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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:06:54 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Maman Léo + Les Habits Noirs Tome V + +Author: Paul Féval + +Release Date: November 26, 2006 [EBook #19919] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Paul Féval + +LES HABITS NOIRS + +MAMAN LÉO + +Tome V + +(1869) + +Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes: + + +Les Habits Noirs +Coeur d'Acier +La rue de Jérusalem +L'arme invisible +Maman Léo +L'avaleur de sabres +Les compagnons du trésor +La bande Cadet + + + + +Table des matières + + +I Théâtre Universel et National. +II Choix d'un tire-l'oeil. +III L'affaire Remy d'Arx. +IV D'où maman Léo sortait. +V Triomphe de M. Baruque. +VI La chevalerie d'Échalot. +VII M. Constant. +VIII Échalot aux écoutes. +IX La maison de santé. +X La folie de Valentine. +XI En dormant. +XII Aux écoutes. +XIII Coyatier dit le marchef. +XIV Le salon. +XV Embauchage de maman Léo. +XVI Le billet de Valentine. +XVII Soirée à L'Épi-Scié. +XVIII Les conjurés. +XIX Le scapulaire, le secret, le trésor. +XX Le roman du colonel. +XXI Où il est parlé pour la première fois de la noce. +XXII Maman Léo entre en campagne. +XXIII Le Rendez-vous de la Force. +XXIV La Force. +XXV Le prisonnier. +XXVI La maison de Remy d'Arx. +XXVII La visite des Habits Noirs. +XXVIII La mort de Remy. +XXIX Le testament. +XXX Le commissionnaire. +XXXI Le coeur de Valentine. +XXXII L'agonie d'un roi. +XXXIII La tentation de Similor. +XXXIV Le combat. +XXXV Le dernier rugissement. +XXXVI La récompense d'Échalot. +XXXVII Avant de combattre. +XXXVIII Départ pour le bal. +XXXIX Antispasmodique. +XL La voiture des mariés. +XLI Le «bien» et le «mal». + + + + +I + +Théâtre Universel et National + + +Paris avait son manteau d'hiver; les toits blancs éclataient sous le +ciel brumeux, tandis que, dans la rue, piétons et voitures écrasaient la +neige grisâtre. + +C'était un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois après la +catastrophe qui termine notre récit, intitulé _L'Arme invisible_. La +mort étrange du juge d'instruction Remy d'Arx, avait jeté un étonnement +dans la ville, mais à Paris les étonnements durent peu, et la ville +pensait déjà à autre chose. + +Ce temps est si près de nous qu'on hésite, en vérité, à dire qu'il ne +ressemblait pas tout à fait au temps présent, et pourtant il est bien +certain que les changements opérés dans Paris par ces trente dernières +années valent pour le moins l'oeuvre d'un siècle. + +La publicité des journaux existait; on la trouvait même énorme, presque +scandaleuse: elle n'était rien absolument auprès de ce qu'elle est +aujourd'hui. + +On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869, +cent carrés de papier imprimés quotidiennement contre dix publiés en +1838. + +Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des démolitions et des +constructions. + +Sous le règne de Louis-Philippe, Paris tout entier s'irritait ou se +réjouissait, selon les goûts de chacun, à la vue de cette humble percée, +la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperçue. + +Les uns s'extasiaient sur la hardiesse de cette oeuvre municipale, les +autres prophétisaient la banqueroute prochaine de la ville: c'était la +grande bataille d'aujourd'hui qui commençait par une toute petite +escarmouche. + +Je ne sais pas au juste combien d'années on mit à parfaire cette +malheureuse rue de Rambuteau, qui devait être droite et qui eut un +coude, célèbre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement +longtemps, et pendant plusieurs hivers, l'espace compris entre l'église +Saint-Eustache et le Marais fut complètement impraticable. + +On n'allait pas vite alors en fait de bâtisse; ceux qui ont le tort et +le chagrin d'être assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se +rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, établies à demeure +dans un grand terrain, vers l'endroit où la rue Quincampoix coupe la rue +de Rambuteau, et qui formèrent là, pendant deux ans au moins et +peut-être plus, une petite foire permanente. + +Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu'il faisait, +on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, située en +avant des autres et qui avait sa façade tournée vers le chemin boueux +conduisant à la rue Saint-Denis. + +Les gens du quartier qui allaient à leurs affaires ne donnaient pas +beaucoup d'attention à l'érection de ce monument, mais trois ou quatre +gamins, renonçant aux billes pour réchauffer leurs mains dans leurs +poches, rôdaient au-devant du perron en planches qui montait à la +galerie, et s'entretenaient avec intérêt de l'ouverture prochaine du +Grand Théâtre Universel et National, dirigé par _Mme_ Samayoux, première +dompteuse des capitales de l'Europe. + +On parlait surtout de son lion, qui était arrivé, la veille, dans une +caisse énorme, percée de petits trous, et qui avait rugi pendant qu'on +le déballait. + +La porte de la baraque était, bien entendu, fermée pour cause +d'installation et d'aménagements intérieurs. Un large écriteau disait +même sur la devanture: «Le public n'entre pas ici.» + +Mais comme nous avons l'honneur d'être parmi les amis de la célèbre +dompteuse, nous prendrons la liberté de soulever le lambeau de toile +goudronnée qui servait de portière, et nous entrerons chez elle sans +façon. + +C'était un carré long, très vaste, et qu'on achevait de couvrir en +clouant les planches de la toiture. Il n'y avait point encore de +banquettes dans la salle, mais le théâtre était déjà installé en partie, +et des ouvriers, juchés tout en haut de leurs échelles, peignaient les +frises et le manteau d'Arlequin. + +D'autres barbouilleurs s'occupaient du rideau étendu sur le plancher +même de la scène. + +Au centre de la salle, un poêle de fonte ronflait, chauffé au rouge; +auprès du poêle, une petite table supportait trois ou quatre verres, des +chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en +carton était abondamment souillée. + +L'un des verres restait plein; les deux autres, à moitié bus, +appartenaient à Mme veuve Samayoux, maîtresse de céans, et à un homme de +haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonnée +jusqu'au menton, qui se nommait M. Gondrequin. + +Le troisième verre, celui qui était plein, attendait M. Baruque, +collègue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de +l'échelle. + +M. Gondrequin et M. Baruque étaient deux artistes peintres bien connus, +on pourrait même dire célèbres parmi les directeurs des théâtres +forains. Ils appartenaient au fameux atelier Coeur d'Acier, d'où sont +sortis presque tous les chefs-d'oeuvre destinés à _tirer l'oeil_ +au-devant des baraques de la foire. + +M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait +la besogne; son surnom d'atelier était Rudaupoil. + +M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu'il n'eût jamais servi, à cause de +sa tournure et de ses prédilections pour les choses martiales, donnait +le coup du maître au tableau, «le fion», et se chargeait surtout +_d'embêter_ la pratique. + +Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de côté de sa +redingote, et en laissait passer un petit bout à sa boutonnière--par +mégarde-, ce qui le décorait de la Légion d'honneur. + +Il avait du brillant et de l'agrément dans l'esprit, malgré sa manie de +jouer à l'ancien sous-officier, et se vantait volontiers d'avoir attiré +bien des kilomètres de commande à l'atelier par la rondeur aimable de +son caractère. + +Il disait volontiers de lui-même: + +--Un vrai troupier, quoi! solide, mais séduisant! Honneur et gaieté! Ra, +fla, joue, feu, versez, boum! + +En ce moment, il venait d'ouvrir l'album graisseux et montrait à Mme +Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de +mélancolie, des sujets de tableaux à choisir pour orner le devant de son +théâtre. + +Dans tout le reste de la baraque, c'était une activité confuse et +singulièrement bruyante; on faisait tout à la fois; les principaux +sujets de la troupe, transformés en tapissiers, clouaient des guenilles +autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d'étendards, +non conquis sur l'étranger. + +Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait été fils de roi dans son +pays et décrotteur auprès de la Porte-Saint-Martin, exerçait un talent +naissant qu'il avait sur le tambour; Mlle Colombe cassait les reins de +sa petite soeur et lui désossait proprement les rotules. L'enfant avait +de l'avenir. + +Elle pouvait déjà rester trois minutes la tête contre-passée en arrière +entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette. + +Pendant la fanfare, Mlle Colombe essayait quelques coups de sabre avec +un pauvre diable à laideur prétentieuse, que coiffait un chapeau gris +planté de côté sur ses cheveux jaunes et plats. + +Celui-là se tenait assez bien sous les armes. Quand Mlle Colombe +reprenait sa petite soeur, il allait à deux grosses filles rougeaudes +qui déjeunaient avec deux énormes tranches de pain beurrées de raisiné, +et leur donnait des leçons de danse américaine. + +--Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses +indications avec une paresse maussade, quand le succès aura récompensé +vos efforts, vous pourrez vous vanter d'avoir eu les leçons d'un jeune +homme qui en possède tous les brevets de pointe, contre-pointe, +entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer +partout rien qu'en disant: Nous sommes les élèves du seul Amédée +Similor! + +Le lecteur se souvient peut-être des deux postulants qui s'étaient +présentés à Léocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place +Valhubert, le soir même de l'arrivée de Maurice Pagès revenant +d'Afrique. + +Léocadie, tout entière à la joie de revoir son lieutenant, avait renvoyé +les deux candidats avec l'enfant que le pauvre Échalot portait dans sa +gibecière, mais l'offre de ce brave garçon, consentant à jouer le rôle +de phoque pour nourrir son petit, avait touché le coeur sensible de la +dompteuse. + +Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter «une +mécanique» comme on n'en avait jamais vu en foire, Léocadie, qui se +réfugiait dans l'ambition pour fuir ses peines de coeur, s'était +souvenue de ses protégés. + +La famille entière, composée des deux pères et de l'enfant, était +engagée, et nous n'avons vu encore qu'une faible portion des services +qu'on attendait de Similor, artiste à tout faire. + +Quant à Échalot, malgré sa modestie, ses talents s'étaient affirmés +déjà. + +En sa qualité d'ancien apothicaire, il avait entrepris à forfait la +guérison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de +Londres, mais de l'infirmerie des chiens à Clignancourt. + +Le lion était là comme tout le monde. Il n'avait plus de cage, une +simple ficelle attachait sa vieillesse caduque à un clou fiché dans les +planches. + +Il avait dû être magnifique autrefois, ce seigneur des déserts +africains; c'était un mâle de la plus grande taille, mais on aurait pu +le prendre maintenant pour un monstrueux amas d'étoupes, jetées +pêle-mêle sur un lit de paille. + +Il n'avait plus forme animale, et végétait misérablement dans la paresse +de son agonie. + +Échalot lui avait pourtant mis deux ou trois vésicatoires qu'il soignait +selon toutes les règles de l'art et dont il favorisait l'effet par des +sinapismes convenablement appliqués. + +À portée du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane. + +Loin de se borner à ces attentions, Échalot avait fabriqué un vaste +bonnet de nuit dont il coiffait la tête de son lion pour la protéger +contre les fraîcheurs nocturnes; de plus, il lui mettait du coton dans +les oreilles. + +Mais comme en définitive l'établissement de Mme Samayoux n'était pas un +hôpital, Échalot préparait aussi son lion pour l'heure prochaine où il +devait être offert en spectacle à la curiosité des Parisiens. À l'insu +de Mme Samayoux, et pour faire une surprise à cette excellente patronne, +il modelait en secret avec du mastic une mâchoire formidable, destinée à +remplacer les dents que le lion avait perdues. + +Il s'était procuré en outre plusieurs queues de vache, à l'aide +desquelles il espérait bien boucher adroitement les plaques chauves que +l'âge avait faites dans la crinière de son lion. + +Ah! c'était un garçon utile! et la générosité de la dompteuse à son +égard devait être bien récompensée. Depuis une semaine qu'il faisait +partie de la maison, il avait déjà reprisé presque toutes les +chaussettes de sa patronne et remis un bec à l'autruche; en outre, par +un procédé dont il était l'inventeur, il espérait enfler la tête du +jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner +à ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en +vaudrait dix centimes: deux sous. + +--J'ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant Mme +Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire; ça me désennuie de mes +souvenirs et de mes regrets. Quoi! vous ne pouvez pas dire que ces deux +enfants-là, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits à mon égard? + +--Fixe! répliqua Gondrequin, les yeux à quinze pas devant soi, qui +signifie immobile! Je n'ai pas été officier, mais j'en ai la bonne +humeur guerrière. Pour l'ingratitude, elle est dans la nature, et quand +je vous vis à l'occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec +était alors chez vous pour le trapèze et la perche, vous soupiriez déjà +gros au vis-à-vis de lui dans une voie qui ressemblait à Mme Putiphar. +Ra, fla! + +--C'est le fruit de la calomnie, répondit Mme Samayoux en levant les +yeux au ciel; je ne dis pas que mon âme a été incapable d'un rêve, mais +Maurice n'y a jamais obtempéré, et je suis restée pure avec lui comme la +fleur d'oranger... Et quand je pense que voilà plus d'un mois sans avoir +entendu parler de lui ni de Fleurette! L'adresse qu'il m'avait donnée +m'a sorti de la tête, et la petite, qui est une demoiselle comme vous +savez, m'avait bien défendu d'aller la demander chez sa marquise ou +duchesse; en sorte que tout ce que j'ai pu faire ç'a été d'écrire, mais +on ne m'a pas répondu. S'est-il passé quelque chose pendant que j'étais +à la fête des Loges? je n'ai entendu parler de rien, et depuis mon +retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tête... Ah! on a +bien tort de s'attacher! + +--Pas accéléré, interrompit Gondrequin, marche! attaquons le tableau de +front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos idées noires. Nous +disons donc qu'il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit +médaillons ménagés, quatre dans les coins et quatre dans les échancrures +du milieu, selon l'idée de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer +l'oeil, mais qui vous dispose un ensemble à la papa, personne ne peut +dire le contraire... Qu'est-ce qu'il vous faut pour le compartiment du +milieu? Voulez-vous l'explosion de la machine infernale du boulevard du +crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n° 1 +du livre d'échantillon! Regardez voir! la contemplation n'en coûte rien. +Droite! gauche! Marquez le pas! + +Léocadie se pencha sur l'album, et, pendant le silence qui eut lieu, on +put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises: + +--C'est des affaires qu'on étouffe avec soin, parce qu'il y a dedans des +riches et des nobles, mais il n'en est pas moins vrai que le juge +d'instruction a été empoisonné comme un rat, rue d'Anjou-Saint-Honoré, +ni vu ni connu, et qu'on a arrêté le jeune homme avec la demoiselle en +flagrant délit d'arsenic. + + + + +II + +Choix d'un tire-l'oeil + + +Mme Samayoux ne prêtait point attention à ce qui se disait autour +d'elle; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un +véritable chagrin. + +--Ça doit faire un crâne effet, dit-elle, en regardant la première page +de l'album d'échantillons, où se trouvait un croquis représentant +l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple. + +C'était alors un événement tout récent, et l'attentat de Fieschi restait +dans tous les souvenirs. + +--Quant à l'effet, répondit Gondrequin, j'en signe mon billet. C'est +chargé à mitraille des _tire-l'oeil_ comme ça, et on pourrait tout de +même vous l'arranger à bon compte. + +Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve. + +--Le prix ne fait pas grand-chose, répliqua-t-elle; j'en ai dépensé, de +l'argent, dans mes négociations avec la ville, pour mon terrain et le +droit de bâtir ici une baraque à demeure! Dans les temps, quand j'avais +Maurice et Fleurette, la peinture était du superflu; la bonne société se +donnait rendez-vous chez moi, n'importe où, à Paris ou dans la banlieue, +malgré mon tableau, qui était du temps de feu Samayoux, et qui avait +coûté quarante francs, d'occasion. Il n'y a pas à dire: de s'attacher, +c'est des bêtises! je ne leur demandais pas d'être toujours fourrés à la +baraque, ces deux enfants-là, pas vrai? mais une petite visite par-ci, +par-là, d'amitié... + +--En douze temps, la charge! interrompit Gondrequin, quoiqu'on peut la +précipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont été au régiment +et qui ne gardent pas l'air si troupier que moi. À bas la mélancolie! Si +vous ne craignez pas la dépense, on peut vous faire des choses +extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale. + +--C'est mon idée, murmura la dompteuse, qui détourna la tête pour +essuyer une larme; j'ai déjà bien commencé, allez, et mon saint-frusquin +va vite; mais il faut que tout soit à cuire et à bouillir ici! Je veux +faire des folies et prodigalités, quoi! pour m'étourdir le coeur. Il n'y +a rien de trop beau pour moi, je veux être la première des premières! + +--Alors, s'écria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n'est pas +encore assez flambant! Il manque du monde là-dedans, je vas y remettre +des gardes municipaux et des généraux avec un tire-l'oeil spécial +exécuté par moi-même, là, sur le devant, premier plan! l'idée me monte +au cerveau que j'ai l'envie d'éternuer: un jeune gamin de Paris qu'a +trouvé la mort dans la circonstance et est coupé en deux par +l'explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant, +savoir le papa les jambes et la maman le reste, entourés par la foule. + +--Saquédié! dit maman Samayoux en s'animant un peu, voilà une idée +gentille, par exemple! Ce qui me chiffonne, c'est que je n'aurai pas de +machine infernale à montrer à l'intérieur. + +--On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin; droite, +gauche... à un autre! + +Il tourna la seconde page de l'album. + +--Va de l'avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa +position élevée, et remets du safran dans le sceau. L'or est trop rouge +là-bas, à droite, eh! Peluche! + +--Dans _l'Audience_, reprit un des barbouilleurs, qui en était toujours +à l'histoire d'assassinat, on dit que le juge d'instruction a eu le +temps de faire son testament avant de mourir. + +Un autre ajouta: + +--Le lieutenant d'Afrique a essayé de se tuer. + +Un autre encore: + +--Et la demoiselle est folle. + +--Bouchez vos becs généralement partout! commanda Gondrequin-Militaire; +on ne s'entend pas! + +--Ah ça? demanda de loin Mlle Colombe, qui remettait sa petite soeur en +cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-là, qu'on la radote +dans tous les coins de Paris? + +S'il y eut une réponse, Mlle Colombe ne l'entendit pas, car la petite +soeur venait d'emboucher sa trompette, et la terrible fanfare éclata +entre ses jambes. + +Quand le silence se fit, on put ouïr la voix douce et patiente +d'Échalot, qui disait: + +--Sois pas méchant, Saladin, petite drogue, c'est pour ton bien, et on +ne peut pas éduquer un enfant sans qu'il ait un peu de misère dans son +bas-âge. + +Saladin, l'héritier indivis du brillant Similor et du modeste Échalot, +criait comme un beau diable. Ce qu'on appelait son éducation était, en +définitive, une assez rude chose. Échalot l'accommodait en monstre, et, +à l'aide d'une baudruche collée d'une certaine façon autour de ses +tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis +encore soufflée à l'aide d'un tuyau de plume, il donnait à la tête de +l'enfant d'effrayantes proportions. + +--T'es douillet, reprenait le père nourricier sans se fâcher, que +dirais-tu! donc si on t'arrachait une dent au pistolet? Il n'y a pas, +pour attirer le monde, comme les encéphales qu'est bien réussis, et un +phénomène vivant de ton âge n'est pas embarrassé de gagner ses trois +francs par jour... Attends voir que j'aille aider M. Daniel à se +retourner. + +M. Daniel, c'était le lion invalide. + +Similor, à l'autre bout de la baraque, faisait trêve à sa leçon pour +rentrer dans son rôle d'incorrigible séducteur. + +--Je possède des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux +deux rougeaudes; mais ça m'est inférieur d'en attacher d'autres victimes +à mon char, dont la liste est si nombreuse. L'intérêt de deux amours +comme vous est de fréquenter à leurs débuts un jeune homme connu par son +truc et qui a ses entrées partout, même dans les sociétés chantantes! + +--Le second échantillon, disait Gondrequin à Mme Samayoux, est les +animaux divers sortant de l'arche à la suite du déluge; ça convient +assez pour votre ménagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de +première dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal... Ça +ne vous va pas? emballé! Passons au troisième, qui est coupé en deux: à +droite, _Le Passage de la Bérésina_ ou _les Frimas de la Russie sous +l'Empire,_ hommage à la troupe française; à gauche, _Les Enfants +d'Edouard_ immolés par l'usurpateur Cromwell, qui coupe également la +tête à Anne de Boulen, sa femme, et à l'infortunée Marie Stuart: ça +plaît, parce que ça rappelle plusieurs succès à différents théâtres +historiques. + +Ici, M. Baruque descendit de l'échelle et vint boire son verre de vin. + +En le déposant vide sur la table, il déclama d'une belle voix de +basse-taille qu'il avait: + +--Le voilà, ce poignard, qui du sang de son maître... + +--Du bon poussier de mottes, pas cher! cria aussitôt Peluche. + +Jupiter, dit Fleur-de-Lys, exécuta un roulement sur son tambour. Mlle +Colombe se précipita au centre de la salle en brandissant sa petite +soeur, qui jouait de la trompette; les deux élèves de Similor arrivèrent +en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours prêt à +favoriser la gaieté, entonna la _Marseillaise_. + +Il y eut alors branle-bas général. La troupe Samayoux, occupée à des +travaux d'intérieur, se mêla impétueusement aux rapins de l'atelier +Coeur d'Acier, et une gigue infernale souleva la poussière de la +baraque. + +--Trois minutes de chauffage gymnastique! hurlait M. Baruque, qui +battait la semelle tout seul à cause de sa dignité. + +Gondrequin tapait à tour de bras sur la grosse caisse et disait: + +--L'artiste et le soldat est le même dans la fougue de son +divertissement. Allume partout! chaud! chaud! + +Du sein de la danse effrénée, les cris des divers animaux de la +création, imités à miracle par les rapins de l'atelier Coeur d'Acier, +s'élevaient, formant un épouvantable concert. Similor criait dans le +porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effrayé, poussait des +vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris à la gorge par la +poussière, avait une quinte de toux convulsive. + +Au milieu de cette allégresse folle, deux personnes restaient calmes: +c'était Mme Samayoux d'abord, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie, +et c'était ensuite Échalot, fort empêché à calmer son fils d'adoption et +sa bête malade. + +--Halte! commanda Gondrequin au bout des trois minutes réglementaires, +on ne choisit pas sa vocation; sans ça, j'aurais l'épaulette et la croix +d'honneur. À la besogne, et brossons comme des tigres, après les +vacances du plaisir! + +Le calme se rétablit aussitôt, car il n'y a rien au monde de plus docile +que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque +remonta à son échelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son +cours. + +--Ah! murmura Mme Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre, +pour moi, la boisson a désormais goût de fiel, et c'est surtout quand +les autres s'amusent que je ressens la blessure de mon âme ulcérée. Il y +a des moments où j'ai idée de partir pour l'Amérique, où les grands +artistes français sont portés en triomphe par les sauvages, mais la +gloire elle-même d'avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le +coeur. Voyons voir aux tableaux. + +--Avec ça, répliqua Gondrequin, que je n'ai pas aussi ma peine d'avoir +pourri dans le civil, quand l'uniforme était mon rêve. Fixe! je sais +dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien +intéressante, où sont détaillés les tours de force et d'adresse: Auriol +et sa spécialité, la suspension aérienne, la boule, les couteaux, le +trapèze, la perche... + +La dompteuse mit sa tête entre ses mains et se prit à sangloter. + +--Maurice! balbutia-t-elle, Fleurette! + +Gondrequin tourna la page vivement et grommela: + +--J'ai fait une boulette! C'est vrai que le petit était pour le trapèze +et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour à droite, ra, +fla, voici le massacre de la Saint-Barthélémy, avec Charles IX, dont les +veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps +pour prix de son crime, et la mort de Coligny, célébrée par Voltaire; +voici la chèvre savante de M. Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_, +accompagnée de Quasimodo et des tours de l'église, d'après nature, +auprès desquelles travaille la Esméralda, restée pure malgré son +commerce; voici la pêche du crocodile dans les fleuves de l'Amazone, +compliquée par le boa constrictor se nourrissant d'un mouton tout entier +sans le mâcher, et l'enlèvement des petits d'une négresse par +l'orang-outang du Brésil, de la Plata; voici l'éruption du Vésuve à la +lumière de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous +les laves, pendant que le pêcheur napolitain retire paisiblement ses +filets en chantant la barcarolle; le _Janus moderne_ ou l'homme aux deux +figures, l'une devant, l'autre derrière, avec la particularité qu'il est +privé de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu'on peut voir en +perspective l'albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette +vivant et l'oiseau à tête de boeuf... + +Il y avait longtemps que Mme Samayoux n'écoutait plus. Elle posa sa main +sur l'album et dit: + +--Assez! faites le tableau comme vous l'entendrez. + +Puis elle ajouta d'une voix sourde: + +--Je ne sais pas si je me suis trompée, mais j'ai cru entendre prononcer +le nom du juge Remy d'Arx et le mot: assassinat. + +--Parbleu! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c'est de +l'histoire ancienne! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela +depuis deux heures d'horloge! + + + + +III + +L'affaire Remy d'Arx + + +La dompteuse était pâle autant que le hâle rubicond de ses joues pouvait +le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche. + +--Je l'avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plutôt dix +fois qu'une! + +Elle essaya de boire, mais son verre fut reposé sur la table sans +qu'elle y eût trempé ses lèvres. + +Gondrequin-Militaire, voyant qu'elle ne disait plus rien, rouvrit son +album et voulut continuer le détail de ses échantillons, car il avait au +plus haut degré la double conviction du commerçant et de l'artiste. Le +contenu de son cahier graisseux était pour lui la plus utile et la plus +mâle expression de la peinture au dix-neuvième siècle. + +--J'ai idée, fit-il avec son gros rire content, que vous n'étiez pas +bien proche parente avec M. le juge d'instruction, maman Léo. Où en +étions-nous? Le _Janus moderne_... non, c'est fait. Voilà un vrai +tire-l'oeil, tenez! la catastrophe du pont d'Angers, choisissant pour +craquer l'instant où deux bataillons du 67e y passent dessus avec armes +et bagages, musique en tête, tout le monde aux fenêtres, bateaux à +vapeur et surprise des passagers... + +La dompteuse le regarda d'un air si singulier qu'il resta bouche béante. + +--Il y a deux heures qu'on parle de cela, dites-vous! prononça-t-elle +avec effort. Le juge Remy d'Arx a donc vraiment été assassiné? + +--Quant à cela, oui, maman, et voilà plus d'un mois qu'il est enterré. + +--Par qui? + +--Dame... par les pompes funèbres, je suppose. + +Le visage de la veuve Samayoux devint écarlate et ses yeux lancèrent un +éclair. + +--Par qui assassiné? s'écria-t-elle d'une voix tremblante de colère; +est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur! + +Militaire devint plus rouge que la dompteuse; car, entre gens sanguins, +la colère se gagne avec une rapidité folle. + +--Vitrier! répéta-t-il en fermant les poings; est-ce que nous avons +gardé quelque chose ensemble, dites donc, la mère? + +Mais il s'arrêta et porta sa main renversée à son front, pour figurer le +salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d'ailleurs légitime, +l'idée qu'il allait perdre une bonne pratique avait surgi. + +--Respect au beau sexe! dit-il; une invective tombant de la bouche d'une +dame n'a pas les mêmes inconvénients que si elle avait été proférée par +un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n'êtes pas +de bon poil, maman Léo; je n'ai jamais porté l'uniforme, mais j'en ai la +galanterie... À la vôtre tout de même. + +Il vida son verre. Mme Samayoux laissa tomber sa tête sur sa main. + +--Assassiné!... dit-elle encore. + +--C'est donc ça qui vous chiffonne? reprit Gondrequin rendu à toute sa +sérénité. J'avais eu un petit moment l'idée d'en faire un tableau, mais +ça n'a pas eu le retentissement nécessaire pour l'effet. Les détails +manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n'a pas eu le succès +qu'elle méritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en +prenant ma demi-tasse, et j'ai cru d'abord qu'on allait avoir du joli, +car les faits divers avaient l'air de mélanger cette histoire-là à celle +de M. Mac Labussière, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits +Noirs; mais l'arrêt est rendu maintenant dans l'affaire des Habits +Noirs, qui doivent être partis pour leurs destinations respectives, et +n'ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un +tire-l'oeil, j'ai retourné à mes affaires. La commande tient toujours, +pas vrai, maman? + +La dompteuse fit un signe de tête affirmatif et pensa tout haut: + +--Comment savoir la vérité? + +--Il n'y a pas commère comme M. Baruque, répondit Gondrequin en se +rapprochant; les hirondelles de palais, ça vient quelquefois en foire, +et le juge en question n'était pas à l'abri de courir la prétentaine, +témoin l'endroit où on lui a fait avaler sa langue. Si vous êtes +immiscée à son passé par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme +si vous aviez lu toutes les pièces qui sont au greffe. + +--Monsieur Baruque! appela Léocadie d'une voix faible. + +--Holà! hé! Rudaupoil! appuya Gondrequin. Obligeance à l'égard des +dames! arrive ici! + +--Le voilà, ce poignard..., répliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui +descendit aussitôt de son échelle et vint à l'ordre, son pinceau d'une +main, son godet de l'autre. + +Aussitôt qu'il eut quitté les sommets d'où il surveillait le travail de +ses subordonnés, l'activité de ceux-ci se ralentit comme par +enchantement. + +--Voilà! fit M. Baruque, qu'est-ce qu'on me veut? Ne laissons pas sécher +l'ouvrage. + +Il s'interrompit pour ajouter: + +--Vous avez l'air toute tapée, maman Léo! + +--Dites-moi tout ce que vous savez, répliqua celle-ci en faisant effort +pour se redresser; ne me cachez rien, je vous en prie. + +Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les _i_, exposa que la +patronne voulait connaître à fond l'affaire Remy d'Arx. + +M. Baruque jeta derrière lui ce regard qui savait compter les coups de +pinceau donnés en une minute. + +--C'est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici +pour nous amuser. + +--C'est moi qui paye, dit Léocadie presque rudement. + +--Arme à volonté, en avant, marche! commanda Militaire. + +--Moi, ça m'est égal, dit Baruque, roule ta bosse! je crois que je +connais assez bien cette histoire-là. Il y a donc que M. Remy d'Arx +était un jeune homme de bonne vie et moeurs, au commencement, et qu'on +lui reprochait même, dans son monde, qu'il avait la timidité d'une +demoiselle et pensionnaire; mais pas du tout! Les choses changent bien +vite, quand un quelqu'un a le malheur de faire des mauvaises +connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du +pourquoi que l'instruction ne marche pas: c'est qu'on a trouvé des +indices drôles tout à fait, comme quoi, par exemple, le défunt juge +d'instruction, qui dînait chez les ministres et fréquentait la meilleure +société, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins, +Coyatier, dit le marchef, qu'on n'a pas revu depuis ce temps-là aux +environs de la barrière d'Italie... Cherche! + +--Hein? fit ici Baruque en s'interrompant, que vous avais-je annoncé? Je +n'en ai pas encore raconté bien long, et les voilà tous qui font cercle +comme à la parade! + +Les peintres, en effet, du côté de la scène, et les saltimbanques des +deux sexes, du fond de la salle, s'étaient rapprochés en même temps. + +Il n'y avait pour garder leur place que le lion valétudinaire et le +jeune Saladin, qui s'était endormi entre les pattes du monstre, à force +de pleurer. + +--Ça m'est égal, qu'on travaille ou qu'on ne travaille pas, allez! + +--Droite! gauche! fit Gondrequin, pas accéléré! + +--Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir +plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les +Habits Noirs de la cour d'assises, M. Mac Labussière, M. Meilhan et le +baron de Castres, étaient des bandits de six liards à côté des finauds +de _Fera-t-il jour demain_. Mais quoi! ceux-là c'est comme le serpent de +mer: tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j'ai +mon idée, et elle a deux têtes, mon idée, comme le veau phénomène. Je me +dis: De deux choses l'une: ou bien le juge Remy d'Arx était un +Habit-Noir... + +--Oh! fit-on à la ronde. + +Le poing fermé de Mme Samayoux frappa la table pour imposer le silence. + +--Il n'y a pas de oh! continua M. Baruque. Pour qu'on ne les trouve +jamais, ces lapins-là, il faut bien qu'ils soient protégés quelque +part... ou bien encore, et c'est la seconde tête de mon veau, le défunt, +qui passait pour un rude limier, était tombé sur la piste de la bande. +Ceux-là qui s'y connaissent disent que jamais chien n'est revenu de la +chasse de ces sangliers-là. + +«C'est sûr que Paris est bavard et qu'il y a des propos qui vont et +viennent. J'étais tout moutard à l'atelier Coeur d'Acier, la première +fois que j'ai ouï parler de cet ogre qu'on appelle le Père-à-tous, et on +en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise. + +«Je suis curieux, moi, j'ai guetté pour voir si l'ogre viendrait enfin +devant la justice, et quand j'ai ouï parler pour la première fois de la +bande des Habits Noirs, j'entends celle du mois dernier, je me suis dit +à moi-même: Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par +semaine. J'en ai fait la dépense, mais vas-y voir! Ce n'était pas trop +ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-là qui ne manquaient pas du +mot pour rire, seulement du Père-à-tous et du _Fera-t-il jour demain_ +pas l'ombre! c'était un ramassis de filous ordinaires, et si j'étais à +la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaçon au +tribunal de commerce. + +Ici Baruque, dit Rudaupoil, s'arrêta, trouvant son dernier mot joli et +pensant avoir droit à quelque marque d'approbation. + +--Après! fit Mme Samayoux sèchement. Vous ne me dites rien de ce que je +veux savoir. + +--Qu'est-ce que vous voulez savoir, maman Léo? demanda M. Baruque un peu +désappointé. Je vous préviens que l'instruction a l'air de patauger pas +mal, et que le fin mot de l'histoire est encore tout au fond du pot au +noir. + +La dompteuse hésita avant de répondre; elle avait les yeux baissés et +ses lèvres blêmes frémissaient. + +Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altération de +sa voix. + +--Il y a là-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme... + +--Ah ça! s'écria M. Baruque, d'où sortez-vous donc, si vous en êtes +encore là! + +--Je veux savoir, prononça lentement la dompteuse au lieu de répondre, +les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accusés d'avoir +assassiné le juge d'instruction Remy d'Arx. + + + + +IV + +D'où maman Léo sortait + + +Le sentiment généralement éprouvé par l'assistance était une compassion +assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman Léo. + +Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les +couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent. + +En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les +personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la +comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous +les noms de baptême du calendrier. + +Ce vaudeville est toujours le même, et toujours très amusant, à ce qu'il +paraît, car son succès se prolonge sempiternellement. + +En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant, +mais où il faut cependant un élément immuable: le sang. + +Au lieu de repasser la chronique de l'adultère, enrichi de diamants, qui +fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité +pareille la chanson favorite du crime. + +Cela n'empêche pas la vertu d'être fort considérée chez nous, mais on +n'en parle jamais. + +Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du +beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse, +et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du +meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot, +avec le nombre des coups donnés, la nature de l'outil employé, la place +des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture +que la victime gardait quand on l'a trouvée, déjà froide, les membres +convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés, +gluants et collés au carreau. + +Voilà quels sont nos appétits au dix-neuvième siècle. + +À Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus +aux jeunes écrivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout +uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise +populaire. + +M. Baruque avait demandé, dans son étonnement bien naturel: + +--Ah ça! d'où sortez-vous donc, maman Léo, si vous en êtes encore là? + +Et quoique la bonne femme fût une reine absolue dans sa masure, +l'auditoire avait presque souri. + +Similor, l'homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n'était pas +seulement un type très réussi de don Juan, il possédait à l'état latent +l'étoffe d'un courtisan. + +--La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de manière à être entendu, +aux deux rougeaudes ses élèves, la patronne n'a pas l'air, mais elle +travaille de cabinet, comme moi; quand les grandes idées pareilles à +celles qui lui emplissent le cerveau se trémoussent dans une coloquinte, +on ne peut pas faire attention à toutes les vulgarités journalières qui +occupent la fainéantise de notre population. + +Échalot le regarda d'un air attendri et murmura: + +--Quelle dorure de langue! Ah! si j'avais son talent! mais tout le monde +ne peut pas jouir des mêmes facultés. + +--Silence dans les rangs! ordonna Gondrequin-Militaire. + +Mme Samayoux elle-même crut devoir une explication à l'étonnement de ses +sujets. + +--Le garçon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur à +la flatterie de l'adroit Similor, ma tête travaille et ça fait mon +malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de +loin, de trop loin. Ça semble aujourd'hui que je suis une étrangère au +sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que +les plus naïfs paraissent en avoir connaissance. C'est comme ça, +entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir +à la volée, et je vas vous dire une chose: si j'en avais su seulement, +depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car +ça intéresse la tranquillité de mon existence. + +Involontairement, le cercle se rapprocha et l'on put entendre des voix +qui chuchotaient: + +--Est-ce que la patronne serait mélangée à ces affaires-là? + +--Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s'adressant +toujours à M. Baruque; les noms! + +Gondrequin-Militaire, qui était une bonne âme, lui prit la main, qu'il +serra à tour de bras. + +--C'est l'instant, c'est le moment, dit-il tout bas, fixe! et tenez-vous +ferme dans les rangs, maman; je n'ignorais de rien, mais le coeur m'a +manqué, quoi! et j'aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil. + +--On n'a jamais imprimé les noms tout au long sur le journal, reprit M. +Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillité. Dieu merci! on prend +des gants dans cette affaire-là, parce que ça touche à des familles +huppées. Le feu juge lui-même est ordinairement couché dans les feuilles +publiques en abrégé. La demoiselle a nom Valentine de V..., +connaissez-vous ça? + +--Oui et non, répondit Léocadie; je n'ai jamais su le nom, mais la +personne... + +Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en répétant: + +--Fixe! et du courage! + +--Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s'asseyant sur la table, +on met Maurice P... + +--Bien! dit Mme Samayoux, qui se tenait immobile et droite; merci, +monsieur Baruque! + +--Vous êtes une fière femme! murmura Gondrequin. + +--Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n'est pas bien malin de +compléter le nom, puisque les journaux l'avaient imprimé tout entier à +l'occasion du premier meurtre. + +Cette fois Mme Samayoux chancela sur son siège. + +--Le premier meurtre!... balbutia-t-elle. + +Il y eut un mouvement dans l'auditoire, où quelques-uns crurent que +l'ignorance de la dompteuse était jouée. + +--Le premier meurtre! dit-elle encore d'une voix où il y avait des +larmes; mes enfants, je vous ai menés à la baguette quelquefois, c'est +vrai, mais le métier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je +suis trop malheureuse! + +Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine. + +Les yeux de Gondrequin battaient par l'effort qu'il faisait pour ne +point pleurer. Échalot, le pauvre diable, passait tour à tour ses deux +manches sur ses yeux baignés de larmes. + +Les autres étaient partagés entre l'émotion inattendue et la curiosité +excitée violemment. + +Mme Samayoux avait croisé ses deux mains sur ses genoux; elle parlait +désormais pour elle-même et peut-être n'avait-elle plus conscience des +phrases entrecoupées qui tombaient de ses lèvres. + +--Ça semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brisée, mais c'est +comme ça, que voulez-vous? Je ne lisais plus le journal depuis que le +journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah! du temps qu'il était dans +l'Algérie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon; il +aurait fait un héros, ce cher enfant-là, sans l'amour qui le tenait. +Alors, comme le journal était muet, car toutes les autres choses et rien +c'est tout de même pour moi, j'avais défendu de l'acheter... C'est de +l'eau que je voudrais: une goutte d'eau. + +Mais c'était l'eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles +alla en chercher un verre à la fontaine de la rue St-Denis. Mme Samayoux +poursuivait: + +--Vous me direz qu'on n'a pas besoin des journaux pour apprendre; on +cause avec celui-ci ou avec celle-là, n'est-ce pas? eh bien! moi, je ne +causais plus. Ça me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens +gais, j'étais plus triste... et voilà comme ça s'est passé, tenez, je +veux vous le dire: il était revenu, je lui avais cuit son souper en +riant et en pleurant... + +--Le fricandeau! murmura Similor, dont les narines s'enflèrent. + +Échalot ajouta: + +--Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-là; c'est elle qui nous +donna de quoi remplir la bouteille. + +--J'eus toute une bonne soirée, continua Mme Samayoux, je pense bien que +ce sera ma dernière bonne soirée. On bavarda. Ah! si vous saviez comme +il l'aime! J'avais des pressentiments, c'est vrai, je lui dis: Petit, +prends garde! Mais il était fou de joie parce qu'il allait la revoir, et +le nom de Remy d'Arx... + +Elle s'arrêta comme effrayée. + +--Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils +devaient venir tous les deux le lendemain... et un autre encore, mais +personne ne vint et j'en fus presque contente. Le jour d'après, je +devais partir pour les Loges; au lieu de retarder le déménagement, je le +pressai: j'avais besoin de fuir; il me semblait que, loin d'eux, je +serais plus tranquille. J'avais peur, ah! c'est bien vrai ce que je vous +dis là, j'avais peur d'entendre parler d'eux, et pourtant je cherchais à +me rappeler mes prières que je disais du temps où j'étais jeune fille au +pays de Saint-Brieuc, et ce que j'en pouvais rattraper dans ma mémoire, +je le récitais à mains jointes pour leur bonheur!... + +Elle trempa ses lèvres dans le verre d'eau qu'on lui apportait. + +--Voilà pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle, +voilà comment j'ai besoin qu'on me dise tout. Ce qu'il y a de plus +impossible au monde, voyez-vous, c'est que Maurice soit coupable. + +Elle s'arrêta encore, parce qu'un mouvement d'incrédulité avait agité +l'auditoire. + +Ses yeux firent le tour du cercle, où tous les regards étaient baissés. + +--Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colère; les juges +feront peut-être comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller +contre l'idée de tout le monde. Mais c'est égal, contre l'idée de tout +le monde j'irai!... Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c'est un +effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal; rien +ne peut me tuer, désormais, puisque j'ai entendu ce que vous avez dit +sans mourir. + + + + +V + +Triomphe de M. Baruque + + +Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier Coeur d'Acier était +célèbre, non seulement par le bon teint de l'élégance de ses produits, +mais encore pour son insatiable appétit de flânerie. Ceux qui le +composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie, +puisqu'ils appartenaient en même temps à ces deux confréries joyeuses +des peintres barbouilleurs et des artistes en foire. + +La trêve de la besogne étant offerte et acceptée, chacun se mettait à +son aise: on avait couché la grande échelle, qui faisait l'office d'un +énorme divan; d'autres avaient apporté des tréteaux, d'autres enfin +restaient accroupis commodément dans la poussière. + +C'était une halte de bohémiens de Paris. Tout le monde savourait le +bienfait de ces vacances inespérées. On était là un peu comme au +spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant: + +--Ça fait pitié de voir les occasions tomber à celui qui n'est pas +capable d'en profiter avec éclat. Si aussi bien on m'avait demandé la +chose, au lieu de s'adresser au fabricant de croûtes et teinturier en +guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemblée par +l'élocution de ma parole! + +Échalot le regardait peler ses pommes et pensait: + +--C'est à ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources pécuniaires. +Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce défaut-là lui +coupe son sentiment paternel. + +M. Baruque, cependant, n'était pas fâché d'être en lumière; il gardait +cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus +d'une voix de basse-taille. + +Similor, ici, était injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta +point au-dessous du rôle brillant qui lui était confié par sa bonne +chance; il raconta couramment et dans tous ses détails l'histoire du +premier meurtre: le meurtre accompli au numéro 6 de la rue de +l'Oratoire, aux Champs-Elysées. + +Son récit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent +d'avance l'envers de cette sanglante comédie, mais il était positivement +exact au point de vue de ce que les journaux avaient porté à la +connaissance du public. + +Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs +écrivaient l'histoire en même temps qu'ils la faisaient. + +Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en +outre d'en rendre compte au public. + +De ce récit, composé sur des apparences habilement préparées et d'après +les pièces d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy +d'Arx aurait pu reconnaître le côté mensonger, une brutale évidence se +dégageait, sautant aux yeux de chacun. + +Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu +délivrée par le feu juge et la mise en liberté de Maurice Pagès, il y +eut des murmures dans l'auditoire. + +--C'était trop bête, aussi! dit Mlle Colombe en cassant un peu les reins +de sa petite soeur. + +Celle-ci demanda: + +--À qui donnera-t-on les diamants qui étaient dans la canne à pomme +d'ivoire? + +Mme Samayoux restait comme absorbée, elle ne dit rien sinon ceci: + +--Il a été libre un instant, et je n'étais pas là! + +--Les diamants, prononça sentencieusement Mlle Colombe, en réponse à la +question de sa petite soeur, c'est toujours confisqué par le +gouvernement pour récompenser les filles des généraux et les dames des +procureurs du roi. + +M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde était content de lui, +excepté pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant: + +--Faut que la patronne ait son idée pour faire mine d'ignorer des choses +comme ça. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait spécifié les détails +tout aussi bien que le colleur d'enseignes! + +--Continuez, monsieur Baruque, dit Mme Samayoux avec sa tranquillité +factice, sous laquelle perçait une navrante lassitude. + +--Alors, maman Léo, répliqua le petit homme, vous voilà bien fixée sur +le premier meurtre, pas vrai? + +--Oui... je suis fixée. + +--Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice +P..., imprimé dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut +dire Maurice Pagès? + +--Oui, je le comprends. + +--Va bien! Quant à la demoiselle, c'est une autre paire de manches: +Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que ça se +saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauvé la vie, ou tout au +moins la liberté de votre Maurice Pagès... + +--Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, ménagez vos expressions, +Rudaupoil! Quand même il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui +donne du comptant, je vous dirais encore: Respect à son sexe! + +--Je ne crois pas avoir besoin de leçon pour ce qui regarde les +convenances, repartit M. Baruque avec fierté, et il y a beau temps que +Mme veuve Samayoux connaît les sentiments que je nourris en sa faveur. +Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalité d'amour entre +deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien, +comme vous allez le voir. + +--Ah! fit Mlle Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a +laissé une petite soeur sur les bras avait pourtant des mille et des +cent! + +--Maurice Pagès, poursuivit M. Baruque, possédait peut-être autrefois +les qualités du coeur qui ont pu motiver l'intérêt que lui témoigne la +patronne, mais rien n'arrête le débordement des passions. Quand il fut +sorti de la conciergerie, il continua de se fréquenter avec la +demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique +appartenant à la plus haute société. + +«Il faut vous dire, et c'est à maman Léo que je parle, car tous les +autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle +avec le juge était une chose arrêtée. On avait signé le contrat et +publié les bans. + +«En passant, une observation qui a ses conséquences. On voit un peu plus +loin que le bout de son nez, c'est sûr. Je suis, moi, de ceux qui +pensent qu'il y avait là un marché, et que ce mariage était le prix de +la faiblesse du juge à l'endroit du Maurice pincé en flagrant. + +«La demoiselle avait dû dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui +m'est cher et je serai votre femme. + +«Ça n'est pas beau, et, en plus, ça a l'air bête. Ils sont si drôles, +dans le beau monde! Voilà un endroit où il s'en passe de cruelles, qui +ne viennent pas souvent à la cour d'assises, rapport à la richesse et à +la faveur des fautifs. + +«Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dorés disent que ça +fait frémir pour l'immoralité de toutes les turpitudes qu'ils +contiennent! + +«Et, quant à la bêtise, écoutez donc, depuis le commencement jusqu'à la +fin, ce juge-là, malgré sa réputation de savant, s'est toujours conduit +comme qui n'a pas inventé la poudre. + +«Voilà donc qui est très bien: les préparatifs de la noce allaient leur +train dans le bel hôtel des Champs-Elysées, chez une Mme d'O..., comme +le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce +nom-là. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y +coucherait en toutes lettres, c'est bien sûr. + +«Mais voilà une assez cocasse de chose: le bel hôtel est situé tout +contre la maison du numéro 6, où le premier meurtre avait eu lieu. Y +a-t-il là-dedans un fait exprès? Cherche! Faudrait avoir du temps à soi +comme un rentier pour deviner tant de rébus. + +«L'important, c'est que, après l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pagès +avait loué un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, sur +le derrière, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on +veut, sans être gêné par les voisins. + +«C'était là que Valentine de V... venait causer avec lui. + +«La veille même du mariage, M. Remy d'Arx reçut une lettre de Maurice +Pagès qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un défi. + +«Il se trouva qu'au moment où les amis et la famille étaient rassemblés +à l'hôtel des Champs-Elysées pour l'exposition de la corbeille, comme ça +se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons, +Mlle Valentine de V... manqua justement à l'appel. + +«Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et là une +servante lui dit qu'elle était partie en voiture, toute pâle et toute +défaite. + +«Pour aller où? + +«La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna +l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou. + +«Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a été en +prison. + +«Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y étais pas pour le +voir, mais la justice fut avertie. + +--Par qui? demanda ici Mme Samayoux, dont les yeux se relevèrent. + +--Oui, par qui? répéta Échalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la +hardiesse de se mêler ainsi à l'entretien. + +--Qu'est-ce que ça fait, par qui! répliqua M. Baruque. + +Les yeux de la dompteuse se baissèrent, et au lieu d'insister elle dit: + +--Allez toujours. + +--C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge +d'instruction empoisonné comme un rat dans une cave où l'on a jeté des +boulettes. + +--C'est tout? demanda la veuve. + +--C'est tout, et je crois que c'est assez comme ça. Il n'y avait pas à +nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle +étaient enfermés censément avec le cadavre. + +Dans l'auditoire on se demandait: + +--Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus! + +Et Similor ajouta entre haut et bas: + +--Quand les femmes qui ont dépassé l'automne de l'existence en tiennent +pour un jeune premier, ça fait frémir! + +Échalot se glissa derrière les groupes et vint lui mettre la main sur +l'épaule. + +--Toi, Amédée, dit-il, tu vas te taire! + +--Qu'est-ce que c'est?... commença fièrement le faraud en haillons. + +--Tu vas te taire! répéta Échalot, qui ne se ressemblait plus à lui-même +et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorité. Le petit +se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplacé la Providence. Tant +pis pour toi si tu n'as pas de coeur: Un mot de plus et on s'aligne! + +Similor haussa les épaules, mais il se tut. + +En ce moment, Mme Samayoux disait, en se parlant à elle-même plutôt que +pour poser une objection: + +--Qu'un homme soit frappé, ça se comprend, mais pour empoisonner +quelqu'un... + +--Il faut qu'il boive! s'écria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement! +Je n'en avais jamais tant su à l'égard de cette aventure; mais le bon +sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-là boive! + +--Et le juge, dit Échalot, qui revenait de son expédition, n'était pas +venu là pour se rafraîchir, peut-être! + +Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouillé que Mme Samayoux +tourna vers lui. + +Échalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son coeur. Dans +l'auditoire, quelques voix dirent: + +--Le fait est que le juge et les deux amoureux n'étaient pas vis-à-vis +les uns des autres dans la position où l'on se dit entre amis: +«Voulez-vous prendre quelque chose?» C'est louche. + +--Avec ça, s'écria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fiancée dans +une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber évanoui les +quatre fers en l'air, s'il a de la délicatesse! + +--Ça, c'est vrai, fit Gondrequin, mais après? + +--Après?... avec ça que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne +peut pas se défendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui +entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours +des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes célèbres? c'est ce +qui en fait le charme, et sans ça il n'y aurait pas besoin d'audience. + +--Parbleu! approuva-t-on à la ronde. + +Gondrequin lui-même parut ébranlé par ce raisonnement si clair. + +--Et à la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai été interrogé, j'ai +répondu: Tout ça m'est bien égal à moi. Je ne m'occupe pas du comment ni +du pourquoi, je dis: Pour être empoisonné, il faut boire, donc il a bu +puisqu'il est mort empoisonné. Faut-il reprendre l'ouvrage? + +Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux où il y avait de +l'égarement. + +Puis, au lieu de répondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et +cacha sa tête entre ses mains. + + + + +VI + +La chevalerie d'Échalot + + +Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les frontières connues de +la poésie en abordant le portrait de Mme veuve Samayoux, première +dompteuse française et étrangère; mais nous n'avons pas eu non plus la +crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute poésie. + +La poésie est partout, l'élément populaire en regorge, et on la retrouve +encore, réduite, il est vrai, à sa plus humble expression, jusque dans +les bas-fonds fréquentés par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus +le peuple et qui servent de bouffons au peuple. + +Le peuple entretient des bouffons, en sa qualité de dernier roi. Il n'y +a plus guère que lui pour mettre la main à la poche quand Triboulet et +sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles. + +Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaietés, et +nous ne pouvons plus le voir qu'à travers la terrible ironie de Victor +Hugo. C'était un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes étaient +rouges. + +Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au +milieu de nos contraintes comme les sauvages de la forêt américaine, +libres au milieu de nos décences hypocrites et de nos puériles +convenances, comme les oiseaux effrontés du ciel. + +Ils n'ont point de gêne pour gâter leur pauvre plaisir, et quand ils +rient c'est à gorge déployée. Ils n'ont point d'étiquette, quoiqu'ils +aient beaucoup de fierté; leur orgueil, naïf entre tous les orgueils, se +contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se +croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les +douze mois de leur perpétuel carême. + +Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs naïfs, de la naïveté +populaire. À cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie +jusque dans leur misère. + +La dompteuse s'était affaissée sur sa table de sapin dans une pose qui +manquait un peu de noblesse; elle tenait sa tête à deux mains et +respirait fortement comme ceux qui veulent s'empêcher de pleurer. + +Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs restèrent un instant +silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilité qu'ils +gardaient. + +Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui était un +ordre, et les peintres reprirent leur échelle. En même temps, Mlle +Colombe emmena sa petite soeur dans son coin pour lui retourner les +jarrets sens devant derrière, et Similor offrit la main aux deux +rougeaudes en leur disant: + +--Amours, nous allons étudier la danse des salons pour si votre étoile +vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain. + +Échalot revint près de son lion, perclus, et donna le biberon à Saladin. +Il avait l'air tout rêveur. + +Ce fut avec une émotion profonde qu'il dit à l'enfant, comme si ce +dernier eût pu le comprendre: + +--Ça doit te servir de leçon et d'exemple, ma petite vieille; tout un +chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des +alouettes toutes rôties. Faut souffrir, vois-tu, vilain môme, et puisque +des personnes établies dans la position sociale de Mme Samayoux peuvent +avoir de si grandes contrariétés, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui +ne possédons aucune économie! + +En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne +bougeait pas, mais dont la respiration devenait à la fois plus régulière +et plus bruyante. + +Les personnes un peu trop chargées d'embonpoint ont souvent la faculté +de ronfler tout éveillées; Mme Samayoux ronflait. + +Et le troupeau des vieux espiègles commençait à rire en l'écoutant. + +On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement. + +--La patronne avait entonné le petit banc dès ce matin, dit +Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au +rideau; elle avait déjà «son filleul» quand nous sommes entrés, et de +pleurnicher, ça vous achève. Droite, gauche! pas dangereux! Si on +plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque? + +M. Baruque répondit: + +--Ça veut tout savoir, et c'est incapable de supporter l'énoncé des +événements. Pour une brave personne, maman Léo en mérite le titre, mais +elle pourrait être la mère de Maurice, et c'est drôle que la passion a +survécu chez elle à la maturité. + +Il ajouta en bâillant: + +--Le voilà, ce poignard!... Mettez le soleil si vous voulez, militaire, +et même la lune avec les étoiles; je n'ai pas bonne idée de l'entreprise +maintenant. Cette femme-là a du coeur pour trois, elle est capable +d'abandonner les soins de son état, rapport au désespoir qu'elle +éprouve. + +La porte extérieure s'entrebâilla doucement pour donner passage au +jongleur indien et à l'hercule du Nord, qui se glissaient dehors sans +rien dire. + +--Dans la rue Beaubourg, dit Similor à ses élèves, il y a un endroit où +l'on sert le noir avec le petit verre pour trois sous. Si vous aviez +seulement à vous deux cinquante centimes, on pourrait se procurer une +soirée agréable. + +La porte s'ouvrit encore. Jupiter dit Fleur-de-Lys et le rapin peluche +disparurent tout doucement. + +M. Baruque mit par-dessus sa blouse un vieux paletot mastic qu'il avait +acheté d'occasion et dont il releva le collet avec soin. + +--Je vas revenir, fit-il négligemment; si la patronne me demande, vous +direz que j'ai couru acheter du tabac. + +Gondrequin-Militaire prit aussitôt son album. + +--J'ai une course à faire pour la maison, grommela-t-il en forme +d'explication, poussez la besogne, mais silence dans les rangs et ne +réveillez pas la bonne Mme Samayoux! + +Cinq minutes après, le dernier barbouilleur s'en allait bras dessus, +bras dessous avec Mlle Colombe, qui donnait la main à sa petite soeur. + +Échalot restait seul entre son lion assoupi et le jeune Saladin, dont il +ne tourmentait plus la tête de singe par respect pour le sommeil de la +dompteuse. + +Échalot n'était pas oisif, cependant; il avait retiré de dessous la +paille où sommeillait le lion un objet de forme singulière auquel nous +serions fort embarrassés de donner un nom. + +C'était en caoutchouc, et cela ressemblait un peu à certains produits +qu'on voit à la devanture des bandagistes. + +Il y avait deux pelotes, larges comme la moitié de la main et reliées +entre elles par une manière de tuyau flexible de douze à quinze pouces +de longueur. Chacune des pelotes était en outre pourvue de bandelettes +en peau très fine, et le tout était revêtu d'une couche de peinture dont +le ton neutre essayait d'imiter la carnation d'un corps humain. + +Échalot se mit à regarder avec complaisance ce mystérieux appareil, +puis, après avoir lancé un coup d'oeil à la patronne, qui semblait +dormir toujours, il enleva lestement sa veste, son gilet et même la +chose malaisée à définir qui lui servait de chemise. + +Pendant cette opération, il disait tendrement à Saladin, qui fixait sur +lui ses petits yeux chassieux: + +--Vois-tu, grenouille, tu deviendras un mâle comme moi avec le temps. Ce +que tu es à même d'examiner en moi s'appelle un torse dans les ateliers: +comme quoi j'ai posé pour le mien chez les plus grands artistes, de même +que Similor, ton père putatif et naturel, posait pour les jambes. Nous +aurions fait à nous deux un Apollon du Belvédère, lui par le bas, moi +par le haut, quoiqu'il en eût fallu un troisième pour avoir la figure, +n'étant ni l'un ni l'autre suffisamment avantagés sous ce rapport. + +Le jeune Saladin ayant voulu ouvrir la bouche pour lancer un de ces cris +lamentables qui, d'ordinaire, exprimaient son opinion, Échalot le +retourna et lui mit la tête dans la paille. + +Il n'avait pas l'heureuse enfance d'un prince, ce Saladin, mais ces +rudes commencements font quelquefois les hommes forts, et comme, sans +doute, on l'avait dressé à faire le mort quand il avait la figure +enfouie, il ne bougea plus. + +Nous sommes bien certains de ne blesser ici aucune pudeur malentendue en +entrant dans quelques détails techniques concernant une invention moins +grande que celle de la vapeur, mais qui peut avoir, néanmoins, son +importance. Elle était due à notre ami si modeste et si bon: Échalot, +ancien apprenti pharmacien. + +Il appliqua sur son nombril une des pelotes en caoutchouc et l'y fixa à +l'aide des bandelettes munies de petites agrafes qui la maintenaient +derrière son dos. + +C'était en vérité très bien fait. Les bandelettes se confondaient +presque avec la peau des hanches, et la pelote elle-même, n'eût été le +tuyau qu'elle soutenait, aurait ressemblé à une tumeur ordinaire. + +Échalot prit un petit morceau de miroir cassé et le promena tout autour +de sa ceinture, pour bien voir si tout allait comme il faut. + +--C'est joli, l'éducation! se disait-il; le môme ne demande pas son +reste, quoiqu'il ait le caractère irascible. Dès qu'il aura seulement +quatre ou cinq ans de plus, je lui fabriquerai une machine comme ça, en +rapport avec son âge, et on trouvera bien une autre petite bête analogue +pour les appareiller ensemble. C'est égal, la couleur n'y est pas encore +tout à fait, et faudrait coller un peu de cheveux par-ci, par-là pour +imiter parfaitement l'oeuvre du Créateur; mais quand ça va être arrivé à +son point, je dis que Mme Samayoux ne sera pas raisonnable si elle n'est +pas contente. + +Ici sa voix s'adoucit jusqu'au murmure, et il glissa un regard attendri +vers Mme Samayoux, qui ronflait bruyamment. + +--Voilà les mystères du coeur humain! pensa-t-il tout haut. Quand +Saladin a bien pleuré, il s'endort; et c'est de même chez les dames. Il +n'y a pas d'âge ni de sexe qui tienne, faut que les enfants d'Adam se +font du chagrin à soi-même, quand les circonstances ne s'y prêtent pas. +Y aurait-il un poisson dans l'eau plus heureux que la patronne, si elle +n'avait pas l'inconvénient de cette passion-là! + +Il s'approcha de la table sur la pointe du pied. + +Il tenait d'une main son invention, de l'autre un vieux pinceau, +déplumé, abandonné au rebut par un des apprentis de l'atelier Coeur +d'Acier. + +Mais ces objets ne faisaient qu'ajouter à l'expressive émotion de son +geste, pendant qu'il contemplait, avec une admiration poussée jusqu'à la +ferveur, le dos de Mme Samayoux. + +Celle-ci avait laissé tomber une de ses mains; comme sa tête restait +appuyée sur l'autre main, on voyait le profil perdu de sa face rubiconde +et chargée d'embonpoint. Ses cheveux très abondants, mais qui +grisonnaient par place, s'échappaient de son madras aux nuances +violentes, qui n'était pas de la plus entière fraîcheur. + +Bien des gens vous diraient qu'à quarante ans passés, un jeune homme, +pour employer les expressions d'Échalot quand il parlait de lui-même, ne +peut plus avoir les sentiments d'un page. + +D'autres pourraient penser que Léocadie Samayoux ne réalisait pas +exactement l'idée qu'on se fait d'une châtelaine. + +Et pourtant, je ne vois rien, en dehors des comparaisons chevaleresques, +qui puisse donner une idée du culte respectueux, mais ardent, payé par +ce pauvre diable à cette grosse bonne femme. + +Malgré mon habitude de tout dire, j'hésiterais à exprimer là-dessus mon +opinion, si elle n'était aussi sincère que mélancolique. + +La voici: + +En notre siècle si avisé, peut-être est-il nécessaire de plonger à ces +profondeurs pour trouver un dernier vestige de ces niaiseries sublimes +qu'on appelait les choses chevaleresques. + +Tout ce qui constitue la chevalerie était chez ce pharmacien de la Table +ronde: la vaillance, le dévouement, la vénération, et même cette petite +pointe de sensualité naïve qui allait si bien aux preux compagnons de +Charlemagne. + +Échalot resta une bonne minute en extase devant ou plutôt derrière la +dompteuse, dont la vaste corpulence affectait une pose pleine d'abandon. + +Les petits yeux d'Échalot brillaient extraordinairement, exprimant une +sorte de volupté austère. + +Ses deux mains, occupées par les objets que vous savez, se rapprochaient +involontairement comme pour se joindre dans l'attitude de la prière. + +--Léocadie! murmura-t-il enfin, dans un long, dans un tremblant soupir. + +Puis il ajouta, laissant jaillir l'éloquence de son coeur: + +--Sans qu'il y a la distance sociale qui nous sépare, je lui aurais +consacré tous les parfums de mon âme, dont j'ai gardé jusqu'alors la +virginité! Similor a contenté tous ses caprices, mais moi, n'ayant connu +que le malheur, à cause que je me suis toujours sacrifié à l'amitié, +jamais je n'ai tombé dans la frivolité du libertinage en parties fines. + +Il fit un pas de plus; son regard, glissant entre la carmagnole et le +madras, caressa chastement le cou robuste de la dompteuse. + +--C'est gras, murmura-t-il, c'est bien portant, ça ne se prive de rien, +buvant sa bouteille à chaque repas, sans jamais se faire du mal, ni +tomber dans les excès que je n'approuve pas chez les dames. Ça n'a pas +d'autre faiblesse que celle de la sensibilité qui fait que tous les +biens de la vie, généralement à sa portée, elle s'en fiche pas mal, tout +entière à une seule toquade. C'est vrai que ce serait un délice de +déjeuner tous les jours, dîner et souper en tête à tête avec la divinité +de mes rêves, et tout à discrétion, mais ça me plairait encore plus de +souffrir avec elle, de me précipiter dans le torrent pour la sauver ou +au sein des flammes dévorantes! Les autres l'ont abandonnée par +l'égoïsme naturel au genre humain, mais moi, je reste, je fais serment +de ne la quitter ni le jour ni la nuit, et si ça lui est agréable, je +répandrai pour elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang!... + +--Voilà ce que c'est, dit Mme Samayoux sans se retourner et d'un accent +assez paisible, le monde est fait comme ça: ceux qu'on aime avec +idolâtrie ne vous regardent seulement pas, et ceux à qui on ne fait pas +attention sont à genoux devant vous comme si on était un sanctuaire! + +Les jambes d'Échalot flageolaient sous lui. + +--Patronne, balbutia-t-il, je croyais que vous dormiez, c'est pourquoi +je ne me gênais pas pour dire des bêtises; mais il n'y a pas d'affront, +parce que je sais ce que je suis et ce que vous êtes. + +La dompteuse se redressa tout à coup en secouant sa crinière crépue. + +--Ce que je suis! répéta-t-elle, et son poing crispé heurta la table +violemment. C'est vrai qu'il y a encore un pauvre être au-dessous de +moi, puisque tu me regardes d'en bas, toi, bonne créature; mais, +sais-tu? si on leur disait qu'il y a quelqu'un ici-bas pour me +respecter, ils poufferaient de rire! + +--Qui donc qui se permettrait ça? demanda vivement Échalot. + +--Tout le monde, à commencer par le dernier des derniers. Mets-toi là! + +Elle lui montrait le siège occupé naguère par Gondrequin. Échalot fit un +pas, ne voulant point désobéir, mais il hésitait en face d'un si grand +honneur. + +--Mets-toi là, répéta Mme Samayoux, je ne dormais pas, je n'ai pas dormi +une seule minute, et je ne dormirai de longtemps. Verse à boire! + +Pour prendre la bouteille, Échalot déposa sur la table les objets qu'il +tenait à la main. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda la dompteuse. + +Ses yeux se gonflaient encore de larmes, mais elle était comme les +enfants, distraite à la moindre curiosité. Échalot rougit et répondit: + +--Ça peut encore être perfectionné, et je n'aurais pas voulu vous +montrer la chose incomplète. C'était une surprise; j'avais eu l'idée de +monter un trompe-l'oeil pour me réunir avec Similor, tous deux nus +jusqu'à la ceinture et représentant le phénomène des deux jumeaux +siamois, liés ensemble par un jeu de la nature. + +Léocadie prit à la main le système et l'examina d'un air connaisseur. + +--Ce n'est pas déjà si maladroit, dit-elle; on en avale de plus grosses +que ça en foire. Est-ce que c'est toi l'inventeur? + +Les yeux d'Échalot se mouillèrent, tant il se sentit fier et heureux. + +--Je n'ai pas l'intelligence d'Amédée, murmura-t-il, mais avec l'espoir +de vous être agréable, il me semble que rien ne me résisterait! + +Léocadie rejeta la mécanique et but une gorgée de vin, après quoi, elle +repoussa le verre. + +--Je suis malade, murmura-t-elle, car ça me paraît comme du fiel! + +Puis elle demanda: + +--Connais-tu bien ton Similor? + +--Amédée! s'écria Échalot. Lui et moi c'est des frères! + +--Tu parais compter sur son adresse? + +--Il n'y a pas plus fin que lui. + +--Serait-il dévoué à l'occasion? + +Échalot ouvrit la bouche pour répondre affirmativement, mais la parole +ne vint pas et il baissa la tête. + +--C'est qu'il me faudrait des hommes vraiment dévoués! murmura la +dompteuse. + +--Le fond n'est pas mauvais, répliqua Échalot; mais il se laisse +entraîner par son libertinage, toujours voltigeant de la brune à la +blonde, dont il sait se faufiler partout, à cause de son élégance et de +son toupet. Mais moi, c'est différent, j'ai mis un frein à mes passions +pour m'occuper de Saladin et lui préparer sa carrière. Mon abnégation +pour vous a pris naissance dans ce que vous avez été utile à Saladin, et +alors ça a grandi petit à petit jusqu'à la chose que je vous +sacrifierais avec plaisir mon existence et mon honneur lui-même, et se +faire hacher pour vous comme chair à pâté! + +Mme Samayoux lui tendit sa rude main, qu'il porta pieusement à ses +lèvres. + +--Merci, dit-elle, vous ne payez pas de mine, c'est vrai, mais j'ai +bonne idée de vous. Je me défie des farauds ambitieux et langues dorées, +car c'est encore dans les rangs du petit peuple qu'on trouve le plus de +coeurs sincères; seulement il faut choisir, étant exposés à y rencontrer +encore pas mal de racaille. + +Elle s'interrompit pour ajouter d'un air pensif: + +--Non, non, je ne dormais pas; je les ai bien vus s'en aller à la queue +leu leu, et ça fait pitié quand on considère l'espèce humaine! mais ça +m'était bien égal, ma pauvre tête travaille comme une folle, cherchant +un moyen de braver les menaces du sort. Je mettrais ma main au feu +jusqu'au coude que ces deux enfants-là ne sont pas coupables! + +--Ça me paraît aussi de même, dit Échalot résolument, puisque c'est +votre idée. J'ai été bien souvent me chauffer à la cour d'assises et je +ne suis pas étranger à la façon dont ça se joue. Il y a une bonne chose +que l'avocat pourra beurrer dessus toute une tartine, c'est sûr, et le +procureur du roi sera bien fin s'il peut prouver que les deux amoureux +ont fait boire le juge malgré lui. + +--N'est-ce pas? s'écria vivement Mme Samayoux, ce n'est pas quand on +vient surprendre sa fiancée avec un rival qu'on accepte un verre de vin +de bonne amitié. Si j'étais juré... mais voilà! il y a un coup monté, ça +saute aux yeux! Par qui? je n'en sais rien, et quand on pense à ce qui +peut se passer dans l'idée des avocats... Moi d'abord, quand il s'agit +des tribunaux, je dis que c'est la misère! Si on venait m'arrêter pour +avoir assassiné Louis-Philippe, qui n'est pas mort, ou Napoléon qui a +péri à Sainte-Hélène, je ne suis pas bien sûre que j'en réchapperais. +Échalot secoua la tête avec gravité et dit: + +--C'est vrai que la justice humaine est fragile dans son aveuglement, +mais au-dessus de la faiblesse des hommes il y a l'oeil de la +Providence. + +Mme Samayoux le regarda, et il baissa aussitôt les yeux avec modestie. + +--Toi, dit-elle, retrouvant une nuance de gaieté, car la présence et la +sympathie de ce pauvre être lui faisaient vraiment du bien, tu es une +bonne âme, mais, vois-tu, faudrait l'aider, la Providence, et que +pouvons-nous à nous deux? J'ai beau chercher, ma cervelle est vide, et +quand je songe qu'ils sont tous deux en prison, dans des cachots +séparés, et ne pouvant pas même mélanger leurs sanglots... + +Elle essuya une larme qui tremblait à sa paupière; Échalot fit de même +avec le pan de sa redingote. + +--C'est dans ces moments-là, reprit la dompteuse en laissant tomber ses +deux bras, qu'on voudrait avoir reçu une éducation soignée et posséder +des connaissances intimes dans la haute pour être à même de soulager +l'infortune. Si seulement j'étais riche... + +--Vous avez dû pelotonner un joli bout de galon, fit observer Échalot +d'un air flatteur. + +Mme Samayoux haussa les épaules avec un soudain emportement. + +--Je parie que mon saint-frusquin va y passer jusqu'au dernier sou! +s'écria-t-elle. Les mains me démangent de jeter l'argent par les +fenêtres, et si la dépense servait à quelque chose, crois-tu que je +regretterais mes écus? + +--Bien sûr que non, patronne. + +--Je donnerais tout! et je ferais des dettes par-dessus le marché! Mais +comment s'y prendre? par où commencer? + +--Ah! je ne sais pas! je ne sais pas! fit-elle dans son découragement +plein de fiel; j'ai idée de tout casser et de tout briser! mon +établissement, je m'en moque! ma réputation, je n'en veux plus! J'avais +entamé une grande entreprise qui devait rapporter des mille et des cent, +j'avais payé les yeux de la tête à la ville pour le local; jamais on +n'aurait vu en foire un théâtre aussi reluisant que le mien; mais c'est +fini de rire! Je vas renvoyer mes artistes en leur donnant ce qu'ils +voudront d'indemnité; je vas renvoyer les peintres, les colleurs, les +menuisiers, toute la clique! Je vas vendre mes animaux, et pour un peu +je me jetterais par-dessus le parapet du pont, voilà! + +Échalot était consterné; il essayait de maladroites consolations qui +n'étaient pas écoutées. + +Mme Samayoux s'était levée et parcourait la baraque à grands pas. Elle +ressemblait à une lionne dans sa cage, et certes, à l'heure qu'il était, +deux hommes robustes auraient fait preuve de témérité en l'attaquant. + +--S'il ne s'agissait que de tripoter un tigre, s'écria-t-elle, ou que de +faire une omelette avec une demi-douzaine de militaires, qu'on prendrait +par la peau du cou et qu'on tortillerait comme la paille à rempailler +les chaises! ah! ça me soulagerait crânement d'abîmer quelqu'un, mais, +là, de fond en comble!... En seraient-ils moins malheureux, là-bas, +entre les quatre murailles de leur prison?... mon Dieu, Seigneur! les +pauvres enfants! les pauvres enfants! + +--Mais donne-moi donc une idée, toi! fit-elle en s'arrêtant devant +Échalot, qu'elle secoua rudement. + +--Fouillez-moi plutôt, patronne, murmura l'ancien pharmacien, dont les +yeux étaient pleins de larmes. Si on pouvait pénétrer dans leur cachot, +vous et moi, et rester à leur place pendant qu'ils s'évaderaient. + +--Est-ce qu'on pourrait me prendre pour elle? demanda Mme Samayoux, qui +eut presque un sourire. Et lui! il est si beau!... + +--Et moi si laid, pas vrai? acheva Échalot. Ça ne fait rien, patronne, +je suis tout de même bien content de vous avoir un petit peu régayée. + +--Oui, répliqua la bonne femme, soudaine comme les enfants et dont toute +la colère était tombée pour faire place à une rêveuse mélancolie, tu +m'as fait rire et ce n'était pas facile, car j'en ai gros sur le coeur. +As-tu entendu tout à l'heure que le Gondrequin-Militaire m'appelait +madame Putiphar? + +--Voulez-vous que je m'aligne avec lui! s'écria Échalot. + +--Pour quoi faire? je ne suis pas bégueule, mon vieux, et mon opinion +c'est liberté libertas pour une femme veuve dans ma situation qui peut +se mettre au-dessus des bavardages. Pourtant je suis bien changée depuis +ce soir où je le vis pour la dernière fois: j'entends mon chéri de +Maurice, et j'avais fait dessein de marcher droit parce qu'il y avait en +moi une idée qui me donnait du respect pour moi-même. Je me regardais un +petit peu comme sa mère. C'est drôle, pas vrai? de jalousie il n'en +était plus question, et j'en étais à me demander si vraiment j'avais pu +espérer autrefois qu'il hésiterait entre une grosse maman comme moi et +Fleurette, ce bouton de rose? + +--Il y a des gens, soupira Échalot, qui préfèrent mieux la rose épanouie +à n'importe quel bouton. + +--Tais-toi! pas de bêtises! on se connaît; et ce qui prouve bien que ma +folie est guérie, c'est qu'il ne me viendrait pas à l'esprit désormais +de penser à l'un sans penser à l'autre. Ah! mais non! je ne veux pas le +sauver tout seul, je veux la sauver avec lui. C'est mes deux enfants, +quoi! mes deux amours bien-aimés; il me les faut tous deux, il me les +faut heureux, et le restant de mon espoir est de vieillir ici ou là, +dans quelque coin, d'où je pourrai regarder leur bonheur. + +--Etes-vous assez bonne! murmura Échalot, dont l'attendrissement ne +faisait pas trêve un seul instant. + +--Pour la bonté, je ne dis pas, répliqua Mme Samayoux avec tristesse, +mais ça n'avance pas beaucoup les affaires, et j'ai beau me creuser le +cerveau, je ne trouve aucun moyen de venir à leur secours. + +--Cherchons, patronne. + +--J'ai tant cherché! fit la dompteuse, qui se laissa retomber sur son +siège. Quand tu m'as parlé tout à l'heure, j'en étais à rêvasser un tas +de fariboles comme on fait quand on est au bout de son rouleau. Je +songeais à ces hasards qui arrivent toujours à point dans les contes de +fées; je me disais: il n'y a donc plus de ces bons génies qui exauçaient +les souhaits des malheureux?... + +--Dame!... fit Échalot, croyant qu'on l'interrogeait. + +--Qui descendaient par le tuyau de la cheminée, continua maman Samayoux +sans prendre garde à l'interruption, ou bien encore qui arrivaient par +la fenêtre ou par le trou de la serrure au moment juste où tout espoir +était perdu? + +--Qui sait? fit encore Échalot. + +--Il me semblait que dans ma pauvre baraque désertée j'allais entendre +au-dehors une petite main faisant toc-toc à ma porte... + +--Écoutez! s'écria Échalot qui devint pâle. On a fait toc-toc! + +La dompteuse se leva toute droite. + +À la porte extérieure, deux coups discrets avaient été frappés en effet. + +--Si c'était le bon génie! balbutia Échalot. + +La dompteuse essaya de sourire, mais elle ne put, et ce fut d'une voix +altérée par l'émotion qu'elle prononça ce seul mot: + +--Entrez! + + + + +VII + +M. Constant + + +Mme Samayoux avait évoqué une bonne fée, la bonne fée venait-elle au +commandement? Échalot n'était pas éloigné de cette opinion et ouvrait +déjà de grands yeux. + +Dans le monde entier, il n'y a pas de pays plus ami du merveilleux ni +plus crédule que la foire. + +La porte roula sur ses gonds branlants; ce ne fut pas une fée qui entra, +mais bien un homme de forte carrure, boutonné du haut en bas, dans un de +ces pardessus qu'on appelait des redingotes à la propriétaire. + +Le nez de cet homme brillait comme un rubis par-dessus les plis d'une +vaste cravate en laine tricotée; il portait un chapeau évasé par en haut +et dont les larges bords se cambraient selon la forme dite _bolivar_. + +Il avait aux mains des gants fourrés, une belle paire de lunettes d'or +sur le nez et des socques articulés par-dessus ses souliers. + +--Suis-je au bout de mes longs voyages? demanda-t-il en franchissant le +seuil. Est-ce ici le séjour de madame veuve Samayoux, dite maman Léo, +première dompteuse cosmopolite et directrice des Prestiges Parisiens +réunis aux animaux féroces par privilèges de l'autorité? + +Ceci fut débité avec une emphase moqueuse qui rappelait assez bien le +ton de l'arracheur de dents, poussant son boniment entre deux +«Allez-la-musique!» + +Mme Samayoux mit sa main étendue au-devant de ses yeux un peu éblouis +par les larmes. + +--C'est moi la première dompteuse, dit-elle rudement, qu'est-ce que vous +lui voulez? + +Échalot, qui s'était reculé jusqu'à son lion, examinait le nouveau venu +à la dérobée et se disait: + +--Je ne le connais pas, cet oiseau-là, mais c'est drôle, il y a des +têtes qu'on croit toujours avoir vues quelque part. + +L'étranger repoussa la porte et fit quelques pas à l'intérieur de la +baraque. + +--Est-ce qu'on pourrait avoir l'avantage d'obtenir un tête-à-tête avec +vous? demanda-t-il. + +--Je ne suis pas en humeur de plaisanter..., commença la dompteuse. + +--Ni moi non plus, interrompit le nouveau venu; j'ai ouï conter que vous +aviez assommé feu Jean-Paul Samayoux, votre mari, en jouant avec lui de +bonne amitié. J'espère vivement que nous ne jouerons pas ensemble. Mais +j'ai des choses importantes à vous dire et vous seule devez les +entendre. + +La veuve le regardait d'un air sombre. + +--L'homme, dit-elle en contenant sa colère, autant vaudrait agacer un +tigre que de me caresser à rebours un jour comme aujourd'hui. Qui +êtes-vous? + +L'étranger prit une chaise qu'il approcha du poêle, contre lequel il mit +ses socques. + +Échalot faisait mine de préparer son biberon pour le petit; mais il +songeait: + +--Je me méfie! C'est comme le soir où Amédée me mena jouer la poule à +l'estaminet de L'Épi-Scié. Pourquoi donc que je pense justement à cela, +moi? + +L'inconnu donna un petit coup de doigt sur ses lunettes d'or, et dit, en +chauffant ses pieds avec un évident plaisir: + +--L'hiver s'annonce raide, cinq degrés chez l'ingénieur Chevalier, au +commencement de novembre! et j'ai fait la route de Saint-Germain, aller +et revenir, pour avoir votre adresse. Je ne sentais plus mes orteils. + +Il ajouta en baissant la voix tout à coup: + +--Mais c'était une fantaisie de la pauvre mademoiselle Valentine, et Mme +la marquise m'aurait tout aussi bien envoyé à Pékin qu'aux Loges. + +--Emmène ton mioche dans le coin, là-bas, dit la veuve à Échalot en lui +montrant l'endroit le plus reculé de la baraque. + +--Je peux m'en aller tout à fait si je suis de trop, murmura le bon +garçon avec sa soumission ordinaire. + +--Fais ce qu'on te dit et ne raisonne pas! + +Échalot emporta aussitôt Saladin à l'endroit désigné et se mit à causer +tout bas avec lui comme si l'enfant avait pu le comprendre. + +--Ça s'embrouille, murmurait-il; tu vas être content, toi, farceur, car +je parie bien qu'il ne sera plus question de t'enfler la caboche d'ici +longtemps. La patronne n'a pas de chance tout de même: au moment +d'établir une si belle boutique!... et on aurait fait de l'argent avec +la chose des deux siamois attachés naturellement par le ventre, des tas +d'argent! + +Malgré sa bonne envie d'obéir à la patronne en se montrant discret, son +regard ne pouvait se détacher de l'étranger, et il en revenait toujours +à penser. + +--C'est étonnant! je jurerais que je ne l'ai jamais vu, et il me semble +à chaque instant que je vais retrouver son nom! + +Mme Samayoux quitta sa chaise et vint se mettre debout auprès du poêle. + +--Je vous ai demandé qui vous êtes, dit-elle en baissant la voix, mais +s'il ne vous convient pas de me répondre, c'est égal. Je suis dans la +tristesse et le peu que vous avez dit m'a donné un espoir. C'est de +Fleurette que vous avez parlé, n'est-ce pas? + +--J'ai parlé de Mlle Valentine de Villanove. + +La dompteuse rappela à sa mémoire le récit de M. Baruque et murmura: + +--Valentine de V... c'est bien cela. + +--Ou bien encore, poursuivit l'étranger, Valentine d'Arx, car la pauvre +malheureuse enfant, depuis qu'elle est folle, s'est mise en tête que +c'était là son vrai nom. + +--Folle! répéta Mme Samayoux, dont le souffle s'embarrassa dans sa +poitrine. Et elle croit donc être la femme de l'homme qui est mort? + +--Non, fit l'étranger, elle croit être sa soeur. Ah! ah! si vous ne +savez rien, je vais vous en apprendre de belles... + +--Mais, interrompit la veuve, si elle est folle, on ne l'a pas gardée en +prison? + +--Parbleu! elle n'a jamais été en prison. + +--Et Maurice? + +--Celui-là c'est une autre paire de manches... Mais asseyez-vous, bonne +dame, vous ne tenez pas sur vos jambes, ma parole d'honneur! et +maintenant que j'ai les pieds chauds, nous allons nous mettre à notre +aise en buvant un verre de vin, si vous voulez. + +Il se leva et prit le bras de la veuve, qui chancelait en effet. + +--Vous avez affaire à un bon enfant, vous savez, continua-t-il en la +ramenant vers la table, et nous ferons une paire d'amis tous deux, j'en +suis certain. Ça m'a amusé en commençant de poser en casseur vis-à-vis +d'une luronne de votre numéro, mais vous n'êtes qu'une femme, après +tout, puisque vous pleurez, et je reprends vis-à-vis de vous la +galanterie de mon sexe. + +Il aida la dompteuse à s'asseoir, en ajoutant: + +--Vous ne me demandez plus qui je suis en faisant les gros yeux, alors +je vous le dis: ni chiffonnier ni prince, à peu près le milieu entre les +deux: M. Constant, officier de santé et plus avisé que bien des +fainéants qui ont passé leur thèse, premier aide préparateur dans la +maison du Dr Samuel dont j'ai la confiance et qui me fait tout ce qui ne +concerne pas mon état, spécialement la chasse à la dompteuse, car voilà +trois fois vingt-quatre heures que je cours sur votre piste comme un +Osage dans les forêts vierges de l'Amérique du Nord... pas bien riche +avec cela, mais amateur de ce qui brille et portant des lunettes de +chrysocale avant de les troquer contre des lunettes d'or. Est-ce de la +franchise, ça? Ambitieux pas mal et nourrissant l'espoir que l'aventure +de la petite demoiselle pourra me pousser dans le monde, puisqu'elle m'a +déjà mis en relations avec des gens que je n'aurais jamais approchés +sans cela; exemple, Mme la marquise d'Ornans, Mme la comtesse Corona (un +joli brin celle-là, ou que le diable m'emporte!), le colonel Bozzo, qui +est dix fois millionnaire, M. de Saint-Louis, qui succédera peut-être à +Louis-Philippe et d'autres encore. + +--Je vous en prie, prononça tout bas la veuve, parlez-moi de Fleurette. + +--Et de Maurice, pas vrai? interrompit M. Constant avec un bon gros +rire; vous n'êtes plus toute jeune, mais il y en a de plus déchirées que +vous, et il paraît que le lieutenant est joli comme un amour. Moi je ne +le connais pas, je dis seulement que s'il est moitié aussi beau que +mademoiselle Valentine est belle, ce doit être un Adonis! Ne vous +impatientez pas, j'arrive à l'objet de ma visite. + +Son doigt martela par trois fois, à petits coups bien espacés, le milieu +de son front, et il ajouta: + +--Le Dr Samuel dit que ça pourra guérir avec des soins et du temps, mais +elle l'est tout à fait. + +--Pauvre Fleurette! balbutia la veuve, qui resta bouche béante. + +--Hélas! oui, comme un beau petit lièvre, et soyons justes, il y avait +bien de quoi toquer une jeune personne de cet âge-là, quoiqu'elle n'ait +pas été élevée dans du coton. Mais ne vous faites pas trop de mal, vous +savez, on la soigne à la papa, et il n'y en a pas deux comme le Dr +Samuel dans Paris pour traiter les maladies de cette espèce-là. Elle +n'est pas méchante, tout le monde l'adore à la maison, tous les jours +elle reçoit des visites de vicomtes, de baronnes et de marquises: elle +mange bien, elle boit bien, elle dort bien... + +--Folle! répéta pour la seconde fois Mme Samayoux; car elle avait cru +d'abord à une exagération de langage: tout à fait folle! + +M. Constant hocha la tête gravement en signe d'affirmation et il y eut +un silence. Échalot ne travaillait plus depuis que le nouveau venu avait +prononcé le nom du colonel Bozzo. + +Échalot le dévorait des yeux et prêtait attentivement l'oreille. + + + + +VIII + +Échalot aux écoutes + + +Ni Mme Samayoux ni M. Constant ne faisaient attention à Échalot, qui +était à demi-caché derrière un poteau. + +Le temps avait marché et ces journées de novembre sont courtes; la +baraque commençait à se faire sombre. + +M. Constant et la dompteuse étaient assis en face l'un de l'autre. + +M. Constant, qui avait l'air d'un homme tout rond, très disposé à +prendre ses aises, avait versé sans plus de façon du vin dans les deux +verres. + +--Je ne suis pas plus bête qu'un autre, reprit-il, quoiqu'on n'ait pas +encore songé à moi pour l'Académie des sciences, mais quant à bon +garçon, ça y est des pieds à la tête! vous verrez que nous serons +camarades. À votre santé, maman Léo: c'est comme ça que la petite +mademoiselle vous appelle. + +La dompteuse le regardait d'un air indécis. + +--C'est vrai que vous avez l'air bonne personne, dit-elle, et si vous +êtes venu chez moi, ce n'est bien sûr pas pour me faire du chagrin, mais +vous me parlez comme si je savais quelque chose et je ne sais rien de +rien. + +--Pas possible! s'écria M. Constant; la foire des Loges n'est pas le +bout du monde, et les journaux ont assez radoté là-dessus! + +--Aujourd'hui même, répliqua la dompteuse, aujourd'hui seulement j'ai +appris ce que les journaux ont pu dire. Ce serait trop long de vous +expliquer pourquoi je restais dans l'ignorance. J'avais beaucoup +d'ouvrage, et puis peut-être que je ne regardais pas autour de moi de +peur de voir, car c'est bien certain que, depuis des semaines, je ne me +suis jamais levée sans avoir un poids sur le coeur. On dit qu'il y a des +pressentiments. Mais ce qu'on m'a rapporté tout à l'heure, c'est +l'histoire du meurtre dans la chambre garnie de la rue d'Anjou; tout ce +qui a suivi, je l'ignore, et si c'est un effet de votre bonté, je +voudrais bien le savoir. + +--Comment donc! fit l'officier de santé, mais c'est tout simple, ça! +Figurez-vous que je vous aime déjà tout plein, maman Léo; je suis entré +ici croyant avoir affaire à un gros hérisson de casseuse de cailloux et +vous êtes douce comme un petit agneau. Nous allons donc commencer par le +commencement. Attention! vous avez beau avoir de la peine, ça va vous +amuser; d'abord il n'y a pas eu de meurtre rue d'Anjou... + +--Ah! s'écria la veuve, j'en étais sûre! + +--Parbleu! ça tombe sous le sens! les tourtereaux n'étaient pas là pour +le plus grand plaisir du juge d'instruction Remy d'Arx; mais ils avaient +fait dessein de se périr ensemble par désespoir amoureux, voilà tout. +L'autre juge d'instruction, celui qui a succédé au défunt Remy d'Arx, M. +Perrin-Champein, est un fin finaud de la finauderie, qui a des yeux +par-devant, par-derrière et sur les côtés, un vrai chien de chasse, +quoi! Il n'a pas seulement baissé le nez vers cette piste-là, et quand +Mme la marquise est allée le voir pour lui demander sa protection en +faveur de la demoiselle, il a répondu: «Dormez sur vos deux oreilles; je +pense bien qu'il n'y a pas que des roses blanches et des fleurs de lys +dans l'aventure de mademoiselle votre nièce; mais ça regarde un conseil +de famille bien plus que la cour d'assises.» + +--Mais alors, dit la veuve, que son grand espoir étouffait, Maurice +aussi doit être à l'abri? + +--Pour le fait divers de la rue d'Anjou, oui, maman; reste seulement la +mauvaise plaisanterie de la rue de l'Oratoire, 6, chambre n° 18, au +second. Vous voyez si je suis ferré sur ma géographie! Savez-vous ce que +c'est qu'une commission rogatoire, vous? + +--Non, répondit la veuve, je ne sais pas grand-chose, allez, monsieur +Constant. Buvez donc, si vous ne trouvez pas mon vin trop mauvais. + +--C'est ça! et vous allez trinquer avec moi! Une commission rogatoire, +c'est quand les juges se dérangent, et M. Perrin-Champein s'est dérangé +pour venir chez nous interroger la petite demoiselle: quand je dis +petite, elle a une taille superbe, mais de la voir tomber si bas, ça +fait l'effet comme si elle était redevenue une enfant. Vous savez, on se +fait des idées sur les gens qui ont de certains métiers; moi, je me +représente les messieurs du parquet avec des têtes de vautour ou de +faucon: eh bien! M. Champein est ça tout craché! Il vous a une paire +d'yeux ronds et pointus qui entrent dans le corps comme des vrilles, une +grande bouche qui ressemble à une plaie, et un nez en lame de sabre. Il +avait l'air un peu en rage, parce qu'il ne pouvait rien tirer de +mademoiselle Valentine; mais il disait à chaque instant: «L'instruction +n'a pas besoin de cela!» Et il ajoutait: «Les deux chambres étaient +contiguës: dans l'une, Hans Spiegel; dans l'autre, l'ex-lieutenant +Maurice Pagès. Hans Spiegel avait volé les diamants de la Bernetti, qui +valaient un demi-million; Maurice Pagès n'avait pas le sou et il était +amoureux d'une jeune personne très riche; la porte condamnée qui +communique du numéro 18 au numéro 17 garde des traces nombreuses +d'effraction, et les instruments qui avaient servi à opérer l'effraction +ont été retrouvés dans la chambre numéro 18, où l'ex-lieutenant Pagès +faisait son domicile...» + +--C'est vrai que c'est terrible, balbutia la veuve, dont les tempes +étaient baignées de sueur. + +Échalot se demandait: + +--Quel coup monte-t-il, et pourquoi tout ce bavardage? C'est quelqu'un +d'entre eux qui s'est fait une tête, puisque je ne peux pas mettre son +nom sur sa figure! + +--Attendez donc, disait cependant M. Constant de sa bonne grosse voix +toute ronde, nous ne sommes pas au bout. Et M. Perrin-Champein +mâchonnait le nom du lieutenant Pagès comme s'il avait eu dans le bec un +lambeau de sa peau. Ah! ah! celui-là sait son état, et on pouvait bien +voir que, dans son opinion, le Remy d'Arx a eu ce qu'il méritait. On ne +fait pas comme ça des marchés privatifs sur le dos de la justice, +j'entends quand on est magistrat, car vous allez bien voir que je n'en +veux pas au lieutenant... Mais suivons le fil: Hans Spiegel est égorgé +comme un boeuf, toute la maison se réveille à ses cris, on sort ou l'on +se met aux croisées, et les gens peuvent voir le lieutenant sortir par +la fenêtre même de la victime, voyager le long du treillage, passer dans +un arbre comme un écureuil (entre parenthèses, vous savez, maman, s'il +était fort en gymnastique!), puis entrer, par la fenêtre encore, à +l'hôtel d'Ornans, où il est finalement arrêté... Pensez-vous que M. +Champein a là une jolie affaire pour ses débuts? + +La tête de la veuve s'inclina sur sa poitrine; elle semblait n'avoir +plus de sang dans les veines. + +--Et si on le laisse faire, ajouta M. Constant, qui changea de ton, +croyez-vous qu'il aura beaucoup de peine à emballer son jeune homme? + +Mme Samayoux releva les yeux sur lui et répéta, pensant l'avoir mal +entendu: + +--Si on le laisse faire? + +--Farceuse! répliqua l'officier de santé d'un ton jovial, vous devinez +pourtant bien pourquoi je suis venu. Voyons, c'est certain, n'est-ce +pas, que vous n'iriez pas mettre votre main au feu de l'innocence du +lieutenant Pagès? + +--Vous vous trompez, repartit vivement Mme Samayoux, qui se redressa +soudain et dont les yeux brillèrent, j'en mettrais ma main au feu, et +tout mon corps, et tout mon coeur! + +--C'est drôle, fit M. Constant, on croirait entendre la petite +demoiselle! + +--Parle-t-elle ainsi! s'écria la veuve avec élan! Ah! la chère créature! +j'ai donc bien raison de l'aimer! Et ne serait-ce point parce qu'elle +parle ainsi que vous la croyez folle? + +--Pour cela et pour autre chose, ma bonne dame. Buvez une gorgée et +soyez calme. Je mentirais si je disais que je partage votre avis par +rapport à l'innocence du lieutenant; mais la question n'est pas là, il +s'agit de mademoiselle Valentine. Elle nous a tous ensorcelés, et cela +est si vrai que moi, qui ai un emploi important dans la maison, voilà +trois jours que je cours la prétentaine pour vous trouver sur un simple +désir d'elle. + +--Elle a donc parlé de moi! + +--Vingt fois plutôt qu'une, à tort et à travers: Maman Léo par-ci, maman +Léo par-là! si seulement je pouvais voir maman Léo!... + +--Mais ce n'est pas d'une folle cela! fit la veuve. + +--Vous trouvez? Moi, je suis l'aide du Dr Samuel, et vous ne m'en +voudrez pas si j'ai plus de confiance en lui qu'en vous dans les +questions de médecine aliéniste. Nous sommes une spécialité, ma bonne +dame, nous avons un des plus beaux établissements de Paris, et, +voyez-vous, les fous, ça nous connaît. Quand on pense que la malheureuse +enfant a pris en horreur le colonel, son meilleur ami, presque son père, +et par-dessus le marché l'homme le plus respectable de l'univers! Quand +on pense qu'elle le confond avec un malfaiteur, dans son délire, et +qu'il lui fait peur... lui, le saint des saints!... Qu'avez-vous donc? + +La veuve venait de faire un brusque mouvement. + +Son regard s'était porté par hasard vers le poteau derrière lequel +Échalot se cachait à demi. + +Elle avait cru voir, dans les ténèbres, qui se faisaient de plus en plus +sombres, les regards du bon garçon fixés sur elle avec une expression +étrange. + +Elle était sûre d'avoir distingué son doigt qui se posait sur sa bouche, +comme pour lui envoyer un avertissement ou un signal. + +--Je n'ai rien, répondit-elle à la question de M. Constant. + +Celui-ci poursuivit: + +--Ça ne vous frappe pas, ce que je vous dis là; mais si vous connaissiez +seulement le colonel... + +--Je le connais, repartit la dompteuse, c'est lui qui vint à la baraque +avec cette marquise... + +--Juste! et qui vous donna de l'argent pour avoir bien traité sa nièce. + +--Et pour l'emmener, murmura Mme Samayoux. + +--Comme de raison. Chez vous, dites donc, ce n'était pas beaucoup la +place d'une héritière de noblesse. Mais j'en reviens à mes moutons: la +pauvre demoiselle est pour Mme la marquise d'Ornans comme pour le +colonel; elle ne veut plus être sa nièce, elle se croit la soeur de +l'homme qu'elle avait consenti à épouser... + +--Voilà ce qui est bien étrange! pensa tout haut Mme Samayoux. + +--Elle n'en démord pas, reprit M. Constant, elle dit à qui veut +l'entendre: «Je suis Mlle Valentine d'Arx!» Elle se bat contre des +fantômes, les accusant d'avoir tué non seulement son prétendu frère, +mais encore son père, le vieux Mathieu d'Arx, qui mourut à Toulouse, on +ne sait comment, voilà déjà bien des années. + +--Ah! fit la veuve, on ne sait comment il mourut? + +--Ah ça? demanda M. Constant avec gaieté, est-ce que vous donnez dans +les imaginations de la jeune fille? + +--Je vous écoute, et je tâche de me faire une opinion. + +--Pour ça, vous aurez mieux que mes paroles, dit rondement l'officier de +santé, car la pauvre chère enfant veut vous voir, et tout ce qu'elle +veut, nous le faisons. + +--Comment! s'écria la veuve, on me laisserait aller vers elle? + +--Pourquoi pas? Pensiez-vous donc que nous la tenions sous clef! vous la +verrez, maman, et plus tôt que plus tard, car je suis venu vous chercher +pour vous conduire auprès d'elle. + +Échalot, profitant de l'ombre croissante, s'était insensiblement +rapproché. Il écoutait de toutes ses oreilles et semblait en proie à une +singulière perplexité. + +--C'est vrai, se disait-il, qu'ils changent de figures comme de +chemises, mais si j'allais me tromper! Et pourtant je ne peux pas +laisser la patronne se jeter dans la gueule du loup. Je ne m'en +consolerais jamais s'il lui arrivait malheur! + + + + +IX + +La maison de santé + + +Mme Samayoux s'était levée aux dernières paroles de M. Constant. + +--Partons! dit-elle, rien ne me tient ici, je voudrais déjà être auprès +de la chère fille! + +--Minute! minute! fit l'officier de santé bonnement. Il faut que vous +ayez votre leçon faite mieux que cela, car un rien, une mouche qui vole +la met dans tous ses états. Asseyez-vous encore un petit peu, brave +madame... Mais est-ce étonnant comme tout le monde l'aime! j'étais bien +certain que vous sauteriez sur l'idée de la voir comme sur du gâteau! +Elle a un charme dans son petit doigt, c'est sûr. Allumez donc voir un +petit bout de chandelle pendant que je vas fourgonner le poêle. Il n'y a +pas de bourrelets à vos portes, dites donc! + +--Allume, Échalot! ordonna Mme Samayoux. + +--Tiens! fit M. Constant, qui avait déjà le tisonnier à la main, j'avais +oublié ce bonhomme-là. + +Il ajouta en baissant la voix: + +--Ça aurait pu causer un grand malheur, si quelqu'un avait écouté les +choses qu'il me reste à vous dire. + +Échalot venait en ce moment vers la table avec de la lumière. En la +posant auprès de la bouteille, et malgré sa timidité accoutumée, il +regarda M. Constant bien en face. + +Les yeux de celui-ci étaient justement fixés sur lui par-dessus ses +lunettes. Les paupières d'Échalot se baissèrent et le sang lui monta aux +joues. + +M. Constant allongea le bras et lui toucha l'épaule. + +Échalot recula. + +--Ma poule, lui dit l'officier de santé, tu as les oreilles longues, je +vois ça, et tu voudrais bien écouter la suite. + +--C'est une bonne et simple créature, interrompit la veuve. + +--Brave madame, fit observer M. Constant avec une sorte de sévérité, ce +ne sont pas nos affaires que nous traitons ici, et il y a des choses +qu'il ne faut pas confier aux innocents. Va-t'en voir dehors si le +printemps s'avance, bonhomme! + +Il ajouta: + +--Et souviens-toi que se taire vaut toujours mieux que parler. J'ai ton +signalement là. + +Un petit coup sec, frappé entre deux sourcils, ponctua la phrase. + +Échalot, sans répondre, se dirigea aussitôt vers la porte. + +Dès qu'il eut franchi le seuil, il respira longuement et ôta sa +casquette, comme s'il avait besoin de baigner sa tête brûlante dans +l'air froid du dehors. + +--Si c'est lui, murmura-t-il, mon affaire n'est pas bonne, et ce n'est +pourtant pas Amédée qui peut suffire à élever Saladin. + +Il se retourna vivement au souvenir de l'enfant qui restait dans la +baraque, et fut sur le point de rentrer. Mais il n'osa pas. + +--Je m'alignerais avec n'importe qui, fit-il comme pour s'excuser +vis-à-vis de lui-même. J'irais chercher le petit ou la patronne au fond +de l'eau ou au milieu du feu; mais ces gens-là me font peur, quoi! et je +n'ai plus de sang dans les veines. Tant que la patronne est là, l'enfant +n'a rien à craindre. Je vas guetter, dès qu'elle sera partie, je +rentrerai. + +Il fit un pas dans la direction de la rue Saint-Denis; ses jambes +flageolaient sous lui comme s'il eût été ivre. + +Il ne fit qu'un pas. Son regard avait rencontré dans les terrains, à +droite du tracé de la rue de Rambuteau, un coupé attelé d'un cheval noir +dont le cocher, immobile, semblait dormir entre les collets fourrés de +son carrick. + +Il ne dormait pas, cependant, car à des intervalles réguliers une +bouffée de fumée formait un petit nuage autour de sa tête. + +Quand Échalot reprit sa marche, ses jambes ne tremblaient plus. Il +s'approcha de la voiture en étouffant le bruit de ses pas dans la neige +et regarda le cheval attentivement. + +Puis, prenant la voie battue et allant les mains derrière le dos, comme +un passant, il appela tout bas: + +--Oh! hé! Giovan-Battista! + +Le cocher tressaillit sous son carrick et tourna la tête sans répondre. + +--Est-ce que Toulonnais-l'Amitié a sa petite dame dans ce quartier-ci? +demanda encore Échalot. + +Le cocher repartit cette fois avec un fort accent napolitain. + +--Vous vous trompez, l'ami, suivez votre chemin. + +--Pardon, excuse, fit Échalot, qui obéit, pas d'affront! je vous prenais +pour une connaissance. + +Et au lieu de continuer vers la rue Saint-Denis, il disparut dans les +terrains, derrière la baraque de Mme Samayoux. + +À l'intérieur, la dompteuse avait repris place vis-à-vis de M. Constant, +qui disait: + +--Dans ces affaires-là, ma bonne dame, je ne me confierais ni à mon +frère ni à mon père, et vous allez bien voir que la moindre imprudence +pourrait tout perdre. Le Dr Samuel est un particulier qui ne se +dérangerait pas pour le pape, et ça se conçoit, puisque son +établissement est en vogue, sa clientèle superbe, et qu'en plus il a +toute une charretée de foin dans ses bottes. Eh bien! depuis que la +petite demoiselle est chez nous, il a mis son propre appartement à la +disposition de la famille, qui va et qui vient là-dedans sans se gêner. +Il est amoureux de l'enfant comme tout le monde: c'est un sort! + +Nous sommes à mercredi; dimanche dernier, la famille s'est rassemblée +dans la chambre à coucher du docteur, et on lui a demandé son avis; +j'étais là, et moi, qui le connais pour n'avoir point le coeur trop +tendre, je peux bien dire que sa voix chevrotait quand il répliqua: + +--C'est un pauvre coeur blessé si profondément que ni les soins ni les +remèdes n'y feront rien. Elle aime, sa vie entière est dans son amour, +et si elle perdait celui qu'elle aime, elle mourrait. + +--Ah! fit Mme Samayoux, qui écoutait avec une attention avide, je le +devine bien, ce médecin-là! j'en ai vu de pareils. Il peut être brusque, +il peut être rude, mais il a une bonne âme. + +--Ma foi, repartit M. Constant en riant, voilà longtemps que je le +connais, et je ne m'étais pas trop aperçu qu'il avait le coeur tendre; +mais de voir la demoiselle blanche et belle sur son lit, ça amollirait +un caillou. Voilà donc la famille aux champs, comme vous pensez, après +une déclaration pareille. Mme la marquise pleurait comme une fontaine, +M. de Saint-Louis mouillait son grand mouchoir, et le colonel lui-même +oubliait de tourner ses pouces. Vous verrez tout ce monde-là, c'est des +grands seigneurs, mais pas trop fiers. + +«Il y a un autre docteur, un docteur en droit, celui-là, ce qui est plus +que d'être avocat, et jurisconsulte par-dessus le marché: le plus retors +de tous les malins! On lui avait donné l'affaire à examiner comme ami de +la famille. Mme la marquise lui a pris les deux mains et lui a dit: +«Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.» «Le bonhomme a répondu: «Je +n'ai jamais trompé personne, je ne commencerai pas par vous, qui êtes de +ma société et de mon amitié. De faire acquitter ce jeune gaillard-là par +un jury c'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents. Il +y a évidence, on l'a pris la main dans le sac, et son affaire est +jugée.» + +--Mais alors, s'est écriée Mme la marquise, Valentine va mourir! + +Et le colonel a ajouté en s'adressant au docteur en droit: + +--Je donnerais bien une pièce de deux ou trois mille louis à celui qui +trouverait le moyen de nous tirer de peine. + +--Parbleu! a répondu le jurisconsulte, avec de l'argent, on produit des +miracles. + +--Est-ce qu'on pourrait acheter les juges ou le jury? a demandé la +marquise. + +Les femmes ne savent pas, c'est sûr, et après tout, si on y mettait le +prix... mais n'importe! + +Le docteur en droit a répondu: + +--Ce n'est pas cela que j'entends, je pensais à une évasion. Si vous +aviez vu comme tout le monde a tombé là-dessus! + +Car ces bonnes gens-là, malgré leur orgueil et leurs armoiries, ne +reculeront devant rien dès qu'il s'agira de sauver la petite demoiselle; +vous verrez ça par vous-même. + +--Est-ce que vous pensez, demanda Mme Samayoux, qu'ils iraient jusqu'à +consentir au mariage? + +--Je pense, répondit M. Constant, qu'ils iraient en corps, comme une +procession, avec la croix et la bannière, solliciter humblement la main +de l'ex-lieutenant. + +--Mais je les aime, moi, ces gens-là! s'écria la dompteuse. + +--Ah! pour être pris, ils sont bien pris, mais voilà le _hic_: vous +ai-je dit que tout ça se passait dans la chambre voisine de celle où +couche mademoiselle Valentine? + +--Non. Elle avait tout entendu? + +--Juste, et ce fut un coup de théâtre auquel on ne s'attendait pas, je +vous en réponds. + +Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait ni bougé ni parlé, +sinon pour prononcer votre nom, ma brave dame, et celui de Maurice, tout +doucement, sans presque remuer les lèvres, comme font ceux qui causent +en rêvant. + +Une mine qui aurait sauté au milieu de la chambre n'aurait pas plus +étonné la famille que la voix de Valentine de Villanove s'élevant tout à +coup et disant: + +--Je ne veux pas! + +--Elle parlait à travers la porte? demanda la veuve, dont la voix +tremblait. + +--Non pas! elle avait descendu de son lit toute seule; toute seule elle +avait traversé sa chambre. Elle avait ouvert la porte sans bruit, elle +était debout sur le seuil, pâle comme une statue de marbre, et si belle +qu'on en restait comme ébloui. + +«Elle se tenait droite, elle ne s'appuyait à rien et personne n'eut +l'idée d'aller la soutenir, tant elle semblait forte et solide. + +--Il me semble que je la vois! murmura la veuve. Oh! pauvre, pauvre +Maurice! + +--Bien vous faites de plaindre celui-là, car sa vie et sa liberté sont +en question. + +«--Je ne veux pas! a donc répété la demoiselle, il est innocent, je le +jure, devant Dieu! Il a déjà fui une fois parce que les innocents ne +savent pas se défendre, quand le hasard les accuse; je ne veux pas qu'il +se déshonore en fuyant une seconde fois comme un coupable. + +--Tout ça est bel et bon..., commença la dompteuse. + +--Attendez, interrompit M. Constant. Vous, vous êtes une personne de bon +sens qui savez ce que parler veut dire, mais elle ne possède +l'expérience de rien, la pauvre enfant, et en outre elle a son coup de +marteau, un fameux! + +--Ne peuvent-ils agir sans elle? + +--Attendez; voici quelque chose qui va vous étonner plus que tout le +reste; ils sont en correspondance... + +--Qui donc? balbutia la veuve stupéfaite. + +--Les deux tourtereaux. + +--Maurice et Valentine! Lui, du fond de sa prison; elle, entourée comme +vous me la montrez, malade, privée de raison!... + +--Est-ce assez drôle? demanda M. Constant d'un air bonhomme. Comment ça +se fait, moi, vous comprenez, je n'en sais rien, mais c'est comme ça, et +nous le tenons d'elle-même. + +--Il faut donc qu'il y ait dans l'établissement du Dr Samuel des +employés qui... + +--Sans doute, sans doute, bonne dame, ce ne sont pas des pigeons +voyageurs qui portent leurs messages; mais leurs messages vont et +viennent, et notre chère malade a formellement déclaré ceci: «À nous +deux, nous n'avons qu'un coeur. Tant que je ne voudrai pas, Maurice ne +voudra pas.» + +Du revers de sa main, Mme Samayoux essuya une grosse larme qui roulait +sur sa joue. + +--L'homme de loi, reprit M. Constant, a voulu plaider auprès d'elle. Il +a démontré clair comme le jour non seulement que Maurice serait pour le +moins condamné à perpétuité, mais encore qu'une fois la chose faite il +n'y aurait plus à y revenir à cause des difficultés posées par la loi +française à la révision des procès criminels. Il a cité Lesurques et +bien d'autres, mais rien n'y a fait, parce que la petite avait son idée. +J'abrège, maintenant. On l'a recouchée, bien entendu, et le conseil de +famille s'est réuni à un autre étage. Là, pendant que la marquise se +tordait les mains et que les autres jetaient leur langue aux chiens, le +colonel, qui est fin comme l'ambre, a ouvert tout doucement l'avis de +vous faire chercher et de vous employer à persuader la petite. + +--Ah! fit Mme Samayoux étonnée elle-même du mouvement de défiance qui la +prenait. + +--Il a semblé que c'était de la manne dans le désert, poursuivit M. +Constant; tous ceux qui étaient là avaient saisi maintes fois votre nom +sur les lèvres de la chère enfant. On savait en outre de quelle +affection vous entourez le lieutenant Maurice Pagès. Séance tenante, on +m'a dépêché sur vos traces, qui n'étaient pas des plus aisées à trouver, +soit dit sans reproche; mais enfin je vous ai rencontrée, vous voilà +suffisamment renseignée sur ce qui se passe là-bas: voulez-vous être +l'auxiliaire d'une noble et malheureuse famille qui cherche à sauver son +enfant? + +La veuve fut quelque temps avant de répondre. Elle songeait. + +--Verrai-je Valentine sans témoin? demanda-t-elle enfin. + +--Ah! bonne dame, répliqua M. Constant avec effusion, vous ne feriez pas +des questions pareilles si vous connaissiez tout ce monde-là! Venez +d'abord. Si quelque chose vous chiffonne, exigez des explications sans +vous gêner, on vous les donnera. Exigez un tête-à-tête avec la +demoiselle, ils s'en iront tous comme des enfants qu'on renvoie. Mais +venez, parce que, vous concevez, je ne suis pas le maître, et la famille +seule peut vous dire ce que vous aurez à faire quand on vous enverra +auprès du lieutenant. + +--Je verrais Maurice! s'écria la veuve, dont les deux mains s'appuyèrent +d'elles-mêmes contre son coeur. + +--Ça va de soi, puisque vous serez notre intermédiaire. Vous demanderez +vous-même le laissez-passer, c'est la règle, mais on fera le nécessaire +pour que vous n'ayez pas de refus. + +Mme Samayoux s'était levée, mais elle jeta un regard hésitant sur le +sans-façon excentrique de sa toilette. + +--Que cela ne vous arrête pas! dit M. Constant. + +La veuve se redressa de toute sa hauteur. + +--Vous avez raison, dit-elle, saquédié! je suis ce que je suis. Ceux qui +ne font pas de mal n'ont pas de honte. Marchons! + +En sortant de la baraque par la porte de derrière, Mme Samayoux ouvrait +la bouche pour appeler Échalot, lorsqu'elle aperçut le pauvre diable se +promenant de long en large à pas précipités dans la neige et battant des +bras pour se réchauffer. + +--Garçon, lui dit-elle, vous allez rentrer et garder la baraque. + +L'espoir d'Échalot avait été de parler à la dompteuse tout de suite +après le départ de M. Constant. La vue de ce dernier qui s'était mis +au-devant de la porte et qui nouait autour de son cou son grand +cache-nez causa à notre ami un sensible désappointement. + +--Est-ce que vous allez sortir à cette heure-ci, patronne? demanda-t-il +en s'approchant, par le temps qu'il fait, avec quelqu'un que vous ne +connaissez pas? + +La dompteuse se mit à rire. + +--As-tu peur qu'on ne m'affronte, l'enflé? dit-elle. + +--Saperlote! ajouta l'officier de santé, je ne me risquerais pas à ce +jeu-là. + +Sans y mettre aucune affectation, il barra le passage à Échalot, +s'arrangeant toujours de manière à rester entre lui et la veuve. + +--Je reviendrai de bonne heure, reprit celle-ci. À mesure que les autres +rentreront, qu'ils se couchent, et qu'on ne me brûle pas de chandelle! + +Elle prit le bras que lui offrait M. Constant et traversa ainsi toute la +largeur de la baraque pour gagner l'autre porte qui donnait du côté de +la rue Saint-Denis. Échalot suivait la tête basse. + +--Et où allez-vous, patronne? demanda-t-il au moment où elle passait le +seuil. + +--Si on te le demande, repartit la veuve gaiement, tu répondras que j'ai +oublié de te le dire. + +--C'est que j'aurais bien voulu vous causer deux mots..., commença +Échalot. + +Mais le couple s'éloignait déjà rapidement. + +--Allons-nous jusqu'au bureau d'omnibus de Saint-Eustache? demanda la +dompteuse. + +--J'ai la voiture de Mme la marquise, répondit M. Constant, qui s'arrêta +devant le coupé. + +--Holà, bonhomme! ajouta-t-il en tirant le cocher par son carrick, +éveille-toi et mène-nous rondement. + +La voiture s'ébranla. + +Échalot ne fit qu'un bond jusqu'au tas de paille où le petit Saladin +dormait, auprès du lion malade; il prit l'enfant et le fourra tout d'un +temps dans sa gibecière, dont il passa la courroie autour de son cou. + +--Quand je devrais y perdre ma rate, pensait-il, je vas les suivre. J'ai +voué mon existence à Léocadie jusqu'à la mort, sans espoir de lui +plaire, et je veux la secourir au milieu de ses dangers, puisque je n'ai +pas eu assez d'atout pour saisir l'opportunité de l'avertir. + +Quand il arriva de nouveau à la galerie, la voiture avait disparu. + +Il descendit les degrés en courant, mais il ne fit pas plus d'une +dizaine de pas et s'arrêta pour dire à Saladin, qui hurlait dans la +gibecière: + +--Tu as raison, quoi! C'est encore une inconséquence que j'ai commise de +t'éveiller pour rien. Mais je ne pouvais pas te laisser tout seul entre +les pattes de la bête, pas vrai? M. Daniel ne vaut pas cher à cause de +sa décrépitude et de ses infirmités, mais il aurait pu avoir une idée de +manger un morceau d'enfant, et ça fait frémir rien que d'y penser. + +Il se donna un grand coup de poing dans le front. + +--Quant à avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'Épi-Scié, +reprit-il, j'en suis sûr! À ma place, Similor aurait parlé, car il a du +toupet, à moins toutefois qu'on ne lui aurait donné la pièce pour se +taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il +arrivait malheur à cette infortunée belle femme, ce serait le cas pour +moi d'en concevoir un regret éternel! + +Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant même plus +de calmer son petit Saladin, qui s'égosillait dans la gibecière. + +Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de +Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pavé assourdi par +la neige. + +Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des +halles, il prit la rue Saint-Honoré et gagna la place de la Concorde. + +Il n'était pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait +déjà Paris, que le mauvais temps faisait désert. + +Le coupé de Mme la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elysées, +qu'il monta au grand trot jusqu'à la rue de Chaillot; là il tourna sur +la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si +radicalement transformé depuis lors, qui confinait à la montagne du +Trocadéro et sortait de Paris par la barrière des Batailles. + +La maison de santé du Dr Samuel était située dans l'enceinte de la +ville, mais elle respirait déjà le grand air de la campagne; elle +pendait sur ces deux bosquets solitaires qui séparaient alors la rampe +de Chaillot du pont d'Iéna. Elle avait vue d'un côté sur le +Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocadéro, et entre +deux, par-dessus les sinuosités de la Seine, elle voyait les arbres de +Passy, prolongés par les forts de Clamart et de Meudon. + +C'était un grand et bel établissement, fondé depuis peu, mais auquel la +vogue était venue tout de suite. + +On pouvait attribuer sans doute ce succès rapidement fait au talent du +Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succès était dû, +pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du +savant médecin. + +Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs +affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une +position infime, avait grandi tout à coup en poussant au-delà des bornes +permises les complaisances professionnelles. + +Il s'était concilié ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs +étaient en quelque sorte des complices. + +Mais personne n'ignore que Paris, tout en méprisant la province, partage +abondamment les vices étroits et les petitesses envieuses attribués aux +provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un oeil mauvais les +fortunes trop rapides et les réussites trop éclatantes. + +On a supprimé, il est vrai, le bûcher qui brûlait au Moyen Age les +sorciers, c'est-à-dire les forts, pour le plus grand contentement de +ceux qui jamais ne peuvent être accusés d'inventer la poudre. + +On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prétexte du pacte qu'ils +ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont été avantageusement +remplacés par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de +sa mâchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais. + +Aussi les honnêtes gens fuient-ils à son approche en se bouchant les +oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se +faufilent dans le monde à la faveur du discrédit où est tombé le cri de +haro. + +La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans +compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort où il +faisait son domicile privé. + +Il y avait le quartier des aliénés, le quartier des malades ordinaires +et le quartier des pauvres, appelé _l'hospice_. + +Tout était gratuit dans ce dernier asile où le colonel Bozzo-Corona, si +célèbre par sa philanthropie éclairée, et M. de Saint-Louis (Louis +XVII), son illustre ami, avaient fondé chacun quatre lits qu'ils +entretenaient de leurs deniers personnels. + +La principale entrée de la maison Samuel se trouvait obstruée par de +grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et +sa compagne, s'arrêta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le +bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles. + +Pendant toute la route, l'officier de santé s'était montré galant, bon +enfant et presque facétieux; l'esprit qu'il avait était tout à fait à la +portée des goûts et des habitudes de la veuve. + +Quand la voiture s'arrêta, il y avait entre eux un certain degré de +familiarité amicale. + +La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et +même une certaine défiance, inspirée par l'aventure dans laquelle on +l'engageait; elle était en effet d'un monde où l'imagination pousse au +noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de +sanglantes légendes. + +Mais, d'un autre côté, rien ne console, rien n'encourage comme l'action. + +Toute créature humaine aime à jouer un rôle, et chez les femmes ce goût +grandit volontiers jusqu'à la passion. + +Léocadie était femme, malgré sa formidable carrure et le talent qu'elle +avait de porter des poids de cent livres à bout de bras. + +Elle se disait, tout en écoutant les verbeuses explications de son +compagnon, qui ne tarissait pas: + +--C'est un fier numéro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le +bandeau que j'avais sur les yeux est déchiré et je vois clair à choisir +ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage, +je n'ai qu'à parler, on me répondra, et de plus, au lieu de me fatiguer +toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je +vais avoir pour moi toute une société de gens calés qu'on écoute quand +ils parlent et qui ont le bras long! + +--Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-même, répondant à quelque vague +objection de son bon sens naturel, c'est drôle qu'ils sont venus à moi, +je ne dis pas non, mais ça dépend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui +s'est souvenue du temps où elle n'était pas encore mademoiselle +Valentine et qui a confiance dans le bon coeur de maman Léo. Elle sait +bien, celle-là, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il +s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche, +peut-être! Si je vois quelque chose de louche dans tout ça, c'est à moi +de regarder où je mettrai le pied. + +Le concierge de l'hospice les reçut à la porte et dit à M. Constant: + +--On est déjà venu bien des fois du grand pavillon voir si vous étiez +arrivés. + +--Je ne me suis pourtant pas amusé en chemin, répondit l'officier de +santé. La demoiselle n'est pas plus mal? + +--Toujours la même. + +M. Constant fit entrer sa compagne sous une voûte longue et d'aspect +triste, quoiqu'elle fût évidemment toute neuve. + +En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard. + +Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-être +ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand poêle de fonte. + +Un seul homme était assis au milieu de la chambre, les coudes sur la +table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond. + +Sa casquette, d'où s'échappaient des cheveux hérissés, cachait à demi +son visage, mais la lumière éclairait vivement ses membres athlétiques +et l'énorme envergure de ses épaules. + +À la vue de cet homme, Mme Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le +sentit, car il tourna la tête avec vivacité. + +--Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin. + +Roblot était sans doute le nom de l'athlète qui ne bougea ni ne +répondit. + +--Est-ce l'homme à la casquette que vous appelez Roblot? demanda la +dompteuse. + +--Oui, répondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai +toujours eu l'idée qu'il avait bien pu être hercule en foire. C'est un +taureau que ce chrétien-là! + +--Je ne connais pas ce nom de Roblot, répondit la veuve, et j'avais cru +remettre un homme qui s'appelle autrement que cela. + +Ils avaient traversé la voûte et pénétraient dans une cour entourée de +bâtiments tout neufs comme la voûte elle-même. + +--C'est ennuyeux, les réparations, reprit l'officier de santé; si la +grande entrée avait été libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon +de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des +Tuileries, mais nous allons être forcés de marcher dans la neige. + +--Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est +un des employés de la maison? + +--Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent +à aller mieux, on leur laisse beaucoup de liberté et ils en profitent +pour fréquenter la conciergerie. Vous concevrez qu'à l'hospice nous +n'avons pas des ducs et des marquis. À l'établissement payant, c'est +différent; quand il fait beau et que notre société se promène dans les +jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne. + +Une porte située en face de la première entrée fut ouverte et donna +accès dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrêter. + +Au-delà, c'était un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres +couverts de neige. + +--Voilà l'établissement, dit M. Constant, qui montra, à droite et à +gauche, deux corps de logis éclairés. Ici les malades ordinaires et là +les aliénés; nous n'allons ni ici, ni là; vous savez, la demoiselle est +au bout, dans le grand pavillon. + +Ils suivirent un chemin où la neige était balayée avec soin et +parvinrent à une maison de belle apparence, dont le perron, tourné vers +le midi, dominait tout le paysage parisien. + +M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine, +qui ouvrit. + +--Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente! + +Puis elle ajouta avec une curiosité qui n'était pas exempte +d'impertinence: + +--C'est là la personne? + +--Oui, ma fille, répondit l'officier de santé, c'est une personne qui +n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit à votre politesse. Allez +nous annoncer tout de suite. + +Victoire fit une révérence moqueuse et disparut. Mme Samayoux s'étonna +de rester toute déconcertée. + +--Qu'est-ce que ça va donc être quand je serai en présence des dames et +des messieurs, murmura-t-elle naïvement, puisque la chambrière me fait +peur? + +--Il n'y a pas insolent comme les valets, répondit M. Constant, qui +jouait supérieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer +à la porte. Avec les maîtres ça ne se ressemblera plus, et vous allez +voir comme on va vous mettre à votre aise. + +--Mme veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui +revenait. + +Maman Léo se sentit prise d'un véritable tremblement. + +Son négligé de première dompteuse, élégant et cossu, lui semblait, à +cette heure, quelque chose de monstrueux et la brûlait comme si c'eût +été la robe de Nessus. + +Elle fit cependant sur elle-même un effort vaillant et marcha la +première, suivie de près par M. Constant, qui échangea avec la soubrette +un regard de railleuse intelligence. + + + + +X + +La folie de Valentine + + +C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme +doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la +cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs +abat-jour. + +Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine +était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve +défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi. + +Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de Mme Samayoux, tout le +monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à +Mlle de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les +hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on +appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état +précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines. + +La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui +servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus +rapprochée du foyer. + +L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise. + +Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre +personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais +qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande +réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo, +par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel. + +Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un +conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin. +Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille, +entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était +peut-être pas la maladie. + +Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet: +«Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.» + +C'était précis comme un arrêt. + +Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le +docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le +colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit». + +Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen +approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte +une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis +_ne pouvait pas être acquitté_. + +C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter. +Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis +en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les +médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de +la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des +secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et +terrible dédain pour la justice humaine. + +On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi. + +Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que +la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer. + +M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait: +«Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela», +ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la +question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de +l'accusé. + +Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à +résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de +vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même +puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges +ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le +condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est +de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les +juges.» + +La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre. + +Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment +d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand +monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne, +d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales +cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour +dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace +factice était plutôt une réaction contre l'insolence de Mlle Victoire. + +En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se +représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle +autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une +princesse des salons de cire. + +--Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois +rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir +vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en +disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui +voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!» + +Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit +et dit à voix basse: + +--Madame veuve Samayoux! + +Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en +face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle +des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux +blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa +rencontre. + +Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient +debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour +faire honneur à un nouvel arrivant. + +Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve +reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse +Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'oeil +et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste. + +Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la +simplicité solennelle de cet accueil. + +--Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand +je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais +emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant +près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné +bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a +frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler +sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous. + +--Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une +maladroite révérence. + +Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au +malaise qu'elle éprouvait. + +--Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à Mme Samayoux, car je +suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles. + +M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta +d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre +position dans sa bergère. + +--Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise; +la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le +seul... avec un autre... + +Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés. + +La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était +profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé +rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves. + +--On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par +les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont +ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux! + +Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt +l'alcôve: + +--Est-ce qu'elle est là? + +Ce ne fut point la marquise qui répondit. + +Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela: + +--Léo! ma chère maman Léo! + +La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et +l'instant d'après Valentine était dans ses bras. + +La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel. + +Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la +comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux +enfants qui ont la coqueluche. + +Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la +dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait: + +--Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y +laisserai ma peau! + +Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte +Regnault et dit au docteur: + +--Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une +consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent +ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non! + +--Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont +d'acier. + +Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la +porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir. + +--Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement, +sait-elle ce que nous attendons de son obligeance? + +--À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose +de mon mieux. + +La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas: + +--Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la +Périère, mais on ne le voit plus. + +--C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron? + +M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un +regard souriant. + +--M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le +verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir +pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur. + +Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M. +Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt. + +Le silence régna autour du foyer. + +Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce +qui se disait au fond de l'alcôve. + +Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux. + +Mme Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui +murmurait à son oreille: + +--Ce Constant est-il encore là? + +--Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le +salon. + +--Taisons-nous! fit Valentine. + +Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait: + +--Il doit être là aux écoutes. + +--Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les +rideaux? + +--Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez! + +Mme la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste +comme une jeune fille. + +--Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle +avec émotion. + +Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve, +dont elle serra les deux mains avec effusion: + +--C'est à vous que je dois cela. Du fond du coeur, je vous remercie. + +--Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona. + +Le colonel lui prit la tête et la baisa au front. + +Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les +quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange +et rapide regard. + +Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel +exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid +dédain. + +Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui +s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à +l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à +regarder la jeune fille. + +C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de +Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle, +que la pauvre Léocadie pensait: + +--Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce +n'est pas possible que Dieu ait le coeur de séparer ces deux amours-là! + +--Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment +Valentine à la marquise. + +--Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein +de caresse. + +--Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience +soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je +n'aime que vous et maman Léo. + +Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui +étaient d'une enfant ou d'une folle. + +La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de +la veuve: + +--Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les +commencements! sa raison se remet à vue d'oeil. + +--Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous +sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de +sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au +salon. + +Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant, +et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca +Corona, dit: + +--Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous +l'aimons trop, cette enfant-là! + +--Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse. + +--Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons +la bonne Mme Samayoux en sous-oeuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera +tout ce que nous voudrons. + +--Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle +allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche. + +Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et +sauta hors du lit en riant à gorge déployée. + +La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine +s'échappa vers le foyer en disant: + +--J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son +enterrement. + +Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus. + +Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse. +Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier +aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui +avait dit M. Constant. + +Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui +tombaient sur ses épaules. + +--Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi, +nous parlerons de mes noces. + + + + +XI + +En dormant + + +Mme Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour +l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel. + +Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe +et semblaient chercher la chaleur du foyer. + +--Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne +veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une +nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me +racontait une histoire de brigands! + +Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement: + +--Ils sont difficiles à tromper, prends garde! + +La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire. + +--Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine. + +--Je n'ai pas vu Maurice, répondit Mme Samayoux. + +--Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois! + +--Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à +moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté +devant moi cette horrible aventure. + +Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important: + +--Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune. + +Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la +veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la +main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit: + +--Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on +peut se marier dans une prison? + +La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps +la voix de la jeune fille murmura à son oreille: + +--Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils +sont là derrière le rideau. + +--Qui donc? balbutia la veuve. + +--Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs! + +La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses +bras autour du cou en riant bruyamment. + +Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille +ajouta dans un baiser: + +--Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous +guettent! + +La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût +rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de +Jean-Paul Samayoux, son mari. + +Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les +propres paroles de M. Constant: + +--Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent; +tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre +la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi, +fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice. + +Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde +réflexion. + +--Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu +sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas? + +--Si je le sais! répliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions +de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent! +Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les +juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme +neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire +une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en +Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble. + +--Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille. + +--Certes, si vous voulez de moi. + +Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas +dans la chambre. + +--Je suis bien faible! dit-elle. + +Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta: + +--Je suis bien pâle! + +Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un +cercle noir autour de ses yeux: + +--Maurice est peut-être plus pâle que moi! + +Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du +fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que +son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve. + +--Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu? + +--Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et +entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au +lit? + +--Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue. + +Elle ajouta tout haut: + +--Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes. + +--Tu as donc peur, chérie? + +--Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais +aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai +sommeil, bonsoir! + +Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre +l'oreille de Mme Samayoux. + +--Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse +avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut +faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se +doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le +papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne +suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui +menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa +prison. + +Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine +fit comme si elle s'éveillait en sursaut. + +--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée +dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors. + +--Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le +contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve. + +--Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de +nouveau sa tête charmante sur l'épaule de Mme Samayoux. + +--Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée +feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que +je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous +sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la +mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le +poison qu'il m'avait demandé. + +Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être +entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes: + +--J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en +frayeur. + +--Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne +pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu +sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui +nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la +prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours, +c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé +mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous +jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont +nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule, +et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu +peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon +courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu. + +Elle se sentit pressée contre le coeur de la dompteuse qui battait à se +rompre. + +--Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler +d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu +qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire +que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me +demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme +la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour +moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est +victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au +fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de +leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je +ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront +accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme +moi, comme Maurice, comme vous-même. + +Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais +quand la menace ne s'adressait qu'à elle. + +À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui +entourait son cou. + +Elle sourit sans parler. + +--Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui +nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance +de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre +de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma +prison, mais encore de pénétrer dans la sienne. + + + + +XII + +Aux écoutes + + +Valentine ne se trompait point. Derrière les rideaux de l'alcôve, il y +avait une porte ouverte; près de cette porte, qui donnait dans un +cabinet obscur, un homme était debout et se penchait en avant pour +approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui perçaient la +draperie à différentes hauteurs. + +À la lueur vague que les lampes envoyaient à travers l'étoffe, nous +aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre +première pensée eût été d'hésiter entre deux noms: il était en effet +dans la position d'un comédien qu'on surprendrait à l'heure de la +métamorphose quand il quitte un travestissement pour en revêtir un +autre. + +L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout à l'heure; mais +il avait déjà le visage et les cheveux de ce Protée bourgeois que nous +vîmes un soir changer de peau dans le coupé conduit par Giovan-Battista, +ce coupé où Toulonnais-l'Amitié était entré avec sa houppelande à larges +manches et ses bottes fourrées, mais d'où sortit un élégant cavalier en +escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer +à l'hôtel d'Ornans sous le nom du baron de la Périère. + +De l'endroit où il était, notre homme voyait parfaitement le groupe +formé par la dompteuse et Valentine, auprès du foyer; seulement il ne +pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur: + +--Le vieux baisse! il baisse à faire pitié! le plaisir qu'il éprouve à +tendre des toiles d'araignée devient une maladie, et nous nous +réveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. À quoi +bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne +ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profité du +sommeil de ses gardiens pour se jeter tête première par la fenêtre? J'ai +encore obéi aujourd'hui, j'ai été chercher cette bonne femme dont la +présence est un danger de plus, parce que désobéir, chez nous, c'est +risquer sa vie; mais ce soir, j'ai idée que tout sera fini, les autres +sont du même avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes! + +Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la première fois en +apprenant que Valentine avait vu Maurice. + +La jeune fille, à la vérité, pallia ce mouvement en faisant semblant de +s'éveiller en sursaut, mais Lecoq était un terrible observateur. + +--J'en étais sûr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant +que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son +rôle en perfection, et la voilà commodément établie là-bas à raconter +une histoire qui nous force à tordre un cou de plus, car la bonne femme, +en sortant d'ici, saura notre secret. + +Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son +immobilité. + +Il guetta ainsi longtemps. + +On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie. +Lecoq, qui voyait par-derrière les belles masses des cheveux de +Valentine éparses sur l'épaule de la dompteuse, en vint à douter de sa +première impression. + +--La grosse est bonne comme du gâteau, se dit-il, et après tout, +l'enfant a reçu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sûr est +d'ouvrir l'oeil. Qui vivra verra, et j'ai idée que ce ne sera pas le +colonel. + +Valentine, cependant, continuait de parler à l'oreille de maman Léo, et +disait: + +--Ce fut un matin, en m'éveillant, que je sentis quelque chose dans mon +sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'étais +seule, je pus la lire tout de suite. + +«Ce fut ce jour-là aussi que je crus entendre pour la première fois une +respiration humaine derrière le rideau qui est au fond de mon alcôve. + +«J'ai tâté plus d'une fois pour tâcher de reconnaître ce qu'il y a +derrière la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser +le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille. + +«Qui avait apporté la lettre? Je songeai d'abord à Francesca, dont +l'affection pour moi ne s'est jamais démentie et qui aimait tendrement +Remy, mon frère... + +«Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Léo, dit-elle ici en +s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en même temps que la +mienne. + +«Ce n'était pas Francesca Corona qui avait apporté la lettre, car elle +me croit, comme les autres, privée de ma raison. Je n'ai pas osé me +confier à elle. Ce n'était pas non plus Victoire, ma femme de chambre, +qui était à vendre et qu'ils ont achetée. + +«J'allai jusqu'à penser que la marquise elle-même... + +«Pauvre femme! elle serait bien près de sa perte si elle donnait une +pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protégée que par son +aveuglement. + +«Ce n'était pas la marquise, ce ne pouvait être elle. + +«Du premier coup d'oeil, j'avais reconnu l'écriture de Maurice. La +lettre disait: «En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que +l'excellente maman Léo. Ma famille ignore peut-être où je suis, et que +Dieu le veuille! mais si mon père et ma mère m'ont oublié, moi, je pense +à eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frères et soeurs soit +déshonoré. Cherche maman Léo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du +poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...» + +«On pouvait le voir! dès lors il n'y eut plus en moi qu'une seule +pensée. + +«Mais à qui me fier dans cette maison? + +«À tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'était +pas tombée du ciel à mon chevet, et tout le monde, excepté la marquise, +m'eût aidé à faire ce que la lettre me demandait. + +«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement +le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même. + +«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent +sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi +pour décider Maurice à se laisser faire. + +«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont +par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper; +en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un +implacable sang-froid. + +«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour +d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les +escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des +séances. + +«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne +sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit +par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda +l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je +connais tout. + +«Je ne serai ni accusée ni témoin. + +«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une +bouche comme la mienne. + +«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison, +où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas +une folle, mais une morte. + +«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux; +je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de +l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble +très malade. + +«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais +tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on +joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le +monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant +chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je +reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère +que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée, +je n'ai personne. + +«Vous ne pouvez avoir oublié cela: le jour même où je devins la plus +misérable des créatures, le jour où Maurice fut dénoncé par moi, arrêté +devant moi, j'avais donné rendez-vous à celui que nous appelions le +marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous +m'aviez dit: «Prends garde!» + +«Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me +paraissait impossible comme les mensonges des légendes, et je me +reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais. + +«Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx, +pour qui je m'étonnais de ressentir une tendresse croissante. Je +l'admirais, celui-là, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste +châtiment, une grande et légitime vengeance. + +«Je me disais: Je suis forte précisément parce que ce drame est étranger +à moi. + +«Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon idée +était que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme, +tandis qu'à ce même jeu Remy d'Arx risquait sa vie. + +«La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai été son +malheur. + +«Mon frère! mon pauvre noble frère! + +Valentine s'arrêta un instant, suffoquée par un spasme. Ses yeux +restaient secs, mais maman Léo pleurait pour deux. + +--Quand on m'a amenée ici, reprit la jeune fille après un silence, +c'était le surlendemain de la catastrophe. J'étais bien malade et ma +raison chancelait réellement, car j'avais toujours devant les yeux le +pâle visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'évanouis en +descendant de voiture. + +«Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras. + +«J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge. + +«Il resta seul à me garder au salon, pendant qu'on préparait mon lit; +j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et à travers +mes paupières demi-closes je voyais son rude visage penché jusque sur +moi. + + + + +XIII + +Coyatier dit le marchef + + +Valentine continua: + +--Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son +regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang +sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle +douloureuse compassion. + +Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre: + +--C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux +ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils +voulaient mourir ensemble... + +Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une +brosse. + +--Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave +soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être +qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a +fait de moi un assassin: Je hais les femmes! + +Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma. + +Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il +reprit comme malgré lui: + +--Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal! + +Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui +frissonnaient. + +--Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui +qu'elle aime! + +Il haussa les épaules en riant lugubrement. + +J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas? + +Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je +devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé; +j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel... + +La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort +épuisant qu'elle faisait pour garder son calme. + +--Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un +seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que +vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en +fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et +j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.» + +Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux. + +--Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné? + +--Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié +de moi. + +Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner. + +Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses +dents serrées: + +--Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe +neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin: +«Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!» + +Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à +ses lèvres. + +--Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi +qui l'ai chassée. + +--Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien +que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai +fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle. +Demandez, on vous répondra. + +Je demandai, il me répondit. + +Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous +ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs. + +--Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer +les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur. + +--Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à +votre cou pour vous serrer bien fort sur mon coeur! C'est pour moi que +vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends +garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il +fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier +jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais +encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie. + +«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein +jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être +introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me +procurer du poison. + +«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma +sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma +rentrée. + +«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et +ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise? + +«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou +Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que +m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il +m'attendrait pour en faire usage. + +«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien, +j'ai cru que mon pauvre coeur allait se briser. C'était à la fois trop +de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis +jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te +sauverai!» + +«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore +prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal, +n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.» + +La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient. + +--Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle +pas venue?» + +--Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi? + +--Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de +votre absence. + +--Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous +aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux... + +--Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel. +Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi +qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai +fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.» + +«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore. + +--Est-il bien changé? demanda la veuve. + +--Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité +presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si +tu étais ma femme, je mourrais content.» + +«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.» + +Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec +un calme étrange: + +--Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut, +c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui +étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne +ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être; +pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme +les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés... + +Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même +temps sa main devenir froide et qui dit: + +--Il faut te remettre au lit, fillette! + +--Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le +papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce +qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me +quitterez, ils vont vous reprendre en sous-oeuvre pour l'évasion de +Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à +demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le +pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain. +Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes +les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je +n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette +évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne +resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus +souvent que vous ne croyez. + +Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter: + +--Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous +guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand +même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et +je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide. + +Elle sourit et ajouta encore: + +--Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs +bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le +nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent! +Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de +m'éveiller! + +Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage +désolé de la dompteuse, qui avait compris. + +Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris, +derrière son rideau. + +Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait +la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien +constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi +aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit, +où Valentine demeura immobile. + +Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la +couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse: + +--Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là, +rester chez moi à la baraque! + +--Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une +grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la +comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français? + +Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement, +pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût +vaguement l'écho de son pas, la porte par où Mme la marquise d'Ornans et +son cercle étaient sortis s'ouvrit. + +--Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous +nos grands secrets? + +--Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en +parlant de lui. + +La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au +lit. + +Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la +dompteuse un regard triste et doux. + +--Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa +folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé +de cela? + +--Oui, répondit la dompteuse. + +--Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse +être vraiment la soeur de Remy d'Arx? + +--Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait +Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me +doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un +colonel. + +--C'est juste, fit la comtesse. + +Elle ajouta comme malgré elle: + +--On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là? + +La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en +feu. + +--Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est +dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature +qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne +l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai +peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air +de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme +cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse +m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le +moi! + +La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement: + +--Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici +deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une +soeur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une +énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a +une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune +homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime. + +--Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure +devant Dieu. + +--C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le +jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques +pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge, +madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus +insondables que celui-là. + +--Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement, +dites-moi... + +Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur. + +--Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien +compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et +dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que +Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez, +madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre +entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire, +et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle +souffre. + +Elle se dirigea vers la porte. + +Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler, +lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne. + +Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de +Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres. + + + + +XIV + +Le salon + + +Maman Léo n'eut garde de désobéir à l'ordre muet que lui donnait +Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole. + +Celle-ci la conduisit jusqu'à la porte du salon situé à l'étage +inférieur. + +Maman Léo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin +de se recueillir. + +Pour comprendre ce qui était en elle, il faut entrer dans sa situation +morale, et ne point oublier le milieu où se passait sa vie ordinaire. + +Elle venait d'éprouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait été +forcée de supprimer toute marque extérieure d'émotion, un des chocs les +plus violents que puisse subir une créature humaine. + +D'autres à sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment +du moins, le doute ou l'incrédulité; mais nous l'avons dit bien souvent, +au fond de cette pauvre bohème de la foire où Mme veuve Samayoux tenait +un rang considérable, les légendes du crime sont connues et en quelque +sorte honorées comme pouvaient l'être chez les païens les légendes de la +mythologie. + +Ces sombres poèmes du crime impossible courent non seulement les +établissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les +masures d'où sort le public qui fait vivre la foire. + +Dans les veillées de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais +qui sont en même temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a +des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme à Naples, des +troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age. + +Et de même que les bardes chantent l'épée, les trouvères la lance, c'est +toujours le couteau qui est au fond de la sauvage _Iliade_ des rhapsodes +de la misère. + +En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des _korigans_ sans expliquer le +mot, en Irlande, des _âmes-doubles_, et par tout le pays Scandinave des +_elfes_ et des _goblins_; sous le règne de Louis-Philippe, dans aucun +hallier de la forêt parisienne, on ne vous aurait fait répéter deux fois +le nom des Habits Noirs. + +Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du +moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes +comme dans toutes les mythologies. + +Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui était le fond de +la superstition populaire: chacun croyait à une sorte de +franc-maçonnerie, constituée selon l'échelle même de la société humaine, +c'est-à-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple. + +Chacun croyait que les soldats de cette fantastique armée étaient +innombrables, que les officiers en étaient nombreux, et que les généraux +s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos inégalités +sociales, abrités qu'ils étaient contre les clairvoyances de la loi par +je ne sais quel nuage magique. + +Voilà pourquoi Valentine, s'adressant à maman Léo, avait parlé des +Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'être +comprise. + +Voilà pourquoi aussi maman Léo, par-dessus la grande émotion provoquée +en elle par la scène qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre +bon coeur avait été remué dans ses fibres les plus profondes, gardait +cependant un trouble qui n'avait trait immédiatement ni à sa chère +Fleurette ni à son adoré Maurice. + +Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime +éternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantômes homicides que tant +de récits à faire peur lui avaient montrés rôdant parmi le silence des +nuits parisiennes! + +Elle avait vu les Habits Noirs! elle était dans la maison des Habits +Noirs! + +La foi est une étrange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas +croire en même temps, puisque les plus crédules sont stupéfaits souvent +quand ils se trouvent, à l'improviste, en face de l'objet de leur +crédulité. + +En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupée par Valentine +au salon du Dr Samuel, maman Léo se disait: + +--M. Constant en est, et ça ne m'étonne pas, car il a une figure qui +ressemble à un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si +respectable! un colonel! un prince! et que penser de Mme la marquise +elle-même? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je +me méfie de tout le monde ici! + +Elle essayait de se faire une règle de conduite; mais tout tournait dans +son cerveau. + +Et voyez le trait caractéristique! à un certain moment, ne sachant à +quel saint se vouer, elle eut l'idée de s'adresser à la justice. + +Mais ce fut pour elle le symptôme du découragement poussé jusqu'à la +folie; elle haussa les épaules avec colère et se dit: + +--Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout à fait! + +Car ils ne croient pas à la justice, et de lugubres exceptions que leur +ignorance érige en règles leur font craindre les juges. + +Quand ils regardent en haut, le bien leur échappe, ils ne voient que le +mal grandir outre mesure. + +C'est la vengeance des vaincus. + +On doit leur savoir gré peut-être de ne pas écraser sous le poids de +leur multitude cette infime minorité d'heureux à laquelle ils +attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misère. + +La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit: + +--Voici la bonne Mme Samayoux. Notre Valentine dort. + +Maman Léo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle +était comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant. + +Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle était la vaillance même, et +malgré la simplicité de sa nature elle avait, à l'heure du péril, le +sang-froid, l'adresse, la présence d'esprit d'une vraie femme. + +Elle reconnut autour de la cheminée du salon toutes les figures qui +naguère étaient rassemblées dans la chambre de la malade. + +Il y avait en plus un personnage qui lui était inconnu et qui causait +tout bas avec le colonel Bozzo. + +En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une +absence à ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Périère. + +À cet instant, maman Léo avait déjà dompté en grande partie son horreur +et sa frayeur; comme il arrive à tout bon soldat, la présence de +l'ennemi lui rendait son courage. + +En outre, le sentiment de curiosité si vif dans les classes populaires, +où il y a toujours de l'enfant, s'éveilla en elle brusquement; aussitôt +qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir. + +Son regard fit le tour de l'assemblée, et certes, chaque visage fut jugé +par elle tout autrement que la première fois. + +Rien ne perçait au-dehors de ce qui l'agitait intérieurement; il y avait +un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'était assez +l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout +naturel éprouvé par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort +au-dessus d'elle. + +Un peu de crainte et beaucoup de respect étaient assurément de mise. + +Mme la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde +l'entoura, excepté le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de +causer à voix basse avec M. le baron de la Périère. + +Mais s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et +amical à la veuve, qui se dit: + +--C'est bon, vieux gredin, fais tes manières! Si on peut te servir comme +tu le mérites, n'aie pas d'inquiétude, ce sera de bon coeur! + +--Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous +savez l'épouvantable malheur qui est tombé sur ma maison; tout le monde +dans ce salon m'est dévoué, tout le monde chérit la pauvre enfant qui +est en haut. + +--Dans son uniforme, répondit la veuve, la petite est encore bien +heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs. + +--Elle s'exprime très bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc +ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du +peuple! + +--Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait +vous connaître et vous entendre! + +Samuel, le maître de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en +droit, approuvèrent du bonnet et se rapprochèrent du groupe, formé par +le colonel causant avec M. de la Périère. + +En les regardant s'éloigner, maman Léo pensait: + +--En voilà deux que je reconnaîtrai! Mais où donc est passé le Constant? + +--Voyons, fit la marquise, qui lui présenta un siège, racontez-nous tout +ce que vous avez fait. + +Maman Léo avait eu le temps de réfléchir, et son instinct lui disait +qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vérité, à cause de +l'espion caché derrière le rideau et qui pouvait bien être M. le baron +de la Périère. + +--J'ai d'abord été dans tous mes états, répondit-elle, et vous allez +juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitôt que +vous avez été partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a +mis ses deux petites mains sur la bouche comme un démon, et il a fallu +l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: «J'ai froid, +j'ai froid!» + +Son regard glissa vers l'autre coin de la cheminée et se rencontra avec +celui de M. le baron. + +--Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai déjà vu ces yeux-là! Mais c'est pire +qu'au théâtre, ici, ils doivent se grimer à volonté. + +--Est-ce vrai, ce qu'elle dit là, monsieur Lecoq? demanda tout bas le +colonel au baron. + +--Vrai de point en point, papa, répondit M. de la Périère. Si la petite +n'a pas parlé, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car +je n'ai pas perdu mon temps avec elle à la baraque. Vous savez si +j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets! + +--Tu es une perle, l'Amitié, murmura le vieillard, et quand je vais te +laisser mon héritage, je n'aurai pas d'inquiétude sur l'avenir de +l'association. + +Il eut une quinte de toux pénible à entendre. + +Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant: + +--Cela sonne mieux, nous n'en avons pas désormais pour une semaine. + +Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs +et Lecoq échangèrent un sourire d'intelligence, qui donnait à ces mots: +«Nous n'en avons pas pour une semaine», une signification très +accentuée. + + + + +XV + +Embauchage de maman Léo + + +Maman Léo cependant continuait, parlant à la marquise et à M. de +Saint-Louis: + +--Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait à +chaque instant sur ses lèvres; moi, je ne savais plus où j'en étais; car +ça me déchire le coeur de voir ces deux enfants-là dans la peine. + +--Vous a-t-elle parlé de Remy d'Arx? interrompit la marquise. + +--Ah! je crois bien! son frère, comme elle l'appelle maintenant! Pour +folle, c'est bien certain qu'elle est folle. + +--Non, pas tout à fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous +a expliqué les différents degrés de l'aliénation mentale, et à cet +égard, il est la première autorité de Paris; il y a chez notre chère +enfant un trouble cérébral dont la cause est connue et déterminée. + +--Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacité, le trouble +disparaîtra de même. + +--Que Dieu vous entende, madame! dit maman Léo, et ça me console bien de +voir comme elle est aimée. Aussi, il n'y a plus de métier qui tienne, +allez! je suis désormais à vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir +au matin. + +Mme d'Ornans lui prit la main de nouveau. + +--Vous serez récompensée..., voulut-elle dire. + +--Ah! pas de ça, Lisette! s'écria la veuve. Si vous parlez latin, je ne +vous comprends plus. + +--Excellente femme! murmura la marquise. + +--Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis. + +--Il y a donc, reprit maman Léo, en vous demandant bien pardon de ce qui +vient de m'échapper, que je voulais la prêcher comme vous me l'aviez +ordonné et que je ne savais pas par où commencer mon sermon. Elle était +si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps à l'admirer, comme un +vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme +ils seraient heureux! + +«Et vous pensez bien que ça m'a ramenée à mon ouvrage, car il faut que +Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux. + +«J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la liberté est le +premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges +faire leur boniment, numéroter leurs paperasses, entortiller leur jury, +bernique! le diable lui-même ne peut pas y revenir. + +«Et tous les exemples à l'appui, qui sont nombreux et où je n'avais qu'à +choisir. + +«Elle m'écoutait en fixant sur moi ses grands yeux mouillés. + +«Elle répétait toujours: «Il est innocent, il est innocent!» + +«Parbleure! ai-je fait, Jésus aussi était innocent, et il a été pas +moins crucifié entre les deux larrons. + +--Bonne âme! dit encore la marquise sincèrement émue. + +Et M. de Saint-Louis: + +--L'éloquence populaire, en France, a de ces ressources-là! + +--En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, ça ne lui faisait +pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme +engourdie à force d'avoir souffert et pleuré toutes les larmes de son +corps. + +Alors l'idée m'est venue d'aller dans le sens de la fêlure et je lui ai +dit: + +--S'il meurt, tu mourras, pas vrai? + +--Ah! qu'elle m'a répondu, j'en suis bien sûre et c'est là mon seul +espoir! + +--Eh bien! alors, qui vengera ton frère? + +Ses yeux se sont allumés pendant qu'elle disait: + +«Remy, mon pauvre cher Remy!» + +La marquise écoutait avec une attention passionnée; M. de Saint-Louis +hocha la tête en manière d'approbation, mais une nuance de pâleur +éteignit le vermillon de son teint. + +Les deux docteurs, le colonel et M. de la Périère, qui étaient toujours +à l'autre coin de la cheminée, cessèrent tout à coup de causer pour +prêter l'oreille. + +--Elle était prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite; +quand je suis revenue à son Maurice, elle a pleuré à chaudes larmes, et +moi aussi, comme vous pensez. + +--Je veux être pendu, dit tout bas Lecoq à ses voisins, si j'ai rien vu, +rien entendu de tout cela. + +La veuve continuait: + +--Elle est si faible et si brisée! De pleurer ça l'a endormie tout de +suite. Elle a renversé sa chère belle tête sur mon épaule... + +--Voilà le vrai, dit encore Lecoq. + +--... Et ses paupières ont battu, acheva maman Léo, mais avant de fermer +les yeux, elle m'a dit: «J'ai confiance en toi, tu as été ma mère, et tu +l'aimes comme s'il était ton fils. Si je lui dis: «Je veux que tu +vives», il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour +comme pour notre vengeance.» + +La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre à l'autre bout +de la cheminée disant: + +--Drôle de fillette! + +Ce fut un regard de colère que la bonne marquise lui jeta. + +Mais le vieillard lui renvoya un sourire. + +Il était assis commodément dans sa bergère, caressant de sa main +blanchette et ridée une petite boîte d'or sur laquelle était le portrait +émaillé de l'empereur de Russie. + +--Bonne amie, murmura-t-il, en adressant à la marquise un signe de tête +caressant, vous vous fâchiez déjà autrefois quand je radotais ce mot +«drôle de fillette», mais sous mon radotage, il y a souvent bien des +choses. Cette enfant-là a trompé des calculs supérieurement faits, et +dès qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il +ne faut pas se fier aux apparences. + +Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois +voisins, qui éprouvèrent une sorte de malaise: + +--C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drôle de bonhomme. + +Il ouvrit sa boîte d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son +index et les flaira à distance d'un air content. + +La dompteuse n'était pas très forte en diplomatie et pourtant ce petit +bout de scène ne passa point inaperçu pour elle. + +--Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien +voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sûre. Elle a toujours eu un +drôle de caractère, et il m'est arrivé plus d'une fois dans le temps de +jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre. + +«Pour revenir à nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange +du bon Dieu, et à mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chérubin +naissait sur ses lèvres, qui se mirent à remuer et qui dirent comme en +rêve: «Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de +suite!...» + +Maman Léo s'arrêta et regarda la marquise en face. + +--Voilà, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu. + +--Et vous avez bien fait, répondit la marquise, vous nous avez rendu +l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient. + +--Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rêve de la chérie +pourrait se réaliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez à +ce mariage? + +La marquise hésita, puis elle répondit avec gravité: + +--Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon coeur, je ne sais pas +jusqu'où peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si +elle l'exige, j'irai jusqu'à ne point m'opposer à ce mariage. + +--Ah! saquédié! s'écria maman Léo, qui sauta sur ses pieds, les nobles +ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous êtes un coeur, +vous, ou que le diable m'emporte! + +Elle avait jeté ses deux bras autour du cou de la marquise un peu +effrayée pour planter sur ses joues deux retentissants baisers. + +--Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a +fallu que ça parte; je n'ai pas pu m'en empêcher. + +Mme la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure. + +Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la Périère s'étaient +rapprochés du prince, qui regardait cette scène avec attendrissement et +murmurait: + +--Le peuple! ah! le peuple français! + +Le colonel Bozzo restait seul au coin de la cheminée. + +--Il y a donc, reprit maman Léo, que je suis à vous, quoi! corps et âme, +et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous être agréable. + +Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les +quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement. + +Elle ne broncha pas et fit la révérence en ajoutant: + +--Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie. +Voyons, usez de moi, que faut-il faire? + +On entendit derrière le cercle la petite toux du bon vieux colonel et +ceux qui le masquaient s'écartèrent aussitôt avec respect. + +--Merci, mes amis, dit-il, j'aime à voir ceux à qui je parle, et vous me +gêniez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la +première idée de faire venir cette excellente Mme Samayoux, c'est moi, +si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions. + +Tous les hommes s'inclinèrent en silence, et la marquise dit dans la +sincérité de sa foi: + +--J'allais vous en prier, bon ami, car vous êtes notre meilleur conseil. + +--Désormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent +vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous +être à notre disposition toute la journée de demain, chère madame? + +--Toute la journée de demain, répliqua la veuve, et toutes les autres +journées, tant qu'on aura besoin de moi. + +--C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous témoigner notre +reconnaissance sans blesser votre honorable fierté... Demain donc, à la +première heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge +d'instruction, Perrin-Champein, qui est très matinal, et vous lui +demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pagès, à la prison +de la Force. + +--Mais si le juge d'instruction me refuse... + +--Soyez tranquille, on aura fait le nécessaire pour que le juge +d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singulièrement +habile, et je m'étonne que vous n'ayez pas encore été interrogée. + +--Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour +éviter cette opération-là; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi, +c'est pas ma faute; mais j'irai tout de même, et si on m'interroge, je +parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu, +j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice? + +--À peu près ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au +nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la leçon? Nous +avons pu vous apprécier; nous savons quelle affection délicate et +profonde vous portez à ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez +pas, madame, si nous prétendions partager cette tendresse; c'est un +inconnu pour nous et un indifférent; il y a plus, s'il ne nous était pas +nécessaire comme moyen de salut pour Mlle de Villanove, notre intérêt, +notre devoir peut-être serait de l'écarter; mais nous aimons Valentine +comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre +bien-aimée marquise, cela suffit pour que rien ne nous coûte. + +La dompteuse le regarda bonnement et dit: + +--Ça fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars +doit tout de même une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laissé des +protections pareilles dans son malheur. + +--Vous serez éloquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune +crainte à cet égard; mais appuyez bien sur cet argument tiré de l'arrêt +prononcé par le Dr Samuel: «La vie de Valentine est entre les mains de +Maurice; il peut à son gré la ressusciter ou la tuer.» + +--Je l'ai dit, déclara solennellement Samuel, et je le répète, c'est ma +conviction intime. + +--Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument, +mais il y en a un autre que je préfère pour ma part, c'est celui qui m'a +été fourni par Mme la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut +espérer la main de Valentine... + +Elle s'interrompit, et son regard interrogea Mme d'Ornans, qui murmura: + +--Quand je devrais quitter la France et m'établir en pays étranger, je +ne me dédis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre. + +--Alors, s'écria maman Léo, tout est convenu; vous savez où me trouver +pour que je vous rende compte de ma mission. À demain! et bonsoir la +compagnie! + +La marquise se leva et lui tendit la main. + +--Où donc est M. Constant? demanda-t-elle. + +--Il a repris son service, répondit le Dr Samuel. + +--Je puis très bien, dit le baron de la Périère en s'avançant, +reconduire la bonne Mme Samayoux. + +--Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron! +Craignez-vous que je me perde! Voilà! si vous voulez que nous soyons +tout à fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement +jusqu'à la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma +route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inquiétez pas +de moi. Quand les rôdeurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui +fais peur aux rôdeurs. + +Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la +première. + +--Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous +avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette +à votre hôtel en passant? Je tombe de sommeil. + +Mme d'Ornans avait appuyé sa tête sur sa main. + +--Vous êtes un des hommes les plus véritablement sages que j'aie +rencontrés en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'étiez +pas là, si je ne vous voyais mêlé à toutes ces aventures impossibles, je +croirais que je rêve. + +--Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un +petit fou, madame... + +--C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous? + +--Non, répondit M. de Saint-Louis, qui évita le regard du colonel, j'ai +à causer avec M. de la Périère. + +--Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un médecin +qui, à bout de remèdes, aurait conseillé une fontaine miraculeuse ou des +reliques: Mme la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert +l'avis de l'évasion. + +--Puisque c'est l'unique ressource..., commença Mme d'Ornans. + +Le colonel l'interrompit pour dire avec dignité: + +--Le médecin qui avoue son impuissance est un honnête homme, monsieur +Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux +charlatans. Vous nous avez mis dans la vérité de la situation et Mme la +marquise vous en remercie. + +Il voulut offrir son bras à cette dernière, mais comme ses pauvres +jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-même qui le +soutint pour gagner la porte. + +--Je vous recommande bien la chère enfant, dit-elle avant de passer le +seuil. + +--Et gare à vous, prince, ajouta le colonel avec l'espièglerie d'un +enfant. M. de la Périère me dira les petits secrets que vous avez +ensemble. + +Ils sortirent tous deux. + +M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regardèrent. + +Ils étaient pâles tous les trois. + +--Lecoq est-il convoqué? demanda M. de Saint-Louis. + +--Oui, répondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au +boulevard du Temple. + +--C'est chanceux! murmura Samuel. + +--Comme toutes les parties, répliqua le docteur en droit d'un ton calme +et résolu. C'est un coup de dés, il s'agit de savoir si nous mourrons +misérables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des +rois! + + + + +XVI + +Le billet de Valentine + + +Pendant cela, Mme veuve Samayoux, prenant à rebours le chemin qu'elle +avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout +l'établissement du Dr Samuel. + +Si elle n'avait pas su à qui elle avait affaire, elle aurait très +certainement jugé M. le baron pour un des hommes les plus aimables du +monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M. +Constant, mais également communicatif, reprit en sous-oeuvre le thème de +reconnaissance et d'affection qu'on avait déjà développé au salon, et +déclara très franchement que la dompteuse était une providence pour le +groupe de parents et d'amis intéressés au bonheur de Valentine. + +Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine. + +Maman Léo subissait avec énergie le contrecoup des émotions qu'elle +venait d'éprouver. + +Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un +mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche. + +Tout son corps frémissait à la pensée de ces hommes en apparence +semblables aux autres hommes, supérieurs même à la plupart des hommes +que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui étaient de vils, +d'implacables assassins. + +Elle avait été là au milieu d'eux, elle avait touché la main d'une +créature humaine, désignée d'avance à leurs coups, car c'est ainsi +qu'elle jugeait la position de Mme la marquise d'Ornans, elle avait +laissé dans leur caverne une jeune fille qu'elle affectionnait +tendrement. + +Et elle savait que d'eux seuls dépendait le sort d'un jeune homme +qu'elle aimait plus qu'une mère. + +M. le baron pouvait causer et se rendre agréable, elle écoutait peu et +son esprit s'efforçait laborieusement. + +En passant devant la loge du concierge, elle y jeta un regard pour +chercher ce Roblot dont la vue avait excité ses premiers soupçons lors +de son arrivée. + +La loge était vide. + +Mais après avoir demandé le cordon et au moment même où il allait +prendre congé, M. le baron s'écria: + +--Voici justement notre affaire! Roblot, mon vieux, tu vas conduire +cette dame jusqu'à l'omnibus. + +Maman Léo venait de reconnaître les larges épaules et la tête hérissée +du marchef, qui se promenait de long en large, les mains dans ses +poches, en fumant sa pipe devant la porte. + +Maman Léo voulut refuser, mais le baron dit en riant: + +--Pas de compliment, c'est un dogue et il est de bonne garde. Bonsoir, +chère madame! à demain! + +La porte donnant sur le chemin des Batailles se referma brusquement. + +Désormais, la veuve se trouvait seule avec Coyatier, qui resta d'abord +immobile à la regarder par-dessous la visière de sa casquette. + +Entre la maison de santé et la grande usine qui bordait le quai, il n'y +avait qu'un terrain vague. Un réverbère unique brillait tout en bas de +la descente, comme ces phares qu'on voit de loin, mais qui n'éclairent +pas. + +Il pouvait être dix heures du soir. + +La solitude la plus complète régnait dans la promenade de Chaillot et +aux alentours. Les seuls bruits qu'on entendît dénonçant la vie de Paris +venaient d'en bas, où de rares passants et quelques voitures suivaient +le quai pour gagner la barrière de Passy ou en revenir. + +Or, la route que maman Léo avait à prendre ne tournait point de ce côté, +et quand le marchef s'ébranla, ce fut pour monter la rampe abrupte et +déserte aboutissant au chemin qui allait d'une part à la rue de +Chaillot, de l'autre à la barrière des Batailles. + +Nous avons dit que maman Léo était la vaillance même, mais nous devons +avouer qu'en ce moment sa première idée fut de dévaler la côte et de se +sauver à toutes jambes. + +Elle avait, pour le coup, véritablement peur, et la chair de poule passa +comme un frisson sur tout son corps. + +Coyatier était l'épouvantail qu'il fallait pour secouer cette nature +sans nerfs, épaisse et solide comme du bois de chêne, parce que Coyatier +était fait comme elle. + +Les Habits Noirs, si redoutables qu'elle les vit dans les brouillards de +sa pensée, menaçaient surtout son imagination; ils tuaient par la ruse +et de loin; leurs mains blanches, qu'elle venait de voir, répugnaient à +la besogne rouge. + +Coyatier, au contraire, en fait de crime, était un manoeuvre et +travaillait de ses bras. + +Les autres pouvaient passer pour les juges prononçant l'arrêt; Coyatier +était le bourreau, Coyatier était le couteau. + +Les jambes de maman Léo, pour la première fois de sa vie peut-être, +flageolèrent franchement sous le poids de son robuste corps. + +Quand le marchef eut monté une douzaine de pas, il se retourna, et +voyant que la veuve restait immobile comme une borne, il dit: + +--Allons-nous coucher ici? + +Maman Léo se mit à marcher vers lui péniblement. En voyant sa +répugnance, le marchef ajouta avec un gros rire qui sonnait d'une façon +lugubre: + +--On ne vous mangera pas, la vieille! + +Il reprit sa route. + +Maman Léo le suivait de loin. En tournant l'angle de la maison de santé, +elle reconnut le coupé qui l'avait amenée, stationnant auprès de la +muraille avec son cocher endormi. + +Elle avait déjà honte de sa faiblesse et se gourmandait elle-même +pensant: + +--Cette bête-là n'est pas plus forte qu'un ours, et je ne craindrais pas +un ours, c'est sûr! et mon défunt Jean-Paul Samayoux avait des épaules +encore plus carrées. D'ailleurs, à quoi ça leur servirait-il de faire la +fin de moi ce soir, puisqu'ils m'ont commandé de l'ouvrage pour +demain!... et puis, si l'animal s'est vraiment intéressé à la petite, il +doit bien savoir que je suis du même bord. + +--Holà! l'homme! cria-t-elle, j'aurais idée de causer avec vous un petit +peu. + +Ils longeaient la façade principale de la maison de santé, garnie de ses +échafaudages à cause des réparations. Au lieu de répondre, Coyatier +pressa le pas. + +--Sauvage! grommela la veuve, c'est pourtant certain qu'on raconte de +toi des histoires où il y a du coeur, du moins ça paraît comme ça; mais +je connais trop bien les lions et les tigres pour me laisser prendre à +de pareilles couleurs. + +Une centaine de pas plus loin, le marchef s'arrêta court, dans un +endroit découvert qui séparait l'établissement du docteur des premières +maisons de la rue de Chaillot. + +De là on apercevait la station des voitures à lanternes jaunes, connues +sous le nom de _Constantines_, et qui allaient au faubourg Saint-Martin. + +Coyatier attendit la veuve en secouant les cendres de sa pipe, qu'il +rechargea, toute brûlante qu'elle était. + +--Je n'irai pas plus loin, dit-il; là-bas, il y a trop de monde et trop +de lanternes. + +--Pourquoi n'avez-vous pas voulu me parler, demanda la veuve, qui avait +maintenant la voix gaillarde. + +--Vous, répondit Coyatier, la lumière et les gens vous rassurent, tant +mieux pour vous. Je n'ai pas voulu parler à cause des murailles. Partout +où il y a des murailles, il y a des oreilles. + +La veuve se rapprocha de lui tout à fait. + +--Personne n'écoute ici, dit-elle à voix basse, avez-vous à me causer? + +--Causer! répéta le marchef, qui haussa les épaules en battant le +briquet, c'est pour avoir causé avec les femmes que je crains les hommes +et la chandelle. J'en ai gros contre les femmes. N'empêche qu'elles +auront ma peau, c'est certain. J'en ai déjà sauvé comme ça plus d'une, +et ça me fait rire quand j'y pense. Chacun a ses manies, pas vrai? On a +beau se faire une raison, quand le pli est pris, c'est fini... + +--Est-ce que vous seriez tout de même un brave scélérat? balbutia la +veuve, comme qui dirait l'Honnête Criminel que j'ai pleuré en le disant +toutes les larmes de mes yeux? + +--Une manie, que je vous dis! gronda Coyatier, une chienne d'habitude, +quoi, des bêtises! Ça m'a mis dans l'embarras plutôt dix fois qu'une, +mais je pense à la petite demoiselle quand je suis tout seul, j'ai eu sa +main douce comme de la soie entre mes pattes, et c'est moi qui suis +cause qu'elle pleure. + +--C'est donc bien vrai! s'écria la veuve, le coupable, c'est vous! + +--La paix, vieille folle! gronda le marchef, qui leva la main comme pour +l'écraser. + +Mais changeant de ton tout à coup, il ajouta: + +--Assez bavardé! si vous connaissiez celui qui vous tuera, vous ne +l'aimeriez pas, je pense? Moi, c'est les femmes qui me tueront et je les +abomine. La demoiselle n'est pas dans de beaux draps, ni son amoureux +non plus. Tout ce qu'il faudra faire pour eux, je le ferai, +entendez-vous, et c'est déjà commencé. S'il faut que la mécanique du +_Fera-t-il jour demain_ saute, elle sautera et moi avec, c'est décidé. +Vous, regardez bien où vous mettrez le pied! ils sont malins, ouvrez +l'oeil, bonsoir! + +Sa pipe était allumée, il tourna le dos et redescendit la rue lentement. + +La veuve, qui était restée tout étourdie, gagna la station en essayant +de remettre de l'ordre parmi ses pensées. + +Au moment où elle s'asseyait dans la voiture en partance, elle vit +passer au grand trot l'équipage qui emportait Mme la marquise d'Ornans +et le colonel. + +Ce fut longtemps seulement après le départ de l'omnibus, et quand la +confusion de son esprit fut un peu calmée, qu'elle songea au papier qui +avait été glissé dans sa main par Valentine. + +Elle prit le papier, qu'elle déplia, et se rapprocha du fond de +l'omnibus, où la lumière de la lanterne lui permit de lire: + +Le papier ne contenait que ces mots: + +«Vous demanderez au juge d'instruction, qui vous l'accordera, la +permission d'amener avec vous votre fils pour rendre visite à Maurice.» + +Maman Léo crut avoir mal lu et se demanda dans l'excès de sa surprise si +quelque chose n'était point dérangé au fond de sa cervelle. Elle se +frotta les yeux et lut de nouveau. + +--Mon fils, dit-elle; il y a bien «mon fils». Ces gens-là diraient-ils +vrai? et la pauvre chère créature aurait-elle un coup de marteau? Je +n'ai pas d'autre fils que Maurice, et je ne peux pas mener Maurice +rendre visite à Maurice! + +Elle quitta la voiture à la station de l'église Saint-Laurent et +descendit à pied le faubourg Saint-Martin. La marche lui fit du bien, +mais ne lui fournit point le mot de l'énigme. + +Elle allait toujours répétant: + +--Mon fils! mon fils! où diable la minette prend-elle ce fils-là? Il est +sûr pourtant qu'elle m'a parlé bien raisonnablement, mais les toqués +sont ainsi, et quand ils ne touchent pas à l'endroit de leur fêlure, on +dirait des philosophes. Sa fêlure, à ce qu'il paraît, est de me donner +un garçon et de se croire la soeur de son ancien promis. Son frère et +mon fils se valent, les deux font la paire. + +Plus de dix fois en chemin, elle s'approcha des boutiques pour lire +encore le mystérieux papier. + +Elle le tourna, elle le retourna, cherchant une indication qui pût lui +donner le mot de la charade. + +Car derrière la pensée que Valentine était folle, une autre pensée +s'obstinait qui lui montrait, au bout de tout cela, je ne sais quel +espoir confus. + +Comme elle arrivait aux démolitions qui masquaient la percée de la rue +Rambuteau, une idée lui traversa l'esprit tout à coup et l'arrêta comme +un choc. + +--Mon fils! répéta-t-elle pour la vingtième fois, mais sur un tout autre +ton et en frappant ses mains l'une contre l'autre, saquédié! c'est cela! +il faut que je sois bien bête pour ne pas l'avoir deviné tout de suite, +quoique la minette aurait bien pu me mettre un mot d'explication. + +Dans son triomphe et malgré le superbe poids marqué par sa dernière +pesée à la foire de Saint-Cloud, elle fit un saut de cabri et s'élança +en courant vers sa baraque, qui était désormais toute proche. + +--Avec ce fils-là! disait-elle, je suis sûre d'être bien reçue. Ah! le +cher coeur va-t-il être content! + +À la porte de la baraque, elle trouva le fidèle Échalot qui dormait en +dépit du froid, adossé contre le montant et échauffant le petit Saladin +dans son giron. + +--Pourquoi ne t'es-tu pas couché, toi, l'enflé? demanda-t-elle. + +Échalot s'éveilla en sursaut et répondit: + +--Ah! patronne, vous voilà! Dieu soit loué! je n'espérais plus guère +vous revoir en vie. + +--Pourquoi ça, ma vieille? + +--Parce que, dans l'homme qui est venu tantôt, j'ai reconnu +Toulonnais-l'Amitié. + +--Bah! fit la dompteuse, moi qui croyais que c'était M. de la Périère! + +--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, répondit Échalot. + +--Pourquoi ne m'avoir pas avertie tout de suite? + +--Parce que, patronne, quand ils se voient découverts c'est là le plus +dur du danger. + +La dompteuse lui tapa sur l'épaule amicalement. + +--Tu as plus de jugeotte que je ne croyais, dit-elle, et tu as agi comme +un garçon qui voit plus loin que le bout de son nez. + +--Ah! fit Échalot, quand il s'agit de vous, patronne... mais vous +pensez, l'idée de vous voir partie avec un pareil bandit... + +--J'en ai vu des bandits, ma vieille! s'écria la dompteuse, chez qui la +réaction se faisait, amenant une sorte de fièvre. Ah! tonnerre de Brest! +comme ils disent à Saint-Brieuc, il y en avait de toutes les couleurs. +Si je deviens vieille, je pourrai raconter jusqu'à la fin de mes jours +que j'ai pénétré au fond de la caverne des Habits Noirs, toute seule, +comme Daniel dans la fosse aux lions! Échalot l'écoutait bouche béante. + +--Des princes, des colonels, des barons, poursuivit la dompteuse, qu'on +les prendrait pour la crème de l'aristocratie, quoi! des avocats, des +médecins... + +--Et vous avez pu vous échapper de leurs griffes, balbutia Échalot. + +La dompteuse mit ses deux poings sur ses hanches. + +--Nous sommes des camarades, moi et eux, dit-elle, je les ai trompés en +grand par l'adresse de ma ruse, quoiqu'ils soient plus astucieux que des +démons. Ferme la porte et va te coucher, ma vieille! Il fera jour +demain, puisque c'est leur mot d'ordre, et j'ai idée que nous en verrons +de grises! + + + + +XVII + +Soirée à L'Épi-Scié + + +Ce même soir, vers onze heures, deux coupés de maîtres qui se suivaient +montèrent le boulevard du Temple au milieu de la bruyante cohue qui +encombrait les abords des théâtres. + +Les deux coupés s'arrêtèrent à l'endroit dit «la Galliote», non loin des +terrains, alors couverts de masures, où s'élève maintenant le Cirque +Napoléon. + +De chaque coupé, deux hommes descendirent; ils traversèrent le trottoir, +puis la rue Basse, pour aller dans la ruelle connue sous le nom du +«Chemin des Amoureux», qui conduisait à l'estaminet de L'Épi-Scié. + +Ces quatre hommes, cependant, n'allaient point jouer la poule, car ils +passèrent franc devant les rideaux de cotonnade rouge qui masquaient la +porte vitrée du café borgne, et continuèrent de suivre la ruelle dans le +coude qu'elle faisait sur la gauche. + +Tout de suite après le coude, il y avait une porte basse, donnant accès +dans une allée plus noire qu'un four. Ce fut dans cette allée que nos +quatre compagnons disparurent, en hommes qui connaissent les localités. + +Pendant cela, il se faisait joyeux tapage dans la salle basse de +L'Épi-Scié, où les habitués étaient nombreux. + +La reine Lampion, rouge et rogue, sommeillait à son comptoir, auprès +d'un grand verre vide et troublé par l'eau-de-vie sucrée. + +Autour du billard à blouses dont le tapis luisant comme une toile cirée +avait quelques taches de plus que lors de notre dernière visite, les +joueurs étaient en belle humeur. + +Cocotte, le radieux gamin de Paris, monté en graine, toujours gagnant, +toujours vainqueur et comparable aux ténors les plus célèbres par ses +succès auprès des dames, avait fait des blocs superbes; Piquepuce, son +ami, plus grave par l'âge, plus distingué par l'éducation, tenait le dé +dans un groupe de causeurs où quelques lionnes, favorites de la mode, +buvaient en fumant du caporal comme des duchesses. + +Ces demoiselles étaient un peu comme leurs cavaliers, parmi lesquels le +paletot fraternisait volontiers avec le bourgeron; il y avait parmi +elles des élégances prétentieuses et fanées et des toilettes franchement +sans gêne; il y avait de la soie et de l'indienne, des chapeaux +flambants et des bonnets sales. + +Quelques-unes étaient jeunes et jolies, malgré l'effronterie uniforme +qui déparait ici tous les visages; mais la plupart avaient derrière +elles tout un long passé de cabrioles, et la série des aventures qui les +avaient plongées de chutes en décadences jusqu'à ces ténébreuses +profondeurs, était écrite sur leurs fronts en lisibles caractères. + +Peut-être y a-t-il dans Paris des caves plus profondes encore, car nous +aurions pu reconnaître, dans le groupe présidé par Piquepuce, un brave +garçon à la laideur naïve et vaniteuse, coiffant ses cheveux jaunes d'un +chapeau gris pelé qui semblait être là en cérémonie, comme un petit +bourgeois qu'on introduisait par hasard dans le plus pur salon du +faubourg Saint-Germain. + +Amédée Similor, entraîné par sa nature frivole et son goût pour les +plaisirs, oubliait ainsi ses devoirs de famille. Il avait réussi à se +faufiler dans ce grand monde, où il se tenait sur la réserve, +choisissant ses paroles avec soin et ne se départant jamais des règles +du beau langage. + +Les deux rougeaudes de l'établissement Samayoux l'avaient abandonné, +sans doute, ou bien il les avait lâchées, car nous le retrouvons lancé +dans une nouvelle intrigue d'amour avec une énorme gaillarde qui n'avait +qu'un bras et qui portait un emplâtre sur l'oeil. + +--J'en ai tous les brevets, lui disait-il, depuis ma plus tendre +jeunesse: danse des salons, pointe, contre-pointe et caractères, dont M. +Piquepuce, par suite de nos relations d'amitié, m'a dit qu'un jeune +homme comme moi ne pouvait pas moisir dans la débine, malgré ses talents +et ses connaissances, au moyen desquels s'il y a une affaire, je peux +m'y distinguer et monter au premier rang pour faire le bonheur de celle +qui a su attirer mon regard. + +Il scandait ces phrases fleuries avec le respect qu'on met à déclamer de +beaux vers. + +--Ce qu'il y a, je n'en sais rien, répondit en ce moment Piquepuce à la +question d'un paletot tout neuf qui n'avait pas de chemise: l'ordre est +venu, je l'ai exécuté. Si c'est cette nuit ou demain _qu'il fera jour_, +on vous le dira, mais la chose sûre, c'est que nous ne couperons pas +dans le drap noir cette fois-ci, car le Coyatier n'est pas à sa place. + +Chacun tourna les yeux vers le coin où le marchef s'asseyait +d'ordinaire, sombre et seul. Sa table était vide. + +--Je vends ma bille quatre francs, s'écria Cocotte, et c'est à moi la +main: personne n'en veut? adjugé! + +Il se pencha sur le billard et _fit_ son adversaire _au doublé_ en +allant coller sa propre bille sous bande, à égale distance de deux +blouses. + +La galerie applaudit. + +Cocotte prit cette pose du billardier triomphant qui rappelle vaguement +l'attitude des chevaliers appuyés sur leur lance. + +--Vous ne savez donc pas, dit-il, que le marchef a été envoyé là-bas, au +vert, après l'affaire de la canne à pomme d'ivoire? C'était monté un peu +joliment cette histoire-là, et le camarade qui avait démoli la serrure +de Hans Spiegel savait son état. L'imbécile qui paie la loi en ce moment +demeurait de l'autre côté de la serrure, et le marchef se chauffe au +soleil maintenant dans les propriétés de la compagnie, pendant que nous +avons l'onglée à Paris. + +--La loi n'est pas encore payée, répliqua Piquepuce, et je connais +quelqu'un qui voudrait bien trouver un bâton pour le jeter dans nos +roues. + +Il montra du doigt Similor et ajouta: + +--Voilà un bon garçon que j'ai embauché pour savoir un peu ce qui se +passe chez Mme veuve Samayoux, qui vendrait sa baraque et mettrait +par-dessus le marché le feu aux quatre coins de Paris pour sauver le +petit lieutenant. + +Similor remonta le lambeau qui lui servait de cravate et mouilla son +doigt pour lisser ses cheveux. + +--Ce n'est pas mon habitude, dit-il, de fréquenter la basse classe, mais +par suite de circonstances et pour utiliser dans le malheur des brevets, +acquis lorsque je fréquentais une autre catégorie d'artistes, +Porte-Saint-Martin, Opéra et autres, j'ai pu abaisser mon orgueil +jusqu'à un théâtre en plein vent. Il n'y a pas de sot métier, mais on ne +s'affectionne qu'avec les gens de son propre rang, et la veuve Samayoux +ne m'étant de rien, je dévoilerai ses mystères avec plaisir. + +Certes Échalot était une douce créature, mais s'il avait entendu son +Pylade parler ainsi, il y aurait eu une tête cassée, et pour le coup +Saladin aurait été orphelin. + +Personne ne répondit à Similor, parce qu'un timbre placé derrière le +comptoir tinta un coup unique et retentissant. La reine Lampion, +éveillée en sursaut, ouvrit ses yeux sanglants, qui clignotèrent, +blessés par le gaz. + +Les joueurs de billard arrêtèrent leur partie, et un grand silence régna +dans l'estaminet. + +Un garçon, la serviette sur le bras, s'était élancé vers l'escalier en +colimaçon qui conduisait au cabinet particulier, situé à l'entresol, et +connu sous le nom du _confessionnal_, mais il fut arrêté au passage par +Cocotte, qui se tourna vers la dame de comptoir et lui dit: + +--À vous, maman Rogome, et plus vite que ça! + +On vit alors la reine Lampion quitter le siège où elle semblait rivée +depuis le matin jusqu'au soir et gagner l'escalier à vis, qu'elle monta +en geignant. + +Quand elle était hors de son trône, la reine Lampion perdait cent pour +cent. C'était un hideux paquet de graisse rhumatisée, et nous ne +saurions mieux la comparer qu'au vieux lion de Léocadie Samayoux. + +Elle parvint enfin au haut de l'escalier, et disparut derrière la porte +fermée. + +--C'est drôle que M. l'Amitié n'a pas passé par l'estaminet comme à son +ordinaire, dit Cocotte. + +--Ça veut dire qu'il est venu avec des gens qui ne sont pas pressés de +se montrer, répliqua Piquepuce en baissant la voix: on va savoir la +chose tout de suite, attendons. + +Similor était impressionné profondément. Il murmura: + +--Ça fait quelque chose de se trouver sous le même toit que les grands +de la terre. + +La reine Lampion reparut au haut de l'escalier. L'écarlate de sa joue +passait au violet. + +Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle commanda: + +--Du punch en haut et en bas, allume Polyte! + +Polyte était le garçon de confiance qui tirait les numéros à la poule. + +--Bravo! cria Similor dont l'enthousiasme n'eut point d'écho. Vive le +punch! + +Cocotte avait monté trois ou quatre marches de l'escalier à la rencontre +de la grosse femme. + +--Il y a du tabac? demanda-t-il. + +--Oui, et prends garde d'éternuer! répliqua la reine Lampion d'un air +rogue. + +Piquepuce s'approcha pour demander à son tour: + +--Combien sont-ils? + +--Ils sont quatre. + +--Les connais-tu? + +--Ils ont le voile. + +La reine Lampion ajouta tout à haut: + +--Quatre verres pour le confessionnal, Polyte! + +L'aspect général de l'estaminet avait entièrement changé: hommes et +femmes semblaient pris d'une anxiété pareille, et l'on entendait dans +les groupes ces mots qui couraient: + +--Quatre voiles à la fois! à quelle diable de besogne va-t-on nous +envoyer cette nuit? + +Similor seul avait pris une pose de matamore pour dire à sa voisine: + +--Le punch est la boisson que je préfère, bien chaud et pas trop +baptisé. Si l'occasion est venue d'affronter les bourgeois ou la force +armée, vous pourrez voir le caractère de celui qui se propose de vous +fréquenter, et dont rien n'est capable d'étonner son courage ni son +amour! + +La reine Lampion n'avait pas regagné son comptoir; elle s'était assise +sur la dernière marche de l'escalier pour attendre Polyte, qui lui remit +en main le plateau supportant le bol et les quatre verres. + +Elle prit le tout et remonta. Quand elle revint pour la seconde fois, on +trinquait déjà autour de deux énormes bassins qui flambaient. + +Elle fit signe à Polyte. Le garçon vint à elle et lui dit: + +--Il n'y a d'étranger que l'oiseau, là-bas, avec son chapeau gris; c'est +M. Piquepuce qui l'a amené. + +Similor, en proie à l'exaltation du zèle, levait justement son verre et +s'écriait: + +--À la santé de mes supérieurs! pour leur être agréable, je marcherais +jusqu'à la mort! + +La manchotte de ses rêves lui répondit: + +--C'est permis d'être bêtasse, mais pas tant que ça, à moins que vous ne +soyez ici de la part du gouvernement. + +La reine Lampion, à cet instant, se replongeait tout au fond de son +trône avec un grognement voluptueux et tendait son grand verre à Polyte, +qui l'emplissait jusqu'au bord. + +--On va éteindre et fermer, dit-elle; tout un chacun aura la bonté de +rester jusqu'à ce qu'on lui donne la clef des champs. _Il fait jour!_ + +--Vive la ligne! s'écria Similor, les ténèbres sont favorables à la +sensibilité, je vais taquiner les dames! + +Il en aurait dit plus long, sans le poing de Cocotte qui, d'un seul +coup, lui enfonça son chapeau gris jusqu'au menton. + +Quand il parvint à se débarrasser de son couvre-chef, bandeau et bâillon +à la fois, la scène avait encore changé, Polyte achevait de barrer la +devanture, le gaz était éteint partout; la flamme du punch seule +éclairait de ses lueurs livides toutes ces faces de bandits, anxieuses +et sombres. + + + + +XVIII Les conjurés + + +À l'étage supérieur, autour d'un autre bol de punch, les quatre voiles, +comme la reine Lampion les appelait, étaient réunis. + +Chacun d'eux avait encore devant soi, sur la table, le carré de soie +noire qui naguère couvrait son visage. + +Les verres étaient remplis, mais nul n'y avait encore porté les lèvres. + +Ils étaient tous les quatre de notre vieille connaissance et nous les +nommerons par rang d'âge; M. de Saint-Louis, le médecin Samuel, le +docteur en droit Portai-Girard et M. Lecoq dans son costume de +Toulonnais-l'Amitié. + +Le confessionnal était exactement tel que nous le vîmes, le soir où fut +réglée la lugubre comédie qui se termina par l'assassinat de Hans +Spiegel dans son garni de la rue de l'Oratoire, et par l'arrestation de +Maurice Pagès à l'hôtel d'Ornans. + +Au moment où nous entrons, nos quatre compagnons avaient dû causer déjà +de leurs affaires, car la discussion était fort animée. + +La présidence semblait appartenir au prince, mais Portai-Girard tenait +le haut bout comme orateur, et M. Lecoq, contre son habitude, affectait +une sorte de modération indifférente. + +Le Dr Samuel, encore plus calme, se bornait à juger les coups. + +La parole était à Lecoq, qui disait en haussant les épaules: + +--Que voulez-vous, c'est peut-être la superstition, mais voilà vingt ans +que je regarde ce bonhomme-là dans le blanc des yeux: chaque matin je +crois enfin le connaître, et chaque soir je m'aperçois que je ne suis +pas seulement au milieu du rouleau. + +--Quand les rouleaux sont trop longs, dit sèchement Portai-Girard, il y +a moyen: on les coupe. + +--Pour couper celui-là, murmura Lecoq, faites bien attention à ce que je +vous dis, il faudra de fameux ciseaux. + +--Combien de temps lui donnez-vous encore à vivre, Samuel? demanda le +prince dans un but évident de conciliation. + +--Je ne sais plus, répliqua le médecin, ces corps où il n'y a pas de +sang et dont la chair s'est transformée en parchemin peuvent végéter des +mois et des années. + +--S'il dure seulement deux semaines, s'écria le docteur en droit, dont +le poing fermé frappa la table avec violence, nous sommes tordus, mes +camarades! Cette affaire du petit lieutenant est mauvaise, mal prise, +absurdement conduite... + +--Ta, ta, ta! fit Lecoq, ce qui était vraiment dangereux, c'était +l'histoire de Remy d'Arx. Ne soyons pas injustes non plus, le père a +débrouillé cet écheveau-là comme un ange et nous lui devons une belle +chandelle. + +--Ma parole, fit Portai-Girard, c'est curieux comme il vous tient, ce +vieux coquin-là! toutes ses vessies vous les prenez pour des lanternes! +Remy d'Arx est fini, c'est vrai, mais il reste une queue à cette +affaire-là. Notre ami Samuel est un savant praticien qui mérite toute +notre confiance, et cependant le Remy d'Arx, après avoir été déclaré +mort par notre ami Samuel, a encore vécu deux fois vingt-quatre heures. + +--Entendons-nous! riposta le médecin; son agonie a duré deux jours, +c'est vrai, mais il n'a recouvré ni le mouvement ni la parole. + +--Qu'en savez-vous? êtes-vous resté près de son lit? la justice n'a rien +pu obtenir, voilà tout ce que vous pouvez affirmer. Mais il y avait à +son chevet un vieux serviteur... + +--Parbleu! si le bonhomme Germain vous gêne..., interrompit Lecoq. + +Il n'acheva pas, mais son geste fut suffisamment expressif. Le docteur +en droit fixa sur lui son regard clair et tout brillant d'intelligence. + +--Voilà ce que vous appelez débrouiller un écheveau, mon bon, c'est +mettre à la place d'un écheveau brouillé, deux, trois, quatre écheveaux. +Comptons sur nos doigts, car les pires sourds sont ceux qui ne veulent +pas entendre, et je m'étonne beaucoup, mais beaucoup, que vous ayez +besoin de tant d'arguments pour vous rendre à l'évidence: + +«À la place de l'écheveau qui s'appelait Remy d'Arx, nous avons +Valentine de Villanove, ou plutôt Valentine d'Arx, car mieux que +personne vous savez qu'elle est véritablement la soeur du mort; nous +avons Maurice Pagès, et il y a cent à parier contre un que ces deux-là +connaissent notre secret. + +«Nous avons, en outre, Mme veuve Samayoux, qui connaîtra notre secret +demain si on ne le lui a pas dit aujourd'hui. + +«Nous avons enfin le vieux Germain, dont vous parlez fort à votre aise +et que vous m'engagez à supprimer, s'il me gêne. + +«Ce n'est pas moi qu'il gêne, mon bon, c'est vous, c'est nous, c'est +l'association tout entière. À force de jouer au fin, cet esprit, qui +était véritablement fort autrefois, et lucide, et plein de ressources, +je n'ai pas l'intention de le rabaisser, en est arrivé à des subtilités +enfantines, à des complications séniles. Il s'amuse, ce vieux diable, +avec le crime, comme un calculateur hors d'âge se donne encore la +migraine à tourmenter les jeux de casse-tête. La ligne droite lui +déplaît; il fait mille tours et mille détours futiles, sous prétexte de +cacher la piste de ses pas, sans comprendre que chaque tour et chaque +détour produit une piste nouvelle. + +«Écoutez un apologue: J'avais un oncle qui était voiturier dans le +Quercy, un pays terrible pour les essieux. + +«Mon oncle avait commandé un essieu très longtemps, malgré les roches et +les ornières; mais un beau jour, son valet lui dit: «L'essieu! s'en va, +il faudrait le changer.» + +«Mon oncle se fâcha. Un si bon essieu! qui avait résisté à tant de +cahots! Je crois même que mon oncle renvoya son valet. + +«Mais un beau jour, l'essieu, qui avait trop servi, se rompit et mon +oncle eut les reins brisés. + +«Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, comme le valet de mon oncle, +mais je vous dis que votre colonel, fût-il en acier fondu, a servi de +trop et qu'il est temps de le remplacer. + +--Par qui? demanda Lecoq. + +Il regarda tour à tour ses trois compagnons, qui détournèrent les yeux. + +--Si c'est par moi, reprit-il avec la rondeur effrontée qu'il affectait +en certaines occasions, je veux bien; si c'est par l'un de vous, je +demande le temps de la réflexion. + +Le premier qui releva les yeux sur lui fut Portai-Girard. + +--L'Amitié, dit-il, mon brave, réfléchis d'abord sur ceci: tu n'es pas +en force contre nous. + +--Ah! ah! fit Lecoq, vous m'avez donc appelé à donner mon avis quand +vous étiez décidés d'avance? + +--Pour ce qui me regarde, oui, répliqua Portai-Girard; tu vois que je te +parle franchement. Pour ce qui regarde nos amis, interroge-les et ils te +répondront. + +--À vous, sire, dit Lecoq sans rien perdre de sa bonne humeur ironique, +je serai heureux de connaître à fond l'opinion de votre majesté. + +--Il y a du bon dans ce qu'a dit Portai-Girard, repartit M. de +Saint-Louis, le colonel cherche beaucoup la petite bête, et je penche à +croire que la parabole de l'essieu vient à point, mais ce n'est pas cela +qui me détermine. + +--Ah! ah! fit encore Lecoq, alors vous êtes déterminé? + +--À peu près, et voici pourquoi. Le Père a plus d'esprit dans son petit +doigt que nous dans toutes nos personnes, mais enfin nous ne sommes pas +des cruches non plus, et s'il nous espionne depuis le matin jusqu'au +soir, avec un soin qui fait son éloge, nous avons bien le droit aussi de +regarder un petit peu, de temps en temps, par le trou de la serrure. +J'ai regardé ou j'ai fait regarder, cela importe peu, et j'ai acquis la +conviction que la dernière marotte de notre bien-aimé maître, qui a +promis à chacun de nous en particulier sa succession entière, plutôt dix +fois qu'une... + +--Pas mal, pas mal! interrompit Lecoq en souriant, le prince est plus +observateur que je ne le croyais. + +--Voyons! fit Samuel, cette misérable comédie de son héritage n'est-elle +pas une preuve manifeste de décadence? + +--Vous en êtes donc aussi, docteur? demanda Lecoq visiblement ébranlé. + +--Nous en sommes tous! s'écria Portai-Girard; nous avons assez de ce +bric-à-brac! Si ce n'était qu'un vieux coquin, à la bonne heure! mais +c'est un vieil idiot. Nous voulons un autre essieu. + +--Bigre! bigre! murmura Lecoq, les choses me paraissent fort avancées. +Seulement le prince ne nous a pas dit ce qu'il a vu par la serrure de +notre vénéré père. + +--J'ai vu, répondit M. de Saint-Louis, que notre vénéré père, soit qu'il +compte vivre éternellement, soit qu'il s'abonne à mourir comme tout le +monde, veut emporter avec lui le trésor des Habits Noirs, que j'évalue à +plus de vingt millions, en nous laissant nus comme des petits saints +Jean, en face de la justice charitablement avertie. + +--Il doit y avoir en effet plus de vingt millions, dit Samuel. + +--Pourquoi pas un milliard, pendant que nous y sommes? grommela Lecoq. + +Le docteur en droit fit un geste de colère, mais M. de Saint-Louis prit +la parole tranquillement et dit: + +--Toulonnais, mon vieux, tu es le plus ancien dans la maison et nous +aurions voulu t'avoir avec nous. Tu peux bien remarquer qu'on ne s'est +embarrassé ici ni de Corona, ni de l'abbé, ni de la comtesse de Clare. +Toi seul as été convoqué. Mais il ne faudrait pas te mettre en tête que +tu es un homme nécessaire: nous nous passerons de toi parfaitement. +Voilà trois semaines que nous travaillons l'association comme on brasse +de la pâte; nous nous sommes mis en rapport avec ceux du second degré, +et nous tenons les simples dans notre main. + +--Pas possible! gronda Lecoq, alors ça brûle? + +--Tu peux en juger: _il fait jour_ en bas, cette nuit; est-ce toi qui as +battu le rappel? + +--Non... Mais êtes-vous bien sûrs que le Père n'a pas entendu le +tambour? + +Personne ne répondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du +conseil, tout à l'heure si résolus. + +Lecoq avait une figure à peindre. On eut dit d'un inventeur qui, au +moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arrivé avant lui au +ministère. + +--La première fois que j'ai eu cette idée-là, prononça-t-il enfin à voix +basse, j'entends l'idée que vous avez, il n'était pas encore question de +vous, mes braves, et cette idée-là, d'autres l'avaient eue avant moi. On +rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche; +on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les +autres, mais à l'exception de moi, qui n'ai jamais dit mon secret à +personne, tous ceux qui ont eu cette idée-là sont morts! + +--Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s'étaient attaqués à un +homme plein de force, et il n'y a plus qu'un agonisant en face de nous. + +--Alors, pourquoi ne pas attendre? + +--Parce qu'il mourra comme il a vécu, et que sa dernière plaisanterie +sera de faire sauter l'association comme une poudrière. + +Lecoq avait pris un air sérieux et ses sourcils étaient froncés +profondément. + +--S'il a eu cette fantaisie-là, dit-il, et je l'en crois bien capable, +l'association sautera, j'en réponds. Il ne reste pas grand-chose de lui, +j'en conviens, mais tant qu'il y aura de lui un petit morceau gros comme +le doigt, prenez garde!... + +Vous souriez? les autres souriaient aussi... ceux qui sont morts. + +Si j'étais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je +sais peut-être où est le défaut de sa cuirasse; si je suis avec lui +contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre +peau. Nos intérêts sont communs, voilà le vrai; ne nous fâchons donc +pas, si c'est possible, et discutons amicalement. + +Le vrai, c'est encore qu'il y a beaucoup d'argent, non point en caisse, +mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions; +je n'en sais pas le compte. + +Le vrai, c'est enfin que le Père a pu avoir l'intention d'enterrer le +trésor et l'association du même coup. Il est de ceux qui disent: + +«Après moi, la fin du monde!» + +--Vous avouez cela et vous hésitez! s'écria Portai-Girard. + +--J'hésite parce que je ne sais pas. + +--Nous savons, nous... + +--Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous écoute. Portai-Girard +et le prince regardèrent Samuel, qui dit avec une répugnance visible: + +--Entre gens comme nous, il n'y a pas d'écrit possible. À quoi servent +les pactes, quand même ils sont signés avec du sang? Je ne connais pas +le moyen de lier l'Amitié, et si l'Amitié ne joue pas franc jeu, nous +sommes perdus! + +Lecoq se mit à rire et lui tendit la main au travers de la table. + +--Toi, docteur, dit-il, tu commences à comprendre le néant des pilules, +comme nos braves amis reconnaissent l'inutilité du couteau.... vis-à-vis +de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera +toujours vulnérable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N'aurais-je +pas pu, dès le premier coup, vous dire: «Tope! je suis avec vous»? Je +joue franc jeu, puisque j'ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons frères, +sur le troupeau qui s'abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous +ne savons pour qui _il fait jour_ en ce moment sous nos pieds. + +Son talon frappa le carreau, et comme si c'eût été un signal, une sourde +clameur monta de l'étage inférieur. + + + + +XIX + +Le scapulaire, le secret, le trésor + + +Tous les verres restaient pleins, excepté celui de Lecoq, qu'il avait +déjà vidé trois fois. Au début de la réunion, ses compagnons croyaient +le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourné au cours de +l'entretien, et maintenant Lecoq était le seul qui ne montrât ni +embarras ni défiance. + +--Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatrième fois +son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant +un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de préjugé. On nous +appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les +dix-neuf vingtièmes de ceux qui s'intitulent honnêtes gens sont +exactement dans la même position que nous. + +«Je ne cache pas que j'avais une frayeur; l'homme est un animal vaniteux +et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a glissé à +l'oreille de Portai-Girard: «Tu seras mon successeur»; à l'oreille de M. +de Saint-Louis aussi, à l'oreille de ce bon Samuel de même; si cette +idée a germé dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la +mienne, le gâchis est complet, et notre vénérable papa n'aura qu'à nous +enfermer ensemble pour que nous nous entredévorions. + +«Or, nous étions ici enfermés ensemble et j'ai cru que la dînette allait +commencer, mais pas du tout! au lieu d'enfants gourmands, je trouve des +gens raisonnables. + +«À ma question nettement posée: Qui sera le maître, on m'a nettement +répondu: Il n'y aura plus de maître. + +«À cette autre demande: Que deviendra l'association? Réponse: Nous nous +en moquons comme du roi de Prusse! L'association était destinée à gagner +de l'argent, il y a de l'argent, nous nous partageons le magot entre +quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce +bien cela? + +--C'est bien cela, répondirent en même temps les trois autres associés. + +--Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes véritablement des amis, +depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l'appétit +de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions +trouver un endroit où nos anciens camarades ne viendront point nous +chercher. Parlons donc sérieusement, désormais, et mettons de côté les +petites découvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse +traîner comme cela des mystères mignons pour éveiller la curiosité de +ceux qui l'entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans +que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: «Il n'est +point de grand homme pour son valet de chambre»? Le proverbe a menti +cette fois; j'ai été le valet, puis le secrétaire du colonel +Bozzo-Corona, et je déclare que c'est un grand homme, un très grand +homme, un plus grand homme que les grands hommes qui découvrent par +hasard l'imprimerie, l'Amérique ou la vapeur: il a trouvé par le calcul +des probabilités un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les +chances du châtiment, il a inventé _l'assurance en cas de scélératesse_. + +--Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience. + +--Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les +lèvres se relevèrent en un sourire ironique. + +Tous les regards exprimèrent une avide curiosité. + +--Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas +seulement à défendre son oeuvre contre les chiens myopes et enrhumés du +cerveau que nos gouvernements paient très cher sous le nom de justice, +de police, etc., il avait à défendre son oeuvre contre ses propres +ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme +est resté enfant, et les solennelles momeries qui étaient le fond des +mystères de l'antiquité se sont perpétuées à travers les âges, de telle +sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples +d'Isis ont eu des héritiers directs au fond des forteresses où +radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes où les +_Camorre_ de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant +leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir +fréquenté les saintes Wehme, mais il a commandé en chef des bandes +calabraises à la fin du siècle dernier, et l'Europe entière l'a connu +sous le nom de Fra Diavolo. + +--Fra Diavolo! répétèrent avec le même accent d'incrédulité les trois +maîtres. Quel conte! + +--On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le +_Fra Diavolo_ de l'Opéra-Comique, et les biographies prétendent que ce +célèbre chef des _Camorre_ fut exécuté à Naples, en 1799; mais en Corse, +où j'ai passé ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient +encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient +avoir une amulette bénie par le démon, et ils l'appelaient entre eux +Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo. + +Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le +grand secret des prêtres égyptiens, des hiérophantes, des druides, des +francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin. + +Ce fut pendant de longues années son prestige qui dure encore. Il était +le seul à connaître le secret gravé à l'intérieur des deux médaillons +qui forment le scapulaire des maîtres de la Merci. + +Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux, +je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de +vous le dire. + +C'est un mot, un seul mot, répété en une très grande quantité de langues +dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombèrent sur les +lettres hébraïques qui commençaient la série, je crus qu'elles +exprimaient le nom de Dieu. + +Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point _Allah_; je +me souviens des caractères grecs disposés ainsi: ouôev; le latin que je +compris déjà disait _nihil_; puis venait l'allemand _nichts_; l'anglais +_nothing_, l'italien _niente_, l'espagnol _nada_, et pour vous épargner +les autres langues, le français _rien_! + +--Et c'est là le secret des Habits Noirs! s'écria M. de Saint-Louis. + +--Néant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne déteste pas +cette idée-là, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose! + +--Je le pensai ainsi, répliqua M. Lecoq, puisque je remis fidèlement le +scapulaire à sa place; mais n'ayant plus de secret à chercher, tout mon +flair se reporta sur le trésor. Ici je vais vous intéresser davantage: +le trésor n'est pas, comme vous l'avez cru, un amas d'or et d'argent +déposé ici ou là, et probablement, selon mon opinion première, dans les +caves du couvent de Sartène, où le maître fait son pèlerinage une fois +l'an; le trésor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait +porter sous son bras. + +--Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brillèrent. + +--Non, répliqua Lecoq. + +--Ce sont des titres de dépôt? demanda Portai-Girard. + +--Non, répliqua encore Lecoq. + +--Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant +contenir une bien grosse somme en billets de banque. + +--Le Royal-Exchange d'Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes +depuis cinq livres jusqu'à un million sterling. On en connaît trois de +cette somme, et feu le prince de Galles, qui possédait, dit-on, un +exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui +vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de +cure-dent. + +--Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple! + +--Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est +bien à nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions, +mais je sais qu'elle renferme des valeurs anglaises pour une somme +énorme. À supposer même que le Père ait fait plusieurs parts du trésor, +ce qui est assez dans son caractère, tous les oeufs d'un finaud tel que +lui ne pouvant pas être mis dans le même panier, c'est encore ici que +doit être le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J'ai cru longtemps +que le colonel était au-dessus de la nature humaine par ce seul fait +qu'il n'avait point en lui cette chose agréable mais compromettante +qu'on appelle un coeur. + +--Il n'en a pas! s'écria Samuel. + +--Il n'en a jamais eu! appuyèrent les deux autres. + +--Vous vous trompez, nul n'est parfait ici-bas. Depuis près de cent ans, +notre vénéré maître a trahi tous ses amis, dévalisé toutes ses +connaissances, et envoyé dans un monde meilleur la plupart de ceux qui +l'ont servi; mais il y a néanmoins, dans un petit coin de son antique +carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de coeur. Je l'ai vu +pleurer une fois qu'il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au +chevet d'une enfant que les médecins avaient condamnée. + +--Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les épaules; +il aime sa Fanchette comme ma portière caresse son chat! + +--Et il l'a donnée au plus lâche coquin de la bande! ajouta Samuel. + +--C'est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona +était beau comme un astre, et il chantait le rôle d'Almaviva dans _Le +Barbier_ avec une voix qui valait cent mille écus de rente. Mais ne nous +égarons pas dans les détails. Que le père aime sa Fanchette comme une +perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu'il l'aime et +qu'il lui a préparé un splendide avenir. Moi, qu'il n'aime pas, mais +dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l'esprit familier de sa +maison; il hésite à m'étrangler, parce que je le tiens comme une +habitude, et il en est venu à ne pas faire plus attention à moi qu'aux +meubles de son hôtel. J'ai en outre quelques petites intelligences dans +la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse +Corona, me fait son rapport quotidien. + +Voici ce que j'ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du +soir, le Père avait eu une crise terrible. Son médecin, appelé en toute +hâte... + +--Comment! son médecin? interrompit Samuel. + +--Ah ça, bonhomme, répliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le Père avalait +tes drogues? + +--Je l'ai toujours soigné en toute honnêteté, répondit sérieusement +Samuel. + +--Mais tu as toujours nourri l'espoir que, dans un cas pressant, il te +suffirait d'une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton +espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers. + +Je continue. Le médecin a eu toutes les peines du monde à dominer la +crise, et je crois qu'il a conseillé à son malade de mettre ordre à ses +affaires. + +Quand le médecin a été parti, on a renvoyé tout le monde, et le Père est +resté seul avec Fanchette. + +Vous savez qu'elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet +voisin de la chambre du colonel. + +Vous ne tenez pas absolument, n'est-ce pas, à savoir par quelle fente de +boiserie ou par quel trou de serrure j'ai surpris ce qui va suivre? +L'important, c'est que je l'aie surpris et que j'en garantisse l'exacte +vérité. + + + + +XX + +Le roman du colonel + + +Lecoq avala son cinquième verre de punch et reprit: + +--L'idée que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aimé maître, +je l'avais avant vous, mes chers collègues. Je ne vous accuse pas de me +l'avoir volée, les beaux esprits se rencontrent, voilà tout! + +Le Père est bien éloigné d'avoir baissé autant que vous le croyez; mais +il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de +génie. + +Il a toujours été enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les +plus sérieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours +réussi par leur côté enfantin. + +C'est la loi du succès. Les imaginations trop ingénieuses sont comme les +livres trop bien faits: elles ne réussissent pas. + +Le dernier roman du Père-à-tous, ou plutôt sa dernière affaire, pour +parler son langage, a dû être l'objet de tous ses soins. Il y avait en +lui deux mobiles également passionnés: l'envie d'assurer à sa Fanchette +un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour +suprême. + +C'était arrangé depuis des mois, depuis des années peut-être. + +Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona +auprès de son lit et lui traça, comme on raconte une anecdote, le +tableau de son existence future. + +Il existe à la Nouvelle-Orléans une famille, française d'origine, qui +occupe une position énorme; le fils aîné de cette maison faisait, l'an +dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille +Francesca Corona passaient à Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le +colonel a des précautions à garder en Italie, non seulement par suite de +son passé, mais encore à cause de certains hauts faits, plus modernes, +accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous prétexte d'incognito, il +était à Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette était Mlle de +Saint-Pierre. + +L'Américain la vit et en devint éperdument amoureux. Fanchette a le +coeur sensible, elle allait voguer à pleines voiles sur le fleuve de +Tendre, lorsque le Maître, qui avait son dessein, l'arrêta net et +l'enleva pour la ramener en France. + +Avant de partir néanmoins, il avait eu, lui, le colonel, une conférence +avec le jeune Américain, qui s'était déclaré et avait demandé la main de +Mlle de Saint-Pierre. + +Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage +arrêté entre les deux familles. + +--Du vivant de Corona? demanda Samuel. + +--Sous la main du Père, répondit Lecoq, Corona est comme nous tous un +brin de paille qu'on peut briser au premier caprice. + +Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman. + +Dans le petit poème récité à Fanchette, il y a trois jours, Corona était +mort d'une fièvre cérébrale ou d'une fluxion de poitrine. + +Le colonel n'a même pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce +comparse. + +Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle +le sera quand le colonel voudra. + +Il y a une dame anglaise, toute prête, convenable au plus haut point, +joli nom, possédant les façons du meilleur monde et qui conduirait +Fanchette à la Nouvelle-Orléans avec tous les papiers constatant l'état +civil de Mlle de Saint-Pierre, y compris l'acte de décès de son +vénérable aïeul. + +Le reste va de soi: le mariage fait, voile impénétrable jeté sur le +passé, existence princière au sein d'une des plus riches et des plus +honorables familles du monde entier. + +Avez-vous quelque chose à dire contre cette combinaison? + +Quand le Père eut achevé de raconter cette anecdote, que j'appellerai +préventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et +lui ordonna de le serrer dans sa chambre. + +--Et cet ange de Fanchette accepta? demandèrent à la fois les trois +Habits Noirs. + +--Le rôle virginal de Mlle de Saint-Pierre? je n'en sais rien, répondit +Lecoq, mais le coffret, assurément oui. Et c'est là, veuillez le +remarquer, le seul côté de la question qui nous intéresse. Vous savez +désormais où trouver le trésor de la Merci, qui est notre patrimoine. +Laissons à l'écart tout le reste, et délibérons sur la question de +savoir comment nous nous emparerons du trésor de la Merci. + +Le docteur en droit se frotta les mains et dit: + +--Pour la première fois, depuis bien longtemps, nous voilà en face d'une +opération nette et claire. L'Amitié vient de nous rendre un grand +service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime. + +--Accordé! firent les deux autres. L'Amitié salua. + +--J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma +part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et +claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois, +songez-y bien, il ne faut rien laisser derrière nous. + +--C'est un compte à établir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du +moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilités dont +abusait le Maître, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le +lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette +maman Léo, comme on l'appelle, au coin d'une borne. + +--Restent nos quatre associés, dit Samuel. + +--Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, répliqua le docteur en +droit. Je prends Corona, choisissez les vôtres. + +--Et Fanchette? demanda Lecoq. + +--Je prends Fanchette par-dessus le marché! dit Portai-Girard en proie à +une fiévreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier à donner, +après quoi nous sommes riches, puissants... et honnêtes! + +--Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgré lui. + +Personne ne répondit. + +Aucun bruit ne montait plus de l'étage inférieur. + +Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put +entendre trois petits coups frappés avec précaution, mais distinctement, +à la double porte qui défendait l'entrée du cabinet dit confessionnal. + +Les quatre conjurés se regardèrent; ils étaient pâles et des gouttes de +sueur perlaient à leurs fronts. + +Portai-Girard dit le premier: + +--C'est un maître! + +On frappa encore, et cette fois d'une façon plus distincte. + +Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se +mirent debout. + +Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la dernière parole de +Portai-Girard. + +--Ce n'est pas un maître, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le +Maître! + +--N'ouvrons pas! opina Samuel. + +M. de Saint-Louis et le docteur en droit répétèrent: + +--N'ouvrons pas! + +Mais Lecoq, se levant à son tour, fit un pas vers la porte et dit: + +--Tous ceux qui sont en bas appartiennent au Père avant de nous +appartenir. Nous sommes pris au piège, mes camarades; si le Maître a un +doute, aucun de nous ne sortira d'ici! + +Pour la troisième fois on frappa à la porte extérieure avec une certaine +impatience. Les trois Habits Noirs retombèrent sur leurs sièges. + +--Vous avez donc bien peur de lui? demanda Lecoq en se redressant. Vous +avez raison, et moi aussi, j'ai peur. Mais nous nous demandions tout à +l'heure: «Qui se chargera de lui?» Nous sommes quatre et il est seul; il +est mourant, nous sommes forts... allons, souriez mes frères, si vous +pouvez; l'occasion est belle, il s'agit de bien jouer notre jeu! + + + + +XXI + +Où il est parlé pour la première fois de la noce + + +Les trois Habits Noirs ne prenaient point la peine de cacher leur +trouble et les regards qu'ils échangeaient témoignaient de leur profonde +indécision. + +Pendant que Lecoq ouvrait la première porte, Samuel dit à voix basse: + +--Lecoq doit être de son bord. + +--Non, répondit Portai, car Lecoq vient de trahir un trop gros secret. + +--Lecoq a-t-il dit la vérité? murmura M. de Saint-Louis. + +La main de Portai-Girard s'était glissée sous le revers de sa redingote. + +--À vous deux, murmura-t-il rapidement, tenez l'Amitié, mais tenez +ferme! et nous allons voir un peu à jouer le jeu qu'il conseille. + +--Hé bien! hé bien! disait cependant au-dehors la voix frêle et flûtée +du colonel Bozzo, vous me laissez prendre froid et je suis capable d'y +gagner la coqueluche. + +--C'est donc bien vous, papa? repartit Lecoq; du diable si on avait +l'idée de vous attendre! il est plus de minuit, et vous vous couchez +toujours avec les poules. + +--Je suis allé te chercher chez toi, dit le vieillard, au moment où la +seconde porte tournait sur ses gonds, mais j'ai trouvé nez de bois, et +comme j'avais besoin de causer affaires, je suis venu te relancer +jusqu'ici. + +Lecoq s'effaça pour livrer passage. Ce fut en vérité un spectre qui +entra: quelque chose de si tremblant et de si cassé qu'on eût dit le +squelette même de la caducité, grelottant sous les plis à demi vides de +la douillette ouatée. + +Cela faisait pitié, mais c'était drôle à cause des efforts qu'essayait +le spectre pour paraître ingambe et guilleret. + +Mais cela était terrible aussi, car Portai-Girard baissa les yeux en +serrant le manche de son couteau. + +Il y avait au milieu de ce visage hâve et couleur de terre deux +prunelles qui roulaient étrangement, laissant sourdre par intervalles +des rayons verts comme ceux qui passent entre les paupières demi-closes +des chats. + +D'un seul regard, le fantôme avait vu et traduit le geste du docteur en +droit. À cette sorte d'escrime, il n'avait jamais trouvé son maître, et +avant même d'avoir franchi le seuil, il dit: + +--Cette grosse coquine de Lampion n'est donc pas encore montée, hé? + +Ces mots, prononcés avec la mauvaise humeur d'un enfant maussade, +étaient le résultat d'un calcul précis. + +Ces mots lui sauvèrent la vie comme aurait pu faire la plus vigoureuse +et la plus adroite de toutes les parades. + +En effet, Portai-Girard, poussé par l'excès même de sa terreur, allait +l'abattre d'un seul coup. + +Au lieu de cela, il retira sa main vide et dit d'un air bourru: + +--Salut, père! vous avez donc averti en bas? + +Les deux autres se levèrent disant comme lui: + +--Salut, père! + +Le colonel eut son sourire de casse-noisette agréable, et entra appuyé +sur l'épaule de Lecoq. + +Vous eussiez cherché en vain sur ses traits l'ombre d'une inquiétude. +Chez lui, tout restait toujours en dedans. + +--Bonsoir, bonsoir; mes mignons bien-aimés, dit-il en leur adressant à +chacun le même signe de caresse paternelle; j'ai eu ma grosse fièvre ce +soir, cent dix pulsations, Samuel, ma chatte! Mais il ne faut pas +s'écouter; si je restais tranquille, je m'engourdirais. Quand je suis +arrivé en bas, l'estaminet était déjà fermé; j'ai fait toc-toc à la +fenêtre de la cuisine, et Lampion a voulu m'ouvrir, mais je lui ai dit: +«Bobonne, je crois que tu as du monde, quoiqu'on n'entende rien; je vais +à l'entresol; monte-moi de la limonade à l'anis, car j'étrangle de +soif...» + +Il s'interrompit pour ajouter du ton le plus naturel: + +--Timbre donc, l'Amitié, cette Lampion va me laisser étouffer. + +Lecoq toucha le timbre, mais il pensa: + +--Le vieux drôle nous a roulés encore une fois. Lampion n'était pas +prévenue. + +--Ah! mes pauvres bibis, soupira le colonel en se laissant tomber dans +le siège que Samuel et le prince lui avancèrent, ne devenez jamais si +vieux que moi! C'est honteux de mourir ainsi par petits morceaux! Je +suis bien content de te voir, Portai; j'ai justement une contrariété de +chicane qui m'a agacé les nerfs au moment où j'allais me mettre au lit, +en quittant cette bonne marquise. Elle ne veut pas en démordre, vous +savez? Elle ne consentira jamais à laisser partir les deux enfants sans +qu'ils soient bel et bien mariés. La morale, la religion... enfin, vous +comprenez, je lui ai promis tout ce qu'elle a voulu. On les mariera, et +je vous invite à la noce. Mais chut! voici Lampion, nous allons recauser +de tout cela. + +La face rubiconde de la dame de comptoir parut, en effet, à la porte +entrebâillée. + +Elle ne vit rien, selon la coutume, sinon cinq voiles noirs sur autant +de visages. + +--On a appelé? dit-elle. + +--Ne m'apportes-tu pas ma limonade à l'anis? demanda le colonel, qui +souriait narquoisement. + +La grosse femme répéta d'un air idiot: + +--Votre limonade à l'anis? + +--Sac à l'absinthe! s'écria le colonel, feignant une colère soudaine, je +te mettrai à pied, tu bois trop, l'eau-de-vie te sort par les yeux! +Va-t'en, je ne veux rien de toi, je n'ai plus soif. Que personne ne +bouge en bas! _Il fait jour_, à nouvel ordre. + +La grosse femme s'enfuit. + +Il n'y avait personne désormais dans le Confessionnal pour ne point +comprendre la ruse du vieillard, qui venait d'élever une muraille solide +entre lui et toute tentative de violence. + +Le colonel, du reste, ne se gêna pas pour triompher ouvertement. Il se +frotta les mains en regardant Lecoq, qui lui adressa un sourire de +flatterie. + +Les trois autres, malgré leurs efforts, ne réussissaient point à +dissimuler leur embarras. + +--Eh bien! oui! eh bien! oui! reprit le colonel après un silence, vous +avez deviné juste, mes trésors; j'ai eu un petit peu défiance de vous, +dans le premier moment, parce qu'on serait très bien ici pour assassiner +le vieux père. Certes, personne ne viendrait chercher au fond de ce +bouge les quelques gouttes de sang refroidi qui se trouvent peut-être +encore dans les veines du colonel Bozzo-Corona. J'ai eu tort d'avoir +peur, je vous connais, vous me défendriez tous au péril de votre vie; +mais je ne me repens pas du petit tour que je vous ai joué, parce que +cela entretient la main. Il n'est jamais mauvais d'avoir peur quand la +peur n'empêche pas de combattre. + +Je disais donc, poursuivit-il en changeant de ton, que je comptais +trouver l'Amitié tout seul et causer avec lui de notre situation, car +les choses s'embrouillent, voyez-vous, mes chéris. Je ne me souviens +plus très bien de l'histoire de ce Cadmus, roi de Thèbes, qui tua un +dragon dont les dents piquées en terre produisaient d'autres monstres, +comme les glands font pousser des chênes, mais il nous arrive quelque +chose de semblable. Chaque fois que nous tuons un ennemi, trois ou +quatre ennemis nouveaux surgissent; cela me donne du tintouin, je pense, +je rêvasse, je me creuse la cervelle et ma pauvre santé s'en ressent. + +Il avait courbé sa tête sur sa poitrine et ses pouces tournaient +lentement. + +--Et mes locataires qui s'en mêlent! s'écria-t-il tout à coup avec un +vif sentiment de colère; tire-moi de là, Portai, si tu veux que nous +restions bons amis. Tu vas me dire que ce sont des misères? Il n'y a pas +de misères dans une maison bien tenue, et je suis sûr que cette +histoire-là va me coûter encore dans les trois ou quatre cents francs. + +Il parlait désormais d'un ton saccadé, avec une extrême volubilité. On +pouvait voir que le sujet l'intéressait puissamment et qu'il ne jouait +plus la comédie. Les regards curieux de ses compagnons étaient fixés sur +lui. + +--Y a-t-il une loi? continua-t-il en frappant contre le bras de son +fauteuil sa main qui rendit un bruit sec; la loi est-elle la même pour +tout le monde? et parce qu'on a le malheur d'avoir fait sa pelote, +doit-on être à la merci du premier va-nu-pieds qui monte sur les toits +pour crier contre les riches et contre les propriétaires? Voilà le fait: +j'ai acheté la maison voisine de mon hôtel, et, entre parenthèses, je +l'ai payée trop cher; mon notaire est un filou que nous réglerons un +jour ou l'autre, il en vaut la peine. Au cinquième étage de cette +maison, il y a un ménage d'employés, mauvaise engeance, toujours en +retard pour leur loyer et en avance pour demander des réparations. Ce +soir, à l'instant où j'allais me coucher, j'ai reçu une lettre de la +femme, qui dépense au moins six mille francs pour sa toilette avec les +cent louis d'appointements de son mari. Ah! le siècle va bien! et ceux +qui sont jeunes en verront de drôles! Ce que je veux savoir, c'est si je +suis forcé de remettre à neuf le fourneau que ces gens-là ont brûlé à +force d'y cuisiner toute sorte de friandises. + +--Le fourneau est-il d'attache? demanda le docteur en droit. + +--Sangodémi! s'écria le colonel, jamais il ne répondrait oui ou non du +premier coup! Il y a toujours des si, toujours des mais! La raison dit +cependant que dans un logement de six cents francs, on ne doit pas faire +pour mille écus de cuisine! Les fourneaux sont en rapport avec le taux +de la location, quand le diable y serait! Mais laissons cela, tu me +donnerais tort, et je veux avoir raison; je plaiderai, et j'ai bien +assez d'aisance, n'est-ce pas, pour flanquer mon locataire sur la paille +avec les frais de procédure! moi, d'abord, l'injustice me met hors des +gonds. + +Ses paupières baissées battirent, pendant qu'il faisait effort pour +reprendre son calme. Autour de lui, personne ne parlait plus. + +Il reprit en baissant la voix comme s'il avait eu honte de son émotion: + +--Les personnes trop vieilles sont comme les enfants, elles s'imaginent +toujours que leurs amis font attention à ce qui les intéresse. + +Il eut un petit rire court et sec, puis il reprit d'un ton dégagé: + +--Excusez-moi, bijoux, nous allons parler de vos propres affaires. Nous +allons en parler pour la dernière fois, moi du moins, car aussitôt que +je vous aurai tirés du guêpier où le diable vous a mis, je donnerai ma +démission, cette fois, irrévocablement. N'essayez pas d'aller contre +cela, ce serait inutile... + +«Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec mélancolie, mes heures sont comptées. +Mes chéris, si je ne consulte plus notre bon Samuel, c'est que je n'ai +plus besoin de lui pour connaître mon sort. + +«Allons! vous voilà tout attristés! Mais soyez tranquilles: je laisserai +derrière moi quelque chose qui vous consolera. + +«L'arme invisible est une jolie machinette, et d'ailleurs nous n'avions +pas le choix pour ce bon Remy d'Arx; les autres armes ne pouvaient rien +contre lui; mais l'arme invisible comme tout ce qui est de ce monde a +ses inconvénients et ses défauts: elle ne tue pas raide comme un coup de +couteau piqué en plein coeur. Remy d'Arx a traîné deux jours, et c'est +beaucoup trop. Ce qui s'est passé pendant ces deux jours, je crois le +savoir, mais il se peut que j'ignore encore quelque chose. + +«Voyons, trésors, voulez-vous être bien gentils, et m'obéir encore une +fois aveuglément? + +Il n'y eut qu'une seule voix pour répondre: + +--Nous vous obéirons toujours aveuglément. + +Les yeux vitreux du maître eurent cet éclat bizarre que nous avons déjà +dépeint tant de fois. + +--C'est une idée que j'ai, reprit-il, je la trouve charmante, mais il +suffirait d'un faux mouvement, d'une maladresse grosse comme le doigt, +pour me la gâter de fond en comble! C'est pourquoi je vous demande de +rester complètement passifs. Je dis: complètement. + +«Vous savez, avant de s'éteindre, on dit que les lampes jettent une +flamme plus brillante. J'ai vraiment eu un grain de génie ce soir. + +«Cela m'est venu par l'insistance même que cette bonne marquise mettait +à exiger le mariage préalable de nos deux jeunes gens. + +«Étant donné cette nécessité absolue où la connaissance qu'ils ont de +notre secret nous place vis-à-vis d'eux, ma première idée de les faire +disparaître dans une tentative d'évasion était simple comme bonjour. + +«Mais voici qu'il y a maintenant sous jeu cette bonne femme, la veuve +Samayoux, qui en sait plus long que je ne voudrais. Notre ami Lecoq n'a +pas entendu, ce soir, tout ce qui s'est dit entre elle et Mlle de +Villanove. Elle joue serré, la chère enfant! Prenons garde à elle. + +«Il y a, en outre, le marchef qui a refusé tout net d'aller prendre le +vert dans nos pâturages de Sartène. + +«Il y a enfin un certain Germain, le vieux domestique de Remy d'Arx, qui +ne l'a pas abandonné un seul instant pendant son agonie. Ah! mais cela +fait bien du monde, dites donc? + +«La noce aura lieu, mes mignons, elle aura lieu chez moi; la cérémonie +religieuse, bien entendu, car je ne peux pas procurer aux deux fiancés +la bénédiction de monsieur le maire... Commencez-vous à me comprendre? + +Il s'était redressé dans son fauteuil, et sa respiration devenait +haletante. + +Le Dr Samuel fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais il l'écarta +du geste. + +--Je me vois finir, dit-il, en se retenant des deux mains au bras de son +fauteuil; je n'ai aucune illusion et je pourrais faire le compte exact +des heures qui me restent, ce ne sera pas encore pour cette nuit. Je +vous promets d'ailleurs de vous avertir; soyez tranquilles, je serai de +la noce. + +Il ajouta avec un sourire véritablement diabolique: + +--Mme la marquise d'Ornans en sera aussi pour me remercier d'avoir +accompli ma promesse; nous y inviterons également la veuve Samayoux, +notre bon serviteur le marchef, et même le vieux Germain, domestique de +Remy d'Arx..., et vous y viendrez vous-mêmes, mes enfants, pour voir +votre maître expirant gagner sa dernière bataille! + + + + +XXII + +Maman Léo entre en campagne + + +Il était environ deux heures de nuit quand ce prodigieux comédien, le +colonel Bozzo-Corona, sortit sain et sauf du coupe-gorge où il s'était +engagé avec une intrépidité si hasardeuse. + +Certes, on ne peut pas dire qu'il réussissait à tromper ses compagnons, +mais entre gens qui se livrent la bataille de la vie, il ne s'agit pas +toujours de se tromper mutuellement; il est vrai de dire même que les +cas où l'on parvient à tromper dans toute la rigueur du mot sont assez +rares: les habiles dédaignent ce but, juché trop haut; toute leur +ambition est d'imposer le rôle effronté qu'ils ont choisi à leurs amis +comme à leurs ennemis. + +Ne connaissons-nous pas, dans d'autres sphères et très loin des +ténébreux ateliers où les Habits Noirs travaillent, nombre de probités +avérées appartenant à d'illustres escrocs? quantité de vaillances dites +notoires, mais masquant la colique des trembleurs émérites? et jusqu'à +des talents même, ce qui semble impossible, des talents très adulés, +très tapageurs, très exigeants, qui crèveraient comme des vessies +gonflées de vent si la critique complice ne se promenait pas l'arme au +bras devant la porte de leur salle à manger? + +Tous ceux-là ont le don ou la force de se cramponner à la place qu'ils +ont conquise, de manière ou d'autre, avec de l'argent, avec de l'amour, +avec de la ruse, avec de la cuisine ou tout uniment par hasard. + +Ils ne trompent ni vous, ni moi, ni personne, mais pour ne pas faire +monter trop de rouge au front des naïfs et par pure décence, ils +continuent de jouer la comédie qui fit leur succès. + +Ainsi en était-il du colonel Bozzo-Corona vis-à-vis de ceux qui le +haïssaient mortellement et pourtant qui lui obéissaient en esclaves. + +Sa main était sur eux, sa main tremblante, mais si lourde! La diplomatie +qu'il employait à leur égard, usée jusqu'à la corde, était, comme toutes +les diplomaties du reste, une simple mise en scène destinée à pallier le +fait brutal. + +À savoir, la force de l'un et la faiblesse des autres. + +Il y avait cependant un atome de vérité parmi cet amas de vieux +mensonges qui avaient tant et tant servi. + +Le colonel avait été sincère en parlant du chagrin que lui causait la +réparation de fourneau demandée par son locataire. + +Cela est si vrai qu'au lieu de prendre avec lui, comme d'habitude, +Lecoq, son inséparable, il avait fait monter Portai-Girard dans son +coupé. + +Il y a loin du boulevard des Filles-du-Calvaire à la rue Thérèse. + +Pendant tout le temps que dura le voyage, le colonel Bozzo, parlant avec +une animation extraordinaire, traita la question du fourneau, se faisant +expliquer plutôt dix fois qu'une la théorie des immeubles par +destination et taxant d'absurdité la loi qu'on n'avait pas faite à sa +fantaisie. + +--Si j'étais plus jeune, dit-il, je serais capable, moi, de faire des +barricades contre une énormité pareille! Je ne suis pas maître de cela, +l'injustice m'exaspère! Comment! pour un misérable loyer de 600 francs, +cent écus de dépense! le législateur n'a jamais eu d'autre but que de +caresser le prolétariat, c'est évident. + +Ce fut seulement aux environs du Palais-Royal que, son caractère +sarcastique reprenant le dessus, il dit en frappant sur le genou de +Portai: + +--Figure-toi que quand je suis entré tout à l'heure là-bas, à +l'entresol, tu avais ta main sous ton gilet, il m'a passé une idée +ridicule. Ah! dame, je n'ai plus la cervelle bien solide, et si j'ai +fait semblant d'avoir prévenu Lampion... + +--C'est donc que vous aviez défiance de moi! interrompit Portai d'un ton +pénétré. + +--C'est idiot! dit le colonel. Tu n'aurais pas eu besoin d'un couteau, +il eût suffi d'une chiquenaude. + +En ce moment le coupé s'arrêta et le cocher demanda la porte. + +--À te revoir, ma brebis, reprit le colonel, et merci de tes bons +conseils. La noce dont je vous ai parlé aura lieu plus tôt que vous ne +croyez, car je n'ai plus le temps de traiter mes affaires à long terme. +Je n'ai jamais rien imaginé de si curieux; tu sais, ce sera mon +chef-d'oeuvre. Vous recevrez des invitations. + +Son domestique le prit sur le marchepied et l'emporta comme un enfant. + +--Encore un mot, dit-il avant de passer la porte cochère, si tu trouves +un biais pour le fourneau, viens me voir. C'est une question de +principe; je ne regarderais pas à une centaine de louis pour souffler +ces 300 francs-là à mon scélérat de locataire. + +La porte cochère se referma et le docteur en droit descendit la rue la +tête basse. + +Vers le même moment, dans cette ruelle tortueuse qui conduisait de la +Galiotte au faubourg du Temple et qu'on appelait le chemin des Amoureux, +trois hommes allaient, la tête basse aussi, et les mains derrière le +dos. Vous eussiez dit des joueurs décavés, tant leur contenance était +morne. + +On eût pu les suivre pendant plus de cent pas sans surprendre deux +paroles échangées. + +--Je vais me coucher, dit enfin Lecoq, qui s'arrêta tout à coup. +Voulez-vous un conseil? faites les morts et ne bougez plus! + +--Savais-tu qu'il devait venir, l'Amitié? demanda M. de Saint-Louis d'un +ton plaintif. + +--Es-tu avec lui? demanda en même temps Samuel. + +--Je ne savais rien, répondit Lecoq, mais quand il s'agit de papa, je +m'attends à tout. + +--Penses-tu qu'il nous ait devinés? demanda encore le prince. + +Lecoq eut son gros rire. + +--Il n'a rien deviné ce soir, répliqua-t-il, parce qu'il savait tout +d'avance, et c'est ce qui vous sauve, mes bien bons. Il n'a pas plus de +raison pour vous supprimer aujourd'hui qu'il n'en avait hier. + +--Quand le diable y serait, s'écria Samuel en frappant du pied, c'est un +cadavre ambulant, il n'a plus que le souffle! + +--N'a-t-il plus que le souffle? murmura Lecoq. La première fois que je +le vis, c'était en Corse, dans les souterrains du monastère de la Merci. +Écoutez cette histoire-là, elle est drôle. Il y avait révolte, car il y +a toujours eu révolte chez nous; on avait garrotté le Père, qui était +déjà vieux comme Hérode, et les Maîtres jouaient aux cartes pour savoir +qui le poignarderait. Le sort tomba au médecin, un habile homme, comme +toi, Samuel, et le médecin dit: + +--À quoi bon frapper un agonisant? Laissez-le garrotté sur sa paille et +je vous garantis que demain matin, il n'y aura plus personne. + +On le crut, et, par le fait, sa prédiction se réalisa: le lendemain +matin, il n'y avait plus personne sur la paille. L'agonisant avait brisé +ses liens et s'était échappé par le trou de la serrure. + +Et pendant que les sept Maîtres étaient là, s'étonnant d'une aventure si +bizarre, il y eut un grand fracas à la porte, quelque chose comme un feu +de peloton. + +Et les sept Maîtres ne s'étonnèrent plus, à moins qu'on ne s'étonne +encore dans l'autre monde. + +--On les avait assassinés! balbutia M. de Saint-Louis. + +--Tous les sept! ajouta Samuel. + +--Il y a juste trente-cinq ans de cela, reprit Lecoq; qui sait si dans +trente-cinq autres années le Maître ne continuera pas d'agoniser? Qui +vivra verra; je vous souhaite une bonne nuit. + +Plus d'une heure avant le jour, maman Léo sauta hors de son lit et +alluma sa chandelle. Elle avait passé toute sa nuit à se tourner et à se +retourner entre ses draps, dormant quelques minutes d'un sommeil +fiévreux et plein de rêves; puis s'éveillant en sursaut, la poitrine +oppressée par une indicible terreur. + +Elle voyait toujours la même chose dès que ses yeux se fermaient; son +bien-aimé Maurice aux prises avec les Habits Noirs, c'est-à-dire un +pauvre beau jeune homme sans armes, entouré de démons qui brandissaient +des poignards. + +--Ce n'est pas tout ça, dit-elle en commençant sa toilette, qui n'était +jamais bien longue; quand on rêve, la peur vous prend, et il n'y a pas +de mal; mais dès qu'on est éveillé, défense de trembler: Il s'agit +d'avoir des idées, et des bonnes; de se manier en double et de ne pas +aller comme une corneille qui abat les noix! + +Par prévision des démarches qu'elle allait être obligée de faire dans +cette journée solennelle, maman Léo chercha parmi ses nippes ce qu'il y +avait de plus décent et de moins voyant. + +À cet égard, le choix n'était pas très grand, car la veuve de Jean-Paul +Samayoux avait un goût terrible. En musique, elle aimait la grosse +caisse et le fifre; en fait de couleurs, elle adorait ces mariages +hardis qui fiancent l'écarlate au vert tendre et le jaune d'or au bleu +de Prusse. + +Elle parvint pourtant à se composer un costume de coupe à peu près +raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas +convier les gamins des divers quartiers de Paris à lui faire dans la rue +une escorte triomphale. + +Quand elle eut regardé dans son miroir cassé l'ensemble de cette +toilette sévère, elle se dit avec complaisance: + +--Ça n'avantage pas une femme jeune encore, mais ça lui fiche l'air +d'une ouvreuse des grands théâtres ou de la dame d'un président! + +Il y avait sous son lit une boîte de sapin assez épaisse et cerclée de +fer qu'elle retira pour l'ouvrir à l'aide d'une petite clef pendue à son +cou. + +Cette boîte contenait à la fois les archives et la fortune de Mme veuve +Samayoux, première dompteuse des capitales de l'Europe. Il lui arrivait +assez souvent d'en étaler le contenu sur son lit à ses heures de +loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment à +feuilleter les pages de leur passé. + +Maman Léo se croyait de bonne foi une personne célèbre, et peut-être ne +se trompait-elle pas tout à fait. Aux Loges, à la fête de Saint-Cloud et +à la foire au pain d'épices, peu de réputations pouvaient contrebalancer +la sienne. + +Vous souvenez-vous que nous la comparâmes une fois à la Sémiramis du +Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de +ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman Léo, moins +bien placée pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-maréchaux, +avait une douzaine de miniatures à quinze francs auxquelles la boîte de +sapin servait de galerie. + +Pour donner une idée de la bonté de son coeur, nous dirons que le +portrait de feu Samayoux était là comme les autres et avait le plus beau +cadre. + +Celui de maman Léo elle-même ne manquait point à la collection, mais il +était sur une affiche enluminée que la dompteuse ne dépliait jamais sans +un sentiment mélangé de fierté et de mélancolie. + +--On ne peut pas être et avoir été, se disait-elle en regardant +l'estampe qui la montrait à elle-même dans un maillot collant couleur +orange et entourée de ses bêtes féroces, lesquelles semblaient admirer +sa pose à la fois gracieuse et intrépide. + +Sous l'affiche se trouvait un brevet d'armes, délivré, par galanterie +peut-être, à Léocadie, «l'amour des braves», par les maîtres et prévôts +de la ville de Strasbourg. + +Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses chargées d'une +écriture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des +poésies fugitives de la dompteuse. + +Vous eussiez retrouvé là l'ode si vigoureusement imprégnée de +sensibilité que Mme Samayoux, en s'accompagnant sur la guitare, avait +chantée à Maurice, le soir de leur première entrevue. + +Ce fut celle-là que son regard chercha d'abord, et ses yeux se +mouillèrent pendant qu'elle lisait cette strophe exprimant si bien les +angoisses de sa pauvre âme: + + _Ah! puissent mes bêtes féroces un jour me dévorer_ + _Plutôt que de continuer dans un pareil supplice;_ + _On ne souffre pas longtemps à être mangé,_ + _Et c'est pour toujours que mon bourreau est Maurice!