; la fois la porte basse
+de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pav&eacute;e.</p>
+
+<p>L&agrave;, derri&egrave;re le rideau relev&eacute; en angle, on pouvait distinguer, &agrave; travers
+le carreau troubl&eacute;, la t&ecirc;te p&acirc;le et triste d'un tr&egrave;s jeune gar&ccedil;on,
+coiff&eacute; d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif.</p>
+
+<p>Ce jeune gar&ccedil;on avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en
+semaine, mais sa figure d&eacute;licate et d'une blancheur maladive contrastait
+avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, en v&eacute;rit&eacute;, trop beau; aussi le petit homme replet qui
+r&eacute;pondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de
+la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent
+avait demand&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Le travail ne vous a pas fait du tort &agrave; votre peau, jeune homme. Si
+nous avions encore des d&eacute;tenus politiques ici pr&egrave;s, je saurais quel
+martel vous avez en t&ecirc;te. Il en venait assez de votre poil, dans le
+temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir log&eacute; dans des bo&icirc;tes o&ugrave; il
+y a du coton.</p>
+
+<p>&mdash;Je sors de l'h&ocirc;pital, r&eacute;pondit l'adolescent avec calme.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait douce, mais grave.</p>
+
+<p>Lheureux essuya le coin de la table et grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de m&ecirc;me! L'adolescent ajouta
+en soutenant le regard curieux du cabaretier:</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai bien peur d'&ecirc;tre oblig&eacute; d'y rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'h&ocirc;pital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais fr&eacute;quent&eacute;.
+Les bons vivants comme moi ne vont &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu que pour leur dernier
+coup de sang. Voil&agrave; des vrais temp&eacute;raments! Buvez votre vin pendant
+qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que
+nous avons, pas de risque que les chalands vous d&eacute;rangent avant midi.</p>
+
+<p>Lheureux eut un sourire malin et s'en alla &agrave; ses affaires.</p>
+
+<p>Notre jeune gar&ccedil;on voulut suivre son conseil et trempa ses l&egrave;vres
+bl&ecirc;mies dans le vin; mais son visage prit une expression de d&eacute;go&ucirc;t, et
+le verre plein fut repos&eacute; sur la table.</p>
+
+<p>Son regard, qui exprimait &agrave; la fois une r&eacute;solution tr&egrave;s arr&ecirc;t&eacute;e et une
+am&egrave;re souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu &agrave; la muraille.</p>
+
+<p>Le coucou marquait neuf heures et un quart.</p>
+
+<p>Les yeux de l'adolescent se report&egrave;rent vers le dehors, interrogeant
+tant&ocirc;t l'une, tant&ocirc;t l'autre des deux rues.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph
+Lheureux, qui se chauffait au po&ecirc;le dans la salle voisine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure, dit le jeune homme au lieu de r&eacute;pondre, commence-t-on
+&agrave; entrer pour voir les d&eacute;tenus?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a d&eacute;pend, r&eacute;pliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour
+les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous l&agrave; pour un
+banqueroutier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'attends ma m&egrave;re qui est all&eacute;e au palais chercher le permis du
+juge d'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est un pr&eacute;venu? &Ccedil;a d&eacute;pend encore de ceci, de cela, et puis de
+la coupe des cheveux. J'ai id&eacute;e que votre maman ne doit pas &ecirc;tre une
+comtesse, jeune homme, dites donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re est ma&icirc;tresse d'une m&eacute;nagerie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon &eacute;tat! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches,
+farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de
+pierres! Reste &agrave; savoir quelle est la position sociale du pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>Le jeune gar&ccedil;on ouvrait la bouche pour r&eacute;pondre, mais tout &agrave; coup un
+rouge vif rempla&ccedil;a la p&acirc;leur de ses joues, et il bondit sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! fit le p&egrave;re Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je
+croyais!</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pi&egrave;ce
+de cinq francs sur la table et s'&eacute;lan&ccedil;a vers la porte.</p>
+
+<p>Une voiture venait de s'arr&ecirc;ter, rue Pav&eacute;e, devant l'entr&eacute;e principale
+de la Force.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#Table">XXIV</a></h2>
+
+<h3>La Force</h3>
+
+
+<p>Le p&egrave;re Lheureux s'installa &agrave; la place encore chaude du jeune gar&ccedil;on et
+s'accouda tranquillement sur l'appui de la crois&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premi&egrave;res loges. Para&icirc;t qu'il ne
+s'inqui&egrave;te pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend
+l&agrave;-bas, j'aurais jur&eacute; que ce gar&ccedil;onnet-l&agrave; &eacute;tait un beau brin de minette!</p>
+
+<p>La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait
+pencher le fiacre comme un navire qui re&ccedil;oit un grain dans ses hautes
+voiles.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout &agrave; fait
+d&eacute;bonnaire, sortit du fiacre. Il &eacute;tait v&ecirc;tu de bon drap brun et
+paraissait mal &agrave; l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban
+attach&eacute; avec des courroies comme une gibeci&egrave;re pendait &agrave; son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! pensa le p&egrave;re Lheureux, c'est ce colosse de femme
+qui a pondu un enfant si mi&egrave;vre!</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant m&ecirc;me, le jeune gar&ccedil;on aborda sa maman, qui fit un pas en
+arri&egrave;re et parut le regarder avec une v&eacute;ritable stup&eacute;faction.</p>
+
+<p>Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le
+seuil de la porte, apr&egrave;s avoir parl&eacute; tout bas &agrave; l'homme porteur du
+cabas, qui s'&eacute;loigna aussit&ocirc;t &agrave; grandes enjamb&eacute;es dans la direction de
+la rue des Francs-Bourgeois.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre du Rendez-vous de la Force avait regard&eacute; tout cela
+curieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se
+dit-il en regagnant son po&ecirc;le; mais pour un chacun qui voit plus loin
+que le bout de son nez, c'est diff&eacute;rent. Il y a d'abord la pi&egrave;ce de cent
+sous, &agrave; moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je
+parie qu'il ne viendra pas. <i>Il</i>, c'est <i>elle</i>, bien entendu, j'ai
+distingu&eacute; la couleur. Il y a ensuite l'&eacute;tonnement de la grosse dame,
+ma&icirc;tresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en poss&egrave;de assez la tournure.
+L'homme au cabas, nix! &Ccedil;a peut &ecirc;tre un myst&egrave;re, mais je n'ai pas devin&eacute;
+le r&eacute;bus. Quand MM. les employ&eacute;s vont venir &agrave; midi prendre le premier
+noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'&eacute;tait encore pour le
+lieutenant de spahis? Il y a d&eacute;j&agrave; eu quelqu'un de mis &agrave; pied, rapport &agrave;
+cet olibrius-l&agrave;. Le petit &agrave; la casquette me semble louche, et je vas
+avertir les camarades.</p>
+
+<p>Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'&eacute;tait
+&eacute;tabli entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait
+demand&eacute; le lieutenant Maurice Pag&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;On n'entre pas, r&eacute;pondit le concierge, un peu moins bourru que les
+romans et les com&eacute;dies ne le disent, mais n&eacute;anmoins tr&egrave;s d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta M<sup>me</sup> veuve Samayoux,
+reconnue d&egrave;s longtemps par le lecteur.</p>
+
+<p>Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas l'heure.</p>
+
+<p>Comme inconv&eacute;nient burlesque, irritant, d&eacute;sesp&eacute;rant, impossible,
+l'administration fran&ccedil;aise fait l'&eacute;tonnement de l'univers entier.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas le temps de d&eacute;velopper ici les actions de gr&acirc;ces
+qu'elle m&eacute;rite. Mais nous d&eacute;clarons que ces grognards sans chassepot,
+pay&eacute;s pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en
+dehors de toute cause politique, un motif suffisant de r&eacute;volution.</p>
+
+<p>Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates
+pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.</p>
+
+<p>Si j'&eacute;tais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et
+je boucanerais le reste.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot-assommoir: &laquo;Ce n'est pas l'heure&raquo;, maman L&eacute;o, beaucoup plus
+calme que nous et qui d'ailleurs semblait poss&eacute;d&eacute;e, ce matin, par une
+bonne humeur triomphante, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'&agrave; ce qu'elle sonne.
+On n'est pas d&eacute;pourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des
+employ&eacute;s avec un peu de complaisance par-dessus le march&eacute;. Mettez-nous,
+mon gar&ccedil;on et moi, dans la salle d'attente.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de salle d'attente, r&eacute;pondit le concierge. Repassez &agrave;
+onze heures.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o ne se f&acirc;cha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis
+que la fra&icirc;cheur de ses bonnes joues, aviv&eacute;e d&eacute;j&agrave; par le vent du matin,
+arrivait tout d'un coup &agrave; l'&eacute;carlate le plus riche.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ge&ocirc;lier, dit-elle, je sais la consid&eacute;ration qu'est exig&eacute;e par
+l'autorit&eacute; comp&eacute;tente, mais n'emp&ecirc;che qu'elle n'a pas le droit de
+m'emb&ecirc;ter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il
+fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et
+mon fils, destin&eacute; &agrave; ses &eacute;tudes compl&egrave;tes dans les premiers coll&egrave;ges, en
+plus que j'ai rencontr&eacute; un ami &agrave; moi en sortant de chez le juge: M. le
+baron de la P&eacute;ri&egrave;re, qui m'a dit: &laquo;Madame Samayoux, si on vous fait du
+chagrin l&agrave;-bas, &agrave; la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron de la P&eacute;ri&egrave;re? fit le concierge, connais pas.</p>
+
+<p>Le jeune homme, qui n'avait point encore parl&eacute;, souleva son bourgeron et
+prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bont&eacute; de nous
+appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de
+remettre cette carte au directeur de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Au directeur! se r&eacute;cria le concierge, rien que &ccedil;a!</p>
+
+<p>Mais son regard tomba sur la carte et il lut &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&laquo;Le colonel Bozzo-Corona!...&raquo; C'est une autre paire de manches! Il vient
+d&icirc;ner ici quelquefois, et quand j'&eacute;tais gar&ccedil;on de bureau &agrave; l'Int&eacute;rieur,
+il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison
+de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous
+l&agrave;, pr&egrave;s du po&ecirc;le, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas
+envoyer quelqu'un &agrave; la direction et vous aurez r&eacute;ponse dans une minute.</p>
+
+<p>Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman L&eacute;o resta
+seule avec son pr&eacute;tendu fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&eacute;rie, s'&eacute;cria-t-elle, je t'ai cherch&eacute;e au palais et partout le
+long du chemin. Je regardais par la porti&egrave;re de la voiture, car j'avais
+devin&eacute; ton id&eacute;e rapport &agrave; ce que tu m'avais dit qu'on avait d&eacute;j&agrave; renvoy&eacute;
+un gar&ccedil;on pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il
+&ecirc;tre content!... et f&acirc;ch&eacute; aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux
+cheveux qu'il aimait tant!</p>
+
+<p>&mdash;Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, faut que tu l'aimes cr&acirc;nement; car il n'y avait pas dans
+tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aid&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et c'est lui qui m'a donn&eacute; la carte du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son
+compte des histoires &agrave; gagner le prix Montyon.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne L&eacute;o, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que
+les v&ocirc;tres, car le d&eacute;vouement de cet homme est inexplicable pour moi, et
+de plus, je ne comprends pas l'autorit&eacute; qu'il exerce dans la maison du
+Dr Samuel. Je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, et cette pens&eacute;e se fortifie en moi:
+Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un
+de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce
+quelqu'un-l&agrave;? Et nous-m&ecirc;mes ne sommes-nous pas un instrument aveugle
+entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais s&ucirc;rement vers
+l'ab&icirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu crois cela..., commen&ccedil;a la dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce
+que l'immobilit&eacute; ce serait la mort: la mort pour Maurice!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as ton id&eacute;e, cependant?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleur&eacute;, tant pri&eacute;, que Dieu aura
+piti&eacute; peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ccedil;a, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on
+n'a pas quelque autre petite manivelle &agrave; tourner, dame!...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle
+e&ucirc;t voulu rompre l'entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Un dr&ocirc;le de bonhomme! r&eacute;pliqua maman L&eacute;o, tout chaud, tout bouillant,
+tout fr&eacute;tillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler.
+Il sait tout, il a tout vu, il est s&ucirc;r de tout. Il &eacute;tait en train
+d'&eacute;crire et je m'amusais &agrave; le regarder avec son nez pointu et ses
+lunettes bleues. Sa plume grin&ccedil;ait sur le papier comme une scie dans du
+bois qui a des n&oelig;uds; il d&eacute;clamait tout bas ce qu'il &eacute;crivait. En voil&agrave;
+un qui ne doit pas &ecirc;tre g&ecirc;n&eacute; pour entortiller le jury! Il a enfin lev&eacute;
+les yeux sur moi et j'ai vu en m&ecirc;me temps qu'il &eacute;tait un petit peu
+louche, derri&egrave;re ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y
+en a que pour lui.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez
+fait la fin de votre mari par accident, &ccedil;a m'est &eacute;gal. Vos affaires vont
+assez bien, et vous ne passez pas pour une m&eacute;chante femme. J'aurais pu
+vous interroger, pas besoin! Il est bien s&ucirc;r que vous en savez long sur
+cette histoire-l&agrave;, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout
+le monde; et vous m'auriez peut-&ecirc;tre dit des choses qui auraient d&eacute;rang&eacute;
+mon instruction. Non pas que je ne sois toujours pr&ecirc;t &agrave; accueillir la
+v&eacute;rit&eacute;, c'est mon &eacute;tat; mais enfin vous n'avez pas re&ccedil;u l'&eacute;ducation
+n&eacute;cessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant &agrave;
+cet &eacute;gard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le
+lieutenant Pag&egrave;s, vous &ecirc;tes parfaitement appuy&eacute;e, je vais vous donner
+votre permis.&raquo;</p>
+
+<p>Tout &ccedil;a d'une lamp&eacute;e et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!</p>
+
+<p>Pendant qu'il cherchait son papier imprim&eacute; pour le remplir, j'ai pris
+mon courage &agrave; deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:</p>
+
+<p>&mdash;Le lieutenant Pag&egrave;s est innocent comme l'enfant qui vient de na&icirc;tre.
+Il y a des brigands dans Paris qui sont associ&eacute;s comme les anciens
+&eacute;l&egrave;ves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge
+voulait m'&eacute;couter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les
+Habits Noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait cela! s'&eacute;cria Valentine avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, repartit maman L&eacute;o, celui-l&agrave; <i>n'en mange pas</i>; il est
+bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis &agrave; rire d'un air m&eacute;prisant
+et m'a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Les classes peu &eacute;clair&eacute;es ont besoin de croire &agrave; quelque chose qui
+ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si
+je l'avais invent&eacute;e, et je sais qu'&agrave; force de courir apr&egrave;s des fant&ocirc;mes,
+mon infortun&eacute; pr&eacute;d&eacute;cesseur, qui n'&eacute;tait pas un homme sans m&eacute;rite du
+reste, avait fini par devenir fou &agrave; lier. Est-ce que le lieutenant Pag&egrave;s
+&eacute;tait vraiment fort sur le trap&egrave;ze? Je suis amateur. Si vous aviez
+fantaisie de t&eacute;moigner &agrave; d&eacute;charge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne
+crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui
+vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son r&eacute;quisitoire. Il ira
+bien, ce gamin-l&agrave;! Voil&agrave; votre permis. Quand vous en voudrez d'autres,
+ne vous g&ecirc;nez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de
+lui &ecirc;tre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arr&ecirc;t&eacute;es
+&agrave; chaque pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai peine &agrave; croire, ajouta la dompteuse, que son id&eacute;e soit de nous
+mener sur la bonne route.</p>
+
+<p>La petite minute demand&eacute;e par le concierge avait dur&eacute; une grande
+demi-heure. Il revint enfin, accompagn&eacute; d'un guichetier. Au lieu de la
+morgue importante qui semble coll&eacute;e comme un masque sur tous les visages
+administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau
+d'acajou jusqu'&agrave; l'homme de peine qui se donne le malin plaisir
+d'arroser les passants en m&ecirc;me temps que la rue, le concierge avait
+arbor&eacute; un air affable et presque bienveillant.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;ch&eacute; de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des
+corridors est long &agrave; d&eacute;vider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous
+pla&icirc;t, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en
+souveniez, vous pourriez t&eacute;moigner au besoin que j'y ai mis, vis-&agrave;-vis
+de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai
+encore &agrave; votre service une autre fois.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous
+allez conduire ces personnes &agrave; la cour des M&ocirc;mes, escalier B, corridor
+Sainte-Madeleine, porte n&deg; 5, et laisser le battant entreb&acirc;ill&eacute; apr&egrave;s
+avoir introduit, comme c'est n&eacute;cessaire, surtout le pr&eacute;venu ayant d&eacute;j&agrave;
+&eacute;t&eacute; cause de la mise &agrave; pied d'un employ&eacute;, mais vous y mettrez tous les
+&eacute;gards, en g&ecirc;nant le moins possible les &eacute;panchements de l'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Le porte-clefs prit les devants, maman L&eacute;o et Valentine le suivirent,
+traversant d'abord la cour dite des Poules, qui &eacute;tait interdite aux
+d&eacute;tenus, parce qu'aucune barri&egrave;re ne la s&eacute;parait de la grande porte.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; sous la vo&ucirc;te du corps de logis principal, o&ugrave; les
+salons de Caumont &eacute;taient transform&eacute;s en dortoir, le guichetier longea
+le clo&icirc;tre de la cour Sainte-Marie-l'&Eacute;gyptienne, passa sous le petit
+h&ocirc;tel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des
+M&ocirc;mes, qui servait de promenade pour les d&eacute;tenus au secret, et en m&ecirc;me
+temps de pr&eacute;au aux enfants apr&egrave;s les heures des repas.</p>
+
+<p>Un escalier tournant, &eacute;troit et vo&ucirc;t&eacute;, menait au corridor
+Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien h&ocirc;tel de Brienne.</p>
+
+<p>Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marqu&eacute;e n&deg; 5, et laissa le
+battant entreb&acirc;ill&eacute; apr&egrave;s avoir introduit la veuve et son compagnon.</p>
+
+<p>Afin d'ex&eacute;cuter de son mieux les prescriptions &agrave; lui transmises par le
+concierge, et qui venaient &eacute;videmment de plus haut, au lieu de rester &agrave;
+la porte, il se promena de long en large dans le corridor.</p>
+
+<p>Quand nous aurons d&eacute;crit la cellule de Maurice Pag&egrave;s, le lecteur verra
+que cette tol&eacute;rance &eacute;tait absolument sans danger.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#Table">XXV</a></h2>
+
+<h3>Le prisonnier</h3>
+
+
+<p>Il y avait d&eacute;j&agrave; plus de deux semaines que Maurice Pag&egrave;s avait quitt&eacute; la
+Conciergerie pour &ecirc;tre transf&eacute;r&eacute; &agrave; la Force.</p>
+
+<p>On l'avait laiss&eacute; au secret pendant les trois premiers jours seulement,
+puis l'instruction ayant atteint, gr&acirc;ce &agrave; la haute opinion que M.
+Perrin-Champein avait de lui-m&ecirc;me, sa compl&egrave;te maturit&eacute;, l'ordre &eacute;tait
+venu de rendre Maurice &agrave; la vie commune des prisons.</p>
+
+<p>Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une tr&egrave;s grande
+curiosit&eacute;, d'autant plus qu'il restait s&eacute;par&eacute; d'eux, habitant toujours
+le quartier des hommes au secret, et soumis &agrave; la plupart des pr&eacute;cautions
+sp&eacute;ciales qu'on prend vis-&agrave;-vis de ces derniers pour &eacute;viter toute
+tentative d'&eacute;vasion.</p>
+
+<p>Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accr&eacute;dit&eacute;e &eacute;tait que
+l'ex-lieutenant avait &laquo;but&eacute; contre un <i>carq</i>&raquo;, c'est-&agrave;-dire que, tomb&eacute;
+de mani&egrave;re ou d'autre dans un pi&egrave;ge habilement tendu, il payait la loi
+pour quelque malfaiteur de la haute.</p>
+
+<p>La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice
+commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient &agrave; leur aise prendre
+langue au fond des sombres promenoirs o&ugrave; les reclus viennent boire
+chaque jour quelques gorg&eacute;es d'air libre.</p>
+
+<p>Il se tient l&agrave; une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des
+plus difficiles &eacute;nigmes et r&eacute;sout en se jouant des probl&egrave;mes
+inextricables.</p>
+
+<p>Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont &eacute;crit sur la police
+secr&egrave;te autre chose que d'idiotes d&eacute;clamations appuient-ils sur le r&ocirc;le
+du <i>mouton</i> ou prisonnier achet&eacute; dans les bureaux.</p>
+
+<p>Les rapports du <i>mouton</i> seraient, &agrave; leur sens, la meilleure certitude
+si ce mis&eacute;rable, damn&eacute; deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa
+trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.</p>
+
+<p>&Agrave; la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy
+d'Arx, repouss&eacute; &agrave; l'unanimit&eacute; par les d&eacute;dains de l'administration et de
+la magistrature. Peut-&ecirc;tre se trouvait-il &agrave; la Force quelqu'un qui
+aurait pu &eacute;crire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir d&eacute;sign&eacute; dans ce
+travail.</p>
+
+<p>La Force &eacute;tant plong&eacute;e bien plus bas encore que la foire dans les
+profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du
+brigandage, on y connaissait de plus pr&egrave;s les demi-dieux du meurtre et
+du vol.</p>
+
+<p>Le nom des Habits Noirs avait &eacute;t&eacute; prononc&eacute; plus d'une fois &agrave; la Force &agrave;
+propos du lieutenant Maurice Pag&egrave;s.</p>
+
+<p>Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire na&icirc;tre la
+sympathie, le pla&ccedil;ait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure
+de son proc&egrave;s avec une malveillante impatience.</p>
+
+<p>C'est f&ecirc;te pour les bandits quand une erreur judiciaire se pr&eacute;pare.
+Chaque faux pas de la justice est un t&eacute;moignage &agrave; leur d&eacute;charge.</p>
+
+<p>La cellule de Maurice &eacute;tait situ&eacute;e au troisi&egrave;me &eacute;tage de l'ancien h&ocirc;tel
+de Brienne et faisait partie des am&eacute;nagements pratiqu&eacute;s &agrave; la fin du
+r&egrave;gne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan
+ext&eacute;rieur de la chambre qu'il occupait aurait pr&eacute;sent&eacute; une surface
+convenable, mais l'&eacute;paisseur des murs en pierre de taille la rendait
+tout &agrave; fait exigu&euml;.</p>
+
+<p>Elle prenait jour au moyen d'une fen&ecirc;tre &eacute;troite, profonde et d&eacute;fendue
+par un double syst&egrave;me de barreaux en fer forg&eacute;, sur une cour int&eacute;rieure
+ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et o&ugrave; restaient
+quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.</p>
+
+<p>On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui
+ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs &eacute;taient
+plant&eacute;s, songeaient peut-&ecirc;tre avec envie &agrave; ces heureux voisins,
+jouissant de feuill&eacute;es si vertes et de si frais gazons.</p>
+
+<p>Juste en face de la fen&ecirc;tre, qui ressemblait &agrave; une meurtri&egrave;re &eacute;largie,
+s'&eacute;levait le grand mur, b&acirc;ti r&eacute;cemment pour pr&eacute;venir le retour des
+&eacute;vasions dont nous avons parl&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il faut ajouter bien vite que ces &eacute;vasions n'avaient pas eu lieu &agrave;
+l'&eacute;tage habit&eacute; par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules &agrave;
+l'&eacute;preuve, destin&eacute;es aux criminels de la plus dangereuse cat&eacute;gorie.</p>
+
+<p>Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute
+s&eacute;curit&eacute;. Quand m&ecirc;me Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres
+mains charg&eacute;es de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de
+passer &agrave; travers les barreaux de sa terrible cage.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assis aupr&egrave;s de sa couchette sur une chaise de paille, seul
+meuble qui f&ucirc;t dans la cellule, et ses mains li&eacute;es reposaient sur ses
+genoux.</p>
+
+<p>Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit &agrave; serrer le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le jour, qui arrivait plus blanc, apr&egrave;s avoir frapp&eacute; les toits couverts
+de neige, &eacute;clairait &agrave; revers sa t&ecirc;te ras&eacute;e et la p&acirc;leur mate de son
+front.</p>
+
+<p>Nous le v&icirc;mes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout &eacute;mu
+par les esp&eacute;rances qui lui emplissaient l'&acirc;me; nous le v&icirc;mes une fois,
+attendri et gai tout en m&ecirc;me temps, faire honneur avec le vaillant
+app&eacute;tit de son &acirc;ge au pauvre mais cordial souper que maman L&eacute;o lui
+offrait avec une si enthousiaste all&eacute;gresse.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave; il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit
+prononcer pour la premi&egrave;re fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la
+premi&egrave;re atteinte de la fatalit&eacute; qui pesait d&eacute;j&agrave; sur lui.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; cette soir&eacute;e que sans cesse il pensait dans la solitude de la
+prison.</p>
+
+<p>Sa vie enti&egrave;re &eacute;tait r&eacute;sum&eacute;e pour lui par ces quelques heures qui lui
+semblaient radieuses et terribles.</p>
+
+<p>Tout de suite apr&egrave;s, la mort d'un inconnu commen&ccedil;ait le drame en quelque
+sorte surnaturel qui l'avait envelopp&eacute; comme un suaire de plomb, et
+contre lequel il n'y avait pas de r&eacute;sistance possible.</p>
+
+<p>Son souvenir allait obstin&eacute;ment vers cette cabine de saltimbanque,
+encombr&eacute;e d'objets mis&eacute;rables et ridicules, o&ugrave; il mettait, lui, tant de
+pure, tant d'adorable po&eacute;sie.</p>
+
+<p>Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse &eacute;tait l&agrave;. Est-ce
+qu'il n'y avait pas le sourire enchant&eacute; de Fleurette pour jeter &agrave;
+pleines mains le prestige sur le c&ocirc;t&eacute; bas et comique de la baraque?</p>
+
+<p>Maurice revoyait dans un &eacute;blouissement l'humble th&eacute;&acirc;tre de ses joies.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; encore, c'&eacute;tait l&agrave; qu'apr&egrave;s la longue absence il avait
+retrouv&eacute; l'espoir et le bonheur.</p>
+
+<p>En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux s&oelig;urs:
+Valentine et L&eacute;ocadie.</p>
+
+<p>Certes, M<sup>lle</sup> de Villanove et la dompteuse &eacute;taient plac&eacute;es dans des
+situations fort diff&eacute;rentes, mais au temps o&ugrave; Maurice les avait connues,
+maman L&eacute;o &eacute;tait la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait
+maintenant M<sup>lle</sup> de Villanove.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient en outre r&eacute;unies par leur tendresse commune pour lui.</p>
+
+<p>En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il
+f&ucirc;t indiff&eacute;rent ou ingrat envers sa propre famille, compos&eacute;e de bonnes
+gens qui l'avaient bien trait&eacute; dans son enfance, mais sa famille,
+repr&eacute;sent&eacute;e surtout par le brave p&egrave;re Pag&egrave;s, l'avait retranch&eacute; une
+premi&egrave;re fois d&eacute;j&agrave; deux ans auparavant, comme une branche gourmande.</p>
+
+<p>Maurice, en son c&oelig;ur, ne bl&acirc;mait point cela; il savait bien qu'un homme
+de m&eacute;diocre aisance et charg&eacute; d'enfants comme l'&eacute;tait son p&egrave;re ne doit
+jamais jouer avec la s&eacute;curit&eacute; de sa maison.</p>
+
+<p>Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonn&eacute;,
+mais, depuis son malheur, il n'avait re&ccedil;u qu'une d&eacute;p&ecirc;che br&egrave;ve et
+froide.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, une mal&eacute;diction; mais la d&eacute;p&ecirc;che se
+terminait par cette phrase, r&eacute;sum&eacute; des sagesses provinciales: &laquo;Ceux qui
+m&eacute;prisent les conseils de l'exp&eacute;rience et secouent l'autorit&eacute; paternelle
+finissent toujours malheureusement.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de
+cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une v&eacute;rit&eacute;
+fondamentale!</p>
+
+<p>Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse
+venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-&ecirc;tre la folie.</p>
+
+<p>Je pr&eacute;f&egrave;re ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur
+banale pr&eacute;diction, se redressent incr&eacute;dules, devant la honte, ceux qui
+s'&eacute;crient, en d&eacute;pit de toute apparence et m&ecirc;me de tout bon sens: &laquo;Non!
+mon fils n'est pas coupable!&raquo;</p>
+
+<p>C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'&agrave;
+la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.</p>
+
+<p>Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas pass&eacute; un seul jour
+sans attendre la visite de maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>Celle-l&agrave; ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel
+d&eacute;vouement sans borne &eacute;tait au fond de ce brave c&oelig;ur. &Agrave; mesure que le
+temps passait, son &eacute;tonnement de ne la point voir grandissait, et
+pourtant il ne songeait point &agrave; l'accuser d'oubli.</p>
+
+<p>Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employ&eacute;
+qui avait ouvert une fois la porte de sa prison &agrave; Valentine avait &eacute;t&eacute;
+cong&eacute;di&eacute;.</p>
+
+<p>Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa
+premi&egrave;re parole fut celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre maman! je parie que vous avez &eacute;t&eacute; malade?</p>
+
+<p>La veuve vint &agrave; lui imp&eacute;tueusement et les bras ouverts; il ne put
+r&eacute;pondre &agrave; ce geste &agrave; cause des liens qui retenaient ses poignets. La
+veuve le serra contre son c&oelig;ur en pleurant et en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! mon ch&eacute;ri de Maurice! comme te voil&agrave; chang&eacute;! comme tu as d&ucirc;
+souffrir!</p>
+
+<p>Elle avait oubli&eacute; Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffrirai pas bien longtemps d&eacute;sormais, reprit celui-ci;
+embrassez-moi encore, maman L&eacute;o, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce
+pas? j'ai grand besoin de parler d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est l&agrave;, dit la bonne femme &agrave; voix basse; elle est avec moi.</p>
+
+<p>Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber &agrave;
+la renverse, malgr&eacute; sa vigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon
+cadet!</p>
+
+<p>Maurice s'&eacute;tait lev&eacute; &agrave; demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui
+&eacute;tait debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard
+h&eacute;sita &agrave; la reconna&icirc;tre sous le d&eacute;guisement qu'elle avait pris.</p>
+
+<p>Quand il la reconnut, deux larmes roul&egrave;rent le long de ses joues, et il
+retomba sur son si&egrave;ge, r&eacute;p&eacute;tant presque les paroles m&ecirc;mes de la
+dompteuse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez coup&eacute; vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant!</p>
+
+<p>Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, cousin, dit Valentine &agrave; haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous
+laisse pas fumer votre cigare? Voil&agrave; ce qui doit &ecirc;tre dur.</p>
+
+<p>Elle s'approcha et baisa Maurice au front.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re! ch&egrave;re Valentine! murmura celui-ci. J'aurais &eacute;t&eacute; trop heureux.
+Est-ce que c'&eacute;tait possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil!</p>
+
+<p>Le porte-clefs en repassant jeta un regard &agrave; l'int&eacute;rieur de la cellule.
+Il vit maman L&eacute;o assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le
+prisonnier toujours &agrave; la m&ecirc;me place et le jeune gar&ccedil;on debout aupr&egrave;s de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas de temps &agrave; perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas
+pour nous amuser que nous sommes ici.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout
+expliquer moi-m&ecirc;me &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, viens t'asseoir aupr&egrave;s de moi, fillette, car tes jambes
+flageolent.</p>
+
+<p>Valentine avait, en effet, chancel&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit-elle, je veux rester l&agrave;, je veux m'asseoir sur les genoux de
+mon mari.</p>
+
+<p>Elle &eacute;carta elle-m&ecirc;me les mains de Maurice, qui la regardait en extase,
+et s'assit, plus l&eacute;g&egrave;re qu'une enfant, &agrave; la place qu'elle avait
+indiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche,
+c'est bien s&ucirc;r!</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas de temps &agrave; perdre, r&eacute;p&eacute;ta M<sup>lle</sup> de Villanove avec une
+singuli&egrave;re tranquillit&eacute;; il faut que tout soit expliqu&eacute;, que tout soit
+convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher tr&egrave;s vite, et
+nous ne nous reverrons peut-&ecirc;tre plus avant le grand jour.</p>
+
+<p>&mdash;Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait &eacute;chang&eacute; un regard avec la
+dompteuse.</p>
+
+<p>Valentine sourit doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en t&ecirc;te que je
+suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui
+vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme,
+et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec
+r&eacute;flexion.</p>
+
+<p>Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui
+appuyait sa main charmante sur l'&eacute;paule de son fianc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par
+le fait de notre mutuelle volont&eacute;. Que nous devions vivre ou mourir, mon
+v&oelig;u est que cette union soit b&eacute;nie par un pr&ecirc;tre, afin qu'il n'y ait
+qu'un seul nom sur la tombe o&ugrave; nous dormirons tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez! ordonna Valentine.</p>
+
+<p>Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille,
+r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez! oh! si fait, c'est bien cela!</p>
+
+<p>Valentine pencha ses l&egrave;vres jusque sur le front du prisonnier pour
+murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons avoir &agrave; nous deux qu'une volont&eacute;. Je ne vous redemande
+pas le poison que je vous ai donn&eacute;, Maurice, mais j'ai chang&eacute; d'avis et
+je ne veux plus m'en servir.</p>
+
+<p>La prunelle du jeune homme exprima une inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Villanove sourit encore et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant..., commen&ccedil;a Maurice.</p>
+
+<p>On entendait &agrave; peine les pas du porte-clefs qui se promenait &agrave; l'autre
+bout du corridor.</p>
+
+<p>Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fianc&eacute;, mais ce ne
+fut pas elle qui parla, car maman L&eacute;o &eacute;tait en col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! s'&eacute;cria-t-elle, il s'agit de pr&eacute;parer une &eacute;vasion et je
+croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau &agrave; froid
+pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles &agrave;
+remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au
+gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller &agrave; la chapelle pour mon
+petit <i>conjungo</i>? J'ai d&eacute;j&agrave; vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon
+gar&ccedil;on, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le
+chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes.
+Apr&egrave;s quoi, il tentera de se m&eacute;nager des intelligences ici dans
+l'int&eacute;rieur de l'&eacute;tablissement... Mais vous ne m'&eacute;coutez pas, dites
+donc!</p>
+
+<p>Maurice et Valentine se regardaient.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne L&eacute;o, dit la
+jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et
+pourtant je crois &ecirc;tre tr&egrave;s riche. Dans une heure, d&eacute;sormais, nous
+serons fix&eacute;s &agrave; cet &eacute;gard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer
+&agrave; Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il
+est des choses que je ne saurais &eacute;clairer compl&egrave;tement et qui doivent
+&ecirc;tre laiss&eacute;es &agrave; la gr&acirc;ce de Dieu comme le sort des malheureux menac&eacute;s
+par un naufrage.</p>
+
+<p>Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux
+yeux brillaient d'une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>&mdash;Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus
+que par deux fois nous avons cherch&eacute; notre refuge dans la mort.</p>
+
+<p>&laquo;Au-del&agrave; de la mort, dans l'&eacute;ternit&eacute; &agrave; laquelle je crois plus fermement
+depuis que je souffre, le ch&acirc;timent de ceux qui s'aimaient ardemment sur
+la terre et qui l'ont quitt&eacute;e par un crime doit &ecirc;tre la s&eacute;paration. Oh!
+ne m'objectez rien, le doute ne m'arr&ecirc;terait pas; il suffit que la
+justice de Dieu puisse exister pour que ma r&eacute;solution soit in&eacute;branlable.
+Je ne veux pas &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;e de Maurice; je veux que notre serment jur&eacute;
+ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas &agrave;
+mon fianc&eacute; de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas
+d'attendre l'&eacute;chafaud, mais je lui dis: &laquo;Ami, nous &eacute;tions d&eacute;termin&eacute;s &agrave;
+mourir; je vous apporte une esp&eacute;rance qui est peut-&ecirc;tre chim&eacute;rique, et
+je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir &agrave; cette
+esp&eacute;rance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou
+sens&eacute;e, que vous importe, en d&eacute;finitive, puisqu'hier encore notre
+derni&egrave;re ressource &eacute;tait le partage d'une liqueur mortelle?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! ah &ccedil;a! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je
+ne r&ecirc;ve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle
+allemand ou grec? Je veux &ecirc;tre pendue si je comprends un mot de ce que
+vous nous chantez l&agrave;, ma berg&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? fit Valentine en se penchant &agrave; l'oreille du prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je veux tout ce que tu veux, r&eacute;pondit Maurice, mais je ne
+comprends pas non plus.</p>
+
+<p>Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de
+timidit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me forcez pas &agrave; penser que mon effort ne tend qu'&agrave; me tromper
+moi-m&ecirc;me; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis oblig&eacute;e
+de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous
+succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne
+pr&eacute;f&eacute;rerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! r&eacute;pondit vivement le prisonnier dont les yeux brill&egrave;rent.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o, en m&ecirc;me temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voil&agrave; que je comprends &agrave; demi! Eh
+bien! Saqu&eacute;di&eacute;! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et &agrave; moins
+qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous
+jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#Table">XXVI</a></h2>
+
+<h3>La maison de Remy d'Arx</h3>
+
+
+<p>Le gardien s'arr&ecirc;ta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment:</p>
+
+<p>&mdash;Les vingt minutes sont mang&eacute;es, il faudrait penser &agrave; s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;! firent &agrave; la fois Valentine et Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Votre montre avance, l'homme, r&eacute;pondit la dompteuse, qui avait repris
+son air d&eacute;termin&eacute;. Encore une petite seconde, s'il vous pla&icirc;t, on est en
+train de pr&ecirc;cher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son
+infortune.</p>
+
+<p>Le porte-clefs ayant accord&eacute; deux minutes de gr&acirc;ce, la dompteuse reprit
+tout bas en s'adressant &agrave; Valentine:</p>
+
+<p>&mdash;Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de
+l'enfer. Le diable et ces gens-l&agrave;, vois-tu, c'est la m&ecirc;me chose!</p>
+
+<p>&mdash;Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'&eacute;cria maman L&eacute;o. S'il les tenait en
+Alg&eacute;rie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce
+n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la
+v&eacute;rit&eacute; que Fleurette a dite tout &agrave; l'heure: &laquo;Nous sommes tous ici comme
+au milieu d'un naufrage.&raquo; Quoi donc! quand la perdition est l&agrave; tout &agrave;
+l'entour et qu'on ne sait plus &agrave; quel saint se vouer, il faut bien
+donner quelque chose au hasard et m&ecirc;me au diable; seulement j'ai mon
+id&eacute;e: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans
+mes poches.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, bonne L&eacute;o, fit M<sup>lle</sup> de Villanove, la moindre marque de
+d&eacute;fiance an&eacute;antirait notre derni&egrave;re chance de salut.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e, et son geste imposa silence &agrave; la dompteuse, qui
+allait parler encore.</p>
+
+<p>&mdash;Sur cette derni&egrave;re chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout
+mon bonheur, tout mon c&oelig;ur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule
+pens&eacute;e, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je r&eacute;ussirai,
+moi, pauvre fille, &agrave; tromper l'astuce de ces d&eacute;mons... Etes-vous bien
+d&eacute;cid&eacute;, Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je &agrave; perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tenez-vous pr&ecirc;t &agrave; toute heure. Il ne s'agit ni de liens bris&eacute;s,
+ni de barreaux attaqu&eacute;s avec la lime, suivez seulement celui ou celle
+qui viendra et qui vous dira: <i>Il fait jour</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec
+une sorte de gaiet&eacute; d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on prononcera ce mot &agrave; votre oreille, reprit Valentine, je serai
+l&agrave;, bien pr&egrave;s, et s'il y a p&eacute;ril, je le partagerai.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est comme &ccedil;a que tu le consoles..., commen&ccedil;a maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un
+nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas &agrave; moi, j'en suis
+s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! saqu&eacute;di&eacute;! s'&eacute;cria la veuve, voil&agrave; ce qui me donne la chair
+de poule, c'est l'id&eacute;e qu'on va perdre du temps &agrave; faire ce mariage, au
+lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-l&agrave;,
+moi, je les enverrais je sais bien o&ugrave;, et quant &agrave; l'histoire d'avoir ou
+de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie...</p>
+
+<p>Les l&egrave;vres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis M<sup>lle</sup> d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine
+&agrave; entendre; j'ai &agrave; venger mon p&egrave;re, j'ai &agrave; venger mon fr&egrave;re. Ils me
+croient folle, ils ont raison peut-&ecirc;tre, car j'ai pris, moi, pauvre
+fille, un fardeau qui &eacute;craserait les &eacute;paules d'un homme. Ce n'est pas &agrave;
+une fuite que je vais, c'est &agrave; une bataille. Mon mari doit le souffle de
+sa poitrine &agrave; mon fr&egrave;re Remy d'Arx; mon mari doit &ecirc;tre de moiti&eacute; dans ma
+vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne.
+J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand
+retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je
+pourrai prouver la l&eacute;gitimit&eacute; de ma vengeance.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait redress&eacute;e si belle et si fi&egrave;re que maman L&eacute;o et Maurice la
+regardaient avec admiration. Il leur semblait &agrave; tous deux qu'ils ne
+l'avaient jamais vue.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup sa physionomie changea, parce que le gardien
+reparaissait &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, cousin, &agrave; vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera
+pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme &ccedil;a
+dans la peine, &ccedil;a m'a &ocirc;t&eacute; l'app&eacute;tit pour toute la journ&eacute;e. Venez, la
+m&egrave;re!</p>
+
+<p>Et elle poussa dehors maman L&eacute;o tout &eacute;tourdie, mais sur le seuil elle se
+retourna.</p>
+
+<p>Sa main toucha sa poitrine et ses l&egrave;vres, comme si elle e&ucirc;t envoy&eacute; &agrave;
+Maurice tout son c&oelig;ur dans un dernier baiser.</p>
+
+<p>Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide,
+Valentine interrogea les deux c&ocirc;t&eacute;s de la rue et ne vit rien de suspect.</p>
+
+<p>Elle monta la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o dit au cocher en haussant les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourtant les gamins d'aujourd'hui!</p>
+
+<p>Elle ajouta tout haut en montant &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Que tu m&eacute;riterais bien une taloche pour te comporter avec
+l'impolitesse de laisser une dame en arri&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Et la taloche vaudrait de l'argent au march&eacute; des gifles, pensa le
+cocher, qui avait d&eacute;j&agrave; mesur&eacute; plusieurs fois avec admiration l'envergure
+de maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main &agrave; sa compagne;
+j'ai oubli&eacute; un instant mon r&ocirc;le; mais il est bien pr&egrave;s de finir, et je
+ne le reprendrai plus.</p>
+
+<p>Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au
+cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Mail, n&deg; 3, et br&ucirc;lez le pav&eacute;, vous aurez un bon pourboire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est toi qui commandes la man&oelig;uvre? fit la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit M<sup>lle</sup> de Villanove.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman L&eacute;o essaya de
+renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorb&eacute;e.</p>
+
+<p>Quand la voiture s'arr&ecirc;ta &agrave; l'entr&eacute;e de la rue du Mail, devant la maison
+n&deg; 3, Valentine sembla s'&eacute;veiller d'un sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse.</p>
+
+<p>Elle s'interrompit pour ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'as-tu donc? te voil&agrave; plus p&acirc;le qu'une morte!</p>
+
+<p>Valentine r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais
+quelqu'un... quelqu'un de bien cher!</p>
+
+<p>Elle se leva en m&ecirc;me temps pour descendre. Maman L&eacute;o demanda encore:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien faible, r&eacute;pliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve
+sauta la premi&egrave;re sur le trottoir et re&ccedil;ut dans ses bras la jeune fille,
+qui pouvait &agrave; peine se soutenir.</p>
+
+<p>Elles entr&egrave;rent toutes deux sous la vo&ucirc;te, o&ugrave; le concierge &eacute;tait en
+train de fendre du bois pour son po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-lui, pronon&ccedil;a tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M.
+Remy d'Arx.</p>
+
+<p>Ce mot valait toute une longue explication.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'&eacute;tonne plus alors si tu trembles
+la fi&egrave;vre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur!</p>
+
+<p>Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dict&eacute;e. Le
+bonhomme, qui &eacute;tait courb&eacute; sur son ouvrage, se releva et les regarda
+avec mauvaise humeur:</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave; o&ugrave; demeure maintenant M. d'Arx, r&eacute;pondit-il brutalement, il n'y a
+o&ugrave; mettre personne avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et son domestique? murmura Valentine, Germain?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est diff&eacute;rent; son domestique
+vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je
+pense bien qu'il doit &ecirc;tre lev&eacute; &agrave; cette heure; j'entends monsieur
+Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis
+l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour &ccedil;a. Montez au premier et
+ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit.</p>
+
+<p>Valentine et maman L&eacute;o mont&egrave;rent. &Agrave; leur coup de sonnette discret, un
+valet de bonne apparence, sans livr&eacute;e, mais portant le grand deuil, vint
+ouvrir.</p>
+
+<p>Elles n'eurent m&ecirc;me pas besoin de parler. Aussit&ocirc;t que le valet les e&ucirc;t
+aper&ccedil;ues, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous &ecirc;tes
+en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut &agrave;
+une m&eacute;prise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase,
+mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend.</p>
+
+<p>Valentine et maman L&eacute;o entr&egrave;rent. Certaines maisons de la rue du Mail
+sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre
+elles qui ne d&eacute;parerait point le faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir travers&eacute; une salle &agrave; manger et un salon hauts d'&eacute;tage, tous
+les deux vastes et meubl&eacute;s avec un go&ucirc;t s&eacute;v&egrave;re, mais o&ugrave; il r&eacute;gnait je ne
+sais quel arri&egrave;re-go&ucirc;t de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa
+jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy
+d'Arx.</p>
+
+<p>Le valet avait dit en les pr&eacute;c&eacute;dant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit.</p>
+
+<p>Le cabinet &eacute;tait une pi&egrave;ce de la m&ecirc;me taille que le salon, et dont les
+deux hautes fen&ecirc;tres donnaient sur une cour plant&eacute;e d'arbres. Le bureau,
+les si&egrave;ges et la biblioth&egrave;que r&eacute;gnante &eacute;taient en bois d'&eacute;b&egrave;ne, dont le
+poli aust&egrave;re ressortait sur le sombre velours des tentures.</p>
+
+<p>Il y avait aupr&egrave;s du bureau, dans le fauteuil o&ugrave; sans doute Remy d'Arx
+avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme &agrave; cheveux blancs qui
+portait la grande livr&eacute;e de deuil.</p>
+
+<p>Cet homme, dont la figure &eacute;tait triste et respectable, repoussa des
+papiers qu'il &eacute;tait en train de consulter et regarda les nouvelles
+venues.</p>
+
+<p>Nous nous exprimons ainsi, parce que, para&icirc;trait-il, le Sexe de
+Valentine n'&eacute;tait pas un myst&egrave;re pour lui. En effet, il se leva et dit
+avec une sorte de pieuse &eacute;motion:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre fr&egrave;re, mon ma&icirc;tre bien-aim&eacute;,
+m'a laiss&eacute; l'ordre de commander ici jusqu'&agrave; votre venue, afin de vous
+recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui
+vous appartient.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o ouvrait de grands yeux. Les &eacute;v&eacute;nements pour elle prenaient une
+allure f&eacute;erique.</p>
+
+<p>Son imagination &eacute;tait si violemment frapp&eacute;e que d&eacute;sormais aucune
+surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Elle voyait partout la menace myst&eacute;rieuse, et il semblait que le souffle
+des Habits Noirs empoisonn&acirc;t l'air m&ecirc;me qu'elle respirait.</p>
+
+<p>Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave;
+affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas
+au-dehors.</p>
+
+<p>Elle se tenait en arri&egrave;re de Valentine et regardait avec une sorte de
+terreur superstitieuse cette chambre o&ugrave; &eacute;tait mort un soldat de la loi
+que la loi n'avait pas su d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Valentine, au contraire, &eacute;tait calme, en apparence du moins.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit au vieux Germain par un simple signe de t&ecirc;te, puis elle
+marcha droit &agrave; un portrait pos&eacute; sur chevalet entre les deux fen&ecirc;tres et
+que le jour frappait &agrave; revers.</p>
+
+<p>Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>La m&eacute;lancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.</p>
+
+<p>Valentine le contempla longuement, pendant que maman L&eacute;o et Germain se
+taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher
+et se joindre; sa paupi&egrave;re battit comme pour refouler des larmes.</p>
+
+<p>Elle ne pleura point.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'avez-vous appel&eacute;e M<sup>lle</sup> d'Arx? demanda-t-elle en revenant
+vers le bureau.</p>
+
+<p>Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut
+comme un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous attendais, r&eacute;pondit-il; il y a bien longtemps que je
+vous attends, et ce matin encore votre visite m'a &eacute;t&eacute; annonc&eacute;e. Je vous
+ai reconnue tout de suite; il m'a sembl&eacute; voir monsieur Remy &agrave; l'&acirc;ge de
+quinze ans. Il &eacute;tait le vivant portrait de sa m&egrave;re, de votre m&egrave;re aussi,
+mademoiselle, et je suis s&ucirc;r qu'avec les habits de votre sexe vous
+ressembleriez trait pour trait &agrave; feu notre bonne dame.</p>
+
+<p>Il avan&ccedil;a le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita
+Valentine &agrave; s'asseoir. Valentine prit le si&egrave;ge et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Faites comme moi, bonne L&eacute;o, nous resterons longtemps ici. Germain,
+qui tout &agrave; l'heure encore &eacute;tait le ma&icirc;tre de cette maison, o&ugrave; il
+rempla&ccedil;ait avec une v&eacute;ritable dignit&eacute; le jeune magistrat d&eacute;c&eacute;d&eacute;, avait
+repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient &agrave; un
+domestique, et il se f&ucirc;t offens&eacute; peut-&ecirc;tre si Valentine l'e&ucirc;t trait&eacute;
+autrement qu'un serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a eu, le mois pass&eacute;, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai
+dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'&eacute;tait alors un tout jeune homme,
+il achevait ses &eacute;tudes et me demandait parfois conseil. Quand il se
+maria, il me garda, et la jeune dame, qui &eacute;tait belle comme les anges,
+m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a
+rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie
+quand l'enfant vint: monsieur Remy. Apr&egrave;s le p&egrave;re et la m&egrave;re, ce fut moi
+qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le p&egrave;re, la
+m&egrave;re et l'enfant; vous &ecirc;tes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous
+&ecirc;tes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'esp&egrave;re que vous me
+garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus.</p>
+
+<p>Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! fit-il. Je n'aurais pas &eacute;t&eacute; content de rester ici seulement
+parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re a fait un testament? murmura Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas pu en &eacute;crire bien long, r&eacute;pliqua Germain, et sa pauvre
+main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine &agrave;
+tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont &agrave;
+vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas
+&eacute;crit; ce sont toutes les paroles tomb&eacute;es de ses l&egrave;vres, et qui, toutes,
+depuis la premi&egrave;re jusqu'&agrave; la derni&egrave;re, &eacute;taient prononc&eacute;es pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te
+retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te
+f&acirc;che pas, &ccedil;a va partir.</p>
+
+<p>Germain la regarda, &eacute;tonn&eacute; de cette familiarit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu M. Bouff&eacute;, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui
+avait les larmes plein les yeux, dans un r&ocirc;le de valet fid&egrave;le, m&ecirc;me
+qu'on lui donna le prix Montyon au troisi&egrave;me acte, mais il n'&eacute;tait pas
+de moiti&eacute; si bien que vous. D&eacute;videz votre rouleau, v&eacute;n&eacute;rable Germain, je
+ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je
+vaux.</p>
+
+<p>D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil
+homme en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fini, vous pouvez marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Remy, pronon&ccedil;a Germain &agrave; voix basse, n'a pas eu la force de
+m'en dire bien long, mais il m'a parl&eacute; d'une bonne dame, montreuse
+d'animaux, je crois, &agrave; qui M<sup>lle</sup> d'Arx doit beaucoup de reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien
+de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici
+pour fl&acirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas.
+Monsieur Remy m'avait d&eacute;fendu de faire aucune d&eacute;marche, pour vous
+joindre, avant un mois &eacute;coul&eacute;, mais il avait ajout&eacute;: &laquo;Elle viendra
+d'elle-m&ecirc;me; je suis s&ucirc;r qu'elle viendra.&raquo;</p>
+
+<p>J'attendais. Ce matin on m'a annonc&eacute; un commissionnaire qui demandait
+M<sup>lle</sup> d'Arx. Je l'ai fait introduire aupr&egrave;s de moi, il m'a dit que vous
+deviez venir et m'a d&eacute;peint le costume sous lequel vous vous
+pr&eacute;senteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o et Valentine &eacute;chang&egrave;rent un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler.
+Il est sorti en disant: &laquo;Priez M<sup>lle</sup> d'Arx de m'attendre, car je
+reviendrai.&raquo;</p>
+
+<p>Valentine demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment &eacute;tait fait ce commissionnaire?</p>
+
+<p>En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de
+ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine
+prononc&egrave;rent en m&ecirc;me temps le nom de Coyatier.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;fiance! murmura maman L&eacute;o, dont les sourcils &eacute;taient fronc&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis plus &agrave; la m&eacute;fiance, r&eacute;pliqua Valentine avec son sourire
+triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez
+dans la cage de vos b&ecirc;tes f&eacute;roces, vous auriez &eacute;t&eacute; perdue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je d&eacute;sire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde
+mon fr&egrave;re; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour
+vous entendre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#Table">XXVII</a></h2>
+
+<h3>La visite des Habits Noirs</h3>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle d'Arx d&eacute;sire-t-elle que je lui raconte le pass&eacute;? elle a
+le droit de tout savoir, et parmi les derni&egrave;res paroles de mon cher
+jeune ma&icirc;tre, il y avait celle-ci: &laquo;Que ma s&oelig;ur n'ignore rien...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout, interrompit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante
+histoire et il y a bien des douleurs dans l'h&eacute;ritage que vous allez
+recueillir. Jusqu'&agrave; ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait
+encore, malgr&eacute; le grand travail qui prenait toutes ses heures;
+j'entends: il cherchait toujours sa s&oelig;ur, la pauvre enfant disparue
+lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus,
+c'est que le hasard vous avait envoy&eacute;e sur son chemin, trompant sa
+tendresse et le condamnant &agrave; ce supplice atroce dont il est mort... car
+ce n'est pas le poison qui l'a tu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui l'ai tu&eacute;, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle
+&eacute;tait plus p&acirc;le qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite
+sur son si&egrave;ge. Maman L&eacute;o suait &agrave; grosses gouttes. Germain courba la t&ecirc;te
+et dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des familles qui sont condamn&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il e&ucirc;t craint
+un conseil; je ne connaissais la fianc&eacute;e de mon ma&icirc;tre que pour l'avoir
+entrevue &agrave; travers un voile, le soir o&ugrave; il revint du palais, &eacute;vanoui, et
+ce n'est pas &agrave; cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout &agrave;
+l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable o&ugrave; mon ma&icirc;tre &eacute;tait
+engag&eacute;. Je savais seulement, ou plut&ocirc;t, je voyais qu'il devenait sombre,
+inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur
+son front, et je devinais peut-&ecirc;tre la nature du p&eacute;ril qui le mena&ccedil;ait,
+car la fi&egrave;vre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il
+&eacute;tait magistrat comme son p&egrave;re, et son p&egrave;re &eacute;tait tomb&eacute; en faisant son
+devoir. Le jour m&ecirc;me de la signature du contrat, vers quatre heures du
+soir, on le rapporta ici. Il n'&eacute;tait pas mort, mais il ne bougeait ni ne
+parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.</p>
+
+<p>&laquo;Il resta ainsi toute la soir&eacute;e. J'avais fait appeler plusieurs m&eacute;decins
+qui vinrent et se consult&egrave;rent longuement.</p>
+
+<p>&laquo;Quand ils se retir&egrave;rent, l'un d'eux me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il
+faudrait lui avoir un pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Jusqu'&agrave; ce moment-l&agrave;, j'avais esp&eacute;r&eacute; en sa jeunesse et en la force de
+sa constitution.</p>
+
+<p>&laquo;Un autre docteur me demanda:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait pr&eacute;venir ses parents ou
+du moins ses amis.</p>
+
+<p>&laquo;J'envoyai chercher le cur&eacute; de Notre-Dame-des-Victoires, l'abb&eacute;
+Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de
+grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois d&egrave;s le
+matin chez monsieur Remy, qu'on &eacute;veillait pour le recevoir, et il
+disait: &laquo;J'ai besoin de tant pour mes pauvres.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;On lui payait son d&ucirc;.</p>
+
+<p>&laquo;Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une
+pierre.</p>
+
+<p>&laquo;M. le cur&eacute; s'agenouilla aupr&egrave;s du lit et pria, mais tout cela ne dura
+pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Gar&ccedil;on, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa
+connaissance &agrave; quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai
+pr&ecirc;t; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point
+craindre, car jamais il n'a rien refus&eacute; &agrave; ceux qui souffrent. Les &acirc;mes
+comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit
+&agrave; Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait
+point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa t&acirc;che.</p>
+
+<p>&laquo;Je songeai pourtant tout &agrave; coup &agrave; un homme de grand &acirc;ge qu'il estimait
+fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour
+son grand travail. J'envoyai rue Th&eacute;r&egrave;se chez le colonel Bozzo-Corona.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement
+que le vieux valet s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est
+qu'il avait une figure bien v&eacute;n&eacute;rable et que monsieur Remy n'accueillait
+personne si affectueusement que lui.</p>
+
+<p>&laquo;Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr
+Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre
+quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, d&egrave;s son
+entr&eacute;e, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en
+pleurant.</p>
+
+<p>&laquo;Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air &eacute;mu. Ce fut d'eux que
+j'appris dans ses d&eacute;tails la sc&egrave;ne de la rue d'Anjou-Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui
+&eacute;tait la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?</p>
+
+<p>&laquo;Le Dr Samuel r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;La vie ne tient plus en lui que par un fil.</p>
+
+<p>&laquo;Et quelques minutes apr&egrave;s il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le voil&agrave; qui meurt... il est mort!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Eacute;tait-ce vrai? interrompit Valentine, qui &eacute;coutait, la face livide,
+mais les yeux secs.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, r&eacute;pliqua Germain, ce n'&eacute;tait pas encore vrai; mais je le crus,
+car les yeux de mon ma&icirc;tre &eacute;taient sans regard et ma main, que
+j'approchai de ses l&egrave;vres, ne sentit que du froid.</p>
+
+<p>&laquo;Le colonel s'approcha de moi et me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi
+autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun
+l'accomplissement d'une t&acirc;che qui a occup&eacute; son existence tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donn&eacute; &agrave;
+entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en
+cas de malheur, car M. d'Arx avait la pens&eacute;e d'un malheur, c'&eacute;tait au
+colonel Bozzo que je devrais m'adresser en premi&egrave;re ligne.</p>
+
+<p>&laquo;Je savais aussi que le secr&eacute;taire de mon ma&icirc;tre &eacute;tait plein de papiers
+ayant rapport &agrave; cette &oelig;uvre myst&eacute;rieuse que je croyais commune entre
+lui et le colonel.</p>
+
+<p>&laquo;La responsabilit&eacute; qui pesait sur moi en ce moment terrible m'&eacute;crasait.
+Peut-&ecirc;tre ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me
+rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit o&ugrave; M. d'Arx
+mettait la clef de son secr&eacute;taire, et je revenais d&eacute;j&agrave; vers le colonel
+pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui &eacute;tait pench&eacute;e sur
+mon cher ma&icirc;tre, s'&eacute;cria par trois fois:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!</p>
+
+<p>&laquo;Le colonel Bozzo, &agrave; ce moment m&ecirc;me, tendait la main pour prendre la
+clef du secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon
+refus en m'&eacute;lan&ccedil;ant tout joyeux vers le lit.</p>
+
+<p>&laquo;Le lit fut aussit&ocirc;t entour&eacute; par le colonel et ses amis, qui semblaient,
+en v&eacute;rit&eacute;, aussi contents que moi.</p>
+
+<p>&laquo;Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma
+joue, que j'approchai tout contre ses l&egrave;vres, sentit un souffle.</p>
+
+<p>&laquo;Mais si faible!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-&ecirc;tre le commencement
+d'une crise favorable; aidez le miracle &agrave; s'accomplir.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme
+s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le m&eacute;decin &agrave; mains
+jointes.</p>
+
+<p>&laquo;Il r&eacute;p&eacute;ta en prenant le poignet du malade pour lui t&acirc;ter le pouls avec
+soin:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce serait en effet un miracle.</p>
+
+<p>&laquo;Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres m&eacute;decins
+s'&eacute;taient consult&eacute;s et il &eacute;crivit une ordonnance.</p>
+
+<p>&laquo;On ne parla plus de la clef du secr&eacute;taire. Le colonel dit seulement en
+me prenant &agrave; part:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Si nous avons le bonheur de le sauver, mes int&eacute;r&ecirc;ts sont aussi bien
+entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je
+reviendrai demain matin &agrave; la premi&egrave;re heure.</p>
+
+<p>&laquo;Ils s'en all&egrave;rent ensemble comme ils &eacute;taient venus. La comtesse Corona
+voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonn&eacute;e
+par le Dr Samuel fut apport&eacute;e; je ne sais quelle vague d&eacute;fiance &eacute;tait en
+moi contre ce m&eacute;decin qui avait dit en parlant de mon ma&icirc;tre vivant: &laquo;Il
+est mort.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Au moment o&ugrave; je voulus donner la potion, me disant en moi-m&ecirc;me que
+c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement
+faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous
+allez le voir.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je
+m'installai pour passer la nuit aupr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui
+allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une
+sorte de vague enveloppait ma pens&eacute;e et je voyais comme au travers d'un
+voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient
+ennemis.</p>
+
+<p>&laquo;Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes
+pieds comme si une main m'e&ucirc;t soulev&eacute;. La voix de monsieur Remy, bien
+faible, mais tr&egrave;s distincte, parlait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Donne-moi &agrave; boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Remy, mon cher ma&icirc;tre, m'&eacute;criai-je croyant r&ecirc;ver, car je l'appelais
+souvent par son nom de bapt&ecirc;me, pour l'avoir eu autrefois tout enfant
+sur mes genoux, ai-je donc eu le c&oelig;ur de dormir et m'avez-vous appel&eacute;
+d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>&laquo;En m&ecirc;me temps je m'approchais avec un verre d'eau.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu n'as pas dormi, me r&eacute;pondit-il, ma langue vient de recouvrer sa
+libert&eacute; comme si on e&ucirc;t bris&eacute; le lien qui l'attachait. Va chercher un
+verre dans le buffet et de l'eau &agrave; la fontaine: ces hommes ont &eacute;t&eacute;
+autour de la table.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et vous croiriez?..., commen&ccedil;ais-je.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'interrompit en disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Va, j'ai grand-soif!</p>
+
+<p>&laquo;Je revins tout courant apr&egrave;s avoir pris de l'eau fra&icirc;che &agrave; la fontaine,
+et il but avec avidit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce sont ces hommes qui m'ont tu&eacute;, me dit-il de sa pauvre belle voix
+tranquille et grave en me rendant le verre.</p>
+
+<p>&laquo;Et comme je balbutiais dans ma stup&eacute;faction les mots justice,
+tribunaux, il sourit d'un air d&eacute;courag&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la v&eacute;rit&eacute;,
+murmura-t-il, et c'est &agrave; peine si j'ai quelques heures. &Agrave; quoi bon
+essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais vous les avez donc vus! m'&eacute;criai-je, vous les avez entendus!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;J'ai tout entendu et tout vu, r&eacute;pondit-il. Ma jeunesse et ma force
+n'ont rien pu contre eux, que pourrait d&eacute;sormais mon agonie? Allume du
+feu.</p>
+
+<p>&laquo;Je crus avoir mal entendu, car les id&eacute;es se brouillaient dans ma
+cervelle en fi&egrave;vre. Monsieur Remy r&eacute;p&eacute;ta d'un accent imp&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Allume du feu!</p>
+
+<p>&laquo;J'ob&eacute;is et la flamme brilla bient&ocirc;t dans le foyer.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon ma&icirc;tre,
+dont la voix semblait d&eacute;j&agrave; plus faible. Ouvre le secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&laquo;J'ouvris le secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous,
+depuis le premier jusqu'au dernier, et br&ucirc;le-les devant moi.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien;
+c'&eacute;taient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait
+depuis des ann&eacute;es, des pi&egrave;ces &agrave; l'appui, des documents, le produit d'une
+immensit&eacute; d'efforts, de recherches et de fatigues.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma s&oelig;ur viendra, pensa tout haut mon ma&icirc;tre (et c'&eacute;tait la premi&egrave;re
+fois que je l'entendais parler de sa s&oelig;ur), elle trouverait tout cela,
+elle voudrait continuer l'&oelig;uvre fatale que je n'ai pu achever, et comme
+je vais mourir elle mourrait!</p>
+
+<p>&mdash;Les papiers ne furent pas br&ucirc;l&eacute;s, je suppose! demanda ici Valentine,
+dont les yeux brill&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait sa volont&eacute;, r&eacute;pondit le vieux valet, les papiers furent br&ucirc;l&eacute;s
+comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit la jeune fille en baissant la t&ecirc;te, il ne me reste rien, je
+n'ai plus d'arme pour combattre!</p>
+
+<p>&mdash;Il souhaitait justement cela, r&eacute;pondit encore Germain, il voulait
+rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses
+derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pens&eacute;e que celle de sa
+s&oelig;ur. Mais &agrave; quoi bon parler? Vous allez voir tout &agrave; l'heure comment il
+vous aimait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#Table">XXVIII</a></h2>
+
+<h3>La mort de Remy</h3>
+
+
+<p>Depuis le commencement de cette sc&egrave;ne, maman L&eacute;o n'avait pas prononc&eacute;
+une parole. Elle &eacute;coutait, domin&eacute;e par une religieuse &eacute;motion.</p>
+
+<p>Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui
+&eacute;tait dans ses veines bouillait.</p>
+
+<p>On avait essay&eacute; de mettre l'impossible comme une barri&egrave;re entre elle et
+l'id&eacute;e de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui
+emplissait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>En ce moment, l'image de Maurice lui-m&ecirc;me se voilait dans son souvenir.</p>
+
+<p>Elle voyait Remy d'Arx p&acirc;le sur son lit d'agonie.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re parole prononc&eacute;e par Germain, qui reprenait son r&eacute;cit, fit
+bondir le c&oelig;ur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se
+parlait &agrave; lui-m&ecirc;me. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononc&eacute;s
+par lui est rest&eacute; dans ma m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup
+mortel! Ils savaient que cette passion &eacute;tait sans issue; ils l'ont fait
+na&icirc;tre; ils l'ont chauff&eacute;e jusqu'au d&eacute;lire!... Y a-t-il quelque chose
+au-dessus du d&eacute;lire?... car j'ai fait ce que le transport lui-m&ecirc;me
+excuserait &agrave; peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'ab&icirc;me
+ouvert et me dire que mon malheur &eacute;tait un crime!</p>
+
+<p>Valentine se couvrit le visage de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris plus tard, pronon&ccedil;a tout bas le vieux valet, ce que mon
+ma&icirc;tre entendait par ces mots: <i>l'arme invisible</i>. Il y a sur la terre
+des hommes plus noirs que le d&eacute;mon.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit maman L&eacute;o, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse
+comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu.</p>
+
+<p>Les deux mains de M<sup>lle</sup> d'Arx tomb&egrave;rent, d&eacute;couvrant son front rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus! pronon&ccedil;a-t-elle presque rudement. Je respecte la
+volont&eacute; de mon fr&egrave;re mort, mais ces hommes ont tu&eacute; aussi mon p&egrave;re et ma
+m&egrave;re, ma vengeance est &agrave; moi, je n'en dois compte qu'&agrave; Dieu!</p>
+
+<p>La veuve et le vieux valet baiss&egrave;rent &agrave; la fois les yeux devant sa
+beaut&eacute;, qui avait des rayonnements tragiques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pla&icirc;t-il que j'ach&egrave;ve mon r&eacute;cit? demanda Germain avec une sorte
+de timidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, r&eacute;pondit Valentine.</p>
+
+<p>Germain reprit aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Le foyer &eacute;tait plein de flammes; monsieur Remy avait r&eacute;ussi &agrave; se
+soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'ann&eacute;es, le
+travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'&oelig;uvre de
+destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Br&ucirc;le! br&ucirc;le! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui
+na&icirc;tront de ces cendres!</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'&eacute;couter je reprenais malgr&eacute; moi de l'espoir, car sa voix devenait
+plus forte, et il y avait parfois des &eacute;tincelles dans ses yeux.</p>
+
+<p>&laquo;La fi&egrave;vre trompe ainsi toujours.</p>
+
+<p>&laquo;Quand les derni&egrave;res fumerolles s'envol&egrave;rent, il laissa retomber sa t&ecirc;te
+sur l'oreiller et murmura:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Comment combattrait-elle d&eacute;sormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme?</p>
+
+<p>Valentine avait aux l&egrave;vres un sourire farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! dit maman L&eacute;o, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me
+fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres
+tout expr&egrave;s pour te faire avaler!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez parler Germain, r&eacute;pliqua seulement Valentine.</p>
+
+<p>Le vieux valet poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il &eacute;tait accabl&eacute; de
+fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du
+secr&eacute;taire, celui de droite. Derri&egrave;re ce tiroir, il y avait une cachette
+et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une
+adresse: <i>Marie-Am&eacute;lie d'Arx</i>.</p>
+
+<p>La veuve rapprocha son si&egrave;ge, domin&eacute;e par une curiosit&eacute; nouvelle, et
+Valentine murmura d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc l&agrave; mon v&eacute;ritable nom!</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui que vous re&ccedil;&ucirc;tes au baptist&egrave;re de la cath&eacute;drale de
+Toulouse, le 30 octobre 1819, r&eacute;pondit Germain. J'&eacute;tais l&agrave;; feu ma bonne
+femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la c&eacute;r&eacute;monie,
+et ce fut moi qui vous portai dans mes bras.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un t&eacute;moin, et je
+m'interroge moi-m&ecirc;me avant de vous donner les actes qui vont faire de
+vous l'h&eacute;riti&egrave;re l&eacute;gitime de mes ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &eacute;tiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la derni&egrave;re
+fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience!</p>
+
+<p>&laquo;Ou plut&ocirc;t je reconnais en vous votre sainte m&egrave;re, dont vous &ecirc;tes le
+vivant portrait.</p>
+
+<p>&laquo;Quand mon ma&icirc;tre eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur
+l'enveloppe, pensant tout haut:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Elle va rester la derni&egrave;re, elle va rester seule.</p>
+
+<p>&laquo;Puis il me regarda en face et ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Germain, ceci est le nom de ma s&oelig;ur; tu l'aimeras, tu la serviras,
+tu la d&eacute;fendras.</p>
+
+<p>&laquo;Il ouvrit l'enveloppe.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voici, reprit-il, l'acte de naissance de M<sup>lle</sup> d'Arx; tu connais aussi
+bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle
+se nomme aujourd'hui M<sup>lle</sup> Valentine de Villanove.</p>
+
+<p>La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut seulement &agrave; cette heure que je compris tout.</p>
+
+<p>&laquo;Je mis un genou en terre devant mon jeune ma&icirc;tre et je lui dis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu gu&eacute;rira la
+blessure de votre &acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Il secoua la t&ecirc;te lentement.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dieu est bon, me r&eacute;pondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant,
+je peux regarder le fond de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Ses yeux &eacute;taient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un
+enfant.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait sa main dans la mienne; la r&eacute;signation calme comme un sourire
+&eacute;panouissait ses l&egrave;vres d&eacute;color&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Sa paupi&egrave;re se ferma &agrave; demi parce que l'&eacute;puisement venait.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'envoya encore au secr&eacute;taire, o&ugrave; je trouvai, sur ses indications,
+les actes de d&eacute;c&egrave;s de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre p&egrave;re et
+votre m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Quelques mois auparavant, &agrave; ma grande surprise, &agrave; ma grande inqui&eacute;tude
+aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy
+avait r&eacute;alis&eacute; &agrave; la h&acirc;te tous les biens immeubles de sa famille, et au
+lieu d'acheter, avec le prix consid&eacute;rable de cette vente, des valeurs
+fran&ccedil;aises, il avait pris des consolid&eacute;s d'Angleterre et des bons
+autrichiens. Tous les titres &eacute;taient dans le secr&eacute;taire. Il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Germain, je n'ai pas retir&eacute; des biens de mon p&egrave;re une somme &eacute;gale &agrave;
+leur valeur parce que je me suis trop press&eacute;. L'&eacute;v&eacute;nement a prouv&eacute; que
+je n'avais pas de temps &agrave; perdre. N&eacute;anmoins, tu dois trouver dans la
+caisse qui est &agrave; gauche du secr&eacute;taire et dont voici la clef des titres
+au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de
+un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point
+rester ici. Aussit&ocirc;t que je serai mort, tu la mettras en lieu s&ucirc;r. Elle
+appartient tout enti&egrave;re &agrave; Marie-Am&eacute;lie d'Arx, ma s&oelig;ur, et c'est &agrave; toi
+que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il
+voulut se mettre sur son s&eacute;ant. Je l'y aidai. Je n'avais d&eacute;j&agrave; plus
+d'espoir, car le signe de la mort prochaine &eacute;tait sur son front
+bien-aim&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il me demanda du papier, une plume et de l'encre.</p>
+
+<p>&laquo;J'h&eacute;sitais &agrave; ob&eacute;ir, car sa t&ecirc;te vacillait sur ses &eacute;paules, mais il me
+regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: D&eacute;p&ecirc;che-toi, Germain,
+ou je n'aurai pas le temps!</p>
+
+<p>&laquo;Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour &eacute;crire. D'une main je tenais
+le flambeau, car il disait d&eacute;j&agrave; que la lumi&egrave;re faiblissait; de l'autre
+je lui pr&eacute;sentais l'&eacute;critoire o&ugrave; sa main tremblante avait peine &agrave;
+tremper la plume.</p>
+
+<p>&laquo;Il tra&ccedil;a quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne
+pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il faut pourtant qu'elle ait ma derni&egrave;re pens&eacute;e; il faut que je lui
+parle en fr&egrave;re... en p&egrave;re, car j'ai remplac&eacute; celui qui n'est plus.</p>
+
+<p>&laquo;Et ses doigts se raffermirent.</p>
+
+<p>&laquo;Le jour naissait derri&egrave;re les rideaux de la crois&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'avait pas encore achev&eacute;, quand on sonna &agrave; la porte ext&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir.</p>
+
+<p>&laquo;Il avait devin&eacute;; c'&eacute;taient les trois hommes de la veille: le colonel
+Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatri&egrave;me s'&eacute;tait joint &agrave;
+eux, que j'entendis nommer M. de la P&eacute;ri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel
+avait &eacute;t&eacute; l'effet de sa potion et dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets
+secondaires de la belladone sont ais&eacute;s &agrave; combattre.</p>
+
+<p>&laquo;M. de la P&eacute;ri&egrave;re ajouta qu'il &eacute;tait envoy&eacute; personnellement par M<sup>me</sup> la
+marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignor&acirc;t point tout l'int&eacute;r&ecirc;t
+qu'elle portait &agrave; sa sant&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon ma&icirc;tre fort agit&eacute;. Il
+me demanda si l'on avait parl&eacute; de M<sup>lle</sup> de Villanove, et sur ma r&eacute;ponse
+n&eacute;gative il m'ordonna de faire porter imm&eacute;diatement chez un pharmacien
+qu'il me d&eacute;signa la potion du Dr Samuel.</p>
+
+<p>&laquo;Mais je n'&eacute;tais pas encore &agrave; la porte, qu'il me rappelait, disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est folie, ma t&ecirc;te s'&eacute;gare. Si l'on trouvait l&agrave;-dedans ce que je
+crois, ce serait une arme, c'est-&agrave;-dire une tentation, c'est-&agrave;-dire un
+danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je
+ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation!</p>
+
+<p>&laquo;Il fallut ob&eacute;ir, car sa voix &eacute;tait imp&eacute;rieuse et son regard commandait.</p>
+
+<p>&laquo;Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau.</p>
+
+<p>&laquo;Cette fois, c'&eacute;tait la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis
+a remplac&eacute; mon ma&icirc;tre comme juge d'instruction. Il arrivait, assist&eacute; de
+son greffier; il fut re&ccedil;u, mais monsieur Remy avait repos&eacute; sa t&ecirc;te sur
+l'oreiller et s'&eacute;tait retourn&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la muraille.</p>
+
+<p>&laquo;M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obt&icirc;nt aucune
+r&eacute;ponse &agrave; ses demandes concernant l'&eacute;v&eacute;nement de la rue d'Anjou,
+auxquelles il m&ecirc;lait des observations ayant trait au meurtre de la rue
+de l'Oratoire et &agrave; la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat
+instructeur.</p>
+
+<p>&laquo;Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Le plus souvent qu'il r&eacute;pondra!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Monsieur et cher coll&egrave;gue, dit le Perrin-Champein en levant le si&egrave;ge,
+vous me voyez d&eacute;sol&eacute; du triste &eacute;tat o&ugrave; je vous laisse; une parole est
+bient&ocirc;t dite, et la bonne volont&eacute; vous manque peut-&ecirc;tre un peu;
+n&eacute;anmoins j'aime &agrave; croire que votre silence, qui est en soi fort
+extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre
+conscience de juge.</p>
+
+<p>&laquo;Sur le carr&eacute; il me demanda:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Votre ma&icirc;tre n'a-t-il point parl&eacute; de toute la nuit?... Mais vous ne
+me r&eacute;pondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme, &agrave; vous revoir! Tout
+cela est fort extraordinaire, mais j'en ai d&eacute;brouill&eacute; bien d'autres, et
+en th&egrave;se g&eacute;n&eacute;rale, les interrogatoires ne servent &agrave; rien. C'&eacute;tait un
+gar&ccedil;on fort instruit, assez capable et surtout terriblement prot&eacute;g&eacute;!