_ + +--C'est fini ces bêtises-là, murmura-t-elle, et c'est remplacé chez moi +par le coeur d'une mère! + +Sous la poésie enfin et tout au fond de la boîte, il y avait un paquet +ficelé, composé de titres de rentes et de quelques autres bonnes +valeurs. + +Maman Léo prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le +coffre et le replaça sous le lit, après l'avoir fermé. + +--Ça, pensa-t-elle tout haut d'un air triste mais résolu, je croyais +bien que c'était le repos de mes vieux jours, mais ça va sauter comme un +cabri sans faire ni une ni deux. Pour évader un quelqu'un, il faut de +l'argent, c'est connu, afin de séduire les diverses racailles qui font +dans la prison le métier de mes gardiens à la ménagerie. Il est +peut-être bien tard pour recommencer sa fortune à l'âge que j'ai... +Allons! c'est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on +mourra dans la misère, voilà tout! Il y en a eu bien d'autres, et mon +garçon sera sauvé. + +Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint +frapper à la porte de la baraque. + +Échalot, probablement, n'avait pas dormi plus qu'elle, car il répondit +au premier appel. + +Le jour venait. Maman Léo se chargea de garder Saladin pendant +qu'Échalot allait chercher le café au lait dans une de ces crémeries qui +avoisinent les halles et qui ne ferment jamais. + +On déjeuna. Échalot et sa patronne étaient émus tous les deux comme le +matin d'une bataille, mais cela ne leur ôtait point l'appétit. + +--Voilà l'ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu'alors avait +mangé sans parler, on va fermer la boutique. + +--Mais, objecta Échalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir... + +--Qu'ils aillent au diable voir si j'y suis! je me moque de tout, moi, +vois-tu? Tu sais mon idée, il n'y a plus rien autre dans ma tête... J'en +ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du +dévouement et ça suffira. + +--S'il ne faut que risquer son existence..., commença Échalot. + +--La paix! Il ne s'agit pas de jouer des mains, mais de traiter des +affaires délicates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibecière et me +suivre partout comme un chien. + +--Et bien content, encore! dit Échalot; mais il y a le lion qui n'a pas +passé une bonne nuit... + +--Il peut crever s'il veut, et la baraque brûler! et le ciel tomber! +Plie tes bagages, nous allons partir en guerre! + + + + +XXIII + +Le Rendez-vous de la Force + + +Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les +larges voies s'inondent d'air et de lumière. Il a coûté, dit-on, ce +Paris, beaucoup trop d'argent, mais la santé publique vaut bien la peine +de n'être point marchandée. + +Je lui reprocherais plutôt, à cette ville blanche et nouvelle, d'avoir +dissipé en passant tout un trésor de souvenirs. + +Sans nier la beauté un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne +sauraient être habités que par des riches, je songe malgré moi à cet +autre Paris, moins esclave du cordeau, où les palais n'avaient pas honte +de se laisser approcher par les masures. + +C'était le Paris historique, celui-là, dont chaque maison racontait une +légende; et tenez! là-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel +les embellissements Haussmann ont sauté pour arriver plus vite aux +points stratégiques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore +tel écheveau de rues à la fois populaires et nobles dont le seul aspect +vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor. + +Je me rappelle la mansarde où fut écrit mon premier livre: c'était en +1840, hélas! De ma fenêtre, donnant sur les derrières de la rue Pavée, +je voyais les croisées de Mme de Sévigné, à l'hôtel Carnavalet, ce bijou +de pierre qui n'échappera pas à l'épidémie des restaurations +municipales; je voyais, dis-je, le logis de l'adorée marquise par dessus +le roulage qui remplaçait la maison de Charles de Lorraine où fut le +berceau des Guise. + +Je voyais aussi le grand hôtel de Lamoignon, bâti par Charles IX pour le +duc d'Angoulême, fils de Marie Touchet, celui-là même dont Tallemant des +Réaux, le roi des bonnes langues, disait: «Il aurait été le plus grand +homme de son siècle s'il eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu +lui avait donnée.» + +Quand ses gens lui demandaient leurs gages, il répondait: «Marauds, ne +voyez-vous point ces quatre rues qui aboutissent à l'hôtel d'Angoulême? +Vous êtes en bon lieu, profitez des passants.» + +Ce fut pourtant dans la chambre à coucher de ce brillant coquin que +naquit l'austère avocat de Louis XVI, M. de Malesherbes. + +Je voyais enfin les pignons confus, bizarrement pittoresques et toujours +charmants malgré leur destination lugubre, de ces deux palais jumeaux, +l'hôtel de Caumont et l'hôtel de Brienne, qui étaient devenus prison +après avoir abrité tant d'élégances et tant de joies. + +J'étais voisin de la Force, et ceci n'est pas tout à fait une digression +oiseuse, car c'est à la Force que nous allons retrouver un de nos +meilleurs amis, le lieutenant Maurice Pagès. + +La barre qui me servait de balcon dominait les deux seigneuriales +demeures qui, depuis l'an 1780, remplaçaient le Fort-l'Évêque et le +Petit-Châtelet. Par-dessus le préau, dit la cour de Vit-au-Lait, parce +qu'elle était jadis habitée seulement par les détenus condamnés _pour +n'avoir point payé les mois de nourrices de leurs enfants,_ j'apercevais +le profil des trois grands salons où le père de M. le duc de Lauzun +donnait à danser, ainsi que l'oeil-de-boeuf de l'hôtel de Brienne qui, +par une matinée de septembre, montra pour la dernière fois le soleil des +vivants à la malheureuse princesse de Lamballe. + +Immédiatement au-dessous de ma lucarne était un mur tout neuf et qui +semblait ne servir à rien. + +On l'avait bâti à la suite de plusieurs évasions hardies qui avaient eu +lieu par les jardins de la maison même que j'habitais et dont une aile +en pavillon touchait les clôtures de la Petite-Force. + +Un instant, les évasions avaient été fréquentes au point de tenir tout +le quartier en éveil, et les loyers des étages inférieurs de ma maison +en étaient tombés à vil prix. + +Le mur neuf n'avait cependant fermé qu'une route. On s'évadait +maintenant d'un autre côté. + +Pour empêcher ce jeu, il fallut démolir la Force. + +C'était le lendemain de notre visite à cette autre prison, +l'établissement du Dr Samuel. Il pouvait être neuf heures du matin. + +Le temps continuait d'être sombre et froid; la neige foulée couvrait les +pavés comme un mastic brunâtre. + +Dans la paisible rue du Roi-de-Sicile, qui était alors le meilleur +chemin pour descendre de la place Royale à l'hôtel de ville, de rares +passants allaient et venaient. + +Le factionnaire de la porte basse de la Force, empaqueté dans son +manteau gris, battait la semelle au fond de sa guérite. + +Cette porte basse, qui s'ouvrait rue du Roi-de-Sicile, commençait la +série des numéros pairs; l'entrée principale était au n° 22 de la rue +Pavée. + +À l'angle des deux voies, du côté de la rue Saint-Antoine, il y avait +une buvette borgne qui s'était donné bonnement pour enseigne le nom même +de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fenêtres, masquées de +cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: _Au Rendez-vous de +la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs._ + +Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'intérieur de la buvette, +excepté celui de la croisée qui se rapprochait le plus du coin de la +maison et d'où il était possible d'apercevoir à la fois la porte basse +de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pavée. + +Là, derrière le rideau relevé en angle, on pouvait distinguer, à travers +le carreau troublé, la tête pâle et triste d'un très jeune garçon, +coiffé d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif. + +Ce jeune garçon avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en +semaine, mais sa figure délicate et d'une blancheur maladive contrastait +avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste. + +Il était, en vérité, trop beau; aussi le petit homme replet qui +répondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de +la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent +avait demandé: + +--Le travail ne vous a pas fait du tort à votre peau, jeune homme. Si +nous avions encore des détenus politiques ici près, je saurais quel +martel vous avez en tête. Il en venait assez de votre poil, dans le +temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir logé dans des boîtes où il +y a du coton. + +--Je sors de l'hôpital, répondit l'adolescent avec calme. + +Sa voix était douce, mais grave. + +Lheureux essuya le coin de la table et grommela: + +--Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de même! L'adolescent ajouta +en soutenant le regard curieux du cabaretier: + +--Et j'ai bien peur d'être obligé d'y rentrer. + +--À l'hôpital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais fréquenté. +Les bons vivants comme moi ne vont à l'Hôtel-Dieu que pour leur dernier +coup de sang. Voilà des vrais tempéraments! Buvez votre vin pendant +qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que +nous avons, pas de risque que les chalands vous dérangent avant midi. + +Lheureux eut un sourire malin et s'en alla à ses affaires. + +Notre jeune garçon voulut suivre son conseil et trempa ses lèvres +blêmies dans le vin; mais son visage prit une expression de dégoût, et +le verre plein fut reposé sur la table. + +Son regard, qui exprimait à la fois une résolution très arrêtée et une +amère souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu à la muraille. + +Le coucou marquait neuf heures et un quart. + +Les yeux de l'adolescent se reportèrent vers le dehors, interrogeant +tantôt l'une, tantôt l'autre des deux rues. + +--Ça ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph +Lheureux, qui se chauffait au poêle dans la salle voisine. + +--À quelle heure, dit le jeune homme au lieu de répondre, commence-t-on +à entrer pour voir les détenus? + +--Ça dépend, répliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour +les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous là pour un +banqueroutier? + +--Non, j'attends ma mère qui est allée au palais chercher le permis du +juge d'instruction. + +--Alors c'est un prévenu? Ça dépend encore de ceci, de cela, et puis de +la coupe des cheveux. J'ai idée que votre maman ne doit pas être une +comtesse, jeune homme, dites donc? + +--Ma mère est maîtresse d'une ménagerie. + +--Bon état! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches, +farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de +pierres! Reste à savoir quelle est la position sociale du prévenu. + +Le jeune garçon ouvrait la bouche pour répondre, mais tout à coup un +rouge vif remplaça la pâleur de ses joues, et il bondit sur ses pieds. + +--Bigre! fit le père Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je +croyais! + +Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pièce +de cinq francs sur la table et s'élança vers la porte. + +Une voiture venait de s'arrêter, rue Pavée, devant l'entrée principale +de la Force. + + + + +XXIV + +La Force + + +Le père Lheureux s'installa à la place encore chaude du jeune garçon et +s'accouda tranquillement sur l'appui de la croisée. + +--Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premières loges. Paraît qu'il ne +s'inquiète pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend +là-bas, j'aurais juré que ce garçonnet-là était un beau brin de minette! + +La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait +pencher le fiacre comme un navire qui reçoit un grain dans ses hautes +voiles. + +Après elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout à fait +débonnaire, sortit du fiacre. Il était vêtu de bon drap brun et +paraissait mal à l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban +attaché avec des courroies comme une gibecière pendait à son cou. + +--Comment! comment! pensa le père Lheureux, c'est ce colosse de femme +qui a pondu un enfant si mièvre! + +À cet instant même, le jeune garçon aborda sa maman, qui fit un pas en +arrière et parut le regarder avec une véritable stupéfaction. + +Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le +seuil de la porte, après avoir parlé tout bas à l'homme porteur du +cabas, qui s'éloigna aussitôt à grandes enjambées dans la direction de +la rue des Francs-Bourgeois. + +Le maître du Rendez-vous de la Force avait regardé tout cela +curieusement. + +--Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se +dit-il en regagnant son poêle; mais pour un chacun qui voit plus loin +que le bout de son nez, c'est différent. Il y a d'abord la pièce de cent +sous, à moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je +parie qu'il ne viendra pas. _Il_, c'est _elle_, bien entendu, j'ai +distingué la couleur. Il y a ensuite l'étonnement de la grosse dame, +maîtresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possède assez la tournure. +L'homme au cabas, nix! Ça peut être un mystère, mais je n'ai pas deviné +le rébus. Quand MM. les employés vont venir à midi prendre le premier +noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'était encore pour le +lieutenant de spahis? Il y a déjà eu quelqu'un de mis à pied, rapport à +cet olibrius-là. Le petit à la casquette me semble louche, et je vas +avertir les camarades. + +Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'était +établi entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait +demandé le lieutenant Maurice Pagès. + +--On n'entre pas, répondit le concierge, un peu moins bourru que les +romans et les comédies ne le disent, mais néanmoins très désagréable. + +--J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta Mme veuve Samayoux, +reconnue dès longtemps par le lecteur. + +Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant: + +--Ce n'est pas l'heure. + +Comme inconvénient burlesque, irritant, désespérant, impossible, +l'administration française fait l'étonnement de l'univers entier. + +Nous n'avons pas le temps de développer ici les actions de grâces +qu'elle mérite. Mais nous déclarons que ces grognards sans chassepot, +payés pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en +dehors de toute cause politique, un motif suffisant de révolution. + +Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates +pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent. + +Si j'étais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et +je boucanerais le reste. + +À ce mot-assommoir: «Ce n'est pas l'heure», maman Léo, beaucoup plus +calme que nous et qui d'ailleurs semblait possédée, ce matin, par une +bonne humeur triomphante, répondit: + +--S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'à ce qu'elle sonne. +On n'est pas dépourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des +employés avec un peu de complaisance par-dessus le marché. Mettez-nous, +mon garçon et moi, dans la salle d'attente. + +--Il n'y a pas de salle d'attente, répondit le concierge. Repassez à +onze heures. + +Maman Léo ne se fâcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis +que la fraîcheur de ses bonnes joues, avivée déjà par le vent du matin, +arrivait tout d'un coup à l'écarlate le plus riche. + +--Mon geôlier, dit-elle, je sais la considération qu'est exigée par +l'autorité compétente, mais n'empêche qu'elle n'a pas le droit de +m'embêter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il +fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et +mon fils, destiné à ses études complètes dans les premiers collèges, en +plus que j'ai rencontré un ami à moi en sortant de chez le juge: M. le +baron de la Périère, qui m'a dit: «Madame Samayoux, si on vous fait du +chagrin là-bas, à la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.» + +--M. le baron de la Périère? fit le concierge, connais pas. + +Le jeune homme, qui n'avait point encore parlé, souleva son bourgeron et +prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge. + +--Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bonté de nous +appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de +remettre cette carte au directeur de la prison. + +--Au directeur! se récria le concierge, rien que ça! + +Mais son regard tomba sur la carte et il lut à demi-voix: + +«Le colonel Bozzo-Corona!...» C'est une autre paire de manches! Il vient +dîner ici quelquefois, et quand j'étais garçon de bureau à l'Intérieur, +il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison +de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous +là, près du poêle, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas +envoyer quelqu'un à la direction et vous aurez réponse dans une minute. + +Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Léo resta +seule avec son prétendu fils. + +--Ah! chérie, s'écria-t-elle, je t'ai cherchée au palais et partout le +long du chemin. Je regardais par la portière de la voiture, car j'avais +deviné ton idée rapport à ce que tu m'avais dit qu'on avait déjà renvoyé +un garçon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il +être content!... et fâché aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux +cheveux qu'il aimait tant! + +--Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant. + +--C'est égal, faut que tu l'aimes crânement; car il n'y avait pas dans +tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aidée? + +--Oui... et c'est lui qui m'a donné la carte du colonel. + +--Celui-là me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son +compte des histoires à gagner le prix Montyon. + +--Bonne Léo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que +les vôtres, car le dévouement de cet homme est inexplicable pour moi, et +de plus, je ne comprends pas l'autorité qu'il exerce dans la maison du +Dr Samuel. Je vous l'ai déjà dit, et cette pensée se fortifie en moi: +Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un +de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce +quelqu'un-là? Et nous-mêmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle +entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais sûrement vers +l'abîme? + +--Si tu crois cela..., commença la dompteuse. + +--Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce +que l'immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice! + +--Tu as ton idée, cependant? + +--J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura +pitié peut-être. + +--Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on +n'a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!... + +--Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle +eût voulu rompre l'entretien. + +--Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant, +tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler. +Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train +d'écrire et je m'amusais à le regarder avec son nez pointu et ses +lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du +bois qui a des noeuds; il déclamait tout bas ce qu'il écrivait. En voilà +un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé +les yeux sur moi et j'ai vu en même temps qu'il était un petit peu +louche, derrière ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y +en a que pour lui. + +«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez +fait la fin de votre mari par accident, ça m'est égal. Vos affaires vont +assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J'aurais pu +vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur +cette histoire-là, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout +le monde; et vous m'auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé +mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la +vérité, c'est mon état; mais enfin vous n'avez pas reçu l'éducation +nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à +cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le +lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner +votre permis.» + +Tout ça d'une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet! + +Pendant qu'il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j'ai pris +mon courage à deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix: + +--Le lieutenant Pagès est innocent comme l'enfant qui vient de naître. +Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens +élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge +voulait m'écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les +Habits Noirs. + +--Vous avez fait cela! s'écria Valentine avec inquiétude. + +--N'aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là _n'en mange pas_; il est +bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis à rire d'un air méprisant +et m'a dit: + +«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui +ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si +je l'avais inventée, et je sais qu'à force de courir après des fantômes, +mon infortuné prédécesseur, qui n'était pas un homme sans mérite du +reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès +était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez +fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne +crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui +vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son réquisitoire. Il ira +bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d'autres, +ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de +lui être agréable. + +--Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées +à chaque pas! + +--Et j'ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous +mener sur la bonne route. + +La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande +demi-heure. Il revint enfin, accompagné d'un guichetier. Au lieu de la +morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages +administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau +d'acajou jusqu'à l'homme de peine qui se donne le malin plaisir +d'arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait +arboré un air affable et presque bienveillant. + +--Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des +corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous +plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en +souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j'y ai mis, vis-à-vis +de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai +encore à votre service une autre fois. + +--Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous +allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor +Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après +avoir introduit, comme c'est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà +été cause de la mise à pied d'un employé, mais vous y mettrez tous les +égards, en gênant le moins possible les épanchements de l'amitié. + +Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent, +traversant d'abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux +détenus, parce qu'aucune barrière ne la séparait de la grande porte. + +Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les +salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea +le cloître de la cour Sainte-Marie-l'Égyptienne, passa sous le petit +hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des +Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même +temps de préau aux enfants après les heures des repas. + +Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor +Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien hôtel de Brienne. + +Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le +battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon. + +Afin d'exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le +concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à +la porte, il se promena de long en large dans le corridor. + +Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra +que cette tolérance était absolument sans danger. + + + + +XXV + +Le prisonnier + + +Il y avait déjà plus de deux semaines que Maurice Pagès avait quitté la +Conciergerie pour être transféré à la Force. + +On l'avait laissé au secret pendant les trois premiers jours seulement, +puis l'instruction ayant atteint, grâce à la haute opinion que M. +Perrin-Champein avait de lui-même, sa complète maturité, l'ordre était +venu de rendre Maurice à la vie commune des prisons. + +Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une très grande +curiosité, d'autant plus qu'il restait séparé d'eux, habitant toujours +le quartier des hommes au secret, et soumis à la plupart des précautions +spéciales qu'on prend vis-à-vis de ces derniers pour éviter toute +tentative d'évasion. + +Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accréditée était que +l'ex-lieutenant avait «buté contre un _carq_», c'est-à-dire que, tombé +de manière ou d'autre dans un piège habilement tendu, il payait la loi +pour quelque malfaiteur de la haute. + +La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice +commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient à leur aise prendre +langue au fond des sombres promenoirs où les reclus viennent boire +chaque jour quelques gorgées d'air libre. + +Il se tient là une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des +plus difficiles énigmes et résout en se jouant des problèmes +inextricables. + +Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont écrit sur la police +secrète autre chose que d'idiotes déclamations appuient-ils sur le rôle +du _mouton_ ou prisonnier acheté dans les bureaux. + +Les rapports du _mouton_ seraient, à leur sens, la meilleure certitude +si ce misérable, damné deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa +trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance. + +À la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy +d'Arx, repoussé à l'unanimité par les dédains de l'administration et de +la magistrature. Peut-être se trouvait-il à la Force quelqu'un qui +aurait pu écrire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir désigné dans ce +travail. + +La Force étant plongée bien plus bas encore que la foire dans les +profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du +brigandage, on y connaissait de plus près les demi-dieux du meurtre et +du vol. + +Le nom des Habits Noirs avait été prononcé plus d'une fois à la Force à +propos du lieutenant Maurice Pagès. + +Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire naître la +sympathie, le plaçait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure +de son procès avec une malveillante impatience. + +C'est fête pour les bandits quand une erreur judiciaire se prépare. +Chaque faux pas de la justice est un témoignage à leur décharge. + +La cellule de Maurice était située au troisième étage de l'ancien hôtel +de Brienne et faisait partie des aménagements pratiqués à la fin du +règne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan +extérieur de la chambre qu'il occupait aurait présenté une surface +convenable, mais l'épaisseur des murs en pierre de taille la rendait +tout à fait exiguë. + +Elle prenait jour au moyen d'une fenêtre étroite, profonde et défendue +par un double système de barreaux en fer forgé, sur une cour intérieure +ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et où restaient +quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers. + +On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui +ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs étaient +plantés, songeaient peut-être avec envie à ces heureux voisins, +jouissant de feuillées si vertes et de si frais gazons. + +Juste en face de la fenêtre, qui ressemblait à une meurtrière élargie, +s'élevait le grand mur, bâti récemment pour prévenir le retour des +évasions dont nous avons parlé. + +Mais il faut ajouter bien vite que ces évasions n'avaient pas eu lieu à +l'étage habité par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules à +l'épreuve, destinées aux criminels de la plus dangereuse catégorie. + +Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute +sécurité. Quand même Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres +mains chargées de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de +passer à travers les barreaux de sa terrible cage. + +Il était assis auprès de sa couchette sur une chaise de paille, seul +meuble qui fût dans la cellule, et ses mains liées reposaient sur ses +genoux. + +Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit à serrer le +coeur. + +Le jour, qui arrivait plus blanc, après avoir frappé les toits couverts +de neige, éclairait à revers sa tête rasée et la pâleur mate de son +front. + +Nous le vîmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout ému +par les espérances qui lui emplissaient l'âme; nous le vîmes une fois, +attendri et gai tout en même temps, faire honneur avec le vaillant +appétit de son âge au pauvre mais cordial souper que maman Léo lui +offrait avec une si enthousiaste allégresse. + +Ce soir-là il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit +prononcer pour la première fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la +première atteinte de la fatalité qui pesait déjà sur lui. + +C'était à cette soirée que sans cesse il pensait dans la solitude de la +prison. + +Sa vie entière était résumée pour lui par ces quelques heures qui lui +semblaient radieuses et terribles. + +Tout de suite après, la mort d'un inconnu commençait le drame en quelque +sorte surnaturel qui l'avait enveloppé comme un suaire de plomb, et +contre lequel il n'y avait pas de résistance possible. + +Son souvenir allait obstinément vers cette cabine de saltimbanque, +encombrée d'objets misérables et ridicules, où il mettait, lui, tant de +pure, tant d'adorable poésie. + +Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse était là. Est-ce +qu'il n'y avait pas le sourire enchanté de Fleurette pour jeter à +pleines mains le prestige sur le côté bas et comique de la baraque? + +Maurice revoyait dans un éblouissement l'humble théâtre de ses joies. + +C'était là encore, c'était là qu'après la longue absence il avait +retrouvé l'espoir et le bonheur. + +En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux soeurs: +Valentine et Léocadie. + +Certes, Mlle de Villanove et la dompteuse étaient placées dans des +situations fort différentes, mais au temps où Maurice les avait connues, +maman Léo était la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait +maintenant Mlle de Villanove. + +Elles étaient en outre réunies par leur tendresse commune pour lui. + +En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il +fût indifférent ou ingrat envers sa propre famille, composée de bonnes +gens qui l'avaient bien traité dans son enfance, mais sa famille, +représentée surtout par le brave père Pagès, l'avait retranché une +première fois déjà deux ans auparavant, comme une branche gourmande. + +Maurice, en son coeur, ne blâmait point cela; il savait bien qu'un homme +de médiocre aisance et chargé d'enfants comme l'était son père ne doit +jamais jouer avec la sécurité de sa maison. + +Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonné, +mais, depuis son malheur, il n'avait reçu qu'une dépêche brève et +froide. + +Ce n'était pas, à la vérité, une malédiction; mais la dépêche se +terminait par cette phrase, résumé des sagesses provinciales: «Ceux qui +méprisent les conseils de l'expérience et secouent l'autorité paternelle +finissent toujours malheureusement.» + +À Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de +cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une vérité +fondamentale! + +Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse +venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-être la folie. + +Je préfère ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur +banale prédiction, se redressent incrédules, devant la honte, ceux qui +s'écrient, en dépit de toute apparence et même de tout bon sens: «Non! +mon fils n'est pas coupable!» + +C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'à +la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements. + +Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas passé un seul jour +sans attendre la visite de maman Léo. + +Celle-là ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel +dévouement sans borne était au fond de ce brave coeur. À mesure que le +temps passait, son étonnement de ne la point voir grandissait, et +pourtant il ne songeait point à l'accuser d'oubli. + +Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employé +qui avait ouvert une fois la porte de sa prison à Valentine avait été +congédié. + +Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa +première parole fut celle-ci: + +--Pauvre maman! je parie que vous avez été malade? + +La veuve vint à lui impétueusement et les bras ouverts; il ne put +répondre à ce geste à cause des liens qui retenaient ses poignets. La +veuve le serra contre son coeur en pleurant et en balbutiant: + +--Maurice! mon chéri de Maurice! comme te voilà changé! comme tu as dû +souffrir! + +Elle avait oublié Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du +prisonnier. + +--Je ne souffrirai pas bien longtemps désormais, reprit celui-ci; +embrassez-moi encore, maman Léo, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce +pas? j'ai grand besoin de parler d'elle. + +--Mais elle est là, dit la bonne femme à voix basse; elle est avec moi. + +Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber à +la renverse, malgré sa vigueur. + +--Saquédié! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon +cadet! + +Maurice s'était levé à demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui +était debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard +hésita à la reconnaître sous le déguisement qu'elle avait pris. + +Quand il la reconnut, deux larmes roulèrent le long de ses joues, et il +retomba sur son siège, répétant presque les paroles mêmes de la +dompteuse: + +--Vous avez coupé vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant! + +Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil. + +--Bonjour, cousin, dit Valentine à haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous +laisse pas fumer votre cigare? Voilà ce qui doit être dur. + +Elle s'approcha et baisa Maurice au front. + +--Chère! chère Valentine! murmura celui-ci. J'aurais été trop heureux. +Est-ce que c'était possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil! + +Le porte-clefs en repassant jeta un regard à l'intérieur de la cellule. +Il vit maman Léo assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le +prisonnier toujours à la même place et le jeune garçon debout auprès de +lui. + +--Nous n'avons pas de temps à perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas +pour nous amuser que nous sommes ici. + +--Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout +expliquer moi-même à Maurice. + +--Alors, viens t'asseoir auprès de moi, fillette, car tes jambes +flageolent. + +Valentine avait, en effet, chancelé. + +--Non, fit-elle, je veux rester là, je veux m'asseoir sur les genoux de +mon mari. + +Elle écarta elle-même les mains de Maurice, qui la regardait en extase, +et s'assit, plus légère qu'une enfant, à la place qu'elle avait +indiquée. + +--Malgré tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche, +c'est bien sûr! + +--Nous n'avons pas de temps à perdre, répéta Mlle de Villanove avec une +singulière tranquillité; il faut que tout soit expliqué, que tout soit +convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher très vite, et +nous ne nous reverrons peut-être plus avant le grand jour. + +--Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait échangé un regard avec la +dompteuse. + +Valentine sourit doucement. + +--Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en tête que je +suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui +vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme, +et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec +réflexion. + +Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui +appuyait sa main charmante sur l'épaule de son fiancé. + +--Vous êtes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par +le fait de notre mutuelle volonté. Que nous devions vivre ou mourir, mon +voeu est que cette union soit bénie par un prêtre, afin qu'il n'y ait +qu'un seul nom sur la tombe où nous dormirons tous deux. + +--Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse. + +--Laissez! ordonna Valentine. + +Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille, +répéta: + +--Laissez! oh! si fait, c'est bien cela! + +Valentine pencha ses lèvres jusque sur le front du prisonnier pour +murmurer: + +--Nous ne pouvons avoir à nous deux qu'une volonté. Je ne vous redemande +pas le poison que je vous ai donné, Maurice, mais j'ai changé d'avis et +je ne veux plus m'en servir. + +La prunelle du jeune homme exprima une inquiétude. + +Mlle de Villanove sourit encore et ajouta: + +--J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul. + +--Cependant..., commença Maurice. + +On entendait à peine les pas du porte-clefs qui se promenait à l'autre +bout du corridor. + +Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fiancé, mais ce ne +fut pas elle qui parla, car maman Léo était en colère. + +--Saquédié! s'écria-t-elle, il s'agit de préparer une évasion et je +croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau à froid +pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles à +remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au +gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller à la chapelle pour mon +petit _conjungo_? J'ai déjà vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon +garçon, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le +chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes. +Après quoi, il tentera de se ménager des intelligences ici dans +l'intérieur de l'établissement... Mais vous ne m'écoutez pas, dites +donc! + +Maurice et Valentine se regardaient. + +--Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne Léo, dit la +jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et +pourtant je crois être très riche. Dans une heure, désormais, nous +serons fixés à cet égard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer +à Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il +est des choses que je ne saurais éclairer complètement et qui doivent +être laissées à la grâce de Dieu comme le sort des malheureux menacés +par un naufrage. + +Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux +yeux brillaient d'une sérénité angélique. + +--Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus +que par deux fois nous avons cherché notre refuge dans la mort. + +«Au-delà de la mort, dans l'éternité à laquelle je crois plus fermement +depuis que je souffre, le châtiment de ceux qui s'aimaient ardemment sur +la terre et qui l'ont quittée par un crime doit être la séparation. Oh! +ne m'objectez rien, le doute ne m'arrêterait pas; il suffit que la +justice de Dieu puisse exister pour que ma résolution soit inébranlable. +Je ne veux pas être séparée de Maurice; je veux que notre serment juré +ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas à +mon fiancé de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas +d'attendre l'échafaud, mais je lui dis: «Ami, nous étions déterminés à +mourir; je vous apporte une espérance qui est peut-être chimérique, et +je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir à cette +espérance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou +sensée, que vous importe, en définitive, puisqu'hier encore notre +dernière ressource était le partage d'une liqueur mortelle?» + +--Ah ça! ah ça! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je +ne rêve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle +allemand ou grec? Je veux être pendue si je comprends un mot de ce que +vous nous chantez là, ma bergère! + +--Et toi? fit Valentine en se penchant à l'oreille du prisonnier. + +--Moi, je veux tout ce que tu veux, répondit Maurice, mais je ne +comprends pas non plus. + +Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de +timidité: + +--Ne me forcez pas à penser que mon effort ne tend qu'à me tromper +moi-même; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis obligée +de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous +succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne +préférerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide? + +--Si fait! répondit vivement le prisonnier dont les yeux brillèrent. + +Maman Léo, en même temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et +s'écria: + +--C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voilà que je comprends à demi! Eh +bien! Saquédié! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et à moins +qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous +jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis! + + + + +XXVI + +La maison de Remy d'Arx + + +Le gardien s'arrêta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment: + +--Les vingt minutes sont mangées, il faudrait penser à s'en aller. + +--Déjà! firent à la fois Valentine et Maurice. + +--Votre montre avance, l'homme, répondit la dompteuse, qui avait repris +son air déterminé. Encore une petite seconde, s'il vous plaît, on est en +train de prêcher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son +infortune. + +Le porte-clefs ayant accordé deux minutes de grâce, la dompteuse reprit +tout bas en s'adressant à Valentine: + +--Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de +l'enfer. Le diable et ces gens-là, vois-tu, c'est la même chose! + +--Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine. + +--Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'écria maman Léo. S'il les tenait en +Algérie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce +n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la +vérité que Fleurette a dite tout à l'heure: «Nous sommes tous ici comme +au milieu d'un naufrage.» Quoi donc! quand la perdition est là tout à +l'entour et qu'on ne sait plus à quel saint se vouer, il faut bien +donner quelque chose au hasard et même au diable; seulement j'ai mon +idée: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans +mes poches. + +--Prenez garde, bonne Léo, fit Mlle de Villanove, la moindre marque de +défiance anéantirait notre dernière chance de salut. + +Elle s'était levée, et son geste imposa silence à la dompteuse, qui +allait parler encore. + +--Sur cette dernière chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout +mon bonheur, tout mon coeur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule +pensée, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je réussirai, +moi, pauvre fille, à tromper l'astuce de ces démons... Etes-vous bien +décidé, Maurice? + +--Qu'ai-je à perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant. + +--Alors, tenez-vous prêt à toute heure. Il ne s'agit ni de liens brisés, +ni de barreaux attaqués avec la lime, suivez seulement celui ou celle +qui viendra et qui vous dira: _Il fait jour_. + +--Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en pâlissant. + +--Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec +une sorte de gaieté désespérée. + +--Quand on prononcera ce mot à votre oreille, reprit Valentine, je serai +là, bien près, et s'il y a péril, je le partagerai. + +--Si c'est comme ça que tu le consoles..., commença maman Léo. + +--Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un +nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas à moi, j'en suis +sûre. + +--Saquédié! saquédié! s'écria la veuve, voilà ce qui me donne la chair +de poule, c'est l'idée qu'on va perdre du temps à faire ce mariage, au +lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-là, +moi, je les enverrais je sais bien où, et quant à l'histoire d'avoir ou +de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie... + +Les lèvres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice. + +--Je suis Mlle d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine +à entendre; j'ai à venger mon père, j'ai à venger mon frère. Ils me +croient folle, ils ont raison peut-être, car j'ai pris, moi, pauvre +fille, un fardeau qui écraserait les épaules d'un homme. Ce n'est pas à +une fuite que je vais, c'est à une bataille. Mon mari doit le souffle de +sa poitrine à mon frère Remy d'Arx; mon mari doit être de moitié dans ma +vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne. +J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand +retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je +pourrai prouver la légitimité de ma vengeance. + +Elle s'était redressée si belle et si fière que maman Léo et Maurice la +regardaient avec admiration. Il leur semblait à tous deux qu'ils ne +l'avaient jamais vue. + +Mais tout à coup sa physionomie changea, parce que le gardien +reparaissait à la porte. + +Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas: + +--Bonsoir, cousin, à vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera +pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme ça +dans la peine, ça m'a ôté l'appétit pour toute la journée. Venez, la +mère! + +Et elle poussa dehors maman Léo tout étourdie, mais sur le seuil elle se +retourna. + +Sa main toucha sa poitrine et ses lèvres, comme si elle eût envoyé à +Maurice tout son coeur dans un dernier baiser. + +Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide, +Valentine interrogea les deux côtés de la rue et ne vit rien de suspect. + +Elle monta la première. + +Maman Léo dit au cocher en haussant les épaules: + +--Voilà pourtant les gamins d'aujourd'hui! + +Elle ajouta tout haut en montant à son tour: + +--Que tu mériterais bien une taloche pour te comporter avec +l'impolitesse de laisser une dame en arrière! + +--Et la taloche vaudrait de l'argent au marché des gifles, pensa le +cocher, qui avait déjà mesuré plusieurs fois avec admiration l'envergure +de maman Léo. + +--Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main à sa compagne; +j'ai oublié un instant mon rôle; mais il est bien près de finir, et je +ne le reprendrai plus. + +Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au +cocher: + +--Rue du Mail, n° 3, et brûlez le pavé, vous aurez un bon pourboire. + +--Alors c'est toi qui commandes la manoeuvre? fit la veuve. + +--Oui, répondit Mlle de Villanove. + +Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Léo essaya de +renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbée. + +Quand la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue du Mail, devant la maison +n° 3, Valentine sembla s'éveiller d'un sommeil. + +--Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse. + +Elle s'interrompit pour ajouter: + +--Mais qu'as-tu donc? te voilà plus pâle qu'une morte! + +Valentine répondit: + +--Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais +quelqu'un... quelqu'un de bien cher! + +Elle se leva en même temps pour descendre. Maman Léo demanda encore: + +--Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi? + +--Je suis bien faible, répliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve +sauta la première sur le trottoir et reçut dans ses bras la jeune fille, +qui pouvait à peine se soutenir. + +Elles entrèrent toutes deux sous la voûte, où le concierge était en +train de fendre du bois pour son poêle. + +--Demandez-lui, prononça tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M. +Remy d'Arx. + +Ce mot valait toute une longue explication. + +--Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'étonne plus alors si tu trembles +la fièvre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur! + +Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dictée. Le +bonhomme, qui était courbé sur son ouvrage, se releva et les regarda +avec mauvaise humeur: + +--Là où demeure maintenant M. d'Arx, répondit-il brutalement, il n'y a +où mettre personne avec lui. + +--Et son domestique? murmura Valentine, Germain?... + +--Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est différent; son domestique +vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je +pense bien qu'il doit être levé à cette heure; j'entends monsieur +Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis +l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour ça. Montez au premier et +ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit. + +Valentine et maman Léo montèrent. À leur coup de sonnette discret, un +valet de bonne apparence, sans livrée, mais portant le grand deuil, vint +ouvrir. + +Elles n'eurent même pas besoin de parler. Aussitôt que le valet les eût +aperçues, il s'écria: + +--Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous êtes +en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend. + +--Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut à +une méprise. + +--Vous êtes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase, +mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend. + +Valentine et maman Léo entrèrent. Certaines maisons de la rue du Mail +sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre +elles qui ne déparerait point le faubourg Saint-Germain. + +Après avoir traversé une salle à manger et un salon hauts d'étage, tous +les deux vastes et meublés avec un goût sévère, mais où il régnait je ne +sais quel arrière-goût de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa +jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy +d'Arx. + +Le valet avait dit en les précédant: + +--Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit. + +Le cabinet était une pièce de la même taille que le salon, et dont les +deux hautes fenêtres donnaient sur une cour plantée d'arbres. Le bureau, +les sièges et la bibliothèque régnante étaient en bois d'ébène, dont le +poli austère ressortait sur le sombre velours des tentures. + +Il y avait auprès du bureau, dans le fauteuil où sans doute Remy d'Arx +avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme à cheveux blancs qui +portait la grande livrée de deuil. + +Cet homme, dont la figure était triste et respectable, repoussa des +papiers qu'il était en train de consulter et regarda les nouvelles +venues. + +Nous nous exprimons ainsi, parce que, paraîtrait-il, le Sexe de +Valentine n'était pas un mystère pour lui. En effet, il se leva et dit +avec une sorte de pieuse émotion: + +--Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre frère, mon maître bien-aimé, +m'a laissé l'ordre de commander ici jusqu'à votre venue, afin de vous +recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui +vous appartient. + +Maman Léo ouvrait de grands yeux. Les événements pour elle prenaient une +allure féerique. + +Son imagination était si violemment frappée que désormais aucune +surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inquiétude. + +Elle voyait partout la menace mystérieuse, et il semblait que le souffle +des Habits Noirs empoisonnât l'air même qu'elle respirait. + +Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle était prête à +affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas +au-dehors. + +Elle se tenait en arrière de Valentine et regardait avec une sorte de +terreur superstitieuse cette chambre où était mort un soldat de la loi +que la loi n'avait pas su défendre. + +Valentine, au contraire, était calme, en apparence du moins. + +Elle répondit au vieux Germain par un simple signe de tête, puis elle +marcha droit à un portrait posé sur chevalet entre les deux fenêtres et +que le jour frappait à revers. + +Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumière. + +La mélancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile. + +Valentine le contempla longuement, pendant que maman Léo et Germain se +taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher +et se joindre; sa paupière battit comme pour refouler des larmes. + +Elle ne pleura point. + +--Pourquoi m'avez-vous appelée Mlle d'Arx? demanda-t-elle en revenant +vers le bureau. + +Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut +comme un sourire. + +--Parce que je vous attendais, répondit-il; il y a bien longtemps que je +vous attends, et ce matin encore votre visite m'a été annoncée. Je vous +ai reconnue tout de suite; il m'a semblé voir monsieur Remy à l'âge de +quinze ans. Il était le vivant portrait de sa mère, de votre mère aussi, +mademoiselle, et je suis sûr qu'avec les habits de votre sexe vous +ressembleriez trait pour trait à feu notre bonne dame. + +Il avança le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita +Valentine à s'asseoir. Valentine prit le siège et dit: + +--Faites comme moi, bonne Léo, nous resterons longtemps ici. Germain, +qui tout à l'heure encore était le maître de cette maison, où il +remplaçait avec une véritable dignité le jeune magistrat décédé, avait +repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient à un +domestique, et il se fût offensé peut-être si Valentine l'eût traité +autrement qu'un serviteur. + +--Il y a eu, le mois passé, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai +dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'était alors un tout jeune homme, +il achevait ses études et me demandait parfois conseil. Quand il se +maria, il me garda, et la jeune dame, qui était belle comme les anges, +m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a +rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie +quand l'enfant vint: monsieur Remy. Après le père et la mère, ce fut moi +qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le père, la +mère et l'enfant; vous êtes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous +êtes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'espère que vous me +garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus. + +Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa. + +--Merci! fit-il. Je n'aurais pas été content de rester ici seulement +parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament. + +--Mon frère a fait un testament? murmura Valentine. + +--Il n'a pas pu en écrire bien long, répliqua Germain, et sa pauvre +main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine à +tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont à +vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas +écrit; ce sont toutes les paroles tombées de ses lèvres, et qui, toutes, +depuis la première jusqu'à la dernière, étaient prononcées pour vous. + +--Saquédié! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te +retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te +fâche pas, ça va partir. + +Germain la regarda, étonné de cette familiarité. + +--J'ai vu M. Bouffé, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui +avait les larmes plein les yeux, dans un rôle de valet fidèle, même +qu'on lui donna le prix Montyon au troisième acte, mais il n'était pas +de moitié si bien que vous. Dévidez votre rouleau, vénérable Germain, je +ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je +vaux. + +D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil +homme en ajoutant: + +--Voilà qui est fini, vous pouvez marcher. + +--Monsieur Remy, prononça Germain à voix basse, n'a pas eu la force de +m'en dire bien long, mais il m'a parlé d'une bonne dame, montreuse +d'animaux, je crois, à qui Mlle d'Arx doit beaucoup de reconnaissance. + +--C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien +de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici +pour flâner. + +--Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas. +Monsieur Remy m'avait défendu de faire aucune démarche, pour vous +joindre, avant un mois écoulé, mais il avait ajouté: «Elle viendra +d'elle-même; je suis sûr qu'elle viendra.» + +J'attendais. Ce matin on m'a annoncé un commissionnaire qui demandait +Mlle d'Arx. Je l'ai fait introduire auprès de moi, il m'a dit que vous +deviez venir et m'a dépeint le costume sous lequel vous vous +présenteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume. + +Maman Léo et Valentine échangèrent un regard. + +--Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler. +Il est sorti en disant: «Priez Mlle d'Arx de m'attendre, car je +reviendrai.» + +Valentine demanda: + +--Comment était fait ce commissionnaire? + +En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de +ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine +prononcèrent en même temps le nom de Coyatier. + +--Méfiance! murmura maman Léo, dont les sourcils étaient froncés. + +--Je n'en suis plus à la méfiance, répliqua Valentine avec son sourire +triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez +dans la cage de vos bêtes féroces, vous auriez été perdue. + +--C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux. + +--Ce que je désire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde +mon frère; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour +vous entendre. + + + + +XXVII + +La visite des Habits Noirs + + +Germain demanda: + +--Mademoiselle d'Arx désire-t-elle que je lui raconte le passé? elle a +le droit de tout savoir, et parmi les dernières paroles de mon cher +jeune maître, il y avait celle-ci: «Que ma soeur n'ignore rien...» + +--Je sais tout, interrompit Valentine. + +--Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante +histoire et il y a bien des douleurs dans l'héritage que vous allez +recueillir. Jusqu'à ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait +encore, malgré le grand travail qui prenait toutes ses heures; +j'entends: il cherchait toujours sa soeur, la pauvre enfant disparue +lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus, +c'est que le hasard vous avait envoyée sur son chemin, trompant sa +tendresse et le condamnant à ce supplice atroce dont il est mort... car +ce n'est pas le poison qui l'a tué. + +--C'est moi qui l'ai tué, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle +était plus pâle qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite +sur son siège. Maman Léo suait à grosses gouttes. Germain courba la tête +et dit tout bas: + +--Il y a des familles qui sont condamnées. + +«Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il eût craint +un conseil; je ne connaissais la fiancée de mon maître que pour l'avoir +entrevue à travers un voile, le soir où il revint du palais, évanoui, et +ce n'est pas à cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout à +l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable où mon maître était +engagé. Je savais seulement, ou plutôt, je voyais qu'il devenait sombre, +inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur +son front, et je devinais peut-être la nature du péril qui le menaçait, +car la fièvre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il +était magistrat comme son père, et son père était tombé en faisant son +devoir. Le jour même de la signature du contrat, vers quatre heures du +soir, on le rapporta ici. Il n'était pas mort, mais il ne bougeait ni ne +parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir. + +«Il resta ainsi toute la soirée. J'avais fait appeler plusieurs médecins +qui vinrent et se consultèrent longuement. + +«Quand ils se retirèrent, l'un d'eux me dit: + +«--Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il +faudrait lui avoir un prêtre. + +«Jusqu'à ce moment-là, j'avais espéré en sa jeunesse et en la force de +sa constitution. + +«Un autre docteur me demanda: + +«--N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prévenir ses parents ou +du moins ses amis. + +«J'envoyai chercher le curé de Notre-Dame-des-Victoires, l'abbé +Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de +grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois dès le +matin chez monsieur Remy, qu'on éveillait pour le recevoir, et il +disait: «J'ai besoin de tant pour mes pauvres.» + +«On lui payait son dû. + +«Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une +pierre. + +«M. le curé s'agenouilla auprès du lit et pria, mais tout cela ne dura +pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient. + +«--Garçon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa +connaissance à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai +prêt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point +craindre, car jamais il n'a rien refusé à ceux qui souffrent. Les âmes +comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit +à Dieu. + +«De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait +point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tâche. + +«Je songeai pourtant tout à coup à un homme de grand âge qu'il estimait +fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour +son grand travail. J'envoyai rue Thérèse chez le colonel Bozzo-Corona. + +À ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement +que le vieux valet s'arrêta. + +--Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est +qu'il avait une figure bien vénérable et que monsieur Remy n'accueillait +personne si affectueusement que lui. + +«Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr +Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre +quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, dès son +entrée, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en +pleurant. + +«Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air ému. Ce fut d'eux que +j'appris dans ses détails la scène de la rue d'Anjou-Saint-Honoré. + +«Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui +était la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante: + +«--N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver? + +«Le Dr Samuel répondit: + +«--La vie ne tient plus en lui que par un fil. + +«Et quelques minutes après il ajouta: + +«--Le voilà qui meurt... il est mort! + +«--Était-ce vrai? interrompit Valentine, qui écoutait, la face livide, +mais les yeux secs. + +«--Non, répliqua Germain, ce n'était pas encore vrai; mais je le crus, +car les yeux de mon maître étaient sans regard et ma main, que +j'approchai de ses lèvres, ne sentit que du froid. + +«Le colonel s'approcha de moi et me dit: + +«--Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi +autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun +l'accomplissement d'une tâche qui a occupé son existence tout entière. + +«C'était vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donné à +entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en +cas de malheur, car M. d'Arx avait la pensée d'un malheur, c'était au +colonel Bozzo que je devrais m'adresser en première ligne. + +«Je savais aussi que le secrétaire de mon maître était plein de papiers +ayant rapport à cette oeuvre mystérieuse que je croyais commune entre +lui et le colonel. + +«La responsabilité qui pesait sur moi en ce moment terrible m'écrasait. +Peut-être ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me +rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit où M. d'Arx +mettait la clef de son secrétaire, et je revenais déjà vers le colonel +pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui était penchée sur +mon cher maître, s'écria par trois fois: + +«--Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort! + +«Le colonel Bozzo, à ce moment même, tendait la main pour prendre la +clef du secrétaire. + +«Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon +refus en m'élançant tout joyeux vers le lit. + +«Le lit fut aussitôt entouré par le colonel et ses amis, qui semblaient, +en vérité, aussi contents que moi. + +«Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma +joue, que j'approchai tout contre ses lèvres, sentit un souffle. + +«Mais si faible! + +«--Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-être le commencement +d'une crise favorable; aidez le miracle à s'accomplir. + +«--Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme +s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant. + +«Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le médecin à mains +jointes. + +«Il répéta en prenant le poignet du malade pour lui tâter le pouls avec +soin: + +«--Ce serait en effet un miracle. + +«Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres médecins +s'étaient consultés et il écrivit une ordonnance. + +«On ne parla plus de la clef du secrétaire. Le colonel dit seulement en +me prenant à part: + +«--Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intérêts sont aussi bien +entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je +reviendrai demain matin à la première heure. + +«Ils s'en allèrent ensemble comme ils étaient venus. La comtesse Corona +voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonnée +par le Dr Samuel fut apportée; je ne sais quelle vague défiance était en +moi contre ce médecin qui avait dit en parlant de mon maître vivant: «Il +est mort.» + +«Au moment où je voulus donner la potion, me disant en moi-même que +c'était peut-être le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement +faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous +allez le voir. + +«Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je +m'installai pour passer la nuit auprès de lui. + +«Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui +allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une +sorte de vague enveloppait ma pensée et je voyais comme au travers d'un +voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient +ennemis. + +«Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes +pieds comme si une main m'eût soulevé. La voix de monsieur Remy, bien +faible, mais très distincte, parlait à côté de moi. + +«--Donne-moi à boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure. + +«--Remy, mon cher maître, m'écriai-je croyant rêver, car je l'appelais +souvent par son nom de baptême, pour l'avoir eu autrefois tout enfant +sur mes genoux, ai-je donc eu le coeur de dormir et m'avez-vous appelé +déjà? + +«En même temps je m'approchais avec un verre d'eau. + +«--Tu n'as pas dormi, me répondit-il, ma langue vient de recouvrer sa +liberté comme si on eût brisé le lien qui l'attachait. Va chercher un +verre dans le buffet et de l'eau à la fontaine: ces hommes ont été +autour de la table. + +«--Et vous croiriez?..., commençais-je. + +«Il m'interrompit en disant: + +«--Va, j'ai grand-soif! + +«Je revins tout courant après avoir pris de l'eau fraîche à la fontaine, +et il but avec avidité. + +«--Ce sont ces hommes qui m'ont tué, me dit-il de sa pauvre belle voix +tranquille et grave en me rendant le verre. + +«Et comme je balbutiais dans ma stupéfaction les mots justice, +tribunaux, il sourit d'un air découragé. + +«--Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vérité, +murmura-t-il, et c'est à peine si j'ai quelques heures. À quoi bon +essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste. + +«--Mais vous les avez donc vus! m'écriai-je, vous les avez entendus! + +«--J'ai tout entendu et tout vu, répondit-il. Ma jeunesse et ma force +n'ont rien pu contre eux, que pourrait désormais mon agonie? Allume du +feu. + +«Je crus avoir mal entendu, car les idées se brouillaient dans ma +cervelle en fièvre. Monsieur Remy répéta d'un accent impérieux: + +«--Allume du feu! + +«J'obéis et la flamme brilla bientôt dans le foyer. + +«--Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon maître, +dont la voix semblait déjà plus faible. Ouvre le secrétaire. + +«J'ouvris le secrétaire. + +«--Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous, +depuis le premier jusqu'au dernier, et brûle-les devant moi. + +«Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien; +c'étaient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait +depuis des années, des pièces à l'appui, des documents, le produit d'une +immensité d'efforts, de recherches et de fatigues. + +«--Ma soeur viendra, pensa tout haut mon maître (et c'était la première +fois que je l'entendais parler de sa soeur), elle trouverait tout cela, +elle voudrait continuer l'oeuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme +je vais mourir elle mourrait! + +--Les papiers ne furent pas brûlés, je suppose! demanda ici Valentine, +dont les yeux brillèrent. + +--C'était sa volonté, répondit le vieux valet, les papiers furent brûlés +comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier. + +--Alors, dit la jeune fille en baissant la tête, il ne me reste rien, je +n'ai plus d'arme pour combattre! + +--Il souhaitait justement cela, répondit encore Germain, il voulait +rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses +derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pensée que celle de sa +soeur. Mais à quoi bon parler? Vous allez voir tout à l'heure comment il +vous aimait. + + + + +XXVIII + +La mort de Remy + + +Depuis le commencement de cette scène, maman Léo n'avait pas prononcé +une parole. Elle écoutait, dominée par une religieuse émotion. + +Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui +était dans ses veines bouillait. + +On avait essayé de mettre l'impossible comme une barrière entre elle et +l'idée de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui +emplissait le coeur. + +En ce moment, l'image de Maurice lui-même se voilait dans son souvenir. + +Elle voyait Remy d'Arx pâle sur son lit d'agonie. + +La première parole prononcée par Germain, qui reprenait son récit, fit +bondir le coeur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi: + +--Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se +parlait à lui-même. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononcés +par lui est resté dans ma mémoire. + +Il disait: + +--L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup +mortel! Ils savaient que cette passion était sans issue; ils l'ont fait +naître; ils l'ont chauffée jusqu'au délire!... Y a-t-il quelque chose +au-dessus du délire?... car j'ai fait ce que le transport lui-même +excuserait à peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'abîme +ouvert et me dire que mon malheur était un crime! + +Valentine se couvrit le visage de ses mains. + +--J'ai compris plus tard, prononça tout bas le vieux valet, ce que mon +maître entendait par ces mots: _l'arme invisible_. Il y a sur la terre +des hommes plus noirs que le démon. + +--Moi, dit maman Léo, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse +comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu. + +Les deux mains de Mlle d'Arx tombèrent, découvrant son front rougissant. + +--Pas un mot de plus! prononça-t-elle presque rudement. Je respecte la +volonté de mon frère mort, mais ces hommes ont tué aussi mon père et ma +mère, ma vengeance est à moi, je n'en dois compte qu'à Dieu! + +La veuve et le vieux valet baissèrent à la fois les yeux devant sa +beauté, qui avait des rayonnements tragiques. + +--Vous plaît-il que j'achève mon récit? demanda Germain avec une sorte +de timidité. + +--Je le veux, répondit Valentine. + +Germain reprit aussitôt: + +--Le foyer était plein de flammes; monsieur Remy avait réussi à se +soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'années, le +travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'oeuvre de +destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait: + +«--Brûle! brûle! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui +naîtront de ces cendres! + +«À l'écouter je reprenais malgré moi de l'espoir, car sa voix devenait +plus forte, et il y avait parfois des étincelles dans ses yeux. + +«La fièvre trompe ainsi toujours. + +«Quand les dernières fumerolles s'envolèrent, il laissa retomber sa tête +sur l'oreiller et murmura: + +«--Comment combattrait-elle désormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme? + +Valentine avait aux lèvres un sourire farouche. + +--Saquédié! dit maman Léo, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me +fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres +tout exprès pour te faire avaler! + +--Laissez parler Germain, répliqua seulement Valentine. + +Le vieux valet poursuivit: + +--Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il était accablé de +fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du +secrétaire, celui de droite. Derrière ce tiroir, il y avait une cachette +et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une +adresse: _Marie-Amélie d'Arx_. + +La veuve rapprocha son siège, dominée par une curiosité nouvelle, et +Valentine murmura d'une voix émue: + +--C'est donc là mon véritable nom! + +--C'est celui que vous reçûtes au baptistère de la cathédrale de +Toulouse, le 30 octobre 1819, répondit Germain. J'étais là; feu ma bonne +femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la cérémonie, +et ce fut moi qui vous portai dans mes bras. + +«Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un témoin, et je +m'interroge moi-même avant de vous donner les actes qui vont faire de +vous l'héritière légitime de mes maîtres. + +«Vous étiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la dernière +fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience! + +«Ou plutôt je reconnais en vous votre sainte mère, dont vous êtes le +vivant portrait. + +«Quand mon maître eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur +l'enveloppe, pensant tout haut: + +«--Elle va rester la dernière, elle va rester seule. + +«Puis il me regarda en face et ajouta: + +«--Germain, ceci est le nom de ma soeur; tu l'aimeras, tu la serviras, +tu la défendras. + +«Il ouvrit l'enveloppe. + +«--Voici, reprit-il, l'acte de naissance de Mlle d'Arx; tu connais aussi +bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle +se nomme aujourd'hui Mlle Valentine de Villanove. + +La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait: + +--Ce fut seulement à cette heure que je compris tout. + +«Je mis un genou en terre devant mon jeune maître et je lui dis: + +«--Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu guérira la +blessure de votre âme. + +«Il secoua la tête lentement. + +«--Dieu est bon, me répondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant, +je peux regarder le fond de mon coeur. + +«Ses yeux étaient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un +enfant. + +«Il avait sa main dans la mienne; la résignation calme comme un sourire +épanouissait ses lèvres décolorées. + +«Sa paupière se ferma à demi parce que l'épuisement venait. + +«Il m'envoya encore au secrétaire, où je trouvai, sur ses indications, +les actes de décès de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre père et +votre mère. + +«Quelques mois auparavant, à ma grande surprise, à ma grande inquiétude +aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy +avait réalisé à la hâte tous les biens immeubles de sa famille, et au +lieu d'acheter, avec le prix considérable de cette vente, des valeurs +françaises, il avait pris des consolidés d'Angleterre et des bons +autrichiens. Tous les titres étaient dans le secrétaire. Il me dit: + +«--Germain, je n'ai pas retiré des biens de mon père une somme égale à +leur valeur parce que je me suis trop pressé. L'événement a prouvé que +je n'avais pas de temps à perdre. Néanmoins, tu dois trouver dans la +caisse qui est à gauche du secrétaire et dont voici la clef des titres +au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de +un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point +rester ici. Aussitôt que je serai mort, tu la mettras en lieu sûr. Elle +appartient tout entière à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur, et c'est à toi +que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il +voulut se mettre sur son séant. Je l'y aidai. Je n'avais déjà plus +d'espoir, car le signe de la mort prochaine était sur son front +bien-aimé. + +«Il me demanda du papier, une plume et de l'encre. + +«J'hésitais à obéir, car sa tête vacillait sur ses épaules, mais il me +regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: Dépêche-toi, Germain, +ou je n'aurai pas le temps! + +«Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour écrire. D'une main je tenais +le flambeau, car il disait déjà que la lumière faiblissait; de l'autre +je lui présentais l'écritoire où sa main tremblante avait peine à +tremper la plume. + +«Il traça quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne +pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer: + +«--Il faut pourtant qu'elle ait ma dernière pensée; il faut que je lui +parle en frère... en père, car j'ai remplacé celui qui n'est plus. + +«Et ses doigts se raffermirent. + +«Le jour naissait derrière les rideaux de la croisée. + +«Il n'avait pas encore achevé, quand on sonna à la porte extérieure. + +«--Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir. + +«Il avait deviné; c'étaient les trois hommes de la veille: le colonel +Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatrième s'était joint à +eux, que j'entendis nommer M. de la Périère. + +«Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel +avait été l'effet de sa potion et dit: + +«--Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets +secondaires de la belladone sont aisés à combattre. + +«M. de la Périère ajouta qu'il était envoyé personnellement par Mme la +marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignorât point tout l'intérêt +qu'elle portait à sa santé. + +«Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon maître fort agité. Il +me demanda si l'on avait parlé de Mlle de Villanove, et sur ma réponse +négative il m'ordonna de faire porter immédiatement chez un pharmacien +qu'il me désigna la potion du Dr Samuel. + +«Mais je n'étais pas encore à la porte, qu'il me rappelait, disant: + +«--C'est folie, ma tête s'égare. Si l'on trouvait là-dedans ce que je +crois, ce serait une arme, c'est-à-dire une tentation, c'est-à-dire un +danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je +ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation! + +«Il fallut obéir, car sa voix était impérieuse et son regard commandait. + +«Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau. + +«Cette fois, c'était la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis +a remplacé mon maître comme juge d'instruction. Il arrivait, assisté de +son greffier; il fut reçu, mais monsieur Remy avait reposé sa tête sur +l'oreiller et s'était retourné du côté de la muraille. + +«M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obtînt aucune +réponse à ses demandes concernant l'événement de la rue d'Anjou, +auxquelles il mêlait des observations ayant trait au meurtre de la rue +de l'Oratoire et à la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat +instructeur. + +«Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps: + +«--Le plus souvent qu'il répondra! + +«--Monsieur et cher collègue, dit le Perrin-Champein en levant le siège, +vous me voyez désolé du triste état où je vous laisse; une parole est +bientôt dite, et la bonne volonté vous manque peut-être un peu; +néanmoins j'aime à croire que votre silence, qui est en soi fort +extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre +conscience de juge. + +«Sur le carré il me demanda: + +«--Votre maître n'a-t-il point parlé de toute la nuit?... Mais vous ne +me répondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme, à vous revoir! Tout +cela est fort extraordinaire, mais j'en ai débrouillé bien d'autres, et +en thèse générale, les interrogatoires ne servent à rien. C'était un +garçon fort instruit, assez capable et surtout terriblement protégé! +Maintenant le voilà qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il +ne l'a pas tout à fait volé. + +«Je m'entendis appeler comme je refermais la porte. + +«--Dépêchons, Germain, dépêchons, me dit mon maître qui faisait effort +pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande à Dieu, c'est +qu'il me donne le temps de finir. + +«Je l'aidai encore à se mettre sur son séant, et il reprit sa tâche, qui +devenait à chaque instant plus difficile. + +«Sa figure changeait à vue d'oeil, ses tempes étaient baignées d'une +sueur froide. + +«Au moment même où il achevait, on sonna pour la troisième et dernière +fois. + +«--Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier, à _elle_, à +elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a coûté ce +suprême travail. Va ouvrir, c'est la prière qui vient. + +«Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre +vue qui perce les murailles. C'était la prière. Le vieux curé +Desgenettes entra et lui donna l'extrême-onction. Mon maître répondit +jusqu'au bout les raisons latines, après quoi sa tête tomba sur +l'oreiller. Le vieux prêtre l'embrassa en murmurant: «Priez, âme +chrétienne!» et mon maître prononça votre nom. + +«Je m'approchai. Il n'était plus. Je lui fermai les yeux... + +Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard. + +Il entrouvrit les revers de sa livrée et prit dans son sein un pli qu'il +tendit à Mlle d'Arx en disant: + +--J'accomplis l'ordre que j'ai reçu et vous remets le testament de votre +frère. + + + + +XXIX + +Le testament + + +Un sanglot avait essayé de soulever sa poitrine aux dernière paroles du +vieux Germain, mais elle l'avait comprimé par un effort violent. + +Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes, +quelque chose qui ressemblait à la sévérité d'un juge. + +Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit: + +--Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je +sois seule pour prendre connaissance de la dernière volonté de mon +frère. + +Germain et la veuve se levèrent aussitôt. Comme ils allaient sortir, +Valentine ajouta: + +--Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez +près de moi. + +--Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman Léo. + +--Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez. + +La dompteuse et Germain sortirent. + +Maman Léo se laissa conduire jusque dans la salle à manger, où elle +tomba sur un siège en murmurant: + +--Saquédié! moi, je suis brisée comme si j'avais reçu une danse! Cette +enfant-là va faire un malheur! Il n'y a pas à dire, le juge +d'instruction était bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la +pauvre fillette avait bien assez à s'occuper de notre Maurice. + +Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la tête +inclinée. Il s'arrêta tout à coup devant maman Léo. + +--Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle obéisse à la +dernière volonté de son frère? + +--Je crois qu'ils sont tous les mêmes dans cette famille-là, répliqua la +veuve, ils ont un diable dans le corps. + +Germain se redressa, ses yeux brillaient. + +--Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et +quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la +bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la +soeur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le +courage d'un lion! + +Il se laissa choir lourdement à son tour sur un siège et mit sa tête +entre ses mains. + +Au bout de quelques minutes, maman Léo reprit la parole avec un certain +embarras. + +--Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte, +parce que ça n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on +ne se fait pas, c'est sûr et moi, la sensibilité me creuse. Sans vous +commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce? + +Germain releva d'abord sur elle un regard scandalisé, mais en voyant la +bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enluminées, il +eut presque un sourire et dit: + +--Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la mère! Tout le monde +ne peut pas être des duchesses et marquises; vous m'allez, à moi. Il +faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un +autre. Je vas vous servir un petit déjeuner, après quoi vous aurez du +vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se trémousser +contre ces coquins-là! + +Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque +sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aimée, Valentine était +revenue vers le portrait. + +Elle avait roulé un siège jusqu'auprès de la peinture, comme on fait +quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul à seul +avec un ami cher, après l'absence. + +Ce n'était qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la +toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait +le don de faire vivre les morts. + +Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile +d'Apelle trompa Zeuxis lui-même. Ingres, ce peintre tant et si amèrement +outragé, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une mère. + +Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux à une exposition +particulière, ouverte voici déjà bien longtemps, au bazar +Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du _Journal des Débats_, +percer la foule et s'élancer les bras tremblants vers le portrait de +Bertin l'ancien, qui semblait prêt à se lever, les mains appuyées sur +les bras de son fauteuil. + +Chez nous les querelles d'école, en musique, en peinture, en littérature +aussi, sont aveugles jusqu'à la stupidité. + +Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la +ressemblance était si poignante que Valentine restait là le coeur +étreint, l'esprit frappé comme à l'aspect d'une vision évoquée. + +C'était bien là ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces +héroïques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bonté, mais dont +le front semblait marqué d'un signe fatal. + +Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, prête à parler, et parmi l'austère +noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'épanouir +jamais. + +Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx +était grave auprès d'elle. Remy d'Arx évitait Valentine comme on fuit +instinctivement le malheur ou la destinée. + +Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si +brillant, si aimé, était loin d'elle et causait, par exemple, avec la +belle comtesse Corona. + +--Je croyais qu'il me détestait, murmura-t-elle, et ce fut sa première +parole: _il avait peur de moi_, il me l'a dit lui-même. Il devinait le +coup mortel que j'allais lui porter. + +Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la +toile Remy laissait tomber sur elle. + +--Il était jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le +regardaient d'en bas et leur jalousie était presque de la haine. Les +voilà bien vengés! Il est mort à force de souffrir! Il y a eu des hommes +assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que +le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures. +Ils l'ont tué à petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable +barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tenté de +déshonorer son âme... + +Elle resta un instant silencieuse, puis ses lèvres s'entrouvrirent pour +exhaler ce nom et ces mots: + +--Remy... mon frère! + +Puis encore elle déchira l'enveloppe et déplia le papier que l'enveloppe +contenait. + +C'était une pauvre écriture, pénible et tremblée, dont le désordre lui +arracha sa première larme. Elle lut tout bas: + +«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En +présence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma +dernière pensée à Marie-Amélie d'Arx, ma soeur bien-aimée, malgré le nom +de Valentine de Villanove qu'elle a porté pendant l'espace de deux ans, +par suite d'une fraude ou d'une erreur. + +«Les pièces à l'appui de cette assertion sont déposées entre les mains +du plus fidèle ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma +famille depuis plus de quarante ans. + +«Marie-Amélie d'Arx est mon héritière unique et légitime; néanmoins, et +pour le cas où son état civil lui serait contesté, je déclare lui donner +et lui léguer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit même sous +celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalité de +mes biens meubles et immeubles. + +«Mourant comme je le fais dans la plénitude de ma raison, je signe et je +date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.» + +Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx signé lisiblement et +d'une main assez ferme. + +On voyait bien que l'agonisant avait dépensé là tout ce qui lui restait +d'énergie. + +Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus +confus, parce que la main avait graduellement faibli. + +Valentine put lire néanmoins à travers ses larmes: + +«Ma soeur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aimé. + +«Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre mère +peut descendre au fond de mon coeur, guéri de sa blessure. + +«Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'oeil de Dieu qui +m'appelle, je t'aime comme l'enfant chérie dont je contemplais jadis le +berceau et dont je surveillais le souriant sommeil. + +«Nous avons été bien malheureux, ma soeur, j'espère que ma mort achèvera +de payer notre dette de misère. + +«Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous +exaucez ma prière. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple; +n'essayez pas de combattre ces hommes qui possèdent un pouvoir +surnaturel. + +«Ce que je n'ai pu faire, moi qui étais armé de la loi comme un soldat +porte l'épée, moi que ma fonction semblait rendre invulnérable, moi qui +passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait +folie de votre part à le tenter. + +«Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'êtes qu'une pauvre +enfant isolée, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous +protègent en apparence ou du moins presque tous sont affiliés à la +ténébreuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tué. + +«Je ne vous apprends rien en vous disant que vous êtes au milieu des +Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme +infernale pour assassiner le seul homme peut-être qui pût combattre avec +avantage la terrible association. + +«Sauf Mme la marquise d'Ornans, pauvre victime désignée d'avance à leurs +coups et qu'ils ont frappée dans son fils unique, sauf Francesca Corona +(et je n'oserais répondre d'elle absolument), tous les autres sont des +scélérats abrités derrière une sorte de rempart magique. + +«Valentine, l'esprit s'éclaire à l'heure de mourir, la vengeance +n'appartient qu'à Dieu. Si j'avais été seulement un juge, peut-être ne +tomberais-je pas écrasé dans la lutte. + +«Mais il y avait autre chose en moi que le zèle du magistrat, il y avait +la passion de l'homme qui se venge. + +«Valentine, ma soeur chérie, songe à toi, songe surtout à celui que tu +aimes, à Maurice, qui ne m'ayant plus pour démêler son innocence au +milieu des preuves mensongères accumulées par mes assassins, va retomber +tout au fond de son malheur. + +«Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on +appelle des gens instruits, avisés, prudents; il a cette cruelle sagesse +qui ne croit à rien en dehors des choses admises par le sens commun; +tout ce qui sort de la vraisemblance acceptée lui semble fabuleux et +indigne d'occuper un brave esprit. + +«Son opinion est faite par mon opinion même, dont il prendra le +contre-pied; j'étais à son sens un rêveur et il est un sage; là où j'ai +dit non, il dira oui. + +«Maurice sera renvoyé devant les assises, Maurice sera condamné; aucune +éloquence d'avocat, aucune perspicacité de magistrat, nulle puissance +humaine, en un mot, ne peut empêcher le jury en pareille circonstance de +répondre: «Oui, l'accusé est coupable.» + +«Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton père, ta mère, ton +frère au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine, +laisse la haine, songe à l'amour, sauve Maurice! + +«Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'évasion, la fuite sans espoir +de retour, le changement de nom et la vie cachée loin, bien loin au-delà +de la mer. + +«Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche, +tu peux répandre l'or à pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher +ton bonheur. + +«Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la +dernière ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et +sois heureuse!» + +Valentine resta un instant immobile, les yeux fixés sur le dernier mot, +qui n'était pas achevé. + +Elle porta le papier à ses lèvres et le baisa à la place même où la main +du mourant s'était arrêtée. + +Puis elle se laissa tomber à genoux, et ainsi prosternée, elle regarda +le portrait de son frère, qui semblait vivre. + +Qui semblait vivre et répéter encore la dernière pensée du vaillant et +malheureux jeune homme: «Ma soeur, ne me venge pas!» + +Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les lèvres de +Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura: + +--Pardonne-moi, pardonne-moi, mon frère, car je vais te désobéir! + +--Ah! ah! dit une rude voix derrière elle, c'était pourtant un bon +conseil qu'il vous donnait là, le défunt. + +Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait +parlé et qui était venu la demander déjà dans la matinée était sur le +seuil et refermait la porte. + + + + +XXX + +Le commissionnaire + + +Coyatier, car c'était bien lui, ne fit qu'un pas à l'intérieur de la +chambre; il resta debout devant le seuil et ôta sa casquette, découvrant +le poil crépu qui se hérissait sur son crâne. + +Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui +ôtait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance +robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un +messager tel que lui. + +--Alors, dit-il avec ce mélange d'effronterie et de timidité qui était +le caractère le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons +pas l'idée d'obéir à ce pauvre M. d'Arx? + +Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme +s'ils eussent été éblouis. + +--Avancez, dit-elle au lieu de répondre. Coyatier s'approcha. + +--Nous avons à causer, dit-elle encore, asseyez-vous là. + +Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le +marchef eut un mouvement d'hésitation. + +--Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir où il s'asseyait, +car je ne lui ai jamais fait de mal. + +--Vous avez parlé de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez +donc ceux qu'il me donne dans cet écrit? + +--Non, répondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre, +lui aussi, et moi, qui ne suis pas payé pour aimer les juges, je lui +avais dit d'avance qu'il allait à la boucherie. Ce n'était pas le +premier venu, ce juge-là, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus +braves que lui. Il savait que je lui disais la vérité; mais il continua +de suivre son chemin, jusqu'au cimetière. Chat échaudé craint l'eau +froide, je pense bien qu'avant de tourner l'oeil, M. d'Arx vous aura +défendu de jouer avec le feu. + +--C'est vrai, prononça tout bas Valentine. + +--Il m'avait payé pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit +fidèlement tout ce que je savais. Ce n'était pas de la trahison; ces +gens-là ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble à +du dévouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent +quand ils ont besoin de mon obéissance. Je me souviens de la première +parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque +dans mon galetas de la barrière d'Italie... Et il fallait un crâne +ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! Ça me plaît à +moi, le courage, parce que j'ai été une manière de lion avant de tomber +chien enragé. Je lui dis: «Monsieur le juge, si dans mon idée c'était +possible d'assommer les Habits Noirs ou de les brûler, il y aurait du +temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme +d'un bourreau et m'ont forcé à tuer en m'étranglant. Mais rien ne peut +contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.» + +«Cet homme-là n'était pas de ceux qui haussent les épaules quand on leur +parle. Il savait qui j'étais et je ne veux pas dire qu'il me regardait +sans répugnance; mais enfin, il m'écoutait. Sa première réponse fut +celle-ci: «J'ai fait le sacrifice de ma vie.» + +«C'était un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les +tient, et vous avez le même sang que Remy d'Arx dans les veines. + +--Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'auprès de lui et +s'assit, je vous regarde sans répugnance: vous êtes l'homme qu'il me +faut. + +Le marchef recula son siège. Il y avait sur son rude visage une +expression de tristesse. J'allais dire de pudeur. + +--N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je +hais les femmes, j'ai peur des femmes. + +--Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une +voix contenue, mais si profondément vibrante que le marchef eut un +frémissement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup. + +--Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me +laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai +que vous êtes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la +mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant, +mais parce que vous causez là de bonne amitié avec le maudit qui fait +horreur aux scélérats, qui se fait horreur à lui-même. Savez-vous bien +que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits +Noirs, les Habits Noirs, tout damnés qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni +soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi +eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils +voient rouge de sang jusqu'au coude. + +Il étendait sa main énorme, dont les veines gonflées semblaient prêtes à +éclater. + +Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui était glacée, mais qui ne +tremblait pas. + +Le bandit la regarda avec une sorte d'étonnement attendri. + +--Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela +pour sauver l'homme qui vous aime! + +--L'homme à qui j'ai donné mon coeur, répliqua Valentine dans un élan de +soudaine énergie, je ne le sépare pas de moi-même; lui et moi nous ne +faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'âme est à lui: ma vengeance, +c'est sa vengeance. + +Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement. + +--C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre +gaieté; je connais les lapins de son numéro, il aimerait mieux la clef +des champs que toutes vos belles phrases! + +Il ajouta en changeant de ton: + +--J'étais venu pour régler la chose de son escampette; est-ce que vous +auriez changé d'idée? + +--Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard brûlant. + +--Ah! ah! fit le marchef, en cherchant à éviter le feu de ces prunelles +qui l'éblouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver? + +--Non, répliqua encore Valentine d'un accent bref et dur. + +--Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc à la +première idée du colonel; un verre de poison partagé à deux? + +--À quoi bon le sauver! s'écria impétueusement Valentine; tant que ces +hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa tête? + +--Ça, c'est la pure vérité. + +--Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles +jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je +sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entraîne? Il y a des +instants où, dans mon coeur qui déborde de tendresse, je ne trouve plus +de place pour la haine; il y a des instants où je me vois entourée de +trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx, +pour la soeur de Remy d'Arx, la pensée seule du bonheur est une impiété! +Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul +ne sait le secret de cette redoutable comédie! Mais sais-je moi-même si +je n'ai pas été, si je ne suis pas toujours folle? Mon père, ma mère, +dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon frère, ce +noble et cher ami, tous ceux-là ne sont plus! + +«Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en équilibre au bord +d'un abîme, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le +seul amour de ma jeunesse, mon fiancé, mon mari, sur la tête de qui le +même glaive meurtrier est suspendu par le même fil! Je suis Corse, c'est +vrai, et toutes les fibres de mon être tressaillent à la pensée de punir +les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout, +mais j'aime jusqu'à l'idolâtrie, et ce qui semble en moi démence, c'est +la vérité même, la lumière faite par l'amour! + +Elle s'interrompit, et son regard découragé s'arrêta sur Coyatier, +tandis qu'elle murmurait: + +--Mais comment pourriez-vous me comprendre? + +Le grossier visage du bandit avait une expression étrange. + +--Je ne comprends peut-être pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu +s'en faut, en définitive. J'ai été un homme, il y a des heures où je +m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net; +que voulez-vous de moi? + +Valentine fut un instant avant de répondre, et pendant toute une minute +ils se regardèrent fixement. + +Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble; +dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de résister +à un enthousiaste entraînement. + +Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole: + +--Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il à voix basse; je suis ici +par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout +ce qui se passait entre nous. + +--Je m'en doutais, fit Valentine, et malgré cela, quelque chose me +disait que vous ne me trahissiez pas. + +--Ce quelque chose là disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu'à un +certain point pourtant. Dans cet enfer, où ils régnent et où nous sommes +tourmentés par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout à fait +vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire +encore un mot, et puis vous répondrez à ma dernière question, car le +temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'île de +Corse, où est notre refuge, tout de suite après le meurtre de Hans +Spiegel, pour lequel votre Maurice va être condamné; on avait surpris +mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se défaire +de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai reçu contrordre le +jour même de mon départ, qui était le jour où vous fûtes amenée à la +maison du Dr Samuel. On me déguisa en malade, et je fus mis à +l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et +pour Maurice, qui étiez alors les deux seules créatures humaines +possédant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres +qui sont dans le même cas que vous: Maman Léo, le vieux Germain et moi. +Allez, on vous écoute! + + + + +XXXI + +Le coeur de Valentine + + +Les sourcils de Valentine étaient froncés par l'effort de son travail +mental. + +--Vous êtes condamné comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas. + +--Je suis toujours condamné, répondit Coyatier, mais je me rachète +toujours. Le Père se connaît en hommes; ça ne l'embarrasserait pas de +remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil, +mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef. + +--Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille. + +--Ça, c'est bien sûr, dit le bandit, et il faudrait être fou pour +n'avoir pas peur de lui. + +--Vous ne consentiriez pas à le combattre? j'entends à le combattre +bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a déserté +revient et se dresse de son haut pour mourir? + +--Si c'était en Alger, grommela le marchef, où il y aurait des gens pour +me regarder. + +--Moi, je vous regarde, prononça tout bas la jeune fille. + +--Vous m'avez touché la main, c'est vrai, dit le bandit; vous êtes une +crâne jeune personne! + +--Voulez-vous vous donner à moi tout entier? demanda brusquement +Valentine. + +--À quoi ça vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de répondre. + +--Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'échafaudage de +leur intrigue peut crouler si vous leur manquez. + +--Quant à ça, fit Coyatier avec une étrange expression d'amertume, je +vaux cher et ils ne me marchandent pas. + +--Fixez votre prix, dit Valentine. + +--La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs +dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue! + +--J'ai plus d'un million à moi, dit encore Valentine. + +Le marchef haussa les épaules, mais il répéta: + +--C'est sûr que vous êtes un crâne brin de fille! vous m'avez donné la +main! voyons, mettez que je fasse la bêtise d'accepter vos propositions, +avez-vous une idée? + +--Oui, j'ai une idée. + +--Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots. + +--On peut la dire en deux mots. + +Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre éclat. + +--Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un +reflet de cette flamme. + +--Qu'ils meurent! prononça Valentine d'une voix basse mais distincte. + +--Eh! eh! la Corsesse! s'écria Coyatier presque joyeusement, vous n'y +allez pas par quatre chemins, vous! + +--Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire. +Sang pour sang! je les condamne à mort, moi, la fille et la soeur de +ceux qu'ils ont assassinés! + +Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit. + +--Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous haïssez comme il faut, +dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout +cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier. + +Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea +d'expression, et sa beauté tragique eut comme une auréole de belle et +profonde tendresse. + +--Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la +poitrine serrée: le premier, le dernier battement de mon coeur! Vous +avez mesuré ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour. + +Elle reprit avec plus de calme: + +--Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu'à lui, je ne +travaille que pour lui. Dieu lui-même a serré nos liens; mon frère, que +ma volonté ardente est de venger, n'était-il pas le bienfaiteur de +Maurice? Si Maurice était libre, avec quelle joie il engagerait sa vie +pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononcée est la seule planche +de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauvé, cette +fois, bien sauvé, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la +loi, et la loi ne l'ira pas chercher à trois mille lieues d'ici où je +l'entraînerai! + +Autour des grosses lèvres de Coyatier, il y avait comme un sourire. + +--Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irritée. + +--Parce que c'est cocasse, répliqua le bandit, de voir comme les beaux +esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une idée pareille... +mais ne m'interrogez pas, ça nous mènerait trop loin. J'ai mon ouvrage +et je vais prendre congé de vous. + +--Sans me répondre? s'écria Valentine. Me suis-je donc trompée? +N'avez-vous pas vous-même l'envie, le besoin de retrouver votre liberté? + +--Ah! fit le marchef, ma liberté!... peut-être. + +Ces mots, comme l'accent qu'il mit à les prononcer, ressemblaient à une +énigme. + +--N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son +âme éloquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois +vos mains ensanglantées? + +--Ah! fit encore Coyatier de ce même accent dont l'expression ne se peut +traduire, vous les avez touchées, ces mains-là, vous êtes une crâne +jeune personne! Mais où les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui +ont du sang? Dans le sang? + +Le front et les joues de Valentine étaient de marbre. + +--Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit +d'abattre une bête féroce. + +--Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voilà +assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a +que ces choses-là pour réussir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez +prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous +tenir l'échelle. + +--Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas à cette +brusque conclusion; consentez-vous? + +--Pourquoi pas? Que mon cou soit cassé ici ou là, peu importe. La +loterie est une bêtise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent à la +loterie. Je vous regardais tout à l'heure; vous devez avoir la veine... +Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous +n'irez pas à droite ou à gauche, selon votre volonté. Il y a un jeu tout +fait, voulez-vous le prendre? + +Il parlait d'un ton bref et précis. Valentine murmura: + +--Je ne vous comprends pas. + +--Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire +évader le lieutenant Maurice Pagès. + +--Comment, demain? s'écria Valentine. Déjà si Maurice, que je viens de +voir, n'en sait rien. + +--Dans tout cela, répondit le marchef, Maurice est la cinquième roue +d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous. +Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez être mariés. + +Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de +stupéfaction. Le marchef reprit: + +--Pendant que vous étiez à la prison de la Force, j'étais, moi, chez le +colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai idée qu'il n'en a pas pour +très longtemps. Si Toulonnais-l'Amitié, le prince et les autres savaient +ce qu'il m'a dit... C'était drôle de le voir me caresser le menton en +bavardant tout bas: «Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu +es la plus forte tête de l'association, et mon testament, qui est tout +fait, te nomme mon légataire universel...» Eh bien! après! Je serais +capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si +j'étais le Maître, ils viendraient me lécher les pattes comme des chiens +couchants. + +Il s'arrêta. Valentine dit: + +--Tout cela ne m'explique pas vos paroles. + +--L'explication la voici; le colonel a ajouté: «C'est ma dernière +affaire, et je veux la régler avant de m'en aller; il faut que tout soit +fini demain soir.» + +--Mais les préparatifs de l'évasion..., murmura Valentine. + +--Voilà huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et +des billets de banque à poignées. Quand il a été relancer la veuve +Samayoux, la chose était arrangée. + +--Mais pour le mariage... le prêtre? + +--Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit à +Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'idée +fixe de Mme la marquise; elle s'est résignée à tout, sauf au scandale de +laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on +ait prononcé sur eux le _conjungo_. M. de Saint-Louis, qui n'a rien à +refuser à la marquise, s'est chargé de l'abbé Hureau, et quoique un +mariage secret soit une grosse affaire à l'archevêché, le bon vicaire du +Roule n'a rien à refuser à son roi pour rire, qui prend la peccadille à +son compte et qui écrira au pape si l'archevêque fait le méchant. Comme +ça, pas vrai, les convenances seront respectées. Coyatier, en débitant +cela, avait gardé son rire amer. + +--Et après le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'altéra. + +--La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous... + +--Ce départ est aussi préparé? + +--Ah! je crois bien! préparé à fond. + +--Pour où partons-nous? + +--Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien +que moi. + +--Un double meurtre! prononça péniblement la jeune fille. + +--Je n'ai pas encore reçu mes instructions complètes, repartit Coyatier; +je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous +prenez les choses; mais j'ai idée qu'il y aura plus de deux meurtres, +car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx à l'heure qu'il est ont à régler +avec l'association le même compte que Maurice et que vous. + +--Le vieux Germain, fit Valentine, maman Léo... + +--Et moi. Nous radotons, je vous l'ai déjà dit. + +--Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?... + +--Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton +sérieux cette fois, et aller à tâtons partout où ça me plaira de vous +conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas +une observation, pas une résistance. Quant au prix, nous compterons +après; ça vous va-t-il? + +Comme Valentine hésitait, il regarda la pendule et se leva. + +--Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, réfléchissez, +vous me donnerez réponse demain matin. Car il y a un _hic_ à tout cela, +c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous +gagnerons la partie ou bien si nous serons tous écharpés à la dernière +manche. + +--Je n'attendrai pas jusqu'à demain! s'écria Valentine, à quoi bon +réfléchir? la mort nous entoure de tous côtés, il n'y a pas d'autre +issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est à vous, les conditions que vous +m'avez posées seront accomplies, aveuglément. + +Le marchef, qui avait déjà fait un pas vers la porte, s'arrêta. + +--Quant à être une crâne jeune personne, fit-il, ça y est en grand! +Alors, il faut vous dépêcher de retourner à la maison. M. Samuel ne se +sera pas aperçu de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous +trouverez à la porte où sont les maçons quelqu'un qui vous fera rentrer, +ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter +son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce +qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise, +émerveillée, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de comédie, +ça ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que +vous êtes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait +dans votre cervelle toquée. Il y croira ou il n'y croira pas, ça ne fait +rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin +triche: voilà le côté curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si +vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux +yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose sûre, c'est +que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez +donné votre main. + +--Merci! merci! balbutia Valentine, émue jusqu'à ne point trouver de +paroles. + +Coyatier sortit précipitamment, mais il rentra presque aussitôt et dit: + +--Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement +à l'estaminet de l'Épi-Scié, c'est pour l'évasion: un homme qui n'ait +jamais été devant la justice. Il faut ça pour prendre la place du +prisonnier sans risquer trop gros. Maman Léo vous trouvera la chose dans +sa baraque ou ailleurs... À vous revoir, la belle, car nous nous +reverrons au moins une fois, et après ça, à la garde du bon Dieu s'il y +en a un! + + + + +XXXII + +L'agonie d'un roi + + +Il faisait nuit. Paris opulent achevait de dîner, Paris pauvre était en +train de souper; les gargotes, à bon droit célèbres parmi les ouvriers, +et qui, en ce temps-là surtout, foisonnaient aux environs des halles, +regorgeaient de chalands. + +Il m'est arrivé souvent de glisser mon regard à travers les carreaux +troublés de ces réfectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret, +tant s'en faut; on voit là en majorité les bonnes, les naïves figures; +chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui +fume. + +Là, les défaillances d'appétit ne sont pas connues; on a gagné rudement +le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces gênantes +délicatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums répandus trop +abondamment dans l'atmosphère. + +L'ail et l'oignon ne déplaisent à personne, l'échalote et le beurre noir +ne comptent que des amis. + +Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide sévit +au-dehors. + +On voit des convives qui ménagent avec sensualité le demi-litre de bleu +pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les +pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou après la +compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet. + +J'ai ouï dire que la toilette si coûteuse faite à la grande ville, +depuis quelque temps, par le chef de ses édiles a diminué de beaucoup le +nombre de ces gargotes, situées à proximité du marché et qui donnaient à +ceux qui travaillent une nourriture à peu près saine et sincère. + +J'ai ouï dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le +quartier lui-même et que les consommateurs y payent désormais non +seulement le boeuf avec légumes, mais encore le loyer, les glaces et le +gaz. + +Tout cela est très cher et ne restaure point. + +Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien +qu'en prouvant au public l'authenticité de sa viande, ne vend pas sa +viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la +vieille gargote renaissante, mais appropriée au progrès de nos moeurs. + +Il faudra peut-être encore beaucoup de temps pour cela, car les +industriels aiment mieux spéculer sur les vices de l'ouvrier que de +songer à ses besoins. + +Au lieu du réfectoire modèle que je demande, ce sont des cafés +splendides qui s'élèvent, fondés sur ce principe trop connu que rien +n'est plus facile à dévaliser que l'indigence. + +On voit là tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelatée et de +luxe moqueur. + +Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados +scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des +larmes qui mouillent leur recette quotidienne. + +Mais quand le travailleur, encore tout ébloui par tant d'illuminations +et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaieté +persiste-t-elle? + +Il y a là souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux. + +Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les +examine de près, donnent le frisson tout comme le ténébreux métier +exercé par Coyatier, dit le marchef. + +Les temps du mélodrame sont passés, c'est possible, mais il y a encore +chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or très légalement avec +de la douleur et de la honte. + +Paris s'habitue vite au froid comme à tout; malgré la brume glacée qui +s'épaississait dans les rues, on voyait nombre de flâneurs circuler sur +le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des +merceries étaient à leur poste tout le long de la rue Saint-Denis. + +Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, indéfinissable, +que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le +quartier un écho à la fois terrible et lugubre. + +Chacun s'arrêta dans les rues pour écouter; les sergents de ville +dressèrent l'oreille, se demandant si ce n'était pas la clameur +lointaine d'une jeune révolution qui vagissait. On s'étonna dans les +ménages et toutes les fenêtres bien closes s'entrouvrirent aux divers +étages des maisons. Dans les gargotes, les verres levés restèrent à +mi-chemin des lèvres et les fourchettes cessèrent de grincer sur +l'épaisse faïence des assiettes. + +Quel était ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui +était sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant perçait toutes +les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons à +travers les portes fermées? + +Jules Gérard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires +vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment épique, Jules Gérard +raconte la vie et la mort des lions qu'il a tués. + +Il y a là une page, pleine d'une prodigieuse émotion, où l'on entend le +lion agoniser dans le désert. + +C'est une voix qui s'éteint, mais qui est gigantesque encore. À +l'écouter, hommes et femmes frémissent sous la tente; dans les douars, +les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralysés, et le long de +l'oued qui va, desséché à demi, entre les pierres et les palmiers, les +autres habitants du désert, saisis d'une terreur profonde, écoutent. + +C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature entière +prend part à son agonie et porte un deuil épouvanté. + +C'était ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des déserts, dont +la plainte suprême ébranlait tout un coin de la civilisation parisienne. + +Il avait beau être esclave, vaincu, déshonoré, son cri funèbre montait +et s'élargissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre. + +Il avait beau être humilié, et depuis combien de temps? sous l'outrage +grotesque de la servitude, subissant la médecine ignorante d'Échalot, +grimé comme une courtisane hors d'âge, rapiécé comme un vieux manchon +qui perd son poil, il avait beau être criblé d'emplâtres, et porter +perruque, la mort le redressait dans son inaliénable grandeur. + +Paris ne savait pas. Les lions sont rares à Paris. Paris qui parle +toutes les langues était inhabile à reconnaître la dernière parole du +lion. + +Car c'était bien M. Daniel, le prisonnier valétudinaire de maman +Samayoux, qui poussait son rugissement suprême dans la baraque +abandonnée. + +Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des +sables sans limites tourmentés par le simoun, où le soleil brûle le +regard des hommes en réjouissant l'oeil des lions, à Paris, le paradis +des lionnes, des chiens bichons et du chat de la mère Michel, il mourait +à Paris, lui, le roi du désert, dépouillé même de son nom comme tous les +rois exilés. + +_Sic transit gloria mundi:_ Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur +Lion décédait sans pompe ni crinière dans la peau chauve de M. Daniel. + +Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les +terrains de la percée nouvelle. Les rugissements du moribond s'élevaient +à intervalles presque égaux, entrecoupés de profonds silences, comme +éclataient, dit la légende, les appels du cor de Roland dans les gorges +de Roncevaux. + +Nul ne répondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain +l'origine et le point de départ. Chacun se demandait où naissait ce +tonnerre; personne n'avait songé à la maison de planches de Mme +Samayoux. + +Sous la neige qui recommençait à tomber, une silhouette noire se +détacha, éclairée à contre-jour par les réverbères de la rue +Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point +les vêtements amples nécessités par la saison; il allait grelottant et +boutonné dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux +mains jusqu'au fond de ses poches. + +Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqué par un lumignon +municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot râpé jusqu'à la +corde pour mettre en lumière un chapeau gris pelé, coiffant dans les +cheveux jaunes. + +Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Amédée +Similor n'était pas en bonne fortune. Il revenait la tête basse, le +gousset vide, l'estomac affamé; la réunion de la veille à l'estaminet de +l'Épi-Scié n'ayant été suivie d'aucun résultat, on avait renvoyé les +simples soldats de l'armée des Habits Noirs sans autre bénéfice qu'une +abondante distribution de punch. + +Similor, après avoir couché je ne sais où, avait fait un tour de chasse +dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous +sa dent depuis la veille. + +Vous jugez s'il était de joyeuse humeur. + +--Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait à +la principale porte de la baraque, ça grouille autour de vous dans les +moments de la prospérité; quand vient la circonstance de la débine, plus +rien, bernique! + +Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un +sourd rugissement. + +--Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a là que la vilaine +bête. La veuve est à licher quelque part avec ses connaissances.... avec +ce gredin d'Échalot peut-être! + +Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la +porte de derrière, dite «entrée des artistes», qui s'ouvrait au moyen +d'un truc, connu par tous les habitués de la maison. + +Il entra cette fois et se trouva dans l'intérieur de la cabane, qui +n'avait pas été ouverte depuis le matin, et où l'agonie de M. Daniel +mettait une épouvantable odeur de fauve. + +--Sent-il mauvais à lui tout seul ce paroissien-là! gronda Similor. Ho! +hé! Échalot, où donc que tu es, ma vieille? Ça me fait toujours quelque +chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin. + +Il était tendre parce qu'il connaissait le bon coeur de son Pylade, et +qu'il comptait avoir à souper. + +Mais à ses avances personne ne répondit. + +Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui +retentit dans la baraque avec un éclat terrible. + +Similor eut froid dans les veines. Il avait refermé la porte en entrant; +l'intérieur de la baraque était plongé dans une obscurité complète. Son +regard, qui s'était tourné d'instinct vers le lion, distingua deux +lueurs rougeâtres, semblables à des charbons prêts à s'éteindre. + +En même temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut à +Similor que les deux charbons approchaient. + +Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce misérable amalgame de +tous les défauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse +bohème, avait du moins une sorte de bravoure. + +--Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu étais cuit, je +mangerais bien tout de même une tranche de ton filet, car j'ai une faim +de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges. + +Tout en parlant, il s'était baissé, cherchant autour de lui un bout de +bois qui pût lui servir d'arme. + +Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence +paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le même à l'heure +de la souffrance: ils cherchent du secours. + +La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant +jadis servi à la danseuse de corde et qui formait une excellente massue. + +--À la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape! + +Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout +auprès de lui et sentit le vent d'une haleine fétide. + +--Crénom! s'écria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait +faim, lui aussi? + +Dans sa frayeur irréfléchie, il brandit le fragment de balancier, qui +tournoya et vint tomber sur la tête du lion. + +Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux +charbons ne brillèrent plus. + +--Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas être contente; mais +on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-là en détail. + +--C'est égal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine +naïveté de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis +l'Hercule de l'Antiquité, pour abattre un lion furieux avec un bout de +bois et d'un seul coup! + +Il marcha en tâtonnant vers le coin où se faisait la cuisine, car la +faim le talonnait. Le fourneau de fonte était froid et sur la planche où +Échalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas +même une croûte de pain sec. + +--Est-ce qu'il se dérange, ce gredin-là? pensa Similor. Où donc peut-il +être allé avec le môme? Quand le diable y serait, il va revenir coucher, +toujours? Qui dort dîne; en l'attendant, je vais tâcher de faire un +petit somme! + +Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit où +était la paille du lion. + +--C'est encore chaud, fit-il en se couchant à la place occupée naguère +par sa victime, mais ça ne sent pas la rose. + +Au moment où il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de +l'entrée des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa: + +--Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon +souper. + + + + +XXXIII + +La tentation de Similor + + +Le nouvel arrivant était encore un habitué de la baraque, car il ouvrit +la porte sans effort et entra comme chez lui. + +Similor, désormais, attendait. Le sauvage parisien a des prudences +d'Iroquois; il guette toujours un peu avant d'agir ou de parler. + +Le nouveau venu eut à peine fait quelques pas dans la baraque qu'il buta +contre le corps du lion. + +--Je m'en avais douté, dit-il avec mélancolie, mes soins ont manqué à la +pauvre bête et elle a rendu l'âme. + +--C'est Échalot! pensa Similor; motus! on va savoir d'où il arrive et la +vie qu'il mène. + +Échalot, en effet, comme presque toutes les pauvres créatures qui n'ont +pas beaucoup d'amis, parlait volontiers tout seul. + +--_De profundis_! murmura-t-il. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous +finirons tous comme ça. C'est une perte pour la patronne; mais elle n'a +pas le coeur à s'occuper de ses affaires d'intérêt. + +--Où l'a-t-elle donc, le coeur? se demanda Similor; est-ce qu'elle va se +faire chartreuse pour pleurer son lieutenant d'Alger? + +Échalot, cependant, gagna le coin où était son fourneau et se mit à +battre le briquet. Similor avait la bouche ouverte pour parler enfin, +lorsqu'il entendit ces paroles remarquables: + +--Ça me gêne, moi, disait Échalot, d'avoir tant d'argent sur moi. On ne +sait pas ce qui peut arriver; je cherche la patronne depuis midi, et il +me semble toujours que ma poche coule, laissant filtrer les billets de +banque. + +Les oreilles de Similor s'ouvrirent comme deux pavillons de trompe de +chasse. + +--Des billets de banque! répéta-t-il. + +Et il s'incrusta plus avant dans la paille, flairant un énorme coup à +tenter. + +--Faut tout de même que madame Léocadie ait une jolie confiance en moi, +continua Échalot en approchant une allumette de l'amadou qui avait pris +feu; j'avais peine à croire que ses paperasses avaient la valeur qu'elle +disait, mais je n'ai eu qu'à les mettre sur la planchette au guichet du +changeur pour avoir des mille et des cents. + +Similor se pinçait le bras du doigt pour être bien sûr qu'il ne rêvait +point. + +--En voilà un changeur, pensait-il, qui a de la confiance de reste! Au +vis-à-vis de la mauvaise tenue de ce canard, il n'a donc pas seulement +eu l'idée que les papiers devaient être volés? + +C'était là une observation plausible et pleine de justesse, mais la +chandelle d'Échalot en s'allumant y fit une triomphante réponse. + +Les yeux de Similor battirent, frappés par un éblouissement; il n'aurait +pas été plus étonné s'il avait vu son humble ami revêtu d'un manteau +d'hermine et coiffé de la couronne royale. + +C'était en effet une métamorphose presque féerique. Échalot avait des +souliers neufs bien cirés, un pantalon noir, le tout en beau drap fin et +tout battant neuf. Il avait en outre un chapeau de soie dont le lustre +était vierge et qui, par la neige qui tombait, avait dû voyager en +voiture. Il portait enfin une chemise d'une entière blancheur sur +laquelle se nouait une cravate de satin. + +De plus, ses cheveux étaient peignés à fond et sa barbe était faite. + +Nous ne voulons point dire qu'il fût très beau comme cela, mais sa +laideur était transfigurée à ce point que Similor eut vraiment peine à +le reconnaître: d'autant que la gibecière, asile habituel de Saladin, +n'était plus suspendue au cou d'Échalot. + +Similor pensa trop de choses pour prendre le temps de les exprimer; il +dit seulement en lui-même: «Nom de nom!» et cette simple interjection +valait tout un long discours. + +Échalot apporta son flambeau sur la table où Mme Samayoux avait trinqué +la veille au matin avec Gondrequin-Militaire et M. Baruque. Il s'assit +sur la chaise même de la veuve et tira de sa poche un paquet de papiers +que du premier coup d'oeil Similor reconnut pour des billets de banque. + +C'était le produit de la négociation confiée par maman Léo à son page +Échalot. Nous savons que cette journée avait été employée par elle à +d'autres besognes et qu'elle n'avait pas quitté Valentine. + +Son dévouement était de ceux qui ne marchandent pas. Elle s'était mis +dans la tête ou plutôt dans le coeur de sauver Maurice Pagès à n'importe +quel prix. + +Les moyens à employer lui échappaient encore ce matin, mais elle savait +que l'argent était le nerf nécessaire de cette guerre qu'elle allait +entreprendre. + +Elle avait fait ce qu'il fallait pour se procurer de l'argent. + +Malgré la défiance si naturelle à ceux qui ont travaillé beaucoup pour +gagner peu et qui, en outre, se sentent entourés de gens sujets à +caution, elle n'avait pas hésité à remettre sa fortune entière entre les +mains d'Échalot. + +Elle s'était dit, pour excuser à ses yeux cette hardiesse: «J'ai de +l'oeil; j'ai jugé cette créature-là du premier coup; je crois en lui +bien plus qu'en un notaire.» + +Et elle avait ajouté: + +«Quant à mon saint-frusquin, j'en dois les trois quarts aux talents +réunis de mon Maurice et de Fleurette, qui faisaient tomber des pluies +de pièces de cent sous dans mon comptoir. C'est bien le moins que je +rende à ces enfants-là ce qu'ils m'ont donné.» + +Enfin, car les pauvres gens ont une idée très précise et très développée +des obstacles que la pauvreté oppose à chaque pas dans la vie, maman +Samayoux avait songé tout de suite à transformer Échalot pour lui rendre +possible l'accomplissement de sa mission. + +Elle avait eu exactement la même pensée que Similor; elle s'était dit: + +--Avec sa tenue chez l'agent de change, on l'appellera voleur et on est +capable de l'arrêter. + +Préalablement à toute autre chose, elle avait donc donné à notre ami de +quoi s'acheter une garde-robe complète, et c'était pour aller chez le +tailleur qu'Échalot l'avait quittée dans la rue Pavée, au Marais, devant +l'entrée principale de la Force. + +Le paquet de billets de banque était ficelé avec soin; néanmoins, la +préoccupation d'Échalot était si grande, il avait à tel point conscience +de sa responsabilité qu'il voulut compter mille francs par mille francs +pour être bien sûr que quelques-uns de ces précieux chiffons ne +s'étaient point envolés en route. + +--Ça tient dans la main, se disait-il en défaisant le noeud de la +ficelle, et si on changeait ça en pièces de deux sous, il y en aurait +gros comme une baraque. Quelle capacité faut-il qu'elle ait, Léocadie, +sous l'apparence d'une femme agréable et sans souci, pour avoir amassé +une pareille opulence! + +Il mouilla son pouce et les billets froissés rendirent un petit bruit. +Similor ne respirait plus. + +Choisissez parmi les poètes dont la gloire emplit le monde et chargez le +plus puissant d'entre eux d'exprimer la fiévreuse envie que Similor +avait de mettre le grappin sur les économies de maman Samayoux, je vous +affirme que votre poète de choix restera au-dessous de sa tâche. + +On peint l'amour, la haine, l'avidité, toutes les passions humaines, +mais la fringale sans nom d'un mohican comme Similor en face de soixante +ou quatre-vingts billets de banque, voilà ce qui défie toute habileté de +plume ou de parole, voilà ce qui est véritablement surhumain. + +Il avait vu des billets de banque aux devantures des changeurs, il les +avait caressés du regard souvent et longtemps; depuis son adolescence, +l'idée d'avoir un billet de banque était pour lui un rêve plein +d'attendrissement et de folie. + +Il n'était pas avare, mon Dieu, au contraire, il était prodigue au même +degré que ces fils de famille qui viennent manger à Paris, en compagnie +des dames rousses, le capital du papa décédé. + +C'est l'esprit français, dit-on; Similor avait l'esprit français. + +Les imbéciles dont je parle, quand ils ont dévoré le patrimoine du +vicomte ou du coutelier qui fut leur père, deviennent coquins ou +mendiants selon le sort de leur tempérament. + +Similor était l'un et l'autre d'avance, et dans quelle splendide mesure! + +Il était poète, lui aussi, il voulait mener la vie à grandes guides, ce +don Juan de la boue; il voulait éblouir le ruisseau. + +Il voulait boire des océans de volupté dans son tombereau triomphal, +traîné par toutes les Vénus éraillées, par tous les Cupidons galeux +grouillant au fond de ces bosquets où Armide-à-la-Hotte tient sa cour +galante à cent pieds au-dessous des égouts de Paris. + +Ah! c'est une grande figure que ce laid gredin, marchant sur ses tiges! +Et j'espère que son portrait séculaire, si faiblement ébauché qu'il soit +par mon insuffisance, me tiendra lieu de génie auprès de la postérité. + +Il s'était retourné sans bruit dans sa paille humide et fatiguée qui +n'avait plus de sonorité. + +Il s'appuyait déjà sur ses mains, le cou tendu, l'oeil injecté, la +poitrine au ras du sol, dans l'attitude d'un sauvage qui s'apprête à +ramper pour surprendre son ennemi. + +Échalot était encore sans défiance; il se croyait seul et retournait ses +billets de banque un à un en prononçant à haute voix les chiffres de son +compte. + +Mais tout en comptant, il réfléchissait. + +--Dix-huit, disait-il, dix-neuf et vingt. Quand on songe que tout cela +va passer peut-être pour le lieutenant! Vingt et un, vingt-deux, et +vingt-trois. Ils étaient collés ces deux-là! c'est doux comme du coton +et ça fait plaisir à manier. La patronne l'a dit, vingt-neuf et trente, +ça lui est égal de recommencer sa carrière sur nouveaux frais. Est-ce un +beau trait de dévouement, ça? trente-sept. Au fait, c'est une +circonstance qui peut me donner l'opportunité de parvenir au comble de +mes désirs, puisque sa fortune était un obstacle, quarante, quarante et +un, à l'obtention de sa main. + +En ce moment, un bruit imperceptible arriva jusqu'à lui; mais il ne leva +pas les yeux, parce qu'il regardait avec inquiétude un des billets de +banque qui avait une déchirure. + +--Celui-là est-il bon tout de même? se demandait-il. + +Similor ne bougeait plus, tant il était effrayé du bruit qu'il venait de +faire. Il n'avait pas encore quitté le lit du lion; le hasard avait +entortillé un de ses pieds dans le lien d'une botte de paille, et chaque +fois qu'il cherchait à se dégager, la botte remuait, la paille +bruissait. + +Quel était cependant son dessein, en dehors de ce fait principal, de +cette aspiration enivrante: la volonté de s'emparer des billets de +banque? Il connaissait Échalot des pieds à la tête, il savait que le +digne garçon défendrait jusqu'à la mort le dépôt qu'on lui avait confié. + +Qui veut la fin veut les moyens. Ne fouillons pas trop avant dans les +profondeurs de ce caractère. + +Avec certains seigneurs bien couverts portant gants blancs et bottes +vernies, nous serions en vérité plus à l'aise. + +Et après tout, Similor n'avait peut-être pas songé à cette nécessité où +il allait être d'assommer Échalot, son meilleur ami. + +Au moment où ce dernier retournait le cinquantième billet, un bruit +distinct lui fit dresser l'oreille. + +Il regarda du côté de la paille et vit deux yeux qui brillaient en +vérité plus rouges que ceux du lion lui-même. + +C'est à peine si la chandelle posée sur la table jetait une vague lueur +jusqu'au tas de paille. Échalot ne reconnut point Similor, mais à la vue +d'une forme humaine, il saisit les billets à poignées, les fourra +vivement dans sa poche et boutonna sa redingote. + +Similor, se voyant découvert, sauta sur ses pieds. + +--C'est toi, Amédée? dit Échalot avec un soupir de soulagement, tu peux +te vanter de m'avoir fait peur. + +Similor avança de quelques pas et croisa ses bras sur sa poitrine. + +--Quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille, dit-il, parlant un peu +au hasard, mais de sa voix la plus emphatique, est toujours facile comme +ça à avoir peur. Qu'as-tu fait du petit confié à tes soins? + +--On va t'expliquer ça, répondit Échalot, il s'est passé des choses... + +Il s'arrêta tout à coup et reprit: + +--Au fait, ces choses-là, ça ne m'est pas permis de te les communiquer. +Tout ce que je peux te dire, c'est que notre enfant est en lieu sûr, +bien nourri, bien soigné et plus heureux qu'à la baraque, entre les +mains d'une personne de l'autre sexe, habituée à l'éducation du jeune +âge. + +Similor le laissait parler sans l'interrompre, parce qu'il faisait appel +à toute sa rouerie, se demandant s'il fallait essayer des négociations +ou entamer la bataille tout de suite. + +Il était assez brave, nous l'avons dit, et il avait grande idée de ses +talents comme boxeur français. + +Mais d'un autre côté, il savait qu'Échalot n'était point un adversaire à +dédaigner, malgré son apparence timide. + +--Est-on des frères ou n'en est-on pas? demanda-t-il brusquement. J'ai +vu le temps où l'on partageait en deux le moindre petit morceau de pain, +et pourtant tu as présentement un bon dîner dans le ventre, tandis que +moi je suis à jeun depuis hier soir. + +--Je te paye à souper si tu veux, s'écria Échalot. + +--Tu es habillé d'Elbeuf depuis la semelle de tes bottes jusqu'au rond +de ton chapeau, reprit Similor avec plus d'amertume, et moi, ton +associé, j'ai sur le corps des vêtements qui tombent en guenille. + +--Ça, murmura le père nourricier de Saladin, c'est une portion du secret +que je ne peux pas dévoiler. + +--Parce que tu es fautif et même criminel, s'écria Similor en jouant +tout à coup le désordre d'une indignation qui éclate, je t'ai vu compter +les billets de banque dont tu as tes doublures toutes pleines! Tu es un +trahisseur et un mauvais frère, tu as fait un coup pour toi tout seul et +tu complotes secrètement de gagner l'étranger en nous laissant, Saladin +et moi, dans la misère! + +--Je te jure... voulut commencer Échalot. + +--Tais-toi! pas de faux serments! je les dédaigne. S'il n'y avait que +moi, je te laisserais pour ce que tu es dans ta vilenie, mais je suis +père, je songe à l'innocente créature que tu abandonnes et je ne fais ni +une ni deux. Je te dis dans le blanc de l'oeil: partageons, mais là, +tout de suite sur le coin de la table, un chiffon d'un côté, un chiffon +de l'autre, ou sans quoi, dans mon sentiment paternel, je vas prendre +tout en faisant la fin de toi! + + + + +XXXIV + +Le combat + + +Échalot, dans la bonté de son coeur, aurait volontiers parlementé, car +il avait une véritable affection pour le père de Saladin; mais celui-ci +n'était point en état d'écouter la raison et on le voyait bien. + +Ce n'était plus le même homme; son aspect vous eût fait peur: il avait +le teint terreux des malades, il avait ce regard tout noir du taureau +furieux qui laboure la terre avec ses cornes. + +Le bouffon grotesque des bas-fonds parisiens tournait au tragique; la +fièvre d'argent le tenait, et la fièvre de sang. + +Échalot pensa: + +--Ça va être dur! Quand on pense qu'il a le toupet de parler du petit et +que, s'il avait les chiffons, il les avalerait littéralement en noces et +festins de consommation personnelle, sans acheter un sou de lait à +l'innocente créature! + +Il fit le tour de la table, mais ce fut seulement pour avoir le temps de +relever ses manches et achever de boutonner sa redingote jusqu'au +menton. + +Aussitôt après cette toilette préparatoire et rapide, il sauta galamment +dans l'espace libre, où il prit position d'un air à la fois mélancolique +et résolu. + +--Censément, dit-il, ça m'agace un tantinet de m'aligner avec l'ami de +mon adolescence, mais si je renaudais tu aurais des doutes sur mon +honneur. + +Ce n'est certes pas en souvenir de l'aîné des quatre fils Aymon que ce +verbe _renauder_ est devenu classique dans le langage des sans-gêne. + +Quant au mot honneur, pris dans son sens chevaleresque, nous affirmons +que, chez les sans-gêne, il est employé désormais plus sérieusement et +plus fréquemment qu'en aucun autre monde. + +Similor n'avait peut-être pas lu _l'Iliade_, et pourtant il répondit +comme Ajax: + +--À toi, à moi, racaille au tas! ça ne va pas peser lourd! + +Il s'était campé selon la garde élégante des professeurs de boxe et +adresse françaises; ses jambes, entretenues par la pratique de la danse +des salons et qu'il avait vendues tant de fois aux peintres en qualité +de modèle «pour le bas», placèrent leurs pieds en équerre et eurent deux +ou trois flexions élastiques avant que le corps s'assît carrément sur +leur base élargie. En même temps, il se décoiffa d'un geste fanfaron et +mit ses deux poings fermés à la hauteur de l'oeil. + +Il était très beau, et les maréchaux de la savate n'eussent pu que +l'admirer. + +Échalot, doué d'une _cassure_ moins brillante, obéit à la vieille +tradition et passa préalablement ses mains dans la poussière du sol. Il +négligea les fioritures du métier et prit tout bonnement la pose de +l'humble combattant qui défend ses yeux à la Courtille, un soir de +bal-habillé. + +Jambes écartées, tête en arrière, mains étendues et prêtes surtout à la +parade. + +--Vas-y, Amédée, dit-il avec gravité, tu vas chercher à me détruire, +c'est dans ton caractère; moi je n'essayerai que de te casser une patte, +comme étant gardien des trésors de la bourgeoise. + +Ce dernier mot fut coupé par une ruade lancée de pied de maître. Similor +avait fait comme ces tireurs de régiment qui débutent par le coup droit, +avant que la main de l'adversaire ait acquis toute sa vitesse de parade. + +Mais Échalot, qui connaissait le jeu de son Pylade, rabattit le coup +nettement et ne riposta pas. + +Un ricanement passa entre les dents serrées de Similor. + +En retombant d'aplomb, il porta le double coup de boxe anglaise, et la +poitrine du pauvre Échalot sonna deux fois comme un tambour. + +--Touché! dit-il paisiblement. Tu as du talent, Amédée, et comme tu n'as +pas l'estomac fort, ces deux taloches-là t'auraient défoncé, mais moi je +pose pour «le haut», et c'est solide. Je te préviens que je vais taper +désormais. + +Un coup de pied fauché circulairement lui arriva au flanc, raide comme +balle, en guise de réponse. Similor n'avait garde de parler. + +Échalot, au lieu de venir à la parade, fit un pas en avant, uniquement +pour amortir le choc, et détacha son poing droit, qui toucha Similor au +front à l'instant même où celui-ci se relevait. + +Similor chancela comme s'il eût donné de la tête contre une muraille et +tomba sur ses genoux. + +Échalot demanda, sans même songer à profiter de son avantage: + +--Ça t'a fait du mal, Amédée? + +Il avait presque retrouvé la douce voix que nous lui connaissons et avec +laquelle il disait de si raisonnables choses pour l'éducation du petit +Saladin. + +Probablement que _ça_ n'avait pas fait du bien à Similor; car il ne se +releva point, et pour réponse il ne donna qu'un sourd gémissement. + +Sa tête pendait sur sa poitrine. + +--C'est sûr, dit Échalot étonné, que tu t'es laissé bien ramollir depuis +le temps par toutes les voluptés que tu t'y livres au café et chez les +dames, car je n'ai pas tapé de toute ma force. Au lieu de continuer, je +te laisse souffrir ne désirant pas abuser de ma victoire. + +Il se rapprocha de la table pour regarder de près, à la lumière, la +place où le pied de Similor avait touché sa redingote. + +--Jeux de main, jeux de vilain, grommela-t-il d'un ton de sérieuse +contrariété, et encore plus les jeux de souliers crottés. Le vêtement +est marqué dès son premier jour d'étrenne. Je vas toujours l'ôter et le +plier proprement pour le cas où Amédée aurait l'idée de rejouer. + +Il déboutonna la redingote. + +Similor se tenait la tête à deux mains et ne bougeait pas plus qu'une +pierre. Au moment de dépouiller la première manche, Échalot se ravisa: + +--Il est filou comme un singe, pensa-t-il, et tricheur, et plus roué que +Robert Macaire; peut-être qu'il fait le mort pour me prendre en traître. +Si j'ôte ma lévite, je n'aurai plus les économies de Léocadie sur mon +coeur, prêt à les défendre jusqu'au trépas. Mais, d'un autre côté, quand +aurai-je l'occasion de me payer une pareille pelure? C'est moelleux, +c'est cossu, c'est plein la main! + +Il tâtait amoureusement l'étoffe du vêtement confectionné, qui ne +méritait assurément aucun de ces éloges. + +Le désir de sauvegarder cette toilette si chère l'emporta; il dépouilla +une manche en ajoutant tout haut: + +--Hé! vieux! j'ai donc tapé un petit peu trop fort? + +--Assassin! prononça d'une voix sourde Similor, qui versa de côté et se +laissa tomber dans la poussière sans lâcher son front. + +--Ça a l'air qu'il a son compte, pensa Échalot, dont le coeur se serra, +mais il m'a déjà pris si souvent à ses grimaces et manières. + +Il ôta la seconde manche. + +--On s'avait juré mutuellement dans les temps, murmura-t-il, une amitié +réciproque et fidèle qui ne devait finir qu'avec l'existence de toi et +de moi. J'y ai tenu, pour ma part, du mieux que j'ai pu, et l'attache +qui nous unissait fut encore raccourcie par la naissance de notre +Saladin, de qui la maman me faisait éprouver les mêmes émotions pures +que j'ai ressenties par la suite pour Léocadie. C'est bête de s'aligner +ensemble quand on partage les devoirs du père vis-à-vis du même môme +que, si le malheur arrivait d'un double accident, il resterait seul au +biberon ici-bas. + +Il étala sa redingote sur la table et la brossa d'une main caressante, +tout en poursuivant: + +--Voilà les fruits de ta conduite inconséquente et dissolue, Amédée. Je +ne voudrais pas te gronder sévèrement puisque le coup a été mauvais, +mais c'est toi qui as commencé, et je n'ai fait que défendre la chose +sacrée du dépôt qui n'est pas à moi... Tu ne réponds pas?... T'es donc +bien malade?... Attends voir que je mette ma lévite dans un endroit +propre et je vas revenir te prodiguer les soins compatibles avec mon +apprentissage de pharmacien. Ah! tu m'en as fait des crasses depuis +qu'on est ensemble; mais c'est plus fort que moi, et je te pardonnerai +celle-là comme les autres. + +Il avait plié la redingote avec beaucoup de soin et regardé plutôt dix +fois qu'une la place froissée par le coup de pied. + +Il hésita un instant sur la question à savoir s'il laisserait le trésor +de la dompteuse dans le paquet, mais son bon sens lui dit que mieux +valait ne point s'en séparer et il glissa les billets de banque entre sa +chemise et son gilet, boutonné du haut en bas. + +Après quoi, il gagna le coin où il faisait bouillir d'ordinaire le lait +de Saladin et déposa le cher vêtement sur la planchette qui était son +armoire. + +Puis il revint, l'âme pleine de miséricorde, et disant déjà: + +--Maintenant, me voilà tout aux soins de l'amitié. Aie pas peur, Amédée; +s'il le faut, je te ferai chauffer du tilleul et de la camomille. + +Mais sa phrase s'acheva en un cri d'étonnement. + +Il n'y avait plus personne à l'endroit où il avait laissé Similor. + +--Où donc es-tu passé, Amédée? demanda-t-il en regardant sous la table. + +Dès ce premier moment, il y avait en lui de la défiance, tant il +connaissait bien son ami de coeur. + +--Voilà de l'ouvrage, pensa-t-il avec une sérieuse inquiétude; j'aurais +dû le démonter d'une patte comme je l'avais spécifié tout d'abord. + +La chandelle posée sur la table projetait sa lumière à quelques pas +seulement; le reste de la baraque était plongé dans un clair-obscur qui +trompait l'oeil et où les objets se distinguaient à peine. + +Le regard d'Échalot allait de tous côtés, interrogeant cette ombre, mais +il n'apercevait rien. + +Et à mesure que le temps passait, son inquiétude s'aggravait, parce +qu'il se doutait bien qu'on allait le prendre par surprise. + +Au moment où il ouvrait la bouche pour interroger encore, sans beaucoup +d'espoir d'obtenir une réponse, un bruit de ferraille frappa ses +oreilles. + +--Les sabres, balbutia-t-il d'une voix altérée: je suis un homme mort! + +En ce moment, un reflet s'alluma dans la nuit et la voix de Similor, qui +avait recouvré tout son éclat, dit: + +--Je ne veux plus partager, il me faut toute la tirelire de maman +Putiphar. Si tu ne me jettes pas le paquet de chiffons, je te coupe en +deux comme une pomme! + + + + +XXXV + +Le dernier rugissement + + +Voici ce qui s'était passé: Similor avait reçu en effet entre les deux +yeux une sévère taloche, mais il en avait vu bien d'autres, en sa vie, +et après le premier étourdissement, il aurait pu se relever, puisque la +clémence imprudente d'Échalot lui en laissait le loisir. Mais ce n'est +pas sans raison que nous avons prononcé tant de fois dans ce récit le +mot «sauvage». + +Rien ne ressemble si bien aux héros de Cooper que nos mohicans de la +savane parisienne. + +Même ruse, même adresse, même convoitise, même férocité. + +Là-bas, chez les rouges combattants de la forêt, la vaillance la plus +intrépide n'exclut jamais l'astuce, et souvenez-vous que parmi les deux +demi-dieux chantés par le vieil Homère, il y en avait un au moins qui +était diplomate. + +Sans établir aucune analogie entre Échalot et le bouillant Achille, nous +retrouvons dans Similor quelques-unes des qualités qui distinguaient le +sage Ulysse. + +Seulement, Similor n'eût point résisté au chant de la sirène. + +Il n'y avait dans sa chute aucune feinte, le coup de poing d'Échalot +l'avait jeté bas irrésistiblement; la feinte était dans la durée de son +étourdissement, prolongé à plaisir. + +Il ne s'agissait point pour lui d'un tournoi, d'un assaut où la gloriole +seule est le prix du vainqueur; la pensée des billets de banque mettait +le feu à son sang et dominait son être tout entier. + +Il était fanfaron comme tous ses pareils et se regardait comme bien plus +fort qu'Échalot; mais la question n'était pas là; il y a du hasard dans +toute bataille, Similor ne voulait ni bataille ni hasard. + +Pendant qu'il jouait la comédie de l'homme foudroyé, son esprit avait +travaillé. Au moment où Échalot tournait le dos pour gagner son armoire, +Similor s'était relevé vivement et avait marché sur la pointe des pieds +jusqu'à la muraille. + +Une fois là et se sentant protégé par l'ombre, il avait rampé comme un +lézard, sans produire aucun bruit, vers l'endroit où nous le vîmes +naguère donner des leçons de danse aux deux rougeaudes. + +Cet endroit était situé tout près de l'armoire d'Échalot, et pour y +arriver Similor dut côtoyer presque toute une moitié des clôtures de la +cabane. + +Échalot, du reste, lui fit la place libre en revenant vers la table. + +Juste à l'instant où le pauvre Échalot s'apercevait de l'absence de +Similor, celui-ci refoulait dans sa poitrine un cri de joie en arrivant +à son but. + +Son but, c'était un misérable trophée, composé des accessoires, comme on +dit au théâtre, qui lui servaient quand il travaillait en public. + +Il y avait là deux fleurets, deux cannes, deux sabres et deux gants +fourrés, suspendus aux planches. + +Ce n'étaient pas de bonnes armes, mais toute arme est bonne contre un +bras désarmé. + +Le bruit de ferraille avait averti Échalot; le malheureux avait deviné +que Similor décrochait un des sabres. + +--Moi, je les aurais décrochés tous les deux, pensa-t-il, et je lui +aurais donné à choisir. + +Il ajouta avec amertume: + +--Mais je ne suis qu'un imbécile, et Amédée est un homme de talent! + +Amédée se sentait si bien le maître que toute son insolence lui était +revenue. + +Il prit le temps de dépouiller son paletot en guenilles et de passer la +redingote toute neuve d'Échalot qu'il avait sous la main. + +Ainsi vêtu, la tête haute, et le sourire aux lèvres, il arriva disant: + +--Je vas y ajouter le gilet et la culotte, si tu n'obéis pas incontinent +à mes ordres! + +--Tu peux me tuer, répliqua Échalot, qui n'essaya point de fuir et +croisa ses bras sur sa poitrine, la faiblesse que j'ai eue pour ma +redingote est une faute et j'en suis puni, mais quant à te livrer ce qui +est à la patronne, raye ça de tes papiers. Avance, et viens percer le +coeur de ton frère qui a été en même temps la mère de ton enfant! + +On dit que le ridicule tue l'émotion; ce n'est pas toujours vrai, car il +y avait dans le calme de ce pauvre diable une véritable grandeur. + +Et Similor, le coquin sans âme, s'irritait contre la défaillance qui lui +faisait trembler la main. + +Il avançait toujours, pourtant, car la fièvre de sa convoitise était de +beaucoup la plus forte, et la pensée du tas d'or représenté par les +billets de banque lui montait au cerveau comme un transport. + +--Une fois, deux fois, dit-il, ça m'agace, l'idée de te tuer; tu étais +une bonne bête de somme: mais ne me laisse pas dire trois fois, ou je +pique! + +Quelque chose qui ressemblait à de la beauté vint à l'intrépide visage +d'Échalot, tandis que le nom de Léocadie montait de son coeur à ses +lèvres. + +--Trois fois! dit Similor en levant le bras. + +Le sabre brandi jeta des étincelles. + +Mais Similor, au lieu de frapper, recula parce qu'un bruit sinistre, +profond, immense, ébranla les planches de la baraque. + +Ce bruit ne fut suivi d'aucun autre. + +C'était le dernier rugissement du grand vieux lion qui s'éveillait de +son étourdissement pour mourir. + +On put le voir un instant dressé sur ses pattes de derrière comme un +ours et plus haut qu'un géant. + +Puis il retomba, rendant un soupir énorme, et au choc de son vaste +cadavre la terre trembla. + +Tout cela fut rapide comme la pensée, et pourtant, quand Similor leva +son arme de nouveau, les choses avaient complètement changé de face. + +En mourant, le lion avait arraché la victoire aux griffes du chacal. + +Échalot, en effet, à la voix du lion, avait fait lui aussi un pas en +arrière, et son talon avait heurté contre le fragment de balancier dont +Similor s'était servi tout à l'heure. + +Il n'eut qu'à se baisser pour avoir en main une arme terrible contre +laquelle le mauvais sabre de Similor n'était plus qu'une défense +dérisoire. + +Celui-ci mesura la situation nouvelle d'un coup d'oeil et devint tout +blême. + +Échalot lui dit tranquillement: + +--Amédée, tu peux t'en aller si tu veux, je continuerai de servir de +père à l'enfant, et si j'entends dire que tu as faim, la moitié du pain +que j'aurai sera pour toi. + +Similor courba la tête et fit un pas vers la porte. + +Mais c'était une feinte encore; il se retourna tout à coup, croyant +qu'Échalot n'était plus sur ses gardes, et bondissant comme un tigre, il +lui planta son sabre en pleine poitrine. + +Le coup était assené terriblement et aurait mis fin d'une fois à +l'histoire; mais Échalot était sur ses gardes et Similor avait compté +sans le balancier, qui fit voler le sabre en éclats. + +--Assassin! balbutia pour la seconde fois Similor, dont la langue +bredouillait comme celle d'un homme ivre. + +Ceci n'est point une erreur de l'écrivain, ni une faute de l'imprimeur: +Similor dit: «Assassin!» au moment même où il tentait un assassinat. + +Et il ajouta, car vis-à-vis du pauvre diable qui avait été si longtemps +son esclave, il avait la perfidie effrontée de certaines femmes en face +de certains maris, plus trompés encore que battus: + +--Lâche! vas-tu m'assommer, maintenant que je suis sans arme? + +Il tenait à la main, d'un air piteux, le tronçon de son sabre. Échalot, +qui déjà brandissait sa massue, s'arrêta. + +C'était un véritable preux que ce mouton, fort et vaillant comme un +taureau: un preux panaché d'ange. + +--Jette ton morceau de fer-blanc, dit-il, et terminons ça, rien dans les +mains, rien dans les poches. + +Aussitôt Similor, réprimant un sourire de triomphe, lança au loin la +poignée de son sabre. Échalot abandonna sa massue et tous deux, sans +parler cette fois, se ruèrent l'un sur l'autre avec tant de violence que +le choc de leurs poitrines sonna bruyamment. + +Tous les mauvais instincts de Similor étaient surexcités jusqu'à la rage +et le sang d'Échalot lui-même avait fini par bouillir. + +Ce fut une terrible joute. + +À les voir enlacés corps à corps, tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt +roulant comme un seul paquet dans la poussière et semblables à deux +serpents qui câblent leurs anneaux, un profane aurait cru qu'ils avaient +mis de côté toutes les ressources de l'escrime populaire pour s'attaquer +comme les loups affamés se mangent. + +Il n'en était rien, le nageur qui tombe à l'eau fait les mouvements +voulus, d'instinct et sans savoir. + +Sans savoir et d'instinct, ils se battaient avec une redoutable adresse. +Il y avait, jusque dans la bestialité de leur accolade, la science de la +lutte, la maîtrise du pugilat. + +Seulement, Échalot restait loyal dans le paroxysme de sa colère, tandis +que Similor, au plus furieux de son enragée démence, essayait de tricher +et de trahir. + +Il n'y avait pas de témoins pour voir ce combat hideux, mais curieux, +qui se prolongeait en silence. On n'entendait que les respirations de +plus en plus oppressées et qui sifflaient comme des râles. + +De temps en temps un coup retentissait, mais pas souvent, car leurs +mains étaient étroitement engagées. + +Échalot était le plus fort; en un moment où il tenait Similor sous lui, +il poussa un cri étranglé. + +--Ne mords pas, Amédée, dit-il, ou je t'écrase! + +--Assassin! gronda celui-ci, qui parvint à rejeter sa tête de côté. + +Il avait la bouche rouge et humide comme un chien qui vient de faire +curée. + +À l'endroit où l'épaule s'attache au cou, la chemise d'Échalot montrait +une large tache écarlate. + +Il ressaisit la tête de Similor, qui se laissa faire, mais qui dégagea +sa main droite tout doucement pour la plonger dans la poche de son +pantalon. + +--Rends-toi, dit Échalot; ça me monte, ça me monte au cerveau, et je +vois rouge! + +--Assassin! grinça Similor. + +Sa main ressortit de sa poche avec un couteau qu'il parvint à ouvrir. + +--Rends-toi, Amédée! dit pour la seconde fois Échalot. + +La main de Similor qui tenait le couteau lui tâtait le dos pour chercher +l'envers du coeur. + +Ces gens-là connaissent mieux que les chirurgiens la place précise où il +faut frapper pour être sûr de tuer. + +Il trouva la place et tout en écartant sa main pour poignarder de plus +haut, il dit encore: + +--Assassin! + +Mais la lutte avait désormais un témoin, quoique ni l'un ni l'autre des +deux combattants n'eût entendu la porte s'ouvrir. + +Le poignet de Similor fut arrêté par une main solide comme un étau de +fer, et une bonne grosse voix s'éleva qui dit sans trop d'émotion: + +--Hé! l'enflé, ce n'est pas de jeu! + +En même temps Échalot fut écarté par une irrésistible poussée. + +--Maman Léo! dirent-ils tous les deux en même temps. Échalot se releva, +mais non point Similor, qui avait le talon de la dompteuse sur la gorge. + +--Alors, dit celle-ci en s'adressant à Échalot, tu as eu l'argent de mes +papiers chez le changeur. + +--Oui, patronne, l'argent est là, répondit le bon garçon en mettant sa +main sur sa poitrine. + +--Il n'y a pas besoin d'être une somnambule et devineresse, reprit la +veuve, pour calculer ce qui s'est passé. Le gredin ici présent avait +l'idée de faire la noce avec ma caisse d'épargne. + +--Ayez pitié de lui, patronne, supplia Échalot, c'est le père de mon +petit. + +Similor était comme foudroyé et ne trouvait pas une parole. La robuste +main de la dompteuse lui tordit le poignet et le couteau tomba. + +Échalot n'avait pas encore vu le couteau; il murmura: + +--Et il m'appelait assassin! Ce fut tout. + +--C'était pour toi, l'eustache, dit la dompteuse; mais, sois tranquille, +je n'ai pas idée d'endommager la bête. Mes occupations ne me permettent +pas de perdre mon temps avec une pareille racaille. Regarde voir s'il ne +t'a rien volé. + +Échalot déboutonna son gilet: le paquet était intact. + +Maman Léo lâcha le poignet de Similor et le prit par la nuque, de sorte +que, sa tête seule étant soulevée, ses pieds restaient à terre; elle le +traîna ainsi sans qu'il fit aucune résistance jusqu'à la porte +principale, qu'elle ouvrit. + +Échalot voulut implorer encore, elle lui ordonna rudement de se taire et +sortit sur la galerie, d'où elle jeta Similor en bas du perron comme un +chien mort. + +Après quoi, elle rentra et ferma la porte tranquillement. + +--Ça m'a fait du bien cette histoire-là, dit-elle en regagnant la table, +j'étais énervée, quoi! ni plus ni moins qu'une marquise qui a sa +migraine. Toi, tu voudrais bien aller voir s'il s'est fait une bosse au +front en tombant, pas vrai? Reste là! J'aime bien qu'un homme ait bon +coeur, mais les imbéciles ça me dégoûte. + +--Patronne..., voulut dire Échalot. + +--La paix! il y a encore de l'eau-de-vie dans la bouteille qui est +là-bas derrière les cordes, va me la chercher avec deux verres. C'est +certain que si je n'étais pas arrivée, tu allais te laisser larder par +ce polisson-là, et que mon argent serait maintenant à tous les diables. + +Échalot courba la tête et s'en alla en murmurant: + +--C'est vrai qu'ayant sur moi du bien qui ne m'appartenait pas, j'aurais +dû montrer plus de férocité, mais la prochaine fois gare à lui! + +Maman Léo se laissa tomber dans son fauteuil de paille et mit ses deux +coudes sur la table. + +En revenant avec la bouteille et les deux verres, Échalot la retrouva la +tête entre ses mains et plongée dans de profondes réflexions. + +--Est-ce qu'il est arrivé malheur, patronne? demanda-t-il timidement. + +--Verse à boire, répliqua la veuve, qui ne bougea pas. + +Échalot emplit un des verres. + +--Dans l'autre aussi, dit maman Léo; je ne connais pas beaucoup d'âmes +meilleures que la tienne, et tu peux maintenant trinquer avec moi, +puisque je t'ai distingué par mon amitié. + +--Ah! patronne..., fit Échalot étourdi par un si grand honneur. + +--Tais-toi! je te dis que je suis énervée. + +Elle but une gorgée d'eau-de-vie et replaça son verre sur la table +brusquement. + +--Qu'est-ce que ça aurait fait s'il avait volé mon argent? reprit-elle +en regardant Échalot en face: à quoi mon argent peut-il me servir? tu ne +comprends pas, toi, n'est-ce pas? ni moi non plus, je ne comprends pas, +et quand je suis dans les rébus et charades, ça ne va pas, je ne sais +plus s'il faut aller à droite ou à gauche, je ne sais plus rien! rien de +rien! la petite n'en sait pas plus long que moi, la marquise n'en sait +pas plus long que la petite, monsieur Germain jette sa langue aux +chiens, les autres... Ah! les autres savent. Ils ne savent que trop, et +j'ai peur! + +Échalot l'écoutait bouche béante. + +--Bois, dit-elle, tu es tout pâle. + +--C'est l'effet du malheur d'Amédée... les passions le tyrannisent, mais +il n'a pas mauvais coeur. À votre santé, patronne! + +--J'ai peur, répéta maman Léo, dont la physionomie accusait un désordre +d'esprit extraordinaire; je croyais que ça m'avait calmée, la chose de +cette laide bête, mais non, j'ai la fièvre. + +--Si vous me disiez..., commença Échalot. + +--Tais-toi! le colonel a l'air d'un mort, et il y a des morts qui ne +sont pas si blêmes que lui. Il ne se tient plus; sa peau est collée à +ses os, et je suis bien sûr qu'il n'y a pas une chopine de sang dans ses +veines. Je parie qu'il ne passera pas la journée de demain. Tu me diras: +tant mieux, c'est un scélérat. Es-tu sûr? Il y a des moments, moi, où je +le prendrais pour un brave homme, car enfin, c'est lui qui l'a voulu, +nous serons tous de la noce. + +--Quelle noce, patronne? demanda Échalot, que l'inquiétude prenait. + +Car il y avait de l'égarement dans les yeux de maman Léo. + +--Tais-toi, fit-elle encore, je te dis que le colonel nous a invités au +mariage, et je te réponds bien qu'on ne s'embarquera pas là-dedans sans +biscuit. Nous serons tous armés, saquédié! J'en vaux un autre, et mon +Maurice aura une bonne paire de pistolets dans sa poche pour prendre +part à la conversation, si on cause comme j'en ai peur. + +Sa main tourmentait ses cheveux, dont la racine était baignée de sueur. + +--Quoique, reprit-elle, je ne sais rien de rien! j'ai fait tout ce que +j'ai pu pour savoir; mais faudrait plus fin que moi, à ce qu'il paraît. +Le marchef était déguisé en commissionnaire, il a causé avec la petite +plus d'une grande heure dans le salon où est le portrait du juge. Nous +attendions, monsieur Germain et moi, et nous nous regardions comme deux +événements. On a froid dans cette maison-là, qui sent le deuil à plein +nez. + +«Quand le marchef a repassé pour s'en aller, il m'a fait un signe +d'amitié. On n'est pas maîtresse de ça; j'ai eu la chair de poule. + +«Fleurette était plus pâle encore qu'à l'ordinaire, mais ses grands yeux +brillaient. Elle ne m'a rien dit le long du chemin, en revenant, pas +seulement un mot! Ah! c'est maintenant qu'elle a l'air d'une pauvre +folle! + +«Ce n'est pas faute que je l'interrogeais, non! mais je parlais à une +pierre. Pourtant, quand la voiture s'est arrêtée devant la maison de +santé, à la porte où il y a des maçons, j'ai cru l'entendre qui +soupirait comme ça tout bas: «C'est un coup de dés!...» + +Il y avait sur la bonne grosse figure de maman Léo une expression de +véritable angoisse. Elle releva les yeux sur Échalot, qui faisait pour +la comprendre des efforts surhumains. + +--Qu'en dis-tu, toi? demanda-t-elle brusquement. + +Échalot ferma les poings avec désespoir. Il était aussi rouge que la +dompteuse, tant sa pauvre tête travaillait. + +--Je dis, répliqua-t-il, que je voudrais bien avoir la capacité +d'Amédée. Paraît que je suis bouché à fond, car ça me fait l'effet comme +si j'écoutais du latin de bas breton. + +--Tu le connais pourtant bien, ce jeu-là, murmura la veuve, dont le +regard était fixe et sombre: un sou d'un côté, un sou de l'autre, et +pile ou face! Mais au lieu d'un sou, c'est la mort qui est ici, du côté +où l'on perd, et veux-tu mon idée? Pair ou non, c'est trop peu dire; il +y a cent à parier contre un, et mille aussi, pour le côté où est la +mort! + + + + +XXXVI + +La récompense d'Échalot + + +Maman Léo parlait avec fièvre, et, comme il arrive dans le trouble +mental où elle était, elle parlait pour elle-même bien plus que pour le +bon garçon qui l'écoutait de toutes ses oreilles, dévorant chaque mot et +se cassant la tête à y chercher un sens. + +Maman Léo ne se rendait pas compte, de ce fait, qu'elle sous-entendait +nombre d'événements dont Échalot n'avait pas la connaissance. Elle était +si pleine de son sujet, qu'il lui semblait impossible de n'être pas +comprise. + +Nous serons bien forcés de dire aux lecteurs brièvement ce que, dans sa +préoccupation, maman Léo jugeait inutile d'expliquer. + +Elle revenait de la maison de santé du Dr Samuel, où elle avait +reconduit Valentine. + +Là elle avait revu encore une fois cette étrange parodie de la famille: +les Habits Noirs entourant le lit de la prétendue folle. + +Valentine était rentrée à la brune, sous son costume d'emprunt, sans +éveiller aucun soupçon apparent; nul ne s'était aperçu de sa longue +absence, excepté Victoire, la femme de chambre, qui était nécessairement +complice. + +C'était comme dans les contes de fées où les princesses ont des anneaux +qui les rendent invisibles. + +Maman Léo ne péchait pas par excès de défiance ni de prudence, elle +appartenait à un monde où l'on entre volontiers dans le merveilleux, +mais ceci dépassait tellement les bornes du vraisemblable que maman Léo +se refusait à y croire. + +Au salon, tout en rendant compte de sa mission, elle ne put retenir une +parole trahissant le doute qui la tourmentait. + +Elle se vit aussitôt entourée de sourires bienveillants et approbateurs. + +On échangea des regards d'intelligence et le colonel secoua sa tête +blêmie en murmurant: + +--Mme Samayoux n'est pas de celles qu'on peut tromper. + +M. de Saint-Louis ajouta: + +--Si Dieu mettait sur mon front la couronne de mes pères, sans écarter +systématiquement la noblesse et la bourgeoisie, je m'entourerais de gens +du peuple. + +Le colonel eut sa toux qui faisait mal; il avait terriblement baissé +depuis la veille: quand il ouvrait la bouche, on était obligé de faire +un grand silence pour saisir les mots qui venaient littéralement expirer +sur ses lèvres. + +Mais il avait gardé toute la sérénité de son regard. + +--Ne vous inquiétez pas, bonne dame, dit-il en adressant à la veuve un +geste d'amicale protection, nous ne jouerons pas à cache-cache avec +vous. J'ai bien de l'âge et c'est lourd à porter. La coquetterie que +j'aurais, ce serait d'atteindre mes cent ans, et j'y touche. Pour prix +d'une si longue vie, bien modeste à la vérité et bien paisible, mais qui +n'est pas sans contenir quelques bonnes actions dont le souvenir +embellit mes derniers jours, j'ai l'expérience et j'ai aussi la +confiance de mes amis... Venez çà, chère madame, car il me fatigue +d'élever la voix. + +Maman Léo s'approcha et le colonel poursuivit avec une bonté croissante: + +--Ce que nous voulions tous, c'était le salut de ce jeune homme, Maurice +Pagès, puisqu'à son existence est attachée celle de Valentine, notre +chère enfant. Il fallait le convertir à nos projets de fuite. Je connais +si bien le coeur humain! Nous aurions eu beau supplier notre bien-aimée +fillette, elle se serait entêtée dans son refus, tandis que la pensée +d'une escapade, d'une petite révolte, traversant cette pauvre chère +cervelle ébranlée, a suffi pour la rendre complice de nos efforts. Nous +n'avons eu qu'à fermer les yeux, elle s'est cachée de nous pour obtenir +votre concours, et elle a travaillé pour nous, c'est-à-dire pour elle. + +Maman Léo respirait comme si on l'eût soulagé du poids qui écrasait sa +poitrine. + +Ceci était manifestement la vérité, car tous les regards attendris +confirmaient le dire du colonel, et la marquise elle-même murmura en +essuyant une larme: + +--Le bon ami a de l'esprit plein le coeur! + +Désormais maman Léo était aux trois quarts trompée. + +Il ne faut pas que le lecteur s'irrite contre la simplicité de cette +vaillante femme, qui était en ce moment l'unique champion d'une cause +presque perdue. + +Les plus habiles auraient fait comme elle, et peut-être moins bien +qu'elle, car le jeu de l'homme qui tenait le principal rôle dans cette +comédie atteignait à la perfection. + +D'autres n'auraient pas gardé le doute qui tourmentait encore la +conscience de maman Léo. + +La famille quitta le salon pour rentrer dans la chambre de Valentine: le +cercle de Mme la marquise d'Ornans s'établit selon la coutume autour du +foyer, et le colonel alla s'asseoir tout seul auprès du lit. + +Pendant que Valentine et lui s'entretenaient tous les deux à voix basse, +la marquise se chargea d'annoncer officiellement à maman Léo que le +grand jour était fixé au lendemain. + +--Mieux que personne, chère madame, lui dit-elle, vous savez que la +santé de notre Valentine ne sera pas un obstacle; son expédition +d'aujourd'hui, qui nous remplit de joie, en est la preuve. Voici une +heure à peine, j'étais aussi ignorante que vous, et votre surprise ne +pourra dépasser la mienne: tout est prêt, le providentiel dévouement de +notre ami le colonel Bozzo avait pris ses mesures d'avance; rien ne lui +a coûté, et Dieu savait ce qu'il faisait quand il a mis une grande +fortune à la disposition de cet admirable coeur. Ce ne sera pas une +évasion comme les autres, il n'y aura aucun danger, aucune violence; +l'argent répandu à pleines mains a su aplanir toutes les difficultés. +Seulement, nous avons encore besoin de vous, et M. de la Périère va vous +expliquer ce que nous attendons de votre affection pour le jeune Maurice +Pagès. + +M. de la Périère prit alors la parole. C'était un homme discret et +sachant exprimer toutes les nuances du langage; il fit comprendre à la +veuve que toutes les personnes présentes étaient assises sur un degré de +l'échelle sociale qui n'admettait point certaines relations, et qu'elle +seule, Mme Samayoux, était bien placée pour choisir la cheville ouvrière +de toute l'opération: c'est-à-dire l'homme qui, pour un prix fait, +consentirait à remplacer Maurice dans sa prison. + +Nous verrons tout à l'heure le détail de cette partie de l'entreprise +qui était, comme tout le reste, admirablement combinée. + +--En un mot, comme en mille, s'écria M. de Saint-Louis, quand le baron +eut achevé, dès qu'il s'agit d'arriver à l'action, dès qu'on cherche le +point laborieux, utile et brave d'une entreprise quelconque, il faut +toujours s'adresser au peuple. + +Maman Léo n'avait pas encore eu le temps de répondre, lorsque le colonel +Bozzo, qui était auprès du lit de Valentine se leva. + +--Voilà donc qui est entendu, ma mignonne chérie, dit-il, nous avons +fini avec nos petites ruses, et nous marchons désormais d'accord. Il +faut cela, croyez-le bien, si nous tardions d'un jour à jouer notre +va-tout, je ne répondrais plus de la partie... Viens me donner le bras, +Francesca, je vais céder ma place à cette bonne Mme Samayoux pour que +notre Valentine lui donne ses dernières instructions. Tout dépend +d'elles deux; je n'y mets point de solennité intempestive, je dis les +choses comme elles sont: la vie du lieutenant Maurice Pagès est +désormais entre leurs mains. + +Il s'éloigna, presque porté par la comtesse Corona, à laquelle vint +s'adjoindre M. de la Périère. Samuel glissa à l'oreille de M. de +Saint-Louis: + +--Je déchire mon diplôme si cet homme n'est pas à bout, tout à fait à +bout. Il n'y a plus d'huile dans la lampe, chacune des minutes qu'il vit +encore est un miracle du diable. + +Maman Léo s'assit dans le fauteuil que venait de quitter le colonel, au +chevet du lit de Valentine. + +--Que faut-il faire? demanda-t-elle. + +--Il faut trouver l'homme, répondit Valentine. + +--As-tu confiance? demanda encore la veuve. + +La jeune fille frissonna entre ses draps. + +--Je ne sais, murmura-t-elle, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible +de tant souffrir sans mourir. + +Il y eut un silence. + +La veuve était retombée tout au fond de ses terreurs. + +Valentine reprit: + +--Il faut trouver l'homme. Choisis bien. Tu es notre vraie mère, et je +trouve tout simple que tu meures avec nous. + +Maman Léo prit la main, qui pendait hors du lit, et l'appuya contre ses +lèvres. + +--C'est vrai, murmura-t-elle, je suis ta mère. J'ai prié Dieu, qui m'a +exaucée; ma tendresse pour toi est la même que ma tendresse pour lui... +mais, je t'en prie, parle-moi... explique-moi. + +Valentine eut un sourire navré. + +--Demain, dit-elle, j'attendrai dans la voiture à la porte de la prison, +et puis nous ne nous quitterons plus tous les trois. Voilà tout ce que +je sais, le reste est dans la main de Dieu... Va-t'en, trouve l'homme, +et à demain! + +C'était en sortant de cette entrevue que maman Léo était rentrée dans la +baraque. L'homme était trouvé, car la dompteuse avait songé à Échalot +tout de suite. + +Elle arrivait avec le trouble poignant que les dernières paroles de +Valentine avaient fait naître en elle. Elle ne s'occupait point de la +question de savoir si Échalot accepterait, elle était tout entière au +travail impossible de sa pensée qui cherchait une lueur au milieu de +cette profonde nuit. + +Elle n'avait pas même l'idée de fournir une explication quelconque, elle +allait son chemin, fuyant le trouble de ses souvenirs, s'accrochant à +toute espérance qui essayait de naître. + +--Oui, oui, reprit-elle sans remarquer le désarroi croissant du pauvre +garçon qui l'écoutait; pour armé, il sera armé, j'en réponds, et si l'on +se tape, saquédié! j'en veux deux ou trois pour ma part. + +--Si l'on se tape, répéta Échalot, j'en serai, pas vrai, patronne? + +--Non, tu n'en seras pas, répondit la veuve, tu auras autre chose à +faire, mais laisse-moi finir. Elle n'a pas voulu de mon argent, et +quoique je te remercie tout de même, ces chiffons-là ne serviront à +rien. Ça ne m'aurait pas étonnée, car elle en a plus que moi à présent, +de l'argent, mais on n'a pas voulu du sien non plus, et cependant ça a +dû coûter bien cher pour marchander tant de monde! + +M. de la Périère m'a détaillé tout cela: on les a achetés tous, à moitié +s'entend, tu vas voir, depuis le concierge jusqu'au porte-clefs, en +passant par ceux qu'on pourrait rencontrer par hasard dans les +corridors. Ah! c'est mené grandement, on n'a pas liardé... mais voilà ce +qui te regarde: il faut un homme, un homme qui n'est jamais allé devant +la justice, car un repris risquerait trop gros, et des hommes pareils, +on n'en trouverait pas à l'estaminet de l'Épi-Scié. Te souviens-tu que +tu m'avais dit une fois: «J'irai dans le cachot du lieutenant Pagès, et +pendant qu'il s'échappera je resterai à sa place!» + +--Oui, je m'en souviens, répondit Échalot. + +--Nous avions ri, reprit la veuve, moi la première, quoique j'avais +envie de pleurer, nous avions bien ri, car tu ne lui ressembles guère, +dis donc? Eh bien! on avait eu tort de rire, l'enflé, car c'est comme ça +que ça se jouera. + +--Vrai, madame Léocadie, s'écria Échalot, je serais assez chanceux pour +vous témoigner mes sentiments au milieu des périls! + +--Non, répondit la veuve, c'est justement ce qu'on va t'expliquer: tu ne +courras aucun danger, puisque tu n'es recherché, comme ils disent en +justice, pour aucun autre crime ou délit. + +Échalot contenait du mieux qu'il pouvait la tendre exaltation qui lui +montait au cerveau. + +--Ah! fit-il avec une chaleur très comique et très éloquente, ne me +parlez pas comme ça, patronne, si vous voulez m'exciter mon tempérament. +C'est le danger qui m'attire! Quand il est question de vous être +agréable, je grille de braver la mort pour vous. + +Les souverains ont une façon particulière d'aimer. Sans comparer Échalot +au regrettable prince Albert, qui fit si longtemps le bonheur de notre +alliée et voisine la reine Victoria, nous pouvons affirmer du moins que +ce bon garçon avait quelques-unes des qualités nécessaires à un prince +époux. Maman Léo le regarda avec bonté. + +--J'entr'aperçois l'état critique de ton coeur, bonhomme, dit-elle, et +je ne m'en trouve pas offensée de ce que tu as eu l'audace d'un pareil +amour. Ne tremble pas comme un jocrisse; c'est un petit bout de +conversation particulière que je mélange instantanément ici à notre +grande affaire. Bois un coup pour que la joie ne te flanque pas une +indisposition au moment d'avoir besoin de toute ta bonne santé. + +Elle remplit elle-même avec une gracieuse condescendance le verre +d'Échalot, dont toute la personne était à peindre. + +Ses pauvres joues avaient pâli, sous le coup de l'indescriptible émotion +qui l'écrasait; ses jambes tremblaient, ses yeux remplis de larmes +exprimaient le doute enfantin de ceux à qui on annonce trop brusquement +un bonheur impossible. + +Maman Léo trinqua et reprit: + +--Il ne faut pas pousser trop loin la modestie, qui est plutôt l'apanage +particulier de mon sexe; j'ai distingué ton talent dans la mécanique +destinée aux deux frères siamois factices et dans les poils de vache +pour la perruque de feu M. Daniel. D'un autre côté, tu as gagné qu'on +t'applique le prix Montyon par ta conduite désintéressée envers le jeune +Saladin. Ça m'a disposée en ta faveur. N'ayant pas eu la chance, en +tuant mon premier sans préméditation, je m'étais confinée dans le +veuvage, dont la liberté ne me gênait pas; mais on n'a plus vingt-cinq +ans, pas vrai? et c'est fini de rire avec les exercices gymnastiques, +pouvant occasionner des accidents funestes après le plaisir. + +Elle donna ici un soupir à la mémoire de Jean-Paul Samayoux et continua. + +--C'est sûr que ton extérieur m'aurait arrêtée à l'âge de faire _florès_ +dans la société; mais actuellement, je m'en bats l'oeil, étant +déterminée à mener une existence tranquille, soit en province, soit à +l'étranger, si on réchappe à la chose de demain. + +--Vous disiez qu'il n'y avait pas de péril? voulut interrompre Échalot. + +--En prison, répondit la veuve; mais ailleurs... + +--Alors, je ne veux pas aller en prison! s'écria Échalot. + +--Tu ne veux pas! + +Échalot plia les genoux. + +--À la bonne heure! fit la veuve; je disais donc que je veux me payer un +intérieur légitime avec un mari obéissant et des enfants qu'il élèvera +plus tard soigneusement par son caractère casanier dans la baraque. + +Elle but. Ce tableau évoqué du bonheur conjugal avait mis le comble au +transport d'Échalot. Ses mains étaient jointes dévotement et personne +n'aurait pu garder son sérieux en voyant l'auréole que l'extase +dessinait autour de son front. + +--En foi de quoi, je te permets d'y prétendre, acheva maman Léo en +reposant son verre vide sur la table, et de me fréquenter +consécutivement pour le bon motif. + +Mais au moment où Échalot, retrouvant enfin la parole, voulut entonner +le Cantique des Cantiques, elle l'interrompit brusquement. + +--C'est bon, l'enflé, dit-elle, tu me chanteras ça une autre fois. Tape +dans ma main, la chose est dite. Reparlons d'affaires: c'est donc +convenu que tu y vas de ta liberté momentanément pour évader Maurice? + +--C'est convenu, patronne, et il ne manque qu'une chose à ma félicité, +c'est de ne pas y risquer mes jours. + +--Sois calme et comprends bien ton rôle. Il y a dans tout ça, et tu dois +bien le voir, des tas de manivelles que je ne comprends pas, mais +celle-là du moins est claire et nette. C'est fondé sur la connaissance +qu'on a de la fidélité des domestiques du gouvernement. Les Habits Noirs +sont fins comme des singes et ils connaissent toutes ces farces-là sur +le bout du doigt. Quand je t'ai dit qu'ils avaient acheté à moitié les +employés de la prison, ça signifie qu'il y a deux, trois, quatre, +peut-être une demi-douzaine de ces braves-là qui ont consenti à risquer +leur place pour une jolie petite position de rentier; mais ils n'ont +voulu risquer que cela, et il a fallu s'arranger de manière à les +laisser, quand la besogne sera faite, dans la situation où j'étais après +le désagrément de feu Jean-Paul Samayoux. Saisis-tu? + +--Ah! je crois bien! s'écria Échalot; le contentement me débouche et je +crois que je vas avoir de l'esprit maintenant: il faut que tous ceux-là +puissent être comme vous, patronne: «C'est un malheur, mais il n'y a pas +de notre faute.» + +--Juste! fit la dompteuse, et ce sera drôle tout à fait, il n'y aura pas +de fenêtre à escalader, ni de muraille à percer, ni de geôlier à +étouffer, il n'y aura qu'à entrer avec le permis de M. Perrin-Champein, +le fin finaud, qui n'aura pas vu cette fois plus loin que le bout de son +nez pointu. Personne ne nous aidera, c'est vrai, mais personne ne nous +gênera, pas même le porte-clefs, qui fera les cent pas dans le corridor +et qui gagnera un millier d'écus de rente rien qu'à ne pas regarder par +le trou de la serrure pendant que tu prendras les habits du lieutenant +et qu'il endossera ta toilette toute neuve. + +--Soixante mille francs, murmura Échalot, rien que pour ça! + +--Hé! hé! fit la veuve, c'est au plus juste prix, et d'autres gagneront +la même somme pour moins d'ouvrage encore; il leur suffira de ne pas +dire, en te voyant repasser dans les couloirs: «Tiens, tiens, comme le +cavalier de Mme veuve Samayoux a maigri et grandi dans l'espace de dix +minutes!» Échalot se mit à rire bonnement. + +--Un quelqu'un, dit-il, fera sa fortune en ne relevant pas mon chapeau +que j'aurai sur les yeux, un autre en ne rabaissant pas les collets de +ma lévite... À présent que je ne suis plus jaloux du lieutenant, si vous +saviez comme ça me fait plaisir de penser qu'il s'échappera entre mes +doublures! + +La veuve riait aussi et disait: + +--Avec de l'argent, c'est certain, on pourrait arriver comme ça jusque +dans la chambre à coucher du gouvernement, l'emballer au fond d'un +panier et le vendre à la halle, à moins qu'on aimerait mieux le mettre +au mont-de-piété. + +Ils trinquèrent encore une fois, puis Échalot reprit: + +--Voici donc qui est bon, madame Léocadie, je suis au bloc à la place de +notre lieutenant. Quand est-ce que j'aurai de vos nouvelles? + +Maman Léo ne répondit pas tout de suite. + +Peu à peu un nuage sombre descendit sur son front. + +--Garçon, dit-elle enfin, c'est peut-être bien la dernière fois que je +rirai. Je ne peux pas te répondre au juste, vois-tu, parce qu'il y a un +fossé à sauter qui est bien profond et bien large. On pourrait rester +dedans. + +--Et moi, commença Échalot d'un ton de révolte, je serais à l'abri!... + +--La paix, l'enflé! dit la veuve, qui se redressa, le bon Dieu est bon +et c'est mon premier mot qui est le vrai; il n'y a pas de danger. + +--Seulement, ajouta-t-elle en se levant, prends cet argent-là. + +Elle lui mit entre les mains tout le paquet de billets de banque. + +--Demain, de grand matin, continua-t-elle, tu porteras cela chez la +personne qui garde ton petit Saladin, ou bien, si tu n'as pas confiance +entière dans cette personne, tu feras un trou quelque part et tu y +cacheras le magot. + +--Mais..., voulut objecter le pauvre diable, qui se prit à trembler, +qu'y a-t-il donc, patronne? + +--La paix! interrompit encore maman Léo; tu me rendras la chose quand je +te la redemanderai; mais écoute bien, bonhomme, si je ne te la redemande +pas avant huit jours d'ici, elle est à toi, je te fais mon héritier. + +Elle ferma la bouche d'Échalot, qui voulait répondre, en ajoutant d'un +ton brusque et impérieux: + +--Tu as entendu ma dernière volonté, ma vieille, et j'espère que tu la +respecteras. C'est mon testament... Maintenant, je vas me coucher; à te +revoir, demain matin, et bonne nuit! + + + + +XXXVII + +Avant de combattre + + +Le lendemain était le grand jour. On ne vit point le colonel à la maison +de santé du Dr Samuel; Valentine resta seule presque toute la journée; +Coyatier ne parut point, maman Léo ne donna pas signe de vie. + +Vers onze heures, M. Constant, l'officier de santé, vint faire la visite +à la place du docteur et dit: + +--Chère demoiselle, votre santé a gagné cent pour cent depuis hier. +Voici des nouvelles: le docteur a lâché sa maison ce matin pour +s'occuper de vos histoires, parce que ce bon colonel n'a pas autant de +force que de bonne volonté. Il est au lit, tout à fait malade. + +Comme Valentine ne répondait point, M. Constant ajouta en riant: + +--Votre petit voyage d'hier ne vous a pas trop fatiguée. Écoutez, c'est +trop drôle, vous vous cachez du docteur et des autres, le docteur et les +autres se cachent de nous, et tout le monde sait à quoi s'en tenir. Il +n'y a pas de danger qu'on vous trahisse, allez! ma chère demoiselle, +vous êtes bien trop aimée pour cela, et ça me fait plaisir de penser que +c'est moi qui vous ai amené cette brave femme, maman Samayoux, dont la +présence vous a autant dire ressuscitée. + +--Je vous en suis reconnaissante, prononça tout bas Valentine. + +--Je n'en sais trop rien, répliqua M. Constant, je n'oserais pas dire +comme le colonel: «Drôle de fillette!» mais il est sûr que vous ne +ressemblez pas aux autres demoiselles. Enfin, n'importe! on vous aime +comme ça, et il n'y a pas jusqu'à ce dogue de Roblot qui ne vous lèche +les mains comme un caniche. Voici mon ordonnance: plus de remèdes, +levez-vous quand vous voudrez, mangez ce que vous voudrez, et quand vous +aurez la clef des champs, souvenez-vous un petit peu d'un pauvre +apprenti médecin qui s'est mis en quatre de tout son coeur pour vous +être agréable. + +C'étaient là de ces choses qui entretenaient vaguement l'espoir de +Valentine. Les gens qui l'entouraient semblaient réellement ne point +jouer au plus fin avec elle. + +Mais, d'un autre côté, le danger, qui était sa vie même depuis quelque +temps, avait développé en elle une finesse extraordinaire de perception +intellectuelle. + +Les chasseurs du désert voient et entendent, dit-on, à des distances +incroyables; on avait beau faire la nuit plus profonde autour de +Valentine et pousser l'art de tromper jusqu'aux suprêmes limites de la +perfection, elle devinait, laissant son va-tout sur table, et prête à +choisir entre les mille probabilités contraires la chance unique que son +courage, avec l'aide de Dieu, pouvait lui rendre profitable. + +Vers trois heures de l'après-midi, Mme la marquise d'Ornans, émue et +bien triste, vint lui dire qu'il était temps de se préparer. + +La marquise la trouva habillée pour un voyage, bien plus que pour une +noce, et demi-couchée sur son canapé où elle songeait. + +Les yeux de la marquise étaient rouges; toute sa physionomie exprimait +un trouble profond. + +Comme Valentine lui demandait le motif de son chagrin, elle répondit: + +--Depuis six semaines, je n'ai pas dormi une nuit tranquille; pense donc +à tout ce qui nous est arrivé, ma pauvre enfant! Dieu merci, te voilà +bien mieux, tu es calme, ton intelligence est revenue mais sommes-nous +donc pour cela au bout de nos peines? + +Valentine baissa les yeux; il y avait une réponse navrante dans +l'amertume de son sourire. + +Mais Mme d'Ornans ne pouvait comprendre ce silence; elle poursuivit: + +--Maintenant que tu raisonnes, tu dois te rendre compte de bien des +choses: j'ai accepté une lourde responsabilité en consentant à ce +mariage. Mon excuse est dans la tendresse sans bornes que j'ai pour toi, +chérie; il fallait que ce malheureux jeune homme fût sauvé, puisque tu +serais morte de sa mort; toute autre considération s'est effacée à mes +yeux. Je pensais à vous deux jour et nuit, et je me suis dit: «Quand +Maurice sera délivré, il quittera la France, elle voudra le suivre, et +tout ce qu'elle veut il faut que je le veuille; mon devoir est à tout le +moins de régulariser autant que possible cette situation...» + +--Ah! fit-elle en s'interrompant, je sais bien que j'aurai beau faire, +tout cela est en dehors des règles et rien de tout cela ne sera +sanctionné par le monde: je sais bien que ce mariage lui-même restera +nul aux yeux de la loi, mais j'ai ma conscience, vois-tu, j'ai ma +religion; j'ai pu renoncer à l'approbation du monde, je n'ai pas voulu +désobéir aux commandements de Dieu. Voilà le motif de ma conduite, +fillette... À quoi rêves-tu donc? tu ne me réponds plus. + +Valentine lui tendit la main et prononça tout bas: + +--Je vous écoute, ma mère, et je vous remercie. + +--M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, est un bon prêtre, +reprit la marquise comme si elle eût plaidé vis-à-vis d'elle-même, c'est +un très bon prêtre, nous le connaissons tous, et il a fallu l'insistance +de M. de Saint-Louis pour vaincre ses scrupules, car enfin ce que nous +allons faire n'est pas régulier... + +Elle essuya ses paupières mouillées. + +--Mais il ne s'agit pas de cela, dit-elle d'une voix qui était presque +étouffée par les larmes, je n'ai plus que toi sur la terre, pauvre +chérie, et cependant, ce n'est pas pour toi que je pleure. Tu as bon +coeur, tu vas partager mon chagrin. Depuis le jour de deuil où j'appris +que je n'avais plus de fils, je ne me souviens pas d'avoir eu ainsi +l'âme navrée. C'est une si vieille amitié que la nôtre! et il avait pour +toi une tendresse si paternelle! Mon enfant, ah! mon enfant, il y a en +ce moment un saint qui se prépare à monter au ciel; nous allons perdre +l'excellent colonel Bozzo. Il est couché sur son lit d'agonie; jamais, +entends-tu, jamais il ne se relèvera! + +La main de Valentine, froide comme glace, serra les bras tremblants de +la marquise, mais elle ne prononça pas une parole. + +--Sans doute, fit cette dernière, je ne t'accuse pas, ma fille; tu n'as +qu'une pensée; il n'y a plus de place dans ton coeur pour les peines de +ceux qui t'entourent. Mais si tu savais comme celui-là t'aimait! Si tu +savais... c'est lui, c'est lui seul qui a tout fait, c'est à lui que tu +devras ton bonheur, si ma prière est exaucée et si tu es heureuse; c'est +chez lui, c'est auprès du pauvre lit où il souffre, où il se meurt, +qu'on va dresser l'autel... + +--Ah! interrompit Valentine, dont les yeux étaient toujours baissés, +c'est chez le colonel Bozzo que Maurice et moi nous allons être mariés! + +Elle ajouta en réprimant un frisson et d'une voix si basse que la +marquise eut peine à l'entendre: + +--Chez lui! moi! + +--Il ne pense qu'à toi, reprit la bonne dame, tu es sa dernière +préoccupation. Notre ami, le vicaire du Roule, me le disait encore tout +à l'heure: c'est un saint, il ne tient plus à notre monde que par la +miséricorde et l'amour! + +--Un saint! répéta Valentine, dont la voix était morne et sourde. + +La marquise la regarda étonnée. + +--Comme tu dis cela! murmura-t-elle. C'est bien vrai que le bonheur et +le malheur aussi nous rendent égoïstes. Tu ne songes qu'à toi-même. + +La marquise se trompait. + +Valentine songeait à ce brillant jeune homme dont elle avait habité la +chambre à l'hôtel d'Ornans. + +Elle songeait au fils unique de celle qui parlait, et qui donnait le nom +de saint au Maître des Habits Noirs. + +Elle songeait au marquis Albert d'Ornans, heureux, riche, souriant à +tous les plaisirs de la vie, qui était parti un jour pour son château de +la Sologne et qui n'était jamais revenu. + +Les paroles se pressaient au-dedans d'elle et voulaient monter vers ses +lèvres; mais dans la lutte mortelle qui était engagée, un mot aurait +suffi pour anéantir la chance suprême à laquelle essayait de se +rattacher l'obstination de son espoir. + +À quoi bon parler, d'ailleurs? Ne valait-il pas mieux que cette +malheureuse femme gardât son ignorance? Que pouvait-elle contre les +assassins de son fils? + +La marquise poursuivit: + +--Tu n'as pourtant pas le coeur mauvais, fillette, je le sais, j'en suis +sûre; c'est l'inquiétude qui te rend indifférente à tout. Eh bien! +voyons, il faut le rassurer: c'est lui, la prudence même, c'est le +colonel qui a pris toutes les mesures. À moins qu'il ne surgisse un +obstacle imprévu, et ce n'est pas possible, puisqu'il prévoit toujours +tout, tu peux regarder le lieutenant Maurice comme étant libre déjà. Ah! +il me le répétait encore ce matin, quand j'ai été savoir de ses +nouvelles, il me disait de sa pauvre voix, qu'on n'entend presque plus: +«Bonne amie, je n'ai rien négligé; nous avons jeté l'argent par les +fenêtres comme s'il se fût agi de l'évasion d'un prince prisonnier +d'État; ce sera ma dernière affaire.» + +--Et il souriait, ajouta-t-elle. As-tu jamais vu le sourire d'un juste +en face de la mort? + +La respiration de Valentine s'oppressait dans sa poitrine. Elle répéta +encore: + +--D'un juste! + +Puis elle murmura: + +--Non, je n'ai jamais vu cela. + +--Tu me fais peur, s'écria la marquise presque indignée, et je crois +bien que tu vas me refuser... car j'ai quelque chose à te demander, ma +fille. Quand le colonel va être mort et que vous serez partis, je serai +seule ici-bas... j'avais espéré que tu me laisserais partir avec toi... + +Valentine se redressa, et ses yeux, tout à l'heure si mornes, eurent un +rayon. + +--Partez avant nous, ma mère! dit-elle vivement, c'est une heureuse, +c'est une chère idée que vous avez là; partez, je vous en prie, nous +irons vous rejoindre. + +Mme d'Ornans demeura étonnée et presque offensée. Elle ne pouvait pas +saisir le vrai sens de cette parole qui jaillissait du coeur même de la +jeune fille. + +Celle-ci, en effet, voulait tout uniment l'écarter de la bataille +prochaine. Cette longue journée de solitude avait abattu la double +fièvre de ses espoirs et de ses terreurs. + +Elle voyait le danger tel qu'il était et se sentait emprisonnée dans un +cercle infranchissable. + +En elle l'espérance n'était pas morte tout à fait, parce qu'elle aimait +ardemment et que ce n'est pas seulement au point de vue des tendres +aspirations qu'il faut dire: Il n'y a point d'amour sans espoir. + +L'amour, le grand amour des jeunes années, l'amour qui rêve l'éternité +des dévouements et des ivresses, implique tous les espoirs. + +L'amour produit la foi, et c'est sa force, comme le rayon apporte la +chaleur en même temps que la lumière. + +Valentine espérait donc encore, mais c'était en la bonté de Dieu, car à +bien regarder l'aventure inouïe qu'elle allait tenter, il n'y avait +point de chances favorables à attendre, sinon celles qui naissent en +dehors des calculs de la prudence humaine, et que les uns attribuent à +la Providence, les autres au hasard. + +Cela ne lui faisait pas peur ou du moins cela ne lui enlevait rien de la +froide détermination qui permet au condamné de regarder fixement +l'appareil du supplice. + +Souvenons-nous, en effet, que ce vaillant découragement était le point +de départ de toute sa conduite avant même sa dernière entrevue avec +Maurice. + +Souvenons-nous qu'elle n'avait pas présenté l'entreprise autrement à son +fiancé et qu'elle lui avait dit: «Je ne veux plus de suicide, je veux +que le crime de notre mort ne se place pas entre nous deux comme une +barrière dans l'éternité.» + +Mourir épouse, mourir dans un combat ou par le martyre, tel avait été +son voeu exprimé. + +Plus tard, si l'enthousiasme de sa nature intrépide avait fait naître et +grandir en elle la pensée de vaincre, de vivre, de venger ceux dont elle +aimait le souvenir, c'était en une heure de transport fiévreux. + +Le cri qui s'échappait maintenant de son âme était donc tout +miséricordieux; elle essayait d'arracher Mme la marquise d'Ornans au +péril vers lequel, fatalement, elle marchait elle-même. Elle prétendait +entrer seule dans cette maison minée et préserver à tout le moins les +jours de la pauvre femme qui lui avait servi de mère. + +Ce désir s'éveilla en elle si soudainement qu'elle fut sur le point de +se trahir. Pour la réduire au silence, il fallut l'idée de Coyatier et +la mémoire des mystérieuses promesses de cet homme, dont la perdition +profonde avait des lueurs de repentir ou de générosité. + +Elle avait cru au marchef, quand le marchef était là, devant elle; +maintenant la figure du bandit lui revenait comme une sombre énigme. + +Elle voulut lui laisser, pour le cas où son dévouement ne serait pas la +suprême raillerie du destin, toute la possibilité d'action que donne un +secret fidèlement gardé. + +La marquise, certes, ne pouvait deviner tout cela; elle répéta, étonnée +qu'elle était: + +--Partir avant vous, ma fille! et pourquoi? Suis-je déjà de trop et ne +pensez-vous point que j'aie le droit d'assister au moins à votre +mariage? + +--Vous avez le droit d'être partout où nous sommes, répondit Valentine, +comme la plus respectée, comme la mieux aimée des mères, mais pourquoi +partager sans nécessité les hasards d'une évasion? Maurice peut être +poursuivi. Que je l'accompagne, moi, c'est mon devoir... + +--Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu +étais trop jeune pour qu'il fût utile ou même convenable de t'initier à +nos grands projets; tu ne t'es jamais doutée de rien, parce que la +première qualité d'une femme politique est de savoir garder un secret. +Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais à braver le danger. Ma +pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui hâtent +de leurs voeux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de +Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon +caractère aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et trompé +bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait +pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es désormais toute +ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec +vous, et qui sait? si la police nous inquiète en route, l'habitude que +j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-être pas tout à fait +inutile. + +Elle baisa Valentine au front et reprit: + +--Maintenant, chérie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te +marieras en noir, comme tu es là? J'ai assisté dans ma jeunesse à un +mariage clandestin, du temps des guerres de la Vendée; le jeune homme +avait son costume de cornette dans l'armée catholique et royale; la +jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile +de dentelle à l'espagnole. C'était très bien. De fleurs d'oranger, il +n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une +affaire de conscience, comme la cérémonie de l'ondoiement qui précède un +baptême forcément retardé; cela ne vous empêchera pas de vous marier une +seconde fois, selon les rites de l'Église, aussitôt que les événements +le permettront, et vous en prendrez même l'engagement formel vis-à-vis +de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu +prête? + +--Je suis prête, répondit Valentine, qui était pâle, mais résolue. + +--Voici ce qui a été réglé, reprit la douairière: Je suis chargée +d'aller prendre chez lui notre prêtre officiant; tous nos amis nous +attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le +retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le +désert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volonté que +tu as manifestée, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel, +où j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas à changer de cocher), +et tu vas attendre cette brave Mme Samayoux rue Pavée, à la porte de la +Force. + +Valentine jeta un châle sur ses épaules et noua les rubans de son +chapeau. + +--Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton dégagé, +ces moments de crise me connaissent. Pas d'inquiétude, surtout, cela te +ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a dépensé ce qu'il faut pour +que tout aille sur des roulettes. + +L'instant d'après, deux voitures se séparaient au coin de la rue des +Batailles: celle du colonel, où était la marquise, remontait vers les +Champs-Elysées, par la rue de Chaillot; l'autre, timbrée à l'écusson +d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied à la livrée du colonel, +descendait vers le quai pour prendre la route du Marais. + +C'était celle-là qui emmenait Valentine. + +Quand elle arriva rue Pavée, il y avait un fiacre qui stationnait devant +la principale entrée de la prison. + +Valentine ordonna au cocher de se mettre à la suite du fiacre, puis elle +abaissa les stores de sa voiture et attendit. + + + + +XXXVIII + +Départ pour le bal + + +Six heures du soir venaient de sonner à l'antique pendule dont le +balancier allait et venait en grondant. Il faisait nuit dans la chambre +du colonel, éclairée seulement par les lueurs du foyer presque éteint. + +Derrière les hautes fenêtres, drapées de rideaux sombres, les arbres du +jardin montraient vaguement leur tête blanche de neige. + +Au contraire, par la porte entrouverte, on voyait une vive clarté dans +la chambre voisine, où la comtesse Francesca Corona faisait depuis +quelques jours sa demeure, pour être plus à portée de garder les nuits +de son aïeul. + +Une pimpante soubrette s'agitait, affairée, dans cette dernière pièce, +où deux faisceaux de bougies brûlaient à droite et à gauche de la +psyché. + +Par l'entrebâillement de la porte on pouvait reconnaître le brillant, le +pittoresque désordre qui ravage la chambre d'une jolie femme à l'heure +décisive de la toilette. + +Les meubles gracieux et coquets étaient encombrés par l'étalage des +chiffons de toute sorte, colifichets innombrables, pièces nécessaires +dans la mesure même de leur superfluité, qui forment, en s'ajustant +selon le plus charmant des arts, la panoplie dont se revêt la beauté +pour livrer bataille au plaisir. + +Il y avait partout de la gaze, du satin, des fleurs, des dentelles; il y +en avait sur les fauteuils, sur le lit, sur les consoles; l'air était +doucement parfumé, car chacun de ces objets mignons a sa bonne odeur +comme les roses: les gants, l'éventail, le mouchoir chargé de broderies +et jusqu'à ces bijoux de souliers dont l'exiguïté défierait le pied de +Cendrillon. + +Il s'agissait d'un bal, car le carnet aux contredanses montrait sur la +table sa couverture nacrée parmi les écrins ouverts qui éparpillaient en +gerbes leurs chatoyantes étincelles. + +En s'habituant peu à peu à l'obscurité, qui régnait dans l'austère +retraite du vieillard, l'oeil pouvait mesurer le contraste frappant qui +existait entre ces frivoles richesses et la nudité presque complète dont +s'entourait le lit sans rideaux, bas sur pieds et rappelant en vérité la +couche d'un anachorète. + +C'était auprès de cette couche, lit funèbre d'un saint, que Mme la +marquise d'Ornans était venue pleurer naguère. Le colonel y était étendu +sur le dos, immobile, les bras en croix et cherchant son souffle qui +déjà le fuyait. + +C'est à peine si on apercevait sa face hâve et dont les tons terreux +semblaient absorber la lumière, mais on distinguait très bien, +agenouillée au chevet du lit, une jeune femme en déshabillé dont les +riches épaules attiraient au contraire toutes les lueurs venant de la +chambre voisine. + +La jeune femme parlait d'un ton suppliant et baisait tendrement les +mains du vieillard en disant: + +--Je t'en prie, père, bon père, ne me force pas à te quitter ce soir. Tu +sais bien que je n'aime pas le monde; tu sais bien que j'y suis triste +et comme dépaysée. Mme de Tresmes ne doit plus compter sur moi pour son +dîner ni pour le bal, puisqu'elle sait que tu es souffrant et que je +suis ta garde-malade. + +--Entêtée! fit le malade. + +Puis il répéta: + +--Entêtée, entêtée, entêtée! + +De guerre lasse, Francesca voulut se lever, mais il la retint. + +--Mademoiselle Fanchette, lui dit-il, je n'aime pas les mauvaises +raisons, souvenez-vous de cela. Fi! que c'est mal d'agiter son pauvre +papa! qui tousse en le contrariant sans cesse! + +Soit qu'un peu de force lui revînt, soit qu'il oubliât volontairement ou +non de jouer un rôle, sa voix en ce moment n'était pas trop changée. + +--Réfléchis, reprit-il en cessant de gronder; il serait tout à fait +impoli de se dégager comme cela à la dernière heure. Et si on allait +être treize à table chez Mme de Tresmes à cause de toi! sans compter que +ce cher petit ange de Marie est presque aussi mauvaise langue que sa +mère. Ton absence ferait encore jaser. + +--Ne parle pas tant, bon père, voulut interrompre la comtesse, tu te +fatigues. + +--C'est cela! quand on ne peut répondre à mes arguments, on me fait +taire par raison de santé. Allume la veilleuse, je veux te voir quand tu +seras habillée et t'admirer, mon cher amour. Qui sait combien de temps +je pourrai t'aimer encore sur la terre? mais je te verrai de là-haut; +j'ai le bonheur de croire à l'immortalité de l'âme, et ceux qui ont bien +vécu ne quittent ce triste monde que pour se réfugier dans un autre qui +est meilleur. + +La comtesse alluma une veilleuse. Aussitôt qu'elle l'eut déposée sur la +table de nuit, la figure du moribond sortit de l'ombre, défaite et +véritablement effrayante à voir. + +La comtesse eut beau faire, elle ne put réprimer un douloureux +mouvement. + +--Tu ne me trouves pas si bonne mine qu'hier? dit le vieillard avec un +accent qu'il n'est point possible de caractériser d'un seul mot. + +Nul n'aurait su dire, en effet, s'il y avait là excès de simplesse ou +inexplicable moquerie. + +--Vous êtes un peu pâle, mon père, répondit Francesca. + +--Un peu? répéta le colonel, qui eut un rire véritablement sinistre. + +--Allons, allons, fillette, reprit-il doucement, ne te fais pas d'idées +trop noires. Tu ne connais pas le mystère de ma vie, pauvre ange; tu as +peut-être été jusqu'à me soupçonner parfois... Il y a des gens, vois-tu, +dont l'héroïsme ressemble à l'infamie. Te souviens-tu de cette histoire +américaine que tu me lisais pour m'endormir; cette histoire d'un pauvre +colporteur employé par Washington dans la guerre de l'indépendance, et +qui, toute sa vie, se laisse insulter du nom d'espion pour mieux servir +la cause de la liberté? + +--Oh! père, s'écria la comtesse, dont les mains se joignirent, je me +suis doutée bien souvent que vous étiez le serviteur, le maître +peut-être de quelque grande entreprise politique. + +--Assez là-dessus, ma petite Fanchette, interrompit le colonel; tu me +connaîtras mieux quand je ne serai plus là. Pour le moment, il me suffit +de te dire que je joue un jeu difficile et dangereux. Vois si j'ai de la +confiance en toi, je vais te dire un secret: je ne te renvoie pas +aujourd'hui par crainte de mécontenter cette brave Mme de Tresmes; je te +renvoie parce qu'il va se passer ici des choses que tu ne dois pas voir. + +--Bon père, dit la comtesse, dont les yeux se mouillèrent, combien je +vous remercie! Ajoutez encore un mot, dites-moi que cette terrible +pâleur... + +--Eh! eh! mignonne, fit le vieillard, qui eut pour un instant son +sourire de tous les jours, je ne peux pas t'affirmer que je sois frais +comme une rose; mais enfin, chacun se défend comme il peut n'est-ce pas? +J'ai affaire à des tigres, et voilà près d'un siècle que je les fais +danser comme des marionnettes! Achève de t'habiller, trésor; je te donne +vingt minutes pour passer ta robe et te faire plus belle qu'un astre. Tu +reviendras m'embrasser, et cinq minutes après ton départ, je commencerai +ma besogne. + +Francesca, heureuse, mais toute pensive, déposa un baiser sur son front +et courut à sa toilette. + +Dès qu'elle eut passé le seuil de sa chambre, la porte située à l'opposé +s'entrouvrit, et la tête crépue du marchef montra confusément son +profil. + +--Pas encore! dit entre haut et bas le colonel. + +La tête du bandit rentra dans l'ombre et la porte se referma. Il y eut +un silence qui fut interrompu seulement par une quinte de toux +caverneuse et pleine d'épuisement. + +--Je vais décidément soigner ce rhume-là, pensa le vieillard, dont la +main tremblante essuya la sueur de son front, mais, en attendant, on +peut bien dire qu'il m'aura tiré du pied une fière épine! + +Avant même que les vingt minutes fussent écoulées, Francesca rentra +éblouissante d'élégance et de beauté. Le colonel se souleva sur le coude +pour la regarder. + +--Tu es toute jeune! murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ce n'est pas +une chimère, cela: on peut vivre deux fois, et avant de m'en aller, +j'accomplirai ce miracle de te faire une autre vie. + +La comtesse s'approcha et le baisa tendrement. Elle avait aux lèvres une +question qu'elle n'osait pas formuler. + +--Tu voudrais bien me demander où commence la vérité, où finit la +comédie? prononça tout bas le colonel; nous causerons demain, ma fille, +va en paix, amuse-toi bien et ne rentre pas avant deux heures du matin. +Tu m'entends? ceci est un ordre. + +La comtesse sortit accompagnée par sa femme de chambre, et presque +aussitôt après on entendit le bruit de la voiture qui roulait sur le +pavé de la cour. + +Le colonel frappa ses deux mains l'une contre l'autre. + +La porte à laquelle le marchef s'était montré déjà fut ouverte de +nouveau et le colonel lui dit: + +--Avance, bonhomme! + +Quand le marchef fut auprès de son lit, le colonel ajouta: + +--Il me semble que tu n'es pas ivre, aujourd'hui? + +--Non, répondit Coyatier. + +--Veux-tu boire? + +--Non. + +--À ton aise! Mets-toi là, tout près de moi, et causons. + +Le marchef s'assit au chevet du lit. Le colonel mit sa tête au bord de +l'oreiller. Pendant trois ou quatre minutes, il parla, mais si bas +qu'une personne placée au milieu de la chambre n'aurait pu saisir aucune +de ses paroles. + +Le marchef écoutait, immobile et froid comme une pierre. + +--As-tu compris! demanda enfin le colonel. + +--Oui, répondit Coyatier. + +--Pourras-tu suffire à ta besogne? + +--Oui. + +--Regarde-moi, ordonna le colonel. + +Coyatier obéit. Leurs yeux se choquèrent pendant l'espace d'une seconde, +puis Coyatier détourna les siens et répéta comme un homme subjugué: + +--Oui! j'ai dit: oui. + +--C'est bien, fit le vieillard, je viens de passer ton examen de +conscience et je suis content de toi. Un dernier mot: tu aurais beau +avoir tous les trésors du monde, il te resterait une chaîne de fer +autour du cou, est-ce vrai? + +--C'est vrai. + +--Eh bien, si tu fais ce que j'ai dit, tout ce que je t'ai dit, tu +n'auras plus ton carcan, bonhomme. Non seulement tu seras riche, mais +encore tu seras libre. + +La poitrine du bandit rendit un grand soupir. Le colonel lui montra du +doigt la chambre de Francesca Corona, qui restait vivement éclairée. + +--Va, lui dit-il, et souffle les lumières. + +Le marchef n'était pas ivre, le marchef n'avait pas bu, et pourtant ce +fut en chancelant qu'il traversa la chambre. Il entra dans celle de la +comtesse et repoussa la porte. + + + + +XXXIX + +Antispasmodique + + +Le colonel remit sa tête au centre de l'oreiller et ferma les yeux en +homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine +avait notablement augmenté. + +--Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je +n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener. +Mais bah! c'est ma dernière affaire; après celle-là, je prendrai du bon +temps comme un rat dans un fromage, et dès demain, je dormirai la grasse +matinée. + +Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre +sur la table de nuit une sonnette qu'il agita. + +--J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en +un mouvement de satisfaction qui contrastait étrangement avec la frêle +caducité de tout son être, qui sait jusqu'où je peux aller avec des +ménagements? + +Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en décrépitude, auraient +éprouvé, à le voir et à l'entendre, l'envie de rire et la compassion que +prennent les forts à l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance. + +Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit +pour écouter son maître, qui lui dit de sa voix la plus cassée: + +--Faites ce qui vous a été ordonné, hâtez-vous et pas de bruit. Alors ce +fut quelque chose comme au théâtre, quand les valets entrent en scène +pour aménager les accessoires d'un décor changé à vue. + +Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la +direction du travail. La table carrée qui se trouvait d'avance au milieu +de la chambre fut couverte d'une nappe brodée sur laquelle on plaça des +flambeaux, un crucifix soutenu par son piédestal et un missel sur son +pupitre. + +Plusieurs rangs de chaises furent alignés entre cette façon d'autel +improvisé et la porte par où le marchef était sorti. + +Ces chaises se trouvaient sur le même plan que le lit du colonel, et ce +dernier n'avait qu'à se lever sur son séant pour faire partie de +l'assistance attendue. + +De chaque côté de la table on alluma un grand cierge. + +Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ces apprêts, qui étaient ceux +d'une noce, ressemblaient aux préparatifs qu'on fait pour des +funérailles. + +Cela d'autant mieux que les fiancés manquaient encore, tandis que le +mourant était là. + +Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda +toute cette mise en scène d'un air satisfait. + +--Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu +de ressources, et il n'y aura qu'à déranger les cierges pour les mettre +à leur place, le long de mon lit. + +--Monsieur le colonel n'en est pas là, Dieu merci! voulut dire le +principal valet. + +--Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui répondit son maître, je suis bien bas, +bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai passé ma vie +tout entière, une longue vie, mon garçon, à faire ce qu'il faut pour ne +pas craindre la mort. Les domestiques s'étaient arrêtés dans une +attitude respectueuse. + +--Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que +vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont déjà au +salon en bas, dites-leur que je les attends. + +Les valets sortirent. + +Un sourire égrillard vint se jouer autour des lèvres blêmes du malade. + +--Marchef! appela-t-il tout bas. + +La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier +se montra, éclairée par les cierges. + +--Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne répondit +point. + +Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il détournait les yeux +pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face. + +--Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel. + +--Ils sont en bas, devant la porte cochère, répliqua cette fois +Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose à +me dire, maître? + +--Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien être caché dans un petit +coin, en bas, auprès de mes bien-aimés, pour les entendre chanter mes +louanges. L'Amitié est-il avec eux? + +--Non. + +--C'est bien. Reprends ta faction. + +Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, où, selon l'ordre du +vieillard, toutes les lumières étaient désormais éteintes. + +Il y avait, en effet, dans la rue Thérèse, non loin de la porte cochère, +un groupe composé du médecin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en +droit, et de M. de Saint-Louis. + +Ce groupe était là depuis quelque temps déjà, et ceux qui le composaient +avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'hôtel. + +Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci étaient tourmentés par +cette audace poltronne et coupée de frissons, qui est la fièvre des +conjurations. + +Ils s'étaient écartés pour laisser passer la voiture de la belle +comtesse, puis Portai-Girard avait demandé: + +--Est-ce que le marchef est arrivé? + +--Oui, répondit Samuel, il est là depuis plus d'une heure. + +--Et les autres? + +--Il n'y a que le marchef. + +M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot +jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pavé en disant: + +--Il fait un froid de loup! + +--Ça ne réchauffe pas, murmura Samuel, la situation où nous sommes. +Quelqu'un a-t-il vu Lecoq? + +Personne ne répliqua. Portai-Girard reprit tout bas: + +--Si Samuel voulait préparer une jolie petite boulette qu'on jetterait à +celui-là... + +Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne, +s'approcha de la porte cochère avec un paquet de cierges sous le bras. + +Après que le domestique fut passé, les trois conjurés restèrent un +instant silencieux. + +--C'est un étrange esprit! murmura enfin Samuel. + +Ce n'était plus de Lecoq qu'on parlait. + +--Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard. + +--Et en blasphémant, ajouta M. de Saint-Louis; sa dernière heure va se +régaler d'un sacrilège... Ah! écoutez, messieurs, nous ne sommes pas des +cagots, mais moi qui vous parle, je suis révolté par ces excès de +scélératesse! + +--Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent; +s'il n'existe pas, c'est inutile. + +--Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement +une bonne action. Entrons-nous? + +Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de +résolution, et pourtant personne ne bougea. + +Ils causaient, quoiqu'on ne fût pas bien là pour causer, reculant tant +qu'ils pouvaient devant le dernier pas. + +--Nous avons encore bien des choses à nous dire, opina M. de +Saint-Louis. Cet homme est une énigme, il a reculé les bornes de la +perfidie, de la méchanceté, de la cruauté; et pourtant, il y a en lui un +petit endroit faible: il éloigne toujours la comtesse dans les moments +de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac à +sa Fanchette chérie. + +--Au fait, dit Samuel, Mme la comtesse était en toilette de bal. Comment +a-t-elle pu l'abandonner dans l'état où il est? + +--La comtesse a ses affaires en ville, répliqua sèchement Portai-Girard, +occupons-nous des nôtres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer +pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux +doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non, +compter qu'il mourra de sa belle-mort? + +Ceci s'adressait à Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel répondit +après un silence. + +--Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais: +Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'état où il est, la dernière +crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle +manque; c'est très pénible à voir, et quand cet état se prolonge, il y a +des médecins qui administrent ceci ou cela, pour hâter la fin. C'est +tout bonnement de la miséricorde. + +--Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis. + +--Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main. + +--On donne à ces médicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les +appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle opposé à la +respiration atteindrait le même résultat, et bien plus rapidement. Il +suffirait, par exemple, d'une mousseline interposée entre la bouche du +malade et l'air libre pour le délivrer de ses souffrances... + +Ici, le docteur Samuel hésita. + +--Achevez, dit M. de Saint-Louis en tâchant d'assurer sa voix. + +--J'achèverai, en effet répliqua Samuel, parce que mon idée est +philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de +trace et d'une exécution très facile. Nous connaissons exactement le +scénario de la dernière tragédie imaginée par le colonel; nous savons +que la nuit doit se faire au dénouement; eh bien! au moment où la nuit +se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du +lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela +suffira, j'en réponds. + +--Mais qui se chargera?... commença M. de Saint-Louis. + +--Moi, interrompit Portai-Girard résolument. + +--Bravo! + +--Nous pénétrerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit +Portai; Lecoq nous a dit où est la cassette aux bank-notes, le reste n'a +pas besoin d'être réglé; le trésor est à nous. + +Un passant, enveloppé dans un manteau, tourna l'angle de la rue +Ventadour et s'approcha rapidement. + +--Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amitié. + +--Sommes-nous prêts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains +tendues. J'ai été obligé de surveiller un peu l'exécution, là-bas, à la +Force; tout a marché le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en +route. Je vous annonce, d'un autre côté, Mme la marquise amenant son +vicaire, le respectable M. Hureau. + +Un vieil homme en deuil s'arrêtait au même instant devant la porte +cochère. + +--Messieurs, dit-il, cet hôtel est-il bien celui du colonel +Bozzo-Corona? + +--Oui, mon brave Germain, répondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont +assister comme vous au mariage de Mlle d'Arx, votre jeune maîtresse. + +Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-même Germain, qui se +confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres: + +--La chaise de poste attend ici, derrière, à la petite porte de la rue +des Moineaux. C'est moi-même qui ai choisi les chevaux. Après +l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en +voiture, et nous nous arrêterons où vous voudrez pour prendre notre +volée vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela? + +--C'est cela, répondirent les trois autres. + +Et ils entrèrent. + + + + +XL + +La voiture des mariés + + +Lecoq n'avait point menti. À la Force, tout avait réussi comme par +enchantement. Malgré la différence un peu trop marquée de tournure et de +figure qui existait entre le beau lieutenant et notre Échalot, ce +dernier avait pu sans encombre opérer l'échange chevaleresque et prendre +place sur l'escabelle du captif après avoir revêtu tant bien que mal sa +défroque. + +Les habits de prisonnier ne sont pas faits sur mesure. + +Une myopie épidémique ayant envahi l'administration, personne ne s'était +aperçu de rien. Tout au plus le concierge avait-il fait un peu la +grimace en voyant la taille dégagée du lieutenant flotter dans la +redingote noire que le torse dodu de l'ancien apprenti pharmacien +bourrait tout à l'heure. + +--Patronne, avait dit Échalot au moment de la séparation, je vous +recommande Saladin, mon adoptif, à cause de la faiblesse de son âge et +que son vrai père est incapable de le guider dans le sentier de la +vertu. Quant à moi, la chose de m'être sacrifié pour vous permettre de +l'agrément suffira à mon coeur en le consolant dans sa solitude. À vous +revoir et bonne chance! + +--À te revoir ma vieille! avait répondu la dompteuse en lui serrant la +main à l'écraser; je te signe en ce jour le choix que je fais de ta +personne dans la foule des prétendants qui soupirent à l'entour de moi. +Je te prends à la maison avec l'emploi de mon mari qui sera plus tard ta +récompense. + +Dans la rue Pavée, la voiture de la marquise attendait. Sur le siège +nous aurions pu reconnaître ce cocher silencieux qui répondait au nom de +Giovan-Battista; derrière, le valet de pied qui tenait les cordons +ressemblait, malgré sa perruque poudrée et son majestueux uniforme, à ce +bandit facétieux qui partageait à l'estaminet de L'Épi-Scié la +popularité du jeune Cocotte: monsieur Piquepuce. + +Maurice et Valentine s'assirent l'un auprès de l'autre, maman Léo prit +place sur le devant, après avoir jeté au cocher l'adresse de l'hôtel de +Bozzo. + +La voiture se mit en marche et prit la rue Saint-Antoine. Maman Léo +resta un instant silencieuse à regarder les deux jeunes gens qui se +tenaient par la main pensifs et recueillis. + +--Ah ça! dit-elle brusquement, en fronçant le sourcil pour refouler une +larme qui venait à sa paupière, il n'y a donc plus que moi de brave ici! +Vous avez l'air de deux condamnés qui montent à la Roquette. Saquédié! +si nous sommes dans une forêt de Bondy, il y a assez de passants ici +autour pour mettre à la raison les brigands et les loups. Si c'était moi +qui menais la danse, le cocher baragouineur et ce méchant sujet de +Piquepuce, que j'ai reconnu sur le siège de derrière, auraient bien vite +les quatre fers en l'air, et dans dix minutes nous aurions dépassé la +barrière du Trône au galop! + +Valentine répondit tout bas: + +--Avec un mot, un seul mot, ceux que vous venez de désigner feraient de +chaque passant un ennemi plus acharné à nous poursuivre que les loups et +les brigands. Il y a ici un assassin qui s'évade. + +En disant cela, elle porta les mains de Maurice à ses lèvres. + +--C'est vrai! murmura maman Léo, qui baissa la tête malgré elle. On n'a +jamais vu rien de pareil; tout est contre nous: les voleurs, la justice, +le monde entier! + +Elle entrouvrit son casaquin et y prit une paire de pistolets, qu'elle +présenta à Maurice. + +--Lieutenant, dit-elle, ça te connaît; il m'en reste, et je joue assez +bien de cet instrument-là, moi aussi. + +Maurice prit les armes qu'on lui tendait avec un mouvement de joie. + +--Si nous passons la porte de cet enfer, continua la dompteuse, il faut +du moins que nous puissions répondre à ceux qui nous parleront. + +Valentine secoua sa tête charmante et murmura: + +--Ces armes-là ne valent rien. Je ne sais pas si celles que j'ai +choisies sont meilleures. Après Dieu, qui tient notre vie dans sa main, +il n'y a qu'une seule créature humaine en qui j'espère; tout dépend de +Coyatier. + +--J'ai plutôt idée, moi, gronda maman Léo, que tout dépend du colonel. +Mais ne te fâche pas, chérie; mon _de profundis_ est dit et bien dit. +Roule ta bosse, c'est toi qui as le plus gros enjeu; c'est à toi de +tenir les cartes. + +Le lecteur sait désormais laquelle pensait juste, de Valentine d'Arx ou +de maman Léo, sur la question de Coyatier et du colonel. + +La voiture allait au trot des deux beaux chevaux de la marquise. Dans +ces rues du centre de Paris, si gaies et si pleines, il aurait suffi +d'un mot prononcé à la portière pour obtenir une aide instantanée. Moins +que cela, rien n'empêchait de descendre, et si l'on eût été vraiment +dans la forêt de Bondy, maman Léo à elle seule aurait eu bien vite +raison des deux bandits déguisés en valets. + +Mais ce qui fait d'ordinaire la sécurité de tous était ici la perte de +nos fugitifs. Ce n'étaient, en réalité, ni Giovan-Battista, ni monsieur +Piquepuce qui les tenaient prisonniers. L'arme invisible les avait +touchés: ils étaient garrottés par une chaîne magique. + +Au moment où ils arrivaient devant la porte cochère de l'hôtel Bozzo, et +pendant que la voiture s'arrêtait, Valentine offrit son front à Maurice, +qui l'effleura de ses lèvres. + +Giovan-Battista demanda la porte, et l'équipage entra dans la cour. + +Ils descendirent. Un domestique les attendait au bas du perron et se +chargea de les introduire. + +Maman Léo ne parlait plus. + +En montant l'escalier, Maurice pressait le bras de Valentine contre son +coeur. + +--Comme nous aurions été heureux! murmura-t-il. + +--L'âme ne meurt pas, répondit la jeune fille, dont les beaux yeux +étaient levés vers le ciel. + +Une porte s'ouvrit au-devant d'eux et ils se trouvèrent dans la chambre +du colonel, disposée comme nous l'avons dit et déjà remplie par ceux qui +devaient assister au mariage. + + + + +XLI + +Le «bien» et le «mal» + + +Au moment où Valentine et Maurice, suivis de maman Léo, entraient dans +la chambre du colonel, tout le monde était rassemblé autour du lit +funèbre, à l'exception du vieux Germain, qui se tenait modestement à +l'écart. + +Pas n'était besoin d'être médecin pour suivre désormais les progrès +rapides et sûrs de cette tranquille agonie. C'était une ombre ou plutôt +une momie qui était là couchée sur le matelas austère, et la lueur des +cierges, frappant obliquement le front du vieillard mourant, y mettait +déjà des reflets cadavéreux. + +Parfois la lutte de la dernière heure est cruelle, et l'âme, pour +s'exhaler, livre un effrayant combat; mais ici n'était la tranquillité +qui accompagne, selon la croyance commune, le suprême adieu du juste; il +n'y avait point de douleur apparente; l'intelligence restait entière, et +parfois un rayon se rallumait dans ces pauvres prunelles éteintes, quand +le moribond promenait à la ronde son regard affectueux et doux. + +D'une voix que l'attendrissement faisait tremblante, M. de Saint-Louis +venait d'exprimer la pensée générale en disant: + +--Notre vénérable ami n'est pas de ceux à qui on cache la vérité. Sa +mort est belle comme sa vie: il s'en va en faisant des heureux. + +Les autres amis du colonel, M. le baron de la Périère, le Dr Samuel et +Portai-Girard semblaient abîmés dans un douloureux recueillement. + +L'abbé Hureau tenait les deux mains de la marquise éplorée et lui disait +pour la consoler: + +--J'ai pu encore entendre sa voix, tout à l'heure, quand j'ai mis le +crucifix sur sa poitrine; il m'a dit: «Après le mariage vous vous +occuperez de moi.» Ah! celui-là est prêt, madame, ne le plaignez pas, +enviez-le plutôt: il a déjà un pied dans le ciel! + +Dans le mouvement qui se fit pour l'entrée de Valentine, les Habits +Noirs se trouvèrent un instant groupés, et tous les regards +interrogèrent avidement Samuel. + +À cette question muette, le médecin répondit par un silence plus +expressif que la parole et qui voulait dire énergiquement: «Tout est +fini.» + +Cependant il ajouta en piquant Portai du regard: + +--On ne saurait prendre trop de précautions. + +--Il faut toujours lever la couverture? demanda le docteur en droit, qui +n'avait jamais semblé plus résolu. + +--Oui, répliqua Samuel et la bien tenir. + +La marquise, dont la pauvre figure était bouffie par les larmes, fit +quelques pas à la rencontre de Valentine et de Maurice. Elle serra +Valentine dans ses bras et tendit la main au jeune lieutenant, qui la +saluait avec respect. + +--Entrez, entrez, bonne dame, dit-elle à maman Léo, qui restait en +arrière et dont les yeux allaient du lit à l'autel avec une véritable +stupeur. + +--Venez, ajouta la marquise en s'adressant au jeune couple, c'est grâce +à lui que M. Maurice Pagès est libre, c'est grâce à lui que vous allez +être heureux. Il veut vous voir, vous aurez partagé avec Dieu sa +dernière pensée. + +Valentine se laissa conduire. Il eût été difficile de définir +l'expression de son visage plus pâle et en apparence plus froid que le +marbre. + +L'émotion arrivée à son paroxysme produit parfois cette morne rigidité +des traits. + +Maurice, lui, ne se défendait point contre la solennelle impression de +cette scène. + +Dans la chambre, un grand silence régnait. + +Les yeux du colonel, fixes et sans rayons, ne changèrent pas la +direction de leur regard à l'approche des deux fiancés. Son souffle +était court, inégal, et rendait un sifflement clair. + +--Voici nos enfants, dit la marquise à voix haute, par cet instinct qui +nous fait élever le ton pour parler à ceux qui vont mourir et qui nous +semblent déjà loin de nous. + +La tête du colonel resta immobile, mais sa main fit un imperceptible +mouvement d'appel. + +La marquise se pencha aussitôt, mettant son oreille tout contre les +lèvres du vieillard. + +Quand elle se releva, elle dit dans un sanglot: + +--Mettez-vous à genoux, il veut vous donner sa bénédiction. + +Valentine sembla hésiter. Il y avait dans ses yeux de l'égarement et +presque de l'horreur. + +Maurice s'était agenouillé. Valentine fit enfin comme lui, mais ce ne +fut pas le nom de Dieu qui passa entre ses lèvres murmurantes, d'où +tombèrent ces mots: Mon frère! mon père! + +La main du vieillard s'agita de nouveau faiblement, et la marquise +balbutia parmi ses larmes: + +--Hâtons-nous, il a peur de ne pas voir la fin. + +Les Habits Noirs cachaient la fièvre de leur attente sous un maintien +grave. Ils avaient tous la même pensée et se demandaient avec effroi si +une pareille folie de perversité était possible. + +À l'heure navrée où chacun tremble, sur le seuil même de l'inconnu, le +grand comédien jouait-il le plus audacieux de tous ses rôles? + +Certes, l'évidence était là pour répondre: Nul ne peut contrefaire la +marque de la mort. + +Et cependant ils avaient peur. + +Ce fut Lecoq qui remplaça les fiancés et la marquise auprès de la couche +d'agonie. Le colonel ne parut point s'en apercevoir. + +Devant l'autel, M. de Saint-Louis disait au vicaire avec une majestueuse +bonté: + +--Ma dépêche est déjà partie pour la cour de Rome. J'ai tout pris sur +moi en disant à Sa Sainteté que vous aviez dû accéder au voeu de votre +souverain légitime. Quant à l'archevêché, j'irai moi-même dès demain +rendre visite à Sa Grandeur. + +Les assistants se rangèrent comme à l'église derrière les deux fiancés, +qui avaient des chaises à prie-Dieu. À gauche de Valentine se tenait Mme +la marquise d'Ornans, qui lui servait de mère; à droite de Maurice, M. +de Saint-Louis prit place en faisant observer qu'il se regardait +seulement comme le délégué de son vénérable ami, le colonel Bozzo. + +M. le baron de la Périère était en quelque sorte maître des cérémonies +et veillait à ce que tout se passât en bon ordre; il prit le siège +voisin de la chaise de maman Léo et lui dit: + +--Vous voyez, bonne dame, que nous avons enlevé l'affaire lestement. + +L'état de fièvre où était maman Léo se traduisait par une impossibilité +absolue de rester en place. Elle se levait, elle se rasseyait à +contresens et poussait d'énormes soupirs dans son mouchoir à carreaux, +baigné de sueur. + +--Vous saurez, dit-elle à M. de la Périère, que la personne qui remplace +le prisonnier à la Force est pour entrer dans ma famille, et que je m'y +intéresse censément d'amitié. Il ne faudrait pas qu'il pourrisse trop +longtemps là-dedans. + +M. le baron lui promit son appui, mais nous devons avouer que son +attention était ailleurs: il ne perdait pas un seul instant de vue le +lit où le colonel était désormais immobile, ne donnant plus aucun signe +de vie. + +Portai-Girard et Samuel, placés au dernier rang, guettaient aussi leur +proie, échangeant quelques paroles à voix basse. + +En apparence, Valentine et Maurice étaient calmes et recueillis. Quand +le prêtre leur adressa la question d'usage, chacun d'eux répondit _oui_ +avec une émotion profonde. + +Puis ils restèrent un instant les mains unies et Valentine murmura: + +--Mon mari! mon mari! + +Elle n'eut que ce mot pour exprimer l'angoisse poignante et l'amour sans +bornes qui se disputaient son coeur. Maurice lui répondit: + +--Courage! désormais nous n'attendrons pas longtemps. + +C'était la conviction de Valentine bien plus encore que celle de son +fiancé. Elle jouait, on peut le dire, cette terrible partie en complète +connaissance de cause, et plus on approchait du moment fatal, plus +l'espoir qu'elle avait eu tant de peine à faire naître en son âme se +voilait. + +Le glaive invisible était suspendu quelque part dans l'air, elle le +sentait, et elle savait qu'aucun moyen humain n'en pouvait parer les +coups inévitables. + +Il n'y avait rien en elle qui ressemblât à de la peur, mais un mirage +horrible lui montrait Maurice sanglant, mourant. Elle souffrait un +martyre sans nom, et les secondes lui paraissaient longues comme des +heures. + +Le prêtre donna la bénédiction nuptiale. + +Comme il se retournait vers l'autel, on entendit un léger bruit du côté +du lit, et la poitrine du colonel rendit une plainte faible. + +Tous les regards se dirigèrent aussitôt vers lui; on le vit à demi levé +sur son séant et luttant contre une convulsion. Ce fut si rapide que +personne n'eut le temps d'aller au secours. Il poussa un soupir et +retomba inanimé. + +Comme si c'eût été un signal convenu, tous les cierges, toutes les +lumières s'éteignirent à la fois, et au milieu de la nuit noire, +survenue tout à coup, une voix qui montait on ne sait d'où prononça ces +paroles, qui ressemblaient à un contresens moqueur: + +--_Il fait jour!_ + +Un tumulte se produisit dans l'ombre, où personne ne parlait, sauf Mme +la marquise d'Ornans, qui prononça d'une voix éteinte: + +--Au secours! + +Portai-Girard et les conjurés n'avaient pas hésité. Ils s'étaient +élancés vers le lit. Portai-Girard releva la couverture, et en la +maintenant sur l'oreiller, il planta un coup de poignard à la place où +le coeur du mort ne battait déjà plus, peut-être, en grondant: + +--Si c'est encore une comédie, voilà le dénouement! + +Il y eut un son faible comme le soupir d'un enfant--puis le silence. +Valentine avait entouré Maurice de ses bras et le couvrait de son corps, +balbutiant dans un baiser suprême: + +--J'espère! Nous devrions être frappés déjà, et si la mort venait, +pourrait-elle nous séparer désormais? + +La plume ne peut pas exprimer la prodigieuse rapidité d'un pareil drame. +Le récit est long forcément; mais, en réalité, tout ce que nous +racontons s'entassa dans la même minute. + +Au milieu du silence, on entendit les deux pistolets de maman Léo +qu'elle armait, tandis qu'elle disait tranquillement et de sa voix la +plus crâne: + +--Saquédié! qu'on ne les touche pas, ou gare dessous! Mais on murmura à +son oreille: + +--Obéissez! + +Elle crut reconnaître la voix de Valentine. + +Et presque aussitôt elle se sentit pressée par Maurice et entraînée au +travers de la chambre. La robe de soie de la marquise frôlait le revers +de sa main, et elle reconnut l'accent chevrotant du vieux Germain qui +demandait: + +--Où me conduisez-vous? On franchit un seuil. + +Dans la nuit, deux grands bras puissants poussaient en avant ce groupe +rassemblé comme un troupeau. + +Presque au même instant, les Habits Noirs conjurés quittaient le lit et +se dirigeaient en tâtonnant vers la chambre de la comtesse. + +C'était là qu'ils allaient trouver le trésor. + +Au moment où Samuel arrivait le premier, deux cris rauques retentirent à +quelques pas de lui, dans une autre pièce. + +--Voilà qui est fait, dit Portai-Girard froidement, c'est la dernière +affaire du vieux, une affaire posthume celle-là! Donnez-vous la peine +d'entrer. + +Ils entrèrent trois: Samuel, M. de Saint-Louis et le docteur en droit, +qui dit en ricanant, parce qu'il entendait la porte se refermer derrière +lui: + +--L'Amitié trouvera nez de bois, c'est bien fait. Allons, mes enfants, à +la besogne! + +Lecoq arrivait en effet à la porte; il avait marché avec précaution dans +ces ténèbres où, selon lui, on pouvait faire rencontre d'un coup de +couteau. + +Il écoutait de toutes ses oreilles, étonné du silence qui régnait autour +de lui. La chambre mortuaire semblait s'être vidée comme par +enchantement. + +--Ouvrez, dit-il enfin tout bas en poussant la porte, c'est moi. + +À travers le battant fermé, il entendit un râle creux et sourd, puis +deux, puis trois. + +--Encore! fit-il, je croyais que c'était fini! + +Il n'était pas homme à se méprendre, car il connaissait trop bien le son +que rend la gorge d'un homme poignardé. + +Il frappa de nouveau en disant, avec un commencement d'impatience: + +--Ouvrez donc! + +Et il pensait: + +--Est-ce qu'ils voudraient me fausser compagnie?... + +On n'entendait plus rien de l'autre côté de la porte. + +Lecoq sentait des frissons lui courir par tout le corps, et malgré lui, +il faisait une sorte de calcul en se disant: + +--Les deux premiers râles sont ceux des deux jeunes gens, car on a, bien +sûr, commencé par eux, puisque c'est le colonel qui avait réglé la +besogne... les trois autres, voyons: il y avait Mme la marquise, puis +cette bonne femme, maman Léo, puis encore le vieux domestique de M. +d'Arx, c'est juste le compte: cinq coups. + +Il reprit en s'interrompant: + +--Ouvrez donc, vous autres, est-ce que vous ne m'entendez pas? + +Comme le silence continuait, il ajouta entre ses dents: + +--Je me doutais bien qu'il y aurait du tirage. Aussi, tant que le vieux +coquin aurait vécu, je ne l'aurais jamais lâché. + +Il y eut derrière lui un petit ricanement qui glaça le sang dans ses +veines. Il crut s'être trompé, mais une voix doucette dit dans la nuit: + +--Voilà donc comment tu parles de ton papa, méchant sujet! + +Lecoq voulut ouvrir la bouche, mais aucun son ne sortit de sa gorge. + +Il était littéralement paralysé par la stupeur. La voix doucette reprit: + +--Ce que tu as dit là n'est pas respectueux dans la forme, ma chatte, +mais le fond est bon, et cela te sauve la vie. + +Une allumette chimique grinça et prit feu. Lecoq, qui n'en croyait pas +ses oreilles, se retourna. + +Il vit le colonel Bozzo debout, droit sur ses jambes et la tête haute, +qui le regardait en souriant. + +Le vieillard avait à la main le flambeau qu'il venait d'allumer, et son +doigt branlant dessinait ce geste qui est la menace des espiègles. + +Les jarrets de Lecoq plièrent sous lui et il tomba agenouillé. + +--_Il fait nuit_! dit avec lenteur le colonel, qui leva son flambeau. + +--Grâce! balbutia Lecoq, dont la tête pendait sur sa poitrine. + +Il pouvait voir maintenant que la chambre était complètement déserte. + +Le prêtre avait dû sortir par la porte du fond, qui restait entrouverte. + +La couverture du lit où le colonel agonisait naguère était encore +relevée jusque sur l'oreiller, et le couteau de Portai-Girard restait +fiché à hauteur de poitrine. + +Le vieillard jouissait de la détresse de son premier ministre et +ricanait paisiblement. + +--Ce nigaud de docteur en droit, dit-il, a tué ma douillette que j'avais +roulée en paquet. Il ne faut jamais frapper quand on n'y voit pas, à +moins d'avoir le talent du marchef. Voilà un garçon qui s'y entend!... +Eh! eh! bijou, petit bonhomme vit encore à ce qu'il paraît, dis donc? + +Lecoq restait muet et joignait ses mains suppliantes. + +--Mets-toi sur tes pieds, reprit le colonel en lui caressant la joue +amicalement, il y a de l'ouvrage, et je ne peux pas tout faire. + +Lecoq se releva, chancelant comme un homme ivre. Le vieillard +introduisit une clef dans la serrure de la comtesse Corona, qui était +fermée en dedans, et l'ouvrit. + +--Entre, ordonna-t-il. + +Et il haussa le flambeau pour éclairer mieux. + +Lecoq voulut obéir, mais dès le premier pas, il recula épouvanté. + +Ses cheveux se hérissèrent sur son crâne. + +La chambre était telle que Francesca Corona l'avait laissée, lors de son +départ pour le bal: les chiffons restaient étalés sur le lit et sur les +meubles, mais parmi tout ce désordre gracieux que produit la toilette +d'une femme à la mode, il y avait, hideux contraste! trois cadavres +étendus dans un lac de sang. + +Lecoq se soutenait, haletant, au chambranle de la porte. + +--Tu comprends bien, lui dit le colonel, qui ne paraissait pas éprouver +l'ombre d'une émotion, que ma petite Fanchette ne pouvait pas rester +ici. Je l'ai envoyée danser, la pauvre biche! C'est dommage que mon +neveu Corona ne se soit pas mis de la conjuration, il serait là, +maintenant avec les autres, et quel bon débarras pour ma Fanchette! + +--Bonhomme, reprit-il en changeant de ton, nous n'avons pas le choix, ce +soir, et c'est toi qui es chargé de nettoyer tout cela. C'est un rude +coup de balai, mais j'ai idée que tu te mettrais en quatre pour faire +plaisir à papa aujourd'hui, hé! l'Amitié? + +Il poussa en avant Lecoq, qui était anéanti. + +--Ces bons chéris! dit le vieillard en s'approchant tour à tour des +trois cadavres, ce que c'est que de nous! Chacun d'eux avait son petit +talent, et je ne serais pas embarrassé pour faire trois jolis discours +s'ils devaient être enterrés au cimetière... Tiens! on dirait que ce bon +Samuel respire encore? ce ne doit pas être dangereux, car Coyatier ne se +trompe guère. + +Il poussa du pied le docteur, dont la gorge rendit un gémissement, et +passa en ajoutant: + +--Quant à Portai-Girard et au majestueux fils de Saint-Louis, bonsoir +les voisins!... Ah ça, Fifi, tu n'as donc plus de langue? + +--J'avoue..., balbutia Lecoq. + +--Tu as tort! il vaut toujours mieux nier. + +--Votre maladie qui semblait mortelle... + +--Ah! fit le vieillard tristement, c'est un bien mauvais rhume, va, et +je vais partir pour les eaux de Bagnères; veux-tu m'accompagner? + +--Certes, fit Lecoq, qui se retrouvait peu à peu, mais où en +sommes-nous, maître? les autres... + +--Quels autres? + +--Tous ceux qui étaient dans votre chambre? + +--Il fait trop froid, dit le colonel, pour que nous allions nous +promener au jardin; mais j'ai idée qu'il s'y passe quelque chose +d'intéressant. Nous pouvons bien perdre cinq minutes, car Fanchette ne +rentrera pas de sitôt. Donne-moi ton bras et prends la bougie. + +Il s'appuya sur Lecoq familièrement et ajouta d'un air pénétré en +quittant la chambre de la comtesse Corona: + +--Ces polissons-là me devaient tout. Ce qui perd les hommes, c'est +l'ingratitude... et toi, l'Amitié, qui es un garçon d'intelligence, tu +dois bien comprendre que leur complot était bête comme un chou! Il n'y a +pas plus de trésor dans le secrétaire de ma petite Fanchette que dans le +coin de mon oeil. Ah! ah! le trésor! nous sommes riches, mon minet, plus +riches encore qu'ils ne le croyaient, mais notre richesse est bien +gardée, va, et le gilet de flanelle qui est entre ma chemise et ma peau +n'en sait pas plus long que vous au sujet du trésor! Il s'arrêta et +regarda Lecoq en dessous. + +--C'est comme pour le secret, vois-tu, reprit-il en baissant la voix, le +grand secret des frères de la Merci. Il existe, profond comme la mer et +haut comme une montagne; mais les bons petits curieux de ta sorte, quand +ils croient mettre la main dessus, trouvent une pincée de cendres, un +éclat de rire moqueur... le rire de papa, eh! mon bijou, qui leur dit +_néant_ dans toutes les langues vivantes et mortes, car ce vieux +Père-à-tous sait beaucoup de langues, et il ne veut pas plus livrer son +secret que son trésor. + +On était dans la chambre du mariage; le colonel jeta un regard satisfait +sur son lit d'abord, puis sur l'autel dressé. + +--Dis donc, l'Amitié, fit-il tout à coup, as-tu lu les tragédies de M. +Ducis?... Non, tu n'aimes pas beaucoup la littérature. M. Ducis était un +poète du temps de l'Empire qui rabobinait des auteurs anglais et qui +prenait la peine de faire trois ou quatre dénouements pour chacune de +ses tragédies. Je ne suis pas de l'Académie, mais je fais un peu comme +M. Ducis: mon premier dénouement n'allait pas mal, c'était le mariage et +rien avec. + +«Je réunissais tous ceux qui avaient vu de trop près nos affaires, dans +un seul tas et je leur chantais: «Allez-vous-en, gens de la noce!» avec +Coyatier au piano. Mais j'ai eu vent de vos petites menées, et mon +dénouement a tourné... Ouvre la fenêtre, tout doucement, car il ne faut +pas qu'on l'entende. + +Ils avaient continué de marcher; ils étaient dans cette pièce, dont la +porte faisait face à celle de la comtesse et où Coyatier avait attendu +jusqu'au départ de Francesca Corona. + +La fenêtre de cette chambre donnait sur le jardin; Lecoq en tourna +l'espagnolette et regarda au-dehors. + +--Ils sont là, dit-il en se rejetant en arrière. + +--Chut! fit le colonel, pas si haut. Diable! Ils sont là tous bien +vivants, n'est-ce pas? C'est une drôle de fillette, et l'amour a le nez +plus fin qu'un procureur du roi. Elle n'a pas cru un seul instant à la +culpabilité de son lieutenant... un beau brin de gars, n'est-ce pas, +l'Amitié? + +Il avait soufflé lui-même la lumière et se penchait à la fenêtre +ouverte. + +Immédiatement au-dessous de lui, dans le jardin très étroit et dont les +bosquets dépouillés laissaient voir le mur bordant la rue des Moineaux, +un groupe s'empressait autour de la marquise évanouie. + +La tête de la bonne dame reposait sur les genoux du vieux Germain, assis +par terre dans la neige, et maman Léo, agenouillée, avait encore ses +deux pistolets à la main. + +Lecoq demanda tout bas: + +--Où est le marchef? + +--Il prépare la chaise de poste, répliqua le colonel. + +--Alors, la chose se fera en route? Le colonel soupira. + +--Les trois pauvres amis que nous pleurons, murmura-t-il, ont sauvé tout +ce petit monde-là. Je regrette un peu mon premier dénouement. + +--Mais, objecta Lecoq, Mlle d'Arx connaît le mémoire de son frère, et +les autres... + +--Tiens! interrompit le colonel au lieu de répondre, voilà cette chère +marquise qui reprend ses sens. Nous ne les verrons pas monter en +voiture, mais ce sera tout comme. Au fond, tu le sais bien, j'ai horreur +de la violence, et j'ai bien vu qu'il ne fallait pas compter cette fois +sur le marchef. Qu'est-ce que nous voulons? payer la loi et rester +tranquilles. La fuite du lieutenant paye la loi puisqu'il va être +condamné par contumace. Nous évitons ainsi les débats en cour d'assises, +où nous aurions pu trouver quelque juré moins retors, c'est-à-dire moins +aveugle que M. Perrin-Champein... D'un autre côté, cette même +condamnation ôtera au lieutenant toute idée de retour. + +--Alors, dit Lecoq, qui ne pouvait revenir de son étonnement, vous les +laissez partir? + +--Je les fais partir, rectifia le vieillard, tous ensemble, pour +l'Amérique du Sud. + +--Prenez garde! s'écria Lecoq, Mlle d'Arx a juré de venger son père et +son frère! + +--C'est fait, répliqua le colonel. Voilà ce qui m'a décidé. + +Et comme son compagnon l'interrogeait du regard, il ajouta en riant: + +--Drôle de fillette! je la connais mieux que vous. Elle aime son Maurice +comme une folle, mais elle a risqué la vie de son Maurice pour se +venger. Une vraie Corse! qui a ensorcelé Coyatier! Tout ce que j'ai pu +obtenir du marchef, qui travaillait pour moi en même temps que pour +elle, c'est de la tromper sur le nombre des pièces de gibier abattues +pour son compte. À l'heure qu'il est, dans sa pensée, il n'y a plus +d'Habits Noirs. Elle a compté les râles comme toi; elle nous croit tous +exterminés. Écoute et regarde! + +Dans le jardin, maman Léo relevait la marquise et lui disait: + +--Oui, saquédié! je suis du voyage, en qualité de gendarme, mais pas +pour rester indéfiniment avec les deux chéris. Je les gênerais, c'est +vous qui serez la vraie mère. + +En ce moment, des pas précipités se firent entendre et Coyatier sortit +d'un massif. + +Sa main tendue montra la porte de derrière, par où Samuel, le docteur en +droit et M. de Saint-Louis avaient fait dessein de se retirer avec la +fameuse cassette. + +--La chaise de poste est là qui attend, dit-il, en route! Valentine jeta +ses deux bras autour du cou de Maurice et le pressa passionnément contre +son coeur. + +--Je ne t'appartenais pas tout entière avant d'être vengée, dit-elle, +viens, nous ne reverrons jamais la France où cette horrible accusation +pèse sur toi, mais nos enfants seront Français, et tu leur montreras +quelque jour le chemin qui mène à la patrie! + +--As-tu compris, l'Amitié? demanda le colonel en riant bonnement, d'ici +que leurs petits reviennent, nous avons du temps devant nous. + +On entendit bientôt la chaise de poste rouler sur les pavés de la rue. + +Le jardin était silencieux et vide. + +Le vieillard restait seul à la fenêtre. Un rayon de lune jouait parmi +ses cheveux blancs et mettait à son front des reflets étranges. + +Lecoq le regardait avec une superstitieuse terreur. + +Quand on cessa d'entendre le bruit des roues, le Maître des Habits Noirs +sembla sortir de sa rêverie. + +--Il faut que ma petite Fanchette dorme dans son lit cette nuit, dit-il, +à ton ouvrage, l'Amitié! nos trois excellents confrères t'attendent. + +Lecoq essuya la sueur froide qui baignait son front; le colonel lui +caressa la joue doucement et ajouta: + +--Connais-tu quelqu'un qui puisse faire du bon Louis XVII? J'ai une +affaire en vue, ce sera la dernière, à moins que pourtant... + +Il s'arrêta et se prit à rire tout bas. + +--Figure-toi, dit-il, que j'ai eu un drôle de rêve hier. Je me voyais +dans cent ans d'ici et je disais à quelqu'un dont le père n'est pas +encore né, mais qui avait déjà la barbe grise: il y a deux choses +immortelles: le _bien_ qui est Dieu, et moi qui suis le _mal_. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maman Léo, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO *** + +***** This file should be named 19919-8.txt or 19919-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/1/19919/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Maman Léo + Les Habits Noirs Tome V + +Author: Paul Féval + +Release Date: November 26, 2006 [EBook #19919] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + +<h1>Paul Féval</h1> + + +<h2>LES HABITS NOIRS</h2> + +<h3>Tome V</h3> + +<h1>MAMAN LÉO</h1> + +<h3>(1869)</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:</h2> + + +<p class="center">Les Habits Noirs<br /> +Cœur d'Acier<br /> +La rue de Jérusalem<br /> +L'arme invisible<br /> +Maman Léo<br /> +L'avaleur de sabres<br /> +Les compagnons du trésor<br /> +La bande Cadet</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Table" id="Table"></a>Table des matières</h2> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="3"> +<tr><td align="right"><a href="#I">I</a></td><td align="left"> Théâtre Universel et National.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#II">II</a></td><td align="left"> Choix d'un tire-l'œil.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#III">III</a></td><td align="left"> L'affaire Remy d'Arx.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IV">IV</a></td><td align="left"> D'où maman Léo sortait.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#V">V</a></td><td align="left"> Triomphe de M. Baruque.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VI">VI</a></td><td align="left"> La chevalerie d'Échalot.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VII">VII</a></td><td align="left"> M. Constant.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td><td align="left"> Échalot aux écoutes.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IX">IX</a></td><td align="left"> La maison de santé.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#X">X</a></td><td align="left"> La folie de Valentine.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XI">XI</a></td><td align="left"> En dormant.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XII">XII</a></td><td align="left"> Aux écoutes.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td><td align="left"> Coyatier dit le marchef.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td><td align="left"> Le salon.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XV">XV</a></td><td align="left"> Embauchage de maman Léo.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVI">XVI</a></td><td align="left"> Le billet de Valentine.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVII">XVII</a></td><td align="left"> Soirée à L'Épi-Scié.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td align="left"> Les conjurés.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIX">XIX</a></td><td align="left"> Le scapulaire, le secret, le trésor.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XX">XX</a></td><td align="left"> Le roman du colonel.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXI">XXI</a></td><td align="left"> Où il est parlé pour la première fois de la noce.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXII">XXII</a></td><td align="left"> Maman Léo entre en campagne.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXIII">XXIII</a></td><td align="left"> Le Rendez-vous de la Force.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXIV">XXIV</a></td><td align="left"> La Force.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXV">XXV</a></td><td align="left"> Le prisonnier.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXVI">XXVI</a></td><td align="left"> La maison de Remy d'Arx.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXVII">XXVII</a></td><td align="left"> La visite des Habits Noirs.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXVIII">XXVIII</a></td><td align="left"> La mort de Remy.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXIX">XXIX</a></td><td align="left"> Le testament.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXX">XXX</a></td><td align="left"> Le commissionnaire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXI">XXXI</a></td><td align="left"> Le cœur de Valentine.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXII">XXXII</a></td><td align="left"> L'agonie d'un roi.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXIII">XXXIII</a></td><td align="left"> La tentation de Similor.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXIV">XXXIV</a></td><td align="left"> Le combat.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXV">XXXV</a></td><td align="left"> Le dernier rugissement.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXVI">XXXVI</a></td><td align="left"> La récompense d'Échalot.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXVII">XXXVII</a></td><td align="left"> Avant de combattre.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXVIII">XXXVIII</a></td><td align="left"> Départ pour le bal.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XXXIX">XXXIX</a></td><td align="left"> Antispasmodique.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XL">XL</a></td><td align="left"> La voiture des mariés.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XLI">XLI</a></td><td align="left"> Le «bien» et le «mal».</td></tr> +</table> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#Table">I</a></h2> + +<h3>Théâtre Universel et National</h3> + + +<p>Paris avait son manteau d'hiver; les toits blancs éclataient sous le +ciel brumeux, tandis que, dans la rue, piétons et voitures écrasaient la +neige grisâtre.</p> + +<p>C'était un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois après la +catastrophe qui termine notre récit, intitulé <i>L'Arme invisible</i>. La +mort étrange du juge d'instruction Remy d'Arx, avait jeté un étonnement +dans la ville, mais à Paris les étonnements durent peu, et la ville +pensait déjà à autre chose.</p> + +<p>Ce temps est si près de nous qu'on hésite, en vérité, à dire qu'il ne +ressemblait pas tout à fait au temps présent, et pourtant il est bien +certain que les changements opérés dans Paris par ces trente dernières +années valent pour le moins l'œuvre d'un siècle.</p> + +<p>La publicité des journaux existait; on la trouvait même énorme, presque +scandaleuse: elle n'était rien absolument auprès de ce qu'elle est +aujourd'hui.</p> + +<p>On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869, +cent carrés de papier imprimés quotidiennement contre dix publiés en +1838.</p> + +<p>Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des démolitions et des +constructions.</p> + +<p>Sous le règne de Louis-Philippe, Paris tout entier s'irritait ou se +réjouissait, selon les goûts de chacun, à la vue de cette humble percée, +la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperçue.</p> + +<p>Les uns s'extasiaient sur la hardiesse de cette œuvre municipale, les +autres prophétisaient la banqueroute prochaine de la ville: c'était la +grande bataille d'aujourd'hui qui commençait par une toute petite +escarmouche.</p> + +<p>Je ne sais pas au juste combien d'années on mit à parfaire cette +malheureuse rue de Rambuteau, qui devait être droite et qui eut un +coude, célèbre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement +longtemps, et pendant plusieurs hivers, l'espace compris entre l'église +Saint-Eustache et le Marais fut complètement impraticable.</p> + +<p>On n'allait pas vite alors en fait de bâtisse; ceux qui ont le tort et +le chagrin d'être assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se +rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, établies à demeure +dans un grand terrain, vers l'endroit où la rue Quincampoix coupe la rue +de Rambuteau, et qui formèrent là, pendant deux ans au moins et +peut-être plus, une petite foire permanente.</p> + +<p>Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu'il faisait, +on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, située en +avant des autres et qui avait sa façade tournée vers le chemin boueux +conduisant à la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Les gens du quartier qui allaient à leurs affaires ne donnaient pas +beaucoup d'attention à l'érection de ce monument, mais trois ou quatre +gamins, renonçant aux billes pour réchauffer leurs mains dans leurs +poches, rôdaient au-devant du perron en planches qui montait à la +galerie, et s'entretenaient avec intérêt de l'ouverture prochaine du +Grand Théâtre Universel et National, dirigé par <i>M<sup>me</sup></i> Samayoux, première +dompteuse des capitales de l'Europe.</p> + +<p>On parlait surtout de son lion, qui était arrivé, la veille, dans une +caisse énorme, percée de petits trous, et qui avait rugi pendant qu'on +le déballait.</p> + +<p>La porte de la baraque était, bien entendu, fermée pour cause +d'installation et d'aménagements intérieurs. Un large écriteau disait +même sur la devanture: «Le public n'entre pas ici.»</p> + +<p>Mais comme nous avons l'honneur d'être parmi les amis de la célèbre +dompteuse, nous prendrons la liberté de soulever le lambeau de toile +goudronnée qui servait de portière, et nous entrerons chez elle sans +façon.</p> + +<p>C'était un carré long, très vaste, et qu'on achevait de couvrir en +clouant les planches de la toiture. Il n'y avait point encore de +banquettes dans la salle, mais le théâtre était déjà installé en partie, +et des ouvriers, juchés tout en haut de leurs échelles, peignaient les +frises et le manteau d'Arlequin.</p> + +<p>D'autres barbouilleurs s'occupaient du rideau étendu sur le plancher +même de la scène.</p> + +<p>Au centre de la salle, un poêle de fonte ronflait, chauffé au rouge; +auprès du poêle, une petite table supportait trois ou quatre verres, des +chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en +carton était abondamment souillée.</p> + +<p>L'un des verres restait plein; les deux autres, à moitié bus, +appartenaient à M<sup>me</sup> veuve Samayoux, maîtresse de céans, et à un homme de +haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonnée +jusqu'au menton, qui se nommait M. Gondrequin.</p> + +<p>Le troisième verre, celui qui était plein, attendait M. Baruque, +collègue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de +l'échelle.</p> + +<p>M. Gondrequin et M. Baruque étaient deux artistes peintres bien connus, +on pourrait même dire célèbres parmi les directeurs des théâtres +forains. Ils appartenaient au fameux atelier Cœur d'Acier, d'où sont +sortis presque tous les chefs-d'œuvre destinés à <i>tirer l'œil</i> +au-devant des baraques de la foire.</p> + +<p>M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait +la besogne; son surnom d'atelier était Rudaupoil.</p> + +<p>M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu'il n'eût jamais servi, à cause de +sa tournure et de ses prédilections pour les choses martiales, donnait +le coup du maître au tableau, «le fion», et se chargeait surtout +<i>d'embêter</i> la pratique.</p> + +<p>Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de côté de sa +redingote, et en laissait passer un petit bout à sa boutonnière—par +mégarde-, ce qui le décorait de la Légion d'honneur.</p> + +<p>Il avait du brillant et de l'agrément dans l'esprit, malgré sa manie de +jouer à l'ancien sous-officier, et se vantait volontiers d'avoir attiré +bien des kilomètres de commande à l'atelier par la rondeur aimable de +son caractère.</p> + +<p>Il disait volontiers de lui-même:</p> + +<p>—Un vrai troupier, quoi! solide, mais séduisant! Honneur et gaieté! Ra, +fla, joue, feu, versez, boum!</p> + +<p>En ce moment, il venait d'ouvrir l'album graisseux et montrait à M<sup>me</sup> +Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de +mélancolie, des sujets de tableaux à choisir pour orner le devant de son +théâtre.</p> + +<p>Dans tout le reste de la baraque, c'était une activité confuse et +singulièrement bruyante; on faisait tout à la fois; les principaux +sujets de la troupe, transformés en tapissiers, clouaient des guenilles +autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d'étendards, +non conquis sur l'étranger.</p> + +<p>Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait été fils de roi dans son +pays et décrotteur auprès de la Porte-Saint-Martin, exerçait un talent +naissant qu'il avait sur le tambour; M<sup>lle</sup> Colombe cassait les reins de +sa petite sœur et lui désossait proprement les rotules. L'enfant avait +de l'avenir.</p> + +<p>Elle pouvait déjà rester trois minutes la tête contre-passée en arrière +entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.</p> + +<p>Pendant la fanfare, M<sup>lle</sup> Colombe essayait quelques coups de sabre avec +un pauvre diable à laideur prétentieuse, que coiffait un chapeau gris +planté de côté sur ses cheveux jaunes et plats.</p> + +<p>Celui-là se tenait assez bien sous les armes. Quand M<sup>lle</sup> Colombe +reprenait sa petite sœur, il allait à deux grosses filles rougeaudes +qui déjeunaient avec deux énormes tranches de pain beurrées de raisiné, +et leur donnait des leçons de danse américaine.</p> + +<p>—Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses +indications avec une paresse maussade, quand le succès aura récompensé +vos efforts, vous pourrez vous vanter d'avoir eu les leçons d'un jeune +homme qui en possède tous les brevets de pointe, contre-pointe, +entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer +partout rien qu'en disant: Nous sommes les élèves du seul Amédée +Similor!</p> + +<p>Le lecteur se souvient peut-être des deux postulants qui s'étaient +présentés à Léocadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place +Valhubert, le soir même de l'arrivée de Maurice Pagès revenant +d'Afrique.</p> + +<p>Léocadie, tout entière à la joie de revoir son lieutenant, avait renvoyé +les deux candidats avec l'enfant que le pauvre Échalot portait dans sa +gibecière, mais l'offre de ce brave garçon, consentant à jouer le rôle +de phoque pour nourrir son petit, avait touché le cœur sensible de la +dompteuse.</p> + +<p>Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter «une +mécanique» comme on n'en avait jamais vu en foire, Léocadie, qui se +réfugiait dans l'ambition pour fuir ses peines de cœur, s'était +souvenue de ses protégés.</p> + +<p>La famille entière, composée des deux pères et de l'enfant, était +engagée, et nous n'avons vu encore qu'une faible portion des services +qu'on attendait de Similor, artiste à tout faire.</p> + +<p>Quant à Échalot, malgré sa modestie, ses talents s'étaient affirmés +déjà.</p> + +<p>En sa qualité d'ancien apothicaire, il avait entrepris à forfait la +guérison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de +Londres, mais de l'infirmerie des chiens à Clignancourt.</p> + +<p>Le lion était là comme tout le monde. Il n'avait plus de cage, une +simple ficelle attachait sa vieillesse caduque à un clou fiché dans les +planches.</p> + +<p>Il avait dû être magnifique autrefois, ce seigneur des déserts +africains; c'était un mâle de la plus grande taille, mais on aurait pu +le prendre maintenant pour un monstrueux amas d'étoupes, jetées +pêle-mêle sur un lit de paille.</p> + +<p>Il n'avait plus forme animale, et végétait misérablement dans la paresse +de son agonie.</p> + +<p>Échalot lui avait pourtant mis deux ou trois vésicatoires qu'il soignait +selon toutes les règles de l'art et dont il favorisait l'effet par des +sinapismes convenablement appliqués.</p> + +<p>À portée du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.