+Maintenant le voil&agrave; qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il
+ne l'a pas tout &agrave; fait vol&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'entendis appeler comme je refermais la porte.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons, Germain, d&eacute;p&ecirc;chons, me dit mon ma&icirc;tre qui faisait effort
+pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande &agrave; Dieu, c'est
+qu'il me donne le temps de finir.</p>
+
+<p>&laquo;Je l'aidai encore &agrave; se mettre sur son s&eacute;ant, et il reprit sa t&acirc;che, qui
+devenait &agrave; chaque instant plus difficile.</p>
+
+<p>&laquo;Sa figure changeait &agrave; vue d'&oelig;il, ses tempes &eacute;taient baign&eacute;es d'une
+sueur froide.</p>
+
+<p>&laquo;Au moment m&ecirc;me o&ugrave; il achevait, on sonna pour la troisi&egrave;me et derni&egrave;re
+fois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier, &agrave; <i>elle</i>, &agrave;
+elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a co&ucirc;t&eacute; ce
+supr&ecirc;me travail. Va ouvrir, c'est la pri&egrave;re qui vient.</p>
+
+<p>&laquo;Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre
+vue qui perce les murailles. C'&eacute;tait la pri&egrave;re. Le vieux cur&eacute;
+Desgenettes entra et lui donna l'extr&ecirc;me-onction. Mon ma&icirc;tre r&eacute;pondit
+jusqu'au bout les raisons latines, apr&egrave;s quoi sa t&ecirc;te tomba sur
+l'oreiller. Le vieux pr&ecirc;tre l'embrassa en murmurant: &laquo;Priez, &acirc;me
+chr&eacute;tienne!&raquo; et mon ma&icirc;tre pronon&ccedil;a votre nom.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'approchai. Il n'&eacute;tait plus. Je lui fermai les yeux...</p>
+
+<p>Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard.</p>
+
+<p>Il entrouvrit les revers de sa livr&eacute;e et prit dans son sein un pli qu'il
+tendit &agrave; M<sup>lle</sup> d'Arx en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'accomplis l'ordre que j'ai re&ccedil;u et vous remets le testament de votre
+fr&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#Table">XXIX</a></h2>
+
+<h3>Le testament</h3>
+
+
+<p>Un sanglot avait essay&eacute; de soulever sa poitrine aux derni&egrave;re paroles du
+vieux Germain, mais elle l'avait comprim&eacute; par un effort violent.</p>
+
+<p>Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes,
+quelque chose qui ressemblait &agrave; la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'un juge.</p>
+
+<p>Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je
+sois seule pour prendre connaissance de la derni&egrave;re volont&eacute; de mon
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Germain et la veuve se lev&egrave;rent aussit&ocirc;t. Comme ils allaient sortir,
+Valentine ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez
+pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez.</p>
+
+<p>La dompteuse et Germain sortirent.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o se laissa conduire jusque dans la salle &agrave; manger, o&ugrave; elle
+tomba sur un si&egrave;ge en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! moi, je suis bris&eacute;e comme si j'avais re&ccedil;u une danse! Cette
+enfant-l&agrave; va faire un malheur! Il n'y a pas &agrave; dire, le juge
+d'instruction &eacute;tait bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la
+pauvre fillette avait bien assez &agrave; s'occuper de notre Maurice.</p>
+
+<p>Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la t&ecirc;te
+inclin&eacute;e. Il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup devant maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle ob&eacute;isse &agrave; la
+derni&egrave;re volont&eacute; de son fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'ils sont tous les m&ecirc;mes dans cette famille-l&agrave;, r&eacute;pliqua la
+veuve, ils ont un diable dans le corps.</p>
+
+<p>Germain se redressa, ses yeux brillaient.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et
+quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la
+bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la
+s&oelig;ur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le
+courage d'un lion!</p>
+
+<p>Il se laissa choir lourdement &agrave; son tour sur un si&egrave;ge et mit sa t&ecirc;te
+entre ses mains.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, maman L&eacute;o reprit la parole avec un certain
+embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte,
+parce que &ccedil;a n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on
+ne se fait pas, c'est s&ucirc;r et moi, la sensibilit&eacute; me creuse. Sans vous
+commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce?</p>
+
+<p>Germain releva d'abord sur elle un regard scandalis&eacute;, mais en voyant la
+bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enlumin&eacute;es, il
+eut presque un sourire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la m&egrave;re! Tout le monde
+ne peut pas &ecirc;tre des duchesses et marquises; vous m'allez, &agrave; moi. Il
+faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un
+autre. Je vas vous servir un petit d&eacute;jeuner, apr&egrave;s quoi vous aurez du
+vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se tr&eacute;mousser
+contre ces coquins-l&agrave;!</p>
+
+<p>Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque
+sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aim&eacute;e, Valentine &eacute;tait
+revenue vers le portrait.</p>
+
+<p>Elle avait roul&eacute; un si&egrave;ge jusqu'aupr&egrave;s de la peinture, comme on fait
+quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul &agrave; seul
+avec un ami cher, apr&egrave;s l'absence.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la
+toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait
+le don de faire vivre les morts.</p>
+
+<p>Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile
+d'Apelle trompa Zeuxis lui-m&ecirc;me. Ingres, ce peintre tant et si am&egrave;rement
+outrag&eacute;, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une m&egrave;re.</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux &agrave; une exposition
+particuli&egrave;re, ouverte voici d&eacute;j&agrave; bien longtemps, au bazar
+Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du <i>Journal des D&eacute;bats</i>,
+percer la foule et s'&eacute;lancer les bras tremblants vers le portrait de
+Bertin l'ancien, qui semblait pr&ecirc;t &agrave; se lever, les mains appuy&eacute;es sur
+les bras de son fauteuil.</p>
+
+<p>Chez nous les querelles d'&eacute;cole, en musique, en peinture, en litt&eacute;rature
+aussi, sont aveugles jusqu'&agrave; la stupidit&eacute;.</p>
+
+<p>Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la
+ressemblance &eacute;tait si poignante que Valentine restait l&agrave; le c&oelig;ur
+&eacute;treint, l'esprit frapp&eacute; comme &agrave; l'aspect d'une vision &eacute;voqu&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien l&agrave; ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces
+h&eacute;ro&iuml;ques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bont&eacute;, mais dont
+le front semblait marqu&eacute; d'un signe fatal.</p>
+
+<p>Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, pr&ecirc;te &agrave; parler, et parmi l'aust&egrave;re
+noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'&eacute;panouir
+jamais.</p>
+
+<p>Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx
+&eacute;tait grave aupr&egrave;s d'elle. Remy d'Arx &eacute;vitait Valentine comme on fuit
+instinctivement le malheur ou la destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si
+brillant, si aim&eacute;, &eacute;tait loin d'elle et causait, par exemple, avec la
+belle comtesse Corona.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il me d&eacute;testait, murmura-t-elle, et ce fut sa premi&egrave;re
+parole: <i>il avait peur de moi</i>, il me l'a dit lui-m&ecirc;me. Il devinait le
+coup mortel que j'allais lui porter.</p>
+
+<p>Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la
+toile Remy laissait tomber sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le
+regardaient d'en bas et leur jalousie &eacute;tait presque de la haine. Les
+voil&agrave; bien veng&eacute;s! Il est mort &agrave; force de souffrir! Il y a eu des hommes
+assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que
+le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures.
+Ils l'ont tu&eacute; &agrave; petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable
+barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tent&eacute; de
+d&eacute;shonorer son &acirc;me...</p>
+
+<p>Elle resta un instant silencieuse, puis ses l&egrave;vres s'entrouvrirent pour
+exhaler ce nom et ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Remy... mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>Puis encore elle d&eacute;chira l'enveloppe et d&eacute;plia le papier que l'enveloppe
+contenait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une pauvre &eacute;criture, p&eacute;nible et trembl&eacute;e, dont le d&eacute;sordre lui
+arracha sa premi&egrave;re larme. Elle lut tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Au nom du P&egrave;re, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En
+pr&eacute;sence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma
+derni&egrave;re pens&eacute;e &agrave; Marie-Am&eacute;lie d'Arx, ma s&oelig;ur bien-aim&eacute;e, malgr&eacute; le nom
+de Valentine de Villanove qu'elle a port&eacute; pendant l'espace de deux ans,
+par suite d'une fraude ou d'une erreur.</p>
+
+<p>&laquo;Les pi&egrave;ces &agrave; l'appui de cette assertion sont d&eacute;pos&eacute;es entre les mains
+du plus fid&egrave;le ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma
+famille depuis plus de quarante ans.</p>
+
+<p>&laquo;Marie-Am&eacute;lie d'Arx est mon h&eacute;riti&egrave;re unique et l&eacute;gitime; n&eacute;anmoins, et
+pour le cas o&ugrave; son &eacute;tat civil lui serait contest&eacute;, je d&eacute;clare lui donner
+et lui l&eacute;guer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit m&ecirc;me sous
+celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalit&eacute; de
+mes biens meubles et immeubles.</p>
+
+<p>&laquo;Mourant comme je le fais dans la pl&eacute;nitude de ma raison, je signe et je
+date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx sign&eacute; lisiblement et
+d'une main assez ferme.</p>
+
+<p>On voyait bien que l'agonisant avait d&eacute;pens&eacute; l&agrave; tout ce qui lui restait
+d'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus
+confus, parce que la main avait graduellement faibli.</p>
+
+<p>Valentine put lire n&eacute;anmoins &agrave; travers ses larmes:</p>
+
+<p>&laquo;Ma s&oelig;ur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aim&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre m&egrave;re
+peut descendre au fond de mon c&oelig;ur, gu&eacute;ri de sa blessure.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'&oelig;il de Dieu qui
+m'appelle, je t'aime comme l'enfant ch&eacute;rie dont je contemplais jadis le
+berceau et dont je surveillais le souriant sommeil.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons &eacute;t&eacute; bien malheureux, ma s&oelig;ur, j'esp&egrave;re que ma mort ach&egrave;vera
+de payer notre dette de mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous
+exaucez ma pri&egrave;re. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple;
+n'essayez pas de combattre ces hommes qui poss&egrave;dent un pouvoir
+surnaturel.</p>
+
+<p>&laquo;Ce que je n'ai pu faire, moi qui &eacute;tais arm&eacute; de la loi comme un soldat
+porte l'&eacute;p&eacute;e, moi que ma fonction semblait rendre invuln&eacute;rable, moi qui
+passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait
+folie de votre part &agrave; le tenter.</p>
+
+<p>&laquo;Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'&ecirc;tes qu'une pauvre
+enfant isol&eacute;e, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous
+prot&egrave;gent en apparence ou du moins presque tous sont affili&eacute;s &agrave; la
+t&eacute;n&eacute;breuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tu&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous apprends rien en vous disant que vous &ecirc;tes au milieu des
+Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme
+infernale pour assassiner le seul homme peut-&ecirc;tre qui p&ucirc;t combattre avec
+avantage la terrible association.</p>
+
+<p>&laquo;Sauf M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, pauvre victime d&eacute;sign&eacute;e d'avance &agrave; leurs
+coups et qu'ils ont frapp&eacute;e dans son fils unique, sauf Francesca Corona
+(et je n'oserais r&eacute;pondre d'elle absolument), tous les autres sont des
+sc&eacute;l&eacute;rats abrit&eacute;s derri&egrave;re une sorte de rempart magique.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine, l'esprit s'&eacute;claire &agrave; l'heure de mourir, la vengeance
+n'appartient qu'&agrave; Dieu. Si j'avais &eacute;t&eacute; seulement un juge, peut-&ecirc;tre ne
+tomberais-je pas &eacute;cras&eacute; dans la lutte.</p>
+
+<p>&laquo;Mais il y avait autre chose en moi que le z&egrave;le du magistrat, il y avait
+la passion de l'homme qui se venge.</p>
+
+<p>&laquo;Valentine, ma s&oelig;ur ch&eacute;rie, songe &agrave; toi, songe surtout &agrave; celui que tu
+aimes, &agrave; Maurice, qui ne m'ayant plus pour d&eacute;m&ecirc;ler son innocence au
+milieu des preuves mensong&egrave;res accumul&eacute;es par mes assassins, va retomber
+tout au fond de son malheur.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on
+appelle des gens instruits, avis&eacute;s, prudents; il a cette cruelle sagesse
+qui ne croit &agrave; rien en dehors des choses admises par le sens commun;
+tout ce qui sort de la vraisemblance accept&eacute;e lui semble fabuleux et
+indigne d'occuper un brave esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Son opinion est faite par mon opinion m&ecirc;me, dont il prendra le
+contre-pied; j'&eacute;tais &agrave; son sens un r&ecirc;veur et il est un sage; l&agrave; o&ugrave; j'ai
+dit non, il dira oui.</p>
+
+<p>&laquo;Maurice sera renvoy&eacute; devant les assises, Maurice sera condamn&eacute;; aucune
+&eacute;loquence d'avocat, aucune perspicacit&eacute; de magistrat, nulle puissance
+humaine, en un mot, ne peut emp&ecirc;cher le jury en pareille circonstance de
+r&eacute;pondre: &laquo;Oui, l'accus&eacute; est coupable.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton p&egrave;re, ta m&egrave;re, ton
+fr&egrave;re au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine,
+laisse la haine, songe &agrave; l'amour, sauve Maurice!</p>
+
+<p>&laquo;Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'&eacute;vasion, la fuite sans espoir
+de retour, le changement de nom et la vie cach&eacute;e loin, bien loin au-del&agrave;
+de la mer.</p>
+
+<p>&laquo;Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche,
+tu peux r&eacute;pandre l'or &agrave; pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher
+ton bonheur.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la
+derni&egrave;re ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et
+sois heureuse!&raquo;</p>
+
+<p>Valentine resta un instant immobile, les yeux fix&eacute;s sur le dernier mot,
+qui n'&eacute;tait pas achev&eacute;.</p>
+
+<p>Elle porta le papier &agrave; ses l&egrave;vres et le baisa &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; la main
+du mourant s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis elle se laissa tomber &agrave; genoux, et ainsi prostern&eacute;e, elle regarda
+le portrait de son fr&egrave;re, qui semblait vivre.</p>
+
+<p>Qui semblait vivre et r&eacute;p&eacute;ter encore la derni&egrave;re pens&eacute;e du vaillant et
+malheureux jeune homme: &laquo;Ma s&oelig;ur, ne me venge pas!&raquo;</p>
+
+<p>Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les l&egrave;vres de
+Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi, pardonne-moi, mon fr&egrave;re, car je vais te d&eacute;sob&eacute;ir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit une rude voix derri&egrave;re elle, c'&eacute;tait pourtant un bon
+conseil qu'il vous donnait l&agrave;, le d&eacute;funt.</p>
+
+<p>Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait
+parl&eacute; et qui &eacute;tait venu la demander d&eacute;j&agrave; dans la matin&eacute;e &eacute;tait sur le
+seuil et refermait la porte.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#Table">XXX</a></h2>
+
+<h3>Le commissionnaire</h3>
+
+
+<p>Coyatier, car c'&eacute;tait bien lui, ne fit qu'un pas &agrave; l'int&eacute;rieur de la
+chambre; il resta debout devant le seuil et &ocirc;ta sa casquette, d&eacute;couvrant
+le poil cr&eacute;pu qui se h&eacute;rissait sur son cr&acirc;ne.</p>
+
+<p>Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui
+&ocirc;tait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance
+robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un
+messager tel que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il avec ce m&eacute;lange d'effronterie et de timidit&eacute; qui &eacute;tait
+le caract&egrave;re le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons
+pas l'id&eacute;e d'ob&eacute;ir &agrave; ce pauvre M. d'Arx?</p>
+
+<p>Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme
+s'ils eussent &eacute;t&eacute; &eacute;blouis.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez, dit-elle au lieu de r&eacute;pondre. Coyatier s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons &agrave; causer, dit-elle encore, asseyez-vous l&agrave;.</p>
+
+<p>Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le
+marchef eut un mouvement d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir o&ugrave; il s'asseyait,
+car je ne lui ai jamais fait de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parl&eacute; de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez
+donc ceux qu'il me donne dans cet &eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre,
+lui aussi, et moi, qui ne suis pas pay&eacute; pour aimer les juges, je lui
+avais dit d'avance qu'il allait &agrave; la boucherie. Ce n'&eacute;tait pas le
+premier venu, ce juge-l&agrave;, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus
+braves que lui. Il savait que je lui disais la v&eacute;rit&eacute;; mais il continua
+de suivre son chemin, jusqu'au cimeti&egrave;re. Chat &eacute;chaud&eacute; craint l'eau
+froide, je pense bien qu'avant de tourner l'&oelig;il, M. d'Arx vous aura
+d&eacute;fendu de jouer avec le feu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, pronon&ccedil;a tout bas Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'avait pay&eacute; pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit
+fid&egrave;lement tout ce que je savais. Ce n'&eacute;tait pas de la trahison; ces
+gens-l&agrave; ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble &agrave;
+du d&eacute;vouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent
+quand ils ont besoin de mon ob&eacute;issance. Je me souviens de la premi&egrave;re
+parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque
+dans mon galetas de la barri&egrave;re d'Italie... Et il fallait un cr&acirc;ne
+ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! &Ccedil;a me pla&icirc;t &agrave;
+moi, le courage, parce que j'ai &eacute;t&eacute; une mani&egrave;re de lion avant de tomber
+chien enrag&eacute;. Je lui dis: &laquo;Monsieur le juge, si dans mon id&eacute;e c'&eacute;tait
+possible d'assommer les Habits Noirs ou de les br&ucirc;ler, il y aurait du
+temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme
+d'un bourreau et m'ont forc&eacute; &agrave; tuer en m'&eacute;tranglant. Mais rien ne peut
+contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Cet homme-l&agrave; n'&eacute;tait pas de ceux qui haussent les &eacute;paules quand on leur
+parle. Il savait qui j'&eacute;tais et je ne veux pas dire qu'il me regardait
+sans r&eacute;pugnance; mais enfin, il m'&eacute;coutait. Sa premi&egrave;re r&eacute;ponse fut
+celle-ci: &laquo;J'ai fait le sacrifice de ma vie.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les
+tient, et vous avez le m&ecirc;me sang que Remy d'Arx dans les veines.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'aupr&egrave;s de lui et
+s'assit, je vous regarde sans r&eacute;pugnance: vous &ecirc;tes l'homme qu'il me
+faut.</p>
+
+<p>Le marchef recula son si&egrave;ge. Il y avait sur son rude visage une
+expression de tristesse. J'allais dire de pudeur.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je
+hais les femmes, j'ai peur des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une
+voix contenue, mais si profond&eacute;ment vibrante que le marchef eut un
+fr&eacute;missement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me
+laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai
+que vous &ecirc;tes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la
+mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant,
+mais parce que vous causez l&agrave; de bonne amiti&eacute; avec le maudit qui fait
+horreur aux sc&eacute;l&eacute;rats, qui se fait horreur &agrave; lui-m&ecirc;me. Savez-vous bien
+que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits
+Noirs, les Habits Noirs, tout damn&eacute;s qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni
+soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi
+eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils
+voient rouge de sang jusqu'au coude.</p>
+
+<p>Il &eacute;tendait sa main &eacute;norme, dont les veines gonfl&eacute;es semblaient pr&ecirc;tes &agrave;
+&eacute;clater.</p>
+
+<p>Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui &eacute;tait glac&eacute;e, mais qui ne
+tremblait pas.</p>
+
+<p>Le bandit la regarda avec une sorte d'&eacute;tonnement attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela
+pour sauver l'homme qui vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;L'homme &agrave; qui j'ai donn&eacute; mon c&oelig;ur, r&eacute;pliqua Valentine dans un &eacute;lan de
+soudaine &eacute;nergie, je ne le s&eacute;pare pas de moi-m&ecirc;me; lui et moi nous ne
+faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'&acirc;me est &agrave; lui: ma vengeance,
+c'est sa vengeance.</p>
+
+<p>Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre
+gaiet&eacute;; je connais les lapins de son num&eacute;ro, il aimerait mieux la clef
+des champs que toutes vos belles phrases!</p>
+
+<p>Il ajouta en changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais venu pour r&eacute;gler la chose de son escampette; est-ce que vous
+auriez chang&eacute; d'id&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le marchef, en cherchant &agrave; &eacute;viter le feu de ces prunelles
+qui l'&eacute;blouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pliqua encore Valentine d'un accent bref et dur.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc &agrave; la
+premi&egrave;re id&eacute;e du colonel; un verre de poison partag&eacute; &agrave; deux?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon le sauver! s'&eacute;cria imp&eacute;tueusement Valentine; tant que ces
+hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa t&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est la pure v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles
+jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je
+sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entra&icirc;ne? Il y a des
+instants o&ugrave;, dans mon c&oelig;ur qui d&eacute;borde de tendresse, je ne trouve plus
+de place pour la haine; il y a des instants o&ugrave; je me vois entour&eacute;e de
+trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx,
+pour la s&oelig;ur de Remy d'Arx, la pens&eacute;e seule du bonheur est une impi&eacute;t&eacute;!
+Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul
+ne sait le secret de cette redoutable com&eacute;die! Mais sais-je moi-m&ecirc;me si
+je n'ai pas &eacute;t&eacute;, si je ne suis pas toujours folle? Mon p&egrave;re, ma m&egrave;re,
+dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon fr&egrave;re, ce
+noble et cher ami, tous ceux-l&agrave; ne sont plus!</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en &eacute;quilibre au bord
+d'un ab&icirc;me, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le
+seul amour de ma jeunesse, mon fianc&eacute;, mon mari, sur la t&ecirc;te de qui le
+m&ecirc;me glaive meurtrier est suspendu par le m&ecirc;me fil! Je suis Corse, c'est
+vrai, et toutes les fibres de mon &ecirc;tre tressaillent &agrave; la pens&eacute;e de punir
+les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout,
+mais j'aime jusqu'&agrave; l'idol&acirc;trie, et ce qui semble en moi d&eacute;mence, c'est
+la v&eacute;rit&eacute; m&ecirc;me, la lumi&egrave;re faite par l'amour!</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, et son regard d&eacute;courag&eacute; s'arr&ecirc;ta sur Coyatier,
+tandis qu'elle murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment pourriez-vous me comprendre?</p>
+
+<p>Le grossier visage du bandit avait une expression &eacute;trange.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends peut-&ecirc;tre pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu
+s'en faut, en d&eacute;finitive. J'ai &eacute;t&eacute; un homme, il y a des heures o&ugrave; je
+m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net;
+que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>Valentine fut un instant avant de r&eacute;pondre, et pendant toute une minute
+ils se regard&egrave;rent fixement.</p>
+
+<p>Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble;
+dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de r&eacute;sister
+&agrave; un enthousiaste entra&icirc;nement.</p>
+
+<p>Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il &agrave; voix basse; je suis ici
+par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout
+ce qui se passait entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais, fit Valentine, et malgr&eacute; cela, quelque chose me
+disait que vous ne me trahissiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce quelque chose l&agrave; disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu'&agrave; un
+certain point pourtant. Dans cet enfer, o&ugrave; ils r&eacute;gnent et o&ugrave; nous sommes
+tourment&eacute;s par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout &agrave; fait
+vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire
+encore un mot, et puis vous r&eacute;pondrez &agrave; ma derni&egrave;re question, car le
+temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'&icirc;le de
+Corse, o&ugrave; est notre refuge, tout de suite apr&egrave;s le meurtre de Hans
+Spiegel, pour lequel votre Maurice va &ecirc;tre condamn&eacute;; on avait surpris
+mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se d&eacute;faire
+de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai re&ccedil;u contrordre le
+jour m&ecirc;me de mon d&eacute;part, qui &eacute;tait le jour o&ugrave; vous f&ucirc;tes amen&eacute;e &agrave; la
+maison du Dr Samuel. On me d&eacute;guisa en malade, et je fus mis &agrave;
+l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et
+pour Maurice, qui &eacute;tiez alors les deux seules cr&eacute;atures humaines
+poss&eacute;dant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres
+qui sont dans le m&ecirc;me cas que vous: Maman L&eacute;o, le vieux Germain et moi.
+Allez, on vous &eacute;coute!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#Table">XXXI</a></h2>
+
+<h3>Le c&oelig;ur de Valentine</h3>
+
+
+<p>Les sourcils de Valentine &eacute;taient fronc&eacute;s par l'effort de son travail
+mental.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes condamn&eacute; comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis toujours condamn&eacute;, r&eacute;pondit Coyatier, mais je me rach&egrave;te
+toujours. Le P&egrave;re se conna&icirc;t en hommes; &ccedil;a ne l'embarrasserait pas de
+remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil,
+mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est bien s&ucirc;r, dit le bandit, et il faudrait &ecirc;tre fou pour
+n'avoir pas peur de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne consentiriez pas &agrave; le combattre? j'entends &agrave; le combattre
+bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a d&eacute;sert&eacute;
+revient et se dresse de son haut pour mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait en Alger, grommela le marchef, o&ugrave; il y aurait des gens pour
+me regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vous regarde, pronon&ccedil;a tout bas la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez touch&eacute; la main, c'est vrai, dit le bandit; vous &ecirc;tes une
+cr&acirc;ne jeune personne!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous donner &agrave; moi tout entier? demanda brusquement
+Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi &ccedil;a vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'&eacute;chafaudage de
+leur intrigue peut crouler si vous leur manquez.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ccedil;a, fit Coyatier avec une &eacute;trange expression d'amertume, je
+vaux cher et ils ne me marchandent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Fixez votre prix, dit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs
+dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai plus d'un million &agrave; moi, dit encore Valentine.</p>
+
+<p>Le marchef haussa les &eacute;paules, mais il r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&ucirc;r que vous &ecirc;tes un cr&acirc;ne brin de fille! vous m'avez donn&eacute; la
+main! voyons, mettez que je fasse la b&ecirc;tise d'accepter vos propositions,
+avez-vous une id&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai une id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots.</p>
+
+<p>&mdash;On peut la dire en deux mots.</p>
+
+<p>Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre &eacute;clat.</p>
+
+<p>&mdash;Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un
+reflet de cette flamme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils meurent! pronon&ccedil;a Valentine d'une voix basse mais distincte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! la Corsesse! s'&eacute;cria Coyatier presque joyeusement, vous n'y
+allez pas par quatre chemins, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire.
+Sang pour sang! je les condamne &agrave; mort, moi, la fille et la s&oelig;ur de
+ceux qu'ils ont assassin&eacute;s!</p>
+
+<p>Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit.</p>
+
+<p>&mdash;Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous ha&iuml;ssez comme il faut,
+dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout
+cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier.</p>
+
+<p>Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea
+d'expression, et sa beaut&eacute; tragique eut comme une aur&eacute;ole de belle et
+profonde tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la
+poitrine serr&eacute;e: le premier, le dernier battement de mon c&oelig;ur! Vous
+avez mesur&eacute; ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour.</p>
+
+<p>Elle reprit avec plus de calme:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu'&agrave; lui, je ne
+travaille que pour lui. Dieu lui-m&ecirc;me a serr&eacute; nos liens; mon fr&egrave;re, que
+ma volont&eacute; ardente est de venger, n'&eacute;tait-il pas le bienfaiteur de
+Maurice? Si Maurice &eacute;tait libre, avec quelle joie il engagerait sa vie
+pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononc&eacute;e est la seule planche
+de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauv&eacute;, cette
+fois, bien sauv&eacute;, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la
+loi, et la loi ne l'ira pas chercher &agrave; trois mille lieues d'ici o&ugrave; je
+l'entra&icirc;nerai!</p>
+
+<p>Autour des grosses l&egrave;vres de Coyatier, il y avait comme un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est cocasse, r&eacute;pliqua le bandit, de voir comme les beaux
+esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une id&eacute;e pareille...
+mais ne m'interrogez pas, &ccedil;a nous m&egrave;nerait trop loin. J'ai mon ouvrage
+et je vais prendre cong&eacute; de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sans me r&eacute;pondre? s'&eacute;cria Valentine. M<sup>e</sup> suis-je donc tromp&eacute;e?
+N'avez-vous pas vous-m&ecirc;me l'envie, le besoin de retrouver votre libert&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le marchef, ma libert&eacute;!... peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ces mots, comme l'accent qu'il mit &agrave; les prononcer, ressemblaient &agrave; une
+&eacute;nigme.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son
+&acirc;me &eacute;loquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois
+vos mains ensanglant&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit encore Coyatier de ce m&ecirc;me accent dont l'expression ne se peut
+traduire, vous les avez touch&eacute;es, ces mains-l&agrave;, vous &ecirc;tes une cr&acirc;ne
+jeune personne! Mais o&ugrave; les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui
+ont du sang? Dans le sang?</p>
+
+<p>Le front et les joues de Valentine &eacute;taient de marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit
+d'abattre une b&ecirc;te f&eacute;roce.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voil&agrave;
+assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a
+que ces choses-l&agrave; pour r&eacute;ussir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez
+prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous
+tenir l'&eacute;chelle.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas &agrave; cette
+brusque conclusion; consentez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Que mon cou soit cass&eacute; ici ou l&agrave;, peu importe. La
+loterie est une b&ecirc;tise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent &agrave; la
+loterie. Je vous regardais tout &agrave; l'heure; vous devez avoir la veine...
+Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous
+n'irez pas &agrave; droite ou &agrave; gauche, selon votre volont&eacute;. Il y a un jeu tout
+fait, voulez-vous le prendre?</p>
+
+<p>Il parlait d'un ton bref et pr&eacute;cis. Valentine murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire
+&eacute;vader le lieutenant Maurice Pag&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, demain? s'&eacute;cria Valentine. D&eacute;j&agrave; si Maurice, que je viens de
+voir, n'en sait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tout cela, r&eacute;pondit le marchef, Maurice est la cinqui&egrave;me roue
+d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous.
+Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez &ecirc;tre mari&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de
+stup&eacute;faction. Le marchef reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que vous &eacute;tiez &agrave; la prison de la Force, j'&eacute;tais, moi, chez le
+colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai id&eacute;e qu'il n'en a pas pour
+tr&egrave;s longtemps. Si Toulonnais-l'Amiti&eacute;, le prince et les autres savaient
+ce qu'il m'a dit... C'&eacute;tait dr&ocirc;le de le voir me caresser le menton en
+bavardant tout bas: &laquo;Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu
+es la plus forte t&ecirc;te de l'association, et mon testament, qui est tout
+fait, te nomme mon l&eacute;gataire universel...&raquo; Eh bien! apr&egrave;s! Je serais
+capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si
+j'&eacute;tais le Ma&icirc;tre, ils viendraient me l&eacute;cher les pattes comme des chiens
+couchants.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta. Valentine dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne m'explique pas vos paroles.</p>
+
+<p>&mdash;L'explication la voici; le colonel a ajout&eacute;: &laquo;C'est ma derni&egrave;re
+affaire, et je veux la r&eacute;gler avant de m'en aller; il faut que tout soit
+fini demain soir.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais les pr&eacute;paratifs de l'&eacute;vasion..., murmura Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et
+des billets de banque &agrave; poign&eacute;es. Quand il a &eacute;t&eacute; relancer la veuve
+Samayoux, la chose &eacute;tait arrang&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour le mariage... le pr&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit &agrave;
+Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'id&eacute;e
+fixe de M<sup>me</sup> la marquise; elle s'est r&eacute;sign&eacute;e &agrave; tout, sauf au scandale de
+laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on
+ait prononc&eacute; sur eux le <i>conjungo</i>. M. de Saint-Louis, qui n'a rien &agrave;
+refuser &agrave; la marquise, s'est charg&eacute; de l'abb&eacute; Hureau, et quoique un
+mariage secret soit une grosse affaire &agrave; l'archev&ecirc;ch&eacute;, le bon vicaire du
+Roule n'a rien &agrave; refuser &agrave; son roi pour rire, qui prend la peccadille &agrave;
+son compte et qui &eacute;crira au pape si l'archev&ecirc;que fait le m&eacute;chant. Comme
+&ccedil;a, pas vrai, les convenances seront respect&eacute;es. Coyatier, en d&eacute;bitant
+cela, avait gard&eacute; son rire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Et apr&egrave;s le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'alt&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous...</p>
+
+<p>&mdash;Ce d&eacute;part est aussi pr&eacute;par&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien! pr&eacute;par&eacute; &agrave; fond.</p>
+
+<p>&mdash;Pour o&ugrave; partons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien
+que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Un double meurtre! pronon&ccedil;a p&eacute;niblement la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas encore re&ccedil;u mes instructions compl&egrave;tes, repartit Coyatier;
+je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous
+prenez les choses; mais j'ai id&eacute;e qu'il y aura plus de deux meurtres,
+car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx &agrave; l'heure qu'il est ont &agrave; r&eacute;gler
+avec l'association le m&ecirc;me compte que Maurice et que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux Germain, fit Valentine, maman L&eacute;o...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi. Nous radotons, je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton
+s&eacute;rieux cette fois, et aller &agrave; t&acirc;tons partout o&ugrave; &ccedil;a me plaira de vous
+conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas
+une observation, pas une r&eacute;sistance. Quant au prix, nous compterons
+apr&egrave;s; &ccedil;a vous va-t-il?</p>
+
+<p>Comme Valentine h&eacute;sitait, il regarda la pendule et se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, r&eacute;fl&eacute;chissez,
+vous me donnerez r&eacute;ponse demain matin. Car il y a un <i>hic</i> &agrave; tout cela,
+c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous
+gagnerons la partie ou bien si nous serons tous &eacute;charp&eacute;s &agrave; la derni&egrave;re
+manche.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'attendrai pas jusqu'&agrave; demain! s'&eacute;cria Valentine, &agrave; quoi bon
+r&eacute;fl&eacute;chir? la mort nous entoure de tous c&ocirc;t&eacute;s, il n'y a pas d'autre
+issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est &agrave; vous, les conditions que vous
+m'avez pos&eacute;es seront accomplies, aveugl&eacute;ment.</p>
+
+<p>Le marchef, qui avait d&eacute;j&agrave; fait un pas vers la porte, s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; &ecirc;tre une cr&acirc;ne jeune personne, fit-il, &ccedil;a y est en grand!
+Alors, il faut vous d&eacute;p&ecirc;cher de retourner &agrave; la maison. M. Samuel ne se
+sera pas aper&ccedil;u de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous
+trouverez &agrave; la porte o&ugrave; sont les ma&ccedil;ons quelqu'un qui vous fera rentrer,
+ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter
+son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce
+qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise,
+&eacute;merveill&eacute;e, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de com&eacute;die,
+&ccedil;a ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que
+vous &ecirc;tes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait
+dans votre cervelle toqu&eacute;e. Il y croira ou il n'y croira pas, &ccedil;a ne fait
+rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin
+triche: voil&agrave; le c&ocirc;t&eacute; curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si
+vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux
+yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose s&ucirc;re, c'est
+que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez
+donn&eacute; votre main.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! merci! balbutia Valentine, &eacute;mue jusqu'&agrave; ne point trouver de
+paroles.</p>
+
+<p>Coyatier sortit pr&eacute;cipitamment, mais il rentra presque aussit&ocirc;t et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement
+&agrave; l'estaminet de l'&Eacute;pi-Sci&eacute;, c'est pour l'&eacute;vasion: un homme qui n'ait
+jamais &eacute;t&eacute; devant la justice. Il faut &ccedil;a pour prendre la place du
+prisonnier sans risquer trop gros. Maman L&eacute;o vous trouvera la chose dans
+sa baraque ou ailleurs... &Agrave; vous revoir, la belle, car nous nous
+reverrons au moins une fois, et apr&egrave;s &ccedil;a, &agrave; la garde du bon Dieu s'il y
+en a un!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#Table">XXXII</a></h2>
+
+<h3>L'agonie d'un roi</h3>
+
+
+<p>Il faisait nuit. Paris opulent achevait de d&icirc;ner, Paris pauvre &eacute;tait en
+train de souper; les gargotes, &agrave; bon droit c&eacute;l&egrave;bres parmi les ouvriers,
+et qui, en ce temps-l&agrave; surtout, foisonnaient aux environs des halles,
+regorgeaient de chalands.</p>
+
+<p>Il m'est arriv&eacute; souvent de glisser mon regard &agrave; travers les carreaux
+troubl&eacute;s de ces r&eacute;fectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret,
+tant s'en faut; on voit l&agrave; en majorit&eacute; les bonnes, les na&iuml;ves figures;
+chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui
+fume.</p>
+
+<p>L&agrave;, les d&eacute;faillances d'app&eacute;tit ne sont pas connues; on a gagn&eacute; rudement
+le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces g&ecirc;nantes
+d&eacute;licatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums r&eacute;pandus trop
+abondamment dans l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>L'ail et l'oignon ne d&eacute;plaisent &agrave; personne, l'&eacute;chalote et le beurre noir
+ne comptent que des amis.</p>
+
+<p>Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide s&eacute;vit
+au-dehors.</p>
+
+<p>On voit des convives qui m&eacute;nagent avec sensualit&eacute; le demi-litre de bleu
+pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les
+pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou apr&egrave;s la
+compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet.</p>
+
+<p>J'ai ou&iuml; dire que la toilette si co&ucirc;teuse faite &agrave; la grande ville,
+depuis quelque temps, par le chef de ses &eacute;diles a diminu&eacute; de beaucoup le
+nombre de ces gargotes, situ&eacute;es &agrave; proximit&eacute; du march&eacute; et qui donnaient &agrave;
+ceux qui travaillent une nourriture &agrave; peu pr&egrave;s saine et sinc&egrave;re.</p>
+
+<p>J'ai ou&iuml; dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le
+quartier lui-m&ecirc;me et que les consommateurs y payent d&eacute;sormais non
+seulement le b&oelig;uf avec l&eacute;gumes, mais encore le loyer, les glaces et le
+gaz.</p>
+
+<p>Tout cela est tr&egrave;s cher et ne restaure point.</p>
+
+<p>Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien
+qu'en prouvant au public l'authenticit&eacute; de sa viande, ne vend pas sa
+viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la
+vieille gargote renaissante, mais appropri&eacute;e au progr&egrave;s de nos m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Il faudra peut-&ecirc;tre encore beaucoup de temps pour cela, car les
+industriels aiment mieux sp&eacute;culer sur les vices de l'ouvrier que de
+songer &agrave; ses besoins.</p>
+
+<p>Au lieu du r&eacute;fectoire mod&egrave;le que je demande, ce sont des caf&eacute;s
+splendides qui s'&eacute;l&egrave;vent, fond&eacute;s sur ce principe trop connu que rien
+n'est plus facile &agrave; d&eacute;valiser que l'indigence.</p>
+
+<p>On voit l&agrave; tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelat&eacute;e et de
+luxe moqueur.</p>
+
+<p>Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados
+scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des
+larmes qui mouillent leur recette quotidienne.</p>
+
+<p>Mais quand le travailleur, encore tout &eacute;bloui par tant d'illuminations
+et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaiet&eacute;
+persiste-t-elle?</p>
+
+<p>Il y a l&agrave; souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux.</p>
+
+<p>Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les
+examine de pr&egrave;s, donnent le frisson tout comme le t&eacute;n&eacute;breux m&eacute;tier
+exerc&eacute; par Coyatier, dit le marchef.</p>
+
+<p>Les temps du m&eacute;lodrame sont pass&eacute;s, c'est possible, mais il y a encore
+chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or tr&egrave;s l&eacute;galement avec
+de la douleur et de la honte.</p>
+
+<p>Paris s'habitue vite au froid comme &agrave; tout; malgr&eacute; la brume glac&eacute;e qui
+s'&eacute;paississait dans les rues, on voyait nombre de fl&acirc;neurs circuler sur
+le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des
+merceries &eacute;taient &agrave; leur poste tout le long de la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, ind&eacute;finissable,
+que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le
+quartier un &eacute;cho &agrave; la fois terrible et lugubre.</p>
+
+<p>Chacun s'arr&ecirc;ta dans les rues pour &eacute;couter; les sergents de ville
+dress&egrave;rent l'oreille, se demandant si ce n'&eacute;tait pas la clameur
+lointaine d'une jeune r&eacute;volution qui vagissait. On s'&eacute;tonna dans les
+m&eacute;nages et toutes les fen&ecirc;tres bien closes s'entrouvrirent aux divers
+&eacute;tages des maisons. Dans les gargotes, les verres lev&eacute;s rest&egrave;rent &agrave;
+mi-chemin des l&egrave;vres et les fourchettes cess&egrave;rent de grincer sur
+l'&eacute;paisse fa&iuml;ence des assiettes.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui
+&eacute;tait sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant per&ccedil;ait toutes
+les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons &agrave;
+travers les portes ferm&eacute;es?</p>
+
+<p>Jules G&eacute;rard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires
+vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment &eacute;pique, Jules G&eacute;rard
+raconte la vie et la mort des lions qu'il a tu&eacute;s.</p>
+
+<p>Il y a l&agrave; une page, pleine d'une prodigieuse &eacute;motion, o&ugrave; l'on entend le
+lion agoniser dans le d&eacute;sert.</p>
+
+<p>C'est une voix qui s'&eacute;teint, mais qui est gigantesque encore. &Agrave;
+l'&eacute;couter, hommes et femmes fr&eacute;missent sous la tente; dans les douars,
+les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralys&eacute;s, et le long de
+l'oued qui va, dess&eacute;ch&eacute; &agrave; demi, entre les pierres et les palmiers, les
+autres habitants du d&eacute;sert, saisis d'une terreur profonde, &eacute;coutent.</p>
+
+<p>C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature enti&egrave;re
+prend part &agrave; son agonie et porte un deuil &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des d&eacute;serts, dont
+la plainte supr&ecirc;me &eacute;branlait tout un coin de la civilisation parisienne.</p>
+
+<p>Il avait beau &ecirc;tre esclave, vaincu, d&eacute;shonor&eacute;, son cri fun&egrave;bre montait
+et s'&eacute;largissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre.</p>
+
+<p>Il avait beau &ecirc;tre humili&eacute;, et depuis combien de temps? sous l'outrage
+grotesque de la servitude, subissant la m&eacute;decine ignorante d'&Eacute;chalot,
+grim&eacute; comme une courtisane hors d'&acirc;ge, rapi&eacute;c&eacute; comme un vieux manchon
+qui perd son poil, il avait beau &ecirc;tre cribl&eacute; d'empl&acirc;tres, et porter
+perruque, la mort le redressait dans son inali&eacute;nable grandeur.</p>
+
+<p>Paris ne savait pas. Les lions sont rares &agrave; Paris. Paris qui parle
+toutes les langues &eacute;tait inhabile &agrave; reconna&icirc;tre la derni&egrave;re parole du
+lion.</p>
+
+<p>Car c'&eacute;tait bien M. Daniel, le prisonnier val&eacute;tudinaire de maman
+Samayoux, qui poussait son rugissement supr&ecirc;me dans la baraque
+abandonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des
+sables sans limites tourment&eacute;s par le simoun, o&ugrave; le soleil br&ucirc;le le
+regard des hommes en r&eacute;jouissant l'&oelig;il des lions, &agrave; Paris, le paradis
+des lionnes, des chiens bichons et du chat de la m&egrave;re Michel, il mourait
+&agrave; Paris, lui, le roi du d&eacute;sert, d&eacute;pouill&eacute; m&ecirc;me de son nom comme tous les
+rois exil&eacute;s.</p>
+
+<p><i>Sic transit gloria mundi:</i> Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur
+Lion d&eacute;c&eacute;dait sans pompe ni crini&egrave;re dans la peau chauve de M. Daniel.</p>
+
+<p>Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les
+terrains de la perc&eacute;e nouvelle. Les rugissements du moribond s'&eacute;levaient
+&agrave; intervalles presque &eacute;gaux, entrecoup&eacute;s de profonds silences, comme
+&eacute;clataient, dit la l&eacute;gende, les appels du cor de Roland dans les gorges
+de Roncevaux.</p>
+
+<p>Nul ne r&eacute;pondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain
+l'origine et le point de d&eacute;part. Chacun se demandait o&ugrave; naissait ce
+tonnerre; personne n'avait song&eacute; &agrave; la maison de planches de M<sup>me</sup>
+Samayoux.</p>
+
+<p>Sous la neige qui recommen&ccedil;ait &agrave; tomber, une silhouette noire se
+d&eacute;tacha, &eacute;clair&eacute;e &agrave; contre-jour par les r&eacute;verb&egrave;res de la rue
+Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point
+les v&ecirc;tements amples n&eacute;cessit&eacute;s par la saison; il allait grelottant et
+boutonn&eacute; dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux
+mains jusqu'au fond de ses poches.</p>
+
+<p>Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqu&eacute; par un lumignon
+municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot r&acirc;p&eacute; jusqu'&agrave; la
+corde pour mettre en lumi&egrave;re un chapeau gris pel&eacute;, coiffant dans les
+cheveux jaunes.</p>
+
+<p>Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Am&eacute;d&eacute;e
+Similor n'&eacute;tait pas en bonne fortune. Il revenait la t&ecirc;te basse, le
+gousset vide, l'estomac affam&eacute;; la r&eacute;union de la veille &agrave; l'estaminet de
+l'&Eacute;pi-Sci&eacute; n'ayant &eacute;t&eacute; suivie d'aucun r&eacute;sultat, on avait renvoy&eacute; les
+simples soldats de l'arm&eacute;e des Habits Noirs sans autre b&eacute;n&eacute;fice qu'une
+abondante distribution de punch.</p>
+
+<p>Similor, apr&egrave;s avoir couch&eacute; je ne sais o&ugrave;, avait fait un tour de chasse
+dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous
+sa dent depuis la veille.</p>
+
+<p>Vous jugez s'il &eacute;tait de joyeuse humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait &agrave;
+la principale porte de la baraque, &ccedil;a grouille autour de vous dans les
+moments de la prosp&eacute;rit&eacute;; quand vient la circonstance de la d&eacute;bine, plus
+rien, bernique!</p>
+
+<p>Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un
+sourd rugissement.</p>
+
+<p>&mdash;Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a l&agrave; que la vilaine
+b&ecirc;te. La veuve est &agrave; licher quelque part avec ses connaissances.... avec
+ce gredin d'&Eacute;chalot peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la
+porte de derri&egrave;re, dite &laquo;entr&eacute;e des artistes&raquo;, qui s'ouvrait au moyen
+d'un truc, connu par tous les habitu&eacute;s de la maison.</p>
+
+<p>Il entra cette fois et se trouva dans l'int&eacute;rieur de la cabane, qui
+n'avait pas &eacute;t&eacute; ouverte depuis le matin, et o&ugrave; l'agonie de M. Daniel
+mettait une &eacute;pouvantable odeur de fauve.</p>
+
+<p>&mdash;Sent-il mauvais &agrave; lui tout seul ce paroissien-l&agrave;! gronda Similor. Ho!
+h&eacute;! &Eacute;chalot, o&ugrave; donc que tu es, ma vieille? &Ccedil;a me fait toujours quelque
+chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tendre parce qu'il connaissait le bon c&oelig;ur de son Pylade, et
+qu'il comptait avoir &agrave; souper.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ses avances personne ne r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui
+retentit dans la baraque avec un &eacute;clat terrible.</p>
+
+<p>Similor eut froid dans les veines. Il avait referm&eacute; la porte en entrant;
+l'int&eacute;rieur de la baraque &eacute;tait plong&eacute; dans une obscurit&eacute; compl&egrave;te. Son
+regard, qui s'&eacute;tait tourn&eacute; d'instinct vers le lion, distingua deux
+lueurs rouge&acirc;tres, semblables &agrave; des charbons pr&ecirc;ts &agrave; s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut &agrave;
+Similor que les deux charbons approchaient.</p>
+
+<p>Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce mis&eacute;rable amalgame de
+tous les d&eacute;fauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse
+boh&egrave;me, avait du moins une sorte de bravoure.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu &eacute;tais cuit, je
+mangerais bien tout de m&ecirc;me une tranche de ton filet, car j'ai une faim
+de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges.</p>
+
+<p>Tout en parlant, il s'&eacute;tait baiss&eacute;, cherchant autour de lui un bout de
+bois qui p&ucirc;t lui servir d'arme.</p>
+
+<p>Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence
+paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le m&ecirc;me &agrave; l'heure
+de la souffrance: ils cherchent du secours.</p>
+
+<p>La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant
+jadis servi &agrave; la danseuse de corde et qui formait une excellente massue.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape!</p>
+
+<p>Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout
+aupr&egrave;s de lui et sentit le vent d'une haleine f&eacute;tide.</p>
+
+<p>&mdash;Cr&eacute;nom! s'&eacute;cria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait
+faim, lui aussi?</p>
+
+<p>Dans sa frayeur irr&eacute;fl&eacute;chie, il brandit le fragment de balancier, qui
+tournoya et vint tomber sur la t&ecirc;te du lion.</p>
+
+<p>Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux
+charbons ne brill&egrave;rent plus.</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas &ecirc;tre contente; mais
+on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-l&agrave; en d&eacute;tail.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine
+na&iuml;vet&eacute; de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis
+l'Hercule de l'Antiquit&eacute;, pour abattre un lion furieux avec un bout de
+bois et d'un seul coup!</p>
+
+<p>Il marcha en t&acirc;tonnant vers le coin o&ugrave; se faisait la cuisine, car la
+faim le talonnait. Le fourneau de fonte &eacute;tait froid et sur la planche o&ugrave;
+&Eacute;chalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas
+m&ecirc;me une cro&ucirc;te de pain sec.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il se d&eacute;range, ce gredin-l&agrave;? pensa Similor. O&ugrave; donc peut-il
+&ecirc;tre all&eacute; avec le m&ocirc;me? Quand le diable y serait, il va revenir coucher,
+toujours? Qui dort d&icirc;ne; en l'attendant, je vais t&acirc;cher de faire un
+petit somme!</p>
+
+<p>Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit o&ugrave;
+&eacute;tait la paille du lion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore chaud, fit-il en se couchant &agrave; la place occup&eacute;e nagu&egrave;re
+par sa victime, mais &ccedil;a ne sent pas la rose.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de
+l'entr&eacute;e des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon
+souper.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#Table">XXXIII</a></h2>
+
+<h3>La tentation de Similor</h3>
+
+
+<p>Le nouvel arrivant &eacute;tait encore un habitu&eacute; de la baraque, car il ouvrit
+la porte sans effort et entra comme chez lui.</p>
+
+<p>Similor, d&eacute;sormais, attendait. Le sauvage parisien a des prudences
+d'Iroquois; il guette toujours un peu avant d'agir ou de parler.</p>
+
+<p>Le nouveau venu eut &agrave; peine fait quelques pas dans la baraque qu'il buta
+contre le corps du lion.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en avais dout&eacute;, dit-il avec m&eacute;lancolie, mes soins ont manqu&eacute; &agrave; la
+pauvre b&ecirc;te et elle a rendu l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &Eacute;chalot! pensa Similor; motus! on va savoir d'o&ugrave; il arrive et la
+vie qu'il m&egrave;ne.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, en effet, comme presque toutes les pauvres cr&eacute;atures qui n'ont
+pas beaucoup d'amis, parlait volontiers tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;<i>De profundis</i>! murmura-t-il. Un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard, nous
+finirons tous comme &ccedil;a. C'est une perte pour la patronne; mais elle n'a
+pas le c&oelig;ur &agrave; s'occuper de ses affaires d'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; l'a-t-elle donc, le c&oelig;ur? se demanda Similor; est-ce qu'elle va se
+faire chartreuse pour pleurer son lieutenant d'Alger?</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, cependant, gagna le coin o&ugrave; &eacute;tait son fourneau et se mit &agrave;
+battre le briquet. Similor avait la bouche ouverte pour parler enfin,
+lorsqu'il entendit ces paroles remarquables:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me g&ecirc;ne, moi, disait &Eacute;chalot, d'avoir tant d'argent sur moi. On ne
+sait pas ce qui peut arriver; je cherche la patronne depuis midi, et il
+me semble toujours que ma poche coule, laissant filtrer les billets de
+banque.</p>
+
+<p>Les oreilles de Similor s'ouvrirent comme deux pavillons de trompe de
+chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Des billets de banque! r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>Et il s'incrusta plus avant dans la paille, flairant un &eacute;norme coup &agrave;
+tenter.</p>
+
+<p>&mdash;Faut tout de m&ecirc;me que madame L&eacute;ocadie ait une jolie confiance en moi,
+continua &Eacute;chalot en approchant une allumette de l'amadou qui avait pris
+feu; j'avais peine &agrave; croire que ses paperasses avaient la valeur qu'elle
+disait, mais je n'ai eu qu'&agrave; les mettre sur la planchette au guichet du
+changeur pour avoir des mille et des cents.</p>
+
+<p>Similor se pin&ccedil;ait le bras du doigt pour &ecirc;tre bien s&ucirc;r qu'il ne r&ecirc;vait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un changeur, pensait-il, qui a de la confiance de reste! Au
+vis-&agrave;-vis de la mauvaise tenue de ce canard, il n'a donc pas seulement
+eu l'id&eacute;e que les papiers devaient &ecirc;tre vol&eacute;s?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; une observation plausible et pleine de justesse, mais la
+chandelle d'&Eacute;chalot en s'allumant y fit une triomphante r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Les yeux de Similor battirent, frapp&eacute;s par un &eacute;blouissement; il n'aurait
+pas &eacute;t&eacute; plus &eacute;tonn&eacute; s'il avait vu son humble ami rev&ecirc;tu d'un manteau
+d'hermine et coiff&eacute; de la couronne royale.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet une m&eacute;tamorphose presque f&eacute;erique. &Eacute;chalot avait des
+souliers neufs bien cir&eacute;s, un pantalon noir, le tout en beau drap fin et
+tout battant neuf. Il avait en outre un chapeau de soie dont le lustre
+&eacute;tait vierge et qui, par la neige qui tombait, avait d&ucirc; voyager en
+voiture. Il portait enfin une chemise d'une enti&egrave;re blancheur sur
+laquelle se nouait une cravate de satin.</p>
+
+<p>De plus, ses cheveux &eacute;taient peign&eacute;s &agrave; fond et sa barbe &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>Nous ne voulons point dire qu'il f&ucirc;t tr&egrave;s beau comme cela, mais sa
+laideur &eacute;tait transfigur&eacute;e &agrave; ce point que Similor eut vraiment peine &agrave;
+le reconna&icirc;tre: d'autant que la gibeci&egrave;re, asile habituel de Saladin,
+n'&eacute;tait plus suspendue au cou d'&Eacute;chalot.</p>
+
+<p>Similor pensa trop de choses pour prendre le temps de les exprimer; il
+dit seulement en lui-m&ecirc;me: &laquo;Nom de nom!&raquo; et cette simple interjection
+valait tout un long discours.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot apporta son flambeau sur la table o&ugrave; M<sup>me</sup> Samayoux avait trinqu&eacute;
+la veille au matin avec Gondrequin-Militaire et M. Baruque. Il s'assit
+sur la chaise m&ecirc;me de la veuve et tira de sa poche un paquet de papiers
+que du premier coup d'&oelig;il Similor reconnut pour des billets de banque.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le produit de la n&eacute;gociation confi&eacute;e par maman L&eacute;o &agrave; son page
+&Eacute;chalot. Nous savons que cette journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute; employ&eacute;e par elle &agrave;
+d'autres besognes et qu'elle n'avait pas quitt&eacute; Valentine.</p>
+
+<p>Son d&eacute;vouement &eacute;tait de ceux qui ne marchandent pas. Elle s'&eacute;tait mis
+dans la t&ecirc;te ou plut&ocirc;t dans le c&oelig;ur de sauver Maurice Pag&egrave;s &agrave; n'importe
+quel prix.</p>
+
+<p>Les moyens &agrave; employer lui &eacute;chappaient encore ce matin, mais elle savait
+que l'argent &eacute;tait le nerf n&eacute;cessaire de cette guerre qu'elle allait
+entreprendre.</p>
+
+<p>Elle avait fait ce qu'il fallait pour se procurer de l'argent.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la d&eacute;fiance si naturelle &agrave; ceux qui ont travaill&eacute; beaucoup pour
+gagner peu et qui, en outre, se sentent entour&eacute;s de gens sujets &agrave;
+caution, elle n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; remettre sa fortune enti&egrave;re entre les
+mains d'&Eacute;chalot.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait dit, pour excuser &agrave; ses yeux cette hardiesse: &laquo;J'ai de
+l'&oelig;il; j'ai jug&eacute; cette cr&eacute;ature-l&agrave; du premier coup; je crois en lui
+bien plus qu'en un notaire.&raquo;</p>
+
+<p>Et elle avait ajout&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; mon saint-frusquin, j'en dois les trois quarts aux talents
+r&eacute;unis de mon Maurice et de Fleurette, qui faisaient tomber des pluies
+de pi&egrave;ces de cent sous dans mon comptoir. C'est bien le moins que je
+rende &agrave; ces enfants-l&agrave; ce qu'ils m'ont donn&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, car les pauvres gens ont une id&eacute;e tr&egrave;s pr&eacute;cise et tr&egrave;s d&eacute;velopp&eacute;e
+des obstacles que la pauvret&eacute; oppose &agrave; chaque pas dans la vie, maman
+Samayoux avait song&eacute; tout de suite &agrave; transformer &Eacute;chalot pour lui rendre
+possible l'accomplissement de sa mission.</p>
+
+<p>Elle avait eu exactement la m&ecirc;me pens&eacute;e que Similor; elle s'&eacute;tait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avec sa tenue chez l'agent de change, on l'appellera voleur et on est
+capable de l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Pr&eacute;alablement &agrave; toute autre chose, elle avait donc donn&eacute; &agrave; notre ami de
+quoi s'acheter une garde-robe compl&egrave;te, et c'&eacute;tait pour aller chez le
+tailleur qu'&Eacute;chalot l'avait quitt&eacute;e dans la rue Pav&eacute;e, au Marais, devant
+l'entr&eacute;e principale de la Force.</p>
+
+<p>Le paquet de billets de banque &eacute;tait ficel&eacute; avec soin; n&eacute;anmoins, la
+pr&eacute;occupation d'&Eacute;chalot &eacute;tait si grande, il avait &agrave; tel point conscience
+de sa responsabilit&eacute; qu'il voulut compter mille francs par mille francs
+pour &ecirc;tre bien s&ucirc;r que quelques-uns de ces pr&eacute;cieux chiffons ne
+s'&eacute;taient point envol&eacute;s en route.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a tient dans la main, se disait-il en d&eacute;faisant le n&oelig;ud de la
+ficelle, et si on changeait &ccedil;a en pi&egrave;ces de deux sous, il y en aurait
+gros comme une baraque. Quelle capacit&eacute; faut-il qu'elle ait, L&eacute;ocadie,
+sous l'apparence d'une femme agr&eacute;able et sans souci, pour avoir amass&eacute;
+une pareille opulence!</p>
+
+<p>Il mouilla son pouce et les billets froiss&eacute;s rendirent un petit bruit.
+Similor ne respirait plus.</p>
+
+<p>Choisissez parmi les po&egrave;tes dont la gloire emplit le monde et chargez le
+plus puissant d'entre eux d'exprimer la fi&eacute;vreuse envie que Similor
+avait de mettre le grappin sur les &eacute;conomies de maman Samayoux, je vous
+affirme que votre po&egrave;te de choix restera au-dessous de sa t&acirc;che.</p>
+
+<p>On peint l'amour, la haine, l'avidit&eacute;, toutes les passions humaines,
+mais la fringale sans nom d'un mohican comme Similor en face de soixante
+ou quatre-vingts billets de banque, voil&agrave; ce qui d&eacute;fie toute habilet&eacute; de
+plume ou de parole, voil&agrave; ce qui est v&eacute;ritablement surhumain.</p>
+
+<p>Il avait vu des billets de banque aux devantures des changeurs, il les
+avait caress&eacute;s du regard souvent et longtemps; depuis son adolescence,
+l'id&eacute;e d'avoir un billet de banque &eacute;tait pour lui un r&ecirc;ve plein
+d'attendrissement et de folie.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas avare, mon Dieu, au contraire, il &eacute;tait prodigue au m&ecirc;me
+degr&eacute; que ces fils de famille qui viennent manger &agrave; Paris, en compagnie
+des dames rousses, le capital du papa d&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>C'est l'esprit fran&ccedil;ais, dit-on; Similor avait l'esprit fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Les imb&eacute;ciles dont je parle, quand ils ont d&eacute;vor&eacute; le patrimoine du
+vicomte ou du coutelier qui fut leur p&egrave;re, deviennent coquins ou
+mendiants selon le sort de leur temp&eacute;rament.</p>
+
+<p>Similor &eacute;tait l'un et l'autre d'avance, et dans quelle splendide mesure!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait po&egrave;te, lui aussi, il voulait mener la vie &agrave; grandes guides, ce
+don Juan de la boue; il voulait &eacute;blouir le ruisseau.</p>
+
+<p>Il voulait boire des oc&eacute;ans de volupt&eacute; dans son tombereau triomphal,
+tra&icirc;n&eacute; par toutes les V&eacute;nus &eacute;raill&eacute;es, par tous les Cupidons galeux
+grouillant au fond de ces bosquets o&ugrave; Armide-&agrave;-la-Hotte tient sa cour
+galante &agrave; cent pieds au-dessous des &eacute;gouts de Paris.</p>
+
+<p>Ah! c'est une grande figure que ce laid gredin, marchant sur ses tiges!
+Et j'esp&egrave;re que son portrait s&eacute;culaire, si faiblement &eacute;bauch&eacute; qu'il soit
+par mon insuffisance, me tiendra lieu de g&eacute;nie aupr&egrave;s de la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait retourn&eacute; sans bruit dans sa paille humide et fatigu&eacute;e qui
+n'avait plus de sonorit&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'appuyait d&eacute;j&agrave; sur ses mains, le cou tendu, l'&oelig;il inject&eacute;, la
+poitrine au ras du sol, dans l'attitude d'un sauvage qui s'appr&ecirc;te &agrave;
+ramper pour surprendre son ennemi.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot &eacute;tait encore sans d&eacute;fiance; il se croyait seul et retournait ses
+billets de banque un &agrave; un en pronon&ccedil;ant &agrave; haute voix les chiffres de son
+compte.</p>
+
+<p>Mais tout en comptant, il r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit, disait-il, dix-neuf et vingt. Quand on songe que tout cela
+va passer peut-&ecirc;tre pour le lieutenant! Vingt et un, vingt-deux, et
+vingt-trois. Ils &eacute;taient coll&eacute;s ces deux-l&agrave;! c'est doux comme du coton
+et &ccedil;a fait plaisir &agrave; manier. La patronne l'a dit, vingt-neuf et trente,
+&ccedil;a lui est &eacute;gal de recommencer sa carri&egrave;re sur nouveaux frais. Est-ce un
+beau trait de d&eacute;vouement, &ccedil;a? trente-sept. Au fait, c'est une
+circonstance qui peut me donner l'opportunit&eacute; de parvenir au comble de
+mes d&eacute;sirs, puisque sa fortune &eacute;tait un obstacle, quarante, quarante et
+un, &agrave; l'obtention de sa main.</p>
+
+<p>En ce moment, un bruit imperceptible arriva jusqu'&agrave; lui; mais il ne leva
+pas les yeux, parce qu'il regardait avec inqui&eacute;tude un des billets de
+banque qui avait une d&eacute;chirure.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; est-il bon tout de m&ecirc;me? se demandait-il.</p>
+
+<p>Similor ne bougeait plus, tant il &eacute;tait effray&eacute; du bruit qu'il venait de
+faire. Il n'avait pas encore quitt&eacute; le lit du lion; le hasard avait
+entortill&eacute; un de ses pieds dans le lien d'une botte de paille, et chaque
+fois qu'il cherchait &agrave; se d&eacute;gager, la botte remuait, la paille
+bruissait.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait cependant son dessein, en dehors de ce fait principal, de
+cette aspiration enivrante: la volont&eacute; de s'emparer des billets de
+banque? Il connaissait &Eacute;chalot des pieds &agrave; la t&ecirc;te, il savait que le
+digne gar&ccedil;on d&eacute;fendrait jusqu'&agrave; la mort le d&eacute;p&ocirc;t qu'on lui avait confi&eacute;.</p>
+
+<p>Qui veut la fin veut les moyens. Ne fouillons pas trop avant dans les
+profondeurs de ce caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Avec certains seigneurs bien couverts portant gants blancs et bottes
+vernies, nous serions en v&eacute;rit&eacute; plus &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s tout, Similor n'avait peut-&ecirc;tre pas song&eacute; &agrave; cette n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave;
+il allait &ecirc;tre d'assommer &Eacute;chalot, son meilleur ami.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ce dernier retournait le cinquanti&egrave;me billet, un bruit
+distinct lui fit dresser l'oreille.</p>
+
+<p>Il regarda du c&ocirc;t&eacute; de la paille et vit deux yeux qui brillaient en
+v&eacute;rit&eacute; plus rouges que ceux du lion lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>C'est &agrave; peine si la chandelle pos&eacute;e sur la table jetait une vague lueur
+jusqu'au tas de paille. &Eacute;chalot ne reconnut point Similor, mais &agrave; la vue
+d'une forme humaine, il saisit les billets &agrave; poign&eacute;es, les fourra
+vivement dans sa poche et boutonna sa redingote.</p>
+
+<p>Similor, se voyant d&eacute;couvert, sauta sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, Am&eacute;d&eacute;e? dit &Eacute;chalot avec un soupir de soulagement, tu peux
+te vanter de m'avoir fait peur.</p>
+
+<p>Similor avan&ccedil;a de quelques pas et croisa ses bras sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille, dit-il, parlant un peu
+au hasard, mais de sa voix la plus emphatique, est toujours facile comme
+&ccedil;a &agrave; avoir peur. Qu'as-tu fait du petit confi&eacute; &agrave; tes soins?</p>
+
+<p>&mdash;On va t'expliquer &ccedil;a, r&eacute;pondit &Eacute;chalot, il s'est pass&eacute; des choses...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, ces choses-l&agrave;, &ccedil;a ne m'est pas permis de te les communiquer.