</p> + +<p>Loin de se borner à ces attentions, Échalot avait fabriqué un vaste +bonnet de nuit dont il coiffait la tête de son lion pour la protéger +contre les fraîcheurs nocturnes; de plus, il lui mettait du coton dans +les oreilles.</p> + +<p>Mais comme en définitive l'établissement de M<sup>me</sup> Samayoux n'était pas un +hôpital, Échalot préparait aussi son lion pour l'heure prochaine où il +devait être offert en spectacle à la curiosité des Parisiens. À l'insu +de M<sup>me</sup> Samayoux, et pour faire une surprise à cette excellente patronne, +il modelait en secret avec du mastic une mâchoire formidable, destinée à +remplacer les dents que le lion avait perdues.</p> + +<p>Il s'était procuré en outre plusieurs queues de vache, à l'aide +desquelles il espérait bien boucher adroitement les plaques chauves que +l'âge avait faites dans la crinière de son lion.</p> + +<p>Ah! c'était un garçon utile! et la générosité de la dompteuse à son +égard devait être bien récompensée. Depuis une semaine qu'il faisait +partie de la maison, il avait déjà reprisé presque toutes les +chaussettes de sa patronne et remis un bec à l'autruche; en outre, par +un procédé dont il était l'inventeur, il espérait enfler la tête du +jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner +à ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en +vaudrait dix centimes: deux sous.</p> + +<p>—J'ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant M<sup>me</sup> +Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire; ça me désennuie de mes +souvenirs et de mes regrets. Quoi! vous ne pouvez pas dire que ces deux +enfants-là, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits à mon égard?</p> + +<p>—Fixe! répliqua Gondrequin, les yeux à quinze pas devant soi, qui +signifie immobile! Je n'ai pas été officier, mais j'en ai la bonne +humeur guerrière. Pour l'ingratitude, elle est dans la nature, et quand +je vous vis à l'occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec +était alors chez vous pour le trapèze et la perche, vous soupiriez déjà +gros au vis-à-vis de lui dans une voie qui ressemblait à M<sup>me</sup> Putiphar. +Ra, fla!</p> + +<p>—C'est le fruit de la calomnie, répondit M<sup>me</sup> Samayoux en levant les +yeux au ciel; je ne dis pas que mon âme a été incapable d'un rêve, mais +Maurice n'y a jamais obtempéré, et je suis restée pure avec lui comme la +fleur d'oranger... Et quand je pense que voilà plus d'un mois sans avoir +entendu parler de lui ni de Fleurette! L'adresse qu'il m'avait donnée +m'a sorti de la tête, et la petite, qui est une demoiselle comme vous +savez, m'avait bien défendu d'aller la demander chez sa marquise ou +duchesse; en sorte que tout ce que j'ai pu faire ç'a été d'écrire, mais +on ne m'a pas répondu. S'est-il passé quelque chose pendant que j'étais +à la fête des Loges? je n'ai entendu parler de rien, et depuis mon +retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tête... Ah! on a +bien tort de s'attacher!</p> + +<p>—Pas accéléré, interrompit Gondrequin, marche! attaquons le tableau de +front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos idées noires. Nous +disons donc qu'il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit +médaillons ménagés, quatre dans les coins et quatre dans les échancrures +du milieu, selon l'idée de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer +l'œil, mais qui vous dispose un ensemble à la papa, personne ne peut +dire le contraire... Qu'est-ce qu'il vous faut pour le compartiment du +milieu? Voulez-vous l'explosion de la machine infernale du boulevard du +crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n° 1 +du livre d'échantillon! Regardez voir! la contemplation n'en coûte rien. +Droite! gauche! Marquez le pas!</p> + +<p>Léocadie se pencha sur l'album, et, pendant le silence qui eut lieu, on +put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises:</p> + +<p>—C'est des affaires qu'on étouffe avec soin, parce qu'il y a dedans des +riches et des nobles, mais il n'en est pas moins vrai que le juge +d'instruction a été empoisonné comme un rat, rue d'Anjou-Saint-Honoré, +ni vu ni connu, et qu'on a arrêté le jeune homme avec la demoiselle en +flagrant délit d'arsenic.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#Table">II</a></h2> + +<h3>Choix d'un tire-l'œil</h3> + + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux ne prêtait point attention à ce qui se disait autour +d'elle; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un +véritable chagrin.</p> + +<p>—Ça doit faire un crâne effet, dit-elle, en regardant la première page +de l'album d'échantillons, où se trouvait un croquis représentant +l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.</p> + +<p>C'était alors un événement tout récent, et l'attentat de Fieschi restait +dans tous les souvenirs.</p> + +<p>—Quant à l'effet, répondit Gondrequin, j'en signe mon billet. C'est +chargé à mitraille des <i>tire-l'œil</i> comme ça, et on pourrait tout de +même vous l'arranger à bon compte.</p> + +<p>Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.</p> + +<p>—Le prix ne fait pas grand-chose, répliqua-t-elle; j'en ai dépensé, de +l'argent, dans mes négociations avec la ville, pour mon terrain et le +droit de bâtir ici une baraque à demeure! Dans les temps, quand j'avais +Maurice et Fleurette, la peinture était du superflu; la bonne société se +donnait rendez-vous chez moi, n'importe où, à Paris ou dans la banlieue, +malgré mon tableau, qui était du temps de feu Samayoux, et qui avait +coûté quarante francs, d'occasion. Il n'y a pas à dire: de s'attacher, +c'est des bêtises! je ne leur demandais pas d'être toujours fourrés à la +baraque, ces deux enfants-là, pas vrai? mais une petite visite par-ci, +par-là, d'amitié...</p> + +<p>—En douze temps, la charge! interrompit Gondrequin, quoiqu'on peut la +précipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont été au régiment +et qui ne gardent pas l'air si troupier que moi. À bas la mélancolie! Si +vous ne craignez pas la dépense, on peut vous faire des choses +extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.</p> + +<p>—C'est mon idée, murmura la dompteuse, qui détourna la tête pour +essuyer une larme; j'ai déjà bien commencé, allez, et mon saint-frusquin +va vite; mais il faut que tout soit à cuire et à bouillir ici! Je veux +faire des folies et prodigalités, quoi! pour m'étourdir le cœur. Il n'y +a rien de trop beau pour moi, je veux être la première des premières!</p> + +<p>—Alors, s'écria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n'est pas +encore assez flambant! Il manque du monde là-dedans, je vas y remettre +des gardes municipaux et des généraux avec un tire-l'œil spécial +exécuté par moi-même, là, sur le devant, premier plan! l'idée me monte +au cerveau que j'ai l'envie d'éternuer: un jeune gamin de Paris qu'a +trouvé la mort dans la circonstance et est coupé en deux par +l'explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant, +savoir le papa les jambes et la maman le reste, entourés par la foule.</p> + +<p>—Saquédié! dit maman Samayoux en s'animant un peu, voilà une idée +gentille, par exemple! Ce qui me chiffonne, c'est que je n'aurai pas de +machine infernale à montrer à l'intérieur.</p> + +<p>—On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin; droite, +gauche... à un autre!</p> + +<p>Il tourna la seconde page de l'album.</p> + +<p>—Va de l'avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa +position élevée, et remets du safran dans le sceau. L'or est trop rouge +là-bas, à droite, eh! Peluche!</p> + +<p>—Dans <i>l'Audience</i>, reprit un des barbouilleurs, qui en était toujours +à l'histoire d'assassinat, on dit que le juge d'instruction a eu le +temps de faire son testament avant de mourir.</p> + +<p>Un autre ajouta:</p> + +<p>—Le lieutenant d'Afrique a essayé de se tuer.</p> + +<p>Un autre encore:</p> + +<p>—Et la demoiselle est folle.</p> + +<p>—Bouchez vos becs généralement partout! commanda Gondrequin-Militaire; +on ne s'entend pas!</p> + +<p>—Ah ça? demanda de loin M<sup>lle</sup> Colombe, qui remettait sa petite sœur en +cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-là, qu'on la radote +dans tous les coins de Paris?</p> + +<p>S'il y eut une réponse, M<sup>lle</sup> Colombe ne l'entendit pas, car la petite +sœur venait d'emboucher sa trompette, et la terrible fanfare éclata +entre ses jambes.</p> + +<p>Quand le silence se fit, on put ouïr la voix douce et patiente +d'Échalot, qui disait:</p> + +<p>—Sois pas méchant, Saladin, petite drogue, c'est pour ton bien, et on +ne peut pas éduquer un enfant sans qu'il ait un peu de misère dans son +bas-âge.</p> + +<p>Saladin, l'héritier indivis du brillant Similor et du modeste Échalot, +criait comme un beau diable. Ce qu'on appelait son éducation était, en +définitive, une assez rude chose. Échalot l'accommodait en monstre, et, +à l'aide d'une baudruche collée d'une certaine façon autour de ses +tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis +encore soufflée à l'aide d'un tuyau de plume, il donnait à la tête de +l'enfant d'effrayantes proportions.</p> + +<p>—T'es douillet, reprenait le père nourricier sans se fâcher, que +dirais-tu! donc si on t'arrachait une dent au pistolet? Il n'y a pas, +pour attirer le monde, comme les encéphales qu'est bien réussis, et un +phénomène vivant de ton âge n'est pas embarrassé de gagner ses trois +francs par jour... Attends voir que j'aille aider M. Daniel à se +retourner.</p> + +<p>M. Daniel, c'était le lion invalide.</p> + +<p>Similor, à l'autre bout de la baraque, faisait trêve à sa leçon pour +rentrer dans son rôle d'incorrigible séducteur.</p> + +<p>—Je possède des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux +deux rougeaudes; mais ça m'est inférieur d'en attacher d'autres victimes +à mon char, dont la liste est si nombreuse. L'intérêt de deux amours +comme vous est de fréquenter à leurs débuts un jeune homme connu par son +truc et qui a ses entrées partout, même dans les sociétés chantantes!</p> + +<p>—Le second échantillon, disait Gondrequin à M<sup>me</sup> Samayoux, est les +animaux divers sortant de l'arche à la suite du déluge; ça convient +assez pour votre ménagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de +première dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal... Ça +ne vous va pas? emballé! Passons au troisième, qui est coupé en deux: à +droite, <i>Le Passage de la Bérésina</i> ou <i>les Frimas de la Russie sous +l'Empire,</i> hommage à la troupe française; à gauche, <i>Les Enfants +d'Edouard</i> immolés par l'usurpateur Cromwell, qui coupe également la +tête à Anne de Boulen, sa femme, et à l'infortunée Marie Stuart: ça +plaît, parce que ça rappelle plusieurs succès à différents théâtres +historiques.</p> + +<p>Ici, M. Baruque descendit de l'échelle et vint boire son verre de vin.</p> + +<p>En le déposant vide sur la table, il déclama d'une belle voix de +basse-taille qu'il avait:</p> + +<p>—Le voilà, ce poignard, qui du sang de son maître...</p> + +<p>—Du bon poussier de mottes, pas cher! cria aussitôt Peluche.</p> + +<p>Jupiter, dit Fleur-de-Lys, exécuta un roulement sur son tambour. M<sup>lle</sup> +Colombe se précipita au centre de la salle en brandissant sa petite +sœur, qui jouait de la trompette; les deux élèves de Similor arrivèrent +en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours prêt à +favoriser la gaieté, entonna la <i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>Il y eut alors branle-bas général. La troupe Samayoux, occupée à des +travaux d'intérieur, se mêla impétueusement aux rapins de l'atelier +Cœur d'Acier, et une gigue infernale souleva la poussière de la +baraque.</p> + +<p>—Trois minutes de chauffage gymnastique! hurlait M. Baruque, qui +battait la semelle tout seul à cause de sa dignité.</p> + +<p>Gondrequin tapait à tour de bras sur la grosse caisse et disait:</p> + +<p>—L'artiste et le soldat est le même dans la fougue de son +divertissement. Allume partout! chaud! chaud!</p> + +<p>Du sein de la danse effrénée, les cris des divers animaux de la +création, imités à miracle par les rapins de l'atelier Cœur d'Acier, +s'élevaient, formant un épouvantable concert. Similor criait dans le +porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effrayé, poussait des +vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris à la gorge par la +poussière, avait une quinte de toux convulsive.</p> + +<p>Au milieu de cette allégresse folle, deux personnes restaient calmes: +c'était M<sup>me</sup> Samayoux d'abord, dont rien ne pouvait guérir la mélancolie, +et c'était ensuite Échalot, fort empêché à calmer son fils d'adoption et +sa bête malade.</p> + +<p>—Halte! commanda Gondrequin au bout des trois minutes réglementaires, +on ne choisit pas sa vocation; sans ça, j'aurais l'épaulette et la croix +d'honneur. À la besogne, et brossons comme des tigres, après les +vacances du plaisir!</p> + +<p>Le calme se rétablit aussitôt, car il n'y a rien au monde de plus docile +que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque +remonta à son échelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son +cours.</p> + +<p>—Ah! murmura M<sup>me</sup> Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre, +pour moi, la boisson a désormais goût de fiel, et c'est surtout quand +les autres s'amusent que je ressens la blessure de mon âme ulcérée. Il y +a des moments où j'ai idée de partir pour l'Amérique, où les grands +artistes français sont portés en triomphe par les sauvages, mais la +gloire elle-même d'avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le +cœur. Voyons voir aux tableaux.</p> + +<p>—Avec ça, répliqua Gondrequin, que je n'ai pas aussi ma peine d'avoir +pourri dans le civil, quand l'uniforme était mon rêve. Fixe! je sais +dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien +intéressante, où sont détaillés les tours de force et d'adresse: Auriol +et sa spécialité, la suspension aérienne, la boule, les couteaux, le +trapèze, la perche...</p> + +<p>La dompteuse mit sa tête entre ses mains et se prit à sangloter.</p> + +<p>—Maurice! balbutia-t-elle, Fleurette!</p> + +<p>Gondrequin tourna la page vivement et grommela:</p> + +<p>—J'ai fait une boulette! C'est vrai que le petit était pour le trapèze +et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour à droite, ra, +fla, voici le massacre de la Saint-Barthélémy, avec Charles IX, dont les +veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps +pour prix de son crime, et la mort de Coligny, célébrée par Voltaire; +voici la chèvre savante de M. Victor Hugo, dans <i>Notre-Dame de Paris</i>, +accompagnée de Quasimodo et des tours de l'église, d'après nature, +auprès desquelles travaille la Esméralda, restée pure malgré son +commerce; voici la pêche du crocodile dans les fleuves de l'Amazone, +compliquée par le boa constrictor se nourrissant d'un mouton tout entier +sans le mâcher, et l'enlèvement des petits d'une négresse par +l'orang-outang du Brésil, de la Plata; voici l'éruption du Vésuve à la +lumière de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous +les laves, pendant que le pêcheur napolitain retire paisiblement ses +filets en chantant la barcarolle; le <i>Janus moderne</i> ou l'homme aux deux +figures, l'une devant, l'autre derrière, avec la particularité qu'il est +privé de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu'on peut voir en +perspective l'albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette +vivant et l'oiseau à tête de bœuf...</p> + +<p>Il y avait longtemps que M<sup>me</sup> Samayoux n'écoutait plus. Elle posa sa main +sur l'album et dit:</p> + +<p>—Assez! faites le tableau comme vous l'entendrez.</p> + +<p>Puis elle ajouta d'une voix sourde:</p> + +<p>—Je ne sais pas si je me suis trompée, mais j'ai cru entendre prononcer +le nom du juge Remy d'Arx et le mot: assassinat.</p> + +<p>—Parbleu! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c'est de +l'histoire ancienne! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela +depuis deux heures d'horloge!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#Table">III</a></h2> + +<h3>L'affaire Remy d'Arx</h3> + + +<p>La dompteuse était pâle autant que le hâle rubicond de ses joues pouvait +le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.</p> + +<p>—Je l'avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serrées, plutôt dix +fois qu'une!</p> + +<p>Elle essaya de boire, mais son verre fut reposé sur la table sans +qu'elle y eût trempé ses lèvres.</p> + +<p>Gondrequin-Militaire, voyant qu'elle ne disait plus rien, rouvrit son +album et voulut continuer le détail de ses échantillons, car il avait au +plus haut degré la double conviction du commerçant et de l'artiste. Le +contenu de son cahier graisseux était pour lui la plus utile et la plus +mâle expression de la peinture au dix-neuvième siècle.</p> + +<p>—J'ai idée, fit-il avec son gros rire content, que vous n'étiez pas +bien proche parente avec M. le juge d'instruction, maman Léo. Où en +étions-nous? Le <i>Janus moderne</i>... non, c'est fait. Voilà un vrai +tire-l'œil, tenez! la catastrophe du pont d'Angers, choisissant pour +craquer l'instant où deux bataillons du 67<sup>e</sup> y passent dessus avec armes +et bagages, musique en tête, tout le monde aux fenêtres, bateaux à +vapeur et surprise des passagers...</p> + +<p>La dompteuse le regarda d'un air si singulier qu'il resta bouche béante.</p> + +<p>—Il y a deux heures qu'on parle de cela, dites-vous! prononça-t-elle +avec effort. Le juge Remy d'Arx a donc vraiment été assassiné?</p> + +<p>—Quant à cela, oui, maman, et voilà plus d'un mois qu'il est enterré.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Dame... par les pompes funèbres, je suppose.</p> + +<p>Le visage de la veuve Samayoux devint écarlate et ses yeux lancèrent un +éclair.</p> + +<p>—Par qui assassiné? s'écria-t-elle d'une voix tremblante de colère; +est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur!</p> + +<p>Militaire devint plus rouge que la dompteuse; car, entre gens sanguins, +la colère se gagne avec une rapidité folle.</p> + +<p>—Vitrier! répéta-t-il en fermant les poings; est-ce que nous avons +gardé quelque chose ensemble, dites donc, la mère?</p> + +<p>Mais il s'arrêta et porta sa main renversée à son front, pour figurer le +salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d'ailleurs légitime, +l'idée qu'il allait perdre une bonne pratique avait surgi.</p> + +<p>—Respect au beau sexe! dit-il; une invective tombant de la bouche d'une +dame n'a pas les mêmes inconvénients que si elle avait été proférée par +un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n'êtes pas +de bon poil, maman Léo; je n'ai jamais porté l'uniforme, mais j'en ai la +galanterie... À la vôtre tout de même.</p> + +<p>Il vida son verre. M<sup>me</sup> Samayoux laissa tomber sa tête sur sa main.</p> + +<p>—Assassiné!... dit-elle encore.</p> + +<p>—C'est donc ça qui vous chiffonne? reprit Gondrequin rendu à toute sa +sérénité. J'avais eu un petit moment l'idée d'en faire un tableau, mais +ça n'a pas eu le retentissement nécessaire pour l'effet. Les détails +manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n'a pas eu le succès +qu'elle méritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en +prenant ma demi-tasse, et j'ai cru d'abord qu'on allait avoir du joli, +car les faits divers avaient l'air de mélanger cette histoire-là à celle +de M. Mac Labussière, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits +Noirs; mais l'arrêt est rendu maintenant dans l'affaire des Habits +Noirs, qui doivent être partis pour leurs destinations respectives, et +n'ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un +tire-l'œil, j'ai retourné à mes affaires. La commande tient toujours, +pas vrai, maman?</p> + +<p>La dompteuse fit un signe de tête affirmatif et pensa tout haut:</p> + +<p>—Comment savoir la vérité?</p> + +<p>—Il n'y a pas commère comme M. Baruque, répondit Gondrequin en se +rapprochant; les hirondelles de palais, ça vient quelquefois en foire, +et le juge en question n'était pas à l'abri de courir la prétentaine, +témoin l'endroit où on lui a fait avaler sa langue. Si vous êtes +immiscée à son passé par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme +si vous aviez lu toutes les pièces qui sont au greffe.</p> + +<p>—Monsieur Baruque! appela Léocadie d'une voix faible.</p> + +<p>—Holà! hé! Rudaupoil! appuya Gondrequin. Obligeance à l'égard des +dames! arrive ici!</p> + +<p>—Le voilà, ce poignard..., répliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui +descendit aussitôt de son échelle et vint à l'ordre, son pinceau d'une +main, son godet de l'autre.</p> + +<p>Aussitôt qu'il eut quitté les sommets d'où il surveillait le travail de +ses subordonnés, l'activité de ceux-ci se ralentit comme par +enchantement.</p> + +<p>—Voilà! fit M. Baruque, qu'est-ce qu'on me veut? Ne laissons pas sécher +l'ouvrage.</p> + +<p>Il s'interrompit pour ajouter:</p> + +<p>—Vous avez l'air toute tapée, maman Léo!</p> + +<p>—Dites-moi tout ce que vous savez, répliqua celle-ci en faisant effort +pour se redresser; ne me cachez rien, je vous en prie.</p> + +<p>Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les <i>i</i>, exposa que la +patronne voulait connaître à fond l'affaire Remy d'Arx.</p> + +<p>M. Baruque jeta derrière lui ce regard qui savait compter les coups de +pinceau donnés en une minute.</p> + +<p>—C'est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici +pour nous amuser.</p> + +<p>—C'est moi qui paye, dit Léocadie presque rudement.</p> + +<p>—Arme à volonté, en avant, marche! commanda Militaire.</p> + +<p>—Moi, ça m'est égal, dit Baruque, roule ta bosse! je crois que je +connais assez bien cette histoire-là. Il y a donc que M. Remy d'Arx +était un jeune homme de bonne vie et mœurs, au commencement, et qu'on +lui reprochait même, dans son monde, qu'il avait la timidité d'une +demoiselle et pensionnaire; mais pas du tout! Les choses changent bien +vite, quand un quelqu'un a le malheur de faire des mauvaises +connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du +pourquoi que l'instruction ne marche pas: c'est qu'on a trouvé des +indices drôles tout à fait, comme quoi, par exemple, le défunt juge +d'instruction, qui dînait chez les ministres et fréquentait la meilleure +société, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins, +Coyatier, dit le marchef, qu'on n'a pas revu depuis ce temps-là aux +environs de la barrière d'Italie... Cherche!</p> + +<p>—Hein? fit ici Baruque en s'interrompant, que vous avais-je annoncé? Je +n'en ai pas encore raconté bien long, et les voilà tous qui font cercle +comme à la parade!</p> + +<p>Les peintres, en effet, du côté de la scène, et les saltimbanques des +deux sexes, du fond de la salle, s'étaient rapprochés en même temps.</p> + +<p>Il n'y avait pour garder leur place que le lion valétudinaire et le +jeune Saladin, qui s'était endormi entre les pattes du monstre, à force +de pleurer.</p> + +<p>—Ça m'est égal, qu'on travaille ou qu'on ne travaille pas, allez!</p> + +<p>—Droite! gauche! fit Gondrequin, pas accéléré!</p> + +<p>—Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir +plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les +Habits Noirs de la cour d'assises, M. Mac Labussière, M. Meilhan et le +baron de Castres, étaient des bandits de six liards à côté des finauds +de <i>Fera-t-il jour demain</i>. Mais quoi! ceux-là c'est comme le serpent de +mer: tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j'ai +mon idée, et elle a deux têtes, mon idée, comme le veau phénomène. Je me +dis: De deux choses l'une: ou bien le juge Remy d'Arx était un +Habit-Noir...</p> + +<p>—Oh! fit-on à la ronde.</p> + +<p>Le poing fermé de M<sup>me</sup> Samayoux frappa la table pour imposer le silence.</p> + +<p>—Il n'y a pas de oh! continua M. Baruque. Pour qu'on ne les trouve +jamais, ces lapins-là, il faut bien qu'ils soient protégés quelque +part... ou bien encore, et c'est la seconde tête de mon veau, le défunt, +qui passait pour un rude limier, était tombé sur la piste de la bande. +Ceux-là qui s'y connaissent disent que jamais chien n'est revenu de la +chasse de ces sangliers-là.</p> + +<p>«C'est sûr que Paris est bavard et qu'il y a des propos qui vont et +viennent. J'étais tout moutard à l'atelier Cœur d'Acier, la première +fois que j'ai ouï parler de cet ogre qu'on appelle le Père-à-tous, et on +en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.</p> + +<p>«Je suis curieux, moi, j'ai guetté pour voir si l'ogre viendrait enfin +devant la justice, et quand j'ai ouï parler pour la première fois de la +bande des Habits Noirs, j'entends celle du mois dernier, je me suis dit +à moi-même: Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par +semaine. J'en ai fait la dépense, mais vas-y voir! Ce n'était pas trop +ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-là qui ne manquaient pas du +mot pour rire, seulement du Père-à-tous et du <i>Fera-t-il jour demain</i> +pas l'ombre! c'était un ramassis de filous ordinaires, et si j'étais à +la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaçon au +tribunal de commerce.</p> + +<p>Ici Baruque, dit Rudaupoil, s'arrêta, trouvant son dernier mot joli et +pensant avoir droit à quelque marque d'approbation.</p> + +<p>—Après! fit M<sup>me</sup> Samayoux sèchement. Vous ne me dites rien de ce que je +veux savoir.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous voulez savoir, maman Léo? demanda M. Baruque un peu +désappointé. Je vous préviens que l'instruction a l'air de patauger pas +mal, et que le fin mot de l'histoire est encore tout au fond du pot au +noir.</p> + +<p>La dompteuse hésita avant de répondre; elle avait les yeux baissés et +ses lèvres blêmes frémissaient.</p> + +<p>Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altération de +sa voix.</p> + +<p>—Il y a là-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme...</p> + +<p>—Ah ça! s'écria M. Baruque, d'où sortez-vous donc, si vous en êtes +encore là!</p> + +<p>—Je veux savoir, prononça lentement la dompteuse au lieu de répondre, +les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accusés d'avoir +assassiné le juge d'instruction Remy d'Arx.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#Table">IV</a></h2> + +<h3>D'où maman Léo sortait</h3> + + +<p>Le sentiment généralement éprouvé par l'assistance était une compassion +assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman Léo.</p> + +<p>Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les +couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent.</p> + +<p>En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les +personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, M<sup>lle</sup> la +comtesse ou M<sup>me</sup> la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous +les noms de baptême du calendrier.</p> + +<p>Ce vaudeville est toujours le même, et toujours très amusant, à ce qu'il +paraît, car son succès se prolonge sempiternellement.</p> + +<p>En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant, +mais où il faut cependant un élément immuable: le sang.</p> + +<p>Au lieu de repasser la chronique de l'adultère, enrichi de diamants, qui +fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité +pareille la chanson favorite du crime.</p> + +<p>Cela n'empêche pas la vertu d'être fort considérée chez nous, mais on +n'en parle jamais.</p> + +<p>Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du +beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse, +et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du +meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot, +avec le nombre des coups donnés, la nature de l'outil employé, la place +des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture +que la victime gardait quand on l'a trouvée, déjà froide, les membres +convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés, +gluants et collés au carreau.</p> + +<p>Voilà quels sont nos appétits au dix-neuvième siècle.</p> + +<p>À Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus +aux jeunes écrivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout +uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise +populaire.</p> + +<p>M. Baruque avait demandé, dans son étonnement bien naturel:</p> + +<p>—Ah ça! d'où sortez-vous donc, maman Léo, si vous en êtes encore là?</p> + +<p>Et quoique la bonne femme fût une reine absolue dans sa masure, +l'auditoire avait presque souri.</p> + +<p>Similor, l'homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n'était pas +seulement un type très réussi de don Juan, il possédait à l'état latent +l'étoffe d'un courtisan.</p> + +<p>—La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de manière à être entendu, +aux deux rougeaudes ses élèves, la patronne n'a pas l'air, mais elle +travaille de cabinet, comme moi; quand les grandes idées pareilles à +celles qui lui emplissent le cerveau se trémoussent dans une coloquinte, +on ne peut pas faire attention à toutes les vulgarités journalières qui +occupent la fainéantise de notre population.</p> + +<p>Échalot le regarda d'un air attendri et murmura:</p> + +<p>—Quelle dorure de langue! Ah! si j'avais son talent! mais tout le monde +ne peut pas jouir des mêmes facultés.</p> + +<p>—Silence dans les rangs! ordonna Gondrequin-Militaire.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux elle-même crut devoir une explication à l'étonnement de ses +sujets.</p> + +<p>—Le garçon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur à +la flatterie de l'adroit Similor, ma tête travaille et ça fait mon +malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de +loin, de trop loin. Ça semble aujourd'hui que je suis une étrangère au +sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que +les plus naïfs paraissent en avoir connaissance. C'est comme ça, +entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir +à la volée, et je vas vous dire une chose: si j'en avais su seulement, +depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car +ça intéresse la tranquillité de mon existence.</p> + +<p>Involontairement, le cercle se rapprocha et l'on put entendre des voix +qui chuchotaient:</p> + +<p>—Est-ce que la patronne serait mélangée à ces affaires-là?</p> + +<p>—Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s'adressant +toujours à M. Baruque; les noms!</p> + +<p>Gondrequin-Militaire, qui était une bonne âme, lui prit la main, qu'il +serra à tour de bras.</p> + +<p>—C'est l'instant, c'est le moment, dit-il tout bas, fixe! et tenez-vous +ferme dans les rangs, maman; je n'ignorais de rien, mais le cœur m'a +manqué, quoi! et j'aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.</p> + +<p>—On n'a jamais imprimé les noms tout au long sur le journal, reprit M. +Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillité. Dieu merci! on prend +des gants dans cette affaire-là, parce que ça touche à des familles +huppées. Le feu juge lui-même est ordinairement couché dans les feuilles +publiques en abrégé. La demoiselle a nom Valentine de V..., +connaissez-vous ça?</p> + +<p>—Oui et non, répondit Léocadie; je n'ai jamais su le nom, mais la +personne...</p> + +<p>Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en répétant:</p> + +<p>—Fixe! et du courage!</p> + +<p>—Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s'asseyant sur la table, +on met Maurice P...</p> + +<p>—Bien! dit M<sup>me</sup> Samayoux, qui se tenait immobile et droite; merci, +monsieur Baruque!</p> + +<p>—Vous êtes une fière femme! murmura Gondrequin.</p> + +<p>—Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n'est pas bien malin de +compléter le nom, puisque les journaux l'avaient imprimé tout entier à +l'occasion du premier meurtre.</p> + +<p>Cette fois M<sup>me</sup> Samayoux chancela sur son siège.</p> + +<p>—Le premier meurtre!... balbutia-t-elle.</p> + +<p>Il y eut un mouvement dans l'auditoire, où quelques-uns crurent que +l'ignorance de la dompteuse était jouée.</p> + +<p>—Le premier meurtre! dit-elle encore d'une voix où il y avait des +larmes; mes enfants, je vous ai menés à la baguette quelquefois, c'est +vrai, mais le métier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je +suis trop malheureuse!</p> + +<p>Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.</p> + +<p>Les yeux de Gondrequin battaient par l'effort qu'il faisait pour ne +point pleurer. Échalot, le pauvre diable, passait tour à tour ses deux +manches sur ses yeux baignés de larmes.</p> + +<p>Les autres étaient partagés entre l'émotion inattendue et la curiosité +excitée violemment.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait croisé ses deux mains sur ses genoux; elle parlait +désormais pour elle-même et peut-être n'avait-elle plus conscience des +phrases entrecoupées qui tombaient de ses lèvres.</p> + +<p>—Ça semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brisée, mais c'est +comme ça, que voulez-vous? Je ne lisais plus le journal depuis que le +journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah! du temps qu'il était dans +l'Algérie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon; il +aurait fait un héros, ce cher enfant-là, sans l'amour qui le tenait. +Alors, comme le journal était muet, car toutes les autres choses et rien +c'est tout de même pour moi, j'avais défendu de l'acheter... C'est de +l'eau que je voudrais: une goutte d'eau.</p> + +<p>Mais c'était l'eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles +alla en chercher un verre à la fontaine de la rue St-Denis. M<sup>me</sup> Samayoux +poursuivait:</p> + +<p>—Vous me direz qu'on n'a pas besoin des journaux pour apprendre; on +cause avec celui-ci ou avec celle-là, n'est-ce pas? eh bien! moi, je ne +causais plus. Ça me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens +gais, j'étais plus triste... et voilà comme ça s'est passé, tenez, je +veux vous le dire: il était revenu, je lui avais cuit son souper en +riant et en pleurant...</p> + +<p>—Le fricandeau! murmura Similor, dont les narines s'enflèrent.</p> + +<p>Échalot ajouta:</p> + +<p>—Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-là; c'est elle qui nous +donna de quoi remplir la bouteille.</p> + +<p>—J'eus toute une bonne soirée, continua M<sup>me</sup> Samayoux, je pense bien que +ce sera ma dernière bonne soirée. On bavarda. Ah! si vous saviez comme +il l'aime! J'avais des pressentiments, c'est vrai, je lui dis: Petit, +prends garde! Mais il était fou de joie parce qu'il allait la revoir, et +le nom de Remy d'Arx...</p> + +<p>Elle s'arrêta comme effrayée.</p> + +<p>—Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils +devaient venir tous les deux le lendemain... et un autre encore, mais +personne ne vint et j'en fus presque contente. Le jour d'après, je +devais partir pour les Loges; au lieu de retarder le déménagement, je le +pressai: j'avais besoin de fuir; il me semblait que, loin d'eux, je +serais plus tranquille. J'avais peur, ah! c'est bien vrai ce que je vous +dis là, j'avais peur d'entendre parler d'eux, et pourtant je cherchais à +me rappeler mes prières que je disais du temps où j'étais jeune fille au +pays de Saint-Brieuc, et ce que j'en pouvais rattraper dans ma mémoire, +je le récitais à mains jointes pour leur bonheur!...</p> + +<p>Elle trempa ses lèvres dans le verre d'eau qu'on lui apportait.</p> + +<p>—Voilà pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle, +voilà comment j'ai besoin qu'on me dise tout. Ce qu'il y a de plus +impossible au monde, voyez-vous, c'est que Maurice soit coupable.</p> + +<p>Elle s'arrêta encore, parce qu'un mouvement d'incrédulité avait agité +l'auditoire.</p> + +<p>Ses yeux firent le tour du cercle, où tous les regards étaient baissés.</p> + +<p>—Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colère; les juges +feront peut-être comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller +contre l'idée de tout le monde. Mais c'est égal, contre l'idée de tout +le monde j'irai!... Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c'est un +effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal; rien +ne peut me tuer, désormais, puisque j'ai entendu ce que vous avez dit +sans mourir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#Table">V</a></h2> + +<h3>Triomphe de M. Baruque</h3> + + +<p>Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier Cœur d'Acier était +célèbre, non seulement par le bon teint de l'élégance de ses produits, +mais encore pour son insatiable appétit de flânerie. Ceux qui le +composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie, +puisqu'ils appartenaient en même temps à ces deux confréries joyeuses +des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.</p> + +<p>La trêve de la besogne étant offerte et acceptée, chacun se mettait à +son aise: on avait couché la grande échelle, qui faisait l'office d'un +énorme divan; d'autres avaient apporté des tréteaux, d'autres enfin +restaient accroupis commodément dans la poussière.</p> + +<p>C'était une halte de bohémiens de Paris. Tout le monde savourait le +bienfait de ces vacances inespérées. On était là un peu comme au +spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant:</p> + +<p>—Ça fait pitié de voir les occasions tomber à celui qui n'est pas +capable d'en profiter avec éclat. Si aussi bien on m'avait demandé la +chose, au lieu de s'adresser au fabricant de croûtes et teinturier en +guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemblée par +l'élocution de ma parole!</p> + +<p>Échalot le regardait peler ses pommes et pensait:</p> + +<p>—C'est à ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources pécuniaires. +Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce défaut-là lui +coupe son sentiment paternel.</p> + +<p>M. Baruque, cependant, n'était pas fâché d'être en lumière; il gardait +cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus +d'une voix de basse-taille.</p> + +<p>Similor, ici, était injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta +point au-dessous du rôle brillant qui lui était confié par sa bonne +chance; il raconta couramment et dans tous ses détails l'histoire du +premier meurtre: le meurtre accompli au numéro 6 de la rue de +l'Oratoire, aux Champs-Elysées.</p> + +<p>Son récit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent +d'avance l'envers de cette sanglante comédie, mais il était positivement +exact au point de vue de ce que les journaux avaient porté à la +connaissance du public.</p> + +<p>Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs +écrivaient l'histoire en même temps qu'ils la faisaient.</p> + +<p>Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en +outre d'en rendre compte au public.</p> + +<p>De ce récit, composé sur des apparences habilement préparées et d'après +les pièces d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy +d'Arx aurait pu reconnaître le côté mensonger, une brutale évidence se +dégageait, sautant aux yeux de chacun.</p> + +<p>Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu +délivrée par le feu juge et la mise en liberté de Maurice Pagès, il y +eut des murmures dans l'auditoire.</p> + +<p>—C'était trop bête, aussi! dit M<sup>lle</sup> Colombe en cassant un peu les reins +de sa petite sœur.</p> + +<p>Celle-ci demanda:</p> + +<p>—À qui donnera-t-on les diamants qui étaient dans la canne à pomme +d'ivoire?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux restait comme absorbée, elle ne dit rien sinon ceci:</p> + +<p>—Il a été libre un instant, et je n'étais pas là!</p> + +<p>—Les diamants, prononça sentencieusement M<sup>lle</sup> Colombe, en réponse à la +question de sa petite sœur, c'est toujours confisqué par le +gouvernement pour récompenser les filles des généraux et les dames des +procureurs du roi.</p> + +<p>M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde était content de lui, +excepté pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant:</p> + +<p>—Faut que la patronne ait son idée pour faire mine d'ignorer des choses +comme ça. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait spécifié les détails +tout aussi bien que le colleur d'enseignes!</p> + +<p>—Continuez, monsieur Baruque, dit M<sup>me</sup> Samayoux avec sa tranquillité +factice, sous laquelle perçait une navrante lassitude.</p> + +<p>—Alors, maman Léo, répliqua le petit homme, vous voilà bien fixée sur +le premier meurtre, pas vrai?</p> + +<p>—Oui... je suis fixée.</p> + +<p>—Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice +P..., imprimé dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut +dire Maurice Pagès?</p> + +<p>—Oui, je le comprends.</p> + +<p>—Va bien! Quant à la demoiselle, c'est une autre paire de manches: +Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que ça se +saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauvé la vie, ou tout au +moins la liberté de votre Maurice Pagès...</p> + +<p>—Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, ménagez vos expressions, +Rudaupoil! Quand même il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui +donne du comptant, je vous dirais encore: Respect à son sexe!</p> + +<p>—Je ne crois pas avoir besoin de leçon pour ce qui regarde les +convenances, repartit M. Baruque avec fierté, et il y a beau temps que +M<sup>me</sup> veuve Samayoux connaît les sentiments que je nourris en sa faveur. +Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalité d'amour entre +deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien, +comme vous allez le voir.</p> + +<p>—Ah! fit M<sup>lle</sup> Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a +laissé une petite sœur sur les bras avait pourtant des mille et des +cent!</p> + +<p>—Maurice Pagès, poursuivit M. Baruque, possédait peut-être autrefois +les qualités du cœur qui ont pu motiver l'intérêt que lui témoigne la +patronne, mais rien n'arrête le débordement des passions. Quand il fut +sorti de la conciergerie, il continua de se fréquenter avec la +demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique +appartenant à la plus haute société.</p> + +<p>«Il faut vous dire, et c'est à maman Léo que je parle, car tous les +autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle +avec le juge était une chose arrêtée. On avait signé le contrat et +publié les bans.</p> + +<p>«En passant, une observation qui a ses conséquences. On voit un peu plus +loin que le bout de son nez, c'est sûr. Je suis, moi, de ceux qui +pensent qu'il y avait là un marché, et que ce mariage était le prix de +la faiblesse du juge à l'endroit du Maurice pincé en flagrant.</p> + +<p>«La demoiselle avait dû dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui +m'est cher et je serai votre femme.</p> + +<p>«Ça n'est pas beau, et, en plus, ça a l'air bête. Ils sont si drôles, +dans le beau monde! Voilà un endroit où il s'en passe de cruelles, qui +ne viennent pas souvent à la cour d'assises, rapport à la richesse et à +la faveur des fautifs.</p> + +<p>«Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dorés disent que ça +fait frémir pour l'immoralité de toutes les turpitudes qu'ils +contiennent!</p> + +<p>«Et, quant à la bêtise, écoutez donc, depuis le commencement jusqu'à la +fin, ce juge-là, malgré sa réputation de savant, s'est toujours conduit +comme qui n'a pas inventé la poudre.</p> + +<p>«Voilà donc qui est très bien: les préparatifs de la noce allaient leur +train dans le bel hôtel des Champs-Elysées, chez une M<sup>me</sup> d'O..., comme +le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce +nom-là. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y +coucherait en toutes lettres, c'est bien sûr.</p> + +<p>«Mais voilà une assez cocasse de chose: le bel hôtel est situé tout +contre la maison du numéro 6, où le premier meurtre avait eu lieu. Y +a-t-il là-dedans un fait exprès? Cherche! Faudrait avoir du temps à soi +comme un rentier pour deviner tant de rébus.</p> + +<p>«L'important, c'est que, après l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pagès +avait loué un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, sur +le derrière, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on +veut, sans être gêné par les voisins.</p> + +<p>«C'était là que Valentine de V... venait causer avec lui.</p> + +<p>«La veille même du mariage, M. Remy d'Arx reçut une lettre de Maurice +Pagès qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un défi.</p> + +<p>«Il se trouva qu'au moment où les amis et la famille étaient rassemblés +à l'hôtel des Champs-Elysées pour l'exposition de la corbeille, comme ça +se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons, +M<sup>lle</sup> Valentine de V... manqua justement à l'appel.</p> + +<p>«Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et là une +servante lui dit qu'elle était partie en voiture, toute pâle et toute +défaite.</p> + +<p>«Pour aller où?</p> + +<p>«La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna +l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou.</p> + +<p>«Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a été en +prison.</p> + +<p>«Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y étais pas pour le +voir, mais la justice fut avertie.</p> + +<p>—Par qui? demanda ici M<sup>me</sup> Samayoux, dont les yeux se relevèrent.</p> + +<p>—Oui, par qui? répéta Échalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la +hardiesse de se mêler ainsi à l'entretien.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça fait, par qui! répliqua M. Baruque.</p> + +<p>Les yeux de la dompteuse se baissèrent, et au lieu d'insister elle dit:</p> + +<p>—Allez toujours.</p> + +<p>—C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge +d'instruction empoisonné comme un rat dans une cave où l'on a jeté des +boulettes.</p> + +<p>—C'est tout? demanda la veuve.</p> + +<p>—C'est tout, et je crois que c'est assez comme ça. Il n'y avait pas à +nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle +étaient enfermés censément avec le cadavre.</p> + +<p>Dans l'auditoire on se demandait:</p> + +<p>—Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus!</p> + +<p>Et Similor ajouta entre haut et bas:</p> + +<p>—Quand les femmes qui ont dépassé l'automne de l'existence en tiennent +pour un jeune premier, ça fait frémir!</p> + +<p>Échalot se glissa derrière les groupes et vint lui mettre la main sur +l'épaule.</p> + +<p>—Toi, Amédée, dit-il, tu vas te taire!</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?... commença fièrement le faraud en haillons.</p> + +<p>—Tu vas te taire! répéta Échalot, qui ne se ressemblait plus à lui-même +et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorité. Le petit +se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplacé la Providence. Tant +pis pour toi si tu n'as pas de cœur: Un mot de plus et on s'aligne!</p> + +<p>Similor haussa les épaules, mais il se tut.</p> + +<p>En ce moment, M<sup>me</sup> Samayoux disait, en se parlant à elle-même plutôt que +pour poser une objection:</p> + +<p>—Qu'un homme soit frappé, ça se comprend, mais pour empoisonner +quelqu'un...</p> + +<p>—Il faut qu'il boive! s'écria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement! +Je n'en avais jamais tant su à l'égard de cette aventure; mais le bon +sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-là boive!</p> + +<p>—Et le juge, dit Échalot, qui revenait de son expédition, n'était pas +venu là pour se rafraîchir, peut-être!</p> + +<p>Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouillé que M<sup>me</sup> Samayoux +tourna vers lui.</p> + +<p>Échalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son cœur. Dans +l'auditoire, quelques voix dirent:</p> + +<p>—Le fait est que le juge et les deux amoureux n'étaient pas vis-à-vis +les uns des autres dans la position où l'on se dit entre amis: +«Voulez-vous prendre quelque chose?» C'est louche.</p> + +<p>—Avec ça, s'écria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fiancée dans +une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber évanoui les +quatre fers en l'air, s'il a de la délicatesse!</p> + +<p>—Ça, c'est vrai, fit Gondrequin, mais après?</p> + +<p>—Après?... avec ça que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne +peut pas se défendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui +entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours +des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes célèbres? c'est ce +qui en fait le charme, et sans ça il n'y aurait pas besoin d'audience.</p> + +<p>—Parbleu! approuva-t-on à la ronde.</p> + +<p>Gondrequin lui-même parut ébranlé par ce raisonnement si clair.</p> + +<p>—Et à la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai été interrogé, j'ai +répondu: Tout ça m'est bien égal à moi. Je ne m'occupe pas du comment ni +du pourquoi, je dis: Pour être empoisonné, il faut boire, donc il a bu +puisqu'il est mort empoisonné. Faut-il reprendre l'ouvrage?</p> + +<p>Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux où il y avait de +l'égarement.</p> + +<p>Puis, au lieu de répondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et +cacha sa tête entre ses mains.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#Table">VI</a></h2> + +<h3>La chevalerie d'Échalot</h3> + + +<p>Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les frontières connues de +la poésie en abordant le portrait de M<sup>me</sup> veuve Samayoux, première +dompteuse française et étrangère; mais nous n'avons pas eu non plus la +crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute poésie.</p> + +<p>La poésie est partout, l'élément populaire en regorge, et on la retrouve +encore, réduite, il est vrai, à sa plus humble expression, jusque dans +les bas-fonds fréquentés par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus +le peuple et qui servent de bouffons au peuple.</p> + +<p>Le peuple entretient des bouffons, en sa qualité de dernier roi. Il n'y +a plus guère que lui pour mettre la main à la poche quand Triboulet et +sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles.</p> + +<p>Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaietés, et +nous ne pouvons plus le voir qu'à travers la terrible ironie de Victor +Hugo. C'était un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes étaient +rouges.</p> + +<p>Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au +milieu de nos contraintes comme les sauvages de la forêt américaine, +libres au milieu de nos décences hypocrites et de nos puériles +convenances, comme les oiseaux effrontés du ciel.</p> + +<p>Ils n'ont point de gêne pour gâter leur pauvre plaisir, et quand ils +rient c'est à gorge déployée. Ils n'ont point d'étiquette, quoiqu'ils +aient beaucoup de fierté; leur orgueil, naïf entre tous les orgueils, se +contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se +croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les +douze mois de leur perpétuel carême.</p> + +<p>Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs naïfs, de la naïveté +populaire. À cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie +jusque dans leur misère.</p> + +<p>La dompteuse s'était affaissée sur sa table de sapin dans une pose qui +manquait un peu de noblesse; elle tenait sa tête à deux mains et +respirait fortement comme ceux qui veulent s'empêcher de pleurer.</p> + +<p>Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs restèrent un instant +silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilité qu'ils +gardaient.</p> + +<p>Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui était un +ordre, et les peintres reprirent leur échelle. En même temps, M<sup>lle</sup> +Colombe emmena sa petite sœur dans son coin pour lui retourner les +jarrets sens devant derrière, et Similor offrit la main aux deux +rougeaudes en leur disant:</p> + +<p>—Amours, nous allons étudier la danse des salons pour si votre étoile +vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain.</p> + +<p>Échalot revint près de son lion, perclus, et donna le biberon à Saladin. +Il avait l'air tout rêveur.</p> + +<p>Ce fut avec une émotion profonde qu'il dit à l'enfant, comme si ce +dernier eût pu le comprendre:</p> + +<p>—Ça doit te servir de leçon et d'exemple, ma petite vieille; tout un +chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des +alouettes toutes rôties. Faut souffrir, vois-tu, vilain môme, et puisque +des personnes établies dans la position sociale de M<sup>me</sup> Samayoux peuvent +avoir de si grandes contrariétés, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui +ne possédons aucune économie!</p> + +<p>En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne +bougeait pas, mais dont la respiration devenait à la fois plus régulière +et plus bruyante.</p> + +<p>Les personnes un peu trop chargées d'embonpoint ont souvent la faculté +de ronfler tout éveillées; M<sup>me</sup> Samayoux ronflait.</p> + +<p>Et le troupeau des vieux espiègles commençait à rire en l'écoutant.</p> + +<p>On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement.</p> + +<p>—La patronne avait entonné le petit banc dès ce matin, dit +Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au +rideau; elle avait déjà «son filleul» quand nous sommes entrés, et de +pleurnicher, ça vous achève. Droite, gauche! pas dangereux! Si on +plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque?</p> + +<p>M. Baruque répondit:</p> + +<p>—Ça veut tout savoir, et c'est incapable de supporter l'énoncé des +événements. Pour une brave personne, maman Léo en mérite le titre, mais +elle pourrait être la mère de Maurice, et c'est drôle que la passion a +survécu chez elle à la maturité.</p> + +<p>Il ajouta en bâillant:</p> + +<p>—Le voilà, ce poignard!... Mettez le soleil si vous voulez, militaire, +et même la lune avec les étoiles; je n'ai pas bonne idée de l'entreprise +maintenant. Cette femme-là a du cœur pour trois, elle est capable +d'abandonner les soins de son état, rapport au désespoir qu'elle +éprouve.</p> + +<p>La porte extérieure s'entrebâilla doucement pour donner passage au +jongleur indien et à l'hercule du Nord, qui se glissaient dehors sans +rien dire.</p> + +<p>—Dans la rue Beaubourg, dit Similor à ses élèves, il y a un endroit où +l'on sert le noir avec le petit verre pour trois sous. Si vous aviez +seulement à vous deux cinquante centimes, on pourrait se procurer une +soirée agréable.</p> + +<p>La porte s'ouvrit encore. Jupiter dit Fleur-de-Lys et le rapin peluche +disparurent tout doucement.</p> + +<p>M. Baruque mit par-dessus sa blouse un vieux paletot mastic qu'il avait +acheté d'occasion et dont il releva le collet avec soin.</p> + +<p>—Je vas revenir, fit-il négligemment; si la patronne me demande, vous +direz que j'ai couru acheter du tabac.</p> + +<p>Gondrequin-Militaire prit aussitôt son album.</p> + +<p>—J'ai une course à faire pour la maison, grommela-t-il en forme +d'explication, poussez la besogne, mais silence dans les rangs et ne +réveillez pas la bonne M<sup>me</sup> Samayoux!</p> + +<p>Cinq minutes après, le dernier barbouilleur s'en allait bras dessus, +bras dessous avec M<sup>lle</sup> Colombe, qui donnait la main à sa petite sœur.</p> + +<p>Échalot restait seul entre son lion assoupi et le jeune Saladin, dont il +ne tourmentait plus la tête de singe par respect pour le sommeil de la +dompteuse.</p> + +<p>Échalot n'était pas oisif, cependant; il avait retiré de dessous la +paille où sommeillait le lion un objet de forme singulière auquel nous +serions fort embarrassés de donner un nom.</p> + +<p>C'était en caoutchouc, et cela ressemblait un peu à certains produits +qu'on voit à la devanture des bandagistes.</p> + +<p>Il y avait deux pelotes, larges comme la moitié de la main et reliées +entre elles par une manière de tuyau flexible de douze à quinze pouces +de longueur. Chacune des pelotes était en outre pourvue de bandelettes +en peau très fine, et le tout était revêtu d'une couche de peinture dont +le ton neutre essayait d'imiter la carnation d'un corps humain.</p> + +<p>Échalot se mit à regarder avec complaisance ce mystérieux appareil, +puis, après avoir lancé un coup d'œil à la patronne, qui semblait +dormir toujours, il enleva lestement sa veste, son gilet et même la +chose malaisée à définir qui lui servait de chemise.</p> + +<p>Pendant cette opération, il disait tendrement à Saladin, qui fixait sur +lui ses petits yeux chassieux:</p> + +<p>—Vois-tu, grenouille, tu deviendras un mâle comme moi avec le temps. Ce +que tu es à même d'examiner en moi s'appelle un torse dans les ateliers: +comme quoi j'ai posé pour le mien chez les plus grands artistes, de même +que Similor, ton père putatif et naturel, posait pour les jambes. Nous +aurions fait à nous deux un Apollon du Belvédère, lui par le bas, moi +par le haut, quoiqu'il en eût fallu un troisième pour avoir la figure, +n'étant ni l'un ni l'autre suffisamment avantagés sous ce rapport.</p> + +<p>Le jeune Saladin ayant voulu ouvrir la bouche pour lancer un de ces cris +lamentables qui, d'ordinaire, exprimaient son opinion, Échalot le +retourna et lui mit la tête dans la paille.</p> + +<p>Il n'avait pas l'heureuse enfance d'un prince, ce Saladin, mais ces +rudes commencements font quelquefois les hommes forts, et comme, sans +doute, on l'avait dressé à faire le mort quand il avait la figure +enfouie, il ne bougea plus.</p> + +<p>Nous sommes bien certains de ne blesser ici aucune pudeur malentendue en +entrant dans quelques détails techniques concernant une invention moins +grande que celle de la vapeur, mais qui peut avoir, néanmoins, son +importance. Elle était due à notre ami si modeste et si bon: Échalot, +ancien apprenti pharmacien.</p> + +<p>Il appliqua sur son nombril une des pelotes en caoutchouc et l'y fixa à +l'aide des bandelettes munies de petites agrafes qui la maintenaient +derrière son dos.</p> + +<p>C'était en vérité très bien fait. Les bandelettes se confondaient +presque avec la peau des hanches, et la pelote elle-même, n'eût été le +tuyau qu'elle soutenait, aurait ressemblé à une tumeur ordinaire.</p> + +<p>Échalot prit un petit morceau de miroir cassé et le promena tout autour +de sa ceinture, pour bien voir si tout allait comme il faut.</p> + +<p>—C'est joli, l'éducation! se disait-il; le môme ne demande pas son +reste, quoiqu'il ait le caractère irascible. Dès qu'il aura seulement +quatre ou cinq ans de plus, je lui fabriquerai une machine comme ça, en +rapport avec son âge, et on trouvera bien une autre petite bête analogue +pour les appareiller ensemble. C'est égal, la couleur n'y est pas encore +tout à fait, et faudrait coller un peu de cheveux par-ci, par-là pour +imiter parfaitement l'œuvre du Créateur; mais quand ça va être arrivé à +son point, je dis que M<sup>me</sup> Samayoux ne sera pas raisonnable si elle n'est +pas contente.</p> + +<p>Ici sa voix s'adoucit jusqu'au murmure, et il glissa un regard attendri +vers M<sup>me</sup> Samayoux, qui ronflait bruyamment.</p> + +<p>—Voilà les mystères du cœur humain! pensa-t-il tout haut. Quand +Saladin a bien pleuré, il s'endort; et c'est de même chez les dames. Il +n'y a pas d'âge ni de sexe qui tienne, faut que les enfants d'Adam se +font du chagrin à soi-même, quand les circonstances ne s'y prêtent pas. +Y aurait-il un poisson dans l'eau plus heureux que la patronne, si elle +n'avait pas l'inconvénient de cette passion-là!</p> + +<p>Il s'approcha de la table sur la pointe du pied.</p> + +<p>Il tenait d'une main son invention, de l'autre un vieux pinceau, +déplumé, abandonné au rebut par un des apprentis de l'atelier Cœur +d'Acier.</p> + +<p>Mais ces objets ne faisaient qu'ajouter à l'expressive émotion de son +geste, pendant qu'il contemplait, avec une admiration poussée jusqu'à la +ferveur, le dos de M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>Celle-ci avait laissé tomber une de ses mains; comme sa tête restait +appuyée sur l'autre main, on voyait le profil perdu de sa face rubiconde +et chargée d'embonpoint. Ses cheveux très abondants, mais qui +grisonnaient par place, s'échappaient de son madras aux nuances +violentes, qui n'était pas de la plus entière fraîcheur.</p> + +<p>Bien des gens vous diraient qu'à quarante ans passés, un jeune homme, +pour employer les expressions d'Échalot quand il parlait de lui-même, ne +peut plus avoir les sentiments d'un page.</p> + +<p>D'autres pourraient penser que Léocadie Samayoux ne réalisait pas +exactement l'idée qu'on se fait d'une châtelaine.</p> + +<p>Et pourtant, je ne vois rien, en dehors des comparaisons chevaleresques, +qui puisse donner une idée du culte respectueux, mais ardent, payé par +ce pauvre diable à cette grosse bonne femme.</p> + +<p>Malgré mon habitude de tout dire, j'hésiterais à exprimer là-dessus mon +opinion, si elle n'était aussi sincère que mélancolique.</p> + +<p>La voici:</p> + +<p>En notre siècle si avisé, peut-être est-il nécessaire de plonger à ces +profondeurs pour trouver un dernier vestige de ces niaiseries sublimes +qu'on appelait les choses chevaleresques.</p> + +<p>Tout ce qui constitue la chevalerie était chez ce pharmacien de la Table +ronde: la vaillance, le dévouement, la vénération, et même cette petite +pointe de sensualité naïve qui allait si bien aux preux compagnons de +Charlemagne.</p> + +<p>Échalot resta une bonne minute en extase devant ou plutôt derrière la +dompteuse, dont la vaste corpulence affectait une pose pleine d'abandon.</p> + +<p>Les petits yeux d'Échalot brillaient extraordinairement, exprimant une +sorte de volupté austère.</p> + +<p>Ses deux mains, occupées par les objets que vous savez, se rapprochaient +involontairement comme pour se joindre dans l'attitude de la prière.</p> + +<p>—Léocadie! murmura-t-il enfin, dans un long, dans un tremblant soupir.</p> + +<p>Puis il ajouta, laissant jaillir l'éloquence de son cœur:</p> + +<p>—Sans qu'il y a la distance sociale qui nous sépare, je lui aurais +consacré tous les parfums de mon âme, dont j'ai gardé jusqu'alors la +virginité! Similor a contenté tous ses caprices, mais moi, n'ayant connu +que le malheur, à cause que je me suis toujours sacrifié à l'amitié, +jamais je n'ai tombé dans la frivolité du libertinage en parties fines.</p> + +<p>Il fit un pas de plus; son regard, glissant entre la carmagnole et le +madras, caressa chastement le cou robuste de la dompteuse.</p> + +<p>—C'est gras, murmura-t-il, c'est bien portant, ça ne se prive de rien, +buvant sa bouteille à chaque repas, sans jamais se faire du mal, ni +tomber dans les excès que je n'approuve pas chez les dames. Ça n'a pas +d'autre faiblesse que celle de la sensibilité qui fait que tous les +biens de la vie, généralement à sa portée, elle s'en fiche pas mal, tout +entière à une seule toquade. C'est vrai que ce serait un délice de +déjeuner tous les jours, dîner et souper en tête à tête avec la divinité +de mes rêves, et tout à discrétion, mais ça me plairait encore plus de +souffrir avec elle, de me précipiter dans le torrent pour la sauver ou +au sein des flammes dévorantes! Les autres l'ont abandonnée par +l'égoïsme naturel au genre humain, mais moi, je reste, je fais serment +de ne la quitter ni le jour ni la nuit, et si ça lui est agréable, je +répandrai pour elle jusqu'à la dernière goutte de mon sang!...</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, dit M<sup>me</sup> Samayoux sans se retourner et d'un accent +assez paisible, le monde est fait comme ça: ceux qu'on aime avec +idolâtrie ne vous regardent seulement pas, et ceux à qui on ne fait pas +attention sont à genoux devant vous comme si on était un sanctuaire!</p> + +<p>Les jambes d'Échalot flageolaient sous lui.</p> + +<p>—Patronne, balbutia-t-il, je croyais que vous dormiez, c'est pourquoi +je ne me gênais pas pour dire des bêtises; mais il n'y a pas d'affront, +parce que je sais ce que je suis et ce que vous êtes.</p> + +<p>La dompteuse se redressa tout à coup en secouant sa crinière crépue.</p> + +<p>—Ce que je suis! répéta-t-elle, et son poing crispé heurta la table +violemment. C'est vrai qu'il y a encore un pauvre être au-dessous de +moi, puisque tu me regardes d'en bas, toi, bonne créature; mais, +sais-tu? si on leur disait qu'il y a quelqu'un ici-bas pour me +respecter, ils poufferaient de rire!</p> + +<p>—Qui donc qui se permettrait ça? demanda vivement Échalot.</p> + +<p>—Tout le monde, à commencer par le dernier des derniers. Mets-toi là!</p> + +<p>Elle lui montrait le siège occupé naguère par Gondrequin. Échalot fit un +pas, ne voulant point désobéir, mais il hésitait en face d'un si grand +honneur.</p> + +<p>—Mets-toi là, répéta M<sup>me</sup> Samayoux, je ne dormais pas, je n'ai pas dormi +une seule minute, et je ne dormirai de longtemps. Verse à boire!</p> + +<p>Pour prendre la bouteille, Échalot déposa sur la table les objets qu'il +tenait à la main.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda la dompteuse.</p> + +<p>Ses yeux se gonflaient encore de larmes, mais elle était comme les +enfants, distraite à la moindre curiosité. Échalot rougit et répondit:</p> + +<p>—Ça peut encore être perfectionné, et je n'aurais pas voulu vous +montrer la chose incomplète. C'était une surprise; j'avais eu l'idée de +monter un trompe-l'œil pour me réunir avec Similor, tous deux nus +jusqu'à la ceinture et représentant le phénomène des deux jumeaux +siamois, liés ensemble par un jeu de la nature.</p> + +<p>Léocadie prit à la main le système et l'examina d'un air connaisseur.</p> + +<p>—Ce n'est pas déjà si maladroit, dit-elle; on en avale de plus grosses +que ça en foire. Est-ce que c'est toi l'inventeur?</p> + +<p>Les yeux d'Échalot se mouillèrent, tant il se sentit fier et heureux.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intelligence d'Amédée, murmura-t-il, mais avec l'espoir +de vous être agréable, il me semble que rien ne me résisterait!</p> + +<p>Léocadie rejeta la mécanique et but une gorgée de vin, après quoi, elle +repoussa le verre.</p> + +<p>—Je suis malade, murmura-t-elle, car ça me paraît comme du fiel!</p> + +<p>Puis elle demanda:</p> + +<p>—Connais-tu bien ton Similor?</p> + +<p>—Amédée! s'écria Échalot. Lui et moi c'est des frères!</p> + +<p>—Tu parais compter sur son adresse?</p> + +<p>—Il n'y a pas plus fin que lui.</p> + +<p>—Serait-il dévoué à l'occasion?</p> + +<p>Échalot ouvrit la bouche pour répondre affirmativement, mais la parole +ne vint pas et il baissa la tête.</p> + +<p>—C'est qu'il me faudrait des hommes vraiment dévoués! murmura la +dompteuse.</p> + +<p>—Le fond n'est pas mauvais, répliqua Échalot; mais il se laisse +entraîner par son libertinage, toujours voltigeant de la brune à la +blonde, dont il sait se faufiler partout, à cause de son élégance et de +son toupet. Mais moi, c'est différent, j'ai mis un frein à mes passions +pour m'occuper de Saladin et lui préparer sa carrière. Mon abnégation +pour vous a pris naissance dans ce que vous avez été utile à Saladin, et +alors ça a grandi petit à petit jusqu'à la chose que je vous +sacrifierais avec plaisir mon existence et mon honneur lui-même, et se +faire hacher pour vous comme chair à pâté!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux lui tendit sa rude main, qu'il porta pieusement à ses +lèvres.</p> + +<p>—Merci, dit-elle, vous ne payez pas de mine, c'est vrai, mais j'ai +bonne idée de vous. Je me défie des farauds ambitieux et langues dorées, +car c'est encore dans les rangs du petit peuple qu'on trouve le plus de +cœurs sincères; seulement il faut choisir, étant exposés à y rencontrer +encore pas mal de racaille.</p> + +<p>Elle s'interrompit pour ajouter d'un air pensif:</p> + +<p>—Non, non, je ne dormais pas; je les ai bien vus s'en aller à la queue +leu leu, et ça fait pitié quand on considère l'espèce humaine! mais ça +m'était bien égal, ma pauvre tête travaille comme une folle, cherchant +un moyen de braver les menaces du sort. Je mettrais ma main au feu +jusqu'au coude que ces deux enfants-là ne sont pas coupables!</p> + +<p>—Ça me paraît aussi de même, dit Échalot résolument, puisque c'est +votre idée. J'ai été bien souvent me chauffer à la cour d'assises et je +ne suis pas étranger à la façon dont ça se joue. Il y a une bonne chose +que l'avocat pourra beurrer dessus toute une tartine, c'est sûr, et le +procureur du roi sera bien fin s'il peut prouver que les deux amoureux +ont fait boire le juge malgré lui.</p> + +<p>—N'est-ce pas? s'écria vivement M<sup>me</sup> Samayoux, ce n'est pas quand on +vient surprendre sa fiancée avec un rival qu'on accepte un verre de vin +de bonne amitié. Si j'étais juré... mais voilà! il y a un coup monté, ça +saute aux yeux! Par qui? je n'en sais rien, et quand on pense à ce qui +peut se passer dans l'idée des avocats... Moi d'abord, quand il s'agit +des tribunaux, je dis que c'est la misère! Si on venait m'arrêter pour +avoir assassiné Louis-Philippe, qui n'est pas mort, ou Napoléon qui a +péri à Sainte-Hélène, je ne suis pas bien sûre que j'en réchapperais. +Échalot secoua la tête avec gravité et dit:</p> + +<p>—C'est vrai que la justice humaine est fragile dans son aveuglement, +mais au-dessus de la faiblesse des hommes il y a l'œil de la +Providence.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux le regarda, et il baissa aussitôt les yeux avec modestie.</p> + +<p>—Toi, dit-elle, retrouvant une nuance de gaieté, car la présence et la +sympathie de ce pauvre être lui faisaient vraiment du bien, tu es une +bonne âme, mais, vois-tu, faudrait l'aider, la Providence, et que +pouvons-nous à nous deux? J'ai beau chercher, ma cervelle est vide, et +quand je songe qu'ils sont tous deux en prison, dans des cachots +séparés, et ne pouvant pas même mélanger leurs sanglots...</p> + +<p>Elle essuya une larme qui tremblait à sa paupière; Échalot fit de même +avec le pan de sa redingote.</p> + +<p>—C'est dans ces moments-là, reprit la dompteuse en laissant tomber ses +deux bras, qu'on voudrait avoir reçu une éducation soignée et posséder +des connaissances intimes dans la haute pour être à même de soulager +l'infortune. Si seulement j'étais riche...</p> + +<p>—Vous avez dû pelotonner un joli bout de galon, fit observer Échalot +d'un air flatteur.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux haussa les épaules avec un soudain emportement.</p> + +<p>—Je parie que mon saint-frusquin va y passer jusqu'au dernier sou! +s'écria-t-elle. Les mains me démangent de jeter l'argent par les +fenêtres, et si la dépense servait à quelque chose, crois-tu que je +regretterais mes écus?</p> + +<p>—Bien sûr que non, patronne.</p> + +<p>—Je donnerais tout! et je ferais des dettes par-dessus le marché! Mais +comment s'y prendre? par où commencer?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas! je ne sais pas! fit-elle dans son découragement +plein de fiel; j'ai idée de tout casser et de tout briser! mon +établissement, je m'en moque! ma réputation, je n'en veux plus! J'avais +entamé une grande entreprise qui devait rapporter des mille et des cent, +j'avais payé les yeux de la tête à la ville pour le local; jamais on +n'aurait vu en foire un théâtre aussi reluisant que le mien; mais c'est +fini de rire! Je vas renvoyer mes artistes en leur donnant ce qu'ils +voudront d'indemnité; je vas renvoyer les peintres, les colleurs, les +menuisiers, toute la clique! Je vas vendre mes animaux, et pour un peu +je me jetterais par-dessus le parapet du pont, voilà!</p> + +<p>Échalot était consterné; il essayait de maladroites consolations qui +n'étaient pas écoutées.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'était levée et parcourait la baraque à grands pas. Elle +ressemblait à une lionne dans sa cage, et certes, à l'heure qu'il était, +deux hommes robustes auraient fait preuve de témérité en l'attaquant.</p> + +<p>—S'il ne s'agissait que de tripoter un tigre, s'écria-t-elle, ou que de +faire une omelette avec une demi-douzaine de militaires, qu'on prendrait +par la peau du cou et qu'on tortillerait comme la paille à rempailler +les chaises! ah! ça me soulagerait crânement d'abîmer quelqu'un, mais, +là, de fond en comble!... En seraient-ils moins malheureux, là-bas, +entre les quatre murailles de leur prison?... mon Dieu, Seigneur! les +pauvres enfants! les pauvres enfants!</p> + +<p>—Mais donne-moi donc une idée, toi! fit-elle en s'arrêtant devant +Échalot, qu'elle secoua rudement.</p> + +<p>—Fouillez-moi plutôt, patronne, murmura l'ancien pharmacien, dont les +yeux étaient pleins de larmes. Si on pouvait pénétrer dans leur cachot, +vous et moi, et rester à leur place pendant qu'ils s'évaderaient.</p> + +<p>—Est-ce qu'on pourrait me prendre pour elle? demanda M<sup>me</sup> Samayoux, qui +eut presque un sourire. Et lui! il est si beau!...</p> + +<p>—Et moi si laid, pas vrai? acheva Échalot. Ça ne fait rien, patronne, +je suis tout de même bien content de vous avoir un petit peu régayée.</p> + +<p>—Oui, répliqua la bonne femme, soudaine comme les enfants et dont toute +la colère était tombée pour faire place à une rêveuse mélancolie, tu +m'as fait rire et ce n'était pas facile, car j'en ai gros sur le cœur. +As-tu entendu tout à l'heure que le Gondrequin-Militaire m'appelait +madame Putiphar?</p> + +<p>—Voulez-vous que je m'aligne avec lui! s'écria Échalot.</p> + +<p>—Pour quoi faire? je ne suis pas bégueule, mon vieux, et mon opinion +c'est liberté libertas pour une femme veuve dans ma situation qui peut +se mettre au-dessus des bavardages. Pourtant je suis bien changée depuis +ce soir où je le vis pour la dernière fois: j'entends mon chéri de +Maurice, et j'avais fait dessein de marcher droit parce qu'il y avait en +moi une idée qui me donnait du respect pour moi-même. Je me regardais un +petit peu comme sa mère. C'est drôle, pas vrai? de jalousie il n'en +était plus question, et j'en étais à me demander si vraiment j'avais pu +espérer autrefois qu'il hésiterait entre une grosse maman comme moi et +Fleurette, ce bouton de rose?</p> + +<p>—Il y a des gens, soupira Échalot, qui préfèrent mieux la rose épanouie +à n'importe quel bouton.</p> + +<p>—Tais-toi! pas de bêtises! on se connaît; et ce qui prouve bien que ma +folie est guérie, c'est qu'il ne me viendrait pas à l'esprit désormais +de penser à l'un sans penser à l'autre. Ah! mais non! je ne veux pas le +sauver tout seul, je veux la sauver avec lui. C'est mes deux enfants, +quoi! mes deux amours bien-aimés; il me les faut tous deux, il me les +faut heureux, et le restant de mon espoir est de vieillir ici ou là, +dans quelque coin, d'où je pourrai regarder leur bonheur.</p> + +<p>—Etes-vous assez bonne! murmura Échalot, dont l'attendrissement ne +faisait pas trêve un seul instant.</p> + +<p>—Pour la bonté, je ne dis pas, répliqua M<sup>me</sup> Samayoux avec tristesse, +mais ça n'avance pas beaucoup les affaires, et j'ai beau me creuser le +cerveau, je ne trouve aucun moyen de venir à leur secours.</p> + +<p>—Cherchons, patronne.</p> + +<p>—J'ai tant cherché! fit la dompteuse, qui se laissa retomber sur son +siège. Quand tu m'as parlé tout à l'heure, j'en étais à rêvasser un tas +de fariboles comme on fait quand on est au bout de son rouleau. Je +songeais à ces hasards qui arrivent toujours à point dans les contes de +fées; je me disais: il n'y a donc plus de ces bons génies qui exauçaient +les souhaits des malheureux?...</p> + +<p>—Dame!... fit Échalot, croyant qu'on l'interrogeait.</p> + +<p>—Qui descendaient par le tuyau de la cheminée, continua maman Samayoux +sans prendre garde à l'interruption, ou bien encore qui arrivaient par +la fenêtre ou par le trou de la serrure au moment juste où tout espoir +était perdu?</p> + +<p>—Qui sait? fit encore Échalot.</p> + +<p>—Il me semblait que dans ma pauvre baraque désertée j'allais entendre +au-dehors une petite main faisant toc-toc à ma porte...</p> + +<p>—Écoutez! s'écria Échalot qui devint pâle. On a fait toc-toc!</p> + +<p>La dompteuse se leva toute droite.</p> + +<p>À la porte extérieure, deux coups discrets avaient été frappés en effet.</p> + +<p>—Si c'était le bon génie! balbutia Échalot.</p> + +<p>La dompteuse essaya de sourire, mais elle ne put, et ce fut d'une voix +altérée par l'émotion qu'elle prononça ce seul mot:</p> + +<p>—Entrez!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#Table">VII</a></h2> + +<h3>M. Constant</h3> + + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait évoqué une bonne fée, la bonne fée venait-elle au +commandement? Échalot n'était pas éloigné de cette opinion et ouvrait +déjà de grands yeux.</p> + +<p>Dans le monde entier, il n'y a pas de pays plus ami du merveilleux ni +plus crédule que la foire.</p> + +<p>La porte roula sur ses gonds branlants; ce ne fut pas une fée qui entra, +mais bien un homme de forte carrure, boutonné du haut en bas, dans un de +ces pardessus qu'on appelait des redingotes à la propriétaire.</p> + +<p>Le nez de cet homme brillait comme un rubis par-dessus les plis d'une +vaste cravate en laine tricotée; il portait un chapeau évasé par en haut +et dont les larges bords se cambraient selon la forme dite <i>bolivar</i>.</p> + +<p>Il avait aux mains des gants fourrés, une belle paire de lunettes d'or +sur le nez et des socques articulés par-dessus ses souliers.</p> + +<p>—Suis-je au bout de mes longs voyages? demanda-t-il en franchissant le +seuil. Est-ce ici le séjour de madame veuve Samayoux, dite maman Léo, +première dompteuse cosmopolite et directrice des Prestiges Parisiens +réunis aux animaux féroces par privilèges de l'autorité?</p> + +<p>Ceci fut débité avec une emphase moqueuse qui rappelait assez bien le +ton de l'arracheur de dents, poussant son boniment entre deux +«Allez-la-musique!»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux mit sa main étendue au-devant de ses yeux un peu éblouis +par les larmes.</p> + +<p>—C'est moi la première dompteuse, dit-elle rudement, qu'est-ce que vous +lui voulez?</p> + +<p>Échalot, qui s'était reculé jusqu'à son lion, examinait le nouveau venu +à la dérobée et se disait:</p> + +<p>—Je ne le connais pas, cet oiseau-là, mais c'est drôle, il y a des +têtes qu'on croit toujours avoir vues quelque part.</p> + +<p>L'étranger repoussa la porte et fit quelques pas à l'intérieur de la +baraque.</p> + +<p>—Est-ce qu'on pourrait avoir l'avantage d'obtenir un tête-à-tête avec +vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne suis pas en humeur de plaisanter..., commença la dompteuse.</p> + +<p>—Ni moi non plus, interrompit le nouveau venu; j'ai ouï conter que vous +aviez assommé feu Jean-Paul Samayoux, votre mari, en jouant avec lui de +bonne amitié. J'espère vivement que nous ne jouerons pas ensemble. Mais +j'ai des choses importantes à vous dire et vous seule devez les +entendre.</p> + +<p>La veuve le regardait d'un air sombre.</p> + +<p>—L'homme, dit-elle en contenant sa colère, autant vaudrait agacer un +tigre que de me caresser à rebours un jour comme aujourd'hui. Qui +êtes-vous?</p> + +<p>L'étranger prit une chaise qu'il approcha du poêle, contre lequel il mit +ses socques.</p> + +<p>Échalot faisait mine de préparer son biberon pour le petit; mais il +songeait:</p> + +<p>—Je me méfie! C'est comme le soir où Amédée me mena jouer la poule à +l'estaminet de L'Épi-Scié. Pourquoi donc que je pense justement à cela, +moi?</p> + +<p>L'inconnu donna un petit coup de doigt sur ses lunettes d'or, et dit, en +chauffant ses pieds avec un évident plaisir:</p> + +<p>—L'hiver s'annonce raide, cinq degrés chez l'ingénieur Chevalier, au +commencement de novembre! et j'ai fait la route de Saint-Germain, aller +et revenir, pour avoir votre adresse. Je ne sentais plus mes orteils.</p> + +<p>Il ajouta en baissant la voix tout à coup:</p> + +<p>—Mais c'était une fantaisie de la pauvre mademoiselle Valentine, et M<sup>me</sup> +la marquise m'aurait tout aussi bien envoyé à Pékin qu'aux Loges.</p> + +<p>—Emmène ton mioche dans le coin, là-bas, dit la veuve à Échalot en lui +montrant l'endroit le plus reculé de la baraque.</p> + +<p>—Je peux m'en aller tout à fait si je suis de trop, murmura le bon +garçon avec sa soumission ordinaire.</p> + +<p>—Fais ce qu'on te dit et ne raisonne pas!</p> + +<p>Échalot emporta aussitôt Saladin à l'endroit désigné et se mit à causer +tout bas avec lui comme si l'enfant avait pu le comprendre.</p> + +<p>—Ça s'embrouille, murmurait-il; tu vas être content, toi, farceur, car +je parie bien qu'il ne sera plus question de t'enfler la caboche d'ici +longtemps. La patronne n'a pas de chance tout de même: au moment +d'établir une si belle boutique!... et on aurait fait de l'argent avec +la chose des deux siamois attachés naturellement par le ventre, des tas +d'argent!</p> + +<p>Malgré sa bonne envie d'obéir à la patronne en se montrant discret, son +regard ne pouvait se détacher de l'étranger, et il en revenait toujours +à penser.</p> + +<p>—C'est étonnant! je jurerais que je ne l'ai jamais vu, et il me semble +à chaque instant que je vais retrouver son nom!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux quitta sa chaise et vint se mettre debout auprès du poêle.</p> + +<p>—Je vous ai demandé qui vous êtes, dit-elle en baissant la voix, mais +s'il ne vous convient pas de me répondre, c'est égal. Je suis dans la +tristesse et le peu que vous avez dit m'a donné un espoir. C'est de +Fleurette que vous avez parlé, n'est-ce pas?</p> + +<p>—J'ai parlé de M<sup>lle</sup> Valentine de Villanove.</p> + +<p>La dompteuse rappela à sa mémoire le récit de M. Baruque et murmura:</p> + +<p>—Valentine de V... c'est bien cela.</p> + +<p>—Ou bien encore, poursuivit l'étranger, Valentine d'Arx, car la pauvre +malheureuse enfant, depuis qu'elle est folle, s'est mise en tête que +c'était là son vrai nom.</p> + +<p>—Folle! répéta M<sup>me</sup> Samayoux, dont le souffle s'embarrassa dans sa +poitrine. Et elle croit donc être la femme de l'homme qui est mort?</p> + +<p>—Non, fit l'étranger, elle croit être sa sœur. Ah! ah! si vous ne +savez rien, je vais vous en apprendre de belles...</p> + +<p>—Mais, interrompit la veuve, si elle est folle, on ne l'a pas gardée en +prison?</p> + +<p>—Parbleu! elle n'a jamais été en prison.</p> + +<p>—Et Maurice?</p> + +<p>—Celui-là c'est une autre paire de manches... Mais asseyez-vous, bonne +dame, vous ne tenez pas sur vos jambes, ma parole d'honneur! et +maintenant que j'ai les pieds chauds, nous allons nous mettre à notre +aise en buvant un verre de vin, si vous voulez.</p> + +<p>Il se leva et prit le bras de la veuve, qui chancelait en effet.</p> + +<p>—Vous avez affaire à un bon enfant, vous savez, continua-t-il en la +ramenant vers la table, et nous ferons une paire d'amis tous deux, j'en +suis certain. Ça m'a amusé en commençant de poser en casseur vis-à-vis +d'une luronne de votre numéro, mais vous n'êtes qu'une femme, après +tout, puisque vous pleurez, et je reprends vis-à-vis de vous la +galanterie de mon sexe.</p> + +<p>Il aida la dompteuse à s'asseoir, en ajoutant:</p> + +<p>—Vous ne me demandez plus qui je suis en faisant les gros yeux, alors +je vous le dis: ni chiffonnier ni prince, à peu près le milieu entre les +deux: M. Constant, officier de santé et plus avisé que bien des +fainéants qui ont passé leur thèse, premier aide préparateur dans la +maison du Dr Samuel dont j'ai la confiance et qui me fait tout ce qui ne +concerne pas mon état, spécialement la chasse à la dompteuse, car voilà +trois fois vingt-quatre heures que je cours sur votre piste comme un +Osage dans les forêts vierges de l'Amérique du Nord... pas bien riche +avec cela, mais amateur de ce qui brille et portant des lunettes de +chrysocale avant de les troquer contre des lunettes d'or. Est-ce de la +franchise, ça? Ambitieux pas mal et nourrissant l'espoir que l'aventure +de la petite demoiselle pourra me pousser dans le monde, puisqu'elle m'a +déjà mis en relations avec des gens que je n'aurais jamais approchés +sans cela; exemple, M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, M<sup>me</sup> la comtesse Corona (un +joli brin celle-là, ou que le diable m'emporte!), le colonel Bozzo, qui +est dix fois millionnaire, M. de Saint-Louis, qui succédera peut-être à +Louis-Philippe et d'autres encore.</p> + +<p>—Je vous en prie, prononça tout bas la veuve, parlez-moi de Fleurette.</p> + +<p>—Et de Maurice, pas vrai? interrompit M. Constant avec un bon gros +rire; vous n'êtes plus toute jeune, mais il y en a de plus déchirées que +vous, et il paraît que le lieutenant est joli comme un amour. Moi je ne +le connais pas, je dis seulement que s'il est moitié aussi beau que +mademoiselle Valentine est belle, ce doit être un Adonis! Ne vous +impatientez pas, j'arrive à l'objet de ma visite.</p> + +<p>Son doigt martela par trois fois, à petits coups bien espacés, le milieu +de son front, et il ajouta:</p> + +<p>—Le Dr Samuel dit que ça pourra guérir avec des soins et du temps, mais +elle l'est tout à fait.</p> + +<p>—Pauvre Fleurette! balbutia la veuve, qui resta bouche béante.</p> + +<p>—Hélas! oui, comme un beau petit lièvre, et soyons justes, il y avait +bien de quoi toquer une jeune personne de cet âge-là, quoiqu'elle n'ait +pas été élevée dans du coton. Mais ne vous faites pas trop de mal, vous +savez, on la soigne à la papa, et il n'y en a pas deux comme le Dr +Samuel dans Paris pour traiter les maladies de cette espèce-là. Elle +n'est pas méchante, tout le monde l'adore à la maison, tous les jours +elle reçoit des visites de vicomtes, de baronnes et de marquises: elle +mange bien, elle boit bien, elle dort bien...</p> + +<p>—Folle! répéta pour la seconde fois M<sup>me</sup> Samayoux; car elle avait cru +d'abord à une exagération de langage: tout à fait folle!</p> + +<p>M. Constant hocha la tête gravement en signe d'affirmation et il y eut +un silence. Échalot ne travaillait plus depuis que le nouveau venu avait +prononcé le nom du colonel Bozzo.</p> + +<p>Échalot le dévorait des yeux et prêtait attentivement l'oreille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#Table">VIII</a></h2> + +<h3>Échalot aux écoutes</h3> + + +<p>Ni M<sup>me</sup> Samayoux ni M. Constant ne faisaient attention à Échalot, qui +était à demi-caché derrière un poteau.</p> + +<p>Le temps avait marché et ces journées de novembre sont courtes; la +baraque commençait à se faire sombre.</p> + +<p>M. Constant et la dompteuse étaient assis en face l'un de l'autre.</p> + +<p>M. Constant, qui avait l'air d'un homme tout rond, très disposé à +prendre ses aises, avait versé sans plus de façon du vin dans les deux +verres.</p> + +<p>—Je ne suis pas plus bête qu'un autre, reprit-il, quoiqu'on n'ait pas +encore songé à moi pour l'Académie des sciences, mais quant à bon +garçon, ça y est des pieds à la tête! vous verrez que nous serons +camarades. À votre santé, maman Léo: c'est comme ça que la petite +mademoiselle vous appelle.</p> + +<p>La dompteuse le regardait d'un air indécis.</p> + +<p>—C'est vrai que vous avez l'air bonne personne, dit-elle, et si vous +êtes venu chez moi, ce n'est bien sûr pas pour me faire du chagrin, mais +vous me parlez comme si je savais quelque chose et je ne sais rien de +rien.</p> + +<p>—Pas possible! s'écria M. Constant; la foire des Loges n'est pas le +bout du monde, et les journaux ont assez radoté là-dessus!</p> + +<p>—Aujourd'hui même, répliqua la dompteuse, aujourd'hui seulement j'ai +appris ce que les journaux ont pu dire. Ce serait trop long de vous +expliquer pourquoi je restais dans l'ignorance. J'avais beaucoup +d'ouvrage, et puis peut-être que je ne regardais pas autour de moi de +peur de voir, car c'est bien certain que, depuis des semaines, je ne me +suis jamais levée sans avoir un poids sur le cœur. On dit qu'il y a des +pressentiments. Mais ce qu'on m'a rapporté tout à l'heure, c'est +l'histoire du meurtre dans la chambre garnie de la rue d'Anjou; tout ce +qui a suivi, je l'ignore, et si c'est un effet de votre bonté, je +voudrais bien le savoir.</p> + +<p>—Comment donc! fit l'officier de santé, mais c'est tout simple, ça! +Figurez-vous que je vous aime déjà tout plein, maman Léo; je suis entré +ici croyant avoir affaire à un gros hérisson de casseuse de cailloux et +vous êtes douce comme un petit agneau. Nous allons donc commencer par le +commencement. Attention! vous avez beau avoir de la peine, ça va vous +amuser; d'abord il n'y a pas eu de meurtre rue d'Anjou...</p> + +<p>—Ah! s'écria la veuve, j'en étais sûre!</p> + +<p>—Parbleu! ça tombe sous le sens! les tourtereaux n'étaient pas là pour +le plus grand plaisir du juge d'instruction Remy d'Arx; mais ils avaient +fait dessein de se périr ensemble par désespoir amoureux, voilà tout. +L'autre juge d'instruction, celui qui a succédé au défunt Remy d'Arx, M. +Perrin-Champein, est un fin finaud de la finauderie, qui a des yeux +par-devant, par-derrière et sur les côtés, un vrai chien de chasse, +quoi! Il n'a pas seulement baissé le nez vers cette piste-là, et quand +M<sup>me</sup> la marquise est allée le voir pour lui demander sa protection en +faveur de la demoiselle, il a répondu: «Dormez sur vos deux oreilles; je +pense bien qu'il n'y a pas que des roses blanches et des fleurs de lys +dans l'aventure de mademoiselle votre nièce; mais ça regarde un conseil +de famille bien plus que la cour d'assises.»</p> + +<p>—Mais alors, dit la veuve, que son grand espoir étouffait, Maurice +aussi doit être à l'abri?</p> + +<p>—Pour le fait divers de la rue d'Anjou, oui, maman; reste seulement la +mauvaise plaisanterie de la rue de l'Oratoire, 6, chambre n° 18, au +second. Vous voyez si je suis ferré sur ma géographie! Savez-vous ce que +c'est qu'une commission rogatoire, vous?</p> + +<p>—Non, répondit la veuve, je ne sais pas grand-chose, allez, monsieur +Constant. Buvez donc, si vous ne trouvez pas mon vin trop mauvais.</p> + +<p>—C'est ça! et vous allez trinquer avec moi! Une commission rogatoire, +c'est quand les juges se dérangent, et M. Perrin-Champein s'est dérangé +pour venir chez nous interroger la petite demoiselle: quand je dis +petite, elle a une taille superbe, mais de la voir tomber si bas, ça +fait l'effet comme si elle était redevenue une enfant. Vous savez, on se +fait des idées sur les gens qui ont de certains métiers; moi, je me +représente les messieurs du parquet avec des têtes de vautour ou de +faucon: eh bien! M. Champein est ça tout craché! Il vous a une paire +d'yeux ronds et pointus qui entrent dans le corps comme des vrilles, une +grande bouche qui ressemble à une plaie, et un nez en lame de sabre. Il +avait l'air un peu en rage, parce qu'il ne pouvait rien tirer de +mademoiselle Valentine; mais il disait à chaque instant: «L'instruction +n'a pas besoin de cela!» Et il ajoutait: «Les deux chambres étaient +contiguës: dans l'une, Hans Spiegel; dans l'autre, l'ex-lieutenant +Maurice Pagès. Hans Spiegel avait volé les diamants de la Bernetti, qui +valaient un demi-million; Maurice Pagès n'avait pas le sou et il était +amoureux d'une jeune personne très riche; la porte condamnée qui +communique du numéro 18 au numéro 17 garde des traces nombreuses +d'effraction, et les instruments qui avaient servi à opérer l'effraction +ont été retrouvés dans la chambre numéro 18, où l'ex-lieutenant Pagès +faisait son domicile...»</p> + +<p>—C'est vrai que c'est terrible, balbutia la veuve, dont les tempes +étaient baignées de sueur.</p> + +<p>Échalot se demandait:</p> + +<p>—Quel coup monte-t-il, et pourquoi tout ce bavardage? C'est quelqu'un +d'entre eux qui s'est fait une tête, puisque je ne peux pas mettre son +nom sur sa figure!</p> + +<p>—Attendez donc, disait cependant M. Constant de sa bonne grosse voix +toute ronde, nous ne sommes pas au bout. Et M. Perrin-Champein +mâchonnait le nom du lieutenant Pagès comme s'il avait eu dans le bec un +lambeau de sa peau. Ah! ah! celui-là sait son état, et on pouvait bien +voir que, dans son opinion, le Remy d'Arx a eu ce qu'il méritait. On ne +fait pas comme ça des marchés privatifs sur le dos de la justice, +j'entends quand on est magistrat, car vous allez bien voir que je n'en +veux pas au lieutenant... Mais suivons le fil: Hans Spiegel est égorgé +comme un bœuf, toute la maison se réveille à ses cris, on sort ou l'on +se met aux croisées, et les gens peuvent voir le lieutenant sortir par +la fenêtre même de la victime, voyager le long du treillage, passer dans +un arbre comme un écureuil (entre parenthèses, vous savez, maman, s'il +était fort en gymnastique!), puis entrer, par la fenêtre encore, à +l'hôtel d'Ornans, où il est finalement arrêté... Pensez-vous que M. +Champein a là une jolie affaire pour ses débuts?</p> + +<p>La tête de la veuve s'inclina sur sa poitrine; elle semblait n'avoir +plus de sang dans les veines.</p> + +<p>—Et si on le laisse faire, ajouta M. Constant, qui changea de ton, +croyez-vous qu'il aura beaucoup de peine à emballer son jeune homme?</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux releva les yeux sur lui et répéta, pensant l'avoir mal +entendu:</p> + +<p>—Si on le laisse faire?</p> + +<p>—Farceuse! répliqua l'officier de santé d'un ton jovial, vous devinez +pourtant bien pourquoi je suis venu. Voyons, c'est certain, n'est-ce +pas, que vous n'iriez pas mettre votre main au feu de l'innocence du +lieutenant Pagès?</p> + +<p>—Vous vous trompez, repartit vivement M<sup>me</sup> Samayoux, qui se redressa +soudain et dont les yeux brillèrent, j'en mettrais ma main au feu, et +tout mon corps, et tout mon cœur!</p> + +<p>—C'est drôle, fit M. Constant, on croirait entendre la petite +demoiselle!</p> + +<p>—Parle-t-elle ainsi! s'écria la veuve avec élan! Ah! la chère créature! +j'ai donc bien raison de l'aimer! Et ne serait-ce point parce qu'elle +parle ainsi que vous la croyez folle?</p> + +<p>—Pour cela et pour autre chose, ma bonne dame. Buvez une gorgée et +soyez calme. Je mentirais si je disais que je partage votre avis par +rapport à l'innocence du lieutenant; mais la question n'est pas là, il +s'agit de mademoiselle Valentine. Elle nous a tous ensorcelés, et cela +est si vrai que moi, qui ai un emploi important dans la maison, voilà +trois jours que je cours la prétentaine pour vous trouver sur un simple +désir d'elle.</p> + +<p>—Elle a donc parlé de moi!</p> + +<p>—Vingt fois plutôt qu'une, à tort et à travers: Maman Léo par-ci, maman +Léo par-là! si seulement je pouvais voir maman Léo!...</p> + +<p>—Mais ce n'est pas d'une folle cela! fit la veuve.</p> + +<p>—Vous trouvez? Moi, je suis l'aide du Dr Samuel, et vous ne m'en +voudrez pas si j'ai plus de confiance en lui qu'en vous dans les +questions de médecine aliéniste. Nous sommes une spécialité, ma bonne +dame, nous avons un des plus beaux établissements de Paris, et, +voyez-vous, les fous, ça nous connaît. Quand on pense que la malheureuse +enfant a pris en horreur le colonel, son meilleur ami, presque son père, +et par-dessus le marché l'homme le plus respectable de l'univers! Quand +on pense qu'elle le confond avec un malfaiteur, dans son délire, et +qu'il lui fait peur... lui, le saint des saints!... Qu'avez-vous donc?</p> + +<p>La veuve venait de faire un brusque mouvement.</p> + +<p>Son regard s'était porté par hasard vers le poteau derrière lequel +Échalot se cachait à demi.</p> + +<p>Elle avait cru voir, dans les ténèbres, qui se faisaient de plus en plus +sombres, les regards du bon garçon fixés sur elle avec une expression +étrange.</p> + +<p>Elle était sûre d'avoir distingué son doigt qui se posait sur sa bouche, +comme pour lui envoyer un avertissement ou un signal.</p> + +<p>—Je n'ai rien, répondit-elle à la question de M. Constant.</p> + +<p>Celui-ci poursuivit:</p> + +<p>—Ça ne vous frappe pas, ce que je vous dis là; mais si vous connaissiez +seulement le colonel...</p> + +<p>—Je le connais, repartit la dompteuse, c'est lui qui vint à la baraque +avec cette marquise...</p> + +<p>—Juste! et qui vous donna de l'argent pour avoir bien traité sa nièce.</p> + +<p>—Et pour l'emmener, murmura M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>—Comme de raison. Chez vous, dites donc, ce n'était pas beaucoup la +place d'une héritière de noblesse. Mais j'en reviens à mes moutons: la +pauvre demoiselle est pour M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans comme pour le +colonel; elle ne veut plus être sa nièce, elle se croit la sœur de +l'homme qu'elle avait consenti à épouser...</p> + +<p>—Voilà ce qui est bien étrange! pensa tout haut M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>—Elle n'en démord pas, reprit M. Constant, elle dit à qui veut +l'entendre: «Je suis M<sup>lle</sup> Valentine d'Arx!» Elle se bat contre des +fantômes, les accusant d'avoir tué non seulement son prétendu frère, +mais encore son père, le vieux Mathieu d'Arx, qui mourut à Toulouse, on +ne sait comment, voilà déjà bien des années.</p> + +<p>—Ah! fit la veuve, on ne sait comment il mourut?</p> + +<p>—Ah ça? demanda M. Constant avec gaieté, est-ce que vous donnez dans +les imaginations de la jeune fille?</p> + +<p>—Je vous écoute, et je tâche de me faire une opinion.</p> + +<p>—Pour ça, vous aurez mieux que mes paroles, dit rondement l'officier de +santé, car la pauvre chère enfant veut vous voir, et tout ce qu'elle +veut, nous le faisons.</p> + +<p>—Comment! s'écria la veuve, on me laisserait aller vers elle?</p> + +<p>—Pourquoi pas? Pensiez-vous donc que nous la tenions sous clef! vous la +verrez, maman, et plus tôt que plus tard, car je suis venu vous chercher +pour vous conduire auprès d'elle.</p> + +<p>Échalot, profitant de l'ombre croissante, s'était insensiblement +rapproché. Il écoutait de toutes ses oreilles et semblait en proie à une +singulière perplexité.</p> + +<p>—C'est vrai, se disait-il, qu'ils changent de figures comme de +chemises, mais si j'allais me tromper! Et pourtant je ne peux pas +laisser la patronne se jeter dans la gueule du loup. Je ne m'en +consolerais jamais s'il lui arrivait malheur!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#Table">IX</a></h2> + +<h3>La maison de santé</h3> + + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'était levée aux dernières paroles de M. Constant.</p> + +<p>—Partons! dit-elle, rien ne me tient ici, je voudrais déjà être auprès +de la chère fille!</p> + +<p>—Minute! minute! fit l'officier de santé bonnement. Il faut que vous +ayez votre leçon faite mieux que cela, car un rien, une mouche qui vole +la met dans tous ses états. Asseyez-vous encore un petit peu, brave +madame... Mais est-ce étonnant comme tout le monde l'aime! j'étais bien +certain que vous sauteriez sur l'idée de la voir comme sur du gâteau! +Elle a un charme dans son petit doigt, c'est sûr. Allumez donc voir un +petit bout de chandelle pendant que je vas fourgonner le poêle. Il n'y a +pas de bourrelets à vos portes, dites donc!</p> + +<p>—Allume, Échalot! ordonna M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>—Tiens! fit M. Constant, qui avait déjà le tisonnier à la main, j'avais +oublié ce bonhomme-là.</p> + +<p>Il ajouta en baissant la voix:</p> + +<p>—Ça aurait pu causer un grand malheur, si quelqu'un avait écouté les +choses qu'il me reste à vous dire.</p> + +<p>Échalot venait en ce moment vers la table avec de la lumière. En la +posant auprès de la bouteille, et malgré sa timidité accoutumée, il +regarda M. Constant bien en face.</p> + +<p>Les yeux de celui-ci étaient justement fixés sur lui par-dessus ses +lunettes. Les paupières d'Échalot se baissèrent et le sang lui monta aux +joues.</p> + +<p>M. Constant allongea le bras et lui toucha l'épaule.</p> + +<p>Échalot recula.</p> + +<p>—Ma poule, lui dit l'officier de santé, tu as les oreilles longues, je +vois ça, et tu voudrais bien écouter la suite.</p> + +<p>—C'est une bonne et simple créature, interrompit la veuve.</p> + +<p>—Brave madame, fit observer M. Constant avec une sorte de sévérité, ce +ne sont pas nos affaires que nous traitons ici, et il y a des choses +qu'il ne faut pas confier aux innocents. Va-t'en voir dehors si le +printemps s'avance, bonhomme!</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<p>—Et souviens-toi que se taire vaut toujours mieux que parler. J'ai ton +signalement là.</p> + +<p>Un petit coup sec, frappé entre deux sourcils, ponctua la phrase.</p> + +<p>Échalot, sans répondre, se dirigea aussitôt vers la porte.</p> + +<p>Dès qu'il eut franchi le seuil, il respira longuement et ôta sa +casquette, comme s'il avait besoin de baigner sa tête brûlante dans +l'air froid du dehors.</p> + +<p>—Si c'est lui, murmura-t-il, mon affaire n'est pas bonne, et ce n'est +pourtant pas Amédée qui peut suffire à élever Saladin.</p> + +<p>Il se retourna vivement au souvenir de l'enfant qui restait dans la +baraque, et fut sur le point de rentrer. Mais il n'osa pas.</p> + +<p>—Je m'alignerais avec n'importe qui, fit-il comme pour s'excuser +vis-à-vis de lui-même. J'irais chercher le petit ou la patronne au fond +de l'eau ou au milieu du feu; mais ces gens-là me font peur, quoi! et je +n'ai plus de sang dans les veines. Tant que la patronne est là, l'enfant +n'a rien à craindre. Je vas guetter, dès qu'elle sera partie, je +rentrerai.</p> + +<p>Il fit un pas dans la direction de la rue Saint-Denis; ses jambes +flageolaient sous lui comme s'il eût été ivre.</p> + +<p>Il ne fit qu'un pas. Son regard avait rencontré dans les terrains, à +droite du tracé de la rue de Rambuteau, un coupé attelé d'un cheval noir +dont le cocher, immobile, semblait dormir entre les collets fourrés de +son carrick.</p> + +<p>Il ne dormait pas, cependant, car à des intervalles réguliers une +bouffée de fumée formait un petit nuage autour de sa tête.</p> + +<p>Quand Échalot reprit sa marche, ses jambes ne tremblaient plus. Il +s'approcha de la voiture en étouffant le bruit de ses pas dans la neige +et regarda le cheval attentivement.</p> + +<p>Puis, prenant la voie battue et allant les mains derrière le dos, comme +un passant, il appela tout bas:</p> + +<p>—Oh! hé! Giovan-Battista!</p> + +<p>Le cocher tressaillit sous son carrick et tourna la tête sans répondre.</p> + +<p>—Est-ce que Toulonnais-l'Amitié a sa petite dame dans ce quartier-ci? +demanda encore Échalot.</p> + +<p>Le cocher repartit cette fois avec un fort accent napolitain.</p> + +<p>—Vous vous trompez, l'ami, suivez votre chemin.</p> + +<p>—Pardon, excuse, fit Échalot, qui obéit, pas d'affront! je vous prenais +pour une connaissance.</p> + +<p>Et au lieu de continuer vers la rue Saint-Denis, il disparut dans les +terrains, derrière la baraque de M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>À l'intérieur, la dompteuse avait repris place vis-à-vis de M. Constant, +qui disait:</p> + +<p>—Dans ces affaires-là, ma bonne dame, je ne me confierais ni à mon +frère ni à mon père, et vous allez bien voir que la moindre imprudence +pourrait tout perdre. Le Dr Samuel est un particulier qui ne se +dérangerait pas pour le pape, et ça se conçoit, puisque son +établissement est en vogue, sa clientèle superbe, et qu'en plus il a +toute une charretée de foin dans ses bottes. Eh bien! depuis que la +petite demoiselle est chez nous, il a mis son propre appartement à la +disposition de la famille, qui va et qui vient là-dedans sans se gêner. +Il est amoureux de l'enfant comme tout le monde: c'est un sort!</p> + +<p>Nous sommes à mercredi; dimanche dernier, la famille s'est rassemblée +dans la chambre à coucher du docteur, et on lui a demandé son avis; +j'étais là, et moi, qui le connais pour n'avoir point le cœur trop +tendre, je peux bien dire que sa voix chevrotait quand il répliqua:</p> + +<p>—C'est un pauvre cœur blessé si profondément que ni les soins ni les +remèdes n'y feront rien. Elle aime, sa vie entière est dans son amour, +et si elle perdait celui qu'elle aime, elle mourrait.</p> + +<p>—Ah! fit M<sup>me</sup> Samayoux, qui écoutait avec une attention avide, je le +devine bien, ce médecin-là! j'en ai vu de pareils. Il peut être brusque, +il peut être rude, mais il a une bonne âme.</p> + +<p>—Ma foi, repartit M. Constant en riant, voilà longtemps que je le +connais, et je ne m'étais pas trop aperçu qu'il avait le cœur tendre; +mais de voir la demoiselle blanche et belle sur son lit, ça amollirait +un caillou. Voilà donc la famille aux champs, comme vous pensez, après +une déclaration pareille. M<sup>me</sup> la marquise pleurait comme une fontaine, +M. de Saint-Louis mouillait son grand mouchoir, et le colonel lui-même +oubliait de tourner ses pouces. Vous verrez tout ce monde-là, c'est des +grands seigneurs, mais pas trop fiers.</p> + +<p>«Il y a un autre docteur, un docteur en droit, celui-là, ce qui est plus +que d'être avocat, et jurisconsulte par-dessus le marché: le plus retors +de tous les malins! On lui avait donné l'affaire à examiner comme ami de +la famille. M<sup>me</sup> la marquise lui a pris les deux mains et lui a dit: +«Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.» «Le bonhomme a répondu: «Je +n'ai jamais trompé personne, je ne commencerai pas par vous, qui êtes de +ma société et de mon amitié. De faire acquitter ce jeune gaillard-là par +un jury c'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents. Il +y a évidence, on l'a pris la main dans le sac, et son affaire est +jugée.»</p> + +<p>—Mais alors, s'est écriée M<sup>me</sup> la marquise, Valentine va mourir!</p> + +<p>Et le colonel a ajouté en s'adressant au docteur en droit:</p> + +<p>—Je donnerais bien une pièce de deux ou trois mille louis à celui qui +trouverait le moyen de nous tirer de peine.</p> + +<p>—Parbleu! a répondu le jurisconsulte, avec de l'argent, on produit des +miracles.</p> + +<p>—Est-ce qu'on pourrait acheter les juges ou le jury? a demandé la +marquise.</p> + +<p>Les femmes ne savent pas, c'est sûr, et après tout, si on y mettait le +prix... mais n'importe!</p> + +<p>Le docteur en droit a répondu:</p> + +<p>—Ce n'est pas cela que j'entends, je pensais à une évasion. Si vous +aviez vu comme tout le monde a tombé là-dessus!</p> + +<p>Car ces bonnes gens-là, malgré leur orgueil et leurs armoiries, ne +reculeront devant rien dès qu'il s'agira de sauver la petite demoiselle; +vous verrez ça par vous-même.</p> + +<p>—Est-ce que vous pensez, demanda M<sup>me</sup> Samayoux, qu'ils iraient jusqu'à +consentir au mariage?</p> + +<p>—Je pense, répondit M. Constant, qu'ils iraient en corps, comme une +procession, avec la croix et la bannière, solliciter humblement la main +de l'ex-lieutenant.</p> + +<p>—Mais je les aime, moi, ces gens-là! s'écria la dompteuse.</p> + +<p>—Ah! pour être pris, ils sont bien pris, mais voilà le <i>hic</i>: vous +ai-je dit que tout ça se passait dans la chambre voisine de celle où +couche mademoiselle Valentine?</p> + +<p>—Non. Elle avait tout entendu?</p> + +<p>—Juste, et ce fut un coup de théâtre auquel on ne s'attendait pas, je +vous en réponds.</p> + +<p>Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait ni bougé ni parlé, +sinon pour prononcer votre nom, ma brave dame, et celui de Maurice, tout +doucement, sans presque remuer les lèvres, comme font ceux qui causent +en rêvant.</p> + +<p>Une mine qui aurait sauté au milieu de la chambre n'aurait pas plus +étonné la famille que la voix de Valentine de Villanove s'élevant tout à +coup et disant:</p> + +<p>—Je ne veux pas!</p> + +<p>—Elle parlait à travers la porte? demanda la veuve, dont la voix +tremblait.</p> + +<p>—Non pas! elle avait descendu de son lit toute seule; toute seule elle +avait traversé sa chambre. Elle avait ouvert la porte sans bruit, elle +était debout sur le seuil, pâle comme une statue de marbre, et si belle +qu'on en restait comme ébloui.</p> + +<p>«Elle se tenait droite, elle ne s'appuyait à rien et personne n'eut +l'idée d'aller la soutenir, tant elle semblait forte et solide.</p> + +<p>—Il me semble que je la vois! murmura la veuve. Oh! pauvre, pauvre +Maurice!</p> + +<p>—Bien vous faites de plaindre celui-là, car sa vie et sa liberté sont +en question.</p> + +<p>«—Je ne veux pas! a donc répété la demoiselle, il est innocent, je le +jure, devant Dieu! Il a déjà fui une fois parce que les innocents ne +savent pas se défendre, quand le hasard les accuse; je ne veux pas qu'il +se déshonore en fuyant une seconde fois comme un coupable.</p> + +<p>—Tout ça est bel et bon..., commença la dompteuse.</p> + +<p>—Attendez, interrompit M. Constant. Vous, vous êtes une personne de bon +sens qui savez ce que parler veut dire, mais elle ne possède +l'expérience de rien, la pauvre enfant, et en outre elle a son coup de +marteau, un fameux!</p> + +<p>—Ne peuvent-ils agir sans elle?</p> + +<p>—Attendez; voici quelque chose qui va vous étonner plus que tout le +reste; ils sont en correspondance...</p> + +<p>—Qui donc? balbutia la veuve stupéfaite.</p> + +<p>—Les deux tourtereaux.</p> + +<p>—Maurice et Valentine! Lui, du fond de sa prison; elle, entourée comme +vous me la montrez, malade, privée de raison!...</p> + +<p>—Est-ce assez drôle? demanda M. Constant d'un air bonhomme. Comment ça +se fait, moi, vous comprenez, je n'en sais rien, mais c'est comme ça, et +nous le tenons d'elle-même.</p> + +<p>—Il faut donc qu'il y ait dans l'établissement du Dr Samuel des +employés qui...</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, bonne dame, ce ne sont pas des pigeons +voyageurs qui portent leurs messages; mais leurs messages vont et +viennent, et notre chère malade a formellement déclaré ceci: «À nous +deux, nous n'avons qu'un cœur. Tant que je ne voudrai pas, Maurice ne +voudra pas.»</p> + +<p>Du revers de sa main, M<sup>me</sup> Samayoux essuya une grosse larme qui roulait +sur sa joue.</p> + +<p>—L'homme de loi, reprit M. Constant, a voulu plaider auprès d'elle. Il +a démontré clair comme le jour non seulement que Maurice serait pour le +moins condamné à perpétuité, mais encore qu'une fois la chose faite il +n'y aurait plus à y revenir à cause des difficultés posées par la loi +française à la révision des procès criminels. Il a cité Lesurques et +bien d'autres, mais rien n'y a fait, parce que la petite avait son idée. +J'abrège, maintenant. On l'a recouchée, bien entendu, et le conseil de +famille s'est réuni à un autre étage. Là, pendant que la marquise se +tordait les mains et que les autres jetaient leur langue aux chiens, le +colonel, qui est fin comme l'ambre, a ouvert tout doucement l'avis de +vous faire chercher et de vous employer à persuader la petite.</p> + +<p>—Ah! fit M<sup>me</sup> Samayoux étonnée elle-même du mouvement de défiance qui la +prenait.</p> + +<p>—Il a semblé que c'était de la manne dans le désert, poursuivit M. +Constant; tous ceux qui étaient là avaient saisi maintes fois votre nom +sur les lèvres de la chère enfant. On savait en outre de quelle +affection vous entourez le lieutenant Maurice Pagès. Séance tenante, on +m'a dépêché sur vos traces, qui n'étaient pas des plus aisées à trouver, +soit dit sans reproche; mais enfin je vous ai rencontrée, vous voilà +suffisamment renseignée sur ce qui se passe là-bas: voulez-vous être +l'auxiliaire d'une noble et malheureuse famille qui cherche à sauver son +enfant?</p> + +<p>La veuve fut quelque temps avant de répondre. Elle songeait.</p> + +<p>—Verrai-je Valentine sans témoin? demanda-t-elle enfin.</p> + +<p>—Ah! bonne dame, répliqua M. Constant avec effusion, vous ne feriez pas +des questions pareilles si vous connaissiez tout ce monde-là! Venez +d'abord. Si quelque chose vous chiffonne, exigez des explications sans +vous gêner, on vous les donnera. Exigez un tête-à-tête avec la +demoiselle, ils s'en iront tous comme des enfants qu'on renvoie. Mais +venez, parce que, vous concevez, je ne suis pas le maître, et la famille +seule peut vous dire ce que vous aurez à faire quand on vous enverra +auprès du lieutenant.</p> + +<p>—Je verrais Maurice! s'écria la veuve, dont les deux mains s'appuyèrent +d'elles-mêmes contre son cœur.</p> + +<p>—Ça va de soi, puisque vous serez notre intermédiaire. Vous demanderez +vous-même le laissez-passer, c'est la règle, mais on fera le nécessaire +pour que vous n'ayez pas de refus.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'était levée, mais elle jeta un regard hésitant sur le +sans-façon excentrique de sa toilette.</p> + +<p>—Que cela ne vous arrête pas! dit M. Constant.</p> + +<p>La veuve se redressa de toute sa hauteur.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit-elle, saquédié! je suis ce que je suis. Ceux qui +ne font pas de mal n'ont pas de honte. Marchons!</p> + +<p>En sortant de la baraque par la porte de derrière, M<sup>me</sup> Samayoux ouvrait +la bouche pour appeler Échalot, lorsqu'elle aperçut le pauvre diable se +promenant de long en large à pas précipités dans la neige et battant des +bras pour se réchauffer.</p> + +<p>—Garçon, lui dit-elle, vous allez rentrer et garder la baraque.</p> + +<p>L'espoir d'Échalot avait été de parler à la dompteuse tout de suite +après le départ de M. Constant. La vue de ce dernier qui s'était mis +au-devant de la porte et qui nouait autour de son cou son grand +cache-nez causa à notre ami un sensible désappointement.</p> + +<p>—Est-ce que vous allez sortir à cette heure-ci, patronne? demanda-t-il +en s'approchant, par le temps qu'il fait, avec quelqu'un que vous ne +connaissez pas?</p> + +<p>La dompteuse se mit à rire.</p> + +<p>—As-tu peur qu'on ne m'affronte, l'enflé? dit-elle.</p> + +<p>—Saperlote! ajouta l'officier de santé, je ne me risquerais pas à ce +jeu-là.</p> + +<p>Sans y mettre aucune affectation, il barra le passage à Échalot, +s'arrangeant toujours de manière à rester entre lui et la veuve.</p> + +<p>—Je reviendrai de bonne heure, reprit celle-ci. À mesure que les autres +rentreront, qu'ils se couchent, et qu'on ne me brûle pas de chandelle!</p> + +<p>Elle prit le bras que lui offrait M. Constant et traversa ainsi toute la +largeur de la baraque pour gagner l'autre porte qui donnait du côté de +la rue Saint-Denis. Échalot suivait la tête basse.</p> + +<p>—Et où allez-vous, patronne? demanda-t-il au moment où elle passait le +seuil.</p> + +<p>—Si on te le demande, repartit la veuve gaiement, tu répondras que j'ai +oublié de te le dire.</p> + +<p>—C'est que j'aurais bien voulu vous causer deux mots..., commença +Échalot.</p> + +<p>Mais le couple s'éloignait déjà rapidement.</p> + +<p>—Allons-nous jusqu'au bureau d'omnibus de Saint-Eustache? demanda la +dompteuse.</p> + +<p>—J'ai la voiture de M<sup>me</sup> la marquise, répondit M. Constant, qui s'arrêta +devant le coupé.</p> + +<p>—Holà, bonhomme! ajouta-t-il en tirant le cocher par son carrick, +éveille-toi et mène-nous rondement.</p> + +<p>La voiture s'ébranla.</p> + +<p>Échalot ne fit qu'un bond jusqu'au tas de paille où le petit Saladin +dormait, auprès du lion malade; il prit l'enfant et le fourra tout d'un +temps dans sa gibecière, dont il passa la courroie autour de son cou.</p> + +<p>—Quand je devrais y perdre ma rate, pensait-il, je vas les suivre. J'ai +voué mon existence à Léocadie jusqu'à la mort, sans espoir de lui +plaire, et je veux la secourir au milieu de ses dangers, puisque je n'ai +pas eu assez d'atout pour saisir l'opportunité de l'avertir.</p> + +<p>Quand il arriva de nouveau à la galerie, la voiture avait disparu.</p> + +<p>Il descendit les degrés en courant, mais il ne fit pas plus d'une +dizaine de pas et s'arrêta pour dire à Saladin, qui hurlait dans la +gibecière:</p> + +<p>—Tu as raison, quoi! C'est encore une inconséquence que j'ai commise de +t'éveiller pour rien. Mais je ne pouvais pas te laisser tout seul entre +les pattes de la bête, pas vrai? M. Daniel ne vaut pas cher à cause de +sa décrépitude et de ses infirmités, mais il aurait pu avoir une idée de +manger un morceau d'enfant, et ça fait frémir rien que d'y penser.</p> + +<p>Il se donna un grand coup de poing dans le front.</p> + +<p>—Quant à avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'Épi-Scié, +reprit-il, j'en suis sûr! À ma place, Similor aurait parlé, car il a du +toupet, à moins toutefois qu'on ne lui aurait donné la pièce pour se +taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il +arrivait malheur à cette infortunée belle femme, ce serait le cas pour +moi d'en concevoir un regret éternel!</p> + +<p>Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant même plus +de calmer son petit Saladin, qui s'égosillait dans la gibecière.</p> + +<p>Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de +Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pavé assourdi par +la neige.</p> + +<p>Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des +halles, il prit la rue Saint-Honoré et gagna la place de la Concorde.</p> + +<p>Il n'était pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait +déjà Paris, que le mauvais temps faisait désert.</p> + +<p>Le coupé de M<sup>me</sup> la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elysées, +qu'il monta au grand trot jusqu'à la rue de Chaillot; là il tourna sur +la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si +radicalement transformé depuis lors, qui confinait à la montagne du +Trocadéro et sortait de Paris par la barrière des Batailles.</p> + +<p>La maison de santé du Dr Samuel était située dans l'enceinte de la +ville, mais elle respirait déjà le grand air de la campagne; elle +pendait sur ces deux bosquets solitaires qui séparaient alors la rampe +de Chaillot du pont d'Iéna. Elle avait vue d'un côté sur le +Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocadéro, et entre +deux, par-dessus les sinuosités de la Seine, elle voyait les arbres de +Passy, prolongés par les forts de Clamart et de Meudon.</p> + +<p>C'était un grand et bel établissement, fondé depuis peu, mais auquel la +vogue était venue tout de suite.</p> + +<p>On pouvait attribuer sans doute ce succès rapidement fait au talent du +Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succès était dû, +pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du +savant médecin.</p> + +<p>Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs +affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une +position infime, avait grandi tout à coup en poussant au-delà des bornes +permises les complaisances professionnelles.</p> + +<p>Il s'était concilié ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs +étaient en quelque sorte des complices.</p> + +<p>Mais personne n'ignore que Paris, tout en méprisant la province, partage +abondamment les vices étroits et les petitesses envieuses attribués aux +provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un œil mauvais les +fortunes trop rapides et les réussites trop éclatantes.</p> + +<p>On a supprimé, il est vrai, le bûcher qui brûlait au Moyen Age les +sorciers, c'est-à-dire les forts, pour le plus grand contentement de +ceux qui jamais ne peuvent être accusés d'inventer la poudre.</p> + +<p>On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prétexte du pacte qu'ils +ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont été avantageusement +remplacés par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de +sa mâchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.</p> + +<p>Aussi les honnêtes gens fuient-ils à son approche en se bouchant les +oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se +faufilent dans le monde à la faveur du discrédit où est tombé le cri de +haro.</p> + +<p>La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans +compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort où il +faisait son domicile privé.</p> + +<p>Il y avait le quartier des aliénés, le quartier des malades ordinaires +et le quartier des pauvres, appelé <i>l'hospice</i>.</p> + +<p>Tout était gratuit dans ce dernier asile où le colonel Bozzo-Corona, si +célèbre par sa philanthropie éclairée, et M. de Saint-Louis (Louis +XVII), son illustre ami, avaient fondé chacun quatre lits qu'ils +entretenaient de leurs deniers personnels.</p> + +<p>La principale entrée de la maison Samuel se trouvait obstruée par de +grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et +sa compagne, s'arrêta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le +bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.</p> + +<p>Pendant toute la route, l'officier de santé s'était montré galant, bon +enfant et presque facétieux; l'esprit qu'il avait était tout à fait à la +portée des goûts et des habitudes de la veuve.</p> + +<p>Quand la voiture s'arrêta, il y avait entre eux un certain degré de +familiarité amicale.</p> + +<p>La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et +même une certaine défiance, inspirée par l'aventure dans laquelle on +l'engageait; elle était en effet d'un monde où l'imagination pousse au +noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de +sanglantes légendes.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.</p> + +<p>Toute créature humaine aime à jouer un rôle, et chez les femmes ce goût +grandit volontiers jusqu'à la passion.</p> + +<p>Léocadie était femme, malgré sa formidable carrure et le talent qu'elle +avait de porter des poids de cent livres à bout de bras.</p> + +<p>Elle se disait, tout en écoutant les verbeuses explications de son +compagnon, qui ne tarissait pas:</p> + +<p>—C'est un fier numéro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le +bandeau que j'avais sur les yeux est déchiré et je vois clair à choisir +ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage, +je n'ai qu'à parler, on me répondra, et de plus, au lieu de me fatiguer +toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je +vais avoir pour moi toute une société de gens calés qu'on écoute quand +ils parlent et qui ont le bras long!</p> + +<p>—Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-même, répondant à quelque vague +objection de son bon sens naturel, c'est drôle qu'ils sont venus à moi, +je ne dis pas non, mais ça dépend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui +s'est souvenue du temps où elle n'était pas encore mademoiselle +Valentine et qui a confiance dans le bon cœur de maman Léo. Elle sait +bien, celle-là, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il +s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche, +peut-être! Si je vois quelque chose de louche dans tout ça, c'est à moi +de regarder où je mettrai le pied.</p> + +<p>Le concierge de l'hospice les reçut à la porte et dit à M. Constant:</p> + +<p>—On est déjà venu bien des fois du grand pavillon voir si vous étiez +arrivés.</p> + +<p>—Je ne me suis pourtant pas amusé en chemin, répondit l'officier de +santé. La demoiselle n'est pas plus mal?</p> + +<p>—Toujours la même.</p> + +<p>M. Constant fit entrer sa compagne sous une voûte longue et d'aspect +triste, quoiqu'elle fût évidemment toute neuve.</p> + +<p>En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.</p> + +<p>Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-être +ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand poêle de fonte.</p> + +<p>Un seul homme était assis au milieu de la chambre, les coudes sur la +table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.</p> + +<p>Sa casquette, d'où s'échappaient des cheveux hérissés, cachait à demi +son visage, mais la lumière éclairait vivement ses membres athlétiques +et l'énorme envergure de ses épaules.</p> + +<p>À la vue de cet homme, M<sup>me</sup> Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le +sentit, car il tourna la tête avec vivacité.</p> + +<p>—Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.</p> + +<p>Roblot était sans doute le nom de l'athlète qui ne bougea ni ne +répondit.</p> + +<p>—Est-ce l'homme à la casquette que vous appelez Roblot? demanda la +dompteuse.</p> + +<p>—Oui, répondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai +toujours eu l'idée qu'il avait bien pu être hercule en foire. C'est un +taureau que ce chrétien-là!</p> + +<p>—Je ne connais pas ce nom de Roblot, répondit la veuve, et j'avais cru +remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.</p> + +<p>Ils avaient traversé la voûte et pénétraient dans une cour entourée de +bâtiments tout neufs comme la voûte elle-même.</p> + +<p>—C'est ennuyeux, les réparations, reprit l'officier de santé; si la +grande entrée avait été libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon +de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des +Tuileries, mais nous allons être forcés de marcher dans la neige.</p> + +<p>—Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est +un des employés de la maison?</p> + +<p>—Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent +à aller mieux, on leur laisse beaucoup de liberté et ils en profitent +pour fréquenter la conciergerie. Vous concevrez qu'à l'hospice nous +n'avons pas des ducs et des marquis. À l'établissement payant, c'est +différent; quand il fait beau et que notre société se promène dans les +jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.</p> + +<p>Une porte située en face de la première entrée fut ouverte et donna +accès dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrêter.</p> + +<p>Au-delà, c'était un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres +couverts de neige.</p> + +<p>—Voilà l'établissement, dit M. Constant, qui montra, à droite et à +gauche, deux corps de logis éclairés. Ici les malades ordinaires et là +les aliénés; nous n'allons ni ici, ni là; vous savez, la demoiselle est +au bout, dans le grand pavillon.</p> + +<p>Ils suivirent un chemin où la neige était balayée avec soin et +parvinrent à une maison de belle apparence, dont le perron, tourné vers +le midi, dominait tout le paysage parisien.</p> + +<p>M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine, +qui ouvrit.</p> + +<p>—Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!</p> + +<p>Puis elle ajouta avec une curiosité qui n'était pas exempte +d'impertinence:</p> + +<p>—C'est là la personne?</p> + +<p>—Oui, ma fille, répondit l'officier de santé, c'est une personne qui +n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit à votre politesse. Allez +nous annoncer tout de suite.</p> + +<p>Victoire fit une révérence moqueuse et disparut. M<sup>me</sup> Samayoux s'étonna +de rester toute déconcertée.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça va donc être quand je serai en présence des dames et +des messieurs, murmura-t-elle naïvement, puisque la chambrière me fait +peur?</p> + +<p>—Il n'y a pas insolent comme les valets, répondit M. Constant, qui +jouait supérieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer +à la porte. Avec les maîtres ça ne se ressemblera plus, et vous allez +voir comme on va vous mettre à votre aise.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui +revenait.</p> + +<p>Maman Léo se sentit prise d'un véritable tremblement.</p> + +<p>Son négligé de première dompteuse, élégant et cossu, lui semblait, à +cette heure, quelque chose de monstrueux et la brûlait comme si c'eût +été la robe de Nessus.</p> + +<p>Elle fit cependant sur elle-même un effort vaillant et marcha la +première, suivie de près par M. Constant, qui échangea avec la soubrette +un regard de railleuse intelligence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#Table">X</a></h2> + +<h3>La folie de Valentine</h3> + + +<p>C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme +doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la +cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs +abat-jour.</p> + +<p>Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine +était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve +défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi.</p> + +<p>Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de M<sup>me</sup> Samayoux, tout le +monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à +M<sup>lle</sup> de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les +hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: M<sup>me</sup> la marquise, le prince qu'on +appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état +précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines.</p> + +<p>La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui +servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus +rapprochée du foyer.</p> + +<p>L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise.</p> + +<p>Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre +personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais +qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande +réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo, +par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.</p> + +<p>Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un +conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin. +Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille, +entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était +peut-être pas la maladie.</p> + +<p>Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet: +«Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.»</p> + +<p>C'était précis comme un arrêt.</p> + +<p>Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le +docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le +colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit».</p> + +<p>Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen +approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte +une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis +<i>ne pouvait pas être acquitté</i>.</p> + +<p>C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter. +Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis +en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les +médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de +la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des +secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et +terrible dédain pour la justice humaine.</p> + +<p>On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.</p> + +<p>Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que +la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer.</p> + +<p>M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait: +«Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela», +ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la +question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de +l'accusé.</p> + +<p>Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à +résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de +vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même +puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges +ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le +condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est +de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les +juges.»</p> + +<p>La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.</p> + +<p>Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment +d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand +monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne, +d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales +cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour +dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace +factice était plutôt une réaction contre l'insolence de M<sup>lle</sup> Victoire.</p> + +<p>En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se +représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle +autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une +princesse des salons de cire.</p> + +<p>—Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois +rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir +vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en +disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui +voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!»</p> + +<p>Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit +et dit à voix basse:</p> + +<p>—Madame veuve Samayoux!</p> + +<p>Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en +face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle +des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux +blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa +rencontre.</p> + +<p>Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient +debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour +faire honneur à un nouvel arrivant.</p> + +<p>Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve +reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse +Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'œil +et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste.</p> + +<p>Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la +simplicité solennelle de cet accueil.</p> + +<p>—Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand +je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais +emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant +près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné +bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a +frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler +sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.</p> + +<p>—Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une +maladroite révérence.</p> + +<p>Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au +malaise qu'elle éprouvait.</p> + +<p>—Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à M<sup>me</sup> Samayoux, car je +suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.</p> + +<p>M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta +d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre +position dans sa bergère.</p> + +<p>—Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise; +la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le +seul... avec un autre...</p> + +<p>Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés.</p> + +<p>La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était +profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé +rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves.</p> + +<p>—On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par +les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont +ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!</p> + +<p>Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt +l'alcôve:</p> + +<p>—Est-ce qu'elle est là?</p> + +<p>Ce ne fut point la marquise qui répondit.</p> + +<p>Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela:</p> + +<p>—Léo! ma chère maman Léo!</p> + +<p>La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et +l'instant d'après Valentine était dans ses bras.</p> + +<p>La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel.</p> + +<p>Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la +comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux +enfants qui ont la coqueluche.</p> + +<p>Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la +dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:</p> + +<p>—Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y +laisserai ma peau!</p> + +<p>Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte +Regnault et dit au docteur:</p> + +<p>—Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une +consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent +ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!</p> + +<p>—Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont +d'acier.</p> + +<p>Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la +porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement, +sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?</p> + +<p>—À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose +de mon mieux.</p> + +<p>La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:</p> + +<p>—Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la +Périère, mais on ne le voit plus.</p> + +<p>—C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?</p> + +<p>M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un +regard souriant.</p> + +<p>—M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le +verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir +pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.</p> + +<p>Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M. +Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt.</p> + +<p>Le silence régna autour du foyer.</p> + +<p>Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce +qui se disait au fond de l'alcôve.</p> + +<p>Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui +murmurait à son oreille:</p> + +<p>—Ce Constant est-il encore là?</p> + +<p>—Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le +salon.</p> + +<p>—Taisons-nous! fit Valentine.</p> + +<p>Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait:</p> + +<p>—Il doit être là aux écoutes.</p> + +<p>—Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les +rideaux?</p> + +<p>—Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez!</p> + +<p>M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste +comme une jeune fille.</p> + +<p>—Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle +avec émotion.</p> + +<p>Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve, +dont elle serra les deux mains avec effusion:</p> + +<p>—C'est à vous que je dois cela. Du fond du cœur, je vous remercie.</p> + +<p>—Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona.</p> + +<p>Le colonel lui prit la tête et la baisa au front.</p> + +<p>Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les +quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange +et rapide regard.