+Tout ce que je peux te dire, c'est que notre enfant est en lieu s&ucirc;r,
+bien nourri, bien soign&eacute; et plus heureux qu'&agrave; la baraque, entre les
+mains d'une personne de l'autre sexe, habitu&eacute;e &agrave; l'&eacute;ducation du jeune
+&acirc;ge.</p>
+
+<p>Similor le laissait parler sans l'interrompre, parce qu'il faisait appel
+&agrave; toute sa rouerie, se demandant s'il fallait essayer des n&eacute;gociations
+ou entamer la bataille tout de suite.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assez brave, nous l'avons dit, et il avait grande id&eacute;e de ses
+talents comme boxeur fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Mais d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il savait qu'&Eacute;chalot n'&eacute;tait point un adversaire &agrave;
+d&eacute;daigner, malgr&eacute; son apparence timide.</p>
+
+<p>&mdash;Est-on des fr&egrave;res ou n'en est-on pas? demanda-t-il brusquement. J'ai
+vu le temps o&ugrave; l'on partageait en deux le moindre petit morceau de pain,
+et pourtant tu as pr&eacute;sentement un bon d&icirc;ner dans le ventre, tandis que
+moi je suis &agrave; jeun depuis hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Je te paye &agrave; souper si tu veux, s'&eacute;cria &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es habill&eacute; d'Elbeuf depuis la semelle de tes bottes jusqu'au rond
+de ton chapeau, reprit Similor avec plus d'amertume, et moi, ton
+associ&eacute;, j'ai sur le corps des v&ecirc;tements qui tombent en guenille.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, murmura le p&egrave;re nourricier de Saladin, c'est une portion du secret
+que je ne peux pas d&eacute;voiler.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu es fautif et m&ecirc;me criminel, s'&eacute;cria Similor en jouant
+tout &agrave; coup le d&eacute;sordre d'une indignation qui &eacute;clate, je t'ai vu compter
+les billets de banque dont tu as tes doublures toutes pleines! Tu es un
+trahisseur et un mauvais fr&egrave;re, tu as fait un coup pour toi tout seul et
+tu complotes secr&egrave;tement de gagner l'&eacute;tranger en nous laissant, Saladin
+et moi, dans la mis&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure... voulut commencer &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! pas de faux serments! je les d&eacute;daigne. S'il n'y avait que
+moi, je te laisserais pour ce que tu es dans ta vilenie, mais je suis
+p&egrave;re, je songe &agrave; l'innocente cr&eacute;ature que tu abandonnes et je ne fais ni
+une ni deux. Je te dis dans le blanc de l'&oelig;il: partageons, mais l&agrave;,
+tout de suite sur le coin de la table, un chiffon d'un c&ocirc;t&eacute;, un chiffon
+de l'autre, ou sans quoi, dans mon sentiment paternel, je vas prendre
+tout en faisant la fin de toi!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#Table">XXXIV</a></h2>
+
+<h3>Le combat</h3>
+
+
+<p>&Eacute;chalot, dans la bont&eacute; de son c&oelig;ur, aurait volontiers parlement&eacute;, car
+il avait une v&eacute;ritable affection pour le p&egrave;re de Saladin; mais celui-ci
+n'&eacute;tait point en &eacute;tat d'&eacute;couter la raison et on le voyait bien.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me homme; son aspect vous e&ucirc;t fait peur: il avait
+le teint terreux des malades, il avait ce regard tout noir du taureau
+furieux qui laboure la terre avec ses cornes.</p>
+
+<p>Le bouffon grotesque des bas-fonds parisiens tournait au tragique; la
+fi&egrave;vre d'argent le tenait, et la fi&egrave;vre de sang.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot pensa:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va &ecirc;tre dur! Quand on pense qu'il a le toupet de parler du petit et
+que, s'il avait les chiffons, il les avalerait litt&eacute;ralement en noces et
+festins de consommation personnelle, sans acheter un sou de lait &agrave;
+l'innocente cr&eacute;ature!</p>
+
+<p>Il fit le tour de la table, mais ce fut seulement pour avoir le temps de
+relever ses manches et achever de boutonner sa redingote jusqu'au
+menton.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s cette toilette pr&eacute;paratoire et rapide, il sauta galamment
+dans l'espace libre, o&ugrave; il prit position d'un air &agrave; la fois m&eacute;lancolique
+et r&eacute;solu.</p>
+
+<p>&mdash;Cens&eacute;ment, dit-il, &ccedil;a m'agace un tantinet de m'aligner avec l'ami de
+mon adolescence, mais si je renaudais tu aurais des doutes sur mon
+honneur.</p>
+
+<p>Ce n'est certes pas en souvenir de l'a&icirc;n&eacute; des quatre fils Aymon que ce
+verbe <i>renauder</i> est devenu classique dans le langage des sans-g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>Quant au mot honneur, pris dans son sens chevaleresque, nous affirmons
+que, chez les sans-g&ecirc;ne, il est employ&eacute; d&eacute;sormais plus s&eacute;rieusement et
+plus fr&eacute;quemment qu'en aucun autre monde.</p>
+
+<p>Similor n'avait peut-&ecirc;tre pas lu <i>l'Iliade</i>, et pourtant il r&eacute;pondit
+comme Ajax:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; toi, &agrave; moi, racaille au tas! &ccedil;a ne va pas peser lourd!</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait camp&eacute; selon la garde &eacute;l&eacute;gante des professeurs de boxe et
+adresse fran&ccedil;aises; ses jambes, entretenues par la pratique de la danse
+des salons et qu'il avait vendues tant de fois aux peintres en qualit&eacute;
+de mod&egrave;le &laquo;pour le bas&raquo;, plac&egrave;rent leurs pieds en &eacute;querre et eurent deux
+ou trois flexions &eacute;lastiques avant que le corps s'ass&icirc;t carr&eacute;ment sur
+leur base &eacute;largie. En m&ecirc;me temps, il se d&eacute;coiffa d'un geste fanfaron et
+mit ses deux poings ferm&eacute;s &agrave; la hauteur de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s beau, et les mar&eacute;chaux de la savate n'eussent pu que
+l'admirer.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, dou&eacute; d'une <i>cassure</i> moins brillante, ob&eacute;it &agrave; la vieille
+tradition et passa pr&eacute;alablement ses mains dans la poussi&egrave;re du sol. Il
+n&eacute;gligea les fioritures du m&eacute;tier et prit tout bonnement la pose de
+l'humble combattant qui d&eacute;fend ses yeux &agrave; la Courtille, un soir de
+bal-habill&eacute;.</p>
+
+<p>Jambes &eacute;cart&eacute;es, t&ecirc;te en arri&egrave;re, mains &eacute;tendues et pr&ecirc;tes surtout &agrave; la
+parade.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y, Am&eacute;d&eacute;e, dit-il avec gravit&eacute;, tu vas chercher &agrave; me d&eacute;truire,
+c'est dans ton caract&egrave;re; moi je n'essayerai que de te casser une patte,
+comme &eacute;tant gardien des tr&eacute;sors de la bourgeoise.</p>
+
+<p>Ce dernier mot fut coup&eacute; par une ruade lanc&eacute;e de pied de ma&icirc;tre. Similor
+avait fait comme ces tireurs de r&eacute;giment qui d&eacute;butent par le coup droit,
+avant que la main de l'adversaire ait acquis toute sa vitesse de parade.</p>
+
+<p>Mais &Eacute;chalot, qui connaissait le jeu de son Pylade, rabattit le coup
+nettement et ne riposta pas.</p>
+
+<p>Un ricanement passa entre les dents serr&eacute;es de Similor.</p>
+
+<p>En retombant d'aplomb, il porta le double coup de boxe anglaise, et la
+poitrine du pauvre &Eacute;chalot sonna deux fois comme un tambour.</p>
+
+<p>&mdash;Touch&eacute;! dit-il paisiblement. Tu as du talent, Am&eacute;d&eacute;e, et comme tu n'as
+pas l'estomac fort, ces deux taloches-l&agrave; t'auraient d&eacute;fonc&eacute;, mais moi je
+pose pour &laquo;le haut&raquo;, et c'est solide. Je te pr&eacute;viens que je vais taper
+d&eacute;sormais.</p>
+
+<p>Un coup de pied fauch&eacute; circulairement lui arriva au flanc, raide comme
+balle, en guise de r&eacute;ponse. Similor n'avait garde de parler.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, au lieu de venir &agrave; la parade, fit un pas en avant, uniquement
+pour amortir le choc, et d&eacute;tacha son poing droit, qui toucha Similor au
+front &agrave; l'instant m&ecirc;me o&ugrave; celui-ci se relevait.</p>
+
+<p>Similor chancela comme s'il e&ucirc;t donn&eacute; de la t&ecirc;te contre une muraille et
+tomba sur ses genoux.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot demanda, sans m&ecirc;me songer &agrave; profiter de son avantage:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a t'a fait du mal, Am&eacute;d&eacute;e?</p>
+
+<p>Il avait presque retrouv&eacute; la douce voix que nous lui connaissons et avec
+laquelle il disait de si raisonnables choses pour l'&eacute;ducation du petit
+Saladin.</p>
+
+<p>Probablement que <i>&ccedil;a</i> n'avait pas fait du bien &agrave; Similor; car il ne se
+releva point, et pour r&eacute;ponse il ne donna qu'un sourd g&eacute;missement.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te pendait sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&ucirc;r, dit &Eacute;chalot &eacute;tonn&eacute;, que tu t'es laiss&eacute; bien ramollir depuis
+le temps par toutes les volupt&eacute;s que tu t'y livres au caf&eacute; et chez les
+dames, car je n'ai pas tap&eacute; de toute ma force. Au lieu de continuer, je
+te laisse souffrir ne d&eacute;sirant pas abuser de ma victoire.</p>
+
+<p>Il se rapprocha de la table pour regarder de pr&egrave;s, &agrave; la lumi&egrave;re, la
+place o&ugrave; le pied de Similor avait touch&eacute; sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Jeux de main, jeux de vilain, grommela-t-il d'un ton de s&eacute;rieuse
+contrari&eacute;t&eacute;, et encore plus les jeux de souliers crott&eacute;s. Le v&ecirc;tement
+est marqu&eacute; d&egrave;s son premier jour d'&eacute;trenne. Je vas toujours l'&ocirc;ter et le
+plier proprement pour le cas o&ugrave; Am&eacute;d&eacute;e aurait l'id&eacute;e de rejouer.</p>
+
+<p>Il d&eacute;boutonna la redingote.</p>
+
+<p>Similor se tenait la t&ecirc;te &agrave; deux mains et ne bougeait pas plus qu'une
+pierre. Au moment de d&eacute;pouiller la premi&egrave;re manche, &Eacute;chalot se ravisa:</p>
+
+<p>&mdash;Il est filou comme un singe, pensa-t-il, et tricheur, et plus rou&eacute; que
+Robert Macaire; peut-&ecirc;tre qu'il fait le mort pour me prendre en tra&icirc;tre.
+Si j'&ocirc;te ma l&eacute;vite, je n'aurai plus les &eacute;conomies de L&eacute;ocadie sur mon
+c&oelig;ur, pr&ecirc;t &agrave; les d&eacute;fendre jusqu'au tr&eacute;pas. Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, quand
+aurai-je l'occasion de me payer une pareille pelure? C'est moelleux,
+c'est cossu, c'est plein la main!</p>
+
+<p>Il t&acirc;tait amoureusement l'&eacute;toffe du v&ecirc;tement confectionn&eacute;, qui ne
+m&eacute;ritait assur&eacute;ment aucun de ces &eacute;loges.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sir de sauvegarder cette toilette si ch&egrave;re l'emporta; il d&eacute;pouilla
+une manche en ajoutant tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! vieux! j'ai donc tap&eacute; un petit peu trop fort?</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! pronon&ccedil;a d'une voix sourde Similor, qui versa de c&ocirc;t&eacute; et se
+laissa tomber dans la poussi&egrave;re sans l&acirc;cher son front.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a a l'air qu'il a son compte, pensa &Eacute;chalot, dont le c&oelig;ur se serra,
+mais il m'a d&eacute;j&agrave; pris si souvent &agrave; ses grimaces et mani&egrave;res.</p>
+
+<p>Il &ocirc;ta la seconde manche.</p>
+
+<p>&mdash;On s'avait jur&eacute; mutuellement dans les temps, murmura-t-il, une amiti&eacute;
+r&eacute;ciproque et fid&egrave;le qui ne devait finir qu'avec l'existence de toi et
+de moi. J'y ai tenu, pour ma part, du mieux que j'ai pu, et l'attache
+qui nous unissait fut encore raccourcie par la naissance de notre
+Saladin, de qui la maman me faisait &eacute;prouver les m&ecirc;mes &eacute;motions pures
+que j'ai ressenties par la suite pour L&eacute;ocadie. C'est b&ecirc;te de s'aligner
+ensemble quand on partage les devoirs du p&egrave;re vis-&agrave;-vis du m&ecirc;me m&ocirc;me
+que, si le malheur arrivait d'un double accident, il resterait seul au
+biberon ici-bas.</p>
+
+<p>Il &eacute;tala sa redingote sur la table et la brossa d'une main caressante,
+tout en poursuivant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; les fruits de ta conduite incons&eacute;quente et dissolue, Am&eacute;d&eacute;e. Je
+ne voudrais pas te gronder s&eacute;v&egrave;rement puisque le coup a &eacute;t&eacute; mauvais,
+mais c'est toi qui as commenc&eacute;, et je n'ai fait que d&eacute;fendre la chose
+sacr&eacute;e du d&eacute;p&ocirc;t qui n'est pas &agrave; moi... Tu ne r&eacute;ponds pas?... T'es donc
+bien malade?... Attends voir que je mette ma l&eacute;vite dans un endroit
+propre et je vas revenir te prodiguer les soins compatibles avec mon
+apprentissage de pharmacien. Ah! tu m'en as fait des crasses depuis
+qu'on est ensemble; mais c'est plus fort que moi, et je te pardonnerai
+celle-l&agrave; comme les autres.</p>
+
+<p>Il avait pli&eacute; la redingote avec beaucoup de soin et regard&eacute; plut&ocirc;t dix
+fois qu'une la place froiss&eacute;e par le coup de pied.</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita un instant sur la question &agrave; savoir s'il laisserait le tr&eacute;sor
+de la dompteuse dans le paquet, mais son bon sens lui dit que mieux
+valait ne point s'en s&eacute;parer et il glissa les billets de banque entre sa
+chemise et son gilet, boutonn&eacute; du haut en bas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, il gagna le coin o&ugrave; il faisait bouillir d'ordinaire le lait
+de Saladin et d&eacute;posa le cher v&ecirc;tement sur la planchette qui &eacute;tait son
+armoire.</p>
+
+<p>Puis il revint, l'&acirc;me pleine de mis&eacute;ricorde, et disant d&eacute;j&agrave;:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, me voil&agrave; tout aux soins de l'amiti&eacute;. Aie pas peur, Am&eacute;d&eacute;e;
+s'il le faut, je te ferai chauffer du tilleul et de la camomille.</p>
+
+<p>Mais sa phrase s'acheva en un cri d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus personne &agrave; l'endroit o&ugrave; il avait laiss&eacute; Similor.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc es-tu pass&eacute;, Am&eacute;d&eacute;e? demanda-t-il en regardant sous la table.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce premier moment, il y avait en lui de la d&eacute;fiance, tant il
+connaissait bien son ami de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; de l'ouvrage, pensa-t-il avec une s&eacute;rieuse inqui&eacute;tude; j'aurais
+d&ucirc; le d&eacute;monter d'une patte comme je l'avais sp&eacute;cifi&eacute; tout d'abord.</p>
+
+<p>La chandelle pos&eacute;e sur la table projetait sa lumi&egrave;re &agrave; quelques pas
+seulement; le reste de la baraque &eacute;tait plong&eacute; dans un clair-obscur qui
+trompait l'&oelig;il et o&ugrave; les objets se distinguaient &agrave; peine.</p>
+
+<p>Le regard d'&Eacute;chalot allait de tous c&ocirc;t&eacute;s, interrogeant cette ombre, mais
+il n'apercevait rien.</p>
+
+<p>Et &agrave; mesure que le temps passait, son inqui&eacute;tude s'aggravait, parce
+qu'il se doutait bien qu'on allait le prendre par surprise.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il ouvrait la bouche pour interroger encore, sans beaucoup
+d'espoir d'obtenir une r&eacute;ponse, un bruit de ferraille frappa ses
+oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Les sabres, balbutia-t-il d'une voix alt&eacute;r&eacute;e: je suis un homme mort!</p>
+
+<p>En ce moment, un reflet s'alluma dans la nuit et la voix de Similor, qui
+avait recouvr&eacute; tout son &eacute;clat, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus partager, il me faut toute la tirelire de maman
+Putiphar. Si tu ne me jettes pas le paquet de chiffons, je te coupe en
+deux comme une pomme!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#Table">XXXV</a></h2>
+
+<h3>Le dernier rugissement</h3>
+
+
+<p>Voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;: Similor avait re&ccedil;u en effet entre les deux
+yeux une s&eacute;v&egrave;re taloche, mais il en avait vu bien d'autres, en sa vie,
+et apr&egrave;s le premier &eacute;tourdissement, il aurait pu se relever, puisque la
+cl&eacute;mence imprudente d'&Eacute;chalot lui en laissait le loisir. Mais ce n'est
+pas sans raison que nous avons prononc&eacute; tant de fois dans ce r&eacute;cit le
+mot &laquo;sauvage&raquo;.</p>
+
+<p>Rien ne ressemble si bien aux h&eacute;ros de Cooper que nos mohicans de la
+savane parisienne.</p>
+
+<p>M&ecirc;me ruse, m&ecirc;me adresse, m&ecirc;me convoitise, m&ecirc;me f&eacute;rocit&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, chez les rouges combattants de la for&ecirc;t, la vaillance la plus
+intr&eacute;pide n'exclut jamais l'astuce, et souvenez-vous que parmi les deux
+demi-dieux chant&eacute;s par le vieil Hom&egrave;re, il y en avait un au moins qui
+&eacute;tait diplomate.</p>
+
+<p>Sans &eacute;tablir aucune analogie entre &Eacute;chalot et le bouillant Achille, nous
+retrouvons dans Similor quelques-unes des qualit&eacute;s qui distinguaient le
+sage Ulysse.</p>
+
+<p>Seulement, Similor n'e&ucirc;t point r&eacute;sist&eacute; au chant de la sir&egrave;ne.</p>
+
+<p>Il n'y avait dans sa chute aucune feinte, le coup de poing d'&Eacute;chalot
+l'avait jet&eacute; bas irr&eacute;sistiblement; la feinte &eacute;tait dans la dur&eacute;e de son
+&eacute;tourdissement, prolong&eacute; &agrave; plaisir.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait point pour lui d'un tournoi, d'un assaut o&ugrave; la gloriole
+seule est le prix du vainqueur; la pens&eacute;e des billets de banque mettait
+le feu &agrave; son sang et dominait son &ecirc;tre tout entier.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fanfaron comme tous ses pareils et se regardait comme bien plus
+fort qu'&Eacute;chalot; mais la question n'&eacute;tait pas l&agrave;; il y a du hasard dans
+toute bataille, Similor ne voulait ni bataille ni hasard.</p>
+
+<p>Pendant qu'il jouait la com&eacute;die de l'homme foudroy&eacute;, son esprit avait
+travaill&eacute;. Au moment o&ugrave; &Eacute;chalot tournait le dos pour gagner son armoire,
+Similor s'&eacute;tait relev&eacute; vivement et avait march&eacute; sur la pointe des pieds
+jusqu'&agrave; la muraille.</p>
+
+<p>Une fois l&agrave; et se sentant prot&eacute;g&eacute; par l'ombre, il avait ramp&eacute; comme un
+l&eacute;zard, sans produire aucun bruit, vers l'endroit o&ugrave; nous le v&icirc;mes
+nagu&egrave;re donner des le&ccedil;ons de danse aux deux rougeaudes.</p>
+
+<p>Cet endroit &eacute;tait situ&eacute; tout pr&egrave;s de l'armoire d'&Eacute;chalot, et pour y
+arriver Similor dut c&ocirc;toyer presque toute une moiti&eacute; des cl&ocirc;tures de la
+cabane.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, du reste, lui fit la place libre en revenant vers la table.</p>
+
+<p>Juste &agrave; l'instant o&ugrave; le pauvre &Eacute;chalot s'apercevait de l'absence de
+Similor, celui-ci refoulait dans sa poitrine un cri de joie en arrivant
+&agrave; son but.</p>
+
+<p>Son but, c'&eacute;tait un mis&eacute;rable troph&eacute;e, compos&eacute; des accessoires, comme on
+dit au th&eacute;&acirc;tre, qui lui servaient quand il travaillait en public.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; deux fleurets, deux cannes, deux sabres et deux gants
+fourr&eacute;s, suspendus aux planches.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient pas de bonnes armes, mais toute arme est bonne contre un
+bras d&eacute;sarm&eacute;.</p>
+
+<p>Le bruit de ferraille avait averti &Eacute;chalot; le malheureux avait devin&eacute;
+que Similor d&eacute;crochait un des sabres.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je les aurais d&eacute;croch&eacute;s tous les deux, pensa-t-il, et je lui
+aurais donn&eacute; &agrave; choisir.</p>
+
+<p>Il ajouta avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis qu'un imb&eacute;cile, et Am&eacute;d&eacute;e est un homme de talent!</p>
+
+<p>Am&eacute;d&eacute;e se sentait si bien le ma&icirc;tre que toute son insolence lui &eacute;tait
+revenue.</p>
+
+<p>Il prit le temps de d&eacute;pouiller son paletot en guenilles et de passer la
+redingote toute neuve d'&Eacute;chalot qu'il avait sous la main.</p>
+
+<p>Ainsi v&ecirc;tu, la t&ecirc;te haute, et le sourire aux l&egrave;vres, il arriva disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vas y ajouter le gilet et la culotte, si tu n'ob&eacute;is pas incontinent
+&agrave; mes ordres!</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux me tuer, r&eacute;pliqua &Eacute;chalot, qui n'essaya point de fuir et
+croisa ses bras sur sa poitrine, la faiblesse que j'ai eue pour ma
+redingote est une faute et j'en suis puni, mais quant &agrave; te livrer ce qui
+est &agrave; la patronne, raye &ccedil;a de tes papiers. Avance, et viens percer le
+c&oelig;ur de ton fr&egrave;re qui a &eacute;t&eacute; en m&ecirc;me temps la m&egrave;re de ton enfant!</p>
+
+<p>On dit que le ridicule tue l'&eacute;motion; ce n'est pas toujours vrai, car il
+y avait dans le calme de ce pauvre diable une v&eacute;ritable grandeur.</p>
+
+<p>Et Similor, le coquin sans &acirc;me, s'irritait contre la d&eacute;faillance qui lui
+faisait trembler la main.</p>
+
+<p>Il avan&ccedil;ait toujours, pourtant, car la fi&egrave;vre de sa convoitise &eacute;tait de
+beaucoup la plus forte, et la pens&eacute;e du tas d'or repr&eacute;sent&eacute; par les
+billets de banque lui montait au cerveau comme un transport.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois, deux fois, dit-il, &ccedil;a m'agace, l'id&eacute;e de te tuer; tu &eacute;tais
+une bonne b&ecirc;te de somme: mais ne me laisse pas dire trois fois, ou je
+pique!</p>
+
+<p>Quelque chose qui ressemblait &agrave; de la beaut&eacute; vint &agrave; l'intr&eacute;pide visage
+d'&Eacute;chalot, tandis que le nom de L&eacute;ocadie montait de son c&oelig;ur &agrave; ses
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Trois fois! dit Similor en levant le bras.</p>
+
+<p>Le sabre brandi jeta des &eacute;tincelles.</p>
+
+<p>Mais Similor, au lieu de frapper, recula parce qu'un bruit sinistre,
+profond, immense, &eacute;branla les planches de la baraque.</p>
+
+<p>Ce bruit ne fut suivi d'aucun autre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le dernier rugissement du grand vieux lion qui s'&eacute;veillait de
+son &eacute;tourdissement pour mourir.</p>
+
+<p>On put le voir un instant dress&eacute; sur ses pattes de derri&egrave;re comme un
+ours et plus haut qu'un g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Puis il retomba, rendant un soupir &eacute;norme, et au choc de son vaste
+cadavre la terre trembla.</p>
+
+<p>Tout cela fut rapide comme la pens&eacute;e, et pourtant, quand Similor leva
+son arme de nouveau, les choses avaient compl&egrave;tement chang&eacute; de face.</p>
+
+<p>En mourant, le lion avait arrach&eacute; la victoire aux griffes du chacal.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot, en effet, &agrave; la voix du lion, avait fait lui aussi un pas en
+arri&egrave;re, et son talon avait heurt&eacute; contre le fragment de balancier dont
+Similor s'&eacute;tait servi tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Il n'eut qu'&agrave; se baisser pour avoir en main une arme terrible contre
+laquelle le mauvais sabre de Similor n'&eacute;tait plus qu'une d&eacute;fense
+d&eacute;risoire.</p>
+
+<p>Celui-ci mesura la situation nouvelle d'un coup d'&oelig;il et devint tout
+bl&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot lui dit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Am&eacute;d&eacute;e, tu peux t'en aller si tu veux, je continuerai de servir de
+p&egrave;re &agrave; l'enfant, et si j'entends dire que tu as faim, la moiti&eacute; du pain
+que j'aurai sera pour toi.</p>
+
+<p>Similor courba la t&ecirc;te et fit un pas vers la porte.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait une feinte encore; il se retourna tout &agrave; coup, croyant
+qu'&Eacute;chalot n'&eacute;tait plus sur ses gardes, et bondissant comme un tigre, il
+lui planta son sabre en pleine poitrine.</p>
+
+<p>Le coup &eacute;tait assen&eacute; terriblement et aurait mis fin d'une fois &agrave;
+l'histoire; mais &Eacute;chalot &eacute;tait sur ses gardes et Similor avait compt&eacute;
+sans le balancier, qui fit voler le sabre en &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! balbutia pour la seconde fois Similor, dont la langue
+bredouillait comme celle d'un homme ivre.</p>
+
+<p>Ceci n'est point une erreur de l'&eacute;crivain, ni une faute de l'imprimeur:
+Similor dit: &laquo;Assassin!&raquo; au moment m&ecirc;me o&ugrave; il tentait un assassinat.</p>
+
+<p>Et il ajouta, car vis-&agrave;-vis du pauvre diable qui avait &eacute;t&eacute; si longtemps
+son esclave, il avait la perfidie effront&eacute;e de certaines femmes en face
+de certains maris, plus tromp&eacute;s encore que battus:</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;che! vas-tu m'assommer, maintenant que je suis sans arme?</p>
+
+<p>Il tenait &agrave; la main, d'un air piteux, le tron&ccedil;on de son sabre. &Eacute;chalot,
+qui d&eacute;j&agrave; brandissait sa massue, s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un v&eacute;ritable preux que ce mouton, fort et vaillant comme un
+taureau: un preux panach&eacute; d'ange.</p>
+
+<p>&mdash;Jette ton morceau de fer-blanc, dit-il, et terminons &ccedil;a, rien dans les
+mains, rien dans les poches.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Similor, r&eacute;primant un sourire de triomphe, lan&ccedil;a au loin la
+poign&eacute;e de son sabre. &Eacute;chalot abandonna sa massue et tous deux, sans
+parler cette fois, se ru&egrave;rent l'un sur l'autre avec tant de violence que
+le choc de leurs poitrines sonna bruyamment.</p>
+
+<p>Tous les mauvais instincts de Similor &eacute;taient surexcit&eacute;s jusqu'&agrave; la rage
+et le sang d'&Eacute;chalot lui-m&ecirc;me avait fini par bouillir.</p>
+
+<p>Ce fut une terrible joute.</p>
+
+<p>&Agrave; les voir enlac&eacute;s corps &agrave; corps, tant&ocirc;t debout, tant&ocirc;t &agrave; genoux, tant&ocirc;t
+roulant comme un seul paquet dans la poussi&egrave;re et semblables &agrave; deux
+serpents qui c&acirc;blent leurs anneaux, un profane aurait cru qu'ils avaient
+mis de c&ocirc;t&eacute; toutes les ressources de l'escrime populaire pour s'attaquer
+comme les loups affam&eacute;s se mangent.</p>
+
+<p>Il n'en &eacute;tait rien, le nageur qui tombe &agrave; l'eau fait les mouvements
+voulus, d'instinct et sans savoir.</p>
+
+<p>Sans savoir et d'instinct, ils se battaient avec une redoutable adresse.
+Il y avait, jusque dans la bestialit&eacute; de leur accolade, la science de la
+lutte, la ma&icirc;trise du pugilat.</p>
+
+<p>Seulement, &Eacute;chalot restait loyal dans le paroxysme de sa col&egrave;re, tandis
+que Similor, au plus furieux de son enrag&eacute;e d&eacute;mence, essayait de tricher
+et de trahir.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de t&eacute;moins pour voir ce combat hideux, mais curieux,
+qui se prolongeait en silence. On n'entendait que les respirations de
+plus en plus oppress&eacute;es et qui sifflaient comme des r&acirc;les.</p>
+
+<p>De temps en temps un coup retentissait, mais pas souvent, car leurs
+mains &eacute;taient &eacute;troitement engag&eacute;es.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot &eacute;tait le plus fort; en un moment o&ugrave; il tenait Similor sous lui,
+il poussa un cri &eacute;trangl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne mords pas, Am&eacute;d&eacute;e, dit-il, ou je t'&eacute;crase!</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! gronda celui-ci, qui parvint &agrave; rejeter sa t&ecirc;te de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait la bouche rouge et humide comme un chien qui vient de faire
+cur&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; l'endroit o&ugrave; l'&eacute;paule s'attache au cou, la chemise d'&Eacute;chalot montrait
+une large tache &eacute;carlate.</p>
+
+<p>Il ressaisit la t&ecirc;te de Similor, qui se laissa faire, mais qui d&eacute;gagea
+sa main droite tout doucement pour la plonger dans la poche de son
+pantalon.</p>
+
+<p>&mdash;Rends-toi, dit &Eacute;chalot; &ccedil;a me monte, &ccedil;a me monte au cerveau, et je
+vois rouge!</p>
+
+<p>&mdash;Assassin! grin&ccedil;a Similor.</p>
+
+<p>Sa main ressortit de sa poche avec un couteau qu'il parvint &agrave; ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Rends-toi, Am&eacute;d&eacute;e! dit pour la seconde fois &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>La main de Similor qui tenait le couteau lui t&acirc;tait le dos pour chercher
+l'envers du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ces gens-l&agrave; connaissent mieux que les chirurgiens la place pr&eacute;cise o&ugrave; il
+faut frapper pour &ecirc;tre s&ucirc;r de tuer.</p>
+
+<p>Il trouva la place et tout en &eacute;cartant sa main pour poignarder de plus
+haut, il dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Assassin!</p>
+
+<p>Mais la lutte avait d&eacute;sormais un t&eacute;moin, quoique ni l'un ni l'autre des
+deux combattants n'e&ucirc;t entendu la porte s'ouvrir.</p>
+
+<p>Le poignet de Similor fut arr&ecirc;t&eacute; par une main solide comme un &eacute;tau de
+fer, et une bonne grosse voix s'&eacute;leva qui dit sans trop d'&eacute;motion:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! l'enfl&eacute;, ce n'est pas de jeu!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps &Eacute;chalot fut &eacute;cart&eacute; par une irr&eacute;sistible pouss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Maman L&eacute;o! dirent-ils tous les deux en m&ecirc;me temps. &Eacute;chalot se releva,
+mais non point Similor, qui avait le talon de la dompteuse sur la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit celle-ci en s'adressant &agrave; &Eacute;chalot, tu as eu l'argent de mes
+papiers chez le changeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, patronne, l'argent est l&agrave;, r&eacute;pondit le bon gar&ccedil;on en mettant sa
+main sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas besoin d'&ecirc;tre une somnambule et devineresse, reprit la
+veuve, pour calculer ce qui s'est pass&eacute;. Le gredin ici pr&eacute;sent avait
+l'id&eacute;e de faire la noce avec ma caisse d'&eacute;pargne.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez piti&eacute; de lui, patronne, supplia &Eacute;chalot, c'est le p&egrave;re de mon
+petit.</p>
+
+<p>Similor &eacute;tait comme foudroy&eacute; et ne trouvait pas une parole. La robuste
+main de la dompteuse lui tordit le poignet et le couteau tomba.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot n'avait pas encore vu le couteau; il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'appelait assassin! Ce fut tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait pour toi, l'eustache, dit la dompteuse; mais, sois tranquille,
+je n'ai pas id&eacute;e d'endommager la b&ecirc;te. Mes occupations ne me permettent
+pas de perdre mon temps avec une pareille racaille. Regarde voir s'il ne
+t'a rien vol&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot d&eacute;boutonna son gilet: le paquet &eacute;tait intact.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o l&acirc;cha le poignet de Similor et le prit par la nuque, de sorte
+que, sa t&ecirc;te seule &eacute;tant soulev&eacute;e, ses pieds restaient &agrave; terre; elle le
+tra&icirc;na ainsi sans qu'il fit aucune r&eacute;sistance jusqu'&agrave; la porte
+principale, qu'elle ouvrit.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot voulut implorer encore, elle lui ordonna rudement de se taire et
+sortit sur la galerie, d'o&ugrave; elle jeta Similor en bas du perron comme un
+chien mort.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, elle rentra et ferma la porte tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'a fait du bien cette histoire-l&agrave;, dit-elle en regagnant la table,
+j'&eacute;tais &eacute;nerv&eacute;e, quoi! ni plus ni moins qu'une marquise qui a sa
+migraine. Toi, tu voudrais bien aller voir s'il s'est fait une bosse au
+front en tombant, pas vrai? Reste l&agrave;! J'aime bien qu'un homme ait bon
+c&oelig;ur, mais les imb&eacute;ciles &ccedil;a me d&eacute;go&ucirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Patronne..., voulut dire &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;La paix! il y a encore de l'eau-de-vie dans la bouteille qui est
+l&agrave;-bas derri&egrave;re les cordes, va me la chercher avec deux verres. C'est
+certain que si je n'&eacute;tais pas arriv&eacute;e, tu allais te laisser larder par
+ce polisson-l&agrave;, et que mon argent serait maintenant &agrave; tous les diables.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot courba la t&ecirc;te et s'en alla en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai qu'ayant sur moi du bien qui ne m'appartenait pas, j'aurais
+d&ucirc; montrer plus de f&eacute;rocit&eacute;, mais la prochaine fois gare &agrave; lui!</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o se laissa tomber dans son fauteuil de paille et mit ses deux
+coudes sur la table.</p>
+
+<p>En revenant avec la bouteille et les deux verres, &Eacute;chalot la retrouva la
+t&ecirc;te entre ses mains et plong&eacute;e dans de profondes r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est arriv&eacute; malheur, patronne? demanda-t-il timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Verse &agrave; boire, r&eacute;pliqua la veuve, qui ne bougea pas.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot emplit un des verres.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'autre aussi, dit maman L&eacute;o; je ne connais pas beaucoup d'&acirc;mes
+meilleures que la tienne, et tu peux maintenant trinquer avec moi,
+puisque je t'ai distingu&eacute; par mon amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! patronne..., fit &Eacute;chalot &eacute;tourdi par un si grand honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! je te dis que je suis &eacute;nerv&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle but une gorg&eacute;e d'eau-de-vie et repla&ccedil;a son verre sur la table
+brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a aurait fait s'il avait vol&eacute; mon argent? reprit-elle
+en regardant &Eacute;chalot en face: &agrave; quoi mon argent peut-il me servir? tu ne
+comprends pas, toi, n'est-ce pas? ni moi non plus, je ne comprends pas,
+et quand je suis dans les r&eacute;bus et charades, &ccedil;a ne va pas, je ne sais
+plus s'il faut aller &agrave; droite ou &agrave; gauche, je ne sais plus rien! rien de
+rien! la petite n'en sait pas plus long que moi, la marquise n'en sait
+pas plus long que la petite, monsieur Germain jette sa langue aux
+chiens, les autres... Ah! les autres savent. Ils ne savent que trop, et
+j'ai peur!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot l'&eacute;coutait bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&mdash;Bois, dit-elle, tu es tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'effet du malheur d'Am&eacute;d&eacute;e... les passions le tyrannisent, mais
+il n'a pas mauvais c&oelig;ur. &Agrave; votre sant&eacute;, patronne!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, r&eacute;p&eacute;ta maman L&eacute;o, dont la physionomie accusait un d&eacute;sordre
+d'esprit extraordinaire; je croyais que &ccedil;a m'avait calm&eacute;e, la chose de
+cette laide b&ecirc;te, mais non, j'ai la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me disiez..., commen&ccedil;a &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! le colonel a l'air d'un mort, et il y a des morts qui ne
+sont pas si bl&ecirc;mes que lui. Il ne se tient plus; sa peau est coll&eacute;e &agrave;
+ses os, et je suis bien s&ucirc;r qu'il n'y a pas une chopine de sang dans ses
+veines. Je parie qu'il ne passera pas la journ&eacute;e de demain. Tu me diras:
+tant mieux, c'est un sc&eacute;l&eacute;rat. Es-tu s&ucirc;r? Il y a des moments, moi, o&ugrave; je
+le prendrais pour un brave homme, car enfin, c'est lui qui l'a voulu,
+nous serons tous de la noce.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle noce, patronne? demanda &Eacute;chalot, que l'inqui&eacute;tude prenait.</p>
+
+<p>Car il y avait de l'&eacute;garement dans les yeux de maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, fit-elle encore, je te dis que le colonel nous a invit&eacute;s au
+mariage, et je te r&eacute;ponds bien qu'on ne s'embarquera pas l&agrave;-dedans sans
+biscuit. Nous serons tous arm&eacute;s, saqu&eacute;di&eacute;! J'en vaux un autre, et mon
+Maurice aura une bonne paire de pistolets dans sa poche pour prendre
+part &agrave; la conversation, si on cause comme j'en ai peur.</p>
+
+<p>Sa main tourmentait ses cheveux, dont la racine &eacute;tait baign&eacute;e de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique, reprit-elle, je ne sais rien de rien! j'ai fait tout ce que
+j'ai pu pour savoir; mais faudrait plus fin que moi, &agrave; ce qu'il para&icirc;t.
+Le marchef &eacute;tait d&eacute;guis&eacute; en commissionnaire, il a caus&eacute; avec la petite
+plus d'une grande heure dans le salon o&ugrave; est le portrait du juge. Nous
+attendions, monsieur Germain et moi, et nous nous regardions comme deux
+&eacute;v&eacute;nements. On a froid dans cette maison-l&agrave;, qui sent le deuil &agrave; plein
+nez.</p>
+
+<p>&laquo;Quand le marchef a repass&eacute; pour s'en aller, il m'a fait un signe
+d'amiti&eacute;. On n'est pas ma&icirc;tresse de &ccedil;a; j'ai eu la chair de poule.</p>
+
+<p>&laquo;Fleurette &eacute;tait plus p&acirc;le encore qu'&agrave; l'ordinaire, mais ses grands yeux
+brillaient. Elle ne m'a rien dit le long du chemin, en revenant, pas
+seulement un mot! Ah! c'est maintenant qu'elle a l'air d'une pauvre
+folle!</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas faute que je l'interrogeais, non! mais je parlais &agrave; une
+pierre. Pourtant, quand la voiture s'est arr&ecirc;t&eacute;e devant la maison de
+sant&eacute;, &agrave; la porte o&ugrave; il y a des ma&ccedil;ons, j'ai cru l'entendre qui
+soupirait comme &ccedil;a tout bas: &laquo;C'est un coup de d&eacute;s!...&raquo;</p>
+
+<p>Il y avait sur la bonne grosse figure de maman L&eacute;o une expression de
+v&eacute;ritable angoisse. Elle releva les yeux sur &Eacute;chalot, qui faisait pour
+la comprendre des efforts surhumains.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dis-tu, toi? demanda-t-elle brusquement.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot ferma les poings avec d&eacute;sespoir. Il &eacute;tait aussi rouge que la
+dompteuse, tant sa pauvre t&ecirc;te travaillait.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, r&eacute;pliqua-t-il, que je voudrais bien avoir la capacit&eacute;
+d'Am&eacute;d&eacute;e. Para&icirc;t que je suis bouch&eacute; &agrave; fond, car &ccedil;a me fait l'effet comme
+si j'&eacute;coutais du latin de bas breton.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connais pourtant bien, ce jeu-l&agrave;, murmura la veuve, dont le
+regard &eacute;tait fixe et sombre: un sou d'un c&ocirc;t&eacute;, un sou de l'autre, et
+pile ou face! Mais au lieu d'un sou, c'est la mort qui est ici, du c&ocirc;t&eacute;
+o&ugrave; l'on perd, et veux-tu mon id&eacute;e? Pair ou non, c'est trop peu dire; il
+y a cent &agrave; parier contre un, et mille aussi, pour le c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; est la
+mort!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#Table">XXXVI</a></h2>
+
+<h3>La r&eacute;compense d'&Eacute;chalot</h3>
+
+
+<p>Maman L&eacute;o parlait avec fi&egrave;vre, et, comme il arrive dans le trouble
+mental o&ugrave; elle &eacute;tait, elle parlait pour elle-m&ecirc;me bien plus que pour le
+bon gar&ccedil;on qui l'&eacute;coutait de toutes ses oreilles, d&eacute;vorant chaque mot et
+se cassant la t&ecirc;te &agrave; y chercher un sens.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o ne se rendait pas compte, de ce fait, qu'elle sous-entendait
+nombre d'&eacute;v&eacute;nements dont &Eacute;chalot n'avait pas la connaissance. Elle &eacute;tait
+si pleine de son sujet, qu'il lui semblait impossible de n'&ecirc;tre pas
+comprise.</p>
+
+<p>Nous serons bien forc&eacute;s de dire aux lecteurs bri&egrave;vement ce que, dans sa
+pr&eacute;occupation, maman L&eacute;o jugeait inutile d'expliquer.</p>
+
+<p>Elle revenait de la maison de sant&eacute; du Dr Samuel, o&ugrave; elle avait
+reconduit Valentine.</p>
+
+<p>L&agrave; elle avait revu encore une fois cette &eacute;trange parodie de la famille:
+les Habits Noirs entourant le lit de la pr&eacute;tendue folle.</p>
+
+<p>Valentine &eacute;tait rentr&eacute;e &agrave; la brune, sous son costume d'emprunt, sans
+&eacute;veiller aucun soup&ccedil;on apparent; nul ne s'&eacute;tait aper&ccedil;u de sa longue
+absence, except&eacute; Victoire, la femme de chambre, qui &eacute;tait n&eacute;cessairement
+complice.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme dans les contes de f&eacute;es o&ugrave; les princesses ont des anneaux
+qui les rendent invisibles.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o ne p&eacute;chait pas par exc&egrave;s de d&eacute;fiance ni de prudence, elle
+appartenait &agrave; un monde o&ugrave; l'on entre volontiers dans le merveilleux,
+mais ceci d&eacute;passait tellement les bornes du vraisemblable que maman L&eacute;o
+se refusait &agrave; y croire.</p>
+
+<p>Au salon, tout en rendant compte de sa mission, elle ne put retenir une
+parole trahissant le doute qui la tourmentait.</p>
+
+<p>Elle se vit aussit&ocirc;t entour&eacute;e de sourires bienveillants et approbateurs.</p>
+
+<p>On &eacute;changea des regards d'intelligence et le colonel secoua sa t&ecirc;te
+bl&ecirc;mie en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Samayoux n'est pas de celles qu'on peut tromper.</p>
+
+<p>M. de Saint-Louis ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si Dieu mettait sur mon front la couronne de mes p&egrave;res, sans &eacute;carter
+syst&eacute;matiquement la noblesse et la bourgeoisie, je m'entourerais de gens
+du peuple.</p>
+
+<p>Le colonel eut sa toux qui faisait mal; il avait terriblement baiss&eacute;
+depuis la veille: quand il ouvrait la bouche, on &eacute;tait oblig&eacute; de faire
+un grand silence pour saisir les mots qui venaient litt&eacute;ralement expirer
+sur ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Mais il avait gard&eacute; toute la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inqui&eacute;tez pas, bonne dame, dit-il en adressant &agrave; la veuve un
+geste d'amicale protection, nous ne jouerons pas &agrave; cache-cache avec
+vous. J'ai bien de l'&acirc;ge et c'est lourd &agrave; porter. La coquetterie que
+j'aurais, ce serait d'atteindre mes cent ans, et j'y touche. Pour prix
+d'une si longue vie, bien modeste &agrave; la v&eacute;rit&eacute; et bien paisible, mais qui
+n'est pas sans contenir quelques bonnes actions dont le souvenir
+embellit mes derniers jours, j'ai l'exp&eacute;rience et j'ai aussi la
+confiance de mes amis... Venez &ccedil;&agrave;, ch&egrave;re madame, car il me fatigue
+d'&eacute;lever la voix.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o s'approcha et le colonel poursuivit avec une bont&eacute; croissante:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous voulions tous, c'&eacute;tait le salut de ce jeune homme, Maurice
+Pag&egrave;s, puisqu'&agrave; son existence est attach&eacute;e celle de Valentine, notre
+ch&egrave;re enfant. Il fallait le convertir &agrave; nos projets de fuite. Je connais
+si bien le c&oelig;ur humain! Nous aurions eu beau supplier notre bien-aim&eacute;e
+fillette, elle se serait ent&ecirc;t&eacute;e dans son refus, tandis que la pens&eacute;e
+d'une escapade, d'une petite r&eacute;volte, traversant cette pauvre ch&egrave;re
+cervelle &eacute;branl&eacute;e, a suffi pour la rendre complice de nos efforts. Nous
+n'avons eu qu'&agrave; fermer les yeux, elle s'est cach&eacute;e de nous pour obtenir
+votre concours, et elle a travaill&eacute; pour nous, c'est-&agrave;-dire pour elle.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o respirait comme si on l'e&ucirc;t soulag&eacute; du poids qui &eacute;crasait sa
+poitrine.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait manifestement la v&eacute;rit&eacute;, car tous les regards attendris
+confirmaient le dire du colonel, et la marquise elle-m&ecirc;me murmura en
+essuyant une larme:</p>
+
+<p>&mdash;Le bon ami a de l'esprit plein le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>D&eacute;sormais maman L&eacute;o &eacute;tait aux trois quarts tromp&eacute;e.</p>
+
+<p>Il ne faut pas que le lecteur s'irrite contre la simplicit&eacute; de cette
+vaillante femme, qui &eacute;tait en ce moment l'unique champion d'une cause
+presque perdue.</p>
+
+<p>Les plus habiles auraient fait comme elle, et peut-&ecirc;tre moins bien
+qu'elle, car le jeu de l'homme qui tenait le principal r&ocirc;le dans cette
+com&eacute;die atteignait &agrave; la perfection.</p>
+
+<p>D'autres n'auraient pas gard&eacute; le doute qui tourmentait encore la
+conscience de maman L&eacute;o.</p>
+
+<p>La famille quitta le salon pour rentrer dans la chambre de Valentine: le
+cercle de M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans s'&eacute;tablit selon la coutume autour du
+foyer, et le colonel alla s'asseoir tout seul aupr&egrave;s du lit.</p>
+
+<p>Pendant que Valentine et lui s'entretenaient tous les deux &agrave; voix basse,
+la marquise se chargea d'annoncer officiellement &agrave; maman L&eacute;o que le
+grand jour &eacute;tait fix&eacute; au lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que personne, ch&egrave;re madame, lui dit-elle, vous savez que la
+sant&eacute; de notre Valentine ne sera pas un obstacle; son exp&eacute;dition
+d'aujourd'hui, qui nous remplit de joie, en est la preuve. Voici une
+heure &agrave; peine, j'&eacute;tais aussi ignorante que vous, et votre surprise ne
+pourra d&eacute;passer la mienne: tout est pr&ecirc;t, le providentiel d&eacute;vouement de
+notre ami le colonel Bozzo avait pris ses mesures d'avance; rien ne lui
+a co&ucirc;t&eacute;, et Dieu savait ce qu'il faisait quand il a mis une grande
+fortune &agrave; la disposition de cet admirable c&oelig;ur. Ce ne sera pas une
+&eacute;vasion comme les autres, il n'y aura aucun danger, aucune violence;
+l'argent r&eacute;pandu &agrave; pleines mains a su aplanir toutes les difficult&eacute;s.
+Seulement, nous avons encore besoin de vous, et M. de la P&eacute;ri&egrave;re va vous
+expliquer ce que nous attendons de votre affection pour le jeune Maurice
+Pag&egrave;s.</p>
+
+<p>M. de la P&eacute;ri&egrave;re prit alors la parole. C'&eacute;tait un homme discret et
+sachant exprimer toutes les nuances du langage; il fit comprendre &agrave; la
+veuve que toutes les personnes pr&eacute;sentes &eacute;taient assises sur un degr&eacute; de
+l'&eacute;chelle sociale qui n'admettait point certaines relations, et qu'elle
+seule, M<sup>me</sup> Samayoux, &eacute;tait bien plac&eacute;e pour choisir la cheville ouvri&egrave;re
+de toute l'op&eacute;ration: c'est-&agrave;-dire l'homme qui, pour un prix fait,
+consentirait &agrave; remplacer Maurice dans sa prison.</p>
+
+<p>Nous verrons tout &agrave; l'heure le d&eacute;tail de cette partie de l'entreprise
+qui &eacute;tait, comme tout le reste, admirablement combin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;En un mot, comme en mille, s'&eacute;cria M. de Saint-Louis, quand le baron
+eut achev&eacute;, d&egrave;s qu'il s'agit d'arriver &agrave; l'action, d&egrave;s qu'on cherche le
+point laborieux, utile et brave d'une entreprise quelconque, il faut
+toujours s'adresser au peuple.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o n'avait pas encore eu le temps de r&eacute;pondre, lorsque le colonel
+Bozzo, qui &eacute;tait aupr&egrave;s du lit de Valentine se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc qui est entendu, ma mignonne ch&eacute;rie, dit-il, nous avons
+fini avec nos petites ruses, et nous marchons d&eacute;sormais d'accord. Il
+faut cela, croyez-le bien, si nous tardions d'un jour &agrave; jouer notre
+va-tout, je ne r&eacute;pondrais plus de la partie... Viens me donner le bras,
+Francesca, je vais c&eacute;der ma place &agrave; cette bonne M<sup>me</sup> Samayoux pour que
+notre Valentine lui donne ses derni&egrave;res instructions. Tout d&eacute;pend
+d'elles deux; je n'y mets point de solennit&eacute; intempestive, je dis les
+choses comme elles sont: la vie du lieutenant Maurice Pag&egrave;s est
+d&eacute;sormais entre leurs mains.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;loigna, presque port&eacute; par la comtesse Corona, &agrave; laquelle vint
+s'adjoindre M. de la P&eacute;ri&egrave;re. Samuel glissa &agrave; l'oreille de M. de
+Saint-Louis:</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;chire mon dipl&ocirc;me si cet homme n'est pas &agrave; bout, tout &agrave; fait &agrave;
+bout. Il n'y a plus d'huile dans la lampe, chacune des minutes qu'il vit
+encore est un miracle du diable.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o s'assit dans le fauteuil que venait de quitter le colonel, au
+chevet du lit de Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut trouver l'homme, r&eacute;pondit Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu confiance? demanda encore la veuve.</p>
+
+<p>La jeune fille frissonna entre ses draps.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, murmura-t-elle, je n'aurais jamais cru qu'il f&ucirc;t possible
+de tant souffrir sans mourir.</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>La veuve &eacute;tait retomb&eacute;e tout au fond de ses terreurs.</p>
+
+<p>Valentine reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut trouver l'homme. Choisis bien. Tu es notre vraie m&egrave;re, et je
+trouve tout simple que tu meures avec nous.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o prit la main, qui pendait hors du lit, et l'appuya contre ses
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura-t-elle, je suis ta m&egrave;re. J'ai pri&eacute; Dieu, qui m'a
+exauc&eacute;e; ma tendresse pour toi est la m&ecirc;me que ma tendresse pour lui...
+mais, je t'en prie, parle-moi... explique-moi.</p>
+
+<p>Valentine eut un sourire navr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, dit-elle, j'attendrai dans la voiture &agrave; la porte de la prison,
+et puis nous ne nous quitterons plus tous les trois. Voil&agrave; tout ce que
+je sais, le reste est dans la main de Dieu... Va-t'en, trouve l'homme,
+et &agrave; demain!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en sortant de cette entrevue que maman L&eacute;o &eacute;tait rentr&eacute;e dans la
+baraque. L'homme &eacute;tait trouv&eacute;, car la dompteuse avait song&eacute; &agrave; &Eacute;chalot
+tout de suite.</p>
+
+<p>Elle arrivait avec le trouble poignant que les derni&egrave;res paroles de
+Valentine avaient fait na&icirc;tre en elle. Elle ne s'occupait point de la
+question de savoir si &Eacute;chalot accepterait, elle &eacute;tait tout enti&egrave;re au
+travail impossible de sa pens&eacute;e qui cherchait une lueur au milieu de
+cette profonde nuit.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas m&ecirc;me l'id&eacute;e de fournir une explication quelconque, elle
+allait son chemin, fuyant le trouble de ses souvenirs, s'accrochant &agrave;
+toute esp&eacute;rance qui essayait de na&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, reprit-elle sans remarquer le d&eacute;sarroi croissant du pauvre
+gar&ccedil;on qui l'&eacute;coutait; pour arm&eacute;, il sera arm&eacute;, j'en r&eacute;ponds, et si l'on
+se tape, saqu&eacute;di&eacute;! j'en veux deux ou trois pour ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on se tape, r&eacute;p&eacute;ta &Eacute;chalot, j'en serai, pas vrai, patronne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'en seras pas, r&eacute;pondit la veuve, tu auras autre chose &agrave;
+faire, mais laisse-moi finir. Elle n'a pas voulu de mon argent, et
+quoique je te remercie tout de m&ecirc;me, ces chiffons-l&agrave; ne serviront &agrave;
+rien. &Ccedil;a ne m'aurait pas &eacute;tonn&eacute;e, car elle en a plus que moi &agrave; pr&eacute;sent,
+de l'argent, mais on n'a pas voulu du sien non plus, et cependant &ccedil;a a
+d&ucirc; co&ucirc;ter bien cher pour marchander tant de monde!</p>
+
+<p>M. de la P&eacute;ri&egrave;re m'a d&eacute;taill&eacute; tout cela: on les a achet&eacute;s tous, &agrave; moiti&eacute;
+s'entend, tu vas voir, depuis le concierge jusqu'au porte-clefs, en
+passant par ceux qu'on pourrait rencontrer par hasard dans les
+corridors. Ah! c'est men&eacute; grandement, on n'a pas liard&eacute;... mais voil&agrave; ce
+qui te regarde: il faut un homme, un homme qui n'est jamais all&eacute; devant
+la justice, car un repris risquerait trop gros, et des hommes pareils,
+on n'en trouverait pas &agrave; l'estaminet de l'&Eacute;pi-Sci&eacute;. Te souviens-tu que
+tu m'avais dit une fois: &laquo;J'irai dans le cachot du lieutenant Pag&egrave;s, et
+pendant qu'il s'&eacute;chappera je resterai &agrave; sa place!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je m'en souviens, r&eacute;pondit &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avions ri, reprit la veuve, moi la premi&egrave;re, quoique j'avais
+envie de pleurer, nous avions bien ri, car tu ne lui ressembles gu&egrave;re,
+dis donc? Eh bien! on avait eu tort de rire, l'enfl&eacute;, car c'est comme &ccedil;a
+que &ccedil;a se jouera.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, madame L&eacute;ocadie, s'&eacute;cria &Eacute;chalot, je serais assez chanceux pour
+vous t&eacute;moigner mes sentiments au milieu des p&eacute;rils!</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit la veuve, c'est justement ce qu'on va t'expliquer: tu ne
+courras aucun danger, puisque tu n'es recherch&eacute;, comme ils disent en
+justice, pour aucun autre crime ou d&eacute;lit.</p>
+
+<p>&Eacute;chalot contenait du mieux qu'il pouvait la tendre exaltation qui lui
+montait au cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il avec une chaleur tr&egrave;s comique et tr&egrave;s &eacute;loquente, ne me
+parlez pas comme &ccedil;a, patronne, si vous voulez m'exciter mon temp&eacute;rament.
+C'est le danger qui m'attire! Quand il est question de vous &ecirc;tre
+agr&eacute;able, je grille de braver la mort pour vous.</p>
+
+<p>Les souverains ont une fa&ccedil;on particuli&egrave;re d'aimer. Sans comparer &Eacute;chalot
+au regrettable prince Albert, qui fit si longtemps le bonheur de notre
+alli&eacute;e et voisine la reine Victoria, nous pouvons affirmer du moins que
+ce bon gar&ccedil;on avait quelques-unes des qualit&eacute;s n&eacute;cessaires &agrave; un prince
+&eacute;poux. Maman L&eacute;o le regarda avec bont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'entr'aper&ccedil;ois l'&eacute;tat critique de ton c&oelig;ur, bonhomme, dit-elle, et
+je ne m'en trouve pas offens&eacute;e de ce que tu as eu l'audace d'un pareil
+amour. Ne tremble pas comme un jocrisse; c'est un petit bout de
+conversation particuli&egrave;re que je m&eacute;lange instantan&eacute;ment ici &agrave; notre
+grande affaire. Bois un coup pour que la joie ne te flanque pas une
+indisposition au moment d'avoir besoin de toute ta bonne sant&eacute;.</p>
+
+<p>Elle remplit elle-m&ecirc;me avec une gracieuse condescendance le verre
+d'&Eacute;chalot, dont toute la personne &eacute;tait &agrave; peindre.</p>
+
+<p>Ses pauvres joues avaient p&acirc;li, sous le coup de l'indescriptible &eacute;motion
+qui l'&eacute;crasait; ses jambes tremblaient, ses yeux remplis de larmes
+exprimaient le doute enfantin de ceux &agrave; qui on annonce trop brusquement
+un bonheur impossible.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o trinqua et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas pousser trop loin la modestie, qui est plut&ocirc;t l'apanage
+particulier de mon sexe; j'ai distingu&eacute; ton talent dans la m&eacute;canique
+destin&eacute;e aux deux fr&egrave;res siamois factices et dans les poils de vache
+pour la perruque de feu M. Daniel. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, tu as gagn&eacute; qu'on
+t'applique le prix Montyon par ta conduite d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e envers le jeune
+Saladin. &Ccedil;a m'a dispos&eacute;e en ta faveur. N'ayant pas eu la chance, en
+tuant mon premier sans pr&eacute;m&eacute;ditation, je m'&eacute;tais confin&eacute;e dans le
+veuvage, dont la libert&eacute; ne me g&ecirc;nait pas; mais on n'a plus vingt-cinq
+ans, pas vrai? et c'est fini de rire avec les exercices gymnastiques,
+pouvant occasionner des accidents funestes apr&egrave;s le plaisir.</p>
+
+<p>Elle donna ici un soupir &agrave; la m&eacute;moire de Jean-Paul Samayoux et continua.</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&ucirc;r que ton ext&eacute;rieur m'aurait arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; l'&acirc;ge de faire <i>flor&egrave;s</i>
+dans la soci&eacute;t&eacute;; mais actuellement, je m'en bats l'&oelig;il, &eacute;tant
+d&eacute;termin&eacute;e &agrave; mener une existence tranquille, soit en province, soit &agrave;
+l'&eacute;tranger, si on r&eacute;chappe &agrave; la chose de demain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez qu'il n'y avait pas de p&eacute;ril? voulut interrompre &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;En prison, r&eacute;pondit la veuve; mais ailleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je ne veux pas aller en prison! s'&eacute;cria &Eacute;chalot.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas!</p>
+
+<p>&Eacute;chalot plia les genoux.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! fit la veuve; je disais donc que je veux me payer un
+int&eacute;rieur l&eacute;gitime avec un mari ob&eacute;issant et des enfants qu'il &eacute;l&egrave;vera
+plus tard soigneusement par son caract&egrave;re casanier dans la baraque.</p>
+
+<p>Elle but. Ce tableau &eacute;voqu&eacute; du bonheur conjugal avait mis le comble au
+transport d'&Eacute;chalot. Ses mains &eacute;taient jointes d&eacute;votement et personne
+n'aurait pu garder son s&eacute;rieux en voyant l'aur&eacute;ole que l'extase
+dessinait autour de son front.</p>
+
+<p>&mdash;En foi de quoi, je te permets d'y pr&eacute;tendre, acheva maman L&eacute;o en
+reposant son verre vide sur la table, et de me fr&eacute;quenter
+cons&eacute;cutivement pour le bon motif.</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave; &Eacute;chalot, retrouvant enfin la parole, voulut entonner
+le Cantique des Cantiques, elle l'interrompit brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, l'enfl&eacute;, dit-elle, tu me chanteras &ccedil;a une autre fois. Tape
+dans ma main, la chose est dite. Reparlons d'affaires: c'est donc
+convenu que tu y vas de ta libert&eacute; momentan&eacute;ment pour &eacute;vader Maurice?</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, patronne, et il ne manque qu'une chose &agrave; ma f&eacute;licit&eacute;,
+c'est de ne pas y risquer mes jours.</p>
+
+<p>&mdash;Sois calme et comprends bien ton r&ocirc;le. Il y a dans tout &ccedil;a, et tu dois
+bien le voir, des tas de manivelles que je ne comprends pas, mais
+celle-l&agrave; du moins est claire et nette. C'est fond&eacute; sur la connaissance
+qu'on a de la fid&eacute;lit&eacute; des domestiques du gouvernement. Les Habits Noirs
+sont fins comme des singes et ils connaissent toutes ces farces-l&agrave; sur
+le bout du doigt. Quand je t'ai dit qu'ils avaient achet&eacute; &agrave; moiti&eacute; les
+employ&eacute;s de la prison, &ccedil;a signifie qu'il y a deux, trois, quatre,
+peut-&ecirc;tre une demi-douzaine de ces braves-l&agrave; qui ont consenti &agrave; risquer
+leur place pour une jolie petite position de rentier; mais ils n'ont
+voulu risquer que cela, et il a fallu s'arranger de mani&egrave;re &agrave; les
+laisser, quand la besogne sera faite, dans la situation o&ugrave; j'&eacute;tais apr&egrave;s
+le d&eacute;sagr&eacute;ment de feu Jean-Paul Samayoux. Saisis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien! s'&eacute;cria &Eacute;chalot; le contentement me d&eacute;bouche et je
+crois que je vas avoir de l'esprit maintenant: il faut que tous ceux-l&agrave;
+puissent &ecirc;tre comme vous, patronne: &laquo;C'est un malheur, mais il n'y a pas
+de notre faute.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Juste! fit la dompteuse, et ce sera dr&ocirc;le tout &agrave; fait, il n'y aura pas
+de fen&ecirc;tre &agrave; escalader, ni de muraille &agrave; percer, ni de ge&ocirc;lier &agrave;
+&eacute;touffer, il n'y aura qu'&agrave; entrer avec le permis de M. Perrin-Champein,
+le fin finaud, qui n'aura pas vu cette fois plus loin que le bout de son
+nez pointu. Personne ne nous aidera, c'est vrai, mais personne ne nous
+g&ecirc;nera, pas m&ecirc;me le porte-clefs, qui fera les cent pas dans le corridor
+et qui gagnera un millier d'&eacute;cus de rente rien qu'&agrave; ne pas regarder par
+le trou de la serrure pendant que tu prendras les habits du lieutenant
+et qu'il endossera ta toilette toute neuve.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante mille francs, murmura &Eacute;chalot, rien que pour &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! h&eacute;! fit la veuve, c'est au plus juste prix, et d'autres gagneront
+la m&ecirc;me somme pour moins d'ouvrage encore; il leur suffira de ne pas
+dire, en te voyant repasser dans les couloirs: &laquo;Tiens, tiens, comme le
+cavalier de M<sup>me</sup> veuve Samayoux a maigri et grandi dans l'espace de dix
+minutes!&raquo; &Eacute;chalot se mit &agrave; rire bonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Un quelqu'un, dit-il, fera sa fortune en ne relevant pas mon chapeau
+que j'aurai sur les yeux, un autre en ne rabaissant pas les collets de
+ma l&eacute;vite... &Agrave; pr&eacute;sent que je ne suis plus jaloux du lieutenant, si vous
+saviez comme &ccedil;a me fait plaisir de penser qu'il s'&eacute;chappera entre mes
+doublures!</p>
+
+<p>La veuve riait aussi et disait:</p>
+
+<p>&mdash;Avec de l'argent, c'est certain, on pourrait arriver comme &ccedil;a jusque
+dans la chambre &agrave; coucher du gouvernement, l'emballer au fond d'un
+panier et le vendre &agrave; la halle, &agrave; moins qu'on aimerait mieux le mettre
+au mont-de-pi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ils trinqu&egrave;rent encore une fois, puis &Eacute;chalot reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici donc qui est bon, madame L&eacute;ocadie, je suis au bloc &agrave; la place de
+notre lieutenant. Quand est-ce que j'aurai de vos nouvelles?</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o ne r&eacute;pondit pas tout de suite.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu un nuage sombre descendit sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Gar&ccedil;on, dit-elle enfin, c'est peut-&ecirc;tre bien la derni&egrave;re fois que je
+rirai. Je ne peux pas te r&eacute;pondre au juste, vois-tu, parce qu'il y a un
+foss&eacute; &agrave; sauter qui est bien profond et bien large. On pourrait rester
+dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, commen&ccedil;a &Eacute;chalot d'un ton de r&eacute;volte, je serais &agrave; l'abri!...</p>
+
+<p>&mdash;La paix, l'enfl&eacute;! dit la veuve, qui se redressa, le bon Dieu est bon
+et c'est mon premier mot qui est le vrai; il n'y a pas de danger.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, ajouta-t-elle en se levant, prends cet argent-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle lui mit entre les mains tout le paquet de billets de banque.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, de grand matin, continua-t-elle, tu porteras cela chez la
+personne qui garde ton petit Saladin, ou bien, si tu n'as pas confiance
+enti&egrave;re dans cette personne, tu feras un trou quelque part et tu y
+cacheras le magot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., voulut objecter le pauvre diable, qui se prit &agrave; trembler,
+qu'y a-t-il donc, patronne?</p>
+
+<p>&mdash;La paix! interrompit encore maman L&eacute;o; tu me rendras la chose quand je
+te la redemanderai; mais &eacute;coute bien, bonhomme, si je ne te la redemande
+pas avant huit jours d'ici, elle est &agrave; toi, je te fais mon h&eacute;ritier.</p>
+
+<p>Elle ferma la bouche d'&Eacute;chalot, qui voulait r&eacute;pondre, en ajoutant d'un
+ton brusque et imp&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu ma derni&egrave;re volont&eacute;, ma vieille, et j'esp&egrave;re que tu la
+respecteras. C'est mon testament... Maintenant, je vas me coucher; &agrave; te
+revoir, demain matin, et bonne nuit!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#Table">XXXVII</a></h2>
+
+<h3>Avant de combattre</h3>
+
+
+<p>Le lendemain &eacute;tait le grand jour. On ne vit point le colonel &agrave; la maison
+de sant&eacute; du Dr Samuel; Valentine resta seule presque toute la journ&eacute;e;
+Coyatier ne parut point, maman L&eacute;o ne donna pas signe de vie.</p>
+
+<p>Vers onze heures, M. Constant, l'officier de sant&eacute;, vint faire la visite
+&agrave; la place du docteur et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re demoiselle, votre sant&eacute; a gagn&eacute; cent pour cent depuis hier.
+Voici des nouvelles: le docteur a l&acirc;ch&eacute; sa maison ce matin pour
+s'occuper de vos histoires, parce que ce bon colonel n'a pas autant de
+force que de bonne volont&eacute;. Il est au lit, tout &agrave; fait malade.</p>
+
+<p>Comme Valentine ne r&eacute;pondait point, M. Constant ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre petit voyage d'hier ne vous a pas trop fatigu&eacute;e. &Eacute;coutez, c'est
+trop dr&ocirc;le, vous vous cachez du docteur et des autres, le docteur et les
+autres se cachent de nous, et tout le monde sait &agrave; quoi s'en tenir. Il
+n'y a pas de danger qu'on vous trahisse, allez! ma ch&egrave;re demoiselle,
+vous &ecirc;tes bien trop aim&eacute;e pour cela, et &ccedil;a me fait plaisir de penser que
+c'est moi qui vous ai amen&eacute; cette brave femme, maman Samayoux, dont la
+pr&eacute;sence vous a autant dire ressuscit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en suis reconnaissante, pronon&ccedil;a tout bas Valentine.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais trop rien, r&eacute;pliqua M. Constant, je n'oserais pas dire
+comme le colonel: &laquo;Dr&ocirc;le de fillette!&raquo; mais il est s&ucirc;r que vous ne
+ressemblez pas aux autres demoiselles. Enfin, n'importe! on vous aime
+comme &ccedil;a, et il n'y a pas jusqu'&agrave; ce dogue de Roblot qui ne vous l&egrave;che
+les mains comme un caniche. Voici mon ordonnance: plus de rem&egrave;des,
+levez-vous quand vous voudrez, mangez ce que vous voudrez, et quand vous
+aurez la clef des champs, souvenez-vous un petit peu d'un pauvre
+apprenti m&eacute;decin qui s'est mis en quatre de tout son c&oelig;ur pour vous
+&ecirc;tre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient l&agrave; de ces choses qui entretenaient vaguement l'espoir de
+Valentine. Les gens qui l'entouraient semblaient r&eacute;ellement ne point
+jouer au plus fin avec elle.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, le danger, qui &eacute;tait sa vie m&ecirc;me depuis quelque
+temps, avait d&eacute;velopp&eacute; en elle une finesse extraordinaire de perception
+intellectuelle.</p>
+
+<p>Les chasseurs du d&eacute;sert voient et entendent, dit-on, &agrave; des distances
+incroyables; on avait beau faire la nuit plus profonde autour de
+Valentine et pousser l'art de tromper jusqu'aux supr&ecirc;mes limites de la
+perfection, elle devinait, laissant son va-tout sur table, et pr&ecirc;te &agrave;
+choisir entre les mille probabilit&eacute;s contraires la chance unique que son
+courage, avec l'aide de Dieu, pouvait lui rendre profitable.</p>
+
+<p>Vers trois heures de l'apr&egrave;s-midi, M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, &eacute;mue et
+bien triste, vint lui dire qu'il &eacute;tait temps de se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>La marquise la trouva habill&eacute;e pour un voyage, bien plus que pour une
+noce, et demi-couch&eacute;e sur son canap&eacute; o&ugrave; elle songeait.</p>
+
+<p>Les yeux de la marquise &eacute;taient rouges; toute sa physionomie exprimait
+un trouble profond.</p>
+
+<p>Comme Valentine lui demandait le motif de son chagrin, elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis six semaines, je n'ai pas dormi une nuit tranquille; pense donc
+&agrave; tout ce qui nous est arriv&eacute;, ma pauvre enfant! Dieu merci, te voil&agrave;
+bien mieux, tu es calme, ton intelligence est revenue mais sommes-nous
+donc pour cela au bout de nos peines?</p>
+
+<p>Valentine baissa les yeux; il y avait une r&eacute;ponse navrante dans
+l'amertume de son sourire.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> d'Ornans ne pouvait comprendre ce silence; elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que tu raisonnes, tu dois te rendre compte de bien des
+choses: j'ai accept&eacute; une lourde responsabilit&eacute; en consentant &agrave; ce
+mariage. Mon excuse est dans la tendresse sans bornes que j'ai pour toi,
+ch&eacute;rie; il fallait que ce malheureux jeune homme f&ucirc;t sauv&eacute;, puisque tu
+serais morte de sa mort; toute autre consid&eacute;ration s'est effac&eacute;e &agrave; mes
+yeux. Je pensais &agrave; vous deux jour et nuit, et je me suis dit: &laquo;Quand
+Maurice sera d&eacute;livr&eacute;, il quittera la France, elle voudra le suivre, et
+tout ce qu'elle veut il faut que je le veuille; mon devoir est &agrave; tout le
+moins de r&eacute;gulariser autant que possible cette situation...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle en s'interrompant, je sais bien que j'aurai beau faire,
+tout cela est en dehors des r&egrave;gles et rien de tout cela ne sera
+sanctionn&eacute; par le monde: je sais bien que ce mariage lui-m&ecirc;me restera
+nul aux yeux de la loi, mais j'ai ma conscience, vois-tu, j'ai ma
+religion; j'ai pu renoncer &agrave; l'approbation du monde, je n'ai pas voulu
+d&eacute;sob&eacute;ir aux commandements de Dieu. Voil&agrave; le motif de ma conduite,
+fillette... &Agrave; quoi r&ecirc;ves-tu donc? tu ne me r&eacute;ponds plus.</p>
+
+<p>Valentine lui tendit la main et pronon&ccedil;a tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, ma m&egrave;re, et je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, est un bon pr&ecirc;tre,
+reprit la marquise comme si elle e&ucirc;t plaid&eacute; vis-&agrave;-vis d'elle-m&ecirc;me, c'est
+un tr&egrave;s bon pr&ecirc;tre, nous le connaissons tous, et il a fallu l'insistance
+de M. de Saint-Louis pour vaincre ses scrupules, car enfin ce que nous
+allons faire n'est pas r&eacute;gulier...</p>
+
+<p>Elle essuya ses paupi&egrave;res mouill&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne s'agit pas de cela, dit-elle d'une voix qui &eacute;tait presque
+&eacute;touff&eacute;e par les larmes, je n'ai plus que toi sur la terre, pauvre
+ch&eacute;rie, et cependant, ce n'est pas pour toi que je pleure. Tu as bon
+c&oelig;ur, tu vas partager mon chagrin. Depuis le jour de deuil o&ugrave; j'appris
+que je n'avais plus de fils, je ne me souviens pas d'avoir eu ainsi
+l'&acirc;me navr&eacute;e. C'est une si vieille amiti&eacute; que la n&ocirc;tre! et il avait pour
+toi une tendresse si paternelle! Mon enfant, ah! mon enfant, il y a en
+ce moment un saint qui se pr&eacute;pare &agrave; monter au ciel; nous allons perdre
+l'excellent colonel Bozzo. Il est couch&eacute; sur son lit d'agonie; jamais,
+entends-tu, jamais il ne se rel&egrave;vera!</p>
+
+<p>La main de Valentine, froide comme glace, serra les bras tremblants de
+la marquise, mais elle ne pronon&ccedil;a pas une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, fit cette derni&egrave;re, je ne t'accuse pas, ma fille; tu n'as
+qu'une pens&eacute;e; il n'y a plus de place dans ton c&oelig;ur pour les peines de
+ceux qui t'entourent. Mais si tu savais comme celui-l&agrave; t'aimait! Si tu
+savais... c'est lui, c'est lui seul qui a tout fait, c'est &agrave; lui que tu
+devras ton bonheur, si ma pri&egrave;re est exauc&eacute;e et si tu es heureuse; c'est
+chez lui, c'est aupr&egrave;s du pauvre lit o&ugrave; il souffre, o&ugrave; il se meurt,
+qu'on va dresser l'autel...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! interrompit Valentine, dont les yeux &eacute;taient toujours baiss&eacute;s,
+c'est chez le colonel Bozzo que Maurice et moi nous allons &ecirc;tre mari&eacute;s!</p>
+
+<p>Elle ajouta en r&eacute;primant un frisson et d'une voix si basse que la
+marquise eut peine &agrave; l'entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Chez lui! moi!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne pense qu'&agrave; toi, reprit la bonne dame, tu es sa derni&egrave;re
+pr&eacute;occupation. Notre ami, le vicaire du Roule, me le disait encore tout
+&agrave; l'heure: c'est un saint, il ne tient plus &agrave; notre monde que par la
+mis&eacute;ricorde et l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;Un saint! r&eacute;p&eacute;ta Valentine, dont la voix &eacute;tait morne et sourde.</p>
+
+<p>La marquise la regarda &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis cela! murmura-t-elle. C'est bien vrai que le bonheur et
+le malheur aussi nous rendent &eacute;go&iuml;stes. Tu ne songes qu'&agrave; toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La marquise se trompait.</p>
+
+<p>Valentine songeait &agrave; ce brillant jeune homme dont elle avait habit&eacute; la
+chambre &agrave; l'h&ocirc;tel d'Ornans.</p>
+
+<p>Elle songeait au fils unique de celle qui parlait, et qui donnait le nom
+de saint au Ma&icirc;tre des Habits Noirs.</p>
+
+<p>Elle songeait au marquis Albert d'Ornans, heureux, riche, souriant &agrave;
+tous les plaisirs de la vie, qui &eacute;tait parti un jour pour son ch&acirc;teau de
+la Sologne et qui n'&eacute;tait jamais revenu.</p>
+
+<p>Les paroles se pressaient au-dedans d'elle et voulaient monter vers ses
+l&egrave;vres; mais dans la lutte mortelle qui &eacute;tait engag&eacute;e, un mot aurait
+suffi pour an&eacute;antir la chance supr&ecirc;me &agrave; laquelle essayait de se
+rattacher l'obstination de son espoir.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi bon parler, d'ailleurs? Ne valait-il pas mieux que cette
+malheureuse femme gard&acirc;t son ignorance? Que pouvait-elle contre les
+assassins de son fils?</p>
+
+<p>La marquise poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pourtant pas le c&oelig;ur mauvais, fillette, je le sais, j'en suis
+s&ucirc;re; c'est l'inqui&eacute;tude qui te rend indiff&eacute;rente &agrave; tout. Eh bien!
+voyons, il faut le rassurer: c'est lui, la prudence m&ecirc;me, c'est le
+colonel qui a pris toutes les mesures. &Agrave; moins qu'il ne surgisse un
+obstacle impr&eacute;vu, et ce n'est pas possible, puisqu'il pr&eacute;voit toujours
+tout, tu peux regarder le lieutenant Maurice comme &eacute;tant libre d&eacute;j&agrave;. Ah!