</p> + +<p>Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel +exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid +dédain.</p> + +<p>Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui +s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à +l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à +regarder la jeune fille.</p> + +<p>C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de +Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle, +que la pauvre Léocadie pensait:</p> + +<p>—Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce +n'est pas possible que Dieu ait le cœur de séparer ces deux amours-là!</p> + +<p>—Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment +Valentine à la marquise.</p> + +<p>—Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein +de caresse.</p> + +<p>—Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience +soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je +n'aime que vous et maman Léo.</p> + +<p>Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui +étaient d'une enfant ou d'une folle.</p> + +<p>La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de +la veuve:</p> + +<p>—Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les +commencements! sa raison se remet à vue d'œil.</p> + +<p>—Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous +sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de +sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au +salon.</p> + +<p>Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant, +et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca +Corona, dit:</p> + +<p>—Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous +l'aimons trop, cette enfant-là!</p> + +<p>—Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.</p> + +<p>—Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons +la bonne M<sup>me</sup> Samayoux en sous-œuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera +tout ce que nous voudrons.</p> + +<p>—Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle +allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.</p> + +<p>Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et +sauta hors du lit en riant à gorge déployée.</p> + +<p>La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine +s'échappa vers le foyer en disant:</p> + +<p>—J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son +enterrement.</p> + +<p>Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse. +Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier +aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui +avait dit M. Constant.</p> + +<p>Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui +tombaient sur ses épaules.</p> + +<p>—Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi, +nous parlerons de mes noces.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#Table">XI</a></h2> + +<h3>En dormant</h3> + + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour +l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel.</p> + +<p>Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe +et semblaient chercher la chaleur du foyer.</p> + +<p>—Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne +veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une +nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me +racontait une histoire de brigands!</p> + +<p>Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement:</p> + +<p>—Ils sont difficiles à tromper, prends garde!</p> + +<p>La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.</p> + +<p>—Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.</p> + +<p>—Je n'ai pas vu Maurice, répondit M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>—Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!</p> + +<p>—Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à +moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté +devant moi cette horrible aventure.</p> + +<p>Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:</p> + +<p>—Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune.</p> + +<p>Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la +veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la +main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit:</p> + +<p>—Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on +peut se marier dans une prison?</p> + +<p>La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps +la voix de la jeune fille murmura à son oreille:</p> + +<p>—Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils +sont là derrière le rideau.</p> + +<p>—Qui donc? balbutia la veuve.</p> + +<p>—Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs!</p> + +<p>La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses +bras autour du cou en riant bruyamment.</p> + +<p>Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille +ajouta dans un baiser:</p> + +<p>—Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous +guettent!</p> + +<p>La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût +rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de +Jean-Paul Samayoux, son mari.</p> + +<p>Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les +propres paroles de M. Constant:</p> + +<p>—Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent; +tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre +la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi, +fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice.</p> + +<p>Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde +réflexion.</p> + +<p>—Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu +sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Si je le sais! répliqua M<sup>me</sup> Samayoux: quand il y aurait cent millions +de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent! +Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les +juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme +neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire +une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en +Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble.</p> + +<p>—Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.</p> + +<p>—Certes, si vous voulez de moi.</p> + +<p>Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas +dans la chambre.</p> + +<p>—Je suis bien faible! dit-elle.</p> + +<p>Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta:</p> + +<p>—Je suis bien pâle!</p> + +<p>Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un +cercle noir autour de ses yeux:</p> + +<p>—Maurice est peut-être plus pâle que moi!</p> + +<p>Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du +fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que +son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve.</p> + +<p>—Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?</p> + +<p>—Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et +entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au +lit?</p> + +<p>—Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.</p> + +<p>Elle ajouta tout haut:</p> + +<p>—Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.</p> + +<p>—Tu as donc peur, chérie?</p> + +<p>—Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais +aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai +sommeil, bonsoir!</p> + +<p>Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre +l'oreille de M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>—Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse +avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut +faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se +doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le +papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne +suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui +menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa +prison.</p> + +<p>Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine +fit comme si elle s'éveillait en sursaut.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée +dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors.</p> + +<p>—Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le +contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve.</p> + +<p>—Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de +nouveau sa tête charmante sur l'épaule de M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>—Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée +feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que +je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous +sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la +mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le +poison qu'il m'avait demandé.</p> + +<p>Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être +entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes:</p> + +<p>—J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en +frayeur.</p> + +<p>—Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne +pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu +sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui +nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la +prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours, +c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé +mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous +jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont +nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule, +et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu +peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon +courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu.</p> + +<p>Elle se sentit pressée contre le cœur de la dompteuse qui battait à se +rompre.</p> + +<p>—Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler +d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu +qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire +que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me +demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, M<sup>me</sup> +la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour +moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est +victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au +fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de +leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je +ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront +accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme +moi, comme Maurice, comme vous-même.</p> + +<p>Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais +quand la menace ne s'adressait qu'à elle.</p> + +<p>À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui +entourait son cou.</p> + +<p>Elle sourit sans parler.</p> + +<p>—Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui +nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance +de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre +de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma +prison, mais encore de pénétrer dans la sienne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#Table">XII</a></h2> + +<h3>Aux écoutes</h3> + + +<p>Valentine ne se trompait point. Derrière les rideaux de l'alcôve, il y +avait une porte ouverte; près de cette porte, qui donnait dans un +cabinet obscur, un homme était debout et se penchait en avant pour +approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui perçaient la +draperie à différentes hauteurs.</p> + +<p>À la lueur vague que les lampes envoyaient à travers l'étoffe, nous +aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre +première pensée eût été d'hésiter entre deux noms: il était en effet +dans la position d'un comédien qu'on surprendrait à l'heure de la +métamorphose quand il quitte un travestissement pour en revêtir un +autre.</p> + +<p>L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout à l'heure; mais +il avait déjà le visage et les cheveux de ce Protée bourgeois que nous +vîmes un soir changer de peau dans le coupé conduit par Giovan-Battista, +ce coupé où Toulonnais-l'Amitié était entré avec sa houppelande à larges +manches et ses bottes fourrées, mais d'où sortit un élégant cavalier en +escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer +à l'hôtel d'Ornans sous le nom du baron de la Périère.</p> + +<p>De l'endroit où il était, notre homme voyait parfaitement le groupe +formé par la dompteuse et Valentine, auprès du foyer; seulement il ne +pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:</p> + +<p>—Le vieux baisse! il baisse à faire pitié! le plaisir qu'il éprouve à +tendre des toiles d'araignée devient une maladie, et nous nous +réveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets. À quoi +bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne +ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profité du +sommeil de ses gardiens pour se jeter tête première par la fenêtre? J'ai +encore obéi aujourd'hui, j'ai été chercher cette bonne femme dont la +présence est un danger de plus, parce que désobéir, chez nous, c'est +risquer sa vie; mais ce soir, j'ai idée que tout sera fini, les autres +sont du même avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!</p> + +<p>Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la première fois en +apprenant que Valentine avait vu Maurice.</p> + +<p>La jeune fille, à la vérité, pallia ce mouvement en faisant semblant de +s'éveiller en sursaut, mais Lecoq était un terrible observateur.</p> + +<p>—J'en étais sûr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant +que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son +rôle en perfection, et la voilà commodément établie là-bas à raconter +une histoire qui nous force à tordre un cou de plus, car la bonne femme, +en sortant d'ici, saura notre secret.</p> + +<p>Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son +immobilité.</p> + +<p>Il guetta ainsi longtemps.</p> + +<p>On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie. +Lecoq, qui voyait par-derrière les belles masses des cheveux de +Valentine éparses sur l'épaule de la dompteuse, en vint à douter de sa +première impression.</p> + +<p>—La grosse est bonne comme du gâteau, se dit-il, et après tout, +l'enfant a reçu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sûr est +d'ouvrir l'œil. Qui vivra verra, et j'ai idée que ce ne sera pas le +colonel.</p> + +<p>Valentine, cependant, continuait de parler à l'oreille de maman Léo, et +disait:</p> + +<p>—Ce fut un matin, en m'éveillant, que je sentis quelque chose dans mon +sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'étais +seule, je pus la lire tout de suite.</p> + +<p>«Ce fut ce jour-là aussi que je crus entendre pour la première fois une +respiration humaine derrière le rideau qui est au fond de mon alcôve.</p> + +<p>«J'ai tâté plus d'une fois pour tâcher de reconnaître ce qu'il y a +derrière la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser +le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.</p> + +<p>«Qui avait apporté la lettre? Je songeai d'abord à Francesca, dont +l'affection pour moi ne s'est jamais démentie et qui aimait tendrement +Remy, mon frère...</p> + +<p>«Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Léo, dit-elle ici en +s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en même temps que la +mienne.</p> + +<p>«Ce n'était pas Francesca Corona qui avait apporté la lettre, car elle +me croit, comme les autres, privée de ma raison. Je n'ai pas osé me +confier à elle. Ce n'était pas non plus Victoire, ma femme de chambre, +qui était à vendre et qu'ils ont achetée.</p> + +<p>«J'allai jusqu'à penser que la marquise elle-même...</p> + +<p>«Pauvre femme! elle serait bien près de sa perte si elle donnait une +pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protégée que par son +aveuglement.</p> + +<p>«Ce n'était pas la marquise, ce ne pouvait être elle.</p> + +<p>«Du premier coup d'œil, j'avais reconnu l'écriture de Maurice. La +lettre disait: «En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que +l'excellente maman Léo. Ma famille ignore peut-être où je suis, et que +Dieu le veuille! mais si mon père et ma mère m'ont oublié, moi, je pense +à eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frères et sœurs soit +déshonoré. Cherche maman Léo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du +poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...»</p> + +<p>«On pouvait le voir! dès lors il n'y eut plus en moi qu'une seule +pensée.</p> + +<p>«Mais à qui me fier dans cette maison?</p> + +<p>«À tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'était +pas tombée du ciel à mon chevet, et tout le monde, excepté la marquise, +m'eût aidé à faire ce que la lettre me demandait.</p> + +<p>«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement +le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même.</p> + +<p>«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent +sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi +pour décider Maurice à se laisser faire.</p> + +<p>«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont +par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper; +en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un +implacable sang-froid.</p> + +<p>«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour +d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les +escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des +séances.</p> + +<p>«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne +sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit +par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda +l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je +connais tout.</p> + +<p>«Je ne serai ni accusée ni témoin.</p> + +<p>«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une +bouche comme la mienne.</p> + +<p>«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison, +où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas +une folle, mais une morte.</p> + +<p>«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux; +je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de +l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble +très malade.</p> + +<p>«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais +tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on +joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le +monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant +chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je +reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère +que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée, +je n'ai personne.</p> + +<p>«Vous ne pouvez avoir oublié cela: le jour même où je devins la plus +misérable des créatures, le jour où Maurice fut dénoncé par moi, arrêté +devant moi, j'avais donné rendez-vous à celui que nous appelions le +marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous +m'aviez dit: «Prends garde!»</p> + +<p>«Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me +paraissait impossible comme les mensonges des légendes, et je me +reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.</p> + +<p>«Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx, +pour qui je m'étonnais de ressentir une tendresse croissante. Je +l'admirais, celui-là, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste +châtiment, une grande et légitime vengeance.</p> + +<p>«Je me disais: Je suis forte précisément parce que ce drame est étranger +à moi.</p> + +<p>«Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon idée +était que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme, +tandis qu'à ce même jeu Remy d'Arx risquait sa vie.</p> + +<p>«La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai été son +malheur.</p> + +<p>«Mon frère! mon pauvre noble frère!</p> + +<p>Valentine s'arrêta un instant, suffoquée par un spasme. Ses yeux +restaient secs, mais maman Léo pleurait pour deux.</p> + +<p>—Quand on m'a amenée ici, reprit la jeune fille après un silence, +c'était le surlendemain de la catastrophe. J'étais bien malade et ma +raison chancelait réellement, car j'avais toujours devant les yeux le +pâle visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'évanouis en +descendant de voiture.</p> + +<p>«Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.</p> + +<p>«J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.</p> + +<p>«Il resta seul à me garder au salon, pendant qu'on préparait mon lit; +j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et à travers +mes paupières demi-closes je voyais son rude visage penché jusque sur +moi.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#Table">XIII</a></h2> + +<h3>Coyatier dit le marchef</h3> + +<p>—Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son +regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang +sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle +douloureuse compassion.</p> + +<p>Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:</p> + +<p>—C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux +ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils +voulaient mourir ensemble...</p> + +<p>Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une +brosse.</p> + +<p>—Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave +soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être +qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a +fait de moi un assassin: Je hais les femmes!</p> + +<p>Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.</p> + +<p>Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il +reprit comme malgré lui:</p> + +<p>—Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!</p> + +<p>Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui +frissonnaient.</p> + +<p>—Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui +qu'elle aime!</p> + +<p>Il haussa les épaules en riant lugubrement.</p> + +<p>J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?</p> + +<p>Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je +devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé; +j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...</p> + +<p>La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort +épuisant qu'elle faisait pour garder son calme.</p> + +<p>—Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un +seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que +vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en +fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et +j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.»</p> + +<p>Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné?</p> + +<p>—Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié +de moi.</p> + +<p>Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner.</p> + +<p>Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses +dents serrées:</p> + +<p>—Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe +neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin: +«Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!»</p> + +<p>Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à +ses lèvres.</p> + +<p>—Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi +qui l'ai chassée.</p> + +<p>—Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien +que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai +fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle. +Demandez, on vous répondra.</p> + +<p>Je demandai, il me répondit.</p> + +<p>Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous +ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.</p> + +<p>—Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer +les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.</p> + +<p>—Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à +votre cou pour vous serrer bien fort sur mon cœur! C'est pour moi que +vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends +garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il +fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier +jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais +encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie.</p> + +<p>«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein +jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être +introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me +procurer du poison.</p> + +<p>«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma +sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma +rentrée.</p> + +<p>«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et +ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise?</p> + +<p>«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou +Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que +m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il +m'attendrait pour en faire usage.</p> + +<p>«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien, +j'ai cru que mon pauvre cœur allait se briser. C'était à la fois trop +de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis +jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te +sauverai!»</p> + +<p>«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore +prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal, +n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.»</p> + +<p>La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient.</p> + +<p>—Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle +pas venue?»</p> + +<p>—Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi?</p> + +<p>—Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de +votre absence.</p> + +<p>—Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous +aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...</p> + +<p>—Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel. +Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi +qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai +fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.»</p> + +<p>«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore.</p> + +<p>—Est-il bien changé? demanda la veuve.</p> + +<p>—Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité +presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si +tu étais ma femme, je mourrais content.»</p> + +<p>«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.»</p> + +<p>Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec +un calme étrange:</p> + +<p>—Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut, +c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui +étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne +ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être; +pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme +les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés...</p> + +<p>Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même +temps sa main devenir froide et qui dit:</p> + +<p>—Il faut te remettre au lit, fillette!</p> + +<p>—Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le +papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce +qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me +quitterez, ils vont vous reprendre en sous-œuvre pour l'évasion de +Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à +demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le +pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain. +Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes +les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je +n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette +évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne +resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus +souvent que vous ne croyez.</p> + +<p>Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:</p> + +<p>—Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous +guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand +même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et +je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.</p> + +<p>Elle sourit et ajouta encore:</p> + +<p>—Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs +bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le +nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent! +Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de +m'éveiller!</p> + +<p>Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage +désolé de la dompteuse, qui avait compris.</p> + +<p>Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris, +derrière son rideau.</p> + +<p>Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait +la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien +constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi +aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit, +où Valentine demeura immobile.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la +couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse:</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là, +rester chez moi à la baraque!</p> + +<p>—Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une +grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la +comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français?</p> + +<p>Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement, +pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût +vaguement l'écho de son pas, la porte par où M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans et +son cercle étaient sortis s'ouvrit.</p> + +<p>—Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous +nos grands secrets?</p> + +<p>—Chut! fit M<sup>me</sup> Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en +parlant de lui.</p> + +<p>La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au +lit.</p> + +<p>Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la +dompteuse un regard triste et doux.</p> + +<p>—Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa +folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé +de cela?</p> + +<p>—Oui, répondit la dompteuse.</p> + +<p>—Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse +être vraiment la sœur de Remy d'Arx?</p> + +<p>—Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait +Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me +doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un +colonel.</p> + +<p>—C'est juste, fit la comtesse.</p> + +<p>Elle ajouta comme malgré elle:</p> + +<p>—On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là?</p> + +<p>La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en +feu.</p> + +<p>—Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est +dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature +qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne +l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai +peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air +de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme +cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse +m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le +moi!</p> + +<p>La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement:</p> + +<p>—Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici +deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une +sœur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une +énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a +une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune +homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime.</p> + +<p>—Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure +devant Dieu.</p> + +<p>—C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le +jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques +pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge, +madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus +insondables que celui-là.</p> + +<p>—Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement, +dites-moi...</p> + +<p>Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur.</p> + +<p>—Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien +compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et +dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que +Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez, +madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre +entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire, +et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle +souffre.</p> + +<p>Elle se dirigea vers la porte.</p> + +<p>Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler, +lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne.</p> + +<p>Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de +Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#Table">XIV</a></h2> + +<h3>Le salon</h3> + + +<p>Maman Léo n'eut garde de désobéir à l'ordre muet que lui donnait +Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.</p> + +<p>Celle-ci la conduisit jusqu'à la porte du salon situé à l'étage +inférieur.</p> + +<p>Maman Léo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin +de se recueillir.</p> + +<p>Pour comprendre ce qui était en elle, il faut entrer dans sa situation +morale, et ne point oublier le milieu où se passait sa vie ordinaire.</p> + +<p>Elle venait d'éprouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait été +forcée de supprimer toute marque extérieure d'émotion, un des chocs les +plus violents que puisse subir une créature humaine.</p> + +<p>D'autres à sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment +du moins, le doute ou l'incrédulité; mais nous l'avons dit bien souvent, +au fond de cette pauvre bohème de la foire où M<sup>me</sup> veuve Samayoux tenait +un rang considérable, les légendes du crime sont connues et en quelque +sorte honorées comme pouvaient l'être chez les païens les légendes de la +mythologie.</p> + +<p>Ces sombres poèmes du crime impossible courent non seulement les +établissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les +masures d'où sort le public qui fait vivre la foire.</p> + +<p>Dans les veillées de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais +qui sont en même temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a +des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme à Naples, des +troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.</p> + +<p>Et de même que les bardes chantent l'épée, les trouvères la lance, c'est +toujours le couteau qui est au fond de la sauvage <i>Iliade</i> des rhapsodes +de la misère.</p> + +<p>En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des <i>korigans</i> sans expliquer le +mot, en Irlande, des <i>âmes-doubles</i>, et par tout le pays Scandinave des +<i>elfes</i> et des <i>goblins</i>; sous le règne de Louis-Philippe, dans aucun +hallier de la forêt parisienne, on ne vous aurait fait répéter deux fois +le nom des Habits Noirs.</p> + +<p>Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du +moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes +comme dans toutes les mythologies.</p> + +<p>Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui était le fond de +la superstition populaire: chacun croyait à une sorte de +franc-maçonnerie, constituée selon l'échelle même de la société humaine, +c'est-à-dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.</p> + +<p>Chacun croyait que les soldats de cette fantastique armée étaient +innombrables, que les officiers en étaient nombreux, et que les généraux +s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos inégalités +sociales, abrités qu'ils étaient contre les clairvoyances de la loi par +je ne sais quel nuage magique.</p> + +<p>Voilà pourquoi Valentine, s'adressant à maman Léo, avait parlé des +Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'être +comprise.</p> + +<p>Voilà pourquoi aussi maman Léo, par-dessus la grande émotion provoquée +en elle par la scène qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre +bon cœur avait été remué dans ses fibres les plus profondes, gardait +cependant un trouble qui n'avait trait immédiatement ni à sa chère +Fleurette ni à son adoré Maurice.</p> + +<p>Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime +éternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantômes homicides que tant +de récits à faire peur lui avaient montrés rôdant parmi le silence des +nuits parisiennes!</p> + +<p>Elle avait vu les Habits Noirs! elle était dans la maison des Habits +Noirs!</p> + +<p>La foi est une étrange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas +croire en même temps, puisque les plus crédules sont stupéfaits souvent +quand ils se trouvent, à l'improviste, en face de l'objet de leur +crédulité.</p> + +<p>En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupée par Valentine +au salon du Dr Samuel, maman Léo se disait:</p> + +<p>—M. Constant en est, et ça ne m'étonne pas, car il a une figure qui +ressemble à un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si +respectable! un colonel! un prince! et que penser de M<sup>me</sup> la marquise +elle-même? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je +me méfie de tout le monde ici!</p> + +<p>Elle essayait de se faire une règle de conduite; mais tout tournait dans +son cerveau.</p> + +<p>Et voyez le trait caractéristique! à un certain moment, ne sachant à +quel saint se vouer, elle eut l'idée de s'adresser à la justice.</p> + +<p>Mais ce fut pour elle le symptôme du découragement poussé jusqu'à la +folie; elle haussa les épaules avec colère et se dit:</p> + +<p>—Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout à fait!</p> + +<p>Car ils ne croient pas à la justice, et de lugubres exceptions que leur +ignorance érige en règles leur font craindre les juges.</p> + +<p>Quand ils regardent en haut, le bien leur échappe, ils ne voient que le +mal grandir outre mesure.</p> + +<p>C'est la vengeance des vaincus.</p> + +<p>On doit leur savoir gré peut-être de ne pas écraser sous le poids de +leur multitude cette infime minorité d'heureux à laquelle ils +attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misère.</p> + +<p>La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:</p> + +<p>—Voici la bonne M<sup>me</sup> Samayoux. Notre Valentine dort.</p> + +<p>Maman Léo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle +était comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.</p> + +<p>Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle était la vaillance même, et +malgré la simplicité de sa nature elle avait, à l'heure du péril, le +sang-froid, l'adresse, la présence d'esprit d'une vraie femme.</p> + +<p>Elle reconnut autour de la cheminée du salon toutes les figures qui +naguère étaient rassemblées dans la chambre de la malade.</p> + +<p>Il y avait en plus un personnage qui lui était inconnu et qui causait +tout bas avec le colonel Bozzo.</p> + +<p>En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une +absence à ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Périère.</p> + +<p>À cet instant, maman Léo avait déjà dompté en grande partie son horreur +et sa frayeur; comme il arrive à tout bon soldat, la présence de +l'ennemi lui rendait son courage.</p> + +<p>En outre, le sentiment de curiosité si vif dans les classes populaires, +où il y a toujours de l'enfant, s'éveilla en elle brusquement; aussitôt +qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.</p> + +<p>Son regard fit le tour de l'assemblée, et certes, chaque visage fut jugé +par elle tout autrement que la première fois.</p> + +<p>Rien ne perçait au-dehors de ce qui l'agitait intérieurement; il y avait +un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'était assez +l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout +naturel éprouvé par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort +au-dessus d'elle.</p> + +<p>Un peu de crainte et beaucoup de respect étaient assurément de mise.</p> + +<p>M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde +l'entoura, excepté le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de +causer à voix basse avec M. le baron de la Périère.</p> + +<p>Mais s'il ne se dérangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et +amical à la veuve, qui se dit:</p> + +<p>—C'est bon, vieux gredin, fais tes manières! Si on peut te servir comme +tu le mérites, n'aie pas d'inquiétude, ce sera de bon cœur!</p> + +<p>—Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous +savez l'épouvantable malheur qui est tombé sur ma maison; tout le monde +dans ce salon m'est dévoué, tout le monde chérit la pauvre enfant qui +est en haut.</p> + +<p>—Dans son uniforme, répondit la veuve, la petite est encore bien +heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.</p> + +<p>—Elle s'exprime très bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc +ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du +peuple!</p> + +<p>—Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait +vous connaître et vous entendre!</p> + +<p>Samuel, le maître de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en +droit, approuvèrent du bonnet et se rapprochèrent du groupe, formé par +le colonel causant avec M. de la Périère.</p> + +<p>En les regardant s'éloigner, maman Léo pensait:</p> + +<p>—En voilà deux que je reconnaîtrai! Mais où donc est passé le Constant?</p> + +<p>—Voyons, fit la marquise, qui lui présenta un siège, racontez-nous tout +ce que vous avez fait.</p> + +<p>Maman Léo avait eu le temps de réfléchir, et son instinct lui disait +qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vérité, à cause de +l'espion caché derrière le rideau et qui pouvait bien être M. le baron +de la Périère.</p> + +<p>—J'ai d'abord été dans tous mes états, répondit-elle, et vous allez +juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitôt que +vous avez été partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a +mis ses deux petites mains sur la bouche comme un démon, et il a fallu +l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: «J'ai froid, +j'ai froid!»</p> + +<p>Son regard glissa vers l'autre coin de la cheminée et se rencontra avec +celui de M. le baron.</p> + +<p>—Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai déjà vu ces yeux-là! Mais c'est pire +qu'au théâtre, ici, ils doivent se grimer à volonté.</p> + +<p>—Est-ce vrai, ce qu'elle dit là, monsieur Lecoq? demanda tout bas le +colonel au baron.</p> + +<p>—Vrai de point en point, papa, répondit M. de la Périère. Si la petite +n'a pas parlé, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car +je n'ai pas perdu mon temps avec elle à la baraque. Vous savez si +j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!</p> + +<p>—Tu es une perle, l'Amitié, murmura le vieillard, et quand je vais te +laisser mon héritage, je n'aurai pas d'inquiétude sur l'avenir de +l'association.</p> + +<p>Il eut une quinte de toux pénible à entendre.</p> + +<p>Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:</p> + +<p>—Cela sonne mieux, nous n'en avons pas désormais pour une semaine.</p> + +<p>Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs +et Lecoq échangèrent un sourire d'intelligence, qui donnait à ces mots: +«Nous n'en avons pas pour une semaine», une signification très +accentuée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#Table">XV</a></h2> + +<h3>Embauchage de maman Léo</h3> + + +<p>Maman Léo cependant continuait, parlant à la marquise et à M. de +Saint-Louis:</p> + +<p>—Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait à +chaque instant sur ses lèvres; moi, je ne savais plus où j'en étais; car +ça me déchire le cœur de voir ces deux enfants-là dans la peine.</p> + +<p>—Vous a-t-elle parlé de Remy d'Arx? interrompit la marquise.</p> + +<p>—Ah! je crois bien! son frère, comme elle l'appelle maintenant! Pour +folle, c'est bien certain qu'elle est folle.</p> + +<p>—Non, pas tout à fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous +a expliqué les différents degrés de l'aliénation mentale, et à cet +égard, il est la première autorité de Paris; il y a chez notre chère +enfant un trouble cérébral dont la cause est connue et déterminée.</p> + +<p>—Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacité, le trouble +disparaîtra de même.</p> + +<p>—Que Dieu vous entende, madame! dit maman Léo, et ça me console bien de +voir comme elle est aimée. Aussi, il n'y a plus de métier qui tienne, +allez! je suis désormais à vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir +au matin.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Ornans lui prit la main de nouveau.</p> + +<p>—Vous serez récompensée..., voulut-elle dire.</p> + +<p>—Ah! pas de ça, Lisette! s'écria la veuve. Si vous parlez latin, je ne +vous comprends plus.</p> + +<p>—Excellente femme! murmura la marquise.</p> + +<p>—Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.</p> + +<p>—Il y a donc, reprit maman Léo, en vous demandant bien pardon de ce qui +vient de m'échapper, que je voulais la prêcher comme vous me l'aviez +ordonné et que je ne savais pas par où commencer mon sermon. Elle était +si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps à l'admirer, comme un +vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme +ils seraient heureux!</p> + +<p>«Et vous pensez bien que ça m'a ramenée à mon ouvrage, car il faut que +Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.</p> + +<p>«J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la liberté est le +premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges +faire leur boniment, numéroter leurs paperasses, entortiller leur jury, +bernique! le diable lui-même ne peut pas y revenir.</p> + +<p>«Et tous les exemples à l'appui, qui sont nombreux et où je n'avais qu'à +choisir.</p> + +<p>«Elle m'écoutait en fixant sur moi ses grands yeux mouillés.</p> + +<p>«Elle répétait toujours: «Il est innocent, il est innocent!»</p> + +<p>«Parbleure! ai-je fait, Jésus aussi était innocent, et il a été pas +moins crucifié entre les deux larrons.</p> + +<p>—Bonne âme! dit encore la marquise sincèrement émue.</p> + +<p>Et M. de Saint-Louis:</p> + +<p>—L'éloquence populaire, en France, a de ces ressources-là!</p> + +<p>—En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, ça ne lui faisait +pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme +engourdie à force d'avoir souffert et pleuré toutes les larmes de son +corps.</p> + +<p>Alors l'idée m'est venue d'aller dans le sens de la fêlure et je lui ai +dit:</p> + +<p>—S'il meurt, tu mourras, pas vrai?</p> + +<p>—Ah! qu'elle m'a répondu, j'en suis bien sûre et c'est là mon seul +espoir!</p> + +<p>—Eh bien! alors, qui vengera ton frère?</p> + +<p>Ses yeux se sont allumés pendant qu'elle disait:</p> + +<p>«Remy, mon pauvre cher Remy!»</p> + +<p>La marquise écoutait avec une attention passionnée; M. de Saint-Louis +hocha la tête en manière d'approbation, mais une nuance de pâleur +éteignit le vermillon de son teint.</p> + +<p>Les deux docteurs, le colonel et M. de la Périère, qui étaient toujours +à l'autre coin de la cheminée, cessèrent tout à coup de causer pour +prêter l'oreille.</p> + +<p>—Elle était prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite; +quand je suis revenue à son Maurice, elle a pleuré à chaudes larmes, et +moi aussi, comme vous pensez.</p> + +<p>—Je veux être pendu, dit tout bas Lecoq à ses voisins, si j'ai rien vu, +rien entendu de tout cela.</p> + +<p>La veuve continuait:</p> + +<p>—Elle est si faible et si brisée! De pleurer ça l'a endormie tout de +suite. Elle a renversé sa chère belle tête sur mon épaule...</p> + +<p>—Voilà le vrai, dit encore Lecoq.</p> + +<p>—... Et ses paupières ont battu, acheva maman Léo, mais avant de fermer +les yeux, elle m'a dit: «J'ai confiance en toi, tu as été ma mère, et tu +l'aimes comme s'il était ton fils. Si je lui dis: «Je veux que tu +vives», il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour +comme pour notre vengeance.»</p> + +<p>La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre à l'autre bout +de la cheminée disant:</p> + +<p>—Drôle de fillette!</p> + +<p>Ce fut un regard de colère que la bonne marquise lui jeta.</p> + +<p>Mais le vieillard lui renvoya un sourire.</p> + +<p>Il était assis commodément dans sa bergère, caressant de sa main +blanchette et ridée une petite boîte d'or sur laquelle était le portrait +émaillé de l'empereur de Russie.</p> + +<p>—Bonne amie, murmura-t-il, en adressant à la marquise un signe de tête +caressant, vous vous fâchiez déjà autrefois quand je radotais ce mot +«drôle de fillette», mais sous mon radotage, il y a souvent bien des +choses. Cette enfant-là a trompé des calculs supérieurement faits, et +dès qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il +ne faut pas se fier aux apparences.</p> + +<p>Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois +voisins, qui éprouvèrent une sorte de malaise:</p> + +<p>—C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drôle de bonhomme.</p> + +<p>Il ouvrit sa boîte d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son +index et les flaira à distance d'un air content.</p> + +<p>La dompteuse n'était pas très forte en diplomatie et pourtant ce petit +bout de scène ne passa point inaperçu pour elle.</p> + +<p>—Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien +voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sûre. Elle a toujours eu un +drôle de caractère, et il m'est arrivé plus d'une fois dans le temps de +jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.</p> + +<p>«Pour revenir à nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange +du bon Dieu, et à mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chérubin +naissait sur ses lèvres, qui se mirent à remuer et qui dirent comme en +rêve: «Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de +suite!...»</p> + +<p>Maman Léo s'arrêta et regarda la marquise en face.</p> + +<p>—Voilà, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.</p> + +<p>—Et vous avez bien fait, répondit la marquise, vous nous avez rendu +l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.</p> + +<p>—Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rêve de la chérie +pourrait se réaliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez à +ce mariage?</p> + +<p>La marquise hésita, puis elle répondit avec gravité:</p> + +<p>—Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon cœur, je ne sais pas +jusqu'où peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si +elle l'exige, j'irai jusqu'à ne point m'opposer à ce mariage.</p> + +<p>—Ah! saquédié! s'écria maman Léo, qui sauta sur ses pieds, les nobles +ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous êtes un cœur, +vous, ou que le diable m'emporte!</p> + +<p>Elle avait jeté ses deux bras autour du cou de la marquise un peu +effrayée pour planter sur ses joues deux retentissants baisers.</p> + +<p>—Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a +fallu que ça parte; je n'ai pas pu m'en empêcher.</p> + +<p>M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure.</p> + +<p>Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la Périère s'étaient +rapprochés du prince, qui regardait cette scène avec attendrissement et +murmurait:</p> + +<p>—Le peuple! ah! le peuple français!</p> + +<p>Le colonel Bozzo restait seul au coin de la cheminée.</p> + +<p>—Il y a donc, reprit maman Léo, que je suis à vous, quoi! corps et âme, +et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous être agréable.</p> + +<p>Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les +quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement.</p> + +<p>Elle ne broncha pas et fit la révérence en ajoutant:</p> + +<p>—Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie. +Voyons, usez de moi, que faut-il faire?</p> + +<p>On entendit derrière le cercle la petite toux du bon vieux colonel et +ceux qui le masquaient s'écartèrent aussitôt avec respect.</p> + +<p>—Merci, mes amis, dit-il, j'aime à voir ceux à qui je parle, et vous me +gêniez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la +première idée de faire venir cette excellente M<sup>me</sup> Samayoux, c'est moi, +si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions.</p> + +<p>Tous les hommes s'inclinèrent en silence, et la marquise dit dans la +sincérité de sa foi:</p> + +<p>—J'allais vous en prier, bon ami, car vous êtes notre meilleur conseil.</p> + +<p>—Désormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent +vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous +être à notre disposition toute la journée de demain, chère madame?</p> + +<p>—Toute la journée de demain, répliqua la veuve, et toutes les autres +journées, tant qu'on aura besoin de moi.</p> + +<p>—C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous témoigner notre +reconnaissance sans blesser votre honorable fierté... Demain donc, à la +première heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge +d'instruction, Perrin-Champein, qui est très matinal, et vous lui +demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pagès, à la prison +de la Force.</p> + +<p>—Mais si le juge d'instruction me refuse...</p> + +<p>—Soyez tranquille, on aura fait le nécessaire pour que le juge +d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singulièrement +habile, et je m'étonne que vous n'ayez pas encore été interrogée.</p> + +<p>—Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour +éviter cette opération-là; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi, +c'est pas ma faute; mais j'irai tout de même, et si on m'interroge, je +parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu, +j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice?</p> + +<p>—À peu près ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au +nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la leçon? Nous +avons pu vous apprécier; nous savons quelle affection délicate et +profonde vous portez à ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez +pas, madame, si nous prétendions partager cette tendresse; c'est un +inconnu pour nous et un indifférent; il y a plus, s'il ne nous était pas +nécessaire comme moyen de salut pour M<sup>lle</sup> de Villanove, notre intérêt, +notre devoir peut-être serait de l'écarter; mais nous aimons Valentine +comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre +bien-aimée marquise, cela suffit pour que rien ne nous coûte.</p> + +<p>La dompteuse le regarda bonnement et dit:</p> + +<p>—Ça fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars +doit tout de même une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laissé des +protections pareilles dans son malheur.</p> + +<p>—Vous serez éloquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune +crainte à cet égard; mais appuyez bien sur cet argument tiré de l'arrêt +prononcé par le Dr Samuel: «La vie de Valentine est entre les mains de +Maurice; il peut à son gré la ressusciter ou la tuer.»</p> + +<p>—Je l'ai dit, déclara solennellement Samuel, et je le répète, c'est ma +conviction intime.</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument, +mais il y en a un autre que je préfère pour ma part, c'est celui qui m'a +été fourni par M<sup>me</sup> la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut +espérer la main de Valentine...</p> + +<p>Elle s'interrompit, et son regard interrogea M<sup>me</sup> d'Ornans, qui murmura:</p> + +<p>—Quand je devrais quitter la France et m'établir en pays étranger, je +ne me dédis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre.</p> + +<p>—Alors, s'écria maman Léo, tout est convenu; vous savez où me trouver +pour que je vous rende compte de ma mission. À demain! et bonsoir la +compagnie!</p> + +<p>La marquise se leva et lui tendit la main.</p> + +<p>—Où donc est M. Constant? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Il a repris son service, répondit le Dr Samuel.</p> + +<p>—Je puis très bien, dit le baron de la Périère en s'avançant, +reconduire la bonne M<sup>me</sup> Samayoux.</p> + +<p>—Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron! +Craignez-vous que je me perde! Voilà! si vous voulez que nous soyons +tout à fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement +jusqu'à la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma +route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inquiétez pas +de moi. Quand les rôdeurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui +fais peur aux rôdeurs.</p> + +<p>Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la +première.</p> + +<p>—Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous +avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette +à votre hôtel en passant? Je tombe de sommeil.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Ornans avait appuyé sa tête sur sa main.</p> + +<p>—Vous êtes un des hommes les plus véritablement sages que j'aie +rencontrés en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'étiez +pas là, si je ne vous voyais mêlé à toutes ces aventures impossibles, je +croirais que je rêve.</p> + +<p>—Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un +petit fou, madame...</p> + +<p>—C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous?</p> + +<p>—Non, répondit M. de Saint-Louis, qui évita le regard du colonel, j'ai +à causer avec M. de la Périère.</p> + +<p>—Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un médecin +qui, à bout de remèdes, aurait conseillé une fontaine miraculeuse ou des +reliques: M<sup>me</sup> la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert +l'avis de l'évasion.</p> + +<p>—Puisque c'est l'unique ressource..., commença M<sup>me</sup> d'Ornans.</p> + +<p>Le colonel l'interrompit pour dire avec dignité:</p> + +<p>—Le médecin qui avoue son impuissance est un honnête homme, monsieur +Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux +charlatans. Vous nous avez mis dans la vérité de la situation et M<sup>me</sup> la +marquise vous en remercie.</p> + +<p>Il voulut offrir son bras à cette dernière, mais comme ses pauvres +jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-même qui le +soutint pour gagner la porte.</p> + +<p>—Je vous recommande bien la chère enfant, dit-elle avant de passer le +seuil.</p> + +<p>—Et gare à vous, prince, ajouta le colonel avec l'espièglerie d'un +enfant. M. de la Périère me dira les petits secrets que vous avez +ensemble.</p> + +<p>Ils sortirent tous deux.</p> + +<p>M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regardèrent.</p> + +<p>Ils étaient pâles tous les trois.</p> + +<p>—Lecoq est-il convoqué? demanda M. de Saint-Louis.</p> + +<p>—Oui, répondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au +boulevard du Temple.</p> + +<p>—C'est chanceux! murmura Samuel.</p> + +<p>—Comme toutes les parties, répliqua le docteur en droit d'un ton calme +et résolu. C'est un coup de dés, il s'agit de savoir si nous mourrons +misérables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des +rois!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#Table">XVI</a></h2> + +<h3>Le billet de Valentine</h3> + + +<p>Pendant cela, M<sup>me</sup> veuve Samayoux, prenant à rebours le chemin qu'elle +avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout +l'établissement du Dr Samuel.</p> + +<p>Si elle n'avait pas su à qui elle avait affaire, elle aurait très +certainement jugé M. le baron pour un des hommes les plus aimables du +monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M. +Constant, mais également communicatif, reprit en sous-œuvre le thème de +reconnaissance et d'affection qu'on avait déjà développé au salon, et +déclara très franchement que la dompteuse était une providence pour le +groupe de parents et d'amis intéressés au bonheur de Valentine.</p> + +<p>Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine.</p> + +<p>Maman Léo subissait avec énergie le contrecoup des émotions qu'elle +venait d'éprouver.</p> + +<p>Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un +mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche.</p> + +<p>Tout son corps frémissait à la pensée de ces hommes en apparence +semblables aux autres hommes, supérieurs même à la plupart des hommes +que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui étaient de vils, +d'implacables assassins.</p> + +<p>Elle avait été là au milieu d'eux, elle avait touché la main d'une +créature humaine, désignée d'avance à leurs coups, car c'est ainsi +qu'elle jugeait la position de M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, elle avait +laissé dans leur caverne une jeune fille qu'elle affectionnait +tendrement.</p> + +<p>Et elle savait que d'eux seuls dépendait le sort d'un jeune homme +qu'elle aimait plus qu'une mère.</p> + +<p>M. le baron pouvait causer et se rendre agréable, elle écoutait peu et +son esprit s'efforçait laborieusement.</p> + +<p>En passant devant la loge du concierge, elle y jeta un regard pour +chercher ce Roblot dont la vue avait excité ses premiers soupçons lors +de son arrivée.</p> + +<p>La loge était vide.</p> + +<p>Mais après avoir demandé le cordon et au moment même où il allait +prendre congé, M. le baron s'écria:</p> + +<p>—Voici justement notre affaire! Roblot, mon vieux, tu vas conduire +cette dame jusqu'à l'omnibus.</p> + +<p>Maman Léo venait de reconnaître les larges épaules et la tête hérissée +du marchef, qui se promenait de long en large, les mains dans ses +poches, en fumant sa pipe devant la porte.</p> + +<p>Maman Léo voulut refuser, mais le baron dit en riant:</p> + +<p>—Pas de compliment, c'est un dogue et il est de bonne garde. Bonsoir, +chère madame! à demain!</p> + +<p>La porte donnant sur le chemin des Batailles se referma brusquement.</p> + +<p>Désormais, la veuve se trouvait seule avec Coyatier, qui resta d'abord +immobile à la regarder par-dessous la visière de sa casquette.</p> + +<p>Entre la maison de santé et la grande usine qui bordait le quai, il n'y +avait qu'un terrain vague. Un réverbère unique brillait tout en bas de +la descente, comme ces phares qu'on voit de loin, mais qui n'éclairent +pas.</p> + +<p>Il pouvait être dix heures du soir.</p> + +<p>La solitude la plus complète régnait dans la promenade de Chaillot et +aux alentours. Les seuls bruits qu'on entendît dénonçant la vie de Paris +venaient d'en bas, où de rares passants et quelques voitures suivaient +le quai pour gagner la barrière de Passy ou en revenir.</p> + +<p>Or, la route que maman Léo avait à prendre ne tournait point de ce côté, +et quand le marchef s'ébranla, ce fut pour monter la rampe abrupte et +déserte aboutissant au chemin qui allait d'une part à la rue de +Chaillot, de l'autre à la barrière des Batailles.</p> + +<p>Nous avons dit que maman Léo était la vaillance même, mais nous devons +avouer qu'en ce moment sa première idée fut de dévaler la côte et de se +sauver à toutes jambes.</p> + +<p>Elle avait, pour le coup, véritablement peur, et la chair de poule passa +comme un frisson sur tout son corps.</p> + +<p>Coyatier était l'épouvantail qu'il fallait pour secouer cette nature +sans nerfs, épaisse et solide comme du bois de chêne, parce que Coyatier +était fait comme elle.</p> + +<p>Les Habits Noirs, si redoutables qu'elle les vit dans les brouillards de +sa pensée, menaçaient surtout son imagination; ils tuaient par la ruse +et de loin; leurs mains blanches, qu'elle venait de voir, répugnaient à +la besogne rouge.</p> + +<p>Coyatier, au contraire, en fait de crime, était un manœuvre et +travaillait de ses bras.</p> + +<p>Les autres pouvaient passer pour les juges prononçant l'arrêt; Coyatier +était le bourreau, Coyatier était le couteau.</p> + +<p>Les jambes de maman Léo, pour la première fois de sa vie peut-être, +flageolèrent franchement sous le poids de son robuste corps.</p> + +<p>Quand le marchef eut monté une douzaine de pas, il se retourna, et +voyant que la veuve restait immobile comme une borne, il dit:</p> + +<p>—Allons-nous coucher ici?</p> + +<p>Maman Léo se mit à marcher vers lui péniblement. En voyant sa +répugnance, le marchef ajouta avec un gros rire qui sonnait d'une façon +lugubre:</p> + +<p>—On ne vous mangera pas, la vieille!</p> + +<p>Il reprit sa route.</p> + +<p>Maman Léo le suivait de loin. En tournant l'angle de la maison de santé, +elle reconnut le coupé qui l'avait amenée, stationnant auprès de la +muraille avec son cocher endormi.</p> + +<p>Elle avait déjà honte de sa faiblesse et se gourmandait elle-même +pensant:</p> + +<p>—Cette bête-là n'est pas plus forte qu'un ours, et je ne craindrais pas +un ours, c'est sûr! et mon défunt Jean-Paul Samayoux avait des épaules +encore plus carrées. D'ailleurs, à quoi ça leur servirait-il de faire la +fin de moi ce soir, puisqu'ils m'ont commandé de l'ouvrage pour +demain!... et puis, si l'animal s'est vraiment intéressé à la petite, il +doit bien savoir que je suis du même bord.</p> + +<p>—Holà! l'homme! cria-t-elle, j'aurais idée de causer avec vous un petit +peu.</p> + +<p>Ils longeaient la façade principale de la maison de santé, garnie de ses +échafaudages à cause des réparations. Au lieu de répondre, Coyatier +pressa le pas.</p> + +<p>—Sauvage! grommela la veuve, c'est pourtant certain qu'on raconte de +toi des histoires où il y a du cœur, du moins ça paraît comme ça; mais +je connais trop bien les lions et les tigres pour me laisser prendre à +de pareilles couleurs.</p> + +<p>Une centaine de pas plus loin, le marchef s'arrêta court, dans un +endroit découvert qui séparait l'établissement du docteur des premières +maisons de la rue de Chaillot.</p> + +<p>De là on apercevait la station des voitures à lanternes jaunes, connues +sous le nom de <i>Constantines</i>, et qui allaient au faubourg Saint-Martin.</p> + +<p>Coyatier attendit la veuve en secouant les cendres de sa pipe, qu'il +rechargea, toute brûlante qu'elle était.</p> + +<p>—Je n'irai pas plus loin, dit-il; là-bas, il y a trop de monde et trop +de lanternes.</p> + +<p>—Pourquoi n'avez-vous pas voulu me parler, demanda la veuve, qui avait +maintenant la voix gaillarde.</p> + +<p>—Vous, répondit Coyatier, la lumière et les gens vous rassurent, tant +mieux pour vous. Je n'ai pas voulu parler à cause des murailles. Partout +où il y a des murailles, il y a des oreilles.</p> + +<p>La veuve se rapprocha de lui tout à fait.</p> + +<p>—Personne n'écoute ici, dit-elle à voix basse, avez-vous à me causer?</p> + +<p>—Causer! répéta le marchef, qui haussa les épaules en battant le +briquet, c'est pour avoir causé avec les femmes que je crains les hommes +et la chandelle. J'en ai gros contre les femmes. N'empêche qu'elles +auront ma peau, c'est certain. J'en ai déjà sauvé comme ça plus d'une, +et ça me fait rire quand j'y pense. Chacun a ses manies, pas vrai? On a +beau se faire une raison, quand le pli est pris, c'est fini...</p> + +<p>—Est-ce que vous seriez tout de même un brave scélérat? balbutia la +veuve, comme qui dirait l'Honnête Criminel que j'ai pleuré en le disant +toutes les larmes de mes yeux?</p> + +<p>—Une manie, que je vous dis! gronda Coyatier, une chienne d'habitude, +quoi, des bêtises! Ça m'a mis dans l'embarras plutôt dix fois qu'une, +mais je pense à la petite demoiselle quand je suis tout seul, j'ai eu sa +main douce comme de la soie entre mes pattes, et c'est moi qui suis +cause qu'elle pleure.</p> + +<p>—C'est donc bien vrai! s'écria la veuve, le coupable, c'est vous!</p> + +<p>—La paix, vieille folle! gronda le marchef, qui leva la main comme pour +l'écraser.</p> + +<p>Mais changeant de ton tout à coup, il ajouta:</p> + +<p>—Assez bavardé! si vous connaissiez celui qui vous tuera, vous ne +l'aimeriez pas, je pense? Moi, c'est les femmes qui me tueront et je les +abomine. La demoiselle n'est pas dans de beaux draps, ni son amoureux +non plus. Tout ce qu'il faudra faire pour eux, je le ferai, +entendez-vous, et c'est déjà commencé. S'il faut que la mécanique du +<i>Fera-t-il jour demain</i> saute, elle sautera et moi avec, c'est décidé. +Vous, regardez bien où vous mettrez le pied! ils sont malins, ouvrez +l'œil, bonsoir!</p> + +<p>Sa pipe était allumée, il tourna le dos et redescendit la rue lentement.</p> + +<p>La veuve, qui était restée tout étourdie, gagna la station en essayant +de remettre de l'ordre parmi ses pensées.</p> + +<p>Au moment où elle s'asseyait dans la voiture en partance, elle vit +passer au grand trot l'équipage qui emportait M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans +et le colonel.</p> + +<p>Ce fut longtemps seulement après le départ de l'omnibus, et quand la +confusion de son esprit fut un peu calmée, qu'elle songea au papier qui +avait été glissé dans sa main par Valentine.</p> + +<p>Elle prit le papier, qu'elle déplia, et se rapprocha du fond de +l'omnibus, où la lumière de la lanterne lui permit de lire:</p> + +<p>Le papier ne contenait que ces mots:</p> + +<p>«Vous demanderez au juge d'instruction, qui vous l'accordera, la +permission d'amener avec vous votre fils pour rendre visite à Maurice.»</p> + +<p>Maman Léo crut avoir mal lu et se demanda dans l'excès de sa surprise si +quelque chose n'était point dérangé au fond de sa cervelle. Elle se +frotta les yeux et lut de nouveau.</p> + +<p>—Mon fils, dit-elle; il y a bien «mon fils». Ces gens-là diraient-ils +vrai? et la pauvre chère créature aurait-elle un coup de marteau? Je +n'ai pas d'autre fils que Maurice, et je ne peux pas mener Maurice +rendre visite à Maurice!</p> + +<p>Elle quitta la voiture à la station de l'église Saint-Laurent et +descendit à pied le faubourg Saint-Martin. La marche lui fit du bien, +mais ne lui fournit point le mot de l'énigme.</p> + +<p>Elle allait toujours répétant:</p> + +<p>—Mon fils! mon fils! où diable la minette prend-elle ce fils-là? Il est +sûr pourtant qu'elle m'a parlé bien raisonnablement, mais les toqués +sont ainsi, et quand ils ne touchent pas à l'endroit de leur fêlure, on +dirait des philosophes. Sa fêlure, à ce qu'il paraît, est de me donner +un garçon et de se croire la sœur de son ancien promis. Son frère et +mon fils se valent, les deux font la paire.</p> + +<p>Plus de dix fois en chemin, elle s'approcha des boutiques pour lire +encore le mystérieux papier.</p> + +<p>Elle le tourna, elle le retourna, cherchant une indication qui pût lui +donner le mot de la charade.</p> + +<p>Car derrière la pensée que Valentine était folle, une autre pensée +s'obstinait qui lui montrait, au bout de tout cela, je ne sais quel +espoir confus.</p> + +<p>Comme elle arrivait aux démolitions qui masquaient la percée de la rue +Rambuteau, une idée lui traversa l'esprit tout à coup et l'arrêta comme +un choc.</p> + +<p>—Mon fils! répéta-t-elle pour la vingtième fois, mais sur un tout autre +ton et en frappant ses mains l'une contre l'autre, saquédié! c'est cela! +il faut que je sois bien bête pour ne pas l'avoir deviné tout de suite, +quoique la minette aurait bien pu me mettre un mot d'explication.</p> + +<p>Dans son triomphe et malgré le superbe poids marqué par sa dernière +pesée à la foire de Saint-Cloud, elle fit un saut de cabri et s'élança +en courant vers sa baraque, qui était désormais toute proche.</p> + +<p>—Avec ce fils-là! disait-elle, je suis sûre d'être bien reçue. Ah! le +cher cœur va-t-il être content!</p> + +<p>À la porte de la baraque, elle trouva le fidèle Échalot qui dormait en +dépit du froid, adossé contre le montant et échauffant le petit Saladin +dans son giron.</p> + +<p>—Pourquoi ne t'es-tu pas couché, toi, l'enflé? demanda-t-elle.</p> + +<p>Échalot s'éveilla en sursaut et répondit:</p> + +<p>—Ah! patronne, vous voilà! Dieu soit loué! je n'espérais plus guère +vous revoir en vie.</p> + +<p>—Pourquoi ça, ma vieille?</p> + +<p>—Parce que, dans l'homme qui est venu tantôt, j'ai reconnu +Toulonnais-l'Amitié.</p> + +<p>—Bah! fit la dompteuse, moi qui croyais que c'était M. de la Périère!</p> + +<p>—Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, répondit Échalot.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avoir pas avertie tout de suite?</p> + +<p>—Parce que, patronne, quand ils se voient découverts c'est là le plus +dur du danger.</p> + +<p>La dompteuse lui tapa sur l'épaule amicalement.</p> + +<p>—Tu as plus de jugeotte que je ne croyais, dit-elle, et tu as agi comme +un garçon qui voit plus loin que le bout de son nez.</p> + +<p>—Ah! fit Échalot, quand il s'agit de vous, patronne... mais vous +pensez, l'idée de vous voir partie avec un pareil bandit...</p> + +<p>—J'en ai vu des bandits, ma vieille! s'écria la dompteuse, chez qui la +réaction se faisait, amenant une sorte de fièvre. Ah! tonnerre de Brest! +comme ils disent à Saint-Brieuc, il y en avait de toutes les couleurs. +Si je deviens vieille, je pourrai raconter jusqu'à la fin de mes jours +que j'ai pénétré au fond de la caverne des Habits Noirs, toute seule, +comme Daniel dans la fosse aux lions! Échalot l'écoutait bouche béante.</p> + +<p>—Des princes, des colonels, des barons, poursuivit la dompteuse, qu'on +les prendrait pour la crème de l'aristocratie, quoi! des avocats, des +médecins...</p> + +<p>—Et vous avez pu vous échapper de leurs griffes, balbutia Échalot.</p> + +<p>La dompteuse mit ses deux poings sur ses hanches.</p> + +<p>—Nous sommes des camarades, moi et eux, dit-elle, je les ai trompés en +grand par l'adresse de ma ruse, quoiqu'ils soient plus astucieux que des +démons. Ferme la porte et va te coucher, ma vieille! Il fera jour +demain, puisque c'est leur mot d'ordre, et j'ai idée que nous en verrons +de grises!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVII" id="XVII"></a><a href="#Table">XVII</a></h2> + +<h3>Soirée à L'Épi-Scié</h3> + + +<p>Ce même soir, vers onze heures, deux coupés de maîtres qui se suivaient +montèrent le boulevard du Temple au milieu de la bruyante cohue qui +encombrait les abords des théâtres.</p> + +<p>Les deux coupés s'arrêtèrent à l'endroit dit «la Galliote», non loin des +terrains, alors couverts de masures, où s'élève maintenant le Cirque +Napoléon.</p> + +<p>De chaque coupé, deux hommes descendirent; ils traversèrent le trottoir, +puis la rue Basse, pour aller dans la ruelle connue sous le nom du +«Chemin des Amoureux», qui conduisait à l'estaminet de L'Épi-Scié.</p> + +<p>Ces quatre hommes, cependant, n'allaient point jouer la poule, car ils +passèrent franc devant les rideaux de cotonnade rouge qui masquaient la +porte vitrée du café borgne, et continuèrent de suivre la ruelle dans le +coude qu'elle faisait sur la gauche.</p> + +<p>Tout de suite après le coude, il y avait une porte basse, donnant accès +dans une allée plus noire qu'un four. Ce fut dans cette allée que nos +quatre compagnons disparurent, en hommes qui connaissent les localités.</p> + +<p>Pendant cela, il se faisait joyeux tapage dans la salle basse de +L'Épi-Scié, où les habitués étaient nombreux.</p> + +<p>La reine Lampion, rouge et rogue, sommeillait à son comptoir, auprès +d'un grand verre vide et troublé par l'eau-de-vie sucrée.</p> + +<p>Autour du billard à blouses dont le tapis luisant comme une toile cirée +avait quelques taches de plus que lors de notre dernière visite, les +joueurs étaient en belle humeur.</p> + +<p>Cocotte, le radieux gamin de Paris, monté en graine, toujours gagnant, +toujours vainqueur et comparable aux ténors les plus célèbres par ses +succès auprès des dames, avait fait des blocs superbes; Piquepuce, son +ami, plus grave par l'âge, plus distingué par l'éducation, tenait le dé +dans un groupe de causeurs où quelques lionnes, favorites de la mode, +buvaient en fumant du caporal comme des duchesses.</p> + +<p>Ces demoiselles étaient un peu comme leurs cavaliers, parmi lesquels le +paletot fraternisait volontiers avec le bourgeron; il y avait parmi +elles des élégances prétentieuses et fanées et des toilettes franchement +sans gêne; il y avait de la soie et de l'indienne, des chapeaux +flambants et des bonnets sales.</p> + +<p>Quelques-unes étaient jeunes et jolies, malgré l'effronterie uniforme +qui déparait ici tous les visages; mais la plupart avaient derrière +elles tout un long passé de cabrioles, et la série des aventures qui les +avaient plongées de chutes en décadences jusqu'à ces ténébreuses +profondeurs, était écrite sur leurs fronts en lisibles caractères.</p> + +<p>Peut-être y a-t-il dans Paris des caves plus profondes encore, car nous +aurions pu reconnaître, dans le groupe présidé par Piquepuce, un brave +garçon à la laideur naïve et vaniteuse, coiffant ses cheveux jaunes d'un +chapeau gris pelé qui semblait être là en cérémonie, comme un petit +bourgeois qu'on introduisait par hasard dans le plus pur salon du +faubourg Saint-Germain.</p> + +<p>Amédée Similor, entraîné par sa nature frivole et son goût pour les +plaisirs, oubliait ainsi ses devoirs de famille. Il avait réussi à se +faufiler dans ce grand monde, où il se tenait sur la réserve, +choisissant ses paroles avec soin et ne se départant jamais des règles +du beau langage.</p> + +<p>Les deux rougeaudes de l'établissement Samayoux l'avaient abandonné, +sans doute, ou bien il les avait lâchées, car nous le retrouvons lancé +dans une nouvelle intrigue d'amour avec une énorme gaillarde qui n'avait +qu'un bras et qui portait un emplâtre sur l'œil.</p> + +<p>—J'en ai tous les brevets, lui disait-il, depuis ma plus tendre +jeunesse: danse des salons, pointe, contre-pointe et caractères, dont M. +Piquepuce, par suite de nos relations d'amitié, m'a dit qu'un jeune +homme comme moi ne pouvait pas moisir dans la débine, malgré ses talents +et ses connaissances, au moyen desquels s'il y a une affaire, je peux +m'y distinguer et monter au premier rang pour faire le bonheur de celle +qui a su attirer mon regard.</p> + +<p>Il scandait ces phrases fleuries avec le respect qu'on met à déclamer de +beaux vers.</p> + +<p>—Ce qu'il y a, je n'en sais rien, répondit en ce moment Piquepuce à la +question d'un paletot tout neuf qui n'avait pas de chemise: l'ordre est +venu, je l'ai exécuté. Si c'est cette nuit ou demain <i>qu'il fera jour</i>, +on vous le dira, mais la chose sûre, c'est que nous ne couperons pas +dans le drap noir cette fois-ci, car le Coyatier n'est pas à sa place.</p> + +<p>Chacun tourna les yeux vers le coin où le marchef s'asseyait +d'ordinaire, sombre et seul. Sa table était vide.</p> + +<p>—Je vends ma bille quatre francs, s'écria Cocotte, et c'est à moi la +main: personne n'en veut? adjugé!</p> + +<p>Il se pencha sur le billard et <i>fit</i> son adversaire <i>au doublé</i> en +allant coller sa propre bille sous bande, à égale distance de deux +blouses.</p> + +<p>La galerie applaudit.</p> + +<p>Cocotte prit cette pose du billardier triomphant qui rappelle vaguement +l'attitude des chevaliers appuyés sur leur lance.</p> + +<p>—Vous ne savez donc pas, dit-il, que le marchef a été envoyé là-bas, au +vert, après l'affaire de la canne à pomme d'ivoire? C'était monté un peu +joliment cette histoire-là, et le camarade qui avait démoli la serrure +de Hans Spiegel savait son état. L'imbécile qui paie la loi en ce moment +demeurait de l'autre côté de la serrure, et le marchef se chauffe au +soleil maintenant dans les propriétés de la compagnie, pendant que nous +avons l'onglée à Paris.</p> + +<p>—La loi n'est pas encore payée, répliqua Piquepuce, et je connais +quelqu'un qui voudrait bien trouver un bâton pour le jeter dans nos +roues.</p> + +<p>Il montra du doigt Similor et ajouta:</p> + +<p>—Voilà un bon garçon que j'ai embauché pour savoir un peu ce qui se +passe chez M<sup>me</sup> veuve Samayoux, qui vendrait sa baraque et mettrait +par-dessus le marché le feu aux quatre coins de Paris pour sauver le +petit lieutenant.</p> + +<p>Similor remonta le lambeau qui lui servait de cravate et mouilla son +doigt pour lisser ses cheveux.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon habitude, dit-il, de fréquenter la basse classe, mais +par suite de circonstances et pour utiliser dans le malheur des brevets, +acquis lorsque je fréquentais une autre catégorie d'artistes, +Porte-Saint-Martin, Opéra et autres, j'ai pu abaisser mon orgueil +jusqu'à un théâtre en plein vent. Il n'y a pas de sot métier, mais on ne +s'affectionne qu'avec les gens de son propre rang, et la veuve Samayoux +ne m'étant de rien, je dévoilerai ses mystères avec plaisir.</p> + +<p>Certes Échalot était une douce créature, mais s'il avait entendu son +Pylade parler ainsi, il y aurait eu une tête cassée, et pour le coup +Saladin aurait été orphelin.</p> + +<p>Personne ne répondit à Similor, parce qu'un timbre placé derrière le +comptoir tinta un coup unique et retentissant. La reine Lampion, +éveillée en sursaut, ouvrit ses yeux sanglants, qui clignotèrent, +blessés par le gaz.</p> + +<p>Les joueurs de billard arrêtèrent leur partie, et un grand silence régna +dans l'estaminet.</p> + +<p>Un garçon, la serviette sur le bras, s'était élancé vers l'escalier en +colimaçon qui conduisait au cabinet particulier, situé à l'entresol, et +connu sous le nom du <i>confessionnal</i>, mais il fut arrêté au passage par +Cocotte, qui se tourna vers la dame de comptoir et lui dit:</p> + +<p>—À vous, maman Rogome, et plus vite que ça!</p> + +<p>On vit alors la reine Lampion quitter le siège où elle semblait rivée +depuis le matin jusqu'au soir et gagner l'escalier à vis, qu'elle monta +en geignant.</p> + +<p>Quand elle était hors de son trône, la reine Lampion perdait cent pour +cent. C'était un hideux paquet de graisse rhumatisée, et nous ne +saurions mieux la comparer qu'au vieux lion de Léocadie Samayoux.</p> + +<p>Elle parvint enfin au haut de l'escalier, et disparut derrière la porte +fermée.</p> + +<p>—C'est drôle que M. l'Amitié n'a pas passé par l'estaminet comme à son +ordinaire, dit Cocotte.</p> + +<p>—Ça veut dire qu'il est venu avec des gens qui ne sont pas pressés de +se montrer, répliqua Piquepuce en baissant la voix: on va savoir la +chose tout de suite, attendons.</p> + +<p>Similor était impressionné profondément. Il murmura:</p> + +<p>—Ça fait quelque chose de se trouver sous le même toit que les grands +de la terre.</p> + +<p>La reine Lampion reparut au haut de l'escalier. L'écarlate de sa joue +passait au violet.</p> + +<p>Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle commanda:</p> + +<p>—Du punch en haut et en bas, allume Polyte!</p> + +<p>Polyte était le garçon de confiance qui tirait les numéros à la poule.</p> + +<p>—Bravo! cria Similor dont l'enthousiasme n'eut point d'écho. Vive le +punch!</p> + +<p>Cocotte avait monté trois ou quatre marches de l'escalier à la rencontre +de la grosse femme.</p> + +<p>—Il y a du tabac? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, et prends garde d'éternuer! répliqua la reine Lampion d'un air +rogue.</p> + +<p>Piquepuce s'approcha pour demander à son tour:</p> + +<p>—Combien sont-ils?</p> + +<p>—Ils sont quatre.</p> + +<p>—Les connais-tu?</p> + +<p>—Ils ont le voile.</p> + +<p>La reine Lampion ajouta tout à haut:</p> + +<p>—Quatre verres pour le confessionnal, Polyte!</p> + +<p>L'aspect général de l'estaminet avait entièrement changé: hommes et +femmes semblaient pris d'une anxiété pareille, et l'on entendait dans +les groupes ces mots qui couraient:</p> + +<p>—Quatre voiles à la fois! à quelle diable de besogne va-t-on nous +envoyer cette nuit?</p> + +<p>Similor seul avait pris une pose de matamore pour dire à sa voisine:</p> + +<p>—Le punch est la boisson que je préfère, bien chaud et pas trop +baptisé. Si l'occasion est venue d'affronter les bourgeois ou la force +armée, vous pourrez voir le caractère de celui qui se propose de vous +fréquenter, et dont rien n'est capable d'étonner son courage ni son +amour!</p> + +<p>La reine Lampion n'avait pas regagné son comptoir; elle s'était assise +sur la dernière marche de l'escalier pour attendre Polyte, qui lui remit +en main le plateau supportant le bol et les quatre verres.</p> + +<p>Elle prit le tout et remonta. Quand elle revint pour la seconde fois, on +trinquait déjà autour de deux énormes bassins qui flambaient.</p> + +<p>Elle fit signe à Polyte. Le garçon vint à elle et lui dit:</p> + +<p>—Il n'y a d'étranger que l'oiseau, là-bas, avec son chapeau gris; c'est +M. Piquepuce qui l'a amené.</p> + +<p>Similor, en proie à l'exaltation du zèle, levait justement son verre et +s'écriait:</p> + +<p>—À la santé de mes supérieurs! pour leur être agréable, je marcherais +jusqu'à la mort!</p> + +<p>La manchotte de ses rêves lui répondit:</p> + +<p>—C'est permis d'être bêtasse, mais pas tant que ça, à moins que vous ne +soyez ici de la part du gouvernement.</p> + +<p>La reine Lampion, à cet instant, se replongeait tout au fond de son +trône avec un grognement voluptueux et tendait son grand verre à Polyte, +qui l'emplissait jusqu'au bord.</p> + +<p>—On va éteindre et fermer, dit-elle; tout un chacun aura la bonté de +rester jusqu'à ce qu'on lui donne la clef des champs. <i>Il fait jour!</i></p> + +<p>—Vive la ligne! s'écria Similor, les ténèbres sont favorables à la +sensibilité, je vais taquiner les dames!</p> + +<p>Il en aurait dit plus long, sans le poing de Cocotte qui, d'un seul +coup, lui enfonça son chapeau gris jusqu'au menton.</p> + +<p>Quand il parvint à se débarrasser de son couvre-chef, bandeau et bâillon +à la fois, la scène avait encore changé, Polyte achevait de barrer la +devanture, le gaz était éteint partout; la flamme du punch seule +éclairait de ses lueurs livides toutes ces faces de bandits, anxieuses +et sombres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a><a href="#Table">XVIII</a></h2> + +<h3>Les conjurés</h3> + +<p>À l'étage supérieur, autour d'un autre bol de punch, les quatre voiles, +comme la reine Lampion les appelait, étaient réunis.</p> + +<p>Chacun d'eux avait encore devant soi, sur la table, le carré de soie +noire qui naguère couvrait son visage.</p> + +<p>Les verres étaient remplis, mais nul n'y avait encore porté les lèvres.</p> + +<p>Ils étaient tous les quatre de notre vieille connaissance et nous les +nommerons par rang d'âge; M. de Saint-Louis, le médecin Samuel, le +docteur en droit Portai-Girard et M. Lecoq dans son costume de +Toulonnais-l'Amitié.</p> + +<p>Le confessionnal était exactement tel que nous le vîmes, le soir où fut +réglée la lugubre comédie qui se termina par l'assassinat de Hans +Spiegel dans son garni de la rue de l'Oratoire, et par l'arrestation de +Maurice Pagès à l'hôtel d'Ornans.</p> + +<p>Au moment où nous entrons, nos quatre compagnons avaient dû causer déjà +de leurs affaires, car la discussion était fort animée.</p> + +<p>La présidence semblait appartenir au prince, mais Portai-Girard tenait +le haut bout comme orateur, et M. Lecoq, contre son habitude, affectait +une sorte de modération indifférente.</p> + +<p>Le Dr Samuel, encore plus calme, se bornait à juger les coups.</p> + +<p>La parole était à Lecoq, qui disait en haussant les épaules:</p> + +<p>—Que voulez-vous, c'est peut-être la superstition, mais voilà vingt ans +que je regarde ce bonhomme-là dans le blanc des yeux: chaque matin je +crois enfin le connaître, et chaque soir je m'aperçois que je ne suis +pas seulement au milieu du rouleau.</p> + +<p>—Quand les rouleaux sont trop longs, dit sèchement Portai-Girard, il y +a moyen: on les coupe.</p> + +<p>—Pour couper celui-là, murmura Lecoq, faites bien attention à ce que je +vous dis, il faudra de fameux ciseaux.</p> + +<p>—Combien de temps lui donnez-vous encore à vivre, Samuel? demanda le +prince dans un but évident de conciliation.</p> + +<p>—Je ne sais plus, répliqua le médecin, ces corps où il n'y a pas de +sang et dont la chair s'est transformée en parchemin peuvent végéter des +mois et des années.</p> + +<p>—S'il dure seulement deux semaines, s'écria le docteur en droit, dont +le poing fermé frappa la table avec violence, nous sommes tordus, mes +camarades! Cette affaire du petit lieutenant est mauvaise, mal prise, +absurdement conduite...</p> + +<p>—Ta, ta, ta! fit Lecoq, ce qui était vraiment dangereux, c'était +l'histoire de Remy d'Arx. Ne soyons pas injustes non plus, le père a +débrouillé cet écheveau-là comme un ange et nous lui devons une belle +chandelle.</p> + +<p>—Ma parole, fit Portai-Girard, c'est curieux comme il vous tient, ce +vieux coquin-là! toutes ses vessies vous les prenez pour des lanternes! +Remy d'Arx est fini, c'est vrai, mais il reste une queue à cette +affaire-là. Notre ami Samuel est un savant praticien qui mérite toute +notre confiance, et cependant le Remy d'Arx, après avoir été déclaré +mort par notre ami Samuel, a encore vécu deux fois vingt-quatre heures.</p> + +<p>—Entendons-nous! riposta le médecin; son agonie a duré deux jours, +c'est vrai, mais il n'a recouvré ni le mouvement ni la parole.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? êtes-vous resté près de son lit? la justice n'a rien +pu obtenir, voilà tout ce que vous pouvez affirmer. Mais il y avait à +son chevet un vieux serviteur...</p> + +<p>—Parbleu! si le bonhomme Germain vous gêne..., interrompit Lecoq.</p> + +<p>Il n'acheva pas, mais son geste fut suffisamment expressif. Le docteur +en droit fixa sur lui son regard clair et tout brillant d'intelligence.</p> + +<p>—Voilà ce que vous appelez débrouiller un écheveau, mon bon, c'est +mettre à la place d'un écheveau brouillé, deux, trois, quatre écheveaux. +Comptons sur nos doigts, car les pires sourds sont ceux qui ne veulent +pas entendre, et je m'étonne beaucoup, mais beaucoup, que vous ayez +besoin de tant d'arguments pour vous rendre à l'évidence:</p> + +<p>«À la place de l'écheveau qui s'appelait Remy d'Arx, nous avons +Valentine de Villanove, ou plutôt Valentine d'Arx, car mieux que +personne vous savez qu'elle est véritablement la sœur du mort; nous +avons Maurice Pagès, et il y a cent à parier contre un que ces deux-là +connaissent notre secret.</p> + +<p>«Nous avons, en outre, M<sup>me</sup> veuve Samayoux, qui connaîtra notre secret +demain si on ne le lui a pas dit aujourd'hui.</p> + +<p>«Nous avons enfin le vieux Germain, dont vous parlez fort à votre aise +et que vous m'engagez à supprimer, s'il me gêne.</p> + +<p>«Ce n'est pas moi qu'il gêne, mon bon, c'est vous, c'est nous, c'est +l'association tout entière. À force de jouer au fin, cet esprit, qui +était véritablement fort autrefois, et lucide, et plein de ressources, +je n'ai pas l'intention de le rabaisser, en est arrivé à des subtilités +enfantines, à des complications séniles. Il s'amuse, ce vieux diable, +avec le crime, comme un calculateur hors d'âge se donne encore la +migraine à tourmenter les jeux de casse-tête. La ligne droite lui +déplaît; il fait mille tours et mille détours futiles, sous prétexte de +cacher la piste de ses pas, sans comprendre que chaque tour et chaque +détour produit une piste nouvelle.</p> + +<p>«Écoutez un apologue: J'avais un oncle qui était voiturier dans le +Quercy, un pays terrible pour les essieux.</p> + +<p>«Mon oncle avait commandé un essieu très longtemps, malgré les roches et +les ornières; mais un beau jour, son valet lui dit: «L'essieu! s'en va, +il faudrait le changer.»</p> + +<p>«Mon oncle se fâcha. Un si bon essieu! qui avait résisté à tant de +cahots! Je crois même que mon oncle renvoya son valet.</p> + +<p>«Mais un beau jour, l'essieu, qui avait trop servi, se rompit et mon +oncle eut les reins brisés.</p> + +<p>«Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, comme le valet de mon oncle, +mais je vous dis que votre colonel, fût-il en acier fondu, a servi de +trop et qu'il est temps de le remplacer.</p> + +<p>—Par qui? demanda Lecoq.</p> + +<p>Il regarda tour à tour ses trois compagnons, qui détournèrent les yeux.</p> + +<p>—Si c'est par moi, reprit-il avec la rondeur effrontée qu'il affectait +en certaines occasions, je veux bien; si c'est par l'un de vous, je +demande le temps de la réflexion.</p> + +<p>Le premier qui releva les yeux sur lui fut Portai-Girard.</p> + +<p>—L'Amitié, dit-il, mon brave, réfléchis d'abord sur ceci: tu n'es pas +en force contre nous.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Lecoq, vous m'avez donc appelé à donner mon avis quand +vous étiez décidés d'avance?</p> + +<p>—Pour ce qui me regarde, oui, répliqua Portai-Girard; tu vois que je te +parle franchement. Pour ce qui regarde nos amis, interroge-les et ils te +répondront.</p> + +<p>—À vous, sire, dit Lecoq sans rien perdre de sa bonne humeur ironique, +je serai heureux de connaître à fond l'opinion de votre majesté.</p> + +<p>—Il y a du bon dans ce qu'a dit Portai-Girard, repartit M. de +Saint-Louis, le colonel cherche beaucoup la petite bête, et je penche à +croire que la parabole de l'essieu vient à point, mais ce n'est pas cela +qui me détermine.</p> + +<p>—Ah! ah! fit encore Lecoq, alors vous êtes déterminé?</p> + +<p>—À peu près, et voici pourquoi. Le Père a plus d'esprit dans son petit +doigt que nous dans toutes nos personnes, mais enfin nous ne sommes pas +des cruches non plus, et s'il nous espionne depuis le matin jusqu'au +soir, avec un soin qui fait son éloge, nous avons bien le droit aussi de +regarder un petit peu, de temps en temps, par le trou de la serrure. +J'ai regardé ou j'ai fait regarder, cela importe peu, et j'ai acquis la +conviction que la dernière marotte de notre bien-aimé maître, qui a +promis à chacun de nous en particulier sa succession entière, plutôt dix +fois qu'une...</p> + +<p>—Pas mal, pas mal! interrompit Lecoq en souriant, le prince est plus +observateur que je ne le croyais.</p> + +<p>—Voyons! fit Samuel, cette misérable comédie de son héritage n'est-elle +pas une preuve manifeste de décadence?</p> + +<p>—Vous en êtes donc aussi, docteur? demanda Lecoq visiblement ébranlé.</p> + +<p>—Nous en sommes tous! s'écria Portai-Girard; nous avons assez de ce +bric-à-brac! Si ce n'était qu'un vieux coquin, à la bonne heure! mais +c'est un vieil idiot. Nous voulons un autre essieu.</p> + +<p>—Bigre! bigre! murmura Lecoq, les choses me paraissent fort avancées. +Seulement le prince ne nous a pas dit ce qu'il a vu par la serrure de +notre vénéré père.</p> + +<p>—J'ai vu, répondit M. de Saint-Louis, que notre vénéré père, soit qu'il +compte vivre éternellement, soit qu'il s'abonne à mourir comme tout le +monde, veut emporter avec lui le trésor des Habits Noirs, que j'évalue à +plus de vingt millions, en nous laissant nus comme des petits saints +Jean, en face de la justice charitablement avertie.</p> + +<p>—Il doit y avoir en effet plus de vingt millions, dit Samuel.</p> + +<p>—Pourquoi pas un milliard, pendant que nous y sommes? grommela Lecoq.</p> + +<p>Le docteur en droit fit un geste de colère, mais M. de Saint-Louis prit +la parole tranquillement et dit:</p> + +<p>—Toulonnais, mon vieux, tu es le plus ancien dans la maison et nous +aurions voulu t'avoir avec nous. Tu peux bien remarquer qu'on ne s'est +embarrassé ici ni de Corona, ni de l'abbé, ni de la comtesse de Clare. +Toi seul as été convoqué. Mais il ne faudrait pas te mettre en tête que +tu es un homme nécessaire: nous nous passerons de toi parfaitement. +Voilà trois semaines que nous travaillons l'association comme on brasse +de la pâte; nous nous sommes mis en rapport avec ceux du second degré, +et nous tenons les simples dans notre main.</p> + +<p>—Pas possible! gronda Lecoq, alors ça brûle?</p> + +<p>—Tu peux en juger: <i>il fait jour</i> en bas, cette nuit; est-ce toi qui as +battu le rappel?</p> + +<p>—Non... Mais êtes-vous bien sûrs que le Père n'a pas entendu le +tambour?</p> + +<p>Personne ne répondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du +conseil, tout à l'heure si résolus.</p> + +<p>Lecoq avait une figure à peindre. On eut dit d'un inventeur qui, au +moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arrivé avant lui au +ministère.</p> + +<p>—La première fois que j'ai eu cette idée-là, prononça-t-il enfin à voix +basse, j'entends l'idée que vous avez, il n'était pas encore question de +vous, mes braves, et cette idée-là, d'autres l'avaient eue avant moi. On +rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche; +on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les +autres, mais à l'exception de moi, qui n'ai jamais dit mon secret à +personne, tous ceux qui ont eu cette idée-là sont morts!</p> + +<p>—Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s'étaient attaqués à un +homme plein de force, et il n'y a plus qu'un agonisant en face de nous.</p> + +<p>—Alors, pourquoi ne pas attendre?</p> + +<p>—Parce qu'il mourra comme il a vécu, et que sa dernière plaisanterie +sera de faire sauter l'association comme une poudrière.</p> + +<p>Lecoq avait pris un air sérieux et ses sourcils étaient froncés +profondément.</p> + +<p>—S'il a eu cette fantaisie-là, dit-il, et je l'en crois bien capable, +l'association sautera, j'en réponds. Il ne reste pas grand-chose de lui, +j'en conviens, mais tant qu'il y aura de lui un petit morceau gros comme +le doigt, prenez garde!...</p> + +<p>Vous souriez? les autres souriaient aussi... ceux qui sont morts.</p> + +<p>Si j'étais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je +sais peut-être où est le défaut de sa cuirasse; si je suis avec lui +contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre +peau. Nos intérêts sont communs, voilà le vrai; ne nous fâchons donc +pas, si c'est possible, et discutons amicalement.</p> + +<p>Le vrai, c'est encore qu'il y a beaucoup d'argent, non point en caisse, +mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions; +je n'en sais pas le compte.</p> + +<p>Le vrai, c'est enfin que le Père a pu avoir l'intention d'enterrer le +trésor et l'association du même coup. Il est de ceux qui disent:</p> + +<p>«Après moi, la fin du monde!»</p> + +<p>—Vous avouez cela et vous hésitez! s'écria Portai-Girard.</p> + +<p>—J'hésite parce que je ne sais pas.</p> + +<p>—Nous savons, nous...</p> + +<p>—Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous écoute. Portai-Girard +et le prince regardèrent Samuel, qui dit avec une répugnance visible:</p> + +<p>—Entre gens comme nous, il n'y a pas d'écrit possible. À quoi servent +les pactes, quand même ils sont signés avec du sang? Je ne connais pas +le moyen de lier l'Amitié, et si l'Amitié ne joue pas franc jeu, nous +sommes perdus!</p> + +<p>Lecoq se mit à rire et lui tendit la main au travers de la table.</p> + +<p>—Toi, docteur, dit-il, tu commences à comprendre le néant des pilules, +comme nos braves amis reconnaissent l'inutilité du couteau.... vis-à-vis +de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera +toujours vulnérable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N'aurais-je +pas pu, dès le premier coup, vous dire: «Tope! je suis avec vous»? Je +joue franc jeu, puisque j'ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons frères, +sur le troupeau qui s'abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous +ne savons pour qui <i>il fait jour</i> en ce moment sous nos pieds.</p> + +<p>Son talon frappa le carreau, et comme si c'eût été un signal, une sourde +clameur monta de l'étage inférieur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIX" id="XIX"></a><a href="#Table">XIX</a></h2> + +<h3>Le scapulaire, le secret, le trésor</h3> + + +<p>Tous les verres restaient pleins, excepté celui de Lecoq, qu'il avait +déjà vidé trois fois. Au début de la réunion, ses compagnons croyaient +le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourné au cours de +l'entretien, et maintenant Lecoq était le seul qui ne montrât ni +embarras ni défiance.</p> + +<p>—Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatrième fois +son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant +un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de préjugé. On nous +appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les +dix-neuf vingtièmes de ceux qui s'intitulent honnêtes gens sont +exactement dans la même position que nous.</p> + +<p>«Je ne cache pas que j'avais une frayeur; l'homme est un animal vaniteux +et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a glissé à +l'oreille de Portai-Girard: «Tu seras mon successeur»; à l'oreille de M. +de Saint-Louis aussi, à l'oreille de ce bon Samuel de même; si cette +idée a germé dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la +mienne, le gâchis est complet, et notre vénérable papa n'aura qu'à nous +enfermer ensemble pour que nous nous entredévorions.</p> + +<p>«Or, nous étions ici enfermés ensemble et j'ai cru que la dînette allait +commencer, mais pas du tout! au lieu d'enfants gourmands, je trouve des +gens raisonnables.</p> + +<p>«À ma question nettement posée: Qui sera le maître, on m'a nettement +répondu: Il n'y aura plus de maître.</p> + +<p>«À cette autre demande: Que deviendra l'association? Réponse: Nous nous +en moquons comme du roi de Prusse! L'association était destinée à gagner +de l'argent, il y a de l'argent, nous nous partageons le magot entre +quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce +bien cela?</p> + +<p>—C'est bien cela, répondirent en même temps les trois autres associés.</p> + +<p>—Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes véritablement des amis, +depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l'appétit +de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions +trouver un endroit où nos anciens camarades ne viendront point nous +chercher. Parlons donc sérieusement, désormais, et mettons de côté les +petites découvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse +traîner comme cela des mystères mignons pour éveiller la curiosité de +ceux qui l'entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans +que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: «Il n'est +point de grand homme pour son valet de chambre»? Le proverbe a menti +cette fois; j'ai été le valet, puis le secrétaire du colonel +Bozzo-Corona, et je déclare que c'est un grand homme, un très grand +homme, un plus grand homme que les grands hommes qui découvrent par +hasard l'imprimerie, l'Amérique ou la vapeur: il a trouvé par le calcul +des probabilités un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les +chances du châtiment, il a inventé <i>l'assurance en cas de scélératesse</i>.</p> + +<p>—Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience.</p> + +<p>—Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les +lèvres se relevèrent en un sourire ironique.</p> + +<p>Tous les regards exprimèrent une avide curiosité.</p> + +<p>—Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas +seulement à défendre son œuvre contre les chiens myopes et enrhumés du +cerveau que nos gouvernements paient très cher sous le nom de justice, +de police, etc., il avait à défendre son œuvre contre ses propres +ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme +est resté enfant, et les solennelles momeries qui étaient le fond des +mystères de l'antiquité se sont perpétuées à travers les âges, de telle +sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples +d'Isis ont eu des héritiers directs au fond des forteresses où +radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes où les +<i>Camorre</i> de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant +leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir +fréquenté les saintes Wehme, mais il a commandé en chef des bandes +calabraises à la fin du siècle dernier, et l'Europe entière l'a connu +sous le nom de Fra Diavolo.</p> + +<p>—Fra Diavolo! répétèrent avec le même accent d'incrédulité les trois +maîtres. Quel conte!</p> + +<p>—On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le +<i>Fra Diavolo</i> de l'Opéra-Comique, et les biographies prétendent que ce +célèbre chef des <i>Camorre</i> fut exécuté à Naples, en 1799; mais en Corse, +où j'ai passé ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient +encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient +avoir une amulette bénie par le démon, et ils l'appelaient entre eux +Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le +grand secret des prêtres égyptiens, des hiérophantes, des druides, des +francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin.</p> + +<p>Ce fut pendant de longues années son prestige qui dure encore. Il était +le seul à connaître le secret gravé à l'intérieur des deux médaillons +qui forment le scapulaire des maîtres de la Merci.</p> + +<p>Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux, +je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de +vous le dire.</p> + +<p>C'est un mot, un seul mot, répété en une très grande quantité de langues +dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombèrent sur les +lettres hébraïques qui commençaient la série, je crus qu'elles +exprimaient le nom de Dieu.</p> + +<p>Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point <i>Allah</i>; je +me souviens des caractères grecs disposés ainsi: ouôev; le latin que je +compris déjà disait <i>nihil</i>; puis venait l'allemand <i>nichts</i>; l'anglais +<i>nothing</i>, l'italien <i>niente</i>, l'espagnol <i>nada</i>, et pour vous épargner +les autres langues, le français <i>rien</i>!</p> + +<p>—Et c'est là le secret des Habits Noirs! s'écria M. de Saint-Louis.</p> + +<p>—Néant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne déteste pas +cette idée-là, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!</p> + +<p>—Je le pensai ainsi, répliqua M. Lecoq, puisque je remis fidèlement le +scapulaire à sa place; mais n'ayant plus de secret à chercher, tout mon +flair se reporta sur le trésor. Ici je vais vous intéresser davantage: +le trésor n'est pas, comme vous l'avez cru, un amas d'or et d'argent +déposé ici ou là, et probablement, selon mon opinion première, dans les +caves du couvent de Sartène, où le maître fait son pèlerinage une fois +l'an; le trésor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait +porter sous son bras.</p> + +<p>—Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brillèrent.</p> + +<p>—Non, répliqua Lecoq.</p> + +<p>—Ce sont des titres de dépôt? demanda Portai-Girard.</p> + +<p>—Non, répliqua encore Lecoq.</p> + +<p>—Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant +contenir une bien grosse somme en billets de banque.</p> + +<p>—Le Royal-Exchange d'Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes +depuis cinq livres jusqu'à un million sterling. On en connaît trois de +cette somme, et feu le prince de Galles, qui possédait, dit-on, un +exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui +vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de +cure-dent.</p> + +<p>—Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple!</p> + +<p>—Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est +bien à nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions, +mais je sais qu'elle renferme des valeurs anglaises pour une somme +énorme. À supposer même que le Père ait fait plusieurs parts du trésor, +ce qui est assez dans son caractère, tous les œufs d'un finaud tel que +lui ne pouvant pas être mis dans le même panier, c'est encore ici que +doit être le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J'ai cru longtemps +que le colonel était au-dessus de la nature humaine par ce seul fait +qu'il n'avait point en lui cette chose agréable mais compromettante +qu'on appelle un cœur.</p> + +<p>—Il n'en a pas! s'écria Samuel.</p> + +<p>—Il n'en a jamais eu! appuyèrent les deux autres.</p> + +<p>—Vous vous trompez, nul n'est parfait ici-bas. Depuis près de cent ans, +notre vénéré maître a trahi tous ses amis, dévalisé toutes ses +connaissances, et envoyé dans un monde meilleur la plupart de ceux qui +l'ont servi; mais il y a néanmoins, dans un petit coin de son antique +carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de cœur. Je l'ai vu +pleurer une fois qu'il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au +chevet d'une enfant que les médecins avaient condamnée.</p> + +<p>—Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les épaules; +il aime sa Fanchette comme ma portière caresse son chat!</p> + +<p>—Et il l'a donnée au plus lâche coquin de la bande! ajouta Samuel.</p> + +<p>—C'est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona +était beau comme un astre, et il chantait le rôle d'Almaviva dans <i>Le +Barbier</i> avec une voix qui valait cent mille écus de rente. Mais ne nous +égarons pas dans les détails. Que le père aime sa Fanchette comme une +perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu'il l'aime et +qu'il lui a préparé un splendide avenir. Moi, qu'il n'aime pas, mais +dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l'esprit familier de sa +maison; il hésite à m'étrangler, parce que je le tiens comme une +habitude, et il en est venu à ne pas faire plus attention à moi qu'aux +meubles de son hôtel. J'ai en outre quelques petites intelligences dans +la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse +Corona, me fait son rapport quotidien.</p> + +<p>Voici ce que j'ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du +soir, le Père avait eu une crise terrible. Son médecin, appelé en toute +hâte...</p> + +<p>—Comment! son médecin? interrompit Samuel.</p> + +<p>—Ah ça, bonhomme, répliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le Père avalait +tes drogues?</p> + +<p>—Je l'ai toujours soigné en toute honnêteté, répondit sérieusement +Samuel.</p> + +<p>—Mais tu as toujours nourri l'espoir que, dans un cas pressant, il te +suffirait d'une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton +espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers.</p> + +<p>Je continue. Le médecin a eu toutes les peines du monde à dominer la +crise, et je crois qu'il a conseillé à son malade de mettre ordre à ses +affaires.</p> + +<p>Quand le médecin a été parti, on a renvoyé tout le monde, et le Père est +resté seul avec Fanchette.</p> + +<p>Vous savez qu'elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet +voisin de la chambre du colonel.</p> + +<p>Vous ne tenez pas absolument, n'est-ce pas, à savoir par quelle fente de +boiserie ou par quel trou de serrure j'ai surpris ce qui va suivre? +L'important, c'est que je l'aie surpris et que j'en garantisse l'exacte +vérité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XX" id="XX"></a><a href="#Table">XX</a></h2> + +<h3>Le roman du colonel</h3> + + +<p>Lecoq avala son cinquième verre de punch et reprit:</p> + +<p>—L'idée que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aimé maître, +je l'avais avant vous, mes chers collègues. Je ne vous accuse pas de me +l'avoir volée, les beaux esprits se rencontrent, voilà tout!</p> + +<p>Le Père est bien éloigné d'avoir baissé autant que vous le croyez; mais +il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de +génie.</p> + +<p>Il a toujours été enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les +plus sérieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours +réussi par leur côté enfantin.</p> + +<p>C'est la loi du succès. Les imaginations trop ingénieuses sont comme les +livres trop bien faits: elles ne réussissent pas.</p> + +<p>Le dernier roman du Père-à-tous, ou plutôt sa dernière affaire, pour +parler son langage, a dû être l'objet de tous ses soins. Il y avait en +lui deux mobiles également passionnés: l'envie d'assurer à sa Fanchette +un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour +suprême.</p> + +<p>C'était arrangé depuis des mois, depuis des années peut-être.</p> + +<p>Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona +auprès de son lit et lui traça, comme on raconte une anecdote, le +tableau de son existence future.</p> + +<p>Il existe à la Nouvelle-Orléans une famille, française d'origine, qui +occupe une position énorme; le fils aîné de cette maison faisait, l'an +dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille +Francesca Corona passaient à Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le +colonel a des précautions à garder en Italie, non seulement par suite de +son passé, mais encore à cause de certains hauts faits, plus modernes, +accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous prétexte d'incognito, il +était à Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette était M<sup>lle</sup> de +Saint-Pierre.</p> + +<p>L'Américain la vit et en devint éperdument amoureux. Fanchette a le +cœur sensible, elle allait voguer à pleines voiles sur le fleuve de +Tendre, lorsque le Maître, qui avait son dessein, l'arrêta net et +l'enleva pour la ramener en France.</p> + +<p>Avant de partir néanmoins, il avait eu, lui, le colonel, une conférence +avec le jeune Américain, qui s'était déclaré et avait demandé la main de +M<sup>lle</sup> de Saint-Pierre.</p> + +<p>Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage +arrêté entre les deux familles.</p> + +<p>—Du vivant de Corona? demanda Samuel.</p> + +<p>—Sous la main du Père, répondit Lecoq, Corona est comme nous tous un +brin de paille qu'on peut briser au premier caprice.</p> + +<p>Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman.</p> + +<p>Dans le petit poème récité à Fanchette, il y a trois jours, Corona était +mort d'une fièvre cérébrale ou d'une fluxion de poitrine.</p> + +<p>Le colonel n'a même pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce +comparse.</p> + +<p>Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle +le sera quand le colonel voudra.</p> + +<p>Il y a une dame anglaise, toute prête, convenable au plus haut point, +joli nom, possédant les façons du meilleur monde et qui conduirait +Fanchette à la Nouvelle-Orléans avec tous les papiers constatant l'état +civil de M<sup>lle</sup> de Saint-Pierre, y compris l'acte de décès de son +vénérable aïeul.</p> + +<p>Le reste va de soi: le mariage fait, voile impénétrable jeté sur le +passé, existence princière au sein d'une des plus riches et des plus +honorables familles du monde entier.</p> + +<p>Avez-vous quelque chose à dire contre cette combinaison?</p> + +<p>Quand le Père eut achevé de raconter cette anecdote, que j'appellerai +préventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et +lui ordonna de le serrer dans sa chambre.</p> + +<p>—Et cet ange de Fanchette accepta? demandèrent à la fois les trois +Habits Noirs.</p> + +<p>—Le rôle virginal de M<sup>lle</sup> de Saint-Pierre? je n'en sais rien, répondit +Lecoq, mais le coffret, assurément oui. Et c'est là, veuillez le +remarquer, le seul côté de la question qui nous intéresse. Vous savez +désormais où trouver le trésor de la Merci, qui est notre patrimoine. +Laissons à l'écart tout le reste, et délibérons sur la question de +savoir comment nous nous emparerons du trésor de la Merci.</p> + +<p>Le docteur en droit se frotta les mains et dit:</p> + +<p>—Pour la première fois, depuis bien longtemps, nous voilà en face d'une +opération nette et claire. L'Amitié vient de nous rendre un grand +service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime.</p> + +<p>—Accordé! firent les deux autres. L'Amitié salua.</p> + +<p>—J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma +part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et +claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois, +songez-y bien, il ne faut rien laisser derrière nous.</p> + +<p>—C'est un compte à établir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du +moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilités dont +abusait le Maître, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le +lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette +maman Léo, comme on l'appelle, au coin d'une borne.</p> + +<p>—Restent nos quatre associés, dit Samuel.</p> + +<p>—Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, répliqua le docteur en +droit. Je prends Corona, choisissez les vôtres.</p> + +<p>—Et Fanchette? demanda Lecoq.</p> + +<p>—Je prends Fanchette par-dessus le marché! dit Portai-Girard en proie à +une fiévreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier à donner, +après quoi nous sommes riches, puissants... et honnêtes!</p> + +<p>—Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgré lui.</p> + +<p>Personne ne répondit.</p> + +<p>Aucun bruit ne montait plus de l'étage inférieur.</p> + +<p>Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put +entendre trois petits coups frappés avec précaution, mais distinctement, +à la double porte qui défendait l'entrée du cabinet dit confessionnal.</p> + +<p>Les quatre conjurés se regardèrent; ils étaient pâles et des gouttes de +sueur perlaient à leurs fronts.</p> + +<p>Portai-Girard dit le premier:</p> + +<p>—C'est un maître!</p> + +<p>On frappa encore, et cette fois d'une façon plus distincte.</p> + +<p>Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se +mirent debout.</p> + +<p>Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la dernière parole de +Portai-Girard.</p> + +<p>—Ce n'est pas un maître, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le +Maître!</p> + +<p>—N'ouvrons pas! opina Samuel.</p> + +<p>M. de Saint-Louis et le docteur en droit répétèrent:</p> + +<p>—N'ouvrons pas!</p> + +<p>Mais Lecoq, se levant à son tour, fit un pas vers la porte et dit:</p> + +<p>—Tous ceux qui sont en bas appartiennent au Père avant de nous +appartenir. Nous sommes pris au piège, mes camarades; si le Maître a un +doute, aucun de nous ne sortira d'ici!</p> + +<p>Pour la troisième fois on frappa à la porte extérieure avec une certaine +impatience. Les trois Habits Noirs retombèrent sur leurs sièges.</p> + +<p>—Vous avez donc bien peur de lui? demanda Lecoq en se redressant. Vous +avez raison, et moi aussi, j'ai peur. Mais nous nous demandions tout à +l'heure: «Qui se chargera de lui?» Nous sommes quatre et il est seul; il +est mourant, nous sommes forts... allons, souriez mes frères, si vous +pouvez; l'occasion est belle, il s'agit de bien jouer notre jeu!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXI" id="XXI"></a><a href="#Table">XXI</a></h2> + +<h3>Où il est parlé pour la première fois de la noce</h3> + + +<p>Les trois Habits Noirs ne prenaient point la peine de cacher leur +trouble et les regards qu'ils échangeaient témoignaient de leur profonde +indécision.</p> + +<p>Pendant que Lecoq ouvrait la première porte, Samuel dit à voix basse:</p> + +<p>—Lecoq doit être de son bord.</p> + +<p>—Non, répondit Portai, car Lecoq vient de trahir un trop gros secret.</p> + +<p>—Lecoq a-t-il dit la vérité? murmura M. de Saint-Louis.</p> + +<p>La main de Portai-Girard s'était glissée sous le revers de sa redingote.</p> + +<p>—À vous deux, murmura-t-il rapidement, tenez l'Amitié, mais tenez +ferme! et nous allons voir un peu à jouer le jeu qu'il conseille.</p> + +<p>—Hé bien! hé bien! disait cependant au-dehors la voix frêle et flûtée +du colonel Bozzo, vous me laissez prendre froid et je suis capable d'y +gagner la coqueluche.</p> + +<p>—C'est donc bien vous, papa? repartit Lecoq; du diable si on avait +l'idée de vous attendre! il est plus de minuit, et vous vous couchez +toujours avec les poules.</p> + +<p>—Je suis allé te chercher chez toi, dit le vieillard, au moment où la +seconde porte tournait sur ses gonds, mais j'ai trouvé nez de bois, et +comme j'avais besoin de causer affaires, je suis venu te relancer +jusqu'ici.</p> + +<p>Lecoq s'effaça pour livrer passage. Ce fut en vérité un spectre qui +entra: quelque chose de si tremblant et de si cassé qu'on eût dit le +squelette même de la caducité, grelottant sous les plis à demi vides de +la douillette ouatée.</p> + +<p>Cela faisait pitié, mais c'était drôle à cause des efforts qu'essayait +le spectre pour paraître ingambe et guilleret.</p> + +<p>Mais cela était terrible aussi, car Portai-Girard baissa les yeux en +serrant le manche de son couteau.</p> + +<p>Il y avait au milieu de ce visage hâve et couleur de terre deux +prunelles qui roulaient étrangement, laissant sourdre par intervalles +des rayons verts comme ceux qui passent entre les paupières demi-closes +des chats.</p> + +<p>D'un seul regard, le fantôme avait vu et traduit le geste du docteur en +droit. À cette sorte d'escrime, il n'avait jamais trouvé son maître, et +avant même d'avoir franchi le seuil, il dit:</p> + +<p>—Cette grosse coquine de Lampion n'est donc pas encore montée, hé?</p> + +<p>Ces mots, prononcés avec la mauvaise humeur d'un enfant maussade, +étaient le résultat d'un calcul précis.</p> + +<p>Ces mots lui sauvèrent la vie comme aurait pu faire la plus vigoureuse +et la plus adroite de toutes les parades.</p> + +<p>En effet, Portai-Girard, poussé par l'excès même de sa terreur, allait +l'abattre d'un seul coup.</p> + +<p>Au lieu de cela, il retira sa main vide et dit d'un air bourru:</p> + +<p>—Salut, père! vous avez donc averti en bas?</p> + +<p>Les deux autres se levèrent disant comme lui:</p> + +<p>—Salut, père!</p> + +<p>Le colonel eut son sourire de casse-noisette agréable, et entra appuyé +sur l'épaule de Lecoq.</p> + +<p>Vous eussiez cherché en vain sur ses traits l'ombre d'une inquiétude. +Chez lui, tout restait toujours en dedans.</p> + +<p>—Bonsoir, bonsoir; mes mignons bien-aimés, dit-il en leur adressant à +chacun le même signe de caresse paternelle; j'ai eu ma grosse fièvre ce +soir, cent dix pulsations, Samuel, ma chatte! Mais il ne faut pas +s'écouter; si je restais tranquille, je m'engourdirais. Quand je suis +arrivé en bas, l'estaminet était déjà fermé; j'ai fait toc-toc à la +fenêtre de la cuisine, et Lampion a voulu m'ouvrir, mais je lui ai dit: +«Bobonne, je crois que tu as du monde, quoiqu'on n'entende rien; je vais +à l'entresol; monte-moi de la limonade à l'anis, car j'étrangle de +soif...»</p> + +<p>Il s'interrompit pour ajouter du ton le plus naturel:</p> + +<p>—Timbre donc, l'Amitié, cette Lampion va me laisser étouffer.</p> + +<p>Lecoq toucha le timbre, mais il pensa:</p> + +<p>—Le vieux drôle nous a roulés encore une fois. Lampion n'était pas +prévenue.</p> + +<p>—Ah! mes pauvres bibis, soupira le colonel en se laissant tomber dans +le siège que Samuel et le prince lui avancèrent, ne devenez jamais si +vieux que moi! C'est honteux de mourir ainsi par petits morceaux! Je +suis bien content de te voir, Portai; j'ai justement une contrariété de +chicane qui m'a agacé les nerfs au moment où j'allais me mettre au lit, +en quittant cette bonne marquise. Elle ne veut pas en démordre, vous +savez? Elle ne consentira jamais à laisser partir les deux enfants sans +qu'ils soient bel et bien mariés. La morale, la religion... enfin, vous +comprenez, je lui ai promis tout ce qu'elle a voulu. On les mariera, et +je vous invite à la noce. Mais chut! voici Lampion, nous allons recauser +de tout cela.</p> + +<p>La face rubiconde de la dame de comptoir parut, en effet, à la porte +entrebâillée.</p> + +<p>Elle ne vit rien, selon la coutume, sinon cinq voiles noirs sur autant +de visages.</p> + +<p>—On a appelé? dit-elle.</p> + +<p>—Ne m'apportes-tu pas ma limonade à l'anis? demanda le colonel, qui +souriait narquoisement.</p> + +<p>La grosse femme répéta d'un air idiot:</p> + +<p>—Votre limonade à l'anis?</p> + +<p>—Sac à l'absinthe! s'écria le colonel, feignant une colère soudaine, je +te mettrai à pied, tu bois trop, l'eau-de-vie te sort par les yeux! +Va-t'en, je ne veux rien de toi, je n'ai plus soif. Que personne ne +bouge en bas! <i>Il fait jour</i>, à nouvel ordre.</p> + +<p>La grosse femme s'enfuit.</p> + +<p>Il n'y avait personne désormais dans le Confessionnal pour ne point +comprendre la ruse du vieillard, qui venait d'élever une muraille solide +entre lui et toute tentative de violence.</p> + +<p>Le colonel, du reste, ne se gêna pas pour triompher ouvertement. Il se +frotta les mains en regardant Lecoq, qui lui adressa un sourire de +flatterie.</p> + +<p>Les trois autres, malgré leurs efforts, ne réussissaient point à +dissimuler leur embarras.</p> + +<p>—Eh bien! oui! eh bien! oui! reprit le colonel après un silence, vous +avez deviné juste, mes trésors; j'ai eu un petit peu défiance de vous, +dans le premier moment, parce qu'on serait très bien ici pour assassiner +le vieux père. Certes, personne ne viendrait chercher au fond de ce +bouge les quelques gouttes de sang refroidi qui se trouvent peut-être +encore dans les veines du colonel Bozzo-Corona. J'ai eu tort d'avoir +peur, je vous connais, vous me défendriez tous au péril de votre vie; +mais je ne me repens pas du petit tour que je vous ai joué, parce que +cela entretient la main. Il n'est jamais mauvais d'avoir peur quand la +peur n'empêche pas de combattre.</p> + +<p>Je disais donc, poursuivit-il en changeant de ton, que je comptais +trouver l'Amitié tout seul et causer avec lui de notre situation, car +les choses s'embrouillent, voyez-vous, mes chéris. Je ne me souviens +plus très bien de l'histoire de ce Cadmus, roi de Thèbes, qui tua un +dragon dont les dents piquées en terre produisaient d'autres monstres, +comme les glands font pousser des chênes, mais il nous arrive quelque +chose de semblable. Chaque fois que nous tuons un ennemi, trois ou +quatre ennemis nouveaux surgissent; cela me donne du tintouin, je pense, +je rêvasse, je me creuse la cervelle et ma pauvre santé s'en ressent.</p> + +<p>Il avait courbé sa tête sur sa poitrine et ses pouces tournaient +lentement.</p> + +<p>—Et mes locataires qui s'en mêlent! s'écria-t-il tout à coup avec un +vif sentiment de colère; tire-moi de là, Portai, si tu veux que nous +restions bons amis. Tu vas me dire que ce sont des misères? Il n'y a pas +de misères dans une maison bien tenue, et je suis sûr que cette +histoire-là va me coûter encore dans les trois ou quatre cents francs.</p> + +<p>Il parlait désormais d'un ton saccadé, avec une extrême volubilité. On +pouvait voir que le sujet l'intéressait puissamment et qu'il ne jouait +plus la comédie. Les regards curieux de ses compagnons étaient fixés sur +lui.</p> + +<p>—Y a-t-il une loi? continua-t-il en frappant contre le bras de son +fauteuil sa main qui rendit un bruit sec; la loi est-elle la même pour +tout le monde? et parce qu'on a le malheur d'avoir fait sa pelote, +doit-on être à la merci du premier va-nu-pieds qui monte sur les toits +pour crier contre les riches et contre les propriétaires? Voilà le fait: +j'ai acheté la maison voisine de mon hôtel, et, entre parenthèses, je +l'ai payée trop cher; mon notaire est un filou que nous réglerons un +jour ou l'autre, il en vaut la peine. Au cinquième étage de cette +maison, il y a un ménage d'employés, mauvaise engeance, toujours en +retard pour leur loyer et en avance pour demander des réparations. Ce +soir, à l'instant où j'allais me coucher, j'ai reçu une lettre de la +femme, qui dépense au moins six mille francs pour sa toilette avec les +cent louis d'appointements de son mari. Ah! le siècle va bien! et ceux +qui sont jeunes en verront de drôles! Ce que je veux savoir, c'est si je +suis forcé de remettre à neuf le fourneau que ces gens-là ont brûlé à +force d'y cuisiner toute sorte de friandises.</p> + +<p>—Le fourneau est-il d'attache? demanda le docteur en droit.</p> + +<p>—Sangodémi! s'écria le colonel, jamais il ne répondrait oui ou non du +premier coup! Il y a toujours des si, toujours des mais! La raison dit +cependant que dans un logement de six cents francs, on ne doit pas faire +pour mille écus de cuisine! Les fourneaux sont en rapport avec le taux +de la location, quand le diable y serait! Mais laissons cela, tu me +donnerais tort, et je veux avoir raison; je plaiderai, et j'ai bien +assez d'aisance, n'est-ce pas, pour flanquer mon locataire sur la paille +avec les frais de procédure! moi, d'abord, l'injustice me met hors des +gonds.</p> + +<p>Ses paupières baissées battirent, pendant qu'il faisait effort pour +reprendre son calme. Autour de lui, personne ne parlait plus.</p> + +<p>Il reprit en baissant la voix comme s'il avait eu honte de son émotion:</p> + +<p>—Les personnes trop vieilles sont comme les enfants, elles s'imaginent +toujours que leurs amis font attention à ce qui les intéresse.</p> + +<p>Il eut un petit rire court et sec, puis il reprit d'un ton dégagé:</p> + +<p>—Excusez-moi, bijoux, nous allons parler de vos propres affaires. Nous +allons en parler pour la dernière fois, moi du moins, car aussitôt que +je vous aurai tirés du guêpier où le diable vous a mis, je donnerai ma +démission, cette fois, irrévocablement. N'essayez pas d'aller contre +cela, ce serait inutile...</p> + +<p>«Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec mélancolie, mes heures sont comptées. +Mes chéris, si je ne consulte plus notre bon Samuel, c'est que je n'ai +plus besoin de lui pour connaître mon sort.</p> + +<p>«Allons! vous voilà tout attristés! Mais soyez tranquilles: je laisserai +derrière moi quelque chose qui vous consolera.</p> + +<p>«L'arme invisible est une jolie machinette, et d'ailleurs nous n'avions +pas le choix pour ce bon Remy d'Arx; les autres armes ne pouvaient rien +contre lui; mais l'arme invisible comme tout ce qui est de ce monde a +ses inconvénients et ses défauts: elle ne tue pas raide comme un coup de +couteau piqué en plein cœur. Remy d'Arx a traîné deux jours, et c'est +beaucoup trop. Ce qui s'est passé pendant ces deux jours, je crois le +savoir, mais il se peut que j'ignore encore quelque chose.</p> + +<p>«Voyons, trésors, voulez-vous être bien gentils, et m'obéir encore une +fois aveuglément?</p> + +<p>Il n'y eut qu'une seule voix pour répondre:</p> + +<p>—Nous vous obéirons toujours aveuglément.</p> + +<p>Les yeux vitreux du maître eurent cet éclat bizarre que nous avons déjà +dépeint tant de fois.</p> + +<p>—C'est une idée que j'ai, reprit-il, je la trouve charmante, mais il +suffirait d'un faux mouvement, d'une maladresse grosse comme le doigt, +pour me la gâter de fond en comble! C'est pourquoi je vous demande de +rester complètement passifs. Je dis: complètement.</p> + +<p>«Vous savez, avant de s'éteindre, on dit que les lampes jettent une +flamme plus brillante. J'ai vraiment eu un grain de génie ce soir.</p> + +<p>«Cela m'est venu par l'insistance même que cette bonne marquise mettait +à exiger le mariage préalable de nos deux jeunes gens.</p> + +<p>«Étant donné cette nécessité absolue où la connaissance qu'ils ont de +notre secret nous place vis-à-vis d'eux, ma première idée de les faire +disparaître dans une tentative d'évasion était simple comme bonjour.</p> + +<p>«Mais voici qu'il y a maintenant sous jeu cette bonne femme, la veuve +Samayoux, qui en sait plus long que je ne voudrais. Notre ami Lecoq n'a +pas entendu, ce soir, tout ce qui s'est dit entre elle et M<sup>lle</sup> de +Villanove. Elle joue serré, la chère enfant! Prenons garde à elle.</p> + +<p>«Il y a, en outre, le marchef qui a refusé tout net d'aller prendre le +vert dans nos pâturages de Sartène.</p> + +<p>«Il y a enfin un certain Germain, le vieux domestique de Remy d'Arx, qui +ne l'a pas abandonné un seul instant pendant son agonie. Ah! mais cela +fait bien du monde, dites donc?</p> + +<p>«La noce aura lieu, mes mignons, elle aura lieu chez moi; la cérémonie +religieuse, bien entendu, car je ne peux pas procurer aux deux fiancés +la bénédiction de monsieur le maire... Commencez-vous à me comprendre?</p> + +<p>Il s'était redressé dans son fauteuil, et sa respiration devenait +haletante.</p> + +<p>Le Dr Samuel fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais il l'écarta +du geste.</p> + +<p>—Je me vois finir, dit-il, en se retenant des deux mains au bras de son +fauteuil; je n'ai aucune illusion et je pourrais faire le compte exact +des heures qui me restent, ce ne sera pas encore pour cette nuit. Je +vous promets d'ailleurs de vous avertir; soyez tranquilles, je serai de +la noce.</p> + +<p>Il ajouta avec un sourire véritablement diabolique:</p> + +<p>—M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans en sera aussi pour me remercier d'avoir +accompli ma promesse; nous y inviterons également la veuve Samayoux, +notre bon serviteur le marchef, et même le vieux Germain, domestique de +Remy d'Arx..., et vous y viendrez vous-mêmes, mes enfants, pour voir +votre maître expirant gagner sa dernière bataille!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXII" id="XXII"></a><a href="#Table">XXII</a></h2> + +<h3>Maman Léo entre en campagne</h3> + + +<p>Il était environ deux heures de nuit quand ce prodigieux comédien, le +colonel Bozzo-Corona, sortit sain et sauf du coupe-gorge où il s'était +engagé avec une intrépidité si hasardeuse.</p> + +<p>Certes, on ne peut pas dire qu'il réussissait à tromper ses compagnons, +mais entre gens qui se livrent la bataille de la vie, il ne s'agit pas +toujours de se tromper mutuellement; il est vrai de dire même que les +cas où l'on parvient à tromper dans toute la rigueur du mot sont assez +rares: les habiles dédaignent ce but, juché trop haut; toute leur +ambition est d'imposer le rôle effronté qu'ils ont choisi à leurs amis +comme à leurs ennemis.</p> + +<p>Ne connaissons-nous pas, dans d'autres sphères et très loin des +ténébreux ateliers où les Habits Noirs travaillent, nombre de probités +avérées appartenant à d'illustres escrocs? quantité de vaillances dites +notoires, mais masquant la colique des trembleurs émérites? et jusqu'à +des talents même, ce qui semble impossible, des talents très adulés, +très tapageurs, très exigeants, qui crèveraient comme des vessies +gonflées de vent si la critique complice ne se promenait pas l'arme au +bras devant la porte de leur salle à manger?</p> + +<p>Tous ceux-là ont le don ou la force de se cramponner à la place qu'ils +ont conquise, de manière ou d'autre, avec de l'argent, avec de l'amour, +avec de la ruse, avec de la cuisine ou tout uniment par hasard.</p> + +<p>Ils ne trompent ni vous, ni moi, ni personne, mais pour ne pas faire +monter trop de rouge au front des naïfs et par pure décence, ils +continuent de jouer la comédie qui fit leur succès.</p> + +<p>Ainsi en était-il du colonel Bozzo-Corona vis-à-vis de ceux qui le +haïssaient mortellement et pourtant qui lui obéissaient en esclaves.</p> + +<p>Sa main était sur eux, sa main tremblante, mais si lourde! La diplomatie +qu'il employait à leur égard, usée jusqu'à la corde, était, comme toutes +les diplomaties du reste, une simple mise en scène destinée à pallier le +fait brutal.</p> + +<p>À savoir, la force de l'un et la faiblesse des autres.</p> + +<p>Il y avait cependant un atome de vérité parmi cet amas de vieux +mensonges qui avaient tant et tant servi.</p> + +<p>Le colonel avait été sincère en parlant du chagrin que lui causait la +réparation de fourneau demandée par son locataire.</p> + +<p>Cela est si vrai qu'au lieu de prendre avec lui, comme d'habitude, +Lecoq, son inséparable, il avait fait monter Portai-Girard dans son +coupé.</p> + +<p>Il y a loin du boulevard des Filles-du-Calvaire à la rue Thérèse.</p> + +<p>Pendant tout le temps que dura le voyage, le colonel Bozzo, parlant avec +une animation extraordinaire, traita la question du fourneau, se faisant +expliquer plutôt dix fois qu'une la théorie des immeubles par +destination et taxant d'absurdité la loi qu'on n'avait pas faite à sa +fantaisie.</p> + +<p>—Si j'étais plus jeune, dit-il, je serais capable, moi, de faire des +barricades contre une énormité pareille! Je ne suis pas maître de cela, +l'injustice m'exaspère! Comment! pour un misérable loyer de 600 francs, +cent écus de dépense! le législateur n'a jamais eu d'autre but que de +caresser le prolétariat, c'est évident.</p> + +<p>Ce fut seulement aux environs du Palais-Royal que, son caractère +sarcastique reprenant le dessus, il dit en frappant sur le genou de +Portai:</p> + +<p>—Figure-toi que quand je suis entré tout à l'heure là-bas, à +l'entresol, tu avais ta main sous ton gilet, il m'a passé une idée +ridicule. Ah! dame, je n'ai plus la cervelle bien solide, et si j'ai +fait semblant d'avoir prévenu Lampion...</p> + +<p>—C'est donc que vous aviez défiance de moi! interrompit Portai d'un ton +pénétré.</p> + +<p>—C'est idiot! dit le colonel. Tu n'aurais pas eu besoin d'un couteau, +il eût suffi d'une chiquenaude.</p> + +<p>En ce moment le coupé s'arrêta et le cocher demanda la porte.</p> + +<p>—À te revoir, ma brebis, reprit le colonel, et merci de tes bons +conseils. La noce dont je vous ai parlé aura lieu plus tôt que vous ne +croyez, car je n'ai plus le temps de traiter mes affaires à long terme. +Je n'ai jamais rien imaginé de si curieux; tu sais, ce sera mon +chef-d'œuvre. Vous recevrez des invitations.</p> + +<p>Son domestique le prit sur le marchepied et l'emporta comme un enfant.</p> + +<p>—Encore un mot, dit-il avant de passer la porte cochère, si tu trouves +un biais pour le fourneau, viens me voir. C'est une question de +principe; je ne regarderais pas à une centaine de louis pour souffler +ces 300 francs-là à mon scélérat de locataire.</p> + +<p>La porte cochère se referma et le docteur en droit descendit la rue la +tête basse.</p> + +<p>Vers le même moment, dans cette ruelle tortueuse qui conduisait de la +Galiotte au faubourg du Temple et qu'on appelait le chemin des Amoureux, +trois hommes allaient, la tête basse aussi, et les mains derrière le +dos. Vous eussiez dit des joueurs décavés, tant leur contenance était +morne.</p> + +<p>On eût pu les suivre pendant plus de cent pas sans surprendre deux +paroles échangées.</p> + +<p>—Je vais me coucher, dit enfin Lecoq, qui s'arrêta tout à coup. +Voulez-vous un conseil? faites les morts et ne bougez plus!</p> + +<p>—Savais-tu qu'il devait venir, l'Amitié? demanda M. de Saint-Louis d'un +ton plaintif.</p> + +<p>—Es-tu avec lui? demanda en même temps Samuel.</p> + +<p>—Je ne savais rien, répondit Lecoq, mais quand il s'agit de papa, je +m'attends à tout.</p> + +<p>—Penses-tu qu'il nous ait devinés? demanda encore le prince.</p> + +<p>Lecoq eut son gros rire.