+il me le r&eacute;p&eacute;tait encore ce matin, quand j'ai &eacute;t&eacute; savoir de ses
+nouvelles, il me disait de sa pauvre voix, qu'on n'entend presque plus:
+&laquo;Bonne amie, je n'ai rien n&eacute;glig&eacute;; nous avons jet&eacute; l'argent par les
+fen&ecirc;tres comme s'il se f&ucirc;t agi de l'&eacute;vasion d'un prince prisonnier
+d'&Eacute;tat; ce sera ma derni&egrave;re affaire.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et il souriait, ajouta-t-elle. As-tu jamais vu le sourire d'un juste
+en face de la mort?</p>
+
+<p>La respiration de Valentine s'oppressait dans sa poitrine. Elle r&eacute;p&eacute;ta
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;D'un juste!</p>
+
+<p>Puis elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai jamais vu cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais peur, s'&eacute;cria la marquise presque indign&eacute;e, et je crois
+bien que tu vas me refuser... car j'ai quelque chose &agrave; te demander, ma
+fille. Quand le colonel va &ecirc;tre mort et que vous serez partis, je serai
+seule ici-bas... j'avais esp&eacute;r&eacute; que tu me laisserais partir avec toi...</p>
+
+<p>Valentine se redressa, et ses yeux, tout &agrave; l'heure si mornes, eurent un
+rayon.</p>
+
+<p>&mdash;Partez avant nous, ma m&egrave;re! dit-elle vivement, c'est une heureuse,
+c'est une ch&egrave;re id&eacute;e que vous avez l&agrave;; partez, je vous en prie, nous
+irons vous rejoindre.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Ornans demeura &eacute;tonn&eacute;e et presque offens&eacute;e. Elle ne pouvait pas
+saisir le vrai sens de cette parole qui jaillissait du c&oelig;ur m&ecirc;me de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>Celle-ci, en effet, voulait tout uniment l'&eacute;carter de la bataille
+prochaine. Cette longue journ&eacute;e de solitude avait abattu la double
+fi&egrave;vre de ses espoirs et de ses terreurs.</p>
+
+<p>Elle voyait le danger tel qu'il &eacute;tait et se sentait emprisonn&eacute;e dans un
+cercle infranchissable.</p>
+
+<p>En elle l'esp&eacute;rance n'&eacute;tait pas morte tout &agrave; fait, parce qu'elle aimait
+ardemment et que ce n'est pas seulement au point de vue des tendres
+aspirations qu'il faut dire: Il n'y a point d'amour sans espoir.</p>
+
+<p>L'amour, le grand amour des jeunes ann&eacute;es, l'amour qui r&ecirc;ve l'&eacute;ternit&eacute;
+des d&eacute;vouements et des ivresses, implique tous les espoirs.</p>
+
+<p>L'amour produit la foi, et c'est sa force, comme le rayon apporte la
+chaleur en m&ecirc;me temps que la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Valentine esp&eacute;rait donc encore, mais c'&eacute;tait en la bont&eacute; de Dieu, car &agrave;
+bien regarder l'aventure inou&iuml;e qu'elle allait tenter, il n'y avait
+point de chances favorables &agrave; attendre, sinon celles qui naissent en
+dehors des calculs de la prudence humaine, et que les uns attribuent &agrave;
+la Providence, les autres au hasard.</p>
+
+<p>Cela ne lui faisait pas peur ou du moins cela ne lui enlevait rien de la
+froide d&eacute;termination qui permet au condamn&eacute; de regarder fixement
+l'appareil du supplice.</p>
+
+<p>Souvenons-nous, en effet, que ce vaillant d&eacute;couragement &eacute;tait le point
+de d&eacute;part de toute sa conduite avant m&ecirc;me sa derni&egrave;re entrevue avec
+Maurice.</p>
+
+<p>Souvenons-nous qu'elle n'avait pas pr&eacute;sent&eacute; l'entreprise autrement &agrave; son
+fianc&eacute; et qu'elle lui avait dit: &laquo;Je ne veux plus de suicide, je veux
+que le crime de notre mort ne se place pas entre nous deux comme une
+barri&egrave;re dans l'&eacute;ternit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Mourir &eacute;pouse, mourir dans un combat ou par le martyre, tel avait &eacute;t&eacute;
+son v&oelig;u exprim&eacute;.</p>
+
+<p>Plus tard, si l'enthousiasme de sa nature intr&eacute;pide avait fait na&icirc;tre et
+grandir en elle la pens&eacute;e de vaincre, de vivre, de venger ceux dont elle
+aimait le souvenir, c'&eacute;tait en une heure de transport fi&eacute;vreux.</p>
+
+<p>Le cri qui s'&eacute;chappait maintenant de son &acirc;me &eacute;tait donc tout
+mis&eacute;ricordieux; elle essayait d'arracher M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans au
+p&eacute;ril vers lequel, fatalement, elle marchait elle-m&ecirc;me. Elle pr&eacute;tendait
+entrer seule dans cette maison min&eacute;e et pr&eacute;server &agrave; tout le moins les
+jours de la pauvre femme qui lui avait servi de m&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;sir s'&eacute;veilla en elle si soudainement qu'elle fut sur le point de
+se trahir. Pour la r&eacute;duire au silence, il fallut l'id&eacute;e de Coyatier et
+la m&eacute;moire des myst&eacute;rieuses promesses de cet homme, dont la perdition
+profonde avait des lueurs de repentir ou de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle avait cru au marchef, quand le marchef &eacute;tait l&agrave;, devant elle;
+maintenant la figure du bandit lui revenait comme une sombre &eacute;nigme.</p>
+
+<p>Elle voulut lui laisser, pour le cas o&ugrave; son d&eacute;vouement ne serait pas la
+supr&ecirc;me raillerie du destin, toute la possibilit&eacute; d'action que donne un
+secret fid&egrave;lement gard&eacute;.</p>
+
+<p>La marquise, certes, ne pouvait deviner tout cela; elle r&eacute;p&eacute;ta, &eacute;tonn&eacute;e
+qu'elle &eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Partir avant vous, ma fille! et pourquoi? Suis-je d&eacute;j&agrave; de trop et ne
+pensez-vous point que j'aie le droit d'assister au moins &agrave; votre
+mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le droit d'&ecirc;tre partout o&ugrave; nous sommes, r&eacute;pondit Valentine,
+comme la plus respect&eacute;e, comme la mieux aim&eacute;e des m&egrave;res, mais pourquoi
+partager sans n&eacute;cessit&eacute; les hasards d'une &eacute;vasion? Maurice peut &ecirc;tre
+poursuivi. Que je l'accompagne, moi, c'est mon devoir...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu
+&eacute;tais trop jeune pour qu'il f&ucirc;t utile ou m&ecirc;me convenable de t'initier &agrave;
+nos grands projets; tu ne t'es jamais dout&eacute;e de rien, parce que la
+premi&egrave;re qualit&eacute; d'une femme politique est de savoir garder un secret.
+Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais &agrave; braver le danger. Ma
+pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui h&acirc;tent
+de leurs v&oelig;ux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de
+Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon
+caract&egrave;re aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et tromp&eacute;
+bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait
+pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es d&eacute;sormais toute
+ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec
+vous, et qui sait? si la police nous inqui&egrave;te en route, l'habitude que
+j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-&ecirc;tre pas tout &agrave; fait
+inutile.</p>
+
+<p>Elle baisa Valentine au front et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ch&eacute;rie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te
+marieras en noir, comme tu es l&agrave;? J'ai assist&eacute; dans ma jeunesse &agrave; un
+mariage clandestin, du temps des guerres de la Vend&eacute;e; le jeune homme
+avait son costume de cornette dans l'arm&eacute;e catholique et royale; la
+jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile
+de dentelle &agrave; l'espagnole. C'&eacute;tait tr&egrave;s bien. De fleurs d'oranger, il
+n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une
+affaire de conscience, comme la c&eacute;r&eacute;monie de l'ondoiement qui pr&eacute;c&egrave;de un
+bapt&ecirc;me forc&eacute;ment retard&eacute;; cela ne vous emp&ecirc;chera pas de vous marier une
+seconde fois, selon les rites de l'&Eacute;glise, aussit&ocirc;t que les &eacute;v&eacute;nements
+le permettront, et vous en prendrez m&ecirc;me l'engagement formel vis-&agrave;-vis
+de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu
+pr&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;te, r&eacute;pondit Valentine, qui &eacute;tait p&acirc;le, mais r&eacute;solue.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui a &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute;, reprit la douairi&egrave;re: Je suis charg&eacute;e
+d'aller prendre chez lui notre pr&ecirc;tre officiant; tous nos amis nous
+attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le
+retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le
+d&eacute;sert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volont&eacute; que
+tu as manifest&eacute;e, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel,
+o&ugrave; j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas &agrave; changer de cocher),
+et tu vas attendre cette brave M<sup>me</sup> Samayoux rue Pav&eacute;e, &agrave; la porte de la
+Force.</p>
+
+<p>Valentine jeta un ch&acirc;le sur ses &eacute;paules et noua les rubans de son
+chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton d&eacute;gag&eacute;,
+ces moments de crise me connaissent. Pas d'inqui&eacute;tude, surtout, cela te
+ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a d&eacute;pens&eacute; ce qu'il faut pour
+que tout aille sur des roulettes.</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s, deux voitures se s&eacute;paraient au coin de la rue des
+Batailles: celle du colonel, o&ugrave; &eacute;tait la marquise, remontait vers les
+Champs-Elys&eacute;es, par la rue de Chaillot; l'autre, timbr&eacute;e &agrave; l'&eacute;cusson
+d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied &agrave; la livr&eacute;e du colonel,
+descendait vers le quai pour prendre la route du Marais.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celle-l&agrave; qui emmenait Valentine.</p>
+
+<p>Quand elle arriva rue Pav&eacute;e, il y avait un fiacre qui stationnait devant
+la principale entr&eacute;e de la prison.</p>
+
+<p>Valentine ordonna au cocher de se mettre &agrave; la suite du fiacre, puis elle
+abaissa les stores de sa voiture et attendit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#Table">XXXVIII</a></h2>
+
+<h3>D&eacute;part pour le bal</h3>
+
+
+<p>Six heures du soir venaient de sonner &agrave; l'antique pendule dont le
+balancier allait et venait en grondant. Il faisait nuit dans la chambre
+du colonel, &eacute;clair&eacute;e seulement par les lueurs du foyer presque &eacute;teint.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les hautes fen&ecirc;tres, drap&eacute;es de rideaux sombres, les arbres du
+jardin montraient vaguement leur t&ecirc;te blanche de neige.</p>
+
+<p>Au contraire, par la porte entrouverte, on voyait une vive clart&eacute; dans
+la chambre voisine, o&ugrave; la comtesse Francesca Corona faisait depuis
+quelques jours sa demeure, pour &ecirc;tre plus &agrave; port&eacute;e de garder les nuits
+de son a&iuml;eul.</p>
+
+<p>Une pimpante soubrette s'agitait, affair&eacute;e, dans cette derni&egrave;re pi&egrave;ce,
+o&ugrave; deux faisceaux de bougies br&ucirc;laient &agrave; droite et &agrave; gauche de la
+psych&eacute;.</p>
+
+<p>Par l'entreb&acirc;illement de la porte on pouvait reconna&icirc;tre le brillant, le
+pittoresque d&eacute;sordre qui ravage la chambre d'une jolie femme &agrave; l'heure
+d&eacute;cisive de la toilette.</p>
+
+<p>Les meubles gracieux et coquets &eacute;taient encombr&eacute;s par l'&eacute;talage des
+chiffons de toute sorte, colifichets innombrables, pi&egrave;ces n&eacute;cessaires
+dans la mesure m&ecirc;me de leur superfluit&eacute;, qui forment, en s'ajustant
+selon le plus charmant des arts, la panoplie dont se rev&ecirc;t la beaut&eacute;
+pour livrer bataille au plaisir.</p>
+
+<p>Il y avait partout de la gaze, du satin, des fleurs, des dentelles; il y
+en avait sur les fauteuils, sur le lit, sur les consoles; l'air &eacute;tait
+doucement parfum&eacute;, car chacun de ces objets mignons a sa bonne odeur
+comme les roses: les gants, l'&eacute;ventail, le mouchoir charg&eacute; de broderies
+et jusqu'&agrave; ces bijoux de souliers dont l'exigu&iuml;t&eacute; d&eacute;fierait le pied de
+Cendrillon.</p>
+
+<p>Il s'agissait d'un bal, car le carnet aux contredanses montrait sur la
+table sa couverture nacr&eacute;e parmi les &eacute;crins ouverts qui &eacute;parpillaient en
+gerbes leurs chatoyantes &eacute;tincelles.</p>
+
+<p>En s'habituant peu &agrave; peu &agrave; l'obscurit&eacute;, qui r&eacute;gnait dans l'aust&egrave;re
+retraite du vieillard, l'&oelig;il pouvait mesurer le contraste frappant qui
+existait entre ces frivoles richesses et la nudit&eacute; presque compl&egrave;te dont
+s'entourait le lit sans rideaux, bas sur pieds et rappelant en v&eacute;rit&eacute; la
+couche d'un anachor&egrave;te.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aupr&egrave;s de cette couche, lit fun&egrave;bre d'un saint, que M<sup>me</sup> la
+marquise d'Ornans &eacute;tait venue pleurer nagu&egrave;re. Le colonel y &eacute;tait &eacute;tendu
+sur le dos, immobile, les bras en croix et cherchant son souffle qui
+d&eacute;j&agrave; le fuyait.</p>
+
+<p>C'est &agrave; peine si on apercevait sa face h&acirc;ve et dont les tons terreux
+semblaient absorber la lumi&egrave;re, mais on distinguait tr&egrave;s bien,
+agenouill&eacute;e au chevet du lit, une jeune femme en d&eacute;shabill&eacute; dont les
+riches &eacute;paules attiraient au contraire toutes les lueurs venant de la
+chambre voisine.</p>
+
+<p>La jeune femme parlait d'un ton suppliant et baisait tendrement les
+mains du vieillard en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie, p&egrave;re, bon p&egrave;re, ne me force pas &agrave; te quitter ce soir. Tu
+sais bien que je n'aime pas le monde; tu sais bien que j'y suis triste
+et comme d&eacute;pays&eacute;e. M<sup>me</sup> de Tresmes ne doit plus compter sur moi pour son
+d&icirc;ner ni pour le bal, puisqu'elle sait que tu es souffrant et que je
+suis ta garde-malade.</p>
+
+<p>&mdash;Ent&ecirc;t&eacute;e! fit le malade.</p>
+
+<p>Puis il r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Ent&ecirc;t&eacute;e, ent&ecirc;t&eacute;e, ent&ecirc;t&eacute;e!</p>
+
+<p>De guerre lasse, Francesca voulut se lever, mais il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Fanchette, lui dit-il, je n'aime pas les mauvaises
+raisons, souvenez-vous de cela. Fi! que c'est mal d'agiter son pauvre
+papa! qui tousse en le contrariant sans cesse!</p>
+
+<p>Soit qu'un peu de force lui rev&icirc;nt, soit qu'il oubli&acirc;t volontairement ou
+non de jouer un r&ocirc;le, sa voix en ce moment n'&eacute;tait pas trop chang&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chis, reprit-il en cessant de gronder; il serait tout &agrave; fait
+impoli de se d&eacute;gager comme cela &agrave; la derni&egrave;re heure. Et si on allait
+&ecirc;tre treize &agrave; table chez M<sup>me</sup> de Tresmes &agrave; cause de toi! sans compter que
+ce cher petit ange de Marie est presque aussi mauvaise langue que sa
+m&egrave;re. Ton absence ferait encore jaser.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas tant, bon p&egrave;re, voulut interrompre la comtesse, tu te
+fatigues.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! quand on ne peut r&eacute;pondre &agrave; mes arguments, on me fait
+taire par raison de sant&eacute;. Allume la veilleuse, je veux te voir quand tu
+seras habill&eacute;e et t'admirer, mon cher amour. Qui sait combien de temps
+je pourrai t'aimer encore sur la terre? mais je te verrai de l&agrave;-haut;
+j'ai le bonheur de croire &agrave; l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me, et ceux qui ont bien
+v&eacute;cu ne quittent ce triste monde que pour se r&eacute;fugier dans un autre qui
+est meilleur.</p>
+
+<p>La comtesse alluma une veilleuse. Aussit&ocirc;t qu'elle l'eut d&eacute;pos&eacute;e sur la
+table de nuit, la figure du moribond sortit de l'ombre, d&eacute;faite et
+v&eacute;ritablement effrayante &agrave; voir.</p>
+
+<p>La comtesse eut beau faire, elle ne put r&eacute;primer un douloureux
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me trouves pas si bonne mine qu'hier? dit le vieillard avec un
+accent qu'il n'est point possible de caract&eacute;riser d'un seul mot.</p>
+
+<p>Nul n'aurait su dire, en effet, s'il y avait l&agrave; exc&egrave;s de simplesse ou
+inexplicable moquerie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un peu p&acirc;le, mon p&egrave;re, r&eacute;pondit Francesca.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu? r&eacute;p&eacute;ta le colonel, qui eut un rire v&eacute;ritablement sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, fillette, reprit-il doucement, ne te fais pas d'id&eacute;es
+trop noires. Tu ne connais pas le myst&egrave;re de ma vie, pauvre ange; tu as
+peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; me soup&ccedil;onner parfois... Il y a des gens, vois-tu,
+dont l'h&eacute;ro&iuml;sme ressemble &agrave; l'infamie. Te souviens-tu de cette histoire
+am&eacute;ricaine que tu me lisais pour m'endormir; cette histoire d'un pauvre
+colporteur employ&eacute; par Washington dans la guerre de l'ind&eacute;pendance, et
+qui, toute sa vie, se laisse insulter du nom d'espion pour mieux servir
+la cause de la libert&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! p&egrave;re, s'&eacute;cria la comtesse, dont les mains se joignirent, je me
+suis dout&eacute;e bien souvent que vous &eacute;tiez le serviteur, le ma&icirc;tre
+peut-&ecirc;tre de quelque grande entreprise politique.</p>
+
+<p>&mdash;Assez l&agrave;-dessus, ma petite Fanchette, interrompit le colonel; tu me
+conna&icirc;tras mieux quand je ne serai plus l&agrave;. Pour le moment, il me suffit
+de te dire que je joue un jeu difficile et dangereux. Vois si j'ai de la
+confiance en toi, je vais te dire un secret: je ne te renvoie pas
+aujourd'hui par crainte de m&eacute;contenter cette brave M<sup>me</sup> de Tresmes; je te
+renvoie parce qu'il va se passer ici des choses que tu ne dois pas voir.</p>
+
+<p>&mdash;Bon p&egrave;re, dit la comtesse, dont les yeux se mouill&egrave;rent, combien je
+vous remercie! Ajoutez encore un mot, dites-moi que cette terrible
+p&acirc;leur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! mignonne, fit le vieillard, qui eut pour un instant son
+sourire de tous les jours, je ne peux pas t'affirmer que je sois frais
+comme une rose; mais enfin, chacun se d&eacute;fend comme il peut n'est-ce pas?
+J'ai affaire &agrave; des tigres, et voil&agrave; pr&egrave;s d'un si&egrave;cle que je les fais
+danser comme des marionnettes! Ach&egrave;ve de t'habiller, tr&eacute;sor; je te donne
+vingt minutes pour passer ta robe et te faire plus belle qu'un astre. Tu
+reviendras m'embrasser, et cinq minutes apr&egrave;s ton d&eacute;part, je commencerai
+ma besogne.</p>
+
+<p>Francesca, heureuse, mais toute pensive, d&eacute;posa un baiser sur son front
+et courut &agrave; sa toilette.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle eut pass&eacute; le seuil de sa chambre, la porte situ&eacute;e &agrave; l'oppos&eacute;
+s'entrouvrit, et la t&ecirc;te cr&eacute;pue du marchef montra confus&eacute;ment son
+profil.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore! dit entre haut et bas le colonel.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te du bandit rentra dans l'ombre et la porte se referma. Il y eut
+un silence qui fut interrompu seulement par une quinte de toux
+caverneuse et pleine d'&eacute;puisement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais d&eacute;cid&eacute;ment soigner ce rhume-l&agrave;, pensa le vieillard, dont la
+main tremblante essuya la sueur de son front, mais, en attendant, on
+peut bien dire qu'il m'aura tir&eacute; du pied une fi&egrave;re &eacute;pine!</p>
+
+<p>Avant m&ecirc;me que les vingt minutes fussent &eacute;coul&eacute;es, Francesca rentra
+&eacute;blouissante d'&eacute;l&eacute;gance et de beaut&eacute;. Le colonel se souleva sur le coude
+pour la regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toute jeune! murmura-t-il en se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me. Ce n'est pas
+une chim&egrave;re, cela: on peut vivre deux fois, et avant de m'en aller,
+j'accomplirai ce miracle de te faire une autre vie.</p>
+
+<p>La comtesse s'approcha et le baisa tendrement. Elle avait aux l&egrave;vres une
+question qu'elle n'osait pas formuler.</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais bien me demander o&ugrave; commence la v&eacute;rit&eacute;, o&ugrave; finit la
+com&eacute;die? pronon&ccedil;a tout bas le colonel; nous causerons demain, ma fille,
+va en paix, amuse-toi bien et ne rentre pas avant deux heures du matin.
+Tu m'entends? ceci est un ordre.</p>
+
+<p>La comtesse sortit accompagn&eacute;e par sa femme de chambre, et presque
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s on entendit le bruit de la voiture qui roulait sur le
+pav&eacute; de la cour.</p>
+
+<p>Le colonel frappa ses deux mains l'une contre l'autre.</p>
+
+<p>La porte &agrave; laquelle le marchef s'&eacute;tait montr&eacute; d&eacute;j&agrave; fut ouverte de
+nouveau et le colonel lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avance, bonhomme!</p>
+
+<p>Quand le marchef fut aupr&egrave;s de son lit, le colonel ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que tu n'es pas ivre, aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Coyatier.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu boire?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ton aise! Mets-toi l&agrave;, tout pr&egrave;s de moi, et causons.</p>
+
+<p>Le marchef s'assit au chevet du lit. Le colonel mit sa t&ecirc;te au bord de
+l'oreiller. Pendant trois ou quatre minutes, il parla, mais si bas
+qu'une personne plac&eacute;e au milieu de la chambre n'aurait pu saisir aucune
+de ses paroles.</p>
+
+<p>Le marchef &eacute;coutait, immobile et froid comme une pierre.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu compris! demanda enfin le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Coyatier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourras-tu suffire &agrave; ta besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi, ordonna le colonel.</p>
+
+<p>Coyatier ob&eacute;it. Leurs yeux se choqu&egrave;rent pendant l'espace d'une seconde,
+puis Coyatier d&eacute;tourna les siens et r&eacute;p&eacute;ta comme un homme subjugu&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oui! j'ai dit: oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit le vieillard, je viens de passer ton examen de
+conscience et je suis content de toi. Un dernier mot: tu aurais beau
+avoir tous les tr&eacute;sors du monde, il te resterait une cha&icirc;ne de fer
+autour du cou, est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si tu fais ce que j'ai dit, tout ce que je t'ai dit, tu
+n'auras plus ton carcan, bonhomme. Non seulement tu seras riche, mais
+encore tu seras libre.</p>
+
+<p>La poitrine du bandit rendit un grand soupir. Le colonel lui montra du
+doigt la chambre de Francesca Corona, qui restait vivement &eacute;clair&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Va, lui dit-il, et souffle les lumi&egrave;res.</p>
+
+<p>Le marchef n'&eacute;tait pas ivre, le marchef n'avait pas bu, et pourtant ce
+fut en chancelant qu'il traversa la chambre. Il entra dans celle de la
+comtesse et repoussa la porte.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#Table">XXXIX</a></h2>
+
+<h3>Antispasmodique</h3>
+
+
+<p>Le colonel remit sa t&ecirc;te au centre de l'oreiller et ferma les yeux en
+homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine
+avait notablement augment&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je
+n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener.
+Mais bah! c'est ma derni&egrave;re affaire; apr&egrave;s celle-l&agrave;, je prendrai du bon
+temps comme un rat dans un fromage, et d&egrave;s demain, je dormirai la grasse
+matin&eacute;e.</p>
+
+<p>Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre
+sur la table de nuit une sonnette qu'il agita.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en
+un mouvement de satisfaction qui contrastait &eacute;trangement avec la fr&ecirc;le
+caducit&eacute; de tout son &ecirc;tre, qui sait jusqu'o&ugrave; je peux aller avec des
+m&eacute;nagements?</p>
+
+<p>Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en d&eacute;cr&eacute;pitude, auraient
+&eacute;prouv&eacute;, &agrave; le voir et &agrave; l'entendre, l'envie de rire et la compassion que
+prennent les forts &agrave; l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance.</p>
+
+<p>Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit
+pour &eacute;couter son ma&icirc;tre, qui lui dit de sa voix la plus cass&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce qui vous a &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;, h&acirc;tez-vous et pas de bruit. Alors ce
+fut quelque chose comme au th&eacute;&acirc;tre, quand les valets entrent en sc&egrave;ne
+pour am&eacute;nager les accessoires d'un d&eacute;cor chang&eacute; &agrave; vue.</p>
+
+<p>Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la
+direction du travail. La table carr&eacute;e qui se trouvait d'avance au milieu
+de la chambre fut couverte d'une nappe brod&eacute;e sur laquelle on pla&ccedil;a des
+flambeaux, un crucifix soutenu par son pi&eacute;destal et un missel sur son
+pupitre.</p>
+
+<p>Plusieurs rangs de chaises furent align&eacute;s entre cette fa&ccedil;on d'autel
+improvis&eacute; et la porte par o&ugrave; le marchef &eacute;tait sorti.</p>
+
+<p>Ces chaises se trouvaient sur le m&ecirc;me plan que le lit du colonel, et ce
+dernier n'avait qu'&agrave; se lever sur son s&eacute;ant pour faire partie de
+l'assistance attendue.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; de la table on alluma un grand cierge.</p>
+
+<p>Nous ne saurions dire jusqu'&agrave; quel point ces appr&ecirc;ts, qui &eacute;taient ceux
+d'une noce, ressemblaient aux pr&eacute;paratifs qu'on fait pour des
+fun&eacute;railles.</p>
+
+<p>Cela d'autant mieux que les fianc&eacute;s manquaient encore, tandis que le
+mourant &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda
+toute cette mise en sc&egrave;ne d'un air satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu
+de ressources, et il n'y aura qu'&agrave; d&eacute;ranger les cierges pour les mettre
+&agrave; leur place, le long de mon lit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le colonel n'en est pas l&agrave;, Dieu merci! voulut dire le
+principal valet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui r&eacute;pondit son ma&icirc;tre, je suis bien bas,
+bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai pass&eacute; ma vie
+tout enti&egrave;re, une longue vie, mon gar&ccedil;on, &agrave; faire ce qu'il faut pour ne
+pas craindre la mort. Les domestiques s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s dans une
+attitude respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que
+vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont d&eacute;j&agrave; au
+salon en bas, dites-leur que je les attends.</p>
+
+<p>Les valets sortirent.</p>
+
+<p>Un sourire &eacute;grillard vint se jouer autour des l&egrave;vres bl&ecirc;mes du malade.</p>
+
+<p>&mdash;Marchef! appela-t-il tout bas.</p>
+
+<p>La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier
+se montra, &eacute;clair&eacute;e par les cierges.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne r&eacute;pondit
+point.</p>
+
+<p>Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il d&eacute;tournait les yeux
+pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face.</p>
+
+<p>&mdash;Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont en bas, devant la porte coch&egrave;re, r&eacute;pliqua cette fois
+Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose &agrave;
+me dire, ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien &ecirc;tre cach&eacute; dans un petit
+coin, en bas, aupr&egrave;s de mes bien-aim&eacute;s, pour les entendre chanter mes
+louanges. L'Amiti&eacute; est-il avec eux?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Reprends ta faction.</p>
+
+<p>Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, o&ugrave;, selon l'ordre du
+vieillard, toutes les lumi&egrave;res &eacute;taient d&eacute;sormais &eacute;teintes.</p>
+
+<p>Il y avait, en effet, dans la rue Th&eacute;r&egrave;se, non loin de la porte coch&egrave;re,
+un groupe compos&eacute; du m&eacute;decin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en
+droit, et de M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>Ce groupe &eacute;tait l&agrave; depuis quelque temps d&eacute;j&agrave;, et ceux qui le composaient
+avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci &eacute;taient tourment&eacute;s par
+cette audace poltronne et coup&eacute;e de frissons, qui est la fi&egrave;vre des
+conjurations.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient &eacute;cart&eacute;s pour laisser passer la voiture de la belle
+comtesse, puis Portai-Girard avait demand&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le marchef est arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Samuel, il est l&agrave; depuis plus d'une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que le marchef.</p>
+
+<p>M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot
+jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pav&eacute; en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un froid de loup!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne r&eacute;chauffe pas, murmura Samuel, la situation o&ugrave; nous sommes.
+Quelqu'un a-t-il vu Lecoq?</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pliqua. Portai-Girard reprit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Si Samuel voulait pr&eacute;parer une jolie petite boulette qu'on jetterait &agrave;
+celui-l&agrave;...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne,
+s'approcha de la porte coch&egrave;re avec un paquet de cierges sous le bras.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que le domestique fut pass&eacute;, les trois conjur&eacute;s rest&egrave;rent un
+instant silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un &eacute;trange esprit! murmura enfin Samuel.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus de Lecoq qu'on parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard.</p>
+
+<p>&mdash;Et en blasph&eacute;mant, ajouta M. de Saint-Louis; sa derni&egrave;re heure va se
+r&eacute;galer d'un sacril&egrave;ge... Ah! &eacute;coutez, messieurs, nous ne sommes pas des
+cagots, mais moi qui vous parle, je suis r&eacute;volt&eacute; par ces exc&egrave;s de
+sc&eacute;l&eacute;ratesse!</p>
+
+<p>&mdash;Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent;
+s'il n'existe pas, c'est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement
+une bonne action. Entrons-nous?</p>
+
+<p>Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de
+r&eacute;solution, et pourtant personne ne bougea.</p>
+
+<p>Ils causaient, quoiqu'on ne f&ucirc;t pas bien l&agrave; pour causer, reculant tant
+qu'ils pouvaient devant le dernier pas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons encore bien des choses &agrave; nous dire, opina M. de
+Saint-Louis. Cet homme est une &eacute;nigme, il a recul&eacute; les bornes de la
+perfidie, de la m&eacute;chancet&eacute;, de la cruaut&eacute;; et pourtant, il y a en lui un
+petit endroit faible: il &eacute;loigne toujours la comtesse dans les moments
+de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac &agrave;
+sa Fanchette ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Samuel, M<sup>me</sup> la comtesse &eacute;tait en toilette de bal. Comment
+a-t-elle pu l'abandonner dans l'&eacute;tat o&ugrave; il est?</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse a ses affaires en ville, r&eacute;pliqua s&egrave;chement Portai-Girard,
+occupons-nous des n&ocirc;tres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer
+pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux
+doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non,
+compter qu'il mourra de sa belle-mort?</p>
+
+<p>Ceci s'adressait &agrave; Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel r&eacute;pondit
+apr&egrave;s un silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais:
+Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'&eacute;tat o&ugrave; il est, la derni&egrave;re
+crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle
+manque; c'est tr&egrave;s p&eacute;nible &agrave; voir, et quand cet &eacute;tat se prolonge, il y a
+des m&eacute;decins qui administrent ceci ou cela, pour h&acirc;ter la fin. C'est
+tout bonnement de la mis&eacute;ricorde.</p>
+
+<p>&mdash;Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main.</p>
+
+<p>&mdash;On donne &agrave; ces m&eacute;dicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les
+appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle oppos&eacute; &agrave; la
+respiration atteindrait le m&ecirc;me r&eacute;sultat, et bien plus rapidement. Il
+suffirait, par exemple, d'une mousseline interpos&eacute;e entre la bouche du
+malade et l'air libre pour le d&eacute;livrer de ses souffrances...</p>
+
+<p>Ici, le docteur Samuel h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, dit M. de Saint-Louis en t&acirc;chant d'assurer sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;J'ach&egrave;verai, en effet r&eacute;pliqua Samuel, parce que mon id&eacute;e est
+philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de
+trace et d'une ex&eacute;cution tr&egrave;s facile. Nous connaissons exactement le
+sc&eacute;nario de la derni&egrave;re trag&eacute;die imagin&eacute;e par le colonel; nous savons
+que la nuit doit se faire au d&eacute;nouement; eh bien! au moment o&ugrave; la nuit
+se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du
+lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela
+suffira, j'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui se chargera?... commen&ccedil;a M. de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, interrompit Portai-Girard r&eacute;solument.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Nous p&eacute;n&eacute;trerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit
+Portai; Lecoq nous a dit o&ugrave; est la cassette aux bank-notes, le reste n'a
+pas besoin d'&ecirc;tre r&eacute;gl&eacute;; le tr&eacute;sor est &agrave; nous.</p>
+
+<p>Un passant, envelopp&eacute; dans un manteau, tourna l'angle de la rue
+Ventadour et s'approcha rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous pr&ecirc;ts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains
+tendues. J'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de surveiller un peu l'ex&eacute;cution, l&agrave;-bas, &agrave; la
+Force; tout a march&eacute; le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en
+route. Je vous annonce, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, M<sup>me</sup> la marquise amenant son
+vicaire, le respectable M. Hureau.</p>
+
+<p>Un vieil homme en deuil s'arr&ecirc;tait au m&ecirc;me instant devant la porte
+coch&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, cet h&ocirc;tel est-il bien celui du colonel
+Bozzo-Corona?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon brave Germain, r&eacute;pondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont
+assister comme vous au mariage de M<sup>lle</sup> d'Arx, votre jeune ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-m&ecirc;me Germain, qui se
+confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres:</p>
+
+<p>&mdash;La chaise de poste attend ici, derri&egrave;re, &agrave; la petite porte de la rue
+des Moineaux. C'est moi-m&ecirc;me qui ai choisi les chevaux. Apr&egrave;s
+l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en
+voiture, et nous nous arr&ecirc;terons o&ugrave; vous voudrez pour prendre notre
+vol&eacute;e vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, r&eacute;pondirent les trois autres.</p>
+
+<p>Et ils entr&egrave;rent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#Table">XL</a></h2>
+
+<h3>La voiture des mari&eacute;s</h3>
+
+
+<p>Lecoq n'avait point menti. &Agrave; la Force, tout avait r&eacute;ussi comme par
+enchantement. Malgr&eacute; la diff&eacute;rence un peu trop marqu&eacute;e de tournure et de
+figure qui existait entre le beau lieutenant et notre &Eacute;chalot, ce
+dernier avait pu sans encombre op&eacute;rer l'&eacute;change chevaleresque et prendre
+place sur l'escabelle du captif apr&egrave;s avoir rev&ecirc;tu tant bien que mal sa
+d&eacute;froque.</p>
+
+<p>Les habits de prisonnier ne sont pas faits sur mesure.</p>
+
+<p>Une myopie &eacute;pid&eacute;mique ayant envahi l'administration, personne ne s'&eacute;tait
+aper&ccedil;u de rien. Tout au plus le concierge avait-il fait un peu la
+grimace en voyant la taille d&eacute;gag&eacute;e du lieutenant flotter dans la
+redingote noire que le torse dodu de l'ancien apprenti pharmacien
+bourrait tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Patronne, avait dit &Eacute;chalot au moment de la s&eacute;paration, je vous
+recommande Saladin, mon adoptif, &agrave; cause de la faiblesse de son &acirc;ge et
+que son vrai p&egrave;re est incapable de le guider dans le sentier de la
+vertu. Quant &agrave; moi, la chose de m'&ecirc;tre sacrifi&eacute; pour vous permettre de
+l'agr&eacute;ment suffira &agrave; mon c&oelig;ur en le consolant dans sa solitude. &Agrave; vous
+revoir et bonne chance!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; te revoir ma vieille! avait r&eacute;pondu la dompteuse en lui serrant la
+main &agrave; l'&eacute;craser; je te signe en ce jour le choix que je fais de ta
+personne dans la foule des pr&eacute;tendants qui soupirent &agrave; l'entour de moi.
+Je te prends &agrave; la maison avec l'emploi de mon mari qui sera plus tard ta
+r&eacute;compense.</p>
+
+<p>Dans la rue Pav&eacute;e, la voiture de la marquise attendait. Sur le si&egrave;ge
+nous aurions pu reconna&icirc;tre ce cocher silencieux qui r&eacute;pondait au nom de
+Giovan-Battista; derri&egrave;re, le valet de pied qui tenait les cordons
+ressemblait, malgr&eacute; sa perruque poudr&eacute;e et son majestueux uniforme, &agrave; ce
+bandit fac&eacute;tieux qui partageait &agrave; l'estaminet de L'&Eacute;pi-Sci&eacute; la
+popularit&eacute; du jeune Cocotte: monsieur Piquepuce.</p>
+
+<p>Maurice et Valentine s'assirent l'un aupr&egrave;s de l'autre, maman L&eacute;o prit
+place sur le devant, apr&egrave;s avoir jet&eacute; au cocher l'adresse de l'h&ocirc;tel de
+Bozzo.</p>
+
+<p>La voiture se mit en marche et prit la rue Saint-Antoine. Maman L&eacute;o
+resta un instant silencieuse &agrave; regarder les deux jeunes gens qui se
+tenaient par la main pensifs et recueillis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! dit-elle brusquement, en fron&ccedil;ant le sourcil pour refouler une
+larme qui venait &agrave; sa paupi&egrave;re, il n'y a donc plus que moi de brave ici!
+Vous avez l'air de deux condamn&eacute;s qui montent &agrave; la Roquette. Saqu&eacute;di&eacute;!
+si nous sommes dans une for&ecirc;t de Bondy, il y a assez de passants ici
+autour pour mettre &agrave; la raison les brigands et les loups. Si c'&eacute;tait moi
+qui menais la danse, le cocher baragouineur et ce m&eacute;chant sujet de
+Piquepuce, que j'ai reconnu sur le si&egrave;ge de derri&egrave;re, auraient bien vite
+les quatre fers en l'air, et dans dix minutes nous aurions d&eacute;pass&eacute; la
+barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne au galop!</p>
+
+<p>Valentine r&eacute;pondit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Avec un mot, un seul mot, ceux que vous venez de d&eacute;signer feraient de
+chaque passant un ennemi plus acharn&eacute; &agrave; nous poursuivre que les loups et
+les brigands. Il y a ici un assassin qui s'&eacute;vade.</p>
+
+<p>En disant cela, elle porta les mains de Maurice &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! murmura maman L&eacute;o, qui baissa la t&ecirc;te malgr&eacute; elle. On n'a
+jamais vu rien de pareil; tout est contre nous: les voleurs, la justice,
+le monde entier!</p>
+
+<p>Elle entrouvrit son casaquin et y prit une paire de pistolets, qu'elle
+pr&eacute;senta &agrave; Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, dit-elle, &ccedil;a te conna&icirc;t; il m'en reste, et je joue assez
+bien de cet instrument-l&agrave;, moi aussi.</p>
+
+<p>Maurice prit les armes qu'on lui tendait avec un mouvement de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous passons la porte de cet enfer, continua la dompteuse, il faut
+du moins que nous puissions r&eacute;pondre &agrave; ceux qui nous parleront.</p>
+
+<p>Valentine secoua sa t&ecirc;te charmante et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ces armes-l&agrave; ne valent rien. Je ne sais pas si celles que j'ai
+choisies sont meilleures. Apr&egrave;s Dieu, qui tient notre vie dans sa main,
+il n'y a qu'une seule cr&eacute;ature humaine en qui j'esp&egrave;re; tout d&eacute;pend de
+Coyatier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai plut&ocirc;t id&eacute;e, moi, gronda maman L&eacute;o, que tout d&eacute;pend du colonel.