</p> + +<p>—Il n'a rien deviné ce soir, répliqua-t-il, parce qu'il savait tout +d'avance, et c'est ce qui vous sauve, mes bien bons. Il n'a pas plus de +raison pour vous supprimer aujourd'hui qu'il n'en avait hier.</p> + +<p>—Quand le diable y serait, s'écria Samuel en frappant du pied, c'est un +cadavre ambulant, il n'a plus que le souffle!</p> + +<p>—N'a-t-il plus que le souffle? murmura Lecoq. La première fois que je +le vis, c'était en Corse, dans les souterrains du monastère de la Merci. +Écoutez cette histoire-là, elle est drôle. Il y avait révolte, car il y +a toujours eu révolte chez nous; on avait garrotté le Père, qui était +déjà vieux comme Hérode, et les Maîtres jouaient aux cartes pour savoir +qui le poignarderait. Le sort tomba au médecin, un habile homme, comme +toi, Samuel, et le médecin dit:</p> + +<p>—À quoi bon frapper un agonisant? Laissez-le garrotté sur sa paille et +je vous garantis que demain matin, il n'y aura plus personne.</p> + +<p>On le crut, et, par le fait, sa prédiction se réalisa: le lendemain +matin, il n'y avait plus personne sur la paille. L'agonisant avait brisé +ses liens et s'était échappé par le trou de la serrure.</p> + +<p>Et pendant que les sept Maîtres étaient là, s'étonnant d'une aventure si +bizarre, il y eut un grand fracas à la porte, quelque chose comme un feu +de peloton.</p> + +<p>Et les sept Maîtres ne s'étonnèrent plus, à moins qu'on ne s'étonne +encore dans l'autre monde.</p> + +<p>—On les avait assassinés! balbutia M. de Saint-Louis.</p> + +<p>—Tous les sept! ajouta Samuel.</p> + +<p>—Il y a juste trente-cinq ans de cela, reprit Lecoq; qui sait si dans +trente-cinq autres années le Maître ne continuera pas d'agoniser? Qui +vivra verra; je vous souhaite une bonne nuit.</p> + +<p>Plus d'une heure avant le jour, maman Léo sauta hors de son lit et +alluma sa chandelle. Elle avait passé toute sa nuit à se tourner et à se +retourner entre ses draps, dormant quelques minutes d'un sommeil +fiévreux et plein de rêves; puis s'éveillant en sursaut, la poitrine +oppressée par une indicible terreur.</p> + +<p>Elle voyait toujours la même chose dès que ses yeux se fermaient; son +bien-aimé Maurice aux prises avec les Habits Noirs, c'est-à-dire un +pauvre beau jeune homme sans armes, entouré de démons qui brandissaient +des poignards.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout ça, dit-elle en commençant sa toilette, qui n'était +jamais bien longue; quand on rêve, la peur vous prend, et il n'y a pas +de mal; mais dès qu'on est éveillé, défense de trembler: Il s'agit +d'avoir des idées, et des bonnes; de se manier en double et de ne pas +aller comme une corneille qui abat les noix!</p> + +<p>Par prévision des démarches qu'elle allait être obligée de faire dans +cette journée solennelle, maman Léo chercha parmi ses nippes ce qu'il y +avait de plus décent et de moins voyant.</p> + +<p>À cet égard, le choix n'était pas très grand, car la veuve de Jean-Paul +Samayoux avait un goût terrible. En musique, elle aimait la grosse +caisse et le fifre; en fait de couleurs, elle adorait ces mariages +hardis qui fiancent l'écarlate au vert tendre et le jaune d'or au bleu +de Prusse.</p> + +<p>Elle parvint pourtant à se composer un costume de coupe à peu près +raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas +convier les gamins des divers quartiers de Paris à lui faire dans la rue +une escorte triomphale.</p> + +<p>Quand elle eut regardé dans son miroir cassé l'ensemble de cette +toilette sévère, elle se dit avec complaisance:</p> + +<p>—Ça n'avantage pas une femme jeune encore, mais ça lui fiche l'air +d'une ouvreuse des grands théâtres ou de la dame d'un président!</p> + +<p>Il y avait sous son lit une boîte de sapin assez épaisse et cerclée de +fer qu'elle retira pour l'ouvrir à l'aide d'une petite clef pendue à son +cou.</p> + +<p>Cette boîte contenait à la fois les archives et la fortune de M<sup>me</sup> veuve +Samayoux, première dompteuse des capitales de l'Europe. Il lui arrivait +assez souvent d'en étaler le contenu sur son lit à ses heures de +loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment à +feuilleter les pages de leur passé.</p> + +<p>Maman Léo se croyait de bonne foi une personne célèbre, et peut-être ne +se trompait-elle pas tout à fait. Aux Loges, à la fête de Saint-Cloud et +à la foire au pain d'épices, peu de réputations pouvaient contrebalancer +la sienne.</p> + +<p>Vous souvenez-vous que nous la comparâmes une fois à la Sémiramis du +Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de +ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman Léo, moins +bien placée pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-maréchaux, +avait une douzaine de miniatures à quinze francs auxquelles la boîte de +sapin servait de galerie.</p> + +<p>Pour donner une idée de la bonté de son cœur, nous dirons que le +portrait de feu Samayoux était là comme les autres et avait le plus beau +cadre.</p> + +<p>Celui de maman Léo elle-même ne manquait point à la collection, mais il +était sur une affiche enluminée que la dompteuse ne dépliait jamais sans +un sentiment mélangé de fierté et de mélancolie.</p> + +<p>—On ne peut pas être et avoir été, se disait-elle en regardant +l'estampe qui la montrait à elle-même dans un maillot collant couleur +orange et entourée de ses bêtes féroces, lesquelles semblaient admirer +sa pose à la fois gracieuse et intrépide.</p> + +<p>Sous l'affiche se trouvait un brevet d'armes, délivré, par galanterie +peut-être, à Léocadie, «l'amour des braves», par les maîtres et prévôts +de la ville de Strasbourg.</p> + +<p>Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses chargées d'une +écriture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des +poésies fugitives de la dompteuse.</p> + +<p>Vous eussiez retrouvé là l'ode si vigoureusement imprégnée de +sensibilité que M<sup>me</sup> Samayoux, en s'accompagnant sur la guitare, avait +chantée à Maurice, le soir de leur première entrevue.</p> + +<p>Ce fut celle-là que son regard chercha d'abord, et ses yeux se +mouillèrent pendant qu'elle lisait cette strophe exprimant si bien les +angoisses de sa pauvre âme:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Ah! puissent mes bêtes féroces un jour me dévorer</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Plutôt que de continuer dans un pareil supplice;</i><br /></span> +<span class="i0"><i>On ne souffre pas longtemps à être mangé,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Et c'est pour toujours que mon bourreau est Maurice!</i><br /></span> +</div></div> + +<p>—C'est fini ces bêtises-là, murmura-t-elle, et c'est remplacé chez moi +par le cœur d'une mère!</p> + +<p>Sous la poésie enfin et tout au fond de la boîte, il y avait un paquet +ficelé, composé de titres de rentes et de quelques autres bonnes +valeurs.</p> + +<p>Maman Léo prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le +coffre et le replaça sous le lit, après l'avoir fermé.</p> + +<p>—Ça, pensa-t-elle tout haut d'un air triste mais résolu, je croyais +bien que c'était le repos de mes vieux jours, mais ça va sauter comme un +cabri sans faire ni une ni deux. Pour évader un quelqu'un, il faut de +l'argent, c'est connu, afin de séduire les diverses racailles qui font +dans la prison le métier de mes gardiens à la ménagerie. Il est +peut-être bien tard pour recommencer sa fortune à l'âge que j'ai... +Allons! c'est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on +mourra dans la misère, voilà tout! Il y en a eu bien d'autres, et mon +garçon sera sauvé.</p> + +<p>Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint +frapper à la porte de la baraque.</p> + +<p>Échalot, probablement, n'avait pas dormi plus qu'elle, car il répondit +au premier appel.</p> + +<p>Le jour venait. Maman Léo se chargea de garder Saladin pendant +qu'Échalot allait chercher le café au lait dans une de ces crémeries qui +avoisinent les halles et qui ne ferment jamais.</p> + +<p>On déjeuna. Échalot et sa patronne étaient émus tous les deux comme le +matin d'une bataille, mais cela ne leur ôtait point l'appétit.</p> + +<p>—Voilà l'ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu'alors avait +mangé sans parler, on va fermer la boutique.</p> + +<p>—Mais, objecta Échalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir...</p> + +<p>—Qu'ils aillent au diable voir si j'y suis! je me moque de tout, moi, +vois-tu? Tu sais mon idée, il n'y a plus rien autre dans ma tête... J'en +ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du +dévouement et ça suffira.</p> + +<p>—S'il ne faut que risquer son existence..., commença Échalot.</p> + +<p>—La paix! Il ne s'agit pas de jouer des mains, mais de traiter des +affaires délicates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibecière et me +suivre partout comme un chien.</p> + +<p>—Et bien content, encore! dit Échalot; mais il y a le lion qui n'a pas +passé une bonne nuit...</p> + +<p>—Il peut crever s'il veut, et la baraque brûler! et le ciel tomber! +Plie tes bagages, nous allons partir en guerre!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a><a href="#Table">XXIII</a></h2> + +<h3>Le Rendez-vous de la Force</h3> + + +<p>Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les +larges voies s'inondent d'air et de lumière. Il a coûté, dit-on, ce +Paris, beaucoup trop d'argent, mais la santé publique vaut bien la peine +de n'être point marchandée.</p> + +<p>Je lui reprocherais plutôt, à cette ville blanche et nouvelle, d'avoir +dissipé en passant tout un trésor de souvenirs.</p> + +<p>Sans nier la beauté un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne +sauraient être habités que par des riches, je songe malgré moi à cet +autre Paris, moins esclave du cordeau, où les palais n'avaient pas honte +de se laisser approcher par les masures.</p> + +<p>C'était le Paris historique, celui-là, dont chaque maison racontait une +légende; et tenez! là-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel +les embellissements Haussmann ont sauté pour arriver plus vite aux +points stratégiques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore +tel écheveau de rues à la fois populaires et nobles dont le seul aspect +vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor.</p> + +<p>Je me rappelle la mansarde où fut écrit mon premier livre: c'était en +1840, hélas! De ma fenêtre, donnant sur les derrières de la rue Pavée, +je voyais les croisées de M<sup>me</sup> de Sévigné, à l'hôtel Carnavalet, ce bijou +de pierre qui n'échappera pas à l'épidémie des restaurations +municipales; je voyais, dis-je, le logis de l'adorée marquise par dessus +le roulage qui remplaçait la maison de Charles de Lorraine où fut le +berceau des Guise.</p> + +<p>Je voyais aussi le grand hôtel de Lamoignon, bâti par Charles IX pour le +duc d'Angoulême, fils de Marie Touchet, celui-là même dont Tallemant des +Réaux, le roi des bonnes langues, disait: «Il aurait été le plus grand +homme de son siècle s'il eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu +lui avait donnée.»</p> + +<p>Quand ses gens lui demandaient leurs gages, il répondait: «Marauds, ne +voyez-vous point ces quatre rues qui aboutissent à l'hôtel d'Angoulême? +Vous êtes en bon lieu, profitez des passants.»</p> + +<p>Ce fut pourtant dans la chambre à coucher de ce brillant coquin que +naquit l'austère avocat de Louis XVI, M. de Malesherbes.</p> + +<p>Je voyais enfin les pignons confus, bizarrement pittoresques et toujours +charmants malgré leur destination lugubre, de ces deux palais jumeaux, +l'hôtel de Caumont et l'hôtel de Brienne, qui étaient devenus prison +après avoir abrité tant d'élégances et tant de joies.</p> + +<p>J'étais voisin de la Force, et ceci n'est pas tout à fait une digression +oiseuse, car c'est à la Force que nous allons retrouver un de nos +meilleurs amis, le lieutenant Maurice Pagès.</p> + +<p>La barre qui me servait de balcon dominait les deux seigneuriales +demeures qui, depuis l'an 1780, remplaçaient le Fort-l'Évêque et le +Petit-Châtelet. Par-dessus le préau, dit la cour de Vit-au-Lait, parce +qu'elle était jadis habitée seulement par les détenus condamnés <i>pour +n'avoir point payé les mois de nourrices de leurs enfants,</i> j'apercevais +le profil des trois grands salons où le père de M. le duc de Lauzun +donnait à danser, ainsi que l'œil-de-bœuf de l'hôtel de Brienne qui, +par une matinée de septembre, montra pour la dernière fois le soleil des +vivants à la malheureuse princesse de Lamballe.</p> + +<p>Immédiatement au-dessous de ma lucarne était un mur tout neuf et qui +semblait ne servir à rien.</p> + +<p>On l'avait bâti à la suite de plusieurs évasions hardies qui avaient eu +lieu par les jardins de la maison même que j'habitais et dont une aile +en pavillon touchait les clôtures de la Petite-Force.</p> + +<p>Un instant, les évasions avaient été fréquentes au point de tenir tout +le quartier en éveil, et les loyers des étages inférieurs de ma maison +en étaient tombés à vil prix.</p> + +<p>Le mur neuf n'avait cependant fermé qu'une route. On s'évadait +maintenant d'un autre côté.</p> + +<p>Pour empêcher ce jeu, il fallut démolir la Force.</p> + +<p>C'était le lendemain de notre visite à cette autre prison, +l'établissement du Dr Samuel. Il pouvait être neuf heures du matin.</p> + +<p>Le temps continuait d'être sombre et froid; la neige foulée couvrait les +pavés comme un mastic brunâtre.</p> + +<p>Dans la paisible rue du Roi-de-Sicile, qui était alors le meilleur +chemin pour descendre de la place Royale à l'hôtel de ville, de rares +passants allaient et venaient.</p> + +<p>Le factionnaire de la porte basse de la Force, empaqueté dans son +manteau gris, battait la semelle au fond de sa guérite.</p> + +<p>Cette porte basse, qui s'ouvrait rue du Roi-de-Sicile, commençait la +série des numéros pairs; l'entrée principale était au n° 22 de la rue +Pavée.</p> + +<p>À l'angle des deux voies, du côté de la rue Saint-Antoine, il y avait +une buvette borgne qui s'était donné bonnement pour enseigne le nom même +de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fenêtres, masquées de +cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: <i>Au Rendez-vous de +la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs.</i></p> + +<p>Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'intérieur de la buvette, +excepté celui de la croisée qui se rapprochait le plus du coin de la +maison et d'où il était possible d'apercevoir à la fois la porte basse +de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pavée.</p> + +<p>Là, derrière le rideau relevé en angle, on pouvait distinguer, à travers +le carreau troublé, la tête pâle et triste d'un très jeune garçon, +coiffé d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif.</p> + +<p>Ce jeune garçon avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en +semaine, mais sa figure délicate et d'une blancheur maladive contrastait +avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste.</p> + +<p>Il était, en vérité, trop beau; aussi le petit homme replet qui +répondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de +la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent +avait demandé:</p> + +<p>—Le travail ne vous a pas fait du tort à votre peau, jeune homme. Si +nous avions encore des détenus politiques ici près, je saurais quel +martel vous avez en tête. Il en venait assez de votre poil, dans le +temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir logé dans des boîtes où il +y a du coton.</p> + +<p>—Je sors de l'hôpital, répondit l'adolescent avec calme.</p> + +<p>Sa voix était douce, mais grave.</p> + +<p>Lheureux essuya le coin de la table et grommela:</p> + +<p>—Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de même! L'adolescent ajouta +en soutenant le regard curieux du cabaretier:</p> + +<p>—Et j'ai bien peur d'être obligé d'y rentrer.</p> + +<p>—À l'hôpital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais fréquenté. +Les bons vivants comme moi ne vont à l'Hôtel-Dieu que pour leur dernier +coup de sang. Voilà des vrais tempéraments! Buvez votre vin pendant +qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que +nous avons, pas de risque que les chalands vous dérangent avant midi.</p> + +<p>Lheureux eut un sourire malin et s'en alla à ses affaires.</p> + +<p>Notre jeune garçon voulut suivre son conseil et trempa ses lèvres +blêmies dans le vin; mais son visage prit une expression de dégoût, et +le verre plein fut reposé sur la table.</p> + +<p>Son regard, qui exprimait à la fois une résolution très arrêtée et une +amère souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu à la muraille.</p> + +<p>Le coucou marquait neuf heures et un quart.</p> + +<p>Les yeux de l'adolescent se reportèrent vers le dehors, interrogeant +tantôt l'une, tantôt l'autre des deux rues.</p> + +<p>—Ça ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph +Lheureux, qui se chauffait au poêle dans la salle voisine.</p> + +<p>—À quelle heure, dit le jeune homme au lieu de répondre, commence-t-on +à entrer pour voir les détenus?</p> + +<p>—Ça dépend, répliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour +les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous là pour un +banqueroutier?</p> + +<p>—Non, j'attends ma mère qui est allée au palais chercher le permis du +juge d'instruction.</p> + +<p>—Alors c'est un prévenu? Ça dépend encore de ceci, de cela, et puis de +la coupe des cheveux. J'ai idée que votre maman ne doit pas être une +comtesse, jeune homme, dites donc?</p> + +<p>—Ma mère est maîtresse d'une ménagerie.</p> + +<p>—Bon état! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches, +farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de +pierres! Reste à savoir quelle est la position sociale du prévenu.</p> + +<p>Le jeune garçon ouvrait la bouche pour répondre, mais tout à coup un +rouge vif remplaça la pâleur de ses joues, et il bondit sur ses pieds.</p> + +<p>—Bigre! fit le père Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je +croyais!</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pièce +de cinq francs sur la table et s'élança vers la porte.</p> + +<p>Une voiture venait de s'arrêter, rue Pavée, devant l'entrée principale +de la Force.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a><a href="#Table">XXIV</a></h2> + +<h3>La Force</h3> + + +<p>Le père Lheureux s'installa à la place encore chaude du jeune garçon et +s'accouda tranquillement sur l'appui de la croisée.</p> + +<p>—Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premières loges. Paraît qu'il ne +s'inquiète pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend +là-bas, j'aurais juré que ce garçonnet-là était un beau brin de minette!</p> + +<p>La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait +pencher le fiacre comme un navire qui reçoit un grain dans ses hautes +voiles.</p> + +<p>Après elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout à fait +débonnaire, sortit du fiacre. Il était vêtu de bon drap brun et +paraissait mal à l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban +attaché avec des courroies comme une gibecière pendait à son cou.</p> + +<p>—Comment! comment! pensa le père Lheureux, c'est ce colosse de femme +qui a pondu un enfant si mièvre!</p> + +<p>À cet instant même, le jeune garçon aborda sa maman, qui fit un pas en +arrière et parut le regarder avec une véritable stupéfaction.</p> + +<p>Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le +seuil de la porte, après avoir parlé tout bas à l'homme porteur du +cabas, qui s'éloigna aussitôt à grandes enjambées dans la direction de +la rue des Francs-Bourgeois.</p> + +<p>Le maître du Rendez-vous de la Force avait regardé tout cela +curieusement.</p> + +<p>—Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se +dit-il en regagnant son poêle; mais pour un chacun qui voit plus loin +que le bout de son nez, c'est différent. Il y a d'abord la pièce de cent +sous, à moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je +parie qu'il ne viendra pas. <i>Il</i>, c'est <i>elle</i>, bien entendu, j'ai +distingué la couleur. Il y a ensuite l'étonnement de la grosse dame, +maîtresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possède assez la tournure. +L'homme au cabas, nix! Ça peut être un mystère, mais je n'ai pas deviné +le rébus. Quand MM. les employés vont venir à midi prendre le premier +noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'était encore pour le +lieutenant de spahis? Il y a déjà eu quelqu'un de mis à pied, rapport à +cet olibrius-là. Le petit à la casquette me semble louche, et je vas +avertir les camarades.</p> + +<p>Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'était +établi entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait +demandé le lieutenant Maurice Pagès.</p> + +<p>—On n'entre pas, répondit le concierge, un peu moins bourru que les +romans et les comédies ne le disent, mais néanmoins très désagréable.</p> + +<p>—J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta M<sup>me</sup> veuve Samayoux, +reconnue dès longtemps par le lecteur.</p> + +<p>Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:</p> + +<p>—Ce n'est pas l'heure.</p> + +<p>Comme inconvénient burlesque, irritant, désespérant, impossible, +l'administration française fait l'étonnement de l'univers entier.</p> + +<p>Nous n'avons pas le temps de développer ici les actions de grâces +qu'elle mérite. Mais nous déclarons que ces grognards sans chassepot, +payés pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en +dehors de toute cause politique, un motif suffisant de révolution.</p> + +<p>Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates +pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.</p> + +<p>Si j'étais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et +je boucanerais le reste.</p> + +<p>À ce mot-assommoir: «Ce n'est pas l'heure», maman Léo, beaucoup plus +calme que nous et qui d'ailleurs semblait possédée, ce matin, par une +bonne humeur triomphante, répondit:</p> + +<p>—S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'à ce qu'elle sonne. +On n'est pas dépourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des +employés avec un peu de complaisance par-dessus le marché. Mettez-nous, +mon garçon et moi, dans la salle d'attente.</p> + +<p>—Il n'y a pas de salle d'attente, répondit le concierge. Repassez à +onze heures.</p> + +<p>Maman Léo ne se fâcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis +que la fraîcheur de ses bonnes joues, avivée déjà par le vent du matin, +arrivait tout d'un coup à l'écarlate le plus riche.</p> + +<p>—Mon geôlier, dit-elle, je sais la considération qu'est exigée par +l'autorité compétente, mais n'empêche qu'elle n'a pas le droit de +m'embêter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il +fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et +mon fils, destiné à ses études complètes dans les premiers collèges, en +plus que j'ai rencontré un ami à moi en sortant de chez le juge: M. le +baron de la Périère, qui m'a dit: «Madame Samayoux, si on vous fait du +chagrin là-bas, à la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.»</p> + +<p>—M. le baron de la Périère? fit le concierge, connais pas.</p> + +<p>Le jeune homme, qui n'avait point encore parlé, souleva son bourgeron et +prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.</p> + +<p>—Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bonté de nous +appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de +remettre cette carte au directeur de la prison.</p> + +<p>—Au directeur! se récria le concierge, rien que ça!</p> + +<p>Mais son regard tomba sur la carte et il lut à demi-voix:</p> + +<p>«Le colonel Bozzo-Corona!...» C'est une autre paire de manches! Il vient +dîner ici quelquefois, et quand j'étais garçon de bureau à l'Intérieur, +il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison +de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous +là, près du poêle, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas +envoyer quelqu'un à la direction et vous aurez réponse dans une minute.</p> + +<p>Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Léo resta +seule avec son prétendu fils.</p> + +<p>—Ah! chérie, s'écria-t-elle, je t'ai cherchée au palais et partout le +long du chemin. Je regardais par la portière de la voiture, car j'avais +deviné ton idée rapport à ce que tu m'avais dit qu'on avait déjà renvoyé +un garçon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il +être content!... et fâché aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux +cheveux qu'il aimait tant!</p> + +<p>—Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.</p> + +<p>—C'est égal, faut que tu l'aimes crânement; car il n'y avait pas dans +tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aidée?</p> + +<p>—Oui... et c'est lui qui m'a donné la carte du colonel.</p> + +<p>—Celui-là me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son +compte des histoires à gagner le prix Montyon.</p> + +<p>—Bonne Léo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que +les vôtres, car le dévouement de cet homme est inexplicable pour moi, et +de plus, je ne comprends pas l'autorité qu'il exerce dans la maison du +Dr Samuel. Je vous l'ai déjà dit, et cette pensée se fortifie en moi: +Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un +de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce +quelqu'un-là? Et nous-mêmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle +entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais sûrement vers +l'abîme?</p> + +<p>—Si tu crois cela..., commença la dompteuse.</p> + +<p>—Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce +que l'immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice!</p> + +<p>—Tu as ton idée, cependant?</p> + +<p>—J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura +pitié peut-être.</p> + +<p>—Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on +n'a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!...</p> + +<p>—Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle +eût voulu rompre l'entretien.</p> + +<p>—Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant, +tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler. +Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train +d'écrire et je m'amusais à le regarder avec son nez pointu et ses +lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du +bois qui a des nœuds; il déclamait tout bas ce qu'il écrivait. En voilà +un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé +les yeux sur moi et j'ai vu en même temps qu'il était un petit peu +louche, derrière ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y +en a que pour lui.</p> + +<p>«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez +fait la fin de votre mari par accident, ça m'est égal. Vos affaires vont +assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J'aurais pu +vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur +cette histoire-là, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout +le monde; et vous m'auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé +mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la +vérité, c'est mon état; mais enfin vous n'avez pas reçu l'éducation +nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à +cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le +lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner +votre permis.»</p> + +<p>Tout ça d'une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!</p> + +<p>Pendant qu'il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j'ai pris +mon courage à deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:</p> + +<p>—Le lieutenant Pagès est innocent comme l'enfant qui vient de naître. +Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens +élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge +voulait m'écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les +Habits Noirs.</p> + +<p>—Vous avez fait cela! s'écria Valentine avec inquiétude.</p> + +<p>—N'aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là <i>n'en mange pas</i>; il est +bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis à rire d'un air méprisant +et m'a dit:</p> + +<p>«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui +ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si +je l'avais inventée, et je sais qu'à force de courir après des fantômes, +mon infortuné prédécesseur, qui n'était pas un homme sans mérite du +reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès +était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez +fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne +crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui +vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son réquisitoire. Il ira +bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d'autres, +ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de +lui être agréable.</p> + +<p>—Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées +à chaque pas!</p> + +<p>—Et j'ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous +mener sur la bonne route.</p> + +<p>La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande +demi-heure. Il revint enfin, accompagné d'un guichetier. Au lieu de la +morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages +administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau +d'acajou jusqu'à l'homme de peine qui se donne le malin plaisir +d'arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait +arboré un air affable et presque bienveillant.</p> + +<p>—Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des +corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous +plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en +souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j'y ai mis, vis-à-vis +de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai +encore à votre service une autre fois.</p> + +<p>—Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous +allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor +Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après +avoir introduit, comme c'est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà +été cause de la mise à pied d'un employé, mais vous y mettrez tous les +égards, en gênant le moins possible les épanchements de l'amitié.</p> + +<p>Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent, +traversant d'abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux +détenus, parce qu'aucune barrière ne la séparait de la grande porte.</p> + +<p>Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les +salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea +le cloître de la cour Sainte-Marie-l'Égyptienne, passa sous le petit +hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des +Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même +temps de préau aux enfants après les heures des repas.</p> + +<p>Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor +Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien hôtel de Brienne.</p> + +<p>Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le +battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon.</p> + +<p>Afin d'exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le +concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à +la porte, il se promena de long en large dans le corridor.</p> + +<p>Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra +que cette tolérance était absolument sans danger.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXV" id="XXV"></a><a href="#Table">XXV</a></h2> + +<h3>Le prisonnier</h3> + + +<p>Il y avait déjà plus de deux semaines que Maurice Pagès avait quitté la +Conciergerie pour être transféré à la Force.</p> + +<p>On l'avait laissé au secret pendant les trois premiers jours seulement, +puis l'instruction ayant atteint, grâce à la haute opinion que M. +Perrin-Champein avait de lui-même, sa complète maturité, l'ordre était +venu de rendre Maurice à la vie commune des prisons.</p> + +<p>Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une très grande +curiosité, d'autant plus qu'il restait séparé d'eux, habitant toujours +le quartier des hommes au secret, et soumis à la plupart des précautions +spéciales qu'on prend vis-à-vis de ces derniers pour éviter toute +tentative d'évasion.</p> + +<p>Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accréditée était que +l'ex-lieutenant avait «buté contre un <i>carq</i>», c'est-à-dire que, tombé +de manière ou d'autre dans un piège habilement tendu, il payait la loi +pour quelque malfaiteur de la haute.</p> + +<p>La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice +commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient à leur aise prendre +langue au fond des sombres promenoirs où les reclus viennent boire +chaque jour quelques gorgées d'air libre.</p> + +<p>Il se tient là une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des +plus difficiles énigmes et résout en se jouant des problèmes +inextricables.</p> + +<p>Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont écrit sur la police +secrète autre chose que d'idiotes déclamations appuient-ils sur le rôle +du <i>mouton</i> ou prisonnier acheté dans les bureaux.</p> + +<p>Les rapports du <i>mouton</i> seraient, à leur sens, la meilleure certitude +si ce misérable, damné deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa +trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.</p> + +<p>À la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy +d'Arx, repoussé à l'unanimité par les dédains de l'administration et de +la magistrature. Peut-être se trouvait-il à la Force quelqu'un qui +aurait pu écrire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir désigné dans ce +travail.</p> + +<p>La Force étant plongée bien plus bas encore que la foire dans les +profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du +brigandage, on y connaissait de plus près les demi-dieux du meurtre et +du vol.</p> + +<p>Le nom des Habits Noirs avait été prononcé plus d'une fois à la Force à +propos du lieutenant Maurice Pagès.</p> + +<p>Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire naître la +sympathie, le plaçait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure +de son procès avec une malveillante impatience.</p> + +<p>C'est fête pour les bandits quand une erreur judiciaire se prépare. +Chaque faux pas de la justice est un témoignage à leur décharge.</p> + +<p>La cellule de Maurice était située au troisième étage de l'ancien hôtel +de Brienne et faisait partie des aménagements pratiqués à la fin du +règne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan +extérieur de la chambre qu'il occupait aurait présenté une surface +convenable, mais l'épaisseur des murs en pierre de taille la rendait +tout à fait exiguë.</p> + +<p>Elle prenait jour au moyen d'une fenêtre étroite, profonde et défendue +par un double système de barreaux en fer forgé, sur une cour intérieure +ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et où restaient +quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.</p> + +<p>On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui +ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs étaient +plantés, songeaient peut-être avec envie à ces heureux voisins, +jouissant de feuillées si vertes et de si frais gazons.</p> + +<p>Juste en face de la fenêtre, qui ressemblait à une meurtrière élargie, +s'élevait le grand mur, bâti récemment pour prévenir le retour des +évasions dont nous avons parlé.</p> + +<p>Mais il faut ajouter bien vite que ces évasions n'avaient pas eu lieu à +l'étage habité par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules à +l'épreuve, destinées aux criminels de la plus dangereuse catégorie.</p> + +<p>Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute +sécurité. Quand même Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres +mains chargées de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de +passer à travers les barreaux de sa terrible cage.</p> + +<p>Il était assis auprès de sa couchette sur une chaise de paille, seul +meuble qui fût dans la cellule, et ses mains liées reposaient sur ses +genoux.</p> + +<p>Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit à serrer le +cœur.</p> + +<p>Le jour, qui arrivait plus blanc, après avoir frappé les toits couverts +de neige, éclairait à revers sa tête rasée et la pâleur mate de son +front.</p> + +<p>Nous le vîmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout ému +par les espérances qui lui emplissaient l'âme; nous le vîmes une fois, +attendri et gai tout en même temps, faire honneur avec le vaillant +appétit de son âge au pauvre mais cordial souper que maman Léo lui +offrait avec une si enthousiaste allégresse.</p> + +<p>Ce soir-là il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit +prononcer pour la première fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la +première atteinte de la fatalité qui pesait déjà sur lui.</p> + +<p>C'était à cette soirée que sans cesse il pensait dans la solitude de la +prison.</p> + +<p>Sa vie entière était résumée pour lui par ces quelques heures qui lui +semblaient radieuses et terribles.</p> + +<p>Tout de suite après, la mort d'un inconnu commençait le drame en quelque +sorte surnaturel qui l'avait enveloppé comme un suaire de plomb, et +contre lequel il n'y avait pas de résistance possible.</p> + +<p>Son souvenir allait obstinément vers cette cabine de saltimbanque, +encombrée d'objets misérables et ridicules, où il mettait, lui, tant de +pure, tant d'adorable poésie.</p> + +<p>Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse était là. Est-ce +qu'il n'y avait pas le sourire enchanté de Fleurette pour jeter à +pleines mains le prestige sur le côté bas et comique de la baraque?</p> + +<p>Maurice revoyait dans un éblouissement l'humble théâtre de ses joies.</p> + +<p>C'était là encore, c'était là qu'après la longue absence il avait +retrouvé l'espoir et le bonheur.</p> + +<p>En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux sœurs: +Valentine et Léocadie.</p> + +<p>Certes, M<sup>lle</sup> de Villanove et la dompteuse étaient placées dans des +situations fort différentes, mais au temps où Maurice les avait connues, +maman Léo était la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait +maintenant M<sup>lle</sup> de Villanove.</p> + +<p>Elles étaient en outre réunies par leur tendresse commune pour lui.</p> + +<p>En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il +fût indifférent ou ingrat envers sa propre famille, composée de bonnes +gens qui l'avaient bien traité dans son enfance, mais sa famille, +représentée surtout par le brave père Pagès, l'avait retranché une +première fois déjà deux ans auparavant, comme une branche gourmande.</p> + +<p>Maurice, en son cœur, ne blâmait point cela; il savait bien qu'un homme +de médiocre aisance et chargé d'enfants comme l'était son père ne doit +jamais jouer avec la sécurité de sa maison.</p> + +<p>Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonné, +mais, depuis son malheur, il n'avait reçu qu'une dépêche brève et +froide.</p> + +<p>Ce n'était pas, à la vérité, une malédiction; mais la dépêche se +terminait par cette phrase, résumé des sagesses provinciales: «Ceux qui +méprisent les conseils de l'expérience et secouent l'autorité paternelle +finissent toujours malheureusement.»</p> + +<p>À Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de +cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une vérité +fondamentale!</p> + +<p>Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse +venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-être la folie.</p> + +<p>Je préfère ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur +banale prédiction, se redressent incrédules, devant la honte, ceux qui +s'écrient, en dépit de toute apparence et même de tout bon sens: «Non! +mon fils n'est pas coupable!»</p> + +<p>C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'à +la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.</p> + +<p>Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas passé un seul jour +sans attendre la visite de maman Léo.</p> + +<p>Celle-là ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel +dévouement sans borne était au fond de ce brave cœur. À mesure que le +temps passait, son étonnement de ne la point voir grandissait, et +pourtant il ne songeait point à l'accuser d'oubli.</p> + +<p>Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employé +qui avait ouvert une fois la porte de sa prison à Valentine avait été +congédié.</p> + +<p>Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa +première parole fut celle-ci:</p> + +<p>—Pauvre maman! je parie que vous avez été malade?</p> + +<p>La veuve vint à lui impétueusement et les bras ouverts; il ne put +répondre à ce geste à cause des liens qui retenaient ses poignets. La +veuve le serra contre son cœur en pleurant et en balbutiant:</p> + +<p>—Maurice! mon chéri de Maurice! comme te voilà changé! comme tu as dû +souffrir!</p> + +<p>Elle avait oublié Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du +prisonnier.</p> + +<p>—Je ne souffrirai pas bien longtemps désormais, reprit celui-ci; +embrassez-moi encore, maman Léo, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce +pas? j'ai grand besoin de parler d'elle.</p> + +<p>—Mais elle est là, dit la bonne femme à voix basse; elle est avec moi.</p> + +<p>Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber à +la renverse, malgré sa vigueur.</p> + +<p>—Saquédié! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon +cadet!</p> + +<p>Maurice s'était levé à demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui +était debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard +hésita à la reconnaître sous le déguisement qu'elle avait pris.</p> + +<p>Quand il la reconnut, deux larmes roulèrent le long de ses joues, et il +retomba sur son siège, répétant presque les paroles mêmes de la +dompteuse:</p> + +<p>—Vous avez coupé vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant!</p> + +<p>Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil.</p> + +<p>—Bonjour, cousin, dit Valentine à haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous +laisse pas fumer votre cigare? Voilà ce qui doit être dur.</p> + +<p>Elle s'approcha et baisa Maurice au front.</p> + +<p>—Chère! chère Valentine! murmura celui-ci. J'aurais été trop heureux. +Est-ce que c'était possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil!</p> + +<p>Le porte-clefs en repassant jeta un regard à l'intérieur de la cellule. +Il vit maman Léo assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le +prisonnier toujours à la même place et le jeune garçon debout auprès de +lui.</p> + +<p>—Nous n'avons pas de temps à perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas +pour nous amuser que nous sommes ici.</p> + +<p>—Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout +expliquer moi-même à Maurice.</p> + +<p>—Alors, viens t'asseoir auprès de moi, fillette, car tes jambes +flageolent.</p> + +<p>Valentine avait, en effet, chancelé.</p> + +<p>—Non, fit-elle, je veux rester là, je veux m'asseoir sur les genoux de +mon mari.</p> + +<p>Elle écarta elle-même les mains de Maurice, qui la regardait en extase, +et s'assit, plus légère qu'une enfant, à la place qu'elle avait +indiquée.</p> + +<p>—Malgré tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche, +c'est bien sûr!</p> + +<p>—Nous n'avons pas de temps à perdre, répéta M<sup>lle</sup> de Villanove avec une +singulière tranquillité; il faut que tout soit expliqué, que tout soit +convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher très vite, et +nous ne nous reverrons peut-être plus avant le grand jour.</p> + +<p>—Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait échangé un regard avec la +dompteuse.</p> + +<p>Valentine sourit doucement.</p> + +<p>—Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en tête que je +suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui +vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme, +et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec +réflexion.</p> + +<p>Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui +appuyait sa main charmante sur l'épaule de son fiancé.</p> + +<p>—Vous êtes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par +le fait de notre mutuelle volonté. Que nous devions vivre ou mourir, mon +vœu est que cette union soit bénie par un prêtre, afin qu'il n'y ait +qu'un seul nom sur la tombe où nous dormirons tous deux.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse.</p> + +<p>—Laissez! ordonna Valentine.</p> + +<p>Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille, +répéta:</p> + +<p>—Laissez! oh! si fait, c'est bien cela!</p> + +<p>Valentine pencha ses lèvres jusque sur le front du prisonnier pour +murmurer:</p> + +<p>—Nous ne pouvons avoir à nous deux qu'une volonté. Je ne vous redemande +pas le poison que je vous ai donné, Maurice, mais j'ai changé d'avis et +je ne veux plus m'en servir.</p> + +<p>La prunelle du jeune homme exprima une inquiétude.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Villanove sourit encore et ajouta:</p> + +<p>—J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul.</p> + +<p>—Cependant..., commença Maurice.</p> + +<p>On entendait à peine les pas du porte-clefs qui se promenait à l'autre +bout du corridor.</p> + +<p>Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fiancé, mais ce ne +fut pas elle qui parla, car maman Léo était en colère.</p> + +<p>—Saquédié! s'écria-t-elle, il s'agit de préparer une évasion et je +croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau à froid +pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles à +remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au +gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller à la chapelle pour mon +petit <i>conjungo</i>? J'ai déjà vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon +garçon, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le +chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes. +Après quoi, il tentera de se ménager des intelligences ici dans +l'intérieur de l'établissement... Mais vous ne m'écoutez pas, dites +donc!</p> + +<p>Maurice et Valentine se regardaient.</p> + +<p>—Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne Léo, dit la +jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et +pourtant je crois être très riche. Dans une heure, désormais, nous +serons fixés à cet égard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer +à Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il +est des choses que je ne saurais éclairer complètement et qui doivent +être laissées à la grâce de Dieu comme le sort des malheureux menacés +par un naufrage.</p> + +<p>Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux +yeux brillaient d'une sérénité angélique.</p> + +<p>—Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus +que par deux fois nous avons cherché notre refuge dans la mort.</p> + +<p>«Au-delà de la mort, dans l'éternité à laquelle je crois plus fermement +depuis que je souffre, le châtiment de ceux qui s'aimaient ardemment sur +la terre et qui l'ont quittée par un crime doit être la séparation. Oh! +ne m'objectez rien, le doute ne m'arrêterait pas; il suffit que la +justice de Dieu puisse exister pour que ma résolution soit inébranlable. +Je ne veux pas être séparée de Maurice; je veux que notre serment juré +ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas à +mon fiancé de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas +d'attendre l'échafaud, mais je lui dis: «Ami, nous étions déterminés à +mourir; je vous apporte une espérance qui est peut-être chimérique, et +je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir à cette +espérance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou +sensée, que vous importe, en définitive, puisqu'hier encore notre +dernière ressource était le partage d'une liqueur mortelle?»</p> + +<p>—Ah ça! ah ça! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je +ne rêve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle +allemand ou grec? Je veux être pendue si je comprends un mot de ce que +vous nous chantez là, ma bergère!</p> + +<p>—Et toi? fit Valentine en se penchant à l'oreille du prisonnier.</p> + +<p>—Moi, je veux tout ce que tu veux, répondit Maurice, mais je ne +comprends pas non plus.</p> + +<p>Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de +timidité:</p> + +<p>—Ne me forcez pas à penser que mon effort ne tend qu'à me tromper +moi-même; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis obligée +de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous +succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne +préférerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide?</p> + +<p>—Si fait! répondit vivement le prisonnier dont les yeux brillèrent.</p> + +<p>Maman Léo, en même temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et +s'écria:</p> + +<p>—C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voilà que je comprends à demi! Eh +bien! Saquédié! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et à moins +qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous +jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a><a href="#Table">XXVI</a></h2> + +<h3>La maison de Remy d'Arx</h3> + + +<p>Le gardien s'arrêta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment:</p> + +<p>—Les vingt minutes sont mangées, il faudrait penser à s'en aller.</p> + +<p>—Déjà! firent à la fois Valentine et Maurice.</p> + +<p>—Votre montre avance, l'homme, répondit la dompteuse, qui avait repris +son air déterminé. Encore une petite seconde, s'il vous plaît, on est en +train de prêcher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son +infortune.</p> + +<p>Le porte-clefs ayant accordé deux minutes de grâce, la dompteuse reprit +tout bas en s'adressant à Valentine:</p> + +<p>—Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de +l'enfer. Le diable et ces gens-là, vois-tu, c'est la même chose!</p> + +<p>—Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine.</p> + +<p>—Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'écria maman Léo. S'il les tenait en +Algérie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce +n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la +vérité que Fleurette a dite tout à l'heure: «Nous sommes tous ici comme +au milieu d'un naufrage.» Quoi donc! quand la perdition est là tout à +l'entour et qu'on ne sait plus à quel saint se vouer, il faut bien +donner quelque chose au hasard et même au diable; seulement j'ai mon +idée: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans +mes poches.</p> + +<p>—Prenez garde, bonne Léo, fit M<sup>lle</sup> de Villanove, la moindre marque de +défiance anéantirait notre dernière chance de salut.</p> + +<p>Elle s'était levée, et son geste imposa silence à la dompteuse, qui +allait parler encore.</p> + +<p>—Sur cette dernière chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout +mon bonheur, tout mon cœur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule +pensée, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je réussirai, +moi, pauvre fille, à tromper l'astuce de ces démons... Etes-vous bien +décidé, Maurice?</p> + +<p>—Qu'ai-je à perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant.</p> + +<p>—Alors, tenez-vous prêt à toute heure. Il ne s'agit ni de liens brisés, +ni de barreaux attaqués avec la lime, suivez seulement celui ou celle +qui viendra et qui vous dira: <i>Il fait jour</i>.</p> + +<p>—Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en pâlissant.</p> + +<p>—Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec +une sorte de gaieté désespérée.</p> + +<p>—Quand on prononcera ce mot à votre oreille, reprit Valentine, je serai +là, bien près, et s'il y a péril, je le partagerai.</p> + +<p>—Si c'est comme ça que tu le consoles..., commença maman Léo.</p> + +<p>—Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un +nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas à moi, j'en suis +sûre.</p> + +<p>—Saquédié! saquédié! s'écria la veuve, voilà ce qui me donne la chair +de poule, c'est l'idée qu'on va perdre du temps à faire ce mariage, au +lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-là, +moi, je les enverrais je sais bien où, et quant à l'histoire d'avoir ou +de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie...</p> + +<p>Les lèvres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice.</p> + +<p>—Je suis M<sup>lle</sup> d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine +à entendre; j'ai à venger mon père, j'ai à venger mon frère. Ils me +croient folle, ils ont raison peut-être, car j'ai pris, moi, pauvre +fille, un fardeau qui écraserait les épaules d'un homme. Ce n'est pas à +une fuite que je vais, c'est à une bataille. Mon mari doit le souffle de +sa poitrine à mon frère Remy d'Arx; mon mari doit être de moitié dans ma +vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne. +J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand +retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je +pourrai prouver la légitimité de ma vengeance.</p> + +<p>Elle s'était redressée si belle et si fière que maman Léo et Maurice la +regardaient avec admiration. Il leur semblait à tous deux qu'ils ne +l'avaient jamais vue.</p> + +<p>Mais tout à coup sa physionomie changea, parce que le gardien +reparaissait à la porte.</p> + +<p>Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas:</p> + +<p>—Bonsoir, cousin, à vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera +pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme ça +dans la peine, ça m'a ôté l'appétit pour toute la journée. Venez, la +mère!</p> + +<p>Et elle poussa dehors maman Léo tout étourdie, mais sur le seuil elle se +retourna.</p> + +<p>Sa main toucha sa poitrine et ses lèvres, comme si elle eût envoyé à +Maurice tout son cœur dans un dernier baiser.</p> + +<p>Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide, +Valentine interrogea les deux côtés de la rue et ne vit rien de suspect.</p> + +<p>Elle monta la première.</p> + +<p>Maman Léo dit au cocher en haussant les épaules:</p> + +<p>—Voilà pourtant les gamins d'aujourd'hui!</p> + +<p>Elle ajouta tout haut en montant à son tour:</p> + +<p>—Que tu mériterais bien une taloche pour te comporter avec +l'impolitesse de laisser une dame en arrière!</p> + +<p>—Et la taloche vaudrait de l'argent au marché des gifles, pensa le +cocher, qui avait déjà mesuré plusieurs fois avec admiration l'envergure +de maman Léo.</p> + +<p>—Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main à sa compagne; +j'ai oublié un instant mon rôle; mais il est bien près de finir, et je +ne le reprendrai plus.</p> + +<p>Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au +cocher:</p> + +<p>—Rue du Mail, n° 3, et brûlez le pavé, vous aurez un bon pourboire.</p> + +<p>—Alors c'est toi qui commandes la manœuvre? fit la veuve.</p> + +<p>—Oui, répondit M<sup>lle</sup> de Villanove.</p> + +<p>Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Léo essaya de +renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbée.</p> + +<p>Quand la voiture s'arrêta à l'entrée de la rue du Mail, devant la maison +n° 3, Valentine sembla s'éveiller d'un sommeil.</p> + +<p>—Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse.</p> + +<p>Elle s'interrompit pour ajouter:</p> + +<p>—Mais qu'as-tu donc? te voilà plus pâle qu'une morte!</p> + +<p>Valentine répondit:</p> + +<p>—Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais +quelqu'un... quelqu'un de bien cher!</p> + +<p>Elle se leva en même temps pour descendre. Maman Léo demanda encore:</p> + +<p>—Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?</p> + +<p>—Je suis bien faible, répliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve +sauta la première sur le trottoir et reçut dans ses bras la jeune fille, +qui pouvait à peine se soutenir.</p> + +<p>Elles entrèrent toutes deux sous la voûte, où le concierge était en +train de fendre du bois pour son poêle.</p> + +<p>—Demandez-lui, prononça tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M. +Remy d'Arx.</p> + +<p>Ce mot valait toute une longue explication.</p> + +<p>—Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'étonne plus alors si tu trembles +la fièvre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur!</p> + +<p>Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dictée. Le +bonhomme, qui était courbé sur son ouvrage, se releva et les regarda +avec mauvaise humeur:</p> + +<p>—Là où demeure maintenant M. d'Arx, répondit-il brutalement, il n'y a +où mettre personne avec lui.</p> + +<p>—Et son domestique? murmura Valentine, Germain?...</p> + +<p>—Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est différent; son domestique +vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je +pense bien qu'il doit être levé à cette heure; j'entends monsieur +Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis +l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour ça. Montez au premier et +ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit.</p> + +<p>Valentine et maman Léo montèrent. À leur coup de sonnette discret, un +valet de bonne apparence, sans livrée, mais portant le grand deuil, vint +ouvrir.</p> + +<p>Elles n'eurent même pas besoin de parler. Aussitôt que le valet les eût +aperçues, il s'écria:</p> + +<p>—Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous êtes +en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend.</p> + +<p>—Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut à +une méprise.</p> + +<p>—Vous êtes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase, +mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend.</p> + +<p>Valentine et maman Léo entrèrent. Certaines maisons de la rue du Mail +sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre +elles qui ne déparerait point le faubourg Saint-Germain.</p> + +<p>Après avoir traversé une salle à manger et un salon hauts d'étage, tous +les deux vastes et meublés avec un goût sévère, mais où il régnait je ne +sais quel arrière-goût de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa +jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy +d'Arx.</p> + +<p>Le valet avait dit en les précédant:</p> + +<p>—Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit.</p> + +<p>Le cabinet était une pièce de la même taille que le salon, et dont les +deux hautes fenêtres donnaient sur une cour plantée d'arbres. Le bureau, +les sièges et la bibliothèque régnante étaient en bois d'ébène, dont le +poli austère ressortait sur le sombre velours des tentures.</p> + +<p>Il y avait auprès du bureau, dans le fauteuil où sans doute Remy d'Arx +avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme à cheveux blancs qui +portait la grande livrée de deuil.</p> + +<p>Cet homme, dont la figure était triste et respectable, repoussa des +papiers qu'il était en train de consulter et regarda les nouvelles +venues.</p> + +<p>Nous nous exprimons ainsi, parce que, paraîtrait-il, le Sexe de +Valentine n'était pas un mystère pour lui. En effet, il se leva et dit +avec une sorte de pieuse émotion:</p> + +<p>—Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre frère, mon maître bien-aimé, +m'a laissé l'ordre de commander ici jusqu'à votre venue, afin de vous +recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui +vous appartient.</p> + +<p>Maman Léo ouvrait de grands yeux. Les événements pour elle prenaient une +allure féerique.</p> + +<p>Son imagination était si violemment frappée que désormais aucune +surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inquiétude.</p> + +<p>Elle voyait partout la menace mystérieuse, et il semblait que le souffle +des Habits Noirs empoisonnât l'air même qu'elle respirait.</p> + +<p>Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle était prête à +affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas +au-dehors.</p> + +<p>Elle se tenait en arrière de Valentine et regardait avec une sorte de +terreur superstitieuse cette chambre où était mort un soldat de la loi +que la loi n'avait pas su défendre.</p> + +<p>Valentine, au contraire, était calme, en apparence du moins.</p> + +<p>Elle répondit au vieux Germain par un simple signe de tête, puis elle +marcha droit à un portrait posé sur chevalet entre les deux fenêtres et +que le jour frappait à revers.</p> + +<p>Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumière.</p> + +<p>La mélancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.</p> + +<p>Valentine le contempla longuement, pendant que maman Léo et Germain se +taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher +et se joindre; sa paupière battit comme pour refouler des larmes.</p> + +<p>Elle ne pleura point.</p> + +<p>—Pourquoi m'avez-vous appelée M<sup>lle</sup> d'Arx? demanda-t-elle en revenant +vers le bureau.</p> + +<p>Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut +comme un sourire.</p> + +<p>—Parce que je vous attendais, répondit-il; il y a bien longtemps que je +vous attends, et ce matin encore votre visite m'a été annoncée. Je vous +ai reconnue tout de suite; il m'a semblé voir monsieur Remy à l'âge de +quinze ans. Il était le vivant portrait de sa mère, de votre mère aussi, +mademoiselle, et je suis sûr qu'avec les habits de votre sexe vous +ressembleriez trait pour trait à feu notre bonne dame.</p> + +<p>Il avança le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita +Valentine à s'asseoir. Valentine prit le siège et dit:</p> + +<p>—Faites comme moi, bonne Léo, nous resterons longtemps ici. Germain, +qui tout à l'heure encore était le maître de cette maison, où il +remplaçait avec une véritable dignité le jeune magistrat décédé, avait +repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient à un +domestique, et il se fût offensé peut-être si Valentine l'eût traité +autrement qu'un serviteur.</p> + +<p>—Il y a eu, le mois passé, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai +dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'était alors un tout jeune homme, +il achevait ses études et me demandait parfois conseil. Quand il se +maria, il me garda, et la jeune dame, qui était belle comme les anges, +m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a +rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie +quand l'enfant vint: monsieur Remy. Après le père et la mère, ce fut moi +qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le père, la +mère et l'enfant; vous êtes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous +êtes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'espère que vous me +garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus.</p> + +<p>Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa.</p> + +<p>—Merci! fit-il. Je n'aurais pas été content de rester ici seulement +parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament.</p> + +<p>—Mon frère a fait un testament? murmura Valentine.</p> + +<p>—Il n'a pas pu en écrire bien long, répliqua Germain, et sa pauvre +main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine à +tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont à +vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas +écrit; ce sont toutes les paroles tombées de ses lèvres, et qui, toutes, +depuis la première jusqu'à la dernière, étaient prononcées pour vous.</p> + +<p>—Saquédié! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te +retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te +fâche pas, ça va partir.</p> + +<p>Germain la regarda, étonné de cette familiarité.</p> + +<p>—J'ai vu M. Bouffé, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui +avait les larmes plein les yeux, dans un rôle de valet fidèle, même +qu'on lui donna le prix Montyon au troisième acte, mais il n'était pas +de moitié si bien que vous. Dévidez votre rouleau, vénérable Germain, je +ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je +vaux.</p> + +<p>D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil +homme en ajoutant:</p> + +<p>—Voilà qui est fini, vous pouvez marcher.</p> + +<p>—Monsieur Remy, prononça Germain à voix basse, n'a pas eu la force de +m'en dire bien long, mais il m'a parlé d'une bonne dame, montreuse +d'animaux, je crois, à qui M<sup>lle</sup> d'Arx doit beaucoup de reconnaissance.</p> + +<p>—C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien +de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici +pour flâner.</p> + +<p>—Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas. +Monsieur Remy m'avait défendu de faire aucune démarche, pour vous +joindre, avant un mois écoulé, mais il avait ajouté: «Elle viendra +d'elle-même; je suis sûr qu'elle viendra.»</p> + +<p>J'attendais. Ce matin on m'a annoncé un commissionnaire qui demandait +M<sup>lle</sup> d'Arx. Je l'ai fait introduire auprès de moi, il m'a dit que vous +deviez venir et m'a dépeint le costume sous lequel vous vous +présenteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume.</p> + +<p>Maman Léo et Valentine échangèrent un regard.</p> + +<p>—Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler. +Il est sorti en disant: «Priez M<sup>lle</sup> d'Arx de m'attendre, car je +reviendrai.»</p> + +<p>Valentine demanda:</p> + +<p>—Comment était fait ce commissionnaire?</p> + +<p>En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de +ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine +prononcèrent en même temps le nom de Coyatier.</p> + +<p>—Méfiance! murmura maman Léo, dont les sourcils étaient froncés.</p> + +<p>—Je n'en suis plus à la méfiance, répliqua Valentine avec son sourire +triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez +dans la cage de vos bêtes féroces, vous auriez été perdue.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux.</p> + +<p>—Ce que je désire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde +mon frère; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour +vous entendre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a><a href="#Table">XXVII</a></h2> + +<h3>La visite des Habits Noirs</h3> + +<p>—Mademoiselle d'Arx désire-t-elle que je lui raconte le passé? elle a +le droit de tout savoir, et parmi les dernières paroles de mon cher +jeune maître, il y avait celle-ci: «Que ma sœur n'ignore rien...»</p> + +<p>—Je sais tout, interrompit Valentine.</p> + +<p>—Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante +histoire et il y a bien des douleurs dans l'héritage que vous allez +recueillir. Jusqu'à ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait +encore, malgré le grand travail qui prenait toutes ses heures; +j'entends: il cherchait toujours sa sœur, la pauvre enfant disparue +lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus, +c'est que le hasard vous avait envoyée sur son chemin, trompant sa +tendresse et le condamnant à ce supplice atroce dont il est mort... car +ce n'est pas le poison qui l'a tué.</p> + +<p>—C'est moi qui l'ai tué, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle +était plus pâle qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite +sur son siège. Maman Léo suait à grosses gouttes. Germain courba la tête +et dit tout bas:</p> + +<p>—Il y a des familles qui sont condamnées.</p> + +<p>«Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il eût craint +un conseil; je ne connaissais la fiancée de mon maître que pour l'avoir +entrevue à travers un voile, le soir où il revint du palais, évanoui, et +ce n'est pas à cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout à +l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable où mon maître était +engagé. Je savais seulement, ou plutôt, je voyais qu'il devenait sombre, +inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur +son front, et je devinais peut-être la nature du péril qui le menaçait, +car la fièvre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il +était magistrat comme son père, et son père était tombé en faisant son +devoir. Le jour même de la signature du contrat, vers quatre heures du +soir, on le rapporta ici. Il n'était pas mort, mais il ne bougeait ni ne +parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.</p> + +<p>«Il resta ainsi toute la soirée. J'avais fait appeler plusieurs médecins +qui vinrent et se consultèrent longuement.</p> + +<p>«Quand ils se retirèrent, l'un d'eux me dit:</p> + +<p>«—Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il +faudrait lui avoir un prêtre.</p> + +<p>«Jusqu'à ce moment-là, j'avais espéré en sa jeunesse et en la force de +sa constitution.</p> + +<p>«Un autre docteur me demanda:</p> + +<p>«—N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prévenir ses parents ou +du moins ses amis.</p> + +<p>«J'envoyai chercher le curé de Notre-Dame-des-Victoires, l'abbé +Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de +grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois dès le +matin chez monsieur Remy, qu'on éveillait pour le recevoir, et il +disait: «J'ai besoin de tant pour mes pauvres.»</p> + +<p>«On lui payait son dû.</p> + +<p>«Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une +pierre.</p> + +<p>«M. le curé s'agenouilla auprès du lit et pria, mais tout cela ne dura +pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.</p> + +<p>«—Garçon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa +connaissance à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai +prêt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point +craindre, car jamais il n'a rien refusé à ceux qui souffrent. Les âmes +comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit +à Dieu.</p> + +<p>«De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait +point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tâche.</p> + +<p>«Je songeai pourtant tout à coup à un homme de grand âge qu'il estimait +fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour +son grand travail. J'envoyai rue Thérèse chez le colonel Bozzo-Corona.</p> + +<p>À ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement +que le vieux valet s'arrêta.</p> + +<p>—Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est +qu'il avait une figure bien vénérable et que monsieur Remy n'accueillait +personne si affectueusement que lui.</p> + +<p>«Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr +Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre +quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, dès son +entrée, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en +pleurant.</p> + +<p>«Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air ému. Ce fut d'eux que +j'appris dans ses détails la scène de la rue d'Anjou-Saint-Honoré.</p> + +<p>«Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui +était la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:</p> + +<p>«—N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?</p> + +<p>«Le Dr Samuel répondit:</p> + +<p>«—La vie ne tient plus en lui que par un fil.</p> + +<p>«Et quelques minutes après il ajouta:</p> + +<p>«—Le voilà qui meurt... il est mort!</p> + +<p>«—Était-ce vrai? interrompit Valentine, qui écoutait, la face livide, +mais les yeux secs.</p> + +<p>«—Non, répliqua Germain, ce n'était pas encore vrai; mais je le crus, +car les yeux de mon maître étaient sans regard et ma main, que +j'approchai de ses lèvres, ne sentit que du froid.</p> + +<p>«Le colonel s'approcha de moi et me dit:</p> + +<p>«—Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi +autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun +l'accomplissement d'une tâche qui a occupé son existence tout entière.</p> + +<p>«C'était vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donné à +entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en +cas de malheur, car M. d'Arx avait la pensée d'un malheur, c'était au +colonel Bozzo que je devrais m'adresser en première ligne.</p> + +<p>«Je savais aussi que le secrétaire de mon maître était plein de papiers +ayant rapport à cette œuvre mystérieuse que je croyais commune entre +lui et le colonel.</p> + +<p>«La responsabilité qui pesait sur moi en ce moment terrible m'écrasait. +Peut-être ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me +rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit où M. d'Arx +mettait la clef de son secrétaire, et je revenais déjà vers le colonel +pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui était penchée sur +mon cher maître, s'écria par trois fois:</p> + +<p>«—Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!</p> + +<p>«Le colonel Bozzo, à ce moment même, tendait la main pour prendre la +clef du secrétaire.</p> + +<p>«Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon +refus en m'élançant tout joyeux vers le lit.</p> + +<p>«Le lit fut aussitôt entouré par le colonel et ses amis, qui semblaient, +en vérité, aussi contents que moi.</p> + +<p>«Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma +joue, que j'approchai tout contre ses lèvres, sentit un souffle.</p> + +<p>«Mais si faible!</p> + +<p>«—Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-être le commencement +d'une crise favorable; aidez le miracle à s'accomplir.</p> + +<p>«—Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme +s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.</p> + +<p>«Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le médecin à mains +jointes.</p> + +<p>«Il répéta en prenant le poignet du malade pour lui tâter le pouls avec +soin:</p> + +<p>«—Ce serait en effet un miracle.</p> + +<p>«Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres médecins +s'étaient consultés et il écrivit une ordonnance.</p> + +<p>«On ne parla plus de la clef du secrétaire. Le colonel dit seulement en +me prenant à part:</p> + +<p>«—Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intérêts sont aussi bien +entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je +reviendrai demain matin à la première heure.</p> + +<p>«Ils s'en allèrent ensemble comme ils étaient venus. La comtesse Corona +voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonnée +par le Dr Samuel fut apportée; je ne sais quelle vague défiance était en +moi contre ce médecin qui avait dit en parlant de mon maître vivant: «Il +est mort.»</p> + +<p>«Au moment où je voulus donner la potion, me disant en moi-même que +c'était peut-être le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement +faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous +allez le voir.</p> + +<p>«Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je +m'installai pour passer la nuit auprès de lui.</p> + +<p>«Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui +allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une +sorte de vague enveloppait ma pensée et je voyais comme au travers d'un +voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient +ennemis.</p> + +<p>«Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes +pieds comme si une main m'eût soulevé. La voix de monsieur Remy, bien +faible, mais très distincte, parlait à côté de moi.</p> + +<p>«—Donne-moi à boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.</p> + +<p>«—Remy, mon cher maître, m'écriai-je croyant rêver, car je l'appelais +souvent par son nom de baptême, pour l'avoir eu autrefois tout enfant +sur mes genoux, ai-je donc eu le cœur de dormir et m'avez-vous appelé +déjà?</p> + +<p>«En même temps je m'approchais avec un verre d'eau.</p> + +<p>«—Tu n'as pas dormi, me répondit-il, ma langue vient de recouvrer sa +liberté comme si on eût brisé le lien qui l'attachait. Va chercher un +verre dans le buffet et de l'eau à la fontaine: ces hommes ont été +autour de la table.</p> + +<p>«—Et vous croiriez?..., commençais-je.</p> + +<p>«Il m'interrompit en disant:</p> + +<p>«—Va, j'ai grand-soif!</p> + +<p>«Je revins tout courant après avoir pris de l'eau fraîche à la fontaine, +et il but avec avidité.</p> + +<p>«—Ce sont ces hommes qui m'ont tué, me dit-il de sa pauvre belle voix +tranquille et grave en me rendant le verre.</p> + +<p>«Et comme je balbutiais dans ma stupéfaction les mots justice, +tribunaux, il sourit d'un air découragé.</p> + +<p>«—Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vérité, +murmura-t-il, et c'est à peine si j'ai quelques heures. À quoi bon +essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.</p> + +<p>«—Mais vous les avez donc vus! m'écriai-je, vous les avez entendus!</p> + +<p>«—J'ai tout entendu et tout vu, répondit-il. Ma jeunesse et ma force +n'ont rien pu contre eux, que pourrait désormais mon agonie? Allume du +feu.</p> + +<p>«Je crus avoir mal entendu, car les idées se brouillaient dans ma +cervelle en fièvre. Monsieur Remy répéta d'un accent impérieux:</p> + +<p>«—Allume du feu!</p> + +<p>«J'obéis et la flamme brilla bientôt dans le foyer.</p> + +<p>«—Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon maître, +dont la voix semblait déjà plus faible. Ouvre le secrétaire.</p> + +<p>«J'ouvris le secrétaire.</p> + +<p>«—Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous, +depuis le premier jusqu'au dernier, et brûle-les devant moi.</p> + +<p>«Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien; +c'étaient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait +depuis des années, des pièces à l'appui, des documents, le produit d'une +immensité d'efforts, de recherches et de fatigues.</p> + +<p>«—Ma sœur viendra, pensa tout haut mon maître (et c'était la première +fois que je l'entendais parler de sa sœur), elle trouverait tout cela, +elle voudrait continuer l'œuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme +je vais mourir elle mourrait!</p> + +<p>—Les papiers ne furent pas brûlés, je suppose! demanda ici Valentine, +dont les yeux brillèrent.</p> + +<p>—C'était sa volonté, répondit le vieux valet, les papiers furent brûlés +comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.</p> + +<p>—Alors, dit la jeune fille en baissant la tête, il ne me reste rien, je +n'ai plus d'arme pour combattre!</p> + +<p>—Il souhaitait justement cela, répondit encore Germain, il voulait +rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses +derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pensée que celle de sa +sœur. Mais à quoi bon parler? Vous allez voir tout à l'heure comment il +vous aimait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a><a href="#Table">XXVIII</a></h2> + +<h3>La mort de Remy</h3> + + +<p>Depuis le commencement de cette scène, maman Léo n'avait pas prononcé +une parole. Elle écoutait, dominée par une religieuse émotion.</p> + +<p>Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui +était dans ses veines bouillait.</p> + +<p>On avait essayé de mettre l'impossible comme une barrière entre elle et +l'idée de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui +emplissait le cœur.</p> + +<p>En ce moment, l'image de Maurice lui-même se voilait dans son souvenir.</p> + +<p>Elle voyait Remy d'Arx pâle sur son lit d'agonie.</p> + +<p>La première parole prononcée par Germain, qui reprenait son récit, fit +bondir le cœur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi:</p> + +<p>—Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se +parlait à lui-même. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononcés +par lui est resté dans ma mémoire.</p> + +<p>Il disait:</p> + +<p>—L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup +mortel! Ils savaient que cette passion était sans issue; ils l'ont fait +naître; ils l'ont chauffée jusqu'au délire!... Y a-t-il quelque chose +au-dessus du délire?... car j'ai fait ce que le transport lui-même +excuserait à peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'abîme +ouvert et me dire que mon malheur était un crime!</p> + +<p>Valentine se couvrit le visage de ses mains.</p> + +<p>—J'ai compris plus tard, prononça tout bas le vieux valet, ce que mon +maître entendait par ces mots: <i>l'arme invisible</i>. Il y a sur la terre +des hommes plus noirs que le démon.</p> + +<p>—Moi, dit maman Léo, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse +comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu.</p> + +<p>Les deux mains de M<sup>lle</sup> d'Arx tombèrent, découvrant son front rougissant.</p> + +<p>—Pas un mot de plus! prononça-t-elle presque rudement. Je respecte la +volonté de mon frère mort, mais ces hommes ont tué aussi mon père et ma +mère, ma vengeance est à moi, je n'en dois compte qu'à Dieu!</p> + +<p>La veuve et le vieux valet baissèrent à la fois les yeux devant sa +beauté, qui avait des rayonnements tragiques.</p> + +<p>—Vous plaît-il que j'achève mon récit? demanda Germain avec une sorte +de timidité.</p> + +<p>—Je le veux, répondit Valentine.</p> + +<p>Germain reprit aussitôt:</p> + +<p>—Le foyer était plein de flammes; monsieur Remy avait réussi à se +soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'années, le +travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'œuvre de +destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait:</p> + +<p>«—Brûle! brûle! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui +naîtront de ces cendres!</p> + +<p>«À l'écouter je reprenais malgré moi de l'espoir, car sa voix devenait +plus forte, et il y avait parfois des étincelles dans ses yeux.</p> + +<p>«La fièvre trompe ainsi toujours.</p> + +<p>«Quand les dernières fumerolles s'envolèrent, il laissa retomber sa tête +sur l'oreiller et murmura:</p> + +<p>«—Comment combattrait-elle désormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme?</p> + +<p>Valentine avait aux lèvres un sourire farouche.</p> + +<p>—Saquédié! dit maman Léo, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me +fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres +tout exprès pour te faire avaler!</p> + +<p>—Laissez parler Germain, répliqua seulement Valentine.</p> + +<p>Le vieux valet poursuivit:</p> + +<p>—Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il était accablé de +fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du +secrétaire, celui de droite. Derrière ce tiroir, il y avait une cachette +et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une +adresse: <i>Marie-Amélie d'Arx</i>.</p> + +<p>La veuve rapprocha son siège, dominée par une curiosité nouvelle, et +Valentine murmura d'une voix émue:</p> + +<p>—C'est donc là mon véritable nom!</p> + +<p>—C'est celui que vous reçûtes au baptistère de la cathédrale de +Toulouse, le 30 octobre 1819, répondit Germain. J'étais là; feu ma bonne +femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la cérémonie, +et ce fut moi qui vous portai dans mes bras.</p> + +<p>«Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un témoin, et je +m'interroge moi-même avant de vous donner les actes qui vont faire de +vous l'héritière légitime de mes maîtres.</p> + +<p>«Vous étiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la dernière +fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience!</p> + +<p>«Ou plutôt je reconnais en vous votre sainte mère, dont vous êtes le +vivant portrait.</p> + +<p>«Quand mon maître eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur +l'enveloppe, pensant tout haut:</p> + +<p>«—Elle va rester la dernière, elle va rester seule.</p> + +<p>«Puis il me regarda en face et ajouta:</p> + +<p>«—Germain, ceci est le nom de ma sœur; tu l'aimeras, tu la serviras, +tu la défendras.</p> + +<p>«Il ouvrit l'enveloppe.</p> + +<p>«—Voici, reprit-il, l'acte de naissance de M<sup>lle</sup> d'Arx; tu connais aussi +bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle +se nomme aujourd'hui M<sup>lle</sup> Valentine de Villanove.</p> + +<p>La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait:</p> + +<p>—Ce fut seulement à cette heure que je compris tout.</p> + +<p>«Je mis un genou en terre devant mon jeune maître et je lui dis:</p> + +<p>«—Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu guérira la +blessure de votre âme.</p> + +<p>«Il secoua la tête lentement.</p> + +<p>«—Dieu est bon, me répondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant, +je peux regarder le fond de mon cœur.</p> + +<p>«Ses yeux étaient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un +enfant.</p> + +<p>«Il avait sa main dans la mienne; la résignation calme comme un sourire +épanouissait ses lèvres décolorées.</p> + +<p>«Sa paupière se ferma à demi parce que l'épuisement venait.</p> + +<p>«Il m'envoya encore au secrétaire, où je trouvai, sur ses indications, +les actes de décès de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre père et +votre mère.</p> + +<p>«Quelques mois auparavant, à ma grande surprise, à ma grande inquiétude +aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy +avait réalisé à la hâte tous les biens immeubles de sa famille, et au +lieu d'acheter, avec le prix considérable de cette vente, des valeurs +françaises, il avait pris des consolidés d'Angleterre et des bons +autrichiens. Tous les titres étaient dans le secrétaire. Il me dit:</p> + +<p>«—Germain, je n'ai pas retiré des biens de mon père une somme égale à +leur valeur parce que je me suis trop pressé. L'événement a prouvé que +je n'avais pas de temps à perdre. Néanmoins, tu dois trouver dans la +caisse qui est à gauche du secrétaire et dont voici la clef des titres +au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de +un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point +rester ici. Aussitôt que je serai mort, tu la mettras en lieu sûr. Elle +appartient tout entière à Marie-Amélie d'Arx, ma sœur, et c'est à toi +que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il +voulut se mettre sur son séant. Je l'y aidai. Je n'avais déjà plus +d'espoir, car le signe de la mort prochaine était sur son front +bien-aimé.</p> + +<p>«Il me demanda du papier, une plume et de l'encre.</p> + +<p>«J'hésitais à obéir, car sa tête vacillait sur ses épaules, mais il me +regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: Dépêche-toi, Germain, +ou je n'aurai pas le temps!</p> + +<p>«Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour écrire. D'une main je tenais +le flambeau, car il disait déjà que la lumière faiblissait; de l'autre +je lui présentais l'écritoire où sa main tremblante avait peine à +tremper la plume.</p> + +<p>«Il traça quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne +pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer:</p> + +<p>«—Il faut pourtant qu'elle ait ma dernière pensée; il faut que je lui +parle en frère... en père, car j'ai remplacé celui qui n'est plus.</p> + +<p>«Et ses doigts se raffermirent.</p> + +<p>«Le jour naissait derrière les rideaux de la croisée.</p> + +<p>«Il n'avait pas encore achevé, quand on sonna à la porte extérieure.</p> + +<p>«—Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir.</p> + +<p>«Il avait deviné; c'étaient les trois hommes de la veille: le colonel +Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatrième s'était joint à +eux, que j'entendis nommer M. de la Périère.</p> + +<p>«Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel +avait été l'effet de sa potion et dit:</p> + +<p>«—Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets +secondaires de la belladone sont aisés à combattre.</p> + +<p>«M. de la Périère ajouta qu'il était envoyé personnellement par M<sup>me</sup> la +marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignorât point tout l'intérêt +qu'elle portait à sa santé.</p> + +<p>«Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon maître fort agité. Il +me demanda si l'on avait parlé de M<sup>lle</sup> de Villanove, et sur ma réponse +négative il m'ordonna de faire porter immédiatement chez un pharmacien +qu'il me désigna la potion du Dr Samuel.</p> + +<p>«Mais je n'étais pas encore à la porte, qu'il me rappelait, disant:</p> + +<p>«—C'est folie, ma tête s'égare. Si l'on trouvait là-dedans ce que je +crois, ce serait une arme, c'est-à-dire une tentation, c'est-à-dire un +danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je +ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation!</p> + +<p>«Il fallut obéir, car sa voix était impérieuse et son regard commandait.</p> + +<p>«Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau.</p> + +<p>«Cette fois, c'était la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis +a remplacé mon maître comme juge d'instruction. Il arrivait, assisté de +son greffier; il fut reçu, mais monsieur Remy avait reposé sa tête sur +l'oreiller et s'était retourné du côté de la muraille.</p> + +<p>«M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obtînt aucune +réponse à ses demandes concernant l'événement de la rue d'Anjou, +auxquelles il mêlait des observations ayant trait au meurtre de la rue +de l'Oratoire et à la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat +instructeur.</p> + +<p>«Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps:</p> + +<p>«—Le plus souvent qu'il répondra!</p> + +<p>«—Monsieur et cher collègue, dit le Perrin-Champein en levant le siège, +vous me voyez désolé du triste état où je vous laisse; une parole est +bientôt dite, et la bonne volonté vous manque peut-être un peu; +néanmoins j'aime à croire que votre silence, qui est en soi fort +extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre +conscience de juge.</p> + +<p>«Sur le carré il me demanda:</p> + +<p>«—Votre maître n'a-t-il point parlé de toute la nuit?... Mais vous ne +me répondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme, à vous revoir! Tout +cela est fort extraordinaire, mais j'en ai débrouillé bien d'autres, et +en thèse générale, les interrogatoires ne servent à rien. C'était un +garçon fort instruit, assez capable et surtout terriblement protégé! +Maintenant le voilà qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il +ne l'a pas tout à fait volé.</p> + +<p>«Je m'entendis appeler comme je refermais la porte.</p> + +<p>«—Dépêchons, Germain, dépêchons, me dit mon maître qui faisait effort +pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande à Dieu, c'est +qu'il me donne le temps de finir.</p> + +<p>«Je l'aidai encore à se mettre sur son séant, et il reprit sa tâche, qui +devenait à chaque instant plus difficile.</p> + +<p>«Sa figure changeait à vue d'œil, ses tempes étaient baignées d'une +sueur froide.</p> + +<p>«Au moment même où il achevait, on sonna pour la troisième et dernière +fois.</p> + +<p>«—Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier, à <i>elle</i>, à +elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a coûté ce +suprême travail. Va ouvrir, c'est la prière qui vient.</p> + +<p>«Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre +vue qui perce les murailles. C'était la prière. Le vieux curé +Desgenettes entra et lui donna l'extrême-onction. Mon maître répondit +jusqu'au bout les raisons latines, après quoi sa tête tomba sur +l'oreiller. Le vieux prêtre l'embrassa en murmurant: «Priez, âme +chrétienne!» et mon maître prononça votre nom.</p> + +<p>«Je m'approchai. Il n'était plus. Je lui fermai les yeux...</p> + +<p>Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard.</p> + +<p>Il entrouvrit les revers de sa livrée et prit dans son sein un pli qu'il +tendit à M<sup>lle</sup> d'Arx en disant:</p> + +<p>—J'accomplis l'ordre que j'ai reçu et vous remets le testament de votre +frère.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a><a href="#Table">XXIX</a></h2> + +<h3>Le testament</h3> + + +<p>Un sanglot avait essayé de soulever sa poitrine aux dernière paroles du +vieux Germain, mais elle l'avait comprimé par un effort violent.</p> + +<p>Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes, +quelque chose qui ressemblait à la sévérité d'un juge.</p> + +<p>Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit:</p> + +<p>—Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je +sois seule pour prendre connaissance de la dernière volonté de mon +frère.</p> + +<p>Germain et la veuve se levèrent aussitôt. Comme ils allaient sortir, +Valentine ajouta:</p> + +<p>—Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez +près de moi.</p> + +<p>—Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman Léo.</p> + +<p>—Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez.</p> + +<p>La dompteuse et Germain sortirent.</p> + +<p>Maman Léo se laissa conduire jusque dans la salle à manger, où elle +tomba sur un siège en murmurant:</p> + +<p>—Saquédié! moi, je suis brisée comme si j'avais reçu une danse! Cette +enfant-là va faire un malheur! Il n'y a pas à dire, le juge +d'instruction était bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la +pauvre fillette avait bien assez à s'occuper de notre Maurice.</p> + +<p>Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la tête +inclinée. Il s'arrêta tout à coup devant maman Léo.</p> + +<p>—Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle obéisse à la +dernière volonté de son frère?</p> + +<p>—Je crois qu'ils sont tous les mêmes dans cette famille-là, répliqua la +veuve, ils ont un diable dans le corps.</p> + +<p>Germain se redressa, ses yeux brillaient.</p> + +<p>—Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et +quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la +bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la +sœur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le +courage d'un lion!</p> + +<p>Il se laissa choir lourdement à son tour sur un siège et mit sa tête +entre ses mains.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, maman Léo reprit la parole avec un certain +embarras.</p> + +<p>—Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte, +parce que ça n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on +ne se fait pas, c'est sûr et moi, la sensibilité me creuse. Sans vous +commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce?</p> + +<p>Germain releva d'abord sur elle un regard scandalisé, mais en voyant la +bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enluminées, il +eut presque un sourire et dit:</p> + +<p>—Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la mère! Tout le monde +ne peut pas être des duchesses et marquises; vous m'allez, à moi. Il +faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un +autre. Je vas vous servir un petit déjeuner, après quoi vous aurez du +vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se trémousser +contre ces coquins-là!</p> + +<p>Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque +sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aimée, Valentine était +revenue vers le portrait.</p> + +<p>Elle avait roulé un siège jusqu'auprès de la peinture, comme on fait +quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul à seul +avec un ami cher, après l'absence.</p> + +<p>Ce n'était qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la +toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait +le don de faire vivre les morts.</p> + +<p>Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile +d'Apelle trompa Zeuxis lui-même. Ingres, ce peintre tant et si amèrement +outragé, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une mère.</p> + +<p>Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux à une exposition +particulière, ouverte voici déjà bien longtemps, au bazar +Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du <i>Journal des Débats</i>, +percer la foule et s'élancer les bras tremblants vers le portrait de +Bertin l'ancien, qui semblait prêt à se lever, les mains appuyées sur +les bras de son fauteuil.</p> + +<p>Chez nous les querelles d'école, en musique, en peinture, en littérature +aussi, sont aveugles jusqu'à la stupidité.</p> + +<p>Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la +ressemblance était si poignante que Valentine restait là le cœur +étreint, l'esprit frappé comme à l'aspect d'une vision évoquée.</p> + +<p>C'était bien là ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces +héroïques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bonté, mais dont +le front semblait marqué d'un signe fatal.</p> + +<p>Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, prête à parler, et parmi l'austère +noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'épanouir +jamais.</p> + +<p>Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx +était grave auprès d'elle. Remy d'Arx évitait Valentine comme on fuit +instinctivement le malheur ou la destinée.</p> + +<p>Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si +brillant, si aimé, était loin d'elle et causait, par exemple, avec la +belle comtesse Corona.</p> + +<p>—Je croyais qu'il me détestait, murmura-t-elle, et ce fut sa première +parole: <i>il avait peur de moi</i>, il me l'a dit lui-même. Il devinait le +coup mortel que j'allais lui porter.</p> + +<p>Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la +toile Remy laissait tomber sur elle.</p> + +<p>—Il était jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le +regardaient d'en bas et leur jalousie était presque de la haine. Les +voilà bien vengés! Il est mort à force de souffrir! Il y a eu des hommes +assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que +le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures. +Ils l'ont tué à petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable +barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tenté de +déshonorer son âme...</p> + +<p>Elle resta un instant silencieuse, puis ses lèvres s'entrouvrirent pour +exhaler ce nom et ces mots:</p> + +<p>—Remy... mon frère!</p> + +<p>Puis encore elle déchira l'enveloppe et déplia le papier que l'enveloppe +contenait.</p> + +<p>C'était une pauvre écriture, pénible et tremblée, dont le désordre lui +arracha sa première larme. Elle lut tout bas:</p> + +<p>«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En +présence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma +dernière pensée à Marie-Amélie d'Arx, ma sœur bien-aimée, malgré le nom +de Valentine de Villanove qu'elle a porté pendant l'espace de deux ans, +par suite d'une fraude ou d'une erreur.</p> + +<p>«Les pièces à l'appui de cette assertion sont déposées entre les mains +du plus fidèle ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma +famille depuis plus de quarante ans.</p> + +<p>«Marie-Amélie d'Arx est mon héritière unique et légitime; néanmoins, et +pour le cas où son état civil lui serait contesté, je déclare lui donner +et lui léguer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit même sous +celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalité de +mes biens meubles et immeubles.</p> + +<p>«Mourant comme je le fais dans la plénitude de ma raison, je signe et je +date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.»</p> + +<p>Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx signé lisiblement et +d'une main assez ferme.</p> + +<p>On voyait bien que l'agonisant avait dépensé là tout ce qui lui restait +d'énergie.</p> + +<p>Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus +confus, parce que la main avait graduellement faibli.</p> + +<p>Valentine put lire néanmoins à travers ses larmes:</p> + +<p>«Ma sœur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aimé.</p> + +<p>«Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre mère +peut descendre au fond de mon cœur, guéri de sa blessure.</p> + +<p>«Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'œil de Dieu qui +m'appelle, je t'aime comme l'enfant chérie dont je contemplais jadis le +berceau et dont je surveillais le souriant sommeil.</p> + +<p>«Nous avons été bien malheureux, ma sœur, j'espère que ma mort achèvera +de payer notre dette de misère.</p> + +<p>«Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous +exaucez ma prière. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple; +n'essayez pas de combattre ces hommes qui possèdent un pouvoir +surnaturel.</p> + +<p>«Ce que je n'ai pu faire, moi qui étais armé de la loi comme un soldat +porte l'épée, moi que ma fonction semblait rendre invulnérable, moi qui +passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait +folie de votre part à le tenter.</p> + +<p>«Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'êtes qu'une pauvre +enfant isolée, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous +protègent en apparence ou du moins presque tous sont affiliés à la +ténébreuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tué.</p> + +<p>«Je ne vous apprends rien en vous disant que vous êtes au milieu des +Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme +infernale pour assassiner le seul homme peut-être qui pût combattre avec +avantage la terrible association.</p> + +<p>«Sauf M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, pauvre victime désignée d'avance à leurs +coups et qu'ils ont frappée dans son fils unique, sauf Francesca Corona +(et je n'oserais répondre d'elle absolument), tous les autres sont des +scélérats abrités derrière une sorte de rempart magique.</p> + +<p>«Valentine, l'esprit s'éclaire à l'heure de mourir, la vengeance +n'appartient qu'à Dieu. Si j'avais été seulement un juge, peut-être ne +tomberais-je pas écrasé dans la lutte.</p> + +<p>«Mais il y avait autre chose en moi que le zèle du magistrat, il y avait +la passion de l'homme qui se venge.</p> + +<p>«Valentine, ma sœur chérie, songe à toi, songe surtout à celui que tu +aimes, à Maurice, qui ne m'ayant plus pour démêler son innocence au +milieu des preuves mensongères accumulées par mes assassins, va retomber +tout au fond de son malheur.</p> + +<p>«Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on +appelle des gens instruits, avisés, prudents; il a cette cruelle sagesse +qui ne croit à rien en dehors des choses admises par le sens commun; +tout ce qui sort de la vraisemblance acceptée lui semble fabuleux et +indigne d'occuper un brave esprit.</p> + +<p>«Son opinion est faite par mon opinion même, dont il prendra le +contre-pied; j'étais à son sens un rêveur et il est un sage; là où j'ai +dit non, il dira oui.</p> + +<p>«Maurice sera renvoyé devant les assises, Maurice sera condamné; aucune +éloquence d'avocat, aucune perspicacité de magistrat, nulle puissance +humaine, en un mot, ne peut empêcher le jury en pareille circonstance de +répondre: «Oui, l'accusé est coupable.»</p> + +<p>«Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton père, ta mère, ton +frère au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine, +laisse la haine, songe à l'amour, sauve Maurice!</p> + +<p>«Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'évasion, la fuite sans espoir +de retour, le changement de nom et la vie cachée loin, bien loin au-delà +de la mer.</p> + +<p>«Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche, +tu peux répandre l'or à pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher +ton bonheur.</p> + +<p>«Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la +dernière ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et +sois heureuse!»</p> + +<p>Valentine resta un instant immobile, les yeux fixés sur le dernier mot, +qui n'était pas achevé.</p> + +<p>Elle porta le papier à ses lèvres et le baisa à la place même où la main +du mourant s'était arrêtée.</p> + +<p>Puis elle se laissa tomber à genoux, et ainsi prosternée, elle regarda +le portrait de son frère, qui semblait vivre.</p> + +<p>Qui semblait vivre et répéter encore la dernière pensée du vaillant et +malheureux jeune homme: «Ma sœur, ne me venge pas!»</p> + +<p>Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les lèvres de +Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura:</p> + +<p>—Pardonne-moi, pardonne-moi, mon frère, car je vais te désobéir!</p> + +<p>—Ah! ah! dit une rude voix derrière elle, c'était pourtant un bon +conseil qu'il vous donnait là, le défunt.</p> + +<p>Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait +parlé et qui était venu la demander déjà dans la matinée était sur le +seuil et refermait la porte.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXX" id="XXX"></a><a href="#Table">XXX</a></h2> + +<h3>Le commissionnaire</h3> + + +<p>Coyatier, car c'était bien lui, ne fit qu'un pas à l'intérieur de la +chambre; il resta debout devant le seuil et ôta sa casquette, découvrant +le poil crépu qui se hérissait sur son crâne.</p> + +<p>Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui +ôtait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance +robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un +messager tel que lui.</p> + +<p>—Alors, dit-il avec ce mélange d'effronterie et de timidité qui était +le caractère le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons +pas l'idée d'obéir à ce pauvre M. d'Arx?</p> + +<p>Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme +s'ils eussent été éblouis.</p> + +<p>—Avancez, dit-elle au lieu de répondre. Coyatier s'approcha.</p> + +<p>—Nous avons à causer, dit-elle encore, asseyez-vous là.</p> + +<p>Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le +marchef eut un mouvement d'hésitation.</p> + +<p>—Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir où il s'asseyait, +car je ne lui ai jamais fait de mal.</p> + +<p>—Vous avez parlé de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez +donc ceux qu'il me donne dans cet écrit?</p> + +<p>—Non, répondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre, +lui aussi, et moi, qui ne suis pas payé pour aimer les juges, je lui +avais dit d'avance qu'il allait à la boucherie. Ce n'était pas le +premier venu, ce juge-là, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus +braves que lui. Il savait que je lui disais la vérité; mais il continua +de suivre son chemin, jusqu'au cimetière. Chat échaudé craint l'eau +froide, je pense bien qu'avant de tourner l'œil, M. d'Arx vous aura +défendu de jouer avec le feu.</p> + +<p>—C'est vrai, prononça tout bas Valentine.</p> + +<p>—Il m'avait payé pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit +fidèlement tout ce que je savais. Ce n'était pas de la trahison; ces +gens-là ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble à +du dévouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent +quand ils ont besoin de mon obéissance. Je me souviens de la première +parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque +dans mon galetas de la barrière d'Italie... Et il fallait un crâne +ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! Ça me plaît à +moi, le courage, parce que j'ai été une manière de lion avant de tomber +chien enragé. Je lui dis: «Monsieur le juge, si dans mon idée c'était +possible d'assommer les Habits Noirs ou de les brûler, il y aurait du +temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme +d'un bourreau et m'ont forcé à tuer en m'étranglant. Mais rien ne peut +contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.»</p> + +<p>«Cet homme-là n'était pas de ceux qui haussent les épaules quand on leur +parle. Il savait qui j'étais et je ne veux pas dire qu'il me regardait +sans répugnance; mais enfin, il m'écoutait. Sa première réponse fut +celle-ci: «J'ai fait le sacrifice de ma vie.»</p> + +<p>«C'était un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les +tient, et vous avez le même sang que Remy d'Arx dans les veines.</p> + +<p>—Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'auprès de lui et +s'assit, je vous regarde sans répugnance: vous êtes l'homme qu'il me +faut.</p> + +<p>Le marchef recula son siège. Il y avait sur son rude visage une +expression de tristesse. J'allais dire de pudeur.</p> + +<p>—N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je +hais les femmes, j'ai peur des femmes.</p> + +<p>—Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une +voix contenue, mais si profondément vibrante que le marchef eut un +frémissement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup.</p> + +<p>—Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me +laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai +que vous êtes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la +mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant, +mais parce que vous causez là de bonne amitié avec le maudit qui fait +horreur aux scélérats, qui se fait horreur à lui-même. Savez-vous bien +que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits +Noirs, les Habits Noirs, tout damnés qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni +soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi +eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils +voient rouge de sang jusqu'au coude.</p> + +<p>Il étendait sa main énorme, dont les veines gonflées semblaient prêtes à +éclater.</p> + +<p>Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui était glacée, mais qui ne +tremblait pas.</p> + +<p>Le bandit la regarda avec une sorte d'étonnement attendri.</p> + +<p>—Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela +pour sauver l'homme qui vous aime!</p> + +<p>—L'homme à qui j'ai donné mon cœur, répliqua Valentine dans un élan de +soudaine énergie, je ne le sépare pas de moi-même; lui et moi nous ne +faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'âme est à lui: ma vengeance, +c'est sa vengeance.</p> + +<p>Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement.</p> + +<p>—C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre +gaieté; je connais les lapins de son numéro, il aimerait mieux la clef +des champs que toutes vos belles phrases!</p> + +<p>Il ajouta en changeant de ton:</p> + +<p>—J'étais venu pour régler la chose de son escampette; est-ce que vous +auriez changé d'idée?</p> + +<p>—Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard brûlant.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le marchef, en cherchant à éviter le feu de ces prunelles +qui l'éblouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver?</p> + +<p>—Non, répliqua encore Valentine d'un accent bref et dur.</p> + +<p>—Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc à la +première idée du colonel; un verre de poison partagé à deux?</p> + +<p>—À quoi bon le sauver! s'écria impétueusement Valentine; tant que ces +hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa tête?</p> + +<p>—Ça, c'est la pure vérité.</p> + +<p>—Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles +jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je +sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entraîne? Il y a des +instants où, dans mon cœur qui déborde de tendresse, je ne trouve plus +de place pour la haine; il y a des instants où je me vois entourée de +trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx, +pour la sœur de Remy d'Arx, la pensée seule du bonheur est une impiété! +Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul +ne sait le secret de cette redoutable comédie! Mais sais-je moi-même si +je n'ai pas été, si je ne suis pas toujours folle? Mon père, ma mère, +dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon frère, ce +noble et cher ami, tous ceux-là ne sont plus!</p> + +<p>«Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en équilibre au bord +d'un abîme, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le +seul amour de ma jeunesse, mon fiancé, mon mari, sur la tête de qui le +même glaive meurtrier est suspendu par le même fil! Je suis Corse, c'est +vrai, et toutes les fibres de mon être tressaillent à la pensée de punir +les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout, +mais j'aime jusqu'à l'idolâtrie, et ce qui semble en moi démence, c'est +la vérité même, la lumière faite par l'amour!</p> + +<p>Elle s'interrompit, et son regard découragé s'arrêta sur Coyatier, +tandis qu'elle murmurait:</p> + +<p>—Mais comment pourriez-vous me comprendre?</p> + +<p>Le grossier visage du bandit avait une expression étrange.</p> + +<p>—Je ne comprends peut-être pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu +s'en faut, en définitive. J'ai été un homme, il y a des heures où je +m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net; +que voulez-vous de moi?</p> + +<p>Valentine fut un instant avant de répondre, et pendant toute une minute +ils se regardèrent fixement.</p> + +<p>Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble; +dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de résister +à un enthousiaste entraînement.</p> + +<p>Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole:</p> + +<p>—Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il à voix basse; je suis ici +par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout +ce qui se passait entre nous.</p> + +<p>—Je m'en doutais, fit Valentine, et malgré cela, quelque chose me +disait que vous ne me trahissiez pas.</p> + +<p>—Ce quelque chose là disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu'à un +certain point pourtant. Dans cet enfer, où ils régnent et où nous sommes +tourmentés par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout à fait +vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire +encore un mot, et puis vous répondrez à ma dernière question, car le +temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'île de +Corse, où est notre refuge, tout de suite après le meurtre de Hans +Spiegel, pour lequel votre Maurice va être condamné; on avait surpris +mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se défaire +de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai reçu contrordre le +jour même de mon départ, qui était le jour où vous fûtes amenée à la +maison du Dr Samuel. On me déguisa en malade, et je fus mis à +l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et +pour Maurice, qui étiez alors les deux seules créatures humaines +possédant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres +qui sont dans le même cas que vous: Maman Léo, le vieux Germain et moi. +Allez, on vous écoute!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a><a href="#Table">XXXI</a></h2> + +<h3>Le cœur de Valentine</h3> + + +<p>Les sourcils de Valentine étaient froncés par l'effort de son travail +mental.</p> + +<p>—Vous êtes condamné comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.</p> + +<p>—Je suis toujours condamné, répondit Coyatier, mais je me rachète +toujours. Le Père se connaît en hommes; ça ne l'embarrasserait pas de +remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil, +mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.</p> + +<p>—Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.</p> + +<p>—Ça, c'est bien sûr, dit le bandit, et il faudrait être fou pour +n'avoir pas peur de lui.</p> + +<p>—Vous ne consentiriez pas à le combattre? j'entends à le combattre +bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a déserté +revient et se dresse de son haut pour mourir?</p> + +<p>—Si c'était en Alger, grommela le marchef, où il y aurait des gens pour +me regarder.</p> + +<p>—Moi, je vous regarde, prononça tout bas la jeune fille.</p> + +<p>—Vous m'avez touché la main, c'est vrai, dit le bandit; vous êtes une +crâne jeune personne!</p> + +<p>—Voulez-vous vous donner à moi tout entier? demanda brusquement +Valentine.</p> + +<p>—À quoi ça vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de répondre.</p> + +<p>—Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'échafaudage de +leur intrigue peut crouler si vous leur manquez.</p> + +<p>—Quant à ça, fit Coyatier avec une étrange expression d'amertume, je +vaux cher et ils ne me marchandent pas.</p> + +<p>—Fixez votre prix, dit Valentine.</p> + +<p>—La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs +dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue!</p> + +<p>—J'ai plus d'un million à moi, dit encore Valentine.</p> + +<p>Le marchef haussa les épaules, mais il répéta:</p> + +<p>—C'est sûr que vous êtes un crâne brin de fille! vous m'avez donné la +main! voyons, mettez que je fasse la bêtise d'accepter vos propositions, +avez-vous une idée?</p> + +<p>—Oui, j'ai une idée.</p> + +<p>—Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots.</p> + +<p>—On peut la dire en deux mots.</p> + +<p>Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre éclat.</p> + +<p>—Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un +reflet de cette flamme.</p> + +<p>—Qu'ils meurent! prononça Valentine d'une voix basse mais distincte.</p> + +<p>—Eh! eh! la Corsesse! s'écria Coyatier presque joyeusement, vous n'y +allez pas par quatre chemins, vous!</p> + +<p>—Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire. +Sang pour sang! je les condamne à mort, moi, la fille et la sœur de +ceux qu'ils ont assassinés!</p> + +<p>Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit.</p> + +<p>—Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous haïssez comme il faut, +dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout +cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier.</p> + +<p>Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea +d'expression, et sa beauté tragique eut comme une auréole de belle et +profonde tendresse.</p> + +<p>—Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la +poitrine serrée: le premier, le dernier battement de mon cœur! Vous +avez mesuré ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour.</p> + +<p>Elle reprit avec plus de calme:</p> + +<p>—Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu'à lui, je ne +travaille que pour lui. Dieu lui-même a serré nos liens; mon frère, que +ma volonté ardente est de venger, n'était-il pas le bienfaiteur de +Maurice? Si Maurice était libre, avec quelle joie il engagerait sa vie +pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononcée est la seule planche +de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauvé, cette +fois, bien sauvé, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la +loi, et la loi ne l'ira pas chercher à trois mille lieues d'ici où je +l'entraînerai!</p> + +<p>Autour des grosses lèvres de Coyatier, il y avait comme un sourire.</p> + +<p>—Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irritée.</p> + +<p>—Parce que c'est cocasse, répliqua le bandit, de voir comme les beaux +esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une idée pareille... +mais ne m'interrogez pas, ça nous mènerait trop loin. J'ai mon ouvrage +et je vais prendre congé de vous.</p> + +<p>—Sans me répondre? s'écria Valentine. M<sup>e</sup> suis-je donc trompée? +N'avez-vous pas vous-même l'envie, le besoin de retrouver votre liberté?</p> + +<p>—Ah! fit le marchef, ma liberté!... peut-être.</p> + +<p>Ces mots, comme l'accent qu'il mit à les prononcer, ressemblaient à une +énigme.</p> + +<p>—N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son +âme éloquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois +vos mains ensanglantées?</p> + +<p>—Ah! fit encore Coyatier de ce même accent dont l'expression ne se peut +traduire, vous les avez touchées, ces mains-là, vous êtes une crâne +jeune personne! Mais où les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui +ont du sang? Dans le sang?</p> + +<p>Le front et les joues de Valentine étaient de marbre.</p> + +<p>—Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit +d'abattre une bête féroce.</p> + +<p>—Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voilà +assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a +que ces choses-là pour réussir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez +prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous +tenir l'échelle.</p> + +<p>—Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas à cette +brusque conclusion; consentez-vous?</p> + +<p>—Pourquoi pas? Que mon cou soit cassé ici ou là, peu importe. La +loterie est une bêtise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent à la +loterie. Je vous regardais tout à l'heure; vous devez avoir la veine... +Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous +n'irez pas à droite ou à gauche, selon votre volonté. Il y a un jeu tout +fait, voulez-vous le prendre?</p> + +<p>Il parlait d'un ton bref et précis. Valentine murmura:</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire +évader le lieutenant Maurice Pagès.</p> + +<p>—Comment, demain? s'écria Valentine. Déjà si Maurice, que je viens de +voir, n'en sait rien.</p> + +<p>—Dans tout cela, répondit le marchef, Maurice est la cinquième roue +d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous. +Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez être mariés.</p> + +<p>Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de +stupéfaction. Le marchef reprit:</p> + +<p>—Pendant que vous étiez à la prison de la Force, j'étais, moi, chez le +colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai idée qu'il n'en a pas pour +très longtemps. Si Toulonnais-l'Amitié, le prince et les autres savaient +ce qu'il m'a dit... C'était drôle de le voir me caresser le menton en +bavardant tout bas: «Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu +es la plus forte tête de l'association, et mon testament, qui est tout +fait, te nomme mon légataire universel...» Eh bien! après! Je serais +capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si +j'étais le Maître, ils viendraient me lécher les pattes comme des chiens +couchants.</p> + +<p>Il s'arrêta. Valentine dit:</p> + +<p>—Tout cela ne m'explique pas vos paroles.</p> + +<p>—L'explication la voici; le colonel a ajouté: «C'est ma dernière +affaire, et je veux la régler avant de m'en aller; il faut que tout soit +fini demain soir.»</p> + +<p>—Mais les préparatifs de l'évasion..., murmura Valentine.</p> + +<p>—Voilà huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et +des billets de banque à poignées. Quand il a été relancer la veuve +Samayoux, la chose était arrangée.</p> + +<p>—Mais pour le mariage... le prêtre?</p> + +<p>—Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit à +Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'idée +fixe de M<sup>me</sup> la marquise; elle s'est résignée à tout, sauf au scandale de +laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on +ait prononcé sur eux le <i>conjungo</i>. M. de Saint-Louis, qui n'a rien à +refuser à la marquise, s'est chargé de l'abbé Hureau, et quoique un +mariage secret soit une grosse affaire à l'archevêché, le bon vicaire du +Roule n'a rien à refuser à son roi pour rire, qui prend la peccadille à +son compte et qui écrira au pape si l'archevêque fait le méchant. Comme +ça, pas vrai, les convenances seront respectées. Coyatier, en débitant +cela, avait gardé son rire amer.</p> + +<p>—Et après le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'altéra.</p> + +<p>—La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous...</p> + +<p>—Ce départ est aussi préparé?</p> + +<p>—Ah! je crois bien! préparé à fond.</p> + +<p>—Pour où partons-nous?</p> + +<p>—Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien +que moi.</p> + +<p>—Un double meurtre! prononça péniblement la jeune fille.</p> + +<p>—Je n'ai pas encore reçu mes instructions complètes, repartit Coyatier; +je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous +prenez les choses; mais j'ai idée qu'il y aura plus de deux meurtres, +car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx à l'heure qu'il est ont à régler +avec l'association le même compte que Maurice et que vous.</p> + +<p>—Le vieux Germain, fit Valentine, maman Léo...</p> + +<p>—Et moi. Nous radotons, je vous l'ai déjà dit.</p> + +<p>—Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?...</p> + +<p>—Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton +sérieux cette fois, et aller à tâtons partout où ça me plaira de vous +conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas +une observation, pas une résistance. Quant au prix, nous compterons +après; ça vous va-t-il?</p> + +<p>Comme Valentine hésitait, il regarda la pendule et se leva.</p> + +<p>—Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, réfléchissez, +vous me donnerez réponse demain matin. Car il y a un <i>hic</i> à tout cela, +c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous +gagnerons la partie ou bien si nous serons tous écharpés à la dernière +manche.</p> + +<p>—Je n'attendrai pas jusqu'à demain! s'écria Valentine, à quoi bon +réfléchir? la mort nous entoure de tous côtés, il n'y a pas d'autre +issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est à vous, les conditions que vous +m'avez posées seront accomplies, aveuglément.</p> + +<p>Le marchef, qui avait déjà fait un pas vers la porte, s'arrêta.</p> + +<p>—Quant à être une crâne jeune personne, fit-il, ça y est en grand! +Alors, il faut vous dépêcher de retourner à la maison. M. Samuel ne se +sera pas aperçu de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous +trouverez à la porte où sont les maçons quelqu'un qui vous fera rentrer, +ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter +son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce +qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise, +émerveillée, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de comédie, +ça ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que +vous êtes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait +dans votre cervelle toquée. Il y croira ou il n'y croira pas, ça ne fait +rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin +triche: voilà le côté curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si +vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux +yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose sûre, c'est +que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez +donné votre main.</p> + +<p>—Merci! merci! balbutia Valentine, émue jusqu'à ne point trouver de +paroles.</p> + +<p>Coyatier sortit précipitamment, mais il rentra presque aussitôt et dit:</p> + +<p>—Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement +à l'estaminet de l'Épi-Scié, c'est pour l'évasion: un homme qui n'ait +jamais été devant la justice. Il faut ça pour prendre la place du +prisonnier sans risquer trop gros. Maman Léo vous trouvera la chose dans +sa baraque ou ailleurs... À vous revoir, la belle, car nous nous +reverrons au moins une fois, et après ça, à la garde du bon Dieu s'il y +en a un!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a><a href="#Table">XXXII</a></h2> + +<h3>L'agonie d'un roi</h3> + + +<p>Il faisait nuit. Paris opulent achevait de dîner, Paris pauvre était en +train de souper; les gargotes, à bon droit célèbres parmi les ouvriers, +et qui, en ce temps-là surtout, foisonnaient aux environs des halles, +regorgeaient de chalands.</p> + +<p>Il m'est arrivé souvent de glisser mon regard à travers les carreaux +troublés de ces réfectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret, +tant s'en faut; on voit là en majorité les bonnes, les naïves figures; +chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui +fume.</p> + +<p>Là, les défaillances d'appétit ne sont pas connues; on a gagné rudement +le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces gênantes +délicatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums répandus trop +abondamment dans l'atmosphère.</p> + +<p>L'ail et l'oignon ne déplaisent à personne, l'échalote et le beurre noir +ne comptent que des amis.</p> + +<p>Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide sévit +au-dehors.</p> + +<p>On voit des convives qui ménagent avec sensualité le demi-litre de bleu +pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les +pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou après la +compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet.</p> + +<p>J'ai ouï dire que la toilette si coûteuse faite à la grande ville, +depuis quelque temps, par le chef de ses édiles a diminué de beaucoup le +nombre de ces gargotes, situées à proximité du marché et qui donnaient à +ceux qui travaillent une nourriture à peu près saine et sincère.</p> + +<p>J'ai ouï dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le +quartier lui-même et que les consommateurs y payent désormais non +seulement le bœuf avec légumes, mais encore le loyer, les glaces et le +gaz.</p> + +<p>Tout cela est très cher et ne restaure point.</p> + +<p>Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien +qu'en prouvant au public l'authenticité de sa viande, ne vend pas sa +viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la +vieille gargote renaissante, mais appropriée au progrès de nos mœurs.</p> + +<p>Il faudra peut-être encore beaucoup de temps pour cela, car les +industriels aiment mieux spéculer sur les vices de l'ouvrier que de +songer à ses besoins.</p> + +<p>Au lieu du réfectoire modèle que je demande, ce sont des cafés +splendides qui s'élèvent, fondés sur ce principe trop connu que rien +n'est plus facile à dévaliser que l'indigence.</p> + +<p>On voit là tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelatée et de +luxe moqueur.</p> + +<p>Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados +scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des +larmes qui mouillent leur recette quotidienne.</p> + +<p>Mais quand le travailleur, encore tout ébloui par tant d'illuminations +et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaieté +persiste-t-elle?</p> + +<p>Il y a là souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux.</p> + +<p>Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les +examine de près, donnent le frisson tout comme le ténébreux métier +exercé par Coyatier, dit le marchef.</p> + +<p>Les temps du mélodrame sont passés, c'est possible, mais il y a encore +chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or très légalement avec +de la douleur et de la honte.</p> + +<p>Paris s'habitue vite au froid comme à tout; malgré la brume glacée qui +s'épaississait dans les rues, on voyait nombre de flâneurs circuler sur +le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des +merceries étaient à leur poste tout le long de la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, indéfinissable, +que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le +quartier un écho à la fois terrible et lugubre.</p> + +<p>Chacun s'arrêta dans les rues pour écouter; les sergents de ville +dressèrent l'oreille, se demandant si ce n'était pas la clameur +lointaine d'une jeune révolution qui vagissait. On s'étonna dans les +ménages et toutes les fenêtres bien closes s'entrouvrirent aux divers +étages des maisons. Dans les gargotes, les verres levés restèrent à +mi-chemin des lèvres et les fourchettes cessèrent de grincer sur +l'épaisse faïence des assiettes.</p> + +<p>Quel était ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui +était sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant perçait toutes +les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons à +travers les portes fermées?</p> + +<p>Jules Gérard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires +vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment épique, Jules Gérard +raconte la vie et la mort des lions qu'il a tués.</p> + +<p>Il y a là une page, pleine d'une prodigieuse émotion, où l'on entend le +lion agoniser dans le désert.</p> + +<p>C'est une voix qui s'éteint, mais qui est gigantesque encore. À +l'écouter, hommes et femmes frémissent sous la tente; dans les douars, +les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralysés, et le long de +l'oued qui va, desséché à demi, entre les pierres et les palmiers, les +autres habitants du désert, saisis d'une terreur profonde, écoutent.</p> + +<p>C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature entière +prend part à son agonie et porte un deuil épouvanté.</p> + +<p>C'était ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des déserts, dont +la plainte suprême ébranlait tout un coin de la civilisation parisienne.</p> + +<p>Il avait beau être esclave, vaincu, déshonoré, son cri funèbre montait +et s'élargissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre.</p> + +<p>Il avait beau être humilié, et depuis combien de temps? sous l'outrage +grotesque de la servitude, subissant la médecine ignorante d'Échalot, +grimé comme une courtisane hors d'âge, rapiécé comme un vieux manchon +qui perd son poil, il avait beau être criblé d'emplâtres, et porter +perruque, la mort le redressait dans son inaliénable grandeur.</p> + +<p>Paris ne savait pas. Les lions sont rares à Paris. Paris qui parle +toutes les langues était inhabile à reconnaître la dernière parole du +lion.</p> + +<p>Car c'était bien M. Daniel, le prisonnier valétudinaire de maman +Samayoux, qui poussait son rugissement suprême dans la baraque +abandonnée.</p> + +<p>Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des +sables sans limites tourmentés par le simoun, où le soleil brûle le +regard des hommes en réjouissant l'œil des lions, à Paris, le paradis +des lionnes, des chiens bichons et du chat de la mère Michel, il mourait +à Paris, lui, le roi du désert, dépouillé même de son nom comme tous les +rois exilés.</p> + +<p><i>Sic transit gloria mundi:</i> Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur +Lion décédait sans pompe ni crinière dans la peau chauve de M. Daniel.</p> + +<p>Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les +terrains de la percée nouvelle. Les rugissements du moribond s'élevaient +à intervalles presque égaux, entrecoupés de profonds silences, comme +éclataient, dit la légende, les appels du cor de Roland dans les gorges +de Roncevaux.</p> + +<p>Nul ne répondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain +l'origine et le point de départ. Chacun se demandait où naissait ce +tonnerre; personne n'avait songé à la maison de planches de M<sup>me</sup> +Samayoux.</p> + +<p>Sous la neige qui recommençait à tomber, une silhouette noire se +détacha, éclairée à contre-jour par les réverbères de la rue +Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point +les vêtements amples nécessités par la saison; il allait grelottant et +boutonné dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux +mains jusqu'au fond de ses poches.</p> + +<p>Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqué par un lumignon +municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot râpé jusqu'à la +corde pour mettre en lumière un chapeau gris pelé, coiffant dans les +cheveux jaunes.</p> + +<p>Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Amédée +Similor n'était pas en bonne fortune. Il revenait la tête basse, le +gousset vide, l'estomac affamé; la réunion de la veille à l'estaminet de +l'Épi-Scié n'ayant été suivie d'aucun résultat, on avait renvoyé les +simples soldats de l'armée des Habits Noirs sans autre bénéfice qu'une +abondante distribution de punch.</p> + +<p>Similor, après avoir couché je ne sais où, avait fait un tour de chasse +dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous +sa dent depuis la veille.</p> + +<p>Vous jugez s'il était de joyeuse humeur.</p> + +<p>—Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait à +la principale porte de la baraque, ça grouille autour de vous dans les +moments de la prospérité; quand vient la circonstance de la débine, plus +rien, bernique!</p> + +<p>Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un +sourd rugissement.</p> + +<p>—Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a là que la vilaine +bête. La veuve est à licher quelque part avec ses connaissances.... avec +ce gredin d'Échalot peut-être!</p> + +<p>Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la +porte de derrière, dite «entrée des artistes», qui s'ouvrait au moyen +d'un truc, connu par tous les habitués de la maison.</p> + +<p>Il entra cette fois et se trouva dans l'intérieur de la cabane, qui +n'avait pas été ouverte depuis le matin, et où l'agonie de M. Daniel +mettait une épouvantable odeur de fauve.</p> + +<p>—Sent-il mauvais à lui tout seul ce paroissien-là! gronda Similor. Ho! +hé! Échalot, où donc que tu es, ma vieille? Ça me fait toujours quelque +chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin.</p> + +<p>Il était tendre parce qu'il connaissait le bon cœur de son Pylade, et +qu'il comptait avoir à souper.</p> + +<p>Mais à ses avances personne ne répondit.</p> + +<p>Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui +retentit dans la baraque avec un éclat terrible.</p> + +<p>Similor eut froid dans les veines. Il avait refermé la porte en entrant; +l'intérieur de la baraque était plongé dans une obscurité complète. Son +regard, qui s'était tourné d'instinct vers le lion, distingua deux +lueurs rougeâtres, semblables à des charbons prêts à s'éteindre.</p> + +<p>En même temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut à +Similor que les deux charbons approchaient.</p> + +<p>Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce misérable amalgame de +tous les défauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse +bohème, avait du moins une sorte de bravoure.</p> + +<p>—Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu étais cuit, je +mangerais bien tout de même une tranche de ton filet, car j'ai une faim +de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges.</p> + +<p>Tout en parlant, il s'était baissé, cherchant autour de lui un bout de +bois qui pût lui servir d'arme.</p> + +<p>Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence +paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le même à l'heure +de la souffrance: ils cherchent du secours.</p> + +<p>La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant +jadis servi à la danseuse de corde et qui formait une excellente massue.</p> + +<p>—À la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape!</p> + +<p>Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout +auprès de lui et sentit le vent d'une haleine fétide.</p> + +<p>—Crénom! s'écria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait +faim, lui aussi?</p> + +<p>Dans sa frayeur irréfléchie, il brandit le fragment de balancier, qui +tournoya et vint tomber sur la tête du lion.</p> + +<p>Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux +charbons ne brillèrent plus.</p> + +<p>—Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas être contente; mais +on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-là en détail.</p> + +<p>—C'est égal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine +naïveté de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis +l'Hercule de l'Antiquité, pour abattre un lion furieux avec un bout de +bois et d'un seul coup!</p> + +<p>Il marcha en tâtonnant vers le coin où se faisait la cuisine, car la +faim le talonnait. Le fourneau de fonte était froid et sur la planche où +Échalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas +même une croûte de pain sec.</p> + +<p>—Est-ce qu'il se dérange, ce gredin-là? pensa Similor. Où donc peut-il +être allé avec le môme? Quand le diable y serait, il va revenir coucher, +toujours? Qui dort dîne; en l'attendant, je vais tâcher de faire un +petit somme!</p> + +<p>Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit où +était la paille du lion.</p> + +<p>—C'est encore chaud, fit-il en se couchant à la place occupée naguère +par sa victime, mais ça ne sent pas la rose.</p> + +<p>Au moment où il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de +l'entrée des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa:</p> + +<p>—Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon +souper.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a><a href="#Table">XXXIII</a></h2> + +<h3>La tentation de Similor</h3> + + +<p>Le nouvel arrivant était encore un habitué de la baraque, car il ouvrit +la porte sans effort et entra comme chez lui.</p> + +<p>Similor, désormais, attendait. Le sauvage parisien a des prudences +d'Iroquois; il guette toujours un peu avant d'agir ou de parler.</p> + +<p>Le nouveau venu eut à peine fait quelques pas dans la baraque qu'il buta +contre le corps du lion.</p> + +<p>—Je m'en avais douté, dit-il avec mélancolie, mes soins ont manqué à la +pauvre bête et elle a rendu l'âme.</p> + +<p>—C'est Échalot! pensa Similor; motus! on va savoir d'où il arrive et la +vie qu'il mène.</p> + +<p>Échalot, en effet, comme presque toutes les pauvres créatures qui n'ont +pas beaucoup d'amis, parlait volontiers tout seul.</p> + +<p>—<i>De profundis</i>! murmura-t-il. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous +finirons tous comme ça. C'est une perte pour la patronne; mais elle n'a +pas le cœur à s'occuper de ses affaires d'intérêt.</p> + +<p>—Où l'a-t-elle donc, le cœur? se demanda Similor; est-ce qu'elle va se +faire chartreuse pour pleurer son lieutenant d'Alger?</p> + +<p>Échalot, cependant, gagna le coin où était son fourneau et se mit à +battre le briquet. Similor avait la bouche ouverte pour parler enfin, +lorsqu'il entendit ces paroles remarquables:</p> + +<p>—Ça me gêne, moi, disait Échalot, d'avoir tant d'argent sur moi. On ne +sait pas ce qui peut arriver; je cherche la patronne depuis midi, et il +me semble toujours que ma poche coule, laissant filtrer les billets de +banque.</p> + +<p>Les oreilles de Similor s'ouvrirent comme deux pavillons de trompe de +chasse.</p> + +<p>—Des billets de banque! répéta-t-il.</p> + +<p>Et il s'incrusta plus avant dans la paille, flairant un énorme coup à +tenter.</p> + +<p>—Faut tout de même que madame Léocadie ait une jolie confiance en moi, +continua Échalot en approchant une allumette de l'amadou qui avait pris +feu; j'avais peine à croire que ses paperasses avaient la valeur qu'elle +disait, mais je n'ai eu qu'à les mettre sur la planchette au guichet du +changeur pour avoir des mille et des cents.</p> + +<p>Similor se pinçait le bras du doigt pour être bien sûr qu'il ne rêvait +point.</p> + +<p>—En voilà un changeur, pensait-il, qui a de la confiance de reste! Au +vis-à-vis de la mauvaise tenue de ce canard, il n'a donc pas seulement +eu l'idée que les papiers devaient être volés?</p> + +<p>C'était là une observation plausible et pleine de justesse, mais la +chandelle d'Échalot en s'allumant y fit une triomphante réponse.</p> + +<p>Les yeux de Similor battirent, frappés par un éblouissement; il n'aurait +pas été plus étonné s'il avait vu son humble ami revêtu d'un manteau +d'hermine et coiffé de la couronne royale.</p> + +<p>C'était en effet une métamorphose presque féerique. Échalot avait des +souliers neufs bien cirés, un pantalon noir, le tout en beau drap fin et +tout battant neuf. Il avait en outre un chapeau de soie dont le lustre +était vierge et qui, par la neige qui tombait, avait dû voyager en +voiture. Il portait enfin une chemise d'une entière blancheur sur +laquelle se nouait une cravate de satin.</p> + +<p>De plus, ses cheveux étaient peignés à fond et sa barbe était faite.</p> + +<p>Nous ne voulons point dire qu'il fût très beau comme cela, mais sa +laideur était transfigurée à ce point que Similor eut vraiment peine à +le reconnaître: d'autant que la gibecière, asile habituel de Saladin, +n'était plus suspendue au cou d'Échalot.</p> + +<p>Similor pensa trop de choses pour prendre le temps de les exprimer; il +dit seulement en lui-même: «Nom de nom!» et cette simple interjection +valait tout un long discours.</p> + +<p>Échalot apporta son flambeau sur la table où M<sup>me</sup> Samayoux avait trinqué +la veille au matin avec Gondrequin-Militaire et M. Baruque. Il s'assit +sur la chaise même de la veuve et tira de sa poche un paquet de papiers +que du premier coup d'œil Similor reconnut pour des billets de banque.</p> + +<p>C'était le produit de la négociation confiée par maman Léo à son page +Échalot. Nous savons que cette journée avait été employée par elle à +d'autres besognes et qu'elle n'avait pas quitté Valentine.</p> + +<p>Son dévouement était de ceux qui ne marchandent pas. Elle s'était mis +dans la tête ou plutôt dans le cœur de sauver Maurice Pagès à n'importe +quel prix.</p> + +<p>Les moyens à employer lui échappaient encore ce matin, mais elle savait +que l'argent était le nerf nécessaire de cette guerre qu'elle allait +entreprendre.</p> + +<p>Elle avait fait ce qu'il fallait pour se procurer de l'argent.</p> + +<p>Malgré la défiance si naturelle à ceux qui ont travaillé beaucoup pour +gagner peu et qui, en outre, se sentent entourés de gens sujets à +caution, elle n'avait pas hésité à remettre sa fortune entière entre les +mains d'Échalot.</p> + +<p>Elle s'était dit, pour excuser à ses yeux cette hardiesse: «J'ai de +l'œil; j'ai jugé cette créature-là du premier coup; je crois en lui +bien plus qu'en un notaire.»</p> + +<p>Et elle avait ajouté:</p> + +<p>«Quant à mon saint-frusquin, j'en dois les trois quarts aux talents +réunis de mon Maurice et de Fleurette, qui faisaient tomber des pluies +de pièces de cent sous dans mon comptoir. C'est bien le moins que je +rende à ces enfants-là ce qu'ils m'ont donné.»</p> + +<p>Enfin, car les pauvres gens ont une idée très précise et très développée +des obstacles que la pauvreté oppose à chaque pas dans la vie, maman +Samayoux avait songé tout de suite à transformer Échalot pour lui rendre +possible l'accomplissement de sa mission.</p> + +<p>Elle avait eu exactement la même pensée que Similor; elle s'était dit:</p> + +<p>—Avec sa tenue chez l'agent de change, on l'appellera voleur et on est +capable de l'arrêter.</p> + +<p>Préalablement à toute autre chose, elle avait donc donné à notre ami de +quoi s'acheter une garde-robe complète, et c'était pour aller chez le +tailleur qu'Échalot l'avait quittée dans la rue Pavée, au Marais, devant +l'entrée principale de la Force.</p> + +<p>Le paquet de billets de banque était ficelé avec soin; néanmoins, la +préoccupation d'Échalot était si grande, il avait à tel point conscience +de sa responsabilité qu'il voulut compter mille francs par mille francs +pour être bien sûr que quelques-uns de ces précieux chiffons ne +s'étaient point envolés en route.</p> + +<p>—Ça tient dans la main, se disait-il en défaisant le nœud de la +ficelle, et si on changeait ça en pièces de deux sous, il y en aurait +gros comme une baraque. Quelle capacité faut-il qu'elle ait, Léocadie, +sous l'apparence d'une femme agréable et sans souci, pour avoir amassé +une pareille opulence!</p> + +<p>Il mouilla son pouce et les billets froissés rendirent un petit bruit. +Similor ne respirait plus.</p> + +<p>Choisissez parmi les poètes dont la gloire emplit le monde et chargez le +plus puissant d'entre eux d'exprimer la fiévreuse envie que Similor +avait de mettre le grappin sur les économies de maman Samayoux, je vous +affirme que votre poète de choix restera au-dessous de sa tâche.</p> + +<p>On peint l'amour, la haine, l'avidité, toutes les passions humaines, +mais la fringale sans nom d'un mohican comme Similor en face de soixante +ou quatre-vingts billets de banque, voilà ce qui défie toute habileté de +plume ou de parole, voilà ce qui est véritablement surhumain.</p> + +<p>Il avait vu des billets de banque aux devantures des changeurs, il les +avait caressés du regard souvent et longtemps; depuis son adolescence, +l'idée d'avoir un billet de banque était pour lui un rêve plein +d'attendrissement et de folie.</p> + +<p>Il n'était pas avare, mon Dieu, au contraire, il était prodigue au même +degré que ces fils de famille qui viennent manger à Paris, en compagnie +des dames rousses, le capital du papa décédé.</p> + +<p>C'est l'esprit français, dit-on; Similor avait l'esprit français.</p> + +<p>Les imbéciles dont je parle, quand ils ont dévoré le patrimoine du +vicomte ou du coutelier qui fut leur père, deviennent coquins ou +mendiants selon le sort de leur tempérament.</p> + +<p>Similor était l'un et l'autre d'avance, et dans quelle splendide mesure!</p> + +<p>Il était poète, lui aussi, il voulait mener la vie à grandes guides, ce +don Juan de la boue; il voulait éblouir le ruisseau.</p> + +<p>Il voulait boire des océans de volupté dans son tombereau triomphal, +traîné par toutes les Vénus éraillées, par tous les Cupidons galeux +grouillant au fond de ces bosquets où Armide-à-la-Hotte tient sa cour +galante à cent pieds au-dessous des égouts de Paris.</p> + +<p>Ah! c'est une grande figure que ce laid gredin, marchant sur ses tiges! +Et j'espère que son portrait séculaire, si faiblement ébauché qu'il soit +par mon insuffisance, me tiendra lieu de génie auprès de la postérité.</p> + +<p>Il s'était retourné sans bruit dans sa paille humide et fatiguée qui +n'avait plus de sonorité.</p> + +<p>Il s'appuyait déjà sur ses mains, le cou tendu, l'œil injecté, la +poitrine au ras du sol, dans l'attitude d'un sauvage qui s'apprête à +ramper pour surprendre son ennemi.</p> + +<p>Échalot était encore sans défiance; il se croyait seul et retournait ses +billets de banque un à un en prononçant à haute voix les chiffres de son +compte.</p> + +<p>Mais tout en comptant, il réfléchissait.</p> + +<p>—Dix-huit, disait-il, dix-neuf et vingt. Quand on songe que tout cela +va passer peut-être pour le lieutenant! Vingt et un, vingt-deux, et +vingt-trois. Ils étaient collés ces deux-là! c'est doux comme du coton +et ça fait plaisir à manier. La patronne l'a dit, vingt-neuf et trente, +ça lui est égal de recommencer sa carrière sur nouveaux frais. Est-ce un +beau trait de dévouement, ça? trente-sept. Au fait, c'est une +circonstance qui peut me donner l'opportunité de parvenir au comble de +mes désirs, puisque sa fortune était un obstacle, quarante, quarante et +un, à l'obtention de sa main.</p> + +<p>En ce moment, un bruit imperceptible arriva jusqu'à lui; mais il ne leva +pas les yeux, parce qu'il regardait avec inquiétude un des billets de +banque qui avait une déchirure.</p> + +<p>—Celui-là est-il bon tout de même? se demandait-il.</p> + +<p>Similor ne bougeait plus, tant il était effrayé du bruit qu'il venait de +faire. Il n'avait pas encore quitté le lit du lion; le hasard avait +entortillé un de ses pieds dans le lien d'une botte de paille, et chaque +fois qu'il cherchait à se dégager, la botte remuait, la paille +bruissait.</p> + +<p>Quel était cependant son dessein, en dehors de ce fait principal, de +cette aspiration enivrante: la volonté de s'emparer des billets de +banque? Il connaissait Échalot des pieds à la tête, il savait que le +digne garçon défendrait jusqu'à la mort le dépôt qu'on lui avait confié.</p> + +<p>Qui veut la fin veut les moyens. Ne fouillons pas trop avant dans les +profondeurs de ce caractère.</p> + +<p>Avec certains seigneurs bien couverts portant gants blancs et bottes +vernies, nous serions en vérité plus à l'aise.</p> + +<p>Et après tout, Similor n'avait peut-être pas songé à cette nécessité où +il allait être d'assommer Échalot, son meilleur ami.</p> + +<p>Au moment où ce dernier retournait le cinquantième billet, un bruit +distinct lui fit dresser l'oreille.</p> + +<p>Il regarda du côté de la paille et vit deux yeux qui brillaient en +vérité plus rouges que ceux du lion lui-même.</p> + +<p>C'est à peine si la chandelle posée sur la table jetait une vague lueur +jusqu'au tas de paille. Échalot ne reconnut point Similor, mais à la vue +d'une forme humaine, il saisit les billets à poignées, les fourra +vivement dans sa poche et boutonna sa redingote.</p> + +<p>Similor, se voyant découvert, sauta sur ses pieds.</p> + +<p>—C'est toi, Amédée? dit Échalot avec un soupir de soulagement, tu peux +te vanter de m'avoir fait peur.</p> + +<p>Similor avança de quelques pas et croisa ses bras sur sa poitrine.</p> + +<p>—Quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille, dit-il, parlant un peu +au hasard, mais de sa voix la plus emphatique, est toujours facile comme +ça à avoir peur. Qu'as-tu fait du petit confié à tes soins?</p> + +<p>—On va t'expliquer ça, répondit Échalot, il s'est passé des choses...</p> + +<p>Il s'arrêta tout à coup et reprit:</p> + +<p>—Au fait, ces choses-là, ça ne m'est pas permis de te les communiquer. +Tout ce que je peux te dire, c'est que notre enfant est en lieu sûr, +bien nourri, bien soigné et plus heureux qu'à la baraque, entre les +mains d'une personne de l'autre sexe, habituée à l'éducation du jeune +âge.</p> + +<p>Similor le laissait parler sans l'interrompre, parce qu'il faisait appel +à toute sa rouerie, se demandant s'il fallait essayer des négociations +ou entamer la bataille tout de suite.</p> + +<p>Il était assez brave, nous l'avons dit, et il avait grande idée de ses +talents comme boxeur français.</p> + +<p>Mais d'un autre côté, il savait qu'Échalot n'était point un adversaire à +dédaigner, malgré son apparence timide.</p> + +<p>—Est-on des frères ou n'en est-on pas? demanda-t-il brusquement. J'ai +vu le temps où l'on partageait en deux le moindre petit morceau de pain, +et pourtant tu as présentement un bon dîner dans le ventre, tandis que +moi je suis à jeun depuis hier soir.</p> + +<p>—Je te paye à souper si tu veux, s'écria Échalot.</p> + +<p>—Tu es habillé d'Elbeuf depuis la semelle de tes bottes jusqu'au rond +de ton chapeau, reprit Similor avec plus d'amertume, et moi, ton +associé, j'ai sur le corps des vêtements qui tombent en guenille.</p> + +<p>—Ça, murmura le père nourricier de Saladin, c'est une portion du secret +que je ne peux pas dévoiler.</p> + +<p>—Parce que tu es fautif et même criminel, s'écria Similor en jouant +tout à coup le désordre d'une indignation qui éclate, je t'ai vu compter +les billets de banque dont tu as tes doublures toutes pleines! Tu es un +trahisseur et un mauvais frère, tu as fait un coup pour toi tout seul et +tu complotes secrètement de gagner l'étranger en nous laissant, Saladin +et moi, dans la misère!</p> + +<p>—Je te jure... voulut commencer Échalot.</p> + +<p>—Tais-toi! pas de faux serments! je les dédaigne. S'il n'y avait que +moi, je te laisserais pour ce que tu es dans ta vilenie, mais je suis +père, je songe à l'innocente créature que tu abandonnes et je ne fais ni +une ni deux. Je te dis dans le blanc de l'œil: partageons, mais là, +tout de suite sur le coin de la table, un chiffon d'un côté, un chiffon +de l'autre, ou sans quoi, dans mon sentiment paternel, je vas prendre +tout en faisant la fin de toi!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a><a href="#Table">XXXIV</a></h2> + +<h3>Le combat</h3> + + +<p>Échalot, dans la bonté de son cœur, aurait volontiers parlementé, car +il avait une véritable affection pour le père de Saladin; mais celui-ci +n'était point en état d'écouter la raison et on le voyait bien.</p> + +<p>Ce n'était plus le même homme; son aspect vous eût fait peur: il avait +le teint terreux des malades, il avait ce regard tout noir du taureau +furieux qui laboure la terre avec ses cornes.</p> + +<p>Le bouffon grotesque des bas-fonds parisiens tournait au tragique; la +fièvre d'argent le tenait, et la fièvre de sang.</p> + +<p>Échalot pensa:</p> + +<p>—Ça va être dur! Quand on pense qu'il a le toupet de parler du petit et +que, s'il avait les chiffons, il les avalerait littéralement en noces et +festins de consommation personnelle, sans acheter un sou de lait à +l'innocente créature!</p> + +<p>Il fit le tour de la table, mais ce fut seulement pour avoir le temps de +relever ses manches et achever de boutonner sa redingote jusqu'au +menton.</p> + +<p>Aussitôt après cette toilette préparatoire et rapide, il sauta galamment +dans l'espace libre, où il prit position d'un air à la fois mélancolique +et résolu.</p> + +<p>—Censément, dit-il, ça m'agace un tantinet de m'aligner avec l'ami de +mon adolescence, mais si je renaudais tu aurais des doutes sur mon +honneur.</p> + +<p>Ce n'est certes pas en souvenir de l'aîné des quatre fils Aymon que ce +verbe <i>renauder</i> est devenu classique dans le langage des sans-gêne.</p> + +<p>Quant au mot honneur, pris dans son sens chevaleresque, nous affirmons +que, chez les sans-gêne, il est employé désormais plus sérieusement et +plus fréquemment qu'en aucun autre monde.</p> + +<p>Similor n'avait peut-être pas lu <i>l'Iliade</i>, et pourtant il répondit +comme Ajax:</p> + +<p>—À toi, à moi, racaille au tas! ça ne va pas peser lourd!</p> + +<p>Il s'était campé selon la garde élégante des professeurs de boxe et +adresse françaises; ses jambes, entretenues par la pratique de la danse +des salons et qu'il avait vendues tant de fois aux peintres en qualité +de modèle «pour le bas», placèrent leurs pieds en équerre et eurent deux +ou trois flexions élastiques avant que le corps s'assît carrément sur +leur base élargie. En même temps, il se décoiffa d'un geste fanfaron et +mit ses deux poings fermés à la hauteur de l'œil.</p> + +<p>Il était très beau, et les maréchaux de la savate n'eussent pu que +l'admirer.</p> + +<p>Échalot, doué d'une <i>cassure</i> moins brillante, obéit à la vieille +tradition et passa préalablement ses mains dans la poussière du sol. Il +négligea les fioritures du métier et prit tout bonnement la pose de +l'humble combattant qui défend ses yeux à la Courtille, un soir de +bal-habillé.</p> + +<p>Jambes écartées, tête en arrière, mains étendues et prêtes surtout à la +parade.</p> + +<p>—Vas-y, Amédée, dit-il avec gravité, tu vas chercher à me détruire, +c'est dans ton caractère; moi je n'essayerai que de te casser une patte, +comme étant gardien des trésors de la bourgeoise.</p> + +<p>Ce dernier mot fut coupé par une ruade lancée de pied de maître. Similor +avait fait comme ces tireurs de régiment qui débutent par le coup droit, +avant que la main de l'adversaire ait acquis toute sa vitesse de parade.</p> + +<p>Mais Échalot, qui connaissait le jeu de son Pylade, rabattit le coup +nettement et ne riposta pas.</p> + +<p>Un ricanement passa entre les dents serrées de Similor.</p> + +<p>En retombant d'aplomb, il porta le double coup de boxe anglaise, et la +poitrine du pauvre Échalot sonna deux fois comme un tambour.</p> + +<p>—Touché! dit-il paisiblement. Tu as du talent, Amédée, et comme tu n'as +pas l'estomac fort, ces deux taloches-là t'auraient défoncé, mais moi je +pose pour «le haut», et c'est solide. Je te préviens que je vais taper +désormais.</p> + +<p>Un coup de pied fauché circulairement lui arriva au flanc, raide comme +balle, en guise de réponse. Similor n'avait garde de parler.</p> + +<p>Échalot, au lieu de venir à la parade, fit un pas en avant, uniquement +pour amortir le choc, et détacha son poing droit, qui toucha Similor au +front à l'instant même où celui-ci se relevait.</p> + +<p>Similor chancela comme s'il eût donné de la tête contre une muraille et +tomba sur ses genoux.</p> + +<p>Échalot demanda, sans même songer à profiter de son avantage:</p> + +<p>—Ça t'a fait du mal, Amédée?</p> + +<p>Il avait presque retrouvé la douce voix que nous lui connaissons et avec +laquelle il disait de si raisonnables choses pour l'éducation du petit +Saladin.</p> + +<p>Probablement que <i>ça</i> n'avait pas fait du bien à Similor; car il ne se +releva point, et pour réponse il ne donna qu'un sourd gémissement.</p> + +<p>Sa tête pendait sur sa poitrine.</p> + +<p>—C'est sûr, dit Échalot étonné, que tu t'es laissé bien ramollir depuis +le temps par toutes les voluptés que tu t'y livres au café et chez les +dames, car je n'ai pas tapé de toute ma force. Au lieu de continuer, je +te laisse souffrir ne désirant pas abuser de ma victoire.</p> + +<p>Il se rapprocha de la table pour regarder de près, à la lumière, la +place où le pied de Similor avait touché sa redingote.</p> + +<p>—Jeux de main, jeux de vilain, grommela-t-il d'un ton de sérieuse +contrariété, et encore plus les jeux de souliers crottés. Le vêtement +est marqué dès son premier jour d'étrenne. Je vas toujours l'ôter et le +plier proprement pour le cas où Amédée aurait l'idée de rejouer.</p> + +<p>Il déboutonna la redingote.</p> + +<p>Similor se tenait la tête à deux mains et ne bougeait pas plus qu'une +pierre. Au moment de dépouiller la première manche, Échalot se ravisa:</p> + +<p>—Il est filou comme un singe, pensa-t-il, et tricheur, et plus roué que +Robert Macaire; peut-être qu'il fait le mort pour me prendre en traître. +Si j'ôte ma lévite, je n'aurai plus les économies de Léocadie sur mon +cœur, prêt à les défendre jusqu'au trépas. Mais, d'un autre côté, quand +aurai-je l'occasion de me payer une pareille pelure? C'est moelleux, +c'est cossu, c'est plein la main!</p> + +<p>Il tâtait amoureusement l'étoffe du vêtement confectionné, qui ne +méritait assurément aucun de ces éloges.</p> + +<p>Le désir de sauvegarder cette toilette si chère l'emporta; il dépouilla +une manche en ajoutant tout haut:</p> + +<p>—Hé! vieux! j'ai donc tapé un petit peu trop fort?</p> + +<p>—Assassin! prononça d'une voix sourde Similor, qui versa de côté et se +laissa tomber dans la poussière sans lâcher son front.</p> + +<p>—Ça a l'air qu'il a son compte, pensa Échalot, dont le cœur se serra, +mais il m'a déjà pris si souvent à ses grimaces et manières.</p> + +<p>Il ôta la seconde manche.</p> + +<p>—On s'avait juré mutuellement dans les temps, murmura-t-il, une amitié +réciproque et fidèle qui ne devait finir qu'avec l'existence de toi et +de moi. J'y ai tenu, pour ma part, du mieux que j'ai pu, et l'attache +qui nous unissait fut encore raccourcie par la naissance de notre +Saladin, de qui la maman me faisait éprouver les mêmes émotions pures +que j'ai ressenties par la suite pour Léocadie. C'est bête de s'aligner +ensemble quand on partage les devoirs du père vis-à-vis du même môme +que, si le malheur arrivait d'un double accident, il resterait seul au +biberon ici-bas.</p> + +<p>Il étala sa redingote sur la table et la brossa d'une main caressante, +tout en poursuivant:</p> + +<p>—Voilà les fruits de ta conduite inconséquente et dissolue, Amédée. Je +ne voudrais pas te gronder sévèrement puisque le coup a été mauvais, +mais c'est toi qui as commencé, et je n'ai fait que défendre la chose +sacrée du dépôt qui n'est pas à moi... Tu ne réponds pas?... T'es donc +bien malade?... Attends voir que je mette ma lévite dans un endroit +propre et je vas revenir te prodiguer les soins compatibles avec mon +apprentissage de pharmacien. Ah! tu m'en as fait des crasses depuis +qu'on est ensemble; mais c'est plus fort que moi, et je te pardonnerai +celle-là comme les autres.</p> + +<p>Il avait plié la redingote avec beaucoup de soin et regardé plutôt dix +fois qu'une la place froissée par le coup de pied.</p> + +<p>Il hésita un instant sur la question à savoir s'il laisserait le trésor +de la dompteuse dans le paquet, mais son bon sens lui dit que mieux +valait ne point s'en séparer et il glissa les billets de banque entre sa +chemise et son gilet, boutonné du haut en bas.</p> + +<p>Après quoi, il gagna le coin où il faisait bouillir d'ordinaire le lait +de Saladin et déposa le cher vêtement sur la planchette qui était son +armoire.</p> + +<p>Puis il revint, l'âme pleine de miséricorde, et disant déjà:</p> + +<p>—Maintenant, me voilà tout aux soins de l'amitié. Aie pas peur, Amédée; +s'il le faut, je te ferai chauffer du tilleul et de la camomille.</p> + +<p>Mais sa phrase s'acheva en un cri d'étonnement.</p> + +<p>Il n'y avait plus personne à l'endroit où il avait laissé Similor.</p> + +<p>—Où donc es-tu passé, Amédée? demanda-t-il en regardant sous la table.</p> + +<p>Dès ce premier moment, il y avait en lui de la défiance, tant il +connaissait bien son ami de cœur.</p> + +<p>—Voilà de l'ouvrage, pensa-t-il avec une sérieuse inquiétude; j'aurais +dû le démonter d'une patte comme je l'avais spécifié tout d'abord.</p> + +<p>La chandelle posée sur la table projetait sa lumière à quelques pas +seulement; le reste de la baraque était plongé dans un clair-obscur qui +trompait l'œil et où les objets se distinguaient à peine.</p> + +<p>Le regard d'Échalot allait de tous côtés, interrogeant cette ombre, mais +il n'apercevait rien.</p> + +<p>Et à mesure que le temps passait, son inquiétude s'aggravait, parce +qu'il se doutait bien qu'on allait le prendre par surprise.</p> + +<p>Au moment où il ouvrait la bouche pour interroger encore, sans beaucoup +d'espoir d'obtenir une réponse, un bruit de ferraille frappa ses +oreilles.</p> + +<p>—Les sabres, balbutia-t-il d'une voix altérée: je suis un homme mort!</p> + +<p>En ce moment, un reflet s'alluma dans la nuit et la voix de Similor, qui +avait recouvré tout son éclat, dit:</p> + +<p>—Je ne veux plus partager, il me faut toute la tirelire de maman +Putiphar. Si tu ne me jettes pas le paquet de chiffons, je te coupe en +deux comme une pomme!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a><a href="#Table">XXXV</a></h2> + +<h3>Le dernier rugissement</h3> + + +<p>Voici ce qui s'était passé: Similor avait reçu en effet entre les deux +yeux une sévère taloche, mais il en avait vu bien d'autres, en sa vie, +et après le premier étourdissement, il aurait pu se relever, puisque la +clémence imprudente d'Échalot lui en laissait le loisir. Mais ce n'est +pas sans raison que nous avons prononcé tant de fois dans ce récit le +mot «sauvage».</p> + +<p>Rien ne ressemble si bien aux héros de Cooper que nos mohicans de la +savane parisienne.</p> + +<p>Même ruse, même adresse, même convoitise, même férocité.</p> + +<p>Là-bas, chez les rouges combattants de la forêt, la vaillance la plus +intrépide n'exclut jamais l'astuce, et souvenez-vous que parmi les deux +demi-dieux chantés par le vieil Homère, il y en avait un au moins qui +était diplomate.</p> + +<p>Sans établir aucune analogie entre Échalot et le bouillant Achille, nous +retrouvons dans Similor quelques-unes des qualités qui distinguaient le +sage Ulysse.</p> + +<p>Seulement, Similor n'eût point résisté au chant de la sirène.</p> + +<p>Il n'y avait dans sa chute aucune feinte, le coup de poing d'Échalot +l'avait jeté bas irrésistiblement; la feinte était dans la durée de son +étourdissement, prolongé à plaisir.</p> + +<p>Il ne s'agissait point pour lui d'un tournoi, d'un assaut où la gloriole +seule est le prix du vainqueur; la pensée des billets de banque mettait +le feu à son sang et dominait son être tout entier.</p> + +<p>Il était fanfaron comme tous ses pareils et se regardait comme bien plus +fort qu'Échalot; mais la question n'était pas là; il y a du hasard dans +toute bataille, Similor ne voulait ni bataille ni hasard.</p> + +<p>Pendant qu'il jouait la comédie de l'homme foudroyé, son esprit avait +travaillé. Au moment où Échalot tournait le dos pour gagner son armoire, +Similor s'était relevé vivement et avait marché sur la pointe des pieds +jusqu'à la muraille.</p> + +<p>Une fois là et se sentant protégé par l'ombre, il avait rampé comme un +lézard, sans produire aucun bruit, vers l'endroit où nous le vîmes +naguère donner des leçons de danse aux deux rougeaudes.</p> + +<p>Cet endroit était situé tout près de l'armoire d'Échalot, et pour y +arriver Similor dut côtoyer presque toute une moitié des clôtures de la +cabane.</p> + +<p>Échalot, du reste, lui fit la place libre en revenant vers la table.</p> + +<p>Juste à l'instant où le pauvre Échalot s'apercevait de l'absence de +Similor, celui-ci refoulait dans sa poitrine un cri de joie en arrivant +à son but.</p> + +<p>Son but, c'était un misérable trophée, composé des accessoires, comme on +dit au théâtre, qui lui servaient quand il travaillait en public.</p> + +<p>Il y avait là deux fleurets, deux cannes, deux sabres et deux gants +fourrés, suspendus aux planches.</p> + +<p>Ce n'étaient pas de bonnes armes, mais toute arme est bonne contre un +bras désarmé.</p> + +<p>Le bruit de ferraille avait averti Échalot; le malheureux avait deviné +que Similor décrochait un des sabres.</p> + +<p>—Moi, je les aurais décrochés tous les deux, pensa-t-il, et je lui +aurais donné à choisir.</p> + +<p>Il ajouta avec amertume:</p> + +<p>—Mais je ne suis qu'un imbécile, et Amédée est un homme de talent!</p> + +<p>Amédée se sentait si bien le maître que toute son insolence lui était +revenue.</p> + +<p>Il prit le temps de dépouiller son paletot en guenilles et de passer la +redingote toute neuve d'Échalot qu'il avait sous la main.</p> + +<p>Ainsi vêtu, la tête haute, et le sourire aux lèvres, il arriva disant:</p> + +<p>—Je vas y ajouter le gilet et la culotte, si tu n'obéis pas incontinent +à mes ordres!</p> + +<p>—Tu peux me tuer, répliqua Échalot, qui n'essaya point de fuir et +croisa ses bras sur sa poitrine, la faiblesse que j'ai eue pour ma +redingote est une faute et j'en suis puni, mais quant à te livrer ce qui +est à la patronne, raye ça de tes papiers. Avance, et viens percer le +cœur de ton frère qui a été en même temps la mère de ton enfant!</p> + +<p>On dit que le ridicule tue l'émotion; ce n'est pas toujours vrai, car il +y avait dans le calme de ce pauvre diable une véritable grandeur.</p> + +<p>Et Similor, le coquin sans âme, s'irritait contre la défaillance qui lui +faisait trembler la main.</p> + +<p>Il avançait toujours, pourtant, car la fièvre de sa convoitise était de +beaucoup la plus forte, et la pensée du tas d'or représenté par les +billets de banque lui montait au cerveau comme un transport.</p> + +<p>—Une fois, deux fois, dit-il, ça m'agace, l'idée de te tuer; tu étais +une bonne bête de somme: mais ne me laisse pas dire trois fois, ou je +pique!</p> + +<p>Quelque chose qui ressemblait à de la beauté vint à l'intrépide visage +d'Échalot, tandis que le nom de Léocadie montait de son cœur à ses +lèvres.</p> + +<p>—Trois fois! dit Similor en levant le bras.</p> + +<p>Le sabre brandi jeta des étincelles.</p> + +<p>Mais Similor, au lieu de frapper, recula parce qu'un bruit sinistre, +profond, immense, ébranla les planches de la baraque.</p> + +<p>Ce bruit ne fut suivi d'aucun autre.</p> + +<p>C'était le dernier rugissement du grand vieux lion qui s'éveillait de +son étourdissement pour mourir.</p> + +<p>On put le voir un instant dressé sur ses pattes de derrière comme un +ours et plus haut qu'un géant.</p> + +<p>Puis il retomba, rendant un soupir énorme, et au choc de son vaste +cadavre la terre trembla.</p> + +<p>Tout cela fut rapide comme la pensée, et pourtant, quand Similor leva +son arme de nouveau, les choses avaient complètement changé de face.</p> + +<p>En mourant, le lion avait arraché la victoire aux griffes du chacal.</p> + +<p>Échalot, en effet, à la voix du lion, avait fait lui aussi un pas en +arrière, et son talon avait heurté contre le fragment de balancier dont +Similor s'était servi tout à l'heure.</p> + +<p>Il n'eut qu'à se baisser pour avoir en main une arme terrible contre +laquelle le mauvais sabre de Similor n'était plus qu'une défense +dérisoire.</p> + +<p>Celui-ci mesura la situation nouvelle d'un coup d'œil et devint tout +blême.</p> + +<p>Échalot lui dit tranquillement:</p> + +<p>—Amédée, tu peux t'en aller si tu veux, je continuerai de servir de +père à l'enfant, et si j'entends dire que tu as faim, la moitié du pain +que j'aurai sera pour toi.</p> + +<p>Similor courba la tête et fit un pas vers la porte.</p> + +<p>Mais c'était une feinte encore; il se retourna tout à coup, croyant +qu'Échalot n'était plus sur ses gardes, et bondissant comme un tigre, il +lui planta son sabre en pleine poitrine.</p> + +<p>Le coup était assené terriblement et aurait mis fin d'une fois à +l'histoire; mais Échalot était sur ses gardes et Similor avait compté +sans le balancier, qui fit voler le sabre en éclats.</p> + +<p>—Assassin! balbutia pour la seconde fois Similor, dont la langue +bredouillait comme celle d'un homme ivre.</p> + +<p>Ceci n'est point une erreur de l'écrivain, ni une faute de l'imprimeur: +Similor dit: «Assassin!» au moment même où il tentait un assassinat.</p> + +<p>Et il ajouta, car vis-à-vis du pauvre diable qui avait été si longtemps +son esclave, il avait la perfidie effrontée de certaines femmes en face +de certains maris, plus trompés encore que battus:</p> + +<p>—Lâche! vas-tu m'assommer, maintenant que je suis sans arme?</p> + +<p>Il tenait à la main, d'un air piteux, le tronçon de son sabre. Échalot, +qui déjà brandissait sa massue, s'arrêta.</p> + +<p>C'était un véritable preux que ce mouton, fort et vaillant comme un +taureau: un preux panaché d'ange.</p> + +<p>—Jette ton morceau de fer-blanc, dit-il, et terminons ça, rien dans les +mains, rien dans les poches.</p> + +<p>Aussitôt Similor, réprimant un sourire de triomphe, lança au loin la +poignée de son sabre. Échalot abandonna sa massue et tous deux, sans +parler cette fois, se ruèrent l'un sur l'autre avec tant de violence que +le choc de leurs poitrines sonna bruyamment.</p> + +<p>Tous les mauvais instincts de Similor étaient surexcités jusqu'à la rage +et le sang d'Échalot lui-même avait fini par bouillir.</p> + +<p>Ce fut une terrible joute.</p> + +<p>À les voir enlacés corps à corps, tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt +roulant comme un seul paquet dans la poussière et semblables à deux +serpents qui câblent leurs anneaux, un profane aurait cru qu'ils avaient +mis de côté toutes les ressources de l'escrime populaire pour s'attaquer +comme les loups affamés se mangent.</p> + +<p>Il n'en était rien, le nageur qui tombe à l'eau fait les mouvements +voulus, d'instinct et sans savoir.</p> + +<p>Sans savoir et d'instinct, ils se battaient avec une redoutable adresse. +Il y avait, jusque dans la bestialité de leur accolade, la science de la +lutte, la maîtrise du pugilat.</p> + +<p>Seulement, Échalot restait loyal dans le paroxysme de sa colère, tandis +que Similor, au plus furieux de son enragée démence, essayait de tricher +et de trahir.</p> + +<p>Il n'y avait pas de témoins pour voir ce combat hideux, mais curieux, +qui se prolongeait en silence. On n'entendait que les respirations de +plus en plus oppressées et qui sifflaient comme des râles.</p> + +<p>De temps en temps un coup retentissait, mais pas souvent, car leurs +mains étaient étroitement engagées.</p> + +<p>Échalot était le plus fort; en un moment où il tenait Similor sous lui, +il poussa un cri étranglé.</p> + +<p>—Ne mords pas, Amédée, dit-il, ou je t'écrase!</p> + +<p>—Assassin! gronda celui-ci, qui parvint à rejeter sa tête de côté.</p> + +<p>Il avait la bouche rouge et humide comme un chien qui vient de faire +curée.</p> + +<p>À l'endroit où l'épaule s'attache au cou, la chemise d'Échalot montrait +une large tache écarlate.</p> + +<p>Il ressaisit la tête de Similor, qui se laissa faire, mais qui dégagea +sa main droite tout doucement pour la plonger dans la poche de son +pantalon.</p> + +<p>—Rends-toi, dit Échalot; ça me monte, ça me monte au cerveau, et je +vois rouge!</p> + +<p>—Assassin! grinça Similor.</p> + +<p>Sa main ressortit de sa poche avec un couteau qu'il parvint à ouvrir.</p> + +<p>—Rends-toi, Amédée! dit pour la seconde fois Échalot.</p> + +<p>La main de Similor qui tenait le couteau lui tâtait le dos pour chercher +l'envers du cœur.</p> + +<p>Ces gens-là connaissent mieux que les chirurgiens la place précise où il +faut frapper pour être sûr de tuer.</p> + +<p>Il trouva la place et tout en écartant sa main pour poignarder de plus +haut, il dit encore:</p> + +<p>—Assassin!</p> + +<p>Mais la lutte avait désormais un témoin, quoique ni l'un ni l'autre des +deux combattants n'eût entendu la porte s'ouvrir.</p> + +<p>Le poignet de Similor fut arrêté par une main solide comme un étau de +fer, et une bonne grosse voix s'éleva qui dit sans trop d'émotion:</p> + +<p>—Hé! l'enflé, ce n'est pas de jeu!</p> + +<p>En même temps Échalot fut écarté par une irrésistible poussée.</p> + +<p>—Maman Léo! dirent-ils tous les deux en même temps. Échalot se releva, +mais non point Similor, qui avait le talon de la dompteuse sur la gorge.</p> + +<p>—Alors, dit celle-ci en s'adressant à Échalot, tu as eu l'argent de mes +papiers chez le changeur.</p> + +<p>—Oui, patronne, l'argent est là, répondit le bon garçon en mettant sa +main sur sa poitrine.</p> + +<p>—Il n'y a pas besoin d'être une somnambule et devineresse, reprit la +veuve, pour calculer ce qui s'est passé. Le gredin ici présent avait +l'idée de faire la noce avec ma caisse d'épargne.</p> + +<p>—Ayez pitié de lui, patronne, supplia Échalot, c'est le père de mon +petit.</p> + +<p>Similor était comme foudroyé et ne trouvait pas une parole. La robuste +main de la dompteuse lui tordit le poignet et le couteau tomba.</p> + +<p>Échalot n'avait pas encore vu le couteau; il murmura:</p> + +<p>—Et il m'appelait assassin! Ce fut tout.</p> + +<p>—C'était pour toi, l'eustache, dit la dompteuse; mais, sois tranquille, +je n'ai pas idée d'endommager la bête. Mes occupations ne me permettent +pas de perdre mon temps avec une pareille racaille. Regarde voir s'il ne +t'a rien volé.</p> + +<p>Échalot déboutonna son gilet: le paquet était intact.</p> + +<p>Maman Léo lâcha le poignet de Similor et le prit par la nuque, de sorte +que, sa tête seule étant soulevée, ses pieds restaient à terre; elle le +traîna ainsi sans qu'il fit aucune résistance jusqu'à la porte +principale, qu'elle ouvrit.</p> + +<p>Échalot voulut implorer encore, elle lui ordonna rudement de se taire et +sortit sur la galerie, d'où elle jeta Similor en bas du perron comme un +chien mort.</p> + +<p>Après quoi, elle rentra et ferma la porte tranquillement.</p> + +<p>—Ça m'a fait du bien cette histoire-là, dit-elle en regagnant la table, +j'étais énervée, quoi! ni plus ni moins qu'une marquise qui a sa +migraine. Toi, tu voudrais bien aller voir s'il s'est fait une bosse au +front en tombant, pas vrai? Reste là! J'aime bien qu'un homme ait bon +cœur, mais les imbéciles ça me dégoûte.</p> + +<p>—Patronne..., voulut dire Échalot.</p> + +<p>—La paix! il y a encore de l'eau-de-vie dans la bouteille qui est +là-bas derrière les cordes, va me la chercher avec deux verres. C'est +certain que si je n'étais pas arrivée, tu allais te laisser larder par +ce polisson-là, et que mon argent serait maintenant à tous les diables.</p> + +<p>Échalot courba la tête et s'en alla en murmurant:</p> + +<p>—C'est vrai qu'ayant sur moi du bien qui ne m'appartenait pas, j'aurais +dû montrer plus de férocité, mais la prochaine fois gare à lui!</p> + +<p>Maman Léo se laissa tomber dans son fauteuil de paille et mit ses deux +coudes sur la table.</p> + +<p>En revenant avec la bouteille et les deux verres, Échalot la retrouva la +tête entre ses mains et plongée dans de profondes réflexions.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est arrivé malheur, patronne? demanda-t-il timidement.</p> + +<p>—Verse à boire, répliqua la veuve, qui ne bougea pas.</p> + +<p>Échalot emplit un des verres.</p> + +<p>—Dans l'autre aussi, dit maman Léo; je ne connais pas beaucoup d'âmes +meilleures que la tienne, et tu peux maintenant trinquer avec moi, +puisque je t'ai distingué par mon amitié.</p> + +<p>—Ah! patronne..., fit Échalot étourdi par un si grand honneur.</p> + +<p>—Tais-toi! je te dis que je suis énervée.</p> + +<p>Elle but une gorgée d'eau-de-vie et replaça son verre sur la table +brusquement.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça aurait fait s'il avait volé mon argent? reprit-elle +en regardant Échalot en face: à quoi mon argent peut-il me servir? tu ne +comprends pas, toi, n'est-ce pas? ni moi non plus, je ne comprends pas, +et quand je suis dans les rébus et charades, ça ne va pas, je ne sais +plus s'il faut aller à droite ou à gauche, je ne sais plus rien! rien de +rien! la petite n'en sait pas plus long que moi, la marquise n'en sait +pas plus long que la petite, monsieur Germain jette sa langue aux +chiens, les autres... Ah! les autres savent. Ils ne savent que trop, et +j'ai peur!</p> + +<p>Échalot l'écoutait bouche béante.</p> + +<p>—Bois, dit-elle, tu es tout pâle.</p> + +<p>—C'est l'effet du malheur d'Amédée... les passions le tyrannisent, mais +il n'a pas mauvais cœur. À votre santé, patronne!</p> + +<p>—J'ai peur, répéta maman Léo, dont la physionomie accusait un désordre +d'esprit extraordinaire; je croyais que ça m'avait calmée, la chose de +cette laide bête, mais non, j'ai la fièvre.</p> + +<p>—Si vous me disiez..., commença Échalot.</p> + +<p>—Tais-toi! le colonel a l'air d'un mort, et il y a des morts qui ne +sont pas si blêmes que lui. Il ne se tient plus; sa peau est collée à +ses os, et je suis bien sûr qu'il n'y a pas une chopine de sang dans ses +veines. Je parie qu'il ne passera pas la journée de demain. Tu me diras: +tant mieux, c'est un scélérat. Es-tu sûr? Il y a des moments, moi, où je +le prendrais pour un brave homme, car enfin, c'est lui qui l'a voulu, +nous serons tous de la noce.</p> + +<p>—Quelle noce, patronne? demanda Échalot, que l'inquiétude prenait.</p> + +<p>Car il y avait de l'égarement dans les yeux de maman Léo.</p> + +<p>—Tais-toi, fit-elle encore, je te dis que le colonel nous a invités au +mariage, et je te réponds bien qu'on ne s'embarquera pas là-dedans sans +biscuit. Nous serons tous armés, saquédié! J'en vaux un autre, et mon +Maurice aura une bonne paire de pistolets dans sa poche pour prendre +part à la conversation, si on cause comme j'en ai peur.</p> + +<p>Sa main tourmentait ses cheveux, dont la racine était baignée de sueur.</p> + +<p>—Quoique, reprit-elle, je ne sais rien de rien! j'ai fait tout ce que +j'ai pu pour savoir; mais faudrait plus fin que moi, à ce qu'il paraît. +Le marchef était déguisé en commissionnaire, il a causé avec la petite +plus d'une grande heure dans le salon où est le portrait du juge. Nous +attendions, monsieur Germain et moi, et nous nous regardions comme deux +événements. On a froid dans cette maison-là, qui sent le deuil à plein +nez.</p> + +<p>«Quand le marchef a repassé pour s'en aller, il m'a fait un signe +d'amitié. On n'est pas maîtresse de ça; j'ai eu la chair de poule.</p> + +<p>«Fleurette était plus pâle encore qu'à l'ordinaire, mais ses grands yeux +brillaient. Elle ne m'a rien dit le long du chemin, en revenant, pas +seulement un mot! Ah! c'est maintenant qu'elle a l'air d'une pauvre +folle!</p> + +<p>«Ce n'est pas faute que je l'interrogeais, non! mais je parlais à une +pierre. Pourtant, quand la voiture s'est arrêtée devant la maison de +santé, à la porte où il y a des maçons, j'ai cru l'entendre qui +soupirait comme ça tout bas: «C'est un coup de dés!...»</p> + +<p>Il y avait sur la bonne grosse figure de maman Léo une expression de +véritable angoisse. Elle releva les yeux sur Échalot, qui faisait pour +la comprendre des efforts surhumains.</p> + +<p>—Qu'en dis-tu, toi? demanda-t-elle brusquement.</p> + +<p>Échalot ferma les poings avec désespoir. Il était aussi rouge que la +dompteuse, tant sa pauvre tête travaillait.</p> + +<p>—Je dis, répliqua-t-il, que je voudrais bien avoir la capacité +d'Amédée. Paraît que je suis bouché à fond, car ça me fait l'effet comme +si j'écoutais du latin de bas breton.</p> + +<p>—Tu le connais pourtant bien, ce jeu-là, murmura la veuve, dont le +regard était fixe et sombre: un sou d'un côté, un sou de l'autre, et +pile ou face! Mais au lieu d'un sou, c'est la mort qui est ici, du côté +où l'on perd, et veux-tu mon idée? Pair ou non, c'est trop peu dire; il +y a cent à parier contre un, et mille aussi, pour le côté où est la +mort!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a><a href="#Table">XXXVI</a></h2> + +<h3>La récompense d'Échalot</h3> + + +<p>Maman Léo parlait avec fièvre, et, comme il arrive dans le trouble +mental où elle était, elle parlait pour elle-même bien plus que pour le +bon garçon qui l'écoutait de toutes ses oreilles, dévorant chaque mot et +se cassant la tête à y chercher un sens.</p> + +<p>Maman Léo ne se rendait pas compte, de ce fait, qu'elle sous-entendait +nombre d'événements dont Échalot n'avait pas la connaissance. Elle était +si pleine de son sujet, qu'il lui semblait impossible de n'être pas +comprise.</p> + +<p>Nous serons bien forcés de dire aux lecteurs brièvement ce que, dans sa +préoccupation, maman Léo jugeait inutile d'expliquer.</p> + +<p>Elle revenait de la maison de santé du Dr Samuel, où elle avait +reconduit Valentine.</p> + +<p>Là elle avait revu encore une fois cette étrange parodie de la famille: +les Habits Noirs entourant le lit de la prétendue folle.</p> + +<p>Valentine était rentrée à la brune, sous son costume d'emprunt, sans +éveiller aucun soupçon apparent; nul ne s'était aperçu de sa longue +absence, excepté Victoire, la femme de chambre, qui était nécessairement +complice.</p> + +<p>C'était comme dans les contes de fées où les princesses ont des anneaux +qui les rendent invisibles.</p> + +<p>Maman Léo ne péchait pas par excès de défiance ni de prudence, elle +appartenait à un monde où l'on entre volontiers dans le merveilleux, +mais ceci dépassait tellement les bornes du vraisemblable que maman Léo +se refusait à y croire.</p> + +<p>Au salon, tout en rendant compte de sa mission, elle ne put retenir une +parole trahissant le doute qui la tourmentait.</p> + +<p>Elle se vit aussitôt entourée de sourires bienveillants et approbateurs.</p> + +<p>On échangea des regards d'intelligence et le colonel secoua sa tête +blêmie en murmurant:</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Samayoux n'est pas de celles qu'on peut tromper.</p> + +<p>M. de Saint-Louis ajouta:</p> + +<p>—Si Dieu mettait sur mon front la couronne de mes pères, sans écarter +systématiquement la noblesse et la bourgeoisie, je m'entourerais de gens +du peuple.</p> + +<p>Le colonel eut sa toux qui faisait mal; il avait terriblement baissé +depuis la veille: quand il ouvrait la bouche, on était obligé de faire +un grand silence pour saisir les mots qui venaient littéralement expirer +sur ses lèvres.</p> + +<p>Mais il avait gardé toute la sérénité de son regard.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, bonne dame, dit-il en adressant à la veuve un +geste d'amicale protection, nous ne jouerons pas à cache-cache avec +vous. J'ai bien de l'âge et c'est lourd à porter. La coquetterie que +j'aurais, ce serait d'atteindre mes cent ans, et j'y touche. Pour prix +d'une si longue vie, bien modeste à la vérité et bien paisible, mais qui +n'est pas sans contenir quelques bonnes actions dont le souvenir +embellit mes derniers jours, j'ai l'expérience et j'ai aussi la +confiance de mes amis... Venez çà, chère madame, car il me fatigue +d'élever la voix.</p> + +<p>Maman Léo s'approcha et le colonel poursuivit avec une bonté croissante:</p> + +<p>—Ce que nous voulions tous, c'était le salut de ce jeune homme, Maurice +Pagès, puisqu'à son existence est attachée celle de Valentine, notre +chère enfant. Il fallait le convertir à nos projets de fuite. Je connais +si bien le cœur humain! Nous aurions eu beau supplier notre bien-aimée +fillette, elle se serait entêtée dans son refus, tandis que la pensée +d'une escapade, d'une petite révolte, traversant cette pauvre chère +cervelle ébranlée, a suffi pour la rendre complice de nos efforts. Nous +n'avons eu qu'à fermer les yeux, elle s'est cachée de nous pour obtenir +votre concours, et elle a travaillé pour nous, c'est-à-dire pour elle.</p> + +<p>Maman Léo respirait comme si on l'eût soulagé du poids qui écrasait sa +poitrine.</p> + +<p>Ceci était manifestement la vérité, car tous les regards attendris +confirmaient le dire du colonel, et la marquise elle-même murmura en +essuyant une larme:</p> + +<p>—Le bon ami a de l'esprit plein le cœur!</p> + +<p>Désormais maman Léo était aux trois quarts trompée.</p> + +<p>Il ne faut pas que le lecteur s'irrite contre la simplicité de cette +vaillante femme, qui était en ce moment l'unique champion d'une cause +presque perdue.</p> + +<p>Les plus habiles auraient fait comme elle, et peut-être moins bien +qu'elle, car le jeu de l'homme qui tenait le principal rôle dans cette +comédie atteignait à la perfection.</p> + +<p>D'autres n'auraient pas gardé le doute qui tourmentait encore la +conscience de maman Léo.</p> + +<p>La famille quitta le salon pour rentrer dans la chambre de Valentine: le +cercle de M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans s'établit selon la coutume autour du +foyer, et le colonel alla s'asseoir tout seul auprès du lit.</p> + +<p>Pendant que Valentine et lui s'entretenaient tous les deux à voix basse, +la marquise se chargea d'annoncer officiellement à maman Léo que le +grand jour était fixé au lendemain.</p> + +<p>—Mieux que personne, chère madame, lui dit-elle, vous savez que la +santé de notre Valentine ne sera pas un obstacle; son expédition +d'aujourd'hui, qui nous remplit de joie, en est la preuve. Voici une +heure à peine, j'étais aussi ignorante que vous, et votre surprise ne +pourra dépasser la mienne: tout est prêt, le providentiel dévouement de +notre ami le colonel Bozzo avait pris ses mesures d'avance; rien ne lui +a coûté, et Dieu savait ce qu'il faisait quand il a mis une grande +fortune à la disposition de cet admirable cœur. Ce ne sera pas une +évasion comme les autres, il n'y aura aucun danger, aucune violence; +l'argent répandu à pleines mains a su aplanir toutes les difficultés. +Seulement, nous avons encore besoin de vous, et M. de la Périère va vous +expliquer ce que nous attendons de votre affection pour le jeune Maurice +Pagès.</p> + +<p>M. de la Périère prit alors la parole. C'était un homme discret et +sachant exprimer toutes les nuances du langage; il fit comprendre à la +veuve que toutes les personnes présentes étaient assises sur un degré de +l'échelle sociale qui n'admettait point certaines relations, et qu'elle +seule, M<sup>me</sup> Samayoux, était bien placée pour choisir la cheville ouvrière +de toute l'opération: c'est-à-dire l'homme qui, pour un prix fait, +consentirait à remplacer Maurice dans sa prison.</p> + +<p>Nous verrons tout à l'heure le détail de cette partie de l'entreprise +qui était, comme tout le reste, admirablement combinée.</p> + +<p>—En un mot, comme en mille, s'écria M. de Saint-Louis, quand le baron +eut achevé, dès qu'il s'agit d'arriver à l'action, dès qu'on cherche le +point laborieux, utile et brave d'une entreprise quelconque, il faut +toujours s'adresser au peuple.</p> + +<p>Maman Léo n'avait pas encore eu le temps de répondre, lorsque le colonel +Bozzo, qui était auprès du lit de Valentine se leva.</p> + +<p>—Voilà donc qui est entendu, ma mignonne chérie, dit-il, nous avons +fini avec nos petites ruses, et nous marchons désormais d'accord. Il +faut cela, croyez-le bien, si nous tardions d'un jour à jouer notre +va-tout, je ne répondrais plus de la partie... Viens me donner le bras, +Francesca, je vais céder ma place à cette bonne M<sup>me</sup> Samayoux pour que +notre Valentine lui donne ses dernières instructions. Tout dépend +d'elles deux; je n'y mets point de solennité intempestive, je dis les +choses comme elles sont: la vie du lieutenant Maurice Pagès est +désormais entre leurs mains.</p> + +<p>Il s'éloigna, presque porté par la comtesse Corona, à laquelle vint +s'adjoindre M. de la Périère. Samuel glissa à l'oreille de M. de +Saint-Louis:</p> + +<p>—Je déchire mon diplôme si cet homme n'est pas à bout, tout à fait à +bout. Il n'y a plus d'huile dans la lampe, chacune des minutes qu'il vit +encore est un miracle du diable.</p> + +<p>Maman Léo s'assit dans le fauteuil que venait de quitter le colonel, au +chevet du lit de Valentine.</p> + +<p>—Que faut-il faire? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Il faut trouver l'homme, répondit Valentine.</p> + +<p>—As-tu confiance? demanda encore la veuve.</p> + +<p>La jeune fille frissonna entre ses draps.</p> + +<p>—Je ne sais, murmura-t-elle, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible +de tant souffrir sans mourir.</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>La veuve était retombée tout au fond de ses terreurs.</p> + +<p>Valentine reprit:</p> + +<p>—Il faut trouver l'homme. Choisis bien. Tu es notre vraie mère, et je +trouve tout simple que tu meures avec nous.</p> + +<p>Maman Léo prit la main, qui pendait hors du lit, et l'appuya contre ses +lèvres.</p> + +<p>—C'est vrai, murmura-t-elle, je suis ta mère. J'ai prié Dieu, qui m'a +exaucée; ma tendresse pour toi est la même que ma tendresse pour lui... +mais, je t'en prie, parle-moi... explique-moi.</p> + +<p>Valentine eut un sourire navré.</p> + +<p>—Demain, dit-elle, j'attendrai dans la voiture à la porte de la prison, +et puis nous ne nous quitterons plus tous les trois. Voilà tout ce que +je sais, le reste est dans la main de Dieu... Va-t'en, trouve l'homme, +et à demain!</p> + +<p>C'était en sortant de cette entrevue que maman Léo était rentrée dans la +baraque. L'homme était trouvé, car la dompteuse avait songé à Échalot +tout de suite.</p> + +<p>Elle arrivait avec le trouble poignant que les dernières paroles de +Valentine avaient fait naître en elle. Elle ne s'occupait point de la +question de savoir si Échalot accepterait, elle était tout entière au +travail impossible de sa pensée qui cherchait une lueur au milieu de +cette profonde nuit.</p> + +<p>Elle n'avait pas même l'idée de fournir une explication quelconque, elle +allait son chemin, fuyant le trouble de ses souvenirs, s'accrochant à +toute espérance qui essayait de naître.</p> + +<p>—Oui, oui, reprit-elle sans remarquer le désarroi croissant du pauvre +garçon qui l'écoutait; pour armé, il sera armé, j'en réponds, et si l'on +se tape, saquédié! j'en veux deux ou trois pour ma part.</p> + +<p>—Si l'on se tape, répéta Échalot, j'en serai, pas vrai, patronne?</p> + +<p>—Non, tu n'en seras pas, répondit la veuve, tu auras autre chose à +faire, mais laisse-moi finir. Elle n'a pas voulu de mon argent, et +quoique je te remercie tout de même, ces chiffons-là ne serviront à +rien. Ça ne m'aurait pas étonnée, car elle en a plus que moi à présent, +de l'argent, mais on n'a pas voulu du sien non plus, et cependant ça a +dû coûter bien cher pour marchander tant de monde!</p> + +<p>M. de la Périère m'a détaillé tout cela: on les a achetés tous, à moitié +s'entend, tu vas voir, depuis le concierge jusqu'au porte-clefs, en +passant par ceux qu'on pourrait rencontrer par hasard dans les +corridors. Ah! c'est mené grandement, on n'a pas liardé... mais voilà ce +qui te regarde: il faut un homme, un homme qui n'est jamais allé devant +la justice, car un repris risquerait trop gros, et des hommes pareils, +on n'en trouverait pas à l'estaminet de l'Épi-Scié. Te souviens-tu que +tu m'avais dit une fois: «J'irai dans le cachot du lieutenant Pagès, et +pendant qu'il s'échappera je resterai à sa place!»</p> + +<p>—Oui, je m'en souviens, répondit Échalot.</p> + +<p>—Nous avions ri, reprit la veuve, moi la première, quoique j'avais +envie de pleurer, nous avions bien ri, car tu ne lui ressembles guère, +dis donc? Eh bien! on avait eu tort de rire, l'enflé, car c'est comme ça +que ça se jouera.</p> + +<p>—Vrai, madame Léocadie, s'écria Échalot, je serais assez chanceux pour +vous témoigner mes sentiments au milieu des périls!</p> + +<p>—Non, répondit la veuve, c'est justement ce qu'on va t'expliquer: tu ne +courras aucun danger, puisque tu n'es recherché, comme ils disent en +justice, pour aucun autre crime ou délit.</p> + +<p>Échalot contenait du mieux qu'il pouvait la tendre exaltation qui lui +montait au cerveau.</p> + +<p>—Ah! fit-il avec une chaleur très comique et très éloquente, ne me +parlez pas comme ça, patronne, si vous voulez m'exciter mon tempérament. +C'est le danger qui m'attire! Quand il est question de vous être +agréable, je grille de braver la mort pour vous.</p> + +<p>Les souverains ont une façon particulière d'aimer. Sans comparer Échalot +au regrettable prince Albert, qui fit si longtemps le bonheur de notre +alliée et voisine la reine Victoria, nous pouvons affirmer du moins que +ce bon garçon avait quelques-unes des qualités nécessaires à un prince +époux. Maman Léo le regarda avec bonté.</p> + +<p>—J'entr'aperçois l'état critique de ton cœur, bonhomme, dit-elle, et +je ne m'en trouve pas offensée de ce que tu as eu l'audace d'un pareil +amour. Ne tremble pas comme un jocrisse; c'est un petit bout de +conversation particulière que je mélange instantanément ici à notre +grande affaire. Bois un coup pour que la joie ne te flanque pas une +indisposition au moment d'avoir besoin de toute ta bonne santé.</p> + +<p>Elle remplit elle-même avec une gracieuse condescendance le verre +d'Échalot, dont toute la personne était à peindre.</p> + +<p>Ses pauvres joues avaient pâli, sous le coup de l'indescriptible émotion +qui l'écrasait; ses jambes tremblaient, ses yeux remplis de larmes +exprimaient le doute enfantin de ceux à qui on annonce trop brusquement +un bonheur impossible.</p> + +<p>Maman Léo trinqua et reprit:</p> + +<p>—Il ne faut pas pousser trop loin la modestie, qui est plutôt l'apanage +particulier de mon sexe; j'ai distingué ton talent dans la mécanique +destinée aux deux frères siamois factices et dans les poils de vache +pour la perruque de feu M. Daniel. D'un autre côté, tu as gagné qu'on +t'applique le prix Montyon par ta conduite désintéressée envers le jeune +Saladin. Ça m'a disposée en ta faveur. N'ayant pas eu la chance, en +tuant mon premier sans préméditation, je m'étais confinée dans le +veuvage, dont la liberté ne me gênait pas; mais on n'a plus vingt-cinq +ans, pas vrai? et c'est fini de rire avec les exercices gymnastiques, +pouvant occasionner des accidents funestes après le plaisir.</p> + +<p>Elle donna ici un soupir à la mémoire de Jean-Paul Samayoux et continua.</p> + +<p>—C'est sûr que ton extérieur m'aurait arrêtée à l'âge de faire <i>florès</i> +dans la société; mais actuellement, je m'en bats l'œil, étant +déterminée à mener une existence tranquille, soit en province, soit à +l'étranger, si on réchappe à la chose de demain.</p> + +<p>—Vous disiez qu'il n'y avait pas de péril? voulut interrompre Échalot.</p> + +<p>—En prison, répondit la veuve; mais ailleurs...</p> + +<p>—Alors, je ne veux pas aller en prison! s'écria Échalot.</p> + +<p>—Tu ne veux pas!</p> + +<p>Échalot plia les genoux.</p> + +<p>—À la bonne heure! fit la veuve; je disais donc que je veux me payer un +intérieur légitime avec un mari obéissant et des enfants qu'il élèvera +plus tard soigneusement par son caractère casanier dans la baraque.</p> + +<p>Elle but. Ce tableau évoqué du bonheur conjugal avait mis le comble au +transport d'Échalot. Ses mains étaient jointes dévotement et personne +n'aurait pu garder son sérieux en voyant l'auréole que l'extase +dessinait autour de son front.</p> + +<p>—En foi de quoi, je te permets d'y prétendre, acheva maman Léo en +reposant son verre vide sur la table, et de me fréquenter +consécutivement pour le bon motif.</p> + +<p>Mais au moment où Échalot, retrouvant enfin la parole, voulut entonner +le Cantique des Cantiques, elle l'interrompit brusquement.</p> + +<p>—C'est bon, l'enflé, dit-elle, tu me chanteras ça une autre fois. Tape +dans ma main, la chose est dite. Reparlons d'affaires: c'est donc +convenu que tu y vas de ta liberté momentanément pour évader Maurice?</p> + +<p>—C'est convenu, patronne, et il ne manque qu'une chose à ma félicité, +c'est de ne pas y risquer mes jours.</p> + +<p>—Sois calme et comprends bien ton rôle. Il y a dans tout ça, et tu dois +bien le voir, des tas de manivelles que je ne comprends pas, mais +celle-là du moins est claire et nette. C'est fondé sur la connaissance +qu'on a de la fidélité des domestiques du gouvernement. Les Habits Noirs +sont fins comme des singes et ils connaissent toutes ces farces-là sur +le bout du doigt. Quand je t'ai dit qu'ils avaient acheté à moitié les +employés de la prison, ça signifie qu'il y a deux, trois, quatre, +peut-être une demi-douzaine de ces braves-là qui ont consenti à risquer +leur place pour une jolie petite position de rentier; mais ils n'ont +voulu risquer que cela, et il a fallu s'arranger de manière à les +laisser, quand la besogne sera faite, dans la situation où j'étais après +le désagrément de feu Jean-Paul Samayoux. Saisis-tu?</p> + +<p>—Ah! je crois bien! s'écria Échalot; le contentement me débouche et je +crois que je vas avoir de l'esprit maintenant: il faut que tous ceux-là +puissent être comme vous, patronne: «C'est un malheur, mais il n'y a pas +de notre faute.»</p> + +<p>—Juste! fit la dompteuse, et ce sera drôle tout à fait, il n'y aura pas +de fenêtre à escalader, ni de muraille à percer, ni de geôlier à +étouffer, il n'y aura qu'à entrer avec le permis de M. Perrin-Champein, +le fin finaud, qui n'aura pas vu cette fois plus loin que le bout de son +nez pointu. Personne ne nous aidera, c'est vrai, mais personne ne nous +gênera, pas même le porte-clefs, qui fera les cent pas dans le corridor +et qui gagnera un millier d'écus de rente rien qu'à ne pas regarder par +le trou de la serrure pendant que tu prendras les habits du lieutenant +et qu'il endossera ta toilette toute neuve.</p> + +<p>—Soixante mille francs, murmura Échalot, rien que pour ça!</p> + +<p>—Hé! hé! fit la veuve, c'est au plus juste prix, et d'autres gagneront +la même somme pour moins d'ouvrage encore; il leur suffira de ne pas +dire, en te voyant repasser dans les couloirs: «Tiens, tiens, comme le +cavalier de M<sup>me</sup> veuve Samayoux a maigri et grandi dans l'espace de dix +minutes!» Échalot se mit à rire bonnement.</p> + +<p>—Un quelqu'un, dit-il, fera sa fortune en ne relevant pas mon chapeau +que j'aurai sur les yeux, un autre en ne rabaissant pas les collets de +ma lévite... À présent que je ne suis plus jaloux du lieutenant, si vous +saviez comme ça me fait plaisir de penser qu'il s'échappera entre mes +doublures!</p> + +<p>La veuve riait aussi et disait:</p> + +<p>—Avec de l'argent, c'est certain, on pourrait arriver comme ça jusque +dans la chambre à coucher du gouvernement, l'emballer au fond d'un +panier et le vendre à la halle, à moins qu'on aimerait mieux le mettre +au mont-de-piété.</p> + +<p>Ils trinquèrent encore une fois, puis Échalot reprit:</p> + +<p>—Voici donc qui est bon, madame Léocadie, je suis au bloc à la place de +notre lieutenant. Quand est-ce que j'aurai de vos nouvelles?</p> + +<p>Maman Léo ne répondit pas tout de suite.</p> + +<p>Peu à peu un nuage sombre descendit sur son front.</p> + +<p>—Garçon, dit-elle enfin, c'est peut-être bien la dernière fois que je +rirai. Je ne peux pas te répondre au juste, vois-tu, parce qu'il y a un +fossé à sauter qui est bien profond et bien large. On pourrait rester +dedans.</p> + +<p>—Et moi, commença Échalot d'un ton de révolte, je serais à l'abri!...</p> + +<p>—La paix, l'enflé! dit la veuve, qui se redressa, le bon Dieu est bon +et c'est mon premier mot qui est le vrai; il n'y a pas de danger.</p> + +<p>—Seulement, ajouta-t-elle en se levant, prends cet argent-là.</p> + +<p>Elle lui mit entre les mains tout le paquet de billets de banque.</p> + +<p>—Demain, de grand matin, continua-t-elle, tu porteras cela chez la +personne qui garde ton petit Saladin, ou bien, si tu n'as pas confiance +entière dans cette personne, tu feras un trou quelque part et tu y +cacheras le magot.</p> + +<p>—Mais..., voulut objecter le pauvre diable, qui se prit à trembler, +qu'y a-t-il donc, patronne?</p> + +<p>—La paix! interrompit encore maman Léo; tu me rendras la chose quand je +te la redemanderai; mais écoute bien, bonhomme, si je ne te la redemande +pas avant huit jours d'ici, elle est à toi, je te fais mon héritier.</p> + +<p>Elle ferma la bouche d'Échalot, qui voulait répondre, en ajoutant d'un +ton brusque et impérieux:</p> + +<p>—Tu as entendu ma dernière volonté, ma vieille, et j'espère que tu la +respecteras. C'est mon testament... Maintenant, je vas me coucher; à te +revoir, demain matin, et bonne nuit!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a><a href="#Table">XXXVII</a></h2> + +<h3>Avant de combattre</h3> + + +<p>Le lendemain était le grand jour. On ne vit point le colonel à la maison +de santé du Dr Samuel; Valentine resta seule presque toute la journée; +Coyatier ne parut point, maman Léo ne donna pas signe de vie.</p> + +<p>Vers onze heures, M. Constant, l'officier de santé, vint faire la visite +à la place du docteur et dit:</p> + +<p>—Chère demoiselle, votre santé a gagné cent pour cent depuis hier. +Voici des nouvelles: le docteur a lâché sa maison ce matin pour +s'occuper de vos histoires, parce que ce bon colonel n'a pas autant de +force que de bonne volonté. Il est au lit, tout à fait malade.</p> + +<p>Comme Valentine ne répondait point, M. Constant ajouta en riant:</p> + +<p>—Votre petit voyage d'hier ne vous a pas trop fatiguée. Écoutez, c'est +trop drôle, vous vous cachez du docteur et des autres, le docteur et les +autres se cachent de nous, et tout le monde sait à quoi s'en tenir. Il +n'y a pas de danger qu'on vous trahisse, allez! ma chère demoiselle, +vous êtes bien trop aimée pour cela, et ça me fait plaisir de penser que +c'est moi qui vous ai amené cette brave femme, maman Samayoux, dont la +présence vous a autant dire ressuscitée.</p> + +<p>—Je vous en suis reconnaissante, prononça tout bas Valentine.</p> + +<p>—Je n'en sais trop rien, répliqua M. Constant, je n'oserais pas dire +comme le colonel: «Drôle de fillette!» mais il est sûr que vous ne +ressemblez pas aux autres demoiselles. Enfin, n'importe! on vous aime +comme ça, et il n'y a pas jusqu'à ce dogue de Roblot qui ne vous lèche +les mains comme un caniche. Voici mon ordonnance: plus de remèdes, +levez-vous quand vous voudrez, mangez ce que vous voudrez, et quand vous +aurez la clef des champs, souvenez-vous un petit peu d'un pauvre +apprenti médecin qui s'est mis en quatre de tout son cœur pour vous +être agréable.</p> + +<p>C'étaient là de ces choses qui entretenaient vaguement l'espoir de +Valentine. Les gens qui l'entouraient semblaient réellement ne point +jouer au plus fin avec elle.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, le danger, qui était sa vie même depuis quelque +temps, avait développé en elle une finesse extraordinaire de perception +intellectuelle.</p> + +<p>Les chasseurs du désert voient et entendent, dit-on, à des distances +incroyables; on avait beau faire la nuit plus profonde autour de +Valentine et pousser l'art de tromper jusqu'aux suprêmes limites de la +perfection, elle devinait, laissant son va-tout sur table, et prête à +choisir entre les mille probabilités contraires la chance unique que son +courage, avec l'aide de Dieu, pouvait lui rendre profitable.</p> + +<p>Vers trois heures de l'après-midi, M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans, émue et +bien triste, vint lui dire qu'il était temps de se préparer.</p> + +<p>La marquise la trouva habillée pour un voyage, bien plus que pour une +noce, et demi-couchée sur son canapé où elle songeait.</p> + +<p>Les yeux de la marquise étaient rouges; toute sa physionomie exprimait +un trouble profond.</p> + +<p>Comme Valentine lui demandait le motif de son chagrin, elle répondit:</p> + +<p>—Depuis six semaines, je n'ai pas dormi une nuit tranquille; pense donc +à tout ce qui nous est arrivé, ma pauvre enfant! Dieu merci, te voilà +bien mieux, tu es calme, ton intelligence est revenue mais sommes-nous +donc pour cela au bout de nos peines?</p> + +<p>Valentine baissa les yeux; il y avait une réponse navrante dans +l'amertume de son sourire.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> d'Ornans ne pouvait comprendre ce silence; elle poursuivit:</p> + +<p>—Maintenant que tu raisonnes, tu dois te rendre compte de bien des +choses: j'ai accepté une lourde responsabilité en consentant à ce +mariage. Mon excuse est dans la tendresse sans bornes que j'ai pour toi, +chérie; il fallait que ce malheureux jeune homme fût sauvé, puisque tu +serais morte de sa mort; toute autre considération s'est effacée à mes +yeux. Je pensais à vous deux jour et nuit, et je me suis dit: «Quand +Maurice sera délivré, il quittera la France, elle voudra le suivre, et +tout ce qu'elle veut il faut que je le veuille; mon devoir est à tout le +moins de régulariser autant que possible cette situation...»</p> + +<p>—Ah! fit-elle en s'interrompant, je sais bien que j'aurai beau faire, +tout cela est en dehors des règles et rien de tout cela ne sera +sanctionné par le monde: je sais bien que ce mariage lui-même restera +nul aux yeux de la loi, mais j'ai ma conscience, vois-tu, j'ai ma +religion; j'ai pu renoncer à l'approbation du monde, je n'ai pas voulu +désobéir aux commandements de Dieu. Voilà le motif de ma conduite, +fillette... À quoi rêves-tu donc? tu ne me réponds plus.</p> + +<p>Valentine lui tendit la main et prononça tout bas:</p> + +<p>—Je vous écoute, ma mère, et je vous remercie.</p> + +<p>—M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, est un bon prêtre, +reprit la marquise comme si elle eût plaidé vis-à-vis d'elle-même, c'est +un très bon prêtre, nous le connaissons tous, et il a fallu l'insistance +de M. de Saint-Louis pour vaincre ses scrupules, car enfin ce que nous +allons faire n'est pas régulier...</p> + +<p>Elle essuya ses paupières mouillées.</p> + +<p>—Mais il ne s'agit pas de cela, dit-elle d'une voix qui était presque +étouffée par les larmes, je n'ai plus que toi sur la terre, pauvre +chérie, et cependant, ce n'est pas pour toi que je pleure. Tu as bon +cœur, tu vas partager mon chagrin. Depuis le jour de deuil où j'appris +que je n'avais plus de fils, je ne me souviens pas d'avoir eu ainsi +l'âme navrée. C'est une si vieille amitié que la nôtre! et il avait pour +toi une tendresse si paternelle! Mon enfant, ah! mon enfant, il y a en +ce moment un saint qui se prépare à monter au ciel; nous allons perdre +l'excellent colonel Bozzo. Il est couché sur son lit d'agonie; jamais, +entends-tu, jamais il ne se relèvera!</p> + +<p>La main de Valentine, froide comme glace, serra les bras tremblants de +la marquise, mais elle ne prononça pas une parole.</p> + +<p>—Sans doute, fit cette dernière, je ne t'accuse pas, ma fille; tu n'as +qu'une pensée; il n'y a plus de place dans ton cœur pour les peines de +ceux qui t'entourent. Mais si tu savais comme celui-là t'aimait! Si tu +savais... c'est lui, c'est lui seul qui a tout fait, c'est à lui que tu +devras ton bonheur, si ma prière est exaucée et si tu es heureuse; c'est +chez lui, c'est auprès du pauvre lit où il souffre, où il se meurt, +qu'on va dresser l'autel...</p> + +<p>—Ah! interrompit Valentine, dont les yeux étaient toujours baissés, +c'est chez le colonel Bozzo que Maurice et moi nous allons être mariés!</p> + +<p>Elle ajouta en réprimant un frisson et d'une voix si basse que la +marquise eut peine à l'entendre:</p> + +<p>—Chez lui! moi!</p> + +<p>—Il ne pense qu'à toi, reprit la bonne dame, tu es sa dernière +préoccupation. Notre ami, le vicaire du Roule, me le disait encore tout +à l'heure: c'est un saint, il ne tient plus à notre monde que par la +miséricorde et l'amour!</p> + +<p>—Un saint! répéta Valentine, dont la voix était morne et sourde.</p> + +<p>La marquise la regarda étonnée.</p> + +<p>—Comme tu dis cela! murmura-t-elle. C'est bien vrai que le bonheur et +le malheur aussi nous rendent égoïstes. Tu ne songes qu'à toi-même.</p> + +<p>La marquise se trompait.</p> + +<p>Valentine songeait à ce brillant jeune homme dont elle avait habité la +chambre à l'hôtel d'Ornans.</p> + +<p>Elle songeait au fils unique de celle qui parlait, et qui donnait le nom +de saint au Maître des Habits Noirs.</p> + +<p>Elle songeait au marquis Albert d'Ornans, heureux, riche, souriant à +tous les plaisirs de la vie, qui était parti un jour pour son château de +la Sologne et qui n'était jamais revenu.</p> + +<p>Les paroles se pressaient au-dedans d'elle et voulaient monter vers ses +lèvres; mais dans la lutte mortelle qui était engagée, un mot aurait +suffi pour anéantir la chance suprême à laquelle essayait de se +rattacher l'obstination de son espoir.</p> + +<p>À quoi bon parler, d'ailleurs? Ne valait-il pas mieux que cette +malheureuse femme gardât son ignorance? Que pouvait-elle contre les +assassins de son fils?</p> + +<p>La marquise poursuivit:</p> + +<p>—Tu n'as pourtant pas le cœur mauvais, fillette, je le sais, j'en suis +sûre; c'est l'inquiétude qui te rend indifférente à tout. Eh bien! +voyons, il faut le rassurer: c'est lui, la prudence même, c'est le +colonel qui a pris toutes les mesures. À moins qu'il ne surgisse un +obstacle imprévu, et ce n'est pas possible, puisqu'il prévoit toujours +tout, tu peux regarder le lieutenant Maurice comme étant libre déjà. Ah! +il me le répétait encore ce matin, quand j'ai été savoir de ses +nouvelles, il me disait de sa pauvre voix, qu'on n'entend presque plus: +«Bonne amie, je n'ai rien négligé; nous avons jeté l'argent par les +fenêtres comme s'il se fût agi de l'évasion d'un prince prisonnier +d'État; ce sera ma dernière affaire.»</p> + +<p>—Et il souriait, ajouta-t-elle. As-tu jamais vu le sourire d'un juste +en face de la mort?</p> + +<p>La respiration de Valentine s'oppressait dans sa poitrine. Elle répéta +encore:</p> + +<p>—D'un juste!</p> + +<p>Puis elle murmura:</p> + +<p>—Non, je n'ai jamais vu cela.</p> + +<p>—Tu me fais peur, s'écria la marquise presque indignée, et je crois +bien que tu vas me refuser... car j'ai quelque chose à te demander, ma +fille. Quand le colonel va être mort et que vous serez partis, je serai +seule ici-bas... j'avais espéré que tu me laisserais partir avec toi...</p> + +<p>Valentine se redressa, et ses yeux, tout à l'heure si mornes, eurent un +rayon.</p> + +<p>—Partez avant nous, ma mère! dit-elle vivement, c'est une heureuse, +c'est une chère idée que vous avez là; partez, je vous en prie, nous +irons vous rejoindre.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Ornans demeura étonnée et presque offensée. Elle ne pouvait pas +saisir le vrai sens de cette parole qui jaillissait du cœur même de la +jeune fille.</p> + +<p>Celle-ci, en effet, voulait tout uniment l'écarter de la bataille +prochaine. Cette longue journée de solitude avait abattu la double +fièvre de ses espoirs et de ses terreurs.</p> + +<p>Elle voyait le danger tel qu'il était et se sentait emprisonnée dans un +cercle infranchissable.</p> + +<p>En elle l'espérance n'était pas morte tout à fait, parce qu'elle aimait +ardemment et que ce n'est pas seulement au point de vue des tendres +aspirations qu'il faut dire: Il n'y a point d'amour sans espoir.</p> + +<p>L'amour, le grand amour des jeunes années, l'amour qui rêve l'éternité +des dévouements et des ivresses, implique tous les espoirs.</p> + +<p>L'amour produit la foi, et c'est sa force, comme le rayon apporte la +chaleur en même temps que la lumière.</p> + +<p>Valentine espérait donc encore, mais c'était en la bonté de Dieu, car à +bien regarder l'aventure inouïe qu'elle allait tenter, il n'y avait +point de chances favorables à attendre, sinon celles qui naissent en +dehors des calculs de la prudence humaine, et que les uns attribuent à +la Providence, les autres au hasard.</p> + +<p>Cela ne lui faisait pas peur ou du moins cela ne lui enlevait rien de la +froide détermination qui permet au condamné de regarder fixement +l'appareil du supplice.</p> + +<p>Souvenons-nous, en effet, que ce vaillant découragement était le point +de départ de toute sa conduite avant même sa dernière entrevue avec +Maurice.</p> + +<p>Souvenons-nous qu'elle n'avait pas présenté l'entreprise autrement à son +fiancé et qu'elle lui avait dit: «Je ne veux plus de suicide, je veux +que le crime de notre mort ne se place pas entre nous deux comme une +barrière dans l'éternité.»</p> + +<p>Mourir épouse, mourir dans un combat ou par le martyre, tel avait été +son vœu exprimé.</p> + +<p>Plus tard, si l'enthousiasme de sa nature intrépide avait fait naître et +grandir en elle la pensée de vaincre, de vivre, de venger ceux dont elle +aimait le souvenir, c'était en une heure de transport fiévreux.</p> + +<p>Le cri qui s'échappait maintenant de son âme était donc tout +miséricordieux; elle essayait d'arracher M<sup>me</sup> la marquise d'Ornans au +péril vers lequel, fatalement, elle marchait elle-même. Elle prétendait +entrer seule dans cette maison minée et préserver à tout le moins les +jours de la pauvre femme qui lui avait servi de mère.</p> + +<p>Ce désir s'éveilla en elle si soudainement qu'elle fut sur le point de +se trahir. Pour la réduire au silence, il fallut l'idée de Coyatier et +la mémoire des mystérieuses promesses de cet homme, dont la perdition +profonde avait des lueurs de repentir ou de générosité.</p> + +<p>Elle avait cru au marchef, quand le marchef était là, devant elle; +maintenant la figure du bandit lui revenait comme une sombre énigme.</p> + +<p>Elle voulut lui laisser, pour le cas où son dévouement ne serait pas la +suprême raillerie du destin, toute la possibilité d'action que donne un +secret fidèlement gardé.</p> + +<p>La marquise, certes, ne pouvait deviner tout cela; elle répéta, étonnée +qu'elle était:</p> + +<p>—Partir avant vous, ma fille! et pourquoi? Suis-je déjà de trop et ne +pensez-vous point que j'aie le droit d'assister au moins à votre +mariage?</p> + +<p>—Vous avez le droit d'être partout où nous sommes, répondit Valentine, +comme la plus respectée, comme la mieux aimée des mères, mais pourquoi +partager sans nécessité les hasards d'une évasion? Maurice peut être +poursuivi. Que je l'accompagne, moi, c'est mon devoir...</p> + +<p>—Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu +étais trop jeune pour qu'il fût utile ou même convenable de t'initier à +nos grands projets; tu ne t'es jamais doutée de rien, parce que la +première qualité d'une femme politique est de savoir garder un secret. +Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais à braver le danger. Ma +pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui hâtent +de leurs vœux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de +Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon +caractère aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et trompé +bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait +pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es désormais toute +ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec +vous, et qui sait? si la police nous inquiète en route, l'habitude que +j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-être pas tout à fait +inutile.</p> + +<p>Elle baisa Valentine au front et reprit:</p> + +<p>—Maintenant, chérie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te +marieras en noir, comme tu es là? J'ai assisté dans ma jeunesse à un +mariage clandestin, du temps des guerres de la Vendée; le jeune homme +avait son costume de cornette dans l'armée catholique et royale; la +jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile +de dentelle à l'espagnole. C'était très bien. De fleurs d'oranger, il +n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une +affaire de conscience, comme la cérémonie de l'ondoiement qui précède un +baptême forcément retardé; cela ne vous empêchera pas de vous marier une +seconde fois, selon les rites de l'Église, aussitôt que les événements +le permettront, et vous en prendrez même l'engagement formel vis-à-vis +de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu +prête?</p> + +<p>—Je suis prête, répondit Valentine, qui était pâle, mais résolue.</p> + +<p>—Voici ce qui a été réglé, reprit la douairière: Je suis chargée +d'aller prendre chez lui notre prêtre officiant; tous nos amis nous +attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le +retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le +désert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volonté que +tu as manifestée, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel, +où j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas à changer de cocher), +et tu vas attendre cette brave M<sup>me</sup> Samayoux rue Pavée, à la porte de la +Force.</p> + +<p>Valentine jeta un châle sur ses épaules et noua les rubans de son +chapeau.</p> + +<p>—Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton dégagé, +ces moments de crise me connaissent. Pas d'inquiétude, surtout, cela te +ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a dépensé ce qu'il faut pour +que tout aille sur des roulettes.</p> + +<p>L'instant d'après, deux voitures se séparaient au coin de la rue des +Batailles: celle du colonel, où était la marquise, remontait vers les +Champs-Elysées, par la rue de Chaillot; l'autre, timbrée à l'écusson +d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied à la livrée du colonel, +descendait vers le quai pour prendre la route du Marais.</p> + +<p>C'était celle-là qui emmenait Valentine.</p> + +<p>Quand elle arriva rue Pavée, il y avait un fiacre qui stationnait devant +la principale entrée de la prison.</p> + +<p>Valentine ordonna au cocher de se mettre à la suite du fiacre, puis elle +abaissa les stores de sa voiture et attendit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a><a href="#Table">XXXVIII</a></h2> + +<h3>Départ pour le bal</h3> + + +<p>Six heures du soir venaient de sonner à l'antique pendule dont le +balancier allait et venait en grondant. Il faisait nuit dans la chambre +du colonel, éclairée seulement par les lueurs du foyer presque éteint.</p> + +<p>Derrière les hautes fenêtres, drapées de rideaux sombres, les arbres du +jardin montraient vaguement leur tête blanche de neige.</p> + +<p>Au contraire, par la porte entrouverte, on voyait une vive clarté dans +la chambre voisine, où la comtesse Francesca Corona faisait depuis +quelques jours sa demeure, pour être plus à portée de garder les nuits +de son aïeul.</p> + +<p>Une pimpante soubrette s'agitait, affairée, dans cette dernière pièce, +où deux faisceaux de bougies brûlaient à droite et à gauche de la +psyché.</p> + +<p>Par l'entrebâillement de la porte on pouvait reconnaître le brillant, le +pittoresque désordre qui ravage la chambre d'une jolie femme à l'heure +décisive de la toilette.</p> + +<p>Les meubles gracieux et coquets étaient encombrés par l'étalage des +chiffons de toute sorte, colifichets innombrables, pièces nécessaires +dans la mesure même de leur superfluité, qui forment, en s'ajustant +selon le plus charmant des arts, la panoplie dont se revêt la beauté +pour livrer bataille au plaisir.</p> + +<p>Il y avait partout de la gaze, du satin, des fleurs, des dentelles; il y +en avait sur les fauteuils, sur le lit, sur les consoles; l'air était +doucement parfumé, car chacun de ces objets mignons a sa bonne odeur +comme les roses: les gants, l'éventail, le mouchoir chargé de broderies +et jusqu'à ces bijoux de souliers dont l'exiguïté défierait le pied de +Cendrillon.</p> + +<p>Il s'agissait d'un bal, car le carnet aux contredanses montrait sur la +table sa couverture nacrée parmi les écrins ouverts qui éparpillaient en +gerbes leurs chatoyantes étincelles.</p> + +<p>En s'habituant peu à peu à l'obscurité, qui régnait dans l'austère +retraite du vieillard, l'œil pouvait mesurer le contraste frappant qui +existait entre ces frivoles richesses et la nudité presque complète dont +s'entourait le lit sans rideaux, bas sur pieds et rappelant en vérité la +couche d'un anachorète.</p> + +<p>C'était auprès de cette couche, lit funèbre d'un saint, que M<sup>me</sup> la +marquise d'Ornans était venue pleurer naguère. Le colonel y était étendu +sur le dos, immobile, les bras en croix et cherchant son souffle qui +déjà le fuyait.</p> + +<p>C'est à peine si on apercevait sa face hâve et dont les tons terreux +semblaient absorber la lumière, mais on distinguait très bien, +agenouillée au chevet du lit, une jeune femme en déshabillé dont les +riches épaules attiraient au contraire toutes les lueurs venant de la +chambre voisine.</p> + +<p>La jeune femme parlait d'un ton suppliant et baisait tendrement les +mains du vieillard en disant:</p> + +<p>—Je t'en prie, père, bon père, ne me force pas à te quitter ce soir. Tu +sais bien que je n'aime pas le monde; tu sais bien que j'y suis triste +et comme dépaysée. M<sup>me</sup> de Tresmes ne doit plus compter sur moi pour son +dîner ni pour le bal, puisqu'elle sait que tu es souffrant et que je +suis ta garde-malade.</p> + +<p>—Entêtée! fit le malade.</p> + +<p>Puis il répéta:</p> + +<p>—Entêtée, entêtée, entêtée!</p> + +<p>De guerre lasse, Francesca voulut se lever, mais il la retint.</p> + +<p>—Mademoiselle Fanchette, lui dit-il, je n'aime pas les mauvaises +raisons, souvenez-vous de cela. Fi! que c'est mal d'agiter son pauvre +papa! qui tousse en le contrariant sans cesse!</p> + +<p>Soit qu'un peu de force lui revînt, soit qu'il oubliât volontairement ou +non de jouer un rôle, sa voix en ce moment n'était pas trop changée.</p> + +<p>—Réfléchis, reprit-il en cessant de gronder; il serait tout à fait +impoli de se dégager comme cela à la dernière heure. Et si on allait +être treize à table chez M<sup>me</sup> de Tresmes à cause de toi! sans compter que +ce cher petit ange de Marie est presque aussi mauvaise langue que sa +mère. Ton absence ferait encore jaser.</p> + +<p>—Ne parle pas tant, bon père, voulut interrompre la comtesse, tu te +fatigues.</p> + +<p>—C'est cela! quand on ne peut répondre à mes arguments, on me fait +taire par raison de santé. Allume la veilleuse, je veux te voir quand tu +seras habillée et t'admirer, mon cher amour. Qui sait combien de temps +je pourrai t'aimer encore sur la terre? mais je te verrai de là-haut; +j'ai le bonheur de croire à l'immortalité de l'âme, et ceux qui ont bien +vécu ne quittent ce triste monde que pour se réfugier dans un autre qui +est meilleur.</p> + +<p>La comtesse alluma une veilleuse. Aussitôt qu'elle l'eut déposée sur la +table de nuit, la figure du moribond sortit de l'ombre, défaite et +véritablement effrayante à voir.</p> + +<p>La comtesse eut beau faire, elle ne put réprimer un douloureux +mouvement.</p> + +<p>—Tu ne me trouves pas si bonne mine qu'hier? dit le vieillard avec un +accent qu'il n'est point possible de caractériser d'un seul mot.</p> + +<p>Nul n'aurait su dire, en effet, s'il y avait là excès de simplesse ou +inexplicable moquerie.</p> + +<p>—Vous êtes un peu pâle, mon père, répondit Francesca.</p> + +<p>—Un peu? répéta le colonel, qui eut un rire véritablement sinistre.</p> + +<p>—Allons, allons, fillette, reprit-il doucement, ne te fais pas d'idées +trop noires. Tu ne connais pas le mystère de ma vie, pauvre ange; tu as +peut-être été jusqu'à me soupçonner parfois... Il y a des gens, vois-tu, +dont l'héroïsme ressemble à l'infamie. Te souviens-tu de cette histoire +américaine que tu me lisais pour m'endormir; cette histoire d'un pauvre +colporteur employé par Washington dans la guerre de l'indépendance, et +qui, toute sa vie, se laisse insulter du nom d'espion pour mieux servir +la cause de la liberté?</p> + +<p>—Oh! père, s'écria la comtesse, dont les mains se joignirent, je me +suis doutée bien souvent que vous étiez le serviteur, le maître +peut-être de quelque grande entreprise politique.</p> + +<p>—Assez là-dessus, ma petite Fanchette, interrompit le colonel; tu me +connaîtras mieux quand je ne serai plus là. Pour le moment, il me suffit +de te dire que je joue un jeu difficile et dangereux. Vois si j'ai de la +confiance en toi, je vais te dire un secret: je ne te renvoie pas +aujourd'hui par crainte de mécontenter cette brave M<sup>me</sup> de Tresmes; je te +renvoie parce qu'il va se passer ici des choses que tu ne dois pas voir.</p> + +<p>—Bon père, dit la comtesse, dont les yeux se mouillèrent, combien je +vous remercie! Ajoutez encore un mot, dites-moi que cette terrible +pâleur...</p> + +<p>—Eh! eh! mignonne, fit le vieillard, qui eut pour un instant son +sourire de tous les jours, je ne peux pas t'affirmer que je sois frais +comme une rose; mais enfin, chacun se défend comme il peut n'est-ce pas? +J'ai affaire à des tigres, et voilà près d'un siècle que je les fais +danser comme des marionnettes! Achève de t'habiller, trésor; je te donne +vingt minutes pour passer ta robe et te faire plus belle qu'un astre. Tu +reviendras m'embrasser, et cinq minutes après ton départ, je commencerai +ma besogne.</p> + +<p>Francesca, heureuse, mais toute pensive, déposa un baiser sur son front +et courut à sa toilette.</p> + +<p>Dès qu'elle eut passé le seuil de sa chambre, la porte située à l'opposé +s'entrouvrit, et la tête crépue du marchef montra confusément son +profil.</p> + +<p>—Pas encore! dit entre haut et bas le colonel.</p> + +<p>La tête du bandit rentra dans l'ombre et la porte se referma. Il y eut +un silence qui fut interrompu seulement par une quinte de toux +caverneuse et pleine d'épuisement.</p> + +<p>—Je vais décidément soigner ce rhume-là, pensa le vieillard, dont la +main tremblante essuya la sueur de son front, mais, en attendant, on +peut bien dire qu'il m'aura tiré du pied une fière épine!</p> + +<p>Avant même que les vingt minutes fussent écoulées, Francesca rentra +éblouissante d'élégance et de beauté. Le colonel se souleva sur le coude +pour la regarder.</p> + +<p>—Tu es toute jeune! murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ce n'est pas +une chimère, cela: on peut vivre deux fois, et avant de m'en aller, +j'accomplirai ce miracle de te faire une autre vie.</p> + +<p>La comtesse s'approcha et le baisa tendrement. Elle avait aux lèvres une +question qu'elle n'osait pas formuler.</p> + +<p>—Tu voudrais bien me demander où commence la vérité, où finit la +comédie? prononça tout bas le colonel; nous causerons demain, ma fille, +va en paix, amuse-toi bien et ne rentre pas avant deux heures du matin. +Tu m'entends? ceci est un ordre.</p> + +<p>La comtesse sortit accompagnée par sa femme de chambre, et presque +aussitôt après on entendit le bruit de la voiture qui roulait sur le +pavé de la cour.</p> + +<p>Le colonel frappa ses deux mains l'une contre l'autre.</p> + +<p>La porte à laquelle le marchef s'était montré déjà fut ouverte de +nouveau et le colonel lui dit:</p> + +<p>—Avance, bonhomme!</p> + +<p>Quand le marchef fut auprès de son lit, le colonel ajouta:</p> + +<p>—Il me semble que tu n'es pas ivre, aujourd'hui?</p> + +<p>—Non, répondit Coyatier.</p> + +<p>—Veux-tu boire?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—À ton aise! Mets-toi là, tout près de moi, et causons.</p> + +<p>Le marchef s'assit au chevet du lit. Le colonel mit sa tête au bord de +l'oreiller. Pendant trois ou quatre minutes, il parla, mais si bas +qu'une personne placée au milieu de la chambre n'aurait pu saisir aucune +de ses paroles.</p> + +<p>Le marchef écoutait, immobile et froid comme une pierre.</p> + +<p>—As-tu compris! demanda enfin le colonel.</p> + +<p>—Oui, répondit Coyatier.</p> + +<p>—Pourras-tu suffire à ta besogne?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Regarde-moi, ordonna le colonel.</p> + +<p>Coyatier obéit. Leurs yeux se choquèrent pendant l'espace d'une seconde, +puis Coyatier détourna les siens et répéta comme un homme subjugué:</p> + +<p>—Oui! j'ai dit: oui.</p> + +<p>—C'est bien, fit le vieillard, je viens de passer ton examen de +conscience et je suis content de toi. Un dernier mot: tu aurais beau +avoir tous les trésors du monde, il te resterait une chaîne de fer +autour du cou, est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Eh bien, si tu fais ce que j'ai dit, tout ce que je t'ai dit, tu +n'auras plus ton carcan, bonhomme. Non seulement tu seras riche, mais +encore tu seras libre.</p> + +<p>La poitrine du bandit rendit un grand soupir. Le colonel lui montra du +doigt la chambre de Francesca Corona, qui restait vivement éclairée.</p> + +<p>—Va, lui dit-il, et souffle les lumières.</p> + +<p>Le marchef n'était pas ivre, le marchef n'avait pas bu, et pourtant ce +fut en chancelant qu'il traversa la chambre. Il entra dans celle de la +comtesse et repoussa la porte.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a><a href="#Table">XXXIX</a></h2> + +<h3>Antispasmodique</h3> + + +<p>Le colonel remit sa tête au centre de l'oreiller et ferma les yeux en +homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine +avait notablement augmenté.</p> + +<p>—Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je +n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener. +Mais bah! c'est ma dernière affaire; après celle-là, je prendrai du bon +temps comme un rat dans un fromage, et dès demain, je dormirai la grasse +matinée.</p> + +<p>Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre +sur la table de nuit une sonnette qu'il agita.</p> + +<p>—J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en +un mouvement de satisfaction qui contrastait étrangement avec la frêle +caducité de tout son être, qui sait jusqu'où je peux aller avec des +ménagements?</p> + +<p>Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en décrépitude, auraient +éprouvé, à le voir et à l'entendre, l'envie de rire et la compassion que +prennent les forts à l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance.</p> + +<p>Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit +pour écouter son maître, qui lui dit de sa voix la plus cassée:</p> + +<p>—Faites ce qui vous a été ordonné, hâtez-vous et pas de bruit. Alors ce +fut quelque chose comme au théâtre, quand les valets entrent en scène +pour aménager les accessoires d'un décor changé à vue.</p> + +<p>Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la +direction du travail. La table carrée qui se trouvait d'avance au milieu +de la chambre fut couverte d'une nappe brodée sur laquelle on plaça des +flambeaux, un crucifix soutenu par son piédestal et un missel sur son +pupitre.</p> + +<p>Plusieurs rangs de chaises furent alignés entre cette façon d'autel +improvisé et la porte par où le marchef était sorti.</p> + +<p>Ces chaises se trouvaient sur le même plan que le lit du colonel, et ce +dernier n'avait qu'à se lever sur son séant pour faire partie de +l'assistance attendue.</p> + +<p>De chaque côté de la table on alluma un grand cierge.</p> + +<p>Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ces apprêts, qui étaient ceux +d'une noce, ressemblaient aux préparatifs qu'on fait pour des +funérailles.</p> + +<p>Cela d'autant mieux que les fiancés manquaient encore, tandis que le +mourant était là.</p> + +<p>Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda +toute cette mise en scène d'un air satisfait.</p> + +<p>—Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu +de ressources, et il n'y aura qu'à déranger les cierges pour les mettre +à leur place, le long de mon lit.</p> + +<p>—Monsieur le colonel n'en est pas là, Dieu merci! voulut dire le +principal valet.</p> + +<p>—Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui répondit son maître, je suis bien bas, +bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai passé ma vie +tout entière, une longue vie, mon garçon, à faire ce qu'il faut pour ne +pas craindre la mort. Les domestiques s'étaient arrêtés dans une +attitude respectueuse.</p> + +<p>—Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que +vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont déjà au +salon en bas, dites-leur que je les attends.</p> + +<p>Les valets sortirent.</p> + +<p>Un sourire égrillard vint se jouer autour des lèvres blêmes du malade.</p> + +<p>—Marchef! appela-t-il tout bas.</p> + +<p>La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier +se montra, éclairée par les cierges.</p> + +<p>—Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne répondit +point.</p> + +<p>Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il détournait les yeux +pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face.</p> + +<p>—Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel.</p> + +<p>—Ils sont en bas, devant la porte cochère, répliqua cette fois +Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose à +me dire, maître?</p> + +<p>—Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien être caché dans un petit +coin, en bas, auprès de mes bien-aimés, pour les entendre chanter mes +louanges. L'Amitié est-il avec eux?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est bien. Reprends ta faction.</p> + +<p>Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, où, selon l'ordre du +vieillard, toutes les lumières étaient désormais éteintes.</p> + +<p>Il y avait, en effet, dans la rue Thérèse, non loin de la porte cochère, +un groupe composé du médecin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en +droit, et de M. de Saint-Louis.</p> + +<p>Ce groupe était là depuis quelque temps déjà, et ceux qui le composaient +avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'hôtel.</p> + +<p>Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci étaient tourmentés par +cette audace poltronne et coupée de frissons, qui est la fièvre des +conjurations.</p> + +<p>Ils s'étaient écartés pour laisser passer la voiture de la belle +comtesse, puis Portai-Girard avait demandé:</p> + +<p>—Est-ce que le marchef est arrivé?</p> + +<p>—Oui, répondit Samuel, il est là depuis plus d'une heure.</p> + +<p>—Et les autres?</p> + +<p>—Il n'y a que le marchef.</p> + +<p>M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot +jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pavé en disant:</p> + +<p>—Il fait un froid de loup!</p> + +<p>—Ça ne réchauffe pas, murmura Samuel, la situation où nous sommes. +Quelqu'un a-t-il vu Lecoq?</p> + +<p>Personne ne répliqua. Portai-Girard reprit tout bas:</p> + +<p>—Si Samuel voulait préparer une jolie petite boulette qu'on jetterait à +celui-là...</p> + +<p>Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne, +s'approcha de la porte cochère avec un paquet de cierges sous le bras.</p> + +<p>Après que le domestique fut passé, les trois conjurés restèrent un +instant silencieux.</p> + +<p>—C'est un étrange esprit! murmura enfin Samuel.</p> + +<p>Ce n'était plus de Lecoq qu'on parlait.</p> + +<p>—Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard.</p> + +<p>—Et en blasphémant, ajouta M. de Saint-Louis; sa dernière heure va se +régaler d'un sacrilège... Ah! écoutez, messieurs, nous ne sommes pas des +cagots, mais moi qui vous parle, je suis révolté par ces excès de +scélératesse!</p> + +<p>—Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent; +s'il n'existe pas, c'est inutile.</p> + +<p>—Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement +une bonne action. Entrons-nous?</p> + +<p>Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de +résolution, et pourtant personne ne bougea.</p> + +<p>Ils causaient, quoiqu'on ne fût pas bien là pour causer, reculant tant +qu'ils pouvaient devant le dernier pas.</p> + +<p>—Nous avons encore bien des choses à nous dire, opina M. de +Saint-Louis. Cet homme est une énigme, il a reculé les bornes de la +perfidie, de la méchanceté, de la cruauté; et pourtant, il y a en lui un +petit endroit faible: il éloigne toujours la comtesse dans les moments +de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac à +sa Fanchette chérie.</p> + +<p>—Au fait, dit Samuel, M<sup>me</sup> la comtesse était en toilette de bal. Comment +a-t-elle pu l'abandonner dans l'état où il est?</p> + +<p>—La comtesse a ses affaires en ville, répliqua sèchement Portai-Girard, +occupons-nous des nôtres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer +pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux +doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non, +compter qu'il mourra de sa belle-mort?</p> + +<p>Ceci s'adressait à Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel répondit +après un silence.</p> + +<p>—Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais: +Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'état où il est, la dernière +crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle +manque; c'est très pénible à voir, et quand cet état se prolonge, il y a +des médecins qui administrent ceci ou cela, pour hâter la fin. C'est +tout bonnement de la miséricorde.</p> + +<p>—Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis.</p> + +<p>—Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main.</p> + +<p>—On donne à ces médicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les +appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle opposé à la +respiration atteindrait le même résultat, et bien plus rapidement. Il +suffirait, par exemple, d'une mousseline interposée entre la bouche du +malade et l'air libre pour le délivrer de ses souffrances...</p> + +<p>Ici, le docteur Samuel hésita.</p> + +<p>—Achevez, dit M. de Saint-Louis en tâchant d'assurer sa voix.</p> + +<p>—J'achèverai, en effet répliqua Samuel, parce que mon idée est +philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de +trace et d'une exécution très facile. Nous connaissons exactement le +scénario de la dernière tragédie imaginée par le colonel; nous savons +que la nuit doit se faire au dénouement; eh bien! au moment où la nuit +se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du +lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela +suffira, j'en réponds.</p> + +<p>—Mais qui se chargera?... commença M. de Saint-Louis.</p> + +<p>—Moi, interrompit Portai-Girard résolument.</p> + +<p>—Bravo!</p> + +<p>—Nous pénétrerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit +Portai; Lecoq nous a dit où est la cassette aux bank-notes, le reste n'a +pas besoin d'être réglé; le trésor est à nous.</p> + +<p>Un passant, enveloppé dans un manteau, tourna l'angle de la rue +Ventadour et s'approcha rapidement.</p> + +<p>—Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amitié.</p> + +<p>—Sommes-nous prêts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains +tendues. J'ai été obligé de surveiller un peu l'exécution, là-bas, à la +Force; tout a marché le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en +route. Je vous annonce, d'un autre côté, M<sup>me</sup> la marquise amenant son +vicaire, le respectable M. Hureau.</p> + +<p>Un vieil homme en deuil s'arrêtait au même instant devant la porte +cochère.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, cet hôtel est-il bien celui du colonel +Bozzo-Corona?</p> + +<p>—Oui, mon brave Germain, répondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont +assister comme vous au mariage de M<sup>lle</sup> d'Arx, votre jeune maîtresse.</p> + +<p>Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-même Germain, qui se +confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres:</p> + +<p>—La chaise de poste attend ici, derrière, à la petite porte de la rue +des Moineaux. C'est moi-même qui ai choisi les chevaux. Après +l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en +voiture, et nous nous arrêterons où vous voudrez pour prendre notre +volée vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela?</p> + +<p>—C'est cela, répondirent les trois autres.</p> + +<p>Et ils entrèrent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XL" id="XL"></a><a href="#Table">XL</a></h2> + +<h3>La voiture des mariés</h3> + + +<p>Lecoq n'avait point menti. À la Force, tout avait réussi comme par +enchantement. Malgré la différence un peu trop marquée de tournure et de +figure qui existait entre le beau lieutenant et notre Échalot, ce +dernier avait pu sans encombre opérer l'échange chevaleresque et prendre +place sur l'escabelle du captif après avoir revêtu tant bien que mal sa +défroque.</p> + +<p>Les habits de prisonnier ne sont pas faits sur mesure.</p> + +<p>Une myopie épidémique ayant envahi l'administration, personne ne s'était +aperçu de rien. Tout au plus le concierge avait-il fait un peu la +grimace en voyant la taille dégagée du lieutenant flotter dans la +redingote noire que le torse dodu de l'ancien apprenti pharmacien +bourrait tout à l'heure.</p> + +<p>—Patronne, avait dit Échalot au moment de la séparation, je vous +recommande Saladin, mon adoptif, à cause de la faiblesse de son âge et +que son vrai père est incapable de le guider dans le sentier de la +vertu. Quant à moi, la chose de m'être sacrifié pour vous permettre de +l'agrément suffira à mon cœur en le consolant dans sa solitude. À vous +revoir et bonne chance!</p> + +<p>—À te revoir ma vieille! avait répondu la dompteuse en lui serrant la +main à l'écraser; je te signe en ce jour le choix que je fais de ta +personne dans la foule des prétendants qui soupirent à l'entour de moi. +Je te prends à la maison avec l'emploi de mon mari qui sera plus tard ta +récompense.</p> + +<p>Dans la rue Pavée, la voiture de la marquise attendait. Sur le siège +nous aurions pu reconnaître ce cocher silencieux qui répondait au nom de +Giovan-Battista; derrière, le valet de pied qui tenait les cordons +ressemblait, malgré sa perruque poudrée et son majestueux uniforme, à ce +bandit facétieux qui partageait à l'estaminet de L'Épi-Scié la +popularité du jeune Cocotte: monsieur Piquepuce.</p> + +<p>Maurice et Valentine s'assirent l'un auprès de l'autre, maman Léo prit +place sur le devant, après avoir jeté au cocher l'adresse de l'hôtel de +Bozzo.</p> + +<p>La voiture se mit en marche et prit la rue Saint-Antoine. Maman Léo +resta un instant silencieuse à regarder les deux jeunes gens qui se +tenaient par la main pensifs et recueillis.</p> + +<p>—Ah ça! dit-elle brusquement, en fronçant le sourcil pour refouler une +larme qui venait à sa paupière, il n'y a donc plus que moi de brave ici! +Vous avez l'air de deux condamnés qui montent à la Roquette. Saquédié! +si nous sommes dans une forêt de Bondy, il y a assez de passants ici +autour pour mettre à la raison les brigands et les loups. Si c'était moi +qui menais la danse, le cocher baragouineur et ce méchant sujet de +Piquepuce, que j'ai reconnu sur le siège de derrière, auraient bien vite +les quatre fers en l'air, et dans dix minutes nous aurions dépassé la +barrière du Trône au galop!</p> + +<p>Valentine répondit tout bas:</p> + +<p>—Avec un mot, un seul mot, ceux que vous venez de désigner feraient de +chaque passant un ennemi plus acharné à nous poursuivre que les loups et +les brigands. Il y a ici un assassin qui s'évade.</p> + +<p>En disant cela, elle porta les mains de Maurice à ses lèvres.</p> + +<p>—C'est vrai! murmura maman Léo, qui baissa la tête malgré elle. On n'a +jamais vu rien de pareil; tout est contre nous: les voleurs, la justice, +le monde entier!</p> + +<p>Elle entrouvrit son casaquin et y prit une paire de pistolets, qu'elle +présenta à Maurice.</p> + +<p>—Lieutenant, dit-elle, ça te connaît; il m'en reste, et je joue assez +bien de cet instrument-là, moi aussi.</p> + +<p>Maurice prit les armes qu'on lui tendait avec un mouvement de joie.</p> + +<p>—Si nous passons la porte de cet enfer, continua la dompteuse, il faut +du moins que nous puissions répondre à ceux qui nous parleront.</p> + +<p>Valentine secoua sa tête charmante et murmura:</p> + +<p>—Ces armes-là ne valent rien. Je ne sais pas si celles que j'ai +choisies sont meilleures. Après Dieu, qui tient notre vie dans sa main, +il n'y a qu'une seule créature humaine en qui j'espère; tout dépend de +Coyatier.</p> + +<p>—J'ai plutôt idée, moi, gronda maman Léo, que tout dépend du colonel. +Mais ne te fâche pas, chérie; mon <i>de profundis</i> est dit et bien dit. +Roule ta bosse, c'est toi qui as le plus gros enjeu; c'est à toi de +tenir les cartes.</p> + +<p>Le lecteur sait désormais laquelle pensait juste, de Valentine d'Arx ou +de maman Léo, sur la question de Coyatier et du colonel.</p> + +<p>La voiture allait au trot des deux beaux chevaux de la marquise. Dans +ces rues du centre de Paris, si gaies et si pleines, il aurait suffi +d'un mot prononcé à la portière pour obtenir une aide instantanée. Moins +que cela, rien n'empêchait de descendre, et si l'on eût été vraiment +dans la forêt de Bondy, maman Léo à elle seule aurait eu bien vite +raison des deux bandits déguisés en valets.</p> + +<p>Mais ce qui fait d'ordinaire la sécurité de tous était ici la perte de +nos fugitifs. Ce n'étaient, en réalité, ni Giovan-Battista, ni monsieur +Piquepuce qui les tenaient prisonniers. L'arme invisible les avait +touchés: ils étaient garrottés par une chaîne magique.</p> + +<p>Au moment où ils arrivaient devant la porte cochère de l'hôtel Bozzo, et +pendant que la voiture s'arrêtait, Valentine offrit son front à Maurice, +qui l'effleura de ses lèvres.</p> + +<p>Giovan-Battista demanda la porte, et l'équipage entra dans la cour.</p> + +<p>Ils descendirent. Un domestique les attendait au bas du perron et se +chargea de les introduire.</p> + +<p>Maman Léo ne parlait plus.</p> + +<p>En montant l'escalier, Maurice pressait le bras de Valentine contre son +cœur.</p> + +<p>—Comme nous aurions été heureux! murmura-t-il.</p> + +<p>—L'âme ne meurt pas, répondit la jeune fille, dont les beaux yeux +étaient levés vers le ciel.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit au-devant d'eux et ils se trouvèrent dans la chambre +du colonel, disposée comme nous l'avons dit et déjà remplie par ceux qui +devaient assister au mariage.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XLI" id="XLI"></a><a href="#Table">XLI</a></h2> + +<h3>Le «bien» et le «mal»</h3> + + +<p>Au moment où Valentine et Maurice, suivis de maman Léo, entraient dans +la chambre du colonel, tout le monde était rassemblé autour du lit +funèbre, à l'exception du vieux Germain, qui se tenait modestement à +l'écart.</p> + +<p>Pas n'était besoin d'être médecin pour suivre désormais les progrès +rapides et sûrs de cette tranquille agonie. C'était une ombre ou plutôt +une momie qui était là couchée sur le matelas austère, et la lueur des +cierges, frappant obliquement le front du vieillard mourant, y mettait +déjà des reflets cadavéreux.</p> + +<p>Parfois la lutte de la dernière heure est cruelle, et l'âme, pour +s'exhaler, livre un effrayant combat; mais ici n'était la tranquillité +qui accompagne, selon la croyance commune, le suprême adieu du juste; il +n'y avait point de douleur apparente; l'intelligence restait entière, et +parfois un rayon se rallumait dans ces pauvres prunelles éteintes, quand +le moribond promenait à la ronde son regard affectueux et doux.</p> + +<p>D'une voix que l'attendrissement faisait tremblante, M. de Saint-Louis +venait d'exprimer la pensée générale en disant:</p> + +<p>—Notre vénérable ami n'est pas de ceux à qui on cache la vérité. Sa +mort est belle comme sa vie: il s'en va en faisant des heureux.</p> + +<p>Les autres amis du colonel, M. le baron de la Périère, le Dr Samuel et +Portai-Girard semblaient abîmés dans un douloureux recueillement.</p> + +<p>L'abbé Hureau tenait les deux mains de la marquise éplorée et lui disait +pour la consoler:</p> + +<p>—J'ai pu encore entendre sa voix, tout à l'heure, quand j'ai mis le +crucifix sur sa poitrine; il m'a dit: «Après le mariage vous vous +occuperez de moi.» Ah! celui-là est prêt, madame, ne le plaignez pas, +enviez-le plutôt: il a déjà un pied dans le ciel!</p> + +<p>Dans le mouvement qui se fit pour l'entrée de Valentine, les Habits +Noirs se trouvèrent un instant groupés, et tous les regards +interrogèrent avidement Samuel.</p> + +<p>À cette question muette, le médecin répondit par un silence plus +expressif que la parole et qui voulait dire énergiquement: «Tout est +fini.»</p> + +<p>Cependant il ajouta en piquant Portai du regard:</p> + +<p>—On ne saurait prendre trop de précautions.</p> + +<p>—Il faut toujours lever la couverture? demanda le docteur en droit, qui +n'avait jamais semblé plus résolu.</p> + +<p>—Oui, répliqua Samuel et la bien tenir.</p> + +<p>La marquise, dont la pauvre figure était bouffie par les larmes, fit +quelques pas à la rencontre de Valentine et de Maurice. Elle serra +Valentine dans ses bras et tendit la main au jeune lieutenant, qui la +saluait avec respect.</p> + +<p>—Entrez, entrez, bonne dame, dit-elle à maman Léo, qui restait en +arrière et dont les yeux allaient du lit à l'autel avec une véritable +stupeur.</p> + +<p>—Venez, ajouta la marquise en s'adressant au jeune couple, c'est grâce +à lui que M. Maurice Pagès est libre, c'est grâce à lui que vous allez +être heureux. Il veut vous voir, vous aurez partagé avec Dieu sa +dernière pensée.</p> + +<p>Valentine se laissa conduire. Il eût été difficile de définir +l'expression de son visage plus pâle et en apparence plus froid que le +marbre.</p> + +<p>L'émotion arrivée à son paroxysme produit parfois cette morne rigidité +des traits.</p> + +<p>Maurice, lui, ne se défendait point contre la solennelle impression de +cette scène.</p> + +<p>Dans la chambre, un grand silence régnait.</p> + +<p>Les yeux du colonel, fixes et sans rayons, ne changèrent pas la +direction de leur regard à l'approche des deux fiancés. Son souffle +était court, inégal, et rendait un sifflement clair.</p> + +<p>—Voici nos enfants, dit la marquise à voix haute, par cet instinct qui +nous fait élever le ton pour parler à ceux qui vont mourir et qui nous +semblent déjà loin de nous.</p> + +<p>La tête du colonel resta immobile, mais sa main fit un imperceptible +mouvement d'appel.</p> + +<p>La marquise se pencha aussitôt, mettant son oreille tout contre les +lèvres du vieillard.</p> + +<p>Quand elle se releva, elle dit dans un sanglot:</p> + +<p>—Mettez-vous à genoux, il veut vous donner sa bénédiction.</p> + +<p>Valentine sembla hésiter. Il y avait dans ses yeux de l'égarement et +presque de l'horreur.</p> + +<p>Maurice s'était agenouillé. Valentine fit enfin comme lui, mais ce ne +fut pas le nom de Dieu qui passa entre ses lèvres murmurantes, d'où +tombèrent ces mots: Mon frère! mon père!</p> + +<p>La main du vieillard s'agita de nouveau faiblement, et la marquise +balbutia parmi ses larmes:</p> + +<p>—Hâtons-nous, il a peur de ne pas voir la fin.</p> + +<p>Les Habits Noirs cachaient la fièvre de leur attente sous un maintien +grave. Ils avaient tous la même pensée et se demandaient avec effroi si +une pareille folie de perversité était possible.</p> + +<p>À l'heure navrée où chacun tremble, sur le seuil même de l'inconnu, le +grand comédien jouait-il le plus audacieux de tous ses rôles?</p> + +<p>Certes, l'évidence était là pour répondre: Nul ne peut contrefaire la +marque de la mort.</p> + +<p>Et cependant ils avaient peur.</p> + +<p>Ce fut Lecoq qui remplaça les fiancés et la marquise auprès de la couche +d'agonie. Le colonel ne parut point s'en apercevoir.</p> + +<p>Devant l'autel, M. de Saint-Louis disait au vicaire avec une majestueuse +bonté:</p> + +<p>—Ma dépêche est déjà partie pour la cour de Rome. J'ai tout pris sur +moi en disant à Sa Sainteté que vous aviez dû accéder au vœu de votre +souverain légitime. Quant à l'archevêché, j'irai moi-même dès demain +rendre visite à Sa Grandeur.</p> + +<p>Les assistants se rangèrent comme à l'église derrière les deux fiancés, +qui avaient des chaises à prie-Dieu. À gauche de Valentine se tenait M<sup>me</sup> +la marquise d'Ornans, qui lui servait de mère; à droite de Maurice, M. +de Saint-Louis prit place en faisant observer qu'il se regardait +seulement comme le délégué de son vénérable ami, le colonel Bozzo.</p> + +<p>M. le baron de la Périère était en quelque sorte maître des cérémonies +et veillait à ce que tout se passât en bon ordre; il prit le siège +voisin de la chaise de maman Léo et lui dit:</p> + +<p>—Vous voyez, bonne dame, que nous avons enlevé l'affaire lestement.</p> + +<p>L'état de fièvre où était maman Léo se traduisait par une impossibilité +absolue de rester en place. Elle se levait, elle se rasseyait à +contresens et poussait d'énormes soupirs dans son mouchoir à carreaux, +baigné de sueur.</p> + +<p>—Vous saurez, dit-elle à M. de la Périère, que la personne qui remplace +le prisonnier à la Force est pour entrer dans ma famille, et que je m'y +intéresse censément d'amitié. Il ne faudrait pas qu'il pourrisse trop +longtemps là-dedans.</p> + +<p>M. le baron lui promit son appui, mais nous devons avouer que son +attention était ailleurs: il ne perdait pas un seul instant de vue le +lit où le colonel était désormais immobile, ne donnant plus aucun signe +de vie.</p> + +<p>Portai-Girard et Samuel, placés au dernier rang, guettaient aussi leur +proie, échangeant quelques paroles à voix basse.</p> + +<p>En apparence, Valentine et Maurice étaient calmes et recueillis. Quand +le prêtre leur adressa la question d'usage, chacun d'eux répondit <i>oui</i> +avec une émotion profonde.</p> + +<p>Puis ils restèrent un instant les mains unies et Valentine murmura:</p> + +<p>—Mon mari! mon mari!</p> + +<p>Elle n'eut que ce mot pour exprimer l'angoisse poignante et l'amour sans +bornes qui se disputaient son cœur. Maurice lui répondit:</p> + +<p>—Courage! désormais nous n'attendrons pas longtemps.</p> + +<p>C'était la conviction de Valentine bien plus encore que celle de son +fiancé. Elle jouait, on peut le dire, cette terrible partie en complète +connaissance de cause, et plus on approchait du moment fatal, plus +l'espoir qu'elle avait eu tant de peine à faire naître en son âme se +voilait.</p> + +<p>Le glaive invisible était suspendu quelque part dans l'air, elle le +sentait, et elle savait qu'aucun moyen humain n'en pouvait parer les +coups inévitables.</p> + +<p>Il n'y avait rien en elle qui ressemblât à de la peur, mais un mirage +horrible lui montrait Maurice sanglant, mourant. Elle souffrait un +martyre sans nom, et les secondes lui paraissaient longues comme des +heures.</p> + +<p>Le prêtre donna la bénédiction nuptiale.</p> + +<p>Comme il se retournait vers l'autel, on entendit un léger bruit du côté +du lit, et la poitrine du colonel rendit une plainte faible.</p> + +<p>Tous les regards se dirigèrent aussitôt vers lui; on le vit à demi levé +sur son séant et luttant contre une convulsion. Ce fut si rapide que +personne n'eut le temps d'aller au secours. Il poussa un soupir et +retomba inanimé.</p> + +<p>Comme si c'eût été un signal convenu, tous les cierges, toutes les +lumières s'éteignirent à la fois, et au milieu de la nuit noire, +survenue tout à coup, une voix qui montait on ne sait d'où prononça ces +paroles, qui ressemblaient à un contresens moqueur:</p> + +<p>—<i>Il fait jour!</i></p> + +<p>Un tumulte se produisit dans l'ombre, où personne ne parlait, sauf M<sup>me</sup> +la marquise d'Ornans, qui prononça d'une voix éteinte:</p> + +<p>—Au secours!</p> + +<p>Portai-Girard et les conjurés n'avaient pas hésité. Ils s'étaient +élancés vers le lit. Portai-Girard releva la couverture, et en la +maintenant sur l'oreiller, il planta un coup de poignard à la place où +le cœur du mort ne battait déjà plus, peut-être, en grondant:</p> + +<p>—Si c'est encore une comédie, voilà le dénouement!</p> + +<p>Il y eut un son faible comme le soupir d'un enfant—puis le silence. +Valentine avait entouré Maurice de ses bras et le couvrait de son corps, +balbutiant dans un baiser suprême:</p> + +<p>—J'espère! Nous devrions être frappés déjà, et si la mort venait, +pourrait-elle nous séparer désormais?</p> + +<p>La plume ne peut pas exprimer la prodigieuse rapidité d'un pareil drame. +Le récit est long forcément; mais, en réalité, tout ce que nous +racontons s'entassa dans la même minute.</p> + +<p>Au milieu du silence, on entendit les deux pistolets de maman Léo +qu'elle armait, tandis qu'elle disait tranquillement et de sa voix la +plus crâne:</p> + +<p>—Saquédié! qu'on ne les touche pas, ou gare dessous! Mais on murmura à +son oreille:</p> + +<p>—Obéissez!</p> + +<p>Elle crut reconnaître la voix de Valentine.</p> + +<p>Et presque aussitôt elle se sentit pressée par Maurice et entraînée au +travers de la chambre. La robe de soie de la marquise frôlait le revers +de sa main, et elle reconnut l'accent chevrotant du vieux Germain qui +demandait:</p> + +<p>—Où me conduisez-vous? On franchit un seuil.</p> + +<p>Dans la nuit, deux grands bras puissants poussaient en avant ce groupe +rassemblé comme un troupeau.</p> + +<p>Presque au même instant, les Habits Noirs conjurés quittaient le lit et +se dirigeaient en tâtonnant vers la chambre de la comtesse.</p> + +<p>C'était là qu'ils allaient trouver le trésor.</p> + +<p>Au moment où Samuel arrivait le premier, deux cris rauques retentirent à +quelques pas de lui, dans une autre pièce.</p> + +<p>—Voilà qui est fait, dit Portai-Girard froidement, c'est la dernière +affaire du vieux, une affaire posthume celle-là! Donnez-vous la peine +d'entrer.</p> + +<p>Ils entrèrent trois: Samuel, M. de Saint-Louis et le docteur en droit, +qui dit en ricanant, parce qu'il entendait la porte se refermer derrière +lui:</p> + +<p>—L'Amitié trouvera nez de bois, c'est bien fait. Allons, mes enfants, à +la besogne!</p> + +<p>Lecoq arrivait en effet à la porte; il avait marché avec précaution dans +ces ténèbres où, selon lui, on pouvait faire rencontre d'un coup de +couteau.</p> + +<p>Il écoutait de toutes ses oreilles, étonné du silence qui régnait autour +de lui. La chambre mortuaire semblait s'être vidée comme par +enchantement.</p> + +<p>—Ouvrez, dit-il enfin tout bas en poussant la porte, c'est moi.</p> + +<p>À travers le battant fermé, il entendit un râle creux et sourd, puis +deux, puis trois.</p> + +<p>—Encore! fit-il, je croyais que c'était fini!</p> + +<p>Il n'était pas homme à se méprendre, car il connaissait trop bien le son +que rend la gorge d'un homme poignardé.</p> + +<p>Il frappa de nouveau en disant, avec un commencement d'impatience:</p> + +<p>—Ouvrez donc!</p> + +<p>Et il pensait:</p> + +<p>—Est-ce qu'ils voudraient me fausser compagnie?...</p> + +<p>On n'entendait plus rien de l'autre côté de la porte.</p> + +<p>Lecoq sentait des frissons lui courir par tout le corps, et malgré lui, +il faisait une sorte de calcul en se disant:</p> + +<p>—Les deux premiers râles sont ceux des deux jeunes gens, car on a, bien +sûr, commencé par eux, puisque c'est le colonel qui avait réglé la +besogne... les trois autres, voyons: il y avait M<sup>me</sup> la marquise, puis +cette bonne femme, maman Léo, puis encore le vieux domestique de M. +d'Arx, c'est juste le compte: cinq coups.</p> + +<p>Il reprit en s'interrompant:</p> + +<p>—Ouvrez donc, vous autres, est-ce que vous ne m'entendez pas?</p> + +<p>Comme le silence continuait, il ajouta entre ses dents:</p> + +<p>—Je me doutais bien qu'il y aurait du tirage. Aussi, tant que le vieux +coquin aurait vécu, je ne l'aurais jamais lâché.</p> + +<p>Il y eut derrière lui un petit ricanement qui glaça le sang dans ses +veines. Il crut s'être trompé, mais une voix doucette dit dans la nuit:</p> + +<p>—Voilà donc comment tu parles de ton papa, méchant sujet!</p> + +<p>Lecoq voulut ouvrir la bouche, mais aucun son ne sortit de sa gorge.</p> + +<p>Il était littéralement paralysé par la stupeur. La voix doucette reprit:</p> + +<p>—Ce que tu as dit là n'est pas respectueux dans la forme, ma chatte, +mais le fond est bon, et cela te sauve la vie.</p> + +<p>Une allumette chimique grinça et prit feu. Lecoq, qui n'en croyait pas +ses oreilles, se retourna.</p> + +<p>Il vit le colonel Bozzo debout, droit sur ses jambes et la tête haute, +qui le regardait en souriant.</p> + +<p>Le vieillard avait à la main le flambeau qu'il venait d'allumer, et son +doigt branlant dessinait ce geste qui est la menace des espiègles.</p> + +<p>Les jarrets de Lecoq plièrent sous lui et il tomba agenouillé.</p> + +<p>—<i>Il fait nuit</i>! dit avec lenteur le colonel, qui leva son flambeau.</p> + +<p>—Grâce! balbutia Lecoq, dont la tête pendait sur sa poitrine.</p> + +<p>Il pouvait voir maintenant que la chambre était complètement déserte.</p> + +<p>Le prêtre avait dû sortir par la porte du fond, qui restait entrouverte.</p> + +<p>La couverture du lit où le colonel agonisait naguère était encore +relevée jusque sur l'oreiller, et le couteau de Portai-Girard restait +fiché à hauteur de poitrine.</p> + +<p>Le vieillard jouissait de la détresse de son premier ministre et +ricanait paisiblement.</p> + +<p>—Ce nigaud de docteur en droit, dit-il, a tué ma douillette que j'avais +roulée en paquet. Il ne faut jamais frapper quand on n'y voit pas, à +moins d'avoir le talent du marchef. Voilà un garçon qui s'y entend!... +Eh! eh! bijou, petit bonhomme vit encore à ce qu'il paraît, dis donc?</p> + +<p>Lecoq restait muet et joignait ses mains suppliantes.</p> + +<p>—Mets-toi sur tes pieds, reprit le colonel en lui caressant la joue +amicalement, il y a de l'ouvrage, et je ne peux pas tout faire.</p> + +<p>Lecoq se releva, chancelant comme un homme ivre. Le vieillard +introduisit une clef dans la serrure de la comtesse Corona, qui était +fermée en dedans, et l'ouvrit.</p> + +<p>—Entre, ordonna-t-il.</p> + +<p>Et il haussa le flambeau pour éclairer mieux.</p> + +<p>Lecoq voulut obéir, mais dès le premier pas, il recula épouvanté.</p> + +<p>Ses cheveux se hérissèrent sur son crâne.</p> + +<p>La chambre était telle que Francesca Corona l'avait laissée, lors de son +départ pour le bal: les chiffons restaient étalés sur le lit et sur les +meubles, mais parmi tout ce désordre gracieux que produit la toilette +d'une femme à la mode, il y avait, hideux contraste! trois cadavres +étendus dans un lac de sang.</p> + +<p>Lecoq se soutenait, haletant, au chambranle de la porte.</p> + +<p>—Tu comprends bien, lui dit le colonel, qui ne paraissait pas éprouver +l'ombre d'une émotion, que ma petite Fanchette ne pouvait pas rester +ici. Je l'ai envoyée danser, la pauvre biche! C'est dommage que mon +neveu Corona ne se soit pas mis de la conjuration, il serait là, +maintenant avec les autres, et quel bon débarras pour ma Fanchette!</p> + +<p>—Bonhomme, reprit-il en changeant de ton, nous n'avons pas le choix, ce +soir, et c'est toi qui es chargé de nettoyer tout cela. C'est un rude +coup de balai, mais j'ai idée que tu te mettrais en quatre pour faire +plaisir à papa aujourd'hui, hé! l'Amitié?</p> + +<p>Il poussa en avant Lecoq, qui était anéanti.</p> + +<p>—Ces bons chéris! dit le vieillard en s'approchant tour à tour des +trois cadavres, ce que c'est que de nous! Chacun d'eux avait son petit +talent, et je ne serais pas embarrassé pour faire trois jolis discours +s'ils devaient être enterrés au cimetière... Tiens! on dirait que ce bon +Samuel respire encore? ce ne doit pas être dangereux, car Coyatier ne se +trompe guère.</p> + +<p>Il poussa du pied le docteur, dont la gorge rendit un gémissement, et +passa en ajoutant:</p> + +<p>—Quant à Portai-Girard et au majestueux fils de Saint-Louis, bonsoir +les voisins!... Ah ça, Fifi, tu n'as donc plus de langue?</p> + +<p>—J'avoue..., balbutia Lecoq.</p> + +<p>—Tu as tort! il vaut toujours mieux nier.</p> + +<p>—Votre maladie qui semblait mortelle...</p> + +<p>—Ah! fit le vieillard tristement, c'est un bien mauvais rhume, va, et +je vais partir pour les eaux de Bagnères; veux-tu m'accompagner?</p> + +<p>—Certes, fit Lecoq, qui se retrouvait peu à peu, mais où en +sommes-nous, maître? les autres...</p> + +<p>—Quels autres?</p> + +<p>—Tous ceux qui étaient dans votre chambre?</p> + +<p>—Il fait trop froid, dit le colonel, pour que nous allions nous +promener au jardin; mais j'ai idée qu'il s'y passe quelque chose +d'intéressant. Nous pouvons bien perdre cinq minutes, car Fanchette ne +rentrera pas de sitôt. Donne-moi ton bras et prends la bougie.</p> + +<p>Il s'appuya sur Lecoq familièrement et ajouta d'un air pénétré en +quittant la chambre de la comtesse Corona:</p> + +<p>—Ces polissons-là me devaient tout. Ce qui perd les hommes, c'est +l'ingratitude... et toi, l'Amitié, qui es un garçon d'intelligence, tu +dois bien comprendre que leur complot était bête comme un chou! Il n'y a +pas plus de trésor dans le secrétaire de ma petite Fanchette que dans le +coin de mon œil. Ah! ah! le trésor! nous sommes riches, mon minet, plus +riches encore qu'ils ne le croyaient, mais notre richesse est bien +gardée, va, et le gilet de flanelle qui est entre ma chemise et ma peau +n'en sait pas plus long que vous au sujet du trésor! Il s'arrêta et +regarda Lecoq en dessous.</p> + +<p>—C'est comme pour le secret, vois-tu, reprit-il en baissant la voix, le +grand secret des frères de la Merci. Il existe, profond comme la mer et +haut comme une montagne; mais les bons petits curieux de ta sorte, quand +ils croient mettre la main dessus, trouvent une pincée de cendres, un +éclat de rire moqueur... le rire de papa, eh! mon bijou, qui leur dit +<i>néant</i> dans toutes les langues vivantes et mortes, car ce vieux +Père-à-tous sait beaucoup de langues, et il ne veut pas plus livrer son +secret que son trésor.</p> + +<p>On était dans la chambre du mariage; le colonel jeta un regard satisfait +sur son lit d'abord, puis sur l'autel dressé.</p> + +<p>—Dis donc, l'Amitié, fit-il tout à coup, as-tu lu les tragédies de M. +Ducis?... Non, tu n'aimes pas beaucoup la littérature. M. Ducis était un +poète du temps de l'Empire qui rabobinait des auteurs anglais et qui +prenait la peine de faire trois ou quatre dénouements pour chacune de +ses tragédies. Je ne suis pas de l'Académie, mais je fais un peu comme +M. Ducis: mon premier dénouement n'allait pas mal, c'était le mariage et +rien avec.</p> + +<p>«Je réunissais tous ceux qui avaient vu de trop près nos affaires, dans +un seul tas et je leur chantais: «Allez-vous-en, gens de la noce!» avec +Coyatier au piano. Mais j'ai eu vent de vos petites menées, et mon +dénouement a tourné... Ouvre la fenêtre, tout doucement, car il ne faut +pas qu'on l'entende.</p> + +<p>Ils avaient continué de marcher; ils étaient dans cette pièce, dont la +porte faisait face à celle de la comtesse et où Coyatier avait attendu +jusqu'au départ de Francesca Corona.</p> + +<p>La fenêtre de cette chambre donnait sur le jardin; Lecoq en tourna +l'espagnolette et regarda au-dehors.</p> + +<p>—Ils sont là, dit-il en se rejetant en arrière.</p> + +<p>—Chut! fit le colonel, pas si haut. Diable! Ils sont là tous bien +vivants, n'est-ce pas? C'est une drôle de fillette, et l'amour a le nez +plus fin qu'un procureur du roi. Elle n'a pas cru un seul instant à la +culpabilité de son lieutenant... un beau brin de gars, n'est-ce pas, +l'Amitié?</p> + +<p>Il avait soufflé lui-même la lumière et se penchait à la fenêtre +ouverte.</p> + +<p>Immédiatement au-dessous de lui, dans le jardin très étroit et dont les +bosquets dépouillés laissaient voir le mur bordant la rue des Moineaux, +un groupe s'empressait autour de la marquise évanouie.</p> + +<p>La tête de la bonne dame reposait sur les genoux du vieux Germain, assis +par terre dans la neige, et maman Léo, agenouillée, avait encore ses +deux pistolets à la main.</p> + +<p>Lecoq demanda tout bas:</p> + +<p>—Où est le marchef?</p> + +<p>—Il prépare la chaise de poste, répliqua le colonel.</p> + +<p>—Alors, la chose se fera en route? Le colonel soupira.</p> + +<p>—Les trois pauvres amis que nous pleurons, murmura-t-il, ont sauvé tout +ce petit monde-là. Je regrette un peu mon premier dénouement.</p> + +<p>—Mais, objecta Lecoq, M<sup>lle</sup> d'Arx connaît le mémoire de son frère, et +les autres...</p> + +<p>—Tiens! interrompit le colonel au lieu de répondre, voilà cette chère +marquise qui reprend ses sens. Nous ne les verrons pas monter en +voiture, mais ce sera tout comme. Au fond, tu le sais bien, j'ai horreur +de la violence, et j'ai bien vu qu'il ne fallait pas compter cette fois +sur le marchef. Qu'est-ce que nous voulons? payer la loi et rester +tranquilles. La fuite du lieutenant paye la loi puisqu'il va être +condamné par contumace. Nous évitons ainsi les débats en cour d'assises, +où nous aurions pu trouver quelque juré moins retors, c'est-à-dire moins +aveugle que M. Perrin-Champein... D'un autre côté, cette même +condamnation ôtera au lieutenant toute idée de retour.</p> + +<p>—Alors, dit Lecoq, qui ne pouvait revenir de son étonnement, vous les +laissez partir?</p> + +<p>—Je les fais partir, rectifia le vieillard, tous ensemble, pour +l'Amérique du Sud.</p> + +<p>—Prenez garde! s'écria Lecoq, M<sup>lle</sup> d'Arx a juré de venger son père et +son frère!</p> + +<p>—C'est fait, répliqua le colonel. Voilà ce qui m'a décidé.</p> + +<p>Et comme son compagnon l'interrogeait du regard, il ajouta en riant:</p> + +<p>—Drôle de fillette! je la connais mieux que vous. Elle aime son Maurice +comme une folle, mais elle a risqué la vie de son Maurice pour se +venger. Une vraie Corse! qui a ensorcelé Coyatier! Tout ce que j'ai pu +obtenir du marchef, qui travaillait pour moi en même temps que pour +elle, c'est de la tromper sur le nombre des pièces de gibier abattues +pour son compte. À l'heure qu'il est, dans sa pensée, il n'y a plus +d'Habits Noirs. Elle a compté les râles comme toi; elle nous croit tous +exterminés. Écoute et regarde!</p> + +<p>Dans le jardin, maman Léo relevait la marquise et lui disait:</p> + +<p>—Oui, saquédié! je suis du voyage, en qualité de gendarme, mais pas +pour rester indéfiniment avec les deux chéris. Je les gênerais, c'est +vous qui serez la vraie mère.</p> + +<p>En ce moment, des pas précipités se firent entendre et Coyatier sortit +d'un massif.</p> + +<p>Sa main tendue montra la porte de derrière, par où Samuel, le docteur en +droit et M. de Saint-Louis avaient fait dessein de se retirer avec la +fameuse cassette.</p> + +<p>—La chaise de poste est là qui attend, dit-il, en route! Valentine jeta +ses deux bras autour du cou de Maurice et le pressa passionnément contre +son cœur.</p> + +<p>—Je ne t'appartenais pas tout entière avant d'être vengée, dit-elle, +viens, nous ne reverrons jamais la France où cette horrible accusation +pèse sur toi, mais nos enfants seront Français, et tu leur montreras +quelque jour le chemin qui mène à la patrie!</p> + +<p>—As-tu compris, l'Amitié? demanda le colonel en riant bonnement, d'ici +que leurs petits reviennent, nous avons du temps devant nous.</p> + +<p>On entendit bientôt la chaise de poste rouler sur les pavés de la rue.</p> + +<p>Le jardin était silencieux et vide.</p> + +<p>Le vieillard restait seul à la fenêtre. Un rayon de lune jouait parmi +ses cheveux blancs et mettait à son front des reflets étranges.</p> + +<p>Lecoq le regardait avec une superstitieuse terreur.</p> + +<p>Quand on cessa d'entendre le bruit des roues, le Maître des Habits Noirs +sembla sortir de sa rêverie.</p> + +<p>—Il faut que ma petite Fanchette dorme dans son lit cette nuit, dit-il, +à ton ouvrage, l'Amitié! nos trois excellents confrères t'attendent.</p> + +<p>Lecoq essuya la sueur froide qui baignait son front; le colonel lui +caressa la joue doucement et ajouta:</p> + +<p>—Connais-tu quelqu'un qui puisse faire du bon Louis XVII? J'ai une +affaire en vue, ce sera la dernière, à moins que pourtant...</p> + +<p>Il s'arrêta et se prit à rire tout bas.</p> + +<p>—Figure-toi, dit-il, que j'ai eu un drôle de rêve hier. Je me voyais +dans cent ans d'ici et je disais à quelqu'un dont le père n'est pas +encore né, mais qui avait déjà la barbe grise: il y a deux choses +immortelles: le <i>bien</i> qui est Dieu, et moi qui suis le <i>mal</i>.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maman Léo, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LÉO *** + +***** This file should be named 19919-h.htm or 19919-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/9/1/19919/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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