+Mais ne te f&acirc;che pas, ch&eacute;rie; mon <i>de profundis</i> est dit et bien dit.
+Roule ta bosse, c'est toi qui as le plus gros enjeu; c'est &agrave; toi de
+tenir les cartes.</p>
+
+<p>Le lecteur sait d&eacute;sormais laquelle pensait juste, de Valentine d'Arx ou
+de maman L&eacute;o, sur la question de Coyatier et du colonel.</p>
+
+<p>La voiture allait au trot des deux beaux chevaux de la marquise. Dans
+ces rues du centre de Paris, si gaies et si pleines, il aurait suffi
+d'un mot prononc&eacute; &agrave; la porti&egrave;re pour obtenir une aide instantan&eacute;e. Moins
+que cela, rien n'emp&ecirc;chait de descendre, et si l'on e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vraiment
+dans la for&ecirc;t de Bondy, maman L&eacute;o &agrave; elle seule aurait eu bien vite
+raison des deux bandits d&eacute;guis&eacute;s en valets.</p>
+
+<p>Mais ce qui fait d'ordinaire la s&eacute;curit&eacute; de tous &eacute;tait ici la perte de
+nos fugitifs. Ce n'&eacute;taient, en r&eacute;alit&eacute;, ni Giovan-Battista, ni monsieur
+Piquepuce qui les tenaient prisonniers. L'arme invisible les avait
+touch&eacute;s: ils &eacute;taient garrott&eacute;s par une cha&icirc;ne magique.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; ils arrivaient devant la porte coch&egrave;re de l'h&ocirc;tel Bozzo, et
+pendant que la voiture s'arr&ecirc;tait, Valentine offrit son front &agrave; Maurice,
+qui l'effleura de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Giovan-Battista demanda la porte, et l'&eacute;quipage entra dans la cour.</p>
+
+<p>Ils descendirent. Un domestique les attendait au bas du perron et se
+chargea de les introduire.</p>
+
+<p>Maman L&eacute;o ne parlait plus.</p>
+
+<p>En montant l'escalier, Maurice pressait le bras de Valentine contre son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nous aurions &eacute;t&eacute; heureux! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'&acirc;me ne meurt pas, r&eacute;pondit la jeune fille, dont les beaux yeux
+&eacute;taient lev&eacute;s vers le ciel.</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit au-devant d'eux et ils se trouv&egrave;rent dans la chambre
+du colonel, dispos&eacute;e comme nous l'avons dit et d&eacute;j&agrave; remplie par ceux qui
+devaient assister au mariage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#Table">XLI</a></h2>
+
+<h3>Le &laquo;bien&raquo; et le &laquo;mal&raquo;</h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; Valentine et Maurice, suivis de maman L&eacute;o, entraient dans
+la chambre du colonel, tout le monde &eacute;tait rassembl&eacute; autour du lit
+fun&egrave;bre, &agrave; l'exception du vieux Germain, qui se tenait modestement &agrave;
+l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>Pas n'&eacute;tait besoin d'&ecirc;tre m&eacute;decin pour suivre d&eacute;sormais les progr&egrave;s
+rapides et s&ucirc;rs de cette tranquille agonie. C'&eacute;tait une ombre ou plut&ocirc;t
+une momie qui &eacute;tait l&agrave; couch&eacute;e sur le matelas aust&egrave;re, et la lueur des
+cierges, frappant obliquement le front du vieillard mourant, y mettait
+d&eacute;j&agrave; des reflets cadav&eacute;reux.</p>
+
+<p>Parfois la lutte de la derni&egrave;re heure est cruelle, et l'&acirc;me, pour
+s'exhaler, livre un effrayant combat; mais ici n'&eacute;tait la tranquillit&eacute;
+qui accompagne, selon la croyance commune, le supr&ecirc;me adieu du juste; il
+n'y avait point de douleur apparente; l'intelligence restait enti&egrave;re, et
+parfois un rayon se rallumait dans ces pauvres prunelles &eacute;teintes, quand
+le moribond promenait &agrave; la ronde son regard affectueux et doux.</p>
+
+<p>D'une voix que l'attendrissement faisait tremblante, M. de Saint-Louis
+venait d'exprimer la pens&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Notre v&eacute;n&eacute;rable ami n'est pas de ceux &agrave; qui on cache la v&eacute;rit&eacute;. Sa
+mort est belle comme sa vie: il s'en va en faisant des heureux.</p>
+
+<p>Les autres amis du colonel, M. le baron de la P&eacute;ri&egrave;re, le Dr Samuel et
+Portai-Girard semblaient ab&icirc;m&eacute;s dans un douloureux recueillement.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Hureau tenait les deux mains de la marquise &eacute;plor&eacute;e et lui disait
+pour la consoler:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pu encore entendre sa voix, tout &agrave; l'heure, quand j'ai mis le
+crucifix sur sa poitrine; il m'a dit: &laquo;Apr&egrave;s le mariage vous vous
+occuperez de moi.&raquo; Ah! celui-l&agrave; est pr&ecirc;t, madame, ne le plaignez pas,
+enviez-le plut&ocirc;t: il a d&eacute;j&agrave; un pied dans le ciel!</p>
+
+<p>Dans le mouvement qui se fit pour l'entr&eacute;e de Valentine, les Habits
+Noirs se trouv&egrave;rent un instant group&eacute;s, et tous les regards
+interrog&egrave;rent avidement Samuel.</p>
+
+<p>&Agrave; cette question muette, le m&eacute;decin r&eacute;pondit par un silence plus
+expressif que la parole et qui voulait dire &eacute;nergiquement: &laquo;Tout est
+fini.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant il ajouta en piquant Portai du regard:</p>
+
+<p>&mdash;On ne saurait prendre trop de pr&eacute;cautions.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours lever la couverture? demanda le docteur en droit, qui
+n'avait jamais sembl&eacute; plus r&eacute;solu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliqua Samuel et la bien tenir.</p>
+
+<p>La marquise, dont la pauvre figure &eacute;tait bouffie par les larmes, fit
+quelques pas &agrave; la rencontre de Valentine et de Maurice. Elle serra
+Valentine dans ses bras et tendit la main au jeune lieutenant, qui la
+saluait avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, bonne dame, dit-elle &agrave; maman L&eacute;o, qui restait en
+arri&egrave;re et dont les yeux allaient du lit &agrave; l'autel avec une v&eacute;ritable
+stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, ajouta la marquise en s'adressant au jeune couple, c'est gr&acirc;ce
+&agrave; lui que M. Maurice Pag&egrave;s est libre, c'est gr&acirc;ce &agrave; lui que vous allez
+&ecirc;tre heureux. Il veut vous voir, vous aurez partag&eacute; avec Dieu sa
+derni&egrave;re pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Valentine se laissa conduire. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de d&eacute;finir
+l'expression de son visage plus p&acirc;le et en apparence plus froid que le
+marbre.</p>
+
+<p>L'&eacute;motion arriv&eacute;e &agrave; son paroxysme produit parfois cette morne rigidit&eacute;
+des traits.</p>
+
+<p>Maurice, lui, ne se d&eacute;fendait point contre la solennelle impression de
+cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Dans la chambre, un grand silence r&eacute;gnait.</p>
+
+<p>Les yeux du colonel, fixes et sans rayons, ne chang&egrave;rent pas la
+direction de leur regard &agrave; l'approche des deux fianc&eacute;s. Son souffle
+&eacute;tait court, in&eacute;gal, et rendait un sifflement clair.</p>
+
+<p>&mdash;Voici nos enfants, dit la marquise &agrave; voix haute, par cet instinct qui
+nous fait &eacute;lever le ton pour parler &agrave; ceux qui vont mourir et qui nous
+semblent d&eacute;j&agrave; loin de nous.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te du colonel resta immobile, mais sa main fit un imperceptible
+mouvement d'appel.</p>
+
+<p>La marquise se pencha aussit&ocirc;t, mettant son oreille tout contre les
+l&egrave;vres du vieillard.</p>
+
+<p>Quand elle se releva, elle dit dans un sanglot:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous &agrave; genoux, il veut vous donner sa b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+
+<p>Valentine sembla h&eacute;siter. Il y avait dans ses yeux de l'&eacute;garement et
+presque de l'horreur.</p>
+
+<p>Maurice s'&eacute;tait agenouill&eacute;. Valentine fit enfin comme lui, mais ce ne
+fut pas le nom de Dieu qui passa entre ses l&egrave;vres murmurantes, d'o&ugrave;
+tomb&egrave;rent ces mots: Mon fr&egrave;re! mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>La main du vieillard s'agita de nouveau faiblement, et la marquise
+balbutia parmi ses larmes:</p>
+
+<p>&mdash;H&acirc;tons-nous, il a peur de ne pas voir la fin.</p>
+
+<p>Les Habits Noirs cachaient la fi&egrave;vre de leur attente sous un maintien
+grave. Ils avaient tous la m&ecirc;me pens&eacute;e et se demandaient avec effroi si
+une pareille folie de perversit&eacute; &eacute;tait possible.</p>
+
+<p>&Agrave; l'heure navr&eacute;e o&ugrave; chacun tremble, sur le seuil m&ecirc;me de l'inconnu, le
+grand com&eacute;dien jouait-il le plus audacieux de tous ses r&ocirc;les?</p>
+
+<p>Certes, l'&eacute;vidence &eacute;tait l&agrave; pour r&eacute;pondre: Nul ne peut contrefaire la
+marque de la mort.</p>
+
+<p>Et cependant ils avaient peur.</p>
+
+<p>Ce fut Lecoq qui rempla&ccedil;a les fianc&eacute;s et la marquise aupr&egrave;s de la couche
+d'agonie. Le colonel ne parut point s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Devant l'autel, M. de Saint-Louis disait au vicaire avec une majestueuse
+bont&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ma d&eacute;p&ecirc;che est d&eacute;j&agrave; partie pour la cour de Rome. J'ai tout pris sur
+moi en disant &agrave; Sa Saintet&eacute; que vous aviez d&ucirc; acc&eacute;der au v&oelig;u de votre
+souverain l&eacute;gitime. Quant &agrave; l'archev&ecirc;ch&eacute;, j'irai moi-m&ecirc;me d&egrave;s demain
+rendre visite &agrave; Sa Grandeur.</p>
+
+<p>Les assistants se rang&egrave;rent comme &agrave; l'&eacute;glise derri&egrave;re les deux fianc&eacute;s,
+qui avaient des chaises &agrave; prie-Dieu. &Agrave; gauche de Valentine se tenait M<sup>me</sup>
+la marquise d'Ornans, qui lui servait de m&egrave;re; &agrave; droite de Maurice, M.
+de Saint-Louis prit place en faisant observer qu'il se regardait
+seulement comme le d&eacute;l&eacute;gu&eacute; de son v&eacute;n&eacute;rable ami, le colonel Bozzo.</p>
+
+<p>M. le baron de la P&eacute;ri&egrave;re &eacute;tait en quelque sorte ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies
+et veillait &agrave; ce que tout se pass&acirc;t en bon ordre; il prit le si&egrave;ge
+voisin de la chaise de maman L&eacute;o et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, bonne dame, que nous avons enlev&eacute; l'affaire lestement.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat de fi&egrave;vre o&ugrave; &eacute;tait maman L&eacute;o se traduisait par une impossibilit&eacute;
+absolue de rester en place. Elle se levait, elle se rasseyait &agrave;
+contresens et poussait d'&eacute;normes soupirs dans son mouchoir &agrave; carreaux,
+baign&eacute; de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saurez, dit-elle &agrave; M. de la P&eacute;ri&egrave;re, que la personne qui remplace
+le prisonnier &agrave; la Force est pour entrer dans ma famille, et que je m'y
+int&eacute;resse cens&eacute;ment d'amiti&eacute;. Il ne faudrait pas qu'il pourrisse trop
+longtemps l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>M. le baron lui promit son appui, mais nous devons avouer que son
+attention &eacute;tait ailleurs: il ne perdait pas un seul instant de vue le
+lit o&ugrave; le colonel &eacute;tait d&eacute;sormais immobile, ne donnant plus aucun signe
+de vie.</p>
+
+<p>Portai-Girard et Samuel, plac&eacute;s au dernier rang, guettaient aussi leur
+proie, &eacute;changeant quelques paroles &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>En apparence, Valentine et Maurice &eacute;taient calmes et recueillis. Quand
+le pr&ecirc;tre leur adressa la question d'usage, chacun d'eux r&eacute;pondit <i>oui</i>
+avec une &eacute;motion profonde.</p>
+
+<p>Puis ils rest&egrave;rent un instant les mains unies et Valentine murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari! mon mari!</p>
+
+<p>Elle n'eut que ce mot pour exprimer l'angoisse poignante et l'amour sans
+bornes qui se disputaient son c&oelig;ur. Maurice lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! d&eacute;sormais nous n'attendrons pas longtemps.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la conviction de Valentine bien plus encore que celle de son
+fianc&eacute;. Elle jouait, on peut le dire, cette terrible partie en compl&egrave;te
+connaissance de cause, et plus on approchait du moment fatal, plus
+l'espoir qu'elle avait eu tant de peine &agrave; faire na&icirc;tre en son &acirc;me se
+voilait.</p>
+
+<p>Le glaive invisible &eacute;tait suspendu quelque part dans l'air, elle le
+sentait, et elle savait qu'aucun moyen humain n'en pouvait parer les
+coups in&eacute;vitables.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien en elle qui ressembl&acirc;t &agrave; de la peur, mais un mirage
+horrible lui montrait Maurice sanglant, mourant. Elle souffrait un
+martyre sans nom, et les secondes lui paraissaient longues comme des
+heures.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre donna la b&eacute;n&eacute;diction nuptiale.</p>
+
+<p>Comme il se retournait vers l'autel, on entendit un l&eacute;ger bruit du c&ocirc;t&eacute;
+du lit, et la poitrine du colonel rendit une plainte faible.</p>
+
+<p>Tous les regards se dirig&egrave;rent aussit&ocirc;t vers lui; on le vit &agrave; demi lev&eacute;
+sur son s&eacute;ant et luttant contre une convulsion. Ce fut si rapide que
+personne n'eut le temps d'aller au secours. Il poussa un soupir et
+retomba inanim&eacute;.</p>
+
+<p>Comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un signal convenu, tous les cierges, toutes les
+lumi&egrave;res s'&eacute;teignirent &agrave; la fois, et au milieu de la nuit noire,
+survenue tout &agrave; coup, une voix qui montait on ne sait d'o&ugrave; pronon&ccedil;a ces
+paroles, qui ressemblaient &agrave; un contresens moqueur:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Il fait jour!</i></p>
+
+<p>Un tumulte se produisit dans l'ombre, o&ugrave; personne ne parlait, sauf M<sup>me</sup>
+la marquise d'Ornans, qui pronon&ccedil;a d'une voix &eacute;teinte:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours!</p>
+
+<p>Portai-Girard et les conjur&eacute;s n'avaient pas h&eacute;sit&eacute;. Ils s'&eacute;taient
+&eacute;lanc&eacute;s vers le lit. Portai-Girard releva la couverture, et en la
+maintenant sur l'oreiller, il planta un coup de poignard &agrave; la place o&ugrave;
+le c&oelig;ur du mort ne battait d&eacute;j&agrave; plus, peut-&ecirc;tre, en grondant:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est encore une com&eacute;die, voil&agrave; le d&eacute;nouement!</p>
+
+<p>Il y eut un son faible comme le soupir d'un enfant&mdash;puis le silence.
+Valentine avait entour&eacute; Maurice de ses bras et le couvrait de son corps,
+balbutiant dans un baiser supr&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re! Nous devrions &ecirc;tre frapp&eacute;s d&eacute;j&agrave;, et si la mort venait,
+pourrait-elle nous s&eacute;parer d&eacute;sormais?</p>
+
+<p>La plume ne peut pas exprimer la prodigieuse rapidit&eacute; d'un pareil drame.
+Le r&eacute;cit est long forc&eacute;ment; mais, en r&eacute;alit&eacute;, tout ce que nous
+racontons s'entassa dans la m&ecirc;me minute.</p>
+
+<p>Au milieu du silence, on entendit les deux pistolets de maman L&eacute;o
+qu'elle armait, tandis qu'elle disait tranquillement et de sa voix la
+plus cr&acirc;ne:</p>
+
+<p>&mdash;Saqu&eacute;di&eacute;! qu'on ne les touche pas, ou gare dessous! Mais on murmura &agrave;
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Ob&eacute;issez!</p>
+
+<p>Elle crut reconna&icirc;tre la voix de Valentine.</p>
+
+<p>Et presque aussit&ocirc;t elle se sentit press&eacute;e par Maurice et entra&icirc;n&eacute;e au
+travers de la chambre. La robe de soie de la marquise fr&ocirc;lait le revers
+de sa main, et elle reconnut l'accent chevrotant du vieux Germain qui
+demandait:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me conduisez-vous? On franchit un seuil.</p>
+
+<p>Dans la nuit, deux grands bras puissants poussaient en avant ce groupe
+rassembl&eacute; comme un troupeau.</p>
+
+<p>Presque au m&ecirc;me instant, les Habits Noirs conjur&eacute;s quittaient le lit et
+se dirigeaient en t&acirc;tonnant vers la chambre de la comtesse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; qu'ils allaient trouver le tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Samuel arrivait le premier, deux cris rauques retentirent &agrave;
+quelques pas de lui, dans une autre pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fait, dit Portai-Girard froidement, c'est la derni&egrave;re
+affaire du vieux, une affaire posthume celle-l&agrave;! Donnez-vous la peine
+d'entrer.</p>
+
+<p>Ils entr&egrave;rent trois: Samuel, M. de Saint-Louis et le docteur en droit,
+qui dit en ricanant, parce qu'il entendait la porte se refermer derri&egrave;re
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;L'Amiti&eacute; trouvera nez de bois, c'est bien fait. Allons, mes enfants, &agrave;
+la besogne!</p>
+
+<p>Lecoq arrivait en effet &agrave; la porte; il avait march&eacute; avec pr&eacute;caution dans
+ces t&eacute;n&egrave;bres o&ugrave;, selon lui, on pouvait faire rencontre d'un coup de
+couteau.</p>
+
+<p>Il &eacute;coutait de toutes ses oreilles, &eacute;tonn&eacute; du silence qui r&eacute;gnait autour
+de lui. La chambre mortuaire semblait s'&ecirc;tre vid&eacute;e comme par
+enchantement.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, dit-il enfin tout bas en poussant la porte, c'est moi.</p>
+
+<p>&Agrave; travers le battant ferm&eacute;, il entendit un r&acirc;le creux et sourd, puis
+deux, puis trois.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! fit-il, je croyais que c'&eacute;tait fini!</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas homme &agrave; se m&eacute;prendre, car il connaissait trop bien le son
+que rend la gorge d'un homme poignard&eacute;.</p>
+
+<p>Il frappa de nouveau en disant, avec un commencement d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez donc!</p>
+
+<p>Et il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils voudraient me fausser compagnie?...</p>
+
+<p>On n'entendait plus rien de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+
+<p>Lecoq sentait des frissons lui courir par tout le corps, et malgr&eacute; lui,
+il faisait une sorte de calcul en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Les deux premiers r&acirc;les sont ceux des deux jeunes gens, car on a, bien
+s&ucirc;r, commenc&eacute; par eux, puisque c'est le colonel qui avait r&eacute;gl&eacute; la
+besogne... les trois autres, voyons: il y avait M<sup>me</sup> la marquise, puis
+cette bonne femme, maman L&eacute;o, puis encore le vieux domestique de M.
+d'Arx, c'est juste le compte: cinq coups.</p>
+
+<p>Il reprit en s'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez donc, vous autres, est-ce que vous ne m'entendez pas?</p>
+
+<p>Comme le silence continuait, il ajouta entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Je me doutais bien qu'il y aurait du tirage. Aussi, tant que le vieux
+coquin aurait v&eacute;cu, je ne l'aurais jamais l&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Il y eut derri&egrave;re lui un petit ricanement qui gla&ccedil;a le sang dans ses
+veines. Il crut s'&ecirc;tre tromp&eacute;, mais une voix doucette dit dans la nuit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc comment tu parles de ton papa, m&eacute;chant sujet!</p>
+
+<p>Lecoq voulut ouvrir la bouche, mais aucun son ne sortit de sa gorge.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait litt&eacute;ralement paralys&eacute; par la stupeur. La voix doucette reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu as dit l&agrave; n'est pas respectueux dans la forme, ma chatte,
+mais le fond est bon, et cela te sauve la vie.</p>
+
+<p>Une allumette chimique grin&ccedil;a et prit feu. Lecoq, qui n'en croyait pas
+ses oreilles, se retourna.</p>
+
+<p>Il vit le colonel Bozzo debout, droit sur ses jambes et la t&ecirc;te haute,
+qui le regardait en souriant.</p>
+
+<p>Le vieillard avait &agrave; la main le flambeau qu'il venait d'allumer, et son
+doigt branlant dessinait ce geste qui est la menace des espi&egrave;gles.</p>
+
+<p>Les jarrets de Lecoq pli&egrave;rent sous lui et il tomba agenouill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Il fait nuit</i>! dit avec lenteur le colonel, qui leva son flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! balbutia Lecoq, dont la t&ecirc;te pendait sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Il pouvait voir maintenant que la chambre &eacute;tait compl&egrave;tement d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre avait d&ucirc; sortir par la porte du fond, qui restait entrouverte.</p>
+
+<p>La couverture du lit o&ugrave; le colonel agonisait nagu&egrave;re &eacute;tait encore
+relev&eacute;e jusque sur l'oreiller, et le couteau de Portai-Girard restait
+fich&eacute; &agrave; hauteur de poitrine.</p>
+
+<p>Le vieillard jouissait de la d&eacute;tresse de son premier ministre et
+ricanait paisiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce nigaud de docteur en droit, dit-il, a tu&eacute; ma douillette que j'avais
+roul&eacute;e en paquet. Il ne faut jamais frapper quand on n'y voit pas, &agrave;
+moins d'avoir le talent du marchef. Voil&agrave; un gar&ccedil;on qui s'y entend!...
+Eh! eh! bijou, petit bonhomme vit encore &agrave; ce qu'il para&icirc;t, dis donc?</p>
+
+<p>Lecoq restait muet et joignait ses mains suppliantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-toi sur tes pieds, reprit le colonel en lui caressant la joue
+amicalement, il y a de l'ouvrage, et je ne peux pas tout faire.</p>
+
+<p>Lecoq se releva, chancelant comme un homme ivre. Le vieillard
+introduisit une clef dans la serrure de la comtesse Corona, qui &eacute;tait
+ferm&eacute;e en dedans, et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Entre, ordonna-t-il.</p>
+
+<p>Et il haussa le flambeau pour &eacute;clairer mieux.</p>
+
+<p>Lecoq voulut ob&eacute;ir, mais d&egrave;s le premier pas, il recula &eacute;pouvant&eacute;.</p>
+
+<p>Ses cheveux se h&eacute;riss&egrave;rent sur son cr&acirc;ne.</p>
+
+<p>La chambre &eacute;tait telle que Francesca Corona l'avait laiss&eacute;e, lors de son
+d&eacute;part pour le bal: les chiffons restaient &eacute;tal&eacute;s sur le lit et sur les
+meubles, mais parmi tout ce d&eacute;sordre gracieux que produit la toilette
+d'une femme &agrave; la mode, il y avait, hideux contraste! trois cadavres
+&eacute;tendus dans un lac de sang.</p>
+
+<p>Lecoq se soutenait, haletant, au chambranle de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends bien, lui dit le colonel, qui ne paraissait pas &eacute;prouver
+l'ombre d'une &eacute;motion, que ma petite Fanchette ne pouvait pas rester
+ici. Je l'ai envoy&eacute;e danser, la pauvre biche! C'est dommage que mon
+neveu Corona ne se soit pas mis de la conjuration, il serait l&agrave;,
+maintenant avec les autres, et quel bon d&eacute;barras pour ma Fanchette!</p>
+
+<p>&mdash;Bonhomme, reprit-il en changeant de ton, nous n'avons pas le choix, ce
+soir, et c'est toi qui es charg&eacute; de nettoyer tout cela. C'est un rude
+coup de balai, mais j'ai id&eacute;e que tu te mettrais en quatre pour faire
+plaisir &agrave; papa aujourd'hui, h&eacute;! l'Amiti&eacute;?</p>
+
+<p>Il poussa en avant Lecoq, qui &eacute;tait an&eacute;anti.</p>
+
+<p>&mdash;Ces bons ch&eacute;ris! dit le vieillard en s'approchant tour &agrave; tour des
+trois cadavres, ce que c'est que de nous! Chacun d'eux avait son petit
+talent, et je ne serais pas embarrass&eacute; pour faire trois jolis discours
+s'ils devaient &ecirc;tre enterr&eacute;s au cimeti&egrave;re... Tiens! on dirait que ce bon
+Samuel respire encore? ce ne doit pas &ecirc;tre dangereux, car Coyatier ne se
+trompe gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Il poussa du pied le docteur, dont la gorge rendit un g&eacute;missement, et
+passa en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; Portai-Girard et au majestueux fils de Saint-Louis, bonsoir
+les voisins!... Ah &ccedil;a, Fifi, tu n'as donc plus de langue?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue..., balbutia Lecoq.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort! il vaut toujours mieux nier.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maladie qui semblait mortelle...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le vieillard tristement, c'est un bien mauvais rhume, va, et
+je vais partir pour les eaux de Bagn&egrave;res; veux-tu m'accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, fit Lecoq, qui se retrouvait peu &agrave; peu, mais o&ugrave; en
+sommes-nous, ma&icirc;tre? les autres...</p>
+
+<p>&mdash;Quels autres?</p>
+
+<p>&mdash;Tous ceux qui &eacute;taient dans votre chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Il fait trop froid, dit le colonel, pour que nous allions nous
+promener au jardin; mais j'ai id&eacute;e qu'il s'y passe quelque chose
+d'int&eacute;ressant. Nous pouvons bien perdre cinq minutes, car Fanchette ne
+rentrera pas de sit&ocirc;t. Donne-moi ton bras et prends la bougie.</p>
+
+<p>Il s'appuya sur Lecoq famili&egrave;rement et ajouta d'un air p&eacute;n&eacute;tr&eacute; en
+quittant la chambre de la comtesse Corona:</p>
+
+<p>&mdash;Ces polissons-l&agrave; me devaient tout. Ce qui perd les hommes, c'est
+l'ingratitude... et toi, l'Amiti&eacute;, qui es un gar&ccedil;on d'intelligence, tu
+dois bien comprendre que leur complot &eacute;tait b&ecirc;te comme un chou! Il n'y a
+pas plus de tr&eacute;sor dans le secr&eacute;taire de ma petite Fanchette que dans le
+coin de mon &oelig;il. Ah! ah! le tr&eacute;sor! nous sommes riches, mon minet, plus
+riches encore qu'ils ne le croyaient, mais notre richesse est bien
+gard&eacute;e, va, et le gilet de flanelle qui est entre ma chemise et ma peau
+n'en sait pas plus long que vous au sujet du tr&eacute;sor! Il s'arr&ecirc;ta et
+regarda Lecoq en dessous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme pour le secret, vois-tu, reprit-il en baissant la voix, le
+grand secret des fr&egrave;res de la Merci. Il existe, profond comme la mer et
+haut comme une montagne; mais les bons petits curieux de ta sorte, quand
+ils croient mettre la main dessus, trouvent une pinc&eacute;e de cendres, un
+&eacute;clat de rire moqueur... le rire de papa, eh! mon bijou, qui leur dit
+<i>n&eacute;ant</i> dans toutes les langues vivantes et mortes, car ce vieux
+P&egrave;re-&agrave;-tous sait beaucoup de langues, et il ne veut pas plus livrer son
+secret que son tr&eacute;sor.</p>
+
+<p>On &eacute;tait dans la chambre du mariage; le colonel jeta un regard satisfait
+sur son lit d'abord, puis sur l'autel dress&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, l'Amiti&eacute;, fit-il tout &agrave; coup, as-tu lu les trag&eacute;dies de M.
+Ducis?... Non, tu n'aimes pas beaucoup la litt&eacute;rature. M. Ducis &eacute;tait un
+po&egrave;te du temps de l'Empire qui rabobinait des auteurs anglais et qui
+prenait la peine de faire trois ou quatre d&eacute;nouements pour chacune de
+ses trag&eacute;dies. Je ne suis pas de l'Acad&eacute;mie, mais je fais un peu comme
+M. Ducis: mon premier d&eacute;nouement n'allait pas mal, c'&eacute;tait le mariage et
+rien avec.</p>
+
+<p>&laquo;Je r&eacute;unissais tous ceux qui avaient vu de trop pr&egrave;s nos affaires, dans
+un seul tas et je leur chantais: &laquo;Allez-vous-en, gens de la noce!&raquo; avec
+Coyatier au piano. Mais j'ai eu vent de vos petites men&eacute;es, et mon
+d&eacute;nouement a tourn&eacute;... Ouvre la fen&ecirc;tre, tout doucement, car il ne faut
+pas qu'on l'entende.</p>
+
+<p>Ils avaient continu&eacute; de marcher; ils &eacute;taient dans cette pi&egrave;ce, dont la
+porte faisait face &agrave; celle de la comtesse et o&ugrave; Coyatier avait attendu
+jusqu'au d&eacute;part de Francesca Corona.</p>
+
+<p>La fen&ecirc;tre de cette chambre donnait sur le jardin; Lecoq en tourna
+l'espagnolette et regarda au-dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont l&agrave;, dit-il en se rejetant en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit le colonel, pas si haut. Diable! Ils sont l&agrave; tous bien
+vivants, n'est-ce pas? C'est une dr&ocirc;le de fillette, et l'amour a le nez
+plus fin qu'un procureur du roi. Elle n'a pas cru un seul instant &agrave; la
+culpabilit&eacute; de son lieutenant... un beau brin de gars, n'est-ce pas,
+l'Amiti&eacute;?</p>
+
+<p>Il avait souffl&eacute; lui-m&ecirc;me la lumi&egrave;re et se penchait &agrave; la fen&ecirc;tre
+ouverte.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement au-dessous de lui, dans le jardin tr&egrave;s &eacute;troit et dont les
+bosquets d&eacute;pouill&eacute;s laissaient voir le mur bordant la rue des Moineaux,
+un groupe s'empressait autour de la marquise &eacute;vanouie.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te de la bonne dame reposait sur les genoux du vieux Germain, assis
+par terre dans la neige, et maman L&eacute;o, agenouill&eacute;e, avait encore ses
+deux pistolets &agrave; la main.</p>
+
+<p>Lecoq demanda tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est le marchef?</p>
+
+<p>&mdash;Il pr&eacute;pare la chaise de poste, r&eacute;pliqua le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, la chose se fera en route? Le colonel soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Les trois pauvres amis que nous pleurons, murmura-t-il, ont sauv&eacute; tout
+ce petit monde-l&agrave;. Je regrette un peu mon premier d&eacute;nouement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta Lecoq, M<sup>lle</sup> d'Arx conna&icirc;t le m&eacute;moire de son fr&egrave;re, et
+les autres...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! interrompit le colonel au lieu de r&eacute;pondre, voil&agrave; cette ch&egrave;re
+marquise qui reprend ses sens. Nous ne les verrons pas monter en
+voiture, mais ce sera tout comme. Au fond, tu le sais bien, j'ai horreur
+de la violence, et j'ai bien vu qu'il ne fallait pas compter cette fois
+sur le marchef. Qu'est-ce que nous voulons? payer la loi et rester
+tranquilles. La fuite du lieutenant paye la loi puisqu'il va &ecirc;tre
+condamn&eacute; par contumace. Nous &eacute;vitons ainsi les d&eacute;bats en cour d'assises,
+o&ugrave; nous aurions pu trouver quelque jur&eacute; moins retors, c'est-&agrave;-dire moins
+aveugle que M. Perrin-Champein... D'un autre c&ocirc;t&eacute;, cette m&ecirc;me
+condamnation &ocirc;tera au lieutenant toute id&eacute;e de retour.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Lecoq, qui ne pouvait revenir de son &eacute;tonnement, vous les
+laissez partir?</p>
+
+<p>&mdash;Je les fais partir, rectifia le vieillard, tous ensemble, pour
+l'Am&eacute;rique du Sud.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! s'&eacute;cria Lecoq, M<sup>lle</sup> d'Arx a jur&eacute; de venger son p&egrave;re et
+son fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, r&eacute;pliqua le colonel. Voil&agrave; ce qui m'a d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>Et comme son compagnon l'interrogeait du regard, il ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Dr&ocirc;le de fillette! je la connais mieux que vous. Elle aime son Maurice
+comme une folle, mais elle a risqu&eacute; la vie de son Maurice pour se
+venger. Une vraie Corse! qui a ensorcel&eacute; Coyatier! Tout ce que j'ai pu
+obtenir du marchef, qui travaillait pour moi en m&ecirc;me temps que pour
+elle, c'est de la tromper sur le nombre des pi&egrave;ces de gibier abattues
+pour son compte. &Agrave; l'heure qu'il est, dans sa pens&eacute;e, il n'y a plus
+d'Habits Noirs. Elle a compt&eacute; les r&acirc;les comme toi; elle nous croit tous
+extermin&eacute;s. &Eacute;coute et regarde!</p>
+
+<p>Dans le jardin, maman L&eacute;o relevait la marquise et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, saqu&eacute;di&eacute;! je suis du voyage, en qualit&eacute; de gendarme, mais pas
+pour rester ind&eacute;finiment avec les deux ch&eacute;ris. Je les g&ecirc;nerais, c'est
+vous qui serez la vraie m&egrave;re.</p>
+
+<p>En ce moment, des pas pr&eacute;cipit&eacute;s se firent entendre et Coyatier sortit
+d'un massif.</p>
+
+<p>Sa main tendue montra la porte de derri&egrave;re, par o&ugrave; Samuel, le docteur en
+droit et M. de Saint-Louis avaient fait dessein de se retirer avec la
+fameuse cassette.</p>
+
+<p>&mdash;La chaise de poste est l&agrave; qui attend, dit-il, en route! Valentine jeta
+ses deux bras autour du cou de Maurice et le pressa passionn&eacute;ment contre
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'appartenais pas tout enti&egrave;re avant d'&ecirc;tre veng&eacute;e, dit-elle,
+viens, nous ne reverrons jamais la France o&ugrave; cette horrible accusation
+p&egrave;se sur toi, mais nos enfants seront Fran&ccedil;ais, et tu leur montreras
+quelque jour le chemin qui m&egrave;ne &agrave; la patrie!</p>
+
+<p>&mdash;As-tu compris, l'Amiti&eacute;? demanda le colonel en riant bonnement, d'ici
+que leurs petits reviennent, nous avons du temps devant nous.</p>
+
+<p>On entendit bient&ocirc;t la chaise de poste rouler sur les pav&eacute;s de la rue.</p>
+
+<p>Le jardin &eacute;tait silencieux et vide.</p>
+
+<p>Le vieillard restait seul &agrave; la fen&ecirc;tre. Un rayon de lune jouait parmi
+ses cheveux blancs et mettait &agrave; son front des reflets &eacute;tranges.</p>
+
+<p>Lecoq le regardait avec une superstitieuse terreur.</p>
+
+<p>Quand on cessa d'entendre le bruit des roues, le Ma&icirc;tre des Habits Noirs
+sembla sortir de sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que ma petite Fanchette dorme dans son lit cette nuit, dit-il,
+&agrave; ton ouvrage, l'Amiti&eacute;! nos trois excellents confr&egrave;res t'attendent.</p>
+
+<p>Lecoq essuya la sueur froide qui baignait son front; le colonel lui
+caressa la joue doucement et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu quelqu'un qui puisse faire du bon Louis XVII? J'ai une
+affaire en vue, ce sera la derni&egrave;re, &agrave; moins que pourtant...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta et se prit &agrave; rire tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi, dit-il, que j'ai eu un dr&ocirc;le de r&ecirc;ve hier. Je me voyais
+dans cent ans d'ici et je disais &agrave; quelqu'un dont le p&egrave;re n'est pas
+encore n&eacute;, mais qui avait d&eacute;j&agrave; la barbe grise: il y a deux choses
+immortelles: le <i>bien</i> qui est Dieu, et moi qui suis le <i>mal</i>.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Maman Léo, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO ***
+
+***** This file should be named 19919-h.htm or 19919-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/9/1/19919/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..ca541e9
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #19919 (https://www.gutenberg.org/ebooks